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+The Project Gutenberg eBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le parfum de la Dame en noir
+
+Author: Gaston Leroux
+
+Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554]
+[Most recently updated: June 12, 2023]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Revised by Richard Tonsing.
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
+
+
+
+
+Le parfum de la Dame en noir
+
+
+by Gaston Leroux
+
+(1908)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+ I. Qui commence par où les romans finissent
+ II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille
+ III. Le parfum
+ IV. En route
+ V. Panique
+ VI. Le fort d’Hercule
+ VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie
+ VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer
+ IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»
+ X. La journée du 11
+ XI. L’attaque de la Tour Carrée
+ XII. Le corps impossible
+ XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes
+ XIV. Le sac de pommes de terre
+ XV. Les soupirs de la nuit
+ XVI. Découverte de «L’Australie»
+ XVII. Terrible aventure du vieux Bob
+ XVIII. Midi, roi des épouvantes
+ XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer
+ XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
+ Épilogue
+
+
+
+
+ À Pierre WOLFF
+
+En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année
+qui a vu éclore Le Lys.
+
+ GASTON LEROUX
+
+
+
+
+I
+Qui commence par où les romans finissent
+
+
+Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu
+à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus
+stricte intimité. Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées
+depuis les événements que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage,
+événements si sensationnels qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici
+qu’un aussi court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux
+Mystère de la Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à
+tous les esprits que la petite église eût été certainement envahie par
+une foule avide de contempler les héros d’un drame qui avait passionné
+le monde, si la cérémonie nuptiale n’avait été tenue tout à fait
+secrète, ce qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du
+quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du professeur
+Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait compter, avaient été
+invités. J’étais du nombre; j’arrivai de bonne heure à l’église, et mon
+premier soin, naturellement, fut d’y chercher Joseph Rouletabille.
+J’avais été un peu déçu en ne l’apercevant pas, mais il ne faisait
+point de doute pour moi qu’il dût venir et, dans cette attente, je me
+rapprochai de maître Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la
+paix et le recueillement de la petite chapelle Saint-Charles,
+évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de Versailles,
+que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais
+distraitement en examinant les choses autour de moi.
+
+Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste!
+Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste
+des âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette
+malpropreté ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces
+quartiers Saint-Victor et des Bernardins, au carrefour desquels elle se
+trouve si singulièrement enchâssée, cette église, si sombre au dehors,
+est lugubre dedans. Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu
+que de partout ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les
+peines du monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse
+séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d’enfance et de
+jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la
+Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire
+adjacent de l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier
+ici, désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un
+cadre qui ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour
+tous les rites consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le
+mariage de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une
+grande peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.
+
+À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient
+toujours, et le premier avouait au second qu’il n’avait été
+définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde
+Stangerson, même après l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en
+apprenant la mort officiellement constatée de leur impitoyable ennemi:
+Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être que c’est quelques mois après
+l’acquittement du professeur en Sorbonne que se produisit la terrible
+catastrophe de La Dordogne, paquebot transatlantique qui faisait le
+service du Havre à New-York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les
+bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts
+dont l’avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que
+le navire abordeur s’en allait à la dérive, le paquebot avait coulé à
+pic, en dix minutes. C’est tout juste si une trentaine de passagers
+dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le temps de sauter
+dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un bateau de
+pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, l’océan
+rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. Les
+documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans
+les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait
+vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux
+que, grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en
+secret, aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet
+affreux bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes
+judiciaires, était Ballmeyer, et qui l’avait jadis épousée sous le nom
+de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement entre elle
+et celui qui, depuis de si longues années, silencieusement et
+héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le Mystère de la Chambre
+Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, l’une des plus
+curieuses qu’on puisse relever dans les annales de la cour d’assises,
+et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans l’intervention quasi
+géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui
+fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté
+Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous
+pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre
+un terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point —
+avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de
+Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par
+les mystérieuses horreurs du Glandier.
+
+«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André
+Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, —
+voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout
+s’arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à
+regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous
+attendez quelqu’un?
+
+— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!»
+
+Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait
+de rire; mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser
+comme maître Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir
+l’effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à
+cette époque et que je fais abstraction de tout ce que j’ai appris
+depuis — ce à quoi, du reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de
+ce récit, ne laissant apparaître la vérité qu’au fur et à mesure
+qu’elle nous fut distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le
+curieux émoi qui m’agitait alors à la pensée de Larsan.
+
+«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon
+attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante…
+
+— Je n’en sais rien!» répondis-je.
+
+Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait
+fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent
+quand il s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois
+de plus à l’état de Larsan.
+
+«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est
+plus rassuré que vous.
+
+— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse.
+
+Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez
+distraitement.
+
+«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?»
+
+Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, s’isola
+dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu comme un
+enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, dans les
+mains, et pria.
+
+Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière
+m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes.
+Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se
+passait autour de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à
+son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à
+une union désirée de tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde
+Stangerson n’était-il point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être
+de bonheur que pleurait le jeune homme. Il se releva et alla se
+dissimuler dans la nuit d’un pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car
+je voyais bien qu’il désirait rester seul.
+
+Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée
+dans l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière
+eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier
+avait passé bien douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose
+extraordinaire, Mathilde Stangerson n’en paraissait que plus belle
+encore! Certes, ce n’était plus cette magnifique personne, ce marbre
+vivant, cette antique divinité, cette froide beauté païenne qui
+suscitait, sur ses pas, dans les fêtes officielles de la Troisième
+République, auxquelles la situation en vue de son père la forçait
+d’assister, un discret murmure d’admiration extasiée; il semblait, au
+contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si tard une
+imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une crise
+momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce
+masque de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et
+la plus tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce
+jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur
+le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse
+heureuse, sur son front poli comme l’ivoire, où se lisait l’amour de
+tout ce qui était beau et de tout ce qui était bon.
+
+Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus
+et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais
+ce dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que
+prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle
+cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse
+d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière son
+pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour.
+
+«Elle a encore ses yeux de folle!»
+
+Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase
+abominable. C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté,
+avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se
+nommait Brignolles et était vaguement cousin du marié. Nous ne
+connaissions point d’autre parent à M. Darzac, dont la famille était
+originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac avait perdu son père et
+sa mère; il n’avait ni frère ni soeur et semblait avoir rompu toute
+relation avec son pays, d’où il n’avait rapporté qu’un ardent désir de
+réussir, une faculté de travail exceptionnelle, une intelligence solide
+et un besoin naturel d’affection et de dévouement qui avait trouvé
+avidement l’occasion de se satisfaire auprès du professeur Stangerson
+et de sa fille. Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal,
+un doux accent qui avait fait d’abord sourire ses élèves de la
+Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique
+agréable et discrète qui atténuait un peu l’aridité nécessaire des
+cours de leur jeune maître, déjà célèbre.
+
+Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an
+environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il
+venait tout droit d’Aix où il avait été préparateur de physique et où
+il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout
+à coup sur le pavé; mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent
+de M. Darzac, avait pris le train pour Paris et avait su si bien
+attendrir le fiancé de Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en
+pitié, avait trouvé le moyen de l’associer à ses travaux. À ce moment,
+la santé de Robert Darzac était loin d’être florissante. Elle subissait
+le contrecoup des formidables émotions qui l’avaient assaillie au
+Glandier et en cour d’assises; mais on eût pu croire que la guérison,
+désormais assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain
+hymen auraient la plus heureuse influence sur l’état moral et, par
+contrecoup, sur l’état physique du professeur. Or, nous remarquâmes
+tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce Brignolles, dont le
+concours devait lui être, disait-il, d’un précieux soulagement, la
+faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous constatâmes
+aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux accidents
+se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui semblaient
+cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de
+l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent pu
+dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles,
+lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second,
+qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion
+stupide d’une petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac
+était justement penché. La flamme faillit lui brûler la figure;
+heureusement, il n’en fut rien, mais elle lui flamba les cils et lui
+occasionna, pendant quelque temps, des troubles de la vue, si bien
+qu’il ne pouvait plus supporter que difficilement la pleine lumière du
+soleil.
+
+Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel que
+je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les
+événements les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais
+présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis
+moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un docteur, et je
+priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait le désir de nous
+accompagner, de rester à son poste. En chemin, M. Darzac me demanda
+pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre Brignolles; je lui répondis
+que j’en voulais à ce garçon d’une façon générale parce que ses
+manières ne me plaisaient point, et d’une façon particulière, ce
+jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait le rendre responsable de
+l’accident. M. Darzac voulut en connaître la raison; mais je ne sus que
+répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque
+le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la vue et que c’était
+miracle qu’il en fût quitte à si bon compte.
+
+L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et
+les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si
+extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je
+ne lui pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au
+commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que
+nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer
+dans le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et,
+huit jours après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il
+lui semblait qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays,
+enlevé un poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous
+disait-il. Quand je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de
+M. Darzac me donna beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire
+part de mes réflexions à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien
+s’étonner avec moi de ce que M. Darzac était si mal quand il se
+trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand il en était éloigné…
+Cette impression était si forte chez moi, tout particulièrement, que je
+n’eusse point permis à Brignolles de s’absenter. Ma foi non! S’il avait
+quitté Paris, j’aurais été capable de le suivre! Mais il ne s’en alla
+point; au contraire. Les Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux.
+Sous prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le
+temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle
+Stangerson, mais j’avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel portrait
+du préparateur de physique, que je réussis à l’en dégoûter pour
+toujours, ce dont je me félicitai dans mon for intérieur.
+
+M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque
+entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il
+était dans la nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille
+et moi avions décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes
+satisfaits d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque
+aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage,
+loin de Paris et… loin de Brignolles.
+
+À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé:
+
+«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu
+sur son compte?
+
+— Ma foi non!» avais-je répondu.
+
+Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces
+plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui
+permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une
+saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son
+accent toute sa belle couleur initiale.
+
+Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son
+bonheur — car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu
+d’occasions de le voir — que sur le seuil même de cette église où il
+nous apparut comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien
+compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus
+grand et plus beau!
+
+«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana
+Brignolles.
+
+Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque dans le
+dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute
+la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper
+sur l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve.
+
+Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond
+soupir.
+
+«Ça y est! fit-il. Je respire…
+
+— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître
+Henri-Robert.
+
+Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la dernière
+minute l’arrivée du mort…
+
+«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne
+puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort
+pour de bon!…»
+
+.. .. .. .. ..
+
+Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus
+— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les
+autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est
+encore plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à
+cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph
+Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il
+n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde l’avait déjà
+réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de l’aller chercher, ce
+que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans lui; je ne l’avais
+pas trouvé.
+
+«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable.
+Êtes-vous bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin,
+à rêver.
+
+— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je.
+
+Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut
+faire lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux
+que moi, car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec
+sa timbale qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que
+Rouletabille était sorti de l’église quelques minutes auparavant et
+s’était éloigné dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa
+femme, celle-ci en parut peinée au-delà de toute expression. Elle
+m’appela et me dit:
+
+«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans
+deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et
+amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète
+beaucoup…
+
+— Comptez sur moi», fis-je…
+
+Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins
+bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du
+Barreau où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se
+trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun
+de ses camarades ne put me dire où j’aurais quelque chance de le
+rencontrer. Je vous laisse à penser combien tristement je fus accueilli
+sur le quai de la gare. M. Darzac était navré; mais, comme il avait à
+s’occuper de l’installation des voyageurs, car le professeur
+Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les Rance, accompagnait les
+nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur
+voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria d’annoncer cette mauvaise
+nouvelle à sa femme. Je fis la triste commission en ajoutant que
+Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du train. Aux
+premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer
+doucement, et elle secoua la tête:
+
+«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…»
+
+Et elle monta dans son wagon…
+
+C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de la
+nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André
+Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le
+méritait: «Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore
+ses yeux de folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait
+d’attendre!» Je vois encore Brignolles disant cela, et je me rappelle
+le sentiment d’horreur que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne
+faisait point de doute pour moi depuis longtemps que ce Brignolles
+était un méchant homme, et surtout un jaloux, et qu’il ne pardonnait
+point à son parent le service que celui-ci lui avait rendu en le casant
+dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la mine jaune et les
+traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et
+tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, de
+longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur,
+il fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il
+avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si
+brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat,
+Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après
+avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu’il quitta
+la gare, car je ne le vis plus.
+
+Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous
+espérions encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous
+le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs
+en retard la figure sympathique de notre jeune ami. Comment se
+faisait-il qu’il n’apparût point, selon sa coutume et sa manière,
+bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des protestations et
+des cris qui signalaient ordinairement son passage dans une foule où il
+se montrait toujours plus pressé que les autres? Que faisait-il?… Déjà
+on fermait les portières; on en entendait le claquement brutal… Et puis
+ce furent les brèves invitations des employés… «En voiture! Messieurs!…
+en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de sifflet aigu qui
+commandait le départ… puis la clameur enrouée de la locomotive, et le
+convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en étions si
+tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à
+regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de
+bon voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur
+le quai et, dans le moment que le train commençait à accélérer sa
+marche, sûre désormais qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son
+petit ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière…
+
+«Pour lui!» fit-elle…
+
+Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi,
+et sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux
+néfastes réflexions de Brignolles.
+
+«Au revoir, mes amis!… ou adieu!»
+
+
+
+
+II
+Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille
+
+
+En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière
+tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler précisément
+la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel j’avais
+été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec le
+professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être
+particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le
+monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait
+être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille
+avait été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et,
+surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où le
+désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois des soins
+assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur avait pu se
+rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet enfant dans un drame
+où, sans lui, elle eût inévitablement sombré avec tous ceux qu’elle
+aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute sa raison, enfin recouvrée,
+le compte rendu sténographié des débats où Rouletabille apparaissait
+comme un petit héros miraculeux, il n’était point d’attentions quasi
+maternelles dont elle n’eût entouré mon ami. Elle s’était intéressée à
+tout ce qui le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait
+voulu en savoir sur Rouletabille plus que je n’en savais et plus
+peut-être qu’il n’en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité
+discrète mais continue relativement à une origine que nous ignorions
+tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se taire avec une
+sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre amitié que lui
+témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait pas moins une
+extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une
+politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que
+j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses
+sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait
+la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en
+faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une
+personne qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour
+laquelle il eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui
+avaient donné l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il
+avait aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple,
+après s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande
+journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle
+saison — car ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie
+petite propriété sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après
+avoir montré, à la perspective d’un si heureux congé, une joie
+enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout à coup, sans aucune
+raison apparente, à m’accompagner. Et je devais partir seul, le
+laissant dans la petite chambre qu’il avait conservée au coin du
+boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince. Je lui en
+voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne Mlle
+Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami,
+résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier
+Latin.
+
+Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un
+énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte,
+Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous
+apercevant et devint si pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait
+défaillir.
+
+«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui.
+Mais, plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la
+table où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y
+trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula
+entièrement.
+
+Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute
+surprise.
+
+«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.
+
+— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça plus
+tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je n’arrive
+pas à trouver le dénouement.»
+
+Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit
+cent drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa
+solitude. Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes
+tous trois manger dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot.
+Quelle bonne soirée! Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui
+vint nous rejoindre au dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point
+trop souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son
+apparition dans la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir
+d’été était si beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
+
+Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de
+l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au
+fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et Robert Darzac
+aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps que je le
+reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, au
+moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne
+l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme je me
+reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé avec
+un peu trop d’impatience…
+
+Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en
+vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les
+innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux
+caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières années, mais
+rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire prévoir ce qui
+venait de se passer, et encore moins me l’expliquer. Où était
+Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, boulevard Saint-Michel, me
+disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je pourrais, au moins,
+laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en
+entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique portant ma valise! Je
+le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu’il
+n’en savait rien: qu’il fallait le demander à M. Rouletabille.
+
+Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté,
+naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli,
+s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait
+fait apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de
+tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en
+voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche
+de transporter ce petit bagage, une heure plus tard, à son hôtel du
+boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le
+trouvai en train d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des
+objets de toilette, du linge de jour et une chemise de nuit. Tant que
+cette besogne ne fut point terminée, je ne pus rien tirer de
+Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie courante, il était
+volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources,
+tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui
+touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m’annoncer que
+«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque j’étais
+libre et que son journal l’Époque lui accordait un congé de trois
+jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous reposer «au bord
+de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais furieux de la
+façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais stupide
+cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche par un de ces
+temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois
+semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre
+mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son sac de
+l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt monter dans un
+fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une demi-heure
+plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de
+première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par
+Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit:
+
+«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour
+moi?»
+
+Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine
+de ne l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait.
+Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis:
+
+«Parce que vous ne le méritez pas.»
+
+Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il
+n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que
+tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en
+respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il
+fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, une
+émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher qu’en
+s’appuyant le front à la vitre et en s’absorbant dans une étude
+approfondie du paysage.
+
+«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?
+
+— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…»
+
+Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un
+interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous
+glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier
+enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas
+sur le pont du canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques
+papillons de gaz, tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient leur
+éclat falot dans de larges flaques de pluie où nous pataugions à
+l’envi, cependant que nous courbions le front sous la rafale. On
+entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles
+sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. Si nous
+ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que
+nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait de
+l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière
+Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette
+obscurité humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous
+arrivâmes tout de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à
+la porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise
+saison, sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du
+feu, car nous avions grand-faim et grand froid.
+
+«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes
+venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous
+guettent et de la pleurésie qui nous menace?»
+
+Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se
+réchauffer.
+
+«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum
+de la Dame en noir!»
+
+Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de
+la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la
+grève sa vaste plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites
+rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer
+dans la chambre à côté, qui était celle de mon ami: je me levai et
+poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le vent, il avait ouvert sa
+fenêtre, et je le vis distinctement qui envoyait des baisers à l’ombre.
+Il embrassait la nuit!
+
+Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain
+matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure
+marquait une angoisse extrême et il me tendait un télégramme qui lui
+venait de Bourg et qui lui avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné,
+réexpédié de Paris. Voici la dépêche: «Venez immédiatement sans perdre
+une minute. Avons renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre
+M. Stangerson à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette
+dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous
+prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais venez!
+Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je vous attends.
+Votre désespéré, DARZAC.»
+
+
+
+
+III
+Le parfum
+
+
+«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!…
+
+— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec une
+émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré l’horreur
+qui se dégageait de la situation, en admettant que nous dussions
+prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac.
+
+«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu
+faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La
+Dordogne. Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse
+extrême. Êtes-vous malade?…»
+
+Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une voix
+presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il n’avait cru
+réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du mariage terminée. Il
+ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que Larsan eût laissé
+s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M. Darzac, s’il
+avait été encore vivant. Larsan n’avait qu’à se montrer pour empêcher
+le mariage; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui, cette
+manifestation, il n’eût point hésité à se livrer, connaissant les
+sentiments religieux de la fille du professeur Stangerson, et sachant
+bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un autre homme, du
+vivant de son premier mari, se trouvât-elle même délivrée de celui-ci
+par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès d’elle la nullité de
+ce premier mariage au regard des lois françaises, il n’en restait pas
+moins qu’un prêtre avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour
+toujours!
+
+Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait:
+
+«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère n’a
+rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!»
+
+Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je
+voulus le calmer, mais il ne m’entendait pas:
+
+— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures après
+le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme pour
+vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne signifierait
+rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu.
+
+— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!…
+
+— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut
+espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il s’est trompé!…
+Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop affreux!… trop affreux…
+Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop terrible!…»
+
+Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier,
+Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans
+la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en
+répétant: «Trop terrible!… trop terrible!»
+
+Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre dans
+un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et
+pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai
+que ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir
+besoin de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de
+semblables épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe.
+
+«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!…
+
+— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il?
+
+— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi n’est-il
+pas mort?
+
+— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est pas.
+
+— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… Taisez-vous,
+Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais
+autant être mort!
+
+— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il faut que vous
+soyez vivant, pour la défendre, elle!
+
+— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… C’est
+très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot qui
+puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à
+moi!… Je ne pensais qu’à moi!…»
+
+Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le
+voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien
+vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa
+mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi…
+
+«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle!
+Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… Je
+t’ouvre mon coeur…»
+
+Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au
+fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit:
+
+«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que
+moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous
+êtes bon, et que je sais que vous m’aimez!»
+
+Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à
+demander l’indicateur des chemins de fer.
+
+«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct
+entre la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris qu’à
+sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos malles
+et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour
+Marseille et Menton.»
+
+Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il
+m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures
+présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un
+état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais pas
+quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du
+palais me laissaient toute liberté.
+
+«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je.
+
+— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine
+pour aller en voiture du Tréport à Eu…
+
+— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je.
+
+— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher,
+hélas!…»
+
+Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il
+point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le vent
+était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il
+resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer.
+
+«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière fois.»
+
+Il regarda le banc de pierre.
+
+«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais un
+tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, sur ce
+banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais revue…
+C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la distribution des
+prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, mais je savais
+qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles et si clair que j’ai
+espéré un instant distinguer son visage. Cependant, elle s’est couverte
+de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l’ai
+plus jamais revue.
+
+— Et vous, mon ami?
+
+— Moi?
+
+— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?…
+
+— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je suis
+rentré…
+
+— Où?
+
+— Eh bien, mais… au collège…
+
+— Il y a donc un collège au Tréport?
+
+— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…»
+
+Il me fit signe de le suivre.
+
+«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a
+eu trop de tempêtes!…»
+
+Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des
+marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la
+grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait son
+arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras, remplissant la
+petite ville morte de la musique déchirante de sa lanière de cuir.
+
+Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle
+du collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la
+voiture, s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu
+dans un cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église
+gothique qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un
+coup d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques
+roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble
+pleurer ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment
+carré de la mairie qui avançait vers nous la lance hostile de son
+drapeau sale, les maisons silencieuses, le café de Paris — le café de
+messieurs les officiers — la boutique du coiffeur, celle du libraire.
+N’était-ce point là qu’il avait acheté ses premiers livres neufs,
+payés par la Dame en noir?…
+
+«Rien n’est changé!…»
+
+Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son
+museau paresseux sur ses pattes gelées.
+
+«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!…
+
+C’est Cham! C’est mon bon Cham!»
+
+Et il l’appela:
+
+«Cham! Cham!…»
+
+Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui
+l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna
+s’allonger sur son seuil, indifférent.
+
+«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…»
+
+Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de
+cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa
+fièvre. Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style
+jésuite qui dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de
+pierre, sortes de «consoles renversées», qui sont le propre d’une
+architecture qui n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième
+siècle. Ayant poussé une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer
+sous une voûte harmonieuse au fond de laquelle sont agenouillées, sur
+la pierre de leurs tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de
+Catherine de Clèves et de Guise le Balafré.
+
+«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme.
+
+Il n’y avait personne dans cette chapelle.
+
+Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très
+doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent.
+
+«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés
+dans le collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il
+m’aurait reconnu!
+
+— Quel mal y aurait-il à cela?»
+
+Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main,
+passa devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre.
+
+«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de cheveux.
+Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude des petits… Tout le
+monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien libres! Il
+ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle ne soit
+morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais attendons!…
+Voilà que le père Simon revient!…»
+
+Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi?
+Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien
+connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une
+surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ libre,
+Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l’auvent sans être aperçus
+et, dissimulés dans le coin d’une petite cour-jardin, derrière des
+arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-dessus d’une rampe
+de briques, contempler à l’aise, au-dessous de nous, les vastes cours
+et les bâtiments du collège que nous dominions de notre cachette.
+Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de tomber…
+
+«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a
+démoli la vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans
+lequel «il avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les
+murs de la chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez,
+Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la
+chapelle, c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien
+de fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais
+je ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles
+récréations, que lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au
+parloir où m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait
+point touché au parloir!…»
+
+Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête.
+
+«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la
+première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… Nous allons
+y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…»
+
+Et il claquait des dents…
+
+«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que
+vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée que je vais
+revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans l’espoir
+de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais
+toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que,
+chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me faire
+sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais plus si
+je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais avec son
+souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son
+cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, lorsqu’elle me
+serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image
+qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je m’échappais de
+temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque
+celui-ci était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je respirais
+religieusement cet air qu’elle avait respiré, je faisais provision de
+cette atmosphère où elle avait un instant passé, et je sortais, le
+coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus subtil et certainement
+le plus naturel, le plus doux parfum du monde et j’imaginais bien que
+je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je vous ai dit,
+Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception à l’Élysée…
+
+— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson…
+
+— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante…
+
+… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson,
+lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils
+qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille,
+peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait
+été certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son
+émotion, sa peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de
+Mathilde Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en
+noir!
+
+Il y eut un silence que j’osai troubler.
+
+«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus
+revenue?
+
+— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue…
+Mais c’est moi qui étais parti!…
+
+— Qui est-ce qui était venu vous chercher?
+
+— Personne!… je m’étais sauvé!…
+
+— Pourquoi?… Pour la chercher?
+
+— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais
+elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!…
+
+— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille
+leva les bras vers le ciel, secoua la tête.
+
+«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!…
+Chut! mon ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au
+parloir!…»
+
+Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez
+grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était
+meublée de six chaises de paille alignées contre les murailles, d’une
+glace au-dessus de la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans
+assez sombre.
+
+En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces
+gestes de respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire,
+qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge,
+s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de
+voyage entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas
+encore qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle…
+
+«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je
+brûle… je suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand
+j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… Certainement,
+j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas?…
+Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand j’étais tout petit… Tenez,
+j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et puis je m’arrêtais, tout
+honteux… Mais j’apercevais son ombre noire dans le coin; elle me
+tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, et tout de suite, en
+nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! C’était ma mère,
+Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a dit; au contraire, elle,
+elle me disait que ma mère était morte et qu’elle était une amie de ma
+mère… Seulement, comme elle me disait aussi de l’appeler: «maman!» et
+qu’elle pleurait quand je l’embrassais, je sais bien que c’était ma
+mère… Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle
+venait à la tombée du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le
+parloir… En arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un
+gros paquet blanc, entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche.
+J’adore les brioches, Sainclair!…»
+
+Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et
+il pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me
+regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je
+n’avais garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce
+n’était pas avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs…
+
+Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise
+et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement.
+Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à
+l’heure si rouge était devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout
+son sang s’était retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son
+geste m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les yeux.
+
+J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout doucement alors,
+sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d’un malade.
+J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur une petite cour habitée
+par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là à considérer ce
+marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement ce que
+nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans le
+parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et
+mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa
+mère et qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si
+jeune… Il avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans
+son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui
+connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là
+qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le
+disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» Et,
+maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace d’un
+parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?…
+
+Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très
+calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui
+viennent de remporter une grande victoire intérieure.
+
+«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon
+ami!… Allons-nous-en!…»
+
+Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais.
+Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je
+l’arrêtai et je lui demandai, anxieux:
+
+«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…»
+
+Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur,
+plein de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui
+rendît un peu la paix de l’âme.
+
+«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…»
+
+Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le
+regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors,
+il me prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit:
+
+«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie
+et peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il
+mourra avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un
+fils… ce fils est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour
+moi!…»
+
+Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation…
+Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup,
+j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!…
+Rouletabille était le fils de Larsan!
+
+Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille…
+Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la
+vérité, disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi,
+j’aimerais autant être mort!»
+
+Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit
+simplement un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair,
+maintenant, vous y êtes!»
+
+Puis il finit sa pensée tout haut:
+
+«Silence!»
+
+Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la
+gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de
+Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici le
+texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. Nous
+serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer parmi nous.
+Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera
+enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait bien heureuse
+aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. Amitiés.»
+
+Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel
+de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une
+troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était
+signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!»
+
+
+
+
+IV
+En route
+
+
+Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son
+extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne
+redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le
+mystère qui les sépare. Je n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon
+ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!… Quand il eut lu cette dépêche:
+«Au secours!» il la porta à ses lèvres, et puis, me broyant la main, il
+dit: «Si j’arrive trop tard, je nous vengerai!» Ah! l’énergie froide et
+sauvage de cela! De temps en temps, un geste trop brusque trahit la
+passion de son âme, mais en général il est calme. Comme il est calme
+maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc prise dans le
+silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les yeux clos
+dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?…
+
+… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu,
+tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi
+l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il en advint.
+
+Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est point
+besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien accusé de
+vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il était déjà
+d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la résolution
+des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de
+logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de
+l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de
+mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais
+pu apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il
+faisait faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on
+donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais,
+auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant
+encore les principes de l’algèbre classique, il avait inventé pour son
+usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres rappelant
+l’écriture cunéiforme, à l’aide de laquelle il marquait toutes les
+étapes de son raisonnement mathématique, et il était arrivé ainsi à
+inscrire des formules générales qu’il était le seul à comprendre. Son
+professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en
+géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à la vie
+quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela,
+matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte
+ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou
+rapportage, par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il
+dégageait presque fatalement cet inconnu d’après les données morales
+qu’on lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui
+avaient procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui
+semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu… ou
+dérobé… C’est là surtout qu’il déployait une invention merveilleuse,
+comme si la nature, dans son incroyable équilibre, après avoir créé un
+père qui était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire naître un
+fils qui eût été le bon génie des volés.
+
+Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs
+circonstances amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès
+d’estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être fatale.
+Il découvrit d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui
+avait été volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que
+cette découverte était uniquement due à son intelligence et à sa
+perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, de toute évidence,
+impossible; et il finit bientôt, grâce à une malheureuse coïncidence
+d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On voulut lui faire
+avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie indignée qui lui
+valut une punition sévère; le principal fit une enquête où Joseph
+Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses
+petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis
+quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent
+formellement celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui
+connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui
+fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime.
+Quand ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il
+eut le dessous, car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il
+eût voulu mourir. Le principal, qui était le meilleur des hommes,
+persuadé malheureusement qu’il avait affaire à une petite nature
+vicieuse sur laquelle il fallait produire une impression profonde, en
+lui faisant comprendre toute l’horreur de son acte, imagina de lui dire
+que, s’il n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus
+longtemps, et qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la
+personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom qu’elle
+avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. L’enfant ne répondit point
+et se laissa reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné.
+Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il s’était enfui. Il avait
+réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les plus
+tendres années de son enfance — si bien qu’il ne se rappelait guère
+d’une façon un peu précise d’autre cadre à sa petite vie que celui du
+collège — s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait
+de la sorte que parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc
+point de raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi,
+qu’il avait volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir,
+plutôt la mort! Et il s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le
+mur du jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en
+sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il
+s’était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant avait
+oublié qu’il savait nager.
+
+Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de
+Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on
+en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était le
+fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste épisode
+sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en
+effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il s’imaginait avoir la
+certitude — imagination trop fondée, hélas! — du lien naturel et légal
+qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait
+être la sienne! Sa mère, en apprenant l’événement, avait dû penser que
+les criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut-être…
+— et peut-être — idée plus cruelle que la mort elle-même, s’était-elle
+réjouie de sa mort!
+
+Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
+jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il?
+De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à
+fuir le pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et
+hors du canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la
+contrée sans être inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre
+volée. Son génie le servit. Il raisonna, comme toujours. Il
+connaissait, pour les avoir entendu souvent raconter, ces histoires de
+gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez
+leurs parents pour courir les aventures, se cachant le jour dans les
+champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d’ailleurs
+par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu’ils manquaient
+bientôt de tout et qu’ils n’osaient demander à manger au long de la
+route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre petit
+Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et marcha au
+grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après avoir fait
+sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement dans la
+bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les mit en
+pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il
+mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants
+que, s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et
+on le prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait
+toujours quelque voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des
+fraises des bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de
+feuillages. Et il m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par
+l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un
+voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux
+souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute
+cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était
+son idée.
+
+Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais
+il n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant
+qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de
+vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane
+de romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux
+Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il
+rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui
+n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne
+voulurent point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de
+mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de quelque baraque de
+saltimbanques et ils le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le
+midi. Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille.
+Là, ce fut le paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une
+ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un
+trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et
+à mesure de ses besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se
+fit «pêcheur d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette
+lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les
+quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre
+devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de
+Rouletabille que je ne crois point superflu de donner ici l’article où
+le rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable entrevue:
+
+Le petit pêcheur d’oranges
+
+Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons
+obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les
+quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas,
+nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et
+des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord,
+actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large,
+se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort
+Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du
+vieux port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se
+tendaient les bras où s’enroulait la voile latine, et dansaient en
+cadence. À côté d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir
+tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les
+lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques
+leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne
+des vergues et des hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a
+vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur
+cette côte heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie.
+Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit
+pêcheur d’oranges.
+
+Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui
+battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les
+yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en
+bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing
+gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un
+bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une
+petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif.
+Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était
+pêcheur d’oranges.
+
+Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me
+demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui
+parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait
+attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de
+Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes.
+Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient
+leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car
+ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux;
+la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur
+sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné
+de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une
+orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha
+une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il plongea
+son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.
+
+«Bon appétit! lui fis-je.
+
+— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je
+n’aime que les fruits.
+
+— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges?
+
+— Je travaille au charbon.»
+
+Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme
+morceau de charbon.
+
+Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette
+guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir
+inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec
+orgueil son mouchoir dans sa poche.
+
+«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je.
+
+— Il est pauvre.
+
+— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?»
+
+Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules.
+
+«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!»
+
+Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui plaire.
+
+Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au
+«gardiennage», petit carré de mer où l’on tient en garde les petits
+yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les
+petits navires d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait
+d’un oeil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une
+embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une —
+accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle,
+éclatant dans le radieux soleil.
+
+«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.
+
+Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le
+préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel
+désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya,
+essuya, puis il me regarda d’un oeil suppliant et me dit:
+
+«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma
+parole d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son
+mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe
+les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les
+fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait,
+derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables
+étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre.
+
+Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient
+fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges:
+
+«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine
+de moules.»
+
+Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à
+manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions.
+Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un
+geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement
+un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était
+passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya.
+Puis il coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules
+pour elles-mêmes et je le remerciai.
+
+Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me
+demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans
+une autre poche de sa jaquette.
+
+Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme
+un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le
+regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la
+position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles.
+Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait
+vouloir emplir le port.
+
+GASTON LEROUX.
+
+
+Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston
+Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et
+le journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne
+fit aucune difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort
+naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de
+collaborateur.» Avec ces cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à
+cirer avec tous ses accessoires, et il alla s’installer en face de
+Brégaillon. Pendant deux ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui
+venaient manger en cet endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre
+deux cirages, il s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment
+de la propriété qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui
+était venue. Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne
+instruction primaire pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas
+lui-même ce que d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la
+meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le
+monde.
+
+Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait
+toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique
+et un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de
+groom dans ses bureaux.
+
+Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put
+faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche,
+il prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la
+Dame en noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse
+visiteuse du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle
+habitât la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde
+n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et
+puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa
+silhouette élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne
+disaient-ils point: «Tiens! La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il
+eût été difficile de préciser l’idée de derrière la tête de
+Rouletabille, et peut-être bien l’ignorait-il lui-même. Son désir
+était-il simplement de «voir» la Dame en noir, de la regarder passer de
+loin comme un dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il
+l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont l’importance n’avait fait
+que grandir dans l’imagination de Rouletabille n’était-elle point
+toujours entre eux comme une barrière qu’il n’avait pas le droit de
+franchir? Peut-être bien… peut-être bien, mais enfin il voulait la
+voir, de cela seulement il était tout à fait sûr.
+
+Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et
+s’en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun
+goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait
+fâcheux pour une créature ardente au travail comme la sienne, il avait
+résolu de se faire journaliste et il lui demanda, tout de go, une place
+de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner d’un aussi funeste
+projet, mais en vain. C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit:
+
+«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de
+trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf».
+
+Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au
+pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui.
+Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque
+offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le débris humain
+qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le
+reste, nous le connaissons.
+
+Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille
+se manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée
+du même coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être
+toute sa vie de commencer à raisonner quand les autres avaient fini.
+
+J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il sentit
+passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors qu’il suivait
+Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des considérations sur les
+émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce parfum lors des
+événements du Glandier et surtout depuis son voyage en Amérique! On les
+devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» d’humeur, qui donc
+maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par
+lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la femme de Jean
+Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à
+penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour
+qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si
+victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les
+peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de
+la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma
+mère!» Et il se sauvait, comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne
+point laisser échapper en une seconde d’attendrissement ce secret qui
+le brûlait depuis des années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si
+elle allait le rejeter!… le repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui,
+le petit voleur du collège d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!…
+lui l’héritier des crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne
+plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum,
+le parfum de la Dame en noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre,
+à cause de cette vision effroyable, le premier mouvement qui le
+poussait à lui demander chaque fois qu’il la voyait: «Est-ce toi?
+Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, elle l’avait aimé tout de
+suite, mais à cause de sa conduite au Glandier sans doute… Si c’était
+vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… Et si ce n’était pas
+elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct
+et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce qu’il pouvait
+risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il s’était enfui du
+collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle lui avait demandé
+souvent:
+
+«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières
+études?»
+
+Et il avait répondu:
+
+«À Bordeaux!»
+
+Il aurait voulu pouvoir répondre:
+
+«À Pékin!»
+
+Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il
+saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur.
+
+Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi,
+parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà
+de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir comme le
+chien est sûr de respirer son maître… Cette mauvaise figure de
+rhétorique qui se présentait tout naturellement à son esprit devait le
+conduire à l’idée de «remonter la piste». Elle nous mena, dans les
+conditions que l’on sait, au Tréport et à Eu. Cependant, j’oserai dire
+que cette expédition n’aurait peut-être point donné de résultats
+décisifs aux yeux d’un tiers qui, comme moi, n’était pas influencé par
+l’odeur, si la lettre de Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille
+dans le train, n’était tout à coup venue lui apporter cette assurance
+que nous allions chercher. Cette lettre, je ne l’ai point lue. C’est un
+document si sacré aux yeux de mon ami que d’autres yeux ne le verront
+jamais, mais je sais que les doux reproches qu’elle lui faisait à
+l’ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris
+sur ce papier un tel accent de douleur que Rouletabille n’aurait pas pu
+s’y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait oublié de
+lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout son désespoir de
+mère, que «l’intérêt qu’elle lui portait venait moins des services
+rendus que du souvenir qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils
+de l’une de ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était
+suicidé, «comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui
+ressemblait beaucoup!»
+
+
+
+
+V
+Panique
+
+
+Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne
+dort pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais
+je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?…
+Comme il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme
+pareil?… Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en
+disant: «Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille,
+si résolue… Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu
+d’aller? Vers elle, évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait
+être sauvée que par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le
+saurait pas!
+
+C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est mort
+pour tous, excepté pour vous et pour moi!»
+
+C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien
+lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette
+certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même
+qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au silence.
+Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui
+avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix
+de la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte?
+Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait
+avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la
+Dame en noir?…
+
+Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me
+penche sur lui… il a les yeux ouverts.
+
+«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous
+vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui
+nous vient de Valence et qui est signée Stangerson.
+
+— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À Bourg, M.
+et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à
+Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M.
+Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui
+avait continué directement son chemin vers Marseille, se trouve à
+nouveau avec les Darzac. Les Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson
+sur la ligne de Marseille; mais alors il faudrait supposer que le
+professeur se serait arrêté en route. À quelle occasion? Il n’en
+prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je serai à Menton demain
+matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la dépêche a été mise à
+Valence et constatons sur l’indicateur l’heure à laquelle M. Stangerson
+devait normalement passer à Valence à moins qu’il ne se soit arrêté en
+route.»
+
+Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence
+à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept»,
+elle avait donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au
+cours de son voyage normal. À ce moment, il devait donc avoir été
+rejoint par M. et par Mme Darzac. Toujours l’indicateur en main, nous
+parvînmes à comprendre le mystère de cette rencontre. M. Stangerson
+avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six
+heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le train qui
+partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures
+quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les
+Darzac, quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur
+Modane et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du
+soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures huit.
+La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait l’indication
+de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient donc restés à
+Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir aussi le cas où le
+train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions chercher la raison
+d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg, après le départ
+de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans et Bourg; le
+train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu lieu avant
+Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que M.
+Darzac eût télégraphié de cette station.
+
+Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M.
+Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour
+Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à
+dix heures trente-trois, alors que le train de M. Stangerson arrivait à
+Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour par Bourg et leur
+stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac avaient pu, avaient dû
+rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute avant lui!
+Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? Nous ne
+pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes
+pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait
+avec une netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis
+de n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien,
+avaient dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation.
+Quant à M. Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis
+au courant du fait nouveau.
+
+Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance,
+Rouletabille m’invita à profiter de la luxueuse installation que la
+compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition des
+voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me montra
+l’exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi méticuleuse que
+s’il avait pu y procéder dans une chambre d’hôtel. Un quart d’heure
+après, il ronflait; mais je ne crus guère à son ronflement. En tout
+cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, Rouletabille sauta de son lit,
+passa un pantalon, un veston, et courut sur le quai avaler un chocolat
+bouillant. Moi, je n’avais pas faim. D’Avignon à Marseille, dans notre
+anxiété, le voyage se passa assez silencieusement; puis, à la vue de
+cette ville où il avait mené tout d’abord une existence si bizarre,
+Rouletabille, sans doute pour réagir contre l’angoisse qui grandissait
+en nous au fur et à mesure que nous approchions de l’heure à laquelle
+nous allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu’il
+me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je
+n’étais guère à ce qu’il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.
+
+Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un
+enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux,
+cette côte d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après
+l’horrible départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la
+boue, dans l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le
+soir, je posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de
+retrouver le glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout
+de ces deux rails de fer: le soleil!
+
+À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne
+fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M.
+Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement touché par la
+dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure
+de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M.
+Stangerson, la veille à dix heures du matin, à Menton, il avait dû
+repartir ce matin même de Menton et venir au-devant de nous jusqu’à
+Cannes, car nous pensions bien que, d’après sa dépêche, il avait des
+choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure sombre et
+défaite. En le voyant, nous eûmes peur.
+
+«Un malheur?… interrogea Rouletabille.
+
+— Non, pas encore!… répondit-il.
+
+— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à
+temps…»
+
+M. Darzac dit simplement:
+
+«Merci d’être venus!»
+
+Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre
+compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les
+rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait
+chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla enfin. Son
+émotion était telle que sa voix en tremblait.
+
+«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort!
+
+— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en
+êtes-vous sûr?
+
+— Je l’ai vu comme je vous vois.
+
+— Et Mme Darzac aussi l’a vu?
+
+— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à
+quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la
+malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce
+que cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il
+encore?…»
+
+Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M.
+Darzac. Le coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé
+dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac
+reprit:
+
+«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le
+joindra, on lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra,
+on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que
+c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre avis?…»
+
+Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre.
+Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M.
+Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce
+qui s’était passé depuis son départ de Paris.
+
+Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même,
+ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux
+compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux
+compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans
+l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme
+Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier
+compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le
+voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient
+dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures
+vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et
+les Darzac à sept heures exactement.
+
+Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le
+quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés
+dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient
+restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ
+du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur
+Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme
+Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le
+compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans
+lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce
+compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris,
+aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait
+été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au
+verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré
+intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle
+sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans
+le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se
+tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par
+Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel
+je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement
+les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M.
+Stangerson jusqu’à Dijon.
+
+Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident
+survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une
+heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors
+descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la
+conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait
+omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux
+étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce
+qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis
+elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener
+devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa
+correspondance.
+
+«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé,
+j’irai vous rejoindre.»
+
+Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
+
+«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller
+rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet.
+Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes
+bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas
+dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui
+dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui
+demandai doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi
+subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses
+jambes, et la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il
+lui serait impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau,
+et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta,
+en s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d’elle
+avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle me l’avait
+dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner,
+pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle était rentrée
+dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le
+buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les
+employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à
+côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel
+elle avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut
+immédiatement aller le fermer, non point qu’elle mît en doute la
+probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence
+tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans
+le couloir et arriva à la portière du compartiment qu’elle s’était
+réservé, et dans lequel nous n’étions point entrés depuis notre départ
+de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un
+horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n’était resté
+personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant
+la gare de la clameur de sa locomotive. Qu’était-il donc arrivé? Cette
+chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite
+porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à
+l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au regard de la
+personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était
+ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la
+figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et
+fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon elle tomba à
+deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet,
+dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon
+premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne le voulais
+pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que j’avais le
+devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui
+n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et bien mort?… En
+vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de
+doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci qu’un effet de glace
+et d’imagination. Je voulus naturellement m’en assurer et je lui offris
+d’aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver
+qu’elle avait été victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y opposa,
+me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce
+compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit!
+Elle disait tout cela par petites phrases hachées… Elle ne retrouvait
+pas sa respiration… Elle me faisait une peine infinie… Plus je lui
+disais qu’une telle apparition était impossible, plus elle insistait
+sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien peu vu Larsan lors
+du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne connaissait pas
+assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point trouvée en face
+de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle me répondit qu’elle
+se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était
+apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne l’oublierait jamais,
+dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de l’affaire de la
+galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa
+chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant qu’elle avait
+appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du
+policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type
+redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre depuis tant
+d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, qu’elle venait
+de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant dans la glace,
+avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son grand
+front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une
+séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait entraîné
+sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la
+main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare…
+Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je
+me disais: «Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que
+ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le
+priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le
+compartiment moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui l’avait
+effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… continua Robert Darzac, je suis
+sorti du bureau du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti
+que j’y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais
+avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une
+grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non!
+non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan était là, dans la
+gare… sur le quai, derrière cette porte.»
+
+Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de
+cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il
+se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit:
+
+«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le
+bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous
+guettait… et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire,
+on eût dit qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui
+m’avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement
+instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au
+misérable, il avait disparu!… Le chef de gare croyait avoir affaire à
+deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les
+yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des
+choses pour s’enquérir s’il y avait loin de Bourg à Lyon et quel était
+le prochain train qui s’y rendait. En même temps, elle me priait de
+donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait de lui
+accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne
+voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection
+quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses vues.
+Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, oui,
+oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage
+était devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M.
+Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous
+courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques
+dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s’il en était temps encore.
+Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris
+immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son
+père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que
+nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce
+drame avait à peine duré un quart d’heure — le train de neuf heures
+vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant
+l’indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions
+ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore
+une grande gratitude, comme si j’avais été réellement responsable de
+cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand
+le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d’y prendre
+place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions
+justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la sentis
+encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous,
+mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait
+encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble
+cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais
+d’entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs.
+Sous prétexte d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant
+au milieu de ces gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que
+vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je
+continuais à prétendre que ses yeux l’avaient certainement trompée, et
+parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une
+pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma
+femme, qu’on n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que
+nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur
+tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin
+peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous
+découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu’à
+cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz,
+nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un détour, de le
+rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance
+et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste,
+par ce fidèle ami de la famille.»
+
+… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte
+à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William
+Rance qui, comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune,
+avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour
+Mlle Stangerson, y avait si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler
+en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la
+mystérieuse fille de l’illustre professeur.
+
+Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore
+retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle
+achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que M. William Arthur
+Rance allait épouser la nièce d’un vieux géologue de l’Académie des
+sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion
+pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l’importance jusque dans
+les excès qu’elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d’un
+homme, jusqu’à ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique —
+ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent
+rien de bon d’une union aussi inattendue. On racontait que l’affaire,
+qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche,
+s’était conclue d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des
+histoires que je vous raconterai quand j’aurai le temps. Vous
+apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances, les Rance
+étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort
+de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient rendus, l’automne
+précédent, propriétaires.
+
+Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant
+de raconter son étrange voyage.
+
+«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre
+ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à
+ce que nous lui racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir
+il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie.
+Son père voyait bien qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions
+quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en
+apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi
+vint-elle à parler de vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à
+Rouletabille), et alors, je saisis l’occasion de faire comprendre à M.
+Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans
+le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très
+touché d’une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous.
+Ce n’est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance
+et sa jeune femme ne demandent qu’à vous faire plaisir. Pendant que je
+parlais, Mathilde m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa avec
+une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait.
+C’est ainsi qu’en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la
+dépêche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d’écrire et que
+vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que
+nous n’avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le
+compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait
+tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de
+mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!»
+Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… Nous nous
+taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient,
+les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de
+l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au
+verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se
+faisait entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous
+semblait reconnaître son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur
+d’y voir surgir encore son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous
+pu le tromper?… Lui avions-nous échappé?… Était-il remonté dans le
+train de Culoz?… Pouvions-nous espérer cela?… Quant à moi, je ne le
+pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, silencieuse et comme
+morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement désespérée, plus
+malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu’elle
+traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu la consoler,
+la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il fallait sans
+doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé
+et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, comme
+elle, je fermai les yeux…»
+
+Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation
+approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi,
+cette narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée
+à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y
+employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le
+soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications
+sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte
+ici.
+
+La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta
+aucun incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils
+trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux
+époux; mais, quand il sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui
+quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter ainsi une
+invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu’alors
+repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa
+femme en aurait une grande joie. Également, il se réjouit d’apprendre
+la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été
+sans souffrir de l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son
+mariage avec Miss Edith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours
+traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en
+Sorbonne s’était borné, en passant, à une visite au château d’Hercule,
+faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu
+en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la
+frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment
+complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour
+de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés d’aller le surprendre
+au passage. En somme, il ne dépendait point d’Arthur Rance que ses
+rapports avec les Darzac devinssent excellents.
+
+Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg,
+avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi
+avait transformé leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments
+de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec
+M. Stangerson, qui n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se
+douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point
+sympathiques, mais qu’ils considéraient comme honnêtes et loyaux et
+susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient
+Rouletabille à leur secours. C’était une véritable panique. Elle
+grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand,
+arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance
+lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit
+incident que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à
+Nice, j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la
+gare pour demander s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me
+tendit le papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver
+Rouletabille et M. Darzac.
+
+«Lisez», dis-je au jeune homme.
+
+Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
+
+«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
+
+Rouletabille me regarda et pouffa.
+
+«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu’est-ce
+que vous avez donc cru?
+
+— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de Rouletabille,
+que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être pour quelque chose
+dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous aviez reçues.
+Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner sur les faits
+et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir s’il n’avait
+pas quitté Paris.
+
+— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez
+pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan
+ressuscité?
+
+— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me
+doutais que Rouletabille se moquait de moi.
+
+La vérité était que j’y avais bien pensé.
+
+«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement
+M. Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme.
+
+— Je ne le crois pas», protestai-je.
+
+Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais pas
+très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille,
+qui s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir,
+quelques jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point
+une nouvelle transformation de Larsan, il n’en était pas moins un
+misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant
+hommage à ma clairvoyance, me firent leurs excuses. Mais n’anticipons
+pas. Si j’ai parlé de cet incident, c’est aussi pour montrer combien
+l’idée d’un Larsan dissimulé sous quelque figure de notre entourage,
+que nous connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent
+prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, que je
+croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. Je devais
+comprendre bientôt — et l’arrivée inopinée de Mr Arthur Rance fut pour
+beaucoup dans la modification de mes idées — que Larsan avait, cette
+fois, changé de tactique. Loin de se dissimuler, le bandit s’exhibait
+maintenant, au moins à certains d’entre nous, avec une audace sans
+pareille. Qu’avait-il à craindre en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac,
+ni sa femme qui allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis.
+Son ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux
+époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce
+cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette vengeance? N’eût-il
+pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l’aurait
+empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions-nous
+nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle manifestation à
+Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait l’affirmer?
+
+Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans
+notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de
+l’histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train,
+et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si
+nous avons gardé, quelque espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de
+Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se
+trouver en face de Larsan! Et il est venu nous avertir, avant notre
+arrivée là-bas, pour que nous puissions nous concerter sur la conduite
+à tenir.
+
+«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le
+train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en
+nous promenant, jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson
+donnait le bras à Mme Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la
+droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se tenait au milieu de
+nous. Tout à coup, comme nous nous arrêtions, à la sortie du jardin
+public, pour laisser passer un tramway, je me heurtai à un individu qui
+me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j’avais
+entendu cette voix-là; je levai la tête: c’était Larsan! C’était la
+voix de la cour d’assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux
+calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l’exclamation prête à
+jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne m’écriai
+point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille qui,
+eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le tour du kiosque de la
+musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur le trottoir,
+debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne
+sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!…
+
+— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
+
+— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en
+voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était
+toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand
+nous nous mîmes en route.
+
+— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de
+plus en plus agité.
+
+— Oh! certain, vous dis-je…
+
+— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac,
+que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la
+réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions.
+
+— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée d’une
+hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en
+arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.
+
+— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur
+Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.»
+
+Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux
+mots: «Au secours!»
+
+Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré.
+
+«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête.
+
+C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous
+arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M.
+Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse
+formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec
+sa fille aux Rochers Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il
+devait lui dire plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps
+d’inventer, c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre
+terreur que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle
+eut aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette
+impression qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le
+serrer dans ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un
+naufragé s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je
+l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à
+Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
+d’apparence aussi froide.
+
+
+
+
+VI
+Le fort d’Hercule
+
+
+Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison
+qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire
+parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent
+les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être
+point cependant, — à l’occasion des innombrables citronniers et
+orangers qui, dans l’air embaumé, laissent pendre, au long des
+sentiers, par-dessus les clôtures, leurs grappes de soleil, — je
+n’aurais peut-être point évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter
+et d’Alcmène si, tout, ici, ne rappelait sa gloire mythologique et sa
+promenade fabuleuse à la plus douce des rives. On raconte bien que les
+Phéniciens, en transportant leurs pénates à l’ombre du rocher que
+devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu’il
+abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une
+presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui était celui de
+leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y trouvèrent déjà et
+que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière blonde des
+chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un merveilleux
+séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs aventures, elles
+n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce furent les premiers
+touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides n’était pas ailleurs,
+et Hercule avait préparé la place à ses camarades de l’Olympe en les
+débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la
+Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les
+os de l’Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au fond des
+Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là!
+
+Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au
+rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette
+éblouissante du château fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que
+les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître
+depuis une dizaine d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient
+frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la
+mer comme une cuirasse. Elle semblait garder encore, vieille
+sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette baie de Garavan recourbée
+comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à mesure que nous
+avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière nous, s’était
+incliné vers la crête des monts; les promontoires, à l’occident,
+s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de leur écharpe de pourpre,
+et le château n’était plus qu’une ombre menaçante et hostile quand nous
+en franchîmes le seuil.
+
+Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à l’une
+des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la femme
+d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée de
+Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux
+yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux
+bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire
+figure romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse
+incertaine, lointaine, plaintive et mélancolique, il ne faut point
+avoir ces yeux-là, my lady! Et votre chevelure est plus noire que
+l’aile d’un corbeau. Cette couleur n’est point dans le genre angélique.
+Êtes-vous un ange, Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette
+douceur de vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes
+ces questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première fois,
+après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute votre blanche
+image, immobile sur ce perron de pierre, j’ai suivi le regard noir de
+vos yeux qui s’est posé sur la fille du professeur Stangerson, et il
+avait un éclat dur qui faisait un contraste étrange avec le timbre
+amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre bouche.
+
+La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa
+personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont
+Arthur Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la
+plus simple, la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille
+et moi tentons un effort poli pour conserver notre liberté; nous
+formulons la possibilité de gîter ailleurs qu’au château d’Hercule.
+Elle a une moue délicieuse, hausse les épaules d’un geste enfantin,
+déclare que nos chambres sont prêtes et parle d’autre chose.
+
+«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!…
+Vous allez voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est
+le seul coin triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait
+peur! j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me
+raconterez, n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…»
+
+Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme
+une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce
+jardin d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles
+arceaux fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous
+traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes grasses,
+d’herbes et de feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises,
+de roses sauvages et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps
+éternel a élu domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château
+où se réunissait toute la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des
+vents du ciel et de par la négligence des hommes, était devenue
+naturellement jardin, un beau jardin fou dans lequel on voit bien que
+la châtelaine a fait tailler le moins possible et qu’elle n’a point
+tenté de ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette
+verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse chose
+qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous les plus purs
+arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières assises de
+la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes
+grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine
+parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne
+semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle
+n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de dentelle de
+pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans l’air du soir…
+
+Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe
+siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la
+Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la
+guerre, ni le canon, ni la tempête, n’a pu ébranler. Elle est telle
+encore qu’elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent
+des îles Lérins et qui ne purent rien contre le château d’Hercule;
+telle qu’elle se montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand,
+ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour Carrée, même le Vieux
+Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les
+courtines qui la reliaient aux autres défenses, jusqu’à l’arrivée des
+princes de Provence qui la délivrèrent. C’est là que Mrs. Edith a élu
+domicile.
+
+Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur
+Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à
+Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et M.
+Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même pensée
+habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, lorsqu’ils se disent
+quelque chose, se mentent. Nous arrivons à une poterne.
+
+«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation
+d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre
+tout le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…»
+
+Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses…
+
+«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes
+bien sages…
+
+— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il n’y a
+qu’elle de gaie, ici.»
+
+Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour.
+Nous avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment
+impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on
+quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette
+tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on
+l’appelle encore la Tour du Coin… C’est le morceau le plus
+extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération
+d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs
+et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment romain qui les
+scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de César.
+
+«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour
+de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a
+fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château
+pour résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a
+fait de cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous
+aurions eu là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien
+su refuser au vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle…
+C’est lui qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute
+petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq
+jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des
+pièces anatomiques qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles
+du Muséum d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…»
+
+Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle
+appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un
+eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une
+femme à la fontaine.
+
+Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions
+mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à
+toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du
+fort d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale
+dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt
+notre arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous
+les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus
+tard par Rouletabille lui-même…
+
+Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la
+Mortola. Pour l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas
+hésité à faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme
+minuscule qui la reliait au rivage.
+
+Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification
+sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les approches du
+pont-levis et des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait point
+laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé
+sa forme première; le pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été
+comblé. Les murs du château d’Hercule épousaient la forme de la
+presqu’île, qui était celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se
+dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux
+qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu
+s’y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le
+ressac ne la projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette
+disposition était merveilleuse pour la défense qui n’avait guère, dans
+ces conditions, à craindre l’escalade, de quelque côté que ce fût.
+
+On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux
+tours A et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort
+souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu
+réparées par la suite et venaient d’être mises en état d’être habitées
+par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré les locaux à la
+domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis aux
+concierges. Une petite porte s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous
+la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les
+entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les
+deux vantaux étaient repliés depuis d’innombrables années contre le mur
+intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l’avait
+trouvée difficile à manier, et l’entrée du château n’était fermée que
+par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à
+volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le
+château. Comme je l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une
+première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d’enceinte et
+par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin
+d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui
+rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une
+sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de
+la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore
+couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces.
+Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où
+tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec
+l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient longtemps encore
+conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles
+on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait
+été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l’artillerie,
+elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des
+boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette
+opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction
+d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en
+ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf
+était placé en C C’.
+
+Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi
+d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal
+poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait
+au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la
+propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui,
+lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte que le château
+continuait à être aussi fermé que dans le temps où les courtines des
+murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur des vieilles tours. La
+Louve avait été respectée, comme je l’ai dit, et il n’était point
+jusqu’à son échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne dressât sa
+silhouette étrangement vieillotte au-dessus de l’azur méditerranéen.
+J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les anciens communs W adossés
+au parapet entre B et B’ avaient été transformés en écuries et
+cuisines.
+
+Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule.
+On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H
+que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en
+somme, qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par
+une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment
+de la construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient
+alors de B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire,
+avançant, en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant
+entièrement toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait
+toujours, large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la
+longueur du Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même.
+Une porte centrale en D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont
+qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les
+communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait été
+démoli ou s’était effondré, et, comme les fenêtres du château, très
+élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs épais
+barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la seconde
+cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était entièrement
+défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf
+n’existait pas.
+
+Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme
+les anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé
+que le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute,
+naturel piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de
+ce Vieux Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant
+son ombre formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux
+Château F que par une petite porte K. Les anciens du pays ne
+l’appelaient jamais autrement que la Tour Carrée, pour la distinguer de
+la Tour Ronde, dite de Charles le Téméraire. Un parapet semblable à
+celui qui fermait la première cour, reliait entre elles les tours B’’,
+F et L, fermant également la seconde.
+
+Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur,
+remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles
+le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la
+guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises de diamètre
+extérieurement et se composait d’une batterie basse dont le sol était
+placé à une toise en contrebas du niveau supérieur du plateau. On
+descendait dans cette batterie basse par une pente, aboutissant à une
+salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre gros piliers
+cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes embrasures
+pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. Edith
+eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était
+admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était
+formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer
+pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui
+avaient été agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres
+garnies, elles aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont
+l’oncle de Mrs. Edith s’était emparé pour y travailler et y caser ses
+nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la
+châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes et
+des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin
+suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles sèches
+de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur le plan,
+d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments qui
+avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et
+restaurés pour l’habitation immédiate.
+
+Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en C’,
+au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes
+de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à
+M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous
+aurons à parler d’une façon plus particulière.
+
+Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient
+réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au
+premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance.
+
+Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit
+traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux
+murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une
+peinture écaillée, une tapisserie en loques, attestaient l’ancienne
+splendeur du Château Neuf né de la fantaisie d’un Mortola du grand
+siècle. En revanche, nos petites chambres ne rappelaient en rien ce
+passé magnifique. Elles en avaient été nettoyées avec un soin qui me
+toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de
+clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup.
+J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon.
+
+Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui
+demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. J’allai dans sa
+chambre, et je constatai avec surprise qu’il en était déjà parti. Je me
+mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur la Cour de
+Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par son
+grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait jusqu’à
+moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais l’immense étendue
+des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un bleu un peu sombre à
+la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient visibles à
+l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la pointe
+d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les
+cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille
+immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents
+orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien
+de tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine…
+
+Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse
+sur les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur fait
+avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette de
+Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il n’est
+que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce soir
+étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante
+coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, qu’il ne les
+renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est moi!»
+
+Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La barque,
+silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort.
+Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle
+dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières
+des Rochers Rouges[1]. Et l’homme est toujours debout, les bras
+croisés, la tête tournée vers la tour, apparition diabolique au seuil
+de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui par derrière,
+l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte.
+
+Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour
+du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte
+de la Tour Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre
+et supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est
+prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme
+Darzac qui dit:
+
+«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de me
+quitter, ce soir!…»
+
+Et la voix de Rouletabille:
+
+«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage!
+
+— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde.
+
+— Tout ce qu’il faudra.»
+
+Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée:
+
+«Je vous défends de toucher à cet homme!»
+
+Et je n’entends plus rien.
+
+Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la
+margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il
+lui arrive quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je
+rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin:
+
+«Eh bien! L’avez-vous vu?
+
+— Oui, je l’ai vu, fis-je.
+
+— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu?
+
+— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! Quelle
+audace!»
+
+Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit qu’aussitôt
+qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou au rivage, mais qu’il
+n’était pas arrivé à temps à la pointe de Garibaldi et que la barque
+avait disparu comme par enchantement. Mais déjà Robert Darzac me
+quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état d’esprit dans
+lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait presque aussitôt,
+triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. Sa femme
+désirait être seule un instant.
+
+«Et Rouletabille? demandai-je.
+
+— Je ne l’ai pas vu!»
+
+Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait
+emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner
+le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage
+Rance, auxquelles il finit par répondre.
+
+C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le
+procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et
+comment, un beau soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à
+côté d’une jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement
+par un tour d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses
+belles compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte,
+indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si
+en honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique,
+d’une pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes
+de Walter Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori.
+Ah! certes, elle retardait, elle retardait d’une façon délicieuse.
+Comment cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement
+Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là
+les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir amoureux,
+Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se griser
+abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, laisser
+échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à
+haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur
+Rance faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait
+qu’il ne boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment.
+
+Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme
+de Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un
+type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures
+d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme
+un mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des
+pampas. Il avait passé la moitié de son existence de professeur au sud
+du Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou
+tout au moins de son squelette, non point de l’anthropopithèque ou de
+quelque autre pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe,
+mais bien de l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de
+nos jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux
+mammifères qui sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il
+revenait généralement de ces expéditions avec quelques caisses de
+cailloux et un bagage respectable de tibias et de fémurs sur lesquels
+le monde savant bataillait, mais aussi avec une riche collection de
+«peaux de lapin», comme il disait, qui attestait que le vieux savant à
+lunettes savait encore se servir d’armes moins préhistoriques que la
+hache en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de retour à
+Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se courbait sur ses
+bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un «rond de cuir», dictait
+son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches
+élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais,
+mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint son
+but — qu’il visait — on voyait apparaître au-dessus de son pupitre sa
+bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large rire
+silencieux de sa bouche joviale.
+
+Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même,
+qui avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis
+de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et,
+si je les rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de
+circonstances fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux
+Rochers Rouges.
+
+Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté
+et où il se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée
+peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de
+fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se
+décidait pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre,
+il lui disait qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir
+avant de mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur
+tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un
+banquet, si familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de
+son oncle, avait tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était
+revenu de si loin, toujours si bien portant, qu’on ne lui tiendra
+certainement point rigueur de ce que sa tristesse ne l’eût point, ce
+soir-là, retenue à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une
+nouvelle lettre, elle décida de partir et d’aller rejoindre, toute
+seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il
+s’était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été touchée
+des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à ne plus boire que de
+l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes d’intempérance de
+ce gentleman n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir d’amour,
+et cette circonstance lui avait plu par-dessus tout. Ce caractère
+romanesque dont j’ai parlé tout à l’heure devait servir rapidement les
+desseins d’Arthur Rance; et, au moment du départ de Miss Edith pour
+l’Araucanie, nul ne s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob
+accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient pas encore
+officielles, c’est qu’elles n’attendaient pour le devenir que la
+bénédiction du géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à
+San-Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur charmante et d’une
+santé florissante. Rance, qui ne l’avait pas revu depuis si longtemps,
+eut le toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus
+habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris qu’elle
+s’était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l’oncle fut
+remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage fut
+célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance décida
+d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme
+il sera conté tout à l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux
+environs de Menton, non point en France, mais à cent mètres de la
+frontière, en Italie, devant les Rochers Rouges.
+
+La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous,
+nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce
+soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le
+vieux Bob, absent du fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si
+quelqu’un de nous avait aperçu une petite barque qui avait fait le tour
+du château et dans laquelle se trouvait un homme debout. L’attitude
+singulière de cet homme l’avait frappée. Comme personne ne lui
+répondit, elle reprit:
+
+«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la
+barque. C’est un grand ami du vieux Bob.
+
+— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?
+
+— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens
+du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter
+dans leur impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela
+veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?»
+
+
+
+
+VII
+De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour
+défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie
+
+
+Rouletabille n’eut même point la politesse de demander l’explication de
+cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les plus sombres
+réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les
+grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous
+galvaniser. Il y avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui
+auraient dû être la gaieté de l’heure, et rayonner de la joie de vivre.
+Le repas fut des plus tristes. Le spectre de Larsan planait sur les
+convives, même sur celui d’entre nous qui ne le savait point si proche.
+
+Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis
+qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se
+débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en
+prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus
+malheureuse de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout
+perdu: sa foi dans la science, l’amour du travail, et — ruine plus
+affreuse que toutes les autres — la religion de sa fille. Il avait tant
+cru en elle! Elle avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil.
+Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa
+recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de
+cette définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à
+quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il
+en était encore à considérer avec extase un pareil sacrifice, il
+apprenait que, si sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était
+déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à
+son père et de lui confesser un passé qui devait, aux yeux du
+professeur déjà averti par le mystère du Glandier, éclairer le présent
+d’un éclat bien tragique, le jour où, tombant à ses pieds et embrassant
+ses genoux, elle lui avait raconté le drame de son coeur et de sa
+jeunesse, le professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants
+son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête
+adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait expié
+sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui
+avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle
+avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui,
+resté seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme
+seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux!
+
+Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait
+été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde
+s’efforçait-elle de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente.
+Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se
+détournait d’elle, que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image
+qui n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils
+revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses
+côtés, non point la figure respectée d’un honnête homme, mais la
+silhouette éternellement vivante, éternellement infâme, de l’autre! De
+celui qui avait été le premier mari, de celui qui lui avait volé sa
+fille!… Il ne travaillait plus!… Le grand secret de la Dissociation de
+la matière qu’il s’était promis d’apporter aux hommes retournerait au
+néant d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient,
+répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo
+nihil!
+
+Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il
+nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux
+candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de
+tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles
+armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la
+Dagobert.
+
+À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les
+causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac
+étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait
+évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne
+datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé
+était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une
+parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation,
+échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je
+ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté
+du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à
+voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante
+d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais
+une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous
+était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui
+était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette
+apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la
+soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon
+avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple.
+Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la
+certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime
+de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à
+lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre
+de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle
+avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais
+ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait
+hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me
+racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque
+tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait
+Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux
+avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert
+Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle
+n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à
+Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui
+ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de
+Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère
+fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout
+petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au
+jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par
+toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il
+repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et
+qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce
+moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre
+de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient
+d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage
+s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait
+voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment
+Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet…
+Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan,
+mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle
+d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne
+voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!
+
+À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants
+impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M.
+Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était
+pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux
+sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche
+trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois
+bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de
+me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour
+rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean
+Roussel-Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines
+lois transatlantiques, devant les hommes.
+
+Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup
+affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait
+pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement,
+devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de
+Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se
+trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui
+l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se
+trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour
+Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément
+leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir,
+c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur
+dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que
+Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par
+son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les
+femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études
+auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur,
+n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé
+d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille.
+Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la
+création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que
+celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des
+Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout
+venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à
+ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se
+rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des
+anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas
+été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était
+le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais
+peut-être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si
+elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle
+eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il
+lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La
+mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle
+bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et
+voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus,
+une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même
+faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective
+d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de
+Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent,
+soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et
+Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la
+Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être
+point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et
+les soins consolateurs de Mathilde.
+
+Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en
+soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes
+yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma
+pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le
+maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à
+parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt,
+s’excusa, et sortit.
+
+«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»
+
+On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme —
+étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois.
+J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille
+les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de
+complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur
+reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des
+plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur
+dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant
+que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à
+jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le
+fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces
+loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors
+d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal
+pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne
+d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le
+mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule.
+
+Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître
+d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était
+donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers
+Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste —
+que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes
+pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais
+consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M.
+Darzac.
+
+Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait
+si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important
+relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et,
+parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien
+que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi.
+Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point
+au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson.
+On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage
+secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un
+secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur
+Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que
+son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent
+de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac.
+Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur
+Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un
+homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue
+américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre
+explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs.
+Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du
+drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait
+bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu
+qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui
+d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que
+j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin!
+qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments
+aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de
+si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle,
+policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle
+on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su
+que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si
+elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la
+jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!»
+Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari
+regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse
+Mrs. Edith!
+
+Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire
+au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur
+de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans
+l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui
+enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob,
+ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est
+que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne
+peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au
+cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les
+alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de
+paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension!
+Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur
+avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni
+moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à
+lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille.
+
+Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous
+nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui
+était des plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de
+Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai
+jusqu’à l’entrée du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M.
+Stangerson avait pris congé de nous. Arthur Rance, qui avait un instant
+disparu, vint nous rejoindre comme nous arrivions sous la voûte. La
+nuit était claire, toute illuminée de lune. Cependant, on avait allumé
+des lanternes sous la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et
+nous entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui
+l’entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix,
+après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui
+halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, un grand
+tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche.
+C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de se
+rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans.
+
+Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda
+ce qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de
+porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle
+n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer:
+«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais
+Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous
+annonçait, en riant, que, si nous avions par hasard le désir d’aller
+faire un tour en ville, il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu
+que ses ordres étaient donnés et que nul ne pouvait plus sortir du
+château, ni y entrer. Le père Jacques, ajouta-t-il, toujours en
+affectant de plaisanter, était chargé par lui d’exécuter la consigne et
+chacun savait qu’il était impossible de séduire ce vieux serviteur.
+C’est ainsi que j’appris que le père Jacques, que j’avais connu au
+Glandier, avait accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de
+valet de chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de
+la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille avait
+changé tout cela, et c’était le père Jacques, maintenant, qui avait
+pris la place des concierges dans la tour A.
+
+«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée.
+
+— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre
+d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!…
+répondit Rouletabille.
+
+— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria Mrs. Edith,
+dont l’ahurissement était sans bornes.
+
+— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter sans
+explication.
+
+Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait
+mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on
+prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne
+pouvait guère y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin,
+il était bon que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à
+tout, autrement dit, ne fût surpris par rien!
+
+Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la
+poterne du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée
+de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le
+fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis.
+Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que le lendemain il
+ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis!
+
+Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du
+château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant
+mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la
+bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille
+était seul maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise
+rapidement au courant par son mari, ne disait plus rien, se contentant
+de s’amuser in petto prodigieusement de ces visiteurs qui
+transformaient son vieux château fort en place imprenable parce qu’ils
+redoutaient l’approche d’un homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs.
+Edith ne connaissait point cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé
+par le Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance
+lui-même était de ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument
+raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le
+mystère, contre l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait
+dans la nuit, autour du fort d’Hercule!
+
+À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se
+réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait
+surveiller et la première et la seconde cour. C’était un point
+stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait parvenir du
+dehors jusqu’aux Darzac qu’en passant d’abord par le père Jacques, en
+A, par Rouletabille en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la
+porte K de la Tour Carrée. Le jeune homme avait décidé que les
+veilleurs désignés ne se coucheraient pas. Comme nous passions près du
+puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté de la lune qu’on
+avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur
+la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille m’expliqua qu’il
+avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu’il
+y avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n’avait
+aucune relation avec l’élément salé. Il fit quelques pas alors avec Mme
+Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la Tour Carrée. M.
+Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, ainsi qu’Arthur
+Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse de Mrs. Edith firent
+comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de s’aller coucher, ce
+qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante et en saluant Rouletabille
+d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le capitaine!»
+
+Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers
+la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort
+obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis
+pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille
+et moi, dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes
+notre premier conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom
+donner à cette réunion d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres
+de ce vieux château guerrier.
+
+«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille;
+personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si
+l’on parvenait à franchir la première porte gardée par le père Jacques
+sans qu’il s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par
+l’avant-poste que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé
+dans les ruines de la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier,
+Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être
+sûr de cet homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…»
+
+J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.
+C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà que,
+d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d’assurer la
+défense de la place. Certes! j’imagine qu’il n’avait point envie de la
+rendre, à n’importe quel prix, et qu’il était parfaitement disposé à se
+faire sauter en notre compagnie, plutôt que de capituler. Ah! le brave
+petit gouverneur de place que c’était là! Et, en vérité, il fallait
+être tout à fait brave pour entreprendre de défendre le fort d’Hercule
+contre Larsan, plus brave que s’il se fût agi de mille assiégeants,
+comme il arriva à l’un des comtes de la Mortola qui n’eût, pour
+débarrasser la place, qu’à faire donner grosses pièces, couleuvrines et
+bombardes et puis à charger l’ennemi déjà à moitié défait par le feu
+bien dirigé d’une artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de
+l’époque. Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des
+ténèbres! Où était l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni
+viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre l’offensive,
+ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous
+garder, à nous enfermer, à veiller et à attendre!
+
+Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son
+jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de
+ce côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon
+générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre
+bouffées rapides et dit:
+
+«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si
+insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour
+nous défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se
+contentera-t-il d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur
+et le découragement dans une partie de la garnison? Et
+disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que
+ce n’est point dans son caractère essentiellement combatif, et qui ne
+se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que rien ne le
+force à disparaître! Songez qu’il peut tout contre nous, mais que nous
+ne pouvons rien contre lui, que nous défendre et frapper, si nous le
+pouvons, quand il le voudra bien! Nous n’avons, en effet, aucun secours
+à attendre du dehors. Et il le sait bien; c’est ce qui le fait si
+audacieux et si tranquille! Qui pouvons-nous appeler à notre aide?
+
+— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car
+il pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore
+envisagée par Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure
+raison à cela.
+
+Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point
+non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna
+définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition:
+
+«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles,
+sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers
+Rouges, à la justice italienne.»
+
+Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de
+la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous,
+toute l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan
+sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus
+redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués du
+procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour qu’il fût
+à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout d’intéresser à
+nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le Mystère de Mademoiselle
+Stangerson.
+
+Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un
+de ces secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des
+gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre.
+
+Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais
+ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à
+combattre pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui
+s’inquiète peu des raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour
+sa belle. Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé que
+l’Américain, malgré son récent mariage, était loin d’avoir oublié son
+ancienne passion.
+
+M. Darzac dit:
+
+«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le
+réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit
+qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le
+secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète
+de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M.
+Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des coups de ce
+bandit!
+
+— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M.
+Stangerson ne saura rien!…»
+
+On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce
+qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les
+Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne
+s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs.
+Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien
+encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son
+maître à Paris et ne devait revenir qu’avec lui.
+
+Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui
+se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au
+milieu de nous.
+
+«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une
+reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte
+Nord, d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace
+avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à
+cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des
+douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous
+être d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces
+braves gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier
+italien ne parle que l’italien, mais le douanier français parle les
+deux langues, plus le jargon du pays, et c’est ce douanier (qui
+s’appelle, m’a dit Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement
+général. Par son intermédiaire, nous avons appris que nos deux
+douaniers s’étaient intéressés à la manoeuvre insolite, autour de la
+presqu’île d’Hercule, de la petite barque de Tullio, surnommé Le
+Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes connaissances
+de nos douaniers. C’est le plus habile contrebandier de la côte. Il
+traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que les douaniers
+n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu ont disparu du côté
+de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et, pas
+plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n’avons rien
+aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme le
+pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a
+abordé près de la pointe de Garibaldi…
+
+— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac.
+
+— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.
+
+— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans
+le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le
+réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont
+reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche
+la pieuvre, par les nuits calmes.
+
+— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux
+Rochers Rouges!…
+
+— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il n’en est
+point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers sont
+placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France,
+de telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être
+aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment
+cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents
+mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et
+la mer. Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une
+soixantaine de mètres de hauteur.
+
+— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui
+semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise.
+
+— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la
+falaise des poches profondes.
+
+— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné tout
+seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier.
+
+— C’était imprudent, remarquai-je.
+
+— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des choses à
+dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref,
+je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé
+Larsan.
+
+— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance.
+
+— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité mon
+mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais
+est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a point vu mon
+drapeau?… Il n’a pas répondu.
+
+— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je.
+
+— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!…
+
+— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance.
+
+— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,
+n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui…
+
+— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même
+mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois!
+
+— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une meilleure
+occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous
+voudrons, au fond des Rochers Rouges!»
+
+Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait
+dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir…
+
+«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi
+autrement qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans
+les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque
+presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en
+passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je
+vous attends! Venez-y!…» qu’il n’aurait peut-être pas été plus
+explicite ni plus éloquent!
+
+— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui
+s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de Rouletabille…
+et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant quelque crime
+abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là.
+
+— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges
+n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que nous
+y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour…
+
+— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.
+
+— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons
+laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être
+plus!… Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une
+hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que
+par hypothèse…»
+
+Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait.
+Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse
+bêtise, nous allions peut-être à un désastre…
+
+Rouletabille s’était levé, pensif.
+
+«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour
+cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je
+veux que la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai
+fait fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques.
+J’ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un
+barrage, sous la poterne, le seul point vulnérable de la seconde
+enceinte et je garderai moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera
+toute la nuit à la porte de la Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a
+de très bons yeux, et à laquelle j’ai fait encore donner une lunette
+marine, restera jusqu’au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair
+s’installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la
+terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il surveillera,
+avec moi du reste, toute la seconde cour et les boulevards et parapets.
+Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans la baille et
+devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur le boulevard de
+l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards qui bornent la
+première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, parce
+que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état
+de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons
+disposer en toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les
+fera sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en
+cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils,
+revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de garde.
+La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond pas au qui
+vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n’y a point de mot
+de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira de crier son nom et de
+faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que nous qui aurons le
+droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à l’entrée
+intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à ce soir son
+entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la porte de
+fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la
+voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la
+petite loge de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures,
+tous les soirs, la porte de fer sera fermée. Demain matin, également,
+Mr Arthur Rance donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons
+et charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun
+prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce monde
+sera également compté avant sept heures du soir, heure à laquelle devra
+avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette journée,
+les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera à
+me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du
+mur qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre
+petite brèche, qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de
+coin (B sur le plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après
+quoi, je serai tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de
+quitter le château jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je
+pourrai tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la
+recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux armes!
+Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir… Moi, j’ai prêté
+mon revolver au père Bernier, qui se promènera devant la porte de
+l’appartement de Mme Darzac…»
+
+Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un
+pareil langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de
+traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais,
+je le répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie
+inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il aurait fait comme
+moi: il eût chargé son revolver, et attendu le jour sans faire le
+malin!
+
+
+
+
+VIII
+Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer
+
+
+Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions
+les cent pas, le long des parapets, sous la lune, examinant
+attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant avec anxiété
+les moindres bruits de la nuit, la respiration de la mer, le vent du
+large qui commença à chanter vers trois heures du matin. Mrs. Edith,
+qui s’était levée, vint alors rejoindre Rouletabille sous sa poterne.
+Celui-ci m’appela, me donna la garde de la poterne et de Mrs. Edith et
+s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de la plus charmante humeur
+du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle semblait s’amuser
+follement de la figure blafarde qu’elle venait de trouver à son mari
+auquel elle avait porté un verre de whisky.
+
+«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites
+mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le
+connaître!…»
+
+Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème.
+Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien,
+et qui, dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la
+malheureuse, si elle s’était doutée!
+
+Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter
+d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque
+l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au
+lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui
+rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont
+certains, à l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le
+Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme
+ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que
+quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon
+devoir de préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que
+je ne suis que le vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le
+monde, et que je n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas
+où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et
+naturelle histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me
+dirait mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables
+sont en jeu et le fait d’une telle publication doit entraîner de trop
+redoutables conséquences pour que je ne m’astreigne point à une
+narration sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux
+qui pourraient croire à quelque roman policier — l’abominable mot a été
+prononcé — au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et André
+Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre là
+d’admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont,
+certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne faut pas
+oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises
+Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné
+une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir
+la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands
+quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de
+la Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type.
+Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme
+quand on peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur,
+connaissant désormais «son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et
+son audace sans seconde, se gardera de sourire quand Joseph
+Rouletabille, prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera
+un pont-levis.
+
+M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes
+criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à
+Ballmeyer.
+
+Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à
+l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures
+étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay,
+il aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la
+mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à
+l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des Mines. Son
+début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable — Ballmeyer
+subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis
+prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à l’auteur
+de ses jours:
+
+«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils,
+commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le
+bureau ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille;
+d’ici à quelques jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au
+remboursement. Vous êtes père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout
+un passé d’honneur!»
+
+M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le
+premier acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant
+appris, après dix années, quel était le vrai coupable.
+
+Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature
+tous les attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse
+variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en
+scène et du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie,
+à ce point qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées
+toutes les fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le
+caractérise surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour
+l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la justice;
+c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus
+coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par tempérament aux
+fausses pistes.
+
+Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa
+vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse
+le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au
+préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge
+d’instruction M. Furet comme s’étant volé lui-même.
+
+L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires,
+sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La
+science appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux.
+
+Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans
+le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue
+Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux.
+
+Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et,
+contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M.
+Cohen, banquier, s’il serait disposé à escompter la traite. M. Cohen
+répond affirmativement et, dix minutes plus tard, Ballmeyer, après
+avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou des
+demandes d’explications, fait toucher l’argent par un compère, un nommé
+Rivard, qu’il a connu naguère aux bataillons d’Afrique, où de fâcheuses
+histoires de régiment les avaient fait expédier l’un et l’autre.
+
+Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer
+Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!…
+
+Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge
+d’instruction chargé de l’affaire.
+
+«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis
+désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est
+une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu
+besoin de quarante mille francs pour liquider une petite dette au salon
+des courses, et vous les avez fait payer à votre maison. C’est vous qui
+avez téléphoné.
+
+— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.
+
+— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.»
+
+Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la
+police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi,
+alors avocat général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à
+M. Furet les excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné
+par contumace à vingt ans de travaux forcés!
+
+On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité,
+à ce moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et
+quelle comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses
+évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce
+prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir
+l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les
+imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en
+liberté.
+
+Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans
+laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de
+la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais
+il manquait au papier le timbre du juge.
+
+Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à
+l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son
+innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet
+déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le
+pantalon bleu du garde qui l’accompagnait.
+
+Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui
+compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un»,
+Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort
+coup de tampon sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son
+tour en excuses.
+
+Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier
+signé et timbré aux gardes de la souricière.
+
+«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers!
+Me prend-il pour son domestique?»
+
+Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de
+service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre
+sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer
+était libre.
+
+C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était
+échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au
+garde qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de
+blanc, à une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il
+avait été condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux
+publics pour avoir volé la caisse de sa compagnie, il avait failli
+sortir du Cherche-Midi en se faisant enfermer par ses camarades dans un
+sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si
+bien conçu.
+
+… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les étonnantes
+aventures du premier Ballmeyer.
+
+Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de
+Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant la
+mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux: Biarritz,
+Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à dix mille francs dans
+sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses sourires; car
+cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, il avait
+fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son colonel!…
+Connaissez-vous le «type» maintenant?
+
+Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!
+
+Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la
+personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui
+finit par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus
+qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande
+idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la
+contempler à loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments
+que je voulus plus tard en vain chasser de mon coeur.
+
+La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec
+un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit
+de m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son
+service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait
+venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de
+la tour B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement
+que le château fort d’Hercule se trouva le soir même aussi
+hermétiquement clos dans la nature, avec toutes ses enceintes, qu’il
+l’est linéairement parlant sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce
+matin-là, Rouletabille commençait déjà à dessiner sur son calepin le
+plan que j’ai soumis au lecteur, et il me disait, cependant que,
+fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne point
+fermer les yeux:
+
+«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie
+pour me défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la
+vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des
+brèches, c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour
+épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne
+pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans
+une forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un
+château fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien
+fermé: si vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut
+bien que votre raison s’y retrouve!
+
+— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre
+raison s’y retrouve!…
+
+— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous
+dormez tout debout.
+
+
+
+
+IX
+Arrivée inattendue du «vieux Bob»
+
+
+Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant
+que la voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille
+de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une
+splendeur sans pareille et la mer d’une transparence telle que la
+lumière du soleil la traversait comme elle eût fait d’une glace sans
+tain, de telle sorte qu’on apercevait les rochers, les algues et la
+mousse et tout le fond maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé
+de les recouvrir. La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait
+cette onde pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes
+blanches et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit.
+La presqu’île d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et
+les vieilles pierres du château embaumaient.
+
+Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus
+aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive
+nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau
+auquel mes sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des
+idées de caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer.
+Oh! il la frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été
+poète. Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais
+me rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde
+tranquille; mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque
+motif sérieux de mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il
+s’était armé d’un énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation
+qu’un enfant craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait
+à la mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui
+provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au
+rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l’on redoute de
+se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci laissaient faire sans
+protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet homme sauvage?
+Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un moment
+troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile.
+
+Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui
+m’annonçait que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue
+de plâtrier, tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des
+maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et son
+autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait
+aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était Tullio
+qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en
+lui faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on
+appelait Tullio «le Bourreau de la Mer».
+
+Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant interrogé
+Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa barque la
+veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la presqu’île
+d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne connaissait point cet
+homme, que c’était un original qu’il avait embarqué à Menton et qui lui
+avait donné cinq francs pour qu’il le débarquât à la pointe des Rochers
+Rouges.
+
+Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que nous
+allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux Bob.
+On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il n’arrivait
+point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri de la
+terrasse ronde du Téméraire.
+
+Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des
+Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et
+poissons de roches de tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del
+paese» et servie dans la lumière et la gaieté des choses, contribua au
+moins autant que toutes les précautions de Rouletabille à nous
+rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan nous faisait moins peur
+sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la pâle lueur de la lune
+et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse et facilement
+impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très fiers — oh!
+tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur Rance et
+aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et
+mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes
+et de notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le
+vieux Bob fit son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est
+point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus
+moroses. J’ai rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux
+Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi,
+avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir,
+son pantalon noir, ses lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues
+roses. Oui, oui, nous avons bien ri sous la tonnelle de la tour de
+Charles le Téméraire. Et le vieux Bob rit avec nous. Car le vieux Bob
+est la gaieté même.
+
+Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est
+peut-être venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses
+collections d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de
+Philadelphie? Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà
+considéré dans sa patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa
+mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de
+l’étude qu’il prit en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith,
+celle-ci l’y poussant, il sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la
+science de Gall et de Lavater. Or, dans le moment même qu’ils
+visitaient la Côte d’Azur, l’automne qui précéda les événements
+actuels, on faisait grand bruit autour des découvertes nouvelles que M.
+Abbo venait de faire aux Rochers Rouges, dénommés encore, dans le
+patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de longues années, depuis
+1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent d’études préhistoriques
+avaient été extrêmement intéressés par les débris humains trouvés dans
+les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière,
+Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su
+intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction publique à leurs
+découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles attestaient,
+à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient vécu en cet
+endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de l’existence
+de l’homme à l’époque quaternaire était faite depuis longtemps; mais,
+cette époque mesurant, d’après certains, deux cent mille ans, il était
+intéressant de fixer cette existence dans une étape déterminée de ces
+deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on
+allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des grottes,
+la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée
+intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le
+restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo
+venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur
+publique (car l’événement avait dépassé les bornes du monde
+scientifique) répandait le bruit qu’il venait de trouver dans la Barma
+Grande d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien
+conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du
+début de l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire!
+
+Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari
+passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en
+termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même
+l’humus de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa
+jeune femme prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là,
+aux créneaux moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive
+silhouette sur une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par
+quelques pierres écroulées de la falaise. Les légendes les plus
+romanesques se rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises;
+et il semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa
+terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle était une de ces
+nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait tant aimé les
+cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le château
+était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance l’acheta
+et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les maçons et
+les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette
+antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne
+qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor.
+
+Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette
+découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas
+antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été transporté
+d’enthousiasme, et son premier soin avait été de télégraphier au vieux
+Bob que l’on avait peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de
+Monte-Carlo ce qu’il cherchait, au prix de mille périls, depuis tant
+d’années, au fond de la Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à
+destination, car le vieux Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau
+ménage dans quelques mois avait déjà pris le bateau pour l’Europe.
+Évidemment, la renommée l’avait déjà renseigné sur les trésors des
+Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et
+arrivait à Menton où il s’installait en compagnie d’Arthur Rance et de
+sa nièce dans le fort d’Hercule, qu’il remplit aussitôt des éclats de
+sa gaieté.
+
+La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là,
+sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob
+a une âme d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme,
+c’est-à-dire que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant,
+une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct
+(redingote noire, gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues
+roses), elle s’attache uniquement à en perpétuer l’impressionnante
+harmonie. C’est dans cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait
+le tigre des pampas et qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers
+Rouges, à la recherche des derniers ossements de l’Elephas antiquus.
+
+Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis
+il se reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à
+l’autre de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés
+en triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la
+raison. Il rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que
+le squelette de la Barma Grande n’était point plus ancien que celui
+qu’il avait rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout
+l’Institut était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements
+le fait que l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à
+Paris, et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après
+lui avoir affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain
+que le fameux squelette, — que cet os à moelle, disons-nous,
+appartenait à un Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire.
+Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de
+ce milieu de la période quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du
+milieu de la période quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui
+avait conté une bonne farce! Est-ce qu’à notre époque un savant, un
+véritable savant, digne en vérité de ce nom de savant, pouvait encore
+s’intéresser à un squelette du milieu de la période quaternaire! Le
+sien — son squelette, ou tout au moins celui qu’il avait rapporté de la
+terre de feu — datait du commencement de cette période, par conséquent
+était plus vieux de cent mille ans… vous entendez: cent mille ans! Et
+il en était sûr, à cause de cette omoplate ayant appartenu à l’ours des
+cavernes, omoplate qu’il avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les
+bras de son propre squelette. (Il disait: mon propre squelette, ne
+faisant plus de différence, dans son enthousiasme, entre son squelette
+vivant qu’il habillait tous les jours de sa redingote noire, de son
+gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux blancs, de ses joues
+roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu).
+
+«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des
+Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du
+mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées!
+Ainsi!… On n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la
+période du rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de
+vieux Bob!… Mon squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme
+vous dites en France… Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que
+je ne suis même point sûr que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges
+date de l’époque moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne?
+Ou encore, ou encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est
+trop! Un Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas
+possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah!
+j’en mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!»
+
+Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en
+lui annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la
+grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une
+découverte tout à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le
+lendemain même du départ du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort
+d’Hercule, emportant sous son bras une petite caisse qu’il lui avait
+montrée en lui disant: «Voyez-vous, mistress Rance, j’ai là un trésor!
+Oh! un véritable trésor!» Elle avait demandé ce que c’était que ce
+trésor, mais l’autre l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la
+surprise au vieux Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait
+avoué qu’il venait de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»!
+
+Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté
+du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses
+traits ravagés et il cria:
+
+«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au vieux
+Bob! C’est le crâne du vieux Bob!»
+
+Et il hurla:
+
+«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…»
+
+Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le
+bagage du vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la
+malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de
+clefs, se jeta à genoux et ouvrit la caisse. De cette caisse, qui
+contenait des effets et du linge pliés avec beaucoup d’ordre, il sortit
+un carton à chapeau et, de ce carton à chapeau, il sortit un crâne
+qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos tasses à café.
+
+«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le crâne
+du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais
+sans son crâne!…»
+
+Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres
+épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous
+représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le
+prononçait mi à l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement
+l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et moi,
+nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire.
+D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait
+lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté.
+Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas
+jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, le
+vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de
+l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café
+qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir,
+surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents.
+
+Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main
+droite et, l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre:
+
+«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale
+très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales
+et à la saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la
+face tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis
+que, dans la tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que
+j’aperçois?…»
+
+Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans
+la tête des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le
+regardais. Et je n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me
+parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté
+en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le quittai plus des
+yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! Oui, comme remue une
+perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui ne me quittait plus
+jamais complètement m’embrasa la cervelle; j’allais peut-être parler
+quand un bras se glissa sous le mien, et je fus entraîné par
+Rouletabille.
+
+«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune
+homme.
+
+— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez
+encore de moi…»
+
+Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard de
+l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et me
+dit:
+
+«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes
+dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était
+point tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus
+fort que les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins
+dehors que dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai
+appelées à mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir…
+Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!»
+
+Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière,
+j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je
+l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je
+n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était venue avec le
+vieux Bob.
+
+Je dis à Rouletabille, avec inquiétude:
+
+«Le vieux Bob?»
+
+Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit:
+
+«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite
+et demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu,
+ne soyez pas trop rassuré, car il vous aura peut-être menti et il sera
+déjà dans votre peau que vous n’en saurez rien encore!»
+
+Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest.
+C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une
+dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme
+nous tous, il avait cependant passé une nuit blanche; mais il
+m’expliqua que le plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le
+rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les motifs de la
+veille étrange qu’on lui avait imposée et le pourquoi de tous les
+événements qui se poursuivaient au château depuis l’arrivée de
+Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui avaient été prises
+pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta même que, si cet
+affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à croire qu’on
+redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était point le moment de
+raisonner et que, s’il était un brave homme, il devait, comme tous les
+autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans essayer d’y
+rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et s’éloigna en
+hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et il ne me
+déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la porte Nord,
+il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; il
+ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes.
+
+Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques
+m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut extraordinairement
+intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y portai. Mon ami de
+Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur Brignolles
+m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille au soir
+pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes
+du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que
+Brignolles avait pris un billet pour Nice.
+
+Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question que je
+me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai bien
+regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était si
+bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche
+m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je résolus
+de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. Puisque
+Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais garde de
+«l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout
+seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis
+Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de
+consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire
+qui fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le
+puits communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui
+tenterait de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever
+cette planche, et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en
+sueur, les bras nus, le col arraché, un lourd marteau à la main. Je
+trouvai qu’il se donnait bien du mouvement pour une besogne
+relativement simple, et je ne pus me retenir de le lui dire, comme un
+sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! Est-ce que je
+n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait volontairement, et
+qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que pour s’efforcer
+d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave petite âme? Mais non! Je
+n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure plus tard, en le surprenant
+étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le
+sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un mot, un
+simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme:
+«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être
+qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et qu’il
+arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège d’Eu.
+J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude s’il fallait
+le laisser là et s’il n’allait point par hasard dans son sommeil
+laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé son coeur,
+il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille ronflait
+comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que
+Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris.
+
+J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et,
+bientôt, ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite
+j’eus l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le
+professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques
+semaines chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort
+d’Hercule et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à
+offrir la plus exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque
+et moyenâgeux. À la dernière minute nous apprenons que la fille du
+professeur Stangerson, dont le mariage avec M. Robert Darzac vient
+d’être célébré à Paris, est arrivée également au fort d’Hercule avec le
+jeune et célèbre professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous
+descendent du Nord au moment où tous les étrangers nous quittent.
+Combien ils ont raison! Il n’est point de plus beau printemps au monde
+que celui de la côte d’azur!»
+
+À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du
+train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et,
+justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait
+ferme, car enfin ce voyage dont il n’avait point fait part à M. Darzac
+ne me paraissait rien moins que naturel! Et puis, je n’avais pas la
+berlue: Brignolles se cachait. Brignolles baissait le nez. Brignolles
+se glissait, rapide comme un voleur, parmi les voyageurs, vers la
+sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta dans une voiture fermée, je
+me précipitai dans une voiture non moins fermée. Place Masséna, il
+quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, prit une
+autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient
+de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur
+la route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui.
+Les nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me
+permettaient de voir sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à
+mon cocher s’il m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le
+mieux du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus
+bien étonné de voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et
+Brignolles descendre, régler son cocher et entrer dans la salle
+d’attente. Il allait prendre un train. Comment faire? Si je voulais
+monter dans le même train que lui, n’allait-il point m’apercevoir dans
+cette petite gare, sur ce quai désert? Enfin, je devais tenter le coup.
+S’il m’apercevait, j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne
+plus le lâcher jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire
+dans ces parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne
+m’aperçut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la
+frontière italienne. En somme, tous les pas de Brignolles le
+rapprochaient du fort d’Hercule. J’étais monté dans le wagon qui
+suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs à toutes
+les gares.
+
+Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y
+arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où
+il avait peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la
+gare. Je le vis descendre; il avait relevé le col de son pardessus et
+enfoncé davantage encore son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un
+regard circulaire sur le quai, et, rassuré, se pressa vers la sortie.
+Dehors, il se jeta dans une vieille et sordide diligence qui attendait
+le long du trottoir. D’un coin de la salle d’attente, j’observai mon
+Brignolles. Qu’est-ce qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette
+vieille guimbarde poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que
+cette voiture était la diligence de Sospel.
+
+Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers
+contreforts des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture.
+Aucun chemin de fer n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés,
+les plus inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires
+et… des chasseurs alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin
+qui y mène est l’un des plus beaux qui soient, car il faut, pour
+découvrir Sospel, contourner je ne sais combien de montagnes, longer de
+hauts précipices, et suivre, jusqu’à Castillon, l’étroite et profonde
+vallée du Careï, tantôt sauvage comme un paysage de Judée, tantôt verte
+ou fleurie, féconde, douce au regard avec le frémissement argenté de
+ses innombrables plants d’oliviers qui descendent du ciel jusqu’au lit
+clair du torrent par un escalier de géants. J’étais allé à Sospel
+quelques années auparavant, avec une bande de touristes anglais, dans
+un immense char traîné par huit chevaux, et j’avais gardé de ce voyage
+une sensation de vertige que je retrouvai tout entière dès que le nom
+fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait faire à Sospel? Il
+fallait le savoir. La diligence s’était remplie et déjà elle se mettait
+en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres dansantes. Je
+fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, j’escaladai la
+vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de n’avoir pas averti
+Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles lui eût donné des idées,
+des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que moi je ne savais
+pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme un chien
+suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si je
+l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment qu’il ne fallait
+pour rien au monde la perdre qu’elle m’échappa, dans le moment où je
+venais de faire une découverte formidable! J’avais laissé la diligence
+prendre une certaine avance, précaution que j’estimais nécessaire, et
+j’arrivais moi-même à Castillon peut-être dix minutes après Brignolles.
+Castillon se trouve tout à fait au sommet de la route entre Menton et
+Sospel. Mon cocher me demanda la permission de laisser souffler un peu
+son cheval et de lui donner à boire. Je descendis de voiture et
+qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un tunnel sous lequel il était
+nécessaire de passer pour atteindre le versant opposé de la montagne?
+Brignolles et Frédéric Larsan!
+
+Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine
+au sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé
+par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un
+sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment
+d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné juste!
+J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était un
+danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y aurait
+beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! Brignolles,
+créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand je
+disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me
+croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se
+parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus…
+Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le
+tunnel, évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai
+moi-même sous le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais
+dans un état! Ah! Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui
+raconterais une chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles
+et Larsan.
+
+… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas
+de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne
+sur la route… Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a
+semblé apercevoir deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je
+cours… J’arrive au milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les
+deux ombres ne me guettent point derrière un mur?…
+
+Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été
+entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne
+restait plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout
+doucement de s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par
+l’incendie, quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés
+par la catastrophe et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol,
+tristes de n’avoir plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi!
+Avec mille précautions, j’ai parcouru ces ruines, considérant avec
+effroi la profondeur des crevasses que, près de là, la secousse de 1887
+avait ouvertes dans le roc. L’une particulièrement paraissait un puits
+sans fond et, comme j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au
+tronc noirci d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile.
+J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un
+aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta
+droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des
+cercles menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages
+comme pour me reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de
+solitude et de mort que le feu de la terre lui avait donné.
+
+Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres…
+Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin
+un morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à
+celui dont M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne?
+
+Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir
+été tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont
+le commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus
+lire que «bonnet».
+
+Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le
+tout à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son
+portefeuille et à me prier de garder le secret de mon expédition pour
+moi tout seul.
+
+Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si
+importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point
+assez vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes.
+
+«Rouletabille!» m’écriai-je…
+
+Mais, encore, il me ferma la bouche:
+
+«Silence! Sainclair!»
+
+Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette
+agitation ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à
+Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la
+Dame en noir, mais il ne me répondit pas, suivant sa coutume, et
+s’éloigna une fois de plus en poussant un profond soupir.
+
+On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre
+malgré les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus
+de nous dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût
+dit que chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et
+que le drame pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient
+pas. Mrs. Edith me regardait d’une singulière façon. À dix heures,
+j’allai prendre ma faction, avec soulagement, sous la poterne du
+jardinier. Pendant que j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame
+en noir et Rouletabille passèrent sous la voûte. Un falot les
+éclairait. Mme Darzac m’apparut dans un état d’exaltation remarquable.
+Elle suppliait Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je
+n’entendis de cette sorte d’altercation qu’un seul mot prononcé par
+Rouletabille: «Voleur!»… Tous deux étaient entrés dans la Cour du
+Téméraire… La Dame en noir tendit vers le jeune homme des bras qu’il ne
+vit pas, car il la quitta aussitôt et s’en fut s’enfermer dans sa
+chambre… Elle resta seule un instant, dans la cour, s’appuya au tronc
+de l’eucalyptus dans une attitude de douleur inexprimable, puis rentra
+à pas lents dans la Tour Carrée.
+
+Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire
+dans la nuit du 11 au 12.
+
+
+
+
+X
+La journée du 11
+
+
+Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en
+dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra,
+pour mieux lui faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement
+déraisonnable, d’insister sur certaines particularités de l’emploi de
+notre temps dans la journée du 11.
+
+1° La matinée.
+
+Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde
+furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous
+eût été douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque
+d’acier chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de
+verres fumés dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison
+d’hiver écoulée.
+
+À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne,
+dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde
+Rouletabille. Je n’eus point le temps de lui poser la moindre question,
+car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à
+nous dire des choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété
+de quoi il s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le
+fort d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord
+muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à
+dissuader M. Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille
+demanda froidement à M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé
+à ce départ. Il nous renseigna en nous rapportant une scène qui s’était
+passée la veille au soir au château, et nous saisîmes, en effet,
+combien la situation des Darzac devenait difficile au fort d’Hercule.
+L’affaire tenait en une phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de
+nerfs!» Nous comprîmes immédiatement à propos de quoi, car il ne
+faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la jalousie de
+Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu’elle supportait de
+plus en plus avec impatience les attentions de son mari pour Mme
+Darzac. Les bruits de la dernière querelle qu’elle avait cherchée à Mr
+Rance avaient traversé, la nuit dernière, les murs pourtant épais de la
+Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans la baille
+accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa
+ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère.
+
+Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac,
+le langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et
+celui de Mme Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible,
+abrégés; mais aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité
+à tous deux que leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle
+lutte était engagée entre eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan
+saurait toujours bien les rejoindre, et dans un pays et dans un moment
+où ils l’attendraient le moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient
+sur leurs gardes, car ils savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à
+la merci de tout ce qui les entourerait, car ils n’auraient point les
+remparts du fort d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation
+ne pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit
+jours, pas un de plus, pas un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb,
+et je vous donne un monde», Rouletabille eût volontiers dit: «Huit
+jours, et dans huit jours je vous livre Larsan.» Il ne le disait pas,
+mais on sentait bien qu’il le pensait.
+
+M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux.
+C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur.
+
+Rouletabille dit:
+
+«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.»
+
+Et il s’en alla à son tour.
+
+Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une
+toilette charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement.
+Elle fut tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu
+forcée et se moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis
+un peu vivement qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait
+point que tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la
+pénible surveillance à laquelle nous nous astreignions sauvaient
+peut-être, dans le moment, la meilleure des femmes. Alors, elle
+s’écria, en éclatant de rire:
+
+«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…»
+
+Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je
+n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en noir,
+mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au
+contraire, je ris avec Mrs. Edith.
+
+«C’est que c’est un peu vrai, fis-je…
+
+— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si
+romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis
+romanesque…»
+
+Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé…
+
+«Ah!…»
+
+C’est tout ce que je trouvais à dire.
+
+«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du
+prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!»
+
+Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant
+amusement. Quelle petite femme bizarre!
+
+Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous
+parlait souvent et qu’on ne voyait jamais.
+
+Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait invité
+à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails.
+
+J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de
+cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes,
+placée entre les forêts du Nord et les steppes du midi.
+
+Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines
+moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et
+intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait
+eu jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On
+le disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la
+cour, une haute situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on
+supposait que l’empereur, à cause des immenses services rendus par le
+père, avait pris le fils en particulière affection. Avec cela, il était
+délicat comme une femme à la fois et fort comme un turc. Bref, ce
+gentilhomme russe avait tout pour lui. Sans le connaître, il m’était
+déjà antipathique. Quant à ses relations avec les Rance, elles étaient
+d’excellent voisinage. Ayant acheté depuis deux ans la propriété
+magnifique que ses jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses
+balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan, «les jardins de
+Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques services à Mrs.
+Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du château
+en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes
+qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une
+végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de
+l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la
+suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de
+Ninive ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en
+avait trop, il en était gêné, et il préférait garder pour lui les
+roses. Mrs. Edith avait pris un certain intérêt à la fréquentation du
+jeune boyard, à cause des vers qu’il lui disait. Après les lui avoir
+dits en russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait même
+fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers
+d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en avait été si flattée
+qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait des vers anglais de
+les lui traduire en russe. C’étaient là jeux littéraires qui amusaient
+beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance goûtait peu. Celui-ci ne
+cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui plaisait qu’à
+moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était point que la moitié qui
+déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût précisément la moitié
+qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la «moitié poète»; non,
+c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas qu’un poète fût avare.
+J’étais bien de son avis. Le prince n’avait point d’équipage. Il
+prenait le tramway et souvent faisait son marché lui-même, assisté de
+son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions. Et il
+se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce détail de sa
+propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de poisson, à
+propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette extrême
+avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine
+originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il
+n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins.
+
+«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son
+panégyrique.
+
+— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…»
+
+Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement
+désagréable. Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et
+jusqu’à la fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et
+demie.
+
+Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me
+laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de
+la Louve rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette
+tour; mais je m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la
+musique. Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort
+d’Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce,
+douce et mâle à la fois, en sourdine, chantait. C’était un chant
+étrange, une mélopée tantôt plaintive, tantôt menaçante. Je la sais
+maintenant par coeur; je l’ai tant entendue depuis! Ah! vous la
+connaissez bien peut-être si vous avez franchi les frontières de la
+froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans le vaste empire du
+nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui entraînent le voyageur
+dans les flots et le noient sans miséricorde; c’est le chant du Lac de
+Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel à Michel
+Vereszezaka. Écoutez ça:
+
+«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné
+vers le lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et
+deux lunes pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui
+caresse le rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu
+a changées en fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes
+blanches comme des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du
+mélèze argentée par les frimas…
+
+«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale
+après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de
+souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher.
+
+«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après
+avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et
+leurs casques d’acier.
+
+«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le
+pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort
+subite.
+
+«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul,
+le souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en
+le perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du
+Switez!…
+
+«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac s’entrouvrit
+jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le regard cherchait en
+vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête d’une vague et dont
+on n’a jamais plus entendu parler…»
+
+C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que
+murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait
+entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la
+salle et je me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt,
+derrière moi, j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta.
+J’avais devant moi le prince Galitch.
+
+Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: «un
+beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait
+donné à sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux,
+d’une clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes, n’eussent
+laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient entourés de
+longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point été davantage
+s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait remarqué cette
+particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de toute
+l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque trop
+fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées et
+des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement
+prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement
+quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne
+l’étais plus assez.
+
+Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des
+poèmes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras
+— ce qui me fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons
+parfumés de la baille, en attendant le second coup de cloche du
+déjeuner qui devait être servi sous la cabane de palmes sèches, au
+terre-plein de la Tour du Téméraire.
+
+2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse s’empare
+de nous.
+
+À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où
+la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient
+d’une ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la
+terre et des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter
+l’éclat si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles
+noirs dont j’ai parlé au début de ce chapitre.
+
+À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M.
+Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et
+moi. Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des
+convives, et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout
+ce qui se passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques
+étaient à leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à
+la poterne du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la
+porte de l’appartement de M. et de Mme Darzac.
+
+Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions
+presque inquiétants à contempler, autour de cette table, muets,
+penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière lesquelles
+il était aussi impossible d’apercevoir nos prunelles que nos pensées.
+
+Le prince Galitch parla le premier.
+
+Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un
+compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le
+prince n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il s’intéressait
+particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa qualité de sujet
+du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait partir
+prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore
+n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur quoi
+le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était une
+feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant
+l’arrivée prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait
+là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et
+si dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale
+que, sur le conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la
+police avait résolu de prier le journal l’Époque de lui prêter son
+jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien présenté la chose que
+Rouletabille rougit jusqu’aux deux oreilles et qu’il répliqua sèchement
+qu’il n’avait jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et
+que le chef de la Sûreté de Paris et le maître de la police de
+Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le prince se prit à rire de
+toutes ses dents, qu’il avait belles et vraiment je vis bien que son
+rire n’était point beau, mais féroce et bête, ma foi, comme un rire
+d’enfant dans une bouche de grande personne. Il fut tout à fait de
+l’avis de Rouletabille et, pour le prouver, il ajouta:
+
+«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on
+demande maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire
+avec un véritable homme de lettres.»
+
+Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation.
+
+Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la
+nature. Mais, pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que
+les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice:
+
+«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir que de
+loin.»
+
+L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre
+par une invitation.
+
+Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle
+déclara tout à coup:
+
+«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus.
+
+— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid.
+
+— Oui, je les ai visités, et voici comment…»
+
+Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude
+glacée, comment elle avait vu les jardins de Babylone.
+
+Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une
+barrière qui faisait communiquer directement ces jardins avec la
+montagne. Elle avait marché d’enchantement en enchantement, mais sans
+être étonnée. Quand on passait sur le bord de la mer, ce que l’on
+apercevait des jardins de Babylone l’avait préparée aux merveilles dont
+elle violait si audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès
+d’un petit étang, tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive
+duquel se tenaient un grand lis d’eau et une petite vieille toute
+ratatinée, au menton en galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et
+la petite vieille s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle
+s’appuyait pour courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton.
+Mrs. Edith avait bien ri. Elle avait appelé:
+
+«Madame! Madame!»
+
+Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait
+disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait
+continué sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain,
+elle avait entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit
+particulier que font les oiseaux sauvages quand, surpris par le
+chasseur, ils s’échappent de la prison de verdure où ils se sont
+blottis. C’était une seconde petite vieille, plus ratatinée encore que
+la première, mais moins légère, et qui s’appuyait sur une vraie canne à
+bec de corbin. Elle s’évanouit — c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit
+de vue au détour du sentier. Et une troisième petite vieille appuyée
+sur deux cannes à bec de corbin surgit encore du mystérieux jardin;
+elle s’échappa du tronc d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant
+plus vite qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes
+qu’il était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs.
+Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de
+marbre habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois
+petites vieilles étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois
+corneilles sur une branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants
+d’où s’échappèrent des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs.
+Edith de s’enfuir.
+
+Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec
+tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en
+fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui
+n’ont rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur
+d’autres qui n’ont pour elles que la nature.
+
+Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il
+dit, sans sourire:
+
+«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je
+suis né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles.
+Je ne sors que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon
+labeur poétique avec une jalousie féroce.»
+
+Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication
+de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter,
+le valet du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci
+demanda la permission de l’ouvrir, et lut tout haut:
+
+«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience.
+Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.»
+
+Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque.
+
+«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne
+trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?»
+
+La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir.
+
+«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille.
+
+— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et
+permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de
+votre fortune.»
+
+Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la
+bouche pour répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand
+étonnement, sans avoir répondu. Et le prince continua:
+
+«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous.
+On peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un
+Larsan!…»
+
+Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes
+derrière nos vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit
+fut horrible… Nous restions maintenant immobiles autour de ce
+silence-là, comme des statues… Larsan!…
+
+Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis
+quarante-huit heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel
+nous commencions de nous familiariser, — pourquoi, à ce moment précis,
+ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma part, je n’avais encore
+jamais aussi brutalement ressenti? Il me semblait que j’étais sous le
+coup de foudre d’un geste magnétique. Un malaise indéfinissable se
+glissait dans mes veines. J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je
+me levais, je n’aurais point la force de me contenir… Le silence que
+nous continuions à garder contribuait à augmenter cet incroyable état
+d’hypnose… Pourquoi ne parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté
+du vieux Bob?… On ne l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les
+autres, pourquoi restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?…
+Tout à coup, je tournai la tête et je regardai derrière moi. Alors, je
+compris, à ce geste instinctif, que j’étais la proie d’un phénomène
+tout naturel… Quelqu’un me regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi,
+pesaient sur moi. Je ne vis point ces yeux et je ne sus d’où me venait
+ce regard… Mais il était là… Je le sentais… Et c’était son regard à
+lui… Et cependant, il n’y avait personne derrière moi… ni à droite, ni
+à gauche, ni en face… personne autour de moi que les gens qui étaient
+assis à cette table, immobiles derrière leurs binocles noirs… Alors…
+alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan me regardaient
+derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires! les vitres
+noires derrière lesquelles se cachait Larsan!…
+
+Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute,
+avait cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au
+mien… Est-ce que Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient,
+eux aussi, supporté le même poids, dans le même moment, le poids de ses
+yeux?… Le vieux Bob disait:
+
+«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de
+la période quaternaire…»
+
+Et tous les binocles noirs remuèrent…
+
+Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement
+dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la
+porte et me dit:
+
+«Eh bien, l’avez-vous senti?…»
+
+J’étouffais; je murmurai:
+
+«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…»
+
+Un silence, et je repris, plus calme:
+
+«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions
+fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il
+n’y a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez
+déjà dans quel état…»
+
+Rouletabille m’interrompit.
+
+«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais
+quand?… Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je
+m’en éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le
+chercher dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu,
+vous-même, dehors!…»
+
+Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa
+bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison,
+qui ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était
+pas troublée par les mouvements de son coeur:
+
+«Raisonnons!…»
+
+Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà
+servi et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point,
+disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne
+point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout où il se
+cache.»
+
+Ceci suivi de cet autre argument complémentaire:
+
+«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie
+pas là où il est.»
+
+Et il reprit:
+
+«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des
+moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux.
+Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes
+seulement… et nous verrons peut-être clair!»
+
+Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains
+et dit:
+
+«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y a-t-il à
+l’intérieur des pierres?
+
+— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je.
+
+— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus rien!
+Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS!
+
+— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il voulait en
+venir.
+
+— Très bien.
+
+— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
+
+— Pourquoi?
+
+— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi!
+J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je
+suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous
+pourquoi vous n’êtes pas Larsan?…
+
+— Parce que vous l’auriez bien vu!…
+
+— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les
+poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir!…
+Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à la banque
+de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du
+raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer!
+Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un
+soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte
+Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et
+qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer! Si
+l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous
+me connaissez, n’avait pas vu, un après-midi, aux courses de Longchamp,
+causant à deux de ses amis dans le pesage, n’avait pas vu, dis-je, le
+comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah! voyez-vous,
+Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon
+père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon
+père!…»
+
+Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de
+raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au
+ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien
+voir!…
+
+«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M.
+Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le
+prince Galitch… Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut
+être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les
+pierres…»
+
+Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne,
+le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde.
+
+«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les
+autres?
+
+— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule
+pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de
+Bourg…
+
+— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas,
+parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles
+noirs!»
+
+Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous,
+Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!»
+
+Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu
+questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, mais
+il avait repris, posément:
+
+«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec
+moi pendant que Larsan était à Bourg.
+
+«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur la
+ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet,
+arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent
+descendre de son train.
+
+«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce
+moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient
+être à Bourg.
+
+«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux
+jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il
+arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même,
+sur mes questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux
+jours-là, son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob
+faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux
+grottes ni hors des jardins de Babylone…
+
+«Prenons d’abord M. Darzac.
+
+— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège!
+
+— Je le sais bien!
+
+— Et c’est une stupidité!…
+
+— Je le sais aussi… Mais pourquoi?
+
+— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il
+pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et,
+je le dis: un Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami,
+quelques instants, je l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une
+fille au point de se faire passer pour son père — ceci pour vous
+rassurer sur le cas de M. Stangerson — ni une femme, au point de se
+faire passer pour son fiancé. Eh! mon ami, Mathilde Stangerson
+connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi à son bras le fort
+d’Hercule!…
+
+— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh
+bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie
+de cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père,
+j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je
+n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus
+solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à
+plusieurs reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition
+de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac!
+
+— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on n’a
+qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!»
+
+Il les ouvrit.
+
+«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch?
+
+— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui
+chante des chansons lithuaniennes?
+
+— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.»
+
+Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout
+comme s’il ne s’en apercevait pas.
+
+«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il
+tranquillement.
+
+— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?…
+
+— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont
+nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est la
+mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter
+l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres
+vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement
+Rouletabille.
+
+Je ne pus retenir un geste d’admiration.
+
+«Ah! vous ne perdez pas votre temps!
+
+— L’autre non plus», gronda-t-il.
+
+Je croisai les bras.
+
+«Et le vieux Bob? fis-je.
+
+— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage;
+celui-là, non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh
+bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque,
+cela ne se voit pas!»
+
+Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il
+m’arrêta.
+
+«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?…
+
+— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je.
+
+— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…»
+
+Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et
+brûlante. Il s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant…
+songeant à quoi? À ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance
+n’avait pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon
+de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain
+routinier de sa trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs,
+avec une large mèche collée sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu
+depuis deux ans… On change toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance,
+qui ne buvait que de l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors,
+Mrs. Edith?… Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens
+fou, moi aussi?… Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en
+noir?… comme… comme Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que
+Rouletabille devient un peu fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous
+ensorcelés!… Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de
+son souvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu’elle… La
+peur, ça se gagne… comme le choléra.
+
+3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures.
+
+Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer
+dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le
+vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de
+bandits qui avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand
+je me réveillai, sous cette impression funèbre, et que je revis les
+vieilles tours et le vieux château, toutes ces pierres menaçantes, je
+ne fus pas loin de donner raison à mon cauchemar et je me dis tout
+haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le
+nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire,
+s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses jolis
+doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé
+dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait
+faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée.
+
+Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de
+ses yeux qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le
+voir regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour
+Carrée, habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant
+souci.
+
+Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où
+va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan
+intérieur de l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de
+plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire.
+
+Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se
+trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de la
+salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout l’espace
+O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui existaient
+toujours avec leurs portes donnant sur les autres pièces du Vieux
+Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette salle des gardes,
+avait fait élever des murailles de planches de façon à constituer une
+pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de transformer en salle
+de bains.
+
+Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à
+angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de
+loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité de
+passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait l’unique
+porte permettant d’entrer dans l’appartement des Darzac. L’un des époux
+Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux
+qui avaient le droit d’entrer dans leur loge. De cette loge, on
+surveillait également, par une petite fenêtre pratiquée en Y, la porte
+V, qui donnait sur l’appartement du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac
+ne se trouvaient point dans leur appartement, l’unique clef qui ouvrait
+la porte R était toujours chez les Bernier; et c’était une clef
+spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans un endroit que seul
+Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure
+lui-même.
+
+Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée
+pour l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du
+vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel
+il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un
+prisonnier et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir
+quand il lui en prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au
+concierge.
+
+Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il
+lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau
+installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et
+sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait encore laisser la
+porte K ouverte. Il l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur
+un ton d’ironie tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait
+avoir Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du
+professeur Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui
+avait dit de ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon
+oncle, lui, ne craint pas qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait
+compris qu’il n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée
+saugrenue, qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le
+principal attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité!
+Et il avait ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une
+condition c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du
+soir, et que cette clef restât toujours en possession des Bernier qui
+viendraient lui ouvrir s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le
+vieux Bob qui travaillait quelquefois très tard dans la tour de Charles
+Le Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l’air de contrecarrer
+en tout ce brave M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des
+voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à la décharge du
+vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre
+jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé utile de le mettre au courant
+de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu parler
+des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois sur cette
+pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser qu’elle
+n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis qu’elle s’appelait Mme
+Darzac. Et puis le vieux Bob était un égoïste comme presque tous les
+savants. Très heureux, à cause qu’il possédait le plus vieux crâne de
+l’humanité, il ne pouvait concevoir que tout le monde ne le fût point
+autour de lui.
+
+Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère
+Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites
+«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père
+Bernier de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac.
+
+C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac.
+L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce,
+très vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une
+table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux ouvertures J
+pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois des
+meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture que
+toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la
+grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde
+fenêtre J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de
+barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le
+lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure et
+poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M.
+Darzac de celle de sa femme. En face, dans l’angle de la tour, se
+trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table-guéridon sur
+laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout ce qu’il
+fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. C’était
+tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette chambre,
+si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la mère
+Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois qu’ils
+faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait ses
+vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac,
+venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le
+coup d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller.
+
+Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la
+chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions
+personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans
+l’appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme il le
+faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient intérieurement
+l’unique porte faisant communiquer l’appartement avec le corridor.
+
+La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais
+bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et
+gaie. Aussitôt qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et
+tourner vers moi son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit:
+
+«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?»
+
+Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux
+comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du
+reste, grande ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que
+l’on avait tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui
+garnissait un côté de la muraille. L’autre côté était occupé par le
+lit. Cette penderie était si haut placée que les robes et peignoirs qui
+la garnissaient et que l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point
+jusqu’au parquet, de telle sorte qu’il eût été absolument impossible à
+quelqu’un qui eût voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas
+de ses jambes. Comme la tringle sur laquelle glissaient les
+portemanteaux était des plus légères, il n’eût pu également s’y
+suspendre. Rouletabille n’en examina pas moins avec soin cette
+garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. Table-toilette,
+table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, entre
+lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu.
+
+Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du
+départ et nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le
+dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il
+remit dans la poche du haut de son veston que fermait une boutonnière
+qu’il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de
+l’appartement du vieux Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi
+facile à visiter que l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement,
+ameublement sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides,
+aux portes ouvertes. Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère
+Bernier venait de placer sa chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui
+permettait de voir plus clair à sa besogne qui était toujours celle du
+pelage des pommes de terre dites «saucisses».
+
+Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes
+comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient
+avec le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait
+dans l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le
+plafond de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier.
+Rouletabille demanda un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet
+escalier devenait inutilisable.
+
+On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à
+Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée
+n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand nous
+en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être humain
+ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier,
+quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi
+que je vais le raconter.
+
+Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans
+son corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et
+moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire.
+
+À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour B’’. Nous
+nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés
+par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, voilà que
+nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule
+mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette
+agitée et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la
+nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on
+pourrait la croire toute chaude et toute fumante encore du feu central
+qui l’a mise au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne
+croque-mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme,
+s’agite-t-il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents
+fois millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier
+toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? Pourquoi ce
+fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le voyons brandir son
+crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son rire nous fait mal
+maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur.
+
+Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de
+passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il
+ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il
+comprend qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore
+dit à mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne
+sais pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours.
+
+— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille.
+
+— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur
+Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que
+c’est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce
+voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M.
+Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le quittons
+pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour Carrée. Il est certain «qu’il
+n’en peut plus»! Sa taille s’est encore voûtée. Il a les mains dans les
+poches. Il a l’air dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de
+tout, avec ses mains dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses
+mains de ses poches et l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis
+l’avouer tout de suite, moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a
+procuré, grâce à l’aide géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante
+le plus affreux qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité!
+Alors! Alors, qu’est-ce qui l’aurait cru?…
+
+M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva
+naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier
+était sorti devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans
+sa poche et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite
+qu’aucun barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M.
+Darzac entre dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et
+c’est la vérité.
+
+Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais
+si je vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par
+«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à éclater.
+
+À ce moment, il est cinq heures.
+
+4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit
+l’attaque de la Tour Carrée.
+
+Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement
+dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette
+tour B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur
+l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la Tour Carrée
+où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il pensait. Il
+pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il vida
+entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande
+stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait
+évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans
+la Cour du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier
+riait encore des pommes de terre répandues.
+
+Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par
+son père, au premier étage de la Louve.
+
+La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un
+violent orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite…
+
+Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde
+et épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air
+est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la
+terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord
+de la Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non,
+il fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour
+voir. Il y a évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient
+des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent
+l’auditoire du vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il
+s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet
+auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle,
+avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son
+mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel
+est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie
+avec tant de grâces languissantes?
+
+Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous
+renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de
+la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous
+rejoint et son oeil suit la direction indiquée par l’index de
+Rouletabille.
+
+«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?…
+
+— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince
+Galitch.»
+
+Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions
+jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne
+me serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si
+grand… Rouletabille me comprend, hausse les épaules…
+
+«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…»
+
+Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
+
+«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter,
+c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il
+est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça
+va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois
+qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et
+n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de
+l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée de
+Moscou…»
+
+Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.
+
+Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent
+leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse
+soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le
+château, y entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut
+du terre-plein de la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est
+devenu la tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous
+la poterne. Nous l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui
+à bras tendus son plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient
+furieux. Il adresse les pires injures au plus vieux crâne de
+l’humanité. Il descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque
+temps encore les éclats de sa colère jusqu’au fond de la batterie
+basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu’il se battait
+contre les murs.
+
+Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château
+Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit
+entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute
+noire.
+
+Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une
+idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à
+son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier,
+entra dans la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit
+une lettre, il en donna une également à Rouletabille et continua son
+chemin vers la Tour Carrée.
+
+Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour
+Carrée. Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de
+M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette
+langue; mais nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre.
+Walter était chargé de distribuer le courrier depuis que le père
+Jacques n’avait plus le droit de s’éloigner de sa loge. Rouletabille
+lui prit le courrier des mains et lui dit qu’il allait faire lui-même
+la commission.
+
+Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber.
+
+Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à
+cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.
+
+«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille.
+
+— Il n’a pas bougé», répondit Bernier.
+
+Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de l’intérieur
+(ces verrous doivent toujours être poussés dès que la personne est
+entrée. Règlement Rouletabille).
+
+M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons
+chez lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon,
+juste en face de la porte R et faisait face à cette porte.
+
+Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la
+lettre qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le
+presse de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en
+Russie.
+
+M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous
+venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à
+Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon ami
+de Paris qui, après m’avoir donné quelques détails sans importance sur
+le départ de Brignolles, m’apprend que ledit Brignolles se fait
+adresser son courrier à Sospel, à l’hôtel des Alpes. Ceci est
+extrêmement intéressant et M. Darzac et Rouletabille se réjouissent du
+renseignement. Nous convenons d’aller à Sospel le plus tôt qu’il nous
+sera possible, et nous sortons de l’appartement Darzac. La porte de la
+chambre de Mme Darzac n’était pas fermée. Voilà ce que j’observai en
+sortant. J’ai dit, du reste, que Mme Darzac n’était point chez elle.
+Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la porte
+de l’appartement, aussitôt… aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et
+il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche d’en haut de son
+veston. Ah! je le vois encore mettre la clef dans sa petite poche d’en
+haut de son veston, je le jure!… et il en a boutonné le bouton.
+
+Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père
+Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et
+qu’il n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est pas parce
+qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon chien de garde. Au
+contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis hautement,
+dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son devoir
+et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était
+une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde.
+Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle sera
+heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi l’hommage rendu
+à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux.
+
+Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour
+Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde,
+Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse,
+M. Darzac poussa un cri en voyant l’état dans lequel on avait mis un
+lavis auquel il travaillait depuis la veille pour essayer de se
+distraire, et qui représentait le plan à une grande échelle du château
+fort d’Hercule tel qu’il existait au XVe siècle, d’après des documents
+que nous avait montrés Arthur Rance. Ce lavis était tout à fait gâché
+et la peinture en avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de
+demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès
+d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate
+qu’il ne lui répondit même pas.
+
+J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la
+précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je
+reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les
+événements les plus futiles ont une importance en réalité considérable,
+car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous le faisons en plein
+drame, sans nous en douter, hélas!
+
+Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du
+moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché,
+et pensant sans doute à tout autre chose.
+
+En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au
+ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En
+attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions.
+
+«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait
+peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…»
+
+Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions
+arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta:
+
+«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là…
+
+— Qui?
+
+— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est
+embaumé?»
+
+Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon
+chemin sans plus m’occuper de lui; ce que je fis.
+
+Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre,
+de me trouver face à face avec Mathilde!…
+
+Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme un
+oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. Elle
+glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au
+rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché
+sur la rampe du premier palier, regardait, lui aussi.
+
+Et il remonta jusqu’à moi.
+
+«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!»
+
+Il paraissait à nouveau très agité.
+
+«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans
+vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…»
+
+Et il s’affala tout à coup sur une chaise.
+
+«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De
+l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: «Non!…
+c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le poing au ciel noir
+qui ne crevait toujours point.
+
+Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui
+m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce que la Dame
+en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien embarrassé de lui
+répondre. Enfin, il se leva:
+
+«Où allez-vous?
+
+— Prendre la garde à la poterne.»
+
+Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa
+soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à
+la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara
+que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût
+souffrant, s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point
+que Mr Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais
+termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec
+le professeur Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un
+air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient
+point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame
+en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair
+et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à
+coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines
+oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour n’être point noyée
+par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu’île.
+
+Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos
+courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point
+répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait
+fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses
+oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis,
+dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle jetait
+le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite
+épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et
+puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore
+jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs.
+Edith en avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot,
+se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour
+Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête
+pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite
+de ce qu’il lui avait été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de
+l’humanité était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la
+mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui
+s’était toujours conduit d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob
+crachait dans son crâne! Elle s’était enfuie, un peu effrayée.
+
+Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce
+qu’elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux
+Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
+
+Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi
+pour échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir
+était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.
+
+Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait
+de force. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille!
+Je le trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour
+Carrée et recevant tout l’orage sur le dos.
+
+Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne.
+
+«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme
+c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu n’as donc
+pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je hurle,
+écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le
+tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…»
+
+Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés,
+des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu
+vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts
+l’atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la
+flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan!
+
+Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le
+poignet et une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête:
+
+«Où est-il?… Où est-il?»
+
+C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel
+éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux
+délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit.
+Elle le vit. Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel
+et par l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit
+comme un drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la
+malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci
+que, dans ce vaste déchaînement des éléments, au cours de cette
+tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je
+sentis tout à coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique
+parfum de la Dame en noir!… Ah! je comprends! Je comprends comment
+Rouletabille, s’en est souvenu par-delà les années… Oui, oui, c’est une
+odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime… Quelque
+chose comme le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d’une
+plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute
+seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a donné de ces
+idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus tard… parce que
+Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un bien doux et bien
+tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un coup, là, au milieu de
+cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d’un coup,
+quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! extraordinaire, car
+j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce
+que ce parfum avait d’extraordinaire, et il m’apparaissait dans un
+moment où les plus persistants parfums de la terre — et même tous ceux
+qui font mal à la tête — sont balayés comme une haleine de rose par le
+vent de mer. Je comprends que lorsqu’on l’avait, je ne dis pas senti,
+mais saisi (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuadé
+que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame
+en noir, et il fallait certainement pour cela être très intelligent, et
+il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les autres soirs,
+bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se passait
+autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique
+et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, c’était
+pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était un coeur de
+fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un coeur
+d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était un coeur
+de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir
+s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac
+et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!…
+
+Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir
+appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa,
+bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en
+noir! Le parfum de la Dame en noir!…»
+
+La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de
+son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne
+s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la
+suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour
+trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait
+comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère
+et l’enfant.
+
+Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la
+chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte.
+Là, nous allions être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez
+elle, car nous savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour
+du Téméraire.
+
+Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je
+passai en face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y
+fus mis à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à
+brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la
+façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je
+ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda:
+«Il y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?»
+je fus plus ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de
+l’orage. Et je compris que, dans le moment même que la nature entière
+s’apaisait au dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à
+l’abri, un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre
+vainement depuis des siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise
+contenance et trahir tout l’émoi où me plongeait cette phrase
+inattendue. D’abord, je ne répondis point; je balbutiai, et
+certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces
+choses se sont passées. Mais j’y assiste encore comme si j’étais mon
+propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne sont
+point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée et,
+comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec ses
+cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la
+soie légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés
+comme une loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la
+glaise immortelle qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens
+bien que mon émotion, même après tant d’années, quand je songe à ces
+choses, me fait écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n’en
+dirai point plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille
+du professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux ici,
+vis-à-vis de Rouletabille, qu’affirmer le sentiment de respectueuse
+consternation qui me gonfla le coeur devant cette mère divinement
+belle, qui, dans le désordre harmonieux où l’avait jetée l’affreuse
+tempête — physique et morale — où elle se débattait, venait me supplier
+de trahir mon serment. Car j’avais juré à Rouletabille de me taire, et
+voilà, hélas! Que mon silence même parlait plus haut que ne l’avait
+jamais fait aucune de mes plaidoiries.
+
+Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma
+vie:
+
+«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous
+deux!»
+
+Et elle ajouta avec un gros sanglot:
+
+«Pourquoi continue-t-il à mentir?»
+
+Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette femme
+avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de
+tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais
+existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum de
+la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie…
+
+Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en
+quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… tout
+ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu
+de cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les
+deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement
+savoir ce que c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui
+avait l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre
+était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que
+Rouletabille lui avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une
+institution de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme
+une explication, mais celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il
+s’était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège
+d’Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de venir à Menton.
+
+«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt.
+
+Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit
+d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois
+qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir
+même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne
+eudoise.
+
+«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai
+ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de
+Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?»
+
+Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme qui
+avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je
+l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs
+incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le
+malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui
+avait crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils
+c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme
+vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais cru
+Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.
+
+Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé jusqu’à
+lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de personne, pas même d’un
+voleur! C’est alors qu’elle était rentrée dans la Tour Carrée et
+qu’elle avait désiré mourir. Mais elle n’avait pas retrouvé son fils
+pour le perdre sitôt et elle vivait encore! J’étais hors de moi! Je lui
+baisais les mains. Je lui demandais pardon pour Rouletabille. Ainsi,
+voilà quel était le résultat de la politique de mon ami. Sous prétexte
+de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la tuait! Je ne
+voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je m’enfuis!
+J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carrée,
+en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du
+Téméraire, mais celle-ci était déserte.
+
+À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y
+avait une lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier
+branlant du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je
+l’enfonce. Rouletabille est devant moi:
+
+«Que voulez-vous, Sainclair?»
+
+En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon
+courroux.
+
+«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée.
+Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!…
+
+— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!…
+
+— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-t-il,
+brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle m’a ordonné de
+partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux prises avec mon
+père!»
+
+Et il ricane, ricane.
+
+«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…»
+
+Il était affreux en parlant ainsi.
+
+Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante.
+«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne
+connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!»
+
+.. .. .. .. ..
+
+À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort!
+Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se
+dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être
+frappé lui-même!…
+
+Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée
+emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman!
+
+
+
+
+XI
+L’attaque de la Tour Carrée
+
+
+J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, redoutant
+tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» une
+telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours
+tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il
+n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire incapable de voler
+directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser comme un oiseau
+ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et qu’il
+remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, me
+renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers
+couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui
+venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable!
+
+Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué
+sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte de
+la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut la
+forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante,
+malgré le cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait
+une terreur indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui
+jeta Rouletabille, et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je
+n’entendis plus que des soupirs et des gémissements, et encore ces deux
+syllabes que la nuit répétait indéfiniment: «Maman! Maman!»
+
+Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur
+désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour
+Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que j’essayais de
+me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions tout perdu,
+tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils n’avait-il point
+retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin retrouvé l’enfant?…
+Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle était si vivante?
+Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, debout, sur le seuil
+de la tour?
+
+Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire
+quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu?
+Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se
+trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse
+de la Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du
+sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus,
+n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du
+jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais
+pas. Et la porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux
+murmure: «Maman! Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait
+que cela en pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient
+même pas eu la précaution de refermer complètement la porte du salon du
+vieux Bob. C’est là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait
+emporté son enfant!
+
+… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se
+répéter: «Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses
+entrecoupées, des phrases sans suite… des stupidités divines… «Alors,
+tu n’es pas mort!»… Sans doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était
+suffisant pour les faire repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient
+s’embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer,
+lui, le parfum de la Dame en noir!… Je l’entendis qui disait encore:
+«Tu sais, maman, ce n’est pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait
+pensé, au son de sa voix, qu’il avait encore neuf ans en disant ces
+choses, le pauvre Rouletabille. «Non! mon petit!… non, tu n’as pas
+volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce n’était pas ma faute si
+j’entendais… mais j’en avais l’âme toute chavirée… C’était une mère qui
+avait retrouvé son petit, quoi!…
+
+Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais
+savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré.
+
+La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite
+veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être
+au lit quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à
+la hâte, quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les
+traits étaient décomposés par la peur.
+
+«Où est le père Bernier? demandai-je.
+
+— Il est là, répondit-elle en tremblant.
+
+— Là?… Où, là?…»
+
+Mais elle ne me répondit pas.
+
+Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour
+savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je
+baissai la veilleuse et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert
+de pommes de terre; il en avait roulé partout. La mère Bernier ne les
+avait donc pas ramassées depuis que Rouletabille avait vidé le sac?
+
+Je me relevai, je retournai à la mère Bernier:
+
+«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu?
+
+— Je ne sais pas», répondit-elle.
+
+Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le
+père Bernier apparut sur le seuil de la loge.
+
+«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair?
+
+— Bernier!… Qu’est-il arrivé?
+
+— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave…
+(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée
+qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac,
+en posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a
+eu peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur
+appartement était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et
+vous aviez entendu quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour
+vous rassurer.
+
+— M. Darzac était donc rentré chez lui?…
+
+— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour,
+monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il
+est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur!
+Ah! je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement,
+il n’y avait personne de blessé.
+
+— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez
+elle?
+
+— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle l’a
+suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble.
+
+— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre?
+
+— Tenez, le voilà!…»
+
+Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de
+l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait signe.
+Je m’approchai de lui et il me dit:
+
+«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce n’est
+pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en parle pas. Les
+autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. C’est inutile
+d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! J’ai un service
+personnel à vous demander.
+
+— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez
+bien. Disposez de moi, si je puis vous être utile.
+
+— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se
+coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle
+ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du
+calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de silence…
+
+— Bien, mon ami, comptez sur moi!»
+
+Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui
+attestait mon dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous
+cachaient quelque chose, quelque chose de très grave!…
+
+Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver
+Rouletabille dans le salon du vieux Bob.
+
+Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la
+Dame en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si
+silencieux et avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui
+avais entendu les transports de tout à l’heure et qui m’attendais à
+trouver le fils dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux
+sans dire un mot, sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme
+Darzac à quitter Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle
+m’intrigua à un point que je ne saurais dire, et la soumission avec
+laquelle Rouletabille acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se
+pencha sur le front de mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon
+enfant» d’une voix si blanche, si triste, et en même temps si
+solennelle, que je crus entendre l’adieu déjà lointain d’une mourante.
+Rouletabille, sans répondre à sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il
+tremblait comme une feuille.
+
+Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée.
+J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose d’inouï.
+L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; et il n’est point
+douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, si sa raison et son
+coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui venait de se passer
+entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que Rouletabille
+ne pensait pas comme moi?
+
+… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais
+Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet qui
+joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par
+l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée.
+
+Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un
+enfant, dit à voix basse:
+
+«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je
+n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée.
+C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part
+de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…»
+
+Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le
+salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point
+fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre
+distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré
+l’épaisseur des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous
+trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre,
+mais n’était-ce pas déjà quelque chose que de pouvoir entendre?…
+L’orage avait fui, mais les flots n’étaient pas encore apaisés et ils
+se brisaient sur les rocs de la presqu’île d’Hercule avec cette
+violence qui rendait toute approche de barque impossible! Ainsi
+pensai-je dans le moment à une barque, parce que, une seconde, je crus
+voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre — une ombre de barque.
+Mais quoi! C’était là évidemment une illusion de mon esprit qui voyait
+des ombres hostiles partout, — de mon esprit certainement plus agité
+que les flots.
+
+Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir —
+ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une
+expiration, comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine
+comme la vie qui s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva
+par cette fenêtre et passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien…
+non, on n’entendait plus rien que le mugissement intermittent de la
+mer, et, tout à coup, la lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour
+Carrée, toute noire, rentra dans la nuit. Mon ami et moi nous étions
+saisi la main et nous nous commandions ainsi, par cette communication
+muette, l’immobilité et le silence. Quelqu’un mourait, là, dans la
+tour! Quelqu’un qu’on nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un
+qui n’était ni Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère
+Bernier, ni, à n’en point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne
+pouvait pas être dans la tour.
+
+Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre
+qui avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart
+d’heure s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la
+fenêtre de sa chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller
+éteindre cette lumière et redescendre. Je pris mille précautions; cinq
+minutes plus tard, j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait
+plus maintenant d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible
+lueur au ras du sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la
+batterie basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du
+jardinier où veillait Mattoni. En somme, en considérant la position
+qu’ils occupaient, on pouvait très bien s’expliquer que ni le vieux Bob
+ni Mattoni n’eussent rien entendu de ce qui s’était passé dans la Tour
+Carrée, ni même, dans l’orage finissant, des clameurs de Rouletabille
+poussées au-dessus de leurs têtes. Les murs de la poterne étaient épais
+et le vieux Bob était enfoui dans un véritable souterrain.
+
+J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans
+l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation qu’il
+n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la porte de la
+Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme j’allais
+me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste sur la cour,
+Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à lui-même de
+dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était très
+courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon
+ami, et voici ce que je vis:
+
+D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, qui,
+sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la
+poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté
+de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se
+retourna du côté de la tour et fit un signe que nous pouvions
+interpréter comme un signe de tranquillité. À qui s’adressait ce signe?
+Rouletabille se pencha encore; mais il se rejeta brusquement en
+arrière, me repoussant.
+
+Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y
+avait plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou
+plutôt nous l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une
+courte conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous
+entendîmes quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du
+jardinier, et le père Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse
+noire et tout doucement roulante d’une voiture. Nous distinguions
+bientôt que c’était la petite charrette anglaise, traînée par Toby, le
+poney d’Arthur Rance. La Cour du Téméraire était de terre battue et le
+petit équipage ne faisait pas plus de bruit sur cette terre que s’il
+avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby était si sage et si tranquille
+qu’on eût dit qu’il avait reçu les instructions du père Bernier.
+Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore la tête du côté de nos
+fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans
+encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la porte
+le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants
+s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à
+mon ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans
+que j’en pusse deviner la raison subite.
+
+Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et
+retournait à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher
+davantage, et, certainement, les personnes qui étaient maintenant sur
+le seuil de la Tour Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient
+regardé de notre côté, mais elles ne pensaient guère à nous. La nuit
+s’éclaircissait alors d’un beau rayon de lune qui fit une grande raie
+éclatante sur la mer et allongea sa clarté bleue dans la Cour du
+Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis de la tour et
+s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris qu’ils eurent un
+mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la Dame en noir
+prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, il le
+faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si
+elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point
+conclure.
+
+Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui me
+manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et qu’il
+souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser sous la
+banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa
+casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes
+distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait
+fait de gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le
+mur de la tour, la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune
+aide. Et, soudain, dans le moment que M. Darzac avait réussi à pousser
+le sac dans la voiture, Mathilde prononça, d’une voix sourdement
+épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» — «C’est la fin!…» répondit
+M. Darzac qui, maintenant, s’épongeait le front. Sur quoi il mit son
+pardessus et prit Toby par la bride. Il s’éloigna, faisant un signe à
+la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuyée à la muraille comme si
+on l’avait allongée là pour quelque supplice, ne lui répondit pas. M.
+Darzac nous parut plutôt calme. Il avait redressé la taille. Il
+marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: d’un pas d’honnête homme
+conscient d’avoir accompli son devoir. Toujours avec de grandes
+précautions, il disparut avec sa voiture sous la poterne du jardinier
+et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée.
+
+Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint
+énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et
+retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand
+il ne fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée,
+Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa
+entre la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du
+concierge.
+
+«Venez avec moi», lui dit-il.
+
+L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi aussi. Il
+nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux
+étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent:
+
+«C’est un grand malheur!»
+
+
+
+
+XII
+Le corps impossible
+
+
+«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua
+Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si
+vous ne nous cachez rien. Allons, venez!»
+
+Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf,
+et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon
+Rouletabille. Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un
+problème sentimental qui l’avait intéressé si personnellement,
+maintenant qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il
+reconquérait toutes les forces incroyables de son esprit pour la lutte
+entreprise contre le mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu,
+jusqu’à la minute suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma
+vie, même aux côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé
+et se furent expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste
+d’hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui
+ne contribue nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation
+faite à l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12
+au 13 avril.
+
+Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il
+brisera et qui crieront grâce.
+
+Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre
+compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de
+Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la
+lampe.
+
+Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa
+pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui
+s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil
+s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il
+dit:
+
+«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?»
+
+Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
+
+«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je
+n’en sais rien!…»
+
+Rouletabille:
+
+«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me
+racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de
+rien!…
+
+— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus?
+
+— Mais, de votre sécurité, Bernier!…
+
+— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait!
+
+— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se
+levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le
+temps de faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique
+nécessaire… «Alors, reprit-il, il était dans la Tour Carrée?
+
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+
+— Où? Dans la chambre du vieux Bob?
+
+— Non! fit la tête de Bernier.
+
+— Caché chez vous, dans votre loge?
+
+— Non, fit la tête de Bernier.
+
+— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans
+l’appartement de M. et Mme Darzac?
+
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+
+— Misérable!» grinça Rouletabille.
+
+Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge,
+et l’enlevai aux griffes de Rouletabille.
+
+Quand il put respirer:
+
+«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler?
+fit-il.
+
+— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous
+avouez qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui
+donc l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui,
+seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?»
+
+Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui
+m’accusez d’être le complice de Larsan?
+
+— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous
+savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!…
+
+— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… j’ai eu tort
+de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand on se bat pour
+ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande pardon!
+
+— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous
+êtes un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que
+j’incrimine: c’est votre négligence.
+
+— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. Ma
+négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai eu
+toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans
+cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, à
+cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point,
+naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ,
+vous et M. Sainclair!
+
+— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet
+individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous
+l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. et Mme Darzac
+s’il n’y était pas!
+
+— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était!
+
+— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier.
+Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en
+l’absence de M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre
+quand il avait la clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre
+pendant qu’il était là!
+
+— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus
+que tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds:
+voilà bien le mystère!
+
+— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi,
+avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé
+immédiatement la porte?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Et quand l’avez-vous rouverte?
+
+— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac
+chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque
+temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils
+se sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur
+appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu qu’on
+repoussait les verrous.
+
+— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas
+ouvert la porte?
+
+— Pas une seule fois.
+
+— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps?
+
+— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de l’appartement, et
+c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à six heures et demie,
+sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte de la tour
+étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. Après le
+dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma
+femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même
+si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte
+de l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus
+incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne
+savait pas ce qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce
+qui s’est passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement
+à cinq heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui s’est
+passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que M. Darzac
+était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de même,
+l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, et puis,
+encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et que
+j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est passé après.
+Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la mort de l’homme, ce
+qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! C’est un mystère!
+
+— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez bien
+que vous n’avez pas quitté le couloir?
+
+— Ma foi, oui!
+
+— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
+
+— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez
+appelé…
+
+— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez cette
+minute-là…
+
+— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. Darzac était
+dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un mystère!…
+
+— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces deux
+minutes-là?
+
+— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge l’aurait
+bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué,
+ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne
+d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que
+personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui,
+la nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me
+croire. Je le lui ai juré sur le cadavre qui était là!
+
+— Où était-il, le cadavre?
+
+— Dans sa chambre.
+
+— C’était bien un cadavre?
+
+— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais!
+
+— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier.
+
+— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il avait
+un coup de revolver dans le coeur!»
+
+Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu?
+Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux
+yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème
+de savoir comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il
+venu se faire tuer?
+
+Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire
+avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était
+derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout doucement
+dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la mère
+Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement de
+Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles qu’on
+bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» fit la
+bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui
+appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous
+autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que
+sa femme s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M.
+Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte
+continuait de l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement
+de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces
+mots furent prononcés: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit
+M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une voix étouffée,
+épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le dessous
+dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le
+sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui
+l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui avait poussé le cri,
+avait été mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait point cela:
+l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi n’ouvrait-elle point au secours
+qu’il lui apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin,
+presque aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le
+père Bernier n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La chambre était
+plongée dans l’obscurité, ce qui n’étonna point le père Bernier, car la
+lumière de la bougie qu’il avait aperçue sous la porte, pendant la
+lutte, s’était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le
+bougeoir qui roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert
+pendant que l’ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur
+quelqu’un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu’elle
+apportât de la lumière, mais Mme Darzac s’était écriée: «Non! non! pas
+de lumière! pas de lumière! Et surtout qu’il ne sache rien!» Et,
+aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant: «Il vient!
+il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier!
+Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte,
+pendant qu’elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous-en!
+Qu’il ne sache rien!»
+
+Le père Bernier continuait:
+
+«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous
+a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi,
+j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait
+fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un
+sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en
+entend plus parler!»
+
+— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; ma
+femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon
+tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible.
+Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute,
+dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui
+interrogeait ma femme dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé
+le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais
+j’avais dit à M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle
+n’est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est
+si claire qu’on en voit le fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a
+demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en
+sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour
+madame, et pour l’humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je
+l’ai fait. Mais ne m’en demandez pas davantage et que Dieu vous
+protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans
+la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M.
+Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre.
+Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu tout à
+coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez,
+messieurs, mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte
+pas malheur! Enfin, nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier
+bandit!… Mais, voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra
+jamais cacher une histoire pareille… et on ferait mieux de la raconter
+tout de suite à la justice… J’ai promis de me taire et je me tairai,
+tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me
+décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à madame et
+à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison…
+Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un honneur de tuer un Larsan!
+Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je sais bien, il n’est pas
+propre… C’est-y pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en
+délivrant soi-même? Ah! tenez!… une fortune!… Mme Darzac m’a promis une
+fortune si je me taisais! Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la
+meilleure fortune de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de
+malheurs!… Tenez!… Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!…
+Qu’est-ce qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés
+soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls
+dans la Tour Carrée avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que
+vous l’avez tué! Tout le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a
+eu déjà trop de scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si
+c’est possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en
+mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j’en avais bien envie.
+J’avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l’affaire plus tard,
+on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en
+mourra bien davantage!» Mais c’était son idée! Elle veut qu’on se
+taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!»
+
+Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
+
+«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!»
+
+Rouletabille l’arrêta:
+
+«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son
+avis?
+
+— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui
+obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère
+blessure à la gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y
+avait qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le
+misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il
+n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. Ses
+premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire:
+
+«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait
+personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.»
+
+— Où cela se passait-il?
+
+— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre
+chère femme.
+
+— Et le cadavre? Où était-il?
+
+— Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
+
+— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en débarrasser?
+
+— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était prise,
+car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service;
+vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y
+attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le
+réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi
+qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. Darzac,
+qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée
+des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair,
+ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M.
+Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame
+n’a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été
+fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions
+point rassurés avec le cadavre que nous croyions mort et qui se reprit,
+une fois encore, à soupirer, et quel soupir! Le reste, monsieur, vous
+l’avez vu, et vous en savez maintenant autant que moi! Que Dieu nous
+garde!»
+
+Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le
+remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui
+recommanda la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa
+brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il
+venait de subir à Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui
+serrer la main, mais Rouletabille retira la sienne.
+
+«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous
+quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand
+nous fûmes seuls. Larsan est mort?…
+
+— Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
+
+— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?…
+
+— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais pas
+encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ
+NI MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!»
+
+
+
+
+XIII
+Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes
+
+
+Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé
+moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais encore vu
+dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la
+chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la glace, se
+regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s’il
+eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi,
+Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il
+paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne
+vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi
+s’accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre
+rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la
+petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à
+l’affût.
+
+… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une raie
+blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. C’était
+l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la nuit,
+blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un qui n’a
+pas dormi.
+
+«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais
+compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec
+votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais
+savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l’histoire de l’accident de
+revolver sur la table de nuit»?
+
+— Non!… me répondit-il sans se détourner.
+
+— Elle ne vous a rien dit de cela?
+
+— Non!
+
+— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du
+cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce
+jour-là!…
+
+— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi,
+Sainclair; je ne lui ai rien demandé!
+
+— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant
+qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de
+ce cri?
+
+— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets
+de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse
+rien demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous
+quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte…
+
+— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»
+
+— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…»
+
+Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter.
+Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit
+falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui
+conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.
+
+«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours!
+Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le
+vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon
+cercle, qui m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.»
+
+Et il poussa un gros soupir:
+
+«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…»
+
+Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans
+la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait
+toujours sur la table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob!
+
+Rouletabille fit:
+
+«Oh! oh!»
+
+Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de
+lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de
+la batterie basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était
+relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes
+bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges,
+des «pendeloques en coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un
+os long», des «boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la
+couche du renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre
+raclée en silex de la couche de l’éléphant», nous revînmes à la
+table-bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il
+avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à
+sécher sur la partie de bureau qui était en face de la fenêtre, exposée
+au soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la
+solidité des barreaux auxquels on n’avait pas touché.
+
+Rouletabille me vit et me dit:
+
+«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu sortir par
+les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte.»
+
+Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les
+traces de pas.
+
+«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à
+Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne
+et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…»
+
+Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On
+n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part!
+
+Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
+
+«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il travaille
+toujours.»
+
+Et puis, soucieux, il ajouta:
+
+«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le plancher,
+je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac,
+lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et
+ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du
+Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il
+n’y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé
+ici avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout
+cas, il n’y est point revenu depuis!»
+
+Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui
+éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une
+façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des squelettes,
+mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.
+
+Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le
+prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites
+vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le
+considère un instant, avec une attention surprenante; puis il le
+regarde de profil; puis il me le dépose entre les mains, et je dois
+l’élever à mon tour au-dessus de ma tête, comme le plus précieux des
+fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe
+au-dessus de sa tête.
+
+Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le
+crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je
+constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si
+quelqu’un s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou
+s’y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux
+plus que jamais:
+
+«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il
+s’en aille, que le sac!»
+
+Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus
+surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de
+deviner l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que
+nous n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle
+dans lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour
+à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être
+occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime
+impossible, comment Rouletabille pouvait-il s’amuser à faire des
+dessins avec une règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui,
+il s’était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la
+planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan,
+tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un pacifique et
+gentil commis d’architecte.
+
+Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et l’autre
+traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé par la Tour
+du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. Darzac.
+
+Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant
+un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait
+servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout
+l’espace du cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible,
+prêtant grande attention à ce que la peinture fût de mince valeur
+partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait
+la tête de droite et de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu
+la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui
+parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes,
+attachés au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se
+crispa et laissa échapper une exclamation d’horreur indicible; je ne
+reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers
+moi qu’il renversa le vaste fauteuil.
+
+«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture
+rouge!»
+
+Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation
+sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret…
+
+«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les
+yeux agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle.
+
+Je ne pus m’empêcher de lui demander:
+
+«Mais, qu’est-ce qu’elle a?…
+
+— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas qu’elle est sèche
+maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du sang!…»
+
+Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas du
+sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle.
+
+Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je
+m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
+
+«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de
+Larsan?…
+
+— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de
+Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du
+sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le
+seul moyen!…»
+
+J’étais tout à fait, tout à fait étonné.
+
+«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…»
+
+Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son
+père… «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne
+se laisse pas prendre son sang comme ça!»
+
+«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles
+de la Dame en noir!…
+
+— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme
+ça!…»
+
+Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit
+lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot:
+
+«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop
+affreux.»
+
+Et il dit encore:
+
+«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…»
+
+Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba
+dans le godet:
+
+«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!»
+
+Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin
+infini et l’alla enfermer dans une petite armoire.
+
+Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le
+regardais faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à
+coup, devenu vraiment fou.
+
+«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne
+pouvons plus reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise
+tout… tout ce qui s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait
+rentrer tout de suite… tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes!
+je ne peux plus attendre!…»
+
+Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi
+s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe?
+Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?…
+
+Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau:
+
+«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas
+mort!…»
+
+Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras:
+
+«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…»
+
+Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous
+trouvions. Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse
+seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me
+répondit qu’il ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde,
+«tant que le cercle ne serait point fermé».
+
+Et il ajouta, lugubre:
+
+«Puisse-t-il ne l’être jamais!…»
+
+La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle
+s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier.
+Il parut très fâché de nous voir.
+
+«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit-il…
+Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux
+n’est toujours pas rentré.
+
+— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille.
+
+Et il poussa la porte.
+
+«Surtout ne dites pas à madame…
+
+— Mais non!… Mais non!…»
+
+Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près
+complète.
+
+«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le
+reporter à voix basse.
+
+— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus
+rentrer dans la chambre… ni moi non plus…
+
+— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et
+attendez que je vous appelle!»
+
+Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous
+aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était
+encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La
+grande silhouette sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de
+la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire. À notre apparition,
+elle n’eut pas un mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite,
+d’une voix si affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus:
+
+«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous
+n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous voulez?»
+
+Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie:
+
+«Vous m’aviez juré de ne rien voir.»
+
+Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect
+infini:
+
+«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le
+ton d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…»
+
+Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût pris
+la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, quand
+il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle eut
+un recul de tout le corps.
+
+«Pas là!» gémit-elle…
+
+Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille
+secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son
+ordre, l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
+
+La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre
+était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par
+les vastes embrasures rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel
+éclairage pour une chambre de meurtre! Que de sang sur les murs et sur
+le plancher et sur les meubles!… Le sang du soleil levant et de l’homme
+que Toby avait emporté on ne savait où… dans le sac de pommes de terre!
+Les tables, les fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps
+du lit auxquels l’homme, dans son agonie, avait dû désespérément
+s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l’on voyait sur le
+linge la marque d’une main rouge. C’est dans tout cela que nous
+entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prête à s’évanouir,
+pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce et suppliante: «Il
+le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout de suite après
+l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je venais de
+remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par signes
+de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au
+fur et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus
+troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout
+le calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il
+n’y parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout
+le temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle
+lui tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à s’étouffer, et
+cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle fut un peu
+soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur elle.
+Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent
+tous les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans
+la chambre rouge. Elle dit à voix basse:
+
+«Nous sommes délivrés…»
+
+Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de
+prière: «Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout…
+tout ce qui s’est passé… tout ce que tu as vu…»
+
+Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui
+était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les
+objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le plancher et
+elle raconta l’atroce scène à voix si basse que je dus m’approcher, me
+pencher sur elle pour l’entendre. De ses petites phrases hachées, il
+ressortait qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé
+les verrous et s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle
+sorte qu’il se trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose
+arriva. La Dame en noir, elle, était un peu sur la gauche, se disposant
+à passer dans sa chambre. La pièce n’était éclairée que par une bougie,
+placée sur la table de nuit, à gauche, à portée de Mathilde. Et voici
+ce qu’il advint. Dans le silence de la pièce, il y eut un craquement,
+un craquement brusque de meuble qui leur fit dresser la tête à tous les
+deux, et regarder du même côté, pendant qu’une même angoisse leur
+faisait battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout
+s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un mot, peut-être sans
+le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement naturel et
+jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un mouvement
+pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il
+fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le
+premier et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La
+Dame en noir se demanda si elle n’était pas victime de quelque
+hallucination, si elle avait vu réellement remuer le placard. Mais
+Darzac avait eu lui aussi la même sensation, car il quitta tout à coup
+la table-bureau et fit bravement un pas en avant… C’est à ce moment que
+la porte… la porte du placard… s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut
+poussée par une main invisible… elle tourna sur ses gonds… La Dame en
+noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas… Mais elle eut un geste
+de terreur et d’affolement qui jeta par terre la bougie au moment même
+où du placard surgissait une ombre et au moment même où Robert Darzac,
+poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre…
+
+«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit
+Rouletabille… Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?…
+Vous avez tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan,
+puisque tu n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué
+l’ombre de Larsan!
+
+— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne
+dit plus rien…)
+
+Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc
+auraient-ils tué, s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait
+pas vu la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en
+frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait
+entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix
+de Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit,
+annonçait la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!»
+pendant que l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante:
+«Mathilde!… Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait
+appelée du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle…
+elle n’avait pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux
+ombres, que s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un
+secours qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et
+puis, tout à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait
+pousser le cri atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui
+était mort?… Qui était vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix
+allait-elle entendre?…
+
+… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!…
+
+Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et
+elle se laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre.
+Et là, il lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille,
+que je travaille beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne
+me quittez plus!… Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour
+de M. Darzac!» s’écria-t-elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui
+promit, la supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte
+de la chambre quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille
+demandait qui était là. La voix de Darzac répondit. Rouletabille fit:
+
+«Enfin!»
+
+Et il ouvrit.
+
+Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus
+pâle, plus exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient
+ravagée qu’elle n’en exprimait plus aucune.
+
+«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…»
+
+Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la
+Dame en noir. Il leva les yeux sur elle:
+
+«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…»
+
+Rouletabille demanda tout de suite:
+
+«Au moins, vous avez vu sa figure?
+
+— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que j’allais
+ouvrir le sac?…»
+
+J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet
+incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui
+dit:
+
+«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, cela!…»
+
+Et il lui serra la main avec effusion…
+
+«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut
+maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y
+aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!…»
+
+Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant,
+Rouletabille m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout
+à quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu
+déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau,
+pour dire:
+
+«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!»
+
+Je lui répondis en regardant M. Darzac:
+
+«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés?
+
+— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille.
+
+— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment
+cet homme est entré…»
+
+Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver
+qu’il venait de trouver sous le placard.
+
+«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il
+n’a pas eu le temps de s’en servir.»
+
+Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre
+revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme.
+
+«Voilà une bonne arme!» fit-il.
+
+Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le
+culot de la cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette
+arme à l’autre, celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait
+échappé aux mains de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait
+une marque de Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes
+ses cartouches et Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais
+servi.
+
+«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il.
+Il lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait
+simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré
+tout de suite.»
+
+Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan
+dans sa poche.
+
+«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la
+tête, je vous jure que c’est bien inutile!
+
+— Vous croyez? demanda Rouletabille.
+
+— J’en suis sûr.»
+
+Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit:
+
+«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le
+cadavre?»
+
+M. Darzac répondit:
+
+«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus
+rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce
+avec cet homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je
+dirai: c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus
+jamais de cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le
+cadavre. Elle vous le dira, s’il lui plaît.
+
+— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut.
+
+— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de
+même, vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant,
+êtes-vous sûr qu’il soit mort?
+
+— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac.
+
+— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est fini? implora
+Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… Cette
+atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!»
+
+Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce
+mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame qui
+venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat.
+Plus de Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de
+terre!
+
+Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait
+d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et qui
+fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder ni la
+regarder; ce fut elle, la première, qui parla:
+
+«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai plus!…»
+
+Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas.
+
+«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré!
+
+— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère qu’il a
+emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort.
+
+— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit
+Rouletabille.
+
+— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous
+voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut
+le chasser! Il faut le chasser!
+
+— Chassons-le», dit encore Rouletabille.
+
+Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame
+en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui
+parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait point.
+Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous
+crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à
+Rouletabille de ne point insister.
+
+Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier
+et sa femme.
+
+Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une
+confrontation générale de nous tous d’où il résulta d’une façon
+définitive que:
+
+1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le
+placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement;
+
+2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux
+fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence de M.
+et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y laisser
+entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer
+M. et Mme Darzac;
+
+3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en
+était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie;
+
+4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac
+aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois,
+l’après-midi et le soir;
+
+5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement
+de cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de
+deux minutes à six heures.
+
+Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M.
+Darzac pour prendre des notes, se leva et dit:
+
+«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est dans la
+brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier
+vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant
+la porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac.
+Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir,
+pouvez-vous répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous
+avez fermé immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez
+poussé les verrous?»
+
+M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et
+il ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu
+avec votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!»
+
+Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé
+plus tard.
+
+On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge.
+
+Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit:
+
+«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… L’appartement
+de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que l’était la Chambre
+Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou encore que l’était la
+galerie inexplicable.
+
+— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: ce
+sont les mêmes procédés.
+
+— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les
+mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui
+cachait ses blessures.
+
+— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais
+bien!…»
+
+Il y eut un douloureux silence.
+
+M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du
+crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui
+avait été dit pour la Chambre Jaune.
+
+«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces
+plafonds et dans ces murs.
+
+— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille.
+
+— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire!
+continua M. Darzac.
+
+— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs
+de la Chambre Jaune?
+
+— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la Tour
+Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on n’y peut
+introduire personne avant ni après.
+
+— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque c’est
+le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; dans
+la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!»
+
+Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir
+s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, d’un mot:
+
+«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…»
+
+
+
+
+XIV
+Le sac de pommes de terre
+
+
+Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait
+avec Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir,
+qui avait hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner
+l’appartement de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer
+quelque hôte de la Louve. Son dernier mot avait été pour nous
+recommander la prudence et le silence. Rouletabille nous donna congé.
+
+Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et
+autour du château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans
+leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis
+profondément, vaincu par la fatigue physique, plus forte que tout.
+Quand je me réveillai, je restai quelques instants sur ma couche, dans
+un doux anéantissement; et puis tout à coup je me dressai, me rappelant
+les événements de la nuit.
+
+«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!»
+
+Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma
+pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du
+«corps de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut
+point spécial, loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près
+ou de loin, dans cet étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient;
+et alors que l’horreur de l’événement en lui-même — l’horreur de ce
+corps à l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit
+pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et
+mystérieuse tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait,
+s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au contraire
+l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, grandit, se dressa
+devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus affolante.
+Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de
+nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du problème
+que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour
+dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui
+eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de
+l’exactitude de ces termes.
+
+Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle produite? à quel
+moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles mines,
+contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le domaine
+de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant et lui ont
+livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? Ah! que
+de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il faut
+savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout et
+dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans clameur; et
+l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses bas. L’attaque!
+Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle est peut-être
+encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un soupir,
+dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi
+dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se
+voit… dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas!
+
+Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je
+m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend
+sous le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je
+suis tout étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de
+déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble
+que Mr Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa
+poignée de main est glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs.
+Edith, du coin sombre où elle est nonchalamment étendue, nous salue de
+ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous
+allons savoir ce qu’il veut». À quoi Rouletabille répond en s’excusant
+de nous avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a,
+affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu’il n’a pas
+voulu la retarder d’une seconde. Le ton qu’il a pris pour nous dire
+cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et simule une
+peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte, dit: «Attendez,
+madame, pour frissonner, de savoir de quoi il s’agit. J’ai à vous faire
+part d’une nouvelle qui n’est point gaie!» Nous nous regardons tous.
+Comme il a dit cela! J’essaye de lire sur le visage de M. et Mme Darzac
+leur «expression» du jour. Comment leur visage se tient-il depuis la
+nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On n’est pas plus
+«fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie
+ceux d’entre nous qui sont restés debout de s’asseoir et, enfin, il
+commence. Il s’adresse à Mrs. Edith.
+
+«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai décidé de
+supprimer toute cette «garde» qui entourait le château d’Hercule comme
+d’une seconde enceinte, que j’avais jugée nécessaire à la sécurité de
+M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez laissé établir, bien qu’elle
+vous gênât, à ma guise avec tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons
+le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur.
+
+Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs.
+Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs.
+Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous
+nous demandons avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en
+venir.
+
+«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur
+Rouletabille! Eh bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle
+m’ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté
+(affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très
+affectée et, chose curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au
+contraire, elle m’a tout à fait intéressée à cause de mes goûts
+romanesques; mais, si je me réjouis de sa disparition, c’est qu’elle me
+prouve que M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger.
+
+— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette
+nuit.»
+
+Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à
+apercevoir.
+
+«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais
+comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une
+pareille nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses
+intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac
+n’est-il pas allé à Castelar?»
+
+Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. et de
+Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un
+mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
+
+«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut,
+il est nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour
+laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari,
+madame, vous a mise au courant des affreux drames du Glandier et du
+rôle criminel qu’y joua…
+
+— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela.
+
+— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne
+garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu
+réapparaître ce personnage.
+
+— Parfaitement.
+
+— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce
+personnage ne reparaîtra plus.
+
+— Qu’est-il devenu?
+
+— Il est mort!
+
+— Quand?
+
+— Cette nuit.
+
+— Et comment est-il mort, cette nuit?
+
+— On l’a tué, madame.
+
+— Et où l’a-t-on tué?
+
+— Dans la Tour Carrée!»
+
+Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien
+compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient,
+M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas
+hésité à le leur apprendre.
+
+«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a tué?
+
+— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se
+rasseoir.
+
+Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil,
+nous n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin.
+
+Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M.
+Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette
+fois-ci (décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant
+affectée):
+
+«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!»
+
+Et elle se retourna vers son mari en s’écriant:
+
+«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!»
+
+Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans
+sa nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle
+lui promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari
+étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les
+seconder, elle et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur
+dévouement et qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait
+devant les juges.
+
+«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de
+juges et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan
+était mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh
+bien, il continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il
+serait tout à fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme
+Darzac et le professeur Stangerson ont été beaucoup trop déjà les
+innocentes victimes et nous avons compté pour cela sur votre
+complicité. Le drame s’est passé d’une façon si mystérieuse, cette
+nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris la précaution de vous le
+faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. Mais M. et Mme
+Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce qu’ils
+devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple des
+politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué
+quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre
+quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la
+justice italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident
+imprévu la mettrait au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont
+assez de tact pour ne point vouloir vous faire courir le risque
+d’apprendre un jour par la rumeur publique, ou par une descente de
+police, un événement aussi important qui s’est passé justement sous
+votre toit.»
+
+Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême.
+
+«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en
+réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac,
+le châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac.
+Mais j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac
+aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans
+tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez
+notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de
+justice, si nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra
+tout supposer…»
+
+À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de
+cette tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué
+Frédéric Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui
+était traîné en prison.
+
+«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…»
+
+Mrs. Edith ajouta:
+
+«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision,
+il conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.»
+
+Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient
+encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille
+en parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur
+promettait le silence et nous engageait tous au silence; aussi
+n’eurent-ils point une parole. Ils étaient comme en pierre dans leur
+fauteuil. Mr Arthur Rance répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout
+dire!»
+
+Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je
+compris à ses yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de
+considérable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur
+Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à
+bec de corbin. Le bec en était d’ivoire et joliment travaillé par un
+ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit cette canne.
+
+«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et
+mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas encore
+remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de
+Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.»
+
+Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la
+canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber
+devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis
+immédiatement à Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un
+regard qui me foudroya. Et, avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce
+regard-là que j’étais un imbécile!
+
+Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable de
+«suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.
+
+«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les
+émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous
+en prie, dans nos chambres, vous vous reposerez.
+
+— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs.
+Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous
+intéresse particulièrement.
+
+— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.»
+
+Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il
+racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le
+saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit.
+Jamais le problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait
+nous apparaître avec plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était
+toute réellement (je dis réellement, ma foi) frissonnante. Quant à
+Arthur Rance, il avait mis le bout du bec de sa canne dans sa bouche et
+il répétait avec un flegme tout américain, mais avec une conviction
+impressionnante: «C’est une histoire du diable! C’est une histoire du
+diable! L’histoire du corps de trop est une histoire du diable!…»
+
+Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui
+dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la
+conversation devint à peu près générale; mais c’était moins une
+conversation qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections,
+d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de
+demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du «corps
+de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient
+qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible sortie
+du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce
+propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman
+héroïque qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point
+laisser tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il
+méprisait cette manifestation verbale du désarroi des esprits,
+manifestation qu’il supportait avec l’air d’un professeur qui accorde
+quelques minutes de récréation à des élèves qui ont été bien sages.
+C’était là un de ses airs qui ne me plaisaient pas et que je lui
+reprochais quelquefois, sans succès d’ailleurs, car Rouletabille a
+toujours pris les airs qu’il a voulus.
+
+Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il
+demanda brusquement à Mrs. Edith:
+
+«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la
+justice?
+
+— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions
+impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette
+allusion voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa
+celui-ci parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose,
+monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait
+pu l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues
+heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi à
+rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant de
+pénétrer dans la place!»
+
+Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque
+trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment inconscient,
+s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de poser
+contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce qu’il veut
+faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai plus! Ah! je m’en
+garderai bien!…»
+
+Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer
+d’une façon aussi vive, presque cruelle.
+
+«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que
+j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles.
+Si elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps
+de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence peut-être
+moins inexplicable d’un corps de moins.»
+
+Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les
+autres redoutant déjà de comprendre.
+
+«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir
+qu’il ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.»
+Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer:
+«Un corps de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est
+pour le mieux!»
+
+— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce corps
+de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de
+trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le
+corps de votre oncle, M. Bob!
+
+— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous
+criâmes tous avec elle:
+
+«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu!
+
+— Hélas!» fit Rouletabille.
+
+Et il laissa tomber la canne.
+
+Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi»
+les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette
+canne qui tombait.
+
+«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette
+canne», dit Rouletabille.
+
+Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même
+pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une
+lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très
+accentué, poussait une clameur sauvage:
+
+«Vous avez tué mon oncle!»
+
+Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer.
+D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce que
+son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le
+sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la
+brutalité avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion
+qui, au surplus, ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet,
+qu’une bien tremblante hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs.
+Edith de nous écouter, que cette hypothèse ne pouvait en aucune façon
+être considérée par Mrs. Edith comme une injure, attendu qu’elle
+n’était possible qu’en admettant la supercherie d’un Larsan qui aurait
+pris la place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de
+se taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit:
+
+«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a
+disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous
+accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous,
+monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même que
+vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à
+jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me
+débarrasser bientôt de votre présence!
+
+— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, j’allais
+justement vous demander la permission de prendre congé de votre grâce.
+J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans vingt-quatre
+heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les difficultés qui
+pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre respectable
+oncle.
+
+— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je déposerai
+une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur.
+
+— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir recours, je
+vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous
+pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous
+confiance, madame, en Mattoni?
+
+— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni.
+
+— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon
+départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique
+livre…»
+
+Et Rouletabille tira un livre de sa poche.
+
+«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse.
+
+— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire de
+ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de
+lire les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un
+illustre bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.»
+
+Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les
+histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance.
+
+«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous
+demander si l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des
+difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect
+d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car il y
+avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur le
+vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des
+pampas de l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui
+vous accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus
+susceptibles d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!…
+Je vous en conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation,
+pour nous tous, n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites
+de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même
+s’arrêter à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de
+monsieur le vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux
+Bob lui-même; auquel cas je serais, madame, à votre disposition et
+toujours votre très humble et très obéissant serviteur.»
+
+À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie
+outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit:
+
+«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se
+passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que
+vous êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me
+reprochez la rapidité avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais
+veuillez vous souvenir, monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant
+encore, me reprochait ma lenteur!»
+
+Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa
+femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte
+s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du vieux
+Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté
+surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés.
+Son visage en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux
+en désordre, reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre
+tout de suite quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une
+loque infâme qu’il jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée
+de larges taches d’un brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes
+immédiatement en reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à
+emporter le corps de trop.
+
+De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà
+mille choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions
+tous, à l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce qu’il
+dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…»
+
+Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que l’autre
+nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac avec des
+yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait s’élancer, mais
+un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur Rance traduisit pour
+nous:
+
+«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la
+charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit.
+Cela l’a intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au
+vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre
+pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette
+anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de
+l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est parvenu
+jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est descendu,
+persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il n’en a
+rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux
+Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan,
+il réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac
+d’assassinat si on ne le lui montre pas…»
+
+Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith
+reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques
+mots, lui promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob,
+en excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille:
+
+«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne.
+
+— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, c’est moi
+qui ai raison!
+
+— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle.
+
+— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il n’est
+plus dans le sac!»
+
+Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son
+mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de
+l’histoire du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait
+tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit:
+
+«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été
+aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une minute
+à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici…
+Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château…
+Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous
+lui défendrez, même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!…
+Ah! et puis… il ne faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il
+ne le faut plus!… À l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux
+chambres libres. Il faut les prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous
+veillerez à ce déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre
+les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu!
+Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser… tous les trois!…»
+
+Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en
+tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute
+cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements,
+m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver
+naturelle plus tard!
+
+
+
+
+XV
+Les soupirs de la nuit
+
+
+Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur
+la terre et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front
+brûlant et le coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt
+la lune s’est arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent
+plus autour de l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile
+de ce monde, j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le
+regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête
+d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles
+m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui
+les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant
+souvenir? Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire
+sur la Côte d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son
+image et ses chants me poursuivent-ils ainsi?
+
+Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et
+ses longs cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi
+aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois
+pas. J’aime mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui
+m’agite dans la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que
+lui porte Mrs. Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela;
+dans mon esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On
+ne l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut
+présenté, c’est-à-dire depuis l’avant-veille.
+
+L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien
+apporté de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que
+du vieux Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir
+interrogé les domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la
+Tour Ronde. Elle n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac.
+«C’est l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est
+promené une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort
+impatient. Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de
+la Louve. Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur
+Stangerson.
+
+… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se
+reprennent à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci,
+sinon l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et glisse
+maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se
+dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se courbe
+sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh!
+voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de
+la Tour Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs.
+Edith y suffirait…
+
+Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui
+donc peut se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous
+que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M.
+Stangerson, qui semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il
+justement cette nuit-là, lui dont la couche n’a cessé d’être visitée,
+comme on dit, par la pâle insomnie depuis la révélation du Glandier? Et
+moi, est-ce que je dors?
+
+J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes
+pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que
+je suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du
+prince Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il
+sauta sur le galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames,
+sauta. Je reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et
+son esclave Jean. Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans
+l’ombre protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants…
+
+Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et
+puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de
+la poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une
+ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de
+la chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du
+Jardinier et j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a
+pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse
+derrière une haie de verveine qui borde le sentier conduisant
+directement à la Louve, à travers buissons et bosquets et tout le
+débordement parfumé du printemps en fleurs. Je n’ai point fait de
+bruit, et l’ombre, rassurée sans doute, a fait, elle, un mouvement.
+C’est la Dame en noir! La lune, sous l’ogive à demi détruite, me la
+montre toute blanche. Et puis, cette forme tout à coup disparaît comme
+par enchantement. Alors, je me suis rapproché encore de la chapelle,
+et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui me séparait de
+ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles entrecoupées de
+soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent
+humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier.
+Était-elle seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit
+d’angoisse, cet autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en
+toute paix sa prière embaumée?
+
+Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je
+reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais maintenant
+entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. L’indiscrétion était forte,
+inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus de mon devoir d’écouter.
+Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. Edith ni au prince
+Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… Pourquoi
+était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se
+disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la
+Louve pour promener son angoisse dans le jardin, et que son mari
+l’avait rejointe… La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains
+de Robert Darzac, et elle lui disait:
+
+«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous
+vois si changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me
+dites pas que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert…
+comme autrefois… je vous le promets…»
+
+Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait
+encore.
+
+Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction:
+
+«Certes! je vous le promets…»
+
+Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin,
+mais si malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme
+avait pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me
+voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis plus les
+lauriers-cerises derrière lesquels j’étais caché.
+
+M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout
+haut avec une violence qui me fit réfléchir:
+
+«Oui, il faut être heureux! Il le faut!»
+
+Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à
+son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort,
+d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en
+noir, la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers
+l’espace.
+
+Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée
+qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en souviens
+très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de rapt
+dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà dit pour
+tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!»
+
+Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a
+été plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de
+suite, elle a crié: «C’est Larsan!»
+
+J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers
+moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma
+présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit:
+
+«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami…
+Et vous l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur;
+moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait
+croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est réapparu!
+Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre amour. Elle
+s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer que celle-ci la
+poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de
+la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m’a
+réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, et
+moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son
+indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à
+quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…»
+
+Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en
+fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la
+douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme
+qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il
+continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien
+comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle
+elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour
+expliquer une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le
+remords, de la fille du professeur Stangerson pour son père…
+
+M. Darzac continua de gémir.
+
+«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi
+m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne
+veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de
+nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle
+redoute que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat
+d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je n’existe
+pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois qu’elle est
+venue, son père me la reprend!»
+
+Je me disais: «Son père… son père et son enfant!»
+
+Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit
+encore, se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne
+peux plus la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais
+pas!…»
+
+Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et
+lamentable silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à
+l’heure du crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord,
+allongée par les feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas
+être plus écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone
+qu’on nous représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs
+de Colone, le poids d’une surhumaine infortune.
+
+Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-être
+à cause d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je
+demandai à brûle-pourpoint:
+
+«Comment se fait-il que le sac était vide?»
+
+Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement:
+«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et
+s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille.
+
+Je le regardais marcher…
+
+… Je suis fou…
+
+
+
+
+XVI
+Découverte de «L’Australie»
+
+
+La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et
+voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du
+jour. D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard
+incertain. Et si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est
+fatiguée à se courber plus que de nature, si les épaules se sont très
+habilement arrondies, voici la minute où le grand corps de Larsan,
+sorti de scène, va se délasser. Qu’il se délasse donc! Je l’épie dans
+la coulisse… derrière les figuiers de Barbarie, pas un de ses
+mouvements ne m’échappe…
+
+Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait
+comme un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur
+froide et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de
+Larsan revenue de chez les morts?
+
+Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous
+fous. Nous voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il
+regardé un jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un
+jour!… je parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés
+dans ce château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés
+ici, le 8 avril, un soir…
+
+Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la
+terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle était
+moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est singulier
+ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant l’abîme
+d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est attiré,
+entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour
+l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout
+sur le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes,
+une ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi
+la face… Là, comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais
+comme ça, il ressemble tout à fait à Darzac…
+
+Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la
+première fois? Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée!
+Est-ce que, lors du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan
+n’apparaissait point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la
+silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse
+de Mlle Stangerson au bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même?
+Est-ce que cet empereur du camouflage n’avait point déjà entrepris avec
+succès d’être Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses
+propres crimes le fiancé de Mlle Stangerson!…
+
+Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur
+inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon
+hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le
+spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche
+comme Larsan… oui, mais il a les épaules de Darzac.
+
+Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter de
+l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des drames du
+Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec lui!…
+
+Nous vivons avec lui?… Non!…
+
+D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre
+ou penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma
+foi, un beau prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas
+votre tête et pour répondre aux gens sans tourner la tête…
+
+Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours,
+excepté ce soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire
+a été des plus intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion
+savait — je l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à
+Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui
+permettrait d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à
+cause de la faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à
+Mlle Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les
+coins d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la
+lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y
+réfléchissant, depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation
+de l’ombre… nous l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite
+salle du conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a
+choisi, des deux chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours
+plongée dans une demi-obscurité.
+
+Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille
+comme ça!… ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit
+Rouletabille, Larsan est né avant Rouletabille, puisqu’il est son père…
+
+… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant
+de nous à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré
+le rideau… De l’ombre, toujours…
+
+Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné de
+mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il
+est placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là,
+ça y est!… Eh bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac!
+
+… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me
+manque, dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de
+Larsan; mais quoi?…
+
+Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus
+qu’il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que
+cela?…
+
+Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le
+Midi!… C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois,
+pendant lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était
+revenu bien portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait
+un peu changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec
+une mine de vivant.
+
+Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est
+montré à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a
+pas encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup
+pendant six jours.
+
+L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de
+l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit
+derrière mon figuier de Barbarie.
+
+… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les
+tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et
+on prend sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!…
+
+… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un
+peu plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer
+qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui a un peu plus
+l’accent — je crois — que celui d’avant le mariage…
+
+Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu…
+
+… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!…
+
+Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses
+endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il
+gémit, comme un pauvre malheureux homme qu’il est…
+
+… C’est Darzac!…
+
+Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans
+l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!…
+
+Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures?
+Quand je me relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué.
+Oh! très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes
+hypothèses, jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan
+qui était dans le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était
+pas substitué au Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture
+anglaise traînée par Toby aux gouffres du puits de Castillon!…
+Parfaitement, je voyais le corps à l’agonie ressuscitant tout à coup et
+priant M. Darzac d’aller prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que
+je rejetasse loin de mon absurde cogitation cette supposition imbécile,
+rien moins que le rappel de la preuve absolue de son impossibilité, qui
+m’avait été donnée le matin même par une conversation très intime entre
+M. Darzac et moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour
+Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien établis tous les
+termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à
+propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me
+poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite
+répondu en faisant allusion à une autre conversation très scientifique
+que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu
+matériellement être entendue de personne autre que de nous deux, au
+sujet de ce même prince Galitch. Lui seul connaissait cette
+conversation là, et il ne faisait point de doute, par cela même, que le
+Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui n’était autre que celui de
+la veille.
+
+Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout
+de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses
+façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et
+j’en revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui
+aurait pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment
+du mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après
+trois mois d’absence dans le Midi…
+
+La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé
+échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout
+à fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le
+mariage eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point
+d’église plus sombre à Paris…
+
+Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit
+lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de
+Larsan!…
+
+Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers
+les massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite
+chambre solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si
+bien dit Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait
+qu’à emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à
+réapparaître à l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne
+l’aurait pas amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et
+il n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de
+montrer à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de
+Roussel-Ballmeyer!
+
+À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment
+qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait
+définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas
+Larsan! Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante,
+là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup de
+lune…
+
+Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans
+les jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le
+train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance
+avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et
+pourquoi Arthur Rance eût-il menti?… Arthur Rance, encore un qui est
+amoureux de la Dame en noir, qui n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith
+n’est pas une sotte; elle a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous
+coucher…
+
+J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans la
+Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût
+dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de
+bois et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la
+poterne et je crus apercevoir une vague silhouette humaine près de la
+porte du Château Neuf, une silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue
+avec l’ombre du Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en
+trois bonds, entrai dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus
+rien que l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais
+bien me rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému,
+très anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour
+de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et
+de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans
+le Château Neuf, car la Cour du Téméraire était déserte.
+
+Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf.
+J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins
+pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne
+fis point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus,
+je gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et
+seulement respirai à l’aise…
+
+Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me
+l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais
+point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la
+vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient
+étrangement dans mon esprit déséquilibré…
+
+Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que
+lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et
+je ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion.
+
+Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra
+pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour
+le consoler de tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à
+son infortune que d’être soupçonné d’être Larsan!
+
+Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et
+m’écriai:
+
+«L’Australie!»
+
+Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au commencement
+de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du laboratoire,
+j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, dans le
+moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la manche
+de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée jusqu’au coude
+et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait permis
+de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une
+large «tache de naissance» dont les contours semblaient curieusement
+suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, pendant que
+le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de placer, sur ce bras,
+aux endroits qu’elles occupent sur la carte, Melbourne, Sydney,
+Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une autre toute
+petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie.
+
+Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet
+accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance,
+j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien
+compréhensible, à l’Australie.
+
+Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore
+m’apparaissait!…
+
+Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter d’avoir
+songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert Darzac et je
+commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien m’y
+prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me fit
+dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches
+craquaient sous des pas lents et précautionneux.
+
+Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, j’écoutai.
+D’abord, ce fut le silence, et puis les marches craquèrent à nouveau…
+Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus en douter… et
+quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa présence… je songeai à
+l’ombre que j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la Cour du
+Téméraire… quelle pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans
+l’escalier? Montait-elle? Descendait-elle?…
+
+Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon
+et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire
+geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe
+de l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans lequel
+se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la lune arrivaient
+obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier
+et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la nuit
+opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du
+château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus
+définitive. La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés,
+les murs lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de
+tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu
+impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon esprit
+était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé comme un
+lieu propice à l’apparition de quelque fantôme… Réellement, j’avais
+peur… L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé entre les doigts…
+car j’avais bien cru la toucher… Tout de même, un fantôme peut se
+promener dans un vieux château sans faire craquer des marches
+d’escalier… Mais elles ne craquaient plus…
+
+Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis
+l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte que
+d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune l’avait allumée
+comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac!
+
+Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant
+la tête vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui.
+Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon
+poste d’observation juste à temps pour le voir disparaître dans un
+couloir qui conduisait à un autre escalier desservant l’autre partie du
+bâtiment. Que signifiait ceci? Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la
+nuit dans le Château Neuf? Pourquoi prenait-il tant de précautions pour
+n’être point vu? Mille soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt
+toutes les mauvaises pensées de tout à l’heure me ressaisirent avec une
+force extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m’élançai à la
+découverte de l’Australie.
+
+J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le quittait
+et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus
+du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au
+premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il
+était rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai
+jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la
+chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur
+battait à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées,
+abandonnées… Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de
+ces chambres-là?…
+
+J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme
+personne ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à
+nouveau et j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac
+me dit de sa voix la plus naturelle:
+
+«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?…
+
+— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche mon
+revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond,
+j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une pareille
+heure…»
+
+Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
+
+«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…»
+
+Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il n’y
+avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit.
+Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là dans
+la journée, composait tout l’ameublement.
+
+«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac
+et du professeur, au premier étage de la Louve…
+
+— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme Darzac, fit
+amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner un lit
+ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…»
+
+Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi
+et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était
+tel que je ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes
+infâmes soupçons, et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si
+mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan,
+et comment je m’étais décidé à aller à la découverte de l’Australie.
+Car, je ne lui cachai même pas que j’avais mis un instant tout mon
+espoir dans l’Australie.
+
+Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et,
+tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la
+bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me faire
+rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, mais il
+insista pour que je la touchasse, et je dus constater que c’était là
+une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu mettre des petits
+points avec des noms de ville: Sidney, Melbourne, Adélaïde… et, en bas,
+il y avait une autre petite tache qui représentait la Tasmanie…
+
+«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça
+ne s’en va pas!…»
+
+Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut
+me pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle
+ne me resta point dans la main…
+
+Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en
+me traitant d’imbécile.
+
+
+
+
+XVII
+Terrible aventure du vieux Bob
+
+
+Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En
+vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa
+mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que
+dis-je? était-il moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu
+s’enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la
+chose était fort possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point
+au-dessus des forces humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter
+avait expliqué qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de
+la crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait
+certainement pas l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de
+Larsan à l’abîme…
+
+Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps?
+Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule n’avait
+été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée ne se
+passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac!
+
+C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier m’apporta
+justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de la ville
+venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me
+disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez
+aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes
+palourdes qui abondent sur les rochers qui précèdent la pointe de
+Garibaldi. Ne perdez pas un instant. Amitiés et merci. Rouletabille!»
+Ce billet me laissa tout à fait songeur, car je savais par expérience
+que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper de babioles, jamais son
+activité ne portait en réalité sur des objets plus considérables.
+
+Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que m’avait prêté
+le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la fantaisie de mon
+ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant rencontré personne
+à cette heure matinale — il pouvait être sept heures — je fus rejoint
+par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs.
+Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob affolait tout à fait — le
+trouva «bizarre et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux
+palourdes. En route elle me confia que son oncle n’était point ennemi,
+de temps à autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à cette
+heure, conservé l’espoir que tout s’expliquerait par son retour; mais
+maintenant l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle d’une
+affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance
+des Darzac!…
+
+Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame
+en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit
+plus rien.
+
+Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith
+avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith
+m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de
+Mrs. Edith, que j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus
+délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les
+palourdes que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à
+son déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle
+clapotait dans l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec
+une grâce un peu énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire.
+Tout à coup, nous nous redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un
+même mouvement. On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil
+même de celle de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe
+qui faisait des gestes d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous
+regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par
+des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la
+grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui
+avait dû y rester, de longues heures, évanoui.
+
+… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était
+au fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la
+lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle
+redingote noire était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put
+retenir ses larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil homme
+avait une clavicule démise et un pied foulé, et il était si pâle qu’on
+eût pu croire qu’il allait mourir.
+
+Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les
+ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour
+Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller
+et de quitter sa redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de
+plus en plus inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand
+arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le
+quittât sur-le-champ et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit
+même fermer la porte.
+
+Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis
+dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi,
+ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, attendant des
+nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée
+des médecins, elle vint à nous et nous dit:
+
+«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce
+que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il a
+voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons
+bien quand il sera guéri.»
+
+Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle
+serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.
+
+«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on
+le dise, mais il faut le sauver!…»
+
+Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous
+n’osions avancer. Bientôt elle réapparut:
+
+«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.»
+
+J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, chose
+singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de nous et
+se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en
+sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais
+ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.
+
+Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais
+son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur
+le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma
+première demande d’explication et me demanda tout de suite si j’avais
+fait une bonne pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de
+son regard inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je
+répondis:
+
+«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!»
+
+Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et
+je lui dis:
+
+«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche
+et votre dépêche!»
+
+Il me fixa d’un air étonné:
+
+«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de
+vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine
+de protester contre une pareille accusation!
+
+— Mais quelle accusation? m’écriai-je.
+
+— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo et
+Juliette, sachant qu’il y agonisait.
+
+— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est pas
+à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas grave
+et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il voulait
+voler le crâne du prince Galitch!
+
+— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille.
+
+Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:
+
+«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas d’autres
+blessures?
+
+— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de
+la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée.
+
+— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement
+la main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine?
+
+— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est d’une
+étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote devant nous; et
+sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous serions
+jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en
+parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.»
+
+Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait
+nous chercher.
+
+«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant
+Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore
+connu: c’est incompréhensible!
+
+— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse
+hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien
+au monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de
+comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le
+moment qu’elle le croyait perdu.
+
+Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui
+répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait
+chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident.
+Mrs. Edith le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique
+oncle et pria le prince de pardonner à son parent son amour excessif
+pour les plus vieux crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce
+et politesse quand elle lui narra que le vieux Bob avait voulu le
+voler.
+
+«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte
+où il a roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc,
+prince, pour votre collection…»
+
+Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de
+l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué qu’il
+avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui communique
+avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je me
+rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi les
+ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit
+des proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de
+même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi.
+Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à
+l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage
+devant la grotte de Roméo et Juliette.
+
+«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était si
+simple de sortir par la porte!»
+
+Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir
+pris aussi manifestement parti contre elle.
+
+«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince.
+Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi,
+car il quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour
+Venise, son pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous
+qu’il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord
+il n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit,
+étant décidé à ne plus revenir dans le pays…»
+
+Il y eut un silence et puis Galitch reprit:
+
+«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, madame,
+guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un
+nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous
+voulez bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la
+grotte et dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq
+centimètres de long et usé à l’une de ses extrémités en forme de
+grattoir; bref, le plus vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens
+beaucoup, appuya le prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame,
+auprès de votre oncle vieux Bob, ce qu’il est devenu.»
+
+Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me
+plut, qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi
+précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous
+retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre
+toute cette conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à
+bec de corbin dans la bouche, sifflotait, selon son habitude, et
+regardait Mrs. Edith avec une insistance si bizarre que celle-ci s’en
+montra agacée:
+
+«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et
+n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!…
+
+Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille:
+
+«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer
+comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se
+trouver dans le placard!…
+
+— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme
+s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec
+moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!»
+
+
+
+
+XVIII
+Midi, roi des épouvantes
+
+
+Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en
+tête à tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant
+impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards…
+Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre:
+«J’ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle
+me répondit: «Vous n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence.
+C’était vrai, j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez
+pas qu’il se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de
+nous!» Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule!
+et j’ai peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais
+chercher quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui
+allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor Féodorowitch!
+m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne suis point là?»
+
+Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je
+faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point
+de peine à comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui
+était entré dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux
+Bob.
+
+Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On
+approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait
+dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires
+nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur
+trop éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de
+saigner dans nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de
+cet éblouissement, nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous
+marchâmes en nous tenant par la main sur le sable brûlant. Mais nos
+mains étaient plus brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que
+toute la flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour
+ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être,
+peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la profondeur
+de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi aussi,
+j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de ce
+grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on
+sait qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus
+redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se
+tait et tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une
+conque marine de sons plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la
+terre quand monte le soir. Fermez vos paupières et regardez dans vos
+yeux: vous y trouverez une foule de visions argentées plus troublantes
+que les fantômes de la nuit.
+
+Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en
+ruisseaux glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais,
+hélas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait
+s’accomplir, s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions
+rien arrêter ni prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne
+qui ouvre sur la Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait
+un arc noir dans la lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous
+apercevions, tournés vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur
+le seuil de la Cour du Téméraire, comme deux statues blanches.
+Rouletabille avait à la main la canne d’Arthur Rance. Je ne saurais
+dire pourquoi ce détail m’inquiéta. Du bout de sa canne, il montrait à
+Robert Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la
+voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa canne. Nous
+n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se parlaient en remuant à
+peine les lèvres, comme deux complices qui ont un secret. Mrs. Edith
+s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe d’avancer encore, et il
+répéta le signe avec sa canne.
+
+«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur
+Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et
+nous verrons bien ce qui arrivera.»
+
+Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir
+sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante,
+et je leur dis d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous
+cette voûte:
+
+«Qu’est-ce que vous faites ici?»
+
+Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour
+du Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous
+puissions voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un
+écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche
+cadette. Cet écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant
+branlante et qui manquait de choir sur la tête des passants.
+Rouletabille avait sans doute aperçu ce blason suspendu si
+dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith si elle ne
+voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à le
+remettre en place ensuite plus solidement.
+
+«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa
+canne, elle tomberait.»
+
+Et il passa sa canne à Mrs. Edith:
+
+«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.»
+
+Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la
+pierre; elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander
+à quoi rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos,
+retentit le cri de la mort!
+
+Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois
+une exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait
+dans le soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc
+cesserait-il? Quand donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir
+pour la première fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de
+nous annoncer qu’il y a autour de nous une victime nouvelle? que l’un
+de nous vient d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement
+et mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie
+est moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous
+quatre, frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la
+profondeur de la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui
+donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse
+maintenant échapper ce gémissement suprême? Comment nous diriger dans
+la lumière? On dirait que c’est la clarté du jour elle-même qui se
+plaint et soupire.
+
+Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les
+plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je
+l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur
+et se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres;
+pourquoi aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le
+voilà, devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui
+prétendait agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu
+cette minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de
+midi? Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a
+entendu, lui aussi, est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur
+place, sous la poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme,
+maintenant, s’avance vers la plainte, ou plutôt marche vers le centre
+de la plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de
+nous, dans l’espace embrasé. Et nous allons derrière lui, retenant
+notre respiration et les bras étendus, comme on fait quand on va à
+tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter à quelque chose
+que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et quand nous
+avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le spasme au bout
+de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, nous l’avons
+reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, qui essaye de se
+soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier dont la poitrine
+laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous penchons, et
+qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux mots:
+Frédéric Larsan!
+
+Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et
+nulle part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un
+cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la
+seule issue de ces lieux où l’on a assassiné, c’est cette poterne où
+nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un
+seul mouvement, tous les quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite,
+si vite, que nous aurions dû voir le geste de la mort! Et nous n’avons
+rien vu que de la lumière!… Nous pénétrons, mus, il me semble, par le
+même sentiment, dans la Tour Carrée, dont la porte est restée ouverte;
+nous entrons sans hésitation dans les appartements du vieux Bob, dans
+le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est
+tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur
+la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité!
+comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et
+elle jette un cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque
+catastrophe! Elle n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut
+sortir, elle veut voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons
+de la retenir!… C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le
+cadavre. Et c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur
+terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise
+de l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur.
+Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait
+au Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable.
+
+«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la même
+mesure! Mais où est le couteau?»
+
+Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a
+frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne savons
+rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-être mort de
+ce qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux
+mots du mort.
+
+Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le
+prince Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en
+lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui,
+lui arrache le journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit:
+
+«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la police.»
+
+Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un
+mot, et s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier
+continue à pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le
+puits. Il paraît avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs.
+Edith:
+
+«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!»
+
+Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais
+ce qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un
+instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait
+Bernier, est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé
+par la mère Bernier elle-même?
+
+Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du
+puits, fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits,
+comme sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit
+encore, plus bas:
+
+«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police?
+
+— Tout!»
+
+Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement.
+Rouletabille secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux.
+Il me paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher
+Rouletabille à l’épaule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour Carrée,
+la Tour du Téméraire, le Château Neuf, toutes les dépendances de cette
+cour dont personne n’a pu s’échapper et où, logiquement, l’assassin
+doit se trouver encore. Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce
+que nous cherchons quelque chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous
+avons cherché au Glandier, après le phénomène de la dissociation de la
+matière, l’homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non!
+non! je sais maintenant qu’il ne faut plus chercher Larsan avec ses
+yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. Nous l’entendons crier
+sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons rien
+que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme
+Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas qu’il
+les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il lève
+vers le ciel son poing fermé.
+
+«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon bout de
+la raison!»
+
+Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le
+sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère
+Bernier qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant
+autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire:
+le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et
+nous sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement.
+À un moment, il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée
+en l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de
+cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le
+jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à
+l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui,
+le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac:
+
+«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!»
+
+Et, tourné vers Mrs. Edith:
+
+«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère qu’elle
+ne tardera pas!»
+
+La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur.
+
+«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! Qu’elle pense
+pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» fait Mrs. Edith en
+me prenant le bras.
+
+Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi
+de trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses
+hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du
+crime.
+
+«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime!
+s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore.
+
+— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier,
+essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse:
+
+«Rien n’est changé, père Jacques.»
+
+Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier.
+
+«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan!
+
+— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, c’est
+tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de Rouletabille, sinon
+que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de Bernier, tout
+continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, Mrs.
+Edith et moi, et que nous ne savons pas?
+
+Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon
+incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux
+pas de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou
+commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir
+commencer l’enquête que continuera le juge d’instruction également
+averti.
+
+Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point pris
+le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château
+d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé,
+tout «important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à
+la porte du château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et
+puis il s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère
+Bernier, qui gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le
+delegato examine la plaie. Il dit en très bon français: «Voilà un
+fameux coup de couteau!» Cet homme est enchanté. S’il tenait l’assassin
+sous la main, certes, il lui ferait ses compliments. Il nous regarde.
+Il nous dévisage. Il cherche peut-être parmi nous l’auteur du crime,
+pour lui signifier toute son admiration. Il se relève.
+
+«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà
+au plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est
+incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis
+delegato, on n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…»
+
+Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase:
+
+«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main
+la poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il
+répète: «C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son
+allégresse. Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre
+dans la cour, un docteur de Menton qui arrive justement pour continuer
+ses soins au vieux Bob.
+
+«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et
+dites-moi ce que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout,
+autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée
+de M. le juge d’instruction.»
+
+Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que
+nous pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup
+de couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont
+la pointe a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque
+entre le delegato et le docteur, Rouletabille n’a point cessé de
+regarder Mrs. Edith, qui a pris décidément mon bras, cherchant auprès
+de moi un refuge. Ses yeux fuient les yeux de Rouletabille qui
+l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se taire. Or, je sais qu’elle est
+toute tremblante de la volonté de parler.
+
+Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée.
+Nous nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer
+l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons
+vu et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en
+tire rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la
+chambre du vieux Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés
+comme des fous. Elle était là depuis plus d’une heure, ayant laissé son
+mari dans la loge de la Tour Carrée, en train de travailler à tresser
+une corde! Chose curieuse, je m’intéresse en ce moment moins à ce qui
+se passe sous mes yeux et à ce qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et
+que j’attends… Mrs. Edith va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément
+par la fenêtre ouverte. Un gendarme est resté auprès de ce cadavre sur
+la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. Edith, comme moi, ne prête
+qu’une médiocre attention à ce qui se passe dans le salon devant le
+delegato. Son regard continue à faire le tour du cadavre.
+
+Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à
+mesure que nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien
+grandit dans des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le
+crime de plus en plus incroyable. Il est sur le point de le trouver
+impossible, quand c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée.
+
+On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on
+entend la voix tranquille de Rouletabille:
+
+«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus.
+
+— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de l’eucalyptus? demande le
+delegato.
+
+— L’arme du crime!» réplique Rouletabille.
+
+Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres
+cailloux ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos
+yeux.
+
+Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de l’humanité»!
+
+
+
+
+XIX
+Rouletabille fait fermer les portes de fer
+
+
+L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de
+doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob,
+et nous ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé
+Larsan d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de
+Larsan ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que
+depuis que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus
+vieux grattoir de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement
+que le sort du vieux Bob était désormais entre les mains de
+Rouletabille. Celui-ci n’avait que quelques mots à dire au delegato,
+relativement aux singuliers incidents qui avaient accompagné la chute
+du vieux Bob dans la grotte de Roméo et Juliette, à énumérer les
+raisons que l’on avait de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent
+le même personnage, à répéter enfin l’accusation de la dernière victime
+de Larsan, pour que tous les soupçons de la justice se portassent sur
+la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, qui n’avait point cessé
+de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, que le vieux Bob
+présent était bien son oncle, mais s’imaginant comprendre tout à coup,
+grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible Larsan accumulait autour
+du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le dessein sans doute
+de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le poids
+dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob,
+pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame comme
+un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile
+mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux
+murs du château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un
+mouvement — un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et
+que l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les
+dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son
+tour de redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard
+l’état de son esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut
+alors la terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être,
+nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu
+parler avec un effroi qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite
+intéressée lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de
+l’impossibilité où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il
+l’avait passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée,
+à cause de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais
+là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans
+un espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille,
+Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez
+loin du cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et
+Bernier avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour
+raisonner comme je le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la
+«galerie inexplicable!» Elle était sous la voûte entre Darzac et moi,
+Rouletabille se tenant devant nous, quand le cri de la mort avait
+retenti au bout de l’ombre de l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de
+sept mètres de là! Quant au vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne
+s’étaient point quittés, celle-ci surveillant celui-là! Si elle les
+écartait de son argument, il ne lui restait plus personne pour tuer
+Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment il était parti,
+comment il était arrivé, mais encore comment il avait été présent. Ah!
+elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en songeant à
+Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles.
+
+Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été
+volé par le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous
+permettre de tout penser, de tout imaginer…
+
+Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans
+l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit
+cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait,
+présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la
+justice.
+
+Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge
+d’instruction qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux
+grattoir de l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi
+qu’il ne pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les
+vivants dont j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand
+Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le
+juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable,
+le seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la
+poterne et les deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant
+surveillés les uns les autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant
+qu’on tuait Bernier à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce
+on fût Bernier lui-même. À quoi le juge d’instruction, très intéressé,
+répliqua en nous demandant si quelqu’un de nous soupçonnait les raisons
+d’un suicide probable de Bernier; à quoi Rouletabille répondit que,
+pour mourir, on pouvait se passer du crime et du suicide et que
+l’accident suffisait pour cela. L’arme du crime, comme il appelait par
+ironie le plus vieux grattoir du monde, attestait par sa seule présence
+l’accident. Rouletabille ne voyait point un assassin préméditant son
+forfait avec le secours de cette vieille pierre. Encore moins eût-on
+compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, n’eût point trouvé
+d’autre arme pour son trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au
+contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son attention par sa
+forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si elle
+s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame alors
+s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si
+malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il s’en
+était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la
+plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une
+conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par
+l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de Rouletabille, il
+n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à le franchir. Six
+heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans lassitude et sans
+résultat.
+
+Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles
+et vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux
+Bob, nous nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où
+venaient de partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur
+le couloir de la Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous
+entendions les gémissements de la mère Bernier qui veillait le corps de
+son mari que l’on avait transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce
+blessé aussi inexplicables, ma foi, l’un que l’autre, en dépit des
+efforts de Rouletabille, notre situation, à Mrs. Edith et à moi, était,
+il faut l’avouer, des plus pénibles, et tout l’effroi de ce que nous
+avions vu se doublait dans le tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de
+ce qui nous restait à voir. Mrs. Edith me saisit tout à coup la main:
+
+«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous.
+Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de
+mon mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant
+qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à
+l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le Bourreau
+de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio seulement que
+j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… C’est atroce!…»
+
+À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance
+et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de
+toute mon âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur
+mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos
+inoubliables à voix basse, pendant que passaient et repassaient dans la
+cour les ombres rapides des gens de justice, tantôt précédés, tantôt
+suivis de Rouletabille et de M. Darzac. Rouletabille ne manquait point
+de jeter un coup d’oeil de notre côté chaque fois qu’il en avait
+l’occasion. La fenêtre était restée ouverte.
+
+«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable
+que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une
+place que nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas,
+Monsieur Sainclair?
+
+— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son
+intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de
+l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre
+appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela
+s’arrêterait!… S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a
+accusé Larsan, l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!»
+
+Et j’appuyais sur ces derniers mots.
+
+«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes
+raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose,
+voyez-vous!… Oui, oui, je ne redoute qu’une chose…
+
+— Quoi? Quoi?…»
+
+Elle s’était levée, fébrile…
+
+«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour mieux le
+perdre!…
+
+— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.
+
+— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de vos amis…
+Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, j’aimerais encore mieux
+avoir affaire à la justice!…»
+
+Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me
+dit:
+
+«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre
+jusqu’à la mort!…»
+
+Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa
+robe.
+
+«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là?
+
+— Encore! m’exclamai-je avec colère.
+
+— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me
+demanda-t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant.
+
+— J’y suis prêt.
+
+— Contre tout le monde?»
+
+J’hésitai. Elle répéta:
+
+«Contre tout le monde?
+
+— Oui.
+
+— Contre votre ami?
+
+— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon
+front en sueur.
+
+«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici
+quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!»
+
+Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob.
+Puis elle s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle
+courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!…
+
+Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille
+et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu.
+Rouletabille s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au
+courant de ma trahison.
+
+«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai
+point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à
+plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami…
+
+— Et vous, vous la plaignez trop!…»
+
+Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat.
+Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec:
+
+«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez!
+c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous adressiez
+plus la parole, à M. Darzac et à moi!…
+
+— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui
+tournai le dos.
+
+Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa
+colère.
+
+Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous
+appelèrent. L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après
+la déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la
+conclusion qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le
+château. M. Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et
+comme j’étais resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du
+Téméraire, assailli de mille sinistres pressentiments et attendant avec
+une angoisse croissante le retour de Mrs. Edith, cependant qu’à
+quelques pas de moi, dans sa loge où elle avait allumé deux bougies
+mortuaires, la mère Bernier continuait à psalmodier en gémissant auprès
+du cadavre de son mari la prière des trépassés, j’entendis tout à coup
+passer dans l’air du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong
+formidable, quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris
+que c’était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer!
+
+Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un
+effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme
+vers son seul refuge…
+
+… Puis je vis apparaître M. Darzac…
+
+… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir…
+
+
+
+
+XX
+Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
+
+
+Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais
+la démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût
+pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous
+eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la
+pourpre ou l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé
+l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je
+crois bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle.
+
+Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort
+inouï pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout,
+dans son regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait
+fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui
+aussi, avait la mine sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais
+ce qui, pardessus tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père
+Jacques, de Walter et de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient
+tous trois armés de fusils et vinrent se placer en silence devant la
+porte d’entrée de la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de
+Rouletabille, avec une passivité toute militaire, la consigne de ne
+laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la
+terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient
+particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille
+manoeuvre, et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne
+lui répondirent pas. Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au
+travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob, et,
+les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle s’écria d’une
+voix rauque:
+
+«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le tuer?…
+
+— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger…
+Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux,
+nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé
+nos armes, que nous n’en gardons aucune sur nous.»
+
+Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier
+continuait de gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux
+grattoir de l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos
+revolvers et nous fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs.
+Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l’arme que
+Rouletabille n’ignorait point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais,
+sur les instances du reporter qui lui fit entendre que ce désarmement
+général ne pouvait que la tranquilliser, elle finit par y consentir.
+
+Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi
+de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers
+l’appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout
+droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du corps de trop.
+Et, tirant la petite clef spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit
+cette porte.
+
+Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M.
+et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche
+à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux
+Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet
+plein de peinture rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au
+milieu du bureau, se tenait, fort convenablement, reposant sur sa
+mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne de l’humanité.
+
+Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant
+que nous le considérions avec stupeur:
+
+«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.»
+
+Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes
+place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême
+défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets
+familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille
+banalité apparente, les raisons foudroyantes du plus redoutable des
+drames. Et puis, le crâne semblait rire comme le vieux Bob.
+
+«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette
+table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui
+de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps.
+
+— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du vieux
+Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée
+plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour
+supplier ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…»
+
+La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore
+que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et
+des coups furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous
+suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait:
+
+«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!»
+
+Rouletabille ouvrit la porte:
+
+«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…»
+
+Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré:
+
+«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… Ah! j’ai
+bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu les portes de fer
+fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des morts. Oui, j’ai
+cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!»
+
+Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la
+porte aux verrous.
+
+«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous
+donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille.
+
+Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à
+dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda:
+
+«Qui l’a tué?»
+
+Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la
+main, mais en regardant la Dame en noir.
+
+«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac.
+
+— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, qu’il
+a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi j’ai pu
+douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous répète
+que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!»
+
+Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me
+rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui
+avait prise des mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir
+du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir
+entre cette épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit
+point que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite
+épingle avait disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait
+de la retrouver entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une
+liasse de bank-notes dont l’oncle avait payé, cette nuit-là, la
+complicité et le silence de Tullio qui l’avait conduit dans sa barque
+devant la grotte de Roméo et Juliette et qui s’en était éloigné à
+l’aurore, fort inquiet de n’avoir pas vu revenir son passager.
+
+Et Arthur Rance conclut, triomphant:
+
+«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à
+tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de
+pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!»
+
+Sur quoi, Mrs. Edith:
+
+«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez donc
+que Tullio s’y trouvait?
+
+— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, là-bas…
+
+— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement Rouletabille…
+
+Et il ajouta, sur un ton glacial:
+
+«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De
+cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du
+château d’Hercule… pour lesquels ma démonstration corporelle de la
+possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je vous
+demande toute votre attention!»
+
+Mais Arthur Rance l’arrêta encore:
+
+«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous
+les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité
+du corps de trop peut avoir quelque intérêt?
+
+— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous
+pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit,
+se leva, toute tremblante:
+
+«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?…
+
+— J’en suis sûr!» dit Rouletabille…
+
+Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous
+regarder.
+
+Le reporter reprit de son ton glacé:
+
+«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre,
+madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas,
+messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le
+jour du déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si
+j’en excepte Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là,
+n’a pas senti la présence de Larsan?
+
+— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au professeur
+Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment que
+nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le
+professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite
+réunion…
+
+— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir.
+
+— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de
+Mrs. Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous
+les hôtes du château d’Hercule…
+
+— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, prononça
+avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai point
+besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château
+d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». Larsan,
+lui, ne nous a pas quittés!»
+
+Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan
+pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant
+que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille:
+
+«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait
+encore un personnage que je ne vois pas ici…»
+
+Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil:
+
+«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle
+besogne le prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien
+que ce ne sont point les malheurs de la fille du professeur Stangerson
+qui l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire…
+
+— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est point du
+raisonnement:
+
+— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.»
+
+Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à Mrs.
+Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le
+plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a
+longtemps gardé rancune.
+
+«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi,
+du déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos
+raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette
+petite épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint
+Tullio, qui se trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie
+faisant communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux
+Bob, cette petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a
+pu, comme il le dit, prendre le chemin du puits, puisque nous avons
+retrouvé le puits extérieurement fermé!
+
+— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna
+étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, j’ai
+trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de
+Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé
+à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de
+courir au puits et de constater qu’il était ouvert…
+
+— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous refermé? Qui
+vouliez-vous donc tromper?
+
+— Vous! monsieur!»
+
+Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en
+monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés
+de mon côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité
+avec laquelle Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M.
+Darzac, j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me
+soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de
+l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan!
+
+Moi! Larsan!
+
+Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas
+les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de
+tout mon être et mon indignation furibonde. La colère galopait dans mes
+veines en feu.
+
+«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si
+le prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté,
+il ne reste plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si
+Larsan est parmi nous, montre-le donc, Rouletabille!»
+
+Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me
+perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation:
+
+«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour
+d’assises!…
+
+— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour être aussi
+lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir.
+
+— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?…
+
+— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!»
+
+Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant?
+Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes
+yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait
+avec effroi!
+
+«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne
+soupçonnes pas!…»
+
+À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour
+Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par
+le reporter aux trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait
+de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut
+s’élancer, mais Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa
+d’une phrase.
+
+«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et
+ce coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!»
+
+Et, tourné vers moi:
+
+«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais
+rien ni personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de
+la raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin et
+sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est
+ici, parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer:
+rasseyez-vous donc tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux,
+car je vais commencer sur ce papier la démonstration corporelle de la
+possibilité du corps de trop!»
+
+* * *
+
+Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous
+de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un
+compas.
+
+«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le
+corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.»
+
+Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du
+rayon du cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire,
+ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un
+morceau de papier blanc immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de
+cuivre sur la planche à dessin.
+
+Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara
+du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait
+là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne
+comprenait rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en
+effet c’était lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis.
+
+Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet,
+mais, de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le
+papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il
+avait «lavé» le plan de la presqu’île d’Hercule.
+
+«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et
+cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez
+qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien à ma
+démonstration.»
+
+Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de
+«laver» tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement
+tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné,
+lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction,
+il ne pensait qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!…
+
+Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit:
+
+«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui
+recouvre mon cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui
+colore le cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même
+teinte.
+
+— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela
+signifie?
+
+— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que
+cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur!
+
+— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état en
+rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la
+Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant
+rouler son crâne!
+
+— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille.
+
+Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le
+renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il
+lui demanda encore:
+
+«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire
+n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.
+
+— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens
+dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du
+Téméraire…
+
+— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le
+reporter.
+
+Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il
+pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste
+croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons
+autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de toilette. Là, il
+craqua une allumette et alluma sur une petite table une lampe à esprit
+de vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole préalablement remplie
+d’eau. Le crâne n’avait pas quitté le creux de son bras.
+
+Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux.
+Jamais l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi
+incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous
+donnait d’explications et plus il agissait, moins nous le comprenions.
+Et nous avions peur, parce que nous sentions que quelqu’un autour de
+nous, quelqu’un de nous avait peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui
+donc était celui-là? Peut-être le plus calme!
+
+Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole.
+
+Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement?
+Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi
+la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même,
+commençons-nous un cri… un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où
+l’avons-nous donc vu?
+
+Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille?
+Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au
+fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin
+du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette
+mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce,
+un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui,
+maintenant, se découpe sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante!
+Comme Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il
+ressemble à son père! c’est Larsan!
+
+Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre
+funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à
+nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs.
+Edith, qui n’a jamais vu Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me
+demande: «Que s’est-il passé?»
+
+Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa
+casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.
+
+C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater.
+Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation
+devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant
+lesquelles il nous avait ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix
+minutes fort impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit
+le crâne de la main droite et, avec le geste familier aux joueurs de
+boules, il le fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il
+nous montre le crâne et nous invite à constater qu’il ne porte la trace
+d’aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre.
+
+«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart
+d’heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la
+Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac,
+après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière
+lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que
+lorsque nous sommes venus l’y chercher passé six heures. Quant au vieux
+Bob, nous l’avons vu entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son
+crâne vierge de peinture!
+
+«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher
+est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure après
+que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux Bob que
+celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en entrant
+dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et je vous défie
+d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui est entré dans la
+Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas le
+même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde avant l’arrivée
+du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la
+Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis…
+En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. Darzac ici présent devant
+nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU’IL Y A DEUX
+MANIFESTATIONS DARZAC!»
+
+Et Rouletabille regarda M. Darzac.
+
+Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse
+démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une
+épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que
+disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore là nous
+retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique
+intelligence.
+
+M. Darzac s’écria:
+
+«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec un
+déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et
+qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai pas
+vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en
+quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le
+père Bernier lui a-t-il ouvert!…
+
+— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir
+entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame!
+c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous!
+
+— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte,
+je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi.
+
+— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père
+Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas
+eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a
+vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment
+qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train
+d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le
+seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch…
+
+— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était
+entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point
+étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne
+l’avait pas vu ressortir?
+
+— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez,
+Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où
+vous passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait
+— ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son
+plancher… et vous imaginez la vérité.
+
+— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!…
+
+— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!…
+
+— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les verrous
+comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que j’avais ce
+bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…»
+
+Rouletabille s’avança vers M. Darzac.
+
+«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les
+yeux.
+
+— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!»
+
+Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.
+
+Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les
+deux mains aux épaules:
+
+«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de
+bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris
+comment s’était introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que
+vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à
+laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi,
+croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvai en
+droit de soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à cinq
+heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement Darzac!
+J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai
+Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac,
+comme je vous ai soupçonné!…
+
+— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai point dit l’heure
+exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour Carrée, c’est que cette
+heure restait vague dans mon esprit et que je n’y attachais aucune
+importance!
+
+— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans
+s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la Dame
+en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle
+sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que
+vous lui auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon
+imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et
+avec l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne
+plus nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur
+Darzac, que j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis
+dans le sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et
+l’inouï soupçon!…
+
+— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous
+soupçonnés ici!…»
+
+Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches
+et dit, s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant
+l’horreur de l’imagination de Rouletabille:
+
+«Encore un peu de courage, madame!»
+
+Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa
+voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème:
+
+«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac…
+Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait
+Larsan… Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout
+de ma raison, était d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle,
+ces deux manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé
+par vous… Monsieur Darzac.»
+
+M. Darzac répondit à Rouletabille:
+
+«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire
+tout de suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!…
+
+— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les
+entourant tous deux.
+
+Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps
+comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré
+et nous exaspérait.
+
+«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» s’écriait Arthur
+Rance…
+
+Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris
+d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à la
+porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que
+notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment,
+ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation
+intolérable. Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait
+davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres,
+et peut-être à nous-mêmes, que nous n’étions pas Larsan!
+
+Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait
+changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son
+être semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard
+avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous
+particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui
+s’obstinait à le vouloir protéger; il s’adossa à la porte, il croisa
+les bras, et dit:
+
+«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger.
+Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac
+sortantes, dont l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y
+perdre! Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!…
+Que M. Darzac, ici, présent, me permette de lui dire: j’avais cent
+excuses pour le soupçonner!…»
+
+Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui
+aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir
+l’Australie!»
+
+M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant,
+avec une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?…
+
+— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme
+suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les
+conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si
+c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant
+l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai
+acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps
+d’être Larsan.»
+
+Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se
+soulever et de protester d’un grand geste épeuré.
+
+Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la
+souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix:
+
+«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…»
+
+Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
+
+Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne
+pouvais excuser, continuait:
+
+«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre
+retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression
+de la terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur,
+de sa perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il
+faut que je m’explique ici, il le faut pour que tout le monde
+s’explique ici!… Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!…
+Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson.
+La précipitation même qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter
+la cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait de chasser
+définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me
+souviens, disaient alors, combien clairement: «Est-il possible que je
+continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés,
+qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!»
+
+«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu tout à
+fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle,
+contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer
+sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui
+dît…»
+
+Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et
+lui dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que
+Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche:
+«Est-ce que vous redevenez folle?»
+
+Et, se reculant un peu:
+
+«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur
+Darzac!… Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la
+suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son
+hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par
+instants, des plus délicates attentions!… Enfin, permettez-moi de vous
+dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser
+que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours au fond
+d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la
+pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est point
+cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle
+s’en apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés
+par autre chose!…
+
+— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. Darzac…
+ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si j’avais été
+Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, j’avais tout
+intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et je ne me
+serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est revenu
+au monde, que j’ai perdu Mathilde?…
+
+— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était
+devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si
+j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le
+contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci:
+c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de
+croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan
+existe en dehors de vous!»
+
+En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva
+haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face
+de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous
+étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du
+commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que
+l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de
+l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi
+formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait…
+
+«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors
+de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité
+immédiate. Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que
+vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré
+vous, chez vous, aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous
+voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore,
+toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre femme que ce Larsan
+ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur
+Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes soupçons
+ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins que nous
+nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il
+semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… Voyez
+donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée
+l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez
+mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme
+réalisée l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant
+Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande
+ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à
+l’état de Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection
+est indéniable. Il existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre
+volonté d’être Larsan!…»
+
+M. Darzac n’interrompait plus.
+
+«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à
+cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si
+cette résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon
+d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute l’affaire est
+éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident de Bourg… je continue à
+raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, dans le buffet…
+Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a annoncé, vous
+attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous
+éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de
+toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre
+déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et,
+passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi,
+définitivement à moi, je mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de
+même, il vous fatigue… et si bien vous fatigue-t-il, ma foi, que,
+arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques minutes de
+repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de cette barbe menteuse
+et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la porte du
+compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le temps de
+voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de
+s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le
+danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne
+voit pas Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à
+contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre
+femme qui accourt vous y chercher!… Elle vous trouve debout… Vous
+n’avez pas même eu le temps de vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas!
+non… Votre malheur ne fait que commencer… Car l’atroce pensée que vous
+êtes peut-être ensemble Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai
+de la gare, en passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous
+lâche la main et se jette comme une folle dans le bureau du chef de
+gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser l’abominable pensée
+tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment la
+porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir Larsan!
+Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle
+oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à
+m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre
+conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre
+son père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu,
+vous avez l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme
+continue à avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne
+son revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui pourrait
+se résumer dans cette phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et,
+si c’est Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!»
+Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que,
+pour la rapprocher, vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher
+Monsieur Darzac! Tout cela s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il
+n’y avait point jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant
+votre voyage de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de
+nous, qui ne pouvait le plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez
+pris le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez
+descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là, après un
+court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous apparaissiez
+à l’état de Larsan à vos mêmes amis venus en promenade à Menton. Le
+train suivant vous remportait vers Cannes, où nous nous rencontrâmes.
+Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le désagrément d’entendre, de
+la bouche même d’Arthur Rance qui était, lui aussi, venu au-devant de
+nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu cette fois Larsan et que
+votre exhibition du matin n’avait servi de rien, vous vous obligeâtes,
+le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la Tour
+Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et voyez, mon
+cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus
+compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables
+si, par hasard, mes soupçons devaient être confirmés!»
+
+À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je
+ne pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement
+Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir
+la victime de quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres,
+autour de moi, frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car
+les arguments de Rouletabille devenaient si terriblement possibles que
+chacun se demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité
+de la culpabilité, il allait pouvoir conclure à l’innocence. Quant à
+Robert Darzac, après avoir monté la plus sombre agitation, il s’était à
+peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla qu’il ouvrait
+ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé, mais très
+intéressé, qu’ont les accusés au banc d’assises quand ils entendent M.
+le procureur général prononcer un de ces admirables réquisitoires qui
+les convainquent eux-mêmes d’un crime que, quelquefois, ils n’ont pas
+commis! La voix avec laquelle il parvint à prononcer les mots suivants
+n’était plus une voix de colère, mais de curieux effroi, la voix d’un
+homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien
+pu échapper!»
+
+«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé
+à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous
+venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?…
+
+— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve
+simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle
+était Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été
+fournie heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez
+fermé le cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de
+trop!» le jour où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous
+aviez tiré les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre
+chambre, vous nous avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez
+entré dans cette chambre vers six heures et non point, comme le père
+Bernier le disait et comme nous avions pu le constater nous-mêmes, à
+cinq heures! Vous étiez alors le seul avec moi à savoir que le Darzac
+de cinq heures, dont nous vous parlions comme de vous-même n’était
+point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne prétendez pas que vous
+n’attachiez aucune importance à cette heure de cinq heures, puisqu’elle
+vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle vous apprenait qu’un autre
+Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là, le
+vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous taisez! Votre
+silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac aurait-il eu
+à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était venu avant
+vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à nous
+cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS
+DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes
+soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! ET
+L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC!
+
+— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne
+pouvais croire être Larsan.
+
+Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien
+perdu de son calme, étendit le bras et dit:
+
+«Il y est encore!…»
+
+Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la
+porte du placard avait été poussée par une main invisible, comme il
+arriva le terrible soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»…
+
+Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise,
+d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en noir
+poussa un cri déchirant:
+
+«Robert!… Robert!… Robert!»
+
+Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si
+semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper…
+Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa raison, après
+l’argumentation triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les
+bras tendus, elle allait vers la seconde manifestation Darzac qui
+descendait du fatal placard… Le visage de Mathilde rayonnait d’une vie
+nouvelle; ses yeux, ses tristes yeux dont j’avais vu si souvent le
+regard égaré autour de l’autre, fixaient celui-ci avec une joie
+magnifique, mais tranquille et sûre. C’était lui! C’était celui qu’elle
+croyait perdu, et qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre,
+et qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce dont elle
+avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie!
+
+Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire
+coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait
+soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il
+tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré
+de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie
+audacieuse que, depuis quelques minutes, il nous donnait. N’ayant plus
+aucun doute sur l’issue de la discussion qu’il soutenait avec
+Rouletabille, il avait eu cette incroyable puissance sur lui-même de
+n’en laisser rien paraître, et aussi cette habileté dernière de
+prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille de dérouler à
+loisir une argumentation au bout de laquelle il savait qu’il trouverait
+sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens
+de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si bien que, dans le moment
+que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne pûmes l’empêcher de se
+jeter d’un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à Mme Darzac
+et d’en refermer violemment la porte avec une rapidité foudroyante!
+Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu lorsqu’il était trop tard pour
+déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la scène précédente, n’avait
+songé qu’à garder la porte du corridor et il n’avait point pris garde
+que chaque mouvement que faisait le faux Darzac, au fur et à mesure
+qu’il était convaincu d’imposture, le rapprochait de la chambre de Mme
+Darzac. Le reporter n’attachait aucune importance à ces mouvements-là,
+sachant que cette chambre n’offrait à la fuite de Larsan aucune issue.
+Et cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui fermait son
+dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions
+importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus forcenés.
+Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie
+de ses inexplicables évasions!
+
+«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…»
+
+Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux,
+me broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait
+attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette
+tempête, semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait
+autour d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient
+comme s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. Or,
+ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille.
+
+Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les
+trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des
+haches qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais
+verrous. Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de
+bélier. Nous nous y mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder.
+Notre anxiété était au comble. En vain nous répétions-nous que nous
+allions entrer dans une chambre où il n’y avait que des murs et des
+barreaux… nous nous attendions à tout, ou plutôt à rien, car c’était
+surtout la pensée de la disparition, de l’envolement, de la
+dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait
+plus fous.
+
+Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux
+domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de
+ne s’en servir que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant.
+Puis, il donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin
+tombée, il entra le premier dans la pièce.
+
+Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes
+tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord,
+Larsan était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il
+avait arraché sa fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac;
+il avait repris sa face rase et pâle du Frédéric Larsan du château du
+Glandier. Et on ne voyait que lui dans la chambre. Il était
+tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de la pièce, et nous
+regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras s’allongeaient
+aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. On eût dit qu’il
+nous donnait audience et qu’il attendait que nous lui exposions nos
+revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa lèvre
+ironique.
+
+Rouletabille s’avança encore:
+
+«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…»
+
+Mais Larsan ne répondit pas.
+
+Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous
+aperçûmes que Larsan était mort.
+
+Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était
+ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant.
+
+Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était
+fini.
+
+Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et
+d’oublier le mort.
+
+«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne
+s’apercevra de sa disparition!»
+
+Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance:
+
+«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!»
+
+Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes
+seul en face du cadavre de son père.
+
+* * *
+
+Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans
+le salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et,
+dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur
+lui son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri
+dans le moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances
+qui restait encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre
+qu’il ne courait aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que
+Mrs. Edith. Quand les deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance
+et moi lui donnâmes des soins qui nous renseignèrent tout d’abord sur
+son curieux état de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de
+nous avait pu croire mort et que l’on avait enfermé, râlant, dans un
+sac, avait-il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous
+eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui
+cachait la blessure qu’il portait à la poitrine, nous connûmes au moins
+que cette blessure, par un hasard qui n’est point si rare qu’on le
+pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque immédiat, ne
+présentait aucune gravité. La balle qui avait frappé Darzac, au milieu
+de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir contre Larsan, s’était
+aplatie sur le sternum, causant une forte hémorragie externe et
+secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne suspendant en rien
+aucune des fonctions vitales.
+
+On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants
+quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers
+moments. Et moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer —
+l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de se
+battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain
+d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que
+celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et
+logea dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner
+l’amputation et qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien
+qui était retombé dans son coma, il en sortit le lendemain pour aller
+faire un tour sur le boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été
+frappé au sternum.[4]
+
+Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur
+nous la porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais
+la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette
+précaution, quand nous entendîmes des pas dans le corridor et un bruit
+singulier comme celui d’un corps que l’on traînerait sur un plancher…
+Et je pensai à Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille!
+
+Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre.
+Je ne m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre
+cortège.
+
+Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute
+chose. Je distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle
+sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt,
+évidemment, à barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de
+pénétrer dans la Cour du Téméraire…
+
+… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques…
+deux ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais
+bien et qui, une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac
+semblait lourd. Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors
+je pus voir encore que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois
+qui le fermait d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille
+sauta sur la margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans
+hésitation… il semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et
+sa tête disparut. Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et
+il se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais
+plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant soigneusement
+le plateau et assujettissant les ferrures, et celles-ci firent un bruit
+que je me rappelai soudain, le bruit qui m’avait tant intrigué le soir
+où, avant la découverte de l’Australie, je m’étais rué sur une ombre
+qui avait soudain disparu et où je m’étais heurté le nez contre la
+porte close du Château Neuf…
+
+* * *
+
+Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir…
+Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la
+parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité
+tout entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la
+vérité…
+
+J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château Neuf, je
+me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé profondément dans
+les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres jalouses.
+Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai même point
+perçu le bruit des rames sur les eaux…
+
+Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se
+passait très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en
+face de l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait
+la nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil…
+
+… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de
+petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi
+énorme, formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un
+mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis
+se dresser, debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le
+reconnaissais comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres
+gestes se découpaient avec une précision fantastique sur la bande
+rouge… Oh! ce ne fut pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en
+soulevant un fardeau qui se confondit avec lui… Et puis le fardeau
+glissa dans le noir et la petite ombre de l’homme réapparut toute
+seule, se pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et
+puis s’affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique
+jusqu’à ce qu’elle fût sortie complètement de la bande rouge… Et la
+bande rouge disparut à son tour…
+
+Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan.
+
+
+
+
+Épilogue
+
+
+Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler
+sous mes yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain
+de tant d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris,
+de me replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de
+me retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à
+deux pas de moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute,
+c’est-à-dire jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas
+troubler leurs douces, tendres ou désespérées confidences, leurs
+projets d’avenir, leurs derniers adieux… Malgré toutes les prières de
+Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de Paris et
+de son journal. Il a cet héroïsme suprême de s’effacer devant l’époux.
+La Dame en noir ne peut pas résister à Rouletabille; il a dicté ses
+conditions… Il veut que M. et Mme Darzac continuent leur voyage de
+noces comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire aux Rochers
+Rouges. Ce n’est pas le même Darzac qui l’a commencé, c’est un autre
+Darzac qui le finira, cet heureux voyage, mais pour tout le monde
+Darzac aura été le même sans solution de continuité. M. et Mme Darzac
+sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la loi religieuse, il est
+avec le pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils
+trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser leur situation
+s’il est prouvé qu’elle en a besoin et d’apaiser les scrupules de leur
+conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux, définitivement
+heureux: ils l’ont bien gagné!…
+
+Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie du
+sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où j’écris
+ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la
+prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux,
+dans la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des
+Rochers Rouges, comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui
+recouvraient les secrets du Glandier. La faute en est à cet abominable
+Brignolles qui est au courant de bien des choses et qui, du fond de
+l’Amérique où il s’est réfugié, veut nous faire «chanter». Il nous
+menace d’un affreux libelle, et comme maintenant le professeur
+Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa théorie, tout, chaque
+jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, nous avons pensé
+qu’il était préférable de «prendre les devants» et de raconter toute la
+vérité.
+
+Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et
+terrible affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain du
+drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la
+Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me
+le demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon
+front à la vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de
+Rouletabille m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait
+guère à moi depuis la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui
+ne s’étaient pas quittés…
+
+On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert
+Darzac était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le
+rejoindre… Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la
+gare. Mrs. Edith, contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune
+tristesse de mon départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le
+prince Galitch était venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait
+donné des nouvelles du vieux Bob, qui étaient excellentes, et ne
+s’était plus occupée de moi. J’en avais conçu une peine réelle. Et,
+ici, il est temps, je crois bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais
+je ne lui eusse laissé deviner les sentiments que je ressentais pour
+Mrs. Edith si, quelques années plus tard, après la mort d’Arthur Rance,
+qui fut suivie de véritables tragédies, dont j’aurai peut-être à parler
+un jour, je n’avais pas épousé la blonde et mélancolique et terrible
+Edith.
+
+Nous approchons de Marseille…
+
+Marseille!…
+
+Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se
+dirent rien.
+
+Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un
+geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une
+statue de deuil et de douleur.
+
+Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient.
+
+* * *
+
+Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous
+nous rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous
+courions au secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le
+drame… Rouletabille maintenant parle… parle… évidemment il essaye de
+s’étourdir, de ne plus penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un
+tout petit enfant pendant des heures…
+
+«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de
+reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours
+considéré ce bandit comme un honnête homme…
+
+Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu
+de lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire
+enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert
+Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent
+tout de suite. On sait combien il est simple, encore aujourd’hui, de
+faire enfermer un être, quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un
+cabanon. La volonté d’un parent et la signature d’un médecin suffisent
+encore en France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette
+sinistre et rapide besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan.
+Il fit un faux et Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand
+Brignolles vint à Paris, il faisait déjà partie de la combinaison.
+Larsan avait son plan: prendre la place de Darzac avant le mariage.
+L’accident des yeux avait été, comme je l’avais du reste pensé
+moi-même, des moins naturels. Brignolles avait mission de s’arranger de
+telle sorte que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible
+suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir
+cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de
+binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre!
+
+Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le
+dessein des deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo
+que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de
+le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait
+été aidé naturellement dans cette circonstance par cette police
+spéciale, qui n’a rien à faire avec la police officielle, et qui se met
+à la disposition des familles dans les cas les plus désagréables,
+lesquels demandent autant de discrétion que de rapidité dans
+l’exécution…
+
+Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison
+de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la
+frontière italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir
+le malheureux. Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu
+avec le directeur et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y
+a des directeurs de maison de fous qui ne demandent point trop
+d’explications, pourvu qu’ils soient en règle avec la loi… et qu’on les
+paye bien… et ce fut vite fait… et ce sont des choses qui arrivent tous
+les jours…
+
+«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille.
+
+— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit
+morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour
+où, sans m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre
+à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans
+le Midi. Ce bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les
+deux syllabes bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les
+circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous
+l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me
+l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait jeté fut
+presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du
+véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était lui,
+«le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…»
+
+Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les
+différentes phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au
+bout rester incompréhensible pour nous. Ç’avait été d’abord la
+révélation brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et
+puis cette autre révélation formidable qui lui était venue du mensonge
+de l’une des deux manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire
+que Rouletabille lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a
+emporté le sac, a rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le
+monde prend pour Darzac! Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là
+n’a point dit à Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte
+à cinq heures n’était point lui! Il cache déjà cette
+contre-manifestation Darzac et il ne peut avoir d’intérêt à la cacher
+que si cette manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu’il y a
+ou qu’il y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela
+est clair comme la lumière du jour! Rouletabille en est ébloui; il en
+chancelle… il s’en trouverait mal… il en claque des dents!… Mais
+peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier s’est-il trompé… peut-être
+a-t-il mal compris les paroles et les étonnements de M. Darzac…
+Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il verra bien!… Ah!
+qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à fermer le cercle!…
+Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il revient, comme il
+s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la figure de
+l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… je ne
+l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût été
+si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la figure de
+Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que c’était là une
+dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui entrait si bien
+dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il se serait
+débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder encore…
+Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les
+raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac,
+sur l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il
+ment!… Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient
+toujours derrière sa raison, voient maintenant!…
+
+Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être,
+va lui échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée
+à Larsan et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de
+réfléchir, de savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande
+vingt-quatre heures!… Il assure la sécurité de la Dame en noir en la
+faisant habiter l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer
+en secret qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui
+faisant entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux
+Bob. Et, comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste
+un espoir… Celui que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou
+vivant, il court à sa recherche… De Darzac, il possède un revolver,
+celui qu’il a trouvé dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a
+déjà remarqué le type chez un armurier de Menton… Il va chez cet
+armurier… il montre le revolver… il apprend que cette arme a été
+achetée la veille au matin par un homme dont on lui donne le
+signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande
+barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne
+s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend
+une autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait
+ce que n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le
+sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort
+d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il
+s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel de
+la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de
+redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon,
+redescendait de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel.
+Sospel! Est-ce que Brignolles n’était pas signalé comme descendu à
+Sospel? Brignolles!… Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce
+que Brignolles venait faire dans ces parages!… Sa présence devait être
+étroitement liée au drame. D’un autre côté, la disparition et la
+réapparition du véritable Darzac attestaient qu’il y avait eu
+séquestration… Mais où… Brignolles, qui avait partie liée avec Larsan,
+ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-être
+était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
+séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique,
+Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de
+Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le
+passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du
+client de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il
+paraissait très altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût
+pu le prendre pour un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut
+la sensation qu’il «brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez
+donc par ici une maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de
+l’auberge, la maison de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les
+deux fameuses syllabes bonnet prenaient toute leur signification…
+Désormais, il ne faisait plus de doute pour Rouletabille que le vrai
+Darzac avait été enfermé par le faux comme fou dans la maison de santé
+du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire à Sospel
+qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de rencontrer là
+Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le chemin du
+mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout savoir,
+à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, il
+saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour
+professeurs en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre
+ce qu’il était advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment
+qu’on avait retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de
+la petite voiture descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait…
+du moment que Larsan n’avait point jugé utile de se débarrasser
+auparavant de Darzac par la mort, en le précipitant, dans le sac, au
+fond du puits de Castillon, peut-être avait-il été de son intérêt de
+reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison de santé! Et
+Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, Darzac
+vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!…
+Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!…
+Cet otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient
+s’ensuivre entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort,
+Mathilde tuait Larsan de ses mains ou le livrait à la justice!
+
+Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de
+santé, il se heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta
+à la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il
+cria à Rouletabille de l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart
+d’heure après, Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point
+suffi, car Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce
+qui rendait la vie aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut
+point de peine à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait
+Larsan, mais qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille
+Darzac à sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous
+deux rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et
+écouta leurs discours avec une certaine stupeur qui se transforma
+bientôt en effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se
+traduisait par la mise en liberté immédiate de Robert Darzac. Darzac,
+par une chance miraculeuse que j’ai déjà expliquée, souffrait à peine
+d’une blessure qui aurait pu être mortelle. Rouletabille, dans une joie
+folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ à Menton. Je passe sur les
+effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui donnant rendez-vous à
+Paris pour le règlement des comptes. En route, Rouletabille apprenait
+de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, était tombé
+quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le
+passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de
+célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage
+pour comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui
+avait eu l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une
+malheureuse femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la
+plus folle entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces
+inconnues. Après avoir volé le pardessus du directeur pour cacher son
+uniforme d’aliéné et s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une
+centaine de francs, il était parvenu, au risque de se casser le cou, à
+escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui eût paru
+infranchissable. Et il était descendu à Menton; et il avait couru au
+fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu, Darzac! Il s’était vu
+lui-même!… Il s’était donné quelques heures pour ressembler si bien à
+lui-même que l’autre Darzac lui-même s’y serait trompé!… Son plan
+était simple. Pénétrer dans le fort d’Hercule comme chez lui, entrer
+dans l’appartement de Mathilde et se montrer à l’autre, pour le
+confondre, devant Mathilde!… Il avait interrogé des gens de la côte et
+appris où le ménage logeait: au fond de la Tour Carrée… Le ménage!…
+Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors n’était rien à côté de ce
+que ces deux mots: leur ménage… Le faisait souffrir!… Cette
+souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait revu, lors
+de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, la
+Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le
+regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais
+elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et
+en esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme
+de l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient
+perdus!
+
+Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un
+revolver à Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût
+pu le perdre, pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait
+l’acquisition d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait
+rappeler le costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq
+heures le moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie,
+tout en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où
+il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il
+s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et
+étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment,
+au fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé
+auprès de nous et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une
+forte envie de nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de
+même à se retenir, voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir!
+Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela seulement valait la
+peine de vivre, et, une heure plus tard, quand il avait eu à sa
+disposition la vie de Larsan qui, dans la même chambre, lui tournant le
+dos, faisait sa correspondance, il n’avait même pas été tenté par la
+vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait pas encore place dans
+son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein pour toujours de
+l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!…
+
+On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la
+façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le
+fort d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le
+placard. Et c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M.
+Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux
+Bob qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide
+d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui
+avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de
+l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette
+nuit-là, il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en
+terminer avec Larsan la nuit suivante. Le tout était de cacher, un
+jour, M. Darzac dans la presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait
+trouvé un petit coin abandonné et tranquille dans le Château Neuf.
+
+À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par un
+cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire.
+
+«C’était donc cela! m’écriai-je.
+
+— Mais oui, fit-il… c’était cela.
+
+— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! Ce
+soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et moi qui
+ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que
+l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle
+tenait!… Oh! je comprends tout, maintenant!
+
+— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette
+nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans
+la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je
+n’ai eu que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois
+pendant que M. Darzac se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous
+fûtes couché, après votre expérience de la barbe, il revint me voir et
+nous étions assez embarrassés. Si, par hasard, vous parliez de cette
+aventure, le lendemain matin, à l’autre M. Darzac, croyant avoir
+affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une catastrophe. Et,
+cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac qui
+voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la sachant,
+vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez
+une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous
+cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût
+pu nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc
+de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain
+ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, d’ici
+là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, dès la
+première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes!
+
+— Oh! je comprends!…
+
+— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que vous
+ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure
+charmante de Mrs. Edith…
+
+— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me
+mettre dans une sotte colère?… demandai-je.
+
+— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de
+nous adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous
+répète que je ne voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous
+parlassiez à M. Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre,
+Sainclair.
+
+— Je continue, mon ami…
+
+— Mes compliments…
+
+— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne
+comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier?
+
+— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… C’est cette maudite
+canne…
+
+— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir…
+
+— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est la
+canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait
+qu’exécuter…»
+
+Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai
+point à la fin de cette belle intelligence.
+
+«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses —
+pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je
+laissais tomber la canne à bec de corbin d’Arthur Rance devant M. et
+Mme Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous
+rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec de corbin de Larsan, et le
+geste que faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une
+façon de tenir sa canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là
+tenir une canne à bec de corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était
+sûr!… Mais je voulais voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de
+Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit jusqu’au lendemain, même après
+ma visite à la maison des fous!… même quand j’eus serré dans mes bras
+le vrai Darzac, j’ai encore voulu voir le faux avec les gestes de
+Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa canne comme le bandit…
+oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… redresser ses
+épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason des
+Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a
+tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a vue
+qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi
+qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux
+grattoir, qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir
+tombé sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter
+alors dans le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort
+d’avoir revu, dans le même moment, la canne de Larsan!… il est mort
+d’avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes
+les batailles, Sainclair, ont leurs victimes innocentes…»
+
+Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la
+rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je
+ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur
+le compte de son vieux Bob.
+
+Il sourit.
+
+«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce n’était
+pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé son
+repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de Bernier,
+dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits après y
+avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque
+que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je
+regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je
+portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je
+tombai dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un
+bain à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui.
+L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château
+d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris que la
+barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la mer
+était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde qu’il
+se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher,
+racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait,
+depuis plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les
+jours. Paolo savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San
+Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait
+fallu une barque pour quitter le château, et cette barque était
+justement celle du Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio
+à San Remo et y envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur
+Rance, persuadé que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux
+Bob. En effet, le vieux Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât
+cette nuit-là à la grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié
+pour le vieux professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur
+Rance; il pouvait, en effet, être arrivé quelque accident à son parent.
+Quant à moi, je ne demandais au contraire qu’une chose, c’est que cet
+exquis vieillard ne revînt pas avant que j’en eusse fini avec Larsan,
+désirant toujours faire croire au faux Darzac que le vieux Bob me
+préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand j’appris qu’on venait de le
+retrouver, je n’en fus qu’à moitié réjoui, mais j’avouerai que la
+nouvelle de sa blessure à la poitrine, à cause de la blessure à la
+poitrine de l’homme au sac, ne me causa aucune peine. Grâce à elle, je
+pouvais espérer, encore quelques heures, continuer mon jeu.
+
+— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite?
+
+— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de faire
+disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait
+tout le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour
+nous avons eu là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes
+n’était point faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir
+qu’ils eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu
+quand nous étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier
+gendarme venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de
+Garibaldi, le second que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes,
+soupaient et que la mer était libre!…
+
+— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux
+clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio
+au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque
+remporterait le lendemain?»
+
+Rouletabille baissa la tête:
+
+«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela,
+Sainclair… Je ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après
+tout, c’était mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de
+trop pour la maison des fous!… Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais
+condamné qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu
+qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…»
+
+Nous ne dîmes plus un mot de la nuit.
+
+À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il
+me refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin
+et se précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les
+feuilles étaient pleines des nouvelles de Russie. On venait de
+découvrir, à Pétersbourg, une vaste conspiration contre le tsar. Les
+faits relatés étaient si stupéfiants qu’on avait peine à y ajouter foi.
+
+Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en
+première colonne de la première page:
+
+Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie
+
+et, au-dessous:
+
+Le tsar le réclame!
+
+Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit:
+
+«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur
+veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le tsar…
+avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas la mienne!…
+En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de me reposer,
+moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer
+ensemble quelque part!…
+
+— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous
+remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie folle
+de travailler…
+
+— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…»
+
+Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida
+ses poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une
+enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer
+comment.
+
+«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta.
+
+Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai
+Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse
+hilarité.
+
+«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que
+c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir…
+
+— Pour où?…
+
+— Pour Saint-Pétersbourg!…»
+
+Et il me tendit la lettre où je lus:
+
+«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en
+Russie, à la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour
+de Tsarkoïé-Selo… Nous sommes obligés de vous avertir que vous
+n’arriverez pas à Pétersbourg vivant.
+
+«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.»
+
+Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le
+prince Galitch était à la gare,» fis-je simplement.
+
+Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit:
+
+«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!»
+
+Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir,
+quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de
+ne point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il
+riait encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…»
+
+Et ce fut son dernier salut.
+
+Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les
+premiers confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et
+André Hesse.
+
+«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils.
+
+— Ah! excellentes!» répondis-je.
+
+Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux à la
+buvette.
+
+FIN
+
+
+
+
+ [1] Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la
+ pointe de la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de
+ la presqu’île d’Hercule:
+
+ [2] Historique.
+
+ [3] Historique.
+
+ [4] Historique.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
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+ <title>Le parfum de la Dame en noir | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le parfum de la Dame en noir</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Gaston Leroux</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554]<br>
+[Most recently updated: June 17, 2023]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Revised by Richard Tonsing.</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div>
+
+
+
+
+<h1>Le parfum de la Dame en noir</h1>
+
+
+<div class="ph2 no-break">by Gaston Leroux</div>
+
+<div class="ph3">(1908)</div>
+
+<hr>
+
+<div class='chapter'><h2>Table des matières</h2></div>
+
+<table>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap01">I. Qui commence par où les romans finissent</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap02">II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap03">III. Le parfum</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap04">IV. En route</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap05">V. Panique</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap06">VI. Le fort d’Hercule</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap07">VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap08">VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap09">IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap10">X. La journée du 11</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap11">XI. L’attaque de la Tour Carrée</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap12">XII. Le corps impossible</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap13">XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap14">XIV. Le sac de pommes de terre</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap15">XV. Les soupirs de la nuit</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap16">XVI. Découverte de «L’Australie»</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap17">XVII. Terrible aventure du vieux Bob</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap18">XVIII. Midi, roi des épouvantes</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap19">XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap20">XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap21">Épilogue</a></td>
+</tr>
+
+</table>
+
+<div class="chapter">
+
+<p class="center">
+À Pierre WOLFF
+</p>
+
+<p class="letter">
+En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année qui a vu
+éclore Le Lys.
+</p>
+
+<p class="right">
+GASTON LEROUX
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap01"></a>I<br>
+Qui commence par où les romans finissent</h2></div>
+
+<p>
+Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu à Paris,
+à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus stricte intimité.
+Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées depuis les événements
+que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage, événements si sensationnels
+qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici qu’un aussi
+court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux Mystère de la
+Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à tous les esprits que la
+petite église eût été certainement envahie par une foule avide de contempler
+les héros d’un drame qui avait passionné le monde, si la cérémonie
+nuptiale n’avait été tenue tout à fait secrète, ce qui avait été assez
+facile dans cette paroisse éloignée du quartier des écoles. Seuls, quelques
+amis de M. Darzac et du professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on
+pouvait compter, avaient été invités. J’étais du nombre; j’arrivai
+de bonne heure à l’église, et mon premier soin, naturellement, fut
+d’y chercher Joseph Rouletabille. J’avais été un peu déçu en ne
+l’apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu’il
+dût venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître Henri-Robert et de
+maître André Hesse qui, dans la paix et le recueillement de la petite chapelle
+Saint-Charles, évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de
+Versailles, que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les
+écoutais distraitement en examinant les choses autour de moi.
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste!
+Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste des
+âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette malpropreté
+ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces quartiers Saint-Victor
+et des Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulièrement
+enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans. Le ciel, qui
+paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout ailleurs, y déverse une
+lumière avare qui a toutes les peines du monde à venir trouver les fidèles à
+travers la crasse séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs
+d’enfance et de jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la
+Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire adjacent de
+l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier ici,
+désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un cadre qui
+ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les rites
+consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le mariage de Robert
+Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une grande peine et,
+tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.
+</p>
+
+<p>
+À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient toujours, et le
+premier avouait au second qu’il n’avait été définitivement
+tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson, même après
+l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en apprenant la mort
+officiellement constatée de leur impitoyable ennemi: Frédéric Larsan. On se
+rappelle peut-être que c’est quelques mois après l’acquittement du
+professeur en Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne,
+paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre à New-York. Par temps
+de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été
+abordée par un trois-mâts dont l’avant était entré dans sa chambre des
+machines. Et, pendant que le navire abordeur s’en allait à la dérive, le
+paquebot avait coulé à pic, en dix minutes. C’est tout juste si une
+trentaine de passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le
+temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un
+bateau de pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants,
+l’océan rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan.
+Les documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans
+les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait
+vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que,
+grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en secret,
+aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux bandit dont
+le véritable nom, illustre dans les fastes judiciaires, était Ballmeyer, et qui
+l’avait jadis épousée sous le nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se
+dresser criminellement entre elle et celui qui, depuis de si longues années,
+silencieusement et héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le
+Mystère de la Chambre Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire,
+l’une des plus curieuses qu’on puisse relever dans les annales de
+la cour d’assises, et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans
+l’intervention quasi géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph
+Rouletabille, qui fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de
+la sûreté Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous
+pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre un
+terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point —
+avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de
+Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par les
+mystérieuses horreurs du Glandier.
+</p>
+
+<p>
+«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André Hesse,
+dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, — voyez-vous,
+dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout s’arrange! même les
+malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à regarder tout le temps
+ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous attendez quelqu’un?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!»
+</p>
+
+<p>
+Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait de rire;
+mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser comme maître
+Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir l’effroyable
+aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à cette époque et que je
+fais abstraction de tout ce que j’ai appris depuis — ce à quoi, du
+reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de ce récit, ne laissant
+apparaître la vérité qu’au fur et à mesure qu’elle nous fut
+distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le curieux émoi qui
+m’agitait alors à la pensée de Larsan.
+</p>
+
+<p>
+«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon
+attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante…
+</p>
+
+<p>
+— Je n’en sais rien!» répondis-je.
+</p>
+
+<p>
+Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait fait
+maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent quand il
+s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois de
+plus à l’état de Larsan.
+</p>
+
+<p>
+«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est
+plus rassuré que vous.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez
+distraitement.
+</p>
+
+<p>
+«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?»
+</p>
+
+<p>
+Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite,
+s’isola dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu
+comme un enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle,
+dans les mains, et pria.
+</p>
+
+<p>
+Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière
+m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes. Il
+ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se passait autour
+de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à son chagrin. Quel
+chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à une union désirée de
+tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n’était-il
+point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être de bonheur que pleurait
+le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit d’un
+pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car je voyais bien
+qu’il désirait rester seul.
+</p>
+
+<p>
+Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée dans
+l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière eux. Comme
+ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier avait passé bien
+douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde
+Stangerson n’en paraissait que plus belle encore! Certes, ce
+n’était plus cette magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique
+divinité, cette froide beauté païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les
+fêtes officielles de la Troisième République, auxquelles la situation en vue de
+son père la forçait d’assister, un discret murmure d’admiration
+extasiée; il semblait, au contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si
+tard une imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une
+crise momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque
+de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et la plus
+tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce jour-là, me
+semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur le pur ovale de son
+visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse heureuse, sur son front poli
+comme l’ivoire, où se lisait l’amour de tout ce qui était beau et
+de tout ce qui était bon.
+</p>
+
+<p>
+Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus
+et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais ce
+dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que
+prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle
+cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse
+d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière
+son pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour.
+</p>
+
+<p>
+«Elle a encore ses yeux de folle!»
+</p>
+
+<p>
+Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase abominable.
+C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, avait fait
+nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se nommait Brignolles
+et était vaguement cousin du marié. Nous ne connaissions point d’autre
+parent à M. Darzac, dont la famille était originaire du midi. Depuis longtemps,
+M. Darzac avait perdu son père et sa mère; il n’avait ni frère ni soeur
+et semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d’où il
+n’avait rapporté qu’un ardent désir de réussir, une faculté de
+travail exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel
+d’affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l’occasion
+de se satisfaire auprès du professeur Stangerson et de sa fille. Il avait aussi
+rapporté de la Provence, son pays natal, un doux accent qui avait fait
+d’abord sourire ses élèves de la Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé
+bientôt comme une musique agréable et discrète qui atténuait un peu
+l’aridité nécessaire des cours de leur jeune maître, déjà célèbre.
+</p>
+
+<p>
+Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an environ
+de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il venait tout droit
+d’Aix où il avait été préparateur de physique et où il avait dû commettre
+quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout à coup sur le pavé;
+mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent de M. Darzac,
+avait pris le train pour Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de
+Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le moyen de
+l’associer à ses travaux. À ce moment, la santé de Robert Darzac était
+loin d’être florissante. Elle subissait le contrecoup des formidables
+émotions qui l’avaient assaillie au Glandier et en cour d’assises;
+mais on eût pu croire que la guérison, désormais assurée, de Mathilde, et que
+la perspective de leur prochain hymen auraient la plus heureuse influence sur
+l’état moral et, par contrecoup, sur l’état physique du professeur.
+Or, nous remarquâmes tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce
+Brignolles, dont le concours devait lui être, disait-il, d’un précieux
+soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous
+constatâmes aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux
+accidents se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui
+semblaient cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de
+l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent
+pu dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, lequel en
+conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, qui aurait pu être
+extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion stupide d’une
+petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac était justement penché.
+La flamme faillit lui brûler la figure; heureusement, il n’en fut rien,
+mais elle lui flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des
+troubles de la vue, si bien qu’il ne pouvait plus supporter que
+difficilement la pleine lumière du soleil.
+</p>
+
+<p>
+Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel
+que je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les événements
+les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais présent, étant
+venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis moi-même notre ami chez un
+pharmacien et de là chez un docteur, et je priai assez sèchement Brignolles,
+qui manifestait le désir de nous accompagner, de rester à son poste. En chemin,
+M. Darzac me demanda pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre
+Brignolles; je lui répondis que j’en voulais à ce garçon d’une
+façon générale parce que ses manières ne me plaisaient point, et d’une
+façon particulière, ce jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait
+le rendre responsable de l’accident. M. Darzac voulut en connaître la
+raison; mais je ne sus que répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de
+rire cependant lorsque le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la
+vue et que c’était miracle qu’il en fût quitte à si bon compte.
+</p>
+
+<p>
+L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et
+les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si
+extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je ne lui
+pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au
+commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que
+nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer dans
+le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, huit jours
+après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il lui semblait
+qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays, enlevé un
+poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous disait-il. Quand
+je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de M. Darzac me donna
+beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire part de mes réflexions
+à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s’étonner avec moi de ce que M.
+Darzac était si mal quand il se trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand
+il en était éloigné… Cette impression était si forte chez moi, tout
+particulièrement, que je n’eusse point permis à Brignolles de
+s’absenter. Ma foi non! S’il avait quitté Paris, j’aurais été
+capable de le suivre! Mais il ne s’en alla point; au contraire. Les
+Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux. Sous prétexte de
+demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le temps fourré chez M.
+Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle Stangerson, mais j’avais fait
+à la fiancée de M. Darzac un tel portrait du préparateur de physique, que je
+réussis à l’en dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon
+for intérieur.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque entièrement
+rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il était dans la
+nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille et moi avions
+décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes satisfaits
+d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque aussitôt et que M.
+Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage, loin de Paris et… loin de
+Brignolles.
+</p>
+
+<p>
+À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu sur son
+compte?
+</p>
+
+<p>
+— Ma foi non!» avais-je répondu.
+</p>
+
+<p>
+Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces
+plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui
+permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une
+saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son accent
+toute sa belle couleur initiale.
+</p>
+
+<p>
+Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son bonheur
+— car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu d’occasions
+de le voir — que sur le seuil même de cette église où il nous apparut
+comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien compréhensible sa taille
+légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus grand et plus beau!
+</p>
+
+<p>
+«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana
+Brignolles.
+</p>
+
+<p>
+Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque
+dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute
+la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper sur
+l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve.
+</p>
+
+<p>
+Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond soupir.
+</p>
+
+<p>
+«Ça y est! fit-il. Je respire…
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître
+Henri-Robert.
+</p>
+
+<p>
+Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la
+dernière minute l’arrivée du mort…
+</p>
+
+<p>
+«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne puis me
+faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort pour de bon!…»
+</p>
+
+<p>
+.. .. .. .. ..
+</p>
+
+<p>
+Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus
+— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les
+autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est encore
+plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à
+cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph
+Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il
+n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde
+l’avait déjà réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de
+l’aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans
+lui; je ne l’avais pas trouvé.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable. Êtes-vous
+bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin, à rêver.
+</p>
+
+<p>
+— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je.
+</p>
+
+<p>
+Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut faire
+lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux que moi,
+car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec sa timbale
+qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que Rouletabille était
+sorti de l’église quelques minutes auparavant et s’était éloigné
+dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut
+peinée au-delà de toute expression. Elle m’appela et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans deux
+heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et amenez-le moi, et
+dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète beaucoup…
+</p>
+
+<p>
+— Comptez sur moi», fis-je…
+</p>
+
+<p>
+Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins
+bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du Barreau
+où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se trouver à cette
+heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun de ses camarades ne put
+me dire où j’aurais quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse à
+penser combien tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac
+était navré; mais, comme il avait à s’occuper de l’installation des
+voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les
+Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que
+ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria
+d’annoncer cette mauvaise nouvelle à sa femme. Je fis la triste
+commission en ajoutant que Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du
+train. Aux premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer
+doucement, et elle secoua la tête:
+</p>
+
+<p>
+«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle monta dans son wagon…
+</p>
+
+<p>
+C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de
+la nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André
+Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le méritait:
+«Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore ses yeux de
+folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait d’attendre!» Je vois
+encore Brignolles disant cela, et je me rappelle le sentiment d’horreur
+que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne faisait point de doute pour
+moi depuis longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un
+jaloux, et qu’il ne pardonnait point à son parent le service que celui-ci
+lui avait rendu en le casant dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la
+mine jaune et les traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait
+amertume, et tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras,
+de longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, il
+fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il avait les
+extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si brusquement morigéné pour
+ses méchants propos par le jeune avocat, Brignolles en conçut une immédiate
+rancune et quitta la gare après avoir présenté ses civilités aux époux. Du
+moins je crus qu’il quitta la gare, car je ne le vis plus.
+</p>
+
+<p>
+Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous espérions
+encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous le quai,
+pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs en retard la
+figure sympathique de notre jeune ami. Comment se faisait-il qu’il
+n’apparût point, selon sa coutume et sa manière, bousculant tout et tous,
+ne se préoccupant point des protestations et des cris qui signalaient
+ordinairement son passage dans une foule où il se montrait toujours plus pressé
+que les autres? Que faisait-il?… Déjà on fermait les portières; on en entendait
+le claquement brutal… Et puis ce furent les brèves invitations des employés…
+«En voiture! Messieurs!… en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de
+sifflet aigu qui commandait le départ… puis la clameur enrouée de la
+locomotive, et le convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en
+étions si tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à
+regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de bon
+voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et,
+dans le moment que le train commençait à accélérer sa marche, sûre désormais
+qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son petit ami, elle me tendit
+une enveloppe, par la portière…
+</p>
+
+<p>
+«Pour lui!» fit-elle…
+</p>
+
+<p>
+Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi, et
+sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux néfastes
+réflexions de Brignolles.
+</p>
+
+<p>
+«Au revoir, mes amis!… ou adieu!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap02"></a>II<br>
+Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</h2></div>
+
+<p>
+En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière
+tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler
+précisément la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel
+j’avais été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec
+le professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être
+particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le
+monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait
+être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait été
+traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, surtout, depuis
+que Mathilde était sortie de la maison de santé où le désarroi de son esprit
+avait nécessité pendant plusieurs mois des soins assidus, depuis que la fille
+de l’illustre professeur avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire
+joué par cet enfant dans un drame où, sans lui, elle eût inévitablement sombré
+avec tous ceux qu’elle aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute
+sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu sténographié des débats où
+Rouletabille apparaissait comme un petit héros miraculeux, il n’était
+point d’attentions quasi maternelles dont elle n’eût entouré mon
+ami. Elle s’était intéressée à tout ce qui le touchait, elle avait excité
+ses confidences, elle avait voulu en savoir sur Rouletabille plus que je
+n’en savais et plus peut-être qu’il n’en savait lui-même.
+Elle avait montré une curiosité discrète mais continue relativement à une
+origine que nous ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continué
+de se taire avec une sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre
+amitié que lui témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait
+pas moins une extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une
+politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que
+j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses
+sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait
+la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en
+faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une personne
+qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il
+eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient donné
+l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il avait
+aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple, après
+s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande journée
+de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle saison — car
+ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie petite propriété
+sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après avoir montré, à la
+perspective d’un si heureux congé, une joie enfantine, il lui arrivait de
+se refuser, tout à coup, sans aucune raison apparente, à m’accompagner.
+Et je devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu’il avait
+conservée au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince.
+Je lui en voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne
+Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami,
+résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier
+Latin.
+</p>
+
+<p>
+Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un
+énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte, Rouletabille,
+qui travaillait à sa petite table, se leva en nous apercevant et devint si
+pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait défaillir.
+</p>
+
+<p>
+«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. Mais,
+plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la table
+où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y trouvaient
+éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula entièrement.
+</p>
+
+<p>
+Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute
+surprise.
+</p>
+
+<p>
+«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.
+</p>
+
+<p>
+— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça
+plus tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je
+n’arrive pas à trouver le dénouement.»
+</p>
+
+<p>
+Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit cent
+drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa solitude.
+Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes tous trois manger
+dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soirée!
+Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui vint nous rejoindre au
+dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point trop souffrant et
+l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son apparition dans
+la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir d’été était si
+beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
+</p>
+
+<p>
+Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de
+l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa
+d’avoir, au fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et
+Robert Darzac aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps
+que je le reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais,
+au moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne
+l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme
+je me reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé
+avec un peu trop d’impatience…
+</p>
+
+<p>
+Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en vain
+de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les innombrables
+fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux caprices de Rouletabille au
+cours de ces deux dernières années, mais rien, cependant, rien de tout cela ne
+pouvait me faire prévoir ce qui venait de se passer, et encore moins me
+l’expliquer. Où était Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel,
+boulevard Saint-Michel, me disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je
+pourrais, au moins, laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma
+stupéfaction, en entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique
+portant ma valise! Je le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et
+il me répondit qu’il n’en savait rien: qu’il fallait le
+demander à M. Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté,
+naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli,
+s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait fait
+apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de tout le linge
+nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en voyage pour quatre ou
+cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche de transporter ce petit
+bagage, une heure plus tard, à son hôtel du boul’Mich’. Je ne fis
+qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le trouvai en train
+d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du
+linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne fut point
+terminée, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car, dans les petites choses de
+la vie courante, il était volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de
+ses ressources, tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout
+ce qui touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin
+m’annoncer que «nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que,
+puisque j’étais libre et que son journal l’Époque lui accordait un
+congé de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous
+reposer «au bord de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais
+furieux de la façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais
+stupide cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche
+par un de ces temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou
+trois semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut
+point outre mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son
+sac de l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt
+monter dans un fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une
+demi-heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de
+première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par Amiens.
+Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour
+moi?»
+</p>
+
+<p>
+Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine de ne
+l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait.
+Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis:
+</p>
+
+<p>
+«Parce que vous ne le méritez pas.»
+</p>
+
+<p>
+Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il
+n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que tout.
+Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en respira le doux
+parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il fronça les sourcils,
+dissimulant, sous cette mine rébarbative, une émotion souveraine. Mais il ne
+put finalement me la cacher qu’en s’appuyant le front à la vitre et
+en s’absorbant dans une étude approfondie du paysage.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?
+</p>
+
+<p>
+— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un
+interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous glaçait et
+balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier enfermé dans
+sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas sur le pont du
+canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant
+dans leur cage de verre, reflétaient leur éclat falot dans de larges flaques de
+pluie où nous pataugions à l’envi, cependant que nous courbions le front
+sous la rafale. On entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur
+les dalles sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée.
+Si nous ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port,
+c’est que nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait
+de l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière
+Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette obscurité
+humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous arrivâmes tout
+de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à la porte de
+l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison, sur la
+plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du feu, car nous avions
+grand-faim et grand froid.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes venus
+chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous guettent et de la
+pleurésie qui nous menace?»
+</p>
+
+<p>
+Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se
+réchauffer.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum de la
+Dame en noir!»
+</p>
+
+<p>
+Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de la
+nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la grève sa vaste
+plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites rues de la
+ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer dans la chambre à
+côté, qui était celle de mon ami: je me levai et poussai sa porte. Malgré le
+froid, malgré le vent, il avait ouvert sa fenêtre, et je le vis distinctement
+qui envoyait des baisers à l’ombre. Il embrassait la nuit!
+</p>
+
+<p>
+Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain matin, je
+fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure marquait une angoisse
+extrême et il me tendait un télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait
+été, sur l’ordre qu’il en avait donné, réexpédié de Paris. Voici la
+dépêche: «Venez immédiatement sans perdre une minute. Avons renoncé à notre
+voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson à Menton, chez les Rance,
+aux Rochers Rouges. Que cette dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut
+effrayer personne. Vous prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous
+voudrez, mais venez! Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je
+vous attends. Votre désespéré, DARZAC.»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap03"></a>III<br>
+Le parfum</h2></div>
+
+<p>
+«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!…
+</p>
+
+<p>
+— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec
+une émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré
+l’horreur qui se dégageait de la situation, en admettant que nous
+dussions prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu
+faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La Dordogne.
+Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse
+extrême. Êtes-vous malade?…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une
+voix presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il
+n’avait cru réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du
+mariage terminée. Il ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que
+Larsan eût laissé s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde
+Stangerson à M. Darzac, s’il avait été encore vivant. Larsan
+n’avait qu’à se montrer pour empêcher le mariage; et, si dangereuse
+qu’eût été, pour lui, cette manifestation, il n’eût point hésité à
+se livrer, connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur
+Stangerson, et sachant bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier
+son sort à un autre homme, du vivant de son premier mari, se trouvât-elle même
+délivrée de celui-ci par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès
+d’elle la nullité de ce premier mariage au regard des lois françaises, il
+n’en restait pas moins qu’un prêtre avait fait d’elle la
+femme d’un misérable, pour toujours!
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait:
+</p>
+
+<p>
+«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère
+n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!»
+</p>
+
+<p>
+Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je voulus le
+calmer, mais il ne m’entendait pas:
+</p>
+
+<p>
+— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures
+après le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme
+pour vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne
+signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu.
+</p>
+
+<p>
+— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!…
+</p>
+
+<p>
+— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut
+espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il
+s’est trompé!… Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop
+affreux!… trop affreux… Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop
+terrible!…»
+</p>
+
+<p>
+Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier,
+Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans
+la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en répétant:
+«Trop terrible!… trop terrible!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre
+dans un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et
+pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai que
+ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir besoin de
+tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de semblables
+épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe.
+</p>
+
+<p>
+«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!…
+</p>
+
+<p>
+— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il?
+</p>
+
+<p>
+— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi
+n’est-il pas mort?
+</p>
+
+<p>
+— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est
+pas.
+</p>
+
+<p>
+— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous…
+Taisez-vous, Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant,
+moi, j’aimerais autant être mort!
+</p>
+
+<p>
+— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il
+faut que vous soyez vivant, pour la défendre, elle!
+</p>
+
+<p>
+— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!…
+C’est très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot
+qui puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à
+moi!… Je ne pensais qu’à moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le voir
+ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien vouloir me
+dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa mort à lui,
+pourquoi il ricanait ainsi…
+</p>
+
+<p>
+«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle!
+Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!…
+Je t’ouvre mon coeur…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au
+fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que moi, et
+vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous êtes bon, et que
+je sais que vous m’aimez!»
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à
+demander l’indicateur des chemins de fer.
+</p>
+
+<p>
+«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct entre
+la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris
+qu’à sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos
+malles et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour Marseille
+et Menton.»
+</p>
+
+<p>
+Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il
+m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures
+présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un
+état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais
+pas quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du
+palais me laissaient toute liberté.
+</p>
+
+<p>
+«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine
+pour aller en voiture du Tréport à Eu…
+</p>
+
+<p>
+— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher,
+hélas!…»
+</p>
+
+<p>
+Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il
+point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le
+vent était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il
+resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer.
+</p>
+
+<p>
+«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière
+fois.»
+</p>
+
+<p>
+Il regarda le banc de pierre.
+</p>
+
+<p>
+«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais
+un tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là,
+sur ce banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais
+revue… C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la
+distribution des prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution,
+mais je savais qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles
+et si clair que j’ai espéré un instant distinguer son visage. Cependant,
+elle s’est couverte de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est
+partie. Je ne l’ai plus jamais revue.
+</p>
+
+<p>
+— Et vous, mon ami?
+</p>
+
+<p>
+— Moi?
+</p>
+
+<p>
+— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?…
+</p>
+
+<p>
+— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je
+suis rentré…
+</p>
+
+<p>
+— Où?
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, mais… au collège…
+</p>
+
+<p>
+— Il y a donc un collège au Tréport?
+</p>
+
+<p>
+— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…»
+</p>
+
+<p>
+Il me fit signe de le suivre.
+</p>
+
+<p>
+«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a eu trop
+de tempêtes!…»
+</p>
+
+<p>
+Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des marronniers,
+notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la grande place froide et
+déserte, pendant que le cocher annonçait son arrivée en faisant claquer son
+fouet à tour de bras, remplissant la petite ville morte de la musique
+déchirante de sa lanière de cuir.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle du
+collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la voiture,
+s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu dans un
+cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église gothique
+qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un coup
+d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques
+roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble pleurer
+ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la mairie
+qui avançait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les maisons
+silencieuses, le café de Paris — le café de messieurs les officiers
+— la boutique du coiffeur, celle du libraire. N’était-ce point là
+qu’il avait acheté ses premiers livres neufs, payés par la Dame en noir?…
+</p>
+
+<p>
+«Rien n’est changé!…»
+</p>
+
+<p>
+Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son museau
+paresseux sur ses pattes gelées.
+</p>
+
+<p>
+«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!…
+</p>
+
+<p>
+C’est Cham! C’est mon bon Cham!»
+</p>
+
+<p>
+Et il l’appela:
+</p>
+
+<p>
+«Cham! Cham!…»
+</p>
+
+<p>
+Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui
+l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna
+s’allonger sur son seuil, indifférent.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…»
+</p>
+
+<p>
+Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de
+cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa fièvre.
+Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style jésuite qui
+dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de pierre, sortes de
+«consoles renversées», qui sont le propre d’une architecture qui
+n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième siècle. Ayant poussé
+une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer sous une voûte harmonieuse
+au fond de laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs tombeaux vides,
+les magnifiques statues de marbre de Catherine de Clèves et de Guise le
+Balafré.
+</p>
+
+<p>
+«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+Il n’y avait personne dans cette chapelle.
+</p>
+
+<p>
+Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très
+doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent.
+</p>
+
+<p>
+«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés dans le
+collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il m’aurait
+reconnu!
+</p>
+
+<p>
+— Quel mal y aurait-il à cela?»
+</p>
+
+<p>
+Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main, passa
+devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre.
+</p>
+
+<p>
+«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de
+cheveux. Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude
+des petits… Tout le monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien
+libres! Il ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle
+ne soit morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais
+attendons!… Voilà que le père Simon revient!…»
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? Décidément, je
+ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien connaître! Chaque heure
+passée avec lui me réservait toujours une surprise. En attendant que le père
+Simon nous laissât le champ libre, Rouletabille et moi parvînmes à sortir de
+l’auvent sans être aperçus et, dissimulés dans le coin d’une petite
+cour-jardin, derrière des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-
+dessus d’une rampe de briques, contempler à l’aise, au-dessous de
+nous, les vastes cours et les bâtiments du collège que nous dominions de notre
+cachette. Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de
+tomber…
+</p>
+
+<p>
+«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a démoli la
+vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans lequel «il
+avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les murs de la
+chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez, Sainclair,
+penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la chapelle,
+c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien de
+fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais je
+ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles récréations, que
+lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au parloir où
+m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait
+point touché au parloir!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête.
+</p>
+
+<p>
+«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la
+première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là…
+Nous allons y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…»
+</p>
+
+<p>
+Et il claquait des dents…
+</p>
+
+<p>
+«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que
+vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée
+que je vais revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans
+l’espoir de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui
+promettais toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne
+désespoir que, chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me
+faire sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la
+verrais plus si je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais
+avec son souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement
+voir son cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir,
+lorsqu’elle me serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec
+son image qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je
+m’échappais de temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au
+parloir, et, lorsque celui-ci était vide, comme aujourd’hui,
+j’aspirais, je respirais religieusement cet air qu’elle avait
+respiré, je faisais provision de cette atmosphère où elle avait un instant
+passé, et je sortais, le coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus
+subtil et certainement le plus naturel, le plus doux parfum du monde et
+j’imaginais bien que je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce
+jour que je vous ai dit, Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception
+à l’Élysée…
+</p>
+
+<p>
+— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson…
+</p>
+
+<p>
+— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante…
+</p>
+
+<p>
+… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson,
+lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils qui aurait
+dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille,
+peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait été
+certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son émotion, sa
+peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de Mathilde
+Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en noir!
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un silence que j’osai troubler.
+</p>
+
+<p>
+«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus
+revenue?
+</p>
+
+<p>
+— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… Mais
+c’est moi qui étais parti!…
+</p>
+
+<p>
+— Qui est-ce qui était venu vous chercher?
+</p>
+
+<p>
+— Personne!… je m’étais sauvé!…
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi?… Pour la chercher?
+</p>
+
+<p>
+— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais
+elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!…
+</p>
+
+<p>
+— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille
+leva les bras vers le ciel, secoua la tête.
+</p>
+
+<p>
+«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… Chut! mon
+ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au parloir!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez grande,
+avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était meublée de six
+chaises de paille alignées contre les murailles, d’une glace au-dessus de
+la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans assez sombre.
+</p>
+
+<p>
+En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces gestes de
+respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire,
+qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge,
+s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de voyage
+entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas encore
+qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle…
+</p>
+
+<p>
+«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je brûle… je
+suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand
+j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!…
+Certainement, j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu
+attendre, n’est-ce pas?… Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand
+j’étais tout petit… Tenez, j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et
+puis je m’arrêtais, tout honteux… Mais j’apercevais son ombre noire
+dans le coin; elle me tendait silencieusement les bras et je m’y jetais,
+et tout de suite, en nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon!
+C’était ma mère, Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a
+dit; au contraire, elle, elle me disait que ma mère était morte et
+qu’elle était une amie de ma mère… Seulement, comme elle me disait aussi
+de l’appeler: «maman!» et qu’elle pleurait quand je
+l’embrassais, je sais bien que c’était ma mère… Tenez, elle
+s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle venait à la tombée
+du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le parloir… En
+arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un gros paquet blanc,
+entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche. J’adore les
+brioches, Sainclair!…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et il
+pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me regarda et
+me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je n’avais
+garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce n’était pas
+avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs…
+</p>
+
+<p>
+Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise et, les
+mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. Soudain, sa main
+retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à l’heure si rouge était
+devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout son sang s’était
+retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son geste m’interdit de
+l’approcher. Et puis, il ferma les yeux.
+</p>
+
+<p>
+J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout
+doucement alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre
+d’un malade. J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur
+une petite cour habitée par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là
+à considérer ce marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement
+ce que nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans
+le parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et
+mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa mère et
+qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si jeune… Il
+avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans
+son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui
+connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là
+qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le
+disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!»
+Et, maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace
+d’un parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?…
+</p>
+
+<p>
+Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très
+calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui viennent de
+remporter une grande victoire intérieure.
+</p>
+
+<p>
+«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon ami!…
+Allons-nous-en!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. Dans la
+rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je l’arrêtai et
+je lui demandai, anxieux:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…»
+</p>
+
+<p>
+Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur, plein
+de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui rendît un
+peu la paix de l’âme.
+</p>
+
+<p>
+«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le
+regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, il me
+prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie et
+peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il mourra
+avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un fils… ce fils
+est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation…
+Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup,
+j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… Rouletabille
+était le fils de Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… Je
+comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la vérité,
+disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi,
+j’aimerais autant être mort!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit simplement
+un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair, maintenant, vous y
+êtes!»
+</p>
+
+<p>
+Puis il finit sa pensée tout haut:
+</p>
+
+<p>
+«Silence!»
+</p>
+
+<p>
+Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la gare. Là,
+Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de Valence et qui était
+signée du professeur Stangerson. En voici le texte: «M. Darzac me dit que vous
+avez quelques jours de congé. Nous serions tous très heureux si vous pouviez
+venir les passer parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr
+Arthur Rance, qui sera enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait
+bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes.
+Amitiés.»
+</p>
+
+<p>
+Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel de
+Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une troisième
+dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était signée de Mathilde.
+Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap04"></a>IV<br>
+En route</h2></div>
+
+<p>
+Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son extraordinaire
+et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne redoute rien tant à
+cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le mystère qui les sépare. Je
+n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon ami. Ah! le malheureux pauvre
+gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: «Au secours!» il la porta à ses lèvres,
+et puis, me broyant la main, il dit: «Si j’arrive trop tard, je nous
+vengerai!» Ah! l’énergie froide et sauvage de cela! De temps en temps, un
+geste trop brusque trahit la passion de son âme, mais en général il est calme.
+Comme il est calme maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc
+prise dans le silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les
+yeux clos dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?…
+</p>
+
+<p>
+… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, tout
+habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi
+l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il
+en advint.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est
+point besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien
+accusé de vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il
+était déjà d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la
+résolution des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une
+force de logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de
+l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de
+mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais pu
+apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait
+faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on donne une
+vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, auparavant, il leur avait
+indiqué la marche du problème. Ignorant encore les principes de l’algèbre
+classique, il avait inventé pour son usage personnel une algèbre, faite de
+signes bizarres rappelant l’écriture cunéiforme, à l’aide de
+laquelle il marquait toutes les étapes de son raisonnement mathématique, et il
+était arrivé ainsi à inscrire des formules générales qu’il était le seul
+à comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout
+seul, en géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à
+la vie quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela,
+matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte
+ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou rapportage,
+par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il dégageait
+presque fatalement cet inconnu d’après les données morales qu’on
+lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui avaient procurées.
+Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui semblait plus simple que
+de retrouver un objet caché ou perdu… ou dérobé… C’est là surtout
+qu’il déployait une invention merveilleuse, comme si la nature, dans son
+incroyable équilibre, après avoir créé un père qui était le mauvais génie du
+vol, avait voulu en faire naître un fils qui eût été le bon génie des volés.
+</p>
+
+<p>
+Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs circonstances
+amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès d’estime dans
+le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. Il découvrit
+d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui avait été
+volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que cette découverte
+était uniquement due à son intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse
+parut à tous, de toute évidence, impossible; et il finit bientôt, grâce à une
+malheureuse coïncidence d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On
+voulut lui faire avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie
+indignée qui lui valut une punition sévère; le principal fit une enquête où
+Joseph Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses
+petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis
+quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent formellement
+celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui
+connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui
+fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. Quand ils
+parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il eut le dessous,
+car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il eût voulu mourir.
+Le principal, qui était le meilleur des hommes, persuadé malheureusement
+qu’il avait affaire à une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait
+produire une impression profonde, en lui faisant comprendre toute
+l’horreur de son acte, imagina de lui dire que, s’il
+n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus longtemps, et
+qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la personne qui
+s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom
+qu’elle avait donné — pour qu’elle vînt le chercher.
+L’enfant ne répondit point et se laissa reconduire dans la petite chambre
+où il avait été confiné. Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il
+s’était enfui. Il avait réfléchi que le principal à qui il avait été
+confié depuis les plus tendres années de son enfance — si bien
+qu’il ne se rappelait guère d’une façon un peu précise
+d’autre cadre à sa petite vie que celui du collège — s’était
+toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait de la sorte que
+parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc point de
+raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu’il avait
+volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, plutôt la mort! Et il
+s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du jardin. Il avait
+couru tout de suite au canal dans lequel, en sanglotant, après une pensée
+suprême donnée à la Dame en noir, il s’était jeté. Heureusement, dans son
+désespoir, le pauvre enfant avait oublié qu’il savait nager.
+</p>
+
+<p>
+Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de
+Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on
+en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il
+était le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste
+épisode sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire,
+en effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il
+s’imaginait avoir la certitude — imagination trop fondée, hélas!
+— du lien naturel et légal qui l’unissait à Larsan, quelle douleur,
+quelle peine infinie devait être la sienne! Sa mère, en apprenant
+l’événement, avait dû penser que les criminels instincts du père
+revivraient dans le fils et peut-être… — et peut-être — idée plus
+cruelle que la mort elle-même, s’était-elle réjouie de sa mort!
+</p>
+
+<p>
+Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
+jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? De
+la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à fuir le
+pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et hors du
+canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la contrée sans être
+inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre volée. Son génie le
+servit. Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir entendu
+souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables et mauvaises têtes,
+qui se sauvaient de chez leurs parents pour courir les aventures, se cachant le
+jour dans les champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés
+d’ailleurs par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce
+qu’ils manquaient bientôt de tout et qu’ils n’osaient
+demander à manger au long de la route qu’ils suivaient et qui était trop
+surveillée. Notre petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la
+nuit, et marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après
+avoir fait sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement
+dans la bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les
+mit en pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il
+mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants que,
+s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et on le
+prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait toujours quelque
+voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des fraises des bois.
+Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de feuillages. Et il
+m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par
+l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un
+voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux souvenir.
+Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute cette expédition
+qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était son idée.
+</p>
+
+<p>
+Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais il
+n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant
+qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de vivre
+comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane de
+romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux
+Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il
+rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui
+n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne voulurent
+point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de mauvais traitements,
+l’enfant s’était enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils
+le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs
+d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. Là, ce fut le
+paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une ressource
+inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un trésor pour
+Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et à mesure de ses
+besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se fit «pêcheur
+d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette
+lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les
+quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre
+devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de Rouletabille
+que je ne crois point superflu de donner ici l’article où le rédacteur du
+Matin a rapporté cette mémorable entrevue:
+</p>
+
+<p>
+Le petit pêcheur d’oranges
+</p>
+
+<p>
+Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons
+obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les
+quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, nous
+renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et des
+portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord,
+actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se
+glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas,
+étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port. Flanc à
+flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient les bras où
+s’enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. À côté
+d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir tangué
+pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les lourdes carènes
+reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques leurs grands mâts
+immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne des vergues et des hunes,
+alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a vingt-cinq siècles des
+enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur cette côte
+heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie. Puis mon
+attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit pêcheur
+d’oranges.
+</p>
+
+<p>
+Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui battait
+les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs; et je
+crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en bretelle sur
+l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing gauche était
+campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un bâton, long
+trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une petite rondelle de
+liège. L’enfant était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce
+qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était pêcheur
+d’oranges.
+</p>
+
+<p>
+Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me
+demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai
+encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait attentivement
+l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de Castellamare,
+et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes. Plus loin, deux
+tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis
+que ces ventres étaient pleins d’oranges, car ils en perdaient de toutes
+parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les portait vers
+nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un canot, courut à la proue, et,
+armé de son bâton couronné de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son
+bâton amena une orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il
+en pêcha une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il
+plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.
+</p>
+
+<p>
+«Bon appétit! lui fis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je
+n’aime que les fruits.
+</p>
+
+<p>
+— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas
+d’oranges?
+</p>
+
+<p>
+— Je travaille au charbon.»
+</p>
+
+<p>
+Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme
+morceau de charbon.
+</p>
+
+<p>
+Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette
+guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable
+et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec orgueil son mouchoir
+dans sa poche.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Il est pauvre.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?»
+</p>
+
+<p>
+Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules.
+</p>
+
+<p>
+«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!»
+</p>
+
+<p>
+Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui
+plaire.
+</p>
+
+<p>
+Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au «gardiennage»,
+petit carré de mer où l’on tient en garde les petits yachts de plaisance,
+les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les petits navires
+d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait d’un oeil
+connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une embarcation
+jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une —
+accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans
+le radieux soleil.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le
+préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel désastre!
+Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, essuya, puis il me
+regarda d’un oeil suppliant et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma parole
+d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son mouchoir dans sa
+poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe les vieilles maisons
+jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les fenêtres étalent la lessive
+des chiffons multicolores, il y avait, derrière des tables, des marchandes de
+moules. Les petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon
+de vinaigre.
+</p>
+
+<p>
+Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient fraîches
+et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges:
+</p>
+
+<p>
+«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une
+douzaine de moules.»
+</p>
+
+<p>
+Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à manger des
+moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. Elle voulut nous
+servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un geste
+impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le
+citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son
+propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit et
+m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules pour elles-mêmes et
+je le remerciai.
+</p>
+
+<p>
+Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me
+demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait
+dans une autre poche de sa jaquette.
+</p>
+
+<p>
+Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme un
+homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le regard
+fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la position du
+gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un
+pouce de sa taille, était très fier et semblait vouloir emplir le port.
+</p>
+
+<div class="ph5">GASTON LEROUX.</div>
+
+<p>
+Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston Leroux qui
+venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et le
+journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne fit aucune
+difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort naturel. «Je
+prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de collaborateur.» Avec ces
+cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses
+accessoires, et il alla s’installer en face de Brégaillon. Pendant deux
+ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet
+endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il
+s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété
+qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui était venue.
+Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction primaire
+pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas lui-même ce que
+d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la meilleure chance
+qui lui restait de se faire une situation dans le monde.
+</p>
+
+<p>
+Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait
+toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique et
+un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de groom
+dans ses bureaux.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put faire
+quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche, il
+prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la Dame en
+noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse visiteuse
+du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle habitât
+la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde
+n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et
+puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette
+élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: «Tiens!
+La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il eût été difficile de préciser
+l’idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être bien
+l’ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de «voir» la Dame
+en noir, de la regarder passer de loin comme un dévot regarde passer une sainte
+image? Oserait-il l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont
+l’importance n’avait fait que grandir dans l’imagination de
+Rouletabille n’était-elle point toujours entre eux comme une barrière
+qu’il n’avait pas le droit de franchir? Peut-être bien… peut-être
+bien, mais enfin il voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait
+sûr.
+</p>
+
+<p>
+Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et s’en
+fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun goût bien
+précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait fâcheux pour une
+créature ardente au travail comme la sienne, il avait résolu de se faire
+journaliste et il lui demanda, tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux
+tenta de le détourner d’un aussi funeste projet, mais en vain.
+C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de trouver
+«le pied gauche de la rue Oberkampf».
+</p>
+
+<p>
+Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au pauvre
+Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. Cependant, ayant
+acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque offrait une honnête
+récompense à qui lui rapporterait le débris humain qui manquait à la femme
+coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le reste, nous le connaissons.
+</p>
+
+<p>
+Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille se
+manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée du même
+coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être toute sa vie de
+commencer à raisonner quand les autres avaient fini.
+</p>
+
+<p>
+J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il
+sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors
+qu’il suivait Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des
+considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce
+parfum lors des événements du Glandier et surtout depuis son voyage en
+Amérique! On les devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes»
+d’humeur, qui donc maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements
+rapportés par lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la
+femme de Jean Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à
+penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour
+qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si
+victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les peines
+du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de la presser dans
+ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma mère!» Et il se sauvait,
+comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne point laisser échapper en
+une seconde d’attendrissement ce secret qui le brûlait depuis des
+années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si elle allait le rejeter!… le
+repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui, le petit voleur du collège
+d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!… lui l’héritier des
+crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne plus vivre à ses
+côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en
+noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision
+effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander chaque fois
+qu’il la voyait: «Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle,
+elle l’avait aimé tout de suite, mais à cause de sa conduite au Glandier
+sans doute… Si c’était vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!…
+Et si ce n’était pas elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute
+et son pur instinct et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce
+qu’il pouvait risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il
+s’était enfui du collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle
+lui avait demandé souvent:
+</p>
+
+<p>
+«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières
+études?»
+</p>
+
+<p>
+Et il avait répondu:
+</p>
+
+<p>
+«À Bordeaux!»
+</p>
+
+<p>
+Il aurait voulu pouvoir répondre:
+</p>
+
+<p>
+«À Pékin!»
+</p>
+
+<p>
+Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il
+saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur.
+</p>
+
+<p>
+Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi, parfois
+se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà de la raison, sûr
+de se trouver en face de la Dame en noir comme le chien est sûr de respirer son
+maître… Cette mauvaise figure de rhétorique qui se présentait tout
+naturellement à son esprit devait le conduire à l’idée de «remonter la
+piste». Elle nous mena, dans les conditions que l’on sait, au Tréport et
+à Eu. Cependant, j’oserai dire que cette expédition n’aurait
+peut-être point donné de résultats décisifs aux yeux d’un tiers qui,
+comme moi, n’était pas influencé par l’odeur, si la lettre de
+Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille dans le train, n’était
+tout à coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. Cette
+lettre, je ne l’ai point lue. C’est un document si sacré aux yeux
+de mon ami que d’autres yeux ne le verront jamais, mais je sais que les
+doux reproches qu’elle lui faisait à l’ordinaire de sa sauvagerie
+et de son manque de confiance avaient pris sur ce papier un tel accent de
+douleur que Rouletabille n’aurait pas pu s’y tromper, même si la
+fille du professeur Stangerson avait oublié de lui confier, dans une phrase
+finale où sanglotait tout son désespoir de mère, que «l’intérêt
+qu’elle lui portait venait moins des services rendus que du souvenir
+qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils de l’une de
+ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était suicidé,
+«comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait
+beaucoup!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap05"></a>V<br>
+Panique</h2></div>
+
+<p>
+Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne dort
+pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais
+je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… Comme
+il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme pareil?…
+Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en disant:
+«Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille, si résolue…
+Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d’aller? Vers elle,
+évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que par lui; vers
+elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas!
+</p>
+
+<p>
+C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est
+mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!»
+</p>
+
+<p>
+C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien
+lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette
+certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même
+qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au
+silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui
+avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix de
+la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte?
+Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait
+avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame
+en noir?…
+</p>
+
+<p>
+Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me
+penche sur lui… il a les yeux ouverts.
+</p>
+
+<p>
+«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous vient de
+Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui nous vient de
+Valence et qui est signée Stangerson.
+</p>
+
+<p>
+— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À
+Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à
+Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. Stangerson.»
+Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui avait continué
+directement son chemin vers Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les
+Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille; mais
+alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrêté en route. À
+quelle occasion? Il n’en prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je
+serai à Menton demain matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la
+dépêche a été mise à Valence et constatons sur l’indicateur l’heure
+à laquelle M. Stangerson devait normalement passer à Valence à moins
+qu’il ne se soit arrêté en route.»
+</p>
+
+<p>
+Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence à
+minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», elle avait
+donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage
+normal. À ce moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac.
+Toujours l’indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le mystère de
+cette rencontre. M. Stangerson avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient
+tous arrivés à six heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le
+train qui partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures
+quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac,
+quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane et, par
+Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du soir, train qui doit
+repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. La dépêche de M. Darzac était
+partie de Bourg et portait l’indication de dépôt neuf heures vingt-huit.
+Les Darzac étaient donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait
+prévoir aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions
+chercher la raison d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et
+Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans
+et Bourg; le train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu
+lieu avant Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que
+M. Darzac eût télégraphié de cette station.
+</p>
+
+<p>
+Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. Darzac
+avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour Lyon du train de
+neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à dix heures trente-trois,
+alors que le train de M. Stangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre.
+Après le détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac
+avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une
+minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route?
+Nous ne pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes
+pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une
+netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis de
+n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, avaient
+dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant à M.
+Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis au courant du
+fait nouveau.
+</p>
+
+<p>
+Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, Rouletabille
+m’invita à profiter de la luxueuse installation que la compagnie
+internationale des wagons-lits met à la disposition des voyageurs amis du repos
+autant que des voyages, et il me montra l’exemple en se livrant à une
+toilette de nuit aussi méticuleuse que s’il avait pu y procéder dans une
+chambre d’hôtel. Un quart d’heure après, il ronflait; mais je ne
+crus guère à son ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. À Avignon,
+Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et courut sur le
+quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n’avais pas faim.
+D’Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se passa assez
+silencieusement; puis, à la vue de cette ville où il avait mené tout
+d’abord une existence si bizarre, Rouletabille, sans doute pour réagir
+contre l’angoisse qui grandissait en nous au fur et à mesure que nous
+approchions de l’heure à laquelle nous allions «savoir», se remémora
+quelques anciennes anecdotes qu’il me conta sans paraître du reste y
+prendre le moindre plaisir. Je n’étais guère à ce qu’il me disait.
+Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.
+</p>
+
+<p>
+Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un
+enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, cette côte
+d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après l’horrible
+départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la boue, dans
+l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le soir, je
+posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le
+glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux
+rails de fer: le soleil!
+</p>
+
+<p>
+À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne fûmes
+point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. Darzac qui nous
+cherchait. Il avait été certainement touché par la dépêche que Rouletabille lui
+avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure de notre arrivée à Menton.
+Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du
+matin, à Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au-
+devant de nous jusqu’à Cannes, car nous pensions bien que, d’après
+sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure
+sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur.
+</p>
+
+<p>
+«Un malheur?… interrogea Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Non, pas encore!… répondit-il.
+</p>
+
+<p>
+— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à temps…»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac dit simplement:
+</p>
+
+<p>
+«Merci d’être venus!»
+</p>
+
+<p>
+Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre compartiment,
+dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les rideaux, ce qui nous
+isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait chez nous et que le train se
+fût remis en marche, il parla enfin. Son émotion était telle que sa voix en
+tremblait.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort!
+</p>
+
+<p>
+— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en
+êtes-vous sûr?
+</p>
+
+<p>
+— Je l’ai vu comme je vous vois.
+</p>
+
+<p>
+— Et Mme Darzac aussi l’a vu?
+</p>
+
+<p>
+— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à
+quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la
+malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce que
+cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il encore?…»
+</p>
+
+<p>
+Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. Darzac. Le
+coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé dans son
+coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le joindra, on
+lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra,
+on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que
+c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre
+avis?…»
+</p>
+
+<p>
+Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. Rouletabille,
+dominant son émotion par un effort visible, engagea M. Darzac à essayer de se
+calmer et à nous raconter par le menu tout ce qui s’était passé depuis
+son départ de Paris.
+</p>
+
+<p>
+Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même,
+ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux
+compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux
+compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans
+l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme
+Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier
+compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le voyage
+de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient dîné au buffet.
+Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne
+quittait Dijon qu’à sept heures huit et les Darzac à sept heures
+exactement.
+</p>
+
+<p>
+Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le quai même
+de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés dans leur
+compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient restés à la
+fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ du
+train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur Stangerson, sur le
+quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg,
+ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans
+lequel ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de Mme
+Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le couloir, avait été
+fermée à Paris, aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière
+n’avait été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni
+intérieurement au verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été
+tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle sorte
+que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans le
+compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se
+tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par
+Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel je
+n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement les
+conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M.
+Stangerson jusqu’à Dijon.
+</p>
+
+<p>
+Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident
+survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une heure
+et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors descendus,
+s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la conversation
+qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait
+omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux
+étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce
+qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés,
+puis elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se
+promener devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa
+correspondance.
+</p>
+
+<p>
+«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé,
+j’irai vous rejoindre.»
+</p>
+
+<p>
+Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
+</p>
+
+<p>
+«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller
+rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. Aussitôt
+qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes bras.
+«Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas dire autre
+chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui dis qu’elle
+n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui demandai
+doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi subite
+terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la
+suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il lui serait
+impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau, et elle
+claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en
+s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour
+d’elle avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle
+me l’avait dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé
+s’en éloigner, pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire.
+Puis elle était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se
+dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du
+train, les employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon
+à côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel elle
+avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le
+fermer, non point qu’elle mît en doute la probité parfaite de ces
+honnêtes gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle monta
+donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la portière du
+compartiment qu’elle s’était réservé, et dans lequel nous
+n’étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle ouvrit cette
+portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri. Or ce cri ne fut pas
+entendu, car il n’était resté personne dans le wagon et un train passait
+dans ce moment, remplissant la gare de la clameur de sa locomotive.
+Qu’était-il donc arrivé? Cette chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans
+le compartiment, la petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à
+demi tirée à l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au
+regard de la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte
+était ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait
+d’apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à
+son secours, et fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon
+elle tomba à deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au
+buffet, dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces
+choses, mon premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne
+le voulais pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que
+j’avais le devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire
+celui qui n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et
+bien mort?… En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait
+point de doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci
+qu’un effet de glace et d’imagination. Je voulus naturellement
+m’en assurer et je lui offris d’aller immédiatement avec elle dans
+son compartiment pour lui prouver qu’elle avait été victime d’une
+sorte d’hallucination. Elle s’y opposa, me criant que ni elle, ni
+moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment et que, du reste, elle se
+refusait à voyager cette nuit! Elle disait tout cela par petites phrases
+hachées… Elle ne retrouvait pas sa respiration… Elle me faisait une peine
+infinie… Plus je lui disais qu’une telle apparition était impossible,
+plus elle insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien
+peu vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne
+connaissait pas assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point
+trouvée en face de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle
+me répondit qu’elle se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que
+celle-ci lui était apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne
+l’oublierait jamais, dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de
+l’affaire de la galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même
+où, dans sa chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant
+qu’elle avait appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement
+les traits du policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le
+type redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre
+depuis tant d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne,
+qu’elle venait de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant
+dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son
+grand front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté
+une séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait
+entraîné sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la
+main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… Celui-ci fut
+aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je me disais:
+«Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que ma femme avait
+eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le priais de veiller sur
+elle pendant que je me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de
+m’expliquer ce qui l’avait effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors…
+continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef de gare, mais je
+n’en étais pas plutôt sorti que j’y rentrais, refermant sur nous la
+porte précipitamment. Je devais avoir une mine singulière, car le chef de gare
+me considéra avec une grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais
+de voir Larsan! Non! non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan
+était là, dans la gare… sur le quai, derrière cette porte.»
+</p>
+
+<p>
+Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de cette vision
+personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il se passa la main sur
+le front, poussa un soupir, reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le bec de
+gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous guettait… et,
+chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, on eût dit
+qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui m’avait
+fait refermer la porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand
+je rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait disparu!…
+Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous. Mathilde me regardait agir
+sans prononcer une parole, les yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle
+revint à la réalité des choses pour s’enquérir s’il y avait loin de
+Bourg à Lyon et quel était le prochain train qui s’y rendait. En même
+temps, elle me priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me
+demandait de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt
+possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une
+objection quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses
+vues. Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux,
+oui, oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage était
+devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en
+se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais
+un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont vous seul
+pouviez nous sauver, s’il en était temps encore. Mathilde me fut
+reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris immédiatement toutes
+dispositions pour rejoindre sans plus tarder son père, et elle me remercia avec
+une grande effusion quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques
+minutes plus tard — car tout ce drame avait à peine duré un quart
+d’heure — le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à
+dix heures environ, et, en consultant l’indicateur des chemins de fer,
+nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson.
+Mathilde m’en marqua encore une grande gratitude, comme si j’avais
+été réellement responsable de cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis
+un peu de calme quand le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment
+d’y prendre place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous
+passions justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la
+sentis encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous,
+mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait
+encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble cependant
+augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais d’entrer dans
+un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. Sous prétexte
+d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant au milieu de ces
+gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je
+ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je continuais à prétendre que
+ses yeux l’avaient certainement trompée, et parce que, pour rien au
+monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une pareille résurrection. Du
+reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma femme, qu’on n’avait
+pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que nous échangeâmes concernèrent le
+secret que nous devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en
+aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de
+celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui
+raconta qu’à cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la
+ligne de Culoz, nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un
+détour, de le rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez
+Arthur Rance et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du
+reste, par ce fidèle ami de la famille.»
+</p>
+
+<p>
+… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte à
+interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William Rance qui,
+comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri
+pendant de si longues années un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait
+si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler en justes noces avec une
+jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de
+l’illustre professeur.
+</p>
+
+<p>
+Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore retenue
+dans une maison de santé des environs de Paris, où elle achevait de se guérir,
+on apprit, un beau jour, que M. William Arthur Rance allait épouser la nièce
+d’un vieux géologue de l’Académie des sciences de Philadelphie.
+Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en avaient
+mesuré toute l’importance jusque dans les excès qu’elle détermina
+— elle avait pu faire, un moment, d’un homme, jusqu’à ce
+jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique — ceux-là prétendirent que
+Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent rien de bon d’une
+union aussi inattendue. On racontait que l’affaire, qui était bonne pour
+Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, s’était conclue
+d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des histoires que je vous
+raconterai quand j’aurai le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle
+suite de circonstances, les Rance étaient venus se fixer aux Rochers Rouges,
+dans l’antique château fort de la presqu’île d’Hercule dont
+ils s’étaient rendus, l’automne précédent, propriétaires.
+</p>
+
+<p>
+Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant de
+raconter son étrange voyage.
+</p>
+
+<p>
+«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre ami, ma
+femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à ce que nous lui
+racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir il en était tout
+attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. Son père voyait bien
+qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions quitté, quelque
+chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en apercevait pas et
+mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à parler de
+vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à Rouletabille), et alors, je saisis
+l’occasion de faire comprendre à M. Stangerson que, puisque vous ne
+saviez que faire de votre congé, dans le moment que nous allions nous trouver
+tous à Menton, vous seriez très touché d’une invitation qui vous
+permettrait de le passer parmi nous. Ce n’est pas la place qui manque aux
+Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu’à
+vous faire plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m’approuvait du
+regard et ma main qu’elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie
+que ma proposition lui causait. C’est ainsi qu’en arrivant à
+Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche que M. Stangerson, à mon
+instigation, venait d’écrire et que vous avez certainement reçue. De
+toute la nuit, vous pensez bien que nous n’avons pas dormi. Pendant que
+son père reposait dans le compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert
+mon sac et en avait tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait
+mis dans la poche de mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque,
+vous nous défendrez!» Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!…
+Nous nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient,
+les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de
+l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au
+verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se faisait
+entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître
+son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur d’y voir surgir encore
+son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous pu le tromper?… Lui avions-nous
+échappé?… Était-il remonté dans le train de Culoz?… Pouvions-nous espérer
+cela?… Quant à moi, je ne le pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais,
+silencieuse et comme morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement
+désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur
+qu’elle traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu
+la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il
+fallait sans doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe
+désolé et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors,
+comme elle, je fermai les yeux…»
+</p>
+
+<p>
+Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation
+approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, cette
+narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée à
+Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y employâmes
+tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le soumîmes à M. Robert
+Darzac qui lui fit subir quelques modifications sans importance, à la suite de
+quoi il se trouva tel que je le rapporte ici.
+</p>
+
+<p>
+La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta aucun
+incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils trouvèrent Mr
+Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux époux; mais, quand il
+sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui quelques jours, aux côtés de
+M. Stangerson, et d’accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous
+différents prétextes, avait jusqu’alors repoussée, il en marqua une
+parfaite satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie.
+Également, il se réjouit d’apprendre la prochaine arrivée de
+Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été sans souffrir de
+l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec Miss Edith
+Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours traité. Lors de son dernier
+voyage à San Remo, le jeune professeur en Sorbonne s’était borné, en
+passant, à une visite au château d’Hercule, faite sur le ton le plus
+cérémonieux. Cependant, quand il était revenu en France, en gare de
+Menton-Garavan, la première station après la frontière, il avait été salué très
+cordialement, et gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui,
+avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés
+d’aller le surprendre au passage. En somme, il ne dépendait point
+d’Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac devinssent excellents.
+</p>
+
+<p>
+Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, avait jeté
+bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi avait transformé
+leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments de retenue et de
+circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec M. Stangerson, qui
+n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se douter de quelque
+chose, chez des gens qui ne leur étaient point sympathiques, mais qu’ils
+considéraient comme honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même
+temps, ils appelaient Rouletabille à leur secours. C’était une véritable
+panique. Elle grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert
+Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance
+lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit incident
+que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à Nice, j’avais
+sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la gare pour demander
+s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le
+papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M.
+Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Lisez», dis-je au jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
+</p>
+
+<p>
+«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille me regarda et pouffa.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement?
+Qu’est-ce que vous avez donc cru?
+</p>
+
+<p>
+— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de
+Rouletabille, que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être
+pour quelque chose dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous
+aviez reçues. Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner
+sur les faits et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir
+s’il n’avait pas quitté Paris.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez
+pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan
+ressuscité?
+</p>
+
+<p>
+— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me
+doutais que Rouletabille se moquait de moi.
+</p>
+
+<p>
+La vérité était que j’y avais bien pensé.
+</p>
+
+<p>
+«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement M.
+Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme.
+</p>
+
+<p>
+— Je ne le crois pas», protestai-je.
+</p>
+
+<p>
+Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais
+pas très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, qui
+s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir, quelques
+jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point une nouvelle
+transformation de Larsan, il n’en était pas moins un misérable. Et, à ce
+propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance, me
+firent leurs excuses. Mais n’anticipons pas. Si j’ai parlé de cet
+incident, c’est aussi pour montrer combien l’idée d’un Larsan
+dissimulé sous quelque figure de notre entourage, que nous connaissions peu, me
+hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent prouvé, à ce point de vue, son
+talent, je dirai même son génie, que je croyais être dans la note en me méfiant
+de toutes, de tous. Je devais comprendre bientôt — et l’arrivée
+inopinée de Mr Arthur Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes idées
+— que Larsan avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se
+dissimuler, le bandit s’exhibait maintenant, au moins à certains
+d’entre nous, avec une audace sans pareille. Qu’avait-il à craindre
+en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac, ni sa femme qui allaient le
+dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. Son ostentation semblait avoir pour
+but de ruiner le bonheur des deux époux qui croyaient être à jamais débarrassés
+de lui! Mais, en ce cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette
+vengeance? N’eût-il pas été plus vengé en se montrant avant le mariage?
+Il l’aurait empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore
+pouvions-nous nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle
+manifestation à Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait
+l’affirmer?
+</p>
+
+<p>
+Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans notre
+compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de l’histoire de
+Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, et il vient nous
+apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si nous avons gardé, quelque
+espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de Culoz, il va falloir y
+renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il
+est venu nous avertir, avant notre arrivée là-bas, pour que nous puissions nous
+concerter sur la conduite à tenir.
+</p>
+
+<p>
+«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le train
+parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en nous promenant,
+jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson donnait le bras à Mme
+Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la droite de M. Stangerson qui,
+par conséquent, se tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme nous nous
+arrêtions, à la sortie du jardin public, pour laisser passer un tramway, je me
+heurtai à un individu qui me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis
+aussitôt, car j’avais entendu cette voix-là; je levai la tête:
+c’était Larsan! C’était la voix de la cour d’assises! Il nous
+fixait tous les trois avec ses yeux calmes. Je ne sais point comment je pus
+retenir l’exclamation prête à jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable!
+Comment je ne m’écriai point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M.
+Stangerson et sa fille qui, eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le
+tour du kiosque de la musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur
+le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je
+ne sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!…
+</p>
+
+<p>
+— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en voiture
+et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était toujours debout
+sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand nous nous mîmes en
+route.
+</p>
+
+<p>
+— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de
+plus en plus agité.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! certain, vous dis-je…
+</p>
+
+<p>
+— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac,
+que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la
+réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions.
+</p>
+
+<p>
+— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée
+d’une hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en
+arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.
+</p>
+
+<p>
+— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur
+Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.»
+</p>
+
+<p>
+Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux
+mots: «Au secours!»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré.
+</p>
+
+<p>
+«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête.
+</p>
+
+<p>
+C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous
+arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M.
+Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse formelle que le
+professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec sa fille aux Rochers
+Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il devait lui dire
+plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps d’inventer,
+c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre terreur
+que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle eut
+aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette impression
+qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans
+ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un naufragé
+s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je
+l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à
+Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
+d’apparence aussi froide.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap06"></a>VI<br>
+Le fort d’Hercule</h2></div>
+
+<p>
+Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison qui le
+voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire parvenu en ce jardin
+des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent les convoitises du
+vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être point cependant,
+— à l’occasion des innombrables citronniers et orangers qui, dans
+l’air embaumé, laissent pendre, au long des sentiers, par-dessus les
+clôtures, leurs grappes de soleil, — je n’aurais peut-être point
+évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter et d’Alcmène si, tout, ici,
+ne rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse à la plus douce
+des rives. On raconte bien que les Phéniciens, en transportant leurs pénates à
+l’ombre du rocher que devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au
+petit port qu’il abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap,
+à une presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui
+était celui de leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y
+trouvèrent déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière
+blonde des chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un
+merveilleux séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs
+aventures, elles n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce
+furent les premiers touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides
+n’était pas ailleurs, et Hercule avait préparé la place à ses camarades
+de l’Olympe en les débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui
+voulait conserver la Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis
+point bien sûr que les os de l’Elephas antiquus, découverts il y a
+quelques années au fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là!
+</p>
+
+<p>
+Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au rivage,
+nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette éblouissante du château
+fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que les travaux
+accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître depuis une dizaine
+d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient frapper les murs de la
+vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la mer comme une cuirasse. Elle
+semblait garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette
+baie de Garavan recourbée comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à
+mesure que nous avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière
+nous, s’était incliné vers la crête des monts; les promontoires, à
+l’occident, s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de
+leur écharpe de pourpre, et le château n’était plus qu’une ombre
+menaçante et hostile quand nous en franchîmes le seuil.
+</p>
+
+<p>
+Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à
+l’une des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la
+femme d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée
+de Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux
+yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux
+bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire figure
+romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse incertaine, lointaine,
+plaintive et mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là, my lady! Et
+votre chevelure est plus noire que l’aile d’un corbeau. Cette
+couleur n’est point dans le genre angélique. Êtes-vous un ange, Edith?
+Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de vos traits ne
+ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces questions, Edith; mais, quand
+je vous ai vue pour la première fois, après avoir été séduit par la délicate
+harmonie de toute votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre,
+j’ai suivi le regard noir de vos yeux qui s’est posé sur la fille
+du professeur Stangerson, et il avait un éclat dur qui faisait un contraste
+étrange avec le timbre amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre
+bouche.
+</p>
+
+<p>
+La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa
+personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont Arthur
+Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la plus simple,
+la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille et moi tentons un
+effort poli pour conserver notre liberté; nous formulons la possibilité de
+gîter ailleurs qu’au château d’Hercule. Elle a une moue délicieuse,
+hausse les épaules d’un geste enfantin, déclare que nos chambres sont
+prêtes et parle d’autre chose.
+</p>
+
+<p>
+«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!… Vous allez
+voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est le seul coin
+triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait peur!
+j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me raconterez,
+n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme une
+comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce jardin
+d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles arceaux
+fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous traversons est si
+bien garnie de toutes parts de plantes grasses, d’herbes et de
+feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises, de roses sauvages
+et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps éternel a élu
+domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château où se réunissait toute
+la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des vents du ciel et de par
+la négligence des hommes, était devenue naturellement jardin, un beau jardin
+fou dans lequel on voit bien que la châtelaine a fait tailler le moins possible
+et qu’elle n’a point tenté de ramener, trop brusquement, à la
+raison. Derrière toute cette verdure et tout cet embaumement, on apercevait la
+plus gracieuse chose qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous
+les plus purs arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières
+assises de la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes
+grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine
+parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne
+semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle
+n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de
+dentelle de pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans
+l’air du soir…
+</p>
+
+<p>
+Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe siècle que
+les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la Louve et que rien, ni
+le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la guerre, ni le canon, ni la tempête,
+n’a pu ébranler. Elle est telle encore qu’elle apparut aux
+Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent des îles Lérins et qui ne
+purent rien contre le château d’Hercule; telle qu’elle se montra à
+Salagéri et à ses corsaires génois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, même
+la Tour Carrée, même le Vieux Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs
+ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux autres défenses,
+jusqu’à l’arrivée des princes de Provence qui la délivrèrent.
+C’est là que Mrs. Edith a élu domicile.
+</p>
+
+<p>
+Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur Rance, par
+exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à Rouletabille, ils semblent
+loin, loin de nous. M. Darzac et M. Stangerson échangent des propos
+quelconques. Au fond, la même pensée habite tous ces gens qui ne se disent rien
+ou qui, lorsqu’ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons à
+une poterne.
+</p>
+
+<p>
+«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation
+d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre tout
+le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…»
+</p>
+
+<p>
+Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses…
+</p>
+
+<p>
+«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes bien
+sages…
+</p>
+
+<p>
+— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il
+n’y a qu’elle de gaie, ici.»
+</p>
+
+<p>
+Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. Nous
+avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment
+impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on quelquefois sous
+cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette tour occupe le coin le plus
+important de toute la fortification, on l’appelle encore la Tour du Coin…
+C’est le morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette
+agglomération d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que
+partout ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment
+romain qui les scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de
+César.
+</p>
+
+<p>
+«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour
+de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a
+fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château pour
+résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a fait de
+cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous aurions eu
+là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien su refuser au
+vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle… C’est lui
+qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute
+petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq jours,
+pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces anatomiques
+qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles du Muséum
+d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle
+appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un eucalyptus, à la
+chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une femme à la fontaine.
+</p>
+
+<p>
+Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions mieux
+— moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à toutes
+choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du fort
+d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale
+dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt notre
+arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous les yeux
+du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus tard par
+Rouletabille lui-même…
+</p>
+
+<p>
+Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la Mortola. Pour
+l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas hésité à
+faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme minuscule qui
+la reliait au rivage.
+</p>
+
+<p>
+Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification sommaire en
+demi-cercle, destinée à protéger les approches du pont-levis et des deux tours
+d’entrée. Cette barbacane n’avait point laissé de trace. Et
+l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé sa forme première; le
+pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été comblé. Les murs du château
+d’Hercule épousaient la forme de la presqu’île, qui était celle
+d’un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et
+celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le creusaient,
+si bien qu’une petite barque eût pu s’y abriter par calme plat et
+quand elle ne craignait point que le ressac ne la projetât et ne la brisât
+contre ce plafond naturel. Cette disposition était merveilleuse pour la défense
+qui n’avait guère, dans ces conditions, à craindre l’escalade, de
+quelque côté que ce fût.
+</p>
+
+<p>
+On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux tours A
+et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort souffert lors
+des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu réparées par la suite et
+venaient d’être mises en état d’être habitées par les soins de Mrs.
+Rance, qui en avait consacré les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de
+la tour A servait de logis aux concierges. Une petite porte s’ouvrait
+dans le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de se
+rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde porte de chêne
+bardée de fer, dont les deux vantaux étaient repliés depuis
+d’innombrables années contre le mur intérieur des deux tours, ne servait
+plus de rien tant on l’avait trouvée difficile à manier, et
+l’entrée du château n’était fermée que par une petite grille que
+chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à volonté. Cette entrée était la seule
+qui permît de pénétrer dans le château. Comme je l’ai dit, passé cette
+entrée, on se trouvait dans une première cour ou baille fermée de tous côtés
+par le mur d’enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces
+murs étaient loin d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines
+anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées
+par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de
+l’intérieur de la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards
+étaient encore couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les
+petites pièces. Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le
+moment où tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec
+l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient
+longtemps encore conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour
+lesquelles on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui
+avait été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de
+l’artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet
+des boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette
+opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction
+d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en
+ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf était placé
+en C C’.
+</p>
+
+<p>
+Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi
+d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal
+poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait
+au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la propriété en
+surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, lui-même, surplombait
+la mer, on se rendait compte que le château continuait à être aussi fermé que
+dans le temps où les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la
+hauteur des vieilles tours. La Louve avait été respectée, comme je l’ai
+dit, et il n’était point jusqu’à son échauguette, restaurée, bien
+entendu, qui ne dressât sa silhouette étrangement vieillotte au-dessus de
+l’azur méditerranéen. J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les
+anciens communs W adossés au parapet entre B et B’ avaient été
+transformés en écuries et cuisines.
+</p>
+
+<p>
+Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule. On
+ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H que Mrs.
+Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en somme,
+qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par
+une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment de la
+construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient alors de
+B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, avançant,
+en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant entièrement
+toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait toujours,
+large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la longueur du
+Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. Une porte centrale en
+D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont qui avait été jeté sur le
+fossé et qui permettait autrefois les communications directes avec la baille.
+Or, ce pont volant avait été démoli ou s’était effondré, et, comme les
+fenêtres du château, très élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de
+leurs épais barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la
+seconde cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était
+entièrement défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf
+n’existait pas.
+</p>
+
+<p>
+Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme les
+anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé que
+le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, naturel
+piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de ce Vieux
+Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant son ombre
+formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux Château F que par
+une petite porte K. Les anciens du pays ne l’appelaient jamais autrement
+que la Tour Carrée, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles le
+Téméraire. Un parapet semblable à celui qui fermait la première cour, reliait
+entre elles les tours B’’, F et L, fermant également la seconde.
+</p>
+
+<p>
+Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur,
+remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles le Téméraire
+lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la guerre helvétique.
+Cette tour avait quinze toises de diamètre extérieurement et se composait
+d’une batterie basse dont le sol était placé à une toise en contrebas du
+niveau supérieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par une
+pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre
+gros piliers cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes
+embrasures pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs.
+Edith eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était
+admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était
+formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer
+pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui avaient été
+agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres garnies, elles aussi,
+de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l’oncle de Mrs. Edith
+s’était emparé pour y travailler et y caser ses nouvelles collections,
+avait un terre-plein merveilleux où la châtelaine avait fait transporter de la
+terre arable, des plantes et des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus
+étonnant jardin suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de
+feuilles sèches de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur
+le plan, d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments
+qui avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et restaurés
+pour l’habitation immédiate.
+</p>
+
+<p>
+Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en
+C’, au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes
+de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à M.
+et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous aurons à
+parler d’une façon plus particulière.
+</p>
+
+<p>
+Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient réservées au
+vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au premier étage de la Louve,
+au-dessous du ménage Rance.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit traverser
+des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux murs moisis;
+mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une peinture écaillée, une
+tapisserie en loques, attestaient l’ancienne splendeur du Château Neuf né
+de la fantaisie d’un Mortola du grand siècle. En revanche, nos petites
+chambres ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles en avaient été
+nettoyées avec un soin qui me toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis,
+badigeonnées, laquées de clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous
+plurent beaucoup. J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un
+petit salon.
+</p>
+
+<p>
+Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui
+demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse.
+J’allai dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu’il en
+était déjà parti. Je me mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur
+la Cour de Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par
+son grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait
+jusqu’à moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais
+l’immense étendue des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un
+bleu un peu sombre à la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient
+visibles à l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la
+pointe d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans
+les cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille
+immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents
+orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien de
+tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine…
+</p>
+
+<p>
+Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse sur
+les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur
+fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette
+de Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il
+n’est que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce
+soir étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante
+coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois,
+qu’il ne les renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est
+moi!»
+</p>
+
+<p>
+Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La
+barque, silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort.
+Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle dirige
+sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières des Rochers
+Rouges<a href="#fn1" id="fnref1"><sup>[1]</sup></a>. Et l’homme est
+toujours debout, les bras croisés, la tête tournée vers la tour, apparition
+diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui
+par derrière, l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte.
+</p>
+
+<p>
+Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour du
+Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte de la Tour
+Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre et
+supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est
+prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme Darzac
+qui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de
+me quitter, ce soir!…»
+</p>
+
+<p>
+Et la voix de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage!
+</p>
+
+<p>
+— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde.
+</p>
+
+<p>
+— Tout ce qu’il faudra.»
+</p>
+
+<p>
+Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée:
+</p>
+
+<p>
+«Je vous défends de toucher à cet homme!»
+</p>
+
+<p>
+Et je n’entends plus rien.
+</p>
+
+<p>
+Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la margelle
+du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il lui arrive
+quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je rencontrai M. Darzac
+qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien! L’avez-vous vu?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, je l’ai vu, fis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu?
+</p>
+
+<p>
+— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé!
+Quelle audace!»
+</p>
+
+<p>
+Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit
+qu’aussitôt qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou
+au rivage, mais qu’il n’était pas arrivé à temps à la pointe de
+Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement. Mais déjà
+Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état
+d’esprit dans lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait
+presque aussitôt, triste et abattu. La porte de son appartement était fermée.
+Sa femme désirait être seule un instant.
+</p>
+
+<p>
+«Et Rouletabille? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Je ne l’ai pas vu!»
+</p>
+
+<p>
+Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait emporté
+Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner le cours de ses
+pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage Rance, auxquelles il
+finit par répondre.
+</p>
+
+<p>
+C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le procès
+de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et comment, un beau
+soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à côté d’une
+jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement par un tour
+d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses belles
+compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte,
+indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si en
+honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, d’une
+pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes de Walter
+Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. Ah! certes, elle
+retardait, elle retardait d’une façon délicieuse. Comment cette figure
+délicate parvint-elle à impressionner si vivement Arthur Rance qui avait tant
+aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là les secrets du coeur. Toujours est-il
+que, se sentant devenir amoureux, Arthur Rance en avait profité, ce soir-là,
+pour se griser abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise,
+laisser échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à
+haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur Rance
+faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait qu’il ne
+boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment.
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme de
+Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un
+type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures
+d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme un
+mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des pampas. Il
+avait passé la moitié de son existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez
+les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou tout au moins de son
+squelette, non point de l’anthropopithèque ou de quelque autre
+pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien de
+l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos jours la
+planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux mammifères qui
+sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il revenait
+généralement de ces expéditions avec quelques caisses de cailloux et un bagage
+respectable de tibias et de fémurs sur lesquels le monde savant bataillait,
+mais aussi avec une riche collection de «peaux de lapin», comme il disait, qui
+attestait que le vieux savant à lunettes savait encore se servir d’armes
+moins préhistoriques que la hache en silex ou le perçoir du troglodyte.
+Aussitôt de retour à Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se
+courbait sur ses bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un
+«rond de cuir», dictait son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux
+de ses plus proches élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se
+servait jamais, mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait
+atteint son but — qu’il visait — on voyait apparaître
+au-dessus de son pupitre sa bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes
+d’or, le large rire silencieux de sa bouche joviale.
+</p>
+
+<p>
+Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même, qui
+avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis
+de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, si je les
+rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de circonstances
+fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges.
+</p>
+
+<p>
+Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté et où il
+se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée
+peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de
+fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se décidait
+pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, il lui disait
+qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir avant de
+mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur tendre,
+dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un banquet, si
+familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant
+reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était revenu de si loin, toujours si
+bien portant, qu’on ne lui tiendra certainement point rigueur de ce que
+sa tristesse ne l’eût point, ce soir-là, retenue à la maison. Cependant,
+trois mois plus tard, sur une nouvelle lettre, elle décida de partir et
+d’aller rejoindre, toute seule, son oncle, au fond de l’Araucanie.
+Pendant ces trois mois, il s’était passé des événements mémorables. Miss
+Edith avait été touchée des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à
+ne plus boire que de l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes
+d’intempérance de ce gentleman n’avaient été prises qu’à la
+suite d’un désespoir d’amour, et cette circonstance lui avait plu
+par-dessus tout. Ce caractère romanesque dont j’ai parlé tout à
+l’heure devait servir rapidement les desseins d’Arthur Rance; et,
+au moment du départ de Miss Edith pour l’Araucanie, nul ne s’étonna
+de ce que l’ancien élève du vieux Bob accompagnât sa nièce. Si les
+fiançailles n’étaient pas encore officielles, c’est qu’elles
+n’attendaient pour le devenir que la bénédiction du géologue. Miss Edith
+et Arthur Rance retrouvèrent à San-Luis l’excellent oncle. Il était
+d’une humeur charmante et d’une santé florissante. Rance, qui ne
+l’avait pas revu depuis si longtemps, eut le toupet de lui dire
+qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus habile des compliments. Aussi,
+quand sa nièce lui eut appris qu’elle s’était fiancée à ce charmant
+garçon, la joie de l’oncle fut remarquable. Tous trois revinrent à
+Philadelphie où le mariage fut célébré. Miss Edith ne connaissait pas la
+France. Arthur Rance décida d’y faire leur voyage de noces. Et
+c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme il sera conté tout à
+l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux environs de Menton,
+non point en France, mais à cent mètres de la frontière, en Italie, devant les
+Rochers Rouges.
+</p>
+
+<p>
+La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, nous nous
+dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce soir-là, était
+servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le vieux Bob, absent du
+fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si quelqu’un de nous avait
+aperçu une petite barque qui avait fait le tour du château et dans laquelle se
+trouvait un homme debout. L’attitude singulière de cet homme
+l’avait frappée. Comme personne ne lui répondit, elle reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la
+barque. C’est un grand ami du vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?
+</p>
+
+<p>
+— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens
+du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter dans leur
+impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela veut dire: «Le
+bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap07"></a>VII<br>
+De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre
+le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</h2></div>
+
+<p>
+Rouletabille n’eut même point la politesse de demander
+l’explication de cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les
+plus sombres réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les
+grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous galvaniser. Il y
+avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui auraient dû être la gaieté
+de l’heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus
+tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, même sur celui
+d’entre nous qui ne le savait point si proche.
+</p>
+
+<p>
+Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis
+qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se
+débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en
+prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus malheureuse
+de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la
+science, l’amour du travail, et — ruine plus affreuse que toutes
+les autres — la religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle
+avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil. Il
+l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa
+recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de cette
+définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à quiconque eût
+pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il en était encore
+à considérer avec extase un pareil sacrifice, il apprenait que, si sa fille
+refusait de se marier, c’est qu’elle l’était déjà à un
+Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à son père et de lui
+confesser un passé qui devait, aux yeux du professeur déjà averti par le
+mystère du Glandier, éclairer le présent d’un éclat bien tragique, le
+jour où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui avait raconté
+le drame de son coeur et de sa jeunesse, le professeur Stangerson avait serré
+dans ses bras tremblants son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon
+sur sa tête adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait
+expié sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui
+avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle
+avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui, resté
+seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme seul!
+Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux!
+</p>
+
+<p>
+Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait
+été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde s’efforçait-elle
+de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente. Elle sentait bien
+qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se détournait d’elle,
+que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image qui n’était plus la
+sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils revenaient à
+elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses côtés, non point
+la figure respectée d’un honnête homme, mais la silhouette éternellement
+vivante, éternellement infâme, de l’autre! De celui qui avait été le
+premier mari, de celui qui lui avait volé sa fille!… Il ne travaillait plus!…
+Le grand secret de la Dissociation de la matière qu’il s’était
+promis d’apporter aux hommes retournerait au néant d’où, un
+instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient, répétant pendant des
+siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo nihil!
+</p>
+
+<p>
+Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il nous était
+servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux candélabres
+de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de tapisseries d’Orient
+et contre lesquels s’appuyaient de vieilles armoires datant de la
+première invasion sarrasine, et des sièges à la Dagobert.
+</p>
+
+<p>
+À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient
+les causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac
+étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait
+évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne
+datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé
+était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme
+Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques
+réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à ce propos,
+qu’après la scène à laquelle j’avais assisté du haut de ma fenêtre
+entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à voir celle-ci plus
+atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante d’un Larsan surgi des
+eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais une remarquable différence
+entre l’aspect effaré sous lequel elle nous était apparue précédemment à
+la gare, par exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid.
+On eût dit que cette apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis
+part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut
+de mon avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus
+simple. Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la
+certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime de
+l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à lui
+rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan
+vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle avait eue
+avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais ma toilette,
+elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait hantée par cette idée
+qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me racontant cette entrevue,
+m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque tranquillité
+qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait Robert
+Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux avaient bien vu
+clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert Darzac ne lui avait
+dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle n’en fût
+épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à Rouletabille de
+venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s’y
+méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait
+soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès de
+gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. Évidemment, elle
+était instinctivement reconnaissante au jeune homme vers lequel elle se sentait
+irrésistiblement portée par toutes les forces mystérieuses de son être
+maternel, de ce qu’il repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait
+toujours autour d’elle et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa
+porte. C’est dans ce moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en
+même temps, par la fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque.
+Ils l’avaient d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets.
+Puis un cri de rage s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille
+et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons
+vu comment Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur
+le parapet… Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de
+Larsan, mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle
+d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne
+voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!
+</p>
+
+<p>
+À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants impatiente,
+Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. Darzac les soins les
+plus charmants, les plus tendres. Elle était pleine d’attention, le
+servant elle-même, avec un admirable et sérieux sourire, veillant à ce
+qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche trop brusque
+d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois bien le
+constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de me rappeler
+que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à Mme Darzac
+qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel-
+Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois
+transatlantiques, devant les hommes.
+</p>
+
+<p>
+Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup affreux à un
+bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait pleinement
+réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, devons-nous
+appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de Mathilde, que ce
+n’est point seulement l’état de désarroi où se trouvait son esprit
+à la suite de la réapparition de Larsan, qui l’incita à faire comprendre
+à Robert Darzac, le premier soir où ils se trouvèrent face à face — enfin
+seuls! — dans l’appartement de la Tour Carrée, que cet appartement
+était assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce fut
+encore le sentiment du devoir, c’est-à-dire de ce qu’ils se
+devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la plus auguste
+des décisions! J’ai déjà dit que Mathilde Stangerson avait été très
+religieusement élevée, non point par son père qui était assez indifférent sur
+ce chapitre, mais par les femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti.
+Les études auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du
+professeur, n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur
+s’était bien gardé d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos,
+l’esprit de sa fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus
+redoutable de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père,
+ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des
+Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout venait
+de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à ce
+rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se rapprochait
+d’une façon singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait
+à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas été créé par Dieu.
+Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien, le seul qui eût
+son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais peut-être passé sous silence
+les théories religieuses de Mathilde si elles n’avaient été d’un
+appoint certain dans les résolutions qu’elle eut à prendre vis-à-vis de
+son nouvel époux devant les hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant
+Dieu était encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle
+était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son
+confesseur, en veuve. Et voilà qu’elle n’était plus veuve, mais
+bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n’était point
+irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux attristés de ce pauvre
+M. Darzac la perspective d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il
+convient par la cour de Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait
+incontinent, soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède,
+M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la Tour
+Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être
+point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et les
+soins consolateurs de Mathilde.
+</p>
+
+<p>
+Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en
+soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes yeux
+s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma pensée
+déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le
+maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à
+parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, s’excusa,
+et sortit.
+</p>
+
+<p>
+«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»
+</p>
+
+<p>
+On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme—étaient
+les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois.
+J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille
+les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de
+complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur reconnaissance
+pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des plus grandes, et
+Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson
+répondit à mon interpellation en m’apprenant que tous ses domestiques
+avaient quitté le Glandier qu’il avait à jamais abandonné. Comme les
+Rance avaient besoin de concierges pour le fort d’Hercule, le professeur
+avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il n’avait
+jamais eu à se plaindre, en dehors d’une petite histoire de braconnage
+qui avait failli tourner si mal pour eux. Maintenant, ils logeaient dans
+l’une des tours de la poterne d’entrée dont ils avaient fait leur
+loge et d’où ils surveillaient le mouvement d’entrée et de sortie
+du fort d’Hercule.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître
+d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot:
+c’était donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence
+aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du
+reste — que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes
+pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais
+consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait si cette
+absence ne coïncidait point avec quelque événement important relatif au retour
+de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait
+fâcheusement impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de
+manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire que Mr Arthur
+Rance et sa femme n’étaient point au courant de tous les malheurs de la
+fille du professeur Stangerson. On avait, naturellement, jugé inutile de leur
+faire part du mariage secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan.
+C’était là un secret de famille. Mais ils savaient mieux que
+n’importe qui — Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du
+Glandier, et sa femme parce que son mari le lui avait raconté — avec quel
+acharnement le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être
+un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux
+yeux d’Arthur Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point
+s’étonner qu’un homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde
+que le phrénologue américain n’eût point cherché à l’attitude de
+Larsan d’autre explication que celle d’un amour furieux et sans
+espoir. Quant à Mrs. Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les
+raisons du drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait
+bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu
+qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui
+d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que
+j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait:
+«Mais, enfin! qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des
+sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes,
+pendant de si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour
+laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour
+laquelle on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui
+n’ai su que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais
+jamais eu si elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle
+n’a même plus la jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la
+regarder encore!» Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait
+son mari regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse
+Mrs. Edith!
+</p>
+
+<p>
+Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire au
+lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur de
+chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans l’étrange
+et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui
+enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux
+Bob, ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra.
+C’est que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi
+considérable, de ne peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur
+apparition au cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les
+alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de
+paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension!
+Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur
+avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni
+moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à lui-même
+qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous nous
+levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui était des
+plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de Rouletabille quand elle
+fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai jusqu’à l’entrée
+du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris congé
+de nous. Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre comme
+nous arrivions sous la voûte. La nuit était claire, toute illuminée de lune.
+Cependant, on avait allumé des lanternes sous la voûte qui retentissait de
+grands coups sourds. Et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui
+encourageait ceux qui l’entouraient: «Allons! encore un effort!»
+disait-il, et des voix, après la sienne, se mettaient à haleter comme font les
+marins qui halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin,
+un grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche.
+C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de
+se rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda ce
+qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de
+porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle
+n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer:
+«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais Rouletabille
+entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous annonçait, en riant,
+que, si nous avions par hasard le désir d’aller faire un tour en ville,
+il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu que ses ordres étaient donnés et
+que nul ne pouvait plus sortir du château, ni y entrer. Le père Jacques,
+ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, était chargé par lui
+d’exécuter la consigne et chacun savait qu’il était impossible de
+séduire ce vieux serviteur. C’est ainsi que j’appris que le père
+Jacques, que j’avais connu au Glandier, avait accompagné le professeur
+Stangerson à qui il servait de valet de chambre. La veille, il avait couché
+dans un petit cabinet de la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais
+Rouletabille avait changé tout cela, et c’était le père Jacques,
+maintenant, qui avait pris la place des concierges dans la tour A.
+</p>
+
+<p>
+«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée.
+</p>
+
+<p>
+— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre
+d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!…
+répondit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria
+Mrs. Edith, dont l’ahurissement était sans bornes.
+</p>
+
+<p>
+— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter
+sans explication.
+</p>
+
+<p>
+Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait
+mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on
+prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne pouvait guère
+y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin, il était bon
+que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à tout, autrement
+dit, ne fût surpris par rien!
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la poterne
+du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée de
+la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le fossé
+avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis. Rouletabille, à notre
+grande stupéfaction, déclara que le lendemain il ferait dégager le fossé et
+rétablir le pont-levis!
+</p>
+
+<p>
+Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du
+château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant mieux,
+faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la bâtisse
+du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille était seul
+maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par
+son mari, ne disait plus rien, se contentant de s’amuser in petto
+prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux château fort en
+place imprenable parce qu’ils redoutaient l’approche d’un
+homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs. Edith ne connaissait point
+cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé par le Mystère de la
+Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance lui-même était de
+ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument raisonnable que
+Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le mystère, contre
+l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait dans la nuit, autour
+du fort d’Hercule!
+</p>
+
+<p>
+À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se réservait
+ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait surveiller et la
+première et la seconde cour. C’était un point stratégique qui commandait
+tout le château. On ne pouvait parvenir du dehors jusqu’aux Darzac
+qu’en passant d’abord par le père Jacques, en A, par Rouletabille
+en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carrée.
+Le jeune homme avait décidé que les veilleurs désignés ne se coucheraient pas.
+Comme nous passions près du puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté
+de la lune qu’on avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je
+vis aussi, sur la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille
+m’expliqua qu’il avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait
+avec la mer et qu’il y avait puisé une eau absolument douce, preuve que
+cette eau n’avait aucune relation avec l’élément salé. Il fit
+quelques pas alors avec Mme Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra
+dans la Tour Carrée. M. Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous,
+ainsi qu’Arthur Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse
+de Mrs. Edith firent comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de
+s’aller coucher, ce qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante
+et en saluant Rouletabille d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le
+capitaine!»
+</p>
+
+<p>
+Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers la
+poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort
+obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis
+pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi,
+dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes notre premier
+conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner à cette réunion
+d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres de ce vieux château
+guerrier.
+</p>
+
+<p>
+«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; personne ne
+nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si l’on parvenait à
+franchir la première porte gardée par le père Jacques sans qu’il
+s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par l’avant-poste
+que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé dans les ruines de
+la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance.
+Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être sûr de cet
+homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…»
+</p>
+
+<p>
+J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.
+C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà
+que, d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles
+d’assurer la défense de la place. Certes! j’imagine qu’il
+n’avait point envie de la rendre, à n’importe quel prix, et
+qu’il était parfaitement disposé à se faire sauter en notre compagnie,
+plutôt que de capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que
+c’était là! Et, en vérité, il fallait être tout à fait brave pour
+entreprendre de défendre le fort d’Hercule contre Larsan, plus brave que
+s’il se fût agi de mille assiégeants, comme il arriva à l’un des
+comtes de la Mortola qui n’eût, pour débarrasser la place, qu’à
+faire donner grosses pièces, couleuvrines et bombardes et puis à charger
+l’ennemi déjà à moitié défait par le feu bien dirigé d’une
+artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de l’époque.
+Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des ténèbres! Où était
+l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni viser, ne sachant où
+était le but, ni encore moins prendre l’offensive, ignorant où il fallait
+porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous garder, à nous enfermer, à
+veiller et à attendre!
+</p>
+
+<p>
+Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son
+jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de ce
+côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon
+générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre bouffées
+rapides et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si
+insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour nous
+défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se contentera-t-il
+d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur et le
+découragement dans une partie de la garnison? Et disparaîtra-t-il? Je ne le
+pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que ce n’est point dans son
+caractère essentiellement combatif, et qui ne se satisfait pas avec des
+demi-succès, ensuite parce que rien ne le force à disparaître! Songez
+qu’il peut tout contre nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui,
+que nous défendre et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous
+n’avons, en effet, aucun secours à attendre du dehors. Et il le sait
+bien; c’est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui
+pouvons-nous appeler à notre aide?
+</p>
+
+<p>
+— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car il
+pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore envisagée par
+Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure raison à
+cela.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point
+non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna
+définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition:
+</p>
+
+<p>
+«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles,
+sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers Rouges, à la
+justice italienne.»
+</p>
+
+<p>
+Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de
+la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous, toute
+l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan
+sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le
+pire des scandales et la plus redoutable des catastrophes; mais certains
+incidents inexpliqués du procès de Versailles avaient dû suffisamment le
+frapper pour qu’il fût à même de saisir que nous redoutions par-dessus
+tout d’intéresser à nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le
+Mystère de Mademoiselle Stangerson.
+</p>
+
+<p>
+Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un de ces
+secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des gens, en
+dehors de toutes les magistratures de la terre.
+</p>
+
+<p>
+Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais ce
+salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à combattre
+pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui s’inquiète peu des
+raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour sa belle. Du moins,
+j’interprétai ainsi son geste, persuadé que l’Américain, malgré son
+récent mariage, était loin d’avoir oublié son ancienne passion.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le
+réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit
+qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le secret
+à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète de Mme
+Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. Stangerson ignore que
+nous sommes menacés encore des coups de ce bandit!
+</p>
+
+<p>
+— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M.
+Stangerson ne saura rien!…»
+</p>
+
+<p>
+On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce
+qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les
+Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne
+s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs.
+Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien encore
+Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son maître à Paris
+et ne devait revenir qu’avec lui.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui se
+tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au
+milieu de nous.
+</p>
+
+<p>
+«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une
+reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte Nord,
+d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace
+avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à
+cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des
+douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous être
+d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces braves
+gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier italien ne parle que
+l’italien, mais le douanier français parle les deux langues, plus le
+jargon du pays, et c’est ce douanier (qui s’appelle, m’a dit
+Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement général. Par son intermédiaire,
+nous avons appris que nos deux douaniers s’étaient intéressés à la
+manoeuvre insolite, autour de la presqu’île d’Hercule, de la petite
+barque de Tullio, surnommé Le Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des
+anciennes connaissances de nos douaniers. C’est le plus habile
+contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que
+les douaniers n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu
+ont disparu du côté de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père
+Bernier, et, pas plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous
+n’avons rien aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme
+le pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a
+abordé près de la pointe de Garibaldi…
+</p>
+
+<p>
+— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans
+le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le réchaud à
+pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont reconnu, réchaud
+qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche la pieuvre, par les nuits
+calmes.
+</p>
+
+<p>
+— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux Rochers
+Rouges!…
+</p>
+
+<p>
+— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il
+n’en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers
+sont placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France, de
+telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être
+aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment
+cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents
+mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et la mer.
+Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une soixantaine de
+mètres de hauteur.
+</p>
+
+<p>
+— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui
+semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise.
+</p>
+
+<p>
+— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la
+falaise des poches profondes.
+</p>
+
+<p>
+— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné
+tout seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— C’était imprudent, remarquai-je.
+</p>
+
+<p>
+— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des
+choses à dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref,
+je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé
+Larsan.
+</p>
+
+<p>
+— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance.
+</p>
+
+<p>
+— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité
+mon mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais
+est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a
+point vu mon drapeau?… Il n’a pas répondu.
+</p>
+
+<p>
+— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!…
+</p>
+
+<p>
+— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance.
+</p>
+
+<p>
+— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,
+n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui…
+</p>
+
+<p>
+— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même
+mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois!
+</p>
+
+<p>
+— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une
+meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous
+voudrons, au fond des Rochers Rouges!»
+</p>
+
+<p>
+Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait
+dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir…
+</p>
+
+<p>
+«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi autrement
+qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans
+les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque presque sous
+nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en passant sous nos
+fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!…»
+qu’il n’aurait peut-être pas été plus explicite ni plus éloquent!
+</p>
+
+<p>
+— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui
+s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de
+Rouletabille… et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant
+quelque crime abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là.
+</p>
+
+<p>
+— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges
+n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que
+nous y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour…
+</p>
+
+<p>
+— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons
+laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être plus!…
+Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une
+hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que par
+hypothèse…»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. Évidemment, sans
+Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse bêtise, nous allions
+peut-être à un désastre…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’était levé, pensif.
+</p>
+
+<p>
+«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour
+cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je veux que
+la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai fait
+fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques. J’ai mis
+Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un barrage, sous
+la poterne, le seul point vulnérable de la seconde enceinte et je garderai
+moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera toute la nuit à la porte de la
+Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a de très bons yeux, et à laquelle
+j’ai fait encore donner une lunette marine, restera jusqu’au matin
+sur la plate-forme de la tour. Sainclair s’installera dans le petit
+pavillon de feuilles de palmier, sur la terrasse de la Tour Ronde. Du haut de
+cette terrasse, il surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les
+boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans
+la baille et devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur
+le boulevard de l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards
+qui bornent la première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit,
+parce que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état
+de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons disposer en
+toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les fera sortir de
+la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en cachette, toutes les
+armes dont vous pouvez disposer, fusils, revolvers. On se les partagera suivant
+les besoins du service de garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui
+ne répond pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il
+n’y a point de mot de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira
+de crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que
+nous qui aurons le droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à
+l’entrée intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à
+ce soir son entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la
+porte de fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la
+voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la petite loge
+de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures, tous les soirs,
+la porte de fer sera fermée. Demain matin, également, Mr Arthur Rance donnera
+des ordres pour faire venir menuisiers, maçons et charpentiers. Tout ce monde
+sera compté et ne devra, sous aucun prétexte, franchir la poterne de la seconde
+enceinte; tout ce monde sera également compté avant sept heures du soir, heure
+à laquelle devra avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette
+journée, les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera
+à me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du mur
+qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre petite brèche,
+qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de coin (B sur le
+plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après quoi, je serai
+tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de quitter le château
+jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je pourrai tenter une sortie
+et partir en reconnaissance sérieuse à la recherche du camp de Larsan. Allons,
+Mister Arthur Rance, aux armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez
+ce soir… Moi, j’ai prêté mon revolver au père Bernier, qui se promènera
+devant la porte de l’appartement de Mme Darzac…»
+</p>
+
+<p>
+Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un pareil
+langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de traiter
+de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais, je le
+répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie inexplicable, et la nuit
+du cadavre incroyable, il aurait fait comme moi: il eût chargé son revolver, et
+attendu le jour sans faire le malin!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap08"></a>VIII<br>
+Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</h2></div>
+
+<p>
+Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions les cent
+pas, le long des parapets, sous la lune, examinant attentivement la terre, le
+ciel et les eaux et écoutant avec anxiété les moindres bruits de la nuit, la
+respiration de la mer, le vent du large qui commença à chanter vers trois
+heures du matin. Mrs. Edith, qui s’était levée, vint alors rejoindre
+Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m’appela, me donna la garde de la
+poterne et de Mrs. Edith et s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de
+la plus charmante humeur du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle
+semblait s’amuser follement de la figure blafarde qu’elle venait de
+trouver à son mari auquel elle avait porté un verre de whisky.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites
+mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le connaître!…»
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème.
+Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien, et qui,
+dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la malheureuse, si elle
+s’était doutée!
+</p>
+
+<p>
+Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter
+d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque
+l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au
+lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui
+rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont certains, à
+l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le Mystère de la
+Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme ce rôle atteint,
+dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que quelques-uns pourraient
+juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon devoir de préparer
+l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que je ne suis que le
+vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le monde, et que je
+n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas où j’aurais
+la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et naturelle
+histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me dirait mon
+fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables sont en jeu et le fait
+d’une telle publication doit entraîner de trop redoutables conséquences
+pour que je ne m’astreigne point à une narration sévère, un peu sèche et
+méthodique. Je renverrai donc ceux qui pourraient croire à quelque roman
+policier — l’abominable mot a été prononcé — au procès de
+Versailles. Maîtres Henri-Robert et André Hesse, qui plaidaient pour M. Robert
+Darzac, firent entendre là d’admirables plaidoiries qui ont été
+sténographiées et dont, certainement, ils ont dû conserver quelque copie.
+Enfin, il ne faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises
+Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné une
+rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir
+la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands
+quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de la
+Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. Alors, on
+comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme quand on
+peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant désormais
+«son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et son audace sans
+seconde, se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre
+Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis.
+</p>
+
+<p>
+M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes criminelles
+et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à Ballmeyer.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à
+l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures
+étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay, il
+aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la
+mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à
+l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des
+Mines. Son début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable—Ballmeyer
+subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis
+prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à
+l’auteur de ses jours:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, commis
+des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le bureau ambulant,
+une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille; d’ici à quelques
+jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au remboursement. Vous êtes
+père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout un passé d’honneur!»
+</p>
+
+<p>
+M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le premier
+acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant appris, après
+dix années, quel était le vrai coupable.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature tous les
+attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse variété
+d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en scène et
+du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, à ce point
+qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées toutes les
+fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractérise
+surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour
+l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la
+justice; c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de
+prétendus coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par
+tempérament aux fausses pistes.
+</p>
+
+<p>
+Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa vie. Au
+régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse le
+capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au préjudice de
+la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge d’instruction M. Furet
+comme s’étant volé lui-même.
+</p>
+
+<p>
+L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires,
+sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La science
+appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans le
+courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue Poissonnière,
+qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux.
+</p>
+
+<p>
+Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, contrefaisant la
+voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. Cohen, banquier, s’il
+serait disposé à escompter la traite. M. Cohen répond affirmativement et, dix
+minutes plus tard, Ballmeyer, après avoir coupé le fil téléphonique pour
+prévenir un contre-ordre ou des demandes d’explications, fait toucher
+l’argent par un compère, un nommé Rivard, qu’il a connu naguère aux
+bataillons d’Afrique, où de fâcheuses histoires de régiment les avaient
+fait expédier l’un et l’autre.
+</p>
+
+<p>
+Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer Rivard et,
+comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!…
+</p>
+
+<p>
+Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge
+d’instruction chargé de l’affaire.
+</p>
+
+<p>
+«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis désolé de
+vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est une affaire
+qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu besoin de quarante
+mille francs pour liquider une petite dette au salon des courses, et vous les
+avez fait payer à votre maison. C’est vous qui avez téléphoné.
+</p>
+
+<p>
+— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.
+</p>
+
+<p>
+— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.»
+</p>
+
+<p>
+Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la police
+fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, alors avocat
+général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à M. Furet les
+excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné par contumace à vingt
+ans de travaux forcés!
+</p>
+
+<p>
+On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, à ce
+moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et quelle
+comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses
+évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce
+prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir
+l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les
+imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en
+liberté.
+</p>
+
+<p>
+Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans laquelle,
+selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de la prison de
+mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais il manquait au papier
+le timbre du juge.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à
+l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son
+innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet déposé
+sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le pantalon bleu du
+garde qui l’accompagnait.
+</p>
+
+<p>
+Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui
+compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», Ballmeyer
+profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort coup de tampon
+sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son tour en excuses.
+</p>
+
+<p>
+Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier
+signé et timbré aux gardes de la souricière.
+</p>
+
+<p>
+«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! Me
+prend-il pour son domestique?»
+</p>
+
+<p>
+Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de
+service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de
+mettre sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer
+était libre.
+</p>
+
+<p>
+C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était
+échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au garde
+qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de blanc, à
+une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il avait été
+condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux publics pour avoir volé
+la caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en se faisant
+enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de rebut. Un contre-appel
+imprévu fit échouer ce plan si bien conçu.
+</p>
+
+<p>
+… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les
+étonnantes aventures du premier Ballmeyer.
+</p>
+
+<p>
+Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de Motteville,
+comte de Bonneville<a href="#fn2" id="fnref2"><sup>[2]</sup></a>, élégant,
+beau joueur, faisant la mode, il parcourt les plages et les villes
+d’eaux: Biarritz, Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à
+dix mille francs dans sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses
+sourires; car cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment,
+il avait fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son
+colonel!… Connaissez-vous le «type» maintenant?
+</p>
+
+<p>
+Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!
+</p>
+
+<p>
+Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la
+personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui finit
+par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus
+qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande
+idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la contempler à
+loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments que je voulus plus
+tard en vain chasser de mon coeur.
+</p>
+
+<p>
+La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec un
+grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit de
+m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son
+service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait
+venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de la tour
+B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement que le château
+fort d’Hercule se trouva le soir même aussi hermétiquement clos dans la
+nature, avec toutes ses enceintes, qu’il l’est linéairement parlant
+sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-là, Rouletabille commençait
+déjà à dessiner sur son calepin le plan que j’ai soumis au lecteur, et il
+me disait, cependant que, fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules
+pour ne point fermer les yeux:
+</p>
+
+<p>
+«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie pour me
+défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la vérité:
+car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des brèches,
+c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour
+épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne
+pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans une
+forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un château
+fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien fermé: si
+vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que votre raison
+s’y retrouve!
+</p>
+
+<p>
+— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre raison
+s’y retrouve!…
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous
+dormez tout debout.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap09"></a>IX<br>
+Arrivée inattendue du «vieux Bob»</h2></div>
+
+<p>
+Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant que la
+voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille de me
+lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une splendeur sans
+pareille et la mer d’une transparence telle que la lumière du soleil la
+traversait comme elle eût fait d’une glace sans tain, de telle sorte
+qu’on apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond
+maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé de les recouvrir. La
+courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde pure dans un
+cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches et toutes roses,
+paraissaient fraîches écloses de cette nuit. La presqu’île
+d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et les vieilles
+pierres du château embaumaient.
+</p>
+
+<p>
+Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus
+aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive
+nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau auquel mes
+sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des idées de
+caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer. Oh! il la
+frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été poète.
+Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais me
+rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde tranquille;
+mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque motif sérieux de
+mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il s’était armé d’un
+énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu’un enfant
+craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait à la mer, un instant
+éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui provoquait la muette indignation de
+quelques étrangers arrêtés au rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil
+cas où l’on redoute de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci
+laissaient faire sans protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet
+homme sauvage? Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un
+moment troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile.
+</p>
+
+<p>
+Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui m’annonçait
+que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue de plâtrier,
+tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des
+maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et
+son autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait
+aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était
+Tullio qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en lui
+faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on
+appelait Tullio «le Bourreau de la Mer».
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant
+interrogé Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa
+barque la veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la
+presqu’île d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne
+connaissait point cet homme, que c’était un original qu’il avait
+embarqué à Menton et qui lui avait donné cinq francs pour qu’il le
+débarquât à la pointe des Rochers Rouges.
+</p>
+
+<p>
+Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que
+nous allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux
+Bob. On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il
+n’arrivait point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri
+de la terrasse ronde du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des Grottes,
+qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et poissons de roches de
+tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del paese» et servie dans la
+lumière et la gaieté des choses, contribua au moins autant que toutes les
+précautions de Rouletabille à nous rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan
+nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la
+pâle lueur de la lune et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse
+et facilement impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très
+fiers — oh! tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur
+Rance et aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et
+mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de
+notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le vieux Bob fit
+son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est point
+cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus moroses. J’ai
+rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux Bob se promenant,
+dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi, avec un chapeau haut
+de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, son pantalon noir, ses
+lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons
+bien ri sous la tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le vieux Bob
+rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaieté même.
+</p>
+
+<p>
+Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est peut-être
+venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses collections
+d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de Philadelphie?
+Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà considéré dans sa
+patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec
+Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de l’étude qu’il prit
+en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, celle-ci l’y poussant, il
+sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la science de Gall et de
+Lavater. Or, dans le moment même qu’ils visitaient la Côte d’Azur,
+l’automne qui précéda les événements actuels, on faisait grand bruit
+autour des découvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers
+Rouges, dénommés encore, dans le patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de
+longues années, depuis 1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent
+d’études préhistoriques avaient été extrêmement intéressés par les débris
+humains trouvés dans les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM.
+Julien, Rivière, Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et
+avaient su intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction
+publique à leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles
+attestaient, à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient
+vécu en cet endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de
+l’existence de l’homme à l’époque quaternaire était faite
+depuis longtemps; mais, cette époque mesurant, d’après certains, deux
+cent mille ans, il était intéressant de fixer cette existence dans une étape
+déterminée de ces deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers
+Rouges et on allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des
+grottes, la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée
+intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le restaurant
+des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo venait de se
+déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur publique (car
+l’événement avait dépassé les bornes du monde scientifique) répandait le
+bruit qu’il venait de trouver dans la Barma Grande
+d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien conservés
+par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du début de
+l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire!
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari passait
+ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en termes
+scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même l’humus
+de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa jeune femme
+prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là, aux créneaux
+moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive silhouette sur
+une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres
+écroulées de la falaise. Les légendes les plus romanesques se rattachaient à ce
+vestige des vieilles guerres génoises; et il semblait à Edith, mélancoliquement
+penchée au haut de sa terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle
+était une de ces nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait
+tant aimé les cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le
+château était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance
+l’acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les
+maçons et les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette
+antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne
+qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor.
+</p>
+
+<p>
+Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette découvert
+dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas antiquus sortis de
+la même couche de terrain, il avait été transporté d’enthousiasme, et son
+premier soin avait été de télégraphier au vieux Bob que l’on avait
+peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu’il
+cherchait, au prix de mille périls, depuis tant d’années, au fond de la
+Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à destination, car le vieux Bob,
+qui avait promis de rejoindre le nouveau ménage dans quelques mois avait déjà
+pris le bateau pour l’Europe. Évidemment, la renommée l’avait déjà
+renseigné sur les trésors des Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il
+débarquait à Marseille et arrivait à Menton où il s’installait en
+compagnie d’Arthur Rance et de sa nièce dans le fort d’Hercule,
+qu’il remplit aussitôt des éclats de sa gaieté.
+</p>
+
+<p>
+La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là, sans
+doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob a une âme
+d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme, c’est-à-dire
+que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant, une fois
+pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct (redingote noire,
+gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues roses), elle s’attache
+uniquement à en perpétuer l’impressionnante harmonie. C’est dans
+cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et
+qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, à la recherche
+des derniers ossements de l’Elephas antiquus.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis il se
+reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à l’autre
+de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés en
+triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la raison. Il
+rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que le squelette de la
+Barma Grande n’était point plus ancien que celui qu’il avait
+rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout l’Institut
+était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que
+l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à Paris,
+et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après lui avoir
+affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain que le
+fameux squelette, — que cet os à moelle, disons-nous, appartenait à un
+Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire. Ah! il fallait entendre
+avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de ce milieu de la période
+quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du milieu de la période
+quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui avait conté une bonne farce!
+Est-ce qu’à notre époque un savant, un véritable savant, digne en vérité
+de ce nom de savant, pouvait encore s’intéresser à un squelette du milieu
+de la période quaternaire! Le sien — son squelette, ou tout au moins
+celui qu’il avait rapporté de la terre de feu — datait du
+commencement de cette période, par conséquent était plus vieux de cent mille
+ans… vous entendez: cent mille ans! Et il en était sûr, à cause de cette
+omoplate ayant appartenu à l’ours des cavernes, omoplate qu’il
+avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il
+disait: mon propre squelette, ne faisant plus de différence, dans son
+enthousiasme, entre son squelette vivant qu’il habillait tous les jours
+de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux
+blancs, de ses joues roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu).
+</p>
+
+<p>
+«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des
+Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du
+mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées! Ainsi!… On
+n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la période du
+rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de vieux Bob!… Mon
+squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme vous dites en France…
+Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que je ne suis même point sûr
+que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges date de l’époque
+moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne? Ou encore, ou
+encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est trop! Un
+Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas possible!
+Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah! j’en
+mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en lui
+annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la grotte
+de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une découverte tout
+à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le lendemain même du départ
+du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort d’Hercule, emportant sous
+son bras une petite caisse qu’il lui avait montrée en lui disant: «Voyez-
+vous, mistress Rance, j’ai là un trésor! Oh! un véritable trésor!» Elle
+avait demandé ce que c’était que ce trésor, mais l’autre
+l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la surprise au vieux
+Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avoué qu’il venait
+de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»!
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté
+du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses traits
+ravagés et il cria:
+</p>
+
+<p>
+«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au
+vieux Bob! C’est le crâne du vieux Bob!»
+</p>
+
+<p>
+Et il hurla:
+</p>
+
+<p>
+«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…»
+</p>
+
+<p>
+Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le bagage du
+vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la malle devant nous.
+Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de clefs, se jeta à genoux et
+ouvrit la caisse. De cette caisse, qui contenait des effets et du linge pliés
+avec beaucoup d’ordre, il sortit un carton à chapeau et, de ce carton à
+chapeau, il sortit un crâne qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos
+tasses à café.
+</p>
+
+<p>
+«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le
+crâne du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais
+sans son crâne!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres
+épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous représenter
+que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le prononçait mi à
+l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement
+l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et
+moi, nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire.
+D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait
+lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté.
+Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas
+jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité,
+le vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de
+l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café
+qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir,
+surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents.
+</p>
+
+<p>
+Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main droite et,
+l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre:
+</p>
+
+<p>
+«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale
+très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales et à la
+saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la face
+tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis que, dans la
+tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que
+j’aperçois?…»
+</p>
+
+<p>
+Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans la tête
+des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le regardais. Et je
+n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me parut effrayant,
+farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté en fer-blanc et sa
+science de pacotille. Je ne le quittai plus des yeux. Il me sembla que ses
+cheveux remuaient! Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la pensée de
+Larsan qui ne me quittait plus jamais complètement m’embrasa la cervelle;
+j’allais peut-être parler quand un bras se glissa sous le mien, et je fus
+entraîné par Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune
+homme.
+</p>
+
+<p>
+— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez
+encore de moi…»
+</p>
+
+<p>
+Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard
+de l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et
+me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes dans la
+vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était point
+tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus fort que
+les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins dehors que
+dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai appelées à
+mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir…
+Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!»
+</p>
+
+<p>
+Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière,
+j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je
+l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je
+n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était
+venue avec le vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Je dis à Rouletabille, avec inquiétude:
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob?»
+</p>
+
+<p>
+Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit:
+</p>
+
+<p>
+«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite et
+demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu, ne soyez
+pas trop rassuré, car il vous aura peut-être menti et il sera déjà dans votre
+peau que vous n’en saurez rien encore!»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest.
+C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une
+dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme nous tous,
+il avait cependant passé une nuit blanche; mais il m’expliqua que le
+plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le rajeunissait de dix ans. Puis il
+tenta de me demander les motifs de la veille étrange qu’on lui avait
+imposée et le pourquoi de tous les événements qui se poursuivaient au château
+depuis l’arrivée de Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui
+avaient été prises pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta
+même que, si cet affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à
+croire qu’on redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était
+point le moment de raisonner et que, s’il était un brave homme, il
+devait, comme tous les autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans
+essayer d’y rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et
+s’éloigna en hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et
+il ne me déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la
+porte Nord, il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan;
+il ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes.
+</p>
+
+<p>
+Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques
+m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut
+extraordinairement intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y
+portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur
+Brignolles m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille
+au soir pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes
+du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que
+Brignolles avait pris un billet pour Nice.
+</p>
+
+<p>
+Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question
+que je me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai
+bien regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était
+si bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche
+m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je
+résolus de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ.
+Puisque Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais
+garde de «l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi
+tout seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis
+Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de
+consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire qui
+fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le puits
+communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui tenterait
+de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever cette planche,
+et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en sueur, les bras nus,
+le col arraché, un lourd marteau à la main. Je trouvai qu’il se donnait
+bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne pus me retenir
+de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez!
+Est-ce que je n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait
+volontairement, et qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que
+pour s’efforcer d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave
+petite âme? Mais non! Je n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure
+plus tard, en le surprenant étendu sur les pierres en ruines de la chapelle,
+exhalant, dans le sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude,
+un mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme:
+«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être
+qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et
+qu’il arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège
+d’Eu. J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude
+s’il fallait le laisser là et s’il n’allait point par hasard
+dans son sommeil laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé
+son coeur, il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille
+ronflait comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que
+Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris.
+</p>
+
+<p>
+J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, bientôt,
+ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite j’eus
+l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le
+professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques semaines
+chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort d’Hercule
+et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à offrir la plus
+exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque et moyenâgeux. À la
+dernière minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont le
+mariage avec M. Robert Darzac vient d’être célébré à Paris, est arrivée
+également au fort d’Hercule avec le jeune et célèbre professeur de la
+Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous descendent du Nord au moment où tous les
+étrangers nous quittent. Combien ils ont raison! Il n’est point de plus
+beau printemps au monde que celui de la côte d’azur!»
+</p>
+
+<p>
+À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du
+train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et, justement, je vis
+descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont
+il n’avait point fait part à M. Darzac ne me paraissait rien moins que
+naturel! Et puis, je n’avais pas la berlue: Brignolles se cachait.
+Brignolles baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur,
+parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta
+dans une voiture fermée, je me précipitai dans une voiture non moins fermée.
+Place Masséna, il quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là,
+prit une autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient
+de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur la
+route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. Les
+nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me permettaient de voir
+sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à mon cocher s’il
+m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le mieux du
+monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus bien étonné de
+voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et Brignolles
+descendre, régler son cocher et entrer dans la salle d’attente. Il allait
+prendre un train. Comment faire? Si je voulais monter dans le même train que
+lui, n’allait-il point m’apercevoir dans cette petite gare, sur ce
+quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. S’il m’apercevait,
+j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lâcher
+jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire dans ces
+parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne m’aperçut pas.
+Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la frontière italienne. En
+somme, tous les pas de Brignolles le rapprochaient du fort d’Hercule.
+J’étais monté dans le wagon qui suivait le sien et je surveillai le
+mouvement des voyageurs à toutes les gares.
+</p>
+
+<p>
+Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y
+arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où il avait
+peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la gare. Je le vis
+descendre; il avait relevé le col de son pardessus et enfoncé davantage encore
+son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai,
+et, rassuré, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une vieille et
+sordide diligence qui attendait le long du trottoir. D’un coin de la
+salle d’attente, j’observai mon Brignolles. Qu’est-ce
+qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette vieille guimbarde
+poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que cette voiture était
+la diligence de Sospel.
+</p>
+
+<p>
+Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers contreforts
+des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture. Aucun chemin de fer
+n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés, les plus
+inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires et… des chasseurs
+alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin qui y mène est l’un
+des plus beaux qui soient, car il faut, pour découvrir Sospel, contourner je ne
+sais combien de montagnes, longer de hauts précipices, et suivre, jusqu’à
+Castillon, l’étroite et profonde vallée du Careï, tantôt sauvage comme un
+paysage de Judée, tantôt verte ou fleurie, féconde, douce au regard avec le
+frémissement argenté de ses innombrables plants d’oliviers qui descendent
+du ciel jusqu’au lit clair du torrent par un escalier de géants.
+J’étais allé à Sospel quelques années auparavant, avec une bande de
+touristes anglais, dans un immense char traîné par huit chevaux, et
+j’avais gardé de ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout
+entière dès que le nom fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait
+faire à Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s’était remplie et
+déjà elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres
+dansantes. Je fis marché avec une voiture de place, et moi aussi,
+j’escaladai la vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de
+n’avoir pas averti Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles
+lui eût donné des idées, des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que
+moi je ne savais pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme
+un chien suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si
+je l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment
+qu’il ne fallait pour rien au monde la perdre qu’elle
+m’échappa, dans le moment où je venais de faire une découverte
+formidable! J’avais laissé la diligence prendre une certaine avance,
+précaution que j’estimais nécessaire, et j’arrivais moi-même à
+Castillon peut-être dix minutes après Brignolles. Castillon se trouve tout à
+fait au sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda la
+permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui donner à boire. Je
+descendis de voiture et qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un
+tunnel sous lequel il était nécessaire de passer pour atteindre le versant
+opposé de la montagne? Brignolles et Frédéric Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine au
+sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé
+par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un
+sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment
+d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné
+juste! J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était
+un danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y
+aurait beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé!
+Brignolles, créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand
+je disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me
+croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se
+parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus…
+Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le tunnel,
+évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai moi-même sous
+le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais dans un état! Ah!
+Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui raconterais une
+chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles et Larsan.
+</p>
+
+<p>
+… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas de
+Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne sur la route…
+Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a semblé apercevoir
+deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je cours… J’arrive au
+milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les deux ombres ne me
+guettent point derrière un mur?…
+</p>
+
+<p>
+Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été
+entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne restait
+plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout doucement de
+s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par l’incendie,
+quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés par la catastrophe
+et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol, tristes de n’avoir
+plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille précautions,
+j’ai parcouru ces ruines, considérant avec effroi la profondeur des
+crevasses que, près de là, la secousse de 1887 avait ouvertes dans le roc.
+L’une particulièrement paraissait un puits sans fond et, comme
+j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au tronc noirci
+d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile.
+J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un
+aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta droit
+au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des cercles
+menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages comme pour me
+reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de solitude et de mort
+que le feu de la terre lui avait donné.
+</p>
+
+<p>
+Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres…
+Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin un
+morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à celui dont
+M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne?
+</p>
+
+<p>
+Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir été
+tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont le
+commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus lire que
+«bonnet».
+</p>
+
+<p>
+Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le tout
+à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son portefeuille
+et à me prier de garder le secret de mon expédition pour moi tout seul.
+</p>
+
+<p>
+Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si
+importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point assez
+vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes.
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille!» m’écriai-je…
+</p>
+
+<p>
+Mais, encore, il me ferma la bouche:
+</p>
+
+<p>
+«Silence! Sainclair!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette agitation
+ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à Larsan. Je lui
+reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la Dame en noir, mais il
+ne me répondit pas, suivant sa coutume, et s’éloigna une fois de plus en
+poussant un profond soupir.
+</p>
+
+<p>
+On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre malgré
+les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus de nous
+dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût dit que
+chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et que le drame
+pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me
+regardait d’une singulière façon. À dix heures, j’allai prendre ma
+faction, avec soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que
+j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille
+passèrent sous la voûte. Un falot les éclairait. Mme Darzac m’apparut
+dans un état d’exaltation remarquable. Elle suppliait Rouletabille avec
+des mots que je ne saisissais pas. Je n’entendis de cette sorte
+d’altercation qu’un seul mot prononcé par Rouletabille: «Voleur!»…
+Tous deux étaient entrés dans la Cour du Téméraire… La Dame en noir tendit vers
+le jeune homme des bras qu’il ne vit pas, car il la quitta aussitôt et
+s’en fut s’enfermer dans sa chambre… Elle resta seule un instant,
+dans la cour, s’appuya au tronc de l’eucalyptus dans une attitude
+de douleur inexprimable, puis rentra à pas lents dans la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire
+dans la nuit du 11 au 12.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap10"></a>X<br>
+La journée du 11</h2></div>
+
+<p>
+Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en dehors de
+la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra, pour mieux lui
+faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement déraisonnable,
+d’insister sur certaines particularités de l’emploi de notre temps
+dans la journée du 11.
+</p>
+
+<p>
+1° La matinée.
+</p>
+
+<p>
+Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde
+furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous eût été
+douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque d’acier
+chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de verres fumés
+dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison d’hiver
+écoulée.
+</p>
+
+<p>
+À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne, dans la
+salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde Rouletabille. Je
+n’eus point le temps de lui poser la moindre question, car M. Darzac
+arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à nous dire des
+choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété de quoi il
+s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le fort
+d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord
+muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à dissuader M.
+Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement à
+M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé à ce départ. Il nous
+renseigna en nous rapportant une scène qui s’était passée la veille au
+soir au château, et nous saisîmes, en effet, combien la situation des Darzac
+devenait difficile au fort d’Hercule. L’affaire tenait en une
+phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de nerfs!» Nous comprîmes
+immédiatement à propos de quoi, car il ne faisait pas de doute pour
+Rouletabille et pour moi que la jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure
+grandissante et qu’elle supportait de plus en plus avec impatience les
+attentions de son mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernière querelle
+qu’elle avait cherchée à Mr Rance avaient traversé, la nuit dernière, les
+murs pourtant épais de la Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans
+la baille accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa
+ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac, le
+langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et celui de Mme
+Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible, abrégés; mais
+aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité à tous deux que
+leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle lutte était engagée entre
+eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan saurait toujours bien
+les rejoindre, et dans un pays et dans un moment où ils l’attendraient le
+moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient sur leurs gardes, car ils
+savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à la merci de tout ce qui les
+entourerait, car ils n’auraient point les remparts du fort
+d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation ne pourrait se
+prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit jours, pas un de plus, pas
+un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde»,
+Rouletabille eût volontiers dit: «Huit jours, et dans huit jours je vous livre
+Larsan.» Il ne le disait pas, mais on sentait bien qu’il le pensait.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux.
+C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille dit:
+</p>
+
+<p>
+«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.»
+</p>
+
+<p>
+Et il s’en alla à son tour.
+</p>
+
+<p>
+Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une toilette
+charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement. Elle fut
+tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu forcée et se
+moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis un peu vivement
+qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait point que
+tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la pénible surveillance
+à laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-être, dans le moment, la
+meilleure des femmes. Alors, elle s’écria, en éclatant de rire:
+</p>
+
+<p>
+«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…»
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je
+n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en
+noir, mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au
+contraire, je ris avec Mrs. Edith.
+</p>
+
+<p>
+«C’est que c’est un peu vrai, fis-je…
+</p>
+
+<p>
+— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si
+romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis
+romanesque…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé…
+</p>
+
+<p>
+«Ah!…»
+</p>
+
+<p>
+C’est tout ce que je trouvais à dire.
+</p>
+
+<p>
+«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du
+prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!»
+</p>
+
+<p>
+Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant amusement. Quelle
+petite femme bizarre!
+</p>
+
+<p>
+Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous parlait
+souvent et qu’on ne voyait jamais.
+</p>
+
+<p>
+Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait
+invité à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails.
+</p>
+
+<p>
+J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de
+cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes, placée
+entre les forêts du Nord et les steppes du midi.
+</p>
+
+<p>
+Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines
+moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et
+intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait eu
+jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On le
+disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la cour, une haute
+situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on supposait que
+l’empereur, à cause des immenses services rendus par le père, avait pris
+le fils en particulière affection. Avec cela, il était délicat comme une femme
+à la fois et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour
+lui. Sans le connaître, il m’était déjà antipathique. Quant à ses
+relations avec les Rance, elles étaient d’excellent voisinage. Ayant
+acheté depuis deux ans la propriété magnifique que ses jardins suspendus, ses
+terrasses fleuries, ses balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan,
+«les jardins de Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques
+services à Mrs. Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du
+château en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes
+qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une
+végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de
+l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la
+suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de Ninive
+ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en avait trop, il
+en était gêné, et il préférait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait pris
+un certain intérêt à la fréquentation du jeune boyard, à cause des vers
+qu’il lui disait. Après les lui avoir dits en russe, il les traduisait en
+anglais et il lui en avait même fait, en anglais, pour elle, pour elle seule.
+Des vers, de vrais vers d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en
+avait été si flattée qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait
+des vers anglais de les lui traduire en russe. C’étaient là jeux
+littéraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance
+goûtait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui
+plaisait qu’à moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était
+point que la moitié qui déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût
+précisément la moitié qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la
+«moitié poète»; non, c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas
+qu’un poète fût avare. J’étais bien de son avis. Le prince
+n’avait point d’équipage. Il prenait le tramway et souvent faisait
+son marché lui-même, assisté de son seul domestique Ivan, qui portait le panier
+aux provisions. Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce
+détail de sa propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de
+poisson, à propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette
+extrême avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine
+originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il
+n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins.
+</p>
+
+<p>
+«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son panégyrique.
+</p>
+
+<p>
+— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…»
+</p>
+
+<p>
+Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement désagréable.
+Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et jusqu’à la
+fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et demie.
+</p>
+
+<p>
+Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me laver les
+mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de la Louve
+rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette tour; mais je
+m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la musique.
+Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort d’Hercule,
+jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce, douce et mâle à la
+fois, en sourdine, chantait. C’était un chant étrange, une mélopée tantôt
+plaintive, tantôt menaçante. Je la sais maintenant par coeur; je l’ai
+tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-être si vous avez
+franchi les frontières de la froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans
+le vaste empire du nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui
+entraînent le voyageur dans les flots et le noient sans miséricorde;
+c’est le chant du Lac de Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour
+immortel à Michel Vereszezaka. Écoutez ça:
+</p>
+
+<p>
+«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné vers le
+lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et deux lunes
+pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui caresse le
+rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu a changées en
+fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes blanches comme
+des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du mélèze argentée
+par les frimas…
+</p>
+
+<p>
+«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale
+après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de
+souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher.
+</p>
+
+<p>
+«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après avoir
+cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et leurs casques
+d’acier.
+</p>
+
+<p>
+«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le pouvoir
+de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort subite.
+</p>
+
+<p>
+«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, le
+souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en le
+perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du
+Switez!…
+</p>
+
+<p>
+«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac
+s’entrouvrit jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le
+regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête
+d’une vague et dont on n’a jamais plus entendu parler…»
+</p>
+
+<p>
+C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que
+murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait
+entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la salle et je
+me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt, derrière moi,
+j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. J’avais devant
+moi le prince Galitch.
+</p>
+
+<p>
+Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans:
+«un beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait donné à
+sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux, d’une
+clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes,
+n’eussent laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient
+entourés de longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point
+été davantage s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait
+remarqué cette particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de
+toute l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque
+trop fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées
+et des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement
+prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement quelque
+importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne l’étais
+plus assez.
+</p>
+
+<p>
+Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des poèmes si
+exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras — ce qui me
+fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons parfumés de la
+baille, en attendant le second coup de cloche du déjeuner qui devait être servi
+sous la cabane de palmes sèches, au terre-plein de la Tour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse
+s’empare de nous.
+</p>
+
+<p>
+À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où la
+vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient d’une
+ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la terre et
+des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter l’éclat
+si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles noirs
+dont j’ai parlé au début de ce chapitre.
+</p>
+
+<p>
+À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. Darzac,
+Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et moi.
+Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des convives,
+et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout ce qui se
+passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques étaient à
+leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à la poterne
+du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de
+l’appartement de M. et de Mme Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions presque
+inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, penchant les uns vers
+les autres nos vitres noires derrière lesquelles il était aussi impossible
+d’apercevoir nos prunelles que nos pensées.
+</p>
+
+<p>
+Le prince Galitch parla le premier.
+</p>
+
+<p>
+Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un
+compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le prince
+n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il
+s’intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa
+qualité de sujet du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait
+partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore
+n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur
+quoi le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était
+une feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant
+l’arrivée prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait
+là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et si
+dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale que, sur le
+conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la police avait résolu
+de prier le journal l’Époque de lui prêter son jeune reporter. Le prince
+Galitch avait si bien présenté la chose que Rouletabille rougit jusqu’aux
+deux oreilles et qu’il répliqua sèchement qu’il n’avait
+jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et que le chef de la
+Sûreté de Paris et le maître de la police de Saint-Pétersbourg étaient deux
+imbéciles. Le prince se prit à rire de toutes ses dents, qu’il avait
+belles et vraiment je vis bien que son rire n’était point beau, mais
+féroce et bête, ma foi, comme un rire d’enfant dans une bouche de grande
+personne. Il fut tout à fait de l’avis de Rouletabille et, pour le
+prouver, il ajouta:
+</p>
+
+<p>
+«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on demande
+maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire avec un
+véritable homme de lettres.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la nature. Mais,
+pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que les jardins de
+Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice:
+</p>
+
+<p>
+«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir
+que de loin.»
+</p>
+
+<p>
+L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre
+par une invitation.
+</p>
+
+<p>
+Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle déclara
+tout à coup:
+</p>
+
+<p>
+«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus.
+</p>
+
+<p>
+— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, je les ai visités, et voici comment…»
+</p>
+
+<p>
+Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude glacée,
+comment elle avait vu les jardins de Babylone.
+</p>
+
+<p>
+Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une barrière
+qui faisait communiquer directement ces jardins avec la montagne. Elle avait
+marché d’enchantement en enchantement, mais sans être étonnée. Quand on
+passait sur le bord de la mer, ce que l’on apercevait des jardins de
+Babylone l’avait préparée aux merveilles dont elle violait si
+audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès d’un petit étang,
+tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive duquel se tenaient un
+grand lis d’eau et une petite vieille toute ratatinée, au menton en
+galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et la petite vieille
+s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle s’appuyait pour
+courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton. Mrs. Edith avait bien
+ri. Elle avait appelé:
+</p>
+
+<p>
+«Madame! Madame!»
+</p>
+
+<p>
+Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait
+disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait continué
+sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, elle avait
+entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit particulier que font les
+oiseaux sauvages quand, surpris par le chasseur, ils s’échappent de la
+prison de verdure où ils se sont blottis. C’était une seconde petite
+vieille, plus ratatinée encore que la première, mais moins légère, et qui
+s’appuyait sur une vraie canne à bec de corbin. Elle s’évanouit
+— c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit de vue au détour du
+sentier. Et une troisième petite vieille appuyée sur deux cannes à
+bec de corbin surgit encore du mystérieux jardin; elle s’échappa du tronc
+d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant plus vite
+qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes qu’il
+était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs.
+Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de marbre
+habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois petites vieilles
+étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois corneilles sur une
+branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants d’où s’échappèrent
+des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s’enfuir.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec
+tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en
+fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui n’ont
+rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur
+d’autres qui n’ont pour elles que la nature.
+</p>
+
+<p>
+Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il dit, sans
+sourire:
+</p>
+
+<p>
+«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je suis
+né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. Je ne sors
+que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon labeur
+poétique avec une jalousie féroce.»
+</p>
+
+<p>
+Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication
+de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, le valet
+du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci demanda la
+permission de l’ouvrir, et lut tout haut:
+</p>
+
+<p>
+«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience.
+Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.»
+</p>
+
+<p>
+Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque.
+</p>
+
+<p>
+«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne
+trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?»
+</p>
+
+<p>
+La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir.
+</p>
+
+<p>
+«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et
+permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de
+votre fortune.»
+</p>
+
+<p>
+Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la bouche pour
+répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand étonnement, sans avoir
+répondu. Et le prince continua:
+</p>
+
+<p>
+«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous. On
+peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un Larsan!…»
+</p>
+
+<p>
+Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes derrière nos
+vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit fut horrible…
+Nous restions maintenant immobiles autour de ce silence-là, comme des statues…
+Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis quarante-huit
+heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel nous commencions de nous
+familiariser, — pourquoi, à ce moment précis, ce nom nous produisit-il un
+effet que, pour ma part, je n’avais encore jamais aussi brutalement
+ressenti? Il me semblait que j’étais sous le coup de foudre d’un
+geste magnétique. Un malaise indéfinissable se glissait dans mes veines.
+J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je
+n’aurais point la force de me contenir… Le silence que nous continuions à
+garder contribuait à augmenter cet incroyable état d’hypnose… Pourquoi ne
+parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté du vieux Bob?… On ne
+l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les autres, pourquoi
+restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?… Tout à coup, je tournai la
+tête et je regardai derrière moi. Alors, je compris, à ce geste instinctif, que
+j’étais la proie d’un phénomène tout naturel… Quelqu’un me
+regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, pesaient sur moi. Je ne vis point
+ces yeux et je ne sus d’où me venait ce regard… Mais il était là… Je le
+sentais… Et c’était son regard à lui… Et cependant, il n’y avait
+personne derrière moi… ni à droite, ni à gauche, ni en face… personne autour de
+moi que les gens qui étaient assis à cette table, immobiles derrière leurs
+binocles noirs… Alors… alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan
+me regardaient derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires!
+les vitres noires derrière lesquelles se cachait Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, avait
+cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au mien… Est-ce que
+Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient, eux aussi, supporté le même
+poids, dans le même moment, le poids de ses yeux?… Le vieux Bob disait:
+</p>
+
+<p>
+«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de la
+période quaternaire…»
+</p>
+
+<p>
+Et tous les binocles noirs remuèrent…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement dans la
+salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la porte et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, l’avez-vous senti?…»
+</p>
+
+<p>
+J’étouffais; je murmurai:
+</p>
+
+<p>
+«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…»
+</p>
+
+<p>
+Un silence, et je repris, plus calme:
+</p>
+
+<p>
+«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions
+fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il n’y
+a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez déjà dans
+quel état…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille m’interrompit.
+</p>
+
+<p>
+«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais quand?…
+Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je m’en
+éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le chercher
+dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu,
+vous-même, dehors!…»
+</p>
+
+<p>
+Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa
+bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, qui
+ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était
+pas troublée par les mouvements de son coeur:
+</p>
+
+<p>
+«Raisonnons!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà servi
+et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, disait-il, se
+laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne point chercher Larsan là
+où il se montre, le chercher partout où il se cache.»
+</p>
+
+<p>
+Ceci suivi de cet autre argument complémentaire:
+</p>
+
+<p>
+«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie
+pas là où il est.»
+</p>
+
+<p>
+Et il reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des moments
+où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux.
+Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes seulement… et
+nous verrons peut-être clair!»
+</p>
+
+<p>
+Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains et
+dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y
+a-t-il à l’intérieur des pierres?
+</p>
+
+<p>
+— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus
+rien! Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS!
+</p>
+
+<p>
+— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il
+voulait en venir.
+</p>
+
+<p>
+— Très bien.
+</p>
+
+<p>
+— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi?
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi!
+J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je
+suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous pourquoi vous
+n’êtes pas Larsan?…
+</p>
+
+<p>
+— Parce que vous l’auriez bien vu!…
+</p>
+
+<p>
+— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force
+les poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous
+voir!… Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à
+la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu
+du raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était
+Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à
+face, un soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la
+vicomte Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il
+venait arrêter et qu’il n’arrêta pas parce qu’il
+l’avait vu, était Ballmeyer! Si l’inspecteur Giraud, qui
+connaissait le comte de Motteville comme vous me connaissez, n’avait pas
+vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, causant à deux de ses amis dans le
+pesage, n’avait pas vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté
+Ballmeyer<a href="#fn3" id="fnref3"><sup>[3]</sup></a>! Ah! voyez-vous,
+Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon
+père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon père!…»
+</p>
+
+<p>
+Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de
+raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au ciel,
+geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien voir!…
+</p>
+
+<p>
+«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. Stangerson,
+ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince Galitch… Mais il
+faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut être Larsan! Seulement alors,
+seulement, je respirerai derrière les pierres…»
+</p>
+
+<p>
+Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, le pas
+régulier de Mattoni qui montait sa garde.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les autres?
+</p>
+
+<p>
+— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort
+d’Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en
+gare de Bourg…
+</p>
+
+<p>
+— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas,
+parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles
+noirs!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous,
+Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!»
+</p>
+
+<p>
+Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu
+questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir,
+mais il avait repris, posément:
+</p>
+
+<p>
+«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec
+moi pendant que Larsan était à Bourg.
+</p>
+
+<p>
+«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur
+la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, arrivés à
+Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent descendre de son train.
+</p>
+
+<p>
+«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce
+moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient être à
+Bourg.
+</p>
+
+<p>
+«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux
+jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il
+arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, sur mes
+questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux jours-là,
+son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son
+voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux grottes ni
+hors des jardins de Babylone…
+</p>
+
+<p>
+«Prenons d’abord M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège!
+</p>
+
+<p>
+— Je le sais bien!
+</p>
+
+<p>
+— Et c’est une stupidité!…
+</p>
+
+<p>
+— Je le sais aussi… Mais pourquoi?
+</p>
+
+<p>
+— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il pourra
+peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis: un
+Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, quelques instants, je
+l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une fille au point de se faire
+passer pour son père — ceci pour vous rassurer sur le cas de M.
+Stangerson — ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé.
+Eh! mon ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu’elle
+n’eût franchi à son bras le fort d’Hercule!…
+</p>
+
+<p>
+— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh
+bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie de
+cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père,
+j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je
+n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus
+solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs
+reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition de Larsan
+qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac!
+</p>
+
+<p>
+— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on
+n’a qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!»
+</p>
+
+<p>
+Il les ouvrit.
+</p>
+
+<p>
+«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch?
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui
+chante des chansons lithuaniennes?
+</p>
+
+<p>
+— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.»
+</p>
+
+<p>
+Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout comme
+s’il ne s’en apercevait pas.
+</p>
+
+<p>
+«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il
+tranquillement.
+</p>
+
+<p>
+— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?…
+</p>
+
+<p>
+— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont
+nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est
+la mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter
+l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres
+vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement
+Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus retenir un geste d’admiration.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous ne perdez pas votre temps!
+</p>
+
+<p>
+— L’autre non plus», gronda-t-il.
+</p>
+
+<p>
+Je croisai les bras.
+</p>
+
+<p>
+«Et le vieux Bob? fis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; celui-là,
+non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh bien, je
+vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, cela ne se voit
+pas!»
+</p>
+
+<p>
+Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il
+m’arrêta.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?…
+</p>
+
+<p>
+— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et brûlante. Il
+s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… songeant à quoi? À
+ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance n’avait
+pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon de
+moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain routinier de sa
+trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée
+sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu depuis deux ans… On change
+toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, qui ne buvait que de
+l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, Mrs. Edith?…
+Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens fou, moi aussi?…
+Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en noir?… comme… comme
+Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu
+fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous ensorcelés!… Parce que la Dame en noir
+vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous tremblons du même
+frisson qu’elle… La peur, ça se gagne… comme le choléra.
+</p>
+
+<p>
+3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures.
+</p>
+
+<p>
+Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer
+dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le vieux Bob,
+Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de bandits qui
+avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai,
+sous cette impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux
+château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de donner raison à
+mon cauchemar et je me dis tout haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous
+réfugier?» Je mis le nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du
+Téméraire, s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre
+ses jolis doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais,
+arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait
+faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de ses yeux
+qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le voir
+regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour Carrée,
+habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant souci.
+</p>
+
+<p>
+Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où va se
+produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan intérieur de
+l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de plain-pied avec la
+Cour de Charles le Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se trouvait dans
+un large corridor qui avait fait partie autrefois de la salle des gardes. La
+salle des gardes prenait autrefois tout l’espace O, O1, O2, O3, et était
+fermée de murs de pierre qui existaient toujours avec leurs portes donnant sur
+les autres pièces du Vieux Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans
+cette salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de façon à
+constituer une pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de
+transformer en salle de bains.
+</p>
+
+<p>
+Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à angle droit
+O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de loge aux Bernier était
+située en S. On était dans la nécessité de passer devant cette porte pour se
+rendre en R, où se trouvait l’unique porte permettant d’entrer dans
+l’appartement des Darzac. L’un des époux Bernier devait toujours se
+tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux qui avaient le droit
+d’entrer dans leur loge. De cette loge, on surveillait également, par une
+petite fenêtre pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur l’appartement
+du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur
+appartement, l’unique clef qui ouvrait la porte R était toujours chez les
+Bernier; et c’était une clef spéciale et toute neuve, fabriquée la veille
+dans un endroit que seul Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé
+la serrure lui-même.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée pour
+l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du
+vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel il
+avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un prisonnier
+et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en
+prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge.
+</p>
+
+<p>
+Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il lui
+plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau installé dans la
+tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et sans se tourmenter de
+personne. Pour cela, il fallait encore laisser la porte K ouverte. Il
+l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur un ton d’ironie
+tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait avoir
+Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du professeur
+Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de
+ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint pas
+qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait compris qu’il
+n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue,
+qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le principal
+attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité! Et il avait
+ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une condition
+c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du soir, et que
+cette clef restât toujours en possession des Bernier qui viendraient lui ouvrir
+s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le vieux Bob qui travaillait
+quelquefois très tard dans la tour de Charles Le Téméraire. Mais non plus il ne
+voulait avoir l’air de contrecarrer en tout ce brave M. Rouletabille qui
+avait, disait-il, peur des voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à
+la décharge du vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes
+défensives de notre jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé
+utile de le mettre au courant de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait
+bien entendu parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois
+sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser
+qu’elle n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis
+qu’elle s’appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob était un
+égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause qu’il
+possédait le plus vieux crâne de l’humanité, il ne pouvait concevoir que
+tout le monde ne le fût point autour de lui.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère
+Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites
+«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père Bernier
+de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac.
+</p>
+
+<p>
+C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac.
+L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, très
+vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une
+table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux
+ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois
+des meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture
+que toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la
+grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde fenêtre
+J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de barreaux épais
+entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le lit, haut sur ses pieds,
+était adossé à la muraille extérieure et poussé contre la cloison (de pierre)
+qui séparait la chambre de M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans
+l’angle de la tour, se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une
+table-guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout
+ce qu’il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises.
+C’était tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette
+chambre, si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la
+mère Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois
+qu’ils faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait
+ses vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac,
+venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le coup
+d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller.
+</p>
+
+<p>
+Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la chambre de Mme
+Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions personne derrière nous chez
+M. Darzac. Aussitôt entré dans l’appartement, Bernier qui nous avait
+suivis avait eu soin, comme il le faisait toujours, de tirer les verrous qui
+fermaient intérieurement l’unique porte faisant communiquer
+l’appartement avec le corridor.
+</p>
+
+<p>
+La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais bien
+éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et gaie. Aussitôt
+qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et tourner vers moi
+son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?»
+</p>
+
+<p>
+Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux comme
+toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du reste, grande
+ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que l’on avait
+tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui garnissait un côté
+de la muraille. L’autre côté était occupé par le lit. Cette penderie
+était si haut placée que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que
+l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point jusqu’au parquet, de
+telle sorte qu’il eût été absolument impossible à quelqu’un qui eût
+voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme la
+tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des plus légères, il
+n’eût pu également s’y suspendre. Rouletabille n’en examina
+pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard dans cette pièce.
+Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs,
+entre lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du départ et
+nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le dernier.
+Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il remit dans la
+poche du haut de son veston que fermait une boutonnière qu’il boutonna.
+Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de l’appartement du vieux
+Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi facile à visiter que
+l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement, ameublement
+sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes.
+Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère Bernier venait de placer sa
+chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus clair à sa
+besogne qui était toujours celle du pelage des pommes de terre dites
+«saucisses».
+</p>
+
+<p>
+Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes comme le
+reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient avec le
+rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait dans
+l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le plafond
+de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda
+un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait
+inutilisable.
+</p>
+
+<p>
+On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à
+Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée
+n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand
+nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être
+humain ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier,
+quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi
+que je vais le raconter.
+</p>
+
+<p>
+Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans son
+corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et moi
+nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour
+B’’. Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la
+terre, attirés par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement,
+voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule
+mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette agitée
+et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La
+falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on pourrait la
+croire toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l’a mise
+au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque-mort, avec sa
+redingote et son chapeau haut de forme, s’agite-t-il, grotesque et
+macabre, devant cette caverne trois cents fois millénaire, creusée dans la lave
+ardente pour servir de premier toit à la première famille, aux premiers jours
+de la terre? Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le
+voyons brandir son crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son
+rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur.
+</p>
+
+<p>
+Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de
+passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il ne nous
+voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il comprend
+qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore dit à
+mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne sais
+pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours.
+</p>
+
+<p>
+— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur Stangerson
+ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que c’est cette idée
+que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce voyage dans la cervelle de
+ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en
+sourire. Nous ne le quittons pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour
+Carrée. Il est certain «qu’il n’en peut plus»! Sa taille
+s’est encore voûtée. Il a les mains dans les poches. Il a l’air
+dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de tout, avec ses mains
+dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et
+l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis l’avouer tout de suite,
+moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a procuré, grâce à l’aide
+géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante le plus affreux qui
+puisse secouer des moelles humaines, en vérité! Alors! Alors, qu’est-ce
+qui l’aurait cru?…
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva
+naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier était sorti
+devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans sa poche
+et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite qu’aucun
+barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M. Darzac entre
+dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et
+c’est la vérité.
+</p>
+
+<p>
+Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais si je
+vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par
+«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à
+éclater.
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, il est cinq heures.
+</p>
+
+<p>
+4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit
+l’attaque de la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement dit, à
+continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette tour
+B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur
+l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la
+Tour Carrée où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il
+pensait. Il pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il
+vida entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande
+stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait
+évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour
+du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait encore des
+pommes de terre répandues.
+</p>
+
+<p>
+Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par son
+père, au premier étage de la Louve.
+</p>
+
+<p>
+La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un violent
+orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite…
+</p>
+
+<p>
+Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde et
+épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air
+est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la
+terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord de la
+Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, il
+fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour voir. Il y a
+évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient des propos
+préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent l’auditoire du
+vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il
+s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet
+auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle,
+avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son
+mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel est
+donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie avec
+tant de grâces languissantes?
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous
+renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de la porte
+de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous rejoint et son
+oeil suit la direction indiquée par l’index de Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?…
+</p>
+
+<p>
+— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince
+Galitch.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions
+jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne me
+serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si grand…
+Rouletabille me comprend, hausse les épaules…
+</p>
+
+<p>
+«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…»
+</p>
+
+<p>
+Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
+</p>
+
+<p>
+«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter,
+c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux.
+Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça
+va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois
+qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient
+et n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de
+l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée
+de Moscou…»
+</p>
+
+<p>
+Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.
+</p>
+
+<p>
+Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent leur
+promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse soudain de
+gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le château, y
+entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut du terre-plein de
+la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est devenu la
+tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous
+l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son
+plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient furieux. Il adresse
+les pires injures au plus vieux crâne de l’humanité. Il descend dans la
+Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps encore les éclats de sa colère
+jusqu’au fond de la batterie basse. Des coups sourds y retentissaient. On
+eût dit qu’il se battait contre les murs.
+</p>
+
+<p>
+Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château Neuf. Et,
+presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit entendre sur la mer
+lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute noire.
+</p>
+
+<p>
+Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une
+idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à son
+maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, entra dans
+la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en
+donna une également à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour Carrée.
+Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de M. et Mme
+Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette langue; mais
+nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. Walter était chargé de
+distribuer le courrier depuis que le père Jacques n’avait plus le droit
+de s’éloigner de sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et
+lui dit qu’il allait faire lui-même la commission.
+</p>
+
+<p>
+Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à cheval sur
+une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.
+</p>
+
+<p>
+«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Il n’a pas bougé», répondit Bernier.
+</p>
+
+<p>
+Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de
+l’intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la
+personne est entrée. Règlement Rouletabille).
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons chez
+lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon, juste en
+face de la porte R et faisait face à cette porte.
+</p>
+
+<p>
+Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la lettre
+qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le presse
+de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en Russie.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous venons lui
+remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à Rouletabille la missive que
+je viens de recevoir; elle est de mon ami de Paris qui, après m’avoir
+donné quelques détails sans importance sur le départ de Brignolles,
+m’apprend que ledit Brignolles se fait adresser son courrier à Sospel, à
+l’hôtel des Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et
+Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons d’aller à
+Sospel le plus tôt qu’il nous sera possible, et nous sortons de
+l’appartement Darzac. La porte de la chambre de Mme Darzac n’était
+pas fermée. Voilà ce que j’observai en sortant. J’ai dit, du reste,
+que Mme Darzac n’était point chez elle. Aussitôt que nous fûmes sortis,
+le père Bernier referma à clef la porte de l’appartement, aussitôt…
+aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et il mit la clef dans sa poche,
+dans la petite poche d’en haut de son veston. Ah! je le vois encore
+mettre la clef dans sa petite poche d’en haut de son veston, je le jure!…
+et il en a boutonné le bouton.
+</p>
+
+<p>
+Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père Bernier
+dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et qu’il
+n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est
+pas parce qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon
+chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis
+hautement, dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son
+devoir et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier,
+était une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde.
+Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle
+sera heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi
+l’hommage rendu à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux.
+</p>
+
+<p>
+Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour Carrée, nous
+allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, Rouletabille, M. Darzac
+et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, M. Darzac poussa un cri en
+voyant l’état dans lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait
+depuis la veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à
+une grande échelle du château fort d’Hercule tel qu’il existait au
+XVe siècle, d’après des documents que nous avait montrés Arthur Rance. Ce
+lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait été toute barbouillée. Il
+tenta en vain de demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé
+auprès d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une
+omoplate qu’il ne lui répondit même pas.
+</p>
+
+<p>
+J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la
+précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je reproduis nos
+faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les événements les plus
+futiles ont une importance en réalité considérable, car chaque pas que nous
+faisons, en ce moment, nous le faisons en plein drame, sans nous en douter,
+hélas!
+</p>
+
+<p>
+Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du
+moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, et
+pensant sans doute à tout autre chose.
+</p>
+
+<p>
+En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au ciel qui
+se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En attendant, la
+pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions.
+</p>
+
+<p>
+«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait
+peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions arrivés
+sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là…
+</p>
+
+<p>
+— Qui?
+</p>
+
+<p>
+— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est
+embaumé?»
+</p>
+
+<p>
+Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon chemin sans
+plus m’occuper de lui; ce que je fis.
+</p>
+
+<p>
+Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, de me
+trouver face à face avec Mathilde!…
+</p>
+
+<p>
+Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme
+un oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe.
+Elle glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au
+rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché sur la
+rampe du premier palier, regardait, lui aussi.
+</p>
+
+<p>
+Et il remonta jusqu’à moi.
+</p>
+
+<p>
+«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!»
+</p>
+
+<p>
+Il paraissait à nouveau très agité.
+</p>
+
+<p>
+«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans
+vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il s’affala tout à coup sur une chaise.
+</p>
+
+<p>
+«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De
+l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta:
+«Non!… c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le
+poing au ciel noir qui ne crevait toujours point.
+</p>
+
+<p>
+Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui
+m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce
+que la Dame en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien
+embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva:
+</p>
+
+<p>
+«Où allez-vous?
+</p>
+
+<p>
+— Prendre la garde à la poterne.»
+</p>
+
+<p>
+Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa
+soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à la Louve.
+Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara que celui-ci ne
+voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût souffrant,
+s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point que Mr
+Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais termes avec
+son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur
+Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui me
+troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne ne mangea.
+Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. Toutes les fenêtres
+étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et un violent coup de tonnerre se
+succédèrent rapidement et, tout à coup, ce fut le déluge. Un soupir de
+soulagement détendit nos poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à
+temps pour n’être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir
+engloutir la presqu’île.
+</p>
+
+<p>
+Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos
+courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point
+répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait
+fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses
+oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis,
+dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle
+jetait le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite
+épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et
+puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore
+jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. Edith en
+avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, se
+promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour Ronde. En
+sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête pour voir une fois
+encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite de ce qu’il lui avait
+été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de l’humanité était sur
+le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l’air
+toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s’était toujours conduit
+d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son crâne! Elle
+s’était enfuie, un peu effrayée.
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce qu’elle
+avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob était
+badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi pour
+échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir était venue
+faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.
+</p>
+
+<p>
+Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait de force.
+Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! Je le
+trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour
+Carrée et recevant tout l’orage sur le dos.
+</p>
+
+<p>
+Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne.
+</p>
+
+<p>
+«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme
+c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu
+n’as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je
+hurle, écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le
+tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, des
+clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu vraiment
+fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts l’atroce
+douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la flamme
+dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le poignet et
+une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête:
+</p>
+
+<p>
+«Où est-il?… Où est-il?»
+</p>
+
+<p>
+C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel
+éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux délire,
+hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit. Elle le vit.
+Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel et par
+l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit comme un
+drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la malheureuse, car
+je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste
+déchaînement des éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche
+terrible, au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le
+doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!… Ah! je
+comprends! Je comprends comment Rouletabille, s’en est souvenu par-delà
+les années… Oui, oui, c’est une odeur pleine de mélancolie, un parfum
+pour tristesse intime… Quelque chose comme le parfum isolé et discret et tout à
+fait personnel d’une plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir
+pour elle toute seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a
+donné de ces idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus
+tard… parce que Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un
+bien doux et bien tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un
+coup, là, au milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout
+d’un coup, quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah!
+extraordinaire, car j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir
+sans découvrir ce que ce parfum avait d’extraordinaire, et il
+m’apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de la terre
+— et même tous ceux qui font mal à la tête — sont balayés comme une
+haleine de rose par le vent de mer. Je comprends que lorsqu’on
+l’avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin tant pis si je me
+vante, mais je suis persuadé que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre
+le parfum de la Dame en noir, et il fallait certainement pour cela être très
+intelligent, et il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les
+autres soirs, bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se
+passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique
+et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien,
+c’était pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était
+un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un
+coeur d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était
+un coeur de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir
+s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac
+et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!…
+</p>
+
+<p>
+Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir appelait
+Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, bondit, se sauva à
+travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en noir! Le parfum de la Dame
+en noir!…»
+</p>
+
+<p>
+La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de
+son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne
+s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la
+suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour
+trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait
+comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère et
+l’enfant.
+</p>
+
+<p>
+Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la chambre
+du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. Là, nous allions
+être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez elle, car nous
+savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je passai en
+face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y fus mis
+à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à
+brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la
+façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je
+ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda: «Il
+y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» je fus plus
+ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de l’orage. Et je
+compris que, dans le moment même que la nature entière s’apaisait au
+dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à l’abri, un
+plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre vainement depuis des
+siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise contenance et trahir
+tout l’émoi où me plongeait cette phrase inattendue. D’abord, je ne
+répondis point; je balbutiai, et certainement je fus tout à fait ridicule.
+Voilà des années que ces choses se sont passées. Mais j’y assiste encore
+comme si j’étais mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés
+et qui ne sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée
+et, comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec
+ses cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la soie
+légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés comme une
+loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle
+qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens bien que mon émotion, même
+après tant d’années, quand je songe à ces choses, me fait écrire des
+phrases qui manquent de simplicité. Je n’en dirai point plus long sur ce
+sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du professeur Stangerson me
+comprendront peut-être, et je ne veux ici, vis-à-vis de Rouletabille,
+qu’affirmer le sentiment de respectueuse consternation qui me gonfla le
+coeur devant cette mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où
+l’avait jetée l’affreuse tempête — physique et morale —
+où elle se débattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car
+j’avais juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas! Que mon silence
+même parlait plus haut que ne l’avait jamais fait aucune de mes
+plaidoiries.
+</p>
+
+<p>
+Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma vie:
+</p>
+
+<p>
+«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous deux!»
+</p>
+
+<p>
+Et elle ajouta avec un gros sanglot:
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi continue-t-il à mentir?»
+</p>
+
+<p>
+Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette
+femme avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de
+tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais
+existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum
+de la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie…
+</p>
+
+<p>
+Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en
+quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère…
+tout ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu de
+cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les deux.
+Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que
+c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui avait
+l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre
+était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui
+avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une institution de
+Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une explication, mais
+celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il s’était troublé
+quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège d’Eu et du voyage que
+nous avions fait là-bas avant de venir à Menton.
+</p>
+
+<p>
+«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt.
+</p>
+
+<p>
+Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit
+d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois
+qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir
+même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne
+eudoise.
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai
+ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de
+Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme
+qui avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je
+l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs
+incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le
+malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui avait
+crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils
+c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme
+vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais
+cru Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.
+</p>
+
+<p>
+Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé
+jusqu’à lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de
+personne, pas même d’un voleur! C’est alors qu’elle était
+rentrée dans la Tour Carrée et qu’elle avait désiré mourir. Mais elle
+n’avait pas retrouvé son fils pour le perdre sitôt et elle vivait encore!
+J’étais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais pardon
+pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était le résultat de la politique de mon
+ami. Sous prétexte de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la
+tuait! Je ne voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je
+m’enfuis! J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis
+de la Tour Carrée, en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la
+Cour du Téméraire, mais celle-ci était déserte.
+</p>
+
+<p>
+À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y avait une
+lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier branlant
+du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je l’enfonce.
+Rouletabille est devant moi:
+</p>
+
+<p>
+«Que voulez-vous, Sainclair?»
+</p>
+
+<p>
+En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon courroux.
+</p>
+
+<p>
+«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée.
+Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!…
+</p>
+
+<p>
+— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!…
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-
+t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle
+m’a ordonné de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux
+prises avec mon père!»
+</p>
+
+<p>
+Et il ricane, ricane.
+</p>
+
+<p>
+«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Il était affreux en parlant ainsi.
+</p>
+
+<p>
+Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante.
+«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne
+connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!»
+</p>
+
+<p>
+.. .. .. .. ..
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! Ah!
+revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se dressent sur
+ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être frappé
+lui-même!…
+</p>
+
+<p>
+Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée emplit la
+forteresse: Maman! Maman! Maman!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap11"></a>XI<br>
+L’attaque de la Tour Carrée</h2></div>
+
+<p>
+J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps,
+redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!»
+une telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours
+tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il
+n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire
+incapable de voler directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser
+comme un oiseau ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et
+qu’il remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna,
+me renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers
+couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui
+venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable!
+</p>
+
+<p>
+Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué
+sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte
+de la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut
+la forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante, malgré le
+cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait une terreur
+indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille,
+et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je n’entendis plus que
+des soupirs et des gémissements, et encore ces deux syllabes que la nuit
+répétait indéfiniment: «Maman! Maman!»
+</p>
+
+<p>
+Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur
+désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour
+Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que
+j’essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions
+tout perdu, tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils
+n’avait-il point retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin
+retrouvé l’enfant?… Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle
+était si vivante? Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût,
+debout, sur le seuil de la tour?
+</p>
+
+<p>
+Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire
+quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu?
+Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se
+trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse de la
+Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du
+sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus,
+n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du
+jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais pas. Et la
+porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux murmure: «Maman!
+Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait que cela en
+pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient même pas eu la
+précaution de refermer complètement la porte du salon du vieux Bob. C’est
+là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait emporté son enfant!
+</p>
+
+<p>
+… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se répéter:
+«Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses entrecoupées, des phrases
+sans suite… des stupidités divines… «Alors, tu n’es pas mort!»… Sans
+doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était suffisant pour les faire
+repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient s’embrasser, rattraper
+le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en
+noir!… Je l’entendis qui disait encore: «Tu sais, maman, ce n’est
+pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait pensé, au son de sa voix,
+qu’il avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre Rouletabille.
+«Non! mon petit!… non, tu n’as pas volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce
+n’était pas ma faute si j’entendais… mais j’en avais
+l’âme toute chavirée… C’était une mère qui avait retrouvé son
+petit, quoi!…
+</p>
+
+<p>
+Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais
+savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré.
+</p>
+
+<p>
+La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite
+veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être au lit
+quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à la hâte,
+quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les traits
+étaient décomposés par la peur.
+</p>
+
+<p>
+«Où est le père Bernier? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Il est là, répondit-elle en tremblant.
+</p>
+
+<p>
+— Là?… Où, là?…»
+</p>
+
+<p>
+Mais elle ne me répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour savoir sur
+quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je baissai la veilleuse
+et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert de pommes de terre; il
+en avait roulé partout. La mère Bernier ne les avait donc pas ramassées depuis
+que Rouletabille avait vidé le sac?
+</p>
+
+<p>
+Je me relevai, je retournai à la mère Bernier:
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu?
+</p>
+
+<p>
+— Je ne sais pas», répondit-elle.
+</p>
+
+<p>
+Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le
+père Bernier apparut sur le seuil de la loge.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair?
+</p>
+
+<p>
+— Bernier!… Qu’est-il arrivé?
+</p>
+
+<p>
+— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave…
+(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée
+qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac, en
+posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a eu
+peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur appartement
+était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et vous aviez entendu
+quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer.
+</p>
+
+<p>
+— M. Darzac était donc rentré chez lui?…
+</p>
+
+<p>
+— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour,
+monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il
+est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur! Ah!
+je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement, il
+n’y avait personne de blessé.
+</p>
+
+<p>
+— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez
+elle?
+</p>
+
+<p>
+— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle
+l’a suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble.
+</p>
+
+<p>
+— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre?
+</p>
+
+<p>
+— Tenez, le voilà!…»
+</p>
+
+<p>
+Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de
+l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait
+signe. Je m’approchai de lui et il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce
+n’est pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en
+parle pas. Les autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver.
+C’est inutile d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc!
+J’ai un service personnel à vous demander.
+</p>
+
+<p>
+— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez bien.
+Disposez de moi, si je puis vous être utile.
+</p>
+
+<p>
+— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se
+coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle ira se
+reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du calme, Sainclair!
+Nous avons tous besoin de calme et de silence…
+</p>
+
+<p>
+— Bien, mon ami, comptez sur moi!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui attestait mon
+dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous cachaient quelque
+chose, quelque chose de très grave!…
+</p>
+
+<p>
+Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver
+Rouletabille dans le salon du vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la Dame
+en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si silencieux et
+avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui avais entendu les
+transports de tout à l’heure et qui m’attendais à trouver le fils
+dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux sans dire un mot,
+sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme Darzac à quitter
+Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle m’intrigua à un
+point que je ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille
+acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se pencha sur le front de
+mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon enfant» d’une voix
+si blanche, si triste, et en même temps si solennelle, que je crus entendre
+l’adieu déjà lointain d’une mourante. Rouletabille, sans répondre à
+sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il tremblait comme une feuille.
+</p>
+
+<p>
+Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée.
+J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose
+d’inouï. L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien;
+et il n’est point douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi,
+si sa raison et son coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui
+venait de se passer entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que
+Rouletabille ne pensait pas comme moi?
+</p>
+
+<p>
+… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais
+Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet
+qui joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par
+l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un
+enfant, dit à voix basse:
+</p>
+
+<p>
+«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je
+n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée.
+C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part
+de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…»
+</p>
+
+<p>
+Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le
+salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point
+fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre
+distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré l’épaisseur
+des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous trouvions maintenant,
+nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre, mais n’était-ce pas déjà
+quelque chose que de pouvoir entendre?… L’orage avait fui, mais les flots
+n’étaient pas encore apaisés et ils se brisaient sur les rocs de la
+presqu’île d’Hercule avec cette violence qui rendait toute approche
+de barque impossible! Ainsi pensai-je dans le moment à une barque, parce que,
+une seconde, je crus voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre
+— une ombre de barque. Mais quoi! C’était là évidemment une
+illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout, — de mon
+esprit certainement plus agité que les flots.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir —
+ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une expiration,
+comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine comme la vie qui
+s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva par cette fenêtre et
+passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien… non, on n’entendait
+plus rien que le mugissement intermittent de la mer, et, tout à coup, la
+lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour Carrée, toute noire, rentra
+dans la nuit. Mon ami et moi nous étions saisi la main et nous nous commandions
+ainsi, par cette communication muette, l’immobilité et le silence.
+Quelqu’un mourait, là, dans la tour! Quelqu’un qu’on nous
+cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un qui n’était ni Mme
+Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère Bernier, ni, à n’en
+point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne pouvait pas être dans la
+tour.
+</p>
+
+<p>
+Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre qui
+avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart d’heure
+s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la fenêtre de sa
+chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller éteindre cette lumière
+et redescendre. Je pris mille précautions; cinq minutes plus tard,
+j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait plus maintenant
+d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible lueur au ras du
+sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie basse de la Tour
+Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier où veillait Mattoni. En somme,
+en considérant la position qu’ils occupaient, on pouvait très bien
+s’expliquer que ni le vieux Bob ni Mattoni n’eussent rien entendu
+de ce qui s’était passé dans la Tour Carrée, ni même, dans l’orage
+finissant, des clameurs de Rouletabille poussées au-dessus de leurs têtes. Les
+murs de la poterne étaient épais et le vieux Bob était enfoui dans un véritable
+souterrain.
+</p>
+
+<p>
+J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans
+l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation
+qu’il n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la
+porte de la Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme
+j’allais me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste
+sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à
+lui-même de dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était
+très courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon
+ami, et voici ce que je vis:
+</p>
+
+<p>
+D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité,
+qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la
+poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté
+de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se retourna du
+côté de la tour et fit un signe que nous pouvions interpréter comme un signe de
+tranquillité. À qui s’adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore;
+mais il se rejeta brusquement en arrière, me repoussant.
+</p>
+
+<p>
+Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y avait
+plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou plutôt nous
+l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une courte
+conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous entendîmes
+quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du jardinier, et le père
+Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse noire et tout doucement roulante
+d’une voiture. Nous distinguions bientôt que c’était la petite
+charrette anglaise, traînée par Toby, le poney d’Arthur Rance. La Cour du
+Téméraire était de terre battue et le petit équipage ne faisait pas plus de
+bruit sur cette terre que s’il avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby
+était si sage et si tranquille qu’on eût dit qu’il avait reçu les
+instructions du père Bernier. Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore
+la tête du côté de nos fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride,
+arriva sans encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la
+porte le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants
+s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à mon
+ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans que
+j’en pusse deviner la raison subite.
+</p>
+
+<p>
+Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et retournait
+à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher davantage, et,
+certainement, les personnes qui étaient maintenant sur le seuil de la Tour
+Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient regardé de notre côté, mais
+elles ne pensaient guère à nous. La nuit s’éclaircissait alors d’un
+beau rayon de lune qui fit une grande raie éclatante sur la mer et allongea sa
+clarté bleue dans la Cour du Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis
+de la tour et s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris
+qu’ils eurent un mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la
+Dame en noir prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert,
+il le faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si
+elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point
+conclure.
+</p>
+
+<p>
+Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui
+me manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et
+qu’il souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser
+sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa
+casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes
+distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait fait de
+gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le mur de la tour,
+la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune aide. Et, soudain, dans le
+moment que M. Darzac avait réussi à pousser le sac dans la voiture, Mathilde
+prononça, d’une voix sourdement épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…»
+— «C’est la fin!…» répondit M. Darzac qui, maintenant,
+s’épongeait le front. Sur quoi il mit son pardessus et prit Toby par la
+bride. Il s’éloigna, faisant un signe à la Dame en noir, mais celle-ci,
+toujours appuyée à la muraille comme si on l’avait allongée là pour
+quelque supplice, ne lui répondit pas. M. Darzac nous parut plutôt calme. Il
+avait redressé la taille. Il marchait d’un pas ferme… on pouvait dire:
+d’un pas d’honnête homme conscient d’avoir accompli son
+devoir. Toujours avec de grandes précautions, il disparut avec sa voiture sous
+la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint
+énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et
+retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand il ne
+fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée,
+Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa entre
+la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du concierge.
+</p>
+
+<p>
+«Venez avec moi», lui dit-il.
+</p>
+
+<p>
+L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi
+aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux
+étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent:
+</p>
+
+<p>
+«C’est un grand malheur!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap12"></a>XII<br>
+Le corps impossible</h2></div>
+
+<p>
+«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua
+Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si
+vous ne nous cachez rien. Allons, venez!»
+</p>
+
+<p>
+Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf,
+et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon Rouletabille.
+Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un problème
+sentimental qui l’avait intéressé si personnellement, maintenant
+qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il reconquérait toutes
+les forces incroyables de son esprit pour la lutte entreprise contre le
+mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu, jusqu’à la minute
+suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma vie, même aux
+côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé et se furent
+expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste d’hésitation dans
+la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui ne contribue
+nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation faite à
+l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 au 13
+avril.
+</p>
+
+<p>
+Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il
+brisera et qui crieront grâce.
+</p>
+
+<p>
+Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre compte à
+des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de Rouletabille, nous
+le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la lampe.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa pipe;
+il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui
+s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil
+s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il
+dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?»
+</p>
+
+<p>
+Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
+</p>
+
+<p>
+«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je
+n’en sais rien!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me racontez pas
+ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de rien!…
+</p>
+
+<p>
+— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus?
+</p>
+
+<p>
+— Mais, de votre sécurité, Bernier!…
+</p>
+
+<p>
+— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait!
+</p>
+
+<p>
+— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se
+levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le temps de
+faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique nécessaire… «Alors,
+reprit-il, il était dans la Tour Carrée?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Où? Dans la chambre du vieux Bob?
+</p>
+
+<p>
+— Non! fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Caché chez vous, dans votre loge?
+</p>
+
+<p>
+— Non, fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans
+l’appartement de M. et Mme Darzac?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Misérable!» grinça Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge, et
+l’enlevai aux griffes de Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Quand il put respirer:
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler? fit-il.
+</p>
+
+<p>
+— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous avouez
+qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui donc
+l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui,
+seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?»
+</p>
+
+<p>
+Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui
+m’accusez d’être le complice de Larsan?
+</p>
+
+<p>
+— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous
+savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!…
+</p>
+
+<p>
+— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai…
+j’ai eu tort de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand
+on se bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande
+pardon!
+</p>
+
+<p>
+— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous êtes
+un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que
+j’incrimine: c’est votre négligence.
+</p>
+
+<p>
+— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate.
+Ma négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai
+eu toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans
+cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité,
+à cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point,
+naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, vous et
+M. Sainclair!
+</p>
+
+<p>
+— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet
+individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous
+l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M.
+et Mme Darzac s’il n’y était pas!
+</p>
+
+<p>
+— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était!
+</p>
+
+<p>
+— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. Et
+vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en l’absence de
+M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre quand il avait la
+clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre pendant qu’il
+était là!
+</p>
+
+<p>
+— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus que
+tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: voilà bien
+le mystère!
+</p>
+
+<p>
+— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi,
+avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé immédiatement la
+porte?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, monsieur.
+</p>
+
+<p>
+— Et quand l’avez-vous rouverte?
+</p>
+
+<p>
+— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac
+chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque
+temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils se
+sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur
+appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu
+qu’on repoussait les verrous.
+</p>
+
+<p>
+— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas
+ouvert la porte?
+</p>
+
+<p>
+— Pas une seule fois.
+</p>
+
+<p>
+— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps?
+</p>
+
+<p>
+— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de
+l’appartement, et c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à
+six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte
+de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai.
+Après le dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma
+femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même si nous
+l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte de
+l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus
+incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne savait pas ce
+qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce qui s’est
+passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement à cinq
+heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui
+s’est passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que
+M. Darzac était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de
+même, l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner,
+et puis, encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et
+que j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est
+passé après. Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la
+mort de l’homme, ce qui prouvait bien que l’homme était là! Ah!
+C’est un mystère!
+</p>
+
+<p>
+— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez
+bien que vous n’avez pas quitté le couloir?
+</p>
+
+<p>
+— Ma foi, oui!
+</p>
+
+<p>
+— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez
+appelé…
+</p>
+
+<p>
+— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez
+cette minute-là…
+</p>
+
+<p>
+— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M.
+Darzac était dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un
+mystère!…
+</p>
+
+<p>
+— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces
+deux minutes-là?
+</p>
+
+<p>
+— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge
+l’aurait bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si
+intrigué, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne
+d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que
+personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, la
+nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le
+lui ai juré sur le cadavre qui était là!
+</p>
+
+<p>
+— Où était-il, le cadavre?
+</p>
+
+<p>
+— Dans sa chambre.
+</p>
+
+<p>
+— C’était bien un cadavre?
+</p>
+
+<p>
+— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais!
+</p>
+
+<p>
+— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il
+avait un coup de revolver dans le coeur!»
+</p>
+
+<p>
+Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu?
+Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux yeux de
+Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème de savoir
+comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il venu se faire
+tuer?
+</p>
+
+<p>
+Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire
+avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il
+était derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout
+doucement dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la
+mère Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement
+de Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles
+qu’on bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?»
+fit la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui
+appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous
+autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme
+s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et
+la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte continuait de
+l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux hommes,
+et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots furent prononcés: «Ce
+coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit M. Darzac qui appelait sa
+femme à son secours d’une voix étouffée, épuisée: «Mathilde! Mathilde!»
+Évidemment, il devait avoir le dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand,
+tout à coup, le coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père
+Bernier que le cri qui l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui
+avait poussé le cri, avait été mortellement frappée. Bernier ne
+s’expliquait point cela: l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi
+n’ouvrait-elle point au secours qu’il lui apportait? Pourquoi ne
+tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque aussitôt après le coup de revolver,
+la porte sur laquelle le père Bernier n’avait cessé de frapper
+s’était ouverte. La chambre était plongée dans l’obscurité, ce qui
+n’étonna point le père Bernier, car la lumière de la bougie qu’il
+avait aperçue sous la porte, pendant la lutte, s’était brusquement
+éteinte et il avait entendu en même temps le bougeoir qui roulait par terre.
+C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l’ombre de M.
+Darzac était penchée sur un râle, sur quelqu’un qui se mourait! Bernier
+avait appelé sa femme pour qu’elle apportât de la lumière, mais Mme
+Darzac s’était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de lumière! Et
+surtout qu’il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait couru à la porte
+de la tour en criant: «Il vient! il vient! je l’entends! Ouvrez la porte!
+ouvrez la porte, père Bernier! Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui
+avait ouvert la porte, pendant qu’elle répétait, en gémissant:
+«Cachez-vous! Allez-vous-en! Qu’il ne sache rien!»
+</p>
+
+<p>
+Le père Bernier continuait:
+</p>
+
+<p>
+«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous a
+entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi,
+j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait
+fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un sac,
+Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en entend
+plus parler!»
+</p>
+
+<p>
+— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre;
+ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon
+tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible.
+Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, dans le
+salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme
+dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que M. Darzac
+avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j’avais dit à M. Darzac: «Un
+conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle n’est pas assez profonde
+pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si claire qu’on en voit le
+fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a demandé M. Darzac à voix
+basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en sais rien, monsieur. Tout ce
+que je pouvais faire pour vous, et pour madame, et pour l’humanité,
+contre un bandit comme Frédéric Larsan, je l’ai fait. Mais ne m’en
+demandez pas davantage et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la
+chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous
+avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa
+chambre. Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu
+tout à coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, messieurs,
+mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin,
+nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier bandit!… Mais,
+voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra jamais cacher une histoire
+pareille… et on ferait mieux de la raconter tout de suite à la justice…
+J’ai promis de me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais je
+suis bien content tout de même de me décharger d’un pareil poids devant
+vous, qui êtes des amis à madame et à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur
+faire entendre raison… Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un
+honneur de tuer un Larsan! Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je
+sais bien, il n’est pas propre… C’est-y pas un honneur d’en
+avoir délivré la terre en s’en délivrant soi-même? Ah! tenez!… une
+fortune!… Mme Darzac m’a promis une fortune si je me taisais!
+Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la meilleure fortune
+de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de malheurs!… Tenez!…
+Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… Qu’est-ce
+qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant
+vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée
+avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l’avez tué! Tout
+le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a eu déjà trop de
+scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c’est possible,
+on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en mourrait!» Je ne lui ai rien
+répondu, mais j’en avais bien envie. J’avais sur la langue de lui
+dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, on croira à des tas de choses
+injustes, et monsieur votre père en mourra bien davantage!» Mais c’était
+son idée! Elle veut qu’on se taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!»
+</p>
+
+<p>
+Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
+</p>
+
+<p>
+«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille l’arrêta:
+</p>
+
+<p>
+«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son
+avis?
+</p>
+
+<p>
+— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui
+obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère blessure à la
+gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y avait
+qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le
+misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il
+n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications.
+Ses premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire:
+</p>
+
+<p>
+«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait
+personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.»
+</p>
+
+<p>
+— Où cela se passait-il?
+</p>
+
+<p>
+— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre
+chère femme.
+</p>
+
+<p>
+— Et le cadavre? Où était-il?
+</p>
+
+<p>
+— Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en
+débarrasser?
+</p>
+
+<p>
+— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était
+prise, car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service;
+vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y
+attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le
+réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi
+qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M.
+Darzac, qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée
+des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair,
+ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. Rouletabille,
+ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame n’a voulu que je
+sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été fermée et que votre lumière
+a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions point rassurés avec le
+cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer,
+et quel soupir! Le reste, monsieur, vous l’avez vu, et vous en savez
+maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!»
+</p>
+
+<p>
+Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le
+remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui recommanda
+la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa brutalité, et lui
+ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il venait de subir à
+Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui serrer la main, mais
+Rouletabille retira la sienne.
+</p>
+
+<p>
+«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous quitta pour
+aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand nous fûmes seuls.
+Larsan est mort?…
+</p>
+
+<p>
+— Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
+</p>
+
+<p>
+— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?…
+</p>
+
+<p>
+— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais
+pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ NI
+MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap13"></a>XIII<br>
+Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</h2></div>
+
+<p>
+Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus
+effrayé moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais
+encore vu dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à
+travers la chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la
+glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le front comme
+s’il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi,
+Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il
+paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne vouloir
+point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi s’accroupir à
+la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive
+lointaine, attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit du
+sabot de Toby. On eût dit une bête à l’affût.
+</p>
+
+<p>
+… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une
+raie blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient.
+C’était l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de
+la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un
+qui n’a pas dormi.
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais compte de
+mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec votre mère. Et
+comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais savoir, mon ami, si elle
+vous a raconté «l’histoire de l’accident de revolver sur la table
+de nuit»?
+</p>
+
+<p>
+— Non!… me répondit-il sans se détourner.
+</p>
+
+<p>
+— Elle ne vous a rien dit de cela?
+</p>
+
+<p>
+— Non!
+</p>
+
+<p>
+— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du cri
+de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce jour-là!…
+</p>
+
+<p>
+— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi,
+Sainclair; je ne lui ai rien demandé!
+</p>
+
+<p>
+— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant
+qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de ce
+cri?
+</p>
+
+<p>
+— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets
+de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse rien
+demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous quitter, mon
+ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte…
+</p>
+
+<p>
+— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»
+</p>
+
+<p>
+— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter.
+Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit falot
+qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui conduisait au
+cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! Ce
+vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le vieux Bob.
+Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui
+m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.»
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa un gros soupir:
+</p>
+
+<p>
+«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…»
+</p>
+
+<p>
+Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans la salle
+octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait toujours sur la
+table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob!
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille fit:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! oh!»
+</p>
+
+<p>
+Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de lui.
+Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de la batterie
+basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était relativement
+en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes bien regardé les
+ossements et coquillages et cornes des premiers âges, des «pendeloques en
+coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un os long», des
+«boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du
+renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en silex de
+la couche de l’éléphant», nous revînmes à la table-bureau. Là, se
+trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il avait encore
+la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à sécher sur la partie de
+bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au soleil. J’allai à la
+fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels
+on n’avait pas touché.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille me vit et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu
+sortir par les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti
+par la porte.»
+</p>
+
+<p>
+Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les traces de
+pas.
+</p>
+
+<p>
+«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à Bernier si
+le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne et le père Jacques
+à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…»
+</p>
+
+<p>
+Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On
+n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part!
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il
+travaille toujours.»
+</p>
+
+<p>
+Et puis, soucieux, il ajouta:
+</p>
+
+<p>
+«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le
+plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac,
+lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et ont
+traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du Téméraire et
+aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il n’y a nulle part
+trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l’orage et
+il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n’y est point
+revenu depuis!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui
+éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri
+d’une façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des
+squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le prend
+dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites vides. Puis il
+élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le considère un instant,
+avec une attention surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le
+dépose entre les mains, et je dois l’élever à mon tour au-dessus de ma
+tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps,
+dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête.
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le crâne sur le
+bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je constate que
+les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si quelqu’un
+s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou s’y
+était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux plus que
+jamais:
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il
+s’en aille, que le sac!»
+</p>
+
+<p>
+Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus
+surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de deviner
+l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que nous
+n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle dans
+lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans
+le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses
+mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment Rouletabille
+pouvait-il s’amuser à faire des dessins avec une règle, une équerre, un
+tire-ligne et un compas? Oui, il s’était assis dans le fauteuil du
+géologue et avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui
+aussi, il faisait un plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme
+un pacifique et gentil commis d’architecte.
+</p>
+
+<p>
+Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et
+l’autre traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé
+par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M.
+Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant un
+pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait servi à M.
+Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout l’espace du
+cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, prêtant grande
+attention à ce que la peinture fût de mince valeur partout, et telle
+qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et
+de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu la langue comme un
+écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se
+taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au dessin. Ils n’en
+bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa et laissa échapper une
+exclamation d’horreur indicible; je ne reconnus plus sa figure de fou. Et
+il se retourna si brusquement vers moi qu’il renversa le vaste fauteuil.
+</p>
+
+<p>
+«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture rouge!»
+</p>
+
+<p>
+Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation sauvage.
+Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret…
+</p>
+
+<p>
+«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les yeux
+agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle.
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus m’empêcher de lui demander:
+</p>
+
+<p>
+«Mais, qu’est-ce qu’elle a?…
+</p>
+
+<p>
+— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas
+qu’elle est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du
+sang!…»
+</p>
+
+<p>
+Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas
+du sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle.
+</p>
+
+<p>
+Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je
+m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
+</p>
+
+<p>
+«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de Larsan?…
+</p>
+
+<p>
+— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de
+Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du sang de
+Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le seul
+moyen!…»
+</p>
+
+<p>
+J’étais tout à fait, tout à fait étonné.
+</p>
+
+<p>
+«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…»
+</p>
+
+<p>
+Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son père…
+«Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne se laisse pas
+prendre son sang comme ça!»
+</p>
+
+<p>
+«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles de la
+Dame en noir!…
+</p>
+
+<p>
+— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme
+ça!…»
+</p>
+
+<p>
+Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit lavis
+bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot:
+</p>
+
+<p>
+«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop affreux.»
+</p>
+
+<p>
+Et il dit encore:
+</p>
+
+<p>
+«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…»
+</p>
+
+<p>
+Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba dans
+le godet:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!»
+</p>
+
+<p>
+Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin
+infini et l’alla enfermer dans une petite armoire.
+</p>
+
+<p>
+Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le regardais
+faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à coup, devenu
+vraiment fou.
+</p>
+
+<p>
+«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne pouvons plus
+reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise tout… tout ce qui
+s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite…
+tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! je ne peux plus attendre!…»
+</p>
+
+<p>
+Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi
+s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? Pourquoi
+se remit-il nerveusement à claquer des dents?…
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas
+mort!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras:
+</p>
+
+<p>
+«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous trouvions.
+Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse seul en
+présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me répondit qu’il
+ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, «tant que le cercle ne
+serait point fermé».
+</p>
+
+<p>
+Et il ajouta, lugubre:
+</p>
+
+<p>
+«Puisse-t-il ne l’être jamais!…»
+</p>
+
+<p>
+La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle
+s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. Il
+parut très fâché de nous voir.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit-
+il… Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux
+n’est toujours pas rentré.
+</p>
+
+<p>
+— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa la porte.
+</p>
+
+<p>
+«Surtout ne dites pas à madame…
+</p>
+
+<p>
+— Mais non!… Mais non!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près
+complète.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le
+reporter à voix basse.
+</p>
+
+<p>
+— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus
+rentrer dans la chambre… ni moi non plus…
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et
+attendez que je vous appelle!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous
+aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était encore fort
+obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La grande silhouette
+sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait
+sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, elle n’eut pas un
+mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, d’une voix si
+affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus:
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous
+n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous
+voulez?»
+</p>
+
+<p>
+Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie:
+</p>
+
+<p>
+«Vous m’aviez juré de ne rien voir.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect infini:
+</p>
+
+<p>
+«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le ton
+d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût
+pris la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant,
+quand il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle
+eut un recul de tout le corps.
+</p>
+
+<p>
+«Pas là!» gémit-elle…
+</p>
+
+<p>
+Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille secoua
+la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son ordre,
+l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
+</p>
+
+<p>
+La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre était dans
+un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par les vastes embrasures
+rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel éclairage pour une chambre de
+meurtre! Que de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!… Le
+sang du soleil levant et de l’homme que Toby avait emporté on ne savait
+où… dans le sac de pommes de terre! Les tables, les fauteuils, les chaises,
+tout était renversé. Les draps du lit auxquels l’homme, dans son agonie,
+avait dû désespérément s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et
+l’on voyait sur le linge la marque d’une main rouge. C’est
+dans tout cela que nous entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait
+prête à s’évanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce
+et suppliante: «Il le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout
+de suite après l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je
+venais de remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par
+signes de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au fur
+et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus
+troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout le calme
+qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il n’y
+parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout le
+temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle lui
+tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à
+s’étouffer, et cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle
+fut un peu soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur
+elle. Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous
+les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans la
+chambre rouge. Elle dit à voix basse:
+</p>
+
+<p>
+«Nous sommes délivrés…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de prière:
+«Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout… tout ce qui
+s’est passé… tout ce que tu as vu…»
+</p>
+
+<p>
+Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui était close;
+ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les objets épars, sur le
+sang qui maculait les meubles et le plancher et elle raconta l’atroce
+scène à voix si basse que je dus m’approcher, me pencher sur elle pour
+l’entendre. De ses petites phrases hachées, il ressortait
+qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé les verrous et
+s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle sorte qu’il se
+trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose arriva. La Dame en noir,
+elle, était un peu sur la gauche, se disposant à passer dans sa chambre. La
+pièce n’était éclairée que par une bougie, placée sur la table de nuit, à
+gauche, à portée de Mathilde. Et voici ce qu’il advint. Dans le silence
+de la pièce, il y eut un craquement, un craquement brusque de meuble qui leur
+fit dresser la tête à tous les deux, et regarder du même côté, pendant
+qu’une même angoisse leur faisait battre le coeur. Le craquement venait
+du placard. Et puis tout s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire
+un mot, peut-être sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement
+naturel et jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un
+mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il
+fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le premier
+et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se
+demanda si elle n’était pas victime de quelque hallucination, si elle
+avait vu réellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la même
+sensation, car il quitta tout à coup la table-bureau et fit bravement un pas en
+avant… C’est à ce moment que la porte… la porte du placard…
+s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut poussée par une main invisible… elle
+tourna sur ses gonds… La Dame en noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait
+pas… Mais elle eut un geste de terreur et d’affolement qui jeta par terre
+la bougie au moment même où du placard surgissait une ombre et au moment même
+où Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre…
+</p>
+
+<p>
+«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit Rouletabille…
+Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?… Vous avez
+tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan, puisque tu
+n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué
+l’ombre de Larsan!
+</p>
+
+<p>
+— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne
+dit plus rien…)
+</p>
+
+<p>
+Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc auraient-ils tué,
+s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait pas vu
+la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en
+frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait
+entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix de
+Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit, annonçait
+la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» pendant que
+l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante: «Mathilde!…
+Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait appelée
+du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle… elle n’avait
+pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux ombres, que
+s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un secours
+qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et puis, tout
+à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait pousser le cri
+atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui était mort?… Qui était
+vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix allait-elle entendre?…
+</p>
+
+<p>
+… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et elle se
+laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre. Et là, il
+lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille, que je travaille
+beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne me quittez plus!…
+Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac!»
+s’écria-t-elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui promit, la
+supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre
+quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille demandait qui était là. La
+voix de Darzac répondit. Rouletabille fit:
+</p>
+
+<p>
+«Enfin!»
+</p>
+
+<p>
+Et il ouvrit.
+</p>
+
+<p>
+Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus pâle, plus
+exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient ravagée
+qu’elle n’en exprimait plus aucune.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la
+Dame en noir. Il leva les yeux sur elle:
+</p>
+
+<p>
+«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille demanda tout de suite:
+</p>
+
+<p>
+«Au moins, vous avez vu sa figure?
+</p>
+
+<p>
+— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que
+j’allais ouvrir le sac?…»
+</p>
+
+<p>
+J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet
+incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien,
+cela!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il lui serra la main avec effusion…
+</p>
+
+<p>
+«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut
+maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y aider,
+monsieur Darzac. Attendez-moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, Rouletabille
+m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout à quatre
+pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu déjà dans la
+Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, pour dire:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui répondis en regardant M. Darzac:
+</p>
+
+<p>
+«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés?
+</p>
+
+<p>
+— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment
+cet homme est entré…»
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver
+qu’il venait de trouver sous le placard.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il
+n’a pas eu le temps de s’en servir.»
+</p>
+
+<p>
+Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre
+revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà une bonne arme!» fit-il.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le culot de la
+cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette arme à l’autre,
+celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait échappé aux mains
+de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait une marque de
+Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes ses cartouches et
+Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais servi.
+</p>
+
+<p>
+«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il. Il
+lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait simplement
+vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré tout de suite.»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan dans sa
+poche.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la tête, je
+vous jure que c’est bien inutile!
+</p>
+
+<p>
+— Vous croyez? demanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— J’en suis sûr.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le
+cadavre?»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac répondit:
+</p>
+
+<p>
+«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus
+rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce avec cet
+homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je dirai:
+c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus jamais de
+cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous
+le dira, s’il lui plaît.
+</p>
+
+<p>
+— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut.
+</p>
+
+<p>
+— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de même,
+vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant, êtes-vous
+sûr qu’il soit mort?
+</p>
+
+<p>
+— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est
+fini? implora Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!…
+Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!»
+</p>
+
+<p>
+Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce
+mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame
+qui venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat. Plus de
+Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de terre!
+</p>
+
+<p>
+Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait
+d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et
+qui fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder
+ni la regarder; ce fut elle, la première, qui parla:
+</p>
+
+<p>
+«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai
+plus!…»
+</p>
+
+<p>
+Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas.
+</p>
+
+<p>
+«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré!
+</p>
+
+<p>
+— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère
+qu’il a emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il
+est mort.
+</p>
+
+<p>
+— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit
+Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous
+voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut le
+chasser! Il faut le chasser!
+</p>
+
+<p>
+— Chassons-le», dit encore Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame
+en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui
+parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait
+point. Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous
+crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à Rouletabille
+de ne point insister.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier et
+sa femme.
+</p>
+
+<p>
+Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une confrontation
+générale de nous tous d’où il résulta d’une façon définitive que:
+</p>
+
+<p>
+1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le
+placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement;
+</p>
+
+<p>
+2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux
+fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence
+de M. et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y
+laisser entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer
+M. et Mme Darzac;
+</p>
+
+<p>
+3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en
+était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie;
+</p>
+
+<p>
+4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac
+aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois,
+l’après-midi et le soir;
+</p>
+
+<p>
+5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement de
+cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de deux minutes
+à six heures.
+</p>
+
+<p>
+Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M.
+Darzac pour prendre des notes, se leva et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est
+dans la brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier
+vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant la
+porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac.
+Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, pouvez-vous
+répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous avez fermé
+immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez poussé les
+verrous?»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et il
+ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu avec
+votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!»
+</p>
+
+<p>
+Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé plus
+tard.
+</p>
+
+<p>
+On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge.
+</p>
+
+<p>
+Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit:
+</p>
+
+<p>
+«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!…
+L’appartement de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que
+l’était la Chambre Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou
+encore que l’était la galerie inexplicable.
+</p>
+
+<p>
+— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je:
+ce sont les mêmes procédés.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les
+mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui cachait ses
+blessures.
+</p>
+
+<p>
+— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais
+bien!…»
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un douloureux silence.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du crime
+du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui avait été dit
+pour la Chambre Jaune.
+</p>
+
+<p>
+«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces plafonds
+et dans ces murs.
+</p>
+
+<p>
+— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire!
+continua M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs de
+la Chambre Jaune?
+</p>
+
+<p>
+— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la
+Tour Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on
+n’y peut introduire personne avant ni après.
+</p>
+
+<p>
+— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque
+c’est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins;
+dans la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!»
+</p>
+
+<p>
+Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir
+s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste,
+d’un mot:
+</p>
+
+<p>
+«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap14"></a>XIV<br>
+Le sac de pommes de terre</h2></div>
+
+<p>
+Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait avec
+Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir, qui avait
+hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner l’appartement
+de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer quelque hôte de
+la Louve. Son dernier mot avait été pour nous recommander la prudence et le
+silence. Rouletabille nous donna congé.
+</p>
+
+<p>
+Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et autour du
+château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans leurs barques. Je me
+jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis profondément, vaincu par
+la fatigue physique, plus forte que tout. Quand je me réveillai, je restai
+quelques instants sur ma couche, dans un doux anéantissement; et puis tout à
+coup je me dressai, me rappelant les événements de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!»
+</p>
+
+<p>
+Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma
+pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du «corps
+de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut point spécial,
+loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près ou de loin, dans cet
+étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient; et alors que l’horreur
+de l’événement en lui-même — l’horreur de ce corps à
+l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit
+pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et mystérieuse
+tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait,
+s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au
+contraire l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta,
+grandit, se dressa devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus
+affolante. Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de
+nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du
+problème que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour
+dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui
+eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de
+l’exactitude de ces termes.
+</p>
+
+<p>
+Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle
+produite? à quel moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles
+mines, contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le
+domaine de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant
+et lui ont livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque?
+Ah! que de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il
+faut savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout
+et dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans
+clameur; et l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses
+bas. L’attaque! Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle
+est peut-être encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un
+soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi
+dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se voit…
+dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas!
+</p>
+
+<p>
+Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je
+m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend sous
+le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je suis tout
+étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de
+déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble que Mr
+Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa poignée de main est
+glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. Edith, du coin sombre où elle
+est nonchalamment étendue, nous salue de ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille
+avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce qu’il veut». À quoi
+Rouletabille répond en s’excusant de nous avoir tous fait venir à cette
+heure dans la Louve; mais il a, affirme-t-il, une si grave communication à nous
+faire qu’il n’a pas voulu la retarder d’une seconde. Le ton
+qu’il a pris pour nous dire cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de
+frissonner et simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne
+démonte, dit: «Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il
+s’agit. J’ai à vous faire part d’une nouvelle qui n’est
+point gaie!» Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J’essaye de
+lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur «expression» du jour. Comment leur
+visage se tient-il depuis la nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On
+n’est pas plus «fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire,
+Rouletabille? Parle! Il prie ceux d’entre nous qui sont restés debout de
+s’asseoir et, enfin, il commence. Il s’adresse à Mrs. Edith.
+</p>
+
+<p>
+«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai
+décidé de supprimer toute cette «garde» qui entourait le château
+d’Hercule comme d’une seconde enceinte, que j’avais jugée
+nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez
+laissé établir, bien qu’elle vous gênât, à ma guise avec tant de bonne
+grâce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur.
+</p>
+
+<p>
+Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. Edith
+quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. Edith
+elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous nous demandons
+avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en venir.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur Rouletabille! Eh
+bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle m’ait
+jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté (affectation de
+peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très affectée et, chose
+curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au contraire, elle m’a tout à
+fait intéressée à cause de mes goûts romanesques; mais, si je me réjouis de sa
+disparition, c’est qu’elle me prouve que M. et Mme Darzac ne
+courent plus aucun danger.
+</p>
+
+<p>
+— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette
+nuit.»
+</p>
+
+<p>
+Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à
+apercevoir.
+</p>
+
+<p>
+«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais
+comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une pareille
+nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses intéressantes? Ce
+voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac n’est-il pas allé à
+Castelar?»
+</p>
+
+<p>
+Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M.
+et de Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un
+mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
+</p>
+
+<p>
+«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, il est
+nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour laquelle M.
+et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, madame, vous a mise au
+courant des affreux drames du Glandier et du rôle criminel qu’y joua…
+</p>
+
+<p>
+— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela.
+</p>
+
+<p>
+— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne
+garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu
+réapparaître ce personnage.
+</p>
+
+<p>
+— Parfaitement.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce
+personnage ne reparaîtra plus.
+</p>
+
+<p>
+— Qu’est-il devenu?
+</p>
+
+<p>
+— Il est mort!
+</p>
+
+<p>
+— Quand?
+</p>
+
+<p>
+— Cette nuit.
+</p>
+
+<p>
+— Et comment est-il mort, cette nuit?
+</p>
+
+<p>
+— On l’a tué, madame.
+</p>
+
+<p>
+— Et où l’a-t-on tué?
+</p>
+
+<p>
+— Dans la Tour Carrée!»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien
+compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient, M.
+et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas hésité à
+le leur apprendre.
+</p>
+
+<p>
+«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a
+tué?
+</p>
+
+<p>
+— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se
+rasseoir.
+</p>
+
+<p>
+Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil, nous
+n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin.
+</p>
+
+<p>
+Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M. Darzac,
+elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette fois-ci
+(décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant affectée):
+</p>
+
+<p>
+«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!»
+</p>
+
+<p>
+Et elle se retourna vers son mari en s’écriant:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!»
+</p>
+
+<p>
+Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans sa
+nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle lui
+promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari
+étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les seconder, elle
+et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur dévouement et
+qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait devant
+les juges.
+</p>
+
+<p>
+«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de juges
+et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan était
+mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh bien, il
+continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il serait tout à
+fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme Darzac et le professeur
+Stangerson ont été beaucoup trop déjà les innocentes victimes et nous avons
+compté pour cela sur votre complicité. Le drame s’est passé d’une
+façon si mystérieuse, cette nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris
+la précaution de vous le faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner.
+Mais M. et Mme Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce
+qu’ils devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple
+des politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué
+quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre
+quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la justice
+italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident imprévu la mettrait
+au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour ne
+point vouloir vous faire courir le risque d’apprendre un jour par la
+rumeur publique, ou par une descente de police, un événement aussi important
+qui s’est passé justement sous votre toit.»
+</p>
+
+<p>
+Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême.
+</p>
+
+<p>
+«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en
+réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac, le
+châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac. Mais
+j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac
+aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans
+tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez
+notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de justice, si
+nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer…»
+</p>
+
+<p>
+À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de cette
+tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué Frédéric
+Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui était traîné en
+prison.
+</p>
+
+<p>
+«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith ajouta:
+</p>
+
+<p>
+«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision, il
+conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.»
+</p>
+
+<p>
+Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient
+encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille en
+parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur promettait le
+silence et nous engageait tous au silence; aussi n’eurent-ils point une
+parole. Ils étaient comme en pierre dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance
+répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout dire!»
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je compris à ses
+yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de considérable
+venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur Arthur Rance.
+Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à bec de corbin. Le bec en
+était d’ivoire et joliment travaillé par un ouvrier illustre de Dieppe.
+Rouletabille lui prit cette canne.
+</p>
+
+<p>
+«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et
+mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas
+encore remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de
+Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.»
+</p>
+
+<p>
+Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la
+canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber
+devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis immédiatement à
+Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un regard qui me foudroya. Et,
+avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce regard-là que
+j’étais un imbécile!
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable
+de «suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les
+émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous en prie,
+dans nos chambres, vous vous reposerez.
+</p>
+
+<p>
+— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs.
+Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous intéresse
+particulièrement.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.»
+</p>
+
+<p>
+Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il
+racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le
+saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit. Jamais le
+problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait nous apparaître avec
+plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était toute réellement (je dis
+réellement, ma foi) frissonnante. Quant à Arthur Rance, il avait mis le bout du
+bec de sa canne dans sa bouche et il répétait avec un flegme tout américain,
+mais avec une conviction impressionnante: «C’est une histoire du diable!
+C’est une histoire du diable! L’histoire du corps de trop est une
+histoire du diable!…»
+</p>
+
+<p>
+Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui
+dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la conversation
+devint à peu près générale; mais c’était moins une conversation
+qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections,
+d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de
+demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du
+«corps de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient
+qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible
+sortie du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce
+propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman héroïque
+qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser
+tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il méprisait cette
+manifestation verbale du désarroi des esprits, manifestation qu’il
+supportait avec l’air d’un professeur qui accorde quelques minutes
+de récréation à des élèves qui ont été bien sages. C’était là un de ses
+airs qui ne me plaisaient pas et que je lui reprochais quelquefois, sans succès
+d’ailleurs, car Rouletabille a toujours pris les airs qu’il a
+voulus.
+</p>
+
+<p>
+Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il demanda
+brusquement à Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la
+justice?
+</p>
+
+<p>
+— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions
+impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette allusion
+voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa celui-ci
+parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose, monsieur
+Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait pu
+l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues
+heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi
+à rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant
+de pénétrer dans la place!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque
+trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment
+inconscient, s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de
+poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce
+qu’il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai
+plus! Ah! je m’en garderai bien!…»
+</p>
+
+<p>
+Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer
+d’une façon aussi vive, presque cruelle.
+</p>
+
+<p>
+«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que
+j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. Si
+elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps
+de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence
+peut-être moins inexplicable d’un corps de moins.»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les autres
+redoutant déjà de comprendre.
+</p>
+
+<p>
+«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir qu’il
+ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.» Et elle
+ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer: «Un corps
+de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est pour le
+mieux!»
+</p>
+
+<p>
+— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce
+corps de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de trop,
+madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le corps de votre
+oncle, M. Bob!
+</p>
+
+<p>
+— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous
+criâmes tous avec elle:
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu!
+</p>
+
+<p>
+— Hélas!» fit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il laissa tomber la canne.
+</p>
+
+<p>
+Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» les
+Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette canne qui
+tombait.
+</p>
+
+<p>
+«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette canne», dit
+Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même pas
+me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une lionne sur M.
+Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très accentué, poussait une
+clameur sauvage:
+</p>
+
+<p>
+«Vous avez tué mon oncle!»
+</p>
+
+<p>
+Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer.
+D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce
+que son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le
+sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la brutalité
+avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion qui, au surplus,
+ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, qu’une bien tremblante
+hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. Edith de nous écouter, que
+cette hypothèse ne pouvait en aucune façon être considérée par Mrs. Edith comme
+une injure, attendu qu’elle n’était possible qu’en admettant
+la supercherie d’un Larsan qui aurait pris la place de son respectable
+oncle. Mais elle ordonna à son mari de se taire et, me toisant du haut en bas,
+elle me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a
+disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous
+accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous,
+monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même
+que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à
+jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me
+débarrasser bientôt de votre présence!
+</p>
+
+<p>
+— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas,
+j’allais justement vous demander la permission de prendre congé de votre
+grâce. J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans
+vingt-quatre heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les
+difficultés qui pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre
+respectable oncle.
+</p>
+
+<p>
+— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je
+déposerai une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur.
+</p>
+
+<p>
+— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir
+recours, je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous
+pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous confiance,
+madame, en Mattoni?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon
+départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique livre…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille tira un livre de sa poche.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse.
+</p>
+
+<p>
+— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire
+de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de lire
+les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un illustre
+bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les
+histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance.
+</p>
+
+<p>
+«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous demander si
+l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des
+difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect
+d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car
+il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur
+le vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des pampas de
+l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous
+accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles
+d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!… Je vous en
+conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, pour nous tous,
+n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites de partir: je
+pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même s’arrêter
+à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de monsieur le
+vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux Bob lui-même; auquel
+cas je serais, madame, à votre disposition et toujours votre très humble et
+très obéissant serviteur.»
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie
+outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se passer,
+toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que vous êtes pour
+les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me reprochez la rapidité
+avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais veuillez vous souvenir,
+monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur!»
+</p>
+
+<p>
+Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa
+femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte
+s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du
+vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté
+surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés. Son visage
+en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux en désordre,
+reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre tout de suite
+quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une loque infâme qu’il
+jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée de larges taches d’un
+brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes immédiatement en
+reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à emporter le corps
+de trop.
+</p>
+
+<p>
+De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà mille
+choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions tous, à
+l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce
+qu’il dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…»
+</p>
+
+<p>
+Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que
+l’autre nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac
+avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait
+s’élancer, mais un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur
+Rance traduisit pour nous:
+</p>
+
+<p>
+«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la charrette
+anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. Cela l’a
+intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au
+vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre
+pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette
+anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de
+l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est
+parvenu jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est
+descendu, persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il
+n’en a rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du
+vieux Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, il
+réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac
+d’assassinat si on ne le lui montre pas…»
+</p>
+
+<p>
+Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith
+reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques mots, lui
+promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob, en
+excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne.
+</p>
+
+<p>
+— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas,
+c’est moi qui ai raison!
+</p>
+
+<p>
+— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle.
+</p>
+
+<p>
+— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il
+n’est plus dans le sac!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son mari.
+Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de l’histoire
+du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait tout seul.
+Quant à Rouletabille il nous dit:
+</p>
+
+<p>
+«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été
+aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une
+minute à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici…
+Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… Jurez-moi,
+Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous lui défendrez,
+même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!… Ah! et puis… il ne
+faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il ne le faut plus!… À
+l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux chambres libres. Il faut les
+prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous veillerez à ce
+déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre les pieds dans la Tour
+Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous
+embrasser… tous les trois!…»
+</p>
+
+<p>
+Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en
+tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute cette
+attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements,
+m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver
+naturelle plus tard!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap15"></a>XV<br>
+Les soupirs de la nuit</h2></div>
+
+<p>
+Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur la terre
+et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front brûlant et le
+coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt la lune s’est
+arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent plus autour de
+l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile de ce monde,
+j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le regard
+cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête
+d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles
+m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui
+les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant souvenir?
+Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la Côte
+d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image et ses
+chants me poursuivent-ils ainsi?
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et ses longs
+cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi aussi je suis
+ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois pas. J’aime
+mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui m’agite dans
+la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que lui porte Mrs.
+Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela; dans mon
+esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On ne
+l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut présenté,
+c’est-à-dire depuis l’avant-veille.
+</p>
+
+<p>
+L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien apporté
+de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que du vieux
+Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir interrogé les
+domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la Tour Ronde. Elle
+n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac. «C’est
+l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est promené
+une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort impatient.
+Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve.
+Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur Stangerson.
+</p>
+
+<p>
+… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se reprennent
+à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci, sinon
+l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et
+glisse maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se
+dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se
+courbe sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh!
+voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de la Tour
+Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y suffirait…
+</p>
+
+<p>
+Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui donc peut
+se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous que Mrs.
+Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui
+semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il justement cette nuit-là, lui
+dont la couche n’a cessé d’être visitée, comme on dit, par la pâle
+insomnie depuis la révélation du Glandier? Et moi, est-ce que je dors?
+</p>
+
+<p>
+J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes
+pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que je
+suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du prince
+Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le
+galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames, sauta. Je
+reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et son esclave Jean.
+Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans l’ombre
+protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants…
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et
+puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de la
+poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une
+ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de la
+chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du Jardinier et
+j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a
+pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse derrière une
+haie de verveine qui borde le sentier conduisant directement à la Louve, à
+travers buissons et bosquets et tout le débordement parfumé du printemps en
+fleurs. Je n’ai point fait de bruit, et l’ombre, rassurée sans
+doute, a fait, elle, un mouvement. C’est la Dame en noir! La lune, sous
+l’ogive à demi détruite, me la montre toute blanche. Et puis, cette forme
+tout à coup disparaît comme par enchantement. Alors, je me suis rapproché
+encore de la chapelle, et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui
+me séparait de ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles
+entrecoupées de soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent
+humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier. Était-elle
+seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit d’angoisse, cet
+autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prière
+embaumée?
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je
+reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais
+maintenant entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire.
+L’indiscrétion était forte, inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus
+de mon devoir d’écouter. Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs.
+Edith ni au prince Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?…
+Pourquoi était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se
+disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la Louve pour
+promener son angoisse dans le jardin, et que son mari l’avait rejointe…
+La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert Darzac, et elle
+lui disait:
+</p>
+
+<p>
+«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous vois si
+changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me dites pas
+que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert… comme autrefois…
+je vous le promets…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait encore.
+</p>
+
+<p>
+Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction:
+</p>
+
+<p>
+«Certes! je vous le promets…»
+</p>
+
+<p>
+Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin, mais si
+malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme avait pu parler à
+cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me voir. Elle passa avec son
+parfum et je ne sentis plus les lauriers-cerises derrière lesquels
+j’étais caché.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout haut avec
+une violence qui me fit réfléchir:
+</p>
+
+<p>
+«Oui, il faut être heureux! Il le faut!»
+</p>
+
+<p>
+Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à
+son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort,
+d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en noir,
+la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers
+l’espace.
+</p>
+
+<p>
+Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée
+qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en
+souviens très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de
+rapt dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà
+dit pour tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!»
+</p>
+
+<p>
+Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a été
+plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de suite,
+elle a crié: «C’est Larsan!»
+</p>
+
+<p>
+J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers
+moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma présence. Il me
+vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… Et vous
+l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur;
+moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait
+croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est
+réapparu! Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre
+amour. Elle s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer
+que celle-ci la poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame
+effroyable de la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme
+m’a réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi,
+et moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son
+indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à
+quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…»
+</p>
+
+<p>
+Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en fut
+chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la
+douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme
+qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il
+continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien
+comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle
+elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour expliquer
+une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le remords, de
+la fille du professeur Stangerson pour son père…
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac continua de gémir.
+</p>
+
+<p>
+«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi
+m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne
+veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de
+nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle redoute
+que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat
+d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je
+n’existe pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois
+qu’elle est venue, son père me la reprend!»
+</p>
+
+<p>
+Je me disais: «Son père… son père et son enfant!»
+</p>
+
+<p>
+Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit encore,
+se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne peux plus
+la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais pas!…»
+</p>
+
+<p>
+Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et lamentable
+silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à l’heure du
+crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord, allongée par les
+feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas être plus
+écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone qu’on nous
+représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs de Colone, le poids
+d’une surhumaine infortune.
+</p>
+
+<p>
+Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-être à cause
+d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je
+demandai à brûle-pourpoint:
+</p>
+
+<p>
+«Comment se fait-il que le sac était vide?»
+</p>
+
+<p>
+Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement:
+«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et
+s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille.
+</p>
+
+<p>
+Je le regardais marcher…
+</p>
+
+<p>
+… Je suis fou…
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap16"></a>XVI<br>
+Découverte de «L’Australie»</h2></div>
+
+<p>
+La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et
+voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du jour.
+D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard incertain. Et
+si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est fatiguée à se courber
+plus que de nature, si les épaules se sont très habilement arrondies, voici la
+minute où le grand corps de Larsan, sorti de scène, va se délasser. Qu’il
+se délasse donc! Je l’épie dans la coulisse… derrière les figuiers de
+Barbarie, pas un de ses mouvements ne m’échappe…
+</p>
+
+<p>
+Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait comme
+un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur froide
+et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de Larsan
+revenue de chez les morts?
+</p>
+
+<p>
+Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous fous. Nous
+voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il regardé un
+jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un jour!… je
+parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés dans ce
+château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés ici, le 8 avril,
+un soir…
+</p>
+
+<p>
+Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la
+terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle
+était moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est
+singulier ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant
+l’abîme d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est
+attiré, entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour
+l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout sur
+le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes, une
+ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi la face… Là,
+comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais comme ça, il ressemble
+tout à fait à Darzac…
+</p>
+
+<p>
+Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la première fois?
+Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée! Est-ce que, lors
+du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan n’apparaissait
+point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la silhouette Darzac?
+Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse de Mlle Stangerson au
+bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même? Est-ce que cet empereur
+du camouflage n’avait point déjà entrepris avec succès d’être
+Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses propres crimes
+le fiancé de Mlle Stangerson!…
+</p>
+
+<p>
+Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur
+inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon
+hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le spectre
+Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche comme Larsan…
+oui, mais il a les épaules de Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter
+de l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des
+drames du Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec
+lui!…
+</p>
+
+<p>
+Nous vivons avec lui?… Non!…
+</p>
+
+<p>
+D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre ou
+penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma foi, un beau
+prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas votre tête et pour
+répondre aux gens sans tourner la tête…
+</p>
+
+<p>
+Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours, excepté ce
+soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire a été des plus
+intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion savait — je
+l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à
+Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui permettrait
+d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à cause de la
+faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à Mlle
+Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les coins
+d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la
+lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y réfléchissant,
+depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation de l’ombre… nous
+l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite salle du
+conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a choisi, des deux
+chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours plongée dans une
+demi-obscurité.
+</p>
+
+<p>
+Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille comme ça!…
+ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est né
+avant Rouletabille, puisqu’il est son père…
+</p>
+
+<p>
+… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant de nous
+à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré le
+rideau… De l’ombre, toujours…
+</p>
+
+<p>
+Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné
+de mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il est
+placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là, ça y est!… Eh
+bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac!
+</p>
+
+<p>
+… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me manque,
+dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de Larsan; mais
+quoi?…
+</p>
+
+<p>
+Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus qu’il
+ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que cela?…
+</p>
+
+<p>
+Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le Midi!…
+C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois, pendant
+lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était revenu bien
+portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait un peu
+changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec une mine de
+vivant.
+</p>
+
+<p>
+Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est montré
+à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a pas
+encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup pendant six
+jours.
+</p>
+
+<p>
+L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de
+l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit
+derrière mon figuier de Barbarie.
+</p>
+
+<p>
+… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les
+tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et on prend
+sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!…
+</p>
+
+<p>
+… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un peu
+plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer
+qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui
+a un peu plus l’accent — je crois — que celui d’avant
+le mariage…
+</p>
+
+<p>
+Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu…
+</p>
+
+<p>
+… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses
+endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il gémit,
+comme un pauvre malheureux homme qu’il est…
+</p>
+
+<p>
+… C’est Darzac!…
+</p>
+
+<p>
+Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans
+l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!…
+</p>
+
+<p>
+Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? Quand je me
+relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué. Oh!
+très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes hypothèses,
+jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan qui était dans
+le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était pas substitué au
+Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture anglaise traînée par Toby aux
+gouffres du puits de Castillon!… Parfaitement, je voyais le corps à
+l’agonie ressuscitant tout à coup et priant M. Darzac d’aller
+prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon
+absurde cogitation cette supposition imbécile, rien moins que le rappel de la
+preuve absolue de son impossibilité, qui m’avait été donnée le matin même
+par une conversation très intime entre M. Darzac et moi, au sortir de notre
+cruelle séance dans la Tour Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien
+établis tous les termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais
+posé, à propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me
+poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite répondu en
+faisant allusion à une autre conversation très scientifique que nous avions eue
+la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu matériellement être entendue
+de personne autre que de nous deux, au sujet de ce même prince Galitch. Lui
+seul connaissait cette conversation là, et il ne faisait point de doute, par
+cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui
+n’était autre que celui de la veille.
+</p>
+
+<p>
+Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout
+de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses
+façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et j’en
+revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui aurait
+pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment du
+mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois mois
+d’absence dans le Midi…
+</p>
+
+<p>
+La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé
+échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout à
+fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le mariage
+eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point
+d’église plus sombre à Paris…
+</p>
+
+<p>
+Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit lunaire,
+derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers les
+massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite chambre
+solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si bien dit
+Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait qu’à
+emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à réapparaître à
+l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne l’aurait pas
+amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et il
+n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de montrer
+à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de Roussel-Ballmeyer!
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment
+qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait
+définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas Larsan!
+Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante,
+là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup
+de lune…
+</p>
+
+<p>
+Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans les
+jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le train» qui
+le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance avait dit vrai, je
+pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et pourquoi Arthur Rance eût-il
+menti?… Arthur Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui
+n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith n’est pas une sotte; elle
+a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous coucher…
+</p>
+
+<p>
+J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans
+la Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût
+dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de bois
+et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la poterne et je crus
+apercevoir une vague silhouette humaine près de la porte du Château Neuf, une
+silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue avec l’ombre du
+Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en trois bonds, entrai
+dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus rien que
+l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais bien me
+rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému, très
+anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour de moi?
+Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et de mon esprit
+troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans le Château Neuf, car la
+Cour du Téméraire était déserte.
+</p>
+
+<p>
+Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf.
+J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins
+pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne fis
+point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus, je
+gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et
+seulement respirai à l’aise…
+</p>
+
+<p>
+Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me
+l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais
+point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la
+vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient étrangement
+dans mon esprit déséquilibré…
+</p>
+
+<p>
+Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que
+lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et je
+ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion.
+</p>
+
+<p>
+Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra pour un
+fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour le consoler de
+tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à son infortune que
+d’être soupçonné d’être Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et
+m’écriai:
+</p>
+
+<p>
+«L’Australie!»
+</p>
+
+<p>
+Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au
+commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du
+laboratoire, j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or,
+dans le moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la
+manche de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée
+jusqu’au coude et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui
+m’avait permis de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du
+bras droit une large «tache de naissance» dont les contours semblaient
+curieusement suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement,
+pendant que le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de
+placer, sur ce bras, aux endroits qu’elles occupent sur la carte,
+Melbourne, Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une
+autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie.
+</p>
+
+<p>
+Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet
+accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance,
+j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien
+compréhensible, à l’Australie.
+</p>
+
+<p>
+Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore
+m’apparaissait!…
+</p>
+
+<p>
+Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter
+d’avoir songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert
+Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien
+m’y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me
+fit dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches
+craquaient sous des pas lents et précautionneux.
+</p>
+
+<p>
+Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure,
+j’écoutai. D’abord, ce fut le silence, et puis les marches
+craquèrent à nouveau… Quelqu’un était dans l’escalier, je ne
+pouvais plus en douter… et quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa
+présence… je songeai à l’ombre que j’avais cru voir tout à
+l’heure en entrant dans la Cour du Téméraire… quelle pouvait être cette
+ombre, et que faisait-elle dans l’escalier? Montait-elle?
+Descendait-elle?…
+</p>
+
+<p>
+Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon et,
+armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire geindre sur
+ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe de
+l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de
+délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la
+lune arrivaient obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur
+chaque palier et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la
+nuit opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du
+château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus définitive.
+La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, les murs
+lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de tapisserie pendaient
+encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu impressionné dans le jour,
+me frappait alors étrangement, et mon esprit était tout prêt à me représenter
+ce décor lugubre du passé comme un lieu propice à l’apparition de quelque
+fantôme… Réellement, j’avais peur… L’ombre, tout à l’heure,
+m’avait si bien glissé entre les doigts… car j’avais bien cru la
+toucher… Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château sans
+faire craquer des marches d’escalier… Mais elles ne craquaient plus…
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis
+l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte
+que d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune
+l’avait allumée comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac!
+</p>
+
+<p>
+Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant la tête
+vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. Instinctivement, je
+me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon poste d’observation juste
+à temps pour le voir disparaître dans un couloir qui conduisait à un autre
+escalier desservant l’autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci?
+Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf?
+Pourquoi prenait-il tant de précautions pour n’être point vu? Mille
+soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt toutes les mauvaises pensées
+de tout à l’heure me ressaisirent avec une force extraordinaire et, sur
+les traces de Darzac, je m’élançai à la découverte de l’Australie.
+</p>
+
+<p>
+J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le
+quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus
+du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au
+premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il était
+rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai
+jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la
+chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur battait
+à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, abandonnées…
+Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de ces
+chambres-là?…
+</p>
+
+<p>
+J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme personne
+ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à nouveau et
+j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac me dit
+de sa voix la plus naturelle:
+</p>
+
+<p>
+«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?…
+</p>
+
+<p>
+— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche
+mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond,
+j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une
+pareille heure…»
+</p>
+
+<p>
+Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…»
+</p>
+
+<p>
+Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il
+n’y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de
+nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là
+dans la journée, composait tout l’ameublement.
+</p>
+
+<p>
+«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac et du
+professeur, au premier étage de la Louve…
+</p>
+
+<p>
+— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme
+Darzac, fit amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner
+un lit ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…»
+</p>
+
+<p>
+Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi et
+de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était tel que je
+ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes infâmes soupçons,
+et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si mystérieusement de
+nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, et comment je m’étais
+décidé à aller à la découverte de l’Australie. Car, je ne lui cachai même
+pas que j’avais mis un instant tout mon espoir dans l’Australie.
+</p>
+
+<p>
+Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et,
+tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la bougie, il
+me montra la «tache de naissance» qui devait me faire rentrer «dans mes
+esprits». Je ne voulais point la voir, mais il insista pour que je la
+touchasse, et je dus constater que c’était là une tache très naturelle et
+sur laquelle on eût pu mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney,
+Melbourne, Adélaïde… et, en bas, il y avait une autre petite tache qui
+représentait la Tasmanie…
+</p>
+
+<p>
+«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça ne
+s’en va pas!…»
+</p>
+
+<p>
+Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut me
+pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle
+ne me resta point dans la main…
+</p>
+
+<p>
+Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en me
+traitant d’imbécile.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap17"></a>XVII<br>
+Terrible aventure du vieux Bob</h2></div>
+
+<p>
+Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En vérité, je
+ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa mort ni sur sa vie.
+Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que dis-je? était-il
+moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu s’enfuir du
+sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la chose était fort
+possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point au-dessus des forces
+humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué
+qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de la
+crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas
+l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à
+l’abîme…
+</p>
+
+<p>
+Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps?
+Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule
+n’avait été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée
+ne se passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac!
+</p>
+
+<p>
+C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier
+m’apporta justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de
+la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me
+disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez aimable pour
+aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes palourdes qui abondent sur
+les rochers qui précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant.
+Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait songeur, car
+je savais par expérience que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper
+de babioles, jamais son activité ne portait en réalité sur des objets plus
+considérables.
+</p>
+
+<p>
+Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que
+m’avait prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la
+fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant
+rencontré personne à cette heure matinale — il pouvait être sept heures
+— je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de
+Rouletabille. Mrs. Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob
+affolait tout à fait — le trouva «bizarre et inquiétant» et elle me
+suivit à la pêche aux palourdes. En route elle me confia que son oncle
+n’était point ennemi, de temps à autre, d’une petite fugue, et
+qu’elle avait, jusqu’à cette heure, conservé l’espoir que
+tout s’expliquerait par son retour; mais maintenant l’idée
+recommençait à lui enflammer la cervelle d’une affreuse méprise qui
+aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance des Darzac!…
+</p>
+
+<p>
+Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame en noir,
+ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit plus rien.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith avait les
+pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith m’occupaient
+beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de Mrs. Edith, que
+j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus délicats
+coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les palourdes
+que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à son déjeuner
+si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle clapotait dans
+l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu
+énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous
+redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un même mouvement. On
+entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle de Roméo et
+Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui faisait des gestes
+d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous regagnâmes à la hâte le
+rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par des plaintes, deux
+pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette,
+un malheureux qui y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures,
+évanoui.
+</p>
+
+<p>
+… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était au
+fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la lumière
+du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle redingote noire
+était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout
+quand on se fut aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied
+foulé, et il était si pâle qu’on eût pu croire qu’il allait mourir.
+</p>
+
+<p>
+Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les
+ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour Carrée.
+Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller et de quitter sa
+redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de plus en plus
+inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs,
+le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le quittât sur-le-champ et
+qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte.
+</p>
+
+<p>
+Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis dans la
+Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, ainsi que le père
+Bernier qui me guettait drôlement, attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith
+sortit de la Tour Carrée après l’arrivée des médecins, elle vint à nous
+et nous dit:
+</p>
+
+<p>
+«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce
+que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il
+a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons bien
+quand il sera guéri.»
+</p>
+
+<p>
+Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle serviteur
+du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on le
+dise, mais il faut le sauver!…»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous
+n’osions avancer. Bientôt elle réapparut:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.»
+</p>
+
+<p>
+J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car,
+chose singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de
+nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en
+sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais
+ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais
+son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur le
+bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma première demande
+d’explication et me demanda tout de suite si j’avais fait une bonne
+pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de son regard
+inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je répondis:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!»
+</p>
+
+<p>
+Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et je lui
+dis:
+</p>
+
+<p>
+«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche et
+votre dépêche!»
+</p>
+
+<p>
+Il me fixa d’un air étonné:
+</p>
+
+<p>
+«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de vos
+paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine de
+protester contre une pareille accusation!
+</p>
+
+<p>
+— Mais quelle accusation? m’écriai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo
+et Juliette, sachant qu’il y agonisait.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est
+pas à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas
+grave et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il
+voulait voler le crâne du prince Galitch!
+</p>
+
+<p>
+— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:
+</p>
+
+<p>
+«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas
+d’autres blessures?
+</p>
+
+<p>
+— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de la
+déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée.
+</p>
+
+<p>
+— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement la
+main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine?
+</p>
+
+<p>
+— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est
+d’une étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote
+devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous
+serions jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en
+parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.»
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait nous
+chercher.
+</p>
+
+<p>
+«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant
+Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore
+connu: c’est incompréhensible!
+</p>
+
+<p>
+— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse hôtesse
+son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien au
+monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de
+comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le
+moment qu’elle le croyait perdu.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui
+répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait chercher
+des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident. Mrs. Edith
+le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique oncle et pria
+le prince de pardonner à son parent son amour excessif pour les plus vieux
+crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce et politesse quand elle
+lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler.
+</p>
+
+<p>
+«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte où il a
+roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc,
+prince, pour votre collection…»
+</p>
+
+<p>
+Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de
+l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué
+qu’il avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui
+communique avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je
+me rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi
+les ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit des
+proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de
+même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi.
+Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à
+l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage
+devant la grotte de Roméo et Juliette.
+</p>
+
+<p>
+«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était
+si simple de sortir par la porte!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir
+pris aussi manifestement parti contre elle.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince.
+Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, car il
+quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour Venise, son
+pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous qu’il
+ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord il
+n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit,
+étant décidé à ne plus revenir dans le pays…»
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un silence et puis Galitch reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle,
+madame, guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un
+nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous voulez
+bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la grotte et
+dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimètres de
+long et usé à l’une de ses extrémités en forme de grattoir; bref, le plus
+vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens beaucoup, appuya le prince,
+et peut-être pourriez-vous savoir, madame, auprès de votre oncle vieux Bob, ce
+qu’il est devenu.»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me plut,
+qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi
+précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous retournâmes,
+Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre toute cette
+conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à bec de corbin dans la
+bouche, sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une
+insistance si bizarre que celle-ci s’en montra agacée:
+</p>
+
+<p>
+«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et
+n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!…
+</p>
+
+<p>
+Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer
+comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se trouver
+dans le placard!…
+</p>
+
+<p>
+— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme
+s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec
+moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap18"></a>XVIII<br>
+Midi, roi des épouvantes</h2></div>
+
+<p>
+Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en tête à
+tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant impatiente et
+inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… Et ses lèvres
+tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre: «J’ai peur»,
+dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle me répondit: «Vous
+n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. C’était vrai,
+j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez pas qu’il
+se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de nous!»
+Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! et j’ai
+peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais chercher
+quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui
+allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor
+Féodorowitch! m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne
+suis point là?»
+</p>
+
+<p>
+Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je faisais
+tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point de peine à
+comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui était entré
+dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On
+approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait
+dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires
+nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur trop
+éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de saigner dans
+nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet éblouissement,
+nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous marchâmes en nous tenant par la
+main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient plus brûlantes encore que
+tout ce qui nous touchait, que toute la flamme qui nous enveloppait. Nous
+regardions à nos pieds pour ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et
+aussi peut-être, peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la
+profondeur de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi
+aussi, j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de
+ce grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on sait
+qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus
+redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se tait et
+tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une conque marine de sons
+plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la terre quand monte le soir.
+Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux: vous y trouverez une foule de
+visions argentées plus troublantes que les fantômes de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en ruisseaux
+glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, hélas! que je ne
+pouvais rien pour elle et que ce qui devait s’accomplir,
+s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions rien arrêter ni
+prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne qui ouvre sur la
+Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait un arc noir dans la
+lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous apercevions, tournés
+vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du
+Téméraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait à la main la canne
+d’Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce détail m’inquiéta.
+Du bout de sa canne, il montrait à Robert Darzac quelque chose que nous ne
+voyions pas, au sommet de la voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout
+de sa canne. Nous n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se
+parlaient en remuant à peine les lèvres, comme deux complices qui ont un
+secret. Mrs. Edith s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe
+d’avancer encore, et il répéta le signe avec sa canne.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur
+Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et
+nous verrons bien ce qui arrivera.»
+</p>
+
+<p>
+Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir sans
+faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante, et je leur dis
+d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous cette voûte:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que vous faites ici?»
+</p>
+
+<p>
+Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour du
+Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous puissions
+voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un
+écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche cadette. Cet
+écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant branlante et qui manquait
+de choir sur la tête des passants. Rouletabille avait sans doute aperçu ce
+blason suspendu si dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith
+si elle ne voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à
+le remettre en place ensuite plus solidement.
+</p>
+
+<p>
+«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa
+canne, elle tomberait.»
+</p>
+
+<p>
+Et il passa sa canne à Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.»
+</p>
+
+<p>
+Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la pierre;
+elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander à quoi
+rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos, retentit le cri
+de la mort!
+</p>
+
+<p>
+Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois une
+exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait dans le
+soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc cesserait-il? Quand
+donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir pour la première
+fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu’il y
+a autour de nous une victime nouvelle? que l’un de nous vient
+d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement et
+mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie est
+moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous quatre,
+frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la profondeur de
+la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui donc est mort? Ou qui
+donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse maintenant échapper ce
+gémissement suprême? Comment nous diriger dans la lumière? On dirait que
+c’est la clarté du jour elle-même qui se plaint et soupire.
+</p>
+
+<p>
+Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les
+plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je
+l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur et
+se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres; pourquoi
+aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le voilà,
+devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui prétendait
+agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu cette
+minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de midi?
+Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi,
+est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la poterne, en
+immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant, s’avance vers la
+plainte, ou plutôt marche vers le centre de la plainte, car la plainte nous
+entoure, fait des cercles autour de nous, dans l’espace embrasé. Et nous
+allons derrière lui, retenant notre respiration et les bras étendus, comme on
+fait quand on va à tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter
+à quelque chose que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et
+quand nous avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le
+spasme au bout de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps,
+nous l’avons reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle,
+qui essaye de se soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier
+dont la poitrine laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous
+penchons, et qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux
+mots: Frédéric Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et nulle
+part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un cadavre et personne,
+raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la seule issue de ces lieux où
+l’on a assassiné, c’est cette poterne où nous nous tenions tous les
+quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un seul mouvement, tous les
+quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite, si vite, que nous aurions dû voir
+le geste de la mort! Et nous n’avons rien vu que de la lumière!… Nous
+pénétrons, mus, il me semble, par le même sentiment, dans la Tour Carrée, dont
+la porte est restée ouverte; nous entrons sans hésitation dans les appartements
+du vieux Bob, dans le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux
+Bob est tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur
+la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité! comme
+ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et elle jette un
+cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque catastrophe! Elle
+n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut sortir, elle veut
+voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!…
+C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le cadavre. Et
+c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur
+terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de
+l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur.
+Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait au
+Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable.
+</p>
+
+<p>
+«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la
+même mesure! Mais où est le couteau?»
+</p>
+
+<p>
+Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a
+frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne
+savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-être mort de ce
+qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux mots du
+mort.
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le prince
+Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en lisant le
+journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui, lui arrache le
+journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la
+police.»
+</p>
+
+<p>
+Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un mot, et
+s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier continue à
+pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le puits. Il paraît
+avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!»
+</p>
+
+<p>
+Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais ce
+qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un
+instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait Bernier,
+est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé par la mère
+Bernier elle-même?
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du puits,
+fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits, comme
+sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit encore, plus
+bas:
+</p>
+
+<p>
+«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police?
+</p>
+
+<p>
+— Tout!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. Rouletabille
+secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux. Il me paraît écrasé,
+vaincu. M. Robert Darzac vient toucher Rouletabille à l’épaule. M. Robert
+Darzac veut fouiller la Tour Carrée, la Tour du Téméraire, le Château Neuf,
+toutes les dépendances de cette cour dont personne n’a pu
+s’échapper et où, logiquement, l’assassin doit se trouver encore.
+Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque
+chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherché au Glandier, après le
+phénomène de la dissociation de la matière, l’homme qui avait disparu de
+la galerie inexplicable? Non! non! je sais maintenant qu’il ne faut plus
+chercher Larsan avec ses yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous.
+Nous l’entendons crier sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons
+et nous ne voyons rien que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux,
+comme Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas
+qu’il les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il
+lève vers le ciel son poing fermé.
+</p>
+
+<p>
+«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon
+bout de la raison!»
+</p>
+
+<p>
+Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le sol,
+flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère Bernier
+qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant
+autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire:
+le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et nous
+sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement. À un moment,
+il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée en
+l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de
+cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le
+jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à
+l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui,
+le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac:
+</p>
+
+<p>
+«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!»
+</p>
+
+<p>
+Et, tourné vers Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère
+qu’elle ne tardera pas!»
+</p>
+
+<p>
+La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout!
+Qu’elle pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!»
+fait Mrs. Edith en me prenant le bras.
+</p>
+
+<p>
+Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi de
+trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses hommes
+qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du crime.
+</p>
+
+<p>
+«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime!
+s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore.
+</p>
+
+<p>
+— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier,
+essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse:
+</p>
+
+<p>
+«Rien n’est changé, père Jacques.»
+</p>
+
+<p>
+Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan!
+</p>
+
+<p>
+— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité,
+c’est tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de
+Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de
+Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons,
+Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons pas?
+</p>
+
+<p>
+Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon
+incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux pas
+de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou
+commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer
+l’enquête que continuera le juge d’instruction également averti.
+</p>
+
+<p>
+Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point
+pris le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château
+d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé, tout
+«important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à la porte du
+château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et puis il
+s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère Bernier, qui
+gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le delegato examine la plaie.
+Il dit en très bon français: «Voilà un fameux coup de couteau!» Cet homme est
+enchanté. S’il tenait l’assassin sous la main, certes, il lui
+ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dévisage. Il cherche peut-être
+parmi nous l’auteur du crime, pour lui signifier toute son admiration. Il
+se relève.
+</p>
+
+<p>
+«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà au
+plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est
+incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis delegato, on
+n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…»
+</p>
+
+<p>
+Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase:
+</p>
+
+<p>
+«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main la
+poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il répète:
+«C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son allégresse.
+Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre dans la cour, un
+docteur de Menton qui arrive justement pour continuer ses soins au vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et dites-moi ce
+que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout, autant que
+possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée de M. le
+juge d’instruction.»
+</p>
+
+<p>
+Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que nous
+pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup de
+couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont la pointe
+a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et
+le docteur, Rouletabille n’a point cessé de regarder Mrs. Edith, qui a
+pris décidément mon bras, cherchant auprès de moi un refuge. Ses yeux fuient
+les yeux de Rouletabille qui l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se
+taire. Or, je sais qu’elle est toute tremblante de la volonté de parler.
+</p>
+
+<p>
+Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée. Nous
+nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer
+l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons vu
+et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en tire
+rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la chambre du vieux
+Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés comme des fous. Elle était là
+depuis plus d’une heure, ayant laissé son mari dans la loge de la Tour
+Carrée, en train de travailler à tresser une corde! Chose curieuse, je
+m’intéresse en ce moment moins à ce qui se passe sous mes yeux et à ce
+qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et que j’attends… Mrs. Edith
+va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément par la fenêtre ouverte. Un gendarme
+est resté auprès de ce cadavre sur la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs.
+Edith, comme moi, ne prête qu’une médiocre attention à ce qui se passe
+dans le salon devant le delegato. Son regard continue à faire le tour du
+cadavre.
+</p>
+
+<p>
+Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à mesure que
+nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien grandit dans
+des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le crime de plus en
+plus incroyable. Il est sur le point de le trouver impossible, quand
+c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée.
+</p>
+
+<p>
+On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on
+entend la voix tranquille de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus.
+</p>
+
+<p>
+— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de
+l’eucalyptus? demande le delegato.
+</p>
+
+<p>
+— L’arme du crime!» réplique Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres cailloux
+ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos yeux.
+</p>
+
+<p>
+Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de
+l’humanité»!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap19"></a>XIX<br>
+Rouletabille fait fermer les portes de fer</h2></div>
+
+<p>
+L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de
+doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob, et nous
+ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé Larsan
+d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de Larsan
+ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que depuis
+que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus vieux grattoir
+de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement que le sort du
+vieux Bob était désormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci
+n’avait que quelques mots à dire au delegato, relativement aux singuliers
+incidents qui avaient accompagné la chute du vieux Bob dans la grotte de Roméo
+et Juliette, à énumérer les raisons que l’on avait de craindre que le
+vieux Bob et Larsan fussent le même personnage, à répéter enfin
+l’accusation de la dernière victime de Larsan, pour que tous les soupçons
+de la justice se portassent sur la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith,
+qui n’avait point cessé de croire, tout dans le fond de son âme de nièce,
+que le vieux Bob présent était bien son oncle, mais s’imaginant
+comprendre tout à coup, grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible
+Larsan accumulait autour du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le
+dessein sans doute de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le
+poids dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux
+Bob, pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame
+comme un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile
+mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux murs du
+château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement
+— un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et que
+l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les
+dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son tour de
+redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard l’état de son
+esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut alors la
+terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être, nous-mêmes,
+jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu parler avec un effroi
+qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite intéressée
+lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de l’impossibilité
+où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il l’avait
+passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée, à cause
+de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais
+là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans un
+espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille,
+Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez loin du
+cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et Bernier
+avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour raisonner comme je
+le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la «galerie inexplicable!» Elle
+était sous la voûte entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous,
+quand le cri de la mort avait retenti au bout de l’ombre de
+l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de sept mètres de là! Quant au
+vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne s’étaient point quittés, celle-ci
+surveillant celui-là! Si elle les écartait de son argument, il ne lui restait
+plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment
+il était parti, comment il était arrivé, mais encore comment il avait été
+présent. Ah! elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en
+songeant à Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles.
+</p>
+
+<p>
+Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été volé par
+le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous
+permettre de tout penser, de tout imaginer…
+</p>
+
+<p>
+Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans
+l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit
+cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait,
+présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la
+justice.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge d’instruction
+qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux grattoir de
+l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi qu’il ne
+pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les vivants dont
+j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand
+Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le
+juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable, le
+seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la poterne et les
+deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant surveillés les uns les
+autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant qu’on tuait Bernier
+à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce on fût Bernier lui-même. À
+quoi le juge d’instruction, très intéressé, répliqua en nous demandant si
+quelqu’un de nous soupçonnait les raisons d’un suicide probable de
+Bernier; à quoi Rouletabille répondit que, pour mourir, on pouvait se passer du
+crime et du suicide et que l’accident suffisait pour cela. L’arme
+du crime, comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde,
+attestait par sa seule présence l’accident. Rouletabille ne voyait point
+un assassin préméditant son forfait avec le secours de cette vieille pierre.
+Encore moins eût-on compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide,
+n’eût point trouvé d’autre arme pour son trépas que le couteau des
+troglodytes. Que si, au contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son
+attention par sa forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si
+elle s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame
+alors s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si
+malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il
+s’en était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la
+plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une
+conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par
+l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de
+Rouletabille, il n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à
+le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans
+lassitude et sans résultat.
+</p>
+
+<p>
+Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles et
+vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux Bob, nous
+nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où venaient de
+partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la
+Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous entendions les gémissements de
+la mère Bernier qui veillait le corps de son mari que l’on avait
+transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce blessé aussi inexplicables, ma
+foi, l’un que l’autre, en dépit des efforts de Rouletabille, notre
+situation, à Mrs. Edith et à moi, était, il faut l’avouer, des plus
+pénibles, et tout l’effroi de ce que nous avions vu se doublait dans le
+tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de ce qui nous restait à voir. Mrs.
+Edith me saisit tout à coup la main:
+</p>
+
+<p>
+«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous.
+Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de mon
+mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant
+qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à
+l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le
+Bourreau de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio
+seulement que j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!…
+C’est atroce!…»
+</p>
+
+<p>
+À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance et où
+elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de toute mon
+âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur mon entier
+dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos inoubliables à voix basse,
+pendant que passaient et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens
+de justice, tantôt précédés, tantôt suivis de Rouletabille et de M. Darzac.
+Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d’oeil de notre côté
+chaque fois qu’il en avait l’occasion. La fenêtre était restée
+ouverte.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable que nous
+le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une place que
+nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas, Monsieur
+Sainclair?
+</p>
+
+<p>
+— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son
+intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de
+l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre appartient
+à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela s’arrêterait!…
+S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a accusé Larsan,
+l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!»
+</p>
+
+<p>
+Et j’appuyais sur ces derniers mots.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes raisons de se
+taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, voyez-vous!… Oui, oui, je
+ne redoute qu’une chose…
+</p>
+
+<p>
+— Quoi? Quoi?…»
+</p>
+
+<p>
+Elle s’était levée, fébrile…
+</p>
+
+<p>
+«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour
+mieux le perdre!…
+</p>
+
+<p>
+— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.
+</p>
+
+<p>
+— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de
+vos amis… Si j’étais sûre de ne m’être point trompée,
+j’aimerais encore mieux avoir affaire à la justice!…»
+</p>
+
+<p>
+Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre
+jusqu’à la mort!…»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa robe.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là?
+</p>
+
+<p>
+— Encore! m’exclamai-je avec colère.
+</p>
+
+<p>
+— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda-t-elle
+en plongeant dans mes yeux son regard troublant.
+</p>
+
+<p>
+— J’y suis prêt.
+</p>
+
+<p>
+— Contre tout le monde?»
+</p>
+
+<p>
+J’hésitai. Elle répéta:
+</p>
+
+<p>
+«Contre tout le monde?
+</p>
+
+<p>
+— Oui.
+</p>
+
+<p>
+— Contre votre ami?
+</p>
+
+<p>
+— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon
+front en sueur.
+</p>
+
+<p>
+«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici
+quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!»
+</p>
+
+<p>
+Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. Puis elle
+s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle courait à
+la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!…
+</p>
+
+<p>
+Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille
+et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. Rouletabille
+s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au courant de ma
+trahison.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai
+point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à plaindre et
+vous ne la plaignez pas assez, mon ami…
+</p>
+
+<p>
+— Et vous, vous la plaignez trop!…»
+</p>
+
+<p>
+Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat.
+Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec:
+</p>
+
+<p>
+«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez!
+c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous
+adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi!…
+</p>
+
+<p>
+— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui
+tournai le dos.
+</p>
+
+<p>
+Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa
+colère.
+</p>
+
+<p>
+Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous appelèrent.
+L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après la
+déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la conclusion
+qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le château. M.
+Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et comme j’étais
+resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire, assailli de
+mille sinistres pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le
+retour de Mrs. Edith, cependant qu’à quelques pas de moi, dans sa loge où
+elle avait allumé deux bougies mortuaires, la mère Bernier continuait à
+psalmodier en gémissant auprès du cadavre de son mari la prière des trépassés,
+j’entendis tout à coup passer dans l’air du soir, au-dessus de ma
+tête, comme un coup de gong formidable, quelque chose comme une clameur de
+bronze; et je compris que c’était Rouletabille qui faisait fermer les
+portes de fer!
+</p>
+
+<p>
+Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un
+effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme vers son
+seul refuge…
+</p>
+
+<p>
+… Puis je vis apparaître M. Darzac…
+</p>
+
+<p>
+… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir…
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap20"></a>XX<br>
+Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</h2></div>
+
+<p>
+Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais la
+démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût pu
+faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous eût tout à
+fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la pourpre ou
+l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé
+l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je crois
+bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle.
+</p>
+
+<p>
+Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort inouï
+pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout, dans son
+regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait fébrilement
+serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui aussi, avait la mine
+sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais ce qui, pardessus
+tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père Jacques, de Walter et
+de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient tous trois armés de fusils et
+vinrent se placer en silence devant la porte d’entrée de la Tour Carrée
+où ils reçurent, de la bouche de Rouletabille, avec une passivité toute
+militaire, la consigne de ne laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs.
+Edith, au comble de la terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient
+particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre,
+et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne lui répondirent pas.
+Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au travers de la porte qui
+donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, les deux bras étendus comme pour
+barrer le passage, elle s’écria d’une voix rauque:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le
+tuer?…
+</p>
+
+<p>
+— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… Et
+pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, nous allons
+jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé nos armes, que nous
+n’en gardons aucune sur nous.»
+</p>
+
+<p>
+Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier continuait de
+gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux grattoir de
+l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos revolvers et nous
+fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs. Edith, seule, fit des
+difficultés pour se défaire de l’arme que Rouletabille n’ignorait
+point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais, sur les instances du
+reporter qui lui fit entendre que ce désarmement général ne pouvait que la
+tranquilliser, elle finit par y consentir.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi de nous
+tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers l’appartement du
+vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout droit à la porte qui
+donnait accès dans la chambre du corps de trop. Et, tirant la petite clef
+spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit cette porte.
+</p>
+
+<p>
+Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M. et
+de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche à dessin,
+le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux Bob, dans son
+cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet plein de peinture
+rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait,
+fort convenablement, reposant sur sa mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne
+de l’humanité.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant que
+nous le considérions avec stupeur:
+</p>
+
+<p>
+«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.»
+</p>
+
+<p>
+Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes place, en
+proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême défiance. Un
+secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets familiers aux
+dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille banalité apparente, les
+raisons foudroyantes du plus redoutable des drames. Et puis, le crâne semblait
+rire comme le vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette
+table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui de Mr
+Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps.
+</p>
+
+<p>
+— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du
+vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée
+plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour supplier
+ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…»
+</p>
+
+<p>
+La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore que
+nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et des coups
+furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous suppliait de «lui
+ouvrir» tout de suite. Il criait:
+</p>
+
+<p>
+«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ouvrit la porte:
+</p>
+
+<p>
+«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…»
+</p>
+
+<p>
+Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?…
+Ah! j’ai bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu
+les portes de fer fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des
+morts. Oui, j’ai cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!»
+</p>
+
+<p>
+Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la porte
+aux verrous.
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous donc,
+monsieur,» fit poliment Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à dessin, le
+godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda:
+</p>
+
+<p>
+«Qui l’a tué?»
+</p>
+
+<p>
+Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la
+main, mais en regardant la Dame en noir.
+</p>
+
+<p>
+«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance,
+qu’il a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi
+j’ai pu douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous
+répète que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!»
+</p>
+
+<p>
+Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me rappelais
+que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui avait prise des
+mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir du
+drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir entre cette
+épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit point
+que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite épingle avait
+disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait de la retrouver
+entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont
+l’oncle avait payé, cette nuit-là, la complicité et le silence de Tullio
+qui l’avait conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo et Juliette
+et qui s’en était éloigné à l’aurore, fort inquiet de n’avoir
+pas vu revenir son passager.
+</p>
+
+<p>
+Et Arthur Rance conclut, triomphant:
+</p>
+
+<p>
+«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à tête de
+rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de pommes de
+terre, au fond de la Tour Carrée!»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez
+donc que Tullio s’y trouvait?
+</p>
+
+<p>
+— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse,
+là-bas…
+</p>
+
+<p>
+— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement
+Rouletabille…
+</p>
+
+<p>
+Et il ajouta, sur un ton glacial:
+</p>
+
+<p>
+«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De cette façon,
+voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du château d’Hercule…
+pour lesquels ma démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop
+peut avoir quelque intérêt. Je vous demande toute votre attention!»
+</p>
+
+<p>
+Mais Arthur Rance l’arrêta encore:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous
+les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité du corps
+de trop peut avoir quelque intérêt?
+</p>
+
+<p>
+— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous
+pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit, se
+leva, toute tremblante:
+</p>
+
+<p>
+«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?…
+</p>
+
+<p>
+— J’en suis sûr!» dit Rouletabille…
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous
+regarder.
+</p>
+
+<p>
+Le reporter reprit de son ton glacé:
+</p>
+
+<p>
+«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre,
+madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas,
+messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le jour du
+déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si j’en excepte
+Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, n’a pas senti
+la présence de Larsan?
+</p>
+
+<p>
+— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au
+professeur Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment
+que nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le
+professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite
+réunion…
+</p>
+
+<p>
+— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de Mrs.
+Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous les hôtes du
+château d’Hercule…
+</p>
+
+<p>
+— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit,
+prononça avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai
+point besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château
+d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous».
+Larsan, lui, ne nous a pas quittés!»
+</p>
+
+<p>
+Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan
+pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant
+que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait encore un
+personnage que je ne vois pas ici…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil:
+</p>
+
+<p>
+«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle besogne le
+prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien que ce ne sont
+point les malheurs de la fille du professeur Stangerson qui
+l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire…
+</p>
+
+<p>
+— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est
+point du raisonnement:
+</p>
+
+<p>
+— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.»
+</p>
+
+<p>
+Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à
+Mrs. Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le
+plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a
+longtemps gardé rancune.
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, du
+déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos
+raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette petite
+épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint Tullio, qui se
+trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie faisant
+communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux Bob, cette
+petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit,
+prendre le chemin du puits, puisque nous avons retrouvé le puits extérieurement
+fermé!
+</p>
+
+<p>
+— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna
+étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi,
+j’ai trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de
+Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé à
+la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de
+courir au puits et de constater qu’il était ouvert…
+</p>
+
+<p>
+— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous
+refermé? Qui vouliez-vous donc tromper?
+</p>
+
+<p>
+— Vous! monsieur!»
+</p>
+
+<p>
+Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en
+monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés de mon
+côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité avec laquelle
+Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M. Darzac,
+j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me
+soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de
+l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Moi! Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas les yeux
+quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de tout mon être et mon
+indignation furibonde. La colère galopait dans mes veines en feu.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si le
+prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, il ne reste
+plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si Larsan est parmi
+nous, montre-le donc, Rouletabille!»
+</p>
+
+<p>
+Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me perçaient, me
+mettait hors de moi et de toute bonne éducation:
+</p>
+
+<p>
+«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour
+d’assises!…
+</p>
+
+<p>
+— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour
+être aussi lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir.
+</p>
+
+<p>
+— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?…
+</p>
+
+<p>
+— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!»
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant?
+Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes yeux
+rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait avec effroi!
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne soupçonnes
+pas!…»
+</p>
+
+<p>
+À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour Carrée,
+et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par le reporter aux
+trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait de sortir de la
+Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut s’élancer, mais
+Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa d’une
+phrase.
+</p>
+
+<p>
+«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et ce
+coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!»
+</p>
+
+<p>
+Et, tourné vers moi:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais rien ni
+personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de la
+raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin
+et sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est ici,
+parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc
+tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce
+papier la démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop!»
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous
+de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un compas.
+</p>
+
+<p>
+«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le
+corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.»
+</p>
+
+<p>
+Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du rayon du
+cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, ce qui lui
+permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un morceau de papier blanc
+immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de cuivre sur la planche à
+dessin.
+</p>
+
+<p>
+Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara du
+godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait là sa
+peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne comprenait rien
+aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en effet c’était
+lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis.
+</p>
+
+<p>
+Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, mais,
+de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le papier,
+donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il avait «lavé» le
+plan de la presqu’île d’Hercule.
+</p>
+
+<p>
+«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et
+cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous
+verrez qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien
+à ma démonstration.»
+</p>
+
+<p>
+Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de «laver»
+tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement tracé.
+Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, lorsque, dans
+la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, il ne pensait
+qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!…
+</p>
+
+<p>
+Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui recouvre mon
+cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui colore le cercle de
+M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même teinte.
+</p>
+
+<p>
+— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela
+signifie?
+</p>
+
+<p>
+— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que
+cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur!
+</p>
+
+<p>
+— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état
+en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la Tour
+Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant rouler son crâne!
+</p>
+
+<p>
+— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le
+renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il lui
+demanda encore:
+</p>
+
+<p>
+«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire
+n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.
+</p>
+
+<p>
+— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens dessus
+dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du Téméraire…
+</p>
+
+<p>
+— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le
+reporter.
+</p>
+
+<p>
+Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il pénétra
+dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste croisée, garnie de
+barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons autrefois et dont M. Darzac
+avait fait son cabinet de toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur
+une petite table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une
+casserole préalablement remplie d’eau. Le crâne n’avait pas quitté
+le creux de son bras.
+</p>
+
+<p>
+Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. Jamais
+l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi incompréhensible, ni
+aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous donnait d’explications
+et plus il agissait, moins nous le comprenions. Et nous avions peur, parce que
+nous sentions que quelqu’un autour de nous, quelqu’un de nous avait
+peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le
+plus calme!
+</p>
+
+<p>
+Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole.
+</p>
+
+<p>
+Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement?
+Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi la Dame
+en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, commençons-nous un cri…
+un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où l’avons-nous donc vu?
+</p>
+
+<p>
+Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille?
+Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au
+fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin
+du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure
+et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, un peu
+amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe
+sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme Rouletabille ressemble
+à Larsan! Comme, dans ce moment, il ressemble à son père! c’est Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre funèbre où
+il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à nous et il redevient
+Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. Edith, qui n’a jamais vu
+Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me demande: «Que s’est-il passé?»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa casserole, une
+serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.
+</p>
+
+<p>
+C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. Alors,
+se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation devant son propre
+lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant lesquelles il nous avait
+ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix minutes fort
+impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit le crâne de la
+main droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le fait rouler
+à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous montre le crâne et nous
+invite à constater qu’il ne porte la trace d’aucune peinture rouge.
+Rouletabille tire à nouveau sa montre.
+</p>
+
+<p>
+«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart d’heure
+à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la Tour Carrée, À
+CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, après être entré dans
+la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière lui les verrous de sa chambre,
+nous a-t-il dit, n’en est ressorti que lorsque nous sommes venus
+l’y chercher passé six heures. Quant au vieux Bob, nous l’avons vu
+entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture!
+</p>
+
+<p>
+«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher
+est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure
+après que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux
+Bob que celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en
+entrant dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et
+je vous défie d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui
+est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir,
+n’est pas le même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde
+avant l’arrivée du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la
+chambre de la Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous
+sommes ressortis… En un mot: qu’il n’est pas le même que le M.
+Darzac ici présent devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE
+QU’IL Y A DEUX MANIFESTATIONS DARZAC!»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille regarda M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse démonstration du
+jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une épouvante nouvelle et une
+admiration sans bornes. Comme tout ce que disait Rouletabille était clair!
+clair et effrayant! Encore là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et
+logique et mathématique intelligence.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac s’écria:
+</p>
+
+<p>
+«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec
+un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et
+qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai
+pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en quittant
+la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le père Bernier lui
+a-t-il ouvert!…
+</p>
+
+<p>
+— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir
+entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame!
+c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous!
+</p>
+
+<p>
+— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma
+porte, je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez
+moi.
+</p>
+
+<p>
+— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père
+Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas eu
+à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a
+vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment
+qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train
+d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le seuil
+de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch…
+</p>
+
+<p>
+— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était
+entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point
+étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne
+l’avait pas vu ressortir?
+</p>
+
+<p>
+— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, Monsieur
+Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où vous
+passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait —
+ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son
+plancher… et vous imaginez la vérité.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!…
+</p>
+
+<p>
+— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!…
+</p>
+
+<p>
+— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les
+verrous comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que
+j’avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’avança vers M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les yeux.
+</p>
+
+<p>
+— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!»
+</p>
+
+<p>
+Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les deux mains
+aux épaules:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de bravoure, il
+faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris comment s’était
+introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que vous ne faisiez
+rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à laquelle nous
+avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré
+dans la Tour Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit
+n’était point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée
+sous le déguisement Darzac! J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là
+pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon
+cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!…
+</p>
+
+<p>
+— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai
+point dit l’heure exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour
+Carrée, c’est que cette heure restait vague dans mon esprit et que je
+n’y attachais aucune importance!
+</p>
+
+<p>
+— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans
+s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la
+Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle
+sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que vous lui
+auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon
+imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et avec
+l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus
+nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur Darzac, que
+j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis dans le
+sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et
+l’inouï soupçon!…
+</p>
+
+<p>
+— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous
+soupçonnés ici!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches et dit,
+s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant
+l’horreur de l’imagination de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Encore un peu de courage, madame!»
+</p>
+
+<p>
+Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa voix de
+professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème:
+</p>
+
+<p>
+«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… Pour
+savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait Larsan… Mon
+devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout de ma raison, était
+d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, ces deux
+manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé par vous…
+Monsieur Darzac.»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac répondit à Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire tout de
+suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!…
+</p>
+
+<p>
+— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les
+entourant tous deux.
+</p>
+
+<p>
+Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps
+comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et
+nous exaspérait.
+</p>
+
+<p>
+«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!»
+s’écriait Arthur Rance…
+</p>
+
+<p>
+Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris
+d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à
+la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que notre
+colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, ma foi,
+Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation intolérable.
+Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait davantage, comme
+si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous-
+mêmes, que nous n’étions pas Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait
+changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son être
+semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard avec
+lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous particulièrement froissés,
+il écarta doucement la Dame en noir qui s’obstinait à le vouloir
+protéger; il s’adossa à la porte, il croisa les bras, et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. Deux
+manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac sortantes, dont
+l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y perdre! Et
+maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… Que M. Darzac, ici,
+présent, me permette de lui dire: j’avais cent excuses pour le
+soupçonner!…»
+</p>
+
+<p>
+Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui
+aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir l’Australie!»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, avec
+une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?…
+</p>
+
+<p>
+— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme
+suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les
+conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si
+c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant
+l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai
+acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps
+d’être Larsan.»
+</p>
+
+<p>
+Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se soulever et
+de protester d’un grand geste épeuré.
+</p>
+
+<p>
+Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la
+souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix:
+</p>
+
+<p>
+«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…»
+</p>
+
+<p>
+Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne pouvais
+excuser, continuait:
+</p>
+
+<p>
+«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre retour de San
+Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression de la
+terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, de sa
+perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il faut que je
+m’explique ici, il le faut pour que tout le monde s’explique ici!…
+Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… Rien, alors, n’était
+naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. La précipitation même
+qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie nuptiale
+prouvait le désir qu’elle avait de chasser définitivement le tourment de
+son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient alors, combien clairement:
+«Est-il possible que je continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est
+à mes côtés, qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!»
+</p>
+
+<p>
+«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu
+tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle,
+contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer
+sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on
+lui dît…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et lui
+dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que
+Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: «Est-ce que
+vous redevenez folle?»
+</p>
+
+<p>
+Et, se reculant un peu:
+</p>
+
+<p>
+«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur Darzac!… Et
+cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la suite, traité; et
+aussi, quelquefois, les remords qui, dans son hésitation incessante, poussaient
+Mme Darzac à vous entourer, par instants, des plus délicates attentions!…
+Enfin, permettez-moi de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre,
+que j’ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours
+au fond d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant,
+la pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est
+point cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle s’en
+apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés par autre
+chose!…
+</p>
+
+<p>
+— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M.
+Darzac… ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si
+j’avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme,
+j’avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et
+je ne me serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est
+revenu au monde, que j’ai perdu Mathilde?…
+</p>
+
+<p>
+— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était
+devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si
+j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le
+contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci:
+c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de
+croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan existe
+en dehors de vous!»
+</p>
+
+<p>
+En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva
+haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face de
+M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous étions
+tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du
+commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que
+l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de
+l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi
+formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait…
+</p>
+
+<p>
+«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors de
+vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité immédiate.
+Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que vous ayez réellement
+ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la
+fille du professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la nécessité
+de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre
+femme que ce Larsan ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon
+cher Monsieur Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes
+soupçons ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins
+que nous nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il
+semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement…
+Voyez donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée
+l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez
+mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme réalisée
+l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan.
+Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien
+pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l’état de Larsan
+aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il existe.
+Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre volonté d’être
+Larsan!…»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac n’interrompait plus.
+</p>
+
+<p>
+«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à
+cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si cette
+résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon
+d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute
+l’affaire est éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident
+de Bourg… je continue à raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg,
+dans le buffet… Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a
+annoncé, vous attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous
+éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de
+toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre
+déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, passé la
+frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, définitivement à moi, je
+mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de même, il vous fatigue… et si bien
+vous fatigue-t-il, ma foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez
+quelques minutes de repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de
+cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la
+porte du compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le
+temps de voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de
+s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le
+danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas
+Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à contre-voie par la
+glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre femme qui accourt vous y
+chercher!… Elle vous trouve debout… Vous n’avez pas même eu le temps de
+vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! non… Votre malheur ne fait que
+commencer… Car l’atroce pensée que vous êtes peut-être ensemble Darzac et
+Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en passant sous un bec de
+gaz, elle vous regarde, vous lâche la main et se jette comme une folle dans le
+bureau du chef de gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser
+l’abominable pensée tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez
+précipitamment la porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir
+Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle
+oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à
+m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre
+conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre son
+père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu, vous avez
+l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme continue à
+avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son revolver, dans
+une sorte de délire de son imagination, qui pourrait se résumer dans cette
+phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et, si c’est
+Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» Aux Rochers
+Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, pour la rapprocher,
+vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela
+s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il n’y avait point
+jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage de
+Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui ne pouvait le
+plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez pris le train devant vos
+amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez descendu à la station suivante qui
+est celle de Menton et, là, après un court séjour nécessaire dans votre
+vestiaire urbain, vous apparaissiez à l’état de Larsan à vos mêmes amis
+venus en promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, où
+nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le
+désagrément d’entendre, de la bouche même d’Arthur Rance qui était,
+lui aussi, venu au-devant de nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu
+cette fois Larsan et que votre exhibition du matin n’avait servi de rien,
+vous vous obligeâtes, le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres
+mêmes de la Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et
+voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus
+compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables si, par
+hasard, mes soupçons devaient être confirmés!»
+</p>
+
+<p>
+À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je ne
+pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement Robert
+Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir la victime de
+quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, autour de moi,
+frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car les arguments de
+Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se demandait
+comment, après avoir si bien établi la possibilité de la culpabilité, il allait
+pouvoir conclure à l’innocence. Quant à Robert Darzac, après avoir monté
+la plus sombre agitation, il s’était à peu près calmé, écoutant le jeune
+homme, et il me sembla qu’il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au
+regard affolé, mais très intéressé, qu’ont les accusés au banc
+d’assises quand ils entendent M. le procureur général prononcer un de ces
+admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d’un crime que,
+quelquefois, ils n’ont pas commis! La voix avec laquelle il parvint à
+prononcer les mots suivants n’était plus une voix de colère, mais de
+curieux effroi, la voix d’un homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger,
+sans le savoir, ai-je bien pu échapper!»
+</p>
+
+<p>
+«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé à
+un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous venez de me
+dire, ce qui a bien pu les chasser?…
+</p>
+
+<p>
+— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve
+simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle était
+Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été fournie
+heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez fermé le
+cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de trop!» le jour
+où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous aviez tiré
+les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre chambre, vous nous
+avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez entré dans cette chambre
+vers six heures et non point, comme le père Bernier le disait et comme nous
+avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures! Vous étiez alors le seul avec
+moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont nous vous parlions comme de
+vous-même n’était point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne
+prétendez pas que vous n’attachiez aucune importance à cette heure de
+cinq heures, puisqu’elle vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle
+vous apprenait qu’un autre Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée
+à cette heure-là, le vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous
+taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac
+aurait-il eu à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était
+venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à
+nous cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX
+MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi
+mes soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS!
+ET L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC!
+</p>
+
+<p>
+— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne
+pouvais croire être Larsan.
+</p>
+
+<p>
+Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien perdu
+de son calme, étendit le bras et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il y est encore!…»
+</p>
+
+<p>
+Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la porte du
+placard avait été poussée par une main invisible, comme il arriva le terrible
+soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»…
+</p>
+
+<p>
+Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise,
+d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en
+noir poussa un cri déchirant:
+</p>
+
+<p>
+«Robert!… Robert!… Robert!»
+</p>
+
+<p>
+Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si semblables
+que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper… Mais son coeur
+ne la trompa point, en admettant que sa raison, après l’argumentation
+triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les bras tendus, elle
+allait vers la seconde manifestation Darzac qui descendait du fatal placard… Le
+visage de Mathilde rayonnait d’une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes
+yeux dont j’avais vu si souvent le regard égaré autour de l’autre,
+fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et sûre.
+C’était lui! C’était celui qu’elle croyait perdu, et
+qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre, et
+qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce
+dont elle avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie!
+</p>
+
+<p>
+Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire
+coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait soudain
+se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il tenta encore un de
+ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré de toutes parts, il
+osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie audacieuse que, depuis quelques
+minutes, il nous donnait. N’ayant plus aucun doute sur l’issue de
+la discussion qu’il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette
+incroyable puissance sur lui-même de n’en laisser rien paraître, et aussi
+cette habileté dernière de prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille
+de dérouler à loisir une argumentation au bout de laquelle il savait
+qu’il trouverait sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait,
+peut-être, les moyens de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si
+bien que, dans le moment que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne
+pûmes l’empêcher de se jeter d’un bond dans la pièce qui avait
+servi de chambre à Mme Darzac et d’en refermer violemment la porte avec
+une rapidité foudroyante! Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu
+lorsqu’il était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la
+scène précédente, n’avait songé qu’à garder la porte du corridor et
+il n’avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le faux
+Darzac, au fur et à mesure qu’il était convaincu d’imposture, le
+rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter n’attachait aucune
+importance à ces mouvements-là, sachant que cette chambre n’offrait à la
+fuite de Larsan aucune issue. Et cependant, quand le bandit fut derrière cette
+porte, qui fermait son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des
+proportions importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus
+forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie
+de ses inexplicables évasions!
+</p>
+
+<p>
+«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…»
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, me
+broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait attention
+à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette tempête,
+semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait autour
+d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient comme
+s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime.
+Or, ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les trois
+domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des haches
+qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais verrous.
+Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y
+mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au
+comble. En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une chambre où
+il n’y avait que des murs et des barreaux… nous nous attendions à tout,
+ou plutôt à rien, car c’était surtout la pensée de la disparition, de
+l’envolement, de la dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait
+et nous rendait plus fous.
+</p>
+
+<p>
+Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux domestiques de
+reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de ne s’en servir
+que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant. Puis, il
+donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin tombée, il entra
+le premier dans la pièce.
+</p>
+
+<p>
+Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes tous,
+tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord, Larsan
+était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il avait arraché sa
+fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face
+rase et pâle du Frédéric Larsan du château du Glandier. Et on ne voyait que lui
+dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de
+la pièce, et nous regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras
+s’allongeaient aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier.
+On eût dit qu’il nous donnait audience et qu’il attendait que nous
+lui exposions nos revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur
+sa lèvre ironique.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’avança encore:
+</p>
+
+<p>
+«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…»
+</p>
+
+<p>
+Mais Larsan ne répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous aperçûmes que
+Larsan était mort.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était
+ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant.
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était fini.
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et
+d’oublier le mort.
+</p>
+
+<p>
+«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne
+s’apercevra de sa disparition!»
+</p>
+
+<p>
+Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance:
+</p>
+
+<p>
+«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!»
+</p>
+
+<p>
+Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes seul en
+face du cadavre de son père.
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans le
+salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et,
+dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur lui
+son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri dans le
+moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances qui restait
+encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre qu’il ne courait
+aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les
+deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes des soins
+qui nous renseignèrent tout d’abord sur son curieux état de santé. Car,
+enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu croire mort et que
+l’on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait-il pu surgir, ainsi
+vivant, du fatal placard? Quand nous eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour
+le refaire, le bandage qui cachait la blessure qu’il portait à la
+poitrine, nous connûmes au moins que cette blessure, par un hasard qui
+n’est point si rare qu’on le pourrait croire, après avoir déterminé
+un coma presque immédiat, ne présentait aucune gravité. La balle qui avait
+frappé Darzac, au milieu de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir
+contre Larsan, s’était aplatie sur le sternum, causant une forte
+hémorragie externe et secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne
+suspendant en rien aucune des fonctions vitales.
+</p>
+
+<p>
+On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants quelques
+heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers moments. Et
+moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer —
+l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de
+se battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain
+d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que
+celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et logea
+dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner l’amputation et
+qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans
+son coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le boulevard.
+Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum.<a href="#fn4" id="fnref4"><sup>[4]</sup></a>
+</p>
+
+<p>
+Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur nous la
+porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais la raison qui
+avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette précaution, quand nous
+entendîmes des pas dans le corridor et un bruit singulier comme celui
+d’un corps que l’on traînerait sur un plancher… Et je pensai à
+Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille!
+</p>
+
+<p>
+Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. Je ne
+m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre cortège.
+</p>
+
+<p>
+Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute chose. Je
+distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle sous la
+poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, évidemment, à
+barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de pénétrer dans la Cour du
+Téméraire…
+</p>
+
+<p>
+… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… deux
+ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais bien et qui,
+une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac semblait lourd.
+Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors je pus voir encore
+que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois qui le fermait
+d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la
+margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans hésitation… il
+semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et sa tête disparut.
+Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et il se pencha sur la
+margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais plus. Puis il se redressa et
+referma le puits, remettant soigneusement le plateau et assujettissant les
+ferrures, et celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui
+m’avait tant intrigué le soir où, avant la découverte de
+l’Australie, je m’étais rué sur une ombre qui avait soudain disparu
+et où je m’étais heurté le nez contre la porte close du Château Neuf…
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir…
+Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la
+parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité tout
+entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la vérité…
+</p>
+
+<p>
+J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château
+Neuf, je me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé
+profondément dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres
+jalouses. Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai
+même point perçu le bruit des rames sur les eaux…
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se passait
+très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en face de
+l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait la
+nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil…
+</p>
+
+<p>
+… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de petit;
+mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi énorme,
+formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un mouvement
+quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis se dresser,
+debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le reconnaissais
+comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres gestes se
+découpaient avec une précision fantastique sur la bande rouge… Oh! ce ne fut
+pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en soulevant un fardeau qui se
+confondit avec lui… Et puis le fardeau glissa dans le noir et la petite ombre
+de l’homme réapparut toute seule, se pencha encore, se courba, resta
+ainsi un instant immobile, et puis s’affaissa dans la barque qui reprit
+son glissement automatique jusqu’à ce qu’elle fût sortie
+complètement de la bande rouge… Et la bande rouge disparut à son tour…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap21"></a>Épilogue</h2></div>
+
+<p>
+Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler sous mes
+yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain de tant
+d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, de me
+replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de me
+retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à deux pas de
+moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute, c’est-à-dire
+jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas troubler leurs
+douces, tendres ou désespérées confidences, leurs projets d’avenir, leurs
+derniers adieux… Malgré toutes les prières de Mathilde, Rouletabille a voulu
+partir, reprendre le chemin de Paris et de son journal. Il a cet héroïsme
+suprême de s’effacer devant l’époux. La Dame en noir ne peut pas
+résister à Rouletabille; il a dicté ses conditions… Il veut que M. et Mme
+Darzac continuent leur voyage de noces comme s’il ne s’était rien
+passé d’extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n’est pas le même
+Darzac qui l’a commencé, c’est un autre Darzac qui le finira, cet
+heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura été le même sans solution
+de continuité. M. et Mme Darzac sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la
+loi religieuse, il est avec le pape, comme dit Rouletabille, des
+accommodements, et ils trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser
+leur situation s’il est prouvé qu’elle en a besoin et
+d’apaiser les scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient
+heureux, définitivement heureux: ils l’ont bien gagné!…
+</p>
+
+<p>
+Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie
+du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où
+j’écris ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la
+prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux, dans
+la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des Rochers Rouges,
+comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui recouvraient les secrets
+du Glandier. La faute en est à cet abominable Brignolles qui est au courant de
+bien des choses et qui, du fond de l’Amérique où il s’est réfugié,
+veut nous faire «chanter». Il nous menace d’un affreux libelle, et comme
+maintenant le professeur Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa
+théorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout,
+nous avons pensé qu’il était préférable de «prendre les devants» et de
+raconter toute la vérité.
+</p>
+
+<p>
+Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et terrible
+affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain
+du drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la
+Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me le
+demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon front à la
+vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de Rouletabille
+m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait guère à moi depuis
+la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui ne s’étaient pas
+quittés…
+</p>
+
+<p>
+On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert Darzac
+était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le rejoindre…
+Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la gare. Mrs. Edith,
+contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune tristesse de mon
+départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le prince Galitch était
+venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné des nouvelles du vieux
+Bob, qui étaient excellentes, et ne s’était plus occupée de moi.
+J’en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est temps, je crois bien,
+de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laissé deviner les
+sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si, quelques années plus tard,
+après la mort d’Arthur Rance, qui fut suivie de véritables tragédies,
+dont j’aurai peut-être à parler un jour, je n’avais pas épousé la
+blonde et mélancolique et terrible Edith.
+</p>
+
+<p>
+Nous approchons de Marseille…
+</p>
+
+<p>
+Marseille!…
+</p>
+
+<p>
+Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se dirent
+rien.
+</p>
+
+<p>
+Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un geste, les
+bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une statue de deuil et de
+douleur.
+</p>
+
+<p>
+Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient.
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous nous
+rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous courions au
+secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le drame… Rouletabille
+maintenant parle… parle… évidemment il essaye de s’étourdir, de ne plus
+penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant
+des heures…
+</p>
+
+<p>
+«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de reproche
+qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours considéré
+ce bandit comme un honnête homme…
+</p>
+
+<p>
+Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu de
+lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire enfermer
+celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert Brignolles! Il ne
+pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent tout de suite. On sait
+combien il est simple, encore aujourd’hui, de faire enfermer un être,
+quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un cabanon. La volonté
+d’un parent et la signature d’un médecin suffisent encore en
+France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette sinistre et rapide
+besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan. Il fit un faux et
+Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à Paris,
+il faisait déjà partie de la combinaison. Larsan avait son plan: prendre la
+place de Darzac avant le mariage. L’accident des yeux avait été, comme je
+l’avais du reste pensé moi-même, des moins naturels. Brignolles avait
+mission de s’arranger de telle sorte que les yeux de Darzac fussent le
+plus tôt possible suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait
+pût avoir cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut
+de binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre!
+</p>
+
+<p>
+Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le dessein des
+deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo que
+Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de le
+surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait été aidé
+naturellement dans cette circonstance par cette police spéciale, qui n’a
+rien à faire avec la police officielle, et qui se met à la disposition des
+familles dans les cas les plus désagréables, lesquels demandent autant de
+discrétion que de rapidité dans l’exécution…
+</p>
+
+<p>
+Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison de
+fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la frontière
+italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir le malheureux.
+Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu avec le directeur
+et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y a des directeurs de maison
+de fous qui ne demandent point trop d’explications, pourvu qu’ils
+soient en règle avec la loi… et qu’on les paye bien… et ce fut vite fait…
+et ce sont des choses qui arrivent tous les jours…
+</p>
+
+<p>
+«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit morceau
+de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour où, sans
+m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre à la
+piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans le Midi. Ce
+bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les deux syllabes
+bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les
+circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous
+l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me
+l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait
+jeté fut presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du
+véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était
+lui, «le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les différentes
+phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au bout rester
+incompréhensible pour nous. Ç’avait été d’abord la révélation
+brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et puis cette autre
+révélation formidable qui lui était venue du mensonge de l’une des deux
+manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire que Rouletabille
+lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a emporté le sac, a
+rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac!
+Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là n’a point dit à
+Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte à cinq heures
+n’était point lui! Il cache déjà cette contre-manifestation Darzac et il
+ne peut avoir d’intérêt à la cacher que si cette manifestation est la
+vraie! Il veut dissimuler qu’il y a ou qu’il y a eu de par le monde
+un autre Darzac qui est le vrai! Cela est clair comme la lumière du jour!
+Rouletabille en est ébloui; il en chancelle… il s’en trouverait mal… il
+en claque des dents!… Mais peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier
+s’est-il trompé… peut-être a-t-il mal compris les paroles et les
+étonnements de M. Darzac… Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il
+verra bien!… Ah! qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à
+fermer le cercle!… Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il
+revient, comme il s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la
+figure de l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!…
+je ne l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût
+été si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la
+figure de Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que
+c’était là une dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui
+entrait si bien dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il
+se serait débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder
+encore… Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les
+raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac, sur
+l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!…
+Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient toujours
+derrière sa raison, voient maintenant!…
+</p>
+
+<p>
+Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être, va lui
+échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée à Larsan
+et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de réfléchir, de
+savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande vingt-quatre heures!…
+Il assure la sécurité de la Dame en noir en la faisant habiter
+l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret
+qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui faisant
+entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux Bob. Et,
+comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste un espoir… Celui
+que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou vivant, il court à
+sa recherche… De Darzac, il possède un revolver, celui qu’il a trouvé
+dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a déjà remarqué le type chez
+un armurier de Menton… Il va chez cet armurier… il montre le revolver… il
+apprend que cette arme a été achetée la veille au matin par un homme dont on
+lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande
+barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne
+s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend une
+autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait ce que
+n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le
+sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort
+d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il
+s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel
+de la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de
+redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon, redescendait
+de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que
+Brignolles n’était pas signalé comme descendu à Sospel? Brignolles!…
+Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce que Brignolles venait
+faire dans ces parages!… Sa présence devait être étroitement liée au drame.
+D’un autre côté, la disparition et la réapparition du véritable Darzac
+attestaient qu’il y avait eu séquestration… Mais où… Brignolles, qui
+avait partie liée avec Larsan, ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour
+rien! Peut-être était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
+séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique,
+Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de
+Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le
+passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du client
+de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il paraissait très
+altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût pu le prendre pour
+un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut la sensation qu’il
+«brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez donc par ici une
+maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de l’auberge, la maison
+de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les deux fameuses syllabes
+bonnet prenaient toute leur signification… Désormais, il ne faisait plus de
+doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait été enfermé par le faux comme
+fou dans la maison de santé du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se
+fit conduire à Sospel qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de
+rencontrer là Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le
+chemin du mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout
+savoir, à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque,
+il saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour professeurs
+en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre ce qu’il était
+advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment qu’on avait
+retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de la petite voiture
+descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait… du moment que Larsan
+n’avait point jugé utile de se débarrasser auparavant de Darzac par la
+mort, en le précipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut-être
+avait-il été de son intérêt de reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison
+de santé! Et Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables,
+Darzac vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!…
+Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!… Cet
+otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient s’ensuivre
+entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde tuait Larsan de
+ses mains ou le livrait à la justice!
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de santé, il se
+heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta à la gorge et le
+menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il cria à Rouletabille de
+l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart d’heure après,
+Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point suffi, car
+Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie
+aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut point de peine
+à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait Larsan, mais
+qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille Darzac à
+sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous deux
+rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et écouta leurs
+discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientôt en effroi, puis en
+une immense amabilité, laquelle se traduisait par la mise en liberté immédiate
+de Robert Darzac. Darzac, par une chance miraculeuse que j’ai déjà
+expliquée, souffrait à peine d’une blessure qui aurait pu être mortelle.
+Rouletabille, dans une joie folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ
+à Menton. Je passe sur les effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui
+donnant rendez-vous à Paris pour le règlement des comptes. En route,
+Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison,
+était tombé quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le
+passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de
+célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage pour
+comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu
+l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une malheureuse
+femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la plus folle
+entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces inconnues. Après avoir
+volé le pardessus du directeur pour cacher son uniforme d’aliéné et
+s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une centaine de francs,
+il était parvenu, au risque de se casser le cou, à escalader un mur qui, en
+toute autre circonstance, lui eût paru infranchissable. Et il était descendu à
+Menton; et il avait couru au fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux
+vu, Darzac! Il s’était vu lui-même!… Il s’était donné quelques
+heures pour ressembler si bien à lui-même que l’autre Darzac lui-même
+s’y serait trompé!… Son plan était simple. Pénétrer dans le fort
+d’Hercule comme chez lui, entrer dans l’appartement de Mathilde et
+se montrer à l’autre, pour le confondre, devant Mathilde!… Il avait
+interrogé des gens de la côte et appris où le ménage logeait: au fond de la
+Tour Carrée… Le ménage!… Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors
+n’était rien à côté de ce que ces deux mots: leur ménage… Le faisait
+souffrir!… Cette souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait
+revu, lors de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop,
+la Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le
+regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais
+elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et en
+esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme de
+l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient
+perdus!
+</p>
+
+<p>
+Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un revolver à
+Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût pu le perdre,
+pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait l’acquisition
+d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait rappeler le
+costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq heures le
+moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie, tout
+en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où
+il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il
+s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et
+étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment, au
+fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé auprès de nous
+et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une forte envie de
+nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de même à se retenir,
+voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir! Cette espérance seulement
+soutenait ses pas. Cela seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus
+tard, quand il avait eu à sa disposition la vie de Larsan qui, dans la même
+chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il n’avait même
+pas été tenté par la vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait
+pas encore place dans son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein
+pour toujours de l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M.
+Darzac!…
+</p>
+
+<p>
+On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la
+façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le fort
+d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le placard. Et
+c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M.
+Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux Bob
+qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide
+d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui
+avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de
+l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-là,
+il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la
+nuit suivante. Le tout était de cacher, un jour, M. Darzac dans la
+presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait trouvé un petit coin abandonné
+et tranquille dans le Château Neuf.
+</p>
+
+<p>
+À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par
+un cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire.
+</p>
+
+<p>
+«C’était donc cela! m’écriai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Mais oui, fit-il… c’était cela.
+</p>
+
+<p>
+— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie!
+Ce soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et
+moi qui ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que
+l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle tenait!…
+Oh! je comprends tout, maintenant!
+</p>
+
+<p>
+— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette
+nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans la Cour
+du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je n’ai eu
+que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac
+se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous fûtes couché, après votre
+expérience de la barbe, il revint me voir et nous étions assez embarrassés. Si,
+par hasard, vous parliez de cette aventure, le lendemain matin, à l’autre
+M. Darzac, croyant avoir affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une
+catastrophe. Et, cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac
+qui voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la
+sachant, vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez
+une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous
+cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût pu
+nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc de
+risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain
+ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger,
+d’ici là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi,
+dès la première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes!
+</p>
+
+<p>
+— Oh! je comprends!…
+</p>
+
+<p>
+— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que
+vous ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure
+charmante de Mrs. Edith…
+</p>
+
+<p>
+— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me
+mettre dans une sotte colère?… demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de nous
+adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous répète que je ne
+voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous parlassiez à M.
+Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre, Sainclair.
+</p>
+
+<p>
+— Je continue, mon ami…
+</p>
+
+<p>
+— Mes compliments…
+</p>
+
+<p>
+— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne
+comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier?
+</p>
+
+<p>
+— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre…
+C’est cette maudite canne…
+</p>
+
+<p>
+— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir…
+</p>
+
+<p>
+— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est
+la canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait
+qu’exécuter…»
+</p>
+
+<p>
+Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai
+point à la fin de cette belle intelligence.
+</p>
+
+<p>
+«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses
+— pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je
+laissais tomber la canne à bec de corbin d’Arthur Rance devant M. et Mme
+Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous
+rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec de corbin de Larsan, et le geste que
+faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une façon de tenir sa
+canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là tenir une canne à
+bec de corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était sûr!… Mais je voulais voir,
+de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit
+jusqu’au lendemain, même après ma visite à la maison des fous!… même
+quand j’eus serré dans mes bras le vrai Darzac, j’ai encore voulu
+voir le faux avec les gestes de Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa
+canne comme le bandit… oublier le déguisement de sa taille, une seconde!…
+redresser ses épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason
+des Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a
+tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a
+vue qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi
+qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir,
+qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir tombé
+sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter alors dans
+le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort d’avoir revu, dans
+le même moment, la canne de Larsan!… il est mort d’avoir revu, avec toute
+sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes les batailles, Sainclair, ont
+leurs victimes innocentes…»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la
+rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je
+ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur le
+compte de son vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Il sourit.
+</p>
+
+<p>
+«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce
+n’était pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé
+son repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de
+Bernier, dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits
+après y avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque
+que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je
+regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je
+portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je tombai
+dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un bain
+à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui.
+L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château
+d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris
+que la barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la
+mer était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde
+qu’il se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher,
+racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait, depuis
+plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les jours. Paolo
+savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San
+Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait fallu
+une barque pour quitter le château, et cette barque était justement celle du
+Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio à San Remo et y
+envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur Rance, persuadé
+que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet, le vieux
+Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât cette nuit-là à la
+grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié pour le vieux
+professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur Rance; il pouvait, en
+effet, être arrivé quelque accident à son parent. Quant à moi, je ne demandais
+au contraire qu’une chose, c’est que cet exquis vieillard ne revînt
+pas avant que j’en eusse fini avec Larsan, désirant toujours faire croire
+au faux Darzac que le vieux Bob me préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand
+j’appris qu’on venait de le retrouver, je n’en fus qu’à
+moitié réjoui, mais j’avouerai que la nouvelle de sa blessure à la
+poitrine, à cause de la blessure à la poitrine de l’homme au sac, ne me
+causa aucune peine. Grâce à elle, je pouvais espérer, encore quelques heures,
+continuer mon jeu.
+</p>
+
+<p>
+— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite?
+</p>
+
+<p>
+— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de
+faire disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait tout
+le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour nous avons eu
+là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes n’était point
+faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir qu’ils
+eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu quand nous
+étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier gendarme
+venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de Garibaldi, le second
+que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes, soupaient et que la mer était
+libre!…
+</p>
+
+<p>
+— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux
+clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio au bout
+de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque remporterait le
+lendemain?»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille baissa la tête:
+</p>
+
+<p>
+«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela, Sainclair… Je
+ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après tout, c’était
+mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de trop pour la
+maison des fous!… Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais condamné
+qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu
+qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous ne dîmes plus un mot de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il me
+refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin et se
+précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les feuilles étaient
+pleines des nouvelles de Russie. On venait de découvrir, à Pétersbourg, une
+vaste conspiration contre le tsar. Les faits relatés étaient si stupéfiants
+qu’on avait peine à y ajouter foi.
+</p>
+
+<p>
+Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en première
+colonne de la première page:
+</p>
+
+<p>
+Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie
+</p>
+
+<p>
+et, au-dessous:
+</p>
+
+<p>
+Le tsar le réclame!
+</p>
+
+<p>
+Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit:
+</p>
+
+<p>
+«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur
+veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le
+tsar… avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas
+la mienne!… En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de
+me reposer, moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer
+ensemble quelque part!…
+</p>
+
+<p>
+— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous
+remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie
+folle de travailler…
+</p>
+
+<p>
+— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…»
+</p>
+
+<p>
+Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida ses
+poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une
+enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer
+comment.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta.
+</p>
+
+<p>
+Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai
+Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse hilarité.
+</p>
+
+<p>
+«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que
+c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir…
+</p>
+
+<p>
+— Pour où?…
+</p>
+
+<p>
+— Pour Saint-Pétersbourg!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me tendit la lettre où je lus:
+</p>
+
+<p>
+«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en Russie, à
+la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour de Tsarkoïé-Selo…
+Nous sommes obligés de vous avertir que vous n’arriverez pas à
+Pétersbourg vivant.
+</p>
+
+<p>
+«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.»
+</p>
+
+<p>
+Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le prince
+Galitch était à la gare,» fis-je simplement.
+</p>
+
+<p>
+Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!»
+</p>
+
+<p>
+Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir,
+quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de ne
+point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il riait
+encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…»
+</p>
+
+<p>
+Et ce fut son dernier salut.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les premiers
+confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et André Hesse.
+</p>
+
+<p>
+«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils.
+</p>
+
+<p>
+— Ah! excellentes!» répondis-je.
+</p>
+
+<p>
+Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux
+à la buvette.
+</p>
+
+<div class="ph5">FIN</div>
+
+<p class="footnote">
+<a id="fn1"></a> <a href="#fnref1">[1]</a>
+Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la pointe de
+la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de la presqu’île
+d’Hercule:
+</p>
+
+<p class="footnote">
+<a id="fn2"></a> <a href="#fnref2">[2]</a>
+Historique.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+<a id="fn3"></a> <a href="#fnref3">[3]</a>
+Historique.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+<a id="fn4"></a> <a href="#fnref4">[4]</a>
+Historique.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div>
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+
+<div style='text-align:left'>
+
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+</blockquote>
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+Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
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+</div>
+
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+ </div>
+
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+
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+ &#8226; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
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+
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+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
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+forth in Section 3 below.
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+</div>
+
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+Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
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+</div>
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+</div>
+
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
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+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+</div>
+
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg eBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le parfum de la Dame en noir
+
+Author: Gaston Leroux
+
+Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554]
+[Most recently updated: April 29, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
+
+
+
+
+Le parfum de la Dame en noir
+
+by Gaston Leroux
+
+(1908)
+
+
+Table des matières
+
+ I. Qui commence par où les romans finissent
+ II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille
+ III. Le parfum
+ IV. En route
+ V. Panique
+ VI. Le fort d’Hercule
+ VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie
+ VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer
+ IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»
+ X. La journée du 11
+ XI. L’attaque de la Tour Carrée
+ XII. Le corps impossible
+ XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes
+ XIV. Le sac de pommes de terre
+ XV. Les soupirs de la nuit
+ XVI. Découverte de «L’Australie»
+ XVII. Terrible aventure du vieux Bob
+ XVIII. Midi, roi des épouvantes
+ XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer
+ XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
+ Épilogue
+
+
+
+
+ À Pierre WOLFF
+
+En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année
+qui a vu éclore Le Lys.
+
+ GASTON LEROUX
+
+
+
+
+I
+Qui commence par où les romans finissent
+
+
+Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu
+à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus
+stricte intimité. Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées
+depuis les événements que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage,
+événements si sensationnels qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici
+qu’un aussi court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux
+Mystère de la Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à
+tous les esprits que la petite église eût été certainement envahie par
+une foule avide de contempler les héros d’un drame qui avait passionné
+le monde, si la cérémonie nuptiale n’avait été tenue tout à fait
+secrète, ce qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du
+quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du professeur
+Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait compter, avaient été
+invités. J’étais du nombre; j’arrivai de bonne heure à l’église, et mon
+premier soin, naturellement, fut d’y chercher Joseph Rouletabille.
+J’avais été un peu déçu en ne l’apercevant pas, mais il ne faisait
+point de doute pour moi qu’il dût venir et, dans cette attente, je me
+rapprochai de maître Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la
+paix et le recueillement de la petite chapelle Saint-Charles,
+évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de Versailles,
+que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais
+distraitement en examinant les choses autour de moi.
+
+Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste!
+Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste
+des âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette
+malpropreté ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces
+quartiers Saint-Victor et des Bernardins, au carrefour desquels elle se
+trouve si singulièrement enchâssée, cette église, si sombre au dehors,
+est lugubre dedans. Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu
+que de partout ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les
+peines du monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse
+séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d’enfance et de
+jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la
+Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire
+adjacent de l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier
+ici, désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un
+cadre qui ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour
+tous les rites consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le
+mariage de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une
+grande peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.
+
+À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient
+toujours, et le premier avouait au second qu’il n’avait été
+définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde
+Stangerson, même après l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en
+apprenant la mort officiellement constatée de leur impitoyable ennemi:
+Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être que c’est quelques mois après
+l’acquittement du professeur en Sorbonne que se produisit la terrible
+catastrophe de La Dordogne, paquebot transatlantique qui faisait le
+service du Havre à New- York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les
+bancs de Terre- Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts
+dont l’avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que
+le navire abordeur s’en allait à la dérive, le paquebot avait coulé à
+pic, en dix minutes. C’est tout juste si une trentaine de passagers
+dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le temps de sauter
+dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un bateau de
+pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, l’océan
+rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. Les
+documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans
+les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait
+vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux
+que, grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en
+secret, aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet
+affreux bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes
+judiciaires, était Ballmeyer, et qui l’avait jadis épousée sous le nom
+de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement entre elle
+et celui qui, depuis de si longues années, silencieusement et
+héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le Mystère de la Chambre
+Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, l’une des plus
+curieuses qu’on puisse relever dans les annales de la cour d’assises,
+et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans l’intervention quasi
+géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui
+fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté
+Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous
+pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre
+un terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point —
+avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de
+Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par
+les mystérieuses horreurs du Glandier.
+
+«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André
+Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, —
+voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout
+s’arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à
+regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous
+attendez quelqu’un?
+
+— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!»
+
+Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait
+de rire; mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser
+comme maître Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir
+l’effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à
+cette époque et que je fais abstraction de tout ce que j’ai appris
+depuis — ce à quoi, du reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de
+ce récit, ne laissant apparaître la vérité qu’au fur et à mesure
+qu’elle nous fut distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le
+curieux émoi qui m’agitait alors à la pensée de Larsan.
+
+«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon
+attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante…
+
+— Je n’en sais rien!» répondis-je.
+
+Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait
+fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent
+quand il s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois
+de plus à l’état de Larsan.
+
+«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est
+plus rassuré que vous.
+
+— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse.
+
+Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez
+distraitement.
+
+«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?»
+
+Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, s’isola
+dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu comme un
+enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, dans les
+mains, et pria.
+
+Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière
+m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes.
+Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se
+passait autour de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à
+son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à
+une union désirée de tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde
+Stangerson n’était-il point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être
+de bonheur que pleurait le jeune homme. Il se releva et alla se
+dissimuler dans la nuit d’un pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car
+je voyais bien qu’il désirait rester seul.
+
+Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée
+dans l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière
+eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier
+avait passé bien douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose
+extraordinaire, Mathilde Stangerson n’en paraissait que plus belle
+encore! Certes, ce n’était plus cette magnifique personne, ce marbre
+vivant, cette antique divinité, cette froide beauté païenne qui
+suscitait, sur ses pas, dans les fêtes officielles de la Troisième
+République, auxquelles la situation en vue de son père la forçait
+d’assister, un discret murmure d’admiration extasiée; il semblait, au
+contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si tard une
+imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une crise
+momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce
+masque de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et
+la plus tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce
+jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur
+le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse
+heureuse, sur son front poli comme l’ivoire, où se lisait l’amour de
+tout ce qui était beau et de tout ce qui était bon.
+
+Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus
+et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais
+ce dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que
+prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle
+cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse
+d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière son
+pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour.
+
+«Elle a encore ses yeux de folle!»
+
+Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase
+abominable. C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté,
+avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se
+nommait Brignolles et était vaguement cousin du marié. Nous ne
+connaissions point d’autre parent à M. Darzac, dont la famille était
+originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac avait perdu son père et
+sa mère; il n’avait ni frère ni soeur et semblait avoir rompu toute
+relation avec son pays, d’où il n’avait rapporté qu’un ardent désir de
+réussir, une faculté de travail exceptionnelle, une intelligence solide
+et un besoin naturel d’affection et de dévouement qui avait trouvé
+avidement l’occasion de se satisfaire auprès du professeur Stangerson
+et de sa fille. Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal,
+un doux accent qui avait fait d’abord sourire ses élèves de la
+Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique
+agréable et discrète qui atténuait un peu l’aridité nécessaire des
+cours de leur jeune maître, déjà célèbre.
+
+Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an
+environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il
+venait tout droit d’Aix où il avait été préparateur de physique et où
+il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout
+à coup sur le pavé; mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent
+de M. Darzac, avait pris le train pour Paris et avait su si bien
+attendrir le fiancé de Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en
+pitié, avait trouvé le moyen de l’associer à ses travaux. À ce moment,
+la santé de Robert Darzac était loin d’être florissante. Elle subissait
+le contrecoup des formidables émotions qui l’avaient assaillie au
+Glandier et en cour d’assises; mais on eût pu croire que la guérison,
+désormais assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain
+hymen auraient la plus heureuse influence sur l’état moral et, par
+contrecoup, sur l’état physique du professeur. Or, nous remarquâmes
+tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce Brignolles, dont le
+concours devait lui être, disait-il, d’un précieux soulagement, la
+faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous constatâmes
+aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux accidents
+se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui semblaient
+cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de
+l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent pu
+dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles,
+lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second,
+qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion
+stupide d’une petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac
+était justement penché. La flamme faillit lui brûler la figure;
+heureusement, il n’en fut rien, mais elle lui flamba les cils et lui
+occasionna, pendant quelque temps, des troubles de la vue, si bien
+qu’il ne pouvait plus supporter que difficilement la pleine lumière du
+soleil.
+
+Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel que
+je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les
+événements les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais
+présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis
+moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un docteur, et je
+priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait le désir de nous
+accompagner, de rester à son poste. En chemin, M. Darzac me demanda
+pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre Brignolles; je lui répondis
+que j’en voulais à ce garçon d’une façon générale parce que ses
+manières ne me plaisaient point, et d’une façon particulière, ce
+jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait le rendre responsable de
+l’accident. M. Darzac voulut en connaître la raison; mais je ne sus que
+répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque
+le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la vue et que c’était
+miracle qu’il en fût quitte à si bon compte.
+
+L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et
+les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si
+extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je
+ne lui pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au
+commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que
+nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer
+dans le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et,
+huit jours après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il
+lui semblait qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays,
+enlevé un poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous
+disait-il. Quand je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de
+M. Darzac me donna beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire
+part de mes réflexions à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien
+s’étonner avec moi de ce que M. Darzac était si mal quand il se
+trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand il en était éloigné…
+Cette impression était si forte chez moi, tout particulièrement, que je
+n’eusse point permis à Brignolles de s’absenter. Ma foi non! S’il avait
+quitté Paris, j’aurais été capable de le suivre! Mais il ne s’en alla
+point; au contraire. Les Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux.
+Sous prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le
+temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle
+Stangerson, mais j’avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel portrait
+du préparateur de physique, que je réussis à l’en dégoûter pour
+toujours, ce dont je me félicitai dans mon for intérieur.
+
+M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque
+entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il
+était dans la nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille
+et moi avions décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes
+satisfaits d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque
+aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage,
+loin de Paris et… loin de Brignolles.
+
+À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé:
+
+«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu
+sur son compte?
+
+— Ma foi non!» avais-je répondu.
+
+Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces
+plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui
+permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une
+saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son
+accent toute sa belle couleur initiale.
+
+Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son
+bonheur — car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu
+d’occasions de le voir — que sur le seuil même de cette église où il
+nous apparut comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien
+compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus
+grand et plus beau!
+
+«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana
+Brignolles.
+
+Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque dans le
+dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute
+la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper
+sur l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve.
+
+Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond
+soupir.
+
+«Ça y est! fit-il. Je respire…
+
+— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître
+Henri-Robert.
+
+Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la dernière
+minute l’arrivée du mort…
+
+«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne
+puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort
+pour de bon!…»
+
+.. .. .. .. ..
+
+Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus
+— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les
+autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est
+encore plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à
+cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph
+Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il
+n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde l’avait déjà
+réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de l’aller chercher, ce
+que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans lui; je ne l’avais
+pas trouvé.
+
+«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable.
+Êtes-vous bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin,
+à rêver.
+
+— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je.
+
+Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut
+faire lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux
+que moi, car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec
+sa timbale qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que
+Rouletabille était sorti de l’église quelques minutes auparavant et
+s’était éloigné dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa
+femme, celle-ci en parut peinée au- delà de toute expression. Elle
+m’appela et me dit:
+
+«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans
+deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et
+amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète
+beaucoup…
+
+— Comptez sur moi», fis-je…
+
+Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins
+bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du
+Barreau où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se
+trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun
+de ses camarades ne put me dire où j’aurais quelque chance de le
+rencontrer. Je vous laisse à penser combien tristement je fus accueilli
+sur le quai de la gare. M. Darzac était navré; mais, comme il avait à
+s’occuper de l’installation des voyageurs, car le professeur
+Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les Rance, accompagnait les
+nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur
+voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria d’annoncer cette mauvaise
+nouvelle à sa femme. Je fis la triste commission en ajoutant que
+Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du train. Aux
+premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer
+doucement, et elle secoua la tête:
+
+«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…»
+
+Et elle monta dans son wagon…
+
+C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de la
+nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André
+Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le
+méritait: «Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore
+ses yeux de folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait
+d’attendre!» Je vois encore Brignolles disant cela, et je me rappelle
+le sentiment d’horreur que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne
+faisait point de doute pour moi depuis longtemps que ce Brignolles
+était un méchant homme, et surtout un jaloux, et qu’il ne pardonnait
+point à son parent le service que celui-ci lui avait rendu en le casant
+dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la mine jaune et les
+traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et
+tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, de
+longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur,
+il fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il
+avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si
+brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat,
+Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après
+avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu’il quitta
+la gare, car je ne le vis plus.
+
+Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous
+espérions encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous
+le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs
+en retard la figure sympathique de notre jeune ami. Comment se
+faisait-il qu’il n’apparût point, selon sa coutume et sa manière,
+bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des protestations et
+des cris qui signalaient ordinairement son passage dans une foule où il
+se montrait toujours plus pressé que les autres? Que faisait-il?… Déjà
+on fermait les portières; on en entendait le claquement brutal… Et puis
+ce furent les brèves invitations des employés… «En voiture! Messieurs!…
+en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de sifflet aigu qui
+commandait le départ… puis la clameur enrouée de la locomotive, et le
+convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en étions si
+tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à
+regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de
+bon voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur
+le quai et, dans le moment que le train commençait à accélérer sa
+marche, sûre désormais qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son
+petit ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière…
+
+«Pour lui!» fit-elle…
+
+Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi,
+et sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux
+néfastes réflexions de Brignolles.
+
+«Au revoir, mes amis!… ou adieu!»
+
+
+
+
+II
+Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille
+
+
+En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière
+tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler précisément
+la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel j’avais
+été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec le
+professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être
+particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le
+monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait
+être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille
+avait été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et,
+surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où le
+désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois des soins
+assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur avait pu se
+rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet enfant dans un drame
+où, sans lui, elle eût inévitablement sombré avec tous ceux qu’elle
+aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute sa raison, enfin recouvrée,
+le compte rendu sténographié des débats où Rouletabille apparaissait
+comme un petit héros miraculeux, il n’était point d’attentions quasi
+maternelles dont elle n’eût entouré mon ami. Elle s’était intéressée à
+tout ce qui le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait
+voulu en savoir sur Rouletabille plus que je n’en savais et plus peut-
+être qu’il n’en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité
+discrète mais continue relativement à une origine que nous ignorions
+tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se taire avec une
+sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre amitié que lui
+témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait pas moins une
+extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une
+politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que
+j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses
+sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait
+la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en
+faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une
+personne qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour
+laquelle il eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui
+avaient donné l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il
+avait aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple,
+après s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande
+journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle
+saison — car ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie
+petite propriété sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après
+avoir montré, à la perspective d’un si heureux congé, une joie
+enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout à coup, sans aucune
+raison apparente, à m’accompagner. Et je devais partir seul, le
+laissant dans la petite chambre qu’il avait conservée au coin du
+boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur- le-Prince. Je lui en
+voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne Mlle
+Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami,
+résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier
+Latin.
+
+Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un
+énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte,
+Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous
+apercevant et devint si pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait
+défaillir.
+
+«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui.
+Mais, plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la
+table où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y
+trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula
+entièrement.
+
+Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute
+surprise.
+
+«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.
+
+— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça plus
+tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je n’arrive
+pas à trouver le dénouement.»
+
+Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit
+cent drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa
+solitude. Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes
+tous trois manger dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot.
+Quelle bonne soirée! Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui
+vint nous rejoindre au dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point
+trop souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son
+apparition dans la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir
+d’été était si beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
+
+Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de
+l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au
+fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et Robert Darzac
+aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps que je le
+reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, au
+moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne
+l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme je me
+reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé avec
+un peu trop d’impatience…
+
+Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en
+vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les
+innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux
+caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières années, mais
+rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire prévoir ce qui
+venait de se passer, et encore moins me l’expliquer. Où était
+Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, boulevard Saint-Michel, me
+disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je pourrais, au moins,
+laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en
+entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique portant ma valise! Je
+le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu’il
+n’en savait rien: qu’il fallait le demander à M. Rouletabille.
+
+Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté,
+naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli,
+s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait
+fait apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de
+tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en
+voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche
+de transporter ce petit bagage, une heure plus tard, à son hôtel du
+boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le
+trouvai en train d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des
+objets de toilette, du linge de jour et une chemise de nuit. Tant que
+cette besogne ne fut point terminée, je ne pus rien tirer de
+Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie courante, il était
+volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources,
+tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui
+touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m’annoncer que
+«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque j’étais
+libre et que son journal l’Époque lui accordait un congé de trois
+jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous reposer «au bord
+de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais furieux de la
+façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais stupide
+cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche par un de ces
+temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois
+semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre
+mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son sac de
+l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt monter dans un
+fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une demi- heure
+plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de
+première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par
+Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit:
+
+«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour
+moi?»
+
+Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine
+de ne l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait.
+Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis:
+
+«Parce que vous ne le méritez pas.»
+
+Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il
+n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que
+tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en
+respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il
+fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, une
+émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher qu’en
+s’appuyant le front à la vitre et en s’absorbant dans une étude
+approfondie du paysage.
+
+«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?
+
+— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…»
+
+Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un
+interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous
+glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier
+enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas
+sur le pont du canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques
+papillons de gaz, tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient leur
+éclat falot dans de larges flaques de pluie où nous pataugions à
+l’envi, cependant que nous courbions le front sous la rafale. On
+entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles
+sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. Si nous
+ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que
+nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait de
+l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière
+Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette
+obscurité humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous
+arrivâmes tout de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à
+la porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise
+saison, sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du
+feu, car nous avions grand-faim et grand froid.
+
+«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes
+venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous
+guettent et de la pleurésie qui nous menace?»
+
+Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se
+réchauffer.
+
+«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum
+de la Dame en noir!»
+
+Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de
+la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la
+grève sa vaste plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites
+rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer
+dans la chambre à côté, qui était celle de mon ami: je me levai et
+poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le vent, il avait ouvert sa
+fenêtre, et je le vis distinctement qui envoyait des baisers à l’ombre.
+Il embrassait la nuit!
+
+Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain
+matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure
+marquait une angoisse extrême et il me tendait un télégramme qui lui
+venait de Bourg et qui lui avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné,
+réexpédié de Paris. Voici la dépêche: «Venez immédiatement sans perdre
+une minute. Avons renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre
+M. Stangerson à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette
+dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous
+prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais venez!
+Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je vous attends.
+Votre désespéré, DARZAC.»
+
+
+
+
+III
+Le parfum
+
+
+«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!…
+
+— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec une
+émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré l’horreur
+qui se dégageait de la situation, en admettant que nous dussions
+prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac.
+
+«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu
+faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La
+Dordogne. Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse
+extrême. Êtes-vous malade?…»
+
+Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une voix
+presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il n’avait cru
+réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du mariage terminée. Il
+ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que Larsan eût laissé
+s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M. Darzac, s’il
+avait été encore vivant. Larsan n’avait qu’à se montrer pour empêcher
+le mariage; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui, cette
+manifestation, il n’eût point hésité à se livrer, connaissant les
+sentiments religieux de la fille du professeur Stangerson, et sachant
+bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un autre homme, du
+vivant de son premier mari, se trouvât-elle même délivrée de celui-ci
+par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès d’elle la nullité de
+ce premier mariage au regard des lois françaises, il n’en restait pas
+moins qu’un prêtre avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour
+toujours!
+
+Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait:
+
+«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère n’a
+rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!»
+
+Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je
+voulus le calmer, mais il ne m’entendait pas:
+
+— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures après
+le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme pour
+vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne signifierait
+rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu.
+
+— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!…
+
+— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut
+espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il s’est trompé!…
+Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop affreux!… trop affreux…
+Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop terrible!…»
+
+Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier,
+Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans
+la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en
+répétant: «Trop terrible!… trop terrible!»
+
+Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre dans
+un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et
+pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai
+que ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir
+besoin de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de
+semblables épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe.
+
+«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!…
+
+— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe- t-il?
+
+— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi n’est-il
+pas mort?
+
+— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est pas.
+
+— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… Taisez-vous,
+Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais
+autant être mort!
+
+— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il faut que vous
+soyez vivant, pour la défendre, elle!
+
+— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… C’est
+très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot qui
+puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à
+moi!… Je ne pensais qu’à moi!…»
+
+Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le
+voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien
+vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa
+mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi…
+
+«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle!
+Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… Je
+t’ouvre mon coeur…»
+
+Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au
+fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit:
+
+«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que
+moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous
+êtes bon, et que je sais que vous m’aimez!»
+
+Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à
+demander l’indicateur des chemins de fer.
+
+«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct
+entre la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris qu’à
+sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos malles
+et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour
+Marseille et Menton.»
+
+Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il
+m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures
+présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un
+état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais pas
+quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du
+palais me laissaient toute liberté.
+
+«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je.
+
+— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine
+pour aller en voiture du Tréport à Eu…
+
+— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je.
+
+— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher,
+hélas!…»
+
+Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait- il
+point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le vent
+était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il
+resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer.
+
+«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière fois.»
+
+Il regarda le banc de pierre.
+
+«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais un
+tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, sur ce
+banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais revue…
+C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la distribution des
+prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, mais je savais
+qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles et si clair que j’ai
+espéré un instant distinguer son visage. Cependant, elle s’est couverte
+de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l’ai
+plus jamais revue.
+
+— Et vous, mon ami?
+
+— Moi?
+
+— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?…
+
+— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je suis
+rentré…
+
+— Où?
+
+— Eh bien, mais… au collège…
+
+— Il y a donc un collège au Tréport?
+
+— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…»
+
+Il me fit signe de le suivre.
+
+«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a
+eu trop de tempêtes!…»
+
+Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des
+marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la
+grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait son
+arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras, remplissant la
+petite ville morte de la musique déchirante de sa lanière de cuir.
+
+Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle
+du collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la
+voiture, s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu
+dans un cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église
+gothique qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un
+coup d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques
+roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble
+pleurer ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment
+carré de la mairie qui avançait vers nous la lance hostile de son
+drapeau sale, les maisons silencieuses, le café de Paris — le café de
+messieurs les officiers — la boutique du coiffeur, celle du libraire.
+N’était- ce point là qu’il avait acheté ses premiers livres neufs,
+payés par la Dame en noir?…
+
+«Rien n’est changé!…»
+
+Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son
+museau paresseux sur ses pattes gelées.
+
+«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!…
+
+C’est Cham! C’est mon bon Cham!»
+
+Et il l’appela:
+
+«Cham! Cham!…»
+
+Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui
+l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna
+s’allonger sur son seuil, indifférent.
+
+«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…»
+
+Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de
+cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa
+fièvre. Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style
+jésuite qui dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de
+pierre, sortes de «consoles renversées», qui sont le propre d’une
+architecture qui n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième
+siècle. Ayant poussé une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer
+sous une voûte harmonieuse au fond de laquelle sont agenouillées, sur
+la pierre de leurs tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de
+Catherine de Clèves et de Guise le Balafré.
+
+«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme.
+
+Il n’y avait personne dans cette chapelle.
+
+Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très
+doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent.
+
+«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés
+dans le collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il
+m’aurait reconnu!
+
+— Quel mal y aurait-il à cela?»
+
+Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main,
+passa devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre.
+
+«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de cheveux.
+Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude des petits… Tout le
+monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien libres! Il
+ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle ne soit
+morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais attendons!…
+Voilà que le père Simon revient!…»
+
+Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi?
+Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien
+connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une
+surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ libre,
+Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l’auvent sans être aperçus
+et, dissimulés dans le coin d’une petite cour-jardin, derrière des
+arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au- dessus d’une rampe
+de briques, contempler à l’aise, au-dessous de nous, les vastes cours
+et les bâtiments du collège que nous dominions de notre cachette.
+Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de tomber…
+
+«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a
+démoli la vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans
+lequel «il avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les
+murs de la chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez,
+Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la
+chapelle, c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien
+de fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais
+je ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles
+récréations, que lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au
+parloir où m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait
+point touché au parloir!…»
+
+Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête.
+
+«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la
+première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… Nous allons
+y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…»
+
+Et il claquait des dents…
+
+«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que
+vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée que je vais
+revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans l’espoir
+de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais
+toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que,
+chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me faire
+sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais plus si
+je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais avec son
+souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son
+cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, lorsqu’elle me
+serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image
+qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je m’échappais de
+temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque
+celui-ci était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je respirais
+religieusement cet air qu’elle avait respiré, je faisais provision de
+cette atmosphère où elle avait un instant passé, et je sortais, le
+coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus subtil et certainement
+le plus naturel, le plus doux parfum du monde et j’imaginais bien que
+je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je vous ai dit,
+Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception à l’Élysée…
+
+— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson…
+
+— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante…
+
+… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson,
+lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils
+qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille,
+peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait
+été certainement renseigné, peut- être eussé-je enfin compris son
+émotion, sa peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de
+Mathilde Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en
+noir!
+
+Il y eut un silence que j’osai troubler.
+
+«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus
+revenue?
+
+— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue…
+Mais c’est moi qui étais parti!…
+
+— Qui est-ce qui était venu vous chercher?
+
+— Personne!… je m’étais sauvé!…
+
+— Pourquoi?… Pour la chercher?
+
+— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais
+elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!…
+
+— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille
+leva les bras vers le ciel, secoua la tête.
+
+«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!…
+Chut! mon ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au
+parloir!…»
+
+Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez
+grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était
+meublée de six chaises de paille alignées contre les murailles, d’une
+glace au-dessus de la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans
+assez sombre.
+
+En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces
+gestes de respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire,
+qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge,
+s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de
+voyage entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas
+encore qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle…
+
+«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je
+brûle… je suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand
+j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… Certainement,
+j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas?…
+Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand j’étais tout petit… Tenez,
+j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et puis je m’arrêtais, tout
+honteux… Mais j’apercevais son ombre noire dans le coin; elle me
+tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, et tout de suite, en
+nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! C’était ma mère,
+Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a dit; au contraire, elle,
+elle me disait que ma mère était morte et qu’elle était une amie de ma
+mère… Seulement, comme elle me disait aussi de l’appeler: «maman!» et
+qu’elle pleurait quand je l’embrassais, je sais bien que c’était ma
+mère… Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle
+venait à la tombée du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le
+parloir… En arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un
+gros paquet blanc, entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche.
+J’adore les brioches, Sainclair!…»
+
+Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et
+il pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me
+regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je
+n’avais garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce
+n’était pas avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs…
+
+Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise
+et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement.
+Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à
+l’heure si rouge était devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout
+son sang s’était retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son
+geste m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les yeux.
+
+J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout doucement alors,
+sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d’un malade.
+J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur une petite cour habitée
+par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là à considérer ce
+marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement ce que
+nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans le
+parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et
+mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa
+mère et qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si
+jeune… Il avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans
+son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui
+connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là
+qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le
+disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» Et,
+maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace d’un
+parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?…
+
+Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très
+calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui
+viennent de remporter une grande victoire intérieure.
+
+«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon
+ami!… Allons-nous-en!…»
+
+Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais.
+Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je
+l’arrêtai et je lui demandai, anxieux:
+
+«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…»
+
+Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur,
+plein de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui
+rendît un peu la paix de l’âme.
+
+«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…»
+
+Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le
+regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors,
+il me prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit:
+
+«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie
+et peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il
+mourra avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un
+fils… ce fils est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour
+moi!…»
+
+Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation…
+Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup,
+j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!…
+Rouletabille était le fils de Larsan!
+
+Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille…
+Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la
+vérité, disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi,
+j’aimerais autant être mort!»
+
+Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit
+simplement un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair,
+maintenant, vous y êtes!»
+
+Puis il finit sa pensée tout haut:
+
+«Silence!»
+
+Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la
+gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de
+Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici le
+texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. Nous
+serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer parmi nous.
+Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera
+enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait bien heureuse
+aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. Amitiés.»
+
+Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel
+de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une
+troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était
+signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!»
+
+
+
+
+IV
+En route
+
+
+Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son
+extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne
+redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le
+mystère qui les sépare. Je n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon
+ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!… Quand il eut lu cette dépêche:
+«Au secours!» il la porta à ses lèvres, et puis, me broyant la main, il
+dit: «Si j’arrive trop tard, je nous vengerai!» Ah! l’énergie froide et
+sauvage de cela! De temps en temps, un geste trop brusque trahit la
+passion de son âme, mais en général il est calme. Comme il est calme
+maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc prise dans le
+silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les yeux clos
+dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?…
+
+… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu,
+tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi
+l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il en advint.
+
+Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est point
+besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien accusé de
+vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il était déjà
+d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la résolution
+des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de
+logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de
+l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de
+mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais
+pu apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il
+faisait faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on
+donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais,
+auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant
+encore les principes de l’algèbre classique, il avait inventé pour son
+usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres rappelant
+l’écriture cunéiforme, à l’aide de laquelle il marquait toutes les
+étapes de son raisonnement mathématique, et il était arrivé ainsi à
+inscrire des formules générales qu’il était le seul à comprendre. Son
+professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en
+géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à la vie
+quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela,
+matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte
+ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou
+rapportage, par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il
+dégageait presque fatalement cet inconnu d’après les données morales
+qu’on lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui
+avaient procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui
+semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu… ou
+dérobé… C’est là surtout qu’il déployait une invention merveilleuse,
+comme si la nature, dans son incroyable équilibre, après avoir créé un
+père qui était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire naître un
+fils qui eût été le bon génie des volés.
+
+Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs
+circonstances amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès
+d’estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être fatale.
+Il découvrit d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui
+avait été volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que
+cette découverte était uniquement due à son intelligence et à sa
+perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, de toute évidence,
+impossible; et il finit bientôt, grâce à une malheureuse coïncidence
+d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On voulut lui faire
+avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie indignée qui lui
+valut une punition sévère; le principal fit une enquête où Joseph
+Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses
+petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis
+quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent
+formellement celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui
+connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui
+fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime.
+Quand ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il
+eut le dessous, car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il
+eût voulu mourir. Le principal, qui était le meilleur des hommes,
+persuadé malheureusement qu’il avait affaire à une petite nature
+vicieuse sur laquelle il fallait produire une impression profonde, en
+lui faisant comprendre toute l’horreur de son acte, imagina de lui dire
+que, s’il n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus
+longtemps, et qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la
+personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom qu’elle
+avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. L’enfant ne répondit point
+et se laissa reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné.
+Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il s’était enfui. Il avait
+réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les plus
+tendres années de son enfance — si bien qu’il ne se rappelait guère
+d’une façon un peu précise d’autre cadre à sa petite vie que celui du
+collège — s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait
+de la sorte que parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc
+point de raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi,
+qu’il avait volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir,
+plutôt la mort! Et il s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le
+mur du jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en
+sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il
+s’était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant avait
+oublié qu’il savait nager.
+
+Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de
+Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on
+en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était le
+fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste épisode
+sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en
+effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il s’imaginait avoir la
+certitude — imagination trop fondée, hélas! — du lien naturel et légal
+qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait
+être la sienne! Sa mère, en apprenant l’événement, avait dû penser que
+les criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut- être…
+— et peut-être — idée plus cruelle que la mort elle- même, s’était-elle
+réjouie de sa mort!
+
+Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
+jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il?
+De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à
+fuir le pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et
+hors du canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la
+contrée sans être inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre
+volée. Son génie le servit. Il raisonna, comme toujours. Il
+connaissait, pour les avoir entendu souvent raconter, ces histoires de
+gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez
+leurs parents pour courir les aventures, se cachant le jour dans les
+champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d’ailleurs
+par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu’ils manquaient
+bientôt de tout et qu’ils n’osaient demander à manger au long de la
+route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre petit
+Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et marcha au
+grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après avoir fait
+sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement dans la
+bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les mit en
+pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il
+mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants
+que, s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et
+on le prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait
+toujours quelque voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des
+fraises des bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de
+feuillages. Et il m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par
+l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un
+voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux
+souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute
+cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était
+son idée.
+
+Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais
+il n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant
+qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de
+vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane
+de romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux
+Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il
+rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui
+n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne
+voulurent point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de
+mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de quelque baraque de
+saltimbanques et ils le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le
+midi. Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille.
+Là, ce fut le paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une
+ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un
+trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et
+à mesure de ses besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se
+fit «pêcheur d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette
+lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les
+quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre
+devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de
+Rouletabille que je ne crois point superflu de donner ici l’article où
+le rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable entrevue:
+
+Le petit pêcheur d’oranges
+
+Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons
+obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les
+quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas,
+nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et
+des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord,
+actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large,
+se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort
+Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du
+vieux port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se
+tendaient les bras où s’enroulait la voile latine, et dansaient en
+cadence. À côté d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir
+tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les
+lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques
+leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne
+des vergues et des hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a
+vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur
+cette côte heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie.
+Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit
+pêcheur d’oranges.
+
+Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui
+battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les
+yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en
+bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing
+gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un
+bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une
+petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif.
+Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était
+pêcheur d’oranges.
+
+Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me
+demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui
+parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait
+attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de
+Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts- goélette venu de Gênes.
+Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient
+leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car
+ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux;
+la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur
+sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné
+de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une
+orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha
+une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il plongea
+son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.
+
+«Bon appétit! lui fis-je.
+
+— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je
+n’aime que les fruits.
+
+— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges?
+
+— Je travaille au charbon.»
+
+Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme
+morceau de charbon.
+
+Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette
+guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir
+inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec
+orgueil son mouchoir dans sa poche.
+
+«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je.
+
+— Il est pauvre.
+
+— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?»
+
+Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules.
+
+«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!»
+
+Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui plaire.
+
+Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au
+«gardiennage», petit carré de mer où l’on tient en garde les petits
+yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les
+petits navires d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait
+d’un oeil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une
+embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une —
+accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle,
+éclatant dans le radieux soleil.
+
+«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.
+
+Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le
+préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel
+désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya,
+essuya, puis il me regarda d’un oeil suppliant et me dit:
+
+«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma
+parole d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son
+mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe
+les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les
+fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait,
+derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables
+étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre.
+
+Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient
+fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges:
+
+«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine
+de moules.»
+
+Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à
+manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions.
+Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un
+geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement
+un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était
+passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya.
+Puis il coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules
+pour elles-mêmes et je le remerciai.
+
+Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me
+demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans
+une autre poche de sa jaquette.
+
+Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme
+un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le
+regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la
+position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles.
+Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait
+vouloir emplir le port.
+
+GASTON LEROUX.
+
+
+Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston
+Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et
+le journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne
+fit aucune difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort
+naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de
+collaborateur.» Avec ces cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à
+cirer avec tous ses accessoires, et il alla s’installer en face de
+Brégaillon. Pendant deux ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui
+venaient manger en cet endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre
+deux cirages, il s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment
+de la propriété qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui
+était venue. Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne
+instruction primaire pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas
+lui- même ce que d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la
+meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le
+monde.
+
+Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait
+toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique
+et un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de
+groom dans ses bureaux.
+
+Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put
+faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche,
+il prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la
+Dame en noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse
+visiteuse du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle
+habitât la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde
+n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et
+puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa
+silhouette élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne
+disaient-ils point: «Tiens! La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il
+eût été difficile de préciser l’idée de derrière la tête de
+Rouletabille, et peut-être bien l’ignorait-il lui-même. Son désir
+était-il simplement de «voir» la Dame en noir, de la regarder passer de
+loin comme un dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il
+l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont l’importance n’avait fait
+que grandir dans l’imagination de Rouletabille n’était-elle point
+toujours entre eux comme une barrière qu’il n’avait pas le droit de
+franchir? Peut-être bien… peut-être bien, mais enfin il voulait la
+voir, de cela seulement il était tout à fait sûr.
+
+Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et
+s’en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun
+goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait
+fâcheux pour une créature ardente au travail comme la sienne, il avait
+résolu de se faire journaliste et il lui demanda, tout de go, une place
+de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner d’un aussi funeste
+projet, mais en vain. C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit:
+
+«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de
+trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf».
+
+Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au
+pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui.
+Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque
+offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le débris humain
+qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le
+reste, nous le connaissons.
+
+Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille
+se manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée
+du même coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être
+toute sa vie de commencer à raisonner quand les autres avaient fini.
+
+J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il sentit
+passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors qu’il suivait
+Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des considérations sur les
+émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce parfum lors des
+événements du Glandier et surtout depuis son voyage en Amérique! On les
+devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» d’humeur, qui donc
+maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par
+lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la femme de Jean
+Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à
+penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour
+qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si
+victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les
+peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de
+la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma
+mère!» Et il se sauvait, comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne
+point laisser échapper en une seconde d’attendrissement ce secret qui
+le brûlait depuis des années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si
+elle allait le rejeter!… le repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui,
+le petit voleur du collège d’Eu! Lui… le fils de Roussel- Ballmeyer!…
+lui l’héritier des crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne
+plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum,
+le parfum de la Dame en noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre,
+à cause de cette vision effroyable, le premier mouvement qui le
+poussait à lui demander chaque fois qu’il la voyait: «Est-ce toi?
+Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, elle l’avait aimé tout de
+suite, mais à cause de sa conduite au Glandier sans doute… Si c’était
+vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… Et si ce n’était pas
+elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct
+et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce qu’il pouvait
+risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il s’était enfui du
+collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle lui avait demandé
+souvent:
+
+«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières
+études?»
+
+Et il avait répondu:
+
+«À Bordeaux!»
+
+Il aurait voulu pouvoir répondre:
+
+«À Pékin!»
+
+Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il
+saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur.
+
+Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi,
+parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au- delà
+de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir comme le
+chien est sûr de respirer son maître… Cette mauvaise figure de
+rhétorique qui se présentait tout naturellement à son esprit devait le
+conduire à l’idée de «remonter la piste». Elle nous mena, dans les
+conditions que l’on sait, au Tréport et à Eu. Cependant, j’oserai dire
+que cette expédition n’aurait peut-être point donné de résultats
+décisifs aux yeux d’un tiers qui, comme moi, n’était pas influencé par
+l’odeur, si la lettre de Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille
+dans le train, n’était tout à coup venue lui apporter cette assurance
+que nous allions chercher. Cette lettre, je ne l’ai point lue. C’est un
+document si sacré aux yeux de mon ami que d’autres yeux ne le verront
+jamais, mais je sais que les doux reproches qu’elle lui faisait à
+l’ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris
+sur ce papier un tel accent de douleur que Rouletabille n’aurait pas pu
+s’y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait oublié de
+lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout son désespoir de
+mère, que «l’intérêt qu’elle lui portait venait moins des services
+rendus que du souvenir qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils
+de l’une de ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était
+suicidé, «comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui
+ressemblait beaucoup!»
+
+
+
+
+V
+Panique
+
+
+Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne
+dort pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais
+je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?…
+Comme il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme
+pareil?… Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en
+disant: «Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille,
+si résolue… Allons- nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu
+d’aller? Vers elle, évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait
+être sauvée que par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le
+saurait pas!
+
+C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est mort
+pour tous, excepté pour vous et pour moi!»
+
+C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien
+lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette
+certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même
+qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au silence.
+Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui
+avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix
+de la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte?
+Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait
+avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la
+Dame en noir?…
+
+Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me
+penche sur lui… il a les yeux ouverts.
+
+«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous
+vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui
+nous vient de Valence et qui est signée Stangerson.
+
+— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À Bourg, M.
+et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à
+Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M.
+Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui
+avait continué directement son chemin vers Marseille, se trouve à
+nouveau avec les Darzac. Les Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson
+sur la ligne de Marseille; mais alors il faudrait supposer que le
+professeur se serait arrêté en route. À quelle occasion? Il n’en
+prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je serai à Menton demain
+matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la dépêche a été mise à
+Valence et constatons sur l’indicateur l’heure à laquelle M. Stangerson
+devait normalement passer à Valence à moins qu’il ne se soit arrêté en
+route.»
+
+Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence
+à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept»,
+elle avait donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au
+cours de son voyage normal. À ce moment, il devait donc avoir été
+rejoint par M. et par Mme Darzac. Toujours l’indicateur en main, nous
+parvînmes à comprendre le mystère de cette rencontre. M. Stangerson
+avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six
+heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le train qui
+partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures
+quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les
+Darzac, quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur
+Modane et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du
+soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures huit.
+La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait l’indication
+de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient donc restés à
+Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir aussi le cas où le
+train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions chercher la raison
+d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg, après le départ
+de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans et Bourg; le
+train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu lieu avant
+Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que M.
+Darzac eût télégraphié de cette station.
+
+Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M.
+Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour
+Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à
+dix heures trente-trois, alors que le train de M. Stangerson arrivait à
+Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour par Bourg et leur
+stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac avaient pu, avaient dû
+rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute avant lui!
+Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? Nous ne
+pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes
+pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait
+avec une netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis
+de n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien,
+avaient dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation.
+Quant à M. Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis
+au courant du fait nouveau.
+
+Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance,
+Rouletabille m’invita à profiter de la luxueuse installation que la
+compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition des
+voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me montra
+l’exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi méticuleuse que
+s’il avait pu y procéder dans une chambre d’hôtel. Un quart d’heure
+après, il ronflait; mais je ne crus guère à son ronflement. En tout
+cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, Rouletabille sauta de son lit,
+passa un pantalon, un veston, et courut sur le quai avaler un chocolat
+bouillant. Moi, je n’avais pas faim. D’Avignon à Marseille, dans notre
+anxiété, le voyage se passa assez silencieusement; puis, à la vue de
+cette ville où il avait mené tout d’abord une existence si bizarre,
+Rouletabille, sans doute pour réagir contre l’angoisse qui grandissait
+en nous au fur et à mesure que nous approchions de l’heure à laquelle
+nous allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu’il
+me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je
+n’étais guère à ce qu’il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.
+
+Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un
+enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux,
+cette côte d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après
+l’horrible départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la
+boue, dans l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le
+soir, je posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de
+retrouver le glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout
+de ces deux rails de fer: le soleil!
+
+À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne
+fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M.
+Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement touché par la
+dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure
+de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M.
+Stangerson, la veille à dix heures du matin, à Menton, il avait dû
+repartir ce matin même de Menton et venir au- devant de nous jusqu’à
+Cannes, car nous pensions bien que, d’après sa dépêche, il avait des
+choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure sombre et
+défaite. En le voyant, nous eûmes peur.
+
+«Un malheur?… interrogea Rouletabille.
+
+— Non, pas encore!… répondit-il.
+
+— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à
+temps…»
+
+M. Darzac dit simplement:
+
+«Merci d’être venus!»
+
+Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre
+compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les
+rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait
+chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla enfin. Son
+émotion était telle que sa voix en tremblait.
+
+«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort!
+
+— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en
+êtes-vous sûr?
+
+— Je l’ai vu comme je vous vois.
+
+— Et Mme Darzac aussi l’a vu?
+
+— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à
+quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la
+malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce
+que cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il
+encore?…»
+
+Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M.
+Darzac. Le coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé
+dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac
+reprit:
+
+«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le
+joindra, on lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra,
+on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que
+c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre avis?…»
+
+Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre.
+Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M.
+Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce
+qui s’était passé depuis son départ de Paris.
+
+Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même,
+ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux
+compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux
+compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans
+l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme
+Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier
+compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le
+voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient
+dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures
+vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et
+les Darzac à sept heures exactement.
+
+Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le
+quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés
+dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient
+restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ
+du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur
+Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme
+Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le
+compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans
+lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce
+compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris,
+aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait
+été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au
+verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré
+intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle
+sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans
+le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se
+tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par
+Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel
+je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement
+les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M.
+Stangerson jusqu’à Dijon.
+
+Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident
+survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une
+heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors
+descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la
+conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait
+omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux
+étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce
+qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis
+elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener
+devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa
+correspondance.
+
+«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé,
+j’irai vous rejoindre.»
+
+Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
+
+«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller
+rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet.
+Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes
+bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas
+dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui
+dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui
+demandai doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi
+subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses
+jambes, et la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il
+lui serait impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau,
+et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta,
+en s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d’elle
+avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle me l’avait
+dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner,
+pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle était rentrée
+dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le
+buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les
+employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à
+côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel
+elle avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut
+immédiatement aller le fermer, non point qu’elle mît en doute la
+probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence
+tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans
+le couloir et arriva à la portière du compartiment qu’elle s’était
+réservé, et dans lequel nous n’étions point entrés depuis notre départ
+de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un
+horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n’était resté
+personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant
+la gare de la clameur de sa locomotive. Qu’était-il donc arrivé? Cette
+chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite
+porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à
+l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au regard de la
+personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était
+ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la
+figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et
+fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon elle tomba à
+deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet,
+dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon
+premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne le voulais
+pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que j’avais le
+devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui
+n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et bien mort?… En
+vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de
+doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci qu’un effet de glace
+et d’imagination. Je voulus naturellement m’en assurer et je lui offris
+d’aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver
+qu’elle avait été victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y opposa,
+me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce
+compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit!
+Elle disait tout cela par petites phrases hachées… Elle ne retrouvait
+pas sa respiration… Elle me faisait une peine infinie… Plus je lui
+disais qu’une telle apparition était impossible, plus elle insistait
+sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien peu vu Larsan lors
+du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne connaissait pas
+assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point trouvée en face
+de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle me répondit qu’elle
+se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était
+apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne l’oublierait jamais,
+dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de l’affaire de la
+galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa
+chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant qu’elle avait
+appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du
+policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type
+redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre depuis tant
+d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, qu’elle venait
+de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant dans la glace,
+avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son grand
+front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une
+séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait entraîné
+sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la
+main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare…
+Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je
+me disais: «Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que
+ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le
+priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le
+compartiment moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui l’avait
+effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… continua Robert Darzac, je suis
+sorti du bureau du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti
+que j’y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais
+avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une
+grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non!
+non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan était là, dans la
+gare… sur le quai, derrière cette porte.»
+
+Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de
+cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il
+se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit:
+
+«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le
+bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous
+guettait… et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire,
+on eût dit qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui
+m’avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement
+instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au
+misérable, il avait disparu!… Le chef de gare croyait avoir affaire à
+deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les
+yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des
+choses pour s’enquérir s’il y avait loin de Bourg à Lyon et quel était
+le prochain train qui s’y rendait. En même temps, elle me priait de
+donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait de lui
+accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne
+voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection
+quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses vues.
+Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, oui,
+oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage
+était devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M.
+Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous
+courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques
+dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s’il en était temps encore.
+Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris
+immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son
+père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que
+nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce
+drame avait à peine duré un quart d’heure — le train de neuf heures
+vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant
+l’indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions
+ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore
+une grande gratitude, comme si j’avais été réellement responsable de
+cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand
+le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d’y prendre
+place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions
+justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la sentis
+encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous,
+mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait
+encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble
+cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais
+d’entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs.
+Sous prétexte d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant
+au milieu de ces gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que
+vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je
+continuais à prétendre que ses yeux l’avaient certainement trompée, et
+parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une
+pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma
+femme, qu’on n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que
+nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur
+tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin
+peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous
+découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu’à
+cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz,
+nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un détour, de le
+rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance
+et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste,
+par ce fidèle ami de la famille.»
+
+… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte
+à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William
+Rance qui, comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune,
+avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour
+Mlle Stangerson, y avait si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler
+en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la
+mystérieuse fille de l’illustre professeur.
+
+Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore
+retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle
+achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que M. William Arthur
+Rance allait épouser la nièce d’un vieux géologue de l’Académie des
+sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion
+pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l’importance jusque dans
+les excès qu’elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d’un
+homme, jusqu’à ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique —
+ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent
+rien de bon d’une union aussi inattendue. On racontait que l’affaire,
+qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche,
+s’était conclue d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des
+histoires que je vous raconterai quand j’aurai le temps. Vous
+apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances, les Rance
+étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort
+de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient rendus, l’automne
+précédent, propriétaires.
+
+Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant
+de raconter son étrange voyage.
+
+«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre
+ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à
+ce que nous lui racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir
+il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie.
+Son père voyait bien qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions
+quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en
+apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi
+vint-elle à parler de vous, mon ami (M Darzac s’adressait à
+Rouletabille), et alors, je saisis l’occasion de faire comprendre à M.
+Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans
+le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très
+touché d’une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous.
+Ce n’est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance
+et sa jeune femme ne demandent qu’à vous faire plaisir. Pendant que je
+parlais, Mathilde m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa avec
+une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait.
+C’est ainsi qu’en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la
+dépêche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d’écrire et que
+vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que
+nous n’avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le
+compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait
+tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de
+mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!»
+Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… Nous nous
+taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient,
+les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de
+l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au
+verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se
+faisait entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous
+semblait reconnaître son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur
+d’y voir surgir encore son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous
+pu le tromper?… Lui avions-nous échappé?… Était-il remonté dans le
+train de Culoz?… Pouvions-nous espérer cela?… Quant à moi, je ne le
+pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, silencieuse et comme
+morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement désespérée, plus
+malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu’elle
+traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu la consoler,
+la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il fallait sans
+doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé
+et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, comme
+elle, je fermai les yeux…»
+
+Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation
+approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi,
+cette narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée
+à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y
+employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le
+soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications
+sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte
+ici.
+
+La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta
+aucun incident digne d’être noté. En gare de Menton- Garavan, ils
+trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux
+époux; mais, quand il sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui
+quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter ainsi une
+invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu’alors
+repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa
+femme en aurait une grande joie. Également, il se réjouit d’apprendre
+la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été
+sans souffrir de l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son
+mariage avec Miss Edith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours
+traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en
+Sorbonne s’était borné, en passant, à une visite au château d’Hercule,
+faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu
+en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la
+frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment
+complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour
+de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés d’aller le surprendre
+au passage. En somme, il ne dépendait point d’Arthur Rance que ses
+rapports avec les Darzac devinssent excellents.
+
+Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg,
+avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi
+avait transformé leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments
+de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec
+M. Stangerson, qui n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se
+douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point
+sympathiques, mais qu’ils considéraient comme honnêtes et loyaux et
+susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient
+Rouletabille à leur secours. C’était une véritable panique. Elle
+grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand,
+arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance
+lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit
+incident que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à
+Nice, j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la
+gare pour demander s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me
+tendit le papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver
+Rouletabille et M. Darzac.
+
+«Lisez», dis-je au jeune homme.
+
+Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
+
+«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
+
+Rouletabille me regarda et pouffa.
+
+«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu’est-ce
+que vous avez donc cru?
+
+— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de Rouletabille,
+que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être pour quelque chose
+dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous aviez reçues.
+Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner sur les faits
+et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir s’il n’avait
+pas quitté Paris.
+
+— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez
+pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan
+ressuscité?
+
+— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me
+doutais que Rouletabille se moquait de moi.
+
+La vérité était que j’y avais bien pensé.
+
+«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement
+M. Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme.
+
+— Je ne le crois pas», protestai-je.
+
+Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais pas
+très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille,
+qui s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir,
+quelques jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point
+une nouvelle transformation de Larsan, il n’en était pas moins un
+misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant
+hommage à ma clairvoyance, me firent leurs excuses. Mais n’anticipons
+pas. Si j’ai parlé de cet incident, c’est aussi pour montrer combien
+l’idée d’un Larsan dissimulé sous quelque figure de notre entourage,
+que nous connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent
+prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, que je
+croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. Je devais
+comprendre bientôt — et l’arrivée inopinée de Mr Arthur Rance fut pour
+beaucoup dans la modification de mes idées — que Larsan avait, cette
+fois, changé de tactique. Loin de se dissimuler, le bandit s’exhibait
+maintenant, au moins à certains d’entre nous, avec une audace sans
+pareille. Qu’avait-il à craindre en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac,
+ni sa femme qui allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis.
+Son ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux
+époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce
+cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette vengeance? N’eût- il
+pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l’aurait
+empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions- nous
+nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle manifestation à
+Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait l’affirmer?
+
+Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans
+notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de
+l’histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train,
+et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si
+nous avons gardé, quelque espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de
+Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se
+trouver en face de Larsan! Et il est venu nous avertir, avant notre
+arrivée là-bas, pour que nous puissions nous concerter sur la conduite
+à tenir.
+
+«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le
+train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en
+nous promenant, jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson
+donnait le bras à Mme Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la
+droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se tenait au milieu de
+nous. Tout à coup, comme nous nous arrêtions, à la sortie du jardin
+public, pour laisser passer un tramway, je me heurtai à un individu qui
+me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j’avais
+entendu cette voix-là; je levai la tête: c’était Larsan! C’était la
+voix de la cour d’assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux
+calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l’exclamation prête à
+jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne m’écriai
+point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille qui,
+eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le tour du kiosque de la
+musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur le trottoir,
+debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne
+sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!…
+
+— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
+
+— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en
+voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était
+toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand
+nous nous mîmes en route.
+
+— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de
+plus en plus agité.
+
+— Oh! certain, vous dis-je…
+
+— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac,
+que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la
+réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions.
+
+— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée d’une
+hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en
+arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.
+
+— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur
+Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.»
+
+Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux
+mots: «Au secours!»
+
+Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré.
+
+«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête.
+
+C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous
+arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M.
+Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse
+formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec
+sa fille aux Rochers Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il
+devait lui dire plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps
+d’inventer, c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre
+terreur que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle
+eut aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette
+impression qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le
+serrer dans ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un
+naufragé s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je
+l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à
+Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
+d’apparence aussi froide.
+
+
+
+
+VI
+Le fort d’Hercule
+
+
+Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison
+qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire
+parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent
+les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être
+point cependant, — à l’occasion des innombrables citronniers et
+orangers qui, dans l’air embaumé, laissent pendre, au long des
+sentiers, pardessus les clôtures, leurs grappes de soleil, — je
+n’aurais peut-être point évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter
+et d’Alcmène si, tout, ici, ne rappelait sa gloire mythologique et sa
+promenade fabuleuse à la plus douce des rives. On raconte bien que les
+Phéniciens, en transportant leurs pénates à l’ombre du rocher que
+devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu’il
+abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une
+presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui était celui de
+leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y trouvèrent déjà et
+que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière blonde des
+chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un merveilleux
+séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs aventures, elles
+n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce furent les premiers
+touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides n’était pas ailleurs,
+et Hercule avait préparé la place à ses camarades de l’Olympe en les
+débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la
+Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les
+os de l’Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au fond des
+Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là!
+
+Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au
+rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette
+éblouissante du château fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que
+les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître
+depuis une dizaine d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient
+frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la
+mer comme une cuirasse. Elle semblait garder encore, vieille
+sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette baie de Garavan recourbée
+comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à mesure que nous
+avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière nous, s’était
+incliné vers la crête des monts; les promontoires, à l’occident,
+s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de leur écharpe de pourpre,
+et le château n’était plus qu’une ombre menaçante et hostile quand nous
+en franchîmes le seuil.
+
+Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à l’une
+des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la femme
+d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée de
+Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux
+yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux
+bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire
+figure romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse
+incertaine, lointaine, plaintive et mélancolique, il ne faut point
+avoir ces yeux-là, my lady! Et votre chevelure est plus noire que
+l’aile d’un corbeau. Cette couleur n’est point dans le genre angélique.
+Êtes-vous un ange, Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette
+douceur de vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes
+ces questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première fois,
+après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute votre blanche
+image, immobile sur ce perron de pierre, j’ai suivi le regard noir de
+vos yeux qui s’est posé sur la fille du professeur Stangerson, et il
+avait un éclat dur qui faisait un contraste étrange avec le timbre
+amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre bouche.
+
+La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa
+personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont
+Arthur Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la
+plus simple, la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille
+et moi tentons un effort poli pour conserver notre liberté; nous
+formulons la possibilité de gîter ailleurs qu’au château d’Hercule.
+Elle a une moue délicieuse, hausse les épaules d’un geste enfantin,
+déclare que nos chambres sont prêtes et parle d’autre chose.
+
+«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!…
+Vous allez voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est
+le seul coin triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait
+peur! j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me
+raconterez, n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…»
+
+Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme
+une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce
+jardin d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles
+arceaux fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous
+traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes grasses,
+d’herbes et de feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises,
+de roses sauvages et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps
+éternel a élu domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château
+où se réunissait toute la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des
+vents du ciel et de par la négligence des hommes, était devenue
+naturellement jardin, un beau jardin fou dans lequel on voit bien que
+la châtelaine a fait tailler le moins possible et qu’elle n’a point
+tenté de ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette
+verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse chose
+qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous les plus purs
+arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières assises de
+la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes
+grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine
+parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne
+semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle
+n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de dentelle de
+pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans l’air du soir…
+
+Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe
+siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la
+Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la
+guerre, ni le canon, ni la tempête, n’a pu ébranler. Elle est telle
+encore qu’elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent
+des îles Lérins et qui ne purent rien contre le château d’Hercule;
+telle qu’elle se montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand,
+ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour Carrée, même le Vieux
+Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les
+courtines qui la reliaient aux autres défenses, jusqu’à l’arrivée des
+princes de Provence qui la délivrèrent. C’est là que Mrs. Edith a élu
+domicile.
+
+Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur
+Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à
+Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et M.
+Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même pensée
+habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, lorsqu’ils se disent
+quelque chose, se mentent. Nous arrivons à une poterne.
+
+«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation
+d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre
+tout le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…»
+
+Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses…
+
+«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes
+bien sages…
+
+— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il n’y a
+qu’elle de gaie, ici.»
+
+Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour.
+Nous avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment
+impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t- on
+quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette
+tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on
+l’appelle encore la Tour du Coin… C’est le morceau le plus
+extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération
+d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs
+et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment romain qui les
+scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de César.
+
+«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour
+de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a
+fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château
+pour résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a
+fait de cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous
+aurions eu là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien
+su refuser au vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle…
+C’est lui qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute
+petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq
+jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des
+pièces anatomiques qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles
+du Muséum d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…»
+
+Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle
+appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un
+eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une
+femme à la fontaine.
+
+Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions
+mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à
+toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du
+fort d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale
+dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt
+notre arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous
+les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus
+tard par Rouletabille lui-même…
+
+Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la
+Mortola. Pour l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas
+hésité à faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme
+minuscule qui la reliait au rivage.
+
+Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification
+sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les approches du
+pont-levis et des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait point
+laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé
+sa forme première; le pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été
+comblé. Les murs du château d’Hercule épousaient la forme de la
+presqu’île, qui était celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se
+dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux
+qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu
+s’y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le
+ressac ne la projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette
+disposition était merveilleuse pour la défense qui n’avait guère, dans
+ces conditions, à craindre l’escalade, de quelque côté que ce fût.
+
+On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux
+tours A et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort
+souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu
+réparées par la suite et venaient d’être mises en état d’être habitées
+par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré les locaux à la
+domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis aux
+concierges. Une petite porte s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous
+la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les
+entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les
+deux vantaux étaient repliés depuis d’innombrables années contre le mur
+intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l’avait
+trouvée difficile à manier, et l’entrée du château n’était fermée que
+par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à
+volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le
+château. Comme je l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une
+première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d’enceinte et
+par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin
+d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui
+rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une
+sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de
+la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore
+couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces.
+Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où
+tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec
+l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient longtemps encore
+conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles
+on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait
+été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l’artillerie,
+elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des
+boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi- lunes. Cette
+opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction
+d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en
+ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf
+était placé en C C’.
+
+Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi
+d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal
+poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait
+au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la
+propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui,
+lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte que le château
+continuait à être aussi fermé que dans le temps où les courtines des
+murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur des vieilles tours. La
+Louve avait été respectée, comme je l’ai dit, et il n’était point
+jusqu’à son échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne dressât sa
+silhouette étrangement vieillotte au- dessus de l’azur méditerranéen.
+J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les anciens communs W adossés
+au parapet entre B et B’ avaient été transformés en écuries et
+cuisines.
+
+Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule.
+On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H
+que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en
+somme, qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par
+une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment
+de la construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient
+alors de B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire,
+avançant, en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant
+entièrement toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait
+toujours, large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la
+longueur du Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même.
+Une porte centrale en D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont
+qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les
+communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait été
+démoli ou s’était effondré, et, comme les fenêtres du château, très
+élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs épais
+barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la seconde
+cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était entièrement
+défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf
+n’existait pas.
+
+Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme
+les anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé
+que le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute,
+naturel piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de
+ce Vieux Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant
+son ombre formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux
+Château F que par une petite porte K. Les anciens du pays ne
+l’appelaient jamais autrement que la Tour Carrée, pour la distinguer de
+la Tour Ronde, dite de Charles le Téméraire. Un parapet semblable à
+celui qui fermait la première cour, reliait entre elles les tours B’’,
+F et L, fermant également la seconde.
+
+Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-
+hauteur, remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles
+le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la
+guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises de diamètre
+extérieurement et se composait d’une batterie basse dont le sol était
+placé à une toise en contrebas du niveau supérieur du plateau. On
+descendait dans cette batterie basse par une pente, aboutissant à une
+salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre gros piliers
+cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes embrasures
+pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. Edith
+eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était
+admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était
+formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer
+pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui
+avaient été agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres
+garnies, elles aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont
+l’oncle de Mrs. Edith s’était emparé pour y travailler et y caser ses
+nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la
+châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes et
+des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin
+suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles sèches
+de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur le plan,
+d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments qui
+avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et
+restaurés pour l’habitation immédiate.
+
+Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en C’,
+au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes
+de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à
+M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous
+aurons à parler d’une façon plus particulière.
+
+Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient
+réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au
+premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance.
+
+Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit
+traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux
+murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une
+peinture écaillée, une tapisserie en loques, attestaient l’ancienne
+splendeur du Château Neuf né de la fantaisie d’un Mortola du grand
+siècle. En revanche, nos petites chambres ne rappelaient en rien ce
+passé magnifique. Elles en avaient été nettoyées avec un soin qui me
+toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de
+clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup.
+J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon.
+
+Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui
+demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. J’allai dans sa
+chambre, et je constatai avec surprise qu’il en était déjà parti. Je me
+mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur la Cour de
+Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par son
+grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait jusqu’à
+moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais l’immense étendue
+des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un bleu un peu sombre à
+la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient visibles à
+l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la pointe
+d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les
+cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille
+immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents
+orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien
+de tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine…
+
+Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse
+sur les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur fait
+avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette de
+Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il n’est
+que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce soir
+étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante
+coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, qu’il ne les
+renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est moi!»
+
+Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La barque,
+silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort.
+Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle
+dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières
+des Rochers Rouges[1]. Et l’homme est toujours debout, les bras
+croisés, la tête tournée vers la tour, apparition diabolique au seuil
+de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui par derrière,
+l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte.
+
+Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour
+du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte
+de la Tour Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre
+et supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est
+prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme
+Darzac qui dit:
+
+«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de me
+quitter, ce soir!…»
+
+Et la voix de Rouletabille:
+
+«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage!
+
+— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde.
+
+— Tout ce qu’il faudra.»
+
+Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée:
+
+«Je vous défends de toucher à cet homme!»
+
+Et je n’entends plus rien.
+
+Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la
+margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il
+lui arrive quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je
+rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin:
+
+«Eh bien! L’avez-vous vu?
+
+— Oui, je l’ai vu, fis-je.
+
+— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu?
+
+— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! Quelle
+audace!»
+
+Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit qu’aussitôt
+qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou au rivage, mais qu’il
+n’était pas arrivé à temps à la pointe de Garibaldi et que la barque
+avait disparu comme par enchantement. Mais déjà Robert Darzac me
+quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état d’esprit dans
+lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait presque aussitôt,
+triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. Sa femme
+désirait être seule un instant.
+
+«Et Rouletabille? demandai-je.
+
+— Je ne l’ai pas vu!»
+
+Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait
+emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner
+le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage
+Rance, auxquelles il finit par répondre.
+
+C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le
+procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et
+comment, un beau soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à
+côté d’une jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement
+par un tour d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses
+belles compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte,
+indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si
+en honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique,
+d’une pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes
+de Walter Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori.
+Ah! certes, elle retardait, elle retardait d’une façon délicieuse.
+Comment cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement
+Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là
+les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir amoureux,
+Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se griser
+abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, laisser
+échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à
+haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur
+Rance faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait
+qu’il ne boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment.
+
+Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme
+de Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un
+type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures
+d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme
+un mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des
+pampas. Il avait passé la moitié de son existence de professeur au sud
+du Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou
+tout au moins de son squelette, non point de l’anthropopithèque ou de
+quelque autre pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe,
+mais bien de l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de
+nos jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux
+mammifères qui sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il
+revenait généralement de ces expéditions avec quelques caisses de
+cailloux et un bagage respectable de tibias et de fémurs sur lesquels
+le monde savant bataillait, mais aussi avec une riche collection de
+«peaux de lapin», comme il disait, qui attestait que le vieux savant à
+lunettes savait encore se servir d’armes moins préhistoriques que la
+hache en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de retour à
+Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se courbait sur ses
+bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un «rond-de-cuir», dictait
+son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches
+élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais,
+mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint son
+but — qu’il visait — on voyait apparaître au-dessus de son pupitre sa
+bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large rire
+silencieux de sa bouche joviale.
+
+Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui- même,
+qui avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis
+de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et,
+si je les rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de
+circonstances fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux
+Rochers Rouges.
+
+Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté
+et où il se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée
+peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de
+fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se
+décidait pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre,
+il lui disait qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir
+avant de mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur
+tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un
+banquet, si familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de
+son oncle, avait tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était
+revenu de si loin, toujours si bien portant, qu’on ne lui tiendra
+certainement point rigueur de ce que sa tristesse ne l’eût point, ce
+soir-là, retenue à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une
+nouvelle lettre, elle décida de partir et d’aller rejoindre, toute
+seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il
+s’était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été touchée
+des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à ne plus boire que de
+l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes d’intempérance de
+ce gentleman n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir d’amour,
+et cette circonstance lui avait plu par- dessus tout. Ce caractère
+romanesque dont j’ai parlé tout à l’heure devait servir rapidement les
+desseins d’Arthur Rance; et, au moment du départ de Miss Edith pour
+l’Araucanie, nul ne s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob
+accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient pas encore
+officielles, c’est qu’elles n’attendaient pour le devenir que la
+bénédiction du géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à
+San-Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur charmante et d’une
+santé florissante. Rance, qui ne l’avait pas revu depuis si longtemps,
+eut le toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus
+habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris qu’elle
+s’était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l’oncle fut
+remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage fut
+célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance décida
+d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme
+il sera conté tout à l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux
+environs de Menton, non point en France, mais à cent mètres de la
+frontière, en Italie, devant les Rochers Rouges.
+
+La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous,
+nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce
+soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le
+vieux Bob, absent du fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si
+quelqu’un de nous avait aperçu une petite barque qui avait fait le tour
+du château et dans laquelle se trouvait un homme debout. L’attitude
+singulière de cet homme l’avait frappée. Comme personne ne lui
+répondit, elle reprit:
+
+«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la
+barque. C’est un grand ami du vieux Bob.
+
+— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?
+
+— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens
+du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter
+dans leur impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela
+veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?»
+
+
+
+
+VII
+De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour
+défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie
+
+
+Rouletabille n’eut même point la politesse de demander l’explication de
+cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les plus sombres
+réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les
+grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous
+galvaniser. Il y avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui
+auraient dû être la gaieté de l’heure, et rayonner de la joie de vivre.
+Le repas fut des plus tristes. Le spectre de Larsan planait sur les
+convives, même sur celui d’entre nous qui ne le savait point si proche.
+
+Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis
+qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se
+débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en
+prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus
+malheureuse de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout
+perdu: sa foi dans la science, l’amour du travail, et — ruine plus
+affreuse que toutes les autres — la religion de sa fille. Il avait tant
+cru en elle! Elle avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil.
+Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa
+recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de
+cette définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à
+quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il
+en était encore à considérer avec extase un pareil sacrifice, il
+apprenait que, si sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était
+déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à
+son père et de lui confesser un passé qui devait, aux yeux du
+professeur déjà averti par le mystère du Glandier, éclairer le présent
+d’un éclat bien tragique, le jour où, tombant à ses pieds et embrassant
+ses genoux, elle lui avait raconté le drame de son coeur et de sa
+jeunesse, le professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants
+son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête
+adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait expié
+sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui
+avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle
+avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui,
+resté seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme
+seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux!
+
+Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait
+été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde
+s’efforçait-elle de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente.
+Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se
+détournait d’elle, que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image
+qui n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils
+revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses
+côtés, non point la figure respectée d’un honnête homme, mais la
+silhouette éternellement vivante, éternellement infâme, de l’autre! De
+celui qui avait été le premier mari, de celui qui lui avait volé sa
+fille!… Il ne travaillait plus!… Le grand secret de la Dissociation de
+la matière qu’il s’était promis d’apporter aux hommes retournerait au
+néant d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient,
+répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo
+nihil!
+
+Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il
+nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux
+candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de
+tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles
+armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la
+Dagobert.
+
+À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les
+causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac
+étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait
+évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne
+datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé
+était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une
+parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation,
+échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je
+ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté
+du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à
+voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante
+d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais
+une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous
+était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui
+était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette
+apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la
+soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon
+avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple.
+Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la
+certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime
+de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à
+lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre
+de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle
+avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais
+ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait
+hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me
+racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque
+tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait
+Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux
+avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert
+Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle
+n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à
+Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui
+ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de
+Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère
+fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout
+petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au
+jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par
+toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il
+repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et
+qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce
+moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre
+de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient
+d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage
+s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait
+voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment
+Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet…
+Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan,
+mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle
+d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne
+voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!
+
+À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants
+impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M.
+Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était
+pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux
+sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche
+trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois
+bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de
+me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour
+rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean
+Roussel- Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines
+lois transatlantiques, devant les hommes.
+
+Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup
+affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait
+pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement,
+devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de
+Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se
+trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui
+l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se
+trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour
+Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément
+leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir,
+c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur
+dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que
+Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par
+son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les
+femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études
+auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur,
+n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé
+d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille.
+Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la
+création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que
+celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des
+Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout
+venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à
+ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se
+rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des
+anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas
+été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était
+le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais
+peut- être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si
+elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle
+eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il
+lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La
+mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle
+bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et
+voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus,
+une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même
+faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective
+d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de
+Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent,
+soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et
+Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la
+Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être
+point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et
+les soins consolateurs de Mathilde.
+
+Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en
+soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes
+yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur- William Rance, et ma
+pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le
+maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à
+parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt,
+s’excusa, et sortit.
+
+«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»
+
+On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme - -
+étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des- Bois.
+J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille
+les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de
+complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur
+reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des
+plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur
+dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant
+que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à
+jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le
+fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces
+loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors
+d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal
+pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne
+d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le
+mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule.
+
+Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître
+d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était
+donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers
+Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste —
+que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes
+pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais
+consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M.
+Darzac.
+
+Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait
+si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important
+relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et,
+parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien
+que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi.
+Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point
+au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson.
+On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage
+secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un
+secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur
+Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que
+son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent
+de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac.
+Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur
+Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un
+homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue
+américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre
+explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs.
+Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du
+drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait
+bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu
+qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui
+d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que
+j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin!
+qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments
+aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de
+si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle,
+policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle
+on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su
+que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si
+elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la
+jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!»
+Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari
+regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse
+Mrs. Edith!
+
+Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire
+au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur
+de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans
+l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui
+enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob,
+ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est
+que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne
+peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au
+cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les
+alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de
+paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension!
+Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur
+avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni
+moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à
+lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille.
+
+Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous
+nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui
+était des plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de
+Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai
+jusqu’à l’entrée du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M.
+Stangerson avait pris congé de nous. Arthur Rance, qui avait un instant
+disparu, vint nous rejoindre comme nous arrivions sous la voûte. La
+nuit était claire, toute illuminée de lune. Cependant, on avait allumé
+des lanternes sous la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et
+nous entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui
+l’entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix,
+après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui
+halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, un grand
+tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche.
+C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de se
+rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans.
+
+Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda
+ce qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de
+porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle
+n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer:
+«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais
+Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous
+annonçait, en riant, que, si nous avions par hasard le désir d’aller
+faire un tour en ville, il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu
+que ses ordres étaient donnés et que nul ne pouvait plus sortir du
+château, ni y entrer. Le père Jacques, ajouta-t-il, toujours en
+affectant de plaisanter, était chargé par lui d’exécuter la consigne et
+chacun savait qu’il était impossible de séduire ce vieux serviteur.
+C’est ainsi que j’appris que le père Jacques, que j’avais connu au
+Glandier, avait accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de
+valet de chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de
+la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille avait
+changé tout cela, et c’était le père Jacques, maintenant, qui avait
+pris la place des concierges dans la tour A.
+
+«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée.
+
+— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre
+d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!…
+répondit Rouletabille.
+
+— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria Mrs. Edith,
+dont l’ahurissement était sans bornes.
+
+— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter sans
+explication.
+
+Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait
+mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on
+prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne
+pouvait guère y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin,
+il était bon que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à
+tout, autrement dit, ne fût surpris par rien!
+
+Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la
+poterne du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée
+de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le
+fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis.
+Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que le lendemain il
+ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis!
+
+Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du
+château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant
+mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la
+bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille
+était seul maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise
+rapidement au courant par son mari, ne disait plus rien, se contentant
+de s’amuser in petto prodigieusement de ces visiteurs qui
+transformaient son vieux château fort en place imprenable parce qu’ils
+redoutaient l’approche d’un homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs.
+Edith ne connaissait point cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé
+par le Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance
+lui-même était de ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument
+raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le
+mystère, contre l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait
+dans la nuit, autour du fort d’Hercule!
+
+À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se
+réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait
+surveiller et la première et la seconde cour. C’était un point
+stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait parvenir du
+dehors jusqu’aux Darzac qu’en passant d’abord par le père Jacques, en
+A, par Rouletabille en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la
+porte K de la Tour Carrée. Le jeune homme avait décidé que les
+veilleurs désignés ne se coucheraient pas. Comme nous passions près du
+puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté de la lune qu’on
+avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur
+la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille m’expliqua qu’il
+avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu’il
+y avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n’avait
+aucune relation avec l’élément salé. Il fit quelques pas alors avec Mme
+Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la Tour Carrée. M.
+Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, ainsi qu’Arthur
+Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse de Mrs. Edith firent
+comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de s’aller coucher, ce
+qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante et en saluant Rouletabille
+d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le capitaine!»
+
+Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers
+la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort
+obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis
+pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille
+et moi, dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes
+notre premier conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom
+donner à cette réunion d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres
+de ce vieux château guerrier.
+
+«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille;
+personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si
+l’on parvenait à franchir la première porte gardée par le père Jacques
+sans qu’il s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par
+l’avant-poste que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé
+dans les ruines de la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier,
+Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être
+sûr de cet homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…»
+
+J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.
+C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà que,
+d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d’assurer la
+défense de la place. Certes! j’imagine qu’il n’avait point envie de la
+rendre, à n’importe quel prix, et qu’il était parfaitement disposé à se
+faire sauter en notre compagnie, plutôt que de capituler. Ah! le brave
+petit gouverneur de place que c’était là! Et, en vérité, il fallait
+être tout à fait brave pour entreprendre de défendre le fort d’Hercule
+contre Larsan, plus brave que s’il se fût agi de mille assiégeants,
+comme il arriva à l’un des comtes de la Mortola qui n’eût, pour
+débarrasser la place, qu’à faire donner grosses pièces, couleuvrines et
+bombardes et puis à charger l’ennemi déjà à moitié défait par le feu
+bien dirigé d’une artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de
+l’époque. Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des
+ténèbres! Où était l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni
+viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre l’offensive,
+ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous
+garder, à nous enfermer, à veiller et à attendre!
+
+Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son
+jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de
+ce côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon
+générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre
+bouffées rapides et dit:
+
+«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si
+insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour
+nous défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se
+contentera-t-il d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur
+et le découragement dans une partie de la garnison? Et
+disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que
+ce n’est point dans son caractère essentiellement combatif, et qui ne
+se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que rien ne le
+force à disparaître! Songez qu’il peut tout contre nous, mais que nous
+ne pouvons rien contre lui, que nous défendre et frapper, si nous le
+pouvons, quand il le voudra bien! Nous n’avons, en effet, aucun secours
+à attendre du dehors. Et il le sait bien; c’est ce qui le fait si
+audacieux et si tranquille! Qui pouvons-nous appeler à notre aide?
+
+— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car
+il pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore
+envisagée par Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure
+raison à cela.
+
+Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point
+non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna
+définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition:
+
+«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles,
+sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers
+Rouges, à la justice italienne.»
+
+Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de
+la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous,
+toute l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan
+sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus
+redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués du
+procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour qu’il fût
+à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout d’intéresser à
+nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le Mystère de Mademoiselle
+Stangerson.
+
+Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un
+de ces secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des
+gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre.
+
+Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais
+ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à
+combattre pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui
+s’inquiète peu des raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour
+sa belle. Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé que
+l’Américain, malgré son récent mariage, était loin d’avoir oublié son
+ancienne passion.
+
+M. Darzac dit:
+
+«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le
+réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit
+qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le
+secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète
+de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M.
+Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des coups de ce
+bandit!
+
+— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M.
+Stangerson ne saura rien!…»
+
+On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce
+qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les
+Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne
+s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs.
+Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien
+encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son
+maître à Paris et ne devait revenir qu’avec lui.
+
+Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui
+se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au
+milieu de nous.
+
+«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une
+reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte
+Nord, d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace
+avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à
+cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des
+douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous
+être d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces
+braves gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier
+italien ne parle que l’italien, mais le douanier français parle les
+deux langues, plus le jargon du pays, et c’est ce douanier (qui
+s’appelle, m’a dit Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement
+général. Par son intermédiaire, nous avons appris que nos deux
+douaniers s’étaient intéressés à la manoeuvre insolite, autour de la
+presqu’île d’Hercule, de la petite barque de Tullio, surnommé Le
+Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes connaissances
+de nos douaniers. C’est le plus habile contrebandier de la côte. Il
+traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que les douaniers
+n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu ont disparu du côté
+de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et, pas
+plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n’avons rien
+aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme le
+pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a
+abordé près de la pointe de Garibaldi…
+
+— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac.
+
+— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.
+
+— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans
+le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le
+réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont
+reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche
+la pieuvre, par les nuits calmes.
+
+— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux
+Rochers Rouges!…
+
+— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il n’en est
+point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers sont
+placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France,
+de telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être
+aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment
+cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents
+mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et
+la mer. Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une
+soixantaine de mètres de hauteur.
+
+— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui
+semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise.
+
+— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la
+falaise des poches profondes.
+
+— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné tout
+seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier.
+
+— C’était imprudent, remarquai-je.
+
+— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des choses à
+dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref,
+je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé
+Larsan.
+
+— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance.
+
+— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité mon
+mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais
+est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a point vu mon
+drapeau?… Il n’a pas répondu.
+
+— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je.
+
+— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!…
+
+— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance.
+
+— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,
+n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui…
+
+— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même
+mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois!
+
+— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une meilleure
+occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous
+voudrons, au fond des Rochers Rouges!»
+
+Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait
+dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir…
+
+«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi
+autrement qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans
+les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque
+presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en
+passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je
+vous attends! Venez-y!…» qu’il n’aurait peut- être pas été plus
+explicite ni plus éloquent!
+
+— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui
+s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de Rouletabille…
+et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant quelque crime
+abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là.
+
+— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges
+n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que nous
+y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour…
+
+— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.
+
+— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons
+laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être
+plus!… Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une
+hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que
+par hypothèse…»
+
+Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait.
+Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse
+bêtise, nous allions peut-être à un désastre…
+
+Rouletabille s’était levé, pensif.
+
+«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour
+cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je
+veux que la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai
+fait fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques.
+J’ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un
+barrage, sous la poterne, le seul point vulnérable de la seconde
+enceinte et je garderai moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera
+toute la nuit à la porte de la Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a
+de très bons yeux, et à laquelle j’ai fait encore donner une lunette
+marine, restera jusqu’au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair
+s’installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la
+terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il surveillera,
+avec moi du reste, toute la seconde cour et les boulevards et parapets.
+Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans la baille et
+devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur le boulevard de
+l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards qui bornent la
+première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, parce
+que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état
+de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons
+disposer en toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les
+fera sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en
+cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils,
+revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de garde.
+La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond pas au qui
+vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n’y a point de mot
+de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira de crier son nom et de
+faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que nous qui aurons le
+droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à l’entrée
+intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à ce soir son
+entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la porte de
+fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la
+voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la
+petite loge de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures,
+tous les soirs, la porte de fer sera fermée. Demain matin, également,
+Mr Arthur Rance donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons
+et charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun
+prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce monde
+sera également compté avant sept heures du soir, heure à laquelle devra
+avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette journée,
+les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera à
+me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du
+mur qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre
+petite brèche, qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de
+coin (B sur le plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après
+quoi, je serai tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de
+quitter le château jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je
+pourrai tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la
+recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux armes!
+Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir… Moi, j’ai prêté
+mon revolver au père Bernier, qui se promènera devant la porte de
+l’appartement de Mme Darzac…»
+
+Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un
+pareil langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de
+traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais,
+je le répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie
+inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il aurait fait comme
+moi: il eût chargé son revolver, et attendu le jour sans faire le
+malin!
+
+
+
+
+VIII
+Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer
+
+
+Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions
+les cent pas, le long des parapets, sous la lune, examinant
+attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant avec anxiété
+les moindres bruits de la nuit, la respiration de la mer, le vent du
+large qui commença à chanter vers trois heures du matin. Mrs. Edith,
+qui s’était levée, vint alors rejoindre Rouletabille sous sa poterne.
+Celui-ci m’appela, me donna la garde de la poterne et de Mrs. Edith et
+s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de la plus charmante humeur
+du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle semblait s’amuser
+follement de la figure blafarde qu’elle venait de trouver à son mari
+auquel elle avait porté un verre de whisky.
+
+«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites
+mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le
+connaître!…»
+
+Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème.
+Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien,
+et qui, dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la
+malheureuse, si elle s’était doutée!
+
+Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter
+d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque
+l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au
+lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui
+rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont
+certains, à l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le
+Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme
+ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que
+quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon
+devoir de préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que
+je ne suis que le vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le
+monde, et que je n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas
+où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et
+naturelle histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me
+dirait mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables
+sont en jeu et le fait d’une telle publication doit entraîner de trop
+redoutables conséquences pour que je ne m’astreigne point à une
+narration sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux
+qui pourraient croire à quelque roman policier — l’abominable mot a été
+prononcé — au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et André
+Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre là
+d’admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont,
+certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne faut pas
+oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises
+Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné
+une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir
+la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands
+quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de
+la Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type.
+Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme
+quand on peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur,
+connaissant désormais «son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et
+son audace sans seconde, se gardera de sourire quand Joseph
+Rouletabille, prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera
+un pont-levis.
+
+M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes
+criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à
+Ballmeyer.
+
+Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à
+l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures
+étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay,
+il aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la
+mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à
+l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des Mines. Son
+début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable - - Ballmeyer
+subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis
+prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à l’auteur
+de ses jours:
+
+«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils,
+commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le
+bureau ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille;
+d’ici à quelques jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au
+remboursement. Vous êtes père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout
+un passé d’honneur!»
+
+M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le
+premier acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant
+appris, après dix années, quel était le vrai coupable.
+
+Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature
+tous les attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse
+variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en
+scène et du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie,
+à ce point qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées
+toutes les fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le
+caractérise surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour
+l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la justice;
+c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus
+coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par tempérament aux
+fausses pistes.
+
+Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa
+vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse
+le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au
+préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge
+d’instruction M. Furet comme s’étant volé lui-même.
+
+L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires,
+sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La
+science appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux.
+
+Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans
+le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue
+Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux.
+
+Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et,
+contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M.
+Cohen, banquier, s’il serait disposé à escompter la traite. M. Cohen
+répond affirmativement et, dix minutes plus tard, Ballmeyer, après
+avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou des
+demandes d’explications, fait toucher l’argent par un compère, un nommé
+Rivard, qu’il a connu naguère aux bataillons d’Afrique, où de fâcheuses
+histoires de régiment les avaient fait expédier l’un et l’autre.
+
+Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer
+Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui- même!…
+
+Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge
+d’instruction chargé de l’affaire.
+
+«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis
+désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est
+une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu
+besoin de quarante mille francs pour liquider une petite dette au salon
+des courses, et vous les avez fait payer à votre maison. C’est vous qui
+avez téléphoné.
+
+— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.
+
+— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.»
+
+Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la
+police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi,
+alors avocat général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à
+M. Furet les excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné
+par contumace à vingt ans de travaux forcés!
+
+On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité,
+à ce moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et
+quelle comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses
+évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce
+prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir
+l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les
+imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en
+liberté.
+
+Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans
+laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de
+la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais
+il manquait au papier le timbre du juge.
+
+Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à
+l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son
+innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet
+déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le
+pantalon bleu du garde qui l’accompagnait.
+
+Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui
+compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un»,
+Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort
+coup de tampon sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son
+tour en excuses.
+
+Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier
+signé et timbré aux gardes de la souricière.
+
+«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers!
+Me prend-il pour son domestique?»
+
+Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de
+service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre
+sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer
+était libre.
+
+C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était
+échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au
+garde qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de
+blanc, à une première de la Comédie- Française. Déjà, à l’époque où il
+avait été condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux
+publics pour avoir volé la caisse de sa compagnie, il avait failli
+sortir du Cherche-Midi en se faisant enfermer par ses camarades dans un
+sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si
+bien conçu.
+
+… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les étonnantes
+aventures du premier Ballmeyer.
+
+Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de
+Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant la
+mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux: Biarritz,
+Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à dix mille francs dans
+sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses sourires; car
+cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, il avait
+fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son colonel!…
+Connaissez-vous le «type» maintenant?
+
+Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!
+
+Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la
+personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui
+finit par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus
+qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande
+idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la
+contempler à loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments
+que je voulus plus tard en vain chasser de mon coeur.
+
+La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec
+un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit
+de m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son
+service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait
+venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de
+la tour B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement
+que le château fort d’Hercule se trouva le soir même aussi
+hermétiquement clos dans la nature, avec toutes ses enceintes, qu’il
+l’est linéairement parlant sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce
+matin-là, Rouletabille commençait déjà à dessiner sur son calepin le
+plan que j’ai soumis au lecteur, et il me disait, cependant que,
+fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne point
+fermer les yeux:
+
+«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie
+pour me défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la
+vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des
+brèches, c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour
+épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne
+pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans
+une forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un
+château fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien
+fermé: si vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut
+bien que votre raison s’y retrouve!
+
+— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre
+raison s’y retrouve!…
+
+— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous
+dormez tout debout.
+
+
+
+
+IX
+Arrivée inattendue du «vieux Bob»
+
+
+Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant
+que la voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille
+de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une
+splendeur sans pareille et la mer d’une transparence telle que la
+lumière du soleil la traversait comme elle eût fait d’une glace sans
+tain, de telle sorte qu’on apercevait les rochers, les algues et la
+mousse et tout le fond maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé
+de les recouvrir. La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait
+cette onde pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes
+blanches et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit.
+La presqu’île d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et
+les vieilles pierres du château embaumaient.
+
+Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus
+aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive
+nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau
+auquel mes sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des
+idées de caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer.
+Oh! il la frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été
+poète. Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais
+me rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde
+tranquille; mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque
+motif sérieux de mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il
+s’était armé d’un énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation
+qu’un enfant craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait
+à la mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui
+provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au
+rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l’on redoute de
+se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci laissaient faire sans
+protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet homme sauvage?
+Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un moment
+troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile.
+
+Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui
+m’annonçait que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue
+de plâtrier, tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des
+maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et son
+autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait
+aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était Tullio
+qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en
+lui faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on
+appelait Tullio «le Bourreau de la Mer».
+
+Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant interrogé
+Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa barque la
+veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la presqu’île
+d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne connaissait point cet
+homme, que c’était un original qu’il avait embarqué à Menton et qui lui
+avait donné cinq francs pour qu’il le débarquât à la pointe des Rochers
+Rouges.
+
+Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que nous
+allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux Bob.
+On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il n’arrivait
+point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri de la
+terrasse ronde du Téméraire.
+
+Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des
+Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et
+poissons de roches de tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del
+paese» et servie dans la lumière et la gaieté des choses, contribua au
+moins autant que toutes les précautions de Rouletabille à nous
+rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan nous faisait moins peur
+sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la pâle lueur de la lune
+et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse et facilement
+impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très fiers — oh!
+tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur Rance et
+aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et
+mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes
+et de notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le
+vieux Bob fit son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est
+point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus
+moroses. J’ai rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux
+Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi,
+avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir,
+son pantalon noir, ses lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues
+roses. Oui, oui, nous avons bien ri sous la tonnelle de la tour de
+Charles le Téméraire. Et le vieux Bob rit avec nous. Car le vieux Bob
+est la gaieté même.
+
+Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est
+peut-être venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses
+collections d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de
+Philadelphie? Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà
+considéré dans sa patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa
+mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de
+l’étude qu’il prit en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith,
+celle-ci l’y poussant, il sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la
+science de Gall et de Lavater. Or, dans le moment même qu’ils
+visitaient la Côte d’Azur, l’automne qui précéda les événements
+actuels, on faisait grand bruit autour des découvertes nouvelles que M.
+Abbo venait de faire aux Rochers Rouges, dénommés encore, dans le
+patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de longues années, depuis
+1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent d’études préhistoriques
+avaient été extrêmement intéressés par les débris humains trouvés dans
+les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière,
+Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su
+intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction publique à leurs
+découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles attestaient,
+à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient vécu en cet
+endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de l’existence
+de l’homme à l’époque quaternaire était faite depuis longtemps; mais,
+cette époque mesurant, d’après certains, deux cent mille ans, il était
+intéressant de fixer cette existence dans une étape déterminée de ces
+deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on
+allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des grottes,
+la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée
+intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le
+restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo
+venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur
+publique (car l’événement avait dépassé les bornes du monde
+scientifique) répandait le bruit qu’il venait de trouver dans la Barma
+Grande d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien
+conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du
+début de l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire!
+
+Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari
+passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en
+termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même
+l’humus de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa
+jeune femme prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là,
+aux créneaux moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive
+silhouette sur une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par
+quelques pierres écroulées de la falaise. Les légendes les plus
+romanesques se rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises;
+et il semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa
+terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle était une de ces
+nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait tant aimé les
+cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le château
+était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance l’acheta
+et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les maçons et
+les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette
+antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne
+qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor.
+
+Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette
+découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas
+antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été transporté
+d’enthousiasme, et son premier soin avait été de télégraphier au vieux
+Bob que l’on avait peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de
+Monte-Carlo ce qu’il cherchait, au prix de mille périls, depuis tant
+d’années, au fond de la Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à
+destination, car le vieux Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau
+ménage dans quelques mois avait déjà pris le bateau pour l’Europe.
+Évidemment, la renommée l’avait déjà renseigné sur les trésors des
+Baoussé- Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et
+arrivait à Menton où il s’installait en compagnie d’Arthur Rance et de
+sa nièce dans le fort d’Hercule, qu’il remplit aussitôt des éclats de
+sa gaieté.
+
+La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là,
+sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob
+a une âme d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme,
+c’est-à-dire que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant,
+une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct
+(redingote noire, gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues
+roses), elle s’attache uniquement à en perpétuer l’impressionnante
+harmonie. C’est dans cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait
+le tigre des pampas et qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers
+Rouges, à la recherche des derniers ossements de l’Elephas antiquus.
+
+Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis
+il se reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à
+l’autre de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés
+en triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la
+raison. Il rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que
+le squelette de la Barma Grande n’était point plus ancien que celui
+qu’il avait rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout
+l’Institut était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements
+le fait que l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à
+Paris, et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après
+lui avoir affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain
+que le fameux squelette, — que cet os à moelle, disons- nous,
+appartenait à un Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire.
+Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de
+ce milieu de la période quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du
+milieu de la période quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui
+avait conté une bonne farce! Est- ce qu’à notre époque un savant, un
+véritable savant, digne en vérité de ce nom de savant, pouvait encore
+s’intéresser à un squelette du milieu de la période quaternaire! Le
+sien — son squelette, ou tout au moins celui qu’il avait rapporté de la
+terre de feu — datait du commencement de cette période, par conséquent
+était plus vieux de cent mille ans… vous entendez: cent mille ans! Et
+il en était sûr, à cause de cette omoplate ayant appartenu à l’ours des
+cavernes, omoplate qu’il avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les
+bras de son propre squelette. (Il disait: mon propre squelette, ne
+faisant plus de différence, dans son enthousiasme, entre son squelette
+vivant qu’il habillait tous les jours de sa redingote noire, de son
+gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux blancs, de ses joues
+roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu).
+
+«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des
+Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du
+mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées!
+Ainsi!… On n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la
+période du rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de
+vieux Bob!… Mon squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme
+vous dites en France… Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que
+je ne suis même point sûr que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges
+date de l’époque moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne?
+Ou encore, ou encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est
+trop! Un Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas
+possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah!
+j’en mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!»
+
+Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en
+lui annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la
+grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une
+découverte tout à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le
+lendemain même du départ du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort
+d’Hercule, emportant sous son bras une petite caisse qu’il lui avait
+montrée en lui disant: «Voyez- vous, mistress Rance, j’ai là un trésor!
+Oh! un véritable trésor!» Elle avait demandé ce que c’était que ce
+trésor, mais l’autre l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la
+surprise au vieux Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait
+avoué qu’il venait de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»!
+
+Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté
+du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses
+traits ravagés et il cria:
+
+«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au vieux
+Bob! C’est le crâne du vieux Bob!»
+
+Et il hurla:
+
+«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…»
+
+Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le
+bagage du vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la
+malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de
+clefs, se jeta à genoux et ouvrit la caisse. De cette caisse, qui
+contenait des effets et du linge pliés avec beaucoup d’ordre, il sortit
+un carton à chapeau et, de ce carton à chapeau, il sortit un crâne
+qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos tasses à café.
+
+«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le crâne
+du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais
+sans son crâne!…»
+
+Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres
+épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous
+représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le
+prononçait mi à l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement
+l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et moi,
+nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire.
+D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait
+lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté.
+Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas
+jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, le
+vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de
+l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café
+qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir,
+surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents.
+
+Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main
+droite et, l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre:
+
+«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale
+très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales
+et à la saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la
+face tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis
+que, dans la tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que
+j’aperçois?…»
+
+Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans
+la tête des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le
+regardais. Et je n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me
+parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté
+en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le quittai plus des
+yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! Oui, comme remue une
+perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui ne me quittait plus
+jamais complètement m’embrasa la cervelle; j’allais peut-être parler
+quand un bras se glissa sous le mien, et je fus entraîné par
+Rouletabille.
+
+«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune
+homme.
+
+— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez
+encore de moi…»
+
+Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard de
+l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et me
+dit:
+
+«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes
+dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était
+point tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus
+fort que les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins
+dehors que dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai
+appelées à mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir…
+Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!»
+
+Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière,
+j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je
+l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je
+n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était venue avec le
+vieux Bob.
+
+Je dis à Rouletabille, avec inquiétude:
+
+«Le vieux Bob?»
+
+Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit:
+
+«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite
+et demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu,
+ne soyez pas trop rassuré, car il vous aura peut- être menti et il sera
+déjà dans votre peau que vous n’en saurez rien encore!»
+
+Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest.
+C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une
+dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme
+nous tous, il avait cependant passé une nuit blanche; mais il
+m’expliqua que le plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le
+rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les motifs de la
+veille étrange qu’on lui avait imposée et le pourquoi de tous les
+événements qui se poursuivaient au château depuis l’arrivée de
+Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui avaient été prises
+pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta même que, si cet
+affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à croire qu’on
+redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était point le moment de
+raisonner et que, s’il était un brave homme, il devait, comme tous les
+autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans essayer d’y
+rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et s’éloigna en
+hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et il ne me
+déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la porte Nord,
+il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; il
+ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes.
+
+Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques
+m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut extraordinairement
+intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y portai. Mon ami de
+Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur Brignolles
+m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille au soir
+pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes
+du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que
+Brignolles avait pris un billet pour Nice.
+
+Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question que je
+me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai bien
+regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était si
+bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche
+m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je résolus
+de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. Puisque
+Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais garde de
+«l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout
+seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis
+Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de
+consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire
+qui fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le
+puits communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui
+tenterait de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever
+cette planche, et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en
+sueur, les bras nus, le col arraché, un lourd marteau à la main. Je
+trouvai qu’il se donnait bien du mouvement pour une besogne
+relativement simple, et je ne pus me retenir de le lui dire, comme un
+sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! Est-ce que je
+n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait volontairement, et
+qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que pour s’efforcer
+d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave petite âme? Mais non! Je
+n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure plus tard, en le surprenant
+étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le
+sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un mot, un
+simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme:
+«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être
+qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et qu’il
+arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège d’Eu.
+J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude s’il fallait
+le laisser là et s’il n’allait point par hasard dans son sommeil
+laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé son coeur,
+il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille ronflait
+comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que
+Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris.
+
+J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et,
+bientôt, ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite
+j’eus l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le
+professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques
+semaines chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort
+d’Hercule et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à
+offrir la plus exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque
+et moyenâgeux. À la dernière minute nous apprenons que la fille du
+professeur Stangerson, dont le mariage avec M. Robert Darzac vient
+d’être célébré à Paris, est arrivée également au fort d’Hercule avec le
+jeune et célèbre professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous
+descendent du Nord au moment où tous les étrangers nous quittent.
+Combien ils ont raison! Il n’est point de plus beau printemps au monde
+que celui de la côte d’azur!»
+
+À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du
+train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et,
+justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait
+ferme, car enfin ce voyage dont il n’avait point fait part à M. Darzac
+ne me paraissait rien moins que naturel! Et puis, je n’avais pas la
+berlue: Brignolles se cachait. Brignolles baissait le nez. Brignolles
+se glissait, rapide comme un voleur, parmi les voyageurs, vers la
+sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta dans une voiture fermée, je
+me précipitai dans une voiture non moins fermée. Place Masséna, il
+quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, prit une
+autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient
+de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur
+la route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui.
+Les nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me
+permettaient de voir sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à
+mon cocher s’il m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le
+mieux du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus
+bien étonné de voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et
+Brignolles descendre, régler son cocher et entrer dans la salle
+d’attente. Il allait prendre un train. Comment faire? Si je voulais
+monter dans le même train que lui, n’allait-il point m’apercevoir dans
+cette petite gare, sur ce quai désert? Enfin, je devais tenter le coup.
+S’il m’apercevait, j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne
+plus le lâcher jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire
+dans ces parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne
+m’aperçut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la
+frontière italienne. En somme, tous les pas de Brignolles le
+rapprochaient du fort d’Hercule. J’étais monté dans le wagon qui
+suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs à toutes
+les gares.
+
+Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y
+arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où
+il avait peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la
+gare. Je le vis descendre; il avait relevé le col de son pardessus et
+enfoncé davantage encore son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un
+regard circulaire sur le quai, et, rassuré, se pressa vers la sortie.
+Dehors, il se jeta dans une vieille et sordide diligence qui attendait
+le long du trottoir. D’un coin de la salle d’attente, j’observai mon
+Brignolles. Qu’est-ce qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette
+vieille guimbarde poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que
+cette voiture était la diligence de Sospel.
+
+Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers
+contreforts des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture.
+Aucun chemin de fer n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés,
+les plus inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires
+et… des chasseurs alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin
+qui y mène est l’un des plus beaux qui soient, car il faut, pour
+découvrir Sospel, contourner je ne sais combien de montagnes, longer de
+hauts précipices, et suivre, jusqu’à Castillon, l’étroite et profonde
+vallée du Careï, tantôt sauvage comme un paysage de Judée, tantôt verte
+ou fleurie, féconde, douce au regard avec le frémissement argenté de
+ses innombrables plants d’oliviers qui descendent du ciel jusqu’au lit
+clair du torrent par un escalier de géants. J’étais allé à Sospel
+quelques années auparavant, avec une bande de touristes anglais, dans
+un immense char traîné par huit chevaux, et j’avais gardé de ce voyage
+une sensation de vertige que je retrouvai tout entière dès que le nom
+fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait faire à Sospel? Il
+fallait le savoir. La diligence s’était remplie et déjà elle se mettait
+en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres dansantes. Je
+fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, j’escaladai la
+vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de n’avoir pas averti
+Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles lui eût donné des idées,
+des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que moi je ne savais
+pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme un chien
+suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si je
+l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment qu’il ne fallait
+pour rien au monde la perdre qu’elle m’échappa, dans le moment où je
+venais de faire une découverte formidable! J’avais laissé la diligence
+prendre une certaine avance, précaution que j’estimais nécessaire, et
+j’arrivais moi-même à Castillon peut-être dix minutes après Brignolles.
+Castillon se trouve tout à fait au sommet de la route entre Menton et
+Sospel. Mon cocher me demanda la permission de laisser souffler un peu
+son cheval et de lui donner à boire. Je descendis de voiture et
+qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un tunnel sous lequel il était
+nécessaire de passer pour atteindre le versant opposé de la montagne?
+Brignolles et Frédéric Larsan!
+
+Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine
+au sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé
+par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un
+sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment
+d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné juste!
+J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était un
+danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y aurait
+beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! Brignolles,
+créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand je
+disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me
+croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se
+parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus…
+Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le
+tunnel, évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai
+moi-même sous le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais
+dans un état! Ah! Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui
+raconterais une chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles
+et Larsan.
+
+… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas
+de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne
+sur la route… Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a
+semblé apercevoir deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je
+cours… J’arrive au milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les
+deux ombres ne me guettent point derrière un mur?…
+
+Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été
+entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne
+restait plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout
+doucement de s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par
+l’incendie, quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés
+par la catastrophe et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol,
+tristes de n’avoir plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi!
+Avec mille précautions, j’ai parcouru ces ruines, considérant avec
+effroi la profondeur des crevasses que, près de là, la secousse de 1887
+avait ouvertes dans le roc. L’une particulièrement paraissait un puits
+sans fond et, comme j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au
+tronc noirci d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile.
+J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un
+aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta
+droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des
+cercles menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages
+comme pour me reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de
+solitude et de mort que le feu de la terre lui avait donné.
+
+Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres…
+Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin
+un morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à
+celui dont M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne?
+
+Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir
+été tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont
+le commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus
+lire que «bonnet».
+
+Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le
+tout à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son
+portefeuille et à me prier de garder le secret de mon expédition pour
+moi tout seul.
+
+Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si
+importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point
+assez vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes.
+
+«Rouletabille!» m’écriai-je…
+
+Mais, encore, il me ferma la bouche:
+
+«Silence! Sainclair!»
+
+Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette
+agitation ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à
+Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la
+Dame en noir, mais il ne me répondit pas, suivant sa coutume, et
+s’éloigna une fois de plus en poussant un profond soupir.
+
+On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre
+malgré les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus
+de nous dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût
+dit que chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et
+que le drame pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient
+pas. Mrs. Edith me regardait d’une singulière façon. À dix heures,
+j’allai prendre ma faction, avec soulagement, sous la poterne du
+jardinier. Pendant que j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame
+en noir et Rouletabille passèrent sous la voûte. Un falot les
+éclairait. Mme Darzac m’apparut dans un état d’exaltation remarquable.
+Elle suppliait Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je
+n’entendis de cette sorte d’altercation qu’un seul mot prononcé par
+Rouletabille: «Voleur!»… Tous deux étaient entrés dans la Cour du
+Téméraire… La Dame en noir tendit vers le jeune homme des bras qu’il ne
+vit pas, car il la quitta aussitôt et s’en fut s’enfermer dans sa
+chambre… Elle resta seule un instant, dans la cour, s’appuya au tronc
+de l’eucalyptus dans une attitude de douleur inexprimable, puis rentra
+à pas lents dans la Tour Carrée.
+
+Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire
+dans la nuit du 11 au 12.
+
+
+
+
+X
+La journée du 11
+
+
+Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en
+dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra,
+pour mieux lui faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement
+déraisonnable, d’insister sur certaines particularités de l’emploi de
+notre temps dans la journée du 11.
+
+1° La matinée.
+
+Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde
+furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous
+eût été douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque
+d’acier chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de
+verres fumés dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison
+d’hiver écoulée.
+
+À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne,
+dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde
+Rouletabille. Je n’eus point le temps de lui poser la moindre question,
+car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à
+nous dire des choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété
+de quoi il s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le
+fort d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord
+muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à
+dissuader M. Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille
+demanda froidement à M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé
+à ce départ. Il nous renseigna en nous rapportant une scène qui s’était
+passée la veille au soir au château, et nous saisîmes, en effet,
+combien la situation des Darzac devenait difficile au fort d’Hercule.
+L’affaire tenait en une phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de
+nerfs!» Nous comprîmes immédiatement à propos de quoi, car il ne
+faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la jalousie de
+Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu’elle supportait de
+plus en plus avec impatience les attentions de son mari pour Mme
+Darzac. Les bruits de la dernière querelle qu’elle avait cherchée à Mr
+Rance avaient traversé, la nuit dernière, les murs pourtant épais de la
+Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans la baille
+accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa
+ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère.
+
+Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac,
+le langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et
+celui de Mme Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible,
+abrégés; mais aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité
+à tous deux que leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle
+lutte était engagée entre eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan
+saurait toujours bien les rejoindre, et dans un pays et dans un moment
+où ils l’attendraient le moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient
+sur leurs gardes, car ils savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à
+la merci de tout ce qui les entourerait, car ils n’auraient point les
+remparts du fort d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation
+ne pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit
+jours, pas un de plus, pas un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb,
+et je vous donne un monde», Rouletabille eût volontiers dit: «Huit
+jours, et dans huit jours je vous livre Larsan.» Il ne le disait pas,
+mais on sentait bien qu’il le pensait.
+
+M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux.
+C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur.
+
+Rouletabille dit:
+
+«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.»
+
+Et il s’en alla à son tour.
+
+Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une
+toilette charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement.
+Elle fut tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu
+forcée et se moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis
+un peu vivement qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait
+point que tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la
+pénible surveillance à laquelle nous nous astreignions sauvaient
+peut-être, dans le moment, la meilleure des femmes. Alors, elle
+s’écria, en éclatant de rire:
+
+«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…»
+
+Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je
+n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en noir,
+mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au
+contraire, je ris avec Mrs. Edith.
+
+«C’est que c’est un peu vrai, fis-je…
+
+— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si
+romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis
+romanesque…»
+
+Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé…
+
+«Ah!…»
+
+C’est tout ce que je trouvais à dire.
+
+«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du
+prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!»
+
+Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant
+amusement. Quelle petite femme bizarre!
+
+Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous
+parlait souvent et qu’on ne voyait jamais.
+
+Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait invité
+à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails.
+
+J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de
+cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes,
+placée entre les forêts du Nord et les steppes du midi.
+
+Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines
+moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et
+intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait
+eu jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On
+le disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la
+cour, une haute situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on
+supposait que l’empereur, à cause des immenses services rendus par le
+père, avait pris le fils en particulière affection. Avec cela, il était
+délicat comme une femme à la fois et fort comme un turc. Bref, ce
+gentilhomme russe avait tout pour lui. Sans le connaître, il m’était
+déjà antipathique. Quant à ses relations avec les Rance, elles étaient
+d’excellent voisinage. Ayant acheté depuis deux ans la propriété
+magnifique que ses jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses
+balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan, «les jardins de
+Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques services à Mrs.
+Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du château
+en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes
+qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une
+végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de
+l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la
+suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de
+Ninive ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en
+avait trop, il en était gêné, et il préférait garder pour lui les
+roses. Mrs. Edith avait pris un certain intérêt à la fréquentation du
+jeune boyard, à cause des vers qu’il lui disait. Après les lui avoir
+dits en russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait même
+fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers
+d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en avait été si flattée
+qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait des vers anglais de
+les lui traduire en russe. C’étaient là jeux littéraires qui amusaient
+beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance goûtait peu. Celui-ci ne
+cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui plaisait qu’à
+moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était point que la moitié qui
+déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût précisément la moitié
+qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la «moitié poète»; non,
+c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas qu’un poète fût avare.
+J’étais bien de son avis. Le prince n’avait point d’équipage. Il
+prenait le tramway et souvent faisait son marché lui-même, assisté de
+son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions. Et il
+se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce détail de sa
+propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de poisson, à
+propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette extrême
+avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine
+originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il
+n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins.
+
+«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son
+panégyrique.
+
+— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…»
+
+Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement
+désagréable. Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et
+jusqu’à la fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et
+demie.
+
+Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me
+laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de
+la Louve rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette
+tour; mais je m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la
+musique. Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort
+d’Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce,
+douce et mâle à la fois, en sourdine, chantait. C’était un chant
+étrange, une mélopée tantôt plaintive, tantôt menaçante. Je la sais
+maintenant par coeur; je l’ai tant entendue depuis! Ah! vous la
+connaissez bien peut-être si vous avez franchi les frontières de la
+froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans le vaste empire du
+nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui entraînent le voyageur
+dans les flots et le noient sans miséricorde; c’est le chant du Lac de
+Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel à Michel
+Vereszezaka. Écoutez ça:
+
+«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné
+vers le lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et
+deux lunes pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui
+caresse le rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu
+a changées en fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes
+blanches comme des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du
+mélèze argentée par les frimas…
+
+«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale
+après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de
+souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher.
+
+«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après
+avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et
+leurs casques d’acier.
+
+«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le
+pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort
+subite.
+
+«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul,
+le souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en
+le perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du
+Switez!…
+
+«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac s’entrouvrit
+jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le regard cherchait en
+vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête d’une vague et dont
+on n’a jamais plus entendu parler…»
+
+C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que
+murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait
+entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la
+salle et je me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt,
+derrière moi, j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta.
+J’avais devant moi le prince Galitch.
+
+Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: «un
+beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait
+donné à sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux,
+d’une clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes, n’eussent
+laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient entourés de
+longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point été davantage
+s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait remarqué cette
+particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de toute
+l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque trop
+fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées et
+des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement
+prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement
+quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne
+l’étais plus assez.
+
+Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des
+poèmes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras
+— ce qui me fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons
+parfumés de la baille, en attendant le second coup de cloche du
+déjeuner qui devait être servi sous la cabane de palmes sèches, au
+terre-plein de la Tour du Téméraire.
+
+2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse s’empare
+de nous.
+
+À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où
+la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient
+d’une ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la
+terre et des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter
+l’éclat si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles
+noirs dont j’ai parlé au début de ce chapitre.
+
+À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M.
+Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et
+moi. Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des
+convives, et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout
+ce qui se passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques
+étaient à leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à
+la poterne du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la
+porte de l’appartement de M. et de Mme Darzac.
+
+Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions
+presque inquiétants à contempler, autour de cette table, muets,
+penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière lesquelles
+il était aussi impossible d’apercevoir nos prunelles que nos pensées.
+
+Le prince Galitch parla le premier.
+
+Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un
+compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le
+prince n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il s’intéressait
+particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa qualité de sujet
+du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait partir
+prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore
+n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur quoi
+le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était une
+feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant
+l’arrivée prochaine à Saint- Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait
+là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et
+si dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale
+que, sur le conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la
+police avait résolu de prier le journal l’Époque de lui prêter son
+jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien présenté la chose que
+Rouletabille rougit jusqu’aux deux oreilles et qu’il répliqua sèchement
+qu’il n’avait jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et
+que le chef de la Sûreté de Paris et le maître de la police de
+Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le prince se prit à rire de
+toutes ses dents, qu’il avait belles et vraiment je vis bien que son
+rire n’était point beau, mais féroce et bête, ma foi, comme un rire
+d’enfant dans une bouche de grande personne. Il fut tout à fait de
+l’avis de Rouletabille et, pour le prouver, il ajouta:
+
+«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on
+demande maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire
+avec un véritable homme de lettres.»
+
+Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation.
+
+Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la
+nature. Mais, pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que
+les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice:
+
+«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir que de
+loin.»
+
+L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre
+par une invitation.
+
+Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle
+déclara tout à coup:
+
+«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus.
+
+— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid.
+
+— Oui, je les ai visités, et voici comment…»
+
+Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude
+glacée, comment elle avait vu les jardins de Babylone.
+
+Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une
+barrière qui faisait communiquer directement ces jardins avec la
+montagne. Elle avait marché d’enchantement en enchantement, mais sans
+être étonnée. Quand on passait sur le bord de la mer, ce que l’on
+apercevait des jardins de Babylone l’avait préparée aux merveilles dont
+elle violait si audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès
+d’un petit étang, tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive
+duquel se tenaient un grand lis d’eau et une petite vieille toute
+ratatinée, au menton en galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et
+la petite vieille s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle
+s’appuyait pour courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton.
+Mrs. Edith avait bien ri. Elle avait appelé:
+
+«Madame! Madame!»
+
+Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait
+disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait
+continué sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain,
+elle avait entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit
+particulier que font les oiseaux sauvages quand, surpris par le
+chasseur, ils s’échappent de la prison de verdure où ils se sont
+blottis. C’était une seconde petite vieille, plus ratatinée encore que
+la première, mais moins légère, et qui s’appuyait sur une vraie canne à
+bec-de-corbin. Elle s’évanouit — c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit
+de vue au détour du sentier. Et une troisième petite vieille appuyée
+sur deux cannes à bec-de-corbin surgit encore du mystérieux jardin;
+elle s’échappa du tronc d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant
+plus vite qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes
+qu’il était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs.
+Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de
+marbre habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois
+petites vieilles étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois
+corneilles sur une branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants
+d’où s’échappèrent des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs.
+Edith de s’enfuir.
+
+Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec
+tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en
+fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui
+n’ont rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur
+d’autres qui n’ont pour elles que la nature.
+
+Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il
+dit, sans sourire:
+
+«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je
+suis né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles.
+Je ne sors que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon
+labeur poétique avec une jalousie féroce.»
+
+Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication
+de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter,
+le valet du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci
+demanda la permission de l’ouvrir, et lut tout haut:
+
+«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience.
+Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.»
+
+Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque.
+
+«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne
+trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?»
+
+La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir.
+
+«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille.
+
+— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et
+permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de
+votre fortune.»
+
+Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la
+bouche pour répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand
+étonnement, sans avoir répondu. Et le prince continua:
+
+«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous.
+On peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un
+Larsan!…»
+
+Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes
+derrière nos vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit
+fut horrible… Nous restions maintenant immobiles autour de ce
+silence-là, comme des statues… Larsan!…
+
+Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis
+quarante-huit heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel
+nous commencions de nous familiariser, — pourquoi, à ce moment précis,
+ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma part, je n’avais encore
+jamais aussi brutalement ressenti? Il me semblait que j’étais sous le
+coup de foudre d’un geste magnétique. Un malaise indéfinissable se
+glissait dans mes veines. J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je
+me levais, je n’aurais point la force de me contenir… Le silence que
+nous continuions à garder contribuait à augmenter cet incroyable état
+d’hypnose… Pourquoi ne parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté
+du vieux Bob?… On ne l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les
+autres, pourquoi restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?…
+Tout à coup, je tournai la tête et je regardai derrière moi. Alors, je
+compris, à ce geste instinctif, que j’étais la proie d’un phénomène
+tout naturel… Quelqu’un me regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi,
+pesaient sur moi. Je ne vis point ces yeux et je ne sus d’où me venait
+ce regard… Mais il était là… Je le sentais… Et c’était son regard à
+lui… Et cependant, il n’y avait personne derrière moi… ni à droite, ni
+à gauche, ni en face… personne autour de moi que les gens qui étaient
+assis à cette table, immobiles derrière leurs binocles noirs… Alors…
+alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan me regardaient
+derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires! les vitres
+noires derrière lesquelles se cachait Larsan!…
+
+Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute,
+avait cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au
+mien… Est-ce que Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient,
+eux aussi, supporté le même poids, dans le même moment, le poids de ses
+yeux?… Le vieux Bob disait:
+
+«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de
+la période quaternaire…»
+
+Et tous les binocles noirs remuèrent…
+
+Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement
+dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la
+porte et me dit:
+
+«Eh bien, l’avez-vous senti?…»
+
+J’étouffais; je murmurai:
+
+«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…»
+
+Un silence, et je repris, plus calme:
+
+«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions
+fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il
+n’y a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez
+déjà dans quel état…»
+
+Rouletabille m’interrompit.
+
+«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais
+quand?… Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je
+m’en éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le
+chercher dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu,
+vous-même, dehors!…»
+
+Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa
+bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison,
+qui ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était
+pas troublée par les mouvements de son coeur:
+
+«Raisonnons!…»
+
+Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà
+servi et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point,
+disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne
+point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout où il se
+cache.»
+
+Ceci suivi de cet autre argument complémentaire:
+
+«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie
+pas là où il est.»
+
+Et il reprit:
+
+«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des
+moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux.
+Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes
+seulement… et nous verrons peut-être clair!»
+
+Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains
+et dit:
+
+«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y a-t-il à
+l’intérieur des pierres?
+
+— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai je.
+
+— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus rien!
+Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS!
+
+— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il voulait en
+venir.
+
+— Très bien.
+
+— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
+
+— Pourquoi?
+
+— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi!
+J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je
+suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous
+pourquoi vous n’êtes pas Larsan?…
+
+— Parce que vous l’auriez bien vu!…
+
+— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les
+poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir!…
+Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à la banque
+de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du
+raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer!
+Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un
+soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte
+Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et
+qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer! Si
+l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous
+me connaissez, n’avait pas vu, un après-midi, aux courses de Longchamp,
+causant à deux de ses amis dans le pesage, n’avait pas vu, dis-je, le
+comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah! voyez-vous,
+Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon
+père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon
+père!…»
+
+Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de
+raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au
+ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien
+voir!…
+
+«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M.
+Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le
+prince Galitch… Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut
+être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les
+pierres…»
+
+Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne,
+le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde.
+
+«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les
+autres?
+
+— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule
+pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de
+Bourg…
+
+— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas,
+parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles
+noirs!»
+
+Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez- vous,
+Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!»
+
+Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu
+questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, mais
+il avait repris, posément:
+
+«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec
+moi pendant que Larsan était à Bourg.
+
+«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur la
+ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet,
+arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent
+descendre de son train.
+
+«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce
+moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient
+être à Bourg.
+
+«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux
+jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il
+arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même,
+sur mes questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux
+jours-là, son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob
+faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux
+grottes ni hors des jardins de Babylone…
+
+«Prenons d’abord M. Darzac.
+
+— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège!
+
+— Je le sais bien!
+
+— Et c’est une stupidité!…
+
+— Je le sais aussi… Mais pourquoi?
+
+— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il
+pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et,
+je le dis: un Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami,
+quelques instants, je l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une
+fille au point de se faire passer pour son père — ceci pour vous
+rassurer sur le cas de M. Stangerson — ni une femme, au point de se
+faire passer pour son fiancé. Eh! mon ami, Mathilde Stangerson
+connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi à son bras le fort
+d’Hercule!…
+
+— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh
+bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie
+de cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père,
+j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je
+n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus
+solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à
+plusieurs reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition
+de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac!
+
+— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on n’a
+qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!»
+
+Il les ouvrit.
+
+«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch?
+
+— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui
+chante des chansons lithuaniennes?
+
+— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.»
+
+Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout
+comme s’il ne s’en apercevait pas.
+
+«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il
+tranquillement.
+
+— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?…
+
+— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont
+nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est la
+mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter
+l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres
+vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement
+Rouletabille.
+
+Je ne pus retenir un geste d’admiration.
+
+«Ah! vous ne perdez pas votre temps!
+
+— L’autre non plus», gronda-t-il.
+
+Je croisai les bras.
+
+«Et le vieux Bob? fis-je.
+
+— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage;
+celui-là, non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh
+bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque,
+cela ne se voit pas!»
+
+Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il
+m’arrêta.
+
+«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?…
+
+— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je.
+
+— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…»
+
+Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et
+brûlante. Il s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant…
+songeant à quoi? À ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance
+n’avait pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon
+de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain
+routinier de sa trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs,
+avec une large mèche collée sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu
+depuis deux ans… On change toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance,
+qui ne buvait que de l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors,
+Mrs. Edith?… Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens
+fou, moi aussi?… Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en
+noir?… comme… comme Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que
+Rouletabille devient un peu fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous
+ensorcelés!… Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de
+son souvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu’elle… La
+peur, ça se gagne… comme le choléra.
+
+3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures.
+
+Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer
+dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le
+vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de
+bandits qui avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand
+je me réveillai, sous cette impression funèbre, et que je revis les
+vieilles tours et le vieux château, toutes ces pierres menaçantes, je
+ne fus pas loin de donner raison à mon cauchemar et je me dis tout
+haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le
+nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire,
+s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses jolis
+doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé
+dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait
+faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée.
+
+Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de
+ses yeux qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le
+voir regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour
+Carrée, habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant
+souci.
+
+Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où
+va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan
+intérieur de l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de
+plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire.
+
+Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se
+trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de la
+salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout l’espace
+O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui existaient
+toujours avec leurs portes donnant sur les autres pièces du Vieux
+Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette salle des gardes,
+avait fait élever des murailles de planches de façon à constituer une
+pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de transformer en salle
+de bains.
+
+Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à
+angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de
+loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité de
+passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait l’unique
+porte permettant d’entrer dans l’appartement des Darzac. L’un des époux
+Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux
+qui avaient le droit d’entrer dans leur loge. De cette loge, on
+surveillait également, par une petite fenêtre pratiquée en Y, la porte
+V, qui donnait sur l’appartement du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac
+ne se trouvaient point dans leur appartement, l’unique clef qui ouvrait
+la porte R était toujours chez les Bernier; et c’était une clef
+spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans un endroit que seul
+Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure
+lui-même.
+
+Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée
+pour l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du
+vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel
+il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un
+prisonnier et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir
+quand il lui en prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au
+concierge.
+
+Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il
+lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau
+installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et
+sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait encore laisser la
+porte K ouverte. Il l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur
+un ton d’ironie tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait
+avoir Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du
+professeur Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui
+avait dit de ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon
+oncle, lui, ne craint pas qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait
+compris qu’il n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée
+saugrenue, qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le
+principal attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité!
+Et il avait ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une
+condition c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du
+soir, et que cette clef restât toujours en possession des Bernier qui
+viendraient lui ouvrir s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le
+vieux Bob qui travaillait quelquefois très tard dans la tour de Charles
+Le Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l’air de contrecarrer
+en tout ce brave M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des
+voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à la décharge du
+vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre
+jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé utile de le mettre au courant
+de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu parler
+des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois sur cette
+pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser qu’elle
+n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis qu’elle s’appelait Mme
+Darzac. Et puis le vieux Bob était un égoïste comme presque tous les
+savants. Très heureux, à cause qu’il possédait le plus vieux crâne de
+l’humanité, il ne pouvait concevoir que tout le monde ne le fût point
+autour de lui.
+
+Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère
+Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites
+«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père
+Bernier de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac.
+
+C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac.
+L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce,
+très vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une
+table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux ouvertures J
+pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois des
+meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture que
+toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la
+grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde
+fenêtre J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de
+barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le
+lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure et
+poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M.
+Darzac de celle de sa femme. En face, dans l’angle de la tour, se
+trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table- guéridon sur
+laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout ce qu’il
+fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. C’était
+tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette chambre,
+si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la mère
+Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois qu’ils
+faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait ses
+vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac,
+venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le
+coup d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller.
+
+Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la
+chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions
+personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans
+l’appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme il le
+faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient intérieurement
+l’unique porte faisant communiquer l’appartement avec le corridor.
+
+La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais
+bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et
+gaie. Aussitôt qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et
+tourner vers moi son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit:
+
+«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?»
+
+Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux
+comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du
+reste, grande ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que
+l’on avait tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui
+garnissait un côté de la muraille. L’autre côté était occupé par le
+lit. Cette penderie était si haut placée que les robes et peignoirs qui
+la garnissaient et que l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point
+jusqu’au parquet, de telle sorte qu’il eût été absolument impossible à
+quelqu’un qui eût voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas
+de ses jambes. Comme la tringle sur laquelle glissaient les
+portemanteaux était des plus légères, il n’eût pu également s’y
+suspendre. Rouletabille n’en examina pas moins avec soin cette
+garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. Table-toilette,
+table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, entre
+lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu.
+
+Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du
+départ et nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le
+dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il
+remit dans la poche du haut de son veston que fermait une boutonnière
+qu’il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de
+l’appartement du vieux Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi
+facile à visiter que l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement,
+ameublement sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides,
+aux portes ouvertes. Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère
+Bernier venait de placer sa chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui
+permettait de voir plus clair à sa besogne qui était toujours celle du
+pelage des pommes de terre dites «saucisses».
+
+Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes
+comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient
+avec le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait
+dans l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le
+plafond de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier.
+Rouletabille demanda un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet
+escalier devenait inutilisable.
+
+On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à
+Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée
+n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand nous
+en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être humain
+ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier,
+quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi
+que je vais le raconter.
+
+Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans
+son corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et
+moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire.
+
+À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour B’’. Nous
+nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés
+par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, voilà que
+nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule
+mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette
+agitée et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la
+nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on
+pourrait la croire toute chaude et toute fumante encore du feu central
+qui l’a mise au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne
+croque- mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme,
+s’agite-t- il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents
+fois millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier
+toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? Pourquoi ce
+fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le voyons brandir son
+crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son rire nous fait mal
+maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur.
+
+Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de
+passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il
+ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il
+comprend qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore
+dit à mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne
+sais pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours.
+
+— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille.
+
+— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur
+Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que
+c’est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce
+voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M.
+Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le quittons
+pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour Carrée. Il est certain «qu’il
+n’en peut plus»! Sa taille s’est encore voûtée. Il a les mains dans les
+poches. Il a l’air dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de
+tout, avec ses mains dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses
+mains de ses poches et l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis
+l’avouer tout de suite, moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a
+procuré, grâce à l’aide géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante
+le plus affreux qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité!
+Alors! Alors, qu’est-ce qui l’aurait cru?…
+
+M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva
+naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier
+était sorti devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans
+sa poche et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite
+qu’aucun barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M.
+Darzac entre dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et
+c’est la vérité.
+
+Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais
+si je vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par
+«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à éclater.
+
+À ce moment, il est cinq heures.
+
+4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit
+l’attaque de la Tour Carrée.
+
+Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement
+dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre- plein de cette
+tour B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur
+l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la Tour Carrée
+où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il pensait. Il
+pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il vida
+entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande
+stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait
+évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans
+la Cour du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier
+riait encore des pommes de terre répandues.
+
+Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par
+son père, au premier étage de la Louve.
+
+La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un
+violent orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite…
+
+Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde
+et épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air
+est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la
+terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord
+de la Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non,
+il fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour
+voir. Il y a évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient
+des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent
+l’auditoire du vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il
+s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet
+auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle,
+avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son
+mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel
+est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie
+avec tant de grâces languissantes?
+
+Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous
+renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de
+la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous
+rejoint et son oeil suit la direction indiquée par l’index de
+Rouletabille.
+
+«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?…
+
+— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince
+Galitch.»
+
+Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions
+jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne
+me serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si
+grand… Rouletabille me comprend, hausse les épaules…
+
+«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…»
+
+Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
+
+«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter,
+c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il
+est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. ça
+va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant- dernière fois
+qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et
+n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de
+l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée de
+Moscou…»
+
+Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.
+
+Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent
+leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse
+soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le
+château, y entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut
+du terre-plein de la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est
+devenu la tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous
+la poterne. Nous l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui
+à bras tendus son plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient
+furieux. Il adresse les pires injures au plus vieux crâne de
+l’humanité. Il descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque
+temps encore les éclats de sa colère jusqu’au fond de la batterie
+basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu’il se battait
+contre les murs.
+
+Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château
+Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit
+entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute
+noire.
+
+Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une
+idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à
+son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier,
+entra dans la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit
+une lettre, il en donna une également à Rouletabille et continua son
+chemin vers la Tour Carrée.
+
+Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour
+Carrée. Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de
+M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette
+langue; mais nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre.
+Walter était chargé de distribuer le courrier depuis que le père
+Jacques n’avait plus le droit de s’éloigner de sa loge. Rouletabille
+lui prit le courrier des mains et lui dit qu’il allait faire lui-même
+la commission.
+
+Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber.
+
+Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à
+cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.
+
+«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille.
+
+— Il n’a pas bougé», répondit Bernier.
+
+Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de l’intérieur
+(ces verrous doivent toujours être poussés dès que la personne est
+entrée. Règlement Rouletabille).
+
+M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons
+chez lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon,
+juste en face de la porte R et faisait face à cette porte.
+
+Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la
+lettre qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le
+presse de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en
+Russie.
+
+M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous
+venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à
+Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon ami
+de Paris qui, après m’avoir donné quelques détails sans importance sur
+le départ de Brignolles, m’apprend que ledit Brignolles se fait
+adresser son courrier à Sospel, à l’hôtel des Alpes. Ceci est
+extrêmement intéressant et M. Darzac et Rouletabille se réjouissent du
+renseignement. Nous convenons d’aller à Sospel le plus tôt qu’il nous
+sera possible, et nous sortons de l’appartement Darzac. La porte de la
+chambre de Mme Darzac n’était pas fermée. Voilà ce que j’observai en
+sortant. J’ai dit, du reste, que Mme Darzac n’était point chez elle.
+Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la porte
+de l’appartement, aussitôt… aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et
+il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche d’en haut de son
+veston. Ah! je le vois encore mettre la clef dans sa petite poche d’en
+haut de son veston, je le jure!… et il en a boutonné le bouton.
+
+Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père
+Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et
+qu’il n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est pas parce
+qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon chien de garde. Au
+contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis hautement,
+dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son devoir
+et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était
+une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde.
+Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle sera
+heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi l’hommage rendu
+à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux.
+
+Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour
+Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde,
+Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse,
+M. Darzac poussa un cri en voyant l’état dans lequel on avait mis un
+lavis auquel il travaillait depuis la veille pour essayer de se
+distraire, et qui représentait le plan à une grande échelle du château
+fort d’Hercule tel qu’il existait au XVe siècle, d’après des documents
+que nous avait montrés Arthur Rance. Ce lavis était tout à fait gâché
+et la peinture en avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de
+demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès
+d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate
+qu’il ne lui répondit même pas.
+
+J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la
+précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je
+reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les
+événements les plus futiles ont une importance en réalité considérable,
+car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous le faisons en plein
+drame, sans nous en douter, hélas!
+
+Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du
+moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché,
+et pensant sans doute à tout autre chose.
+
+En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au
+ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En
+attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions.
+
+«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait
+peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…»
+
+Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions
+arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta:
+
+«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là…
+
+— Qui?
+
+— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est
+embaumé?»
+
+Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon
+chemin sans plus m’occuper de lui; ce que je fis.
+
+Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre,
+de me trouver face à face avec Mathilde!…
+
+Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme un
+oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. Elle
+glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au
+rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché
+sur la rampe du premier palier, regardait, lui aussi.
+
+Et il remonta jusqu’à moi.
+
+«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!»
+
+Il paraissait à nouveau très agité.
+
+«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans
+vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…»
+
+Et il s’affala tout à coup sur une chaise.
+
+«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De
+l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: «Non!…
+c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le poing au ciel noir
+qui ne crevait toujours point.
+
+Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui
+m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce que la Dame
+en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien embarrassé de lui
+répondre. Enfin, il se leva:
+
+«Où allez-vous?
+
+— Prendre la garde à la poterne.»
+
+Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa
+soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à
+la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara
+que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût
+souffrant, s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point
+que Mr Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais
+termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec
+le professeur Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un
+air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient
+point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame
+en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair
+et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à
+coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines
+oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour n’être point noyée
+par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu’île.
+
+Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos
+courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point
+répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait
+fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses
+oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis,
+dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle jetait
+le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite
+épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et
+puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore
+jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs.
+Edith en avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot,
+se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour
+Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête
+pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite
+de ce qu’il lui avait été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de
+l’humanité était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la
+mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui
+s’était toujours conduit d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob
+crachait dans son crâne! Elle s’était enfuie, un peu effrayée.
+
+Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce
+qu’elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux
+Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
+
+Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi
+pour échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir
+était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.
+
+Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait
+de force. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille!
+Je le trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour
+Carrée et recevant tout l’orage sur le dos.
+
+Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne.
+
+«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme
+c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu n’as donc
+pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je hurle,
+écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le
+tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…»
+
+Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés,
+des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu
+vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts
+l’atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la
+flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan!
+
+Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le
+poignet et une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête:
+
+«Où est-il?… Où est-il?»
+
+C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel
+éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux
+délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit.
+Elle le vit. Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel
+et par l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit
+comme un drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la
+malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci
+que, dans ce vaste déchaînement des éléments, au cours de cette
+tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je
+sentis tout à coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique
+parfum de la Dame en noir!… Ah! je comprends! Je comprends comment
+Rouletabille, s’en est souvenu par-delà les années… Oui, oui, c’est une
+odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime… Quelque
+chose comme le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d’une
+plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute
+seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a donné de ces idées-
+là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus tard… parce que
+Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un bien doux et bien
+tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un coup, là, au milieu de
+cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d’un coup,
+quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! extraordinaire, car
+j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce
+que ce parfum avait d’extraordinaire, et il m’apparaissait dans un
+moment où les plus persistants parfums de la terre — et même tous ceux
+qui font mal à la tête — sont balayés comme une haleine de rose par le
+vent de mer. Je comprends que lorsqu’on l’avait, je ne dis pas senti,
+mais saisi (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuadé
+que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame
+en noir, et il fallait certainement pour cela être très intelligent, et
+il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les autres soirs,
+bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se passait
+autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique
+et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, c’était
+pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était un coeur de
+fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un coeur
+d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était un coeur
+de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir
+s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac
+et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!…
+
+Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir
+appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa,
+bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en
+noir! Le parfum de la Dame en noir!…»
+
+La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de
+son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne
+s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la
+suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour
+trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait
+comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère
+et l’enfant.
+
+Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la
+chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte.
+Là, nous allions être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez
+elle, car nous savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour
+du Téméraire.
+
+Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je
+passai en face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y
+fus mis à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à
+brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la
+façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je
+ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda:
+«Il y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?»
+je fus plus ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de
+l’orage. Et je compris que, dans le moment même que la nature entière
+s’apaisait au dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à
+l’abri, un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre
+vainement depuis des siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise
+contenance et trahir tout l’émoi où me plongeait cette phrase
+inattendue. D’abord, je ne répondis point; je balbutiai, et
+certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces
+choses se sont passées. Mais j’y assiste encore comme si j’étais mon
+propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne sont
+point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée et,
+comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec ses
+cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la
+soie légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés
+comme une loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la
+glaise immortelle qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens
+bien que mon émotion, même après tant d’années, quand je songe à ces
+choses, me fait écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n’en
+dirai point plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille
+du professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux ici,
+vis-à-vis de Rouletabille, qu’affirmer le sentiment de respectueuse
+consternation qui me gonfla le coeur devant cette mère divinement
+belle, qui, dans le désordre harmonieux où l’avait jetée l’affreuse
+tempête — physique et morale — où elle se débattait, venait me supplier
+de trahir mon serment. Car j’avais juré à Rouletabille de me taire, et
+voilà, hélas! Que mon silence même parlait plus haut que ne l’avait
+jamais fait aucune de mes plaidoiries.
+
+Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma
+vie:
+
+«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous
+deux!»
+
+Et elle ajouta avec un gros sanglot:
+
+«Pourquoi continue-t-il à mentir?»
+
+Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette femme
+avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de
+tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais
+existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum de
+la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie…
+
+Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en
+quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… tout
+ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu
+de cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les
+deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement
+savoir ce que c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui
+avait l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre
+était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que
+Rouletabille lui avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une
+institution de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme
+une explication, mais celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il
+s’était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège
+d’Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de venir à Menton.
+
+«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt.
+
+Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit
+d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois
+qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir
+même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne
+eudoise.
+
+«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai
+ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de
+Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?»
+
+Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme qui
+avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je
+l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs
+incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le
+malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui
+avait crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils
+c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme
+vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais cru
+Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.
+
+Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé jusqu’à
+lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de personne, pas même d’un
+voleur! C’est alors qu’elle était rentrée dans la Tour Carrée et
+qu’elle avait désiré mourir. Mais elle n’avait pas retrouvé son fils
+pour le perdre sitôt et elle vivait encore! J’étais hors de moi! Je lui
+baisais les mains. Je lui demandais pardon pour Rouletabille. Ainsi,
+voilà quel était le résultat de la politique de mon ami. Sous prétexte
+de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la tuait! Je ne
+voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je m’enfuis!
+J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carrée,
+en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du
+Téméraire, mais celle-ci était déserte.
+
+À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y
+avait une lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier
+branlant du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je
+l’enfonce. Rouletabille est devant moi:
+
+«Que voulez-vous, Sainclair?»
+
+En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon
+courroux.
+
+«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée.
+Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!…
+
+— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!…
+
+— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue- t-il,
+brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle m’a ordonné de
+partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux prises avec mon
+père!»
+
+Et il ricane, ricane.
+
+«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…»
+
+Il était affreux en parlant ainsi.
+
+Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante.
+«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne
+connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!»
+
+.. .. .. .. ..
+
+À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort!
+Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se
+dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être
+frappé lui-même!…
+
+Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée
+emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman!
+
+
+
+
+XI
+L’attaque de la Tour Carrée
+
+
+J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, redoutant
+tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» une
+telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours
+tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il
+n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire incapable de voler
+directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser comme un oiseau
+ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et qu’il
+remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, me
+renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers
+couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui
+venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable!
+
+Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué
+sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte de
+la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut la
+forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante,
+malgré le cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait
+une terreur indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui
+jeta Rouletabille, et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je
+n’entendis plus que des soupirs et des gémissements, et encore ces deux
+syllabes que la nuit répétait indéfiniment: «Maman! Maman!»
+
+Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur
+désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour
+Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que j’essayais de
+me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions tout perdu,
+tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils n’avait-il point
+retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin retrouvé l’enfant?…
+Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle était si vivante?
+Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, debout, sur le seuil
+de la tour?
+
+Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire
+quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu?
+Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se
+trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse
+de la Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du
+sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus,
+n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du
+jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais
+pas. Et la porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux
+murmure: «Maman! Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait
+que cela en pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient
+même pas eu la précaution de refermer complètement la porte du salon du
+vieux Bob. C’est là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait
+emporté son enfant!
+
+… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se
+répéter: «Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses
+entrecoupées, des phrases sans suite… des stupidités divines… «Alors,
+tu n’es pas mort!»… Sans doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était
+suffisant pour les faire repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient
+s’embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer,
+lui, le parfum de la Dame en noir!… Je l’entendis qui disait encore:
+«Tu sais, maman, ce n’est pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait
+pensé, au son de sa voix, qu’il avait encore neuf ans en disant ces
+choses, le pauvre Rouletabille. «Non! mon petit!… non, tu n’as pas
+volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce n’était pas ma faute si
+j’entendais… mais j’en avais l’âme toute chavirée… C’était une mère qui
+avait retrouvé son petit, quoi!…
+
+Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais
+savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré.
+
+La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite
+veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être
+au lit quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à
+la hâte, quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les
+traits étaient décomposés par la peur.
+
+«Où est le père Bernier? demandai-je.
+
+— Il est là, répondit-elle en tremblant.
+
+— Là?… Où, là?…»
+
+Mais elle ne me répondit pas.
+
+Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour
+savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je
+baissai la veilleuse et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert
+de pommes de terre; il en avait roulé partout. La mère Bernier ne les
+avait donc pas ramassées depuis que Rouletabille avait vidé le sac?
+
+Je me relevai, je retournai à la mère Bernier:
+
+«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu?
+
+— Je ne sais pas», répondit-elle.
+
+Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le
+père Bernier apparut sur le seuil de la loge.
+
+«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair?
+
+— Bernier!… Qu’est-il arrivé?
+
+— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave…
+(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée
+qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac,
+en posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a
+eu peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur
+appartement était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et
+vous aviez entendu quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour
+vous rassurer.
+
+— M. Darzac était donc rentré chez lui?…
+
+— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour,
+monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il
+est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur!
+Ah! je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement,
+il n’y avait personne de blessé.
+
+— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez
+elle?
+
+— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle l’a
+suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble.
+
+— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre?
+
+— Tenez, le voilà!…»
+
+Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de
+l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait signe.
+Je m’approchai de lui et il me dit:
+
+«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce n’est
+pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en parle pas. Les
+autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. C’est inutile
+d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! J’ai un service
+personnel à vous demander.
+
+— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez
+bien. Disposez de moi, si je puis vous être utile.
+
+— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se
+coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle
+ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du
+calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de silence…
+
+— Bien, mon ami, comptez sur moi!»
+
+Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui
+attestait mon dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous
+cachaient quelque chose, quelque chose de très grave!…
+
+Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver
+Rouletabille dans le salon du vieux Bob.
+
+Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la
+Dame en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si
+silencieux et avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui
+avais entendu les transports de tout à l’heure et qui m’attendais à
+trouver le fils dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux
+sans dire un mot, sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme
+Darzac à quitter Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle
+m’intrigua à un point que je ne saurais dire, et la soumission avec
+laquelle Rouletabille acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se
+pencha sur le front de mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon
+enfant» d’une voix si blanche, si triste, et en même temps si
+solennelle, que je crus entendre l’adieu déjà lointain d’une mourante.
+Rouletabille, sans répondre à sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il
+tremblait comme une feuille.
+
+Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée.
+J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose d’inouï.
+L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; et il n’est point
+douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, si sa raison et son
+coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui venait de se passer
+entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que Rouletabille
+ne pensait pas comme moi?
+
+… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais
+Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet qui
+joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par
+l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée.
+
+Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un
+enfant, dit à voix basse:
+
+«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je
+n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée.
+C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part
+de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…»
+
+Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le
+salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point
+fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre
+distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré
+l’épaisseur des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous
+trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre,
+mais n’était-ce pas déjà quelque chose que de pouvoir entendre?…
+L’orage avait fui, mais les flots n’étaient pas encore apaisés et ils
+se brisaient sur les rocs de la presqu’île d’Hercule avec cette
+violence qui rendait toute approche de barque impossible! Ainsi
+pensai-je dans le moment à une barque, parce que, une seconde, je crus
+voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre — une ombre de barque.
+Mais quoi! C’était là évidemment une illusion de mon esprit qui voyait
+des ombres hostiles partout, — de mon esprit certainement plus agité
+que les flots.
+
+Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir —
+ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une
+expiration, comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine
+comme la vie qui s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva
+par cette fenêtre et passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien…
+non, on n’entendait plus rien que le mugissement intermittent de la
+mer, et, tout à coup, la lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour
+Carrée, toute noire, rentra dans la nuit. Mon ami et moi nous étions
+saisi la main et nous nous commandions ainsi, par cette communication
+muette, l’immobilité et le silence. Quelqu’un mourait, là, dans la
+tour! Quelqu’un qu’on nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un
+qui n’était ni Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère
+Bernier, ni, à n’en point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne
+pouvait pas être dans la tour.
+
+Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre
+qui avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart
+d’heure s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la
+fenêtre de sa chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller
+éteindre cette lumière et redescendre. Je pris mille précautions; cinq
+minutes plus tard, j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait
+plus maintenant d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible
+lueur au ras du sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la
+batterie basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du
+jardinier où veillait Mattoni. En somme, en considérant la position
+qu’ils occupaient, on pouvait très bien s’expliquer que ni le vieux Bob
+ni Mattoni n’eussent rien entendu de ce qui s’était passé dans la Tour
+Carrée, ni même, dans l’orage finissant, des clameurs de Rouletabille
+poussées au-dessus de leurs têtes. Les murs de la poterne étaient épais
+et le vieux Bob était enfoui dans un véritable souterrain.
+
+J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans
+l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation qu’il
+n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la porte de la
+Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme j’allais
+me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste sur la cour,
+Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à lui-même de
+dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était très
+courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon
+ami, et voici ce que je vis:
+
+D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, qui,
+sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la
+poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté
+de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se
+retourna du côté de la tour et fit un signe que nous pouvions
+interpréter comme un signe de tranquillité. À qui s’adressait ce signe?
+Rouletabille se pencha encore; mais il se rejeta brusquement en
+arrière, me repoussant.
+
+Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y
+avait plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou
+plutôt nous l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une
+courte conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous
+entendîmes quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du
+jardinier, et le père Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse
+noire et tout doucement roulante d’une voiture. Nous distinguions
+bientôt que c’était la petite charrette anglaise, traînée par Toby, le
+poney d’Arthur Rance. La Cour du Téméraire était de terre battue et le
+petit équipage ne faisait pas plus de bruit sur cette terre que s’il
+avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby était si sage et si tranquille
+qu’on eût dit qu’il avait reçu les instructions du père Bernier.
+Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore la tête du côté de nos
+fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans
+encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la porte
+le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants
+s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à
+mon ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans
+que j’en pusse deviner la raison subite.
+
+Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et
+retournait à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher
+davantage, et, certainement, les personnes qui étaient maintenant sur
+le seuil de la Tour Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient
+regardé de notre côté, mais elles ne pensaient guère à nous. La nuit
+s’éclaircissait alors d’un beau rayon de lune qui fit une grande raie
+éclatante sur la mer et allongea sa clarté bleue dans la Cour du
+Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis de la tour et
+s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris qu’ils eurent un
+mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la Dame en noir
+prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, il le
+faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si
+elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point
+conclure.
+
+Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui me
+manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et qu’il
+souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser sous la
+banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa
+casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes
+distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait
+fait de gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le
+mur de la tour, la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune
+aide. Et, soudain, dans le moment que M. Darzac avait réussi à pousser
+le sac dans la voiture, Mathilde prononça, d’une voix sourdement
+épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» — «C’est la fin!…» répondit
+M. Darzac qui, maintenant, s’épongeait le front. Sur quoi il mit son
+pardessus et prit Toby par la bride. Il s’éloigna, faisant un signe à
+la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuyée à la muraille comme si
+on l’avait allongée là pour quelque supplice, ne lui répondit pas. M.
+Darzac nous parut plutôt calme. Il avait redressé la taille. Il
+marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: d’un pas d’honnête homme
+conscient d’avoir accompli son devoir. Toujours avec de grandes
+précautions, il disparut avec sa voiture sous la poterne du jardinier
+et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée.
+
+Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint
+énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et
+retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand
+il ne fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée,
+Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa
+entre la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du
+concierge.
+
+«Venez avec moi», lui dit-il.
+
+L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi aussi. Il
+nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux
+étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent:
+
+«C’est un grand malheur!»
+
+
+
+
+XII
+Le corps impossible
+
+
+«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua
+Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si
+vous ne nous cachez rien. Allons, venez!»
+
+Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf,
+et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon
+Rouletabille. Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un
+problème sentimental qui l’avait intéressé si personnellement,
+maintenant qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il
+reconquérait toutes les forces incroyables de son esprit pour la lutte
+entreprise contre le mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu,
+jusqu’à la minute suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma
+vie, même aux côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé
+et se furent expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste
+d’hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui
+ne contribue nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation
+faite à l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12
+au 13 avril.
+
+Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il
+brisera et qui crieront grâce.
+
+Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre
+compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de
+Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la
+lampe.
+
+Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa
+pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui
+s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil
+s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il
+dit:
+
+«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?»
+
+Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
+
+«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je
+n’en sais rien!…»
+
+Rouletabille:
+
+«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me
+racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de
+rien!…
+
+— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus?
+
+— Mais, de votre sécurité, Bernier!…
+
+— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait!
+
+— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se
+levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le
+temps de faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique
+nécessaire… «Alors, reprit-il, il était dans la Tour Carrée?
+
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+
+— Où? Dans la chambre du vieux Bob?
+
+— Non! fit la tête de Bernier.
+
+— Caché chez vous, dans votre loge?
+
+— Non, fit la tête de Bernier.
+
+— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans
+l’appartement de M. et Mme Darzac?
+
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+
+— Misérable!» grinça Rouletabille.
+
+Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge,
+et l’enlevai aux griffes de Rouletabille.
+
+Quand il put respirer:
+
+«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler?
+fit-il.
+
+— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous
+avouez qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui
+donc l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui,
+seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?»
+
+Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui
+m’accusez d’être le complice de Larsan?
+
+— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous
+savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!…
+
+— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… j’ai eu tort
+de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand on se bat pour
+ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande pardon!
+
+— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous
+êtes un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que
+j’incrimine: c’est votre négligence.
+
+— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. Ma
+négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai eu
+toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans
+cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, à
+cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point,
+naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ,
+vous et M. Sainclair!
+
+— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet
+individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous
+l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. et Mme Darzac
+s’il n’y était pas!
+
+— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était!
+
+— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier.
+Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en
+l’absence de M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre
+quand il avait la clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre
+pendant qu’il était là!
+
+— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus
+que tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds:
+voilà bien le mystère!
+
+— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi,
+avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé
+immédiatement la porte?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Et quand l’avez-vous rouverte?
+
+— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac
+chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque
+temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils
+se sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur
+appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu qu’on
+repoussait les verrous.
+
+— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas
+ouvert la porte?
+
+— Pas une seule fois.
+
+— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps?
+
+— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de l’appartement, et
+c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à six heures et demie,
+sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte de la tour
+étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. Après le
+dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma
+femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même
+si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte
+de l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus
+incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne
+savait pas ce qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce
+qui s’est passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement
+à cinq heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui s’est
+passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que M. Darzac
+était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de même,
+l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, et puis,
+encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et que
+j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est passé après.
+Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la mort de l’homme, ce
+qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! C’est un mystère!
+
+— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez bien
+que vous n’avez pas quitté le couloir?
+
+— Ma foi, oui!
+
+— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
+
+— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez
+appelé…
+
+— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez cette
+minute-là…
+
+— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. Darzac était
+dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un mystère!…
+
+— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces deux
+minutes-là?
+
+— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge l’aurait
+bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué,
+ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne
+d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que
+personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui,
+la nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me
+croire. Je le lui ai juré sur le cadavre qui était là!
+
+— Où était-il, le cadavre?
+
+— Dans sa chambre.
+
+— C’était bien un cadavre?
+
+— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais!
+
+— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier.
+
+— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il avait
+un coup de revolver dans le coeur!»
+
+Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu?
+Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux
+yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème
+de savoir comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il
+venu se faire tuer?
+
+Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire
+avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était
+derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout doucement
+dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la mère
+Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement de
+Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles qu’on
+bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» fit la
+bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui
+appelait: «Au secours!» Ce cri- là, nous ne l’avions pas entendu, nous
+autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que
+sa femme s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M.
+Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte
+continuait de l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement
+de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces
+mots furent prononcés: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit
+M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une voix étouffée,
+épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le dessous
+dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le
+sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui
+l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui avait poussé le cri,
+avait été mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait point cela:
+l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi n’ouvrait-elle point au secours
+qu’il lui apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin,
+presque aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le
+père Bernier n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La chambre était
+plongée dans l’obscurité, ce qui n’étonna point le père Bernier, car la
+lumière de la bougie qu’il avait aperçue sous la porte, pendant la
+lutte, s’était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le
+bougeoir qui roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert
+pendant que l’ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur
+quelqu’un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu’elle
+apportât de la lumière, mais Mme Darzac s’était écriée: «Non! non! pas
+de lumière! pas de lumière! Et surtout qu’il ne sache rien!» Et,
+aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant: «Il vient!
+il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier!
+Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte,
+pendant qu’elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous- en!
+Qu’il ne sache rien!»
+
+Le père Bernier continuait:
+
+«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous
+a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi,
+j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait
+fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un
+sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en
+entend plus parler!»
+
+— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; ma
+femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon
+tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible.
+Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute,
+dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui
+interrogeait ma femme dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé
+le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais
+j’avais dit à M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle
+n’est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est
+si claire qu’on en voit le fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a
+demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en
+sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour
+madame, et pour l’humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je
+l’ai fait. Mais ne m’en demandez pas davantage et que Dieu vous
+protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans
+la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M.
+Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre.
+Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu tout à
+coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez,
+messieurs, mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte
+pas malheur! Enfin, nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier
+bandit!… Mais, voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra
+jamais cacher une histoire pareille… et on ferait mieux de la raconter
+tout de suite à la justice… J’ai promis de me taire et je me tairai,
+tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me
+décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à madame et
+à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison…
+Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un honneur de tuer un Larsan!
+Pardon d’avoir encore prononcé ce nom- là… je sais bien, il n’est pas
+propre… C’est-y pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en
+délivrant soi-même? Ah! tenez!… une fortune!… Mme Darzac m’a promis une
+fortune si je me taisais! Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la
+meilleure fortune de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de
+malheurs!… Tenez!… Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!…
+Qu’est-ce qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés
+soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls
+dans la Tour Carrée avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que
+vous l’avez tué! Tout le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a
+eu déjà trop de scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si
+c’est possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en
+mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j’en avais bien envie.
+J’avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l’affaire plus tard,
+on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en
+mourra bien davantage!» Mais c’était son idée! Elle veut qu’on se
+taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!»
+
+Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
+
+«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!»
+
+Rouletabille l’arrêta:
+
+«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son
+avis?
+
+— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui
+obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère
+blessure à la gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y
+avait qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le
+misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il
+n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. Ses
+premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire:
+
+«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait
+personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.»
+
+— Où cela se passait-il?
+
+— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre
+chère femme.
+
+— Et le cadavre? Où était-il?
+
+— Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
+
+— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en débarrasser?
+
+— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était prise,
+car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service;
+vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y
+attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le
+réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi
+qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. Darzac,
+qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée
+des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair,
+ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M.
+Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame
+n’a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été
+fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions
+point rassurés avec le cadavre que nous croyions mort et qui se reprit,
+une fois encore, à soupirer, et quel soupir! Le reste, monsieur, vous
+l’avez vu, et vous en savez maintenant autant que moi! Que Dieu nous
+garde!»
+
+Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le
+remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui
+recommanda la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa
+brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il
+venait de subir à Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui
+serrer la main, mais Rouletabille retira la sienne.
+
+«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous
+quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis- je, quand
+nous fûmes seuls. Larsan est mort?…
+
+— Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
+
+— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?…
+
+— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais pas
+encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ
+NI MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!»
+
+
+
+
+XIII
+Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes
+
+
+Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé
+moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais encore vu
+dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la
+chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la glace, se
+regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s’il
+eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est- ce bien toi,
+Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il
+paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne
+vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi
+s’accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre
+rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la
+petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à
+l’affût.
+
+… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une raie
+blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. C’était
+l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la nuit,
+blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un qui n’a
+pas dormi.
+
+«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais
+compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec
+votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais
+savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l’histoire de l’accident de
+revolver sur la table de nuit»?
+
+— Non!… me répondit-il sans se détourner.
+
+— Elle ne vous a rien dit de cela?
+
+— Non!
+
+— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du
+cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce
+jour-là!…
+
+— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi,
+Sainclair; je ne lui ai rien demandé!
+
+— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant
+qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de
+ce cri?
+
+— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets
+de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse
+rien demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous
+quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte…
+
+— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»
+
+— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…»
+
+Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter.
+Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit
+falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui
+conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.
+
+«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours!
+Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le
+vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon
+cercle, qui m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.»
+
+Et il poussa un gros soupir:
+
+«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…»
+
+Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans
+la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait
+toujours sur la table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob!
+
+Rouletabille fit:
+
+«Oh! oh!»
+
+Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de
+lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de
+la batterie basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était
+relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes
+bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges,
+des «pendeloques en coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un
+os long», des «boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la
+couche du renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre
+raclée en silex de la couche de l’éléphant», nous revînmes à la table-
+bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il
+avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à
+sécher sur la partie de bureau qui était en face de la fenêtre, exposée
+au soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la
+solidité des barreaux auxquels on n’avait pas touché.
+
+Rouletabille me vit et me dit:
+
+«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu sortir par
+les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte.»
+
+Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les
+traces de pas.
+
+«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à
+Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne
+et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…»
+
+Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On
+n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part!
+
+Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
+
+«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il travaille
+toujours.»
+
+Et puis, soucieux, il ajouta:
+
+«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le plancher,
+je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac,
+lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et
+ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du
+Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il
+n’y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé
+ici avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout
+cas, il n’y est point revenu depuis!»
+
+Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui
+éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une
+façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des squelettes,
+mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.
+
+Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le
+prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites
+vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le
+considère un instant, avec une attention surprenante; puis il le
+regarde de profil; puis il me le dépose entre les mains, et je dois
+l’élever à mon tour au-dessus de ma tête, comme le plus précieux des
+fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe
+au-dessus de sa tête.
+
+Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le
+crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je
+constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si
+quelqu’un s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou
+s’y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux
+plus que jamais:
+
+«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il
+s’en aille, que le sac!»
+
+Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus
+surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de
+deviner l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que
+nous n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle
+dans lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour
+à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être
+occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime
+impossible, comment Rouletabille pouvait-il s’amuser à faire des
+dessins avec une règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui,
+il s’était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la
+planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan,
+tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un pacifique et
+gentil commis d’architecte.
+
+Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et l’autre
+traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé par la Tour
+du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. Darzac.
+
+Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant
+un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait
+servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout
+l’espace du cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible,
+prêtant grande attention à ce que la peinture fût de mince valeur
+partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait
+la tête de droite et de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu
+la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui
+parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes,
+attachés au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se
+crispa et laissa échapper une exclamation d’horreur indicible; je ne
+reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers
+moi qu’il renversa le vaste fauteuil.
+
+«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture
+rouge!»
+
+Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation
+sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret…
+
+«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les
+yeux agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle.
+
+Je ne pus m’empêcher de lui demander:
+
+«Mais, qu’est-ce qu’elle a?…
+
+— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas qu’elle est sèche
+maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du sang!…»
+
+Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas du
+sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle.
+
+Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je
+m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
+
+«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de
+Larsan?…
+
+— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de
+Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du
+sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le
+seul moyen!…»
+
+J’étais tout à fait, tout à fait étonné.
+
+«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…»
+
+Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son
+père… «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne
+se laisse pas prendre son sang comme ça!»
+
+«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles
+de la Dame en noir!…
+
+— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme
+ça!…»
+
+Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit
+lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot:
+
+«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop
+affreux.»
+
+Et il dit encore:
+
+«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…»
+
+Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba
+dans le godet:
+
+«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!»
+
+Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin
+infini et l’alla enfermer dans une petite armoire.
+
+Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le
+regardais faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à
+coup, devenu vraiment fou.
+
+«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne
+pouvons plus reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise
+tout… tout ce qui s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait
+rentrer tout de suite… tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes!
+je ne peux plus attendre!…»
+
+Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi
+s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe?
+Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?…
+
+Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau:
+
+«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas
+mort!…»
+
+Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras:
+
+«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…»
+
+Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous
+trouvions. Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse
+seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me
+répondit qu’il ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde,
+«tant que le cercle ne serait point fermé».
+
+Et il ajouta, lugubre:
+
+«Puisse-t-il ne l’être jamais!…»
+
+La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle
+s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier.
+Il parut très fâché de nous voir.
+
+«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit- il…
+Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux
+n’est toujours pas rentré.
+
+— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille.
+
+Et il poussa la porte.
+
+«Surtout ne dites pas à madame…
+
+— Mais non!… Mais non!…»
+
+Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près
+complète.
+
+«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le
+reporter à voix basse.
+
+— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus
+rentrer dans la chambre… ni moi non plus…
+
+— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et
+attendez que je vous appelle!»
+
+Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous
+aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était
+encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La
+grande silhouette sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de
+la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire. À notre apparition,
+elle n’eut pas un mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite,
+d’une voix si affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus:
+
+«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous
+n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous voulez?»
+
+Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie:
+
+«Vous m’aviez juré de ne rien voir.»
+
+Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect
+infini:
+
+«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le
+ton d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…»
+
+Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût pris
+la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, quand
+il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle eut
+un recul de tout le corps.
+
+«Pas là!» gémit-elle…
+
+Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille
+secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son
+ordre, l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
+
+La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre
+était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par
+les vastes embrasures rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel
+éclairage pour une chambre de meurtre! Que de sang sur les murs et sur
+le plancher et sur les meubles!… Le sang du soleil levant et de l’homme
+que Toby avait emporté on ne savait où… dans le sac de pommes de terre!
+Les tables, les fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps
+du lit auxquels l’homme, dans son agonie, avait dû désespérément
+s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l’on voyait sur le
+linge la marque d’une main rouge. C’est dans tout cela que nous
+entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prête à s’évanouir,
+pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce et suppliante: «Il
+le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout de suite après
+l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je venais de
+remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par signes
+de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au
+fur et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus
+troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout
+le calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il
+n’y parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout
+le temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle
+lui tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à s’étouffer, et
+cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle fut un peu
+soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur elle.
+Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent
+tous les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans
+la chambre rouge. Elle dit à voix basse:
+
+«Nous sommes délivrés…»
+
+Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de
+prière: «Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout…
+tout ce qui s’est passé… tout ce que tu as vu…»
+
+Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui
+était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les
+objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le plancher et
+elle raconta l’atroce scène à voix si basse que je dus m’approcher, me
+pencher sur elle pour l’entendre. De ses petites phrases hachées, il
+ressortait qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé
+les verrous et s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle
+sorte qu’il se trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose
+arriva. La Dame en noir, elle, était un peu sur la gauche, se disposant
+à passer dans sa chambre. La pièce n’était éclairée que par une bougie,
+placée sur la table de nuit, à gauche, à portée de Mathilde. Et voici
+ce qu’il advint. Dans le silence de la pièce, il y eut un craquement,
+un craquement brusque de meuble qui leur fit dresser la tête à tous les
+deux, et regarder du même côté, pendant qu’une même angoisse leur
+faisait battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout
+s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un mot, peut-être sans
+le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement naturel et
+jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un mouvement
+pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il
+fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le
+premier et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La
+Dame en noir se demanda si elle n’était pas victime de quelque
+hallucination, si elle avait vu réellement remuer le placard. Mais
+Darzac avait eu lui aussi la même sensation, car il quitta tout à coup
+la table-bureau et fit bravement un pas en avant… C’est à ce moment que
+la porte… la porte du placard… s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut
+poussée par une main invisible… elle tourna sur ses gonds… La Dame en
+noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas… Mais elle eut un geste
+de terreur et d’affolement qui jeta par terre la bougie au moment même
+où du placard surgissait une ombre et au moment même où Robert Darzac,
+poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre…
+
+«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit
+Rouletabille… Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?…
+Vous avez tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan,
+puisque tu n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué
+l’ombre de Larsan!
+
+— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne
+dit plus rien…)
+
+Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc
+auraient-ils tué, s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait
+pas vu la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en
+frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait
+entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix
+de Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit,
+annonçait la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!»
+pendant que l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante:
+«Mathilde!… Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait
+appelée du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle…
+elle n’avait pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux
+ombres, que s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un
+secours qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et
+puis, tout à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait
+pousser le cri atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui
+était mort?… Qui était vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix
+allait-elle entendre?…
+
+… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!…
+
+Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et
+elle se laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre.
+Et là, il lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille,
+que je travaille beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne
+me quittez plus!… Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour
+de M. Darzac!» s’écria-t- elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui
+promit, la supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte
+de la chambre quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille
+demandait qui était là. La voix de Darzac répondit. Rouletabille fit:
+
+«Enfin!»
+
+Et il ouvrit.
+
+Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus
+pâle, plus exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient
+ravagée qu’elle n’en exprimait plus aucune.
+
+«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…»
+
+Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la
+Dame en noir. Il leva les yeux sur elle:
+
+«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…»
+
+Rouletabille demanda tout de suite:
+
+«Au moins, vous avez vu sa figure?
+
+— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que j’allais
+ouvrir le sac?…»
+
+J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet
+incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui
+dit:
+
+«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, cela!…»
+
+Et il lui serra la main avec effusion…
+
+«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut
+maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y
+aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!…»
+
+Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant,
+Rouletabille m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout
+à quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu
+déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau,
+pour dire:
+
+«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!»
+
+Je lui répondis en regardant M. Darzac:
+
+«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés?
+
+— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille.
+
+— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment
+cet homme est entré…»
+
+Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver
+qu’il venait de trouver sous le placard.
+
+«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il
+n’a pas eu le temps de s’en servir.»
+
+Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre
+revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme.
+
+«Voilà une bonne arme!» fit-il.
+
+Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le
+culot de la cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette
+arme à l’autre, celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait
+échappé aux mains de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait
+une marque de Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes
+ses cartouches et Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais
+servi.
+
+«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il.
+Il lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait
+simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré
+tout de suite.»
+
+Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan
+dans sa poche.
+
+«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la
+tête, je vous jure que c’est bien inutile!
+
+— Vous croyez? demanda Rouletabille.
+
+— J’en suis sûr.»
+
+Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit:
+
+«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le
+cadavre?»
+
+M. Darzac répondit:
+
+«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus
+rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce
+avec cet homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je
+dirai: c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus
+jamais de cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le
+cadavre. Elle vous le dira, s’il lui plaît.
+
+— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut.
+
+— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de
+même, vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant,
+êtes-vous sûr qu’il soit mort?
+
+— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac.
+
+— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est fini? implora
+Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… Cette
+atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!»
+
+Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce
+mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame qui
+venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat.
+Plus de Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de
+terre!
+
+Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait
+d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et qui
+fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder ni la
+regarder; ce fut elle, la première, qui parla:
+
+«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai plus!…»
+
+Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas.
+
+«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré!
+
+— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère qu’il a
+emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort.
+
+— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit
+Rouletabille.
+
+— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous
+voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut
+le chasser! Il faut le chasser!
+
+— Chassons-le», dit encore Rouletabille.
+
+Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame
+en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui
+parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait point.
+Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous
+crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à
+Rouletabille de ne point insister.
+
+Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier
+et sa femme.
+
+Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une
+confrontation générale de nous tous d’où il résulta d’une façon
+définitive que:
+
+1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le
+placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement;
+
+2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux
+fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence de M.
+et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y laisser
+entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer
+M. et Mme Darzac;
+
+3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en
+était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie;
+
+4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac
+aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois,
+l’après-midi et le soir;
+
+5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement
+de cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de
+deux minutes à six heures.
+
+Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M.
+Darzac pour prendre des notes, se leva et dit:
+
+«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est dans la
+brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier
+vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant
+la porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac.
+Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir,
+pouvez-vous répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous
+avez fermé immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez
+poussé les verrous?»
+
+M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et
+il ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu
+avec votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!»
+
+Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé
+plus tard.
+
+On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge.
+
+Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit:
+
+«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… L’appartement
+de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que l’était la Chambre
+Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou encore que l’était la
+galerie inexplicable.
+
+— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: ce
+sont les mêmes procédés.
+
+— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les
+mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui
+cachait ses blessures.
+
+— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais
+bien!…»
+
+Il y eut un douloureux silence.
+
+M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du
+crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui
+avait été dit pour la Chambre Jaune.
+
+«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces
+plafonds et dans ces murs.
+
+— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille.
+
+— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire!
+continua M. Darzac.
+
+— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs
+de la Chambre Jaune?
+
+— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la Tour
+Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on n’y peut
+introduire personne avant ni après.
+
+— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque c’est
+le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; dans
+la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!»
+
+Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir
+s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, d’un mot:
+
+«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…»
+
+
+
+
+XIV
+Le sac de pommes de terre
+
+
+Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait
+avec Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir,
+qui avait hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner
+l’appartement de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer
+quelque hôte de la Louve. Son dernier mot avait été pour nous
+recommander la prudence et le silence. Rouletabille nous donna congé.
+
+Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et
+autour du château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans
+leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis
+profondément, vaincu par la fatigue physique, plus forte que tout.
+Quand je me réveillai, je restai quelques instants sur ma couche, dans
+un doux anéantissement; et puis tout à coup je me dressai, me rappelant
+les événements de la nuit.
+
+«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!»
+
+Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma
+pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du
+«corps de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut
+point spécial, loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près
+ou de loin, dans cet étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient;
+et alors que l’horreur de l’événement en lui-même — l’horreur de ce
+corps à l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit
+pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et
+mystérieuse tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait,
+s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au contraire
+l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, grandit, se dressa
+devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus affolante.
+Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de
+nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du problème
+que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour
+dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui
+eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de
+l’exactitude de ces termes.
+
+Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle produite? à quel
+moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles mines,
+contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le domaine
+de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant et lui ont
+livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? Ah! que
+de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il faut
+savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout et
+dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans clameur; et
+l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses bas. L’attaque!
+Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle est peut-être
+encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un soupir,
+dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi
+dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se
+voit… dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas!
+
+Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je
+m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend
+sous le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je
+suis tout étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de
+déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble
+que Mr Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa
+poignée de main est glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs.
+Edith, du coin sombre où elle est nonchalamment étendue, nous salue de
+ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous
+allons savoir ce qu’il veut». À quoi Rouletabille répond en s’excusant
+de nous avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a,
+affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu’il n’a pas
+voulu la retarder d’une seconde. Le ton qu’il a pris pour nous dire
+cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et simule une
+peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte, dit: «Attendez,
+madame, pour frissonner, de savoir de quoi il s’agit. J’ai à vous faire
+part d’une nouvelle qui n’est point gaie!» Nous nous regardons tous.
+Comme il a dit cela! J’essaye de lire sur le visage de M. et Mme Darzac
+leur «expression» du jour. Comment leur visage se tient-il depuis la
+nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On n’est pas plus
+«fermé». Mais qu’as- tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie
+ceux d’entre nous qui sont restés debout de s’asseoir et, enfin, il
+commence. Il s’adresse à Mrs. Edith.
+
+«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai décidé de
+supprimer toute cette «garde» qui entourait le château d’Hercule comme
+d’une seconde enceinte, que j’avais jugée nécessaire à la sécurité de
+M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez laissé établir, bien qu’elle
+vous gênât, à ma guise avec tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons
+le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur.
+
+Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs.
+Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs.
+Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous
+nous demandons avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en
+venir.
+
+«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur
+Rouletabille! Eh bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle
+m’ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté
+(affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très
+affectée et, chose curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au
+contraire, elle m’a tout à fait intéressée à cause de mes goûts
+romanesques; mais, si je me réjouis de sa disparition, c’est qu’elle me
+prouve que M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger.
+
+— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette
+nuit.»
+
+Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à
+apercevoir.
+
+«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais
+comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une
+pareille nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses
+intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac
+n’est-il pas allé à Castelar?»
+
+Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. et de
+Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un
+mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
+
+«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut,
+il est nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour
+laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari,
+madame, vous a mise au courant des affreux drames du Glandier et du
+rôle criminel qu’y joua…
+
+— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela.
+
+— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne
+garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu
+réapparaître ce personnage.
+
+— Parfaitement.
+
+— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce
+personnage ne reparaîtra plus.
+
+— Qu’est-il devenu?
+
+— Il est mort!
+
+— Quand?
+
+— Cette nuit.
+
+— Et comment est-il mort, cette nuit?
+
+— On l’a tué, madame.
+
+— Et où l’a-t-on tué?
+
+— Dans la Tour Carrée!»
+
+Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien
+compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient,
+M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas
+hésité à le leur apprendre.
+
+«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a tué?
+
+— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se
+rasseoir.
+
+Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil,
+nous n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin.
+
+Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M.
+Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette
+fois-ci (décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant
+affectée):
+
+«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!»
+
+Et elle se retourna vers son mari en s’écriant:
+
+«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!»
+
+Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans
+sa nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle
+lui promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari
+étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les
+seconder, elle et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur
+dévouement et qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait
+devant les juges.
+
+«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de
+juges et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan
+était mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh
+bien, il continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il
+serait tout à fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme
+Darzac et le professeur Stangerson ont été beaucoup trop déjà les
+innocentes victimes et nous avons compté pour cela sur votre
+complicité. Le drame s’est passé d’une façon si mystérieuse, cette
+nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris la précaution de vous le
+faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. Mais M. et Mme
+Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce qu’ils
+devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple des
+politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué
+quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre
+quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la
+justice italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident
+imprévu la mettrait au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont
+assez de tact pour ne point vouloir vous faire courir le risque
+d’apprendre un jour par la rumeur publique, ou par une descente de
+police, un événement aussi important qui s’est passé justement sous
+votre toit.»
+
+Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême.
+
+«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en
+réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac,
+le châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac.
+Mais j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac
+aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans
+tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez
+notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de
+justice, si nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra
+tout supposer…»
+
+À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de
+cette tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué
+Frédéric Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui
+était traîné en prison.
+
+«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…»
+
+Mrs. Edith ajouta:
+
+«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision,
+il conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.»
+
+Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient
+encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille
+en parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur
+promettait le silence et nous engageait tous au silence; aussi
+n’eurent-ils point une parole. Ils étaient comme en pierre dans leur
+fauteuil. Mr Arthur Rance répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout
+dire!»
+
+Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je
+compris à ses yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de
+considérable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur
+Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à
+bec-de-corbin. Le bec en était d’ivoire et joliment travaillé par un
+ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit cette canne.
+
+«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et
+mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas encore
+remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de
+Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.»
+
+Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la
+canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber
+devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis
+immédiatement à Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un
+regard qui me foudroya. Et, avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce
+regard-là que j’étais un imbécile!
+
+Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable de
+«suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.
+
+«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les
+émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous
+en prie, dans nos chambres, vous vous reposerez.
+
+— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs.
+Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous
+intéresse particulièrement.
+
+— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.»
+
+Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il
+racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le
+saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit.
+Jamais le problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait
+nous apparaître avec plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était
+toute réellement (je dis réellement, ma foi) frissonnante. Quant à
+Arthur Rance, il avait mis le bout du bec de sa canne dans sa bouche et
+il répétait avec un flegme tout américain, mais avec une conviction
+impressionnante: «C’est une histoire du diable! C’est une histoire du
+diable! L’histoire du corps de trop est une histoire du diable!…»
+
+Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui
+dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la
+conversation devint à peu près générale; mais c’était moins une
+conversation qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections,
+d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de
+demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du «corps
+de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient
+qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible sortie
+du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce
+propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman
+héroïque qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point
+laisser tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il
+méprisait cette manifestation verbale du désarroi des esprits,
+manifestation qu’il supportait avec l’air d’un professeur qui accorde
+quelques minutes de récréation à des élèves qui ont été bien sages.
+C’était là un de ses airs qui ne me plaisaient pas et que je lui
+reprochais quelquefois, sans succès d’ailleurs, car Rouletabille a
+toujours pris les airs qu’il a voulus.
+
+Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il
+demanda brusquement à Mrs. Edith:
+
+«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la
+justice?
+
+— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions
+impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette
+allusion voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa
+celui-ci parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose,
+monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait
+pu l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues
+heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi à
+rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant de
+pénétrer dans la place!»
+
+Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque
+trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment inconscient,
+s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de poser
+contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce qu’il veut
+faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai plus! Ah! je m’en
+garderai bien!…»
+
+Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer
+d’une façon aussi vive, presque cruelle.
+
+«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que
+j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles.
+Si elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps
+de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence peut-être
+moins inexplicable d’un corps de moins.»
+
+Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les
+autres redoutant déjà de comprendre.
+
+«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir
+qu’il ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.»
+Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer:
+«Un corps de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est
+pour le mieux!»
+
+— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce corps
+de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de
+trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le
+corps de votre oncle, M. Bob!
+
+— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous
+criâmes tous avec elle:
+
+«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu!
+
+— Hélas!» fit Rouletabille.
+
+Et il laissa tomber la canne.
+
+Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi»
+les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette
+canne qui tombait.
+
+«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette
+canne», dit Rouletabille.
+
+Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même
+pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une
+lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très
+accentué, poussait une clameur sauvage:
+
+«Vous avez tué mon oncle!»
+
+Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer.
+D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce que
+son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le
+sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la
+brutalité avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion
+qui, au surplus, ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet,
+qu’une bien tremblante hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs.
+Edith de nous écouter, que cette hypothèse ne pouvait en aucune façon
+être considérée par Mrs. Edith comme une injure, attendu qu’elle
+n’était possible qu’en admettant la supercherie d’un Larsan qui aurait
+pris la place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de
+se taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit:
+
+«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a
+disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous
+accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous,
+monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même que
+vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à
+jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me
+débarrasser bientôt de votre présence!
+
+— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, j’allais
+justement vous demander la permission de prendre congé de votre grâce.
+J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans vingt-quatre
+heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les difficultés qui
+pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre respectable
+oncle.
+
+— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je déposerai
+une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur.
+
+— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir recours, je
+vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous
+pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez- vous
+confiance, madame, en Mattoni?
+
+— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni.
+
+— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon
+départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique
+livre…»
+
+Et Rouletabille tira un livre de sa poche.
+
+«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse.
+
+— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire de
+ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de
+lire les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un
+illustre bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.»
+
+Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les
+histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance.
+
+«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous
+demander si l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des
+difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect
+d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car il y
+avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur le
+vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des
+pampas de l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui
+vous accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus
+susceptibles d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!…
+Je vous en conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation,
+pour nous tous, n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites
+de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même
+s’arrêter à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de
+monsieur le vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux
+Bob lui-même; auquel cas je serais, madame, à votre disposition et
+toujours votre très humble et très obéissant serviteur.»
+
+À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie
+outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit:
+
+«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se
+passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que
+vous êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me
+reprochez la rapidité avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais
+veuillez vous souvenir, monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant
+encore, me reprochait ma lenteur!»
+
+Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa
+femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte
+s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du vieux
+Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté
+surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés.
+Son visage en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux
+en désordre, reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre
+tout de suite quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une
+loque infâme qu’il jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée
+de larges taches d’un brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes
+immédiatement en reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à
+emporter le corps de trop.
+
+De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà
+mille choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions
+tous, à l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce qu’il
+dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…»
+
+Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que l’autre
+nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac avec des
+yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait s’élancer, mais
+un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur Rance traduisit pour
+nous:
+
+«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la
+charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit.
+Cela l’a intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au
+vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre
+pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette
+anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de
+l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est parvenu
+jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est descendu,
+persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il n’en a
+rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux
+Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan,
+il réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac
+d’assassinat si on ne le lui montre pas…»
+
+Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith
+reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques
+mots, lui promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob,
+en excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille:
+
+«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne.
+
+— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, c’est moi
+qui ai raison!
+
+— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle.
+
+— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il n’est
+plus dans le sac!»
+
+Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son
+mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de
+l’histoire du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait
+tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit:
+
+«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été
+aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une minute
+à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici…
+Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château…
+Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous
+lui défendrez, même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!…
+Ah! et puis… il ne faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il
+ne le faut plus!… À l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux
+chambres libres. Il faut les prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous
+veillerez à ce déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre
+les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu!
+Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser… tous les trois!…»
+
+Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en
+tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute
+cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements,
+m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver
+naturelle plus tard!
+
+
+
+
+XV
+Les soupirs de la nuit
+
+
+Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur
+la terre et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front
+brûlant et le coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt
+la lune s’est arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent
+plus autour de l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile
+de ce monde, j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le
+regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête
+d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles
+m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui
+les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant
+souvenir? Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire
+sur la Côte d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son
+image et ses chants me poursuivent-ils ainsi?
+
+Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et
+ses longs cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi
+aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois
+pas. J’aime mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui
+m’agite dans la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que
+lui porte Mrs. Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela;
+dans mon esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On
+ne l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut
+présenté, c’est-à-dire depuis l’avant-veille.
+
+L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien
+apporté de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que
+du vieux Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir
+interrogé les domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la
+Tour Ronde. Elle n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac.
+«C’est l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est
+promené une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort
+impatient. Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de
+la Louve. Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur
+Stangerson.
+
+… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se
+reprennent à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci,
+sinon l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et glisse
+maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se
+dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se courbe
+sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh!
+voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de
+la Tour Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs.
+Edith y suffirait…
+
+Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui
+donc peut se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous
+que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M.
+Stangerson, qui semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il
+justement cette nuit-là, lui dont la couche n’a cessé d’être visitée,
+comme on dit, par la pâle insomnie depuis la révélation du Glandier? Et
+moi, est-ce que je dors?
+
+J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes
+pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que
+je suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du
+prince Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il
+sauta sur le galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames,
+sauta. Je reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et
+son esclave Jean. Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans
+l’ombre protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants…
+
+Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et
+puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de
+la poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une
+ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de
+la chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du
+Jardinier et j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a
+pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse
+derrière une haie de verveine qui borde le sentier conduisant
+directement à la Louve, à travers buissons et bosquets et tout le
+débordement parfumé du printemps en fleurs. Je n’ai point fait de
+bruit, et l’ombre, rassurée sans doute, a fait, elle, un mouvement.
+C’est la Dame en noir! La lune, sous l’ogive à demi détruite, me la
+montre toute blanche. Et puis, cette forme tout à coup disparaît comme
+par enchantement. Alors, je me suis rapproché encore de la chapelle,
+et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui me séparait de
+ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles entrecoupées de
+soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent
+humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier.
+Était-elle seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit
+d’angoisse, cet autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en
+toute paix sa prière embaumée?
+
+Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je
+reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais maintenant
+entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. L’indiscrétion était forte,
+inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus de mon devoir d’écouter.
+Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. Edith ni au prince
+Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… Pourquoi
+était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se
+disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la
+Louve pour promener son angoisse dans le jardin, et que son mari
+l’avait rejointe… La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains
+de Robert Darzac, et elle lui disait:
+
+«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous
+vois si changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me
+dites pas que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert…
+comme autrefois… je vous le promets…»
+
+Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait
+encore.
+
+Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction:
+
+«Certes! je vous le promets…»
+
+Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin,
+mais si malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme
+avait pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me
+voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis plus les
+lauriers-cerises derrière lesquels j’étais caché.
+
+M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout
+haut avec une violence qui me fit réfléchir:
+
+«Oui, il faut être heureux! Il le faut!»
+
+Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à
+son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort,
+d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en
+noir, la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers
+l’espace.
+
+Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée
+qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en souviens
+très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de rapt
+dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà dit pour
+tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!»
+
+Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a
+été plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de
+suite, elle a crié: «C’est Larsan!»
+
+J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers
+moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma
+présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit:
+
+«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami…
+Et vous l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur;
+moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait
+croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est réapparu!
+Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre amour. Elle
+s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer que celle-ci la
+poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de
+la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m’a
+réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, et
+moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son
+indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à
+quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…»
+
+Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en
+fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la
+douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme
+qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il
+continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien
+comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle
+elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour
+expliquer une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le
+remords, de la fille du professeur Stangerson pour son père…
+
+M. Darzac continua de gémir.
+
+«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi
+m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne
+veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de
+nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle
+redoute que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat
+d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je n’existe
+pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois qu’elle est
+venue, son père me la reprend!»
+
+Je me disais: «Son père… son père et son enfant!»
+
+Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit
+encore, se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne
+peux plus la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais
+pas!…»
+
+Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et
+lamentable silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à
+l’heure du crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord,
+allongée par les feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas
+être plus écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone
+qu’on nous représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs
+de Colone, le poids d’une surhumaine infortune.
+
+Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut- être
+à cause d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je
+demandai à brûle-pourpoint:
+
+«Comment se fait-il que le sac était vide?»
+
+Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement:
+«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et
+s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille.
+
+Je le regardais marcher…
+
+… Je suis fou…
+
+
+
+
+XVI
+Découverte de «L’Australie»
+
+
+La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et
+voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du
+jour. D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard
+incertain. Et si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est
+fatiguée à se courber plus que de nature, si les épaules se sont très
+habilement arrondies, voici la minute où le grand corps de Larsan,
+sorti de scène, va se délasser. Qu’il se délasse donc! Je l’épie dans
+la coulisse… derrière les figuiers de Barbarie, pas un de ses
+mouvements ne m’échappe…
+
+Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait
+comme un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur
+froide et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de
+Larsan revenue de chez les morts?
+
+Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous
+fous. Nous voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il
+regardé un jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un
+jour!… je parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés
+dans ce château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés
+ici, le 8 avril, un soir…
+
+Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la
+terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle était
+moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est singulier
+ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant l’abîme
+d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est attiré,
+entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour
+l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout
+sur le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes,
+une ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi
+la face… Là, comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais
+comme ça, il ressemble tout à fait à Darzac…
+
+Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la
+première fois? Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée!
+Est-ce que, lors du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan
+n’apparaissait point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la
+silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse
+de Mlle Stangerson au bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même?
+Est-ce que cet empereur du camouflage n’avait point déjà entrepris avec
+succès d’être Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses
+propres crimes le fiancé de Mlle Stangerson!…
+
+Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur
+inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon
+hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le
+spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche
+comme Larsan… oui, mais il a les épaules de Darzac.
+
+Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter de
+l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des drames du
+Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec lui!…
+
+Nous vivons avec lui?… Non!…
+
+D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre
+ou penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma
+foi, un beau prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas
+votre tête et pour répondre aux gens sans tourner la tête…
+
+Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours,
+excepté ce soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire
+a été des plus intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion
+savait — je l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à
+Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui
+permettrait d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à
+cause de la faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à
+Mlle Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les
+coins d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la
+lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y
+réfléchissant, depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation
+de l’ombre… nous l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite
+salle du conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a
+choisi, des deux chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours
+plongée dans une demi-obscurité.
+
+Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille
+comme ça!… ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit
+Rouletabille, Larsan est né avant Rouletabille, puisqu’il est son père…
+
+… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant
+de nous à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré
+le rideau… De l’ombre, toujours…
+
+Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné de
+mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il
+est placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là,
+ça y est!… Eh bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac!
+
+… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me
+manque, dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de
+Larsan; mais quoi?…
+
+Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus
+qu’il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que
+cela?…
+
+Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le
+Midi!… C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois,
+pendant lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était
+revenu bien portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait
+un peu changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec
+une mine de vivant.
+
+Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est
+montré à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a
+pas encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup
+pendant six jours.
+
+L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de
+l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit
+derrière mon figuier de Barbarie.
+
+… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les
+tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et
+on prend sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!…
+
+… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un
+peu plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer
+qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui a un peu plus
+l’accent — je crois — que celui d’avant le mariage…
+
+Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu…
+
+… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!…
+
+Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses
+endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il
+gémit, comme un pauvre malheureux homme qu’il est…
+
+… C’est Darzac!…
+
+Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans
+l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!…
+
+Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures?
+Quand je me relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué.
+Oh! très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes
+hypothèses, jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan
+qui était dans le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était
+pas substitué au Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture
+anglaise traînée par Toby aux gouffres du puits de Castillon!…
+Parfaitement, je voyais le corps à l’agonie ressuscitant tout à coup et
+priant M. Darzac d’aller prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que
+je rejetasse loin de mon absurde cogitation cette supposition imbécile,
+rien moins que le rappel de la preuve absolue de son impossibilité, qui
+m’avait été donnée le matin même par une conversation très intime entre
+M. Darzac et moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour
+Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien établis tous les
+termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à
+propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me
+poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite
+répondu en faisant allusion à une autre conversation très scientifique
+que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu
+matériellement être entendue de personne autre que de nous deux, au
+sujet de ce même prince Galitch. Lui seul connaissait cette
+conversation là, et il ne faisait point de doute, par cela même, que le
+Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui n’était autre que celui de
+la veille.
+
+Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout
+de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses
+façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et
+j’en revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui
+aurait pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment
+du mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après
+trois mois d’absence dans le Midi…
+
+La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé
+échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout
+à fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le
+mariage eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point
+d’église plus sombre à Paris…
+
+Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit
+lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de
+Larsan!…
+
+Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers
+les massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite
+chambre solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si
+bien dit Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait
+qu’à emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à
+réapparaître à l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne
+l’aurait pas amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et
+il n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de
+montrer à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de
+Roussel- Ballmeyer!
+
+À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment
+qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait
+définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas
+Larsan! Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante,
+là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup de
+lune…
+
+Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans
+les jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le
+train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance
+avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et
+pourquoi Arthur Rance eût-il menti?… Arthur Rance, encore un qui est
+amoureux de la Dame en noir, qui n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith
+n’est pas une sotte; elle a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous
+coucher…
+
+J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans la
+Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût
+dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de
+bois et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la
+poterne et je crus apercevoir une vague silhouette humaine près de la
+porte du Château Neuf, une silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue
+avec l’ombre du Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en
+trois bonds, entrai dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus
+rien que l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais
+bien me rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému,
+très anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour
+de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et
+de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans
+le Château Neuf, car la Cour du Téméraire était déserte.
+
+Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf.
+J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins
+pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne
+fis point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus,
+je gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et
+seulement respirai à l’aise…
+
+Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me
+l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais
+point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la
+vision de la silhouette et la pensée de Darzac- Larsan se mêlaient
+étrangement dans mon esprit déséquilibré…
+
+Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que
+lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et
+je ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion.
+
+Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra
+pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour
+le consoler de tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à
+son infortune que d’être soupçonné d’être Larsan!
+
+Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et
+m’écriai:
+
+«L’Australie!»
+
+Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au commencement
+de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du laboratoire,
+j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, dans le
+moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la manche
+de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée jusqu’au coude
+et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait permis
+de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une
+large «tache de naissance» dont les contours semblaient curieusement
+suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, pendant que
+le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de placer, sur ce bras,
+aux endroits qu’elles occupent sur la carte, Melbourne, Sydney,
+Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une autre toute
+petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie.
+
+Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet
+accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance,
+j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien
+compréhensible, à l’Australie.
+
+Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore
+m’apparaissait!…
+
+Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter d’avoir
+songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert Darzac et je
+commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien m’y
+prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me fit
+dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches
+craquaient sous des pas lents et précautionneux.
+
+Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, j’écoutai.
+D’abord, ce fut le silence, et puis les marches craquèrent à nouveau…
+Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus en douter… et
+quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa présence… je songeai à
+l’ombre que j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la Cour du
+Téméraire… quelle pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans
+l’escalier? Montait-elle? Descendait-elle?…
+
+Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon
+et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire
+geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe
+de l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans lequel
+se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la lune arrivaient
+obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier
+et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la nuit
+opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du
+château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus
+définitive. La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés,
+les murs lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de
+tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu
+impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon esprit
+était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé comme un
+lieu propice à l’apparition de quelque fantôme… Réellement, j’avais
+peur… L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé entre les doigts…
+car j’avais bien cru la toucher… Tout de même, un fantôme peut se
+promener dans un vieux château sans faire craquer des marches
+d’escalier… Mais elles ne craquaient plus…
+
+Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis
+l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte que
+d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune l’avait allumée
+comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac!
+
+Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant
+la tête vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui.
+Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon
+poste d’observation juste à temps pour le voir disparaître dans un
+couloir qui conduisait à un autre escalier desservant l’autre partie du
+bâtiment. Que signifiait ceci? Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la
+nuit dans le Château Neuf? Pourquoi prenait-il tant de précautions pour
+n’être point vu? Mille soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt
+toutes les mauvaises pensées de tout à l’heure me ressaisirent avec une
+force extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m’élançai à la
+découverte de l’Australie.
+
+J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le quittait
+et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus
+du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au
+premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il
+était rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai
+jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la
+chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur
+battait à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées,
+abandonnées… Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de
+ces chambres-là?…
+
+J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme
+personne ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à
+nouveau et j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac
+me dit de sa voix la plus naturelle:
+
+«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?…
+
+— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche mon
+revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond,
+j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une pareille
+heure…»
+
+Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
+
+«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…»
+
+Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il n’y
+avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit.
+Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là dans
+la journée, composait tout l’ameublement.
+
+«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac
+et du professeur, au premier étage de la Louve…
+
+— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme Darzac, fit
+amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner un lit
+ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…»
+
+Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi
+et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était
+tel que je ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes
+infâmes soupçons, et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si
+mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan,
+et comment je m’étais décidé à aller à la découverte de l’Australie.
+Car, je ne lui cachai même pas que j’avais mis un instant tout mon
+espoir dans l’Australie.
+
+Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et,
+tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la
+bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me faire
+rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, mais il
+insista pour que je la touchasse, et je dus constater que c’était là
+une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu mettre des petits
+points avec des noms de ville: Sidney, Melbourne, Adélaïde… et, en bas,
+il y avait une autre petite tache qui représentait la Tasmanie…
+
+«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça
+ne s’en va pas!…»
+
+Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut
+me pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle
+ne me resta point dans la main…
+
+Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en
+me traitant d’imbécile.
+
+
+
+
+XVII
+Terrible aventure du vieux Bob
+
+
+Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En
+vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa
+mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que
+dis-je? était-il moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu
+s’enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la
+chose était fort possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point
+au-dessus des forces humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter
+avait expliqué qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de
+la crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait
+certainement pas l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de
+Larsan à l’abîme…
+
+Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps?
+Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule n’avait
+été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée ne se
+passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac!
+
+C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier m’apporta
+justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de la ville
+venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me
+disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez
+aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes
+palourdes qui abondent sur les rochers qui précèdent la pointe de
+Garibaldi. Ne perdez pas un instant. Amitiés et merci. Rouletabille!»
+Ce billet me laissa tout à fait songeur, car je savais par expérience
+que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper de babioles, jamais son
+activité ne portait en réalité sur des objets plus considérables.
+
+Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que m’avait prêté
+le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la fantaisie de mon
+ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant rencontré personne
+à cette heure matinale — il pouvait être sept heures — je fus rejoint
+par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs.
+Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob affolait tout à fait — le
+trouva «bizarre et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux
+palourdes. En route elle me confia que son oncle n’était point ennemi,
+de temps à autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à cette
+heure, conservé l’espoir que tout s’expliquerait par son retour; mais
+maintenant l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle d’une
+affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance
+des Darzac!…
+
+Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame
+en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit
+plus rien.
+
+Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith
+avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith
+m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de
+Mrs. Edith, que j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus
+délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les
+palourdes que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à
+son déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle
+clapotait dans l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec
+une grâce un peu énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire.
+Tout à coup, nous nous redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un
+même mouvement. On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil
+même de celle de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe
+qui faisait des gestes d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous
+regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par
+des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la
+grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui
+avait dû y rester, de longues heures, évanoui.
+
+… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était
+au fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la
+lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle
+redingote noire était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put
+retenir ses larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil homme
+avait une clavicule démise et un pied foulé, et il était si pâle qu’on
+eût pu croire qu’il allait mourir.
+
+Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les
+ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour
+Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller
+et de quitter sa redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de
+plus en plus inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand
+arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le
+quittât sur-le-champ et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit
+même fermer la porte.
+
+Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis
+dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi,
+ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, attendant des
+nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée
+des médecins, elle vint à nous et nous dit:
+
+«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce
+que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il a
+voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons
+bien quand il sera guéri.»
+
+Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle
+serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.
+
+«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on
+le dise, mais il faut le sauver!…»
+
+Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous
+n’osions avancer. Bientôt elle réapparut:
+
+«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.»
+
+J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, chose
+singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de nous et
+se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en
+sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais
+ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.
+
+Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais
+son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur
+le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma
+première demande d’explication et me demanda tout de suite si j’avais
+fait une bonne pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de
+son regard inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je
+répondis:
+
+«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!»
+
+Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et
+je lui dis:
+
+«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche
+et votre dépêche!»
+
+Il me fixa d’un air étonné:
+
+«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de
+vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine
+de protester contre une pareille accusation!
+
+— Mais quelle accusation? m’écriai-je.
+
+— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo et
+Juliette, sachant qu’il y agonisait.
+
+— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est pas
+à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas grave
+et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il voulait
+voler le crâne du prince Galitch!
+
+— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille.
+
+Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:
+
+«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas d’autres
+blessures?
+
+— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de
+la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée.
+
+— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement
+la main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine?
+
+— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est d’une
+étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote devant nous; et
+sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous serions
+jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en
+parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.»
+
+Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait
+nous chercher.
+
+«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant
+Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore
+connu: c’est incompréhensible!
+
+— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse
+hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien
+au monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de
+comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le
+moment qu’elle le croyait perdu.
+
+Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui
+répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait
+chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident.
+Mrs. Edith le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique
+oncle et pria le prince de pardonner à son parent son amour excessif
+pour les plus vieux crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce
+et politesse quand elle lui narra que le vieux Bob avait voulu le
+voler.
+
+«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte
+où il a roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc,
+prince, pour votre collection…»
+
+Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de
+l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué qu’il
+avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui communique
+avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je me
+rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi les
+ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit
+des proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de
+même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi.
+Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à
+l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage
+devant la grotte de Roméo et Juliette.
+
+«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était si
+simple de sortir par la porte!»
+
+Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir
+pris aussi manifestement parti contre elle.
+
+«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince.
+Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi,
+car il quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour
+Venise, son pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous
+qu’il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord
+il n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit,
+étant décidé à ne plus revenir dans le pays…»
+
+Il y eut un silence et puis Galitch reprit:
+
+«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, madame,
+guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t- il avec un
+nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous
+voulez bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la
+grotte et dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq
+centimètres de long et usé à l’une de ses extrémités en forme de
+grattoir; bref, le plus vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens
+beaucoup, appuya le prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame,
+auprès de votre oncle vieux Bob, ce qu’il est devenu.»
+
+Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me
+plut, qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi
+précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous
+retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre
+toute cette conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à
+bec-de-corbin dans la bouche, sifflotait, selon son habitude, et
+regardait Mrs. Edith avec une insistance si bizarre que celle-ci s’en
+montra agacée:
+
+«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et
+n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!…
+
+Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille:
+
+«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer
+comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se
+trouver dans le placard!…
+
+— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme
+s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec
+moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!»
+
+
+
+
+XVIII
+Midi, roi des épouvantes
+
+
+Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en
+tête à tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant
+impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards…
+Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre:
+«J’ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle
+me répondit: «Vous n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence.
+C’était vrai, j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez
+pas qu’il se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de
+nous!» Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule!
+et j’ai peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais
+chercher quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui
+allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor Féodorowitch!
+m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne suis point là?»
+
+Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je
+faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point
+de peine à comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui
+était entré dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux
+Bob.
+
+Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On
+approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait
+dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires
+nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur
+trop éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de
+saigner dans nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de
+cet éblouissement, nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous
+marchâmes en nous tenant par la main sur le sable brûlant. Mais nos
+mains étaient plus brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que
+toute la flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour
+ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être,
+peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la profondeur
+de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi aussi,
+j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de ce
+grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on
+sait qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus
+redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se
+tait et tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une
+conque marine de sons plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la
+terre quand monte le soir. Fermez vos paupières et regardez dans vos
+yeux: vous y trouverez une foule de visions argentées plus troublantes
+que les fantômes de la nuit.
+
+Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en
+ruisseaux glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais,
+hélas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait
+s’accomplir, s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions
+rien arrêter ni prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne
+qui ouvre sur la Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait
+un arc noir dans la lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous
+apercevions, tournés vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur
+le seuil de la Cour du Téméraire, comme deux statues blanches.
+Rouletabille avait à la main la canne d’Arthur Rance. Je ne saurais
+dire pourquoi ce détail m’inquiéta. Du bout de sa canne, il montrait à
+Robert Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la
+voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa canne. Nous
+n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se parlaient en remuant à
+peine les lèvres, comme deux complices qui ont un secret. Mrs. Edith
+s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe d’avancer encore, et il
+répéta le signe avec sa canne.
+
+«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur
+Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et
+nous verrons bien ce qui arrivera.»
+
+Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir
+sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante,
+et je leur dis d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous
+cette voûte:
+
+«Qu’est-ce que vous faites ici?»
+
+Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour
+du Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous
+puissions voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un
+écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche
+cadette. Cet écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant
+branlante et qui manquait de choir sur la tête des passants.
+Rouletabille avait sans doute aperçu ce blason suspendu si
+dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith si elle ne
+voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à le
+remettre en place ensuite plus solidement.
+
+«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa
+canne, elle tomberait.»
+
+Et il passa sa canne à Mrs. Edith:
+
+«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.»
+
+Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la
+pierre; elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander
+à quoi rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos,
+retentit le cri de la mort!
+
+Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois
+une exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait
+dans le soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc
+cesserait-il? Quand donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir
+pour la première fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de
+nous annoncer qu’il y a autour de nous une victime nouvelle? que l’un
+de nous vient d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement
+et mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie
+est moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous
+quatre, frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la
+profondeur de la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui
+donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse
+maintenant échapper ce gémissement suprême? Comment nous diriger dans
+la lumière? On dirait que c’est la clarté du jour elle-même qui se
+plaint et soupire.
+
+Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les
+plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je
+l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur
+et se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres;
+pourquoi aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le
+voilà, devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui
+prétendait agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu
+cette minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de
+midi? Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a
+entendu, lui aussi, est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur
+place, sous la poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme,
+maintenant, s’avance vers la plainte, ou plutôt marche vers le centre
+de la plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de
+nous, dans l’espace embrasé. Et nous allons derrière lui, retenant
+notre respiration et les bras étendus, comme on fait quand on va à
+tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter à quelque chose
+que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et quand nous
+avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le spasme au bout
+de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, nous l’avons
+reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, qui essaye de se
+soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier dont la poitrine
+laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous penchons, et
+qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux mots:
+Frédéric Larsan!
+
+Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et
+nulle part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un
+cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la
+seule issue de ces lieux où l’on a assassiné, c’est cette poterne où
+nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un
+seul mouvement, tous les quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite,
+si vite, que nous aurions dû voir le geste de la mort! Et nous n’avons
+rien vu que de la lumière!… Nous pénétrons, mus, il me semble, par le
+même sentiment, dans la Tour Carrée, dont la porte est restée ouverte;
+nous entrons sans hésitation dans les appartements du vieux Bob, dans
+le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est
+tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur
+la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité!
+comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et
+elle jette un cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque
+catastrophe! Elle n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut
+sortir, elle veut voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons
+de la retenir!… C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le
+cadavre. Et c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur
+terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise
+de l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur.
+Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait
+au Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable.
+
+«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la même
+mesure! Mais où est le couteau?»
+
+Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a
+frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne savons
+rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut- être mort de
+ce qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux
+mots du mort.
+
+Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le
+prince Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en
+lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui,
+lui arrache le journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit:
+
+«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la police.»
+
+Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un
+mot, et s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier
+continue à pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le
+puits. Il paraît avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs.
+Edith:
+
+«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!»
+
+Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais
+ce qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un
+instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait
+Bernier, est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé
+par la mère Bernier elle-même?
+
+Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du
+puits, fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits,
+comme sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit
+encore, plus bas:
+
+«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police?
+
+— Tout!»
+
+Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement.
+Rouletabille secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux.
+Il me paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher
+Rouletabille à l’épaule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour Carrée,
+la Tour du Téméraire, le Château Neuf, toutes les dépendances de cette
+cour dont personne n’a pu s’échapper et où, logiquement, l’assassin
+doit se trouver encore. Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce
+que nous cherchons quelque chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous
+avons cherché au Glandier, après le phénomène de la dissociation de la
+matière, l’homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non!
+non! je sais maintenant qu’il ne faut plus chercher Larsan avec ses
+yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. Nous l’entendons crier
+sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons rien
+que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme
+Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas qu’il
+les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il lève
+vers le ciel son poing fermé.
+
+«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon bout de
+la raison!»
+
+Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le
+sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère
+Bernier qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant
+autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire:
+le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et
+nous sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement.
+À un moment, il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée
+en l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de
+cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le
+jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à
+l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui,
+le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac:
+
+«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!»
+
+Et, tourné vers Mrs. Edith:
+
+«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère qu’elle
+ne tardera pas!»
+
+La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur.
+
+«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! Qu’elle pense
+pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» fait Mrs. Edith en
+me prenant le bras.
+
+Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi
+de trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses
+hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du
+crime.
+
+«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime!
+s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore.
+
+— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier,
+essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse:
+
+«Rien n’est changé, père Jacques.»
+
+Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier.
+
+«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan!
+
+— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, c’est
+tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de Rouletabille, sinon
+que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de Bernier, tout
+continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, Mrs.
+Edith et moi, et que nous ne savons pas?
+
+Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon
+incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux
+pas de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou
+commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir
+commencer l’enquête que continuera le juge d’instruction également
+averti.
+
+Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point pris
+le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château
+d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé,
+tout «important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à
+la porte du château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et
+puis il s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère
+Bernier, qui gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le
+delegato examine la plaie. Il dit en très bon français: «Voilà un
+fameux coup de couteau!» Cet homme est enchanté. S’il tenait l’assassin
+sous la main, certes, il lui ferait ses compliments. Il nous regarde.
+Il nous dévisage. Il cherche peut-être parmi nous l’auteur du crime,
+pour lui signifier toute son admiration. Il se relève.
+
+«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà
+au plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est
+incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis
+delegato, on n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…»
+
+Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase:
+
+«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main
+la poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il
+répète: «C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son
+allégresse. Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre
+dans la cour, un docteur de Menton qui arrive justement pour continuer
+ses soins au vieux Bob.
+
+«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et
+dites-moi ce que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout,
+autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée
+de M. le juge d’instruction.»
+
+Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que
+nous pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup
+de couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont
+la pointe a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque
+entre le delegato et le docteur, Rouletabille n’a point cessé de
+regarder Mrs. Edith, qui a pris décidément mon bras, cherchant auprès
+de moi un refuge. Ses yeux fuient les yeux de Rouletabille qui
+l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se taire. Or, je sais qu’elle est
+toute tremblante de la volonté de parler.
+
+Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée.
+Nous nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer
+l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons
+vu et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en
+tire rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la
+chambre du vieux Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés
+comme des fous. Elle était là depuis plus d’une heure, ayant laissé son
+mari dans la loge de la Tour Carrée, en train de travailler à tresser
+une corde! Chose curieuse, je m’intéresse en ce moment moins à ce qui
+se passe sous mes yeux et à ce qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et
+que j’attends… Mrs. Edith va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément
+par la fenêtre ouverte. Un gendarme est resté auprès de ce cadavre sur
+la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. Edith, comme moi, ne prête
+qu’une médiocre attention à ce qui se passe dans le salon devant le
+delegato. Son regard continue à faire le tour du cadavre.
+
+Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à
+mesure que nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien
+grandit dans des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le
+crime de plus en plus incroyable. Il est sur le point de le trouver
+impossible, quand c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée.
+
+On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on
+entend la voix tranquille de Rouletabille:
+
+«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus.
+
+— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de l’eucalyptus? demande le
+delegato.
+
+— L’arme du crime!» réplique Rouletabille.
+
+Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres
+cailloux ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos
+yeux.
+
+Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de l’humanité»!
+
+
+
+
+XIX
+Rouletabille fait fermer les portes de fer
+
+
+L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de
+doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob,
+et nous ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé
+Larsan d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de
+Larsan ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que
+depuis que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus
+vieux grattoir de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement
+que le sort du vieux Bob était désormais entre les mains de
+Rouletabille. Celui-ci n’avait que quelques mots à dire au delegato,
+relativement aux singuliers incidents qui avaient accompagné la chute
+du vieux Bob dans la grotte de Roméo et Juliette, à énumérer les
+raisons que l’on avait de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent
+le même personnage, à répéter enfin l’accusation de la dernière victime
+de Larsan, pour que tous les soupçons de la justice se portassent sur
+la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, qui n’avait point cessé
+de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, que le vieux Bob
+présent était bien son oncle, mais s’imaginant comprendre tout à coup,
+grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible Larsan accumulait autour
+du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le dessein sans doute
+de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le poids
+dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob,
+pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame comme
+un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile
+mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux
+murs du château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un
+mouvement — un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et
+que l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les
+dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son
+tour de redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard
+l’état de son esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut
+alors la terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être,
+nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu
+parler avec un effroi qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite
+intéressée lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de
+l’impossibilité où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il
+l’avait passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée,
+à cause de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais
+là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans
+un espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille,
+Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez
+loin du cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et
+Bernier avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour
+raisonner comme je le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la
+«galerie inexplicable!» Elle était sous la voûte entre Darzac et moi,
+Rouletabille se tenant devant nous, quand le cri de la mort avait
+retenti au bout de l’ombre de l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de
+sept mètres de là! Quant au vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne
+s’étaient point quittés, celle-ci surveillant celui-là! Si elle les
+écartait de son argument, il ne lui restait plus personne pour tuer
+Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment il était parti,
+comment il était arrivé, mais encore comment il avait été présent. Ah!
+elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en songeant à
+Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles.
+
+Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été
+volé par le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous
+permettre de tout penser, de tout imaginer…
+
+Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans
+l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit
+cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait,
+présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la
+justice.
+
+Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge
+d’instruction qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux
+grattoir de l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi
+qu’il ne pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les
+vivants dont j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand
+Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le
+juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable,
+le seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la
+poterne et les deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant
+surveillés les uns les autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant
+qu’on tuait Bernier à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce
+on fût Bernier lui-même. À quoi le juge d’instruction, très intéressé,
+répliqua en nous demandant si quelqu’un de nous soupçonnait les raisons
+d’un suicide probable de Bernier; à quoi Rouletabille répondit que,
+pour mourir, on pouvait se passer du crime et du suicide et que
+l’accident suffisait pour cela. L’arme du crime, comme il appelait par
+ironie le plus vieux grattoir du monde, attestait par sa seule présence
+l’accident. Rouletabille ne voyait point un assassin préméditant son
+forfait avec le secours de cette vieille pierre. Encore moins eût-on
+compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, n’eût point trouvé
+d’autre arme pour son trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au
+contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son attention par sa
+forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si elle
+s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame alors
+s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si
+malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il s’en
+était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la
+plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une
+conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par
+l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de Rouletabille, il
+n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à le franchir. Six
+heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans lassitude et sans
+résultat.
+
+Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles
+et vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux
+Bob, nous nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où
+venaient de partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur
+le couloir de la Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous
+entendions les gémissements de la mère Bernier qui veillait le corps de
+son mari que l’on avait transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce
+blessé aussi inexplicables, ma foi, l’un que l’autre, en dépit des
+efforts de Rouletabille, notre situation, à Mrs. Edith et à moi, était,
+il faut l’avouer, des plus pénibles, et tout l’effroi de ce que nous
+avions vu se doublait dans le tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de
+ce qui nous restait à voir. Mrs. Edith me saisit tout à coup la main:
+
+«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous.
+Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de
+mon mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant
+qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à
+l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le Bourreau
+de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio seulement que
+j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… C’est atroce!…»
+
+À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance
+et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de
+toute mon âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur
+mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos
+inoubliables à voix basse, pendant que passaient et repassaient dans la
+cour les ombres rapides des gens de justice, tantôt précédés, tantôt
+suivis de Rouletabille et de M. Darzac. Rouletabille ne manquait point
+de jeter un coup d’oeil de notre côté chaque fois qu’il en avait
+l’occasion. La fenêtre était restée ouverte.
+
+«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable
+que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une
+place que nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas,
+Monsieur Sainclair?
+
+— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son
+intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de
+l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre
+appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela
+s’arrêterait!… S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a
+accusé Larsan, l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!»
+
+Et j’appuyais sur ces derniers mots.
+
+«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes
+raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, voyez-
+vous!… Oui, oui, je ne redoute qu’une chose…
+
+— Quoi? Quoi?…»
+
+Elle s’était levée, fébrile…
+
+«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour mieux le
+perdre!…
+
+— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.
+
+— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de vos amis…
+Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, j’aimerais encore mieux
+avoir affaire à la justice!…»
+
+Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me
+dit:
+
+«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre
+jusqu’à la mort!…»
+
+Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa
+robe.
+
+«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là?
+
+— Encore! m’exclamai-je avec colère.
+
+— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda-
+t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant.
+
+— J’y suis prêt.
+
+— Contre tout le monde?»
+
+J’hésitai. Elle répéta:
+
+«Contre tout le monde?
+
+— Oui.
+
+— Contre votre ami?
+
+— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon
+front en sueur.
+
+«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici
+quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!»
+
+Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob.
+Puis elle s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle
+courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!…
+
+Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille
+et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu.
+Rouletabille s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au
+courant de ma trahison.
+
+«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai
+point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à
+plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami…
+
+— Et vous, vous la plaignez trop!…»
+
+Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat.
+Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec:
+
+«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez!
+c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous adressiez
+plus la parole, à M. Darzac et à moi!…
+
+— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui
+tournai le dos.
+
+Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa
+colère.
+
+Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous
+appelèrent. L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après
+la déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la
+conclusion qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le
+château. M. Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et
+comme j’étais resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du
+Téméraire, assailli de mille sinistres pressentiments et attendant avec
+une angoisse croissante le retour de Mrs. Edith, cependant qu’à
+quelques pas de moi, dans sa loge où elle avait allumé deux bougies
+mortuaires, la mère Bernier continuait à psalmodier en gémissant auprès
+du cadavre de son mari la prière des trépassés, j’entendis tout à coup
+passer dans l’air du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong
+formidable, quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris
+que c’était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer!
+
+Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un
+effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme
+vers son seul refuge…
+
+… Puis je vis apparaître M. Darzac…
+
+… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir…
+
+
+
+
+XX
+Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
+
+
+Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais
+la démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût
+pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous
+eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la
+pourpre ou l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé
+l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je
+crois bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle.
+
+Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort
+inouï pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout,
+dans son regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait
+fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui
+aussi, avait la mine sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais
+ce qui, pardessus tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père
+Jacques, de Walter et de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient
+tous trois armés de fusils et vinrent se placer en silence devant la
+porte d’entrée de la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de
+Rouletabille, avec une passivité toute militaire, la consigne de ne
+laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la
+terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient
+particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille
+manoeuvre, et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne
+lui répondirent pas. Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au
+travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob, et,
+les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle s’écria d’une
+voix rauque:
+
+«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le tuer?…
+
+— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger…
+Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux,
+nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé
+nos armes, que nous n’en gardons aucune sur nous.»
+
+Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier
+continuait de gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux
+grattoir de l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos
+revolvers et nous fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs.
+Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l’arme que
+Rouletabille n’ignorait point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais,
+sur les instances du reporter qui lui fit entendre que ce désarmement
+général ne pouvait que la tranquilliser, elle finit par y consentir.
+
+Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi
+de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers
+l’appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout
+droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du corps de trop.
+Et, tirant la petite clef spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit
+cette porte.
+
+Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M.
+et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche
+à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux
+Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet
+plein de peinture rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au
+milieu du bureau, se tenait, fort convenablement, reposant sur sa
+mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne de l’humanité.
+
+Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant
+que nous le considérions avec stupeur:
+
+«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.»
+
+Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes
+place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême
+défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets
+familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille
+banalité apparente, les raisons foudroyantes du plus redoutable des
+drames. Et puis, le crâne semblait rire comme le vieux Bob.
+
+«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette
+table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui
+de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps.
+
+— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du vieux
+Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée
+plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour
+supplier ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…»
+
+La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore
+que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et
+des coups furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous
+suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait:
+
+«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!»
+
+Rouletabille ouvrit la porte:
+
+«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…»
+
+Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré:
+
+«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… Ah! j’ai
+bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu les portes de fer
+fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des morts. Oui, j’ai
+cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!»
+
+Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la
+porte aux verrous.
+
+«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez- vous
+donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille.
+
+Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à
+dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda:
+
+«Qui l’a tué?»
+
+Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la
+main, mais en regardant la Dame en noir.
+
+«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac.
+
+— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, qu’il
+a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi j’ai pu
+douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous répète
+que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!»
+
+Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me
+rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui
+avait prise des mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir
+du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait- il y avoir
+entre cette épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit
+point que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite
+épingle avait disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait
+de la retrouver entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une
+liasse de bank-notes dont l’oncle avait payé, cette nuit-là, la
+complicité et le silence de Tullio qui l’avait conduit dans sa barque
+devant la grotte de Roméo et Juliette et qui s’en était éloigné à
+l’aurore, fort inquiet de n’avoir pas vu revenir son passager.
+
+Et Arthur Rance conclut, triomphant:
+
+«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à
+tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de
+pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!»
+
+Sur quoi, Mrs. Edith:
+
+«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez donc
+que Tullio s’y trouvait?
+
+— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, là- bas…
+
+— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement Rouletabille…
+
+Et il ajouta, sur un ton glacial:
+
+«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De
+cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du
+château d’Hercule… pour lesquels ma démonstration corporelle de la
+possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je vous
+demande toute votre attention!»
+
+Mais Arthur Rance l’arrêta encore:
+
+«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous
+les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité
+du corps de trop peut avoir quelque intérêt?
+
+— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous
+pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit,
+se leva, toute tremblante:
+
+«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?…
+
+— J’en suis sûr!» dit Rouletabille…
+
+Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous
+regarder.
+
+Le reporter reprit de son ton glacé:
+
+«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre,
+madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas,
+messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le
+jour du déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si
+j’en excepte Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là,
+n’a pas senti la présence de Larsan?
+
+— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au professeur
+Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment que
+nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le
+professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite
+réunion…
+
+— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir.
+
+— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de
+Mrs. Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous
+les hôtes du château d’Hercule…
+
+— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, prononça
+avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai point
+besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château
+d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». Larsan,
+lui, ne nous a pas quittés!»
+
+Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan
+pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant
+que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille:
+
+«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait
+encore un personnage que je ne vois pas ici…»
+
+Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil:
+
+«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle
+besogne le prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien
+que ce ne sont point les malheurs de la fille du professeur Stangerson
+qui l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire…
+
+— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est point du
+raisonnement:
+
+— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.»
+
+Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à Mrs.
+Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le
+plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a
+longtemps gardé rancune.
+
+«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi,
+du déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos
+raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette
+petite épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint
+Tullio, qui se trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie
+faisant communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux
+Bob, cette petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a
+pu, comme il le dit, prendre le chemin du puits, puisque nous avons
+retrouvé le puits extérieurement fermé!
+
+— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna
+étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, j’ai
+trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de
+Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé
+à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de
+courir au puits et de constater qu’il était ouvert…
+
+— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous refermé? Qui
+vouliez-vous donc tromper?
+
+— Vous! monsieur!»
+
+Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en
+monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés
+de mon côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité
+avec laquelle Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M.
+Darzac, j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me
+soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de
+l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan!
+
+Moi! Larsan!
+
+Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas
+les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de
+tout mon être et mon indignation furibonde. La colère galopait dans mes
+veines en feu.
+
+«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si
+le prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté,
+il ne reste plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si
+Larsan est parmi nous, montre-le donc, Rouletabille!»
+
+Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me
+perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation:
+
+«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour
+d’assises!…
+
+— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour être aussi
+lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir.
+
+— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?…
+
+— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!»
+
+Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant?
+Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes
+yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait
+avec effroi!
+
+«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne
+soupçonnes pas!…»
+
+À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour
+Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par
+le reporter aux trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait
+de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut
+s’élancer, mais Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa
+d’une phrase.
+
+«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et
+ce coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!»
+
+Et, tourné vers moi:
+
+«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais
+rien ni personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de
+la raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin et
+sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est
+ici, parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer:
+rasseyez-vous donc tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux,
+car je vais commencer sur ce papier la démonstration corporelle de la
+possibilité du corps de trop!»
+
+* * *
+
+Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous
+de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un
+compas.
+
+«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le
+corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.»
+
+Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du
+rayon du cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire,
+ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un
+morceau de papier blanc immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de
+cuivre sur la planche à dessin.
+
+Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara
+du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait
+là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne
+comprenait rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en
+effet c’était lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis.
+
+Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet,
+mais, de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le
+papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il
+avait «lavé» le plan de la presqu’île d’Hercule.
+
+«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et
+cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez
+qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien à ma
+démonstration.»
+
+Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de
+«laver» tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement
+tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné,
+lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction,
+il ne pensait qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!…
+
+Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit:
+
+«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui
+recouvre mon cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui
+colore le cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même
+teinte.
+
+— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela
+signifie?
+
+— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que
+cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur!
+
+— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état en
+rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la
+Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant
+rouler son crâne!
+
+— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille.
+
+Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le
+renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il
+lui demanda encore:
+
+«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire
+n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.
+
+— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens
+dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du
+Téméraire…
+
+— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le
+reporter.
+
+Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il
+pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste
+croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons
+autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de toilette. Là, il
+craqua une allumette et alluma sur une petite table une lampe à esprit
+de vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole préalablement remplie
+d’eau. Le crâne n’avait pas quitté le creux de son bras.
+
+Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux.
+Jamais l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi
+incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous
+donnait d’explications et plus il agissait, moins nous le comprenions.
+Et nous avions peur, parce que nous sentions que quelqu’un autour de
+nous, quelqu’un de nous avait peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui
+donc était celui-là? Peut-être le plus calme!
+
+Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole.
+
+Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement?
+Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi
+la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même,
+commençons-nous un cri… un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où
+l’avons-nous donc vu?
+
+Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille?
+Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au
+fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin
+du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette
+mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce,
+un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui,
+maintenant, se découpe sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante!
+Comme Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il
+ressemble à son père! c’est Larsan!
+
+Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre
+funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à
+nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs.
+Edith, qui n’a jamais vu Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me
+demande: «Que s’est-il passé?»
+
+Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa
+casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.
+
+C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater.
+Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation
+devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant
+lesquelles il nous avait ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix
+minutes fort impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit
+le crâne de la main droite et, avec le geste familier aux joueurs de
+boules, il le fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il
+nous montre le crâne et nous invite à constater qu’il ne porte la trace
+d’aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre.
+
+«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart
+d’heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la
+Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac,
+après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière
+lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que
+lorsque nous sommes venus l’y chercher passé six heures. Quant au vieux
+Bob, nous l’avons vu entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son
+crâne vierge de peinture!
+
+«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher
+est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure après
+que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux Bob que
+celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en entrant
+dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et je vous défie
+d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui est entré dans la
+Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas le
+même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde avant l’arrivée
+du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la
+Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis…
+En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. Darzac ici présent devant
+nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU’IL Y A DEUX
+MANIFESTATIONS DARZAC!»
+
+Et Rouletabille regarda M. Darzac.
+
+Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse
+démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une
+épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que
+disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore là nous
+retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique
+intelligence.
+
+M. Darzac s’écria:
+
+«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec un
+déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et
+qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai pas
+vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en
+quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le
+père Bernier lui a-t-il ouvert!…
+
+— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir
+entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame!
+c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous!
+
+— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte,
+je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi.
+
+— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père
+Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas
+eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a
+vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment
+qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train
+d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le
+seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch…
+
+— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était
+entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point
+étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne
+l’avait pas vu ressortir?
+
+— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez,
+Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où
+vous passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait
+— ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son
+plancher… et vous imaginez la vérité.
+
+— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!…
+
+— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!…
+
+— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les verrous
+comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que j’avais ce
+bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…»
+
+Rouletabille s’avança vers M. Darzac.
+
+«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les
+yeux.
+
+— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!»
+
+Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.
+
+Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les
+deux mains aux épaules:
+
+«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de
+bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris
+comment s’était introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que
+vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à
+laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi,
+croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvai en
+droit de soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à cinq
+heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement Darzac!
+J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai
+Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac,
+comme je vous ai soupçonné!…
+
+— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai point dit l’heure
+exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour Carrée, c’est que cette
+heure restait vague dans mon esprit et que je n’y attachais aucune
+importance!
+
+— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans
+s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la Dame
+en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle
+sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que
+vous lui auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon
+imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et
+avec l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne
+plus nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur
+Darzac, que j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis
+dans le sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et
+l’inouï soupçon!…
+
+— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous
+soupçonnés ici!…»
+
+Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches
+et dit, s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant
+l’horreur de l’imagination de Rouletabille:
+
+«Encore un peu de courage, madame!»
+
+Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa
+voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème:
+
+«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac…
+Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait
+Larsan… Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout
+de ma raison, était d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle,
+ces deux manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé
+par vous… Monsieur Darzac.»
+
+M. Darzac répondit à Rouletabille:
+
+«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire
+tout de suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!…
+
+— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les
+entourant tous deux.
+
+Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps
+comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré
+et nous exaspérait.
+
+«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» s’écriait Arthur
+Rance…
+
+Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris
+d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à la
+porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que
+notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment,
+ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation
+intolérable. Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait
+davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres,
+et peut-être à nous- mêmes, que nous n’étions pas Larsan!
+
+Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait
+changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son
+être semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard
+avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous
+particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui
+s’obstinait à le vouloir protéger; il s’adossa à la porte, il croisa
+les bras, et dit:
+
+«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger.
+Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac
+sortantes, dont l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y
+perdre! Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!…
+Que M. Darzac, ici, présent, me permette de lui dire: j’avais cent
+excuses pour le soupçonner!…»
+
+Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui
+aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir
+l’Australie!»
+
+M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant,
+avec une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?…
+
+— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme
+suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les
+conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si
+c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant
+l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai
+acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps
+d’être Larsan.»
+
+Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se
+soulever et de protester d’un grand geste épeuré.
+
+Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la
+souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix:
+
+«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…»
+
+Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
+
+Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne
+pouvais excuser, continuait:
+
+«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre
+retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression
+de la terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur,
+de sa perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il
+faut que je m’explique ici, il le faut pour que tout le monde
+s’explique ici!… Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!…
+Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson.
+La précipitation même qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter
+la cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait de chasser
+définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me
+souviens, disaient alors, combien clairement: «Est-il possible que je
+continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés,
+qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!»
+
+«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu tout à
+fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle,
+contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer
+sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui
+dît…»
+
+Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et
+lui dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que
+Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche:
+«Est-ce que vous redevenez folle?»
+
+Et, se reculant un peu:
+
+«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur
+Darzac!… Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la
+suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son
+hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par
+instants, des plus délicates attentions!… Enfin, permettez-moi de vous
+dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser
+que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours au fond
+d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la
+pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons- nous bien… Ce n’est point
+cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle
+s’en apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés
+par autre chose!…
+
+— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. Darzac…
+ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si j’avais été
+Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, j’avais tout
+intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et je ne me
+serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est revenu
+au monde, que j’ai perdu Mathilde?…
+
+— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était
+devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si
+j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le
+contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci:
+c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de
+croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan
+existe en dehors de vous!»
+
+En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva
+haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face
+de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous
+étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du
+commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que
+l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de
+l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi
+formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait…
+
+«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors
+de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité
+immédiate. Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que
+vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré
+vous, chez vous, aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous
+voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore,
+toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre femme que ce Larsan
+ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur
+Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes soupçons
+ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins que nous
+nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il
+semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… Voyez
+donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée
+l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez
+mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme
+réalisée l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant
+Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande
+ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à
+l’état de Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection
+est indéniable. Il existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre
+volonté d’être Larsan!…»
+
+M. Darzac n’interrompait plus.
+
+«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à
+cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si
+cette résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon
+d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute l’affaire est
+éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident de Bourg… je continue à
+raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, dans le buffet…
+Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a annoncé, vous
+attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous
+éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de
+toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre
+déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et,
+passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi,
+définitivement à moi, je mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de
+même, il vous fatigue… et si bien vous fatigue-t-il, ma foi, que,
+arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques minutes de
+repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de cette barbe menteuse
+et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la porte du
+compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le temps de
+voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de
+s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le
+danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne
+voit pas Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à
+contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre
+femme qui accourt vous y chercher!… Elle vous trouve debout… Vous
+n’avez pas même eu le temps de vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas!
+non… Votre malheur ne fait que commencer… Car l’atroce pensée que vous
+êtes peut-être ensemble Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai
+de la gare, en passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous
+lâche la main et se jette comme une folle dans le bureau du chef de
+gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser l’abominable pensée
+tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment la
+porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir Larsan!
+Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle
+oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à
+m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre
+conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre
+son père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu,
+vous avez l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme
+continue à avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne
+son revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui pourrait
+se résumer dans cette phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et,
+si c’est Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!»
+Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que,
+pour la rapprocher, vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher
+Monsieur Darzac! Tout cela s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il
+n’y avait point jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant
+votre voyage de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de
+nous, qui ne pouvait le plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez
+pris le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez
+descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là, après un
+court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous apparaissiez
+à l’état de Larsan à vos mêmes amis venus en promenade à Menton. Le
+train suivant vous remportait vers Cannes, où nous nous rencontrâmes.
+Seulement, comme vous eûtes, ce jour- là, le désagrément d’entendre, de
+la bouche même d’Arthur Rance qui était, lui aussi, venu au-devant de
+nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu cette fois Larsan et que
+votre exhibition du matin n’avait servi de rien, vous vous obligeâtes,
+le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la Tour
+Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et voyez, mon
+cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus
+compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables
+si, par hasard, mes soupçons devaient être confirmés!»
+
+À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je
+ne pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement
+Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir
+la victime de quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres,
+autour de moi, frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car
+les arguments de Rouletabille devenaient si terriblement possibles que
+chacun se demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité
+de la culpabilité, il allait pouvoir conclure à l’innocence. Quant à
+Robert Darzac, après avoir monté la plus sombre agitation, il s’était à
+peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla qu’il ouvrait
+ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé, mais très
+intéressé, qu’ont les accusés au banc d’assises quand ils entendent M.
+le procureur général prononcer un de ces admirables réquisitoires qui
+les convainquent eux-mêmes d’un crime que, quelquefois, ils n’ont pas
+commis! La voix avec laquelle il parvint à prononcer les mots suivants
+n’était plus une voix de colère, mais de curieux effroi, la voix d’un
+homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien
+pu échapper!»
+
+«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé
+à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous
+venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?…
+
+— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve
+simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle
+était Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été
+fournie heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez
+fermé le cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de
+trop!» le jour où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous
+aviez tiré les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre
+chambre, vous nous avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez
+entré dans cette chambre vers six heures et non point, comme le père
+Bernier le disait et comme nous avions pu le constater nous-mêmes, à
+cinq heures! Vous étiez alors le seul avec moi à savoir que le Darzac
+de cinq heures, dont nous vous parlions comme de vous-même n’était
+point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne prétendez pas que vous
+n’attachiez aucune importance à cette heure de cinq heures, puisqu’elle
+vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle vous apprenait qu’un autre
+Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là, le
+vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous taisez! Votre
+silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac aurait-il eu
+à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était venu avant
+vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à nous
+cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS
+DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes
+soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! ET
+L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC!
+
+— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne
+pouvais croire être Larsan.
+
+Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien
+perdu de son calme, étendit le bras et dit:
+
+«Il y est encore!…»
+
+Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la
+porte du placard avait été poussée par une main invisible, comme il
+arriva le terrible soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»…
+
+Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise,
+d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en noir
+poussa un cri déchirant:
+
+«Robert!… Robert!… Robert!»
+
+Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si
+semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper…
+Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa raison, après
+l’argumentation triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les
+bras tendus, elle allait vers la seconde manifestation Darzac qui
+descendait du fatal placard… Le visage de Mathilde rayonnait d’une vie
+nouvelle; ses yeux, ses tristes yeux dont j’avais vu si souvent le
+regard égaré autour de l’autre, fixaient celui-ci avec une joie
+magnifique, mais tranquille et sûre. C’était lui! C’était celui qu’elle
+croyait perdu, et qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre,
+et qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce dont elle
+avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie!
+
+Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire
+coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait
+soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il
+tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré
+de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie
+audacieuse que, depuis quelques minutes, il nous donnait. N’ayant plus
+aucun doute sur l’issue de la discussion qu’il soutenait avec
+Rouletabille, il avait eu cette incroyable puissance sur lui-même de
+n’en laisser rien paraître, et aussi cette habileté dernière de
+prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille de dérouler à
+loisir une argumentation au bout de laquelle il savait qu’il trouverait
+sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens
+de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si bien que, dans le moment
+que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne pûmes l’empêcher de se
+jeter d’un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à Mme Darzac
+et d’en refermer violemment la porte avec une rapidité foudroyante!
+Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu lorsqu’il était trop tard pour
+déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la scène précédente, n’avait
+songé qu’à garder la porte du corridor et il n’avait point pris garde
+que chaque mouvement que faisait le faux Darzac, au fur et à mesure
+qu’il était convaincu d’imposture, le rapprochait de la chambre de Mme
+Darzac. Le reporter n’attachait aucune importance à ces mouvements-là,
+sachant que cette chambre n’offrait à la fuite de Larsan aucune issue.
+Et cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui fermait son
+dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions
+importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus forcenés.
+Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie
+de ses inexplicables évasions!
+
+«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…»
+
+Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux,
+me broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait
+attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette
+tempête, semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait
+autour d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient
+comme s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. Or,
+ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille.
+
+Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les
+trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des
+haches qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais
+verrous. Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de
+bélier. Nous nous y mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder.
+Notre anxiété était au comble. En vain nous répétions-nous que nous
+allions entrer dans une chambre où il n’y avait que des murs et des
+barreaux… nous nous attendions à tout, ou plutôt à rien, car c’était
+surtout la pensée de la disparition, de l’envolement, de la
+dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait
+plus fous.
+
+Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux
+domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de
+ne s’en servir que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant.
+Puis, il donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin
+tombée, il entra le premier dans la pièce.
+
+Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes
+tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord,
+Larsan était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il
+avait arraché sa fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac;
+il avait repris sa face rase et pâle du Frédéric Larsan du château du
+Glandier. Et on ne voyait que lui dans la chambre. Il était
+tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de la pièce, et nous
+regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras s’allongeaient
+aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. On eût dit qu’il
+nous donnait audience et qu’il attendait que nous lui exposions nos
+revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa lèvre
+ironique.
+
+Rouletabille s’avança encore:
+
+«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…»
+
+Mais Larsan ne répondit pas.
+
+Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous
+aperçûmes que Larsan était mort.
+
+Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était
+ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant.
+
+Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était
+fini.
+
+Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et
+d’oublier le mort.
+
+«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne
+s’apercevra de sa disparition!»
+
+Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance:
+
+«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!»
+
+Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes
+seul en face du cadavre de son père.
+
+* * *
+
+Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans
+le salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et,
+dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur
+lui son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri
+dans le moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances
+qui restait encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre
+qu’il ne courait aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que
+Mrs. Edith. Quand les deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance
+et moi lui donnâmes des soins qui nous renseignèrent tout d’abord sur
+son curieux état de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de
+nous avait pu croire mort et que l’on avait enfermé, râlant, dans un
+sac, avait- il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous
+eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui
+cachait la blessure qu’il portait à la poitrine, nous connûmes au moins
+que cette blessure, par un hasard qui n’est point si rare qu’on le
+pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque immédiat, ne
+présentait aucune gravité. La balle qui avait frappé Darzac, au milieu
+de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir contre Larsan, s’était
+aplatie sur le sternum, causant une forte hémorragie externe et
+secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne suspendant en rien
+aucune des fonctions vitales… .
+
+On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants
+quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers
+moments. Et moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer —
+l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de se
+battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain
+d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que
+celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et
+logea dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner
+l’amputation et qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien
+qui était retombé dans son coma, il en sortit le lendemain pour aller
+faire un tour sur le boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été
+frappé au sternum.[4]
+
+Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur
+nous la porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais
+la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette
+précaution, quand nous entendîmes des pas dans le corridor et un bruit
+singulier comme celui d’un corps que l’on traînerait sur un plancher…
+Et je pensai à Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille!
+
+Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre.
+Je ne m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre
+cortège.
+
+Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute
+chose. Je distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle
+sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt,
+évidemment, à barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de
+pénétrer dans la Cour du Téméraire…
+
+… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques…
+deux ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais
+bien et qui, une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac
+semblait lourd. Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors
+je pus voir encore que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois
+qui le fermait d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille
+sauta sur la margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans
+hésitation… il semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et
+sa tête disparut. Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et
+il se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais
+plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant soigneusement
+le plateau et assujettissant les ferrures, et celles-ci firent un bruit
+que je me rappelai soudain, le bruit qui m’avait tant intrigué le soir
+où, avant la découverte de l’Australie, je m’étais rué sur une ombre
+qui avait soudain disparu et où je m’étais heurté le nez contre la
+porte close du Château Neuf…
+
+* * *
+
+Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir…
+Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la
+parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité
+tout entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la
+vérité…
+
+J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château Neuf, je
+me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé profondément dans
+les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres jalouses.
+Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai même point
+perçu le bruit des rames sur les eaux…
+
+Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se
+passait très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en
+face de l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait
+la nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil…
+
+… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de
+petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi
+énorme, formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un
+mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis
+se dresser, debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le
+reconnaissais comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres
+gestes se découpaient avec une précision fantastique sur la bande
+rouge… Oh! ce ne fut pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en
+soulevant un fardeau qui se confondit avec lui… Et puis le fardeau
+glissa dans le noir et la petite ombre de l’homme réapparut toute
+seule, se pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et
+puis s’affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique
+jusqu’à ce qu’elle fût sortie complètement de la bande rouge… Et la
+bande rouge disparut à son tour…
+
+Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan.
+
+
+
+
+Épilogue
+
+
+Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler
+sous mes yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain
+de tant d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris,
+de me replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de
+me retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à
+deux pas de moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute,
+c’est-à-dire jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas
+troubler leurs douces, tendres ou désespérées confidences, leurs
+projets d’avenir, leurs derniers adieux… Malgré toutes les prières de
+Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de Paris et
+de son journal. Il a cet héroïsme suprême de s’effacer devant l’époux.
+La Dame en noir ne peut pas résister à Rouletabille; il a dicté ses
+conditions… Il veut que M. et Mme Darzac continuent leur voyage de
+noces comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire aux Rochers
+Rouges. Ce n’est pas le même Darzac qui l’a commencé, c’est un autre
+Darzac qui le finira, cet heureux voyage, mais pour tout le monde
+Darzac aura été le même sans solution de continuité. M. et Mme Darzac
+sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la loi religieuse, il est
+avec le pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils
+trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser leur situation
+s’il est prouvé qu’elle en a besoin et d’apaiser les scrupules de leur
+conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux, définitivement
+heureux: ils l’ont bien gagné!…
+
+Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie du
+sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où j’écris
+ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la
+prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux,
+dans la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des
+Rochers Rouges, comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui
+recouvraient les secrets du Glandier. La faute en est à cet abominable
+Brignolles qui est au courant de bien des choses et qui, du fond de
+l’Amérique où il s’est réfugié, veut nous faire «chanter». Il nous
+menace d’un affreux libelle, et comme maintenant le professeur
+Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa théorie, tout, chaque
+jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, nous avons pensé
+qu’il était préférable de «prendre les devants» et de raconter toute la
+vérité.
+
+Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et
+terrible affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain du
+drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la
+Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me
+le demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon
+front à la vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de
+Rouletabille m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait
+guère à moi depuis la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui
+ne s’étaient pas quittés…
+
+On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert
+Darzac était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le
+rejoindre… Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la
+gare. Mrs. Edith, contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune
+tristesse de mon départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le
+prince Galitch était venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait
+donné des nouvelles du vieux Bob, qui étaient excellentes, et ne
+s’était plus occupée de moi. J’en avais conçu une peine réelle. Et,
+ici, il est temps, je crois bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais
+je ne lui eusse laissé deviner les sentiments que je ressentais pour
+Mrs. Edith si, quelques années plus tard, après la mort d’Arthur Rance,
+qui fut suivie de véritables tragédies, dont j’aurai peut-être à parler
+un jour, je n’avais pas épousé la blonde et mélancolique et terrible
+Edith.
+
+Nous approchons de Marseille…
+
+Marseille!…
+
+Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se
+dirent rien.
+
+Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un
+geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une
+statue de deuil et de douleur.
+
+Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient.
+
+* * *
+
+Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous
+nous rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous
+courions au secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le
+drame… Rouletabille maintenant parle… parle… évidemment il essaye de
+s’étourdir, de ne plus penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un
+tout petit enfant pendant des heures…
+
+«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de
+reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours
+considéré ce bandit comme un honnête homme…
+
+Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu
+de lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire
+enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert
+Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent
+tout de suite. On sait combien il est simple, encore aujourd’hui, de
+faire enfermer un être, quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un
+cabanon. La volonté d’un parent et la signature d’un médecin suffisent
+encore en France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette
+sinistre et rapide besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan.
+Il fit un faux et Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand
+Brignolles vint à Paris, il faisait déjà partie de la combinaison.
+Larsan avait son plan: prendre la place de Darzac avant le mariage.
+L’accident des yeux avait été, comme je l’avais du reste pensé
+moi-même, des moins naturels. Brignolles avait mission de s’arranger de
+telle sorte que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible
+suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir
+cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de
+binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre!
+
+Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le
+dessein des deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo
+que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de
+le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait
+été aidé naturellement dans cette circonstance par cette police
+spéciale, qui n’a rien à faire avec la police officielle, et qui se met
+à la disposition des familles dans les cas les plus désagréables,
+lesquels demandent autant de discrétion que de rapidité dans
+l’exécution…
+
+Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison
+de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la
+frontière italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir
+le malheureux. Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu
+avec le directeur et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y
+a des directeurs de maison de fous qui ne demandent point trop
+d’explications, pourvu qu’ils soient en règle avec la loi… et qu’on les
+paye bien… et ce fut vite fait… et ce sont des choses qui arrivent tous
+les jours…
+
+«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille.
+
+— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit
+morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour
+où, sans m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre
+à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans
+le Midi. Ce bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les
+deux syllabes bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les
+circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous
+l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me
+l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait jeté fut
+presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du
+véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était lui,
+«le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…»
+
+Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les
+différentes phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au
+bout rester incompréhensible pour nous. ç’avait été d’abord la
+révélation brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et
+puis cette autre révélation formidable qui lui était venue du mensonge
+de l’une des deux manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire
+que Rouletabille lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a
+emporté le sac, a rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le
+monde prend pour Darzac! Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là
+n’a point dit à Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte
+à cinq heures n’était point lui! Il cache déjà cette
+contre-manifestation Darzac et il ne peut avoir d’intérêt à la cacher
+que si cette manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu’il y a
+ou qu’il y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela
+est clair comme la lumière du jour! Rouletabille en est ébloui; il en
+chancelle… . il s’en trouverait mal… il en claque des dents!… Mais
+peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier s’est-il trompé… peut-être
+a-t-il mal compris les paroles et les étonnements de M. Darzac…
+Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il verra bien!… Ah!
+qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à fermer le cercle!…
+Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il revient, comme il
+s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la figure de
+l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… je ne
+l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût été
+si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la figure de
+Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que c’était là une
+dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui entrait si bien
+dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il se serait
+débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder encore…
+Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les
+raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac,
+sur l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il
+ment!… Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient
+toujours derrière sa raison, voient maintenant!…
+
+Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être,
+va lui échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée
+à Larsan et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de
+réfléchir, de savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande
+vingt-quatre heures!… Il assure la sécurité de la Dame en noir en la
+faisant habiter l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer
+en secret qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui
+faisant entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux
+Bob. Et, comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste
+un espoir… Celui que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou
+vivant, il court à sa recherche… De Darzac, il possède un revolver,
+celui qu’il a trouvé dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a
+déjà remarqué le type chez un armurier de Menton… Il va chez cet
+armurier… il montre le revolver… il apprend que cette arme a été
+achetée la veille au matin par un homme dont on lui donne le
+signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande
+barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne
+s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend
+une autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait
+ce que n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le
+sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort
+d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il
+s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel de
+la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de
+redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon,
+redescendait de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel.
+Sospel! Est-ce que Brignolles n’était pas signalé comme descendu à
+Sospel? Brignolles!… Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce
+que Brignolles venait faire dans ces parages!… Sa présence devait être
+étroitement liée au drame. D’un autre côté, la disparition et la
+réapparition du véritable Darzac attestaient qu’il y avait eu
+séquestration… Mais où… Brignolles, qui avait partie liée avec Larsan,
+ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-être
+était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
+séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique,
+Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de
+Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le
+passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du
+client de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il
+paraissait très altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût
+pu le prendre pour un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut
+la sensation qu’il «brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez
+donc par ici une maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de
+l’auberge, la maison de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les
+deux fameuses syllabes bonnet prenaient toute leur signification…
+Désormais, il ne faisait plus de doute pour Rouletabille que le vrai
+Darzac avait été enfermé par le faux comme fou dans la maison de santé
+du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire à Sospel
+qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de rencontrer là
+Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le chemin du
+mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout savoir,
+à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, il
+saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour
+professeurs en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre
+ce qu’il était advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment
+qu’on avait retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de
+la petite voiture descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait…
+du moment que Larsan n’avait point jugé utile de se débarrasser
+auparavant de Darzac par la mort, en le précipitant, dans le sac, au
+fond du puits de Castillon, peut- être avait-il été de son intérêt de
+reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison de santé! Et
+Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, Darzac
+vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!…
+Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!…
+Cet otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient
+s’ensuivre entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort,
+Mathilde tuait Larsan de ses mains ou le livrait à la justice!
+
+Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de
+santé, il se heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta
+à la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il
+cria à Rouletabille de l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart
+d’heure après, Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point
+suffi, car Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce
+qui rendait la vie aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut
+point de peine à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait
+Larsan, mais qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille
+Darzac à sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous
+deux rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et
+écouta leurs discours avec une certaine stupeur qui se transforma
+bientôt en effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se
+traduisait par la mise en liberté immédiate de Robert Darzac. Darzac,
+par une chance miraculeuse que j’ai déjà expliquée, souffrait à peine
+d’une blessure qui aurait pu être mortelle. Rouletabille, dans une joie
+folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ à Menton. Je passe sur les
+effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui donnant rendez-vous à
+Paris pour le règlement des comptes. En route, Rouletabille apprenait
+de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, était tombé
+quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le
+passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de
+célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage
+pour comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui
+avait eu l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une
+malheureuse femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la
+plus folle entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces
+inconnues. Après avoir volé le pardessus du directeur pour cacher son
+uniforme d’aliéné et s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une
+centaine de francs, il était parvenu, au risque de se casser le cou, à
+escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui eût paru
+infranchissable. Et il était descendu à Menton; et il avait couru au
+fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu, Darzac! Il s’était vu
+lui-même!… Il s’était donné quelques heures pour ressembler si bien à
+lui-même que l’autre Darzac lui- même s’y serait trompé!… Son plan
+était simple. Pénétrer dans le fort d’Hercule comme chez lui, entrer
+dans l’appartement de Mathilde et se montrer à l’autre, pour le
+confondre, devant Mathilde!… Il avait interrogé des gens de la côte et
+appris où le ménage logeait: au fond de la Tour Carrée… Le ménage!…
+Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors n’était rien à côté de ce
+que ces deux mots: leur ménage… Le faisait souffrir!… Cette
+souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait revu, lors
+de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, la
+Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le
+regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais
+elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et
+en esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme
+de l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient
+perdus!
+
+Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un
+revolver à Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût
+pu le perdre, pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait
+l’acquisition d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait
+rappeler le costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq
+heures le moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie,
+tout en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où
+il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il
+s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et
+étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment,
+au fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé
+auprès de nous et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une
+forte envie de nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de
+même à se retenir, voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir!
+Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela seulement valait la
+peine de vivre, et, une heure plus tard, quand il avait eu à sa
+disposition la vie de Larsan qui, dans la même chambre, lui tournant le
+dos, faisait sa correspondance, il n’avait même pas été tenté par la
+vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait pas encore place dans
+son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein pour toujours de
+l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!…
+
+On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la
+façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le
+fort d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le
+placard. Et c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M.
+Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux
+Bob qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide
+d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui
+avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de
+l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette
+nuit-là, il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en
+terminer avec Larsan la nuit suivante. Le tout était de cacher, un
+jour, M. Darzac dans la presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait
+trouvé un petit coin abandonné et tranquille dans le Château Neuf.
+
+À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par un
+cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire.
+
+«C’était donc cela! m’écriai-je.
+
+— Mais oui, fit-il… c’était cela.
+
+— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! Ce
+soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et moi qui
+ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que
+l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle
+tenait!… Oh! je comprends tout, maintenant!
+
+— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette
+nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans
+la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je
+n’ai eu que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois
+pendant que M. Darzac se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous
+fûtes couché, après votre expérience de la barbe, il revint me voir et
+nous étions assez embarrassés. Si, par hasard, vous parliez de cette
+aventure, le lendemain matin, à l’autre M. Darzac, croyant avoir
+affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une catastrophe. Et,
+cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac qui
+voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la sachant,
+vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez
+une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous
+cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût
+pu nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc
+de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain
+ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, d’ici
+là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, dès la
+première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes!
+
+— Oh! je comprends!…
+
+— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que vous
+ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure
+charmante de Mrs. Edith…
+
+— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me
+mettre dans une sotte colère?… demandai-je.
+
+— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de
+nous adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous
+répète que je ne voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous
+parlassiez à M. Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre,
+Sainclair.
+
+— Je continue, mon ami…
+
+— Mes compliments…
+
+— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne
+comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier?
+
+— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… C’est cette maudite
+canne…
+
+— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir…
+
+— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est la
+canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait
+qu’exécuter…»
+
+Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai
+point à la fin de cette belle intelligence.
+
+«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses —
+pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je
+laissais tomber la canne à bec-de-corbin d’Arthur Rance devant M. et
+Mme Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous
+rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec-de- corbin de Larsan, et le
+geste que faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une
+façon de tenir sa canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là
+tenir une canne à bec-de-corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était
+sûr!… Mais je voulais voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de
+Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit jusqu’au lendemain, même après
+ma visite à la maison des fous!… même quand j’eus serré dans mes bras
+le vrai Darzac, j’ai encore voulu voir le faux avec les gestes de
+Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa canne comme le bandit…
+oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… redresser ses
+épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason des
+Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a
+tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a vue
+qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi
+qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux
+grattoir, qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir
+tombé sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter
+alors dans le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort
+d’avoir revu, dans le même moment, la canne de Larsan!… il est mort
+d’avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes
+les batailles, Sainclair, ont leurs victimes innocentes…»
+
+Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la
+rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je
+ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur
+le compte de son vieux Bob.
+
+Il sourit.
+
+«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce n’était
+pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé son
+repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de Bernier,
+dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits après y
+avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque
+que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je
+regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je
+portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je
+tombai dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un
+bain à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui.
+L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château
+d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris que la
+barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la mer
+était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde qu’il
+se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher,
+racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait,
+depuis plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les
+jours. Paolo savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San
+Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait
+fallu une barque pour quitter le château, et cette barque était
+justement celle du Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio
+à San Remo et y envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur
+Rance, persuadé que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux
+Bob. En effet, le vieux Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât
+cette nuit-là à la grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié
+pour le vieux professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur
+Rance; il pouvait, en effet, être arrivé quelque accident à son parent.
+Quant à moi, je ne demandais au contraire qu’une chose, c’est que cet
+exquis vieillard ne revînt pas avant que j’en eusse fini avec Larsan,
+désirant toujours faire croire au faux Darzac que le vieux Bob me
+préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand j’appris qu’on venait de le
+retrouver, je n’en fus qu’à moitié réjoui, mais j’avouerai que la
+nouvelle de sa blessure à la poitrine, à cause de la blessure à la
+poitrine de l’homme au sac, ne me causa aucune peine. Grâce à elle, je
+pouvais espérer, encore quelques heures, continuer mon jeu.
+
+— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite?
+
+— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de faire
+disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait
+tout le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour
+nous avons eu là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes
+n’était point faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir
+qu’ils eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu
+quand nous étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier
+gendarme venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de
+Garibaldi, le second que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes,
+soupaient et que la mer était libre!…
+
+— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux
+clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio
+au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque
+remporterait le lendemain?»
+
+Rouletabille baissa la tête:
+
+«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela,
+Sainclair… Je ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après
+tout, c’était mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de
+trop pour la maison des fous!… Voyez- vous, Sainclair, je ne l’avais
+condamné qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu
+qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…»
+
+Nous ne dîmes plus un mot de la nuit.
+
+À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il
+me refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin
+et se précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les
+feuilles étaient pleines des nouvelles de Russie. On venait de
+découvrir, à Pétersbourg, une vaste conspiration contre le tsar. Les
+faits relatés étaient si stupéfiants qu’on avait peine à y ajouter foi.
+
+Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en
+première colonne de la première page:
+
+Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie
+
+et, au-dessous:
+
+Le tsar le réclame!
+
+Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit:
+
+«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur
+veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le tsar…
+avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas la mienne!…
+En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de me reposer,
+moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer
+ensemble quelque part!…
+
+— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous
+remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie folle
+de travailler…
+
+— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…»
+
+Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida
+ses poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une
+enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer
+comment.
+
+«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta.
+
+Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai
+Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse
+hilarité.
+
+«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que
+c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir…
+
+— Pour où?…
+
+— Pour Saint-Pétersbourg!…»
+
+Et il me tendit la lettre où je lus:
+
+«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en
+Russie, à la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour
+de Tsarkoïé-Selo… Nous sommes obligés de vous avertir que vous
+n’arriverez pas à Pétersbourg vivant.
+
+«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.»
+
+Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le
+prince Galitch était à la gare,» fis-je simplement.
+
+Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit:
+
+«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!»
+
+Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir,
+quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de
+ne point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il
+riait encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…»
+
+Et ce fut son dernier salut.
+
+Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les
+premiers confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et
+André Hesse.
+
+«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils.
+
+— Ah! excellentes!» répondis-je.
+
+Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux à la
+buvette.
+
+FIN
+
+
+
+
+ [1] Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la
+ pointe de la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de
+ la presqu’île d’Hercule:
+
+ [2] Historique.
+
+ [3] Historique.
+
+ [4] Historique.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
+
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+of this license, apply to copying and distributing Project
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+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
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+++ b/old/15554-8.txt
@@ -0,0 +1,11770 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le parfum de la Dame en noir
+
+Author: Gaston Leroux
+
+Release Date: April 5, 2005 [EBook #15554]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com.
+
+
+
+
+
+
+
+
+Gaston Leroux
+
+
+
+LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR
+
+
+
+(1908)
+
+
+
+Table des matires
+
+I Qui commence par o les romans finissent.
+II O il est question de l'humeur changeante de Joseph
+Rouletabille.
+III Le parfum.
+IV En route.
+V Panique.
+VI Le fort d'Hercule.
+VII De quelques prcautions qui furent prises par Joseph
+Rouletabille pour dfendre le fort d'Hercule contre une attaque
+ennemie.
+VIII Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer.
+IX Arrive inattendue du vieux Bob.
+X La journe du 11.
+XI L'attaque de la Tour Carre.
+XII Le corps impossible.
+XIII O l'pouvante de Rouletabille prend des proportions
+inquitantes.
+XIV Le sac de pommes de terre.
+XV Les soupirs de la nuit.
+XVI Dcouverte de L'Australie.
+XVII Terrible aventure du vieux Bob.
+XVIII Midi, roi des pouvantes.
+XIX Rouletabille fait fermer les portes de fer.
+XX Dmonstration corporelle de la possibilit du corps de trop!
+pilogue
+
+
+
+ Pierre WOLFF
+
+En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette
+anne qui a vu clore Le Lys.
+
+GASTON LEROUX
+
+
+
+
+
+
+I
+Qui commence par o les romans finissent.
+
+Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut
+lieu Paris, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans
+la plus stricte intimit. Un peu plus de deux annes s'taient
+donc coules depuis les vnements que j'ai rapports dans un
+prcdent ouvrage, vnements si sensationnels qu'il n'est point
+tmraire d'affirmer ici qu'un aussi court laps de temps n'avait
+pu faire oublier le fameux Mystre de la Chambre Jaune... Celui-ci
+tait encore si bien prsent tous les esprits que la petite
+glise et t certainement envahie par une foule avide de
+contempler les hros d'un drame qui avait passionn le monde, si
+la crmonie nuptiale n'avait t tenue tout fait secrte, ce
+qui avait t assez facile dans cette paroisse loigne du
+quartier des coles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du
+professeur Stangerson, sur la discrtion desquels on pouvait
+compter, avaient t invits. J'tais du nombre; j'arrivai de
+bonne heure l'glise, et mon premier soin, naturellement, fut
+d'y chercher Joseph Rouletabille. J'avais t un peu du en ne
+l'apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu'il
+dt venir et, dans cette attente, je me rapprochai de matre
+Henri-Robert et de matre Andr Hesse qui, dans la paix et le
+recueillement de la petite chapelle Saint-Charles, voquaient tout
+bas les plus curieux incidents du procs de Versailles, que
+l'imminente crmonie leur remettait en mmoire. Je les coutais
+distraitement en examinant les choses autour de moi.
+
+Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose
+triste! Dcrpite, lzarde, crevasse, sale, non point de cette
+salet auguste des ges, qui est la plus belle parure de la
+pierre, mais de cette malpropret ordurire et poussireuse qui
+semble particulire ces quartiers Saint-Victor et des
+Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulirement
+enchsse, cette glise, si sombre au dehors, est lugubre dedans.
+Le ciel, qui parat plus loign de ce saint lieu que de partout
+ailleurs, y dverse une lumire avare qui a toutes les peines du
+monde venir trouver les fidles travers la crasse sculaire
+des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d'enfance et de jeunesse,
+de Renan? Poussez alors la porte de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et
+vous comprendrez comment l'auteur de la Vie de Jsus, qui tait
+enferm ct, dans le petit sminaire adjacent de l'abb
+Dupanloup et qui n'en sortait que pour venir prier ici, dsira
+mourir. Et c'est dans cette obscurit funbre, dans un cadre qui
+ne paraissait avoir t invent que pour les deuils, pour tous les
+rites consacrs aux trpasss, qu'on allait clbrer le mariage de
+Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J'en conus une grande
+peine et, tristement impressionn, en tirai un fcheux augure.
+
+ ct de moi, matres Henri-Robert et Andr Hesse bavardaient
+toujours, et le premier avouait au second qu'il n'avait t
+dfinitivement tranquillis sur le sort de Robert Darzac et de
+Mathilde Stangerson, mme aprs l'heureuse issue du procs de
+Versailles, qu'en apprenant la mort officiellement constate de
+leur impitoyable ennemi: Frdric Larsan. On se rappelle peut-tre
+que c'est quelques mois aprs l'acquittement du professeur en
+Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne,
+paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre New-
+York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre-
+Neuve, La Dordogne avait t aborde par un trois-mts dont
+l'avant tait entr dans sa chambre des machines. Et, pendant que
+le navire abordeur s'en allait la drive, le paquebot avait
+coul pic, en dix minutes. C'est tout juste si une trentaine de
+passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le
+temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le
+lendemain par un bateau de pche qui rentra aussitt Saint-Jean.
+Les jours suivants, l'ocan rejeta des centaines de morts parmi
+lesquels on retrouva Larsan. Les documents que l'on dcouvrit,
+soigneusement cousus et dissimuls dans les vtements d'un
+cadavre, attestrent, cette fois, que Larsan avait vcu! Mathilde
+Stangerson tait dlivre enfin de ce fantastique poux que, grce
+aux facilits des lois amricaines, elle s'tait donn en secret,
+aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux
+bandit dont le vritable nom, illustre dans les fastes
+judiciaires, tait Ballmeyer, et qui l'avait jadis pouse sous le
+nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement
+entre elle et celui qui, depuis de si longues annes,
+silencieusement et hroquement l'aimait. J'ai rappel, dans Le
+Mystre de la Chambre Jaune, tous les dtails de cette
+retentissante affaire, l'une des plus curieuses qu'on puisse
+relever dans les annales de la cour d'assises, et qui aurait eu le
+plus tragique dnouement sans l'intervention quasi gniale de ce
+petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui fut le
+seul dcouvrir, sous les traits du clbre agent de la sret
+Frdric Larsan, Ballmeyer lui-mme!... La mort accidentelle et,
+nous pouvons le dire, providentielle du misrable avait sembl
+devoir mettre un terme tant d'vnements dramatiques et elle ne
+fut point -- avouons-le -- l'une des moindres causes de la
+gurison rapide de Mathilde Stangerson, dont la raison avait t
+fortement branle par les mystrieuses horreurs du Glandier.
+
+Voyez-vous, mon cher ami, disait matre Henri-Robert matre
+Andr Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l'glise,
+-- voyez-vous, dans la vie, il faut tre dcidment optimiste.
+Tout s'arrange! mme les malheurs de Mlle Stangerson... Mais
+qu'avez-vous regarder tout le temps ainsi derrire vous? Qui
+cherchez-vous?... Vous attendez quelqu'un?
+
+-- Oui, rpondit matre Andr Hesse... J'attends Frdric Larsan!
+
+Matre Henri-Robert rit autant que la saintet du lieu lui
+permettait de rire; mais moi je ne ris point, car je n'tais pas
+loin de penser comme matre Hesse. Certes! j'tais cent lieues
+de prvoir l'effroyable aventure qui nous menaait; mais, quand je
+me reporte cette poque et que je fais abstraction de tout ce
+que j'ai appris depuis -- ce quoi, du reste, je m'appliquerai
+honntement au cours de ce rcit, ne laissant apparatre la vrit
+qu'au fur et mesure qu'elle nous fut distribue nous-mmes --
+je me rappelle fort bien le curieux moi qui m'agitait alors la
+pense de Larsan.
+
+Allons, Sainclair! fit matre Henri-Robert qui s'tait aperu de
+mon attitude singulire, vous voyez bien que Hesse plaisante...
+
+-- Je n'en sais rien! rpondis-je.
+
+Et voil que je regardai attentivement autour de moi, comme
+l'avait fait matre Andr Hesse. En vrit, on avait cru Larsan
+mort si souvent quand il s'appelait Ballmeyer, qu'il pouvait bien
+ressusciter une fois de plus l'tat de Larsan.
+
+Tenez! voici Rouletabille, dit matre Henri-Robert. Je parie
+qu'il est plus rassur que vous.
+
+-- Oh! oh! il est bien ple! fit remarquer matre Andr Hesse.
+
+Le jeune reporter s'avanait vers nous. Il nous serra la main
+assez distraitement.
+
+Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs... Je ne suis pas en
+retard?
+
+Il me sembla que sa voix tremblait... Il s'loigna tout de suite,
+s'isola dans un coin, et je le vis s'agenouiller sur un prie-Dieu
+comme un enfant. Il se cacha le visage, qu'il avait en effet fort
+ple, dans les mains, et pria.
+
+Je ne savais point que Rouletabille ft pieux et son ardente
+prire m'tonna. Quand il releva la tte, ses yeux taient pleins
+de larmes. Il ne les cachait pas; il ne se proccupait nullement
+de ce qui se passait autour de lui; il tait tout entier sa
+prire et peut-tre son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas
+tre heureux d'assister une union dsire de tous? Le bonheur de
+Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n'tait-il point son
+oeuvre?... Aprs tout, c'tait peut-tre de bonheur que pleurait
+le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit
+d'un pilier. Je n'eus garde de l'y suivre, car je voyais bien
+qu'il dsirait rester seul.
+
+Et puis, c'tait le moment o Mathilde Stangerson faisait son
+entre dans l'glise, au bras de son pre. Robert Darzac marchait
+derrire eux. Comme ils taient changs tous les trois! Ah! le
+drame du Glandier avait pass bien douloureusement sur ces trois
+tres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde Stangerson n'en
+paraissait que plus belle encore! Certes, ce n'tait plus cette
+magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique divinit,
+cette froide beaut paenne qui suscitait, sur ses pas, dans les
+ftes officielles de la Troisime Rpublique, auxquelles la
+situation en vue de son pre la forait d'assister, un discret
+murmure d'admiration extasie; il semblait, au contraire, que la
+fatalit, en lui faisant expier si tard une imprudence commise si
+jeune, ne l'avait prcipite dans une crise momentane de
+dsespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque de
+pierre derrire lequel se cachait l'me la plus dlicate et la
+plus tendre. Et c'est cette me, encore inconnue, qui rayonnait ce
+jour-l, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant clat,
+sur le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d'une
+tristesse heureuse, sur son front poli comme l'ivoire, o se
+lisait l'amour de tout ce qui tait beau et de tout ce qui tait
+bon.
+
+Quant sa toilette, j'avouerai sottement que je ne me la rappelle
+plus et qu'il me serait impossible de dire mme la couleur de sa
+robe. Mais ce dont je me souviens, par exemple, c'est de
+l'expression trange que prit soudain son regard en ne dcouvrant
+point parmi nous celui qu'elle cherchait. Elle ne parut redevenir
+tout fait calme et matresse d'elle-mme que lorsqu'elle eut
+enfin aperu Rouletabille derrire son pilier. Elle lui sourit et
+nous sourit aussi, notre tour.
+
+Elle a encore ses yeux de folle!
+
+Je me retournai vivement pour voir qui avait prononc cette phrase
+abominable. C'tait un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa
+bont, avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, la
+Sorbonne. Il se nommait Brignolles et tait vaguement cousin du
+mari. Nous ne connaissions point d'autre parent M. Darzac, dont
+la famille tait originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac
+avait perdu son pre et sa mre; il n'avait ni frre ni soeur et
+semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d'o il n'avait
+rapport qu'un ardent dsir de russir, une facult de travail
+exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel
+d'affection et de dvouement qui avait trouv avidement l'occasion
+de se satisfaire auprs du professeur Stangerson et de sa fille.
+Il avait aussi rapport de la Provence, son pays natal, un doux
+accent qui avait fait d'abord sourire ses lves de la Sorbonne,
+mais que ceux-ci avaient aim bientt comme une musique agrable
+et discrte qui attnuait un peu l'aridit ncessaire des cours de
+leur jeune matre, dj clbre.
+
+Un beau matin du printemps prcdent, il y avait par consquent un
+an environ de cela, Robert Darzac leur avait prsent Brignolles.
+Il venait tout droit d'Aix o il avait t prparateur de physique
+et o il avait d commettre quelque faute disciplinaire qui
+l'avait jet tout coup sur le pav; mais il s'tait souvenu
+temps qu'il tait parent de M. Darzac, avait pris le train pour
+Paris et avait su si bien attendrir le fianc de Mathilde
+Stangerson que celui-ci, le prenant en piti, avait trouv le
+moyen de l'associer ses travaux. ce moment, la sant de Robert
+Darzac tait loin d'tre florissante. Elle subissait le contrecoup
+des formidables motions qui l'avaient assaillie au Glandier et en
+cour d'assises; mais on et pu croire que la gurison, dsormais
+assure, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain hymen
+auraient la plus heureuse influence sur l'tat moral et, par
+contrecoup, sur l'tat physique du professeur. Or, nous
+remarqumes tous au contraire que, du jour o il s'adjoignit ce
+Brignolles, dont le concours devait lui tre, disait-il, d'un
+prcieux soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit
+qu'augmenter. Enfin, nous constatmes aussi que Brignolles ne
+portait pas chance, car deux fcheux accidents se produisirent
+coup sur coup au cours d'expriences qui semblaient cependant ne
+devoir prsenter aucun danger: le premier rsulta de l'clatement
+inopin d'un tube de Gessler dont les dbris eussent pu
+dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles,
+lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le
+second, qui aurait pu tre extrmement grave, arriva la suite de
+l'explosion stupide d'une petite lampe essence, au-dessus de
+laquelle M. Darzac tait justement pench. La flamme faillit lui
+brler la figure; heureusement, il n'en fut rien, mais elle lui
+flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des
+troubles de la vue, si bien qu'il ne pouvait plus supporter que
+difficilement la pleine lumire du soleil.
+
+Depuis les mystres du Glandier, j'tais dans un tat d'esprit tel
+que je me trouvais tout dispos considrer comme peu naturels
+les vnements les plus simples. Lors de ce dernier accident,
+j'tais prsent, tant venu chercher M. Darzac la Sorbonne. Je
+conduisis moi-mme notre ami chez un pharmacien et de l chez un
+docteur, et je priai assez schement Brignolles, qui manifestait
+le dsir de nous accompagner, de rester son poste. En chemin,
+M. Darzac me demanda pourquoi j'avais ainsi bouscul ce pauvre
+Brignolles; je lui rpondis que j'en voulais ce garon d'une
+faon gnrale parce que ses manires ne me plaisaient point, et
+d'une faon particulire, ce jour-l, parce que j'estimais qu'il
+fallait le rendre responsable de l'accident. M. Darzac voulut en
+connatre la raison; mais je ne sus que rpondre et il se mit
+rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque le docteur lui eut
+dit qu'il aurait pu perdre la vue et que c'tait miracle qu'il en
+ft quitte si bon compte.
+
+L'inquitude que me causait Brignolles tait, sans doute,
+ridicule, et les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de
+mme, j'tais si extraordinairement prvenu contre lui que, dans
+le fond de moi-mme, je ne lui pardonnai pas que la sant de
+M. Darzac ne s'amliort point. Au commencement de l'hiver, il
+toussa, si bien que je le suppliai, et que nous le supplimes
+tous, de demander un cong et de s'aller reposer dans le midi. Les
+docteurs lui conseillrent San Remo. Il y fut et, huit jours
+aprs, il nous crivait qu'il se sentait beaucoup mieux; il lui
+semblait qu'on lui avait, depuis qu'il tait arriv dans ce pays,
+enlev un poids de dessus la poitrine!... Je respire!... je
+respire!... nous disait-il. Quand je suis parti de Paris,
+j'touffais! Cette lettre de M. Darzac me donna beaucoup
+rflchir et je n'hsitai point faire part de mes rflexions
+Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s'tonner avec moi de ce que
+M. Darzac tait si mal quand il se trouvait auprs de Brignolles,
+et si bien quand il en tait loign... Cette impression tait si
+forte chez moi, tout particulirement, que je n'eusse point permis
+ Brignolles de s'absenter. Ma foi non! S'il avait quitt Paris,
+j'aurais t capable de le suivre! Mais il ne s'en alla point; au
+contraire. Les Stangerson ne l'eurent jamais plus prs d'eux. Sous
+prtexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il tait tout le
+temps fourr chez M. Stangerson. Il parvint une fois voir Mlle
+Stangerson, mais j'avais fait la fiance de M. Darzac un tel
+portrait du prparateur de physique, que je russis l'en
+dgoter pour toujours, ce dont je me flicitai dans mon for
+intrieur.
+
+M. Darzac resta quatre mois San Remo et nous revint presque
+entirement rtabli. Ses yeux, cependant, taient encore faibles
+et il tait dans la ncessit d'en prendre le plus grand soin.
+Rouletabille et moi avions dcid de surveiller le Brignolles,
+mais nous fmes satisfaits d'apprendre que le mariage allait avoir
+lieu presque aussitt et que M. Darzac emmnerait sa femme, dans
+un long voyage, loin de Paris et... loin de Brignolles.
+
+ son retour de San Remo, M. Darzac m'avait demand:
+
+Eh bien, o en tes-vous avec ce pauvre Brignolles? tes-vous
+revenu sur son compte?
+
+-- Ma foi non! avais-je rpondu.
+
+Et il s'tait encore moqu de moi, m'envoyant quelques-unes de ces
+plaisanteries provenales qu'il affectionnait quand les vnements
+lui permettaient d'tre gai, et qui avaient retrouv dans sa
+bouche une saveur nouvelle depuis que son sjour dans le midi
+avait rendu son accent toute sa belle couleur initiale.
+
+Il tait heureux! Mais nous ne pmes avoir une ide vritable de
+son bonheur -- car, entre son retour et son mariage, nous emes
+peu d'occasions de le voir -- que sur le seuil mme de cette
+glise o il nous apparut comme transform. Il redressait avec un
+orgueil bien comprhensible sa taille lgrement vote. Le
+bonheur le faisait plus grand et plus beau!
+
+C'est le cas de dire qu'il est la noce, le patron! ricana
+Brignolles.
+
+Je m'loignai de cet homme qui me rpugnait et m'avanai jusque
+dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras
+croiss toute la crmonie, sans rien voir, sans rien entendre. On
+dut lui frapper sur l'paule, quand tout fut fini, pour le tirer
+de son rve.
+
+Quand on passa la sacristie, matre Andr Hesse poussa un
+profond soupir.
+
+a y est! fit-il. Je respire...
+
+-- Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami? demanda matre
+Henri-Robert.
+
+Alors matre Andr Hesse avoua qu'il avait redout jusqu' la
+dernire minute l'arrive du mort...
+
+Que voulez-vous! rpliqua-t-il son confrre qui se moquait, je
+ne puis me faire cette ide que Frdric Larsan consente tre
+mort pour de bon!...
+
+.. .. .. .. ..
+
+Nous nous trouvions tous maintenant -- une dizaine de personnes au
+plus -- dans la sacristie. Les tmoins signaient sur les registres
+et les autres flicitaient gentiment les nouveaux maris. Cette
+sacristie est encore plus sombre que l'glise et j'aurais pu
+penser que je devais cette obscurit de ne point apercevoir, en
+un pareil moment, Joseph Rouletabille, si la pice n'avait t si
+petite. De toute vidence, il n'tait point l. Qu'est-ce que cela
+signifiait? Mathilde l'avait dj rclam deux fois et M. Robert
+Darzac me pria de l'aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai
+dans la sacristie sans lui; je ne l'avais pas trouv.
+
+Voil qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout fait
+inexplicable. tes-vous bien sr d'avoir regard partout? Il sera
+dans quelque coin, rver.
+
+-- Je l'ai cherch partout et je l'ai appel, rpliquai-je.
+
+Mais M. Darzac ne s'en tint point ce que je lui disais. Il
+voulut faire lui-mme le tour de l'glise. Tout de mme, il fut
+plus heureux que moi, car il apprit d'un mendiant qui se tenait
+sous le porche avec sa timbale qu'un jeune homme qui ne pouvait
+tre, en effet, que Rouletabille tait sorti de l'glise quelques
+minutes auparavant et s'tait loign dans un fiacre. Quand il
+rapporta cette nouvelle sa femme, celle-ci en parut peine au-
+del de toute expression. Elle m'appela et me dit:
+
+Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train
+dans deux heures la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami
+et amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable
+m'inquite beaucoup...
+
+-- Comptez sur moi, fis-je...
+
+Et je me mis la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je
+revins bredouille la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal,
+ni au caf du Barreau o les ncessits de son mtier le foraient
+souvent de se trouver cette heure du jour, je ne pus mettre la
+main sur lui. Aucun de ses camarades ne put me dire o j'aurais
+quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse penser combien
+tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac
+tait navr; mais, comme il avait s'occuper de l'installation
+des voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait
+Menton, chez les Rance, accompagnait les nouveaux maris jusqu'
+Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et
+le Mont-Cenis, il me pria d'annoncer cette mauvaise nouvelle sa
+femme. Je fis la triste commission en ajoutant que Rouletabille
+viendrait sans doute avant le dpart du train. Aux premiers mots
+que je lui dis de cela, Mathilde se prit pleurer doucement, et
+elle secoua la tte:
+
+Non! Non!... c'est fini!... Il ne viendra plus!...
+
+Et elle monta dans son wagon...
+
+C'est alors que l'insupportable Brignolles, voyant l'moi de la
+nouvelle marie, ne put s'empcher de rpter encore matre
+Andr Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonntement,
+comme il le mritait: Regardez donc! Regardez donc!... je vous
+dis qu'elle a encore ses yeux de folle!... Ah! Robert a eu tort...
+il aurait mieux fait d'attendre! Je vois encore Brignolles disant
+cela, et je me rappelle le sentiment d'horreur que, dans le moment
+mme, il m'inspira. Il ne faisait point de doute pour moi depuis
+longtemps que ce Brignolles tait un mchant homme, et surtout un
+jaloux, et qu'il ne pardonnait point son parent le service que
+celui-ci lui avait rendu en le casant dans un poste tout fait
+subalterne. Il avait la mine jaune et les traits longs, tirs de
+haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et tout en lui tait
+long. Il avait une longue taille, de longs bras, de longues jambes
+et une longue tte. Cependant cette rgle de longueur, il
+fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il
+avait les extrmits petites et presque lgantes. Ayant t si
+brusquement morign pour ses mchants propos par le jeune avocat,
+Brignolles en conut une immdiate rancune et quitta la gare aprs
+avoir prsent ses civilits aux poux. Du moins je crus qu'il
+quitta la gare, car je ne le vis plus.
+
+Nous avions encore trois minutes avant le dpart du train. Nous
+esprions encore en l'arrive de Rouletabille, et nous examinions
+tous le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe htive des
+voyageurs en retard la figure sympathique de notre jeune ami.
+Comment se faisait-il qu'il n'appart point, selon sa coutume et
+sa manire, bousculant tout et tous, ne se proccupant point des
+protestations et des cris qui signalaient ordinairement son
+passage dans une foule o il se montrait toujours plus press que
+les autres? Que faisait-il?... Dj on fermait les portires; on
+en entendait le claquement brutal... Et puis ce furent les brves
+invitations des employs... En voiture! Messieurs!... en
+voiture!... quelques galopades dernires... le coup de sifflet
+aigu qui commandait le dpart... puis la clameur enroue de la
+locomotive, et le convoi se mit en marche... Mais pas de
+Rouletabille!... Nous en tions si tristes et, aussi, tellement
+tonns, que nous restions sur le quai regarder Mme Darzac sans
+penser lui faire entendre nos souhaits de bon voyage. La fille
+du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et, dans
+le moment que le train commenait acclrer sa marche, sre
+dsormais qu'elle ne verrait plus, avant son dpart, son petit
+ami, elle me tendit une enveloppe, par la portire...
+
+Pour lui! fit-elle...
+
+Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d'un si subit
+effroi, et sur un ton si trange que je ne pus m'empcher de
+songer aux nfastes rflexions de Brignolles.
+
+Au revoir, mes amis!... ou adieu!
+
+
+
+
+II
+O il est question de l'humeur changeante de Joseph Rouletabille.
+
+En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m'tonner de la
+singulire tristesse qui m'avait envahi, sans que j'en pusse
+dmler prcisment la cause. Depuis le procs de Versailles, aux
+pripties duquel j'avais t si intimement ml, j'avais li tout
+ fait amiti avec le professeur Stangerson, sa fille et Robert
+Darzac. J'aurais d tre particulirement heureux d'un vnement
+qui semblait satisfaire tout le monde. Je pensai que
+l'extraordinaire absence du jeune reporter devait tre pour
+quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait
+t trait par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et,
+surtout, depuis que Mathilde tait sortie de la maison de sant o
+le dsarroi de son esprit avait ncessit pendant plusieurs mois
+des soins assidus, depuis que la fille de l'illustre professeur
+avait pu se rendre compte du rle extraordinaire jou par cet
+enfant dans un drame o, sans lui, elle et invitablement sombr
+avec tous ceux qu'elle aimait, depuis qu'elle avait lu avec toute
+sa raison, enfin recouvre, le compte rendu stnographi des
+dbats o Rouletabille apparaissait comme un petit hros
+miraculeux, il n'tait point d'attentions quasi maternelles dont
+elle n'et entour mon ami. Elle s'tait intresse tout ce qui
+le touchait, elle avait excit ses confidences, elle avait voulu
+en savoir sur Rouletabille plus que je n'en savais et plus peut-
+tre qu'il n'en savait lui-mme. Elle avait montr une curiosit
+discrte mais continue relativement une origine que nous
+ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continu de se
+taire avec une sorte de farouche orgueil. Trs sensible la
+tendre amiti que lui tmoignait la pauvre femme, Rouletabille
+n'en conservait pas moins une extrme rserve et affectait, dans
+ses rapports avec elle, une politesse mue qui m'tonnait toujours
+de la part d'un garon que j'avais connu si primesautier, si
+exubrant, si entier dans ses sympathies ou dans ses aversions.
+Plus d'une fois, je lui en avais fait la remarque, et il m'avait
+toujours rpondu d'une faon vasive en faisant grand talage,
+cependant, de ses sentiments dvous pour une personne qu'il
+estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il
+et t prt tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient
+donn l'occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu'un. Il
+avait aussi des moments d'une incomprhensible humeur. Par
+exemple, aprs s'tre fait, devant moi, une fte d'aller passer
+une grande journe de repos chez les Stangerson qui avaient lou
+pour la belle saison -- car ils ne voulaient plus habiter le
+Glandier -- une jolie petite proprit sur les bords de la Marne,
+ Chennevires, et aprs avoir montr, la perspective d'un si
+heureux cong, une joie enfantine, il lui arrivait de se refuser,
+tout coup, sans aucune raison apparente, m'accompagner. Et je
+devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu'il avait
+conserve au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-
+le-Prince. Je lui en voulais de toute la peine qu'il causait ainsi
+ cette bonne Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outre de
+l'attitude de mon ami, rsolut d'aller le surprendre avec moi dans
+sa retraite du quartier Latin.
+
+Quand nous arrivmes chez lui, Rouletabille, qui avait rpondu par
+un nergique: Entrez! au coup que j'avais frapp sa porte,
+Rouletabille, qui travaillait sa petite table, se leva en nous
+apercevant et devint si ple... si ple que nous crmes qu'il
+allait dfaillir.
+
+Mon Dieu! s'cria Mathilde Stangerson en se prcipitant vers
+lui. Mais, plus prompt qu'elle encore, avant qu'elle ne ft
+arrive la table o il s'appuyait, il avait jet sur les papiers
+qui s'y trouvaient parpills une serviette de maroquin qui les
+dissimula entirement.
+
+Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s'arrta, toute
+surprise.
+
+Nous vous drangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.
+
+-- Non! rpondit-il, j'ai fini de travailler. Je vous montrerai a
+plus tard. C'est un chef-d'oeuvre, une pice en cinq actes dont je
+n'arrive pas trouver le dnouement.
+
+Et il sourit. Bientt il redevint tout fait matre de lui et
+nous dit cent drleries en nous remerciant d'tre venus le
+troubler dans sa solitude. Il voulut absolument nous inviter
+dner et nous allmes tous trois manger dans un restaurant du
+quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soire! Rouletabille
+avait tlphon Robert Darzac qui vint nous rejoindre au
+dessert. cette poque, M. Darzac n'tait point trop souffrant et
+l'tonnant Brignolles n'avait pas encore fait son apparition dans
+la capitale. On s'amusa comme des enfants. Ce soir d't tait si
+beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
+
+Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon
+de l'humeur bizarre qu'il montrait quelquefois et s'accusa
+d'avoir, au fond, un trs mchant caractre. Mathilde l'embrassa
+et Robert Darzac aussi l'embrassa. Et il en fut si mu que, durant
+le temps que je le reconduisis jusqu' sa porte, il ne me dit
+point un mot; mais, au moment de nous sparer, il me serra la main
+comme jamais encore il ne l'avait fait. Drle de petit
+bonhomme!... Ah! si j'avais su!... Comme je me reproche maintenant
+de l'avoir, par instants, cette poque, jug avec un peu trop
+d'impatience...
+
+Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j'essayais
+en vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remmorant
+les innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois
+douloureux caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernires
+annes, mais rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me
+faire prvoir ce qui venait de se passer, et encore moins me
+l'expliquer. O tait Rouletabille? Je m'en fus son htel,
+boulevard Saint-Michel, me disant que si, l encore, je ne le
+trouvais pas, je pourrais, au moins, laisser la lettre de
+Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupfaction, en entrant dans
+l'htel, d'y trouver mon domestique portant ma valise! Je le priai
+de m'expliquer ce que cela signifiait, et il me rpondit qu'il
+n'en savait rien: qu'il fallait le demander M. Rouletabille.
+
+Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, except,
+naturellement, chez moi, s'tait rendu mon domicile, rue de
+Rivoli, s'tait fait conduire dans ma chambre par mon domestique,
+lui avait fait apporter une valise et avait soigneusement rempli
+cette valise de tout le linge ncessaire un honnte homme qui se
+dispose partir en voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il
+avait ordonn mon godiche de transporter ce petit bagage, une
+heure plus tard, son htel du boul'Mich'. Je ne fis qu'un bond
+jusqu' la chambre de mon ami o je le trouvai en train d'empiler
+mticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du
+linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne
+fut point termine, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car,
+dans les petites choses de la vie courante, il tait volontiers
+maniaque et, en dpit de la modestie de ses ressources, tenait
+vivre fort correctement, ayant l'horreur de tout ce qui touchait
+de prs ou de loin la bohme. Il daigna enfin m'annoncer que
+nous allions prendre nos vacances de Pques, et que, puisque
+j'tais libre et que son journal l'poque lui accordait un cong
+de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d'aller nous
+reposer au bord de la mer. Je ne lui rpondis mme pas, tant
+j'tais furieux de la faon dont il venait de se conduire, et
+aussi tant je trouvais stupide cette proposition d'aller
+contempler l'ocan ou la Manche par un de ces temps abominables de
+printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois semaines, nous
+font regretter l'hiver. Mais il ne s'mut point outre mesure de
+mon silence, et, prenant ma valise d'une main, son sac de l'autre,
+me poussant dans l'escalier, il me fit bientt monter dans un
+fiacre qui nous attendait devant la porte de l'htel. Une demi-
+heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un
+compartiment de premire classe de la ligne du Nord, qui roulait
+vers Le Trport, par Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil,
+il me dit:
+
+Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l'on vous a remise
+pour moi?
+
+Je le regardai. Il avait devin que Mme Darzac aurait une grande
+peine de ne l'avoir point vu au moment de son dpart et qu'elle
+lui crirait. a n'tait pas bien malin. Je lui rpondis:
+
+Parce que vous ne le mritez pas.
+
+Et je lui fis d'amers reproches auxquels il ne prit point garde.
+Il n'essaya mme pas de se disculper, ce qui me mit plus en colre
+que tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda,
+en respira le doux parfum. Comme je le considrais avec curiosit,
+il frona les sourcils, dissimulant, sous cette mine rbarbative,
+une motion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher
+qu'en s'appuyant le front la vitre et en s'absorbant dans une
+tude approfondie du paysage.
+
+Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?
+
+-- Non, me rpondit-il, pas ici!... Mais l-bas!...
+
+Nous arrivmes au Trport en pleine nuit noire, aprs six heures
+d'un interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer
+nous glaait et balayait le quai dsert. Nous ne rencontrmes
+qu'un douanier enferm dans sa capote et dans son capuchon et qui
+faisait les cent pas sur le pont du canal. Pas une voiture,
+naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant dans leur
+cage de verre, refltaient leur clat falot dans de larges flaques
+de pluie o nous pataugions l'envi, cependant que nous courbions
+le front sous la rafale. On entendait au loin le bruit que
+faisaient, en claquant sur les dalles sonores, les petits sabots
+de bois d'une Trportaise attarde. Si nous ne tombmes point dans
+le grand trou noir de l'avant-port, c'est que nous fmes avertis
+du danger par la fracheur sale qui montait de l'abme et par la
+rumeur de la mare. Je maugrais derrire Rouletabille qui nous
+dirigeait assez difficilement dans cette obscurit humide.
+Cependant il devait connatre l'endroit, car nous arrivmes tout
+de mme, cahin-caha, odieusement gifls par l'embrun, la porte
+de l'unique htel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison,
+sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite souper et du
+feu, car nous avions grand-faim et grand froid.
+
+Ah ! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous
+sommes venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui
+nous guettent et de la pleursie qui nous menace?
+
+Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point
+se rchauffer.
+
+Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le
+parfum de la Dame en noir!
+
+Cette phrase me donna si bien rflchir que je n'en dormis gure
+de la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur
+la grve sa vaste plainte, puis s'engouffrant tout coup dans les
+petites rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus
+entendre remuer dans la chambre ct, qui tait celle de mon
+ami: je me levai et poussai sa porte. Malgr le froid, malgr le
+vent, il avait ouvert sa fentre, et je le vis distinctement qui
+envoyait des baisers l'ombre. Il embrassait la nuit!
+
+Je refermai la porte et revins me coucher discrtement. Le
+lendemain matin, je fus rveill par un Rouletabille pouvant. Sa
+figure marquait une angoisse extrme et il me tendait un
+tlgramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait t, sur
+l'ordre qu'il en avait donn, rexpdi de Paris. Voici la
+dpche: Venez immdiatement sans perdre une minute. Avons
+renonc notre voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson
+ Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette dpche
+reste secrte entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous
+prtexterez auprs de nous cong, tout ce que vous voudrez, mais
+venez! Tlgraphiez-moi poste restante Menton. Vite, vite, je
+vous attends. Votre dsespr, DARZAC.
+
+
+
+
+III
+Le parfum.
+
+Eh bien, m'criai-je, en sautant de mon lit. a ne m'tonne
+pas!...
+
+-- Vous n'avez jamais cru sa mort? me demanda Rouletabille avec
+une motion telle que je ne pouvais pas me l'expliquer, malgr
+l'horreur qui se dgageait de la situation, en admettant que nous
+dussions prendre la lettre les termes du tlgramme de
+M. Darzac.
+
+Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu'il
+a pu faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la
+catastrophe de La Dordogne. Mais qu'avez-vous, mon ami?... vous
+paraissez d'une faiblesse extrme. tes-vous malade?...
+
+Rouletabille s'tait laiss choir sur une chaise. C'est d'une voix
+presque tremblante qu'il me confia son tour qu'il n'avait cru
+rellement sa mort qu'une fois la crmonie du mariage termine.
+Il ne pouvait entrer dans l'esprit du jeune homme que Larsan et
+laiss s'accomplir l'acte qui donnait Mathilde Stangerson
+M. Darzac, s'il avait t encore vivant. Larsan n'avait qu' se
+montrer pour empcher le mariage; et, si dangereuse qu'et t,
+pour lui, cette manifestation, il n'et point hsit se livrer,
+connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur
+Stangerson, et sachant bien qu'elle n'et jamais consenti lier
+son sort un autre homme, du vivant de son premier mari, se
+trouvt-elle mme dlivre de celui-ci par la loi humaine? En vain
+et-on invoqu auprs d'elle la nullit de ce premier mariage au
+regard des lois franaises, il n'en restait pas moins qu'un prtre
+avait fait d'elle la femme d'un misrable, pour toujours!
+
+Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front,
+ajoutait:
+
+Hlas! rappelez-vous, mon ami... aux yeux de Larsan "le
+presbytre n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son
+clat"!
+
+Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fivre. Je
+voulus le calmer, mais il ne m'entendait pas:
+
+-- Et voil qu'il aurait attendu aprs le mariage, quelques heures
+aprs le mariage, pour apparatre, s'cria-t-il. Car, pour moi,
+comme pour vous, Sainclair, n'est-ce pas? la dpche de M. Darzac
+ne signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l'autre est
+revenu.
+
+-- videmment!... Mais M. Darzac a pu se tromper!...
+
+-- Oh! M. Darzac n'est pas un enfant qui a peur... cependant, il
+faut esprer, il faut esprer, n'est-ce pas, Sainclair? Qu'il
+s'est tromp!... Non, non! a n'est pas possible, ce serait trop
+affreux!... trop affreux... Mon ami! Mon ami!... oh! Sainclair, ce
+serait trop terrible!...
+
+Je n'avais jamais vu, mme au moment des pires vnements du
+Glandier, Rouletabille aussi agit. Il s'tait lev, maintenant...
+il marchait dans la chambre, dplaait sans raison des objets,
+puis me regardait en rptant: Trop terrible!... trop terrible!
+
+Je lui fis remarquer qu'il n'tait point raisonnable de se mettre
+dans un tat pareil, la suite d'une dpche qui ne prouvait rien
+et pouvait tre le rsultat de quelque hallucination... Et puis,
+j'ajoutai que ce n'tait pas dans le moment que nous allions sans
+doute avoir besoin de tout notre sang-froid, qu'il fallait nous
+laisser aller de semblables pouvantes, inexcusables chez un
+garon de sa trempe.
+
+Inexcusables!... Vraiment, Sainclair... inexcusables!...
+
+-- Mais, enfin, mon cher... vous me faites peur!... que se passe-
+t-il?
+
+-- Vous allez le savoir... La situation est horrible... Pourquoi
+n'est-il pas mort?
+
+-- Et qu'est-ce qui vous dit, aprs tout, qu'il ne l'est pas.
+
+-- C'est que, voyez-vous, Sainclair... Chut!... Taisez-vous...
+Taisez-vous, Sainclair!... C'est que, voyez-vous, s'il est vivant,
+moi, j'aimerais autant tre mort!
+
+-- Fou! Fou! Fou! c'est surtout s'il est vivant qu'il faut que
+vous soyez vivant, pour la dfendre, elle!
+
+-- Oh! oh! c'est vrai! Ce que vous venez de dire l, Sainclair!...
+C'est trs exactement vrai!... Merci, mon ami!... Vous avez dit le
+seul mot qui puisse me faire vivre: Elle! Croyez-vous cela!...
+Je ne pensais qu' moi!... Je ne pensais qu' moi!...
+
+Et Rouletabille ricana, et, en vrit, j'eus peur, mon tour, de
+le voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras,
+de bien vouloir me dire pourquoi il tait si effray, pourquoi il
+parlait de sa mort lui, pourquoi il ricanait ainsi...
+
+Comme un ami, comme ton meilleur ami, Rouletabille!... Parle,
+parle! Soulage-toi!... Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu'il
+t'touffe!... Je t'ouvre mon coeur...
+
+Rouletabille a pos sa main sur mon paule... Il m'a regard
+jusqu'au fond des yeux, jusqu'au fond de mon coeur, et il m'a dit:
+
+Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant
+que moi, et vous allez tre aussi effray que moi, mon ami, parce
+que vous tes bon, et que je sais que vous m'aimez!
+
+L-dessus, comme je croyais qu'il allait s'attendrir, il se borna
+ demander l'indicateur des chemins de fer.
+
+Nous partons une heure, me dit-il, il n'y a pas de train direct
+entre la ville d'Eu et Paris, l'hiver; nous n'arriverons Paris
+qu' sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire
+nos malles et de prendre, la gare de Lyon, le train de neuf
+heures pour Marseille et Menton.
+
+Il ne me demandait mme pas mon avis; il m'emmenait Menton comme
+il m'avait emmen au Trport; il savait bien que dans les
+conjonctures prsentes je n'avais rien lui refuser. Du reste, je
+le voyais dans un tat si anormal que, n'et-il point voulu de
+moi, je ne l'aurais pas quitt. Et puis, nous entrions en pleines
+vacations et mes affaires du palais me laissaient toute libert.
+
+Nous allons donc la ville d'Eu? demandai-je.
+
+-- Oui, nous prendrons le train l-bas. Il faut une demi-heure
+peine pour aller en voiture du Trport Eu...
+
+-- Nous serons rests peu de temps dans ce pays, fis-je.
+
+-- Assez, je l'espre... assez pour ce que je suis venu y
+chercher, hlas!...
+
+Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m'avait-
+il point dit que j'allais tout savoir. Il m'emmena sur la jete.
+Le vent tait encore violent et nous dmes nous abriter derrire
+le phare. Il resta un instant songeur et ferma les yeux devant la
+mer.
+
+C'est ici, finit-il par dire, que je l'ai vue pour la dernire
+fois.
+
+Il regarda le banc de pierre.
+
+Nous nous sommes assis l; elle m'a serr sur son coeur. J'tais
+un tout petit enfant; j'avais neuf ans... elle m'a dit de rester
+l, sur ce banc, et puis elle s'en est alle et je ne l'ai plus
+jamais revue... C'tait le soir... un doux soir d't, le soir de
+la distribution des prix... Oh! elle n'avait pas assist la
+distribution, mais je savais qu'elle viendrait le soir... un soir
+plein d'toiles et si clair que j'ai espr un instant distinguer
+son visage. Cependant, elle s'est couverte de son voile en
+poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l'ai plus
+jamais revue.
+
+-- Et vous, mon ami?
+
+-- Moi?
+
+-- Oui; qu'avez-vous fait? Vous tes rest longtemps sur ce
+banc?...
+
+-- J'aurais bien voulu... Mais le cocher est venu me chercher et
+je suis rentr...
+
+-- O?
+
+-- Eh bien, mais... au collge...
+
+-- Il y a donc un collge au Trport?
+
+-- Non pas, mais il y en a un Eu... Je suis rentr au collge
+d'Eu...
+
+Il me fit signe de le suivre.
+
+Nous y allons, dit-il... Comment voulez-vous que je sache ici?...
+Il y a eu trop de temptes!...
+
+Une demi-heure plus tard nous tions Eu. Au bas de la rue des
+marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavs durs de
+la grande place froide et dserte, pendant que le cocher annonait
+son arrive en faisant claquer son fouet tour de bras,
+remplissant la petite ville morte de la musique dchirante de sa
+lanire de cuir.
+
+Bientt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge --
+celle du collge, me dit Rouletabille -- et tout se tut. Le
+cheval, la voiture, s'taient immobiliss sur la place. Le cocher
+avait disparu dans un cabaret. Nous entrmes dans l'ombre glace
+de la haute glise gothique qui bordait, d'un ct, la
+grand'place. Rouletabille jeta un coup d'oeil sur le chteau dont
+on apercevait l'architecture de briques roses couronnes de vastes
+toits Louis XIII, faade morne qui semble pleurer ses princes
+exils; il considra, mlancolique, le btiment carr de la mairie
+qui avanait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les
+maisons silencieuses, le caf de Paris -- le caf de messieurs les
+officiers -- la boutique du coiffeur, celle du libraire. N'tait-
+ce point l qu'il avait achet ses premiers livres neufs, pays
+par la Dame en noir?...
+
+Rien n'est chang!...
+
+Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait
+son museau paresseux sur ses pattes geles.
+
+C'est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!...
+
+C'est Cham! C'est mon bon Cham!
+
+Et il l'appela:
+
+Cham! Cham!...
+
+Le chien se souleva, tourn vers nous, coutant cette voix qui
+l'appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frla, et
+retourna s'allonger sur son seuil, indiffrent.
+
+Oh! dit Rouletabille, c'est lui!... Mais il ne me reconnat
+plus...
+
+Il m'entrana dans une ruelle qui descendait une pente rapide,
+pave de cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais
+toujours sa fivre. Nous nous arrtmes bientt devant un petit
+temple de style jsuite qui dressait devant nous son porche orn
+de ces demi-cercles de pierre, sortes de consoles renverses,
+qui sont le propre d'une architecture qui n'a contribu en rien
+la gloire du dix-septime sicle. Ayant pouss une petite porte
+basse, Rouletabille me fit entrer sous une vote harmonieuse au
+fond de laquelle sont agenouilles, sur la pierre de leurs
+tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de Catherine de
+Clves et de Guise le Balafr.
+
+La chapelle du collge, me dit tout bas le jeune homme.
+
+Il n'y avait personne dans cette chapelle.
+
+Nous l'avons traverse en hte. Sur la gauche, Rouletabille poussa
+trs doucement un tambour qui donnait sur une sorte d'auvent.
+
+Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons
+entrs dans le collge et le concierge ne m'aura pas vu.
+Certainement, il m'aurait reconnu!
+
+-- Quel mal y aurait-il cela?
+
+Mais justement, un homme, tte nue, un trousseau de clefs la
+main, passa devant l'auvent et Rouletabille se rejeta dans
+l'ombre.
+
+C'est le pre Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n'a plus de
+cheveux. Attention!... c'est l'heure o il va balayer l'tude des
+petits... Tout le monde est en classe en ce moment... Oh! nous
+allons tre bien libres! Il ne reste plus que la mre Simon dans
+sa loge, moins qu'elle ne soit morte... En tout cas, d'ici elle
+ne nous verra pas... Mais attendons!... Voil que le pre Simon
+revient!...
+
+Pourquoi Rouletabille tenait-il tant se dissimuler? Pourquoi?
+Dcidment, je ne savais rien de ce garon que je croyais si bien
+connatre! Chaque heure passe avec lui me rservait toujours une
+surprise. En attendant que le pre Simon nous laisst le champ
+libre, Rouletabille et moi parvnmes sortir de l'auvent sans
+tre aperus et, dissimuls dans le coin d'une petite cour-jardin,
+derrire des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchs au-
+dessus d'une rampe de briques, contempler l'aise, au-dessous de
+nous, les vastes cours et les btiments du collge que nous
+dominions de notre cachette. Rouletabille me serrait le bras comme
+s'il avait peur de tomber...
+
+Mon Dieu! fit-il, la voix rauque... tout cela a t boulevers!
+On a dmoli la vieille tude o j'ai retrouv le couteau, et le
+prau dans lequel il avait cach l'argent a t transport plus
+loin... Mais les murs de la chapelle n'ont point chang de place,
+eux!... Regardez, Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne
+dans les sous-sols de la chapelle, c'est la porte de la petite
+classe. Je l'ai franchie combien de fois, mon Dieu! Quand j'tais
+tout petit enfant... Mais jamais, jamais je ne sortais de l aussi
+joyeux, mme aux heures des plus folles rcrations, que lorsque
+le pre Simon venait me chercher pour aller au parloir o
+m'attendait la Dame en noir!... Pourvu, mon Dieu! qu'on n'ait
+point touch au parloir!...
+
+Et il risqua un coup d'oeil en arrire, avana la tte.
+
+Non! non!... Tenez, le voil, le parloir!... ct de la
+vote... c'est la premire porte droite... c'est l qu'elle
+venait... c'est l... Nous allons y aller tout l'heure, quand le
+pre Simon sera descendu...
+
+Et il claquait des dents...
+
+C'est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou... Qu'est-ce
+que vous voulez? C'est plus fort que moi, n'est-ce pas?... L'ide
+que je vais revoir le parloir... o elle m'attendait... Je ne
+vivais que dans l'espoir de la voir, et, quand elle tait partie,
+malgr que je lui promettais toujours d'tre raisonnable, je
+tombais dans un si morne dsespoir que, chaque fois, on craignait
+pour ma sant. On ne parvenait me faire sortir de ma prostration
+qu'en m'affirmant que je ne la verrais plus si je tombais malade.
+Jusqu' la visite suivante, je restais avec son souvenir et avec
+son parfum. N'ayant jamais pu distinctement voir son cher visage,
+et m'tant enivr jusqu' en dfaillir, lorsqu'elle me serrait
+dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image
+qu'avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je
+m'chappais de temps en temps, pendant les rcrations, jusqu'au
+parloir, et, lorsque celui-ci tait vide, comme aujourd'hui,
+j'aspirais, je respirais religieusement cet air qu'elle avait
+respir, je faisais provision de cette atmosphre o elle avait un
+instant pass, et je sortais, le coeur embaum... C'tait le plus
+dlicat, le plus subtil et certainement le plus naturel, le plus
+doux parfum du monde et j'imaginais bien que je ne le
+rencontrerais plus jamais, jusqu' ce jour que je vous ai dit,
+Sainclair... vous vous rappelez... le jour de la rception
+l'lyse...
+
+-- Ce jour-l, mon ami, vous avez rencontr Mathilde Stangerson...
+
+-- C'est vrai!... rpondit-il d'une voix tremblante...
+
+... Ah! si j'avais su ce moment que la fille du professeur
+Stangerson, lors de son premier mariage en Amrique, avait eu un
+enfant, un fils qui aurait d, s'il tait vivant encore, avoir
+l'ge de Rouletabille, peut-tre, aprs le voyage que mon ami
+avait fait l-bas et o il avait t certainement renseign, peut-
+tre euss-je enfin compris son motion, sa peine, le trouble
+trange qu'il avait prononcer ce nom de Mathilde Stangerson dans
+ce collge o venait autrefois la Dame en noir!
+
+Il y eut un silence que j'osai troubler.
+
+Et vous n'avez jamais su pourquoi la Dame en noir n'tait plus
+revenue?
+
+-- Oh! fit Rouletabille, je suis sr que la Dame en noir est
+revenue... Mais c'est moi qui tais parti!...
+
+-- Qui est-ce qui tait venu vous chercher?
+
+-- Personne!... je m'tais sauv!...
+
+-- Pourquoi?... Pour la chercher?
+
+-- Non! non!... pour la fuir!... pour la fuir, vous dis-je,
+Sainclair!... Mais elle est revenue!... je suis sr qu'elle est
+revenue!...
+
+-- Elle a d tre dsespre de ne plus vous retrouver!...
+Rouletabille leva les bras vers le ciel, secoua la tte.
+
+Est-ce que je sais?... Peut-on savoir?... Ah! je suis bien
+malheureux!... Chut! mon ami!... chut!... le pre Simon... l...
+Il s'en va... enfin!... Vite!... au parloir!...
+
+Nous y fmes en trois enjambes. C'tait une pice banale, assez
+grande, avec de pauvres rideaux blancs ses fentres nues. Elle
+tait meuble de six chaises de paille alignes contre les
+murailles, d'une glace au-dessus de la chemine et d'une pendule.
+Il faisait l-dedans assez sombre.
+
+En entrant dans cette pice, Rouletabille se dcouvrit avec un de
+ces gestes de respect et de recueillement que l'on n'a,
+l'ordinaire, qu'en pntrant dans un endroit sacr. Il tait
+devenu trs rouge, s'avanait petits pas, trs embarrass,
+roulant sa casquette de voyage entre ses doigts. Il se tourna vers
+moi et, tout bas, plus bas encore qu'il ne m'avait parl dans la
+chapelle...
+
+Oh! Sainclair! le voil, le parloir!... Tenez, touchez mes mains,
+je brle... je suis rouge, n'est-ce pas?... J'tais toujours rouge
+quand j'entrais ici et que je savais que j'allais l'y trouver!...
+Certainement, j'ai couru... je suis essouffl... Je n'ai pas pu
+attendre, n'est-ce pas?... Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme
+quand j'tais tout petit... Tenez, j'arrivais ici... l, l!...
+la porte, et puis je m'arrtais, tout honteux... Mais j'apercevais
+son ombre noire dans le coin; elle me tendait silencieusement les
+bras et je m'y jetais, et tout de suite, en nous embrassant, nous
+pleurions!... C'tait bon! C'tait ma mre, Sainclair!... Oh! ce
+n'est pas elle qui me l'a dit; au contraire, elle, elle me disait
+que ma mre tait morte et qu'elle tait une amie de ma mre...
+Seulement, comme elle me disait aussi de l'appeler: maman! et
+qu'elle pleurait quand je l'embrassais, je sais bien que c'tait
+ma mre... Tenez, elle s'asseyait toujours l, dans ce coin
+sombre, et elle venait la tombe du jour, quand on n'avait pas
+encore allum, dans le parloir... En arrivant, elle dposait, sur
+le rebord de cette fentre, un gros paquet blanc, entour d'une
+ficelle rose. C'tait une brioche. J'adore les brioches,
+Sainclair!...
+
+Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s'accouda la chemine
+et il pleura, pleura... Quand il fut un peu soulag, il releva la
+tte, me regarda et me sourit tristement. Et puis, il s'assit,
+trs las. Je n'avais garde de lui adresser la parole. Je sentais
+si bien que ce n'tait pas avec moi qu'il causait, mais avec ses
+souvenirs...
+
+Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais
+remise et, les mains tremblantes, il la dcacheta. Il la lut
+lentement. Soudain, sa main retomba, et il poussa un gmissement.
+Lui, tout l'heure si rouge tait devenu si ple... si ple qu'on
+et dit que tout son sang s'tait retir de son coeur. Je fis un
+mouvement, mais son geste m'interdit de l'approcher. Et puis, il
+ferma les yeux.
+
+J'aurais pu croire qu'il dormait. Je m'loignai tout doucement
+alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d'un
+malade. J'allai m'appuyer une croise qui donnait sur une petite
+cour habite par un grand marronnier. Combien de temps restai-je
+l considrer ce marronnier? Est-ce que je sais?... Est-ce que
+je sais seulement ce que nous aurions rpondu quelqu'un de la
+maison qui ft entr dans le parloir, ce moment? Je songeais
+obscurment l'trange et mystrieuse destine de mon ami...
+cette femme qui tait peut-tre sa mre et qui, peut-tre, ne
+l'tait pas!... Rouletabille tait alors si jeune... Il avait tant
+besoin d'une mre qu'il s'en tait peut-tre, dans son
+imagination, donn une... Rouletabille!... quel autre nom lui
+connaissions-nous?... Joseph Josphin... C'tait sans doute sous
+ce nom-l qu'il avait fait ses premires tudes, ici... Joseph
+Josphin, comme le disait le rdacteur en chef de l'poque: a
+n'est pas un nom, a! Et, maintenant, qu'tait-il venu faire ici?
+Rechercher la trace d'un parfum!... Revivre un souvenir?... une
+illusion?...
+
+Je me retournai au bruit qu'il fit. Il tait debout; il paraissait
+trs calme; il avait cette figure soudainement rassrne de ceux
+qui viennent de remporter une grande victoire intrieure.
+
+Sainclair, il faut nous en aller, maintenant... Allons-nous-en,
+mon ami!... Allons-nous-en!...
+
+Et il quitta le parloir sans mme regarder derrire lui. Je le
+suivais. Dans la rue dserte o nous parvnmes sans avoir t
+remarqus, je l'arrtai et je lui demandai, anxieux:
+
+Eh bien, mon ami... Avez-vous retrouv le parfum de la Dame en
+noir?...
+
+Certes! il vit bien qu'il y avait dans ma question tout mon coeur,
+plein de l'ardent dsir que cette visite aux lieux de son enfance
+lui rendt un peu la paix de l'me.
+
+Oui, fit-il, trs grave... Oui, Sainclair... je l'ai retrouv...
+
+Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je
+le regardais, hbt, ne comprenant pas... puisque je ne savais
+pas... Alors, il me prit les deux mains et, les yeux dans les
+yeux, il me dit:
+
+Je vais vous confier un grand secret, Sainclair... le secret de
+ma vie et peut-tre, un jour, le secret de ma mort... Quoi qu'il
+arrive, il mourra avec vous et avec moi!... Mathilde Stangerson
+avait un enfant... un fils... ce fils est mort, est mort pour
+tous, except pour vous et pour moi!...
+
+Je reculai, frapp de stupeur, tourdi, sous une pareille
+rvlation... Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!... Et
+puis, tout coup, j'eus un choc plus violent encore... Mais
+alors!... Mais alors!... Rouletabille tait le fils de Larsan!
+
+Oh!... Je comprenais, maintenant, toutes les hsitations de
+Rouletabille... Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa
+prescience de la vrit, disait: Pourquoi n'est-il pas mort? S'il
+est vivant, moi, j'aimerais autant tre mort!
+
+Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit
+simplement un signe qui voulait dire: C'est cela, Sainclair,
+maintenant, vous y tes!
+
+Puis il finit sa pense tout haut:
+
+Silence!
+
+Arrivs Paris, nous nous sommes spars pour nous retrouver la
+gare. L, Rouletabille me tendit une nouvelle dpche qui venait
+de Valence et qui tait signe du professeur Stangerson. En voici
+le texte: M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de cong.
+Nous serions tous trs heureux si vous pouviez venir les passer
+parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur
+Rance, qui sera enchant de vous prsenter sa femme. Ma fille
+serait bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances
+aux miennes. Amitis.
+
+Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de
+l'htel de Rouletabille se prcipitait sur le quai et nous
+apportait une troisime dpche. Elle venait, celle-l, de Menton,
+et elle tait signe de Mathilde. Elle ne portait que ces deux
+mots: Au secours!
+
+
+
+
+IV
+En route.
+
+Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son
+extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi
+il ne redoute rien tant cette heure que de voir Mme Darzac
+pntrer le mystre qui les spare. Je n'ose plus rien dire, rien
+conseiller mon ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!... Quand il
+eut lu cette dpche: Au secours! il la porta ses lvres, et
+puis, me broyant la main, il dit: Si j'arrive trop tard, je nous
+vengerai! Ah! l'nergie froide et sauvage de cela! De temps en
+temps, un geste trop brusque trahit la passion de son me, mais en
+gnral il est calme. Comme il est calme maintenant,
+affreusement!... Quelle rsolution a-t-il donc prise dans le
+silence du parloir, alors qu'il se tenait immobile et les yeux
+clos dans le coin o s'asseyait la Dame en noir?...
+
+... Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rve,
+tendu, tout habill, sur sa couchette, je vous dirai donc comment
+et pourquoi l'enfant s'tait chapp du collge d'Eu, et ce qu'il
+en advint.
+
+Rouletabille s'tait enfui du collge comme un voleur! Il n'est
+point besoin de chercher d'autre expression, puisqu'il tait bien
+accus de vol! Voici toute l'affaire: tant g de neuf ans, -- il
+tait dj d'une intelligence extraordinairement prcoce et port
+ la rsolution des problmes les plus bizarres, les plus
+difficiles. D'une force de logique surprenante, quasi incomparable
+ cause de sa simplicit et de l'unit sommaire de son
+raisonnement, il tonnait son professeur de mathmatiques par son
+mode philosophique de travail. Il n'avait jamais pu apprendre sa
+table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait
+faire ordinairement ses oprations par ses camarades, comme on
+donne une vulgaire besogne accomplir un domestique... Mais,
+auparavant, il leur avait indiqu la marche du problme. Ignorant
+encore les principes de l'algbre classique, il avait invent pour
+son usage personnel une algbre, faite de signes bizarres
+rappelant l'criture cuniforme, l'aide de laquelle il marquait
+toutes les tapes de son raisonnement mathmatique, et il tait
+arriv ainsi inscrire des formules gnrales qu'il tait le seul
+ comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil Pascal
+trouvant tout seul, en gomtrie, les premires propositions
+d'Euclide. Il appliquait la vie quotidienne cette admirable
+facult de raisonner. Et cela, matriellement et moralement,
+c'est--dire, par exemple, qu'un acte ayant t commis, farce
+d'colier, scandale, dnonciation ou rapportage, par un inconnu
+parmi dix personnages qu'il connaissait, il dgageait presque
+fatalement cet inconnu d'aprs les donnes morales qu'on lui avait
+fournies ou que ses observations personnelles lui avaient
+procures. Ceci pour le moral; et pour le matriel, rien ne lui
+semblait plus simple que de retrouver un objet cach ou perdu...
+ou drob... C'est l surtout qu'il dployait une invention
+merveilleuse, comme si la nature, dans son incroyable quilibre,
+aprs avoir cr un pre qui tait le mauvais gnie du vol, avait
+voulu en faire natre un fils qui et t le bon gnie des vols.
+
+Cette trange aptitude, aprs lui avoir valu, en plusieurs
+circonstances amusantes, propos d'objets chips, quelques succs
+d'estime dans le personnel du collge, devait un jour lui tre
+fatale. Il dcouvrit d'une faon si anormale une petite somme
+d'argent qui avait t vole au surveillant gnral, que nul ne
+voulut croire que cette dcouverte tait uniquement due son
+intelligence et sa perspicacit. Cette hypothse parut tous,
+de toute vidence, impossible; et il finit bientt, grce une
+malheureuse concidence d'heure et de lieu, par passer pour le
+voleur. On voulut lui faire avouer sa faute; il s'en dfendit avec
+une nergie indigne qui lui valut une punition svre; le
+principal fit une enqute o Joseph Josphin fut desservi, avec la
+lchet coutumire aux enfants, par ses petits camarades. Certains
+se plaignaient qu'on leur drobait depuis quelque temps des
+livres, des objets scolaires, et accusrent formellement celui
+qu'ils voyaient dj accabl. Le fait qu'on ne lui connaissait
+point de parents et qu'on ignorait d'o il venait lui fut, plus
+que jamais, dans ce petit monde, reproch comme un crime. Quand
+ils parlrent de lui, ils dirent: le voleur. Il se battit et il
+eut le dessous, car il n'tait point trs fort. Il tait
+dsespr. Il et voulu mourir. Le principal, qui tait le
+meilleur des hommes, persuad malheureusement qu'il avait affaire
+ une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait produire une
+impression profonde, en lui faisant comprendre toute l'horreur de
+son acte, imagina de lui dire que, s'il n'avouait point le vol, il
+ne le conserverait point plus longtemps, et qu'il tait dcid, du
+reste, crire le jour mme la personne qui s'intressait
+lui, Mme Darbel -- c'tait le nom qu'elle avait donn -- pour
+qu'elle vnt le chercher. L'enfant ne rpondit point et se laissa
+reconduire dans la petite chambre o il avait t confin. Le
+lendemain, on l'y chercha en vain. Il s'tait enfui. Il avait
+rflchi que le principal qui il avait t confi depuis les
+plus tendres annes de son enfance -- si bien qu'il ne se
+rappelait gure d'une faon un peu prcise d'autre cadre sa
+petite vie que celui du collge -- s'tait toujours montr bon
+pour lui et qu'il ne le traitait de la sorte que parce qu'il
+croyait sa culpabilit. Il n'y avait donc point de raison pour
+que la Dame en noir ne crt point, elle aussi, qu'il avait vol.
+Passer pour un voleur auprs de la Dame en noir, plutt la mort!
+Et il s'tait sauv, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du
+jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en
+sanglotant, aprs une pense suprme donne la Dame en noir, il
+s'tait jet. Heureusement, dans son dsespoir, le pauvre enfant
+avait oubli qu'il savait nager.
+
+Si j'ai rapport assez longuement cet incident de l'enfance de
+Rouletabille, c'est que je suis sr que, dans sa situation
+actuelle, on en comprendra toute l'importance. Alors qu'il
+ignorait qu'il tait le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait
+dj songer ce triste pisode sans tre dchir par l'ide que
+la Dame en noir avait pu croire, en effet, qu'il tait un voleur,
+mais depuis qu'il s'imaginait avoir la certitude -- imagination
+trop fonde, hlas! -- du lien naturel et lgal qui l'unissait
+Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait tre la
+sienne! Sa mre, en apprenant l'vnement, avait d penser que les
+criminels instincts du pre revivraient dans le fils et peut-
+tre... -- et peut-tre -- ide plus cruelle que la mort elle-
+mme, s'tait-elle rjouie de sa mort!
+
+Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
+jusqu'au canal, et on repcha son bret. En ralit, comment
+vcut-il? De la faon la plus singulire. Au sortir de son bain
+et, bien dcid fuir le pays, ce gamin, que l'on recherchait
+partout, dans le canal et hors du canal, imagina une faon bien
+originale de traverser toute la contre sans tre inquit.
+Cependant, il n'avait pas lu La Lettre vole. Son gnie le servit.
+Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir
+entendu souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables
+et mauvaises ttes, qui se sauvaient de chez leurs parents pour
+courir les aventures, se cachant le jour dans les champs et dans
+les bois, marchant la nuit, et vite retrouvs d'ailleurs par les
+gendarmes ou forcs de revenir au logis parce qu'ils manquaient
+bientt de tout et qu'ils n'osaient demander manger au long de
+la route qu'ils suivaient et qui tait trop surveille. Notre
+petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et
+marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, aprs
+avoir fait scher ses vtements -- on commenait entrer
+heureusement dans la bonne saison et il n'eut point souffrir du
+froid -- il les mit en pices. Il en fit des loques dont il se
+couvrit et, ostensiblement, il mendia, sale et dguenill, il
+tendait la main, affirmant aux passants que, s'il ne rapportait
+point des sous, ses parents le battraient. Et on le prenait pour
+quelque enfant de bohmiens dont il se trouvait toujours quelque
+voiture dans les environs. Bientt ce fut l'poque des fraises des
+bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de
+feuillages. Et il m'avoua que, s'il n'avait pas t travaill par
+l'affreuse pense que la Dame en noir pouvait croire qu'il tait
+un voleur, il aurait conserv de cette priode de sa vie le plus
+heureux souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent
+pendant toute cette expdition qui dura des mois. O allait-il?
+Marseille! C'tait son ide.
+
+Il avait vu, dans un livre de gographie, des vues du midi, et
+jamais il n'avait regard ces gravures sans pousser un soupir en
+songeant qu'il ne connatrait peut-tre jamais ce pays enchant.
+force de vivre comme un bohmien, il fit la connaissance d'une
+petite caravane de romanichels qui suivait la mme route que lui
+et qui se rendait aux Saintes-Maries-de-la-Mer -- dans la Crau --
+pour lire leur roi. Il rendit ces gens quelques services, sut
+leur plaire, et ceux-ci, qui n'ont point coutume de demander aux
+passants leurs papiers, ne voulurent point en savoir davantage.
+Ils pensrent que, victime de mauvais traitements, l'enfant
+s'tait enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils le
+gardrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs
+d'Arles, il les quitta et arriva enfin Marseille. L, ce fut le
+paradis... un ternel t et... le port! Le port tait d'une
+ressource inpuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut
+un trsor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au
+fur et mesure de ses besoins, qui n'taient point grands. Par
+exemple, il se fit pcheur d'oranges. C'est dans le moment qu'il
+exerait cette lucrative profession qu'il fit connaissance, un
+beau matin, sur les quais, d'un journaliste de Paris, M. Gaston
+Leroux, et cette rencontre devait avoir par la suite une telle
+influence sur la destine de Rouletabille que je ne crois point
+superflu de donner ici l'article o le rdacteur du Matin a
+rapport cette mmorable entrevue:
+
+Le petit pcheur d'oranges
+
+Comme le soleil, perant enfin un ciel de nues, frappait de ses
+rayons obliques la robe d'or de Notre-Dame-de-la-Garde, je
+descendis vers les quais. Les grandes dalles en taient humides
+encore, et, sous nos pas, nous renvoyaient notre image. Le peuple
+des matelots, des dbardeurs et des portefaix, s'agitait autour
+des poutres venues des forts du nord, actionnait les poulies et
+tirait sur les cbles. Le vent pre du large, se glissant
+sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas,
+talait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port.
+Flanc flanc, hanche hanche, les petites barques se tendaient
+les bras o s'enroulait la voile latine, et dansaient en cadence.
+ ct d'elles, fatigues des roulis lointains, lasses d'avoir
+tangu pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les
+lourdes carnes reposaient pesamment, tirant vers les cieux en
+loques leurs grands mts immobiles. Mon regard, travers la fort
+arienne des vergues et des hunes, alla jusqu' la tour qui
+atteste qu'il y a vingt-cinq sicles des enfants de l'antique
+Phoce jetrent l'ancre sur cette cte heureuse, et qu'ils
+venaient des routes liquides d'Ionie. Puis mon attention retourna
+ la dalle des quais, et j'aperus le petit pcheur d'oranges.
+
+Il tait debout, cambr dans les lambeaux d'une jaquette qui lui
+battait les talons, nu-tte et pieds nus, la chevelure blonde et
+les yeux noirs; et je crois bien qu'il avait neuf ans. Une corde
+passe en bretelle sur l'paule soutenait son ct un sac de
+toile. Son poing gauche tait camp la taille, et de la main
+droite il s'appuyait un bton, long trois fois comme lui, qui se
+terminait tout l-haut par une petite rondelle de lige. L'enfant
+tait immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce qu'il
+faisait l. Il me rpondit qu'il tait pcheur d'oranges.
+
+Il paraissait trs fier d'tre pcheur d'oranges et ngligea de me
+demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je
+lui parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il
+considrait attentivement l'eau. Nous tions entre la fine taille
+du Fides, venu de Castellamare, et le beaupr d'un trois-mts-
+golette venu de Gnes. Plus loin, deux tartanes arrives le matin
+des Balares arrondissaient leurs ventres, et je vis que ces
+ventres taient pleins d'oranges, car ils en perdaient de toutes
+parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle lgre les
+portait vers nous petites vagues. Mon pcheur sauta dans un
+canot, courut la proue, et, arm de son bton couronn de lige,
+attendit. Puis il pcha. Le lige de son bton amena une orange,
+deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pcha
+une cinquime, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d'or. Il
+plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dvora.
+
+Bon apptit! lui fis-je.
+
+-- Monsieur, me rpondit-il, tout barbouill de jus vermeil, moi,
+je n'aime que les fruits.
+
+-- a tombe bien, rpliquai-je; mais quand il n'y a pas d'oranges?
+
+-- Je travaille au charbon.
+
+Et sa menotte, s'tant engouffre dans le sac, en sortit avec un
+norme morceau de charbon.
+
+Le jus de l'orange avait coul sur la guenille de sa jaquette.
+Cette guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un
+mouchoir innarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis
+il remit avec orgueil son mouchoir dans sa poche.
+
+Qu'est-ce que fait ton pre? demandai-je.
+
+-- Il est pauvre.
+
+-- Oui, mais qu'est-ce qu'il fait?
+
+Le pcheur d'oranges eut un mouvement d'paules.
+
+Il ne fait rien, puisqu'il est pauvre!
+
+Mon questionnaire sur sa gnalogie n'avait point l'air de lui
+plaire.
+
+Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivmes ainsi au
+gardiennage, petit carr de mer o l'on tient en garde les
+petits yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres
+d'acajou cir, les petits navires d'une toilette irrprochable.
+Mon gamin les considrait d'un oeil connaisseur et prenait cette
+inspection un vif plaisir. Une embarcation jolie, toute sa voile
+dehors -- elle n'en avait qu'une -- accosta. Cette voile tait
+immacule, gonflait son albe triangle, clatant dans le radieux
+soleil.
+
+Voil du beau linge! fit mon bonhomme.
+
+L-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui
+dcidment le proccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout
+clabousse. Quel dsastre! Il en aurait pleur. Vite, il sortit
+son mouchoir et essuya, essuya, puis il me regarda d'un oeil
+suppliant et me dit:
+
+Monsieur! je ne suis pas sale par derrire?... Je lui en donnai
+ma parole d'honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son
+mouchoir dans sa poche. quelques pas de l, sur le trottoir qui
+longe les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons
+dont les fentres talent la lessive des chiffons multicolores, il
+y avait, derrire des tables, des marchandes de moules. Les
+petites tables talaient les moules, un couteau rouill, un flacon
+de vinaigre.
+
+Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules
+taient fraches et tentantes, je dis au pcheur d'oranges:
+
+Si tu n'aimais pas que les fruits, je pourrais t'offrir une
+douzaine de moules.
+
+Ses yeux noirs brillaient de dsir et nous nous mmes, tous deux,
+ manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous
+dgustions. Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon
+compagnon l'arrta d'un geste imprieux. Il ouvrit son sac,
+ttonna, et sortit triomphalement un citron. Le citron, ayant
+voisin avec le morceau de charbon, tait pass au noir. Mais son
+propritaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit
+et m'en offrit la moiti, mais j'aime les moules pour elles-mmes
+et je le remerciai.
+
+Aprs djeuner, nous revnmes sur le quai. Le pcheur d'oranges me
+demanda une cigarette qu'il alluma avec une allumette qu'il avait
+dans une autre poche de sa jaquette.
+
+Alors, la cigarette aux lvres, lanant vers le ciel des bouffes
+comme un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de
+l'eau, et, le regard fix tout l-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde,
+il se mit dans la position du gamin clbre qui fait le plus bel
+ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un pouce de sa taille,
+tait trs fier et semblait vouloir emplir le port.
+
+GASTON LEROUX.
+
+Le surlendemain, Joseph Josphin retrouvait sur le port M. Gaston
+Leroux qui venait lui le journal la main. Le gamin lut
+l'article et le journaliste lui donna une belle pice de cent
+sous. Rouletabille ne fit aucune difficult pour l'accepter. Il
+trouva mme ce don fort naturel. Je prends votre pice, dit-il
+Gaston Leroux, titre de collaborateur. Avec ces cent sous, il
+s'acheta une magnifique bote cirer avec tous ses accessoires,
+et il alla s'installer en face de Brgaillon. Pendant deux ans, il
+s'empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet endroit
+la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il s'asseyait
+sur sa bote et lisait. Avec le sentiment de la proprit qu'il
+avait trouv au fond de sa bote, l'ambition lui tait venue. Il
+avait reu une trop bonne ducation et une trop bonne instruction
+primaire pour ne point comprendre que, s'il n'achevait pas lui-
+mme ce que d'autres avaient si bien commenc, il se privait de la
+meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le
+monde.
+
+Les clients finirent par s'intresser ce petit dcrotteur qui
+avait toujours sur sa bote quelques bouquins d'histoire ou de
+mathmatique et un armateur le prit si bien en amiti qu'il lui
+donna une place de groom dans ses bureaux.
+
+Bientt Rouletabille fut promu la dignit de rond de cuir et put
+faire quelques conomies. seize ans, ayant un peu d'argent en
+poche, il prenait le train pour Paris. Qu'allait-il y faire? Y
+chercher la Dame en noir. Pas un jour il n'avait cess de penser
+la mystrieuse visiteuse du parloir et, bien qu'elle ne lui et
+jamais dit qu'elle habitt la capitale, il tait persuad
+qu'aucune autre ville du monde n'tait digne de possder une dame
+qui avait un aussi joli parfum. Et puis, les petits collgiens
+eux-mmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette lgante quand
+elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: Tiens!
+La Parisienne est venue aujourd'hui! Il et t difficile de
+prciser l'ide de derrire la tte de Rouletabille, et peut-tre
+bien l'ignorait-il lui-mme. Son dsir tait-il simplement de
+voir la Dame en noir, de la regarder passer de loin comme un
+dvot regarde passer une sainte image? Oserait-il l'aborder?
+L'affreuse histoire de vol dont l'importance n'avait fait que
+grandir dans l'imagination de Rouletabille n'tait-elle point
+toujours entre eux comme une barrire qu'il n'avait pas le droit
+de franchir? Peut-tre bien... peut-tre bien, mais enfin il
+voulait la voir, de cela seulement il tait tout fait sr.
+
+Sitt dbarqu dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux
+et s'en fit reconnatre, et puis il lui dclara que, ne se sentant
+aucun got bien prcis pour un mtier quelconque, ce qui tait
+tout fait fcheux pour une crature ardente au travail comme la
+sienne, il avait rsolu de se faire journaliste et il lui demanda,
+tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux tenta de le
+dtourner d'un aussi funeste projet, mais en vain. C'est alors
+que, de guerre lasse, il lui dit:
+
+Mon petit ami, puisque vous n'avez rien faire, tchez donc de
+trouver le pied gauche de la rue Oberkampf.
+
+Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnrent rflchir au
+pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de
+lui. Cependant, ayant achet les feuilles, il lut que le journal
+l'poque offrait une honnte rcompense qui lui rapporterait le
+dbris humain qui manquait la femme coupe en morceaux de la rue
+Oberkampf. Le reste, nous le connaissons.
+
+Dans Le Mystre de la Chambre Jaune, j'ai racont comment
+Rouletabille se manifesta cette occasion et de quelle faon
+aussi lui fut rvle du mme coup, lui-mme, sa singulire
+profession qui devait tre toute sa vie de commencer raisonner
+quand les autres avaient fini.
+
+J'ai dit par quel hasard il fut conduit un soir l'lyse o il
+sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s'aperut alors
+qu'il suivait Mlle Stangerson. Qu'ajouterais-je de plus? Des
+considrations sur les motions qui ont assailli Rouletabille
+propos de ce parfum lors des vnements du Glandier et surtout
+depuis son voyage en Amrique! On les devine. Toutes ses
+hsitations, toutes ses sautes d'humeur, qui donc maintenant ne
+les comprendrait pas? Les renseignements rapports par lui de
+Cincinnati sur l'enfant de celle qui avait t la femme de Jean
+Roussel avaient d tre suffisamment explicites pour lui donner
+penser qu'il pouvait bien tre cet enfant-l, pas assez cependant
+pour qu'il pt en tre sr! Cependant son instinct le portait si
+victorieusement vers la fille du professeur qu'il avait toutes les
+peines du monde parfois ne point se jeter son cou, se
+retenir de la presser dans ses bras et de lui crier: Tu es ma
+mre! Tu es ma mre! Et il se sauvait, comme il s'tait sauv de
+la sacristie pour ne point laisser chapper en une seconde
+d'attendrissement ce secret qui le brlait depuis des annes!...
+Et puis, en vrit, il avait peur!... Si elle allait le
+rejeter!... le repousser!... l'loigner avec horreur!... lui, le
+petit voleur du collge d'Eu! Lui... le fils de Roussel-
+Ballmeyer!... lui l'hritier des crimes de Larsan!... S'il allait
+ne plus la revoir, ne plus vivre ses cts, ne plus la respirer,
+elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en noir!... Ah!
+comme il lui avait fallu combattre, cause de cette vision
+effroyable, le premier mouvement qui le poussait lui demander
+chaque fois qu'il la voyait: Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en
+noir? Quant elle, elle l'avait aim tout de suite, mais cause
+de sa conduite au Glandier sans doute... Si c'tait vraiment elle,
+elle devait le croire mort, lui!... Et si ce n'tait pas elle, ...
+si par une fatalit qui mettait en droute et son pur instinct et
+son raisonnement... si ce n'tait pas elle... Est-ce qu'il pouvait
+risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu'il s'tait enfui
+du collge d'Eu, pour vol?... Non! Non! pas a!... Elle lui avait
+demand souvent:
+
+O avez-vous t lev, mon jeune ami? O avez-vous fait vos
+premires tudes?
+
+Et il avait rpondu:
+
+ Bordeaux!
+
+Il aurait voulu pouvoir rpondre:
+
+ Pkin!
+
+Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c'tait elle, eh
+bien, il saurait lui dire des choses qui feraient fondre son
+coeur.
+
+Tout valait mieux que de n'tre point serr dans ses bras. Ainsi,
+parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait tre sr!... sr au-
+del de la raison, sr de se trouver en face de la Dame en noir
+comme le chien est sr de respirer son matre... Cette mauvaise
+figure de rhtorique qui se prsentait tout naturellement son
+esprit devait le conduire l'ide de remonter la piste. Elle
+nous mena, dans les conditions que l'on sait, au Trport et Eu.
+Cependant, j'oserai dire que cette expdition n'aurait peut-tre
+point donn de rsultats dcisifs aux yeux d'un tiers qui, comme
+moi, n'tait pas influenc par l'odeur, si la lettre de Mathilde,
+que j'avais remise Rouletabille dans le train, n'tait tout
+coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher.
+Cette lettre, je ne l'ai point lue. C'est un document si sacr aux
+yeux de mon ami que d'autres yeux ne le verront jamais, mais je
+sais que les doux reproches qu'elle lui faisait l'ordinaire de
+sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris sur ce
+papier un tel accent de douleur que Rouletabille n'aurait pas pu
+s'y tromper, mme si la fille du professeur Stangerson avait
+oubli de lui confier, dans une phrase finale o sanglotait tout
+son dsespoir de mre, que l'intrt qu'elle lui portait venait
+moins des services rendus que du souvenir qu'elle avait gard d'un
+petit garon, le fils de l'une de ses amies, qu'elle avait
+beaucoup aime, et qui s'tait suicid, comme un petit homme,
+l'ge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait beaucoup!
+
+
+
+
+V
+Panique.
+
+Dijon... Mcon... Lyon... Certainement, l-haut, au-dessus de ma
+tte, il ne dort pas... Je l'ai appel tout doucement et il ne m'a
+pas rpondu... Mais je mettrais ma main au feu qu'il ne dort
+pas!... quoi songe-t-il?... Comme il est calme! Qu'est-ce donc
+qui peut bien lui donner un calme pareil?... Je le vois encore,
+dans le parloir, se levant soudain, en disant: Allons-nous-en!
+et cela d'une voix si pose, si tranquille, si rsolue... Allons-
+nous-en vers qui? Vers quoi avait-il rsolu d'aller? Vers elle,
+videmment, qui tait en danger et qui ne pouvait tre sauve que
+par lui; vers elle, qui tait sa mre et qui ne le saurait pas!
+
+C'est un secret qui doit rester entre vous et moi; l'enfant est
+mort pour tous, except pour vous et pour moi!
+
+C'tait cela sa rsolution, cette volont subitement arrte de ne
+rien lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n'tait venu chercher
+cette certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le
+moment mme qu'il savait, il s'astreignait oublier; il se
+condamnait au silence. Petite grande me hroque, qui avait
+compris que la Dame en noir qui avait besoin de son secours ne
+voudrait pas d'un salut achet au prix de la lutte du fils contre
+le pre! Jusqu'o pouvait aller cette lutte? Jusqu' quel sanglant
+conflit? Il fallait tout prvoir et il fallait avoir les mains
+libres, n'est-ce pas, Rouletabille, pour dfendre la Dame en
+noir?...
+
+Si calme est Rouletabille que je n'entends pas sa respiration. Je
+me penche sur lui... il a les yeux ouverts.
+
+Savez-vous quoi je rflchis? me dit-il... cette dpche qui
+nous vient de Bourg et qui est signe Darzac, et cette autre
+dpche qui nous vient de Valence et qui est signe Stangerson.
+
+-- J'y ai pens, et cela me semble, en effet, assez bizarre.
+Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a
+quitts Dijon. Du reste, la dpche le dit bien: Nous allons
+rejoindre M. Stangerson. Or, la dpche Stangerson prouve que
+M. Stangerson, qui avait continu directement son chemin vers
+Marseille, se trouve nouveau avec les Darzac. Les Darzac
+auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille;
+mais alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrt
+en route. quelle occasion? Il n'en prvoyait aucune. la gare,
+il disait: Moi, je serai Menton demain matin dix heures.
+Voyez l'heure laquelle la dpche a t mise Valence et
+constatons sur l'indicateur l'heure laquelle M. Stangerson
+devait normalement passer Valence moins qu'il ne se soit
+arrt en route.
+
+Nous avons consult l'indicateur. M. Stangerson devait passer
+Valence minuit quarante-quatre et la dpche portait minuit
+quarante-sept, elle avait donc t jete par les soins de
+M. Stangerson Valence, au cours de son voyage normal. ce
+moment, il devait donc avoir t rejoint par M. et par Mme Darzac.
+Toujours l'indicateur en main, nous parvnmes comprendre le
+mystre de cette rencontre. M. Stangerson avait quitt les Darzac
+ Dijon, o ils taient tous arrivs six heures vingt-sept du
+soir. Le professeur avait alors pris le train qui partait de Dijon
+ sept heures huit et arrivait Lyon dix heures quatre et
+Valence minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac,
+quittant Dijon sept heures, continuaient leur route sur Modane
+et, par Saint-Amour, arrivaient Bourg neuf heures trois du
+soir, train qui doit repartir normalement de Bourg neuf heures
+huit. La dpche de M. Darzac tait partie de Bourg et portait
+l'indication de dpt neuf heures vingt-huit. Les Darzac taient
+donc rests Bourg, ayant laiss leur train. On pouvait prvoir
+aussi le cas o le train aurait eu du retard. En tout cas, nous
+devions chercher la raison d'tre de la dpche de M. Darzac entre
+Dijon et Bourg, aprs le dpart de M. Stangerson. On pouvait mme
+prciser entre Louhans et Bourg; le train s'arrte en effet
+Louhans, et si le drame avait eu lieu avant Louhans (o ils
+taient arrivs huit heures), il est probable que M. Darzac et
+tlgraphi de cette station.
+
+Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatmes
+que M. Darzac avait mis sa dpche Bourg une minute avant le
+dpart pour Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train
+arrive Lyon dix heures trente-trois, alors que le train de
+M. Stangerson arrivait Lyon dix heures trente-quatre. Aprs le
+dtour par Bourg et leur stationnement Bourg, M. et Mme Darzac
+avaient pu, avaient d rejoindre M. Stangerson Lyon, o ils
+taient une minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait
+ainsi rejets de leur route? Nous ne pouvions que nous livrer aux
+plus tristes hypothses qui avaient toutes pour base, hlas! la
+rapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une nettet
+suffisante, c'tait la volont de chacun de nos amis de n'effrayer
+personne. M. Darzac, de son ct, Mme Darzac, du sien, avaient d
+tout faire pour se dissimuler la gravit de la situation. Quant
+M. Stangerson, nous pouvions nous demander s'il avait t mis au
+courant du fait nouveau.
+
+Ayant ainsi approximativement dml les choses distance,
+Rouletabille m'invita profiter de la luxueuse installation que
+la compagnie internationale des wagons-lits met la disposition
+des voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me
+montra l'exemple en se livrant une toilette de nuit aussi
+mticuleuse que s'il avait pu y procder dans une chambre d'htel.
+Un quart d'heure aprs, il ronflait; mais je ne crus gure son
+ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. Avignon,
+Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et
+courut sur le quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n'avais
+pas faim. D'Avignon Marseille, dans notre anxit, le voyage se
+passa assez silencieusement; puis, la vue de cette ville o il
+avait men tout d'abord une existence si bizarre, Rouletabille,
+sans doute pour ragir contre l'angoisse qui grandissait en nous
+au fur et mesure que nous approchions de l'heure laquelle nous
+allions savoir, se remmora quelques anciennes anecdotes qu'il
+me conta sans paratre du reste y prendre le moindre plaisir. Je
+n'tais gure ce qu'il me disait. Ainsi arrivmes-nous Toulon.
+
+Quel voyage! Il et pu tre si beau! l'ordinaire, c'tait avec
+un enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays
+merveilleux, cette cte d'azur aperue au rveil comme un coin de
+paradis aprs l'horrible dpart de Paris, dans la neige, dans la
+pluie ou dans la boue, dans l'humidit, dans le noir, dans le
+sale! Avec quelle joie, le soir, je posais le pied sur les quais
+du prestigieux P.-L.-M, sr de retrouver le glorieux ami qui
+m'attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux rails de
+fer: le soleil!
+
+ partir de Toulon, notre impatience devint extrme. Cannes,
+nous ne fmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de
+la gare M. Darzac qui nous cherchait. Il avait t certainement
+touch par la dpche que Rouletabille lui avait envoye de Dijon,
+annonant l'heure de notre arrive Menton. Arriv lui-mme avec
+Mme Darzac et M. Stangerson, la veille dix heures du matin,
+Menton, il avait d repartir ce matin mme de Menton et venir au-
+devant de nous jusqu' Cannes, car nous pensions bien que, d'aprs
+sa dpche, il avait des choses confidentielles nous dire. Il
+avait la figure sombre et dfaite. En le voyant, nous emes peur.
+
+Un malheur?... interrogea Rouletabille.
+
+-- Non, pas encore!... rpondit-il.
+
+-- Dieu soit lou! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons
+temps...
+
+M. Darzac dit simplement:
+
+Merci d'tre venus!
+
+Et il nous serra la main en silence, nous entranant dans notre
+compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer
+les rideaux, ce qui nous isola compltement. Quand nous fmes tout
+ fait chez nous et que le train se ft remis en marche, il parla
+enfin. Son motion tait telle que sa voix en tremblait.
+
+Eh bien, fit-il, il n'est pas mort!
+
+-- Nous nous en sommes bien douts, interrompit Rouletabille.
+Mais, en tes-vous sr?
+
+-- Je l'ai vu comme je vous vois.
+
+-- Et Mme Darzac aussi l'a vu?
+
+-- Hlas! Mais il faut tout tenter pour qu'elle arrive croire
+quelque illusion! Je ne tiens pas ce qu'elle redevienne folle,
+la malheureuse!... Ah! mes amis, quelle fatalit nous poursuit!...
+Qu'est-ce que cet homme est revenu faire autour de nous?... Que
+nous veut-il encore?...
+
+Je regardai Rouletabille. Il tait alors encore plus sombre que
+M. Darzac. Le coup qu'il craignait l'avait frapp. Il en restait
+affal dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis
+M. Darzac reprit:
+
+coutez! Il faut que cet homme disparaisse!... Il le faut!... On
+le joindra, on lui demandera ce qu'il veut... et tout l'argent
+qu'il voudra, on le lui donnera... ou alors, je le tue! C'est
+simple!... Je crois que c'est ce qu'il y a de plus simple!...
+N'est-ce pas votre avis?...
+
+Nous ne lui rpondmes point... Il paraissait trop plaindre.
+Rouletabille, dominant son motion par un effort visible, engagea
+M. Darzac essayer de se calmer et nous raconter par le menu
+tout ce qui s'tait pass depuis son dpart de Paris.
+
+Alors, il nous apprit que l'vnement s'tait produit Bourg
+mme, ainsi que nous l'avions pens. Il faut que l'on sache que
+deux compartiments du wagon-lit avaient t lous par M. Darzac.
+Ces deux compartiments taient relis entre eux par un cabinet de
+toilette. Dans l'un on avait mis le sac de voyage et le ncessaire
+de toilette de Mme Darzac, dans l'autre, les petits bagages. C'est
+dans ce dernier compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur
+Stangerson firent le voyage de Paris Dijon. L, tous trois
+taient descendus et avaient dn au buffet. Ils avaient le temps
+puisque, arrivs six heures vingt-sept, M. Stangerson ne
+quittait Dijon qu' sept heures huit et les Darzac sept heures
+exactement.
+
+Le professeur avait fait ses adieux sa fille et son gendre sur
+le quai mme de la gare, aprs le dner. M. et Mme Darzac taient
+monts dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages)
+et taient rests la fentre, s'entretenant avec le professeur,
+jusqu'au dpart du train. Celui-ci tait dj en marche, quand le
+professeur Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes
+amicaux M. et Mme Darzac. De Dijon Bourg, ni M. et Mme Darzac
+ne pntrrent dans le compartiment adjacent celui dans lequel
+ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de
+Mme Darzac. La portire de ce compartiment, donnant sur le
+couloir, avait t ferme Paris, aussitt le bagage de
+Mme Darzac dpos. Mais cette portire n'avait t ferme ni
+extrieurement clef par l'employ, ni intrieurement au verrou
+par les Darzac. Le rideau de cette portire avait t tir
+intrieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle
+sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait
+dans le compartiment. Le rideau de la portire de l'autre
+compartiment o se tenaient les voyageurs n'avait pas t tir.
+Tout ceci fut tabli par Rouletabille grce un questionnaire
+trs serr dans le dtail duquel je n'entre point, mais dont je
+donne le rsultat pour tablir nettement les conditions
+extrieures du voyage des Darzac jusqu' Bourg et de M. Stangerson
+jusqu' Dijon.
+
+Arrivs Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d'un
+accident survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait
+immobilis pour une heure et demie en gare de Bourg. M. et
+Mme Darzac taient alors descendus, s'taient promens un instant.
+M. Darzac, au cours de la conversation qu'il eut alors avec sa
+femme, s'tait rappel qu'il avait omis d'crire quelques lettres
+pressantes avant leur dpart. Tous deux taient entrs au buffet.
+M. Darzac avait demand qu'on lui remt ce qu'il fallait pour
+crire. Mathilde s'tait assise ses cts, puis elle s'tait
+leve et avait dit son mari qu'elle allait se promener devant la
+gare, faire un petit tour pendant qu'il finirait sa
+correspondance.
+
+C'est cela, avait rpondu M. Darzac. Aussitt que j'aurai
+termin, j'irai vous rejoindre.
+
+Et, maintenant, je laisse la parole M. Darzac:
+
+J'avais fini d'crire, nous dit-il, et je me levai pour aller
+rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affole, dans le
+buffet. Aussitt qu'elle m'aperut, elle poussa un cri et se jeta
+dans mes bras. Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu! et elle
+ne pouvait pas dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je
+la rassurai, je lui dis qu'elle n'avait rien craindre puisque
+j'tais l, et je lui demandai doucement, patiemment, quel avait
+t l'objet d'une aussi subite terreur. Je la fis asseoir, car
+elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la suppliai de prendre
+quelque chose, mais elle me dit qu'il lui serait impossible
+d'absorber pour le moment mme une goutte d'eau, et elle claquait
+des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en
+s'interrompant presque chaque phrase et en regardant autour
+d'elle avec pouvante, qu'elle tait alle se promener, comme elle
+me l'avait dit, devant la gare, mais qu'elle n'avait pas os s'en
+loigner, pensant que j'aurais bientt fini d'crire. Puis elle
+tait rentre dans la gare et tait revenue sur le quai. Elle se
+dirigeait vers le buffet quand elle aperut travers les vitres
+claires du train, les employs des wagons-lits qui dressaient
+les couchettes dans un wagon ct du ntre. Elle songea tout
+coup que son sac de nuit, dans lequel elle avait mis des bijoux,
+tait rest ouvert et elle voulut immdiatement aller le fermer,
+non point qu'elle mt en doute la probit parfaite de ces honntes
+gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle
+monta donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva la
+portire du compartiment qu'elle s'tait rserv, et dans lequel
+nous n'tions point entrs depuis notre dpart de Paris. Elle
+ouvrit cette portire, et, aussitt, elle poussa un horrible cri.
+Or ce cri ne fut pas entendu, car il n'tait rest personne dans
+le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant la gare
+de la clameur de sa locomotive. Qu'tait-il donc arriv? Cette
+chose inoue, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la
+petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette tait demi tire
+ l'intrieur de ce compartiment, s'offrant de biais au regard de
+la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte
+tait orne d'une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait
+d'apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrire,
+appelant son secours, et fuyant si prcipitamment qu'en
+bondissant hors du wagon elle tomba deux genoux sur le quai. Se
+relevant, elle arrivait enfin au buffet, dans l'tat que je vous
+ai dit. Quand elle m'eut dit ces choses, mon premier soin fut de
+ne pas y croire, d'abord parce que je ne le voulais pas,
+l'vnement tant trop horrible, ensuite parce que j'avais le
+devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire
+celui qui n'y croyait pas! Est-ce que Larsan n'tait pas mort, et
+bien mort?... En vrit, je le croyais comme je le lui disais, et
+il ne faisait point de doute pour moi qu'il n'y avait eu dans tout
+ceci qu'un effet de glace et d'imagination. Je voulus
+naturellement m'en assurer et je lui offris d'aller immdiatement
+avec elle dans son compartiment pour lui prouver qu'elle avait t
+victime d'une sorte d'hallucination. Elle s'y opposa, me criant
+que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment
+et que, du reste, elle se refusait voyager cette nuit! Elle
+disait tout cela par petites phrases haches... Elle ne retrouvait
+pas sa respiration... Elle me faisait une peine infinie... Plus je
+lui disais qu'une telle apparition tait impossible, plus elle
+insistait sur sa ralit! Je lui dis encore qu'elle avait bien peu
+vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui tait vrai, et qu'elle
+ne connaissait pas assez cette figure-l pour tre sre de ne
+s'tre point trouve en face de l'image de quelqu'un qui lui
+ressemblait! Elle me rpondit qu'elle se rappelait parfaitement la
+figure de Larsan, que celle-ci lui tait apparue dans deux
+circonstances telles qu'elle ne l'oublierait jamais, dt-elle
+vivre cent ans! Une premire fois, lors de l'affaire de la galerie
+inexplicable, et la seconde dans la minute mme o, dans sa
+chambre, on tait venu m'arrter! Et puis, maintenant qu'elle
+avait appris qui tait Larsan, ce n'taient point seulement les
+traits du policier qu'elle avait reconnus; mais, derrire ceux-l,
+le type redoutable de l'homme qui n'avait cess de la poursuivre
+depuis tant d'annes!... Ah! elle jurait sur sa tte et sur la
+mienne, qu'elle venait de voir Ballmeyer!... Que Ballmeyer tait
+vivant!... vivant dans la glace, avec sa figure rase de Larsan,
+toute rase, toute rase... et son grand front dnud!... Elle
+s'accrochait moi comme si elle et redout une sparation plus
+terrible encore que les autres!... Elle m'avait entran sur le
+quai... Et puis, tout coup, elle me quitta, en se mettant la
+main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de
+gare... Celui-ci fut aussi effray que moi de voir l'tat de la
+malheureuse. Je me disais: Elle va redevenir folle! J'expliquai
+au chef de gare que ma femme avait eu peur, toute seule, dans son
+compartiment, que je le priais de veiller sur elle pendant que je
+me rendrais dans le compartiment moi-mme pour tcher de
+m'expliquer ce qui l'avait effraye ainsi... Alors, mes amis,
+alors... continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef
+de gare, mais je n'en tais pas plutt sorti que j'y rentrais,
+refermant sur nous la porte prcipitamment. Je devais avoir une
+mine singulire, car le chef de gare me considra avec une grande
+curiosit. C'est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non!
+non! ma femme n'avait pas rv tout veille... Larsan tait l,
+dans la gare... sur le quai, derrire cette porte.
+
+Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de
+cette vision personnelle lui tait la force de continuer son
+rcit. Il se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit:
+
+Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et,
+sous le bec de gaz, il y avait Larsan. videmment, il nous
+attendait, il nous guettait... et, chose extraordinaire, il ne se
+cachait pas! Au contraire, on et dit qu'il se tenait l,
+uniquement pour tre vu!... Le geste qui m'avait fait refermer la
+porte devant cette apparition tait purement instinctif. Quand je
+rouvris cette porte, dcid aller droit au misrable, il avait
+disparu!... Le chef de gare croyait avoir affaire deux fous.
+Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les yeux
+grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint la ralit des
+choses pour s'enqurir s'il y avait loin de Bourg Lyon et quel
+tait le prochain train qui s'y rendait. En mme temps, elle me
+priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait
+de lui accorder que nous irions rejoindre son pre le plus tt
+possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire
+une objection quelconque ce nouveau projet, j'entrai
+immdiatement dans ses vues. Du reste, maintenant que j'avais vu
+Larsan, de mes propres yeux, oui, oui, de mes propres yeux vu, je
+sentais bien que notre grand voyage tait devenu impossible et,
+faut-il vous l'avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en se tournant
+vers Rouletabille, je me pris penser que nous courions dsormais
+un rel danger, un de ces mystrieux et fantastiques dangers dont
+vous seul pouviez nous sauver, s'il en tait temps encore.
+Mathilde me fut reconnaissante de la docilit avec laquelle je
+pris immdiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus
+tarder son pre, et elle me remercia avec une grande effusion
+quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques minutes
+plus tard -- car tout ce drame avait peine dur un quart d'heure
+-- le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait Lyon dix
+heures environ, et, en consultant l'indicateur des chemins de fer,
+nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre Lyon mme
+M. Stangerson. Mathilde m'en marqua encore une grande gratitude,
+comme si j'avais t rellement responsable de cette heureuse
+concidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand le train
+de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d'y prendre place,
+comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions
+justement sous le bec de gaz o m'tait apparu Larsan, je la
+sentis encore dfaillir mon bras et aussitt, je regardai autour
+de nous, mais je n'aperus aucune figure suspecte. Je lui demandai
+si elle avait encore vu quelque chose, mais elle ne me rpondit
+pas. Son trouble cependant augmentait, et elle me supplia de ne
+point nous isoler mais d'entrer dans un compartiment dj aux deux
+tiers plein de voyageurs. Sous prtexte d'aller surveiller mes
+bagages, je la quittai un instant au milieu de ces gens, et
+j'allai jeter au tlgraphe la dpche que vous avez reue. Je ne
+lui ai point parl de cette dpche parce que je continuais
+prtendre que ses yeux l'avaient certainement trompe, et parce
+que, pour rien au monde, je ne voulais paratre ajouter foi une
+pareille rsurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac
+de ma femme, qu'on n'avait pas touch ses bijoux. Les rares
+paroles que nous changemes concernrent le secret que nous
+devions garder sur tout ceci vis--vis de M. Stangerson, qui en
+aurait conu un chagrin peut-tre mortel. Je passe sur la
+stupfaction de celui-ci en nous dcouvrant sur le quai de la gare
+de Lyon. Mathilde lui raconta qu' cause d'un grave accident de
+chemin de fer, barrant la ligne de Culoz, nous avions dcid,
+puisqu'il fallait nous rsoudre un dtour, de le rejoindre, et
+d'aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance et sa
+jeune femme, comme nous en avions t pris instamment, du reste,
+par ce fidle ami de la famille.
+
+... ce propos, il serait peut-tre temps d'apprendre au lecteur,
+quitte interrompre un instant le rcit de M. Darzac, que
+M. Arthur William Rance qui, comme je l'ai rapport dans Le
+Mystre de la Chambre Jaune, avait nourri pendant de si longues
+annes un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait si bien
+renonc, qu'il avait fini par convoler en justes noces avec une
+jeune Amricaine qui ne rappelait en rien la mystrieuse fille de
+l'illustre professeur.
+
+Aprs le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson tait
+encore retenue dans une maison de sant des environs de Paris, o
+elle achevait de se gurir, on apprit, un beau jour, que
+M. William Arthur Rance allait pouser la nice d'un vieux
+gologue de l'Acadmie des sciences de Philadelphie. Ceux qui
+avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en
+avaient mesur toute l'importance jusque dans les excs qu'elle
+dtermina -- elle avait pu faire, un moment, d'un homme, jusqu'
+ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique -- ceux-l
+prtendirent que Rance se mariait par dsespoir et n'augurrent
+rien de bon d'une union aussi inattendue. On racontait que
+l'affaire, qui tait bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith
+Prescott tait riche, s'tait conclue d'une faon assez bizarre.
+Mais ce sont l des histoires que je vous raconterai quand j'aurai
+le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle suite de
+circonstances, les Rance taient venus se fixer aux Rochers
+Rouges, dans l'antique chteau fort de la presqu'le d'Hercule
+dont ils s'taient rendus, l'automne prcdent, propritaires.
+
+Mais, maintenant, il me faut rendre la parole M. Darzac,
+continuant de raconter son trange voyage.
+
+Quand nous emes donn ces explications M. Stangerson, narra
+notre ami, ma femme et moi vmes bien que le professeur ne
+comprenait rien ce que nous lui racontions et qu'au lieu de se
+rjouir de nous revoir il en tait tout attrist. Mathilde
+essayait en vain de paratre gaie. Son pre voyait bien qu'il
+s'tait pass, depuis que nous l'avions quitt, quelque chose que
+nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s'en apercevait pas et
+mit la conversation sur la crmonie du matin. Ainsi vint-elle
+parler de vous, mon ami (M Darzac s'adressait Rouletabille), et
+alors, je saisis l'occasion de faire comprendre M. Stangerson
+que, puisque vous ne saviez que faire de votre cong, dans le
+moment que nous allions nous trouver tous Menton, vous seriez
+trs touch d'une invitation qui vous permettrait de le passer
+parmi nous. Ce n'est pas la place qui manque aux Rochers Rouges,
+et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu' vous faire
+plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m'approuvait du regard
+et ma main qu'elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie
+que ma proposition lui causait. C'est ainsi qu'en arrivant
+Valence je pus mettre au tlgraphe la dpche que M. Stangerson,
+ mon instigation, venait d'crire et que vous avez certainement
+reue. De toute la nuit, vous pensez bien que nous n'avons pas
+dormi. Pendant que son pre reposait dans le compartiment ct
+de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait tir un
+revolver. Elle l'avait arm, me l'avait mis dans la poche de mon
+paletot et m'avait dit: Si on nous attaque, vous nous dfendrez!
+Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passe!... Nous
+nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui
+sommeillaient, les paupires closes dans la lumire, car nous
+n'osions pas faire de l'ombre autour de nous. Les portires de
+notre compartiment fermes au verrou, nous redoutions encore de le
+voir apparatre. Quand un pas se faisait entendre dans le couloir,
+nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnatre son pas...
+Et elle avait masqu la glace, de peur d'y voir surgir encore son
+visage!... Nous avait-il suivis?... Avions-nous pu le tromper?...
+Lui avions-nous chapp?... tait-il remont dans le train de
+Culoz?... Pouvions-nous esprer cela?... Quant moi, je ne le
+pensais pas... Et elle! elle!... Ah! je la sentais, silencieuse et
+comme morte, l, dans son coin... Je la sentais affreusement
+dsespre, plus malheureuse encore que moi-mme, cause de tout
+le malheur qu'elle tranait derrire elle, comme une fatalit...
+J'aurais voulu la consoler, la rconforter, mais je ne trouvais
+point les mots qu'il fallait sans doute, car, aux premiers que je
+prononai, elle me fit un signe dsol et je compris qu'il serait
+plus charitable de me taire. Alors, comme elle, je fermai les
+yeux...
+
+Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n'est point une relation
+approximative de son rcit. Nous avions jug, Rouletabille et moi,
+cette narration si importante que nous fmes d'accord, notre
+arrive Menton, pour la retracer aussi fidlement que possible.
+Nous nous y employmes tous les deux, et, notre texte peu prs
+arrt, nous le soummes M. Robert Darzac qui lui fit subir
+quelques modifications sans importance, la suite de quoi il se
+trouva tel que je le rapporte ici.
+
+La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne
+prsenta aucun incident digne d'tre not. En gare de Menton-
+Garavan, ils trouvrent Mr Arthur Rance, qui fut bien tonn de
+voir les nouveaux poux; mais, quand il sut qu'ils avaient dcid
+de passer chez lui quelques jours, aux cts de M. Stangerson, et
+d'accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous diffrents
+prtextes, avait jusqu'alors repousse, il en marqua une parfaite
+satisfaction et dclara que sa femme en aurait une grande joie.
+galement, il se rjouit d'apprendre la prochaine arrive de
+Rouletabille. Mr Arthur Rance n'avait pas t sans souffrir de
+l'extrme rserve avec laquelle, mme depuis son mariage avec Miss
+Edith Prescott, M. Robert Darzac l'avait toujours trait. Lors de
+son dernier voyage San Remo, le jeune professeur en Sorbonne
+s'tait born, en passant, une visite au chteau d'Hercule,
+faite sur le ton le plus crmonieux. Cependant, quand il tait
+revenu en France, en gare de Menton-Garavan, la premire station
+aprs la frontire, il avait t salu trs cordialement, et
+gentiment compliment sur sa meilleure mine par les Rance qui,
+avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s'taient
+empresss d'aller le surprendre au passage. En somme, il ne
+dpendait point d'Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac
+devinssent excellents.
+
+Nous avons vu comment la rapparition de Larsan, en gare de Bourg,
+avait jet bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et
+aussi avait transform leur tat d'me, leur faisant oublier leurs
+sentiments de retenue et de circonspection vis--vis de Rance, et
+les jetant, avec M. Stangerson, qui n'tait averti de rien, bien
+qu'il comment se douter de quelque chose, chez des gens qui ne
+leur taient point sympathiques, mais qu'ils considraient comme
+honntes et loyaux et susceptibles de les dfendre. En mme temps,
+ils appelaient Rouletabille leur secours. C'tait une vritable
+panique. Elle grandit, d'une faon des plus visibles, chez
+M. Robert Darzac quand, arrivs en gare de Nice, nous fmes
+rejoints par Mr Arthur Rance lui-mme. Mais, avant qu'il nous
+rejoignt, il se passa un petit incident que je ne saurais passer
+sous silence. Aussitt arrivs Nice, j'avais saut sur le quai
+et m'tais prcipit au bureau de la gare pour demander s'il n'y
+avait point l une dpche mon nom. On me tendit le papier bleu
+et, sans l'ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M. Darzac.
+
+Lisez, dis-je au jeune homme.
+
+Rouletabille ouvrit la dpche, et lut:
+
+Brignolles pas quitt Paris depuis 6 avril; certitude.
+
+Rouletabille me regarda et pouffa.
+
+Ah ! fit-il. C'est vous qui avez demand ce renseignement?
+Qu'est-ce que vous avez donc cru?
+
+-- C'est Dijon, rpondis-je, assez vex de l'attitude de
+Rouletabille, que l'ide m'est venue que Brignolles pouvait tre
+pour quelque chose dans les malheurs que font prvoir les dpches
+que vous aviez reues. Et j'ai pri un de mes amis de bien vouloir
+me renseigner sur les faits et gestes de cet individu. J'tais
+trs curieux de savoir s'il n'avait pas quitt Paris.
+
+-- Eh bien, rpondit Rouletabille, vous voil renseign. Vous ne
+pensez pourtant pas que les traits plots de votre Brignolles
+cachaient Larsan ressuscit?
+
+-- a, non! m'criai-je, avec une entire mauvaise foi, car je me
+doutais que Rouletabille se moquait de moi.
+
+La vrit tait que j'y avais bien pens.
+
+Vous n'en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda
+tristement M. Darzac. C'est un pauvre homme, mais c'est un brave
+homme.
+
+-- Je ne le crois pas, protestai-je.
+
+Et je me rejetai dans mon coin. D'une faon gnrale, je n'tais
+pas trs heureux dans mes conceptions personnelles auprs de
+Rouletabille, qui s'en amusait souvent. Mais, cette fois, nous
+devions avoir, quelques jours plus tard, la preuve que, si
+Brignolles ne cachait point une nouvelle transformation de Larsan,
+il n'en tait pas moins un misrable. Et, ce propos,
+Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage ma clairvoyance,
+me firent leurs excuses. Mais n'anticipons pas. Si j'ai parl de
+cet incident, c'est aussi pour montrer combien l'ide d'un Larsan
+dissimul sous quelque figure de notre entourage, que nous
+connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent
+prouv, ce point de vue, son talent, je dirai mme son gnie,
+que je croyais tre dans la note en me mfiant de toutes, de tous.
+Je devais comprendre bientt -- et l'arrive inopine de Mr Arthur
+Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes ides -- que
+Larsan avait, cette fois, chang de tactique. Loin de se
+dissimuler, le bandit s'exhibait maintenant, au moins certains
+d'entre nous, avec une audace sans pareille. Qu'avait-il
+craindre en ce pays? Ce n'tait ni M. Darzac, ni sa femme qui
+allaient le dnoncer! Ni, par consquent, leurs amis. Son
+ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux
+poux qui croyaient tre jamais dbarrasss de lui! Mais, en ce
+cas-l, une objection s'levait. Pourquoi cette vengeance? N'et-
+il pas t plus veng en se montrant avant le mariage? Il l'aurait
+empch! Oui, mais il fallait se montrer Paris! Encore pouvions-
+nous nous arrter cette pense que le danger d'une telle
+manifestation Paris et pu faire rflchir Larsan? Qui oserait
+l'affirmer?
+
+Mais coutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois,
+dans notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien
+de l'histoire de Bourg, rien de la rapparition de Larsan dans le
+train, et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout
+de mme, si nous avons gard, quelque espoir d'avoir perdu Larsan
+sur la ligne de Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui
+aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il est venu nous
+avertir, avant notre arrive l-bas, pour que nous puissions nous
+concerter sur la conduite tenir.
+
+Nous venions de vous conduire la gare, rapporte Rance Darzac.
+Le train parti, votre femme, M. Stangerson et moi tions
+descendus, en nous promenant, jusqu' la jete-promenade de
+Menton. M. Stangerson donnait le bras Mme Darzac. Il lui
+parlait. Moi, je me trouvais la droite de M. Stangerson qui, par
+consquent, se tenait au milieu de nous. Tout coup, comme nous
+nous arrtions, la sortie du jardin public, pour laisser passer
+un tramway, je me heurtai un individu qui me dit: Pardon,
+monsieur! et je tressaillis aussitt, car j'avais entendu cette
+voix-l; je levai la tte: c'tait Larsan! C'tait la voix de la
+cour d'assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux
+calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l'exclamation
+prte jaillir de mes lvres! Le nom du misrable! Comment je ne
+m'criai point: Larsan!... J'entranai rapidement M. Stangerson
+et sa fille qui, eux, n'avaient rien vu; je leur fis faire le tour
+du kiosque de la musique, et les conduisis une station de
+voitures. Sur le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai
+Larsan. Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas comment
+M. Stangerson et sa fille ne l'ont pas vu!...
+
+-- Vous en tes sr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
+
+-- Absolument sr!... Je feignis un lger malaise; nous montmes
+en voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L'homme
+tait toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard
+glac, quand nous nous mmes en route.
+
+-- Et vous tes sr que ma femme ne l'a pas vu? redemanda Darzac,
+de plus en plus agit.
+
+-- Oh! certain, vous dis-je...
+
+-- Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur
+Darzac, que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la
+ralit de la rapparition de Larsan, vous vous faites de bien
+grandes illusions.
+
+-- Cependant, rpliqua Darzac, ds la fin de notre voyage, l'ide
+d'une hallucination avait fait de grands progrs dans son esprit
+et en arrivant Garavan, elle me paraissait presque calme.
+
+-- En arrivant Garavan? fit Rouletabille, voil, mon cher
+Monsieur Darzac, la dpche que votre femme m'envoyait.
+
+Et le reporter lui tendit le tlgramme o il n'y avait que ces
+deux mots: Au secours!
+
+Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondr.
+
+Elle va redevenir folle! dit-il, en secouant lamentablement la
+tte.
+
+C'est ce que nous redoutions tous, et, chose singulire, quand
+nous arrivmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y
+trouvmes M. Stangerson et Mme Darzac, qui taient sortis malgr
+la promesse formelle que le professeur avait faite Arthur Rance,
+de rester avec sa fille aux Rochers Rouges jusqu' son retour,
+pour des raisons qu'il devait lui dire plus tard et qu'il n'avait
+pas encore eu le temps d'inventer, c'est avec une phrase qui
+n'tait que l'cho de notre terreur que Mme Darzac accueillit
+Joseph Rouletabille. Aussitt qu'elle eut aperu le jeune homme,
+elle courut lui, et nous emes cette impression qu'elle se
+contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans ses
+bras. Je vis qu'elle s'accrochait lui comme un naufrag
+s'agrippe la main qui peut seule le sauver de l'abme. Et je
+l'entendis qui murmurait: Je sens que je redeviens folle! Quant
+ Rouletabille, je l'avais vu quelquefois aussi ple, mais jamais
+d'apparence aussi froide.
+
+
+
+
+VI
+Le fort d'Hercule.
+
+Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la
+saison qui le voit venir en ce pays enchant, le voyageur peut se
+croire parvenu en ce jardin des Hesprides, dont les pommes d'or
+excitrent les convoitises du vainqueur du monstre de Nme. Je
+n'aurais peut-tre point cependant, -- l'occasion des
+innombrables citronniers et orangers qui, dans l'air embaum,
+laissent pendre, au long des sentiers, pardessus les cltures,
+leurs grappes de soleil, -- je n'aurais peut-tre point voqu le
+souvenir surann du fils de Jupiter et d'Alcmne si, tout, ici, ne
+rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse la
+plus douce des rives. On raconte bien que les Phniciens, en
+transportant leurs pnates l'ombre du rocher que devaient
+habiter un jour les Grimaldi, donnrent au petit port qu'il abrite
+et, tout le long de la cte, un mont, un cap, une
+presqu'le, qui l'ont conserv, ce nom d'Hercule, qui tait celui
+de leur Dieu; mais, moi, j'imagine que, ce nom, ils l'y trouvrent
+dj et que si, en vrit, les divinits, fatigues de la
+poussire blonde des chemins de l'Hellade, s'en furent chercher
+ailleurs un merveilleux sjour, tide et parfum, pour s'y reposer
+de leurs aventures, elles n'en ont point trouv de plus beau que
+celui-l. Ce furent les premiers touristes de la Riviera. Le
+jardin des Hesprides n'tait pas ailleurs, et Hercule avait
+prpar la place ses camarades de l'Olympe en les dbarrassant
+de ce mchant dragon cent ttes qui voulait conserver la Cte
+d'Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sr que les
+os de l'Elephas antiquus, dcouverts il y a quelques annes au
+fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-l!
+
+Quand, descendant tous de la gare, nous fmes arrivs, en silence,
+au rivage, nos yeux furent tout de suite frapps par la silhouette
+blouissante du chteau fort, debout, sur la presqu'le d'Hercule,
+que les travaux accomplis sur la frontire ont fait, hlas!
+disparatre depuis une dizaine d'annes. Les feux obliques du
+soleil qui allaient frapper les murs de la vieille Tour Carre, la
+faisait clater sur la mer comme une cuirasse. Elle semblait
+garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumire,
+cette baie de Garavan recourbe comme une faucille d'azur. Et
+puis, au fur et mesure que nous avanmes, son clat s'teignit.
+L'astre, derrire nous, s'tait inclin vers la crte des monts;
+les promontoires, l'occident, s'enveloppaient dj, l'approche
+du soir, de leur charpe de pourpre, et le chteau n'tait plus
+qu'une ombre menaante et hostile quand nous en franchmes le
+seuil.
+
+Sur les premires marches d'un troit escalier qui conduisait
+l'une des tours, se tenait une ple et charmante figure. C'tait
+la femme d'Arthur Rance, la belle et tincelante Edith. Certes, la
+fiance de Lammermoor n'tait pas plus blanche, le jour o le
+jeune tranger aux yeux noirs la sauva d'un taureau imptueux;
+mais Lucie avait les yeux bleus, mais Lucie tait blonde,
+Edith!... Ah! quand on veut faire figure romanesque dans un cadre
+moyengeux, figure de princesse incertaine, lointaine, plaintive
+et mlancolique, il ne faut point avoir ces yeux-l, my lady! Et
+votre chevelure est plus noire que l'aile d'un corbeau. Cette
+couleur n'est point dans le genre anglique. tes-vous un ange,
+Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de
+vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces
+questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la premire
+fois, aprs avoir t sduit par la dlicate harmonie de toute
+votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre, j'ai suivi
+le regard noir de vos yeux qui s'est pos sur la fille du
+professeur Stangerson, et il avait un clat dur qui faisait un
+contraste trange avec le timbre amical de votre voix et le
+sourire nonchalant de votre bouche.
+
+La voix de cette jeune femme est d'un charme sr; la grce de
+toute sa personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux
+prsentations dont Arthur Rance s'est naturellement charg, elle
+rpond de la faon la plus simple, la plus accueillante, la plus
+hospitalire. Rouletabille et moi tentons un effort poli pour
+conserver notre libert; nous formulons la possibilit de gter
+ailleurs qu'au chteau d'Hercule. Elle a une moue dlicieuse,
+hausse les paules d'un geste enfantin, dclare que nos chambres
+sont prtes et parle d'autre chose.
+
+Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le chteau. Vous allez
+voir!... Vous allez voir!... Oh! je vous montrerai la Louve une
+autre fois... C'est le seul coin triste d'ici! c'est lugubre!
+sombre et froid! a fait peur! j'adore avoir peur!... Oh! monsieur
+Rouletabille, vous me raconterez, n'est-ce pas, des histoires qui
+me feront peur!...
+
+Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche
+comme une comdienne. Elle est tout fait singulirement jolie,
+dans ce jardin d'Orient, entre cette vieille tour menaante et les
+frles arceaux fleuris d'une chapelle en ruine. La vaste cour que
+nous traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes
+grasses, d'herbes et de feuillages, de cactus et d'alos, de
+lauriers-cerises, de roses sauvages et de marguerites, qu'on
+jurerait qu'un printemps ternel a lu domicile dans cette
+enceinte, jadis la baille du chteau o se runissait toute la
+gent de guerre. Cette cour, de par l'aide des vents du ciel et de
+par la ngligence des hommes, tait devenue naturellement jardin,
+un beau jardin fou dans lequel on voit bien que la chtelaine a
+fait tailler le moins possible et qu'elle n'a point tent de
+ramener, trop brusquement, la raison. Derrire toute cette
+verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse
+chose qui se pt imaginer en architecture dfunte. Figurez-vous
+les plus purs arceaux d'un gothique flamboyant, levs sur les
+premires assises de la vieille chapelle romane; les piliers,
+habills de plantes grimpantes, de granium-lierre et de verveine,
+s'lancent de leur gaine parfume et recourbent dans l'azur du
+ciel leur arc bris, que rien ne semble plus soutenir. Il n'y a
+plus de toit cette chapelle. Et elle n'a plus de murs... Il ne
+reste plus d'elle que ce morceau de dentelle de pierre qu'un
+miracle d'quilibre retient suspendu dans l'air du soir...
+
+Et, notre gauche, voici la tour norme, massive, la tour du XIIe
+sicle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la
+Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la
+guerre, ni le canon, ni la tempte, n'a pu branler. Elle est
+telle encore qu'elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui
+s'emparrent des les Lrins et qui ne purent rien contre le
+chteau d'Hercule; telle qu'elle se montra Salagri et ses
+corsaires gnois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, mme la
+Tour Carre, mme le Vieux Chteau, elle tint bon, isole, ses
+dfenseurs ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux
+autres dfenses, jusqu' l'arrive des princes de Provence qui la
+dlivrrent. C'est l que Mrs. Edith a lu domicile.
+
+Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens,
+Arthur Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant celle-ci et
+ Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et
+M. Stangerson changent des propos quelconques. Au fond, la mme
+pense habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui,
+lorsqu'ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons
+une poterne.
+
+C'est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son
+affectation d'enfantillage, la tour du jardinier. De cette
+poterne, on dcouvre tout le fort, tout le chteau, le ct nord
+et le ct sud. Voyez!...
+
+Et son bras, qui trane une charpe, nous dsigne des choses...
+
+Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous
+tes bien sages...
+
+-- Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu'il n'y
+a qu'elle de gaie, ici.
+
+Nous avons pass sous la poterne et nous voici dans une nouvelle
+cour. Nous avons le vieux donjon en face de nous. L'aspect en est
+vraiment impressionnant. Il est haut et carr; aussi le dsigne-t-
+on quelquefois sous cette appellation: la Tour Carre. Et, comme
+cette tour occupe le coin le plus important de toute la
+fortification, on l'appelle encore la Tour du Coin... C'est le
+morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette
+agglomration d'ouvrages dfensifs. Les murs y sont plus pais que
+partout ailleurs et plus hauts. mi-hauteur, c'est encore le
+ciment romain qui les scelle... ce sont encore les pierres
+entasses par les colons de Csar.
+
+L-bas, cette tour, dans le coin oppos, continue Edith, c'est la
+tour de Charles le Tmraire, ainsi appele parce que c'est le duc
+qui en a fourni le plan quand il a fallu transformer les dfenses
+du chteau pour rsister l'artillerie. Oh! je suis trs
+savante... Le vieux Bob a fait de cette tour son cabinet d'tudes.
+C'est dommage, car nous aurions eu l une magnifique salle
+manger... Mais je n'ai jamais rien su refuser au vieux Bob!... Le
+vieux Bob, ajoute-t-elle, c'est mon oncle... C'est lui qui veut
+que je l'appelle comme a, depuis que j'ai t toute petite... Il
+n'est pas ici, en ce moment... Il est parti, il y a cinq jours,
+pour Paris, et il revient demain. Il est all comparer des pices
+anatomiques qu'il a trouves dans les Rochers Rouges avec celles
+du Musum d'histoire naturelle de Paris... Ah! voici une
+oubliette...
+
+Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits,
+qu'elle appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel
+un eucalyptus, la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme
+une femme la fontaine.
+
+Depuis que nous tions passs dans la seconde cour, nous
+comprenions mieux -- moi, du moins, car Rouletabille, de plus en
+plus indiffrent toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre
+-- la disposition du fort d'Hercule. Comme cette disposition est
+d'une importance capitale dans les incroyables vnements qui vont
+se produire presque aussitt notre arrive aux Rochers Rouges, je
+vais mettre, tout d'abord, sous les yeux du lecteur le plan
+gnral du fort tel qu'il a t trac plus tard par Rouletabille
+lui-mme...
+
+Ce chteau avait t construit, en 1140, par les seigneurs de la
+Mortola. Pour l'isoler compltement de la terre, ceux-ci n'avaient
+pas hsit faire une le de cette presqu'le en coupant l'isthme
+minuscule qui la reliait au rivage.
+
+
+
+Sur le rivage mme, ils avaient tabli une barbacane,
+fortification sommaire en demi-cercle, destine protger les
+approches du pont-levis et des deux tours d'entre. Cette
+barbacane n'avait point laiss de trace. Et l'isthme, dans la
+suite des sicles, avait retrouv sa forme premire; le pont-levis
+avait t enlev; le foss avait t combl. Les murs du chteau
+d'Hercule pousaient la forme de la presqu'le, qui tait celle
+d'un hexagone irrgulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et
+celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le
+creusaient, si bien qu'une petite barque et pu s'y abriter par
+calme plat et quand elle ne craignait point que le ressac ne la
+projett et ne la brist contre ce plafond naturel. Cette
+disposition tait merveilleuse pour la dfense qui n'avait gure,
+dans ces conditions, craindre l'escalade, de quelque ct que ce
+ft.
+
+On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les
+deux tours A et A' relies par une vote. Ces tours, qui avaient
+fort souffert lors des derniers siges par les Gnois, avaient t
+un peu rpares par la suite et venaient d'tre mises en tat
+d'tre habites par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacr
+les locaux la domesticit. Le rez-de-chausse de la tour A
+servait de logis aux concierges. Une petite porte s'ouvrait dans
+le flanc de la tour A, sous la vote, et permettait au veilleur de
+se rendre compte de toutes les entres et sorties. Une lourde
+porte de chne barde de fer, dont les deux vantaux taient
+replis depuis d'innombrables annes contre le mur intrieur des
+deux tours, ne servait plus de rien tant on l'avait trouve
+difficile manier, et l'entre du chteau n'tait ferme que par
+une petite grille que chacun ouvrait, matre ou fournisseur,
+volont. Cette entre tait la seule qui permt de pntrer dans
+le chteau. Comme je l'ai dit, pass cette entre, on se trouvait
+dans une premire cour ou baille ferme de tous cts par le mur
+d'enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs
+taient loin d'avoir conserv leur hauteur premire. Les courtines
+anciennes qui rejoignaient les tours avaient t rases et taient
+remplaces par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on
+montait de l'intrieur de la baille par des rampes assez douces.
+Ces boulevards taient encore couronns d'un parapet perc de
+meurtrires pour les petites pices. Car cette transformation
+avait eu lieu au XVe sicle, dans le moment o tout chtelain
+devait commencer compter srieusement avec l'artillerie. Quant
+aux tours B, B', B'' qui avaient longtemps encore conserv leur
+homognit et leur hauteur premire, et pour lesquelles on
+s'tait born cette poque supprimer le toit pointu qui avait
+t remplac par une plate-forme destine supporter de
+l'artillerie, elles avaient t plus tard rases la hauteur du
+parapet des boulevards et l'on en avait fait des sortes de demi-
+lunes. Cette opration avait t accomplie au XVIIe sicle, lors
+de la construction d'un chteau moderne, appel encore Chteau
+Neuf bien qu'il ft en ruines, et cela pour dblayer la vue dudit
+chteau. Ce Chteau Neuf tait plac en C C'.
+
+Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entour lui
+aussi d'un parapet, on avait plant des palmiers qui, du reste,
+avaient mal pouss, brls par le vent et l'eau de mer. Quand on
+se penchait au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le
+tour de la proprit en surplombant le roc avec lequel il faisait
+corps, roc qui, lui-mme, surplombait la mer, on se rendait compte
+que le chteau continuait tre aussi ferm que dans le temps o
+les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur
+des vieilles tours. La Louve avait t respecte, comme je l'ai
+dit, et il n'tait point jusqu' son chauguette, restaure, bien
+entendu, qui ne dresst sa silhouette trangement vieillotte au-
+dessus de l'azur mditerranen. J'ai dit aussi les ruines de la
+chapelle. Les anciens communs W adosss au parapet entre B et B'
+avaient t transforms en curies et cuisines.
+
+Je viens de dcrire ici toute la partie avance du chteau
+d'Hercule. On ne pouvait pntrer dans la seconde enceinte que par
+la poterne H que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier
+et qui n'tait, en somme, qu'un pais pavillon dfendu autrefois
+par la tour B'' et par une autre tour, situe en C, et qui avait
+entirement disparu au moment de la construction du Chteau Neuf C
+C'. Un foss et un mur partaient alors de B'' pour aboutir en I
+la Tour de Charles le Tmraire, avanant, en C, en forme d'peron
+au milieu de la baille et barrant entirement toute la premire
+cour qu'ils fermaient. Le foss existait toujours, large et
+profond, mais le mur avait t supprim sur toute la longueur du
+Chteau neuf et remplac par le mur du chteau lui-mme. Une porte
+centrale en D, maintenant condamne, s'ouvrait sur un pont qui
+avait t jet sur le foss et qui permettait autrefois les
+communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait
+t dmoli ou s'tait effondr, et, comme les fentres du chteau,
+trs leves au-dessus du foss, taient encore garnies de leurs
+pais barreaux de fer, on pouvait prtendre en toute vrit que la
+seconde cour tait reste aussi impntrable que lorsqu'elle tait
+entirement dfendue par son mur d'enceinte, au moment o le
+Chteau Neuf n'existait pas.
+
+Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Tmraire,
+comme les anciens guides du pays l'appelaient encore, tait un peu
+plus lev que le niveau de la premire. Le roc formait l une
+assise plus haute, naturel pidestal de cette colonne colossale,
+prodigieuse et noire, de ce Vieux Chteau, tout carr, tout droit,
+d'un seul bloc, allongeant son ombre formidable sur le flot clair.
+On ne pntrait dans le Vieux Chteau F que par une petite porte
+K. Les anciens du pays ne l'appelaient jamais autrement que la
+Tour Carre, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles
+le Tmraire. Un parapet semblable celui qui fermait la premire
+cour, reliait entre elles les tours B'', F et L, fermant galement
+la seconde.
+
+Nous avons dit que la Tour Ronde avait t autrefois rase mi-
+hauteur, remanie et refaite par un Mortola, sur les plans de
+Charles le Tmraire lui-mme, qui il avait rendu quelques
+services dans la guerre helvtique. Cette tour avait quinze toises
+de diamtre extrieurement et se composait d'une batterie basse
+dont le sol tait plac une toise en contrebas du niveau
+suprieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par
+une pente, aboutissant une salle octogone dont les votes
+portaient sur quatre gros piliers cylindriques. Sur cette chambre
+s'ouvraient trois normes embrasures pour trois gros canons. C'est
+de cette salle octogone que Mrs. Edith et voulu faire une vaste
+salle manger, car, si elle tait admirablement frache cause
+de l'paisseur des murs, qui tait formidable, la lumire du
+rocher et l'blouissante clart de la mer pouvaient y pntrer
+volont par ces embrasures-meurtrires qui avaient t agrandies
+en carr et formaient maintenant des fentres garnies, elles
+aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l'oncle de
+Mrs. Edith s'tait empar pour y travailler et y caser ses
+nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux o la
+chtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes
+et des fleurs, et o elle avait ainsi cr le plus tonnant jardin
+suspendu qui se pt rver. Une cabane, tout habille de feuilles
+sches de palmiers, formait l un heureux abri. J'ai marqu, sur
+le plan, d'une teinte grise, tous les btiments ou parties de
+btiments qui avaient t, par les soins de Mrs. Edith, disposs,
+agencs et restaurs pour l'habitation immdiate.
+
+Du chteau du XVIIe sicle, dit Chteau Neuf, on n'avait rpar en
+C', au premier tage, que deux chambres et un petit salon, pour
+les htes de passage. C'est l que Rouletabille et moi devions
+coucher; quant M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la
+Tour Carre dont nous aurons parler d'une faon plus
+particulire.
+
+Deux pices, au rez-de-chausse de cette Tour Carre, restaient
+rserves au vieux Bob qui couchait l. M. Stangerson habitait au
+premier tage de la Louve, au-dessous du mnage Rance.
+
+Mrs. Edith voulut nous montrer elle-mme nos chambres. Elle nous
+fit traverser des salles aux plafonds effondrs, aux parquets
+dfoncs, aux murs moisis; mais, de-ci de-l, quelques lambris, un
+trumeau, une peinture caille, une tapisserie en loques,
+attestaient l'ancienne splendeur du Chteau Neuf n de la
+fantaisie d'un Mortola du grand sicle. En revanche, nos petites
+chambres ne rappelaient en rien ce pass magnifique. Elles en
+avaient t nettoyes avec un soin qui me toucha. Propres et
+hyginiques, sans tapis, badigeonnes, laques de clair, meubles
+sommairement la moderne, elles nous plurent beaucoup. J'ai dit
+que nos deux chambres taient spares par un petit salon.
+
+Comme je faisais le noeud de ma cravate, j'appelai Rouletabille,
+lui demandant s'il tait prt. Je n'obtins aucune rponse. J'allai
+dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu'il en tait dj
+parti. Je me mis sa fentre, qui donnait, comme les miennes, sur
+la Cour de Charles le Tmraire. Cette cour tait vide, habite
+seulement par son grand eucalyptus, dont, cette heure, l'odeur
+forte montait jusqu' moi. Au-dessus du parapet du boulevard,
+j'apercevais l'immense tendue des eaux silencieuses. La mer tait
+devenue d'un bleu un peu sombre la tombe du soir, et les ombres
+de la nuit taient visibles l'horizon de la cte italienne,
+s'accrochant dj la pointe d'Ospdaletti. Aucun bruit, aucun
+frisson, sur la terre et dans les cieux. Je n'avais observ encore
+un pareil silence et une pareille immobilit de la nature qu' la
+minute qui prcde les plus violents orages et le dchanement de
+la foudre. Cependant, nous n'avions rien de tel craindre, et la
+nuit s'annonait, dcidment, sereine...
+
+Mais quelle est cette ombre apparue? D'o vient ce spectre qui
+glisse sur les eaux? Debout, l'avant d'une petite barque qu'un
+pcheur fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j'ai
+reconnu la silhouette de Larsan! Qui s'y tromperait, qui tenterait
+de s'y tromper? Ah! il n'est que trop reconnaissable. Et si ceux
+devant lesquels il vient ce soir taient disposs douter que ce
+ft lui, il met une si menaante coquetterie s'exhiber dans
+toute sa figure d'autrefois, qu'il ne les renseignerait pas
+davantage en leur criant: C'est moi!
+
+Oh! oui, c'est lui! c'est lui! C'est le grand Fred. La barque,
+silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du chteau
+fort. Elle passe maintenant sous les fentres de la Tour Carre,
+et puis elle dirige sa proue du ct de la pointe de Garibaldi
+vers les carrires des Rochers Rouges[1]. Et l'homme est toujours
+debout, les bras croiss, la tte tourne vers la tour, apparition
+diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s'approche
+de lui par derrire, l'enveloppe de sa gaze lgre et l'emporte.
+
+Maintenant, en baissant les yeux, j'aperois deux ombres dans la
+Cour du Tmraire; elles sont au coin du parapet auprs de la
+petite porte de la Tour Carre. L'une de ces ombres, la plus
+grande, retient l'autre et supplie. La plus petite voudrait
+s'chapper; on dirait qu'elle est prte prendre son lan vers la
+mer. Et j'entends la voix de Mme Darzac qui dit:
+
+Prenez garde! C'est un pige qu'il vous tend. Je vous dfends de
+me quitter, ce soir!...
+
+Et la voix de Rouletabille:
+
+Il faudra bien qu'il aborde au rivage. Laissez-moi courir au
+rivage!
+
+-- Que ferez-vous? gmit la voix de Mathilde.
+
+-- Tout ce qu'il faudra.
+
+Et, encore, la voix de Mathilde, la voix pouvante:
+
+Je vous dfends de toucher cet homme!
+
+Et je n'entends plus rien.
+
+Je suis descendu et j'ai trouv Rouletabille, seul, assis sur la
+margelle du puits. Je lui ai parl, et il ne m'a pas rpondu,
+comme il lui arrive quelquefois. Je m'en fus dans la baille, et
+l, je rencontrai M. Darzac qui vint moi, fort agit. Il me cria
+de loin:
+
+Eh bien! L'avez-vous vu?
+
+-- Oui, je l'ai vu, fis-je.
+
+-- Et elle, elle, savez-vous si elle l'a vu?
+
+-- Elle l'a vu. Elle tait avec Rouletabille quand il est pass!
+Quelle audace!
+
+Robert Darzac en tremblait encore de l'avoir vu. Il me dit
+qu'aussitt qu'il l'avait aperu, il avait couru comme un fou au
+rivage, mais qu'il n'tait pas arriv temps la pointe de
+Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement.
+Mais dj Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde,
+anxieux de l'tat d'esprit dans lequel il allait la retrouver.
+Cependant, il revenait presque aussitt, triste et abattu. La
+porte de son appartement tait ferme. Sa femme dsirait tre
+seule un instant.
+
+Et Rouletabille? demandai-je.
+
+-- Je ne l'ai pas vu!
+
+Nous restmes ensemble sur le parapet, regarder la nuit qui
+avait emport Larsan. Robert Darzac tait infiniment triste. Pour
+dtourner le cours de ses penses, je lui posai quelques questions
+sur le mnage Rance, auxquelles il finit par rpondre.
+
+C'est ainsi que, peu peu, je devais apprendre comment, aprs le
+procs de Versailles, Arthur Rance tait retourn Philadelphie,
+et comment, un beau soir, il s'tait trouv dans un banquet de
+famille, ct d'une jeune personne romanesque qui l'avait sduit
+immdiatement par un tour d'esprit littraire qu'il avait rarement
+rencontr chez ses belles compatriotes. Elle n'avait rien de ce
+type alerte, dsinvolte, indpendant et audacieux qui devait
+aboutir la fluffy-ruffles, si en honneur de nos jours. Un peu
+ddaigneuse, douce et mlancolique, d'une pleur intressante,
+elle et plutt rappel les tendres hrones de Walter Scott,
+lequel tait, du reste, parat-il, son auteur favori. Ah! certes,
+elle retardait, elle retardait d'une faon dlicieuse. Comment
+cette figure dlicate parvint-elle impressionner si vivement
+Arthur Rance qui avait tant aim la majestueuse Mathilde? Ce sont
+l les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir
+amoureux, Arthur Rance en avait profit, ce soir-l, pour se
+griser abominablement. Il dut commettre quelque inlgante btise,
+laisser chapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria
+soudain, et haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le
+lendemain, Arthur Rance faisait faire officiellement ses excuses
+Miss Edith, et jurait qu'il ne boirait plus que de l'eau: il
+devait tenir ce serment.
+
+Arthur Rance connaissait de longue date l'oncle, ce vieux brave
+homme de Munder, le vieux Bob, comme on l'avait surnomm
+l'Universit, un type extraordinaire qui tait aussi clbre par
+ses aventures d'explorateur que par ses dcouvertes de gologue.
+Il tait doux comme un mouton, mais n'avait pas son pareil pour
+chasser le tigre des pampas. Il avait pass la moiti de son
+existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez les Patagons,
+la recherche de l'homme tertiaire ou tout au moins de son
+squelette, non point de l'anthropopithque ou de quelque autre
+pithcanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien
+de l'homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos
+jours la plante, de l'homme, enfin, contemporain des prodigieux
+mammifres qui sont apparus sur le globe avant l'poque
+quaternaire. Il revenait gnralement de ces expditions avec
+quelques caisses de cailloux et un bagage respectable de tibias et
+de fmurs sur lesquels le monde savant bataillait, mais aussi avec
+une riche collection de peaux de lapin, comme il disait, qui
+attestait que le vieux savant lunettes savait encore se servir
+d'armes moins prhistoriques que la hache en silex ou le peroir
+du troglodyte. Aussitt de retour Philadelphie, il reprenait
+possession de sa chaire, se courbait sur ses bouquins, sur ses
+cahiers et, maniaque comme un rond-de-cuir, dictait son cours,
+s'amusant faire sauter dans les yeux de ses plus proches lves
+les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais,
+mais qu'il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint
+son but -- qu'il visait -- on voyait apparatre au-dessus de son
+pupitre sa bonne tte chenue que fendait, sous les lunettes d'or,
+le large rire silencieux de sa bouche joviale.
+
+Tous ces dtails me furent donns plus tard par Arthur Rance lui-
+mme, qui avait t l'lve du vieux Bob, mais qui ne l'avait pas
+revu depuis de nombreuses annes, quand il fit la connaissance de
+Miss Edith; et, si je les rapporte si compltement ici, c'est que,
+par une suite de circonstances fort naturelles, nous allons
+retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges.
+
+Miss Edith, lors de la fameuse soire o Arthur Rance lui fut
+prsent et o il se conduisit d'une faon aussi incohrente, ne
+s'tait montre peut-tre si mlancolique que parce qu'elle venait
+de recevoir de fcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis
+quatre ans, ne se dcidait pas revenir de chez les Patagons.
+Dans sa dernire lettre, il lui disait qu'il tait bien malade et
+qu'il dsesprait de la revoir avant de mourir. On pourrait tre
+tent de penser qu'une nice au coeur tendre, dans ces conditions,
+et pu s'abstenir de paratre un banquet, si familial ft-il
+mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant
+reu de fcheuses nouvelles, et son oncle tait revenu de si loin,
+toujours si bien portant, qu'on ne lui tiendra certainement point
+rigueur de ce que sa tristesse ne l'et point, ce soir-l, retenue
+ la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une nouvelle
+lettre, elle dcida de partir et d'aller rejoindre, toute seule,
+son oncle, au fond de l'Araucanie. Pendant ces trois mois, il
+s'tait pass des vnements mmorables. Miss Edith avait t
+touche des remords d'Arthur Rance et de sa persistance ne plus
+boire que de l'eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes
+d'intemprance de ce gentleman n'avaient t prises qu' la suite
+d'un dsespoir d'amour, et cette circonstance lui avait plu par-
+dessus tout. Ce caractre romanesque dont j'ai parl tout
+l'heure devait servir rapidement les desseins d'Arthur Rance; et,
+au moment du dpart de Miss Edith pour l'Araucanie, nul ne
+s'tonna de ce que l'ancien lve du vieux Bob accompagnt sa
+nice. Si les fianailles n'taient pas encore officielles, c'est
+qu'elles n'attendaient pour le devenir que la bndiction du
+gologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvrent San-Luis
+l'excellent oncle. Il tait d'une humeur charmante et d'une sant
+florissante. Rance, qui ne l'avait pas revu depuis si longtemps,
+eut le toupet de lui dire qu'il avait rajeuni, ce qui est le plus
+habile des compliments. Aussi, quand sa nice lui eut appris
+qu'elle s'tait fiance ce charmant garon, la joie de l'oncle
+fut remarquable. Tous trois revinrent Philadelphie o le mariage
+fut clbr. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance
+dcida d'y faire leur voyage de noces. Et c'est ainsi qu'ils
+trouvrent, comme il sera cont tout l'heure, une occasion
+scientifique de se fixer aux environs de Menton, non point en
+France, mais cent mtres de la frontire, en Italie, devant les
+Rochers Rouges.
+
+La cloche ayant retenti et Arthur Rance tant venu au-devant de
+nous, nous nous dirigemes vers la Louve, dans la salle basse de
+laquelle, ce soir-l, tait servi le dner. Quand nous y fmes
+tous runis, moins le vieux Bob, absent du fort d'Hercule,
+Mrs. Edith nous demanda si quelqu'un de nous avait aperu une
+petite barque qui avait fait le tour du chteau et dans laquelle
+se trouvait un homme debout. L'attitude singulire de cet homme
+l'avait frappe. Comme personne ne lui rpondit, elle reprit:
+
+Oh! je saurai qui c'est, car je connais le marin qui conduisait
+la barque. C'est un grand ami du vieux Bob.
+
+-- Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?
+
+-- Il vient quelquefois au chteau. Il vient vendre du poisson.
+Les gens du pays lui ont donn un nom bizarre que je ne saurais
+vous rpter dans leur impossible patois, mais je me le suis fait
+traduire. Cela veut dire: Le bourreau de la mer! Un bien joli
+nom, n'est-ce pas?
+
+
+
+
+VII
+De quelques prcautions qui furent prises par Joseph Rouletabille
+pour dfendre le fort d'Hercule contre une attaque ennemie.
+
+Rouletabille n'eut mme point la politesse de demander
+l'explication de cet tonnant sobriquet. Il paraissait abm dans
+les plus sombres rflexions. Drle de dner! Drle de chteau!
+Drles de gens! Les grces languissantes de Mrs. Edith ne
+suffirent point nous galvaniser. Il y avait l deux nouveaux
+mnages, quatre amoureux qui auraient d tre la gaiet de
+l'heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus
+tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, mme sur
+celui d'entre nous qui ne le savait point si proche.
+
+Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson,
+depuis qu'il avait appris la cruelle, la douloureuse vrit, ne
+pouvait se dbarrasser de ce spectre-l. Je ne crois point
+m'avancer beaucoup, en prtendant que la premire victime du drame
+du Glandier et la plus malheureuse de toutes tait le professeur
+Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la science, l'amour
+du travail, et -- ruine plus affreuse que toutes les autres -- la
+religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle avait t
+pour lui l'objet d'un si constant orgueil. Il l'avait associe
+pendant tant d'annes, vierge sublime, sa recherche de
+l'inconnu! Il avait t si merveilleusement bloui de cette
+dfinitive volont qu'elle avait eue de refuser sa beaut
+quiconque et pu l'loigner de son pre et de la science! Et,
+quand il en tait encore considrer avec extase un pareil
+sacrifice, il apprenait que, si sa fille refusait de se marier,
+c'est qu'elle l'tait dj un Ballmeyer! Le jour o Mathilde
+avait dcid de tout avouer son pre et de lui confesser un
+pass qui devait, aux yeux du professeur dj averti par le
+mystre du Glandier, clairer le prsent d'un clat bien tragique,
+le jour o, tombant ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui
+avait racont le drame de son coeur et de sa jeunesse, le
+professeur Stangerson avait serr dans ses bras tremblants son
+enfant chrie; il avait dpos le baiser du pardon sur sa tte
+adore, il avait ml ses larmes aux sanglots de celle qui avait
+expi sa faute jusque dans la folie, et il lui avait jur qu'elle
+ne lui avait jamais t plus prcieuse que depuis qu'il savait ce
+qu'elle avait souffert. Et elle s'en tait alle un peu console.
+Mais lui, rest seul, se releva un autre homme... un homme seul,
+tout seul... l'homme seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa
+fille et ses dieux!
+
+Il l'avait vue avec indiffrence se marier Robert Darzac, qui
+avait t, cependant, son lve le plus cher. En vain Mathilde
+s'efforait-elle de rchauffer son pre d'une tendresse plus
+ardente. Elle sentait bien qu'il ne lui appartenait plus, que son
+regard se dtournait d'elle, que ses yeux vagues fixaient dans le
+pass une image qui n'tait plus la sienne, mais qui l'avait t,
+hlas! Et que, s'ils revenaient elle, elle Mme Darzac, c'tait
+pour apercevoir ses cts, non point la figure respecte d'un
+honnte homme, mais la silhouette ternellement vivante,
+ternellement infme, de l'autre! De celui qui avait t le
+premier mari, de celui qui lui avait vol sa fille!... Il ne
+travaillait plus!... Le grand secret de la Dissociation de la
+matire qu'il s'tait promis d'apporter aux hommes retournerait au
+nant d'o, un instant, il l'avait tir, et les hommes iraient,
+rptant pendant des sicles encore, la parole imbcile: Ex nihilo
+nihil!
+
+Le repas tait rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel
+il nous tait servi, cadre sombre, clair d'une lampe gothique,
+de vieux candlabres de fer forg, entre des murs de forteresse
+garnis de tapisseries d'Orient et contre lesquels s'appuyaient de
+vieilles armoires datant de la premire invasion sarrasine, et des
+siges la Dagobert.
+
+ tour de rle, j'examinais les convives, et ainsi
+m'apparaissaient les causes particulires de la tristesse
+gnrale. M. et Mme Robert Darzac taient ct l'un de l'autre.
+La matresse de cans n'avait videmment point voulu sparer des
+poux aussi neufs, dont l'union ne datait que de l'avant-veille.
+Des deux, je dois dire que le plus dsol tait, sans contredit,
+notre ami Robert. Il ne prononait pas une parole. Mme Darzac,
+elle, se mlait encore la conversation, changeait quelques
+rflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter mme,
+ce propos, qu'aprs la scne laquelle j'avais assist du haut de
+ma fentre entre Rouletabille et Mathilde je m'attendais voir
+celle-ci plus atterre... quasi anantie par cette vision
+menaante d'un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire,
+je constatais une remarquable diffrence entre l'aspect effar
+sous lequel elle nous tait apparue prcdemment la gare, par
+exemple, et celui-ci qui tait presque entirement de sang-froid.
+On et dit que cette apparition l'avait plutt soulage et quand
+je fis part, dans la soire, de cette rflexion Rouletabille, le
+jeune reporter fut de mon avis et m'expliqua cette apparente
+anomalie de la faon la plus simple. Mathilde ne devait rien tant
+redouter que de redevenir folle, et la certitude cruelle o elle
+tait maintenant de ne pas avoir t victime de l'hallucination de
+son cerveau troubl avait certainement servi lui rendre un peu
+de calme. Elle prfrait encore avoir se dfendre de Larsan
+vivant que de son fantme! Dans la premire entrevue qu'elle avait
+eue avec Rouletabille dans la Tour Carre pendant que j'achevais
+ma toilette, elle avait, du reste, sembl mon jeune ami tout
+fait hante par cette ide qu'elle redevenait folle! Rouletabille,
+me racontant cette entrevue, m'avoua qu'il n'avait pu lui rendre
+quelque tranquillit qu'en prenant le contre-pied de tout ce
+qu'avait fait Robert Darzac, c'est--dire en ne lui cachant point
+que ses yeux avaient bien vu clair et vu Frdric Larsan! Quand
+elle sut que Robert Darzac ne lui avait dissimul cette ralit
+que par la crainte qu'elle n'en ft pouvante et qu'il avait t
+le premier tlgraphier Rouletabille de venir leur secours,
+elle avait pouss un soupir qui ressemblait s'y mprendre un
+sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait
+soudain couvertes de baisers, comme une mre fait, dans un accs
+de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant.
+videmment, elle tait instinctivement reconnaissante au jeune
+homme vers lequel elle se sentait irrsistiblement porte par
+toutes les forces mystrieuses de son tre maternel, de ce qu'il
+repoussait, d'un mot, la folie qui rdait toujours autour d'elle
+et qui, de temps en temps, revenait frapper sa porte. C'est dans
+ce moment qu'ils avaient aperu, tous deux en mme temps, par la
+fentre de la tour, Frdric Larsan, debout, dans sa barque. Ils
+l'avaient d'abord regard avec stupeur, immobiles et muets. Puis
+un cri de rage s'tait chapp de la gorge angoisse de
+Rouletabille et celui-ci avait voulu se prcipiter, courir sus
+l'homme! Nous avons vu comment Mathilde l'avait retenu,
+s'accrochant lui jusque sur le parapet... videmment, c'tait
+horrible, cette rsurrection naturelle de Larsan, mais moins
+horrible que la rsurrection continuelle et surnaturelle d'un
+Larsan qui n'existerait que dans son cerveau malade!... Elle ne
+voyait plus Larsan partout. Elle le voyait o il tait!
+
+ la fois nerveuse et douce, tantt patiente et par instants
+impatiente, Mathilde, tout en rpondant Arthur Rance, prenait de
+M. Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle
+tait pleine d'attention, le servant elle-mme, avec un admirable
+et srieux sourire, veillant ce qu'il n'et point la vue
+fatigue par l'approche trop brusque d'une lumire. Robert la
+remerciait et semblait, je dois bien le constater, affreusement
+malheureux. Et j'tais bien oblig de me rappeler que le
+malencontreux Larsan tait arriv temps pour rappeler
+Mme Darzac qu'avant d'tre Mme Darzac elle tait Mme Jean Roussel-
+Ballmeyer-Larsan devant Dieu et mme, au regard de certaines lois
+transatlantiques, devant les hommes.
+
+Si le but de Larsan avait t, en se montrant, de porter un coup
+affreux un bonheur qui n'tait encore qu'en expectative, il
+avait pleinement russi!... Et, peut-tre, en historien exact de
+l'vnement, devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement
+l'honneur de Mathilde, que ce n'est point seulement l'tat de
+dsarroi o se trouvait son esprit la suite de la rapparition
+de Larsan, qui l'incita faire comprendre Robert Darzac, le
+premier soir o ils se trouvrent face face -- enfin seuls! --
+dans l'appartement de la Tour Carre, que cet appartement tait
+assez vaste pour y loger sparment leurs deux dsespoirs; mais ce
+fut encore le sentiment du devoir, c'est--dire de ce qu'ils se
+devaient chacun tous deux, qui leur dicta la plus noble et la
+plus auguste des dcisions! J'ai dj dit que Mathilde Stangerson
+avait t trs religieusement leve, non point par son pre qui
+tait assez indiffrent sur ce chapitre, mais par les femmes et
+surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les tudes auxquelles
+elle s'tait livre par la suite, aux cts du professeur,
+n'avaient en rien branl sa foi et le professeur s'tait bien
+gard d'influencer en quoi que ce ft, ce propos, l'esprit de sa
+fille. Celle-ci avait conserv, mme au moment le plus redoutable
+de la cration du nant, thorie sortie du cerveau de son pre,
+ainsi que celle de la dissociation de la matire, la foi des
+Pasteur et des Newton. Et elle disait couramment que, s'il tait
+prouv que tout venait de rien, c'est--dire de l'ther
+impondrable, et retournait ce rien, pour en ressortir
+ternellement, grce un systme qui se rapprochait d'une faon
+singulire des fameux atomes crochus des anciens, il restait
+prouver que ce rien, origine de tout, n'avait pas t cr par
+Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, videmment, tait le sien,
+le seul qui et son vicaire ici bas, appel pape. J'aurais peut-
+tre pass sous silence les thories religieuses de Mathilde si
+elles n'avaient t d'un appoint certain dans les rsolutions
+qu'elle eut prendre vis--vis de son nouvel poux devant les
+hommes, quand il lui fut rvl que son mari devant Dieu tait
+encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle
+tait alle une nouvelle bndiction nuptiale avec l'assentiment
+de son confesseur, en veuve. Et voil qu'elle n'tait plus veuve,
+mais bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n'tait
+point irrmdiable et elle dut elle-mme faire luire aux yeux
+attrists de ce pauvre M. Darzac la perspective d'un sort meilleur
+qui serait arrang comme il convient par la cour de Rome,
+laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent,
+soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui prcde,
+M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures aprs leur mariage
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre part, au fond de
+la Tour Carre. Le lecteur comprendra alors qu'il n'en fallait
+peut-tre point davantage pour expliquer l'irrmdiable mlancolie
+de Robert et les soins consolateurs de Mathilde.
+
+Sans tre prcisment au courant, ce soir-l, de tous ces dtails,
+j'en souponnai nanmoins le plus important. De M. et de
+Mme Darzac, mes yeux s'en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-
+William Rance, et ma pense dj s'emparait d'un nouveau sujet
+d'observation, lorsque le matre d'htel vint nous annoncer que le
+concierge Bernier demandait parler tout de suite Rouletabille.
+Celui-ci se leva aussitt, s'excusa, et sortit.
+
+Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!
+
+On se rappelle, en effet, que ces Bernier -- l'homme et la femme -
+- taient les concierges de M. Stangerson Sainte-Genevive-des-
+Bois. J'ai racont, dans Le Mystre de la Chambre Jaune, comment
+Rouletabille les avait fait remettre en libert, alors qu'ils
+taient accuss de complicit dans l'attentat du pavillon de la
+Chnaie. Leur reconnaissance pour le jeune reporter, cette
+occasion, avait t des plus grandes, et Rouletabille avait pu,
+ds lors, faire tat de leur dvouement. M. Stangerson rpondit
+mon interpellation en m'apprenant que tous ses domestiques avaient
+quitt le Glandier qu'il avait jamais abandonn. Comme les Rance
+avaient besoin de concierges pour le fort d'Hercule, le professeur
+avait t heureux de leur cder ces loyaux serviteurs dont il
+n'avait jamais eu se plaindre, en dehors d'une petite histoire
+de braconnage qui avait failli tourner si mal pour eux.
+Maintenant, ils logeaient dans l'une des tours de la poterne
+d'entre dont ils avaient fait leur loge et d'o ils surveillaient
+le mouvement d'entre et de sortie du fort d'Hercule.
+
+Rouletabille n'avait pas paru le moins du monde tonn quand le
+matre d'htel lui avait annonc que Bernier dsirait lui dire un
+mot: c'tait donc, pensai-je, qu'il tait dj au fait de leur
+prsence aux Rochers Rouges. En somme, je dcouvrais -- sans en
+tre stupfait, du reste -- que Rouletabille avait srieusement
+employ les quelques minutes pendant lesquelles je le croyais dans
+sa chambre et que j'avais consacres, moi, ma toilette ou
+d'inutiles bavardages avec M. Darzac.
+
+Ce dpart inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se
+demandait si cette absence ne concidait point avec quelque
+vnement important relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac
+tait inquite. Et, parce que Mathilde se montrait fcheusement
+impressionne, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de
+manifester, lui aussi, un discret moi. Ici, il est bon de dire
+que Mr Arthur Rance et sa femme n'taient point au courant de tous
+les malheurs de la fille du professeur Stangerson. On avait,
+naturellement, jug inutile de leur faire part du mariage secret
+de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C'tait l un
+secret de famille. Mais ils savaient mieux que n'importe qui --
+Arthur Rance pour avoir t ml au drame du Glandier, et sa femme
+parce que son mari le lui avait racont -- avec quel acharnement
+le clbre agent de la sret avait poursuivi celle qui devait
+tre un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s'expliquaient
+naturellement aux yeux d'Arthur Rance par une passion dsordonne,
+et il ne faut point s'tonner qu'un homme qui avait t si
+longtemps pris de Mathilde que le phrnologue amricain n'et
+point cherch l'attitude de Larsan d'autre explication que celle
+d'un amour furieux et sans espoir. Quant Mrs. Edith, je me
+rendis bientt parfaitement compte que les raisons du drame du
+Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait bien le
+dire son mari. Pour qu'elle penst comme celui-ci, il et fallu
+qu'elle prouvt pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui
+d'Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que
+j'observais loisir, sans qu'elle s'en doutt, disait: Mais,
+enfin! qu'a donc cette femme de si tonnant pour avoir inspir des
+sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels des coeurs
+d'hommes, pendant de si longues annes?... Eh quoi! la voil donc
+cette femme pour laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre,
+on s'enivre; et pour laquelle on se fait condamner, innocent?
+Qu'a-t-elle de plus que moi qui n'ai su que me faire platement
+pouser par un mari que je n'aurais jamais eu si elle ne l'avait
+pas repouss? Oui, qu'a-t-elle? Elle n'a mme plus la jeunesse! Et
+cependant, mon mari m'oublie pour la regarder encore! Voil ce
+que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari
+regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la
+langoureuse Mrs. Edith!
+
+Je me flicite de ces prsentations ncessaires que je viens de
+faire au lecteur. Il est bon qu'il sache les sentiments qui
+habitent le coeur de chacun, dans le moment que chacun va avoir un
+rle jouer dans l'trange et inou drame qui se prpare dans
+l'ombre, dans l'ombre qui enveloppe le fort d'Hercule. Et encore,
+je n'ai rien dit du vieux Bob, ni du prince Galitch, mais leur
+tour, n'en doutez point, viendra. C'est que j'ai pris comme rgle,
+dans une affaire aussi considrable, de ne peindre choses et gens
+qu'au fur et mesure de leur apparition au cours des vnements.
+Ainsi le lecteur passera par toutes les alternatives, que
+quelques-uns de nous ont connues, d'angoisse et de paix, de
+mystre et de clart, d'incomprhension et de comprhension! Tant
+mieux si la lumire dfinitive se fait dans l'esprit du lecteur
+avant l'heure o elle m'est apparue. Comme il disposera, ni plus
+ni moins, des mmes moyens que nous pour voir clair, il se sera
+prouv lui-mme qu'il jouit d'un cerveau digne du crne de
+Rouletabille.
+
+Nous achevmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et
+nous nous levmes de table sans nous communiquer le fond de notre
+pense qui tait des plus troubles. Mathilde s'enquit
+immdiatement de Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve,
+et je l'accompagnai jusqu' l'entre du fort. M. Darzac et
+Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris cong de nous.
+Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre
+comme nous arrivions sous la vote. La nuit tait claire, toute
+illumine de lune. Cependant, on avait allum des lanternes sous
+la vote qui retentissait de grands coups sourds. Et nous
+entendmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui
+l'entouraient: Allons! encore un effort! disait-il, et des voix,
+aprs la sienne, se mettaient haleter comme font les marins qui
+halent les barques sur la jete, l'entre des ports. Enfin, un
+grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une
+cloche. C'taient les deux vantaux de l'norme porte de fer qui
+venaient de se rejoindre pour la premire fois, depuis plus de
+cent ans.
+
+Mrs. Edith s'tonna de cette manoeuvre de la dernire heure et
+demanda ce qu'tait devenue la grille qui faisait jusqu'alors
+fonction de porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle
+comprit qu'elle n'avait qu' se taire, ce qui ne l'empcha point
+de murmurer: Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un
+sige? Mais Rouletabille entranait dj tout notre groupe dans
+la baille, et nous annonait, en riant, que, si nous avions par
+hasard le dsir d'aller faire un tour en ville, il fallait pour ce
+soir-l y renoncer, attendu que ses ordres taient donns et que
+nul ne pouvait plus sortir du chteau, ni y entrer. Le pre
+Jacques, ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, tait
+charg par lui d'excuter la consigne et chacun savait qu'il tait
+impossible de sduire ce vieux serviteur. C'est ainsi que j'appris
+que le pre Jacques, que j'avais connu au Glandier, avait
+accompagn le professeur Stangerson qui il servait de valet de
+chambre. La veille, il avait couch dans un petit cabinet de la
+Louve, attenant la chambre de son matre, mais Rouletabille
+avait chang tout cela, et c'tait le pre Jacques, maintenant,
+qui avait pris la place des concierges dans la tour A.
+
+Mais o sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intrigue.
+
+-- Ils sont dj installs dans la Tour Carre, dans la chambre
+d'entre, gauche; ils serviront de concierges la Tour
+Carre!... rpondit Rouletabille.
+
+-- Mais la Tour Carre n'a pas besoin de concierges! s'cria
+Mrs. Edith, dont l'ahurissement tait sans bornes.
+
+-- C'est ce que nous ne savons pas, madame, rpliqua le reporter
+sans explication.
+
+Mais il prit part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu'il
+devait mettre sa femme au courant de la rapparition de Larsan. Si
+l'on prtendait cacher la vrit plus longtemps M. Stangerson,
+on ne pouvait gure y parvenir sans l'aide intelligente de
+Mrs. Edith. Enfin, il tait bon que chacun, dsormais, au fort
+d'Hercule, ft prpar tout, autrement dit, ne ft surpris par
+rien!
+
+L-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvmes
+ la poterne du jardinier. J'ai dit que cette poterne H commandait
+l'entre de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu' cet
+endroit le foss avait t combl. Autrefois, il y avait l un
+pont-levis. Rouletabille, notre grande stupfaction, dclara que
+le lendemain il ferait dgager le foss et rtablir le pont-levis!
+
+Dans le moment mme, il s'occupait de faire fermer, par les gens
+du chteau, cette poterne par une sorte de porte de fortune en
+attendant mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l'on
+avait sortis de la btisse du jardinier. Ainsi, le chteau se
+barricadait et Rouletabille tait seul maintenant en rire tout
+haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par son mari, ne
+disait plus rien, se contentant de s'amuser in petto
+prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux
+chteau fort en place imprenable parce qu'ils redoutaient
+l'approche d'un homme, d'un seul homme!... C'est que Mrs. Edith ne
+connaissait point cet homme-l et qu'elle n'avait pas pass par le
+Mystre de la Chambre Jaune! Quant aux autres -- et Arthur Rance
+lui-mme tait de ceux-l -- ils trouvaient tout naturel et
+absolument raisonnable que Rouletabille les fortifit contre
+l'inconnu, contre le mystre, contre l'invisible, contre ce on ne
+savait quoi qui rdait dans la nuit, autour du fort d'Hercule!
+
+ cette poterne, Rouletabille n'avait plac personne, car il se
+rservait ce poste, cette nuit-l, pour lui-mme. De l, il
+pouvait surveiller et la premire et la seconde cour. C'tait un
+point stratgique qui commandait tout le chteau. On ne pouvait
+parvenir du dehors jusqu'aux Darzac qu'en passant d'abord par le
+pre Jacques, en A, par Rouletabille en H, et par le mnage
+Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carre. Le jeune
+homme avait dcid que les veilleurs dsigns ne se coucheraient
+pas. Comme nous passions prs du puits de la Cour du Tmraire, je
+vis la clart de la lune qu'on avait drang la planche
+circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur la margelle, un seau
+attach une corde. Rouletabille m'expliqua qu'il avait voulu
+savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu'il y
+avait puis une eau absolument douce, preuve que cette eau n'avait
+aucune relation avec l'lment sal. Il fit quelques pas alors
+avec Mme Darzac qui prit aussitt cong de nous et entra dans la
+Tour Carre. M. Darzac, sur la prire de Rouletabille, resta avec
+nous, ainsi qu'Arthur Rance. Quelques phrases d'excuses
+l'adresse de Mrs. Edith firent comprendre celle-ci qu'on la
+priait poliment de s'aller coucher, ce qu'elle fit d'une grce
+assez nonchalante et en saluant Rouletabille d'un ironique:
+Bonsoir, monsieur le capitaine!
+
+Quand nous fmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entrana
+vers la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c'tait une
+pice fort obscure, basse de plafond, o l'on se trouvait
+merveilleusement blottis pour voir sans tre vus. L, Arthur
+Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi, dans la nuit, sans mme
+avoir allum une lanterne, nous tnmes notre premier conseil de
+guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner cette
+runion d'hommes effars, rfugis derrire les pierres de ce
+vieux chteau guerrier.
+
+Nous pouvons tranquillement dlibrer ici, commena Rouletabille;
+personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne.
+Si l'on parvenait franchir la premire porte garde par le pre
+Jacques sans qu'il s'en apert, nous serions immdiatement
+avertis par l'avant-poste que j'ai tabli au milieu mme de la
+baille, dissimul dans les ruines de la chapelle. Oui, j'ai plac
+l votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, ce qu'on
+m'a dit, qu'on peut tre sr de cet homme? Dites-moi, je vous
+prie, votre avis?...
+
+J'coutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.
+C'tait vrai qu'il s'improvisait notre capitaine et voil que,
+d'emble, il prenait toutes dispositions susceptibles d'assurer la
+dfense de la place. Certes! j'imagine qu'il n'avait point envie
+de la rendre, n'importe quel prix, et qu'il tait parfaitement
+dispos se faire sauter en notre compagnie, plutt que de
+capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que c'tait l!
+Et, en vrit, il fallait tre tout fait brave pour entreprendre
+de dfendre le fort d'Hercule contre Larsan, plus brave que s'il
+se ft agi de mille assigeants, comme il arriva l'un des comtes
+de la Mortola qui n'et, pour dbarrasser la place, qu' faire
+donner grosses pices, couleuvrines et bombardes et puis charger
+l'ennemi dj moiti dfait par le feu bien dirig d'une
+artillerie qui tait l'une des plus perfectionnes de l'poque.
+Mais l, aujourd'hui, qui avions-nous combattre? Des tnbres!
+O tait l'ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni
+viser, ne sachant o tait le but, ni encore moins prendre
+l'offensive, ignorant o il fallait porter nos coups? Il ne nous
+restait qu' nous garder, nous enfermer, veiller et
+attendre!
+
+Mr Arthur Rance ayant dclar Rouletabille qu'il rpondait de
+son jardinier Mattoni, notre jeune homme, sr dsormais d'tre
+couvert de ce ct, prit son temps pour nous expliquer d'abord
+d'une faon gnrale la situation. Il alluma sa pipe, en tira
+trois ou quatre bouffes rapides et dit:
+
+Voil! Pouvons-nous esprer que Larsan, aprs s'tre montr si
+insolemment nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme
+pour nous dfier, s'en tiendra cette manifestation platonique?
+Se contentera-t-il d'un succs moral qui aura port le trouble, la
+terreur et le dcouragement dans une partie de la garnison? Et
+disparatra-t-il? Je ne le pense pas, vrai dire. D'abord, parce
+que ce n'est point dans son caractre essentiellement combatif, et
+qui ne se satisfait pas avec des demi-succs, ensuite parce que
+rien ne le force disparatre! Songez qu'il peut tout contre
+nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui, que nous dfendre
+et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous
+n'avons, en effet, aucun secours attendre du dehors. Et il le
+sait bien; c'est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui
+pouvons-nous appeler notre aide?
+
+-- Le procureur! fit, avec une certaine hsitation, Arthur Rance,
+car il pensait bien que, si cette hypothse n'avait pas t encore
+envisage par Rouletabille, c'est qu'il devait y avoir quelque
+obscure raison cela.
+
+Rouletabille considra son hte avec un air de piti qui n'tait
+point non plus exempt de reproche. Et il dit, d'un ton glac qui
+renseigna dfinitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa
+proposition:
+
+Vous devriez comprendre, monsieur, que je n'ai point,
+Versailles, sauv Larsan de la justice franaise, pour le livrer,
+aux Rochers Rouges, la justice italienne.
+
+Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l'ai dit, le premier
+mariage de la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer,
+comme nous, toute l'impossibilit o nous tions de rvler
+l'existence de Larsan sans dchaner, surtout depuis la crmonie
+de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus
+redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqus
+du procs de Versailles avaient d suffisamment le frapper pour
+qu'il ft mme de saisir que nous redoutions par-dessus tout
+d'intresser nouveau le public ce que l'on avait appel Le
+Mystre de Mademoiselle Stangerson.
+
+Il comprit ce soir-l, mieux que jamais, que Larsan nous tenait
+par un de ces secrets terribles qui dcident de l'honneur ou de la
+mort des gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre.
+
+Il s'inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot;
+mais ce salut signifiait de toute vidence que Mr Arthur Rance
+tait prt combattre pour la cause de Mathilde comme un noble
+chevalier qui s'inquite peu des raisons de la bataille, du moment
+qu'il meure pour sa belle. Du moins, j'interprtai ainsi son
+geste, persuad que l'Amricain, malgr son rcent mariage, tait
+loin d'avoir oubli son ancienne passion.
+
+M. Darzac dit:
+
+Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu'on le
+rduise merci, soit qu'on passe avec lui un trait de paix, soit
+qu'on le tue!... Mais la premire condition de sa disparition est
+le secret garder sur sa rapparition. Surtout, je me ferai
+l'interprte de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde
+pour que M. Stangerson ignore que nous sommes menacs encore des
+coups de ce bandit!
+
+-- Les dsirs de Mme Darzac sont des ordres, rpliqua
+Rouletabille. M. Stangerson ne saura rien!...
+
+On s'occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce
+qu'on pouvait attendre d'eux. Heureusement, le pre Jacques et les
+Bernier taient dj demi dans le secret des choses et ne
+s'tonneraient de rien. Mattoni tait assez dvou pour obir
+Mrs. Edith sans comprendre. Les autres ne comptaient pas. Il y
+avait bien encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il
+avait accompagn son matre Paris et ne devait revenir qu'avec
+lui.
+
+Rouletabille se leva, changea par la fentre un signe avec
+Bernier qui se tenait debout sur le seuil de la Tour Carre et
+revint s'asseoir au milieu de nous.
+
+Larsan ne doit pas tre loin, dit-il. Pendant le dner, j'ai fait
+une reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-del de
+la porte Nord, d'une dfense naturelle et sociale merveilleuse et
+qui remplace avantageusement l'ancienne barbacane du chteau. Nous
+avons l, cinquante pas, du ct de l'Occident, les deux postes
+frontires des douaniers franais et italiens dont l'inexorable
+vigilance peut nous tre d'un grand secours. Le pre Bernier est
+tout fait bien avec ces braves gens et je suis all avec lui les
+interroger. Le douanier italien ne parle que l'italien, mais le
+douanier franais parle les deux langues, plus le jargon du pays,
+et c'est ce douanier (qui s'appelle, m'a dit Bernier, Michel) qui
+nous a servi de truchement gnral. Par son intermdiaire, nous
+avons appris que nos deux douaniers s'taient intresss la
+manoeuvre insolite, autour de la presqu'le d'Hercule, de la
+petite barque de Tullio, surnomm Le Bourreau de la Mer. Le vieux
+Tullio est une des anciennes connaissances de nos douaniers. C'est
+le plus habile contrebandier de la cte. Il tranait, ce soir,
+dans sa barque, un individu que les douaniers n'avaient jamais vu.
+La barque, Tullio et l'inconnu ont disparu du ct de la pointe de
+Garibaldi. J'y suis all avec le pre Bernier, et, pas plus que
+M. Darzac qui y tait all prcdemment, nous n'avons rien aperu.
+Cependant Larsan a d dbarquer... J'en ai comme le pressentiment.
+Dans tous les cas, je suis sr que la barque de Tullio a abord
+prs de la pointe de Garibaldi...
+
+-- Vous en tes sr? s'cria M. Darzac.
+
+-- cause de quoi en tes-vous sr? demandai-je.
+
+-- Bah! fit Rouletabille, elle a laiss encore la trace de sa
+proue dans le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber
+de son bord le rchaud pommes de pin que j'ai retrouv et que
+les douaniers ont reconnu, rchaud qui sert Tullio clairer
+les eaux quand il pche la pieuvre, par les nuits calmes.
+
+-- Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac... Il est
+aux Rochers Rouges!...
+
+-- En tout cas, si la barque l'a laiss aux Rochers Rouges, il
+n'en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des
+douaniers sont placs sur le chemin troit qui conduit des Rochers
+Rouges en France, de telle sorte que nul n'y peut passer de jour
+ou de nuit sans en tre aperu. Vous savez, d'autre part, que les
+Rochers Rouges forment cul-de-sac et que le sentier s'arrte
+devant ces rochers, trois cents mtres environ de la frontire.
+Le sentier passe entre les rochers et la mer. Les rochers sont
+pic et constituent une falaise d'une soixantaine de mtres de
+hauteur.
+
+-- Certes! fit Arthur Rance, qui n'avait encore rien dit, et qui
+semblait trs intrigu, il n'a pu escalader la falaise.
+
+-- Il se sera cach dans les grottes, observa Darzac; il y a dans
+la falaise des poches profondes.
+
+-- Je l'ai pens! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourn
+tout seul aux Rochers Rouges, aprs avoir renvoy le pre Bernier.
+
+-- C'tait imprudent, remarquai-je.
+
+-- C'tait par prudence! corrigea Rouletabille. J'avais des choses
+ dire Larsan, que je ne tenais point faire savoir un
+tiers... Bref, je suis retourn aux Rochers Rouges; devant les
+grottes, j'ai appel Larsan.
+
+-- Vous l'avez appel! s'cria Arthur Rance.
+
+-- Oui! je l'ai appel dans la nuit commenante, j'ai agit mon
+mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc.
+Mais est-ce qu'il ne m'a point entendu? Est-ce qu'il n'a point vu
+mon drapeau?... Il n'a pas rpondu.
+
+-- Il n'tait peut-tre plus l, hasardai-je.
+
+-- Je n'en sais rien!... J'ai entendu du bruit dans une grotte!...
+
+-- Et vous n'y tes pas all? demanda vivement Arthur Rance.
+
+-- Non! rpondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,
+n'est-ce pas? que ce n'est point parce que j'ai peur de lui...
+
+-- Courons-y! nous crimes-nous tous, en nous levant d'un mme
+mouvement, et qu'on en finisse une bonne fois!
+
+-- Je crois, fit Arthur Rance, que nous n'avons jamais eu une
+meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui
+ce que nous voudrons, au fond des Rochers Rouges!
+
+Darzac et Arthur Rance taient dj prts; j'attendais ce
+qu'allait dire Rouletabille. D'un geste il les calma et les pria
+de se rasseoir...
+
+Il faut rflchir ceci, fit-il, que Larsan n'aurait pas agi
+autrement qu'il ne l'a fait, s'il avait voulu nous attirer ce soir
+dans les grottes des Rochers Rouges. Il se montre nous, il
+dbarque presque sous nos yeux la pointe de Garibaldi, il nous
+et cri en passant sous nos fentres: Vous savez, je suis aux
+Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!... qu'il n'aurait peut-
+tre pas t plus explicite ni plus loquent!
+
+-- Vous tes all aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui
+s'avoua, du reste, profondment touch par l'argument de
+Rouletabille... et il ne s'est pas montr. Il s'y cache, mditant
+quelque crime abominable pour cette nuit... Il faut le dloger de
+l.
+
+-- Sans doute, rpliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers
+Rouges n'a produit aucun rsultat, parce que j'y suis all seul...
+mais que nous y allions tous et nous pourrons trouver un rsultat
+ notre retour...
+
+-- notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.
+
+-- Oui, expliqua Rouletabille, notre retour au chteau o nous
+aurons laiss Mme Darzac toute seule! Et o nous ne la
+retrouverions peut-tre plus!... Oh! ajouta-t-il, dans le silence
+gnral, ce n'est l qu'une hypothse. En ce moment, il nous est
+dfendu de raisonner autrement que par hypothse...
+
+Nous nous regardions tous, et cette hypothse nous accablait.
+videmment, sans Rouletabille, nous allions peut-tre faire une
+grosse btise, nous allions peut-tre un dsastre...
+
+Rouletabille s'tait lev, pensif.
+
+Au fond, finit-il par dire, nous n'avions rien de mieux faire
+pour cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire,
+car je veux que la place soit mise en tat de dfense absolue ds
+demain. J'ai fait fermer la porte de fer et je la fais garder par
+le pre Jacques. J'ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle.
+J'ai rtabli ici un barrage, sous la poterne, le seul point
+vulnrable de la seconde enceinte et je garderai moi-mme ce
+barrage. Le pre Bernier veillera toute la nuit la porte de la
+Tour Carre, et la mre Bernier, qui a de trs bons yeux, et
+laquelle j'ai fait encore donner une lunette marine, restera
+jusqu'au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair
+s'installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la
+terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il
+surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les
+boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se
+rendront dans la baille et devront se promener jusqu' l'aurore,
+le premier sur le boulevard de l'Ouest, le second sur celui de
+l'Est, boulevards qui bornent la premire cour du ct de la mer.
+Le service sera dur cette nuit, parce que nous ne sommes pas
+encore organiss. Demain nous dresserons un tat de notre petite
+garnison et des domestiques srs, dont nous pouvons disposer en
+toute scurit. S'il y a des domestiques douteux, on les fera
+sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en
+cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils,
+revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de
+garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui ne rpond
+pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnatre. Il n'y
+a point de mot de passe, c'est inutile. Pour passer, il suffira de
+crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n'y aura
+que nous qui aurons le droit de passer. Ds demain matin, je ferai
+dresser, l'entre intrieure de la porte Nord, la grille qui
+fermait jusqu' ce soir son entre extrieure, -- entre qui est
+close, dsormais, par la porte de fer; et, dans la journe, les
+fournisseurs ne pourront franchir la vote au-del de la grille:
+ils dposeront leur marchandise dans la petite loge de la tour o
+j'ai gt le pre Jacques. sept heures, tous les soirs, la porte
+de fer sera ferme. Demain matin, galement, Mr Arthur Rance
+donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maons et
+charpentiers. Tout ce monde sera compt et ne devra, sous aucun
+prtexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce
+monde sera galement compt avant sept heures du soir, heure
+laquelle devra avoir lieu le dpart des ouvriers, au plus tard.
+Dans cette journe, les ouvriers devront entirement achever leur
+travail, qui consistera me fabriquer une porte pour ma poterne,
+ rparer une lgre brche du mur qui joint le Chteau Neuf la
+Tour du Tmraire, et une autre petite brche, qui se trouve
+situe prs de l'ancienne Tour Ronde de coin (B sur le plan) qui
+dfend l'angle nord-ouest de la baille. Aprs quoi, je serai
+tranquille, et Mme Darzac, laquelle je dfends de quitter le
+chteau jusqu' nouvel ordre, tant ainsi en sret, je pourrai
+tenter une sortie et partir en reconnaissance srieuse la
+recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux
+armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir...
+Moi, j'ai prt mon revolver au pre Bernier, qui se promnera
+devant la porte de l'appartement de Mme Darzac...
+
+Quiconque et ignor les vnements du Glandier et aurait entendu
+un pareil langage dans la bouche de Rouletabille n'aurait point
+manqu de traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui
+l'coutaient! Mais, je le rpte, si celui-l avait vcu la nuit
+de la galerie inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il
+aurait fait comme moi: il et charg son revolver, et attendu le
+jour sans faire le malin!
+
+
+
+
+VIII
+Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer.
+
+Une heure plus tard, nous tions tous notre poste et nous
+faisions les cent pas, le long des parapets, sous la lune,
+examinant attentivement la terre, le ciel et les eaux et coutant
+avec anxit les moindres bruits de la nuit, la respiration de la
+mer, le vent du large qui commena chanter vers trois heures du
+matin. Mrs. Edith, qui s'tait leve, vint alors rejoindre
+Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m'appela, me donna la garde
+de la poterne et de Mrs. Edith et s'en fut faire une ronde.
+Mrs. Edith tait de la plus charmante humeur du monde. Le sommeil
+lui avait fait du bien et elle semblait s'amuser follement de la
+figure blafarde qu'elle venait de trouver son mari auquel elle
+avait port un verre de whisky.
+
+Oh! c'est trs amusant! me disait-elle en frappant dans ses
+petites mains. C'est trs amusant!... Ce Larsan, comme je voudrais
+le connatre!...
+
+Je ne pus m'empcher de frissonner en entendant un pareil
+blasphme. Dcidment, il y a de petites mes romanesques qui ne
+doutent de rien, et qui, dans leur inconscience, insultent au
+destin. Ah! la malheureuse, si elle s'tait doute!
+
+Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith lui raconter
+d'affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque
+l'occasion s'en prsente, je me permettrai de faire connatre au
+lecteur historiquement, si je puis me servir ici d'une expression
+qui rend parfaitement ma pense, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont
+certains, l'occasion du rle inou que je lui attribuai dans Le
+Mystre de la Chambre Jaune, ont pu mettre l'existence en doute.
+Comme ce rle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, des
+hauteurs que quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j'estime
+qu'il est de mon devoir de prparer l'esprit du lecteur admettre
+en fin de compte que je ne suis que le vulgaire rapporteur d'une
+affaire unique dans le monde, et que je n'invente rien. Au
+surplus, Rouletabille, dans le cas o j'aurais la sotte prtention
+d'ajouter une aussi prodigieuse et naturelle histoire quelque
+ornement imaginaire, s'y opposerait et me dirait mon fait, raide
+comme balle. Des intrts trop considrables sont en jeu et le
+fait d'une telle publication doit entraner de trop redoutables
+consquences pour que je ne m'astreigne point une narration
+svre, un peu sche et mthodique. Je renverrai donc ceux qui
+pourraient croire quelque roman policier -- l'abominable mot a
+t prononc -- au procs de Versailles. Matres Henri-Robert et
+Andr Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre
+l d'admirables plaidoiries qui ont t stnographies et dont,
+certainement, ils ont d conserver quelque copie. Enfin, il ne
+faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mt aux prises
+Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l'lgant bandit avait
+donn une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n'avons
+qu' ouvrir la Gazette des Tribunaux et parcourir les comptes
+rendus des grands quotidiens, le jour o Ballmeyer fut condamn
+par la Cour d'assises de la Seine dix ans de travaux forcs,
+pour tre renseigns sur le type. Alors, on comprendra qu'il n'y a
+plus rien inventer sur un homme quand on peut raconter une
+pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant dsormais son
+genre, c'est--dire sa faon d'oprer et son audace sans seconde,
+se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre
+Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis.
+
+M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publi les admirables Causes
+criminelles et mondaines, a consacr de bien intressantes pages
+Ballmeyer.
+
+Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n'est point arriv
+l'escroquerie, comme tant d'autres, aprs avoir parcouru les dures
+tapes de la misre. Fils d'un riche commissionnaire de la rue
+Molay, il aurait pu rver d'autres destines; mais sa vocation,
+c'tait la mainmise sur l'argent d'autrui. Tout jeune, il se
+destina l'escroquerie comme d'autres se destinent l'cole des
+Mines. Son dbut fut un coup de gnie. L'histoire est incroyable -
+- Ballmeyer subtilisant une lettre charge adresse la maison de
+son pre, puis prenant le train pour Lyon, avec l'argent vol, et
+crivant l'auteur de ses jours:
+
+Monsieur, je suis un ancien militaire retrait et mdaill. Mon
+fils, commis des postes, a, pour payer une dette de jeu,
+soustrait, dans le bureau ambulant, une lettre votre adresse.
+J'ai runi la famille; d'ici quelques jours nous pourrons
+parfaire la somme ncessaire au remboursement. Vous tes pre:
+ayez piti d'un pre! Ne brisez pas tout un pass d'honneur!
+
+M. Ballmeyer pre accorda noblement des dlais. Il attend encore
+le premier acompte ou plutt il ne l'attend plus, le procs lui
+ayant appris, aprs dix annes, quel tait le vrai coupable.
+
+Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reu de la
+nature tous les attributs qui constituent l'escroc de race: une
+prodigieuse varit d'esprit, le don de persuader les nafs, le
+souci de la mise en scne et du dtail, le gnie du
+travestissement, la prcaution infinie, ce point qu'il faisait
+marquer son linge des initiales appropries toutes les fois
+qu'il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractrise
+surtout, c'est, en dehors d'aptitudes tonnantes pour l'vasion,
+une coquetterie de fraude, d'ironie, de dfi la justice; c'est
+le plaisir malin de dnoncer lui-mme au parquet de prtendus
+coupables, sachant combien le magistrat s'attarde par temprament
+aux fausses pistes.
+
+Cette joie de mystifier les juges apparat dans tous les actes de
+sa vie. Au rgiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il
+accuse le capitaine-trsorier. Il commet un vol de quarante mille
+francs au prjudice de la maison Furet, et, aussitt, il dnonce
+au juge d'instruction M. Furet comme s'tant vol lui-mme.
+
+L'affaire Furet restera longtemps clbre dans les fastes
+judiciaires, sous cette rubrique dsormais classique: le coup du
+tlphone. La science applique l'escroquerie n'a encore rien
+donn de mieux.
+
+Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling
+dans le courrier de MM. Furet frres, ngociants commissionnaires,
+rue Poissonnire, qui l'ont laiss s'installer dans leurs bureaux.
+
+Il se rend rue Poissonnire, dans la maison de M. Furet, et,
+contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par tlphone
+M. Cohen, banquier, s'il serait dispos escompter la traite.
+M. Cohen rpond affirmativement et, dix minutes plus tard,
+Ballmeyer, aprs avoir coup le fil tlphonique pour prvenir un
+contre-ordre ou des demandes d'explications, fait toucher l'argent
+par un compre, un nomm Rivard, qu'il a connu nagure aux
+bataillons d'Afrique, o de fcheuses histoires de rgiment les
+avaient fait expdier l'un et l'autre.
+
+Il prlve la part du lion; puis il court au parquet pour dnoncer
+Rivard et, comme je le disais, le vol, M. Edmond Furet lui-
+mme!...
+
+Une confrontation pique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le
+juge d'instruction charg de l'affaire.
+
+Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au ngociant ahuri, je suis
+dsol de vous accuser, mais vous devez la vrit la justice.
+C'est une affaire qui ne tire pas consquence: avouez donc! Vous
+avez eu besoin de quarante mille francs pour liquider une petite
+dette au salon des courses, et vous les avez fait payer votre
+maison. C'est vous qui avez tlphon.
+
+-- Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, ananti.
+
+-- Avouez donc, vous savez bien qu'on a reconnu votre voix.
+
+Le malheureux vol coucha bel et bien Mazas pendant huit jours
+et la police fournit sur lui un rapport pouvantable; si bien que
+M. Cruppi, alors avocat gnral, aujourd'hui ministre du Commerce,
+dut prsenter M. Furet les excuses de la justice. Quant
+Rivard, il tait condamn par contumace vingt ans de travaux
+forcs!
+
+On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En
+vrit, ce moment-l, avant de s'adonner au drame, il jouait la
+comdie, et quelle comdie! Il faut connatre tout au long
+l'histoire d'une de ses vasions. Rien de plus prodigieusement
+comique que l'aventure de ce prisonnier rdigeant un long mmoire
+insipide, uniquement pour pouvoir l'taler sur la table du juge,
+M. Villers, et, en bouleversant les imprims, jeter un coup d'oeil
+sur la formule des ordres de mises en libert.
+
+Rentr Mazas, le filou crivit une lettre signe Villers, dans
+laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le
+directeur de la prison de mettre le dtenu Ballmeyer en libert
+sur-le-champ. Mais il manquait au papier le timbre du juge.
+
+Ballmeyer ne s'embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain
+ l'instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de
+son innocence, feignit une grande colre, et, en gesticulant avec
+le cachet dpos sur la table, il fit tout coup tomber l'encrier
+sur le pantalon bleu du garde qui l'accompagnait.
+
+Pendant que le pauvre Pandore, entour du magistrat et du
+greffier, qui compatissaient son malheur, pongeait tristement
+son numro un, Ballmeyer profitait de l'inattention gnrale
+pour appliquer un fort coup de tampon sur l'ordre de mise en
+libert et se confondait son tour en excuses.
+
+Le tour tait jou. L'escroc sortit en jetant ngligemment le
+papier sign et timbr aux gardes de la souricire.
+
+ quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses
+papiers! Me prend-il pour son domestique?
+
+Les gardes ramassrent prcieusement l'imprim, et le brigadier de
+service le fit porter son adresse, Mazas. C'tait l'ordre de
+mettre sur-le-champ en libert le nomm Ballmeyer. Le soir mme,
+Ballmeyer tait libre.
+
+C'tait sa seconde vasion. Arrt pour le vol Furet, il s'tait
+chapp une premire fois en passant la jambe et en jetant du
+poivre au garde qui l'amenait au dpt, et le soir mme il
+assistait, cravat de blanc, une premire de la Comdie-
+Franaise. Dj, l'poque o il avait t condamn par le
+conseil de guerre cinq ans de travaux publics pour avoir vol la
+caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en
+se faisant enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de
+rebut. Un contre-appel imprvu fit chouer ce plan si bien conu.
+
+... Mais on n'en finirait point s'il fallait raconter ici les
+tonnantes aventures du premier Ballmeyer.
+
+Tour tour comte de Maupas, vicomte Drouet d'Erlon, comte de
+Motteville, comte de Bonneville[2], lgant, beau joueur, faisant
+la mode, il parcourt les plages et les villes d'eaux: Biarritz,
+Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu' dix mille francs
+dans sa soire, entour de jolies femmes qui se disputent ses
+sourires; car cet escroc mrite est doubl d'un sducteur. Au
+rgiment, il avait fait la conqute, platonique heureusement, de
+la fille de son colonel!... Connaissez-vous le type maintenant?
+
+Eh bien, c'est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!
+
+Je crus bien, ce soir-l, avoir suffisamment difi Mrs. Edith sur
+la personnalit du clbre bandit. Elle m'coutait dans un silence
+qui finit par m'impressionner et alors, me penchant sur elle, je
+m'aperus qu'elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me
+donner une grande ide de cette petite personne. Mais, comme elle
+me permit de la contempler loisir, il en rsulta au contraire
+pour moi des sentiments que je voulus plus tard en vain chasser de
+mon coeur.
+
+La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai
+avec un grand soupir de soulagement. Tout de mme Rouletabille ne
+me permit de m'aller coucher qu' huit heures du matin quand il
+eut rgl son service de jour. Il tait dj au milieu des
+ouvriers qu'il avait fait venir et qui travaillaient activement
+la rparation de la brche de la tour B. Les travaux furent mens
+si judicieusement et si promptement que le chteau fort d'Hercule
+se trouva le soir mme aussi hermtiquement clos dans la nature,
+avec toutes ses enceintes, qu'il l'est linairement parlant sur le
+papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-l, Rouletabille
+commenait dj dessiner sur son calepin le plan que j'ai soumis
+au lecteur, et il me disait, cependant que, fatigu de ma nuit, je
+faisais des efforts ridicules pour ne point fermer les yeux:
+
+Voyez-vous, Sainclair! Les imbciles vont croire que je me
+fortifie pour me dfendre. Eh bien, ce n'est l qu'une pauvre
+partie de la vrit: car je me fortifie surtout pour raisonner.
+Et, si je bouche des brches, c'est moins pour que Larsan ne
+puisse s'y introduire que pour pargner ma raison l'occasion
+d'une fuite! Par exemple, je ne pourrais raisonner dans une
+fort! Comment voulez-vous raisonner dans une fort? La raison
+fuit de toutes parts, dans une fort! Mais dans un chteau fort
+bien clos! Mon ami, c'est comme dans un coffre-fort bien ferm: si
+vous tes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que
+votre raison s'y retrouve!
+
+-- Oui, oui! rptai-je en branlant la tte, il faut bien que
+votre raison s'y retrouve!...
+
+-- Eh bien, l-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car
+vous dormez tout debout.
+
+
+
+
+IX
+Arrive inattendue du vieux Bob.
+
+Quand on vint frapper ma porte, vers onze heures du matin,
+cependant que la voix de la mre Bernier me transmettait l'ordre
+de Rouletabille de me lever, je me prcipitai ma fentre. La
+rade tait d'une splendeur sans pareille et la mer d'une
+transparence telle que la lumire du soleil la traversait comme
+elle et fait d'une glace sans tain, de telle sorte qu'on
+apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond
+maritime, comme si l'lment aquatique et cess de les recouvrir.
+La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde
+pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches
+et toutes roses, paraissaient fraches closes de cette nuit. La
+presqu'le d'Hercule tait un bouquet qui flottait sur les eaux,
+et les vieilles pierres du chteau embaumaient.
+
+Jamais la nature ne m'tait apparue plus douce, plus accueillante,
+plus aimante, ni surtout plus digne d'tre aime. L'air serein, la
+rive nonchalante, la mer pme, les montagnes violettes, tout ce
+tableau auquel mes sens d'homme du Nord taient peu accoutums
+voquait des ides de caresses. C'est alors que je vis un homme
+qui frappait la mer. Oh! il la frappait tour de bras! J'en
+aurais pleur, si j'avais t pote. Le misrable paraissait agit
+d'une rage affreuse. Je ne pouvais me rendre compte de ce qui
+avait excit sa fureur contre cette onde tranquille; mais celle-ci
+devait videmment lui avoir donn quelque motif srieux de
+mcontentement, car il ne cessait ses coups. Il s'tait arm d'un
+norme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu'un enfant
+craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait la
+mer, un instant clabousse, une dgele de marrons qui
+provoquait la muette indignation de quelques trangers arrts au
+rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas o l'on
+redoute de se mler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci
+laissaient faire sans protester. Qu'est-ce qui pouvait ainsi
+exciter cet homme sauvage? Peut-tre bien le calme mme de la mer
+qui, aprs avoir t un moment trouble par l'insulte de ce fou,
+reprenait son visage immobile.
+
+Je fus alors interpell par la voix amie de Rouletabille qui
+m'annonait que l'on djeunait midi. Rouletabille exhibait une
+tenue de pltrier, tous ses habits attestant qu'il s'tait promen
+dans des maonneries trop fraches. D'une main il s'appuyait sur
+un mtre et son autre main jouait avec un fil plomb. Je lui
+demandai s'il avait aperu l'homme qui battait les eaux. Il me
+rpondit que c'tait Tullio qui travaillait de son tat chasser
+le poisson dans les filets, en lui faisant peur. C'est alors que
+je compris pourquoi, dans le pays, on appelait Tullio le Bourreau
+de la Mer.
+
+Rouletabille m'apprit encore par la mme occasion qu'ayant
+interrog Tullio, ce matin, sur l'homme qu'il avait conduit dans
+sa barque la veille au soir et qui il avait fait faire le tour
+de la presqu'le d'Hercule, Tullio lui avait rpondu qu'il ne
+connaissait point cet homme, que c'tait un original qu'il avait
+embarqu Menton et qui lui avait donn cinq francs pour qu'il le
+dbarqut la pointe des Rochers Rouges.
+
+Je m'habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m'apprit que
+nous allions avoir au djeuner un nouvel hte: il s'agissait du
+vieux Bob. On l'attendit pour se mettre table et puis, comme il
+n'arrivait point, on commena de djeuner sans lui, dans le cadre
+fleuri de la terrasse ronde du Tmraire.
+
+Une admirable bouillabaisse apporte toute fumante du restaurant
+des Grottes, qui possde la rserve la mieux fournie en rascasses
+et poissons de roches de tout le littoral, arrose d'un petit
+vino del paese et servie dans la lumire et la gaiet des
+choses, contribua au moins autant que toutes les prcautions de
+Rouletabille nous rassrner. En vrit, le redoutable Larsan
+nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux clatants
+qu' la ple lueur de la lune et des toiles! Ah! que la nature
+humaine est oublieuse et facilement impressionnable! J'ai honte de
+le dire: nous tions trs fiers -- oh! tout fait fiers (du moins
+je parle pour moi et pour Arthur Rance et aussi naturellement pour
+Mrs. Edith, dont la nature romanesque et mlancolique tait
+superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de notre
+garde arme sur les boulevards de la citadelle... quand le vieux
+Bob fit son apparition. Et -- disons-le, disons-le -- ce n'est
+point cette apparition qui et pu nous ramener des pensers plus
+moroses. J'ai rarement aperu quelqu'un de plus comique que le
+vieux Bob se promenant, dans le soleil blouissant d'un printemps
+du midi, avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire,
+son gilet noir, son pantalon noir, ses lunettes noires, ses
+cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons bien ri
+sous la tonnelle de la tour de Charles le Tmraire. Et le vieux
+Bob rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaiet mme.
+
+Que faisait ce vieux savant au chteau d'Hercule? Le moment est
+peut-tre venu de le dire. Comment s'tait-il rsolu quitter ses
+collections d'Amrique, et ses travaux, et ses dessins, et son
+muse de Philadelphie? Voil. On n'a pas oubli que Mr Arthur
+Rance tait dj considr dans sa patrie comme un phrnologue
+d'avenir, quand sa msaventure amoureuse avec Mlle Stangerson
+l'loigna tout coup de l'tude qu'il prit en dgot. Aprs son
+mariage avec Miss Edith, celle-ci l'y poussant, il sentit qu'il se
+remettrait avec plaisir la science de Gall et de Lavater. Or,
+dans le moment mme qu'ils visitaient la Cte d'Azur, l'automne
+qui prcda les vnements actuels, on faisait grand bruit autour
+des dcouvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers
+Rouges, dnomms encore, dans le patois mentonais, Baouss-Rouss.
+Depuis de longues annes, depuis 1874, les gologues et tous ceux
+qui s'occupent d'tudes prhistoriques avaient t extrmement
+intresss par les dbris humains trouvs dans les cavernes et les
+grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivire, Girardin,
+Delesot, taient venus travailler sur place et avaient su
+intresser l'Institut et le ministre de l'Instruction publique
+leurs dcouvertes. Celles-ci firent bientt sensation, car elles
+attestaient, ne pouvoir s'y mprendre, que les premiers hommes
+avaient vcu en cet endroit avant l'poque glaciaire. Sans doute
+la preuve de l'existence de l'homme l'poque quaternaire tait
+faite depuis longtemps; mais, cette poque mesurant, d'aprs
+certains, deux cent mille ans, il tait intressant de fixer cette
+existence dans une tape dtermine de ces deux cent mille annes.
+On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on allait de surprise
+en surprise. Cependant, la plus belle des grottes, la Barma
+Grande, comme on l'appelait dans le pays, tait reste intacte,
+car elle tait proprit prive de M. Abbo, qui tenait le
+restaurant des Grottes, non loin de l, au bord de la mer. M. Abbo
+venait de se dterminer, lui aussi, fouiller sa grotte. Or, la
+rumeur publique (car l'vnement avait dpass les bornes du monde
+scientifique) rpandait le bruit qu'il venait de trouver dans la
+Barma Grande d'extraordinaires ossements humains, des squelettes
+trs bien conservs par une terre ferrugineuse, contemporaine des
+mammouths du dbut de l'poque quaternaire ou mme de la fin de
+l'poque tertiaire!
+
+Arthur Rance et sa femme coururent Menton et, pendant que son
+mari passait ses journes remuer des dbris de cuisine, comme
+on dit en termes scientifiques, datant de deux cent mille ans,
+fouillant lui-mme l'humus de la Barma Grande et mesurant les
+crnes de nos anctres, sa jeune femme prenait un inlassable
+plaisir s'accouder non loin de l, aux crneaux moyengeux d'un
+vieux chteau fort qui dressait sa massive silhouette sur une
+petite presqu'le, relie aux Rochers Rouges par quelques pierres
+croules de la falaise. Les lgendes les plus romanesques se
+rattachaient ce vestige des vieilles guerres gnoises; et il
+semblait Edith, mlancoliquement penche au haut de sa terrasse,
+sur le plus beau dcor du monde, qu'elle tait une de ces nobles
+demoiselles de l'ancien temps, dont elle avait tant aim les
+cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le
+chteau tait vendre un prix des plus raisonnables. Arthur
+Rance l'acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit
+venir les maons et les tapissiers et eut tt fait, en trois mois,
+de transformer cette antique btisse en un dlicieux nid
+d'amoureux pour une jeune personne qui se souvient de La Dame du
+lac et de La Fiance de Lammermoor.
+
+Quand Arthur Rance s'tait trouv en face du dernier squelette
+dcouvert dans la Barma Grande ainsi que des fmurs de l'Elephas
+antiquus sortis de la mme couche de terrain, il avait t
+transport d'enthousiasme, et son premier soin avait t de
+tlgraphier au vieux Bob que l'on avait peut-tre enfin dcouvert
+ quelques kilomtres de Monte-Carlo ce qu'il cherchait, au prix
+de mille prils, depuis tant d'annes, au fond de la Patagonie.
+Mais son tlgramme ne parvint pas destination, car le vieux
+Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau mnage dans quelques
+mois avait dj pris le bateau pour l'Europe. videmment, la
+renomme l'avait dj renseign sur les trsors des Baouss-
+Rouss. Quelques jours plus tard, il dbarquait Marseille et
+arrivait Menton o il s'installait en compagnie d'Arthur Rance
+et de sa nice dans le fort d'Hercule, qu'il remplit aussitt des
+clats de sa gaiet.
+
+La gaiet du vieux Bob nous parat un peu thtrale, mais c'est
+l, sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le
+vieux Bob a une me d'enfant; et il est coquet comme une vieille
+femme, c'est--dire que sa coquetterie change rarement d'objet et
+qu'ayant, une fois pour toutes, adopt un costume svre, de
+prfrence correct (redingote noire, gilet noir, pantalon noir,
+cheveux blancs, joues roses), elle s'attache uniquement en
+perptuer l'impressionnante harmonie. C'est dans cet uniforme
+professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et qu'il
+fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, la recherche
+des derniers ossements de l'Elephas antiquus.
+
+Mrs. Edith nous le prsenta et il poussa un gloussement poli, et
+puis il se reprit rire de toute sa large bouche qui allait de
+l'un l'autre de ses favoris poivre et sel qu'il avait
+soigneusement taills en triangles. Le vieux Bob exultait et nous
+en apprmes bientt la raison. Il rapportait de sa visite au
+Musum de Paris la certitude que le squelette de la Barma Grande
+n'tait point plus ancien que celui qu'il avait rapport de sa
+dernire expdition la Terre de Feu. Tout l'Institut tait de
+cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que
+l'os moelle de l'Elephas que le vieux Bob avait apport Paris,
+et que le propritaire de la Barma Grande lui avait prt aprs
+lui avoir affirm qu'il l'avait trouv dans la mme couche de
+terrain que le fameux squelette, -- que cet os moelle, disons-
+nous, appartenait un Elephas antiquus du milieu de la priode
+quaternaire. Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mpris le
+vieux Bob parlait de ce milieu de la priode quaternaire! cette
+ide d'un os moelle du milieu de la priode quaternaire, il
+clatait de rire comme si on lui avait cont une bonne farce! Est-
+ce qu' notre poque un savant, un vritable savant, digne en
+vrit de ce nom de savant, pouvait encore s'intresser un
+squelette du milieu de la priode quaternaire! Le sien -- son
+squelette, ou tout au moins celui qu'il avait rapport de la terre
+de feu -- datait du commencement de cette priode, par consquent
+tait plus vieux de cent mille ans... vous entendez: cent mille
+ans! Et il en tait sr, cause de cette omoplate ayant appartenu
+ l'ours des cavernes, omoplate qu'il avait trouve, lui, le vieux
+Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il disait: mon
+propre squelette, ne faisant plus de diffrence, dans son
+enthousiasme, entre son squelette vivant qu'il habillait tous les
+jours de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon
+noir, de ses cheveux blancs, de ses joues roses, et le squelette
+prhistorique de la Terre de Feu).
+
+Ainsi, mon squelette date de l'ours des cavernes!... Mais celui
+des Baouss-Rouss! Oh! l l! mes enfants! tout au plus de
+l'poque du mammouth... et encore! non, non!... du rhinocros
+narines cloisonnes! Ainsi!... On n'a plus rien dcouvrir,
+mesdames et messieurs, dans la priode du rhinocros narines
+cloisonnes!... Je vous le jure, foi de vieux Bob!... Mon
+squelette moi vient de l'poque chellenne, comme vous dites en
+France... Pourquoi riez-vous, espces d'nes!... Tandis que je ne
+suis mme point sr que l'Elephas antiquus des Rochers Rouges date
+de l'poque moustrienne! Et pourquoi pas de l'poque solutrenne?
+Ou encore, ou encore! De l'poque magdalnienne!... Non! non! c'en
+est trop! Un Elephas antiquus de l'poque magdalnienne, a n'est
+pas possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra
+malade! Ah! j'en mourrai de joie... pauvres Baouss-Rouss!
+
+Mrs. Edith eut la cruaut d'interrompre la jubilation du vieux Bob
+en lui annonant que le prince Galitch, qui s'tait rendu
+acqureur de la grotte de Romo et Juliette, aux Rochers Rouges,
+devait avoir fait une dcouverte tout fait sensationnelle, car
+elle l'avait vu, le lendemain mme du dpart du vieux Bob pour
+Paris, passer devant le fort d'Hercule, emportant sous son bras
+une petite caisse qu'il lui avait montre en lui disant: Voyez-
+vous, mistress Rance, j'ai l un trsor! Oh! un vritable trsor!
+Elle avait demand ce que c'tait que ce trsor, mais l'autre
+l'avait agace, disant qu'il voulait en faire la surprise au vieux
+Bob, son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avou qu'il
+venait de dcouvrir le plus vieux crne de l'humanit!
+
+Mrs. Edith n'avait pas plutt prononc cette phrase que toute la
+gaiet du vieux Bob s'croula; une fureur souveraine se rpandit
+sur ses traits ravags et il cria:
+
+a n'est pas vrai!... Le plus vieux crne de l'humanit, il est
+au vieux Bob! C'est le crne du vieux Bob!
+
+Et il hurla:
+
+Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!... ici!...
+
+Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Tmraire avec
+le bagage du vieux Bob sur son dos. Il obit au professeur et
+apporta la malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son
+trousseau de clefs, se jeta genoux et ouvrit la caisse. De cette
+caisse, qui contenait des effets et du linge plis avec beaucoup
+d'ordre, il sortit un carton chapeau et, de ce carton chapeau,
+il sortit un crne qu'il dposa au milieu de la table, parmi nos
+tasses caf.
+
+Le plus vieux crne de l'humanit, dit-il, le voil!... C'est le
+crne du vieux Bob!... Regardez-le!... C'est lui! Le vieux Bob ne
+sort jamais sans son crne!...
+
+Et il le prit et se mit le caresser, les yeux brillants et ses
+lvres paisses cartes nouveau par le rire. Si vous voulez
+bien vous reprsenter que le vieux Bob savait imparfaitement le
+franais et le prononait mi l'anglaise, mi l'espagnole -- il
+parlait parfaitement l'espagnol -- vous voyez et vous entendez la
+scne! Rouletabille et moi, nous n'en pouvions plus et nous nous
+tenions les ctes de rire. D'autant mieux que, dans ses discours,
+le vieux Bob s'interrompait lui-mme de rire pour nous demander
+quel tait l'objet de notre gaiet. Sa colre eut auprs de nous
+plus de succs encore, et il n'est pas jusqu' Mme Darzac qui ne
+s'essuyt les yeux, parce que, en vrit, le vieux Bob tait drle
+ faire pleurer avec son plus vieux crne de l'humanit. Je pus
+constater cette heure o nous prenions le caf qu'un crne de
+deux cent mille ans n'est point effrayant voir, surtout si,
+comme celui-l, il a toutes ses dents.
+
+Soudain le vieux Bob devint srieux. Il leva le crne dans la
+main droite et, l'index de la main gauche appuy au front de
+l'anctre:
+
+Lorsqu'on regarde le crne par le haut, on note une forme
+pentagonale trs nette, qui est due au dveloppement notable des
+bosses paritales et la saillie de l'caille de l'occipital! La
+grande largeur de la face tient au dveloppement exagr des
+accords zygomatiques!... Tandis que, dans la tte des troglodytes
+des Baouss-Rouss, qu'est-ce que j'aperois?...
+
+Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperut, dans ce moment-l,
+dans la tte des troglodytes, car je ne l'coutais plus, mais je
+le regardais. Et je n'avais plus envie de rire du tout. Le vieux
+Bob me parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot,
+avec sa gaiet en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le
+quittai plus des yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient!
+Oui, comme remue une perruque. Une pense, la pense de Larsan qui
+ne me quittait plus jamais compltement m'embrasa la cervelle;
+j'allais peut-tre parler quand un bras se glissa sous le mien, et
+je fus entran par Rouletabille.
+
+Qu'avez-vous, Sainclair?... me demanda, sur un ton affectueux, le
+jeune homme.
+
+-- Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous
+moqueriez encore de moi...
+
+Il ne me rpondit pas tout d'abord et m'entrana vers le boulevard
+de l'Ouest. L, il regarda autour de lui, vit que nous tions
+seuls, et me dit:
+
+Non, Sainclair, non... Je ne me moquerai point de vous... Car
+vous tes dans la vrit en le voyant partout autour de vous. S'il
+n'y tait point tout l'heure, il y est peut-tre maintenant...
+Ah! il est plus fort que les pierres!... Il est plus fort que
+tout!... Je le redoute moins dehors que dedans!... Et je serais
+bien heureux que ces pierres que j'ai appeles mon secours pour
+l'empcher d'entrer m'aident le retenir... Car, Sainclair, JE LE
+SENS ICI!
+
+Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose
+singulire, j'avais cette impression... Je sentais sur moi les
+yeux de Larsan... Je l'entendais respirer... Quand cette sensation
+avait-elle commenc? Je n'aurais pu le dire... Mais il me semblait
+qu'elle m'tait venue avec le vieux Bob.
+
+Je dis Rouletabille, avec inquitude:
+
+Le vieux Bob?
+
+Il ne me rpondit pas. Au bout de quelques instants, il fit:
+
+Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main
+droite et demandez-vous: Est-ce toi, Larsan? Quand vous vous
+serez rpondu, ne soyez pas trop rassur, car il vous aura peut-
+tre menti et il sera dj dans votre peau que vous n'en saurez
+rien encore!
+
+Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l'Ouest.
+C'est l que le pre Jacques vint me trouver. Il m'apportait une
+dpche. Avant de la lire, je le flicitai sur sa bonne mine.
+Comme nous tous, il avait cependant pass une nuit blanche; mais
+il m'expliqua que le plaisir de voir enfin sa matresse heureuse
+le rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les
+motifs de la veille trange qu'on lui avait impose et le pourquoi
+de tous les vnements qui se poursuivaient au chteau depuis
+l'arrive de Rouletabille et des prcautions exceptionnelles qui
+avaient t prises pour en dfendre l'entre tout tranger. Il
+ajouta mme que, si cet affreux Larsan n'tait point mort, il
+serait port croire qu'on redoutait son retour. Je lui rpondis
+que ce n'tait point le moment de raisonner et que, s'il tait un
+brave homme, il devait, comme tous les autres serviteurs, observer
+la consigne en soldat, sans essayer d'y rien comprendre ni surtout
+de la discuter. Il me salua et s'loigna en hochant la tte. Cet
+homme tait videmment trs intrigu et il ne me dplaisait point
+que, puisqu'il avait la surveillance de la porte Nord, il songet
+ Larsan. Lui aussi avait failli tre victime de Larsan; il ne
+l'avait pas oubli. Il s'en tiendrait mieux sur ses gardes.
+
+Je ne me pressais point d'ouvrir cette dpche que le pre Jacques
+m'avait apporte et j'avais tort, car elle me parut
+extraordinairement intressante ds le premier coup d'oeil que j'y
+portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prire, m'avait dj
+renseign sur Brignolles m'apprenait que ledit Brignolles avait
+quitt Paris la veille au soir pour le midi. Il avait pris le
+train de dix heures trente-cinq minutes du soir. Mon ami me disait
+qu'il avait des raisons de croire que Brignolles avait pris un
+billet pour Nice.
+
+Qu'est-ce que Brignolles venait faire Nice? C'est une question
+que je me posai et que, dans un sot accs d'amour-propre, que j'ai
+bien regrett depuis, je ne soumis point Rouletabille. Celui-ci
+s'tait si bien moqu de moi lorsque je lui avais montr la
+premire dpche m'annonant que Brignolles n'avait point quitt
+Paris, que je rsolus de ne point lui faire part de celle qui
+m'affirmait son dpart. Puisque Brignolles avait si peu
+d'importance pour lui, je n'aurais garde de l'excder avec
+Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout seul! Si bien
+que, prenant mon air le plus indiffrent, je rejoignis
+Rouletabille dans la Cour de Charles le Tmraire. Il tait en
+train de consolider avec des barres de fer la lourde planche de
+chne circulaire qui fermait l'ouverture du puits, et il me
+dmontra que, mme si le puits communiquait avec la mer, il serait
+impossible quelqu'un qui tenterait de s'introduire dans le
+chteau par ce chemin de soulever cette planche, et qu'il devrait
+renoncer son projet. Il tait en sueur, les bras nus, le col
+arrach, un lourd marteau la main. Je trouvai qu'il se donnait
+bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne
+pus me retenir de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus
+loin que le bout de son nez! Est-ce que je n'aurais pas d deviner
+que ce garon s'extnuait volontairement, et qu'il ne se livrait
+toute cette fatigue physique que pour s'efforcer d'oublier le
+chagrin qui lui brlait sa brave petite me? Mais non! Je n'ai pu
+comprendre cela qu'une demi-heure plus tard, en le surprenant
+tendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le
+sommeil qui tait venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un
+mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son tat
+d'me: Maman!... Rouletabille rvait de la Dame en noir!... Il
+rvait peut-tre qu'il l'embrassait comme autrefois, quand il
+tait tout petit et qu'il arrivait tout rouge d'avoir couru, dans
+le parloir du collge d'Eu. J'attendis alors un instant, me
+demandant avec inquitude s'il fallait le laisser l et s'il
+n'allait point par hasard dans son sommeil laisser chapper son
+secret. Mais, ayant avec ce mot soulag son coeur, il ne laissa
+plus entendre qu'une musique sonore. Rouletabille ronflait comme
+une toupie. Je crois bien que c'tait la premire fois que
+Rouletabille dormait rellement depuis notre arrive de Paris.
+
+J'en profitai pour quitter le chteau sans avertir personne, et,
+bientt, ma dpche en poche, je prenais le train pour Nice.
+Ensuite j'eus l'occasion de lire cet cho de premire page du
+Petit Niois: Le professeur Stangerson est arriv Garavan o il
+va passer quelques semaines chez Mr Arthur Rance, qui s'est rendu
+acqureur du fort d'Hercule et qui, aid de la gracieuse
+Mrs. Arthur Rance, se plat offrir la plus exquise hospitalit
+ses amis dans ce cadre pittoresque et moyengeux. la dernire
+minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont
+le mariage avec M. Robert Darzac vient d'tre clbr Paris, est
+arrive galement au fort d'Hercule avec le jeune et clbre
+professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux htes nous descendent du
+Nord au moment o tous les trangers nous quittent. Combien ils
+ont raison! Il n'est point de plus beau printemps au monde que
+celui de la cte d'azur!
+
+ Nice, dissimul derrire une vitre du buffet, je guettai
+l'arrive du train de Paris dans lequel pouvait se trouver
+Brignolles. Et, justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah!
+mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont il n'avait point
+fait part M. Darzac ne me paraissait rien moins que naturel! Et
+puis, je n'avais pas la berlue: Brignolles se cachait. Brignolles
+baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur,
+parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j'tais derrire lui. Il
+sauta dans une voiture ferme, je me prcipitai dans une voiture
+non moins ferme. Place Massna, il quitta son fiacre, se dirigea
+vers la jete-promenade et l, prit une autre voiture; je le
+suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient de plus en plus
+louches. Enfin la voiture de Brignolles s'engagea sur la route de
+la corniche et, prudemment, je pris le mme chemin que lui. Les
+nombreux dtours de cette route, ses courbes accentues me
+permettaient de voir sans tre vu. J'avais promis un fort
+pourboire mon cocher s'il m'aidait raliser ce programme, et
+il s'y employa le mieux du monde. Ainsi arrivmes-nous la gare
+de Beaulieu. L, je fus bien tonn de voir la voiture de
+Brignolles s'arrter la gare, et Brignolles descendre, rgler
+son cocher et entrer dans la salle d'attente. Il allait prendre un
+train. Comment faire? Si je voulais monter dans le mme train que
+lui, n'allait-il point m'apercevoir dans cette petite gare, sur ce
+quai dsert? Enfin, je devais tenter le coup. S'il m'apercevait,
+j'en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lcher
+jusqu' ce que je fusse sr de ce qu'il venait faire dans ces
+parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne
+m'aperut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait
+vers la frontire italienne. En somme, tous les pas de Brignolles
+le rapprochaient du fort d'Hercule. J'tais mont dans le wagon
+qui suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs
+toutes les gares.
+
+Brignolles ne s'arrta qu' Menton. Il avait voulu certainement y
+arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un
+moment o il avait peu de chances de rencontrer des visages de
+connaissance la gare. Je le vis descendre; il avait relev le
+col de son pardessus et enfonc davantage encore son chapeau de
+feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai, et,
+rassur, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une
+vieille et sordide diligence qui attendait le long du trottoir.
+D'un coin de la salle d'attente, j'observai mon Brignolles.
+Qu'est-ce qu'il faisait l? Et o allait-il dans cette vieille
+guimbarde poussireuse? J'interrogeai un employ qui me dit que
+cette voiture tait la diligence de Sospel.
+
+Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers
+contreforts des Alpes, deux heures et demie de Menton, en
+voiture. Aucun chemin de fer n'y passe. C'est l'un des coins les
+plus retirs, les plus inconnus de la France et les plus redouts
+des fonctionnaires et... des chasseurs alpins qui y tiennent
+garnison. Seulement, le chemin qui y mne est l'un des plus beaux
+qui soient, car il faut, pour dcouvrir Sospel, contourner je ne
+sais combien de montagnes, longer de hauts prcipices, et suivre,
+jusqu' Castillon, l'troite et profonde valle du Care, tantt
+sauvage comme un paysage de Jude, tantt verte ou fleurie,
+fconde, douce au regard avec le frmissement argent de ses
+innombrables plants d'oliviers qui descendent du ciel jusqu'au lit
+clair du torrent par un escalier de gants. J'tais all Sospel
+quelques annes auparavant, avec une bande de touristes anglais,
+dans un immense char tran par huit chevaux, et j'avais gard de
+ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout entire
+ds que le nom fut prononc. Qu'est-ce que Brignolles allait faire
+ Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s'tait remplie et
+dj elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et
+de vitres dansantes. Je fis march avec une voiture de place, et
+moi aussi, j'escaladai la valle du Care. Ah! comme je regrettais
+dj de n'avoir pas averti Rouletabille! L'attitude bizarre de
+Brignolles lui et donn des ides, des ides utiles, des ides
+raisonnables, tandis que moi je ne savais pas raisonner, je ne
+savais que suivre ce Brignolles comme un chien suit son matre ou
+un policier son gibier, la piste. Et encore, si je l'avais bien
+suivie, cette piste! C'est dans le moment qu'il ne fallait pour
+rien au monde la perdre qu'elle m'chappa, dans le moment o je
+venais de faire une dcouverte formidable! J'avais laiss la
+diligence prendre une certaine avance, prcaution que j'estimais
+ncessaire, et j'arrivais moi-mme Castillon peut-tre dix
+minutes aprs Brignolles. Castillon se trouve tout fait au
+sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda
+la permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui
+donner boire. Je descendis de voiture et qu'est-ce que je vis
+l'entre d'un tunnel sous lequel il tait ncessaire de passer
+pour atteindre le versant oppos de la montagne? Brignolles et
+Frdric Larsan!
+
+Je restai plant sur mes pieds comme si, soudain, j'avais pris
+racine au sol! Je n'eus pas un cri, pas un geste. J'tais, ma foi,
+foudroy par cette rvlation! Puis je repris mon esprit et, en
+mme temps qu'un sentiment d'horreur m'envahissait pour
+Brignolles, un sentiment d'admiration m'envahissait pour moi-mme.
+Ah! j'avais devin juste! J'tais le seul avoir devin que ce
+Brignolles du diable tait un danger terrible pour Robert Darzac!
+Si l'on m'avait cout, il y aurait beau temps que le professeur
+sorbonien s'en serait spar! Brignolles, crature de Larsan,
+complice de Larsan!... quelle dcouverte! Quand je disais que les
+accidents de laboratoire n'taient pas naturels! Me croira-t-on,
+maintenant? Ainsi, j'avais bien vu Brignolles et Larsan se
+parlant, discutant l'entre du tunnel de Castillon! Je les avais
+vus... Mais o donc taient-ils passs? Car je ne les voyais
+plus... Dans le tunnel, videmment. Je htai le pas, laissant l
+mon cocher, et arrivai moi-mme sous le tunnel, ttant dans ma
+poche mon revolver. J'tais dans un tat! Ah! Qu'est-ce qu'allait
+dire Rouletabille, quand je lui raconterais une chose pareille?...
+Moi, moi, j'avais dcouvert Brignolles et Larsan.
+
+... Mais o sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir... Pas de
+Larsan, pas de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers
+Sospel... Personne sur la route... Mais, sur ma gauche, vers le
+vieux Castillon, il m'a sembl apercevoir deux ombres qui se
+htent... Elles disparaissent... Je cours... J'arrive au milieu
+des ruines... Je m'arrte... Qui me dit que les deux ombres ne me
+guettent point derrire un mur?...
+
+Ce vieux Castillon n'tait plus habit et pour cause. Il avait t
+entirement ruin, dtruit, par le tremblement de terre de 1887.
+Il ne restait plus, et l, que quelques pans de murailles
+achevant tout doucement de s'crouler, quelques masures dcapites
+et noircies par l'incendie, quelques piliers isols qui taient
+rests debout, pargns par la catastrophe et qui se penchaient
+mlancoliquement vers le sol, tristes de n'avoir plus rien
+soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille prcautions, j'ai
+parcouru ces ruines, considrant avec effroi la profondeur des
+crevasses que, prs de l, la secousse de 1887 avait ouvertes dans
+le roc. L'une particulirement paraissait un puits sans fond et,
+comme j'tais pench au-dessus d'elle, me retenant au tronc noirci
+d'un olivier, je fus presque bouscul par un coup d'aile. J'en
+sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un
+aigle venait de sortir, rapide comme une flche, de cet abme. Il
+monta droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et
+dcrire des cercles menaants au-dessus de ma tte, poussant des
+clameurs sauvages comme pour me reprocher d'tre venu le troubler
+dans ce royaume de solitude et de mort que le feu de la terre lui
+avait donn.
+
+Avais-je t victime d'une illusion? Je ne revis plus mes deux
+ombres... tais-je encore le jouet de mon imagination, en
+ramassant sur le chemin un morceau de papier lettre qui me parut
+ressembler singulirement celui dont M. Robert Darzac se servait
+ la Sorbonne?
+
+Sur ce bout de papier je dchiffrai deux syllabes que je pensai
+avoir t traces par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer
+un mot dont le commencement manquait. cause de la dchirure on
+ne pouvait plus lire que bonnet.
+
+Deux heures plus tard, je rentrais au fort d'Hercule et racontai
+le tout Rouletabille qui se borna mettre le morceau de papier
+dans son portefeuille et me prier de garder le secret de mon
+expdition pour moi tout seul.
+
+tonn de produire si peu d'effet avec une dcouverte que je
+jugeais si importante, je regardai Rouletabille. Il dtourna la
+tte, mais point assez vite pour qu'il pt me cacher ses yeux
+pleins de larmes.
+
+Rouletabille! m'criai-je...
+
+Mais, encore, il me ferma la bouche:
+
+Silence! Sainclair!
+
+Je lui pris la main; il avait la fivre. Et je pensai bien que
+cette agitation ne lui venait point seulement de proccupations
+relatives Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se
+passait entre lui et la Dame en noir, mais il ne me rpondit pas,
+suivant sa coutume, et s'loigna une fois de plus en poussant un
+profond soupir.
+
+On m'avait attendu pour dner. Il tait tard. Le dner fut lugubre
+malgr les clats de la gaiet du vieux Bob. Nous n'essayions mme
+plus de nous dissimuler l'atroce angoisse qui nous glaait le
+coeur. On et dit que chacun de nous tait renseign sur le coup
+qui nous menaait et que le drame pesait dj sur nos ttes. M. et
+Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me regardait d'une
+singulire faon. dix heures, j'allai prendre ma faction, avec
+soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que j'tais
+dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille
+passrent sous la vote. Un falot les clairait. Mme Darzac
+m'apparut dans un tat d'exaltation remarquable. Elle suppliait
+Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je n'entendis
+de cette sorte d'altercation qu'un seul mot prononc par
+Rouletabille: Voleur!... Tous deux taient entrs dans la Cour
+du Tmraire... La Dame en noir tendit vers le jeune homme des
+bras qu'il ne vit pas, car il la quitta aussitt et s'en fut
+s'enfermer dans sa chambre... Elle resta seule un instant, dans la
+cour, s'appuya au tronc de l'eucalyptus dans une attitude de
+douleur inexprimable, puis rentra pas lents dans la Tour Carre.
+
+Nous tions au 10 avril. L'attaque de la Tour Carre devait se
+produire dans la nuit du 11 au 12.
+
+
+
+
+X
+La journe du 11.
+
+Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystrieuses et si
+en dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me
+permettra, pour mieux lui faire saisir tout ce que l'vnement eut
+de tragiquement draisonnable, d'insister sur certaines
+particularits de l'emploi de notre temps dans la journe du 11.
+
+1 La matine.
+
+Toute cette journe fut d'une chaleur accablante et les heures de
+garde furent particulirement pnibles. Le soleil tait torride et
+il nous et t douloureux de surveiller la mer qui brlait comme
+une plaque d'acier chauffe blanc, si nous n'avions t munis de
+lorgnons de verres fums dont il est difficile de se passer dans
+ce pays, la saison d'hiver coule.
+
+ neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la
+poterne, dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever
+de sa garde Rouletabille. Je n'eus point le temps de lui poser la
+moindre question, car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous
+annonant qu'il avait nous dire des choses fort importantes.
+Nous lui demandmes avec anxit de quoi il s'agissait, et il nous
+rpondit qu'il voulait quitter le fort d'Hercule avec Mme Darzac.
+Cette dclaration nous laissa d'abord muets de surprise, le jeune
+reporter et moi. Je fus le premier dissuader M. Darzac de
+commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement
+ M. Darzac la raison qui l'avait soudain dtermin ce dpart.
+Il nous renseigna en nous rapportant une scne qui s'tait passe
+la veille au soir au chteau, et nous saismes, en effet, combien
+la situation des Darzac devenait difficile au fort d'Hercule.
+L'affaire tenait en une phrase: Mrs. Edith avait eu une attaque
+de nerfs! Nous comprmes immdiatement propos de quoi, car il
+ne faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la
+jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu'elle
+supportait de plus en plus avec impatience les attentions de son
+mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernire querelle qu'elle
+avait cherche Mr Rance avaient travers, la nuit dernire, les
+murs pourtant pais de la Louve, et M. Darzac, qui passait
+tranquillement dans la baille accomplissant, son tour, son
+service de surveillance et faisant sa ronde, avait t touch par
+quelques chos de cette effroyable colre.
+
+Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours,
+M. Darzac, le langage de la raison. Il lui accorda en principe que
+son sjour et celui de Mme Darzac au fort d'Hercule devaient tre,
+le plus possible, abrgs; mais aussi il lui fit entendre qu'il y
+allait de leur scurit tous deux que leur dpart ne ft point
+trop prcipit. Une nouvelle lutte tait engage entre eux et
+Larsan. S'ils s'en allaient, Larsan saurait toujours bien les
+rejoindre, et dans un pays et dans un moment o ils l'attendraient
+le moins. Ici, ils taient prvenus, ils taient sur leurs gardes,
+car ils savaient. l'tranger, ils se trouveraient la merci de
+tout ce qui les entourerait, car ils n'auraient point les remparts
+du fort d'Hercule pour les dfendre. Certes! cette situation ne
+pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit
+jours, pas un de plus, pas un de moins. Huit jours, leur dit
+Colomb, et je vous donne un monde, Rouletabille et volontiers
+dit: Huit jours, et dans huit jours je vous livre Larsan. Il ne
+le disait pas, mais on sentait bien qu'il le pensait.
+
+M. Darzac nous quitta en haussant les paules. Il paraissait
+furieux. C'tait la premire fois que nous lui voyions cette
+humeur.
+
+Rouletabille dit:
+
+Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.
+
+Et il s'en alla son tour.
+
+Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait
+une toilette charmante, d'une simplicit qui lui seyait
+merveilleusement. Elle fut tout de suite coquette avec moi,
+montrant une gaiet un peu force et se moquant joliment du mtier
+que je faisais. Je lui rpondis un peu vivement qu'elle manquait
+de charit puisqu'elle n'ignorait point que tout le mal
+exceptionnel que nous nous donnions et que la pnible surveillance
+ laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-tre, dans le
+moment, la meilleure des femmes. Alors, elle s'cria, en clatant
+de rire:
+
+La Dame en noir!... Elle vous a donc tous ensorcels!...
+
+Mon Dieu! Qu'elle avait un joli rire! En d'autres temps, certes!
+Je n'eusse point permis qu'on parlt ainsi la lgre de la Dame
+en noir, mais je n'eus point, ce matin-l, le courage de me
+fcher... Au contraire, je ris avec Mrs. Edith.
+
+C'est que c'est un peu vrai, fis-je...
+
+-- Mon mari en est encore fou!... Jamais je ne l'aurais cru si
+romanesque!... Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drlement, je
+suis romanesque...
+
+Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, dj, m'avait tant
+troubl...
+
+Ah!...
+
+C'est tout ce que je trouvais dire.
+
+Ainsi, j'ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, la
+conversation du prince Galitch, qui est certainement plus
+romanesque que vous tous!
+
+Je dus faire une drle de mine, car elle en marqua un bruyant
+amusement. Quelle petite femme bizarre!
+
+Alors, je lui demandai qui tait ce prince Galitch dont elle nous
+parlait souvent et qu'on ne voyait jamais.
+
+Elle me rpliqua qu'on le verrait au djeuner, car elle l'avait
+invit notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques
+dtails.
+
+J'appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches
+boyards de cette partie de la Russie appele Terre noire,
+fconde entre toutes, place entre les forts du Nord et les
+steppes du midi.
+
+Hritier, ds l'ge de vingt ans, d'un des plus vastes patrimoines
+moscovites, il avait su encore l'agrandir par une gestion conome
+et intelligente dont on n'et point cru capable un jeune homme qui
+avait eu jusqu'alors pour principale occupation la chasse et les
+livres. On le disait sobre, avare et pote. Il avait hrit de son
+pre, la cour, une haute situation. Il tait chambellan de sa
+majest et l'on supposait que l'empereur, cause des immenses
+services rendus par le pre, avait pris le fils en particulire
+affection. Avec cela, il tait dlicat comme une femme la fois
+et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour
+lui. Sans le connatre, il m'tait dj antipathique. Quant ses
+relations avec les Rance, elles taient d'excellent voisinage.
+Ayant achet depuis deux ans la proprit magnifique que ses
+jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses balcons embaums
+avaient fait surnommer, Garavan, les jardins de Babylone, il
+avait eu l'occasion de rendre quelques services Mrs. Edith
+lorsque celle-ci avait achev de transformer la baille du chteau
+en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines
+plantes qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort
+d'Hercule une vgtation peu prs retenue jusqu'alors aux rives
+du Tigre et de l'Euphrate. Mr Rance avait invit quelquefois le
+prince dner, la suite de quoi le prince avait envoy, en
+guise de fleurs, un palmier de Ninive ou un cactus dit de
+Smiramis. Cela ne lui cotait rien. Il en avait trop, il en tait
+gn, et il prfrait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait
+pris un certain intrt la frquentation du jeune boyard,
+cause des vers qu'il lui disait. Aprs les lui avoir dits en
+russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait mme fait,
+en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers
+d'un pote, ddis Mrs. Edith! Celle-ci en avait t si flatte
+qu'elle avait demand ce russe qui lui avait fait des vers
+anglais de les lui traduire en russe. C'taient l jeux
+littraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu'Arthur
+Rance gotait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le
+prince Galitch ne lui plaisait qu' moiti, et, s'il en tait
+ainsi, ce n'tait point que la moiti qui dplaisait Mr Rance
+chez le prince Galitch ft prcisment la moiti qui intressait
+tant sa femme, c'est--dire la moiti pote; non, c'tait la
+moiti avare. Il ne comprenait pas qu'un pote ft avare.
+J'tais bien de son avis. Le prince n'avait point d'quipage. Il
+prenait le tramway et souvent faisait son march lui-mme, assist
+de son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions.
+Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce dtail
+de sa propre cuisinire, -- il se disputait chez les marchandes de
+poisson, propos d'une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre,
+cette extrme avarice ne rpugnait point Mrs. Edith qui lui
+trouvait une certaine originalit. Enfin, nul n'tait jamais entr
+chez lui. Jamais il n'avait invit les Rance venir admirer ses
+jardins.
+
+Il est beau? demandai-je Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son
+pangyrique.
+
+-- Trop beau! me rpliqua-t-elle. Vous verrez!...
+
+Je ne saurais dire pourquoi cette rponse me fut particulirement
+dsagrable. Je ne fis qu'y penser aprs le dpart de Mrs. Edith
+et jusqu' la fin de mon service de garde qui se termina onze
+heures et demie.
+
+Le premier coup de cloche du djeuner venait de sonner; je courus
+me laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les
+degrs de la Louve rapidement, croyant que le djeuner serait
+servi dans cette tour; mais je m'arrtai dans le vestibule, tout
+tonn d'entendre de la musique. Qui donc, dans les circonstances
+actuelles, osait, au fort d'Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on
+chantait; oui, une voix douce, douce et mle la fois, en
+sourdine, chantait. C'tait un chant trange, une mlope tantt
+plaintive, tantt menaante. Je la sais maintenant par coeur; je
+l'ai tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-tre
+si vous avez franchi les frontires de la froide Lithuanie, si
+vous tes entr une fois dans le vaste empire du nord. C'est le
+chant des vierges demi-nues qui entranent le voyageur dans les
+flots et le noient sans misricorde; c'est le chant du Lac de
+Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel Michel
+Vereszezaka. coutez a:
+
+Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front
+tourn vers le lac, des toiles sur vos ttes, des toiles sous
+vos pieds, et deux lunes pareilles s'offriront vos yeux... tu
+vois cette plante qui caresse le rivage, ce sont les pouses et
+les filles de Switez que Dieu a changes en fleurs. Elles
+balancent au-dessus de l'abme leurs ttes blanches comme des
+phalnes; leur feuille est verte comme l'aiguille du mlze
+argente par les frimas...
+
+Image de l'innocence pendant la vie, elles ont gard sa robe
+virginale aprs la mort; elles vivent dans l'ombre et ne souffrent
+point de souillure; des mains mortelles n'oseraient y toucher.
+
+Le tsar et sa horde en firent un jour l'exprience, lorsque aprs
+avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs
+tempes et leurs casques d'acier.
+
+Tous ceux qui tendirent leurs mains sur les flots (si terrible
+est le pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou
+frapps de mort subite.
+
+Quand le temps eut effac ces choses de la mmoire des hommes,
+seul, le souvenir du chtiment s'est conserv pour le peuple, et
+le peuple en le perptuant par ses rcits, appelle aujourd'hui
+tsars les fleurs du Switez!...
+
+Cela disant, la Dame du lac s'loigna lentement; le lac
+s'entrouvrit jusqu'au plus profond de ses entrailles; mais le
+regard cherchait en vain la belle inconnue qui s'tait couvert la
+tte d'une vague et dont on n'a jamais plus entendu parler...
+
+C'taient les paroles mmes, les paroles traduites de la chanson
+que murmurait la voix la fois douce et mle, pendant que le
+piano faisait entendre un accompagnement mlancolique. Je poussai
+la porte de la salle et je me trouvai en face d'un jeune homme qui
+se leva. Aussitt, derrire moi, j'entendis le pas de Mrs. Edith.
+Elle nous prsenta. J'avais devant moi le prince Galitch.
+
+Le prince tait ce que l'on est convenu d'appeler dans les romans:
+un beau et pensif jeune homme; son profil droit et un peu dur
+aurait donn sa physionomie un aspect particulirement svre,
+si ses yeux, d'une clart et d'une douceur et d'une candeur
+troublantes, n'eussent laiss transparatre une me presque
+enfantine. Ils taient entours de longs cils noirs, si noirs
+qu'ils ne l'eussent point t davantage s'ils avaient t brosss
+au khol; et, quand on avait remarqu cette particularit des cils,
+on avait, du coup, saisi la raison de toute l'tranget de cette
+physionomie. La peau du visage tait presque trop frache, ainsi
+qu'elle est au visage des femmes savamment maquilles et des
+phtisiques. Telle fut mon impression; mais j'tais trop intimement
+prvenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement
+quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que
+je ne l'tais plus assez.
+
+Je ne trouvai rien dire ce trop beau jeune homme qui chantait
+des pomes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me
+prit le bras -- ce qui me fit grand plaisir -- et nous emmena
+travers les buissons parfums de la baille, en attendant le second
+coup de cloche du djeuner qui devait tre servi sous la cabane de
+palmes sches, au terre-plein de la Tour du Tmraire.
+
+2 Le djeuner et ce qui s'en suivit. Une terreur contagieuse
+s'empare de nous.
+
+ midi, nous nous mettions table sur la terrasse du tmraire,
+d'o la vue tait incomparable. Les feuilles de palmier nous
+couvraient d'une ombre propice; mais, hors de cette ombre,
+l'embrasement de la terre et des cieux tait tel que nos yeux n'en
+auraient pu supporter l'clat si nous n'avions tous pris la
+prcaution de mettre ces binocles noirs dont j'ai parl au dbut
+de ce chapitre.
+
+ ce djeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux
+Bob, M. Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le
+prince Galitch et moi. Rouletabille tournait le dos la mer,
+s'occupant fort peu des convives, et tait plac de telle sorte
+qu'il pouvait surveiller tout ce qui se passait dans toute
+l'tendue du chteau fort. Les domestiques taient leurs postes;
+le pre Jacques la grille d'entre, Mattoni la poterne du
+jardinier et les Bernier dans la Tour Carre, devant la porte de
+l'appartement de M. et de Mme Darzac.
+
+Le dbut du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous
+tions presque inquitants contempler, autour de cette table,
+muets, penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrire
+lesquelles il tait aussi impossible d'apercevoir nos prunelles
+que nos penses.
+
+Le prince Galitch parla le premier.
+
+Il fut tout fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait
+un compliment sur la renomme du reporter, celui-ci le bouscula un
+peu. Le prince n'en parut point froiss, mais il expliqua qu'il
+s'intressait particulirement aux faits et gestes de mon ami en
+sa qualit de sujet du tsar, depuis qu'il savait que Rouletabille
+devait partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter
+rpliqua que rien encore n'tait dcid et qu'il attendait des
+ordres de son journal; sur quoi le prince s'tonna en tirant un
+journal de sa poche. C'tait une feuille de son pays dont il nous
+traduisit quelques lignes annonant l'arrive prochaine Saint-
+Ptersbourg de Rouletabille. Il se passait l-bas, ce que nous
+conta le prince, des vnements si incroyables et si dnus
+apparemment de logique dans la haute sphre gouvernementale que,
+sur le conseil mme du chef de la sret de Paris, le matre de la
+police avait rsolu de prier le journal l'poque de lui prter son
+jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien prsent la chose
+que Rouletabille rougit jusqu'aux deux oreilles et qu'il rpliqua
+schement qu'il n'avait jamais, mme dans sa courte vie, fait
+oeuvre policire et que le chef de la Sret de Paris et le matre
+de la police de Saint-Ptersbourg taient deux imbciles. Le
+prince se prit rire de toutes ses dents, qu'il avait belles et
+vraiment je vis bien que son rire n'tait point beau, mais froce
+et bte, ma foi, comme un rire d'enfant dans une bouche de grande
+personne. Il fut tout fait de l'avis de Rouletabille et, pour le
+prouver, il ajouta:
+
+Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car
+on demande maintenant au journaliste des besognes qui n'ont point
+affaire avec un vritable homme de lettres.
+
+Rouletabille, indiffrent, laissa tomber la conversation.
+
+Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la
+nature. Mais, pour elle, il n'tait rien de plus beau sur la cte
+que les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec
+malice:
+
+Ils nous paraissent d'autant plus beaux, qu'on ne peut les voir
+que de loin.
+
+L'attaque tait si directe que je crus que le prince allait y
+rpondre par une invitation.
+
+Mais il n'en fut rien. Mrs. Edith marqua un lger dpit, et elle
+dclara tout coup:
+
+Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus.
+
+-- Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid.
+
+-- Oui, je les ai visits, et voici comment...
+
+Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une
+attitude glace, comment elle avait vu les jardins de Babylone.
+
+Elle y avait pntr, comme par mgarde, par derrire, en poussant
+une barrire qui faisait communiquer directement ces jardins avec
+la montagne. Elle avait march d'enchantement en enchantement,
+mais sans tre tonne. Quand on passait sur le bord de la mer, ce
+que l'on apercevait des jardins de Babylone l'avait prpare aux
+merveilles dont elle violait si audacieusement le secret. Elle
+tait arrive auprs d'un petit tang, tout petit, noir comme de
+l'encre, et sur la rive duquel se tenaient un grand lis d'eau et
+une petite vieille toute ratatine, au menton en galoche. En
+l'apercevant, le grand lis d'eau et la petite vieille s'taient
+enfuis, celle-ci si lgre, qu'elle s'appuyait pour courir sur
+celui-l comme elle et fait d'un bton. Mrs. Edith avait bien ri.
+Elle avait appel:
+
+Madame! Madame!
+
+Mais la petite vieille n'en avait t que plus pouvante et elle
+avait disparu avec son lis derrire un figuier de Barbarie.
+Mrs. Edith avait continu sa route, mais ses pas taient devenus
+plus inquiets. Soudain, elle avait entendu un grand froissement de
+feuillages et ce bruit particulier que font les oiseaux sauvages
+quand, surpris par le chasseur, ils s'chappent de la prison de
+verdure o ils se sont blottis. C'tait une seconde petite
+vieille, plus ratatine encore que la premire, mais moins lgre,
+et qui s'appuyait sur une vraie canne bec-de-corbin. Elle
+s'vanouit -- c'est--dire que Mrs. Edith la perdit de vue au
+dtour du sentier. Et une troisime petite vieille appuye sur
+deux cannes bec-de-corbin surgit encore du mystrieux jardin;
+elle s'chappa du tronc d'un eucalyptus gant; et elle allait
+d'autant plus vite qu'elle avait, pour courir, quatre pattes, tant
+de pattes qu'il tait tout fait tonnant qu'elle ne s'y
+embrouillt point. Mrs. Edith avanait toujours. Et ainsi elle
+parvint jusqu'au perron de marbre habill de roses de la villa;
+mais, la gardant, les trois petites vieilles taient alignes sur
+la plus haute marche, comme trois corneilles sur une branche, et
+elles ouvrirent leurs becs menaants d'o s'chapprent des
+croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s'enfuir.
+
+Mrs. Edith avait racont son aventure d'une faon si dlicieuse et
+avec tant de charme emprunt une littrature falote et enfantine
+que j'en fus tout boulevers et que je compris combien certaines
+femmes qui n'ont rien de naturel peuvent l'emporter dans le coeur
+d'un homme sur d'autres qui n'ont pour elles que la nature.
+
+Le prince ne parut nullement embarrass de cette petite histoire.
+Il dit, sans sourire:
+
+Ce sont mes trois fes. Elles ne m'ont jamais quitt depuis que
+je suis n au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans
+elles. Je ne sors que lorsqu'elles me le permettent et elles
+veillent sur mon labeur potique avec une jalousie froce.
+
+Le prince n'avait pas fini de nous donner cette fantaisiste
+explication de la prsence des trois vieilles aux jardins de
+Babylone, que Walter, le valet du vieux Bob, apporta une dpche
+Rouletabille. Celui-ci demanda la permission de l'ouvrir, et lut
+tout haut:
+
+-- Revenez le plus tt possible; vous attendons avec impatience.
+Magnifique reportage faire Ptersbourg.
+
+Cette dpche tait signe du rdacteur en chef de l'poque.
+
+Eh! qu'en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince;
+ne trouvez-vous point, maintenant, que j'tais bien renseign?
+
+La Dame en noir n'avait pu retenir un soupir.
+
+Je n'irai pas Ptersbourg, dclara Rouletabille.
+
+-- On le regrettera la cour, fit le prince, j'en suis sr, et
+permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez
+l'occasion de votre fortune.
+
+Le jeune homme dplut singulirement Rouletabille qui ouvrit
+la bouche pour rpondre au prince, mais qui la referma, mon
+grand tonnement, sans avoir rpondu. Et le prince continua:
+
+... Vous eussiez trouv l-bas un terrain d'expriences digne de
+vous. On peut tout esprer quand on a t assez fort pour dvoiler
+un Larsan!...
+
+Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous rfugimes
+derrire nos vitres noires d'un commun mouvement. Le silence qui
+suivit fut horrible... Nous restions maintenant immobiles autour
+de ce silence-l, comme des statues... Larsan!...
+
+Pourquoi ce nom que nous avions prononc si souvent depuis
+quarante-huit heures, ce nom qui reprsentait un danger avec
+lequel nous commencions de nous familiariser, -- pourquoi, ce
+moment prcis, ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma
+part, je n'avais encore jamais aussi brutalement ressenti? Il me
+semblait que j'tais sous le coup de foudre d'un geste magntique.
+Un malaise indfinissable se glissait dans mes veines. J'aurais
+voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je n'aurais point
+la force de me contenir... Le silence que nous continuions
+garder contribuait augmenter cet incroyable tat d'hypnose...
+Pourquoi ne parlait-on pas?... Qu'est-ce que faisait la gaiet du
+vieux Bob?... On ne l'avait pas entendue au repas?... Et les
+autres, les autres, pourquoi restaient-ils muets derrire leurs
+vitres noires?... Tout coup, je tournai la tte et je regardai
+derrire moi. Alors, je compris, ce geste instinctif, que
+j'tais la proie d'un phnomne tout naturel... Quelqu'un me
+regardait... Deux yeux taient fixs sur moi, pesaient sur moi. Je
+ne vis point ces yeux et je ne sus d'o me venait ce regard...
+Mais il tait l... Je le sentais... Et c'tait son regard
+lui... Et cependant, il n'y avait personne derrire moi... ni
+droite, ni gauche, ni en face... personne autour de moi que les
+gens qui taient assis cette table, immobiles derrire leurs
+binocles noirs... Alors... alors, j'eus la certitude que les yeux
+de Larsan me regardaient derrire l'un de ces binocles l!... Ah!
+les vitres noires! les vitres noires derrire lesquelles se
+cachait Larsan!...
+
+Et puis, tout coup, je ne sentis plus rien... Le regard, sans
+doute, avait cess de regarder... je respirai... Un double soupir
+rpondit au mien... Est-ce que Rouletabille?... Est-ce que la Dame
+en noir auraient, eux aussi, support le mme poids, dans le mme
+moment, le poids de ses yeux?... Le vieux Bob disait:
+
+Prince, je ne crois point que votre dernier os moelle du milieu
+de la priode quaternaire...
+
+Et tous les binocles noirs remurent...
+
+Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis
+htivement dans la salle du conseil. Aussitt que je me prsentai,
+il ferma la porte et me dit:
+
+Eh bien, l'avez-vous senti?...
+
+J'touffais; je murmurai:
+
+Il est l!... il est l!... moins que nous ne devenions
+fous!...
+
+Un silence, et je repris, plus calme:
+
+Vous savez, Rouletabille, qu'il est trs possible que nous
+devenions fous... Cette hantise de Larsan nous conduira au
+cabanon, mon ami!... Il n'y a pas deux jours que nous sommes
+enferms dans ce chteau, et voyez dj dans quel tat...
+
+Rouletabille m'interrompit.
+
+Non! non!... je le sens!... Il est l!... Je le touche!... Mais
+o?... Mais quand?... Depuis que je suis entr ici, je sens qu'il
+ne faut pas que je m'en loigne!... Je ne tomberai pas dans le
+pige!... Je n'irai pas le chercher dehors, bien que je l'aie vu
+dehors!... Bien que vous l'ayez vu, vous-mme, dehors!...
+
+Puis il s'est calm tout fait, a fronc les sourcils, a allum
+sa bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours o sa
+raison, qui ignorait encore le lien qui l'unissait la Dame en
+noir, n'tait pas trouble par les mouvements de son coeur:
+
+Raisonnons!...
+
+Et il en revint tout de suite cet argument qu'il nous avait dj
+servi et qu'il se rptait sans cesse lui-mme pour ne point,
+disait-il, se laisser sduire par le ct extrieur des choses.
+Ne point chercher Larsan l o il se montre, le chercher partout
+o il se cache.
+
+Ceci suivi de cet autre argument complmentaire:
+
+Il ne se montre si bien l o il parat tre que pour qu'on ne le
+voie pas l o il est.
+
+Et il reprit:
+
+Ah! le ct extrieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a
+des moments o, pour raisonner, je voudrais pouvoir m'arracher les
+yeux. Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes... cinq
+minutes seulement... et nous verrons peut-tre clair!
+
+Il s'assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tte dans les
+mains et dit:
+
+Voici, je n'ai plus d'yeux. Dites-moi, Sainclair: qu'y a-t-il
+l'intrieur des pierres?
+
+-- Qu'est-ce que je vois l'intrieur des pierres? rptai je.
+
+-- Eh non! Eh non! vous n'avez plus d'yeux, vous ne voyez plus
+rien! numrez sans voir! NUMREZ-LES TOUS!
+
+-- Il y a d'abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin o il
+voulait en venir.
+
+-- Trs bien.
+
+-- Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Pourquoi?... Eh! dites-le donc!... Il faut que vous me disiez
+pourquoi! J'admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j'en suis sr,
+puisque je suis Rouletabille; mais, vis--vis de Rouletabille, me
+direz-vous pourquoi vous n'tes pas Larsan?...
+
+-- Parce que vous l'auriez bien vu!...
+
+-- Malheureux! hurla Rouletabille, en s'enfonant avec plus de
+force les poings dans les yeux! Je n'ai plus d'yeux... Je ne peux
+pas vous voir!... Si Jarry, de la brigade des jeux, n'avait pas vu
+s'asseoir la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait
+jur, par la seule vertu du raisonnement, que l'homme qui prenait
+alors les cartes tait Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des
+garnis, ne s'tait trouv face face, un soir, chez la Troyon,
+avec un homme qu'il reconnut pour tre la vicomte Drouet d'Eslon,
+il aurait jur que l'homme qu'il venait arrter et qu'il n'arrta
+pas parce qu'il l'avait vu, tait Ballmeyer! Si l'inspecteur
+Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous me
+connaissez, n'avait pas vu, un aprs-midi, aux courses de
+Longchamp, causant deux de ses amis dans le pesage, n'avait pas
+vu, dis-je, le comte de Motteville, il et arrt Ballmeyer[3]! Ah!
+voyez-vous, Sainclair! ajouta le jeune homme d'une voix sourde et
+frmissante, mon pre est n avant moi!... et il faut tre bien
+fort pour arrter mon pre!...
+
+Ceci fut dit avec tant de dsespoir, que le peu de force que
+j'avais de raisonner s'vanouit tout fait. Je me bornai lever
+les mains au ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne
+voulait plus rien voir!...
+
+Non! non! il ne faut plus rien voir, rpta-t-il... ni vous, ni
+M. Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni
+le prince Galitch... Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-l
+ne peut tre Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai
+derrire les pierres...
+
+Moi, je ne respirais plus... On entendait, sous la vote de la
+poterne, le pas rgulier de Mattoni qui montait sa garde.
+
+Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort... et Mattoni?...
+et les autres?
+
+-- Je sais, je suis sr qu'ils n'ont point quitt le fort
+d'Hercule pendant que Larsan apparaissait Mme Darzac et
+M. Darzac, en gare de Bourg...
+
+-- Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en
+occupez pas, parce que tout l'heure, ils n'taient point
+derrire les binocles noirs!
+
+Rouletabille frappa du pied, et s'cria: Taisez-vous! Taisez-
+vous, Sainclair!... Vous allez me rendre plus nerveux que ma
+mre!
+
+Cette phrase, dite dans la colre, me frappa trangement. J'eus
+voulu questionner Rouletabille sur l'tat d'esprit de la Dame en
+noir, mais il avait repris, posment:
+
+1 Sainclair n'est pas Larsan puisque Sainclair tait au Trport
+avec moi pendant que Larsan tait Bourg.
+
+2 Le professeur Stangerson n'est pas Larsan, puisqu'il tait sur
+la ligne de Dijon Lyon pendant que Larsan tait Bourg. En
+effet, arrivs Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le
+virent descendre de son train.
+
+Mais tous les autres, s'il est suffisant de pouvoir tre Bourg
+ ce moment-l pour tre Larsan, peuvent tre Larsan, car tous
+pouvaient tre Bourg.
+
+D'abord M. Darzac y tait; ensuite Arthur Rance a t absent les
+deux jours qui ont prcd l'arrive du professeur et de
+M. Darzac. Il arrivait tout juste Menton pour les recevoir
+(Mrs. Edith elle-mme, sur mes questions, que je posais bon
+escient, m'a avou que, ces deux jours-l, son mari avait d
+s'absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son voyage
+Paris. Enfin, le prince Galitch n'a pas t vu aux grottes ni hors
+des jardins de Babylone...
+
+Prenons d'abord M. Darzac.
+
+-- Rouletabille! m'criai-je, c'est un sacrilge!
+
+-- Je le sais bien!
+
+-- Et c'est une stupidit!...
+
+-- Je le sais aussi... Mais pourquoi?
+
+-- Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du gnie;
+il pourra peut-tre tromper un policier, un journaliste, un
+reporter, et, je le dis: un Rouletabille... il pourra peut-tre
+tromper un ami, quelques instants, je l'admets... Mais il ne
+pourra jamais tromper une fille au point de se faire passer pour
+son pre -- ceci pour vous rassurer sur le cas de M. Stangerson --
+ni une femme, au point de se faire passer pour son fianc. Eh! mon
+ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu'elle n'et
+franchi son bras le fort d'Hercule!...
+
+-- Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement
+Rouletabille. Eh bien, mon cher, vos raisons sont puissantes,
+mais, comme (oh! l'ironie de cela!) je ne sais pas au juste
+jusqu'o va le gnie de mon pre, j'aime mieux, pour rendre
+M. Robert Darzac une personnalit que je n'ai jamais song lui
+enlever, me baser sur un argument un peu plus solide: Si Robert
+Darzac tait Larsan, Larsan ne serait pas apparu plusieurs
+reprises Mathilde Stangerson, puisque c'est la rapparition de
+Larsan qui enlve Mathilde Stangerson Robert Darzac!
+
+-- Eh! m'criai-je... quoi bon tant de vains raisonnements quand
+on n'a qu' ouvrir les yeux?... Ouvrez-les, Rouletabille!
+
+Il les ouvrit.
+
+Sur qui? fit-il avec une amertume sans gale. Sur le prince
+Galitch?
+
+-- Pourquoi pas? Il vous plat, vous, ce prince de la Terre
+Noire qui chante des chansons lithuaniennes?
+
+-- Non! rpondit Rouletabille, mais il plat Mrs. Edith.
+
+Et il ricana. Je serrai les poings. Il s'en aperut, mais fit tout
+comme s'il ne s'en apercevait pas.
+
+Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m'occupe gure, fit-il
+tranquillement.
+
+-- Vous en tes sr?... Qui vous a dit?...
+
+-- La femme de Bernier connat l'une des trois petites vieilles
+dont nous a parl, au djeuner, Mrs. Edith. J'ai fait une enqute.
+C'est la mre d'un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu
+faire sauter l'empereur. J'ai vu la photographie des malheureux.
+Les deux autres vieilles sont les deux autres mres... Aucun
+intrt, fit brusquement Rouletabille.
+
+Je ne pus retenir un geste d'admiration.
+
+Ah! vous ne perdez pas votre temps!
+
+-- L'autre non plus, gronda-t-il.
+
+Je croisai les bras.
+
+Et le vieux Bob? fis-je.
+
+-- Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage;
+celui-l, non!... Vous avez vu qu'il a une perruque, n'est-ce
+pas?... Eh bien, je vous prie de croire que lorsque mon pre met
+une perruque, cela ne se voit pas!
+
+Il me dit cela si mchamment que je me disposai le quitter. Il
+m'arrta.
+
+Eh bien, mais?... Nous n'avons rien dit d'Arthur Rance?...
+
+-- Oh! celui-l n'a pas chang... dis-je.
+
+-- Toujours les yeux! Prenez garde vos yeux, Sainclair...
+
+Et il me serra la main. Je sentis que la sienne tait moite et
+brlante. Il s'loigna. Je restai un instant sur place,
+songeant... songeant quoi? ceci, que j'avais tort de prtendre
+qu'Arthur Rance n'avait pas chang... D'abord, maintenant, il
+laissait pousser un soupon de moustache, ce qui tait tout fait
+anormal pour un Amricain routinier de sa trempe... Ensuite, il
+portait les cheveux plus longs, avec une large mche colle sur le
+front... Ensuite, je ne l'avais pas vu depuis deux ans... On
+change toujours en deux ans... Et puis Arthur Rance, qui ne buvait
+que de l'alcool, ne boit plus que de l'eau... Mais alors,
+Mrs. Edith?... Qu'est-ce que Mrs. Edith?... Ah ! Est-ce que je
+deviens fou, moi aussi?... Pourquoi dis-je: moi aussi?... comme...
+comme la Dame en noir?... comme... comme Rouletabille?... Est-ce
+que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu fou?... Ah!
+la Dame en noir nous a tous ensorcels!... Parce que la Dame en
+noir vit dans le perptuel frisson de son souvenir, voil que nous
+tremblons du mme frisson qu'elle... La peur, a se gagne... comme
+le cholra.
+
+3 De l'emploi de mon aprs-midi, jusqu' cinq heures.
+
+Je profitai de ce que je n'tais point de garde pour aller me
+reposer dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rv tout de
+suite que le vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une
+affreuse association de bandits qui avaient jur notre perte
+Rouletabille et moi. Et, quand je me rveillai, sous cette
+impression funbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux
+chteau, toutes ces pierres menaantes, je ne fus pas loin de
+donner raison mon cauchemar et je me dis tout haut: Dans quel
+repaire sommes-nous venus nous rfugier? Je mis le nez la
+fentre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Tmraire,
+s'entretenant ngligemment avec Rouletabille et roulant entre ses
+jolis doigts fusels une rose clatante. Je descendis aussitt.
+Mais, arriv dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis
+Rouletabille qui entrait faire son tour d'inspection dans la Tour
+Carre.
+
+Je le vis trs calme et trs matre de sa pense; trs matre
+aussi de ses yeux qu'il ne fermait plus. Ah! C'tait toujours un
+spectacle de le voir regarder les choses autour de lui. Rien ne
+lui chappait. La Tour Carre, habitation de la Dame en noir,
+tait l'objet de son constant souci.
+
+Et, ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le
+moment o va se produire la tant mystrieuse attaque, de donner
+ici le plan intrieur de l'tage habit de cette tour, tage qui
+se trouvait de plain-pied avec la Cour de Charles le Tmraire.
+
+
+
+Quand on entrait dans la Tour Carre par la seule porte K, on se
+trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de
+la salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout
+l'espace O, O1, O2, O3, et tait ferme de murs de pierre qui
+existaient toujours avec leurs portes donnant sur les autres
+pices du Vieux Chteau. C'est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette
+salle des gardes, avait fait lever des murailles de planches de
+faon constituer une pice assez spacieuse qu'elle avait le
+dessein de transformer en salle de bains.
+
+Cette pice mme tait entoure maintenant par les deux couloirs
+angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pice qui servait
+de loge aux Bernier tait situe en S. On tait dans la ncessit
+de passer devant cette porte pour se rendre en R, o se trouvait
+l'unique porte permettant d'entrer dans l'appartement des Darzac.
+L'un des poux Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et
+il n'y avait qu'eux qui avaient le droit d'entrer dans leur loge.
+De cette loge, on surveillait galement, par une petite fentre
+pratique en Y, la porte V, qui donnait sur l'appartement du vieux
+Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur
+appartement, l'unique clef qui ouvrait la porte R tait toujours
+chez les Bernier; et c'tait une clef spciale et toute neuve,
+fabrique la veille dans un endroit que seul Rouletabille
+connaissait. Le jeune reporter avait pos la serrure lui-mme.
+
+Rouletabille aurait bien dsir que la consigne qu'il avait
+impose pour l'appartement Darzac ft galement suivie pour
+l'appartement du vieux Bob, mais celui-ci s'y tait oppos avec un
+clat comique auquel il avait fallu cder. Le vieux Bob ne voulait
+pas tre trait comme un prisonnier et il tenait absolument
+entrer chez lui et en ressortir quand il lui en prenait
+fantaisie sans avoir demander sa clef au concierge.
+
+Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois
+qu'il lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon son
+bureau install dans la tour de Charles le Tmraire sans dranger
+personne et sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait
+encore laisser la porte K ouverte. Il l'exigea et Mrs. Edith donna
+raison son oncle sur un ton d'ironie tel, ironie qui s'adressait
+ la prtention que pouvait avoir Rouletabille de traiter le vieux
+Bob l'instar de la fille du professeur Stangerson, que
+Rouletabille n'insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de ses lvres
+minces: Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint
+pas qu'on l'enlve! Et Rouletabille avait compris qu'il n'avait
+plus qu' rire avec le vieux Bob de cette ide saugrenue, qu'on
+pt enlever comme une jolie femme l'homme dont le principal
+attrait tait de possder le plus vieux crne de l'humanit! Et il
+avait ri... Il avait mme ri plus fort que le vieux Bob, mais
+une condition c'est que la porte K ft ferme clef pass dix
+heures du soir, et que cette clef restt toujours en possession
+des Bernier qui viendraient lui ouvrir s'il y avait lieu. Ceci
+encore drangeait le vieux Bob qui travaillait quelquefois trs
+tard dans la tour de Charles Le Tmraire. Mais non plus il ne
+voulait avoir l'air de contrecarrer en tout ce brave
+M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des voleurs! Car il
+faut tout de suite faire observer la dcharge du vieux Bob que,
+s'il se prtait si peu aux consignes dfensives de notre jeune
+ami, c'est qu'on n'avait point jug utile de le mettre au courant
+de la rsurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu
+parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois
+sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il tait cent lieues de
+penser qu'elle n'avait point rompu avec ces malheurs-l depuis
+qu'elle s'appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob tait un
+goste comme presque tous les savants. Trs heureux, cause
+qu'il possdait le plus vieux crne de l'humanit, il ne pouvait
+concevoir que tout le monde ne le ft point autour de lui.
+
+Rouletabille, aprs s'tre aimablement enquis de la sant de la
+mre Bernier qui tait en train d'plucher des pommes de terre
+dites saucisses, dont un grand sac, ses cts, tait plein,
+pria le pre Bernier de nous ouvrir la porte de l'appartement
+Darzac.
+
+C'tait la premire fois que je pntrais dans la chambre de
+M. Darzac. L'aspect en tait glacial. Elle me parut froide et
+sombre. La pice, trs vaste, tait meuble fort simplement d'un
+lit de chne, d'une table-toilette que l'on avait glisse dans
+l'une des deux ouvertures J pratiques dans la muraille, autour de
+ce qui avait t autrefois des meurtrires. Si paisse tait la
+muraille et si grande l'ouverture que toute cette embrasure
+formait une sorte de petite chambrette dans la grande, et
+M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde
+fentre J' tait plus petite. Ces deux fentres taient garnies de
+barreaux pais entre lesquels on pouvait peine passer le bras.
+Le lit, haut sur ses pieds, tait adoss la muraille extrieure
+et pouss contre la cloison (de pierre) qui sparait la chambre de
+M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans l'angle de la tour,
+se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table-
+guridon sur laquelle on avait dpos quelques livres de science
+et tout ce qu'il fallait pour crire. Et puis, un fauteuil et
+trois chaises. C'tait tout. Il tait absolument impossible de se
+cacher dans cette chambre, si ce n'est, naturellement, dans le
+placard. Aussi le pre et la mre Bernier avaient-ils reu l'ordre
+de visiter, chaque fois qu'ils faisaient l'appartement, ce placard
+o M. Darzac enfermait ses vtements; et Rouletabille lui-mme
+qui, en l'absence des Darzac, venait de temps autre jeter, dans
+les chambres de la Tour Carre, le coup d'oeil du matre, ne
+manquait-il jamais de le fouiller.
+
+Il le fit encore devant moi. Quand nous passmes ensuite dans la
+chambre de Mme Darzac, nous tions bien srs que nous ne laissions
+personne derrire nous chez M. Darzac. Aussitt entr dans
+l'appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme
+il le faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient
+intrieurement l'unique porte faisant communiquer l'appartement
+avec le corridor.
+
+La chambre de Mme Darzac tait plus petite que celle de son mari.
+Mais bien claire, cause de la disposition spciale des
+fentres, et gaie. Aussitt qu'il y eut mis les pieds, je vis
+Rouletabille plir et tourner vers moi son bon et (alors)
+mlancolique visage. Il me dit:
+
+Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?
+
+Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fentre, garnie de
+barreaux comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer,
+tait, du reste, grande ouverte et une brise lgre faisait
+voleter l'toffe que l'on avait tire sur une tringle au-dessus
+d'une penderie qui garnissait un ct de la muraille. L'autre
+ct tait occup par le lit. Cette penderie tait si haut place
+que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que l'toffe qui
+la recouvrait ne tombaient point jusqu'au parquet, de telle sorte
+qu'il et t absolument impossible quelqu'un qui et voulu se
+cacher l de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme
+la tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux tait des
+plus lgres, il n'et pu galement s'y suspendre. Rouletabille
+n'en examina pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard
+dans cette pice. Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux
+chaises et les quatre murs, entre lesquels personne que nous, en
+toute vrit vidente du bon Dieu.
+
+Rouletabille, aprs avoir regard sous le lit, donna le signal du
+dpart et nous balaya d'un geste de l'appartement. Il en sortit le
+dernier. Bernier ferma aussitt la porte avec la petite clef qu'il
+remit dans la poche du haut de son veston que fermait une
+boutonnire qu'il boutonna. Nous fmes le tour des corridors et
+aussi celui de l'appartement du vieux Bob, compos d'un salon et
+d'une chambre aussi facile visiter que l'appartement Darzac.
+Personne dans l'appartement, ameublement sommaire, un placard, une
+bibliothque, peu prs vides, aux portes ouvertes. Quand nous
+sortmes de l'appartement, la mre Bernier venait de placer sa
+chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus
+clair sa besogne qui tait toujours celle du pelage des pommes
+de terre dites saucisses.
+
+Nous entrmes dans la pice occupe par les Bernier et la
+visitmes comme le reste. Les autres tages taient inhabits et
+communiquaient avec le rez-de-chausse par un petit escalier
+intrieur qui commenait dans l'angle O3 pour aboutir au sommet de
+la tour. Une trappe dans le plafond de la pice habite par les
+Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda un marteau et
+des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait
+inutilisable.
+
+On pouvait dire en principe et en fait que rien n'chappait
+Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tourne dans la Tour
+Carre n'y laissa personne d'autres que le pre et la mre Bernier
+quand nous en fmes sortis tous deux. On peut dire galement
+qu'aucun tre humain ne se trouvait dans l'appartement des Darzac
+avant que Bernier, quelques minutes plus tard, ne l'et ouvert
+lui-mme M. Darzac, ainsi que je vais le raconter.
+
+Il tait environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier
+dans son corridor, devant la porte de l'appartement Darzac,
+Rouletabille et moi nous nous retrouvmes dans la Cour du
+Tmraire.
+
+ ce moment, nous gagnons le terre-plein de l'ancienne tour B''.
+Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tourns vers la terre,
+attirs par la rverbration sanglante des Rochers Rouges.
+Justement, voil que nous apercevons, vers le bord de la Barma
+Grande, qui ouvre sa gueule mystrieuse dans la face flamboyante
+des Baouss Rouss, la silhouette agite et funraire du vieux
+Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La falaise rouge
+surgit des eaux dans un tel lan radieux qu'on pourrait la croire
+toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l'a mise
+au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque-
+mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme, s'agite-t-
+il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents fois
+millnaire, creuse dans la lave ardente pour servir de premier
+toit la premire famille, aux premiers jours de la terre?
+Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce dcor embras? Nous le
+voyons brandir son crne et nous l'entendons rire... rire... rire.
+Ah! son rire nous fait mal maintenant, nous dchire les oreilles
+et le coeur.
+
+Du vieux Bob, notre attention s'en va M. Robert Darzac qui vient
+de passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du
+Tmraire. Il ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui!
+Rouletabille le plaint et il comprend qu'il soit bout de
+patience. Dans l'aprs-midi, il a encore dit mon ami qui me l'a
+rpt: Huit jours, c'est beaucoup! Je ne sais pas si je pourrai
+supporter ce supplice encore huit jours.
+
+-- Et o irez-vous? lui demanda Rouletabille.
+
+-- Rome! a-t-il rpondu. videmment, la fille du professeur
+Stangerson ne le suivra maintenant que l et Rouletabille croit
+que c'est cette ide que le pape pourra arranger son affaire qui a
+mis ce voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre,
+pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous
+ne le quittons pas des yeux jusqu' la porte de la Tour Carre. Il
+est certain qu'il n'en peut plus! Sa taille s'est encore vote.
+Il a les mains dans les poches. Il a l'air dgot de tout! de
+tout! Oui, il a l'air dgot de tout, avec ses mains dans ses
+poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et l'on
+ne sourira pas toujours! Et, je puis l'avouer tout de suite, moi
+qui ai souri... Eh bien, M. Darzac m'a procur, grce l'aide
+gniale de Rouletabille, le frisson d'pouvante le plus affreux
+qui puisse secouer des moelles humaines, en vrit! Alors! Alors,
+qu'est-ce qui l'aurait cru?...
+
+M. Darzac s'en fut tout droit la Tour Carre, o il trouva
+naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme
+Bernier tait sorti devant la porte de l'appartement, qu'il avait
+la clef dans sa poche et que, dans l'appartement, il fut tabli
+par la suite qu'aucun barreau n'avait t sci, nous tablissons
+que lorsque M. Darzac entre dans sa chambre, il n'y a personne
+dans l'appartement. Et c'est la vrit.
+
+videmment tout cela a t bien prcis aprs, par chacun de nous;
+mais si je vous en parle avant, c'est que je suis dj hant par
+l'inexplicable qui se prpare dans l'ombre et qui est prt
+clater.
+
+ ce moment, il est cinq heures.
+
+4 La soire depuis cinq heures jusqu' la minute o se produisit
+l'attaque de la Tour Carre.
+
+Rouletabille et moi restmes une heure environ bavarder,
+autrement dit, continuer nous monter la tte, sur le terre-
+plein de cette tour B''. Tout coup, Rouletabille me donna un
+petit coup sec sur l'paule et fit: Mais, j'y pense!... et il
+s'en fut dans la Tour Carre o je le suivis. J'tais cent
+lieues de deviner quoi il pensait. Il pensait au sac de pommes
+de terre de la mre Bernier qu'il vida entirement sur le plancher
+de leur chambre pour la plus grande stupfaction de la bonne
+femme; puis, content de ce geste qui rpondait videmment une
+proccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour du
+Tmraire, cependant que, derrire nous, le pre Bernier riait
+encore des pommes de terre rpandues.
+
+Mme Darzac se montra un instant la fentre de la chambre occupe
+par son pre, au premier tage de la Louve.
+
+La chaleur tait devenue insupportable. Nous tions menacs d'un
+violent orage et nous aurions voulu qu'il clatt tout de suite...
+
+Ah! l'orage nous soulagerait beaucoup... La mer a la tranquillit
+lourde et paisse d'une nappe olagineuse. Ah! la mer est pesante,
+et l'air est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n'y a de
+lger sur la terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est
+rapparu sur le bord de la Barma Grande et qui s'agite encore. On
+dirait qu'il danse. Non, il fait un discours. qui? Nous nous
+penchons sur le parapet pour voir. Il y a videmment quelqu'un sur
+la grve qui le vieux Bob tient des propos prhistoriques. Mais
+des feuilles de palmier nous cachent l'auditoire du vieux Bob.
+Enfin, l'auditoire remue et s'avance; il s'approche du professeur
+noir, comme l'appelle Rouletabille. Cet auditoire est compos de
+deux personnes: Mrs. Edith... c'est bien elle, avec ses grces
+languissantes, sa faon de s'appuyer sur le bras de son mari... Au
+bras de son mari! Mais celui-ci n'est point son mari!... Quel est
+donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s'appuie
+avec tant de grces languissantes?
+
+Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu'un pour
+nous renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le
+seuil de la porte de la Tour Carre. Rouletabille lui fait signe.
+Bernier nous rejoint et son oeil suit la direction indique par
+l'index de Rouletabille.
+
+Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?...
+
+-- Ce jeune homme? rpond sans hsiter Bernier, c'est le prince
+Galitch.
+
+Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous
+n'avions jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais
+vraiment je ne me serais pas imagin cette dmarche... Et puis, il
+ne me semblait pas si grand... Rouletabille me comprend, hausse
+les paules...
+
+C'est bien, dit-il Bernier... Merci...
+
+Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
+
+Je ne puis dire qu'une chose, fait Bernier avant de nous quitter,
+c'est que c'est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux.
+Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu'il est
+russe. a va, a vient, a quitte le pays sans dire gare! L'avant-
+dernire fois qu'il tait invit ici djeuner, madame et
+monsieur l'attendaient et n'osaient commencer sans lui. Eh bien,
+on a reu une dpche priant de l'excuser parce qu'il avait manqu
+le train. La dpche tait date de Moscou...
+
+Et Bernier, ricanant drlement, retourne sur le seuil de sa tour.
+
+Nos yeux fixent toujours la grve. Mrs. Edith et le prince
+continuent leur promenade vers la grotte de Romo et Juliette; le
+vieux Bob cesse soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande,
+s'en vient vers le chteau, y entre, traverse la baille, et nous
+voyons trs bien (du haut du terre-plein de la tour B'') qu'il a
+fini de rire. Le vieux Bob est devenu la tristesse mme. Il est
+silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous l'appelons;
+il ne nous entend pas. Il porte devant lui bras tendus son plus
+vieux crne et tout coup, voil qu'il devient furieux. Il
+adresse les pires injures au plus vieux crne de l'humanit. Il
+descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps
+encore les clats de sa colre jusqu'au fond de la batterie basse.
+Des coups sourds y retentissaient. On et dit qu'il se battait
+contre les murs.
+
+Six heures, ce moment, sonnaient la vieille horloge du Chteau
+Neuf. Et, presque en mme temps, un roulement de tonnerre se fit
+entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l'horizon devint
+toute noire.
+
+Alors, un garon d'curie, Walter, une brave brute, incapable
+d'une ide, mais qui avait montr depuis des annes un dvouement
+de bte son matre, qui tait le vieux Bob, passa sous la
+poterne du jardinier, entra dans la Cour de Charles le Tmraire
+et vint nous. Il me tendit une lettre, il en donna une galement
+ Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carre.
+
+Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu'il allait faire la Tour
+Carre. Il rpondit qu'il allait porter au pre Bernier le
+courrier de M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne
+connat que cette langue; mais nous, nous la parlons suffisamment
+pour la comprendre. Walter tait charg de distribuer le courrier
+depuis que le pre Jacques n'avait plus le droit de s'loigner de
+sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et lui dit
+qu'il allait faire lui-mme la commission.
+
+Quelques gouttes d'eau commenaient alors tomber.
+
+Nous nous dirigemes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor,
+ cheval sur une chaise, le pre Bernier fumait sa pipe.
+
+M. Darzac est toujours l? demanda Rouletabille.
+
+-- Il n'a pas boug, rpondit Bernier.
+
+Nous frappons. Nous entendons les verrous que l'on tire de
+l'intrieur (ces verrous doivent toujours tre pousss ds que la
+personne est entre. Rglement Rouletabille).
+
+M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous
+pntrons chez lui. Pour crire, il s'asseyait devant la petite
+table-guridon, juste en face de la porte R et faisait face
+cette porte.
+
+Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la
+lettre qu'il lit confirme le tlgramme qu'il a reu le matin et
+le presse de revenir Paris: son journal veut absolument
+l'envoyer en Russie.
+
+M. Darzac lit avec indiffrence les deux ou trois lettres que nous
+venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends
+Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon
+ami de Paris qui, aprs m'avoir donn quelques dtails sans
+importance sur le dpart de Brignolles, m'apprend que ledit
+Brignolles se fait adresser son courrier Sospel, l'htel des
+Alpes. Ceci est extrmement intressant et M. Darzac et
+Rouletabille se rjouissent du renseignement. Nous convenons
+d'aller Sospel le plus tt qu'il nous sera possible, et nous
+sortons de l'appartement Darzac. La porte de la chambre de
+Mme Darzac n'tait pas ferme. Voil ce que j'observai en sortant.
+J'ai dit, du reste, que Mme Darzac n'tait point chez elle.
+Aussitt que nous fmes sortis, le pre Bernier referma clef la
+porte de l'appartement, aussitt... aussitt... je l'ai vu, vu,
+vu... aussitt et il mit la clef dans sa poche, dans la petite
+poche d'en haut de son veston. Ah! je le vois encore mettre la
+clef dans sa petite poche d'en haut de son veston, je le jure!...
+et il en a boutonn le bouton.
+
+Puis nous sortons de la Tour Carre, tous les trois, laissant le
+pre Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu'il
+est et qu'il n'a jamais cess d'tre jusqu'au dernier jour. Ce
+n'est pas parce qu'on a un peu braconn qu'on ne saurait tre un
+bon chien de garde. Au contraire, ces chiens-l, a braconne
+toujours. Et je le dis hautement, dans tout ce qui va suivre, le
+pre Bernier a toujours fait son devoir et n'a jamais dit que la
+vrit. Sa femme aussi, la mre Bernier, tait une excellente
+concierge, intelligente, et avec a pas bavarde. Aujourd'hui
+qu'elle est veuve, je l'ai mon service. Elle sera heureuse de
+lire ici le cas que je fais d'elle et aussi l'hommage rendu son
+mari. Ils l'ont mrit tous les deux.
+
+Il tait environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour
+Carre, nous allmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour
+Ronde, Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitt entr dans la
+batterie basse, M. Darzac poussa un cri en voyant l'tat dans
+lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait depuis la
+veille pour essayer de se distraire, et qui reprsentait le plan
+une grande chelle du chteau fort d'Hercule tel qu'il existait au
+XVe sicle, d'aprs des documents que nous avait montrs Arthur
+Rance. Ce lavis tait tout fait gch et la peinture en avait
+t toute barbouille. Il tenta en vain de demander des
+explications au vieux Bob, qui tait agenouill auprs d'une
+caisse contenant un squelette, et si proccup par une omoplate
+qu'il ne lui rpondit mme pas.
+
+J'ouvre ici une petite parenthse pour demander pardon au lecteur
+de la prcision mticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages,
+je reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite
+que les vnements les plus futiles ont une importance en ralit
+considrable, car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous
+le faisons en plein drame, sans nous en douter, hlas!
+
+Comme le vieux Bob tait d'une humeur de dogue, nous le quittmes,
+du moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis
+gch, et pensant sans doute tout autre chose.
+
+En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levmes les yeux
+au ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempte tait
+proche. En attendant, la pluie ne tombait dj plus et nous
+touffions.
+
+Je vais me jeter sur mon lit, dclarai-je... Je n'en puis plus...
+Il fait peut-tre frais l-haut, toutes fentres ouvertes...
+
+Rouletabille me suivit dans le Chteau Neuf. Soudain, comme nous
+tions arrivs sur le premier palier du vaste escalier branlant,
+il m'arrta:
+
+Oh! oh! fit-il voix basse, elle est l...
+
+-- Qui?
+
+-- La Dame en noir!... Vous ne sentez pas que tout l'escalier en
+est embaum?
+
+Et il se dissimula derrire une porte en me priant de continuer
+mon chemin sans plus m'occuper de lui; ce que je fis.
+
+Quelle ne fut pas ma stupfaction, en poussant la porte de ma
+chambre, de me trouver face face avec Mathilde!...
+
+Elle poussa un lger cri et disparut dans l'ombre, s'envolant
+comme un oiseau surpris. Je courus l'escalier et me penchai sur
+la rampe. Elle glissait le long des marches comme un fantme. Elle
+fut bientt au rez-de-chausse et je vis au-dessous de moi
+Rouletabille qui, pench sur la rampe du premier palier,
+regardait, lui aussi.
+
+Et il remonta jusqu' moi.
+
+Hein! fit-il, qu'est-ce que je vous avais dit!... La
+malheureuse!
+
+Il paraissait nouveau trs agit.
+
+J'ai demand huit jours M. Darzac... Il faut que tout soit fini
+dans vingt-quatre heures ou je n'aurai plus la force de rien!...
+
+Et il s'affala tout coup sur une chaise.
+
+J'touffe!... gmit-il, j'touffe! Et il arracha sa cravate. De
+l'eau! J'allais lui chercher une carafe, mais il m'arrta:
+Non!... c'est l'eau du ciel qu'il me faut! Et il montra le poing
+au ciel noir qui ne crevait toujours point.
+
+Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, penser. Ce qui
+m'tonnait, c'est qu'il ne me posait aucune question sur ce que la
+Dame en noir tait venue faire chez moi. J'aurais t bien
+embarrass de lui rpondre. Enfin, il se leva:
+
+O allez-vous?
+
+-- Prendre la garde la poterne.
+
+Il ne voulut mme point venir dner et demanda qu'on lui apportt
+l sa soupe, comme un soldat. Le dner fut servi huit heures
+et demie la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux
+Bob, dclara que celui-ci ne voulait pas dner. Mrs. Edith,
+craignant qu'il ne ft souffrant, s'en fut tout de suite la Tour
+Ronde. Elle ne voulut point que Mr Arthur Rance l'accompagnt.
+Elle paraissait en fort mauvais termes avec son mari. La Dame en
+noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur Stangerson.
+Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui
+me troubla profondment. Ses yeux ne me quittaient point. Personne
+ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir.
+Toutes les fentres taient ouvertes. On suffoquait. Un clair et
+un violent coup de tonnerre se succdrent rapidement et, tout
+coup, ce fut le dluge. Un soupir de soulagement dtendit nos
+poitrines oppresses. Mrs. Edith revenait juste temps pour
+n'tre point noye par la pluie furieuse qui semblait devoir
+engloutir la presqu'le.
+
+Elle raconta avec animation qu'elle avait trouv le vieux Bob le
+dos courb devant son bureau, et la tte dans les mains. Il
+n'avait point rpondu ses questions. Elle l'avait secou
+amicalement, mais il avait fait l'ours. Alors, comme il tenait
+obstinment ses mains sur ses oreilles, elle l'avait piqu, avec
+une petite pingle tte de rubis, dont elle retenait
+l'ordinaire les plis du fichu lger qu'elle jetait le soir sur ses
+paules. Il avait grogn, lui avait attrap la petite pingle
+tte de rubis et l'avait jete en rageant sur son bureau. Et puis,
+il lui avait enfin parl brutalement, comme il ne l'avait encore
+jamais fait: Vous, madame ma nice, laissez-moi tranquille.
+Mrs. Edith en avait t si peine qu'elle tait sortie sans
+ajouter un mot, se promettant de ne plus remettre, ce soir-l, les
+pieds la Tour Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith
+avait tourn la tte pour voir une fois encore son vieil oncle et
+elle avait t stupfaite de ce qu'il lui avait t donn
+d'apercevoir. Le plus vieux crne de l'humanit tait sur le
+bureau de l'oncle sens dessus dessous, la mchoire en l'air toute
+barbouille de sang, et le vieux Bob, qui s'tait toujours conduit
+d'une faon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son
+crne! Elle s'tait enfuie, un peu effraye.
+
+L-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce
+qu'elle avait pris pour du sang tait de la peinture. Le crne du
+vieux Bob tait badigeonn de la peinture de Robert Darzac.
+
+Je quittai le premier la table pour courir Rouletabille, et
+aussi pour chapper au regard de Mathilde. Qu'est-ce que la Dame
+en noir tait venue faire dans ma chambre? Je devais bientt le
+savoir.
+
+Quand je sortis, la foudre tait sur nos ttes et la pluie
+redoublait de force. Je ne fis qu'un bond jusqu' la poterne. Pas
+de Rouletabille! Je le trouvai sur la terrasse B'', surveillant
+l'entre de la Tour Carre et recevant tout l'orage sur le dos.
+
+Je le secouai pour l'entraner sous la poterne.
+
+Laisse donc, me disait-il... Laisse donc! C'est le dluge! Ah!
+comme c'est bon! comme c'est bon! Toute cette colre du ciel! Tu
+n'as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi,
+je hurle, coute! Je hurle!... Je hurle!... Heu! heu! heu!... Plus
+fort que le tonnerre!... Tiens! on ne l'entend plus!...
+
+Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots
+soulevs, des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu'il
+tait devenu vraiment fou. Hlas! Le malheureux enfant exhalait en
+cris indistincts l'atroce douleur qui le brlait, dont il essayait
+en vain d'touffer la flamme dans sa poitrine hroque: la douleur
+du fils de Larsan!
+
+Et tout coup je me retournai, car une main venait de me saisir
+le poignet et une forme noire s'accrochait moi dans la tempte:
+
+O est-il?... O est-il?
+
+C'tait Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un
+nouvel clat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un
+affreux dlire, hurlait au tonnerre se dchirer la gorge. Elle
+l'entendit. Elle le vit. Nous tions couverts d'eau, tremps par
+la pluie du ciel et par l'cume de la mer. La jupe de Mme Darzac
+claquait dans la nuit comme un drapeau noir et m'enveloppait les
+jambes. Je soutins la malheureuse, car je la sentais dfaillir,
+et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste dchanement des
+lments, au cours de cette tempte, sous cette douche terrible,
+au sein de la mer rugissante, je sentis tout coup son parfum, le
+doux et pntrant et si mlancolique parfum de la Dame en noir!...
+Ah! je comprends! Je comprends comment Rouletabille, s'en est
+souvenu par-del les annes... Oui, oui, c'est une odeur pleine de
+mlancolie, un parfum pour tristesse intime... Quelque chose comme
+le parfum isol et discret et tout fait personnel d'une plante
+abandonne, qui et t condamne fleurir pour elle toute seule,
+toute seule... Enfin! C'est un parfum qui m'a donn de ces ides-
+l et que j'ai essay d'analyser comme a, plus tard... parce que
+Rouletabille m'en parlait toujours... Mais c'tait un bien doux et
+bien tyrannique parfum qui m'a comme enivr tout d'un coup, l, au
+milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout
+d'un coup, quand je l'ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah!
+extraordinaire, car j'avais pass vingt fois auprs de la Dame en
+noir sans dcouvrir ce que ce parfum avait d'extraordinaire, et il
+m'apparaissait dans un moment o les plus persistants parfums de
+la terre -- et mme tous ceux qui font mal la tte -- sont
+balays comme une haleine de rose par le vent de mer. Je comprends
+que lorsqu'on l'avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin
+tant pis si je me vante, mais je suis persuad que tout le monde
+ne pourrait son gr comprendre le parfum de la Dame en noir, et
+il fallait certainement pour cela tre trs intelligent, et il est
+probable que, ce soir-l, je l'tais plus que les autres soirs,
+bien que, ce soir-l, je ne dusse rien comprendre ce qui se
+passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette
+mlancolique et captivante, et adorablement dsesprante odeur, --
+eh bien, c'tait pour la vie! Et le coeur devait en tre embaum,
+si c'tait un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou
+embras, si c'tait un coeur d'amant, comme celui de M. Darzac; ou
+empoisonn, si c'tait un coeur de bandit, comme celui de
+Larsan... Non! non, on ne devait plus pouvoir s'en passer jamais!
+Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac et Larsan et
+tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!...
+
+Donc, dans la tempte, s'accrochant mon bras, la Dame en noir
+appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous
+chappa, bondit, se sauva travers la nuit en criant: Le parfum
+de la Dame en noir! Le parfum de la Dame en noir!...
+
+La malheureuse sanglotait. Elle m'entrana vers la tour. Elle
+frappa de son poing dsespr la porte que Bernier nous ouvrit,
+et elle ne s'arrtait point de pleurer. Je lui disais des choses
+banales, la suppliant de se calmer, et cependant j'aurais donn ma
+fortune pour trouver des mots qui, sans trahir personne, lui
+eussent peut-tre fait comprendre quelle part je prenais au drame
+qui se jouait entre la mre et l'enfant.
+
+Brusquement elle me fit entrer droite, dans le salon qui
+prcdait la chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte
+en tait ouverte. L, nous allions tre aussi seuls que si elle
+m'avait fait entrer chez elle, car nous savions que le vieux Bob
+travaillait tard dans la Tour du Tmraire.
+
+Mon Dieu! Dans cette soire horrible, le souvenir de ce moment que
+je passai en face de la Dame en noir n'est pas le moins
+douloureux. J'y fus mis une preuve laquelle je ne m'attendais
+point et quand, brle-pourpoint, sans qu'elle prt mme le temps
+de nous plaindre de la faon dont nous venions d'tre traits par
+les lments -- car je ruisselais sur le parquet comme un vieux
+parapluie -- elle me demanda: Il y a longtemps, Monsieur
+Sainclair, que vous tes all au Trport? je fus plus bloui,
+tourdi, que par tous les coups de foudre de l'orage. Et je
+compris que, dans le moment mme que la nature entire s'apaisait
+au dehors, j'allais subir, maintenant que je me croyais l'abri,
+un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre
+vainement depuis des sicles au rocher d'Hercule! Je dus faire
+mauvaise contenance et trahir tout l'moi o me plongeait cette
+phrase inattendue. D'abord, je ne rpondis point; je balbutiai, et
+certainement je fus tout fait ridicule. Voil des annes que ces
+choses se sont passes. Mais j'y assiste encore comme si j'tais
+mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouills et qui ne
+sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau tre
+trempe et, comme moi, sortir de l'ouragan, eh bien, elle tait
+admirable avec ses cheveux dfaits, son col nu, ses magnifiques
+paules que moulait la soie lgre d'un vtement, lequel
+apparaissait mes yeux extasis comme une loque sublime, jete
+par quelque hritier de Phidias sur la glaise immortelle qui vient
+de prendre la forme de la beaut! Je sens bien que mon motion,
+mme aprs tant d'annes, quand je songe ces choses, me fait
+crire des phrases qui manquent de simplicit. Je n'en dirai point
+plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approch la fille du
+professeur Stangerson me comprendront peut-tre, et je ne veux
+ici, vis--vis de Rouletabille, qu'affirmer le sentiment de
+respectueuse consternation qui me gonfla le coeur devant cette
+mre divinement belle, qui, dans le dsordre harmonieux o l'avait
+jete l'affreuse tempte -- physique et morale -- o elle se
+dbattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car j'avais
+jur Rouletabille de me taire, et voil, hlas! Que mon silence
+mme parlait plus haut que ne l'avait jamais fait aucune de mes
+plaidoiries.
+
+Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n'oublierai de
+ma vie:
+
+Vous tes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert
+tous deux!
+
+Et elle ajouta avec un gros sanglot:
+
+Pourquoi continue-t-il mentir?
+
+Moi, je ne rpondais rien. Qu'est-ce que j'aurais rpondu? Cette
+femme avait t toujours si distante, comme on dit maintenant,
+vis--vis de tout le monde en gnral et de moi en particulier. Je
+n'avais jamais exist pour elle... et voil qu'aprs m'avoir fait
+respirer le parfum de la Dame en noir elle pleurait devant moi
+comme une vieille amie...
+
+Oui, comme une vieille amie... Elle me raconta tout, j'appris
+tout, en quelques phrases pitoyables et simples comme l'amour
+d'une mre... tout ce que me cachait ce petit sournois de
+Rouletabille. videmment, ce jeu de cache-cache ne pouvait durer
+et ils s'taient bien devins tous les deux. Pousse par un sr
+instinct, elle avait voulu dfinitivement savoir ce que c'tait
+que ce Rouletabille qui l'avait sauve et qui avait l'ge de
+l'autre... et qui ressemblait l'autre. Et une lettre tait venue
+lui apporter Menton mme la preuve rcente que Rouletabille lui
+avait menti et n'avait jamais mis les pieds dans une institution
+de Bordeaux. Immdiatement, elle avait exig du jeune homme une
+explication, mais celui-ci s'y tait prement drob. Toutefois,
+il s'tait troubl quand elle lui avait parl du Trport et du
+collge d'Eu et du voyage que nous avions fait l-bas avant de
+venir Menton.
+
+Comment l'avez-vous su? m'criai-je, me trahissant aussitt.
+
+Elle ne triompha mme point de mon innocent aveu, et elle m'apprit
+d'une phrase tout son stratagme. Ce n'tait point la premire
+fois qu'elle venait dans nos chambres quand je l'avais surprise le
+soir mme... Mon bagage portait encore l'tiquette rcente de la
+consigne eudoise.
+
+Pourquoi ne s'est-il point jet dans mes bras, quand je les lui
+ai ouverts? gmit-elle. Hlas! Hlas! s'il se refuse tre le
+fils de Larsan, ne consentira-t-il jamais tre le mien?
+
+Rouletabille s'tait conduit d'une faon atroce pour cette femme
+qui avait cru son enfant mort, qui l'avait pleur dsesprment,
+comme je l'appris plus tard, et qui gotait enfin, au milieu de
+malheurs incomparables, la joie mortelle de voir son fils
+ressuscit... Ah! le malheureux!... La veille au soir, il lui
+avait ri au nez, quand elle lui avait cri, bout de forces,
+qu'elle avait eu un fils et que ce fils c'tait lui! Il lui avait
+ri au nez en pleurant!... Arrangez cela comme vous voudrez! C'est
+elle qui me l'a dit et je n'aurais jamais cru Rouletabille si
+cruel, ni si sournois, ni si mal lev.
+
+Certes! il se conduisait d'une faon abominable! Il tait all
+jusqu' lui dire qu'il n'tait sr d'tre le fils de personne, pas
+mme d'un voleur! C'est alors qu'elle tait rentre dans la Tour
+Carre et qu'elle avait dsir mourir. Mais elle n'avait pas
+retrouv son fils pour le perdre sitt et elle vivait encore!
+J'tais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais
+pardon pour Rouletabille. Ainsi, voil quel tait le rsultat de
+la politique de mon ami. Sous prtexte de la mieux dfendre contre
+Larsan, c'est lui qui la tuait! Je ne voulus pas en savoir
+davantage! J'en savais trop! Je m'enfuis! J'appelai Bernier qui
+m'ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carre, en maudissant
+Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du Tmraire,
+mais celle-ci tait dserte.
+
+ la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il
+y avait une lumire dans la chambre de mon ami. J'escaladai
+l'escalier branlant du Chteau Neuf. Enfin! Voici sa porte: je
+l'ouvre, je l'enfonce. Rouletabille est devant moi:
+
+Que voulez-vous, Sainclair?
+
+En quelques phrases haches, je lui narre tout, et il connat mon
+courroux.
+
+Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, rplique-t-il d'une voix
+glace. Elle ne vous a pas dit qu'elle me dfend de toucher cet
+homme!...
+
+-- C'est vrai, m'criai-je... je l'ai entendue!...
+
+-- Eh bien! Qu'est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-
+t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu'elle m'a dit hier?... Elle
+m'a ordonn de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir
+aux prises avec mon pre!
+
+Et il ricane, ricane.
+
+Avec mon pre!... Elle le croit sans doute plus fort que moi!...
+
+Il tait affreux en parlant ainsi.
+
+Mais, tout coup, il se transforma et rayonna d'une beaut
+fulgurante. Elle a peur pour moi!... eh bien, moi, j'ai peur pour
+elle!... Et je ne connais pas mon pre... Et je ne connais pas ma
+mre!
+
+.. .. .. .. ..
+
+ ce moment, un coup de feu dchire la nuit, suivi du cri de la
+mort! Ah! revoil le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes
+cheveux se dressent sur ma tte et Rouletabille chancelle comme
+s'il venait d'tre frapp lui-mme!...
+
+Et puis, il bondit la fentre ouverte et une clameur dsespre
+emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman!
+
+
+
+
+XI
+L'attaque de la Tour Carre.
+
+J'avais bondi derrire lui, je l'avais pris bras le corps,
+redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: Maman!
+Maman! Maman! une telle fureur de dsespoir, un appel ou plutt
+une annonce de secours tellement au-dessus des forces humaines que
+je pouvais craindre qu'il n'oublit qu'il n'tait qu'un homme,
+c'est--dire incapable de voler directement de cette fentre
+cette tour, de traverser comme un oiseau ou comme une flche cet
+espace noir qui le sparait du crime et qu'il remplissait de son
+effrayante clameur. Tout coup, il se retourna, me renversa, se
+prcipita, dvala, dgringola, roula, se rua travers couloirs,
+chambres, escaliers, cours, jusqu' cette tour maudite qui venait
+de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable!
+
+Et moi, je n'avais encore eu que le temps de rester la fentre,
+clou sur place par l'horreur de ce cri. J'y tais encore quand la
+porte de la Tour Carre s'ouvrit et quand, dans son cadre de
+lumire, apparut la forme de la Dame en noir! Elle tait toute
+droite et bien vivante, malgr le cri de la mort, mais son ple et
+spectral visage refltait une terreur indicible. Elle tendit les
+bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille, et les bras de
+la Dame en noir se refermrent et je n'entendis plus que des
+soupirs et des gmissements, et encore ces deux syllabes que la
+nuit rptait indfiniment: Maman! Maman!
+
+Je descendis mon tour dans la cour, les tempes battantes, le
+coeur dsordonn, les reins rompus. Ce que j'avais vu sur le seuil
+de la Tour Carre ne me rassurait en aucune faon. C'est en vain
+que j'essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment mme o nous
+croyions tout perdu, tout, au contraire, n'tait-il point
+retrouv? Le fils n'avait-il point retrouv la mre? La mre
+n'avait-elle point enfin retrouv l'enfant?... Mais pourquoi...
+pourquoi ce cri de mort quand elle tait si vivante? Pourquoi ce
+cri d'angoisse avant qu'elle appart, debout, sur le seuil de la
+tour?
+
+Chose extraordinaire, il n'y avait personne dans la Cour du
+Tmraire quand je la traversai. Personne n'avait donc entendu le
+coup de feu? Personne n'avait donc entendu les cris? O se
+trouvait M. Darzac? O se trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils
+encore dans la batterie basse de la Tour Ronde? J'aurais pu le
+croire, car j'apercevais, au niveau du sol de cette tour, de la
+lumire. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, n'avait donc rien
+entendu?... Mattoni qui veillait sous la poterne du jardinier? Eh
+bien! Et Bernier! et la mre Bernier! Je ne les voyais pas. Et la
+porte de la Tour Carre tait reste ouverte! Ah! le doux murmure:
+Maman! Maman! Maman! Et je l'entendais, elle, qui ne disait que
+cela en pleurant: Mon petit! mon petit! mon petit! Ils n'avaient
+mme pas eu la prcaution de refermer compltement la porte du
+salon du vieux Bob. C'est l encore qu'elle avait entran,
+qu'elle avait emport son enfant!
+
+... Et ils y taient seuls, dans cette pice, s'treindre, se
+rpter: Maman! Mon petit!... Et puis ils se dirent des choses
+entrecoupes, des phrases sans suite... des stupidits divines...
+Alors, tu n'es pas mort!... Sans doute, n'est-ce pas? Eh bien,
+c'tait suffisant pour les faire repartir pleurer... Ah! ce
+qu'ils devaient s'embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu'il
+devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en noir!... Je
+l'entendis qui disait encore: Tu sais, maman, ce n'est pas moi
+qui avais vol!... Et l'on aurait pens, au son de sa voix, qu'il
+avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre
+Rouletabille. Non! mon petit!... non, tu n'as pas vol!... Mon
+petit! mon petit!... Ah! ce n'tait pas ma faute si
+j'entendais... mais j'en avais l'me toute chavire... C'tait une
+mre qui avait retrouv son petit, quoi!...
+
+Mais o tait Bernier? J'entrai gauche dans la loge, car je
+voulais savoir pourquoi on avait cri et qui est-ce qui avait
+tir.
+
+La mre Bernier se tenait au fond de la loge qu'clairait une
+petite veilleuse. Elle tait un paquet noir sur un fauteuil. Elle
+devait tre au lit quand le coup de feu avait clat et elle avait
+jet sur elle, la hte, quelque vtement. J'approchai la
+veilleuse de son visage. Les traits taient dcomposs par la
+peur.
+
+O est le pre Bernier? demandai-je.
+
+-- Il est l, rpondit-elle en tremblant.
+
+-- L?... O, l?...
+
+Mais elle ne me rpondit pas.
+
+Je fis quelques pas dans la loge et je trbuchai. Je me penchai
+pour savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de
+terre. Je baissai la veilleuse et j'examinai le parquet. Le
+parquet tait couvert de pommes de terre; il en avait roul
+partout. La mre Bernier ne les avait donc pas ramasses depuis
+que Rouletabille avait vid le sac?
+
+Je me relevai, je retournai la mre Bernier:
+
+Ah ! fis-je, on a tir!... Qu'est-ce qu'il y a eu?
+
+-- Je ne sais pas, rpondit-elle.
+
+Et, aussitt, j'entendis qu'on refermait la porte de la tour, et
+le pre Bernier apparut sur le seuil de la loge.
+
+Ah! c'est vous, monsieur Sainclair?
+
+-- Bernier!... Qu'est-il arriv?
+
+-- Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de
+grave... (Et sa voix tait trop forte, trop brave pour tre
+aussi assure qu'elle le voulait paratre.) Un accident sans
+importance... M. Darzac, en posant son revolver sur sa table de
+nuit, l'a fait partir. Madame a eu peur, naturellement, et elle a
+cri; et, comme la fentre de leur appartement tait ouverte, elle
+a bien pens que M. Rouletabille et vous aviez entendu quelque
+chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer.
+
+-- M. Darzac tait donc rentr chez lui?...
+
+-- Il est arriv ici presque aussitt que vous avez eu quitt la
+tour, monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque
+aussitt qu'il est entr dans sa chambre. Vous pensez que, moi
+aussi, j'ai eu peur! Ah! je me suis prcipit!... M. Darzac m'a
+ouvert lui-mme. Heureusement, il n'y avait personne de bless.
+
+-- Aussitt mon dpart de la tour, Mme Darzac tait donc rentre
+chez elle?
+
+-- Aussitt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait la tour et
+elle l'a suivi dans leur appartement. Ils y sont alls ensemble.
+
+-- Et M. Darzac? Il est rest dans sa chambre?
+
+-- Tenez, le voil!...
+
+Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgr le peu de clart de
+l'appartement, je vis qu'il tait atrocement ple. Il me faisait
+signe. Je m'approchai de lui et il me dit:
+
+coutez, Sainclair! Bernier a d vous raconter l'accident. Ce
+n'est pas la peine d'en parler personne, si l'on ne vous en
+parle pas. Les autres n'ont peut-tre pas entendu ce coup de
+revolver. C'est inutile d'effrayer les gens, n'est-ce pas?...
+Dites-donc! J'ai un service personnel vous demander.
+
+-- Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le
+savez bien. Disposez de moi, si je puis vous tre utile.
+
+-- Merci, mais il ne s'agit que de dcider Rouletabille aller se
+coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et
+elle ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du
+calme, du calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de
+silence...
+
+-- Bien, mon ami, comptez sur moi!
+
+Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui
+attestait mon dvouement; j'tais persuad que tous ces gens-l
+nous cachaient quelque chose, quelque chose de trs grave!...
+
+Il entra dans sa chambre, et je n'hsitai pas aller retrouver
+Rouletabille dans le salon du vieux Bob.
+
+Mais, sur le seuil de l'appartement du vieux Bob, je me heurtai
+la Dame en noir et son fils qui en sortaient. Ils taient tous
+deux si silencieux et avaient une attitude si incomprhensible
+pour moi, qui avais entendu les transports de tout l'heure et
+qui m'attendais trouver le fils dans les bras de sa mre, que je
+restai en face d'eux sans dire un mot, sans faire un geste.
+L'empressement que mettait Mme Darzac quitter Rouletabille en
+une circonstance aussi exceptionnelle m'intrigua un point que je
+ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille
+acceptait son cong m'anantissait. Mathilde se pencha sur le
+front de mon ami, l'embrassa et lui dit: Au revoir, mon enfant
+d'une voix si blanche, si triste, et en mme temps si solennelle,
+que je crus entendre l'adieu dj lointain d'une mourante.
+Rouletabille, sans rpondre sa mre, m'entrana hors de la tour.
+Il tremblait comme une feuille.
+
+Ce fut la Dame en noir elle-mme qui ferma la porte de la Tour
+Carre. J'tais sr qu'il se passait dans la tour quelque chose
+d'inou. L'histoire de l'accident ne me satisfaisait en rien; et
+il n'est point douteux que Rouletabille n'et pens comme moi, si
+sa raison et son coeur n'eussent encore t tout tourdis de ce
+qui venait de se passer entre la Dame en noir et lui!... Et puis,
+qui me disait que Rouletabille ne pensait pas comme moi?
+
+... Nous tions peine sortis de la Tour Carre que
+j'entreprenais Rouletabille. D'abord je le poussai dans
+l'encoignure du parapet qui joignait la Tour Carre la Tour
+Ronde, dans l'angle form par l'avance, sur la cour, de la Tour
+Carre.
+
+Le reporter, qui s'tait laiss conduire par moi docilement, comme
+un enfant, dit voix basse:
+
+Sainclair, j'ai jur ma mre que je ne verrais rien, que je
+n'entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit la Tour
+Carre. C'est le premier serment que je fais ma mre, Sainclair;
+mais ma part de paradis pour elle! Il faut que je voie et que
+j'entende...
+
+Nous tions l non loin d'une fentre encore claire, ouvrant sur
+le salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fentre n'tait
+point ferme, et c'est ce qui nous avait permis, sans doute,
+d'entendre distinctement le coup de revolver et le cri de la mort
+malgr l'paisseur des murailles de la tour. De l'endroit o nous
+nous trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette
+fentre, mais n'tait-ce pas dj quelque chose que de pouvoir
+entendre?... L'orage avait fui, mais les flots n'taient pas
+encore apaiss et ils se brisaient sur les rocs de la presqu'le
+d'Hercule avec cette violence qui rendait toute approche de barque
+impossible! Ainsi pensai-je dans le moment une barque, parce
+que, une seconde, je crus voir apparatre ou disparatre -- dans
+l'ombre -- une ombre de barque. Mais quoi! C'tait l videmment
+une illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout,
+-- de mon esprit certainement plus agit que les flots.
+
+Nous nous tenions l, immobiles, depuis cinq minutes, quand un
+soupir -- ah! ce long, cet affreux soupir! un gmissement profond
+comme une expiration, comme un souffle d'agonie, une plainte
+sourde, lointaine comme la vie qui s'en va, proche comme la mort
+qui vient, nous arriva par cette fentre et passa sur nos fronts
+en sueur. Et puis, plus rien... non, on n'entendait plus rien que
+le mugissement intermittent de la mer, et, tout coup, la lumire
+de la fentre s'teignit. La Tour Carre, toute noire, rentra dans
+la nuit. Mon ami et moi nous tions saisi la main et nous nous
+commandions ainsi, par cette communication muette, l'immobilit et
+le silence. Quelqu'un mourait, l, dans la tour! Quelqu'un qu'on
+nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu'un qui n'tait ni
+Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le pre Bernier, ni la mre Bernier,
+ni, n'en point douter, le vieux Bob: quelqu'un qui ne pouvait
+pas tre dans la tour.
+
+Penchs tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette
+fentre qui avait laiss passer cette agonie, nous coutions
+encore. Un quart d'heure s'coula ainsi... un sicle. Rouletabille
+me montra alors la fentre de sa chambre, reste claire. Je
+compris. Il fallait aller teindre cette lumire et redescendre.
+Je pris mille prcautions; cinq minutes plus tard, j'tais revenu
+auprs de Rouletabille. Il n'y avait plus maintenant d'autre
+lumire dans la Cour du Tmraire que la faible lueur au ras du
+sol dnonant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie
+basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier
+o veillait Mattoni. En somme, en considrant la position qu'ils
+occupaient, on pouvait trs bien s'expliquer que ni le vieux Bob
+ni Mattoni n'eussent rien entendu de ce qui s'tait pass dans la
+Tour Carre, ni mme, dans l'orage finissant, des clameurs de
+Rouletabille pousses au-dessus de leurs ttes. Les murs de la
+poterne taient pais et le vieux Bob tait enfoui dans un
+vritable souterrain.
+
+J'avais eu peine le temps de me glisser auprs de Rouletabille,
+dans l'encoignure de la tour et du parapet, poste d'observation
+qu'il n'avait point quitt, que nous entendions distinctement la
+porte de la Tour Carre qui tournait avec prcaution sur ses
+gonds. Comme j'allais me pencher au del de l'encoignure, et
+allonger mon buste sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon
+coin, ne permettant qu' lui-mme de dpasser de la tte le mur de
+la Tour Carre; mais, comme il tait trs courb, je violai la
+consigne et je regardai par-dessus la tte de mon ami, et voici ce
+que je vis:
+
+D'abord, le pre Bernier, bien reconnaissable malgr l'obscurit,
+qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du
+ct de la poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s'arrta,
+regarda du ct de nos fentres, le front lev sur le Chteau
+Neuf, et puis il se retourna du ct de la tour et fit un signe
+que nous pouvions interprter comme un signe de tranquillit.
+qui s'adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore; mais il
+se rejeta brusquement en arrire, me repoussant.
+
+Quand nous nous risqumes regarder nouveau dans la cour, il
+n'y avait plus personne. Enfin, nous vmes revenir le pre
+Bernier, ou plutt nous l'entendmes d'abord, car il y eut entre
+lui et Mattoni une courte conversation dont l'cho assourdi nous
+arrivait. Et puis nous entendmes quelque chose qui grimpait sous
+la vote de la poterne du jardinier, et le pre Bernier apparut
+avec, ct de lui, la masse noire et tout doucement roulante
+d'une voiture. Nous distinguions bientt que c'tait la petite
+charrette anglaise, trane par Toby, le poney d'Arthur Rance. La
+Cour du Tmraire tait de terre battue et le petit quipage ne
+faisait pas plus de bruit sur cette terre que s'il avait gliss
+sur un tapis. Enfin, Toby tait si sage et si tranquille qu'on et
+dit qu'il avait reu les instructions du pre Bernier. Celui-ci,
+arriv ct du puits, releva encore la tte du ct de nos
+fentres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans
+encombre la porte de la Tour Carre; enfin, laissant devant la
+porte le petit quipage, il entra dans la tour. Quelques instants
+s'coulrent qui nous parurent, comme on dit, des sicles, surtout
+ mon ami qui s'tait mis nouveau trembler de tous ses membres
+sans que j'en pusse deviner la raison subite.
+
+Et le pre Bernier rapparut. Il retraversait la cour, tout seul,
+et retournait la poterne. C'est alors que nous dmes nous
+pencher davantage, et, certainement, les personnes qui taient
+maintenant sur le seuil de la Tour Carre auraient pu nous
+apercevoir si elles avaient regard de notre ct, mais elles ne
+pensaient gure nous. La nuit s'claircissait alors d'un beau
+rayon de lune qui fit une grande raie clatante sur la mer et
+allongea sa clart bleue dans la Cour du Tmraire. Les deux
+personnages qui taient sortis de la tour et s'taient approchs
+de la voiture parurent si surpris qu'ils eurent un mouvement de
+recul. Mais nous entendions trs bien la Dame en noir prononcer
+cette phrase voix basse: Allons, du courage, Robert, il le
+faut! Plus tard, nous avons discut avec Rouletabille pour savoir
+si elle avait dit: il le faut ou il en faut, mais nous ne
+pmes point conclure.
+
+Et Robert Darzac dit d'une voix singulire: Ce n'est point ce qui
+me manque. Il tait courb sur quelque chose qu'il tranait et
+qu'il souleva avec une peine infinie et qu'il essaya de glisser
+sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille
+avait retir sa casquette et claquait littralement des dents.
+Autant que nous pmes distinguer, la chose tait un sac. Pour
+remuer ce sac, M. Darzac avait fait de gros efforts, et nous
+entendmes un soupir. Appuye contre le mur de la tour, la Dame en
+noir le regardait, sans lui prter aucune aide. Et, soudain, dans
+le moment que M. Darzac avait russi pousser le sac dans la
+voiture, Mathilde pronona, d'une voix sourdement pouvante, ces
+mots: Il remue encore!... -- C'est la fin!... rpondit
+M. Darzac qui, maintenant, s'pongeait le front. Sur quoi il mit
+son pardessus et prit Toby par la bride. Il s'loigna, faisant un
+signe la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuye la
+muraille comme si on l'avait allonge l pour quelque supplice, ne
+lui rpondit pas. M. Darzac nous parut plutt calme. Il avait
+redress la taille. Il marchait d'un pas ferme... on pouvait dire:
+d'un pas d'honnte homme conscient d'avoir accompli son devoir.
+Toujours avec de grandes prcautions, il disparut avec sa voiture
+sous la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la
+Tour Carre.
+
+Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m'y
+maintint nergiquement. Il fit bien, car Bernier dbouchait de la
+poterne et retraversait la cour, se dirigeant nouveau vers la
+Tour Carre. Quand il ne fut plus qu' deux mtres de la porte qui
+s'tait referme, Rouletabille sortit lentement de l'encoignure du
+parapet, se glissa entre la porte et Bernier effray, et mit les
+mains au poignet du concierge.
+
+Venez avec moi, lui dit-il.
+
+L'autre paraissait ananti. J'tais sorti de ma cachette, moi
+aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune,
+ses yeux taient inquiets et ses lvres murmurrent:
+
+C'est un grand malheur!
+
+
+
+
+XII
+Le corps impossible.
+
+Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vrit,
+rpliqua Rouletabille voix basse; mais il n'y aura point de
+malheur du tout si vous ne nous cachez rien. Allons, venez!
+
+Et il l'entrana, lui tenant toujours le poignet, vers le Chteau
+Neuf, et je les suivis. partir de ce moment, je retrouvai tout
+mon Rouletabille. Maintenant qu'il tait si heureusement
+dbarrass d'un problme sentimental qui l'avait intress si
+personnellement, maintenant qu'il avait retrouv le parfum de la
+Dame en noir, il reconqurait toutes les forces incroyables de son
+esprit pour la lutte entreprise contre le mystre! Et jusqu'au
+jour o tout fut conclu, jusqu' la minute suprme -- la plus
+dramatique que j'aie vcu de ma vie, mme aux cts de
+Rouletabille -- o la vie et la mort eurent parl et se furent
+expliques par sa bouche, il ne va plus avoir un geste
+d'hsitation dans la marche suivre; il ne prononcera plus un mot
+qui ne contribue ncessairement nous sauver de l'pouvantable
+situation faite l'assig par l'attaque de la Tour Carre, dans
+la nuit du 12 au 13 avril.
+
+Bernier ne lui rsista pas. D'autres voudront lui rsister qu'il
+brisera et qui crieront grce.
+
+Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accus qui va
+rendre compte des juges. Et, quand nous sommes arrivs dans la
+chambre de Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous;
+j'ai allum la lampe.
+
+Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en
+bourrant sa pipe; il essaye videmment de lire sur ce visage toute
+l'honntet qui s'y peut trouver. Puis son sourcil fronc
+s'allonge, son oeil s'claire, et, ayant jet vers le plafond
+quelques nuages de fume, il dit:
+
+Voyons, Bernier, comment l'ont-ils tu?
+
+Bernier secoua sa rude tte de gars picard.
+
+J'ai jur de ne rien dire. Je n'en sais rien, monsieur! Ma foi,
+je n'en sais rien!...
+
+Rouletabille:
+
+Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me
+racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne rponds plus
+de rien!...
+
+-- Et de quoi donc, monsieur, ne rpondez-vous plus?
+
+-- Mais, de votre scurit, Bernier!...
+
+-- De ma scurit, moi?... Je n'ai rien fait!
+
+-- De notre scurit tous, de notre vie! rpliqua Rouletabille
+en se levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui
+lui donna le temps de faire sans doute, mentalement, quelque
+opration algbrique ncessaire... Alors, reprit-il, il tait
+dans la Tour Carre?
+
+-- Oui, fit la tte de Bernier.
+
+-- O? Dans la chambre du vieux Bob?
+
+-- Non! fit la tte de Bernier.
+
+-- Cach chez vous, dans votre loge?
+
+-- Non, fit la tte de Bernier.
+
+-- Ah ! mais o tait-il donc? Il n'tait pourtant pas dans
+l'appartement de M. et Mme Darzac?
+
+-- Oui, fit la tte de Bernier.
+
+-- Misrable! grina Rouletabille.
+
+Et il sauta la gorge de Bernier. Je courus au secours du
+concierge, et l'enlevai aux griffes de Rouletabille.
+
+Quand il put respirer:
+
+Ah ! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m'trangler?
+fit-il.
+
+-- Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et
+vous avouez qu'il tait dans l'appartement de M. et de Mme Darzac!
+Et qui donc l'a introduit dans cet appartement, si ce n'est vous?
+Vous qui, seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas
+l?
+
+Bernier se leva, trs ple: C'est vous, monsieur Rouletabille,
+qui m'accusez d'tre le complice de Larsan?
+
+-- Je vous dfends de prononcer ce nom-l! s'cria le reporter.
+Vous savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!...
+
+-- Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique... c'est vrai...
+j'ai eu tort de l'oublier! Quand on se dvoue ses matres, quand
+on se bat pour ses matres, il faut ignorer mme contre qui. Je
+vous demande pardon!
+
+-- coutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime.
+Vous tes un brave homme. Aussi, ce n'est pas votre bonne foi que
+j'incrimine: c'est votre ngligence.
+
+-- Ma ngligence! Et, Bernier, de ple qu'il tait, devint
+carlate. Ma ngligence! Je n'ai point boug de ma loge, de mon
+couloir! J'ai eu toujours la clef sur moi et je vous jure que
+personne n'est entr dans cet appartement, personne d'autre, aprs
+que vous l'avez eu visit, cinq heures, que M. Robert et
+Mme Robert Darzac. Je ne compte point, naturellement, la visite
+que vous y avez faite, six heures environ, vous et M. Sainclair!
+
+-- Ah ! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que
+cet individu -- nous avons oubli son nom, n'est-ce pas, Bernier?
+nous l'appellerons l'homme -- que l'homme a t tu chez M. et
+Mme Darzac s'il n'y tait pas!
+
+-- Non! Aussi je puis vous affirmer qu'il y tait!
+
+-- Oui, mais comment y tait-il? Voil ce que je vous demande,
+Bernier. Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la
+clef en l'absence de M. Darzac, et que M. Darzac n'a point quitt
+sa chambre quand il avait la clef, et qu'on ne pouvait se cacher
+dans sa chambre pendant qu'il tait l!
+
+-- Ah! voil bien le mystre, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac
+plus que tout! Mais je n'ai pu lui rpondre que ce que je vous
+rponds: voil bien le mystre!
+
+-- Quand nous avons quitt la chambre de M. Darzac, M. Sainclair
+et moi, avec M. Darzac, six heures un quart environ, vous avez
+ferm immdiatement la porte?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et quand l'avez-vous rouverte?
+
+-- Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et
+Mme Darzac chez eux. M. Darzac venait d'arriver et Mme Darzac
+tait depuis quelque temps dans le salon de M. Bob d'o venait de
+partir M. Sainclair. Ils se sont retrouvs dans le couloir et je
+leur ai ouvert la porte de leur appartement! Voil! Aussitt
+qu'ils ont t entrs, j'ai entendu qu'on repoussait les verrous.
+
+-- Donc, entre six heures et quart et ce moment-l, vous n'avez
+pas ouvert la porte?
+
+-- Pas une seule fois.
+
+-- Et o tiez-vous, pendant tout ce temps?
+
+-- Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de
+l'appartement, et c'est l que ma femme et moi nous avons dn,
+six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce
+que, la porte de la tour tant ouverte, il faisait plus clair et
+que c'tait plus gai. Aprs le dner, je suis rest fumer des
+cigarettes et bavarder avec ma femme, sur le seuil de ma loge.
+Nous tions placs de faon que, mme si nous l'avions voulu, nous
+n'aurions pas pu quitter des yeux la porte de l'appartement de
+M. Darzac. Ah! c'est un mystre! un mystre plus incroyable que le
+mystre de la Chambre Jaune! Car, l-bas, on ne savait pas ce qui
+s'tait pass avant. Mais, l, monsieur! on sait ce qui s'est
+pass avant puisque vous avez vous-mme visit l'appartement
+cinq heures et qu'il n'y avait personne dedans; on sait ce qui
+s'est pass pendant, puisque j'avais la clef dans ma poche, ou que
+M. Darzac tait dans sa chambre, et qu'il aurait bien aperu, tout
+de mme, l'homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour
+l'assassiner, et puis, encore que j'tais, moi, dans le couloir,
+devant cette porte et que j'aurais bien vu passer l'homme; et on
+sait ce qui s'est pass aprs. Aprs, il n'y a pas eu d'aprs.
+Aprs, a a t la mort de l'homme, ce qui prouvait bien que
+l'homme tait l! Ah! C'est un mystre!
+
+-- Et, depuis cinq heures jusqu'au moment du drame, vous affirmez
+bien que vous n'avez pas quitt le couloir?
+
+-- Ma foi, oui!
+
+-- Vous en tes sr, insista Rouletabille.
+
+-- Ah! pardon, monsieur... il y a un moment... une minute o vous
+m'avez appel...
+
+-- C'est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez
+cette minute-l...
+
+-- Mais a n'a pas dur plus d'une minute ou deux, et M. Darzac
+tait dans sa chambre. Il ne l'a pas quitte. Ah! c'est un
+mystre!...
+
+-- Comment savez-vous qu'il ne l'a pas quitte pendant ces deux
+minutes-l?
+
+-- Dame! s'il l'avait quitte, ma femme qui tait dans la loge
+l'aurait bien vu! Et puis a expliquerait tout et il ne serait pas
+si intrigu, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui
+rpte: que personne d'autre n'tait entr que lui cinq heures
+et vous six, et que personne n'tait plus rentr dans la chambre
+avant sa rentre, lui, la nuit, avec Mme Darzac... Il tait
+comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le lui ai jur sur le
+cadavre qui tait l!
+
+-- O tait-il, le cadavre?
+
+-- Dans sa chambre.
+
+-- C'tait bien un cadavre?
+
+-- Oh! il respirait encore!... Je l'entendais!
+
+-- Alors, a n'tait pas un cadavre, pre Bernier.
+
+-- Oh! monsieur Rouletabille, c'tait tout comme. Pensez donc! Il
+avait un coup de revolver dans le coeur!
+
+Enfin, le pre Bernier allait nous parler du cadavre. L'avait-il
+vu? Comment tait-il? On et dit que ceci apparaissait comme
+secondaire aux yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait
+proccup que du problme de savoir comment le cadavre se trouvait
+l! Comment cet homme tait-il venu se faire tuer?
+
+Seulement, de ce ct, le pre Bernier savait peu de choses.
+L'affaire avait t rapide comme un coup de feu -- lui semblait-il
+-- et il tait derrire la porte. Il nous raconta qu'il s'en
+allait tout doucement dans sa loge et qu'il se disposait se
+mettre au lit, quand la mre Bernier et lui entendirent un si
+grand bruit venant de l'appartement de Darzac qu'ils en restrent
+saisis. C'taient des meubles qu'on bousculait, des coups dans le
+mur. Qu'est-ce qui se passe? fit la bonne femme, et aussitt, on
+entendit la voix de Mme Darzac qui appelait: Au secours! Ce cri-
+l, nous ne l'avions pas entendu, nous autres, dans la chambre du
+Chteau Neuf. Le pre Bernier, pendant que sa femme s'affalait,
+pouvante, courut la porte de la chambre de M. Darzac et la
+secoua en vain, criant qu'on lui ouvrt. La lutte continuait de
+l'autre ct, sur le plancher. Il entendit le haltement de deux
+hommes, et il reconnut la voix de Larsan, un moment o ces mots
+furent prononcs: Ce coup-ci, j'aurai ta peau! Puis il entendit
+M. Darzac qui appelait sa femme son secours d'une voix touffe,
+puise: Mathilde! Mathilde! videmment, il devait avoir le
+dessous dans un corps--corps avec Larsan quand, tout coup, le
+coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le pre
+Bernier que le cri qui l'accompagna. On et pu penser que
+Mme Darzac, qui avait pouss le cri, avait t mortellement
+frappe. Bernier ne s'expliquait point cela: l'attitude de
+Mme Darzac. Pourquoi n'ouvrait-elle point au secours qu'il lui
+apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque
+aussitt aprs le coup de revolver, la porte sur laquelle le pre
+Bernier n'avait cess de frapper s'tait ouverte. La chambre tait
+plonge dans l'obscurit, ce qui n'tonna point le pre Bernier,
+car la lumire de la bougie qu'il avait aperue sous la porte,
+pendant la lutte, s'tait brusquement teinte et il avait entendu
+en mme temps le bougeoir qui roulait par terre. C'tait
+Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l'ombre de M. Darzac
+tait penche sur un rle, sur quelqu'un qui se mourait! Bernier
+avait appel sa femme pour qu'elle apportt de la lumire, mais
+Mme Darzac s'tait crie: Non! non! pas de lumire! pas de
+lumire! Et surtout qu'il ne sache rien! Et, aussitt, elle avait
+couru la porte de la tour en criant: Il vient! il vient! je
+l'entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, pre Bernier! Je vais
+le recevoir! Et le pre Bernier lui avait ouvert la porte,
+pendant qu'elle rptait, en gmissant: Cachez-vous! Allez-vous-
+en! Qu'il ne sache rien!
+
+Le pre Bernier continuait:
+
+Vous tes arriv comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle
+vous a entran dans le salon du vieux Bob. Vous n'avez rien vu.
+Moi, j'tais retenu auprs de M. Darzac. L'homme, sur le plancher,
+avait fini de rler. M. Darzac, toujours pench sur lui, m'avait
+dit: Un sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche la
+mer, et on n'en entend plus parler!
+
+-- Alors, continua Bernier, j'ai pens mon sac de pommes de
+terre; ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je
+l'ai vid mon tour et je l'ai apport. Ah! nous faisions le
+moins de bruit possible. Pendant ce temps-l, madame vous
+racontait des histoires sans doute, dans le salon du vieux Bob et
+nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme dans la
+loge. Nous, en douceur, nous avons gliss le cadavre, que
+M. Darzac avait proprement ficel, dans le sac. Mais j'avais dit
+M. Darzac: Un conseil, ne le jetez pas l'eau. Elle n'est pas
+assez profonde pour le cacher. Il y a des jours o la mer est si
+claire qu'on en voit le fond. -- Qu'est-ce que je vais en faire?
+a demand M. Darzac voix basse. Je lui ai rpondu: Ma foi, je
+n'en sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous,
+et pour madame, et pour l'humanit, contre un bandit comme
+Frdric Larsan, je l'ai fait. Mais ne m'en demandez pas davantage
+et que Dieu vous protge! Et je suis sorti de la chambre, et je
+vous ai retrouv dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous
+avez rejoint M. Rouletabille, sur la prire de M. Darzac qui tait
+sorti de sa chambre. Quant ma femme, elle s'est presque vanouie
+quand elle a vu tout coup que M. Darzac tait plein de sang...
+et moi aussi!... Tenez, messieurs, mes mains sont rouges! Ah!
+pourvu que tout a ne nous porte pas malheur! Enfin, nous avons
+fait notre devoir! Et c'tait un fier bandit!... Mais, voulez-vous
+que je vous dise?... Eh bien, on ne pourra jamais cacher une
+histoire pareille... et on ferait mieux de la raconter tout de
+suite la justice... J'ai promis de me taire et je me tairai,
+tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de mme de me
+dcharger d'un pareil poids devant vous, qui tes des amis
+madame et monsieur... Et qui pouvez peut-tre leur faire
+entendre raison... Pourquoi qu'ils se cachent? C'est-y pas un
+honneur de tuer un Larsan! Pardon d'avoir encore prononc ce nom-
+l... je sais bien, il n'est pas propre... C'est-y pas un honneur
+d'en avoir dlivr la terre en s'en dlivrant soi-mme? Ah!
+tenez!... une fortune!... Mme Darzac m'a promis une fortune si je
+me taisais! Qu'est-ce que j'en ferais?... C'est-y pas la meilleure
+fortune de la servir, cette pauv'dame-l qu'a eu tant de
+malheurs!... Tenez!... Rien du tout!... rien du tout!... Mais
+qu'elle parle!... Qu'est-ce qu'elle craint? Je le lui ai demand
+quand vous tes alls soi-disant vous coucher, et que nous nous
+sommes retrouvs tout seuls dans la Tour Carre avec notre
+cadavre. Je lui ai dit: Criez donc que vous l'avez tu! Tout le
+monde fera bravo!... Elle m'a rpondu: Il y a eu dj trop de
+scandale, Bernier; tant que cela dpendra de moi, et si c'est
+possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon pre en
+mourrait! Je ne lui ai rien rpondu, mais j'en avais bien envie.
+J'avais sur la langue de lui dire: Si on apprend l'affaire plus
+tard, on croira des tas de choses injustes, et monsieur votre
+pre en mourra bien davantage! Mais c'tait son ide! Elle veut
+qu'on se taise! Eh bien, on se taira!... Suffit!
+
+Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
+
+Il faut que j'aille me dbarbouiller de tout le sang de ce
+cochon-l!
+
+Rouletabille l'arrta:
+
+Et qu'est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-l? Quel tait
+son avis?
+
+-- Il rptait: Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il
+faut lui obir, Bernier. Son veston tait arrach et il avait une
+lgre blessure la gorge, mais il ne s'en occupait pas, et, au
+fond, il n'y avait qu'une chose qui l'intressait, c'tait la
+faon dont le misrable avait pu s'introduire chez lui! a, je
+vous le rpte, il n'en revenait pas et j'ai d lui donner encore
+des explications. Ses premires paroles, ce sujet, avaient t
+pour dire:
+
+Mais enfin, quand je suis entr, tantt, dans ma chambre, il n'y
+avait personne, et j'ai aussitt ferm ma porte au verrou.
+
+-- O cela se passait-il?
+
+-- Dans ma loge, devant ma femme, qui en tait comme abrutie, la
+pauvre chre femme.
+
+-- Et le cadavre? O tait-il?
+
+-- Il tait rest dans la chambre de M. Darzac.
+
+-- Et qu'est-ce qu'ils avaient dcid pour s'en dbarrasser?
+
+-- Je n'en sais trop rien, mais, pour sr, leur rsolution tait
+prise, car Mme Darzac me dit: Bernier, je vous demanderai un
+dernier service; vous allez aller chercher la charrette anglaise
+l'curie, et vous y attellerez Toby. Ne rveillez pas Walter, si
+c'est possible. Si vous le rveillez, et s'il vous demande des
+explications, vous lui direz ainsi qu' Mattoni qui est de garde
+sous la poterne: C'est pour M. Darzac, qui doit se trouver ce
+matin quatre heures Castelar pour la tourne des Alpes.
+Mme Darzac m'a dit aussi: Si vous rencontrez M. Sainclair, ne lui
+dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez
+M. Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien! Ah! monsieur!
+madame n'a voulu que je sorte que lorsque la fentre de votre
+chambre a t ferme et que votre lumire a t teinte. Et,
+cependant, nous n'tions point rassurs avec le cadavre que nous
+croyions mort et qui se reprit, une fois encore, soupirer, et
+quel soupir! Le reste, monsieur, vous l'avez vu, et vous en savez
+maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!
+
+Quand Bernier eut ainsi racont l'impossible drame, Rouletabille
+le remercia, avec sincrit, de son grand dvouement ses
+matres, lui recommanda la plus grande discrtion, le pria de
+l'excuser de sa brutalit, et lui ordonna de ne rien dire de
+l'interrogatoire qu'il venait de subir Mme Darzac. Bernier,
+avant de s'en aller, voulut lui serrer la main, mais Rouletabille
+retira la sienne.
+
+Non! Bernier, vous tes encore tout plein de sang... Bernier
+nous quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. Eh bien! fis-
+je, quand nous fmes seuls. Larsan est mort?...
+
+-- Oui, me rpliqua-t-il, je le crains.
+
+-- Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?...
+
+-- Parce que, fit-il d'une voix blanche que je ne lui connaissais
+pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS
+TRE ENTR NI MORT NI VIVANT, M'POUVANTE PLUS QUE SA VIE!
+
+
+
+
+XIII
+O l'pouvante de Rouletabille prend des proportions inquitantes.
+
+Et c'est vrai qu'il tait littralement pouvant. Et je fus
+effray moi-mme plus qu'on ne saurait dire. Je ne l'avais jamais
+encore vu dans un tat d'inquitude crbrale pareil. Il marchait
+ travers la chambre d'un pas saccad, s'arrtait parfois devant
+la glace, se regardait trangement en se passant une main sur le
+front comme s'il et demand sa propre image: Est-ce toi, est-
+ce bien toi, Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?
+Penser quoi? Il paraissait plutt tre sur le point de penser. Il
+semblait plutt ne vouloir point penser. Il secoua la tte
+farouchement et alla quasi s'accroupir la fentre, se penchant
+sur la nuit, coutant la moindre rumeur sur la rive lointaine,
+attendant peut-tre le roulement de la petite voiture et le bruit
+du sabot de Toby. On et dit une bte l'afft.
+
+... Le ressac s'tait tu; la mer s'tait tout fait apaise...
+Une raie blanche s'inscrivit soudain sur les flots noirs,
+l'Orient. C'tait l'aurore. Et, presque aussitt, le Vieux Chteau
+sortait de la nuit, blme, livide, avec la mme mine que nous, la
+mine de quelqu'un qui n'a pas dormi.
+
+Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais
+compte de mon incroyable audace, votre entrevue a t bien brve
+avec votre mre. Et comme vous vous tes spars en silence! Je
+voudrais savoir, mon ami, si elle vous a racont l'histoire de
+l'accident de revolver sur la table de nuit?
+
+-- Non!... me rpondit-il sans se dtourner.
+
+-- Elle ne vous a rien dit de cela?
+
+-- Non!
+
+-- Et vous ne lui avez demand aucune explication du coup de feu
+ni du cri de mort de la galerie inexplicable. Car elle a cri
+comme ce jour-l!...
+
+-- Sainclair, vous tes curieux!... Vous tes plus curieux que
+moi, Sainclair; je ne lui ai rien demand!
+
+-- Et vous avez jur de ne rien voir et de ne rien entendre avant
+qu'elle vous et dit quoi que ce ft propos de ce coup de feu et
+de ce cri?
+
+-- En vrit, Sainclair, il faut me croire... Moi, je respecte les
+secrets de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je
+lui eusse rien demand, certes!... il lui a suffi de me dire:
+Nous pouvons nous quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SPARE
+PLUS! pour que je la quitte...
+
+-- Ah! elle vous avait dit cela? Rien ne nous spare plus!
+
+-- Oui, mon ami... et elle avait du sang sur les mains...
+
+Nous nous tmes. J'tais maintenant la fentre et ct du
+reporter. Tout coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me
+dsigna le petit falot qui brlait encore l'entre de la porte
+souterraine qui conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour
+du Tmraire.
+
+Voil l'aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille
+toujours! Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions
+voir travailler le vieux Bob. Cela nous changera les ides et je
+ne penserai plus mon cercle, qui m'trangle, qui me garrotte,
+qui m'puise.
+
+Et il poussa un gros soupir:
+
+Darzac, fit-il, se parlant lui-mme, ne rentrera-t-il donc
+jamais!...
+
+Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions
+dans la salle octogone du Tmraire. Elle tait vide! La lampe
+brlait toujours sur la table-bureau. Mais il n'y avait plus de
+vieux Bob!
+
+Rouletabille fit:
+
+Oh! oh!
+
+Et il prit la lampe qu'il souleva, examinant toutes choses autour
+de lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les
+murs de la batterie basse. L, rien n'avait t chang de place,
+et tout tait relativement en ordre et scientifiquement tiquet.
+Quand nous emes bien regard les ossements et coquillages et
+cornes des premiers ges, des pendeloques en coquille, des
+anneaux scis dans la diaphyse d'un os long, des boucles
+d'oreilles, des lames tranchant abattu de la couche du renne,
+des grattoirs du type magdalnien et de la poudre racle en
+silex de la couche de l'lphant, nous revnmes la table-
+bureau. L, se trouvait le plus vieux crne, et c'tait vrai
+qu'il avait encore la mchoire rouge du lavis que M. Darzac avait
+mis scher sur la partie de bureau qui tait en face de la
+fentre, expose au soleil. J'allai la fentre, toutes les
+fentres, et prouvai la solidit des barreaux auxquels on n'avait
+pas touch.
+
+Rouletabille me vit et me dit:
+
+Qu'est-ce que vous faites? Avant d'imaginer qu'il ait pu sortir
+par les fentres, il faudrait savoir s'il n'est pas sorti par la
+porte.
+
+Il plaa la lampe sur le parquet et se prit examiner toutes les
+traces de pas.
+
+Allez frapper, dit-il, la porte de la Tour Carre et demandez
+Bernier si le vieux Bob est rentr; interrogez Mattoni sous la
+poterne et le pre Jacques la porte de fer. Allez, Sainclair,
+allez!...
+
+Cinq minutes aprs, je revenais avec les renseignements prvus. On
+n'avait vu le vieux Bob nulle part!... Il n'tait pass nulle
+part!
+
+Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
+
+Il a laiss cette lampe allume pour qu'on s'imagine qu'il
+travaille toujours.
+
+Et puis, soucieux, il ajouta:
+
+Il n'y a point de traces de luttes d'aucune sorte et, sur le
+plancher, je ne relve que le passage de Mr Arthur Rance et de
+Robert Darzac, lesquels sont arrivs hier soir dans cette pice
+pendant l'orage, et ont tran leurs semelles un peu de la terre
+dtrempe de la Cour du Tmraire et aussi du terreau lgrement
+ferrugineux de la baille. Il n'y a nulle part trace de pas du
+vieux Bob. Le vieux Bob tait arriv ici avant l'orage et il en
+est peut-tre sorti pendant, mais, en tout cas, il n'y est point
+revenu depuis!
+
+Rouletabille s'est relev. Il a repris, sur le bureau, la lampe
+qui claire nouveau le crne, dont la mchoire rouge n'a jamais
+ri d'une faon plus effroyable. Autour de nous, il n'y a que des
+squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux
+Bob absent.
+
+Rouletabille reste un instant en face du crne ensanglant, puis
+il le prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses
+orbites vides. Puis il lve le crne, au bout de ses deux mains
+tendues, et le considre un instant, avec une attention
+surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le dpose
+entre les mains, et je dois l'lever mon tour au-dessus de ma
+tte, comme le plus prcieux des fardeaux, et Rouletabille,
+pendant ce temps, dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tte.
+
+Tout coup, une ide me traverse la cervelle. Je laisse rouler le
+crne sur le bureau et me prcipite dans la cour jusqu'au puits.
+L je constate que les ferrures qui le fermaient le ferment
+toujours. Si quelqu'un s'tait enfui par le puits ou tait tomb
+dans le puits, ou s'y tait jet, les ferrures eussent t
+ouvertes. Je reviens, anxieux plus que jamais:
+
+Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour
+qu'il s'en aille, que le sac!
+
+Je rptai la phrase, mais le reporter ne m'coutait point, et je
+fus surpris de le trouver occup une besogne dont il me fut
+impossible de deviner l'intrt. Comment, dans un moment aussi
+tragique, alors que nous n'attendions plus que le retour de
+M. Darzac pour fermer le cercle dans lequel tait mort le corps de
+trop, alors que dans la vieille tour ct, dans le Vieux Chteau
+du coin, la Dame en noir devait tre occupe effacer de ses
+mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment
+Rouletabille pouvait-il s'amuser faire des dessins avec une
+rgle, une querre, un tire-ligne et un compas? Oui, il s'tait
+assis dans le fauteuil du gologue et avait attir lui la
+planche dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un
+plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un
+pacifique et gentil commis d'architecte.
+
+Il avait piqu le papier de l'une des pointes de son compas, et
+l'autre traait le cercle qui pouvait reprsenter l'espace occup
+par la Tour du Tmraire, comme nous pouvions le voir sur le
+dessin de M. Darzac.
+
+Le jeune homme s'appliqua quelques traits encore; et puis,
+trempant un pinceau dans un godet moiti plein de la peinture
+rouge qui avait servi M. Darzac, il tala soigneusement cette
+peinture dans tout l'espace du cercle. Ce faisant, il se montrait
+mticuleux au possible, prtant grande attention ce que la
+peinture ft de mince valeur partout, et telle qu'on et pu en
+fliciter un bon lve. Il penchait la tte de droite et de gauche
+pour juger de l'effet, et tirait un peu la langue comme un colier
+appliqu. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais
+il se taisait toujours. Ses yeux taient fixes, attachs au
+dessin. Ils n'en bougeaient pas. Tout coup, sa bouche se crispa
+et laissa chapper une exclamation d'horreur indicible; je ne
+reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement
+vers moi qu'il renversa le vaste fauteuil.
+
+Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!... regarde la
+peinture rouge!
+
+Je me penchai sur le dessin, haletant, effray de cette exaltation
+sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu'un petit lavis bien propret...
+
+La peinture rouge! La peinture rouge!... continuait-il gmir,
+les yeux agrandis comme s'il assistait quelque affreux
+spectacle.
+
+Je ne pus m'empcher de lui demander:
+
+Mais, qu'est-ce qu'elle a?...
+
+-- Quoi?... qu'est-ce qu'elle a?... Tu ne vois donc pas qu'elle
+est sche maintenant! Tu ne vois donc pas que c'est du sang!...
+
+Non! je ne voyais pas cela, car j'tais bien sr que ce n'tait
+pas du sang. C'tait de la peinture rouge bien naturelle.
+
+Mais je n'eus garde, dans un tel moment, de contrarier
+Rouletabille. Je m'intressai ostensiblement cette ide de sang.
+
+Du sang de qui? fis-je... le savez-vous?... du sang de qui?... du
+sang de Larsan?...
+
+-- Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!... Qui est-ce qui connat le
+sang de Larsan?... Qui en a jamais vu la couleur? Pour connatre
+la couleur du sang de Larsan, il faudrait m'ouvrir les veines,
+Sainclair!... C'est le seul moyen!...
+
+J'tais tout fait, tout fait tonn.
+
+Mon pre ne se laisse pas prendre son sang comme a!...
+
+Voil qu'il reparlait, avec ce singulier orgueil dsespr, de son
+pre... Quand mon pre porte perruque, a ne se voit pas! Mon
+pre ne se laisse pas prendre son sang comme a!
+
+Les mains de Bernier en taient pleines, et vous en avez vu sur
+celles de la Dame en noir!...
+
+-- Oui! oui!... On dit a!... On dit a!... Mais on ne tue pas mon
+pre comme a!...
+
+Il paraissait toujours trs agit et il ne cessait de regarder le
+petit lavis bien propret. Il dit, la gorge gonfle soudain d'un
+gros sanglot:
+
+Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez piti de nous! Cela serait
+trop affreux.
+
+Et il dit encore:
+
+Ma pauvre maman n'a pas mrit cela! ni moi non plus! ni
+personne!...
+
+Ce fut alors qu'une grosse larme, glissant au long de sa joue,
+tomba dans le godet:
+
+Oh! fit-il... il ne faut pas allonger la peinture!
+
+Et, disant cela d'une voix tremblante, il prit le godet avec un
+soin infini et l'alla enfermer dans une petite armoire.
+
+Puis il me prit par la main et m'entrana, cependant que je le
+regardais faire, me demandant si rellement il n'tait point, tout
+ coup, devenu vraiment fou.
+
+Allons!... Allons!... fit-il... Le moment est venu, Sainclair!
+Nous ne pouvons plus reculer devant rien... Il faut que la Dame en
+noir nous dise tout... tout ce qui s'est pass dans le sac... Ah!
+si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite... tout de suite... Ce
+serait moins pnible... Certes! je ne peux plus attendre!...
+
+Attendre quoi?... attendre quoi?... Et encore une fois, pourquoi
+s'effrayait-il ainsi? Quelle pense lui faisait ce regard fixe?
+Pourquoi se remit-il nerveusement claquer des dents?...
+
+Je ne pus m'empcher de lui demander nouveau:
+
+Qu'est-ce qui vous pouvante ainsi?... Est-ce que Larsan n'est
+pas mort!...
+
+Et il me rpta, me serrant nerveusement le bras:
+
+Je vous dis, je vous dis que sa mort m'pouvante plus que sa
+vie!...
+
+Et il frappa la porte de la Tour Carre devant laquelle nous
+nous trouvions. Je lui demandai s'il ne dsirait point que je le
+laissasse seul en prsence de sa mre. Mais, mon grand
+tonnement, il me rpondit qu'il ne fallait, en ce moment, le
+quitter pour rien au monde, tant que le cercle ne serait point
+ferm.
+
+Et il ajouta, lugubre:
+
+Puisse-t-il ne l'tre jamais!...
+
+La porte de la Tour restait close; il frappa nouveau; alors elle
+s'entrouvrit et nous vmes rapparatre la figure dfaite de
+Bernier. Il parut trs fch de nous voir.
+
+Qu'est-ce que vous voulez? Qu'est-ce que vous voulez encore? fit-
+il... Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob... Et
+le vieux n'est toujours pas rentr.
+
+-- Laissez-nous entrer, Bernier..., commanda Rouletabille.
+
+Et il poussa la porte.
+
+Surtout ne dites pas madame...
+
+-- Mais non!... Mais non!...
+
+Nous fmes dans le vestibule de la Tour. L'obscurit tait peu
+prs complte.
+
+Qu'est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le
+reporter voix basse.
+
+-- Elle attend... elle attend le retour de M. Darzac... Elle n'ose
+plus rentrer dans la chambre... ni moi non plus...
+
+-- Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna
+Rouletabille, et attendez que je vous appelle!
+
+Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite,
+nous apermes la Dame en noir, ou plutt son ombre, car la pice
+tait encore fort obscure, peine touche des premiers rayons du
+jour. La grande silhouette sombre de Mathilde tait debout,
+appuye un coin de la fentre qui donnait sur la Cour du
+Tmraire. notre apparition, elle n'eut pas un mouvement. Mais
+Mathilde nous dit tout de suite, d'une voix si affreusement
+altre que je ne la reconnaissais plus:
+
+Pourquoi tes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour.
+Vous n'avez pas quitt la cour. Vous savez tout. Qu'est-ce que
+vous voulez?
+
+Et elle ajouta sur un ton d'une douleur infinie:
+
+Vous m'aviez jur de ne rien voir.
+
+Rouletabille alla la Dame en noir et lui prit la main avec un
+respect infini:
+
+Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa
+bouche le ton d'une prire trs douce et trs pressante... Viens!
+Viens!... Viens!...
+
+Et il l'entrana. Elle ne lui rsistait point. Sitt qu'il lui et
+pris la main, il sembla qu'il pouvait la diriger son gr.
+Cependant, quand il l'eut ainsi conduite devant la porte de la
+chambre fatale, elle eut un recul de tout le corps.
+
+Pas l! gmit-elle...
+
+Et elle s'appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille
+secoua la porte. Elle tait ferme. Il appela Bernier qui, sur son
+ordre, l'ouvrit et disparut ou plutt se sauva.
+
+La porte pousse, nous avanmes la tte. Quel spectacle! La
+chambre tait dans un dsordre inou. Et la sanglante aurore qui
+entrait par les vastes embrasures rendait ce dsordre plus
+sinistre encore. Quel clairage pour une chambre de meurtre! Que
+de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!... Le
+sang du soleil levant et de l'homme que Toby avait emport on ne
+savait o... dans le sac de pommes de terre! Les tables, les
+fauteuils, les chaises, tout tait renvers. Les draps du lit
+auxquels l'homme, dans son agonie, avait d dsesprment
+s'accrocher, taient moiti tirs par terre et l'on voyait sur
+le linge la marque d'une main rouge. C'est dans tout cela que nous
+entrmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prte
+s'vanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce
+et suppliante: Il le faut, maman! Il le faut! Et il l'interrogea
+tout de suite aprs l'avoir dpose en quelque sorte sur un
+fauteuil que je venais de remettre sur ses pieds. Elle lui
+rpondait par monosyllabes, par signes de tte ou par une
+dsignation de la main. Et je voyais bien que, au fur et mesure
+qu'elle rpondait, Rouletabille tait de plus en plus troubl,
+inquiet, effar visiblement; il essayait de reconqurir tout le
+calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais
+il n'y parvenait gure. Il la tutoyait et l'appelait: Maman!
+Maman! tout le temps pour lui donner du courage... Mais elle n'en
+avait plus; elle lui tendit les bras et il s'y jeta; ils
+s'embrassrent s'touffer, et cela la ranima; et, comme elle
+pleura tout coup, elle fut un peu soulage du poids terrible de
+toute cette horreur qui pesait sur elle. Je voulus faire un
+mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous les deux et
+je compris qu'ils ne voulaient pas rester seuls dans la chambre
+rouge. Elle dit voix basse:
+
+Nous sommes dlivrs...
+
+Rouletabille avait gliss ses genoux et, tout de suite, de sa
+voix de prire: Pour en tre sre, maman... sre... il faut que
+tu me dises tout... tout ce qui s'est pass... tout ce que tu as
+vu...
+
+Alors, elle put enfin parler... Elle regarda du ct de la porte
+qui tait close; ses yeux se fixrent avec une pouvante nouvelle
+sur les objets pars, sur le sang qui maculait les meubles et le
+plancher et elle raconta l'atroce scne voix si basse que je dus
+m'approcher, me pencher sur elle pour l'entendre. De ses petites
+phrases haches, il ressortait qu'aussitt arrivs dans la chambre
+M. Darzac avait pouss les verrous et s'tait avanc droit vers la
+table-bureau, de telle sorte qu'il se trouvait juste au milieu de
+la pice quand la chose arriva. La Dame en noir, elle, tait un
+peu sur la gauche, se disposant passer dans sa chambre. La pice
+n'tait claire que par une bougie, place sur la table de nuit,
+ gauche, porte de Mathilde. Et voici ce qu'il advint. Dans le
+silence de la pice, il y eut un craquement, un craquement brusque
+de meuble qui leur fit dresser la tte tous les deux, et
+regarder du mme ct, pendant qu'une mme angoisse leur faisait
+battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout
+s'tait tu. Ils se regardrent sans oser se dire un mot, peut-tre
+sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement
+naturel et jamais ils n'avaient entendu crier le placard. Darzac
+fit un mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait
+au fond, droite. Il fut comme clou sur place par un second
+craquement, plus fort que le premier et, cette fois, il parut
+Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se demanda si
+elle n'tait pas victime de quelque hallucination, si elle avait
+vu rellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la
+mme sensation, car il quitta tout coup la table-bureau et fit
+bravement un pas en avant... C'est ce moment que la porte... la
+porte du placard... s'ouvrit devant eux... Oui, elle fut pousse
+par une main invisible... elle tourna sur ses gonds... La Dame en
+noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas... Mais elle eut
+un geste de terreur et d'affolement qui jeta par terre la bougie
+au moment mme o du placard surgissait une ombre et au moment
+mme o Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette
+ombre...
+
+Et cette ombre... et cette ombre avait une figure! interrompit
+Rouletabille... Maman!... pourquoi n'as-tu pas vu la figure de
+l'ombre?... Vous avez tu l'ombre; mais qui me dit que l'ombre
+tait Larsan, puisque tu n'as pas vu la figure!... Vous n'avez
+peut-tre mme pas tu l'ombre de Larsan!
+
+-- Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort! (Et
+elle ne dit plus rien...)
+
+Et je me demandais en regardant Rouletabille: Mais qui donc
+auraient-ils tu, s'ils n'avaient pas tu celui-l! Si Mathilde
+n'avait pas vu la figure de l'ombre, elle avait bien entendu sa
+voix!... elle en frissonnait encore... elle l'entendait encore. Et
+Bernier aussi avait entendu sa voix et reconnu sa voix... La voix
+terrible de Larsan... La voix de Ballmeyer qui, dans l'abominable
+lutte, au milieu de la nuit, annonait la mort Robert Darzac:
+Ce coup-ci, j'aurai ta peau! pendant que l'autre ne pouvait plus
+que gmir d'une voix expirante: Mathilde!... Mathilde!... Ah!
+comme il l'avait appele!... comme il l'avait appele du fond de
+la nuit o il rlait, dj vaincu... Et elle... elle... elle
+n'avait pu que mler, hurlante d'horreur, son ombre ces deux
+ombres, que s'accrocher elles au hasard des tnbres, en
+appelant un secours qu'elle ne pouvait pas donner et qui ne
+pouvait pas venir. Et puis, tout coup, 'avait t le coup de
+feu qui lui avait fait pousser le cri atroce... Comme si elle
+avait t frappe elle-mme... Qui tait mort?... Qui tait
+vivant?... Qui allait parler?... Quelle voix allait-elle
+entendre?...
+
+... Et voil que c'tait Robert qui avait parl!...
+
+Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la
+souleva, et elle se laissa presque porter par lui jusqu' la porte
+de sa chambre. Et l, il lui dit: Va, maman, laisse-moi, il faut
+que je travaille, que je travaille beaucoup! pour toi, pour
+M. Darzac et pour moi! -- Ne me quittez plus!... Je ne veux plus
+que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac! s'cria-t-
+elle, pleine d'effroi. Rouletabille le lui promit, la supplia de
+tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre
+quand on frappa la porte du couloir. Rouletabille demandait qui
+tait l. La voix de Darzac rpondit. Rouletabille fit:
+
+Enfin!
+
+Et il ouvrit.
+
+Nous crmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus
+ple, plus exsangue, plus dnue de vie. Tant d'motions l'avaient
+ravage qu'elle n'en exprimait plus aucune.
+
+Ah! vous tiez l, dit-il. Eh bien, c'est fini!...
+
+Et il se laissa choir sur le fauteuil qu'occupait tout l'heure
+la Dame en noir. Il leva les yeux sur elle:
+
+Votre volont est accomplie, dit-il... Il est l o vous avez
+voulu!...
+
+Rouletabille demanda tout de suite:
+
+Au moins, vous avez vu sa figure?
+
+-- Non! dit-il... je ne l'ai pas vue!... Croyez-vous donc que
+j'allais ouvrir le sac?...
+
+J'aurais cru que Rouletabille allait se montrer dsespr de cet
+incident; mais, au contraire, il vint tout coup M. Darzac, et
+lui dit:
+
+Ah! vous n'avez pas vu sa figure!... Eh bien! c'est trs bien,
+cela!...
+
+Et il lui serra la main avec effusion...
+
+Mais, l'important, dit-il, l'important n'est pas l... Il faut
+maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez
+nous y aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!...
+
+Et, presque joyeux, il se jeta quatre pattes. Maintenant,
+Rouletabille m'apparaissait avec une tte de chien. Il sautait
+partout quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je
+l'avais vu dj dans la Chambre Jaune, et il levait de temps
+autre son museau, pour dire:
+
+Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous
+sauvera!
+
+Je lui rpondis en regardant M. Darzac:
+
+Mais ne sommes-nous pas dj sauvs?
+
+-- ... Qui nous sauvera la cervelle... reprit Rouletabille.
+
+-- Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir
+comment cet homme est entr...
+
+Tout coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un
+revolver qu'il venait de trouver sous le placard.
+
+Ah! vous avez trouv son revolver! fit M. Darzac. Heureusement
+qu'il n'a pas eu le temps de s'en servir.
+
+Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son
+propre revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme.
+
+Voil une bonne arme! fit-il.
+
+Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter
+le culot de la cartouche qui avait donn la mort; puis il compara
+cette arme l'autre, celle qu'il avait trouve sous le placard et
+qui avait chapp aux mains de l'assassin. Celle-ci tait un
+bulldog et portait une marque de Londres; il paraissait tout neuf,
+tait garni de toutes ses cartouches et Rouletabille affirma qu'il
+n'avait encore jamais servi.
+
+Larsan ne se sert des armes feu qu' la dernire extrmit,
+fit-il. Il lui rpugne de faire du bruit. Soyez persuad qu'il
+voulait simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il
+et tir tout de suite.
+
+Et Rouletabille rendit son revolver M. Darzac et mit celui de
+Larsan dans sa poche.
+
+Oh! quoi bon rester arms maintenant! fit M. Darzac en secouant
+la tte, je vous jure que c'est bien inutile!
+
+-- Vous croyez? demanda Rouletabille.
+
+-- J'en suis sr.
+
+Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit:
+
+Avec Larsan, on n'est jamais sr d'une chose pareille. O est le
+cadavre?
+
+M. Darzac rpondit:
+
+Demandez-le Mme Darzac. Moi, je veux l'avoir oubli. Je ne sais
+plus rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce
+voyage atroce avec cet homme l'agonie, ballottant dans mes
+jambes, me reviendra, je dirai: c'est un cauchemar! Et je le
+chasserai!... Ne me parlez plus jamais de cela. Il n'y a plus que
+Mme Darzac qui sache o est le cadavre. Elle vous le dira, s'il
+lui plat.
+
+-- Moi aussi, je l'ai oubli, fit Mme Darzac. Il le faut.
+
+-- Tout de mme, insista Rouletabille, qui secouait la tte, tout
+de mme, vous disiez qu'il tait encore l'agonie. Et maintenant,
+tes-vous sr qu'il soit mort?
+
+-- J'en suis sr, rpondit simplement M. Darzac.
+
+-- Oh! c'est fini! c'est fini! N'est-ce pas que tout est fini?
+implora Mathilde. (Elle alla la fentre.) Regardez, voici le
+soleil!... Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C'est
+fini!
+
+Pauvre Dame en noir! Tout son tat d'me tait prsentement dans
+ce mot-l: C'est fini!... Et elle oubliait toute l'horreur du
+drame qui venait de se passer dans cette chambre devant cet
+vident rsultat. Plus de Larsan! Enterr, Larsan! Enterr dans le
+sac de pommes de terre!
+
+Et nous nous dressmes tous, affols, parce que la Dame en noir
+venait d'clater de rire, un rire frntique qui s'arrta
+subitement et qui fut suivi d'un silence horrible. Nous n'osions
+ni nous regarder ni la regarder; ce fut elle, la premire, qui
+parla:
+
+C'est pass... dit-elle, c'est fini!... c'est fini, je ne rirai
+plus!...
+
+Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, trs bas.
+
+Ce sera fini quand nous saurons comment il est entr!
+
+-- quoi bon? rpliqua la Dame en noir. C'est un mystre qu'il a
+emport. Il n'y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort.
+
+-- Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit
+Rouletabille.
+
+-- videmment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas,
+nous voudrons le savoir; et il sera l, debout, dans notre esprit.
+Il faut le chasser! Il faut le chasser!
+
+-- Chassons-le, dit encore Rouletabille.
+
+Alors, il se leva et tout doucement s'en fut prendre la main de la
+Dame en noir. Il essaya encore de l'entraner dans la chambre
+voisine en lui parlant de repos. Mais Mathilde dclara qu'elle ne
+s'en irait point. Elle dit: Vous voulez chasser Larsan et je ne
+serais pas l!... Et nous crmes qu'elle allait encore rire!
+Alors, nous fmes signe Rouletabille de ne point insister.
+
+Rouletabille ouvrit alors la porte de l'appartement et appela
+Bernier et sa femme.
+
+Ceux-ci entrrent parce que nous les y formes et il eut une
+confrontation gnrale de nous tous d'o il rsulta d'une faon
+dfinitive que:
+
+1 Rouletabille avait visit l'appartement cinq heures et
+fouill le placard et qu'il n'y avait personne dans l'appartement;
+
+2 Depuis cinq heures la porte de l'appartement avait t ouverte
+deux fois par le pre Bernier qui, seul, pouvait l'ouvrir en
+l'absence de M. et Mme Darzac. D'abord cinq heures et quelques
+minutes pour y laisser entrer M. Darzac; ensuite onze heures et
+demie pour y laisser entrer M. et Mme Darzac;
+
+3 Bernier avait referm la porte de l'appartement quand M. Darzac
+en tait sorti avec nous entre six heures et quart et six heures
+et demie;
+
+4 La porte de l'appartement avait t referme au verrou par
+M. Darzac aussitt qu'il tait entr dans sa chambre, et cela les
+deux fois, l'aprs-midi et le soir;
+
+5 Bernier tait rest en sentinelle devant la porte de
+l'appartement de cinq heures onze heures et demie avec une
+courte interruption de deux minutes six heures.
+
+Quand ceci fut tabli, Rouletabille, qui s'tait assis au bureau
+de M. Darzac pour prendre des notes, se leva et dit:
+
+Voil, c'est bien simple. Nous n'avons qu'un espoir: il est dans
+la brve solution de continuit qui se trouve dans la garde de
+Bernier vers six heures. Au moins, ce moment, il n'y a plus
+personne devant la porte. Mais il y a quelqu'un derrire. C'est
+vous, monsieur Darzac. Pouvez-vous rpter, aprs avoir rappel
+tout votre souvenir, pouvez-vous rpter que, lorsque vous tes
+entr dans la chambre, vous avez ferm immdiatement la porte de
+l'appartement et que vous en avez pouss les verrous?
+
+M. Darzac, sans hsitation, rpondit solennellement: Je le
+rpte! et il ajouta: Et je n'ai rouvert ces verrous que lorsque
+vous tes venu avec votre ami Sainclair frapper ma porte. Je le
+rpte!
+
+Et, en rptant cela, cet homme disait la vrit comme il a t
+prouv plus tard.
+
+On remercia les Bernier qui retournrent dans leur loge.
+
+Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit:
+
+C'est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERM LE CERCLE!...
+L'appartement de la Tour Carre est aussi ferm maintenant que
+l'tait la Chambre Jaune, qui l'tait comme un coffre-fort; ou
+encore que l'tait la galerie inexplicable.
+
+-- On reconnat tout de suite que l'on a affaire Larsan, fis-je:
+ce sont les mmes procds.
+
+-- Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont
+les mmes procds, et elle enleva du cou de son mari la cravate
+qui cachait ses blessures.
+
+-- Voyez, ajouta-t-elle, c'est le mme coup de pouce. Je le
+connais bien!...
+
+Il y eut un douloureux silence.
+
+M. Darzac, lui, ne songeait qu' cet trange problme, renouvel
+du crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il rpta ce
+qui avait t dit pour la Chambre Jaune.
+
+Il faut, dit-il, qu'il y ait un trou dans ce plancher, dans ces
+plafonds et dans ces murs.
+
+-- Il n'y en a pas, rpondit Rouletabille.
+
+-- Alors, c'est se jeter le front contre les murs pour en faire!
+continua M. Darzac.
+
+-- Pourquoi donc? rpondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux
+murs de la Chambre Jaune?
+
+-- Oh! ici, ce n'est pas la mme chose! fis-je, et la chambre de
+la Tour Carre est encore plus ferme que la Chambre Jaune,
+puisqu'on n'y peut introduire personne avant ni aprs.
+
+-- Non, ce n'est pas la mme chose, conclut Rouletabille, puisque
+c'est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de
+moins; dans la chambre de la Tour Carre, il y a un corps de
+trop!
+
+Et il chancela, s'appuya mon bras pour ne pas tomber. La Dame en
+noir s'tait prcipite... Il eut la force de l'arrter d'un
+geste, d'un mot:
+
+Oh!... ce n'est rien!... un peu de fatigue...
+
+
+
+
+XIV
+Le sac de pommes de terre.
+
+Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille
+s'employait avec Bernier faire disparatre les traces du drame,
+la Dame en noir, qui avait htivement chang de toilette,
+s'empressa de gagner l'appartement de son pre avant qu'elle
+court le risque de rencontrer quelque hte de la Louve. Son
+dernier mot avait t pour nous recommander la prudence et le
+silence. Rouletabille nous donna cong.
+
+Il tait alors sept heures et la vie renaissait dans le chteau et
+autour du chteau. On entendait le chant nasillard des pcheurs
+dans leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je
+m'endormis profondment, vaincu par la fatigue physique, plus
+forte que tout. Quand je me rveillai, je restai quelques instants
+sur ma couche, dans un doux anantissement; et puis tout coup je
+me dressai, me rappelant les vnements de la nuit.
+
+Ah ! fis-je tout haut, "ce corps de trop" est impossible!
+
+Ainsi, c'tait cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de
+ma pense, au-dessus de l'abme de ma mmoire: cette impossibilit
+du corps de trop! Et ce sentiment que je trouvai mon rveil ne
+me fut point spcial, loin de l! Tous ceux qui eurent
+intervenir, de prs ou de loin, dans cet trange drame de la Tour
+Carre, le partageaient; et alors que l'horreur de l'vnement en
+lui-mme -- l'horreur de ce corps l'agonie enferm dans un sac
+qu'un homme emportait dans la nuit pour le jeter dans on ne savait
+quelle lointaine et profonde et mystrieuse tombe, o il
+achverait de mourir -- s'apaisait, s'vanouissait dans les
+esprits, s'effaait de la vision, au contraire l'impossibilit de
+a -- du corps de trop -- monta, grandit, se dressa devant nous,
+toujours plus haut, et plus menaante et plus affolante. Certains,
+comme Mrs. Edith, par exemple, qui nirent par habitude de nier ce
+qu'ils ne comprenaient pas -- qui nirent les termes du problme
+que nous posait le destin, tels que nous les avons tablis sans
+retour dans le chapitre prcdent -- durent, par la suite des
+vnements qui eurent pour thtre le fort d'Hercule, se rendre
+l'vidence de l'exactitude de ces termes.
+
+Et d'abord, l'attaque? Comment l'attaque s'est-elle produite?
+quel moment? Par quels travaux d'approche moraux? Quelles mines,
+contre-mines, tranches, chemins couverts, bretches -- dans le
+domaine de la fortification intellectuelle -- ont servi
+l'assaillant et lui ont livr le chteau? Oui, dans ces
+conditions, o est l'attaque? Ah! que de silence! Et pourtant, il
+faut savoir! Rouletabille l'a dit: il faut savoir! Dans un sige
+aussi mystrieux, l'attaque dut tre dans tout et dans rien!
+L'assaillant se tait et l'assaut se livre sans clameur; et
+l'ennemi s'approche des murailles en marchant sur ses bas.
+L'attaque! Elle est peut-tre dans tout ce qui se tait, mais elle
+est peut-tre encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot,
+dans un soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si
+elle peut tre aussi dans tout ce qui se cache, elle peut tre
+galement dans tout ce qui se voit... dans tout ce qui se voit et
+que l'on ne voit pas!
+
+Onze heures!... O est Rouletabille?... Son lit n'est pas
+dfait... Je m'habille la hte et je trouve mon ami dans la
+baille. Il me prend sous le bras et m'entrane dans la grande
+salle de la Louve. L, je suis tout tonn de trouver, bien qu'il
+ne soit pas encore l'heure de djeuner, tant de monde runi. M. et
+Mme Darzac sont l. Il me semble que Mr Arthur Rance a une
+attitude extraordinairement froide. Sa poigne de main est glace.
+Aussitt que nous sommes arrivs, Mrs. Edith, du coin sombre o
+elle est nonchalamment tendue, nous salue de ces mots: Ah! voici
+M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce
+qu'il veut. quoi Rouletabille rpond en s'excusant de nous
+avoir tous fait venir cette heure dans la Louve; mais il a,
+affirme-t-il, une si grave communication nous faire qu'il n'a
+pas voulu la retarder d'une seconde. Le ton qu'il a pris pour nous
+dire cela est si srieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et
+simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne dmonte,
+dit: Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il
+s'agit. J'ai vous faire part d'une nouvelle qui n'est point
+gaie! Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J'essaye de
+lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur expression du jour.
+Comment leur visage se tient-il depuis la nuit dernire? Trs
+bien, ma foi, trs bien!... On n'est pas plus ferm. Mais qu'as-
+tu donc nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie ceux d'entre
+nous qui sont rests debout de s'asseoir et, enfin, il commence.
+Il s'adresse Mrs. Edith.
+
+Et d'abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j'ai
+dcid de supprimer toute cette garde qui entourait le chteau
+d'Hercule comme d'une seconde enceinte, que j'avais juge
+ncessaire la scurit de M. et de Mme Darzac, et que vous
+m'aviez laiss tablir, bien qu'elle vous gnt, ma guise avec
+tant de bonne grce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois
+avec tant de bonne humeur.
+
+Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait
+Mrs. Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur
+Rance et Mrs. Edith elle-mme. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne
+sourions, car nous nous demandons avec un commencement d'anxit
+o notre ami veut en venir.
+
+Ah! vraiment, vous supprimez la garde du chteau, monsieur
+Rouletabille! Eh bien, vous m'en voyez toute rjouie, non point
+qu'elle m'ait jamais gne! fait Mrs. Edith avec une affectation
+de gaiet (affectation de peur, affectation de gaiet, je trouve
+Mrs. Edith trs affecte et, chose curieuse, elle me plat
+beaucoup ainsi), au contraire, elle m'a tout fait intresse
+cause de mes gots romanesques; mais, si je me rjouis de sa
+disparition, c'est qu'elle me prouve que M. et Mme Darzac ne
+courent plus aucun danger.
+
+-- Et c'est la vrit, madame, rplique Rouletabille, depuis cette
+nuit.
+
+Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le
+seul apercevoir.
+
+Tant mieux! s'crie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit bni! Mais
+comment mon mari et moi sommes-nous les derniers apprendre une
+pareille nouvelle?... Il s'est donc pass cette nuit des choses
+intressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?...
+M. Darzac n'est-il pas all Castelar?
+
+Pendant qu'elle parlait ainsi, je voyais crotre l'embarras de
+M. et de Mme Darzac. M. Darzac, aprs avoir regard sa femme,
+voulut placer un mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
+
+Madame, je ne sais pas o M. Darzac est all cette nuit, mais il
+faut, il est ncessaire que vous sachiez une chose: c'est la
+raison pour laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun
+danger. Votre mari, madame, vous a mise au courant des affreux
+drames du Glandier et du rle criminel qu'y joua...
+
+-- Frdric Larsan... Oui, monsieur, je sais tout cela.
+
+-- Vous savez galement, par consquent, que nous ne faisions si
+bonne garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous
+avions vu rapparatre ce personnage.
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce
+que ce personnage ne reparatra plus.
+
+-- Qu'est-il devenu?
+
+-- Il est mort!
+
+-- Quand?
+
+-- Cette nuit.
+
+-- Et comment est-il mort, cette nuit?
+
+-- On l'a tu, madame.
+
+-- Et o l'a-t-on tu?
+
+-- Dans la Tour Carre!
+
+Nous nous levmes tous cette dclaration, dans une agitation
+bien comprhensible: M. et Mrs. Rance stupfaits de ce qu'ils
+apprenaient, M. et Mme Darzac et moi, effars de ce que
+Rouletabille n'avait pas hsit le leur apprendre.
+
+Dans la Tour Carre! s'cria Mrs. Edith... Et qui est-ce qui l'a
+tu?
+
+-- M. Robert Darzac! fit Rouletabille, et il pria tout le monde
+de se rasseoir.
+
+Chose tonnante, nous nous rassmes comme si, dans un moment
+pareil, nous n'avions pas autre chose faire qu' obir ce
+gamin.
+
+Mais presque aussitt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de
+M. Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation vritable
+cette fois-ci (dcidment, aurais-je mal jug Mrs. Edith en la
+trouvant affecte):
+
+Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!
+
+Et elle se retourna vers son mari en s'criant:
+
+Ah! voil un homme! Il est digne d'tre aim!
+
+Alors, elle fit des compliments exagrs (mais c'tait peut-tre
+dans sa nature, aprs tout, d'exagrer ainsi toute chose)
+Mme Darzac; elle lui promit une amiti indestructible; elle
+dclara qu'elle et son mari taient tout prts, dans une
+circonstance aussi difficile, les seconder, elle et M. Darzac,
+qu'on pouvait compter sur leur zle, leur dvouement et qu'ils
+taient prts attester tout ce que l'on voudrait devant les
+juges.
+
+Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s'agit point
+de juges et nous n'en voulons pas. Nous n'en avons pas besoin.
+Larsan tait mort pour tout le monde avant qu'on ne le tut cette
+nuit; eh bien, il continue tre mort, voil tout! Nous avons
+pens qu'il serait tout fait inutile de recommencer un scandale
+dont M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson ont t beaucoup
+trop dj les innocentes victimes et nous avons compt pour cela
+sur votre complicit. Le drame s'est pass d'une faon si
+mystrieuse, cette nuit, que vous-mmes, si nous n'avions pris la
+prcaution de vous le faire connatre, eussiez pu ne jamais le
+souponner. Mais M. et Mme Darzac sont dous de sentiments trop
+levs pour oublier ce qu'ils devaient leurs htes en une
+pareille occurrence. La plus simple des politesses leur ordonnait
+de vous faire savoir qu'ils avaient tu quelqu'un chez vous, cette
+nuit! Quelle que soit, en effet, notre quasi-certitude de pouvoir
+dissimuler cette fcheuse histoire la justice italienne, on doit
+toujours prvoir le cas o un incident imprvu la mettrait au
+courant de l'affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour
+ne point vouloir vous faire courir le risque d'apprendre un jour
+par la rumeur publique, ou par une descente de police, un
+vnement aussi important qui s'est pass justement sous votre
+toit.
+
+Mr Arthur Rance, qui n'avait encore rien dit, se leva, tout blme.
+
+Frdric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne
+s'en rjouira plus que moi; et, s'il a reu, de la main mme de
+M. Darzac, le chtiment de ses crimes, nul plus que moi n'en
+flicitera M. Darzac. Mais j'estime avant tout que c'est l un
+acte glorieux dont M. Darzac aurait tort de se cacher! Le mieux
+serait d'avertir la justice et sans tarder. Si elle apprend cette
+affaire par d'autres que par nous, voyez notre situation! Si nous
+nous dnonons, nous faisons oeuvre de justice, si nous nous
+cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer...
+
+ entendre Mr Rance, qui parlait en bgayant, tant il tait mu de
+cette tragique rvlation, on et dit que c'tait lui qui avait
+tu Frdric Larsan... Lui qui, dj, en tait accus par la
+justice... lui qui tait tran en prison.
+
+Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire...
+
+Mrs. Edith ajouta:
+
+Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une
+dcision, il conviendrait de savoir comment les choses se sont
+passes.
+
+Et elle s'adressa directement M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci
+taient encore sous le coup de la surprise que leur avait procure
+Rouletabille en parlant, Rouletabille qui, le matin mme, devant
+moi, leur promettait le silence et nous engageait tous au silence;
+aussi n'eurent-ils point une parole. Ils taient comme en pierre
+dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance rptait: Pourquoi nous
+cacher? Il faut tout dire!
+
+Tout coup, le reporter sembla prendre une rsolution subite; je
+compris ses yeux traverss d'un brusque clair que quelque chose
+de considrable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se
+pencha sur Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuye sur
+une canne bec-de-corbin. Le bec en tait d'ivoire et joliment
+travaill par un ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit
+cette canne.
+
+Vous permettez? dit-il. Je suis trs amateur du travail de
+l'ivoire et mon ami Sainclair m'a parl de votre canne. Je ne
+l'avais pas encore remarque. Elle est, en effet, fort belle.
+C'est une figure de Lambesse. Il n'y a point de meilleur ouvrier
+sur la cte normande.
+
+Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu'
+la canne. Il la mania si bien qu'elle lui chappa des mains et
+vint tomber devant Mme Darzac. Je me prcipitai, la ramassai et la
+rendis immdiatement Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia
+avec un regard qui me foudroya. Et, avant d'tre foudroy, j'avais
+lu dans ce regard-l que j'tais un imbcile!
+
+Mrs. Edith s'tait leve, trs nerve de l'attitude insupportable
+de suffisance de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.
+
+Chre, fit-elle Mme Darzac, je vois que vous tes trs
+fatigue. Les motions de cette nuit pouvantable vous ont
+extnue. Venez, je vous en prie, dans nos chambres, vous vous
+reposerez.
+
+-- Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore,
+Mrs. Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste dire
+vous intresse particulirement.
+
+-- Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.
+
+Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il
+qu'il racheta la lenteur de ses prolgomnes par la rapidit, la
+nettet, le saisissant relief avec lequel il retraa les
+vnements de la nuit. Jamais le problme du corps de trop dans
+la Tour Carre ne devait nous apparatre avec plus de mystrieuse
+horreur! Mrs. Edith en tait toute rellement (je dis rellement,
+ma foi) frissonnante. Quant Arthur Rance, il avait mis le bout
+du bec de sa canne dans sa bouche et il rptait avec un flegme
+tout amricain, mais avec une conviction impressionnante: C'est
+une histoire du diable! C'est une histoire du diable! L'histoire
+du corps de trop est une histoire du diable!...
+
+Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de
+Mme Darzac qui dpassait un peu le bord de sa robe. ce moment-l
+seulement la conversation devint peu prs gnrale; mais c'tait
+moins une conversation qu'une suite ou qu'un mlange
+d'interjections, d'indignations, de plaintes, de soupirs et de
+condolances, aussi de demandes d'explications sur les conditions
+d'arrive possible du corps de trop, explications qui
+n'expliquaient rien et ne faisaient qu'augmenter la confusion
+gnrale. On parla aussi de l'horrible sortie du corps de trop
+dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, ce propos, rdita
+l'expression de son admiration pour le gentleman hroque qu'tait
+M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser
+tomber un mot dans tout ce gchis de paroles. Visiblement, il
+mprisait cette manifestation verbale du dsarroi des esprits,
+manifestation qu'il supportait avec l'air d'un professeur qui
+accorde quelques minutes de rcration des lves qui ont t
+bien sages. C'tait l un de ses airs qui ne me plaisaient pas et
+que je lui reprochais quelquefois, sans succs d'ailleurs, car
+Rouletabille a toujours pris les airs qu'il a voulus.
+
+Enfin, il jugea sans doute que la rcration avait assez dur, car
+il demanda brusquement Mrs. Edith:
+
+Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu'il faille avertir la
+justice?
+
+-- Je le pense plus que jamais, rpondit-elle. Ce que nous serions
+impuissants dcouvrir, elle le dcouvrira certainement, elle!
+(Cette allusion voulue l'impuissance intellectuelle de mon ami
+laissa celui-ci parfaitement indiffrent.) Et je vous avouerai
+mme une chose, monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c'est que je
+trouve qu'on aurait pu l'avertir plus tt, la justice! Cela vous
+et vit quelques longues heures de garde et des nuits d'insomnie
+qui n'ont, en somme, servi rien, puisqu'elle n'ont pas empch
+celui que vous redoutiez tant de pntrer dans la place!
+
+Rouletabille s'assit, domptant une motion vive qui le faisait
+presque trembler, et, d'un geste qu'il voulait rendre videmment
+inconscient, s'empara nouveau de la canne que Mr Arthur Rance
+venait de poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais:
+Qu'est-ce qu'il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n'y
+toucherai plus! Ah! je m'en garderai bien!...
+
+Jouant avec la canne, il rpondit Mrs. Edith qui venait de
+l'attaquer d'une faon aussi vive, presque cruelle.
+
+Mrs. Edith, vous avez tort de prtendre que toutes les
+prcautions que j'avais prises pour la scurit de M. et
+Mme Darzac ont t inutiles. Si elles m'ont permis de constater la
+prsence inexplicable d'un corps de trop, elles m'ont galement
+permis de constater l'absence peut-tre moins inexplicable d'un
+corps de moins.
+
+Nous nous regardmes tous encore, les uns cherchant comprendre,
+les autres redoutant dj de comprendre.
+
+Eh! Eh! rpliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir
+qu'il ne va plus y avoir de mystre du tout et que tout va
+s'arranger. Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami,
+afin de s'en moquer: Un corps de trop d'un ct, un corps de
+moins de l'autre! Tout est pour le mieux!
+
+-- Oui, fit Rouletabille, et c'est bien ce qui est affreux, car ce
+corps de moins arrive tout fait temps pour nous expliquer le
+corps de trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de
+moins est le corps de votre oncle, M. Bob!
+
+-- Le vieux Bob! s'cria-t-elle. Le vieux Bob a disparu! Et nous
+crimes tous avec elle:
+
+Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu!
+
+-- Hlas! fit Rouletabille.
+
+Et il laissa tomber la canne.
+
+Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement
+saisi les Rance et les Darzac que nous ne portmes aucune
+attention cette canne qui tombait.
+
+Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette
+canne, dit Rouletabille.
+
+Ma foi, je l'ai ramasse, cependant que Rouletabille ne daignait
+mme pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout coup
+comme une lionne sur M. Robert Darzac qui opra un mouvement de
+recul trs accentu, poussait une clameur sauvage:
+
+Vous avez tu mon oncle!
+
+Son mari et moi-mme eurent de la peine la maintenir et la
+calmer. D'un ct, nous lui affirmions que ce n'tait pas une
+raison parce que son oncle avait momentanment disparu pour qu'il
+et disparu dans le sac tragique, et de l'autre nous reprochions
+Rouletabille la brutalit avec laquelle il venait de nous faire
+apparatre une opinion qui, au surplus, ne pouvait encore tre,
+dans son esprit inquiet, qu'une bien tremblante hypothse. Et,
+nous ajoutmes, en suppliant Mrs. Edith de nous couter, que cette
+hypothse ne pouvait en aucune faon tre considre par
+Mrs. Edith comme une injure, attendu qu'elle n'tait possible
+qu'en admettant la supercherie d'un Larsan qui aurait pris la
+place de son respectable oncle. Mais elle ordonna son mari de se
+taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit:
+
+Monsieur Sainclair, j'espre, fermement mme, que mon oncle n'a
+disparu que pour bientt rapparatre; s'il en tait autrement, je
+vous accuserais d'tre le complice du plus lche des crimes. Quant
+ vous, monsieur (elle s'tait retourne vers Rouletabille),
+l'ide mme que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un
+vieux Bob me dfend jamais de vous serrer la main, et j'espre
+que vous aurez le tact de me dbarrasser bientt de votre
+prsence!
+
+-- Madame! rpliqua Rouletabille en s'inclinant trs bas, j'allais
+justement vous demander la permission de prendre cong de votre
+grce. J'ai un court voyage de vingt-quatre heures faire. Dans
+vingt-quatre heures je serai de retour et prt vous aider dans
+les difficults qui pourraient surgir, la suite de la
+disparition de votre respectable oncle.
+
+-- Si dans vingt-quatre heures mon oncle n'est pas revenu, je
+dposerai une plainte entre les mains de la justice italienne,
+monsieur.
+
+-- C'est une bonne justice, madame; mais, avant d'y avoir recours,
+je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui
+vous pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-
+vous confiance, madame, en Mattoni?
+
+-- Oui, monsieur, j'ai confiance en Mattoni.
+
+-- Eh bien, madame, questionnez-le!... Questionnez-le!... Ah!
+avant mon dpart, permettez-moi de vous laisser cet excellent et
+historique livre...
+
+Et Rouletabille tira un livre de sa poche.
+
+Qu'est-ce que a encore? demanda Mrs. Edith, superbement
+ddaigneuse.
+
+-- a, madame, c'est un ouvrage de M. Albert Bataille, un
+exemplaire de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je
+vous conseille de lire les aventures, dguisements,
+travestissements, tromperies d'un illustre bandit dont le vrai nom
+est Ballmeyer.
+
+Rouletabille ignorait que j'avais dj cont pendant deux heures
+les histoires extraordinaires de Ballmeyer Mrs. Rance.
+
+Aprs cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous
+demander si l'astuce criminelle d'un pareil individu aurait trouv
+des difficults insurmontables se prsenter devant vos yeux sous
+l'aspect d'un oncle que vos yeux n'auraient point vu depuis quatre
+ans (car il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n'avaient
+point vu monsieur le vieux Bob quand vous avez trouv ce
+respectable oncle au sein des pampas de l'Araucanie.) Quant aux
+souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous accompagnait, ils taient
+beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles d'tre
+tromps que vos souvenirs et votre coeur de nice!... Je vous en
+conjure genoux, madame, ne nous fchons pas! La situation, pour
+nous tous, n'a jamais t aussi grave. Restons unis. Vous me dites
+de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s'il fallait tout de
+mme s'arrter l'abominable hypothse de Larsan ayant pris la
+place de monsieur le vieux Bob, il nous resterait chercher
+monsieur le vieux Bob lui-mme; auquel cas je serais, madame,
+votre disposition et toujours votre trs humble et trs obissant
+serviteur.
+
+ ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de
+comdie outrage, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui
+dit:
+
+Il faut agrer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de
+se passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal
+gentleman que vous tes pour les faire agrer Mrs. Arthur Rance.
+En somme, vous me reprochez la rapidit avec laquelle j'ai expos
+mon hypothse, mais veuillez vous souvenir, monsieur, que
+Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur!
+
+Mais Arthur Rance ne l'coutait dj plus. Il avait pris le bras
+de sa femme et tous deux se disposaient quitter la pice quand
+la porte s'ouvrit et le garon d'curie, Walter, le fidle
+serviteur du vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il tait
+dans un tat de salet surprenant, entirement recouvert de boue
+et les vtements arrachs. Son visage en sueur, sur lequel se
+plaquaient les mches de ses cheveux en dsordre, refltait une
+colre mle d'effroi qui nous fit craindre tout de suite quelque
+nouveau malheur. Enfin, il avait la main une loque infme qu'il
+jeta sur la table. Cette toile repoussante, macule de larges
+taches d'un brun rougetre, n'tait autre -- nous le devinmes
+immdiatement en reculant d'horreur -- que le sac qui avait servi
+ emporter le corps de trop.
+
+De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait
+dj mille choses dans son incomprhensible anglais, et nous nous
+demandions tous, l'exception d'Arthur Rance et de Mrs. Edith:
+Qu'est-ce qu'il dit?... Qu'est-ce qu'il dit?...
+
+Et Arthur Rance l'interrompait de temps en temps, cependant que
+l'autre nous montrait des poings menaants et regardait Robert
+Darzac avec des yeux de fou. Un instant, nous crmes mme qu'il
+allait s'lancer, mais un geste de Mrs. Edith l'arrta net. Et
+Arthur Rance traduisit pour nous:
+
+Il dit que, ce matin, il a remarqu des taches de sang dans la
+charrette anglaise et que Toby tait trs fatigu de sa course de
+nuit. Cela l'a intrigu tellement qu'il a rsolu tout de suite
+d'en parler au vieux Bob; mais il l'a cherch en vain. Alors, pris
+d'un sinistre pressentiment, il a suivi la piste le voyage de
+nuit de la charrette anglaise, ce qui lui tait facile cause de
+l'humidit du chemin et de l'cartement exceptionnel des roues;
+c'est ainsi qu'il est parvenu jusqu' une crevasse du vieux
+Castillon dans laquelle il est descendu, persuad qu'il y
+trouverait le corps de son matre; mais il n'en a rapport que ce
+sac vide qui a peut-tre contenu le cadavre du vieux Bob, et,
+maintenant, revenu en toute hte dans une carriole de paysan, il
+rclame son matre, demande si on l'a vu et accuse Robert Darzac
+d'assassinat si on ne le lui montre pas...
+
+Nous tions tous consterns. Mais, notre grand tonnement,
+Mrs. Edith reconquit la premire son sang-froid. Elle calma Walter
+en quelques mots, lui promit qu'elle lui montrerait, tout
+l'heure, son vieux Bob, en excellente sant, et le congdia. Et
+elle dit Rouletabille:
+
+Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle
+revienne.
+
+-- Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s'il ne revient pas,
+c'est moi qui ai raison!
+
+-- Mais, enfin, o peut-il tre? s'cria-t-elle.
+
+-- Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu'il
+n'est plus dans le sac!
+
+Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de
+son mari. Aussitt, Robert Darzac nous montra toute sa
+stupfaction de l'histoire du sac. Il avait jet le sac l'abme
+et le sac en revenait tout seul. Quant Rouletabille il nous dit:
+
+Larsan n'est pas mort, soyez-en srs! Jamais la situation n'a t
+aussi effroyable, et il faut que je m'en aille!... Je n'ai pas une
+minute perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je
+serai ici... Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point
+quitter ce chteau... Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous
+veillerez sur Mme Darzac, que vous lui dfendrez, mme par la
+force, si c'est ncessaire, toute sortie!... Ah! et puis... il ne
+faut plus que vous habitiez la Tour Carre!... Non, il ne le faut
+plus!... l'tage o habite M. Stangerson, il y a deux chambres
+libres. Il faut les prendre. C'est ncessaire... Sainclair, vous
+veillerez ce dmnagement-l... Aussitt mon dpart, ne plus
+remettre les pieds dans la Tour Carre, hein? ni les uns ni les
+autres... Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser... tous les
+trois!...
+
+Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d'abord, puis moi; et puis,
+en tombant sur le sein de la Dame en noir, il clata en sanglots.
+Toute cette attitude de Rouletabille, malgr la gravit des
+vnements, m'apparaissait incomprhensible. Hlas! combien je
+devais la trouver naturelle plus tard!
+
+
+
+
+XV
+Les soupirs de la nuit.
+
+Deux heures du matin. Tout semble dormir au chteau. Quel silence
+sur la terre et dans les cieux! Pendant que je suis ma fentre,
+le front brlant et le coeur glac, la mer rend son dernier soupir
+et aussitt la lune s'est arrte dans un ciel sans nuages. Les
+ombres ne tournent plus autour de l'astre des nuits. Alors, dans
+le grand sommeil immobile de ce monde, j'ai entendu les mots de la
+chanson lithuanienne: Mais le regard cherchait en vain la belle
+inconnue qui s'tait couvert la tte d'une vague et dont on n'a
+plus jamais entendu parler... Ces paroles m'arrivent, claires et
+distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui les prononce? Sa
+bouche lui? sa bouche elle? ou mon hallucinant souvenir? Ah
+! qu'est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la
+Cte d'Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image
+et ses chants me poursuivent-ils ainsi?
+
+Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres
+et ses longs cils chargs d'ombre et ses chansons lithuaniennes!
+et moi aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collgien? Je
+ne le crois pas. J'aime mieux vraiment m'arrter cette hypothse
+que ce qui m'agite dans la personnalit du prince Galitch est
+moins l'intrt que lui porte Mrs. Edith que la pense de
+l'autre!... Oui, c'est bien cela; dans mon esprit, le prince et
+Larsan viennent m'inquiter ensemble. On ne l'a pas vu au chteau
+depuis le fameux djeuner o il nous fut prsent, c'est--dire
+depuis l'avant-veille.
+
+L'aprs-midi qui a suivi le dpart de Rouletabille ne nous a rien
+apport de nouveau. Nous n'avons pas de nouvelles de lui, pas plus
+que du vieux Bob. Mrs. Edith est reste enferme chez elle, aprs
+avoir interrog les domestiques et visit les appartements du
+vieux Bob et la Tour Ronde. Elle n'a pas voulu pntrer dans
+l'appartement de Darzac. C'est l'affaire de la justice, a-t-elle
+dit. Arthur Rance s'est promen une heure sur le boulevard de
+l'Ouest, et il paraissait fort impatient. Personne ne m'a parl.
+Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve. Chacun a dn chez
+soi. On n'a pas vu le professeur Stangerson.
+
+... Et, maintenant, tout semble dormir au chteau... Mais les
+ombres se reprennent tourner autour de l'astre des nuits.
+Qu'est-ce que ceci, sinon l'ombre d'un canot qui se dtache de
+l'ombre du fort et glisse maintenant sur le flot argent? Quelle
+est cette silhouette qui se dresse, orgueilleuse, l'avant,
+pendant qu'une autre ombre se courbe sur la rame silencieuse?
+C'est la tienne, Fodor Fodorowitch! Eh! voil un mystre qui
+sera peut-tre plus facile pntrer que celui de la Tour Carre,
+ Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y
+suffirait...
+
+Nuit hypocrite!... Tout semble dormir et rien ne dort, ni
+personne... Qui donc peut se vanter de pouvoir dormir au chteau
+d'Hercule? Croyez-vous que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac,
+dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui semble dormir tout
+veill, le jour, dormirait-il justement cette nuit-l, lui dont
+la couche n'a cess d'tre visite, comme on dit, par la ple
+insomnie depuis la rvlation du Glandier? Et moi, est-ce que je
+dors?
+
+J'ai quitt ma chambre, je suis descendu dans la Cour du
+Tmraire; mes pas m'ont port en hte sur le boulevard de la Tour
+Ronde. Si bien que je suis arriv temps pour voir, sous la
+clart lunaire, la barque du prince Galitch aborder la grve,
+devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le galet, et,
+derrire lui, l'homme, ayant rang les rames, sauta. Je reconnus
+le matre et le domestique: Fodor Fodorowitch et son esclave
+Jean. Quelques secondes plus tard, ils s'enfonaient dans l'ombre
+protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus gants...
+
+Aussitt, j'ai fait le tour du boulevard de la Cour du
+Tmraire... Et puis, le coeur battant, je me suis dirig vers la
+baille. Les dalles de la poterne ont retenti sous mon pas
+solitaire et il m'a sembl voir une ombre se dresser, attentive,
+sous l'ogive demi dtruite du porche de la chapelle. Je me suis
+arrt dans la nuit paisse de la Tour du Jardinier et j'ai tt
+dans ma poche mon revolver. L'ombre, l-bas, n'a pas boug. Est-ce
+bien une ombre humaine qui coute? Je me glisse derrire une haie
+de verveine qui borde le sentier conduisant directement la
+Louve, travers buissons et bosquets et tout le dbordement
+parfum du printemps en fleurs. Je n'ai point fait de bruit, et
+l'ombre, rassure sans doute, a fait, elle, un mouvement. C'est la
+Dame en noir! La lune, sous l'ogive demi dtruite, me la montre
+toute blanche. Et puis, cette forme tout coup disparat comme
+par enchantement. Alors, je me suis rapproch encore de la
+chapelle, et, au fur et mesure que je diminuais la distance qui
+me sparait de ces ruines, je percevais un lger murmure, des
+paroles entrecoupes de soupirs si mouills de larmes que mes
+propres yeux en devinrent humides. La Dame en noir pleurait, l,
+derrire quelque pilier. tait-elle seule? N'avait-elle point
+choisi, dans cette nuit d'angoisse, cet autel envahi par les
+fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prire embaume?
+
+Tout coup, j'aperus une ombre ct de la Dame en noir, et je
+reconnus Robert Darzac. De l'endroit o j'tais, je pouvais
+maintenant entendre tout ce qu'ils pouvaient se dire.
+L'indiscrtion tait forte, inlgante, honteuse. Chose curieuse,
+je crus de mon devoir d'couter. Maintenant je ne songeais plus du
+tout Mrs. Edith ni au prince Galitch... Mais je songeais
+toujours Larsan... Pourquoi?... Pourquoi tait-ce cause de
+Larsan que je voulais savoir ce qu'ils se disaient?... Je compris
+que Mathilde tait descendue furtivement de la Louve pour promener
+son angoisse dans le jardin, et que son mari l'avait rejointe...
+La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert
+Darzac, et elle lui disait:
+
+Je sais... Je sais toute votre peine... ne me la dites plus...
+quand je vous vois si chang, si malheureux... je m'accuse de
+votre douleur... mais ne me dites pas que je ne vous aime plus...
+Oh! je vous aimerai encore, Robert... comme autrefois... je vous
+le promets...
+
+Et elle sembla rflchir, pendant que lui, incrdule, l'coutait
+encore.
+
+Elle reprit, bizarre, et cependant avec une nergique conviction:
+
+Certes! je vous le promets...
+
+Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un
+divin, mais si malheureux sourire, que je me demandai comment
+cette femme avait pu parler cet homme de bonheur possible. Elle
+me frla sans me voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis
+plus les lauriers-cerises derrire lesquels j'tais cach.
+
+M. Darzac tait rest sa place. Il la regardait encore. Il dit
+tout haut avec une violence qui me fit rflchir:
+
+Oui, il faut tre heureux! Il le faut!
+
+Ah! certes, il tait bien bout de patience. Et, avant de
+s'loigner son tour, il eut un geste de protestation contre le
+mauvais sort, d'emportement contre la Destine, un geste qui
+ravissait la Dame en noir, la jetait sur sa poitrine et l'en
+faisait le matre, travers l'espace.
+
+Il n'eut pas plutt fait ce geste, que ma pense se prcisa, ma
+pense qui errait autour de Larsan s'arrta sur Darzac! Oh! je
+m'en souviens trs bien; c'est partir de cette seconde o il eut
+ce geste de rapt dans la nuit lunaire que j'osai me dire ce que je
+m'tais dj dit pour tant d'autres... pour tous les autres... Si
+c'tait Larsan!
+
+Et, en cherchant bien, au fond de ma mmoire, je trouve que ma
+pense a t plus directe encore. Au geste de l'homme, elle a
+rpondu tout de suite, elle a cri: C'est Larsan!
+
+J'en fus tellement pouvant que, voyant Robert Darzac se diriger
+vers moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui rvla
+ma prsence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit:
+
+Vous tiez l, Sainclair, vous veilliez!... Nous veillons tous,
+mon ami... Et vous l'avez entendue!... Voyez-vous, Sainclair,
+c'est trop de douleur; moi, je n'en puis plus. Nous allions tre
+heureux; elle-mme pouvait croire qu'elle avait t oublie du
+Destin, quand l'autre est rapparu! Alors, 'a t fini, elle n'a
+plus eu de force pour notre amour. Elle s'est courbe sous la
+fatalit; elle a d s'imaginer que celle-ci la poursuivait d'un
+ternel chtiment. Il a fallu le drame effroyable de la nuit
+dernire pour me prouver moi-mme que cette femme m'a rellement
+aim... autrefois... Oui, un moment, elle a craint pour moi, et
+moi, hlas! je n'ai tu que pour elle... Mais la voil retourne
+son indiffrence mortelle. Elle ne songe plus -- si elle songe
+encore quelque chose -- qu' promener un vieillard en
+silence...
+
+Il soupira si tristement et si sincrement que l'abominable pense
+en fut chasse du coup. Je ne songeai plus qu' ce qu'il me
+disait... la douleur de cet homme qui semblait avoir perdu
+dfinitivement la femme qu'il aimait, dans le moment que celle-ci
+retrouvait un fils dont il continuait d'ignorer l'existence... De
+fait, il n'avait d rien comprendre l'attitude de la Dame en
+noir, la facilit avec laquelle elle paraissait s'tre dtache
+de lui... et il ne trouvait pour expliquer une aussi cruelle
+mtamorphose que l'amour, exaspr par le remords, de la fille du
+professeur Stangerson pour son pre...
+
+M. Darzac continua de gmir.
+
+ quoi m'aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tu? Pourquoi
+m'impose-t-elle, comme un criminel, cet horrible silence, si
+elle ne veut pas m'en rcompenser de son amour? Redoute-t-elle
+pour moi de nouveaux juges? Hlas! pas mme, Sainclair... non,
+non, pas mme. Elle redoute que la pense agonisante de son pre
+ne succombe devant l'clat d'un nouveau scandale. Son pre!
+Toujours son pre! Et moi, je n'existe pas! Je l'ai attendue vingt
+ans, et quand, enfin, je crois qu'elle est venue, son pre me la
+reprend!
+
+Je me disais: Son pre... son pre et son enfant!
+
+Il s'assit sur une vieille pierre croule de la chapelle et dit
+encore, se parlant lui-mme: Mais je l'arracherai de ces
+murs... je ne peux plus la voir errer ici au bras de son pre...
+comme si je n'existais pas!...
+
+Et, pendant qu'il disait ces choses, je revoyais la double et
+lamentable silhouette du pre et de la fille, passant et
+repassant, l'heure du crpuscule, dans l'ombre colossale de la
+Tour du Nord, allonge par les feux du soir, et j'imaginais qu'ils
+ne devaient pas tre plus crass sous les coups du ciel, cet
+Oedipe et cette Antigone qu'on nous reprsente ds notre plus
+jeune ge tranant, sous les murs de Colone, le poids d'une
+surhumaine infortune.
+
+Et puis tout coup, sans que je pusse en dmler la raison, peut-
+tre cause d'un geste de Darzac, l'affreuse pense me
+ressaisit... et je demandai brle-pourpoint:
+
+Comment se fait-il que le sac tait vide?
+
+Je constatai qu'il ne se troubla point. Il me rpondit simplement:
+Rouletabille nous le dira peut-tre... Puis il me serra la main
+et s'enfona, pensif, dans les massifs de la baille.
+
+Je le regardais marcher...
+
+... Je suis fou...
+
+
+
+
+XVI
+Dcouverte de L'Australie.
+
+La lune l'a frapp en plein visage. Il se croit seul dans la nuit
+et voici certainement l'un des moments o il doit dposer le
+masque du jour. D'abord les vitres noires ont cess de protger
+son regard incertain. Et si sa taille, pendant les heures de
+comdie, s'est fatigue se courber plus que de nature, si les
+paules se sont trs habilement arrondies, voici la minute o le
+grand corps de Larsan, sorti de scne, va se dlasser. Qu'il se
+dlasse donc! Je l'pie dans la coulisse... derrire les figuiers
+de Barbarie, pas un de ses mouvements ne m'chappe...
+
+Maintenant, il est debout sur le boulevard de l'Ouest qui lui fait
+comme un pidestal; les rayons lunaires l'enveloppent d'une lueur
+froide et funbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l'ombre
+de Larsan revenue de chez les morts?
+
+Je suis fou... En vrit, il faut avoir piti de nous qui sommes
+tous fous. Nous voyons Larsan partout et peut-tre Darzac lui-mme
+m'a-t-il regard un jour, moi, Sainclair, en se disant: Si
+c'tait Larsan!... Un jour!... je parle comme s'il y avait des
+annes que nous tions enferms dans ce chteau et il y a tout
+juste quatre jours... Nous sommes arrivs ici, le 8 avril, un
+soir...
+
+Sans doute, mais jamais mon coeur n'a ainsi battu quand je me
+posais la terrible question pour les autres; c'est peut-tre aussi
+qu'elle tait moins terrible quand il s'agissait des autres... Et
+puis, c'est singulier ce qui m'arrive. Au lieu que mon esprit
+recule effray devant l'abme d'une aussi incroyable hypothse, au
+contraire, il est attir, entran, horriblement sduit. Il a le
+vertige et il ne fait rien pour l'viter. Il me pousse ne point
+quitter des yeux le spectre debout sur le boulevard de l'Ouest,
+lui trouver des attitudes, des gestes, une ressemblance, par
+derrire... et puis aussi le profil... et puis aussi la face...
+L, comme a... Il ressemble tout fait Larsan... Oui, mais
+comme a, il ressemble tout fait Darzac...
+
+Comment se fait-il que cette ide me vienne, cette nuit, pour la
+premire fois? Quand j'y songe... Elle et d tre notre premire
+ide! Est-ce que, lors du Mystre de la Chambre Jaune, la
+silhouette Larsan n'apparaissait point, au moment du crime, tout
+fait confondue avec la silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui
+venait chercher la rponse de Mlle Stangerson au bureau de poste
+40 n'tait point Larsan lui-mme? Est-ce que cet empereur du
+camouflage n'avait point dj entrepris avec succs d'tre Darzac,
+si bien qu'il avait russi faire accuser de ses propres crimes
+le fianc de Mlle Stangerson!...
+
+Sans doute... sans doute... mais, tout de mme, si j'ordonne mon
+coeur inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je
+saurai que mon hypothse est insense... Insense?... Pourquoi?...
+Tenez, le voil, le spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux
+de ses jambes, qui marche comme Larsan... oui, mais il a les
+paules de Darzac.
+
+Je dis insense parce que, si l'on n'est pas Darzac, on peut
+tenter de l'tre dans l'ombre, dans le mystre, de loin, comme
+lors des drames du Glandier... mais ici, nous touchons l'homme!...
+nous vivons avec lui!...
+
+Nous vivons avec lui?... Non!...
+
+D'abord, il est rarement l... presque toujours enferm dans sa
+chambre ou pench sur cet inutile travail de la Tour du
+Tmraire... Voil, ma foi, un beau prtexte que celui de dessiner
+pour qu'on ne voie pas votre tte et pour rpondre aux gens sans
+tourner la tte...
+
+Mais enfin, il ne dessine pas toujours... Oui, mais dehors,
+toujours, except ce soir, il a son binocle noir... Ah! cet
+accident du laboratoire a t des plus intelligents... Cette
+petite lampe qui a fait explosion savait -- je l'ai toujours pens
+-- le service qu'elle allait rendre Larsan lorsque Larsan aurait
+pris la place de Darzac... Elle lui permettrait d'viter,
+toujours... toujours, la grande lumire du jour... cause de la
+faiblesse des yeux... Comment donc!... Il n'est point jusqu' Mlle
+Stangerson et Rouletabille qui ne s'arrangeaient pour trouver les
+coins d'ombre o les yeux de M. Darzac n'avaient rien redouter
+de la lumire du jour... Du reste, il a, plus que tout autre, en y
+rflchissant, depuis que nous sommes arrivs ici, cette
+proccupation de l'ombre... nous l'avons vu peu, mais toujours
+l'ombre. Cette petite salle du conseil est fort sombre, ... la
+Louve est sombre... Et il a choisi, des deux chambres de la Tour
+Carre, celle qui reste toujours plonge dans une demi-obscurit.
+
+Tout de mme... Voyons! Voyons!... Voyons! On ne trompe pas
+Rouletabille comme a!... ne serait-ce que trois jours!...
+Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est n avant
+Rouletabille, puisqu'il est son pre...
+
+... Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu
+au-devant de nous Cannes, et qu'il est mont dans notre
+compartiment... Il a tir le rideau... De l'ombre, toujours...
+
+Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l'Ouest, s'est
+retourn de mon ct... Je le vois bien... de face... pas de
+binocle... il est immobile... il est plac l comme si on allait
+le photographier... Ne bougez pas!... L, a y est!... Eh bien,
+c'est Robert Darzac! c'est Robert Darzac!
+
+... Il se remet en marche... Je ne sais plus... il y a quelque
+chose qui me manque, dans la marche de Darzac, pour que je
+reconnaisse la marche de Larsan; mais quoi?...
+
+Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?... Rouletabille raisonne
+plus qu'il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de
+regarder que cela?...
+
+Non!... N'oublions pas que Darzac est all passer trois mois dans
+le Midi!... C'est vrai!... Ah! on peut raisonner l-dessus: trois
+mois, pendant lesquels on ne l'a pas vu... Il tait parti
+malade... Il tait revenu bien portant... On ne s'tonne point que
+la figure d'un homme ait un peu chang quand, partie avec une mine
+de mort, elle rapparat avec une mine de vivant.
+
+Et la crmonie du mariage a eu lieu tout de suite... Comme il
+s'est montr nous avec parcimonie avant, et depuis... Et, du
+reste, il n'y a pas encore une semaine de tout cela... Un Larsan
+peut tenir le coup pendant six jours.
+
+L'homme (Darzac? Larsan?) descend de son pidestal du boulevard de
+l'Ouest et vient droit moi... M'a-t-il vu? Je me fais plus petit
+derrire mon figuier de Barbarie.
+
+... Trois mois d'absence pendant lesquels Larsan a pu tudier tous
+les tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime
+Darzac et on prend sa place, et sa femme... on l'emporte... le
+tour est jou!...
+
+... La voix? Quoi de plus facile que d'imiter une voix du Midi? On
+a un peu plus ou un peu moins l'accent, voil tout. Moi, j'ai cru
+observer qu'il l'avait un peu plus... Oui, le Darzac d'aujourd'hui
+a un peu plus l'accent -- je crois -- que celui d'avant le
+mariage...
+
+Il est presque sur moi, il passe mes cts... Il ne m'a pas
+vu...
+
+... C'est Larsan! Je vous dis que c'est Larsan!...
+
+Mais il s'arrte une seconde, regarde perdument toutes ces choses
+endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire,
+et il gmit, comme un pauvre malheureux homme qu'il est...
+
+... C'est Darzac!...
+
+Et puis, il est parti... Et je suis rest l, derrire un figuier,
+dans l'anantissement de ce que j'avais os penser!...
+
+Combien de temps restai-je ainsi, prostr? Une heure? Deux heures?
+Quand je me relevai, j'avais les reins rompus et l'esprit trs
+fatigu. Oh! trs fatigu! J'tais all, au cours de mes
+tourdissantes hypothses, jusqu' me demander si par hasard (par
+hasard!) le Larsan qui tait dans le sac de pommes de terre dites
+saucisses ne s'tait pas substitu au Darzac qui le conduisait,
+dans la petite voiture anglaise trane par Toby aux gouffres du
+puits de Castillon!... Parfaitement, je voyais le corps l'agonie
+ressuscitant tout coup et priant M. Darzac d'aller prendre sa
+place. Il n'avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon absurde
+cogitation cette supposition imbcile, rien moins que le rappel de
+la preuve absolue de son impossibilit, qui m'avait t donne le
+matin mme par une conversation trs intime entre M. Darzac et
+moi, au sortir de notre cruelle sance dans la Tour Carre, sance
+pendant laquelle avaient t si bien tablis tous les termes du
+problme du corps de trop. ce moment, je lui avais pos,
+propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me
+poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite
+rpondu en faisant allusion une autre conversation trs
+scientifique que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui
+n'avait pu matriellement tre entendue de personne autre que de
+nous deux, au sujet de ce mme prince Galitch. Lui seul
+connaissait cette conversation l, et il ne faisait point de
+doute, par cela mme, que le Darzac qui me proccupait tant
+aujourd'hui n'tait autre que celui de la veille.
+
+Si insense que ft l'ide de cette substitution, on me pardonnera
+tout de mme de l'avoir eue. Rouletabille en tait un peu la cause
+avec ses faons de me parler de son pre comme du Dieu de la
+mtamorphose! Et j'en revins la seule hypothse possible --
+possible pour un Larsan qui aurait pris la place d'un Darzac --
+celle de la substitution au moment du mariage, lors du retour du
+fianc de Mlle Stangerson Paris, aprs trois mois d'absence dans
+le Midi...
+
+La plainte dchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait
+laiss chapper, tout l'heure mes cts, ne parvenait point
+chasser tout fait cette ide-l... Je le voyais entrant
+l'glise Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse laquelle il avait
+voulu que le mariage et lieu... peut-tre, pensai-je, parce qu'il
+n'y avait point d'glise plus sombre Paris...
+
+Ah! on est trs curieusement bte quand on se trouve, par une nuit
+lunaire, derrire un figuier de Barbarie, aux prises avec la
+pense de Larsan!...
+
+Trs, trs bte! me disais-je, en regagnant tout doucement,
+travers les massifs de la baille, le lit qui m'attendait dans une
+petite chambre solitaire du Chteau Neuf... trs bte... car,
+comme l'avait si bien dit Rouletabille... si Larsan avait t
+alors Darzac, il n'avait qu' emporter sa belle proie et il ne se
+serait point complu rapparatre l'tat de Larsan pour
+pouvanter Mathilde, et il ne l'aurait pas amene au chteau fort
+d'Hercule, au milieu des siens, et il n'aurait pas pris la
+prcaution dsastreuse pour ses desseins de montrer nouveau,
+dans la barque de Tullio, la figure menaante de Roussel-
+Ballmeyer!
+
+ ce moment, Mathilde lui appartenait, et c'est depuis ce moment
+qu'elle s'tait reprise. La rapparition de Larsan ravissait
+dfinitivement la Dame en noir Darzac, donc Darzac n'tait pas
+Larsan! Mon Dieu! que j'ai mal la tte... C'est la lune
+blouissante, l-haut, qui m'a frapp douloureusement la
+cervelle... j'ai un coup de lune...
+
+Et puis... et puis, n'tait-il pas apparu Arthur Rance lui-mme,
+dans les jardins de Menton, alors que Darzac venait d'tre mis
+dans le train qui le conduisait Cannes, au-devant de nous! Si
+Arthur Rance avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute
+tranquillit... Et pourquoi Arthur Rance et-il menti?... Arthur
+Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui n'a pas
+cess de l'tre... Mrs. Edith n'est pas une sotte; elle a tout vu,
+Mrs. Edith!... Allons!... allons nous coucher...
+
+J'tais encore sous la poterne du Jardinier et j'allais entrer
+dans la Cour du Tmraire quand il m'a sembl entendre quelque
+chose... on et dit une porte que l'on refermait... cela avait
+fait comme un bruit de bois et de fer... de serrure... je passai
+vivement la tte hors de la poterne et je crus apercevoir une
+vague silhouette humaine prs de la porte du Chteau Neuf, une
+silhouette, qui, aussitt, s'tait confondue avec l'ombre du
+Chteau Neuf elle-mme; j'armai mon revolver et, en trois bonds,
+entrai dans l'ombre mon tour... Mais je n'aperus plus rien que
+l'ombre. La porte du Chteau Neuf tait ferme et je croyais bien
+me rappeler que je l'avais laisse entrouverte. J'tais trs mu,
+trs anxieux... je ne me sentais pas seul... qui donc pouvait tre
+autour de moi? videmment, si la silhouette existait en dehors de
+ma vision et de mon esprit troubls, elle ne pouvait plus tre
+maintenant que dans le Chteau Neuf, car la Cour du Tmraire
+tait dserte.
+
+Je poussai avec prcaution la porte, et entrai dans le Chteau
+Neuf. J'coutai attentivement et sans faire le moindre mouvement
+au moins pendant cinq minutes... Rien!... je devais m'tre
+tromp... Cependant je ne fis point craquer d'allumettes et, le
+plus silencieusement que je pus, je gravis l'escalier et gagnai ma
+chambre. L, je m'enfermai et seulement respirai l'aise...
+
+Cette vision continuait cependant m'inquiter plus que je ne me
+l'avouais moi-mme, et, bien que je me fusse couch, je ne
+parvenais point m'endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre
+la raison, la vision de la silhouette et la pense de Darzac-
+Larsan se mlaient trangement dans mon esprit dsquilibr...
+
+Si bien que j'en tais arriv me dire: je ne serai tranquille
+que lorsque je me serai assur que M. Darzac lui-mme n'est pas
+Larsan! Et je ne manquerai point de le faire la prochaine
+occasion.
+
+Oui, mais comment?... Lui tirer la barbe?... Si je me trompe, il
+me prendra pour un fou ou il devinera ma pense et elle ne sera
+point faite pour le consoler de tous les malheurs dont il gmit.
+Il ne manquerait plus son infortune que d'tre souponn d'tre
+Larsan!
+
+Soudain, je rejetai mes couvertures, je m'assis sur mon lit, et
+m'criai:
+
+L'Australie!
+
+Je venais de me souvenir d'un pisode dont j'ai parl au
+commencement de ce rcit. On se rappelle que, lors de l'accident
+du laboratoire, j'avais accompagn M. Robert Darzac chez le
+pharmacien. Or, dans le moment qu'on le soignait, comme il avait
+d ter sa jaquette, la manche de sa chemise, dans un faux
+mouvement, s'tait releve jusqu'au coude et y avait t arrte
+pendant toute la sance, ce qui m'avait permis de constater que
+M. Darzac avait, prs de la saigne du bras droit une large tache
+de naissance dont les contours semblaient curieusement suivre le
+dessin gographique de l'Australie. Mentalement, pendant que le
+pharmacien oprait, je n'avais pu m'empcher de placer, sur ce
+bras, aux endroits qu'elles occupent sur la carte, Melbourne,
+Sydney, Adlade; et il y avait encore sous cette large tache une
+autre toute petite tache situe dans les environs de la terre dite
+de Tasmanie.
+
+Et quand, par hasard, plus tard, il m'tait arriv de penser cet
+accident, la sance chez le pharmacien et la tache de
+naissance, j'avais toujours pens aussi, par une liaison d'ides
+bien comprhensible, l'Australie.
+
+Et dans cette nuit d'insomnie, voil que l'Australie encore
+m'apparaissait!...
+
+Assis sur mon lit, j'avais eu peine le temps de me fliciter
+d'avoir song une preuve aussi dcisive de l'identit de Robert
+Darzac et je commenais agiter la question de savoir comment je
+pourrais bien m'y prendre pour me la fournir moi-mme, quand un
+bruit singulier me fit dresser l'oreille... Le bruit se rpta...
+on et dit que des marches craquaient sous des pas lents et
+prcautionneux.
+
+Haletant, j'allai ma porte et, l'oreille la serrure,
+j'coutai. D'abord, ce fut le silence, et puis les marches
+craqurent nouveau... Quelqu'un tait dans l'escalier, je ne
+pouvais plus en douter... et quelqu'un qui avait intrt
+dissimuler sa prsence... je songeai l'ombre que j'avais cru
+voir tout l'heure en entrant dans la Cour du Tmraire... quelle
+pouvait tre cette ombre, et que faisait-elle dans l'escalier?
+Montait-elle? Descendait-elle?...
+
+Un nouveau silence... J'en profitai pour passer rapidement mon
+pantalon et, arm de mon revolver, je russis ouvrir ma porte
+sans la faire geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle,
+j'avanai jusqu' la rampe de l'escalier et j'attendis. J'ai dit
+l'tat de dlabrement dans lequel se trouvait le Chteau Neuf. Les
+rayons funbres de la lune arrivaient obliquement par les hautes
+fentres qui s'ouvraient sur chaque palier et dcoupaient avec
+prcision des carrs de lumire blme dans la nuit opaque de cette
+cage d'escalier qui tait trs vaste. La misre du chteau ainsi
+claire par endroits n'en paraissait que plus dfinitive. La
+ruine de la rampe de l'escalier, les barreaux briss, les murs
+lzards contre lesquels, et l, de vastes lambeaux de
+tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m'avait que fort peu
+impressionn dans le jour, me frappait alors trangement, et mon
+esprit tait tout prt me reprsenter ce dcor lugubre du pass
+comme un lieu propice l'apparition de quelque fantme...
+Rellement, j'avais peur... L'ombre, tout l'heure, m'avait si
+bien gliss entre les doigts... car j'avais bien cru la toucher...
+Tout de mme, un fantme peut se promener dans un vieux chteau
+sans faire craquer des marches d'escalier... Mais elles ne
+craquaient plus...
+
+Tout coup, comme j'tais pench au-dessus de la rampe, je revis
+l'ombre!... elle tait claire d'une faon clatante... de telle
+sorte que d'ombre qu'elle tait elle tait devenue lueur. La lune
+l'avait allume comme un flambeau... Et je reconnus Robert Darzac!
+
+Il tait arriv au rez-de-chausse et traversait le vestibule en
+levant la tte vers moi comme s'il sentait peser mon regard sur
+lui. Instinctivement, je me rejetai en arrire. Et puis, je revins
+ mon poste d'observation juste temps pour le voir disparatre
+dans un couloir qui conduisait un autre escalier desservant
+l'autre partie du btiment. Que signifiait ceci? Qu'est-ce que
+Robert Darzac faisait la nuit dans le Chteau Neuf? Pourquoi
+prenait-il tant de prcautions pour n'tre point vu? Mille
+soupons me traversrent l'esprit, ou plutt toutes les mauvaises
+penses de tout l'heure me ressaisirent avec une force
+extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m'lanai la
+dcouverte de l'Australie.
+
+J'eus tt fait d'arriver au corridor au moment mme o il le
+quittait et commenai de gravir, toujours fort prudemment, les
+degrs vermoulus du second escalier. Cach dans le corridor, je le
+vis s'arrter au premier palier, et pousser une porte. Et puis je
+ne vis plus rien; il tait rentr dans l'ombre et peut-tre dans
+la chambre. Je grimpai jusqu' cette porte qui tait referme et,
+sr qu'il tait dans la chambre, je frappai trois petits coups. Et
+j'attendis. Mon coeur battait se rompre. Toutes ces chambres
+taient inhabites, abandonnes... Qu'est-ce que M. Robert Darzac
+venait faire dans l'une de ces chambres-l?...
+
+J'attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme
+personne ne me rpondait, comme la porte ne s'ouvrait pas, je
+frappai nouveau et j'attendis encore... alors, la porte s'ouvrit
+et Robert Darzac me dit de sa voix la plus naturelle:
+
+C'est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?...
+
+-- Je veux savoir, fis-je -- et ma main serrait au fond de ma
+poche mon revolver, et ma voix, moi, tait comme trangle,
+tant, au fond, j'avais peur -- je veux savoir ce que vous faites
+ici, une pareille heure...
+
+Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
+
+Vous voyez!... je me prparais me coucher...
+
+Et il alluma une bougie que l'on avait pose sur une chaise, car
+il n'y avait mme pas, dans cette chambre dlabre, une pauvre
+table de nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l'on avait
+d apporter l dans la journe, composait tout l'ameublement.
+
+Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, ct de
+Mme Darzac et du professeur, au premier tage de la Louve...
+
+-- L'appartement tait trop petit; j'aurais pu gner Mme Darzac,
+fit amrement le malheureux... J'ai demand Bernier de me donner
+un lit ici... Et puis, peu m'importe o je couche puisque je ne
+dors pas...
+
+Nous restmes un instant silencieux. J'avais tout fait honte de
+moi et de mes combinaisons saugrenues. Et, franchement, mon
+remords tait tel que je ne pus en retenir l'expression. Je lui
+avouai tout: mes infmes soupons, et comment j'avais bien cru, en
+le voyant errer si mystrieusement de nuit dans le Chteau Neuf,
+avoir affaire Larsan, et comment je m'tais dcid aller la
+dcouverte de l'Australie. Car, je ne lui cachai mme pas que
+j'avais mis un instant tout mon espoir dans l'Australie.
+
+Il m'coutait avec la face la plus douloureuse du monde et,
+tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de
+la bougie, il me montra la tache de naissance qui devait me
+faire rentrer dans mes esprits. Je ne voulais point la voir,
+mais il insista pour que je la touchasse, et je dus constater que
+c'tait l une tache trs naturelle et sur laquelle on et pu
+mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney,
+Melbourne, Adlade... et, en bas, il y avait une autre petite
+tache qui reprsentait la Tasmanie...
+
+Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument
+dsabuse... a ne s'en va pas!...
+
+Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne
+voulut me pardonner que lorsqu'il m'eut forc lui tirer la
+barbe, laquelle ne me resta point dans la main...
+
+Alors, seulement, il me permit d'aller me recoucher, ce que je fis
+en me traitant d'imbcile.
+
+
+
+
+XVII
+Terrible aventure du vieux Bob.
+
+Quand je me rveillai, ma premire pense courut encore Larsan.
+En vrit, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni
+sur sa mort ni sur sa vie. tait-il moins bless qu'on ne l'avait
+cru?... Que dis-je? tait-il moins mort qu'on ne l'avait pens?
+Avait-il pu s'enfuir du sac jet par Darzac au gouffre de
+Castillon? Aprs tout, la chose tait fort possible, ou plutt
+l'hypothse n'allait point au-dessus des forces humaines d'un
+Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqu qu'il avait
+trouv le sac trois mtres de l'orifice de la crevasse, sur un
+palier naturel dont M. Darzac ne souponnait certainement pas
+l'existence quand il avait cru jeter la dpouille de Larsan
+l'abme...
+
+Ma seconde pense alla Rouletabille. Que faisait-il pendant ce
+temps? Pourquoi tait-il parti? Jamais sa prsence au fort
+d'Hercule n'avait t aussi ncessaire! S'il tardait venir,
+cette journe ne se passerait point sans quelque drame entre les
+Rance et les Darzac!
+
+C'est alors que l'on frappa ma porte et que le pre Bernier
+m'apporta justement un bref billet de mon ami qu'un petit voyou de
+la ville venait de dposer entre les mains du pre Jacques.
+Rouletabille me disait: Serai de retour ce matin. Levez-vous vite
+et soyez assez aimable pour aller me pcher pour mon djeuner de
+ces excellentes palourdes qui abondent sur les rochers qui
+prcdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant.
+Amitis et merci. Rouletabille! Ce billet me laissa tout fait
+songeur, car je savais par exprience que, lorsque Rouletabille
+paraissait s'occuper de babioles, jamais son activit ne portait
+en ralit sur des objets plus considrables.
+
+Je m'habillai la hte et, arm d'un vieux couteau que m'avait
+prt le pre Bernier, je me mis en mesure de contenter la
+fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord,
+n'ayant rencontr personne cette heure matinale -- il pouvait
+tre sept heures -- je fus rejoint par Mrs. Edith qui je fis
+part du petit mot de Rouletabille. Mrs. Edith -- que l'absence
+prolonge du vieux Bob affolait tout fait -- le trouva bizarre
+et inquitant et elle me suivit la pche aux palourdes. En
+route elle me confia que son oncle n'tait point ennemi, de temps
+ autre, d'une petite fugue, et qu'elle avait, jusqu' cette
+heure, conserv l'espoir que tout s'expliquerait par son retour;
+mais maintenant l'ide recommenait lui enflammer la cervelle
+d'une affreuse mprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la
+vengeance des Darzac!...
+
+Elle profra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la
+Dame en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu' midi et puis
+ne dit plus rien.
+
+Nous nous mmes pcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith
+avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith
+m'occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les
+pieds de Mrs. Edith, que j'ai dcouverts dans la mer d'Hercule,
+sont les plus dlicats coquillages du monde, et qu'ils me firent
+si bien oublier les palourdes que ce pauvre Rouletabille s'en
+serait certainement pass son djeuner si la jeune femme n'avait
+montr un si beau zle. Elle clapotait dans l'onde amre et
+glissait son couteau sous les rocs avec une grce un peu nerve
+qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout coup, nous nous
+redressmes tous deux et tendmes l'oreille d'un mme mouvement.
+On entendait des cris du ct des grottes. Au seuil mme de celle
+de Romo et Juliette, nous distingumes un petit groupe qui
+faisait des gestes d'appel. Pousss par le mme pressentiment,
+nous regagnmes la hte le rivage. Bientt, nous apprenions
+qu'attirs par des plaintes, deux pcheurs venaient de dcouvrir,
+dans un trou de la grotte de Romo et Juliette, un malheureux qui
+y tait tomb et qui avait d y rester, de longues heures,
+vanoui.
+
+... Nous ne nous tions pas tromps. C'tait bien le vieux Bob qui
+tait au fond du trou. Quand on l'et tir au bord de la grotte,
+dans la lumire du jour, il apparut certainement digne de piti,
+tant sa belle redingote noire tait salie, fripe, arrache.
+Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout quand on se fut
+aperu que le vieil homme avait une clavicule dmise et un pied
+foul, et il tait si ple qu'on et pu croire qu'il allait
+mourir.
+
+Heureusement il n'en fut rien. Dix minutes plus tard, il tait,
+sur les ordres qu'il donna, tendu sur son lit dans sa chambre de
+la Tour Carre. Mais peut-on imaginer que cet entt refusa de se
+dshabiller et de quitter sa redingote avant l'arrive des
+mdecins? Mrs. Edith, de plus en plus inquite, s'installait son
+chevet; mais, quand arrivrent les docteurs, le vieux Bob exigea
+de sa nice qu'elle le quittt sur-le-champ et qu'elle sortt de
+la Tour Carre. Et il en fit mme fermer la porte.
+
+Cette prcaution dernire nous surprit beaucoup. Nous tions
+runis dans la Cour du Tmraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur
+Rance et moi, ainsi que le pre Bernier qui me guettait drlement,
+attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carre
+aprs l'arrive des mdecins, elle vint nous et nous dit:
+
+Esprons que a ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide.
+Qu'est-ce que je vous avais dit! Je l'ai confess: c'est un vieux
+farceur; il a voulu voler le crne du prince Galitch! Jalousie de
+savant; nous rirons bien quand il sera guri.
+
+Alors, la porte de la Tour Carre s'ouvrit et Walter, le fidle
+serviteur du vieux Bob, parut. Il tait ple, inquiet.
+
+Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas
+qu'on le dise, mais il faut le sauver!...
+
+Mrs. Edith avait dj disparu dans la Tour Carre. Quant nous,
+nous n'osions avancer. Bientt elle rapparut:
+
+Oh! nous fit-elle... C'est affreux! Il a toute la poitrine
+arrache.
+
+J'allai lui offrir mon bras pour qu'elle s'y appuyt, car, chose
+singulire, Mr Arthur Rance s'tait, dans ce moment, loign de
+nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrire le dos,
+en sifflotant. J'essayai de rconforter Mrs. Edith et je la
+plaignis, mais ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.
+
+Rouletabille arriva au chteau une heure aprs l'vnement. Je
+guettais son retour du haut du boulevard de l'Ouest et, sitt que
+je le vis sur le bord de la mer, je courus lui. Il me coupa la
+parole ds ma premire demande d'explication et me demanda tout de
+suite si j'avais fait une bonne pche, mais je ne me trompais
+point l'expression de son regard inquisiteur. Je voulus me
+montrer aussi malin que lui et je rpondis:
+
+Oh! une trs bonne pche! j'ai repch le vieux Bob!
+
+Il sursauta. Je haussai les paules, car je croyais de la
+comdie et je lui dis:
+
+Allons donc! Vous saviez bien o vous nous conduisiez avec votre
+pche et votre dpche!
+
+Il me fixa d'un air tonn:
+
+Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut tre la porte
+de vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m'auriez vit
+la peine de protester contre une pareille accusation!
+
+-- Mais quelle accusation? m'criai-je.
+
+-- Celle d'avoir laiss le vieux Bob au fond de la grotte de Romo
+et Juliette, sachant qu'il y agonisait.
+
+-- Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob
+n'est pas l'agonie. Il a un pied foul, une paule dmise, a
+n'est pas grave et son histoire est la plus honnte du monde: il
+prtend qu'il voulait voler le crne du prince Galitch!
+
+-- Quelle drle d'ide! ricana Rouletabille.
+
+Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:
+
+Vous croyez cette histoire-l, vous?... Et... c'est tout? Pas
+d'autres blessures?
+
+-- Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs
+viennent de la dclarer sans gravit aucune. Il a la poitrine
+dchire.
+
+-- La poitrine dchire! reprit Rouletabille en me serrant
+nerveusement la main. Et comment est-elle dchire, cette
+poitrine?
+
+-- Nous ne savons pas; nous ne l'avons pas vue. Le vieux Bob est
+d'une trange pudeur. Il n'a point voulu quitter sa redingote
+devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous
+ne nous serions jamais dout de cette blessure-l si Walter
+n'tait venu nous en parler, pouvant qu'il tait par le sang
+qu'elle avait rpandu.
+
+Aussitt arrivs au chteau, nous tombmes sur Mrs. Edith qui
+semblait nous chercher.
+
+Mon oncle ne veut point de moi son chevet, fit-elle en
+regardant Rouletabille avec un air d'anxit que je ne lui avais
+jamais encore connu: c'est incomprhensible!
+
+-- Oh! madame! rpliqua le reporter en adressant notre gracieuse
+htesse son salut le plus crmonieux, je vous affirme qu'il n'y a
+rien au monde d'incomprhensible, quand on veut un peu se donner
+la peine de comprendre! Et il la flicita d'avoir retrouv un si
+bon oncle dans le moment qu'elle le croyait perdu.
+
+Mrs. Edith, tout fait renseigne sur la pense de mon ami,
+allait lui rpondre, quand nous fmes rejoints par le prince
+Galitch. Il venait chercher des nouvelles de son ami vieux Bob,
+ayant appris l'accident. Mrs. Edith le rassura sur les suites de
+l'quipe de son fantastique oncle et pria le prince de pardonner
+ son parent son amour excessif pour les plus vieux crnes de
+l'humanit. Le prince sourit avec grce et politesse quand elle
+lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler.
+
+Vous retrouverez votre crne, dit-elle, au fond du trou de la
+grotte o il a roul avec lui... C'est lui qui me l'a dit...
+Rassurez-vous donc, prince, pour votre collection...
+
+Le prince demanda encore des dtails. Il semblait trs curieux de
+l'affaire. Et Mrs. Edith raconta que l'oncle lui avait avou qu'il
+avait quitt le fort d'Hercule par le chemin du puits qui
+communique avec la mer. Aussitt qu'elle eut encore ajout cela,
+comme je me rappelais l'exprience du seau d'eau de Rouletabille
+et aussi les ferrures fermes, les mensonges du vieux Bob
+reprirent dans mon esprit des proportions gigantesques; et j'tais
+sr qu'il devait en tre de mme pour tous ceux qui nous
+entouraient, s'ils taient de bonne foi. Enfin, Mrs. Edith nous
+dit que Tullio l'avait attendu avec sa barque l'orifice de la
+galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage devant la
+grotte de Romo et Juliette.
+
+Que de dtours, ne pus-je m'empcher de m'crier, quand il tait
+si simple de sortir par la porte!
+
+Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitt
+d'avoir pris aussi manifestement parti contre elle.
+
+Voil qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le
+prince. Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre
+cong de moi, car il quittait le pays et je suis sr qu'il a pris
+le train pour Venise, son pays d'origine, cinq heures du soir.
+Comment voulez-vous qu'il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque
+la nuit suivante! D'abord il n'tait plus l, ensuite il avait
+vendu sa barque... m'a-t-il dit, tant dcid ne plus revenir
+dans le pays...
+
+Il y eut un silence et puis Galitch reprit:
+
+Tout ceci n'a que peu d'importance... pourvu que votre oncle,
+madame, gurisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-
+il avec un nouveau sourire encore plus charmant que tous les
+prcdents, si vous voulez bien m'aider retrouver un pauvre
+caillou qui a disparu de la grotte et dont je vous donne le
+signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimtres de long et us
+ l'une de ses extrmits en forme de grattoir; bref, le plus
+vieux grattoir de l'humanit... J'y tiens beaucoup, appuya le
+prince, et peut-tre pourriez-vous savoir, madame, auprs de votre
+oncle vieux Bob, ce qu'il est devenu.
+
+Mrs. Edith promit aussitt au prince, avec une certaine hauteur
+qui me plut, qu'elle ferait tout au monde pour que ne s'gart
+point un aussi prcieux grattoir. Le prince salua et nous quitta.
+Quand nous nous retournmes, Mr Arthur Rance tait devant nous. Il
+avait d entendre toute cette conversation et semblait y
+rflchir. Il avait sa canne bec-de-corbin dans la bouche,
+sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une
+insistance si bizarre que celle-ci s'en montra agace:
+
+Je sais, fit la jeune femme... je sais ce que vous pensez,
+monsieur... et n'en suis nullement tonne... croyez-le bien!...
+
+Et elle se retourna, singulirement nerve, du ct de
+Rouletabille:
+
+En tout cas!... s'cria-t-elle... Vous ne pourrez jamais
+m'expliquer comment, puisqu'il tait hors de la Tour Carre, il
+aurait pu se trouver dans le placard!...
+
+-- Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith
+comme s'il et voulu l'hypnotiser... patience et courage!... Si
+Dieu est avec moi, avant ce soir, je vous aurai expliqu ce que
+vous me demandez l!
+
+
+
+
+XVIII
+Midi, roi des pouvantes.
+
+Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve,
+en tte tte avec Mrs. Edith. J'essayais de la rassurer, la
+voyant impatiente et inquite; mais elle passa ses mains sur ses
+yeux hagards... Et ses lvres tremblantes laissrent chapper
+l'aveu de sa fivre: J'ai peur, dit-elle. Je lui demandai, de
+quoi elle avait peur et elle me rpondit: Vous n'avez pas peur,
+vous? Alors, je gardai le silence. C'tait vrai, j'avais peur,
+moi aussi. Elle dit encore: Vous ne sentez pas qu'il se passe
+quelque chose? -- O a? -- O a! o a! Autour de nous! Elle
+haussa les paules: Ah! je suis toute seule! toute seule! et j'ai
+peur! Elle se dirigea vers la porte: O allez-vous? -- Je vais
+chercher quelqu'un, car je ne veux pas rester seule, toute seule.
+-- Qui allez-vous chercher? -- Le prince Galitch! -- Votre Fodor
+Fodorowitch! m'criai-je... Qu'en avez-vous besoin? Est-ce que je
+ne suis point l?
+
+Son inquitude, malheureusement, grandissait au fur et mesure
+que je faisais tout mon possible pour la faire disparatre, et je
+n'eus point de peine comprendre qu'elle lui venait surtout du
+doute affreux qui tait entr dans son me au sujet de la
+personnalit de son oncle vieux Bob.
+
+Elle me dit: Sortons! et elle m'entrana hors de la Louve. On
+approchait alors de l'heure de midi et toute la baille
+resplendissait dans un embrasement embaum. N'ayant point sur nous
+nos lunettes noires nous dmes mettre nos mains devant nos yeux
+pour leur cacher la couleur trop clatante des fleurs; mais les
+graniums gants continurent de saigner dans nos prunelles
+blesses. Quand nous fmes un peu remis de cet blouissement, nous
+nous avanmes sur le sol calcin, nous marchmes en nous tenant
+par la main sur le sable brlant. Mais nos mains taient plus
+brlantes encore que tout ce qui nous touchait, que toute la
+flamme qui nous enveloppait. Nous regardions nos pieds pour ne
+pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-tre,
+peut-tre pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la
+profondeur de la lumire. Mrs. Edith me rptait: J'ai peur! Et
+moi aussi, j'avais peur, si bien prpar par les mystres de la
+nuit, peur de ce grand silence crasant et lumineux de midi! La
+clart dans laquelle on sait qu'il se passe quelque chose que l'on
+ne voit pas est plus redoutable que les tnbres. Midi! Tout
+repose et tout vit; tout se tait et tout bruit. coutez votre
+oreille: elle rsonne comme une conque marine de sons plus
+mystrieux que ceux qui s'lvent de la terre quand monte le soir.
+Fermez vos paupires et regardez dans vos yeux: vous y trouverez
+une foule de visions argentes plus troublantes que les fantmes
+de la nuit.
+
+Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front ple coulait en
+ruisseaux glacs. Je me mis trembler comme elle, car je savais,
+hlas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait
+s'accomplir, s'accomplissait autour de nous, sans que nous
+puissions rien arrter ni prvoir. Elle m'entranait maintenant
+vers la poterne qui ouvre sur la Cour du Tmraire. La vote de
+cette poterne faisait un arc noir dans la lumire et,
+l'extrmit de ce frais tunnel, nous apercevions, tourns vers
+nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du
+Tmraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait la
+main la canne d'Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce
+dtail m'inquita. Du bout de sa canne, il montrait Robert
+Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la
+vote, et puis il nous dsigna nous-mmes du bout de sa canne.
+Nous n'entendions point ce qu'ils disaient. Ils se parlaient en
+remuant peine les lvres, comme deux complices qui ont un
+secret. Mrs. Edith s'arrta, mais Rouletabille lui fit signe
+d'avancer encore, et il rpta le signe avec sa canne.
+
+Oh! fit-elle, qu'est-ce qu'il me veut encore? Ma foi, Monsieur
+Sainclair, j'ai trop peur! Je vais tout dire mon oncle vieux
+Bob, et nous verrons bien ce qui arrivera.
+
+Nous avions pntr sous la vote, et les autres nous regardaient
+venir sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilit tait
+tonnante, et je leur dis d'une voix qui sonna trangement mes
+oreilles, sous cette vote:
+
+Qu'est-ce que vous faites ici?
+
+Alors, comme nous tions arrivs ct d'eux, sur le seuil de la
+Cour du Tmraire, ils nous firent tourner le dos cette cour
+pour que nous puissions voir ce qu'ils regardaient. C'tait, au
+sommet de l'arc, un cusson, le blason des La Mortola barr du
+lambel de la branche cadette. Cet cusson avait t sculpt dans
+une pierre maintenant branlante et qui manquait de choir sur la
+tte des passants. Rouletabille avait sans doute aperu ce blason
+suspendu si dangereusement sur nos ttes, et il demandait
+Mrs. Edith si elle ne voyait point d'inconvnient le faire
+disparatre, quitte le remettre en place ensuite plus
+solidement.
+
+Je suis sr, dit-il, que si l'on touchait cette pierre du bout
+de sa canne, elle tomberait.
+
+Et il passa sa canne Mrs. Edith:
+
+Vous tes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-mme.
+
+Mais nous essayions en vain les uns et les autres d'atteindre la
+pierre; elle tait trop haut place et j'tais en train de me
+demander quoi rimait ce singulier exercice, quand tout coup,
+dans mon dos, retentit le cri de la mort!
+
+Nous nous retournmes d'un seul mouvement en poussant tous les
+trois une exclamation d'horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui
+passait dans le soleil de midi aprs avoir travers nos nuits,
+quand donc cesserait-il? Quand donc l'affreuse clameur que
+j'entendis retentir pour la premire fois dans les nuits du
+Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu'il y a autour de
+nous une victime nouvelle? que l'un de nous vient d'tre frapp
+par le crime, subitement et sournoisement et mystrieusement,
+comme par la peste? Certes! la marche de l'pidmie est moins
+invisible que cette main qui tue! Et nous sommes l, tous quatre,
+frissonnants, les yeux grands d'pouvante, interrogeant la
+profondeur de la lumire toute vibrante encore du cri de la mort!
+Qui donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante
+laisse maintenant chapper ce gmissement suprme? Comment nous
+diriger dans la lumire? On dirait que c'est la clart du jour
+elle-mme qui se plaint et soupire.
+
+Le plus effray est Rouletabille. Je l'ai vu dans les
+circonstances les plus inattendues garder un sang-froid au-dessus
+des forces humaines; je l'ai vu, cet appel du cri de la mort, se
+ruer dans le danger obscur et se jeter comme un sauveur hroque
+dans la mer des tnbres; pourquoi aujourd'hui tremble-t-il ainsi
+dans la splendeur du jour? Le voil, devant nous, pusillanime
+comme un enfant qu'il est, lui qui prtendait agir comme le matre
+de l'heure. Il n'avait donc point prvu cette minute-l? cette
+minute o quelqu'un expire dans la lumire de midi? Mattoni, qui
+passait ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi,
+est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la
+poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant,
+s'avance vers la plainte, ou plutt marche vers le centre de la
+plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de
+nous, dans l'espace embras. Et nous allons derrire lui, retenant
+notre respiration et les bras tendus, comme on fait quand on va
+ttons dans le noir, et que l'on craint de se heurter quelque
+chose que l'on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et
+quand nous avons dpass l'ombre de l'eucalyptus, nous trouvons le
+spasme au bout de l'ombre. Il secoue un corps l'agonie. Ce
+corps, nous l'avons reconnu. C'est Bernier! c'est Bernier qui
+rle, qui essaye de se soulever, qui n'y parvient pas, qui
+touffe, Bernier dont la poitrine laisse chapper un flot de sang,
+Bernier sur qui nous nous penchons, et qui, avant de mourir, a
+encore la force de nous jeter ces deux mots: Frdric Larsan!
+
+Et sa tte retombe. Frdric Larsan! Frdric Larsan! Lui partout
+et nulle part! Toujours lui, nulle part! Voil encore sa marque!
+Un cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!...
+Car la seule issue de ces lieux o l'on a assassin, c'est cette
+poterne o nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes
+retourns, d'un seul mouvement, tous les quatre, aussitt le cri
+de la mort, si vite, si vite, que nous aurions d voir le geste de
+la mort! Et nous n'avons rien vu que de la lumire!... Nous
+pntrons, mus, il me semble, par le mme sentiment, dans la Tour
+Carre, dont la porte est reste ouverte; nous entrons sans
+hsitation dans les appartements du vieux Bob, dans le salon vide;
+nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est
+tranquillement tendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme
+sur la tte, et prs de lui, veille une femme: la mre Bernier! En
+vrit! comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu
+nos figures et elle jette un cri d'effroi dans le pressentiment
+immdiat de quelque catastrophe! Elle n'a rien entendu! elle ne
+sait rien!... Mais elle veut sortir, elle veut voir, elle veut
+savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!... C'est en
+vain. Elle sort de la tour, elle aperoit le cadavre. Et c'est
+elle, maintenant, qui gmit atrocement, dans l'ardeur terrible de
+midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de
+l'homme tendu l et nous dcouvrons une plaie au-dessous du
+coeur. Rouletabille se relve avec cet air que je lui ai connu
+quand il venait au Glandier d'examiner la plaie du cadavre
+incroyable.
+
+On dirait, fit-il, que c'est le mme coup de couteau! C'est la
+mme mesure! Mais o est le couteau?
+
+Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L'homme qui
+a frapp l'aura emport. O est l'homme? Quel homme? Si nous ne
+savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-
+tre mort de ce qu'il a su!... Frdric Larsan! Nous rptons en
+tremblant les deux mots du mort.
+
+Tout coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparatre le
+prince Galitch, un journal la main. Le prince Galitch vient
+nous en lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith
+court lui, lui arrache le journal des mains, lui montre le
+cadavre et lui dit:
+
+Voil un homme que l'on vient d'assassiner. Allez chercher la
+police.
+
+Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce
+pas un mot, et s'loigne en hte; il va chercher la police. La
+mre Bernier continue pousser des gmissements. Rouletabille
+s'assied sur le puits. Il parat avoir perdu toutes ses forces. Il
+dit mi-voix Mrs. Edith:
+
+Que la police vienne donc, madame!... C'est vous qui l'aurez
+voulu!
+
+Mais Mrs. Edith le foudroie d'un clair de ses yeux noirs. Et je
+sais ce qu'elle pense. Elle pense qu'elle hait Rouletabille qui a
+pu un instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu'on
+assassinait Bernier, est-ce que le vieux Bob n'tait pas dans sa
+chambre, veill par la mre Bernier elle-mme?
+
+Rouletabille, qui vient d'examiner avec lassitude la fermeture du
+puits, fermeture reste intacte, s'allonge sur la margelle de ce
+puits, comme sur un lit o il voudrait enfin goter quelque repos
+et il dit encore, plus bas:
+
+Et qu'est-ce que vous lui direz, la police?
+
+-- Tout!
+
+Mrs. Edith a prononc ce mot-l, les dents serres, rageusement.
+Rouletabille secoue la tte dsesprment, et puis il ferme les
+yeux. Il me parat cras, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher
+Rouletabille l'paule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour
+Carre, la Tour du Tmraire, le Chteau Neuf, toutes les
+dpendances de cette cour dont personne n'a pu s'chapper et o,
+logiquement, l'assassin doit se trouver encore. Le reporter,
+tristement, l'en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque
+chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherch au
+Glandier, aprs le phnomne de la dissociation de la matire,
+l'homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non! non! je
+sais maintenant qu'il ne faut plus chercher Larsan avec ses yeux!
+Un homme vient d'tre tu derrire nous. Nous l'entendons crier
+sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons
+rien que de la lumire! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme
+Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voil-t-il pas
+qu'il les rouvre? Une nergie nouvelle le redresse. Il est debout.
+Il lve vers le ciel son poing ferm.
+
+a n'est pas possible, s'cria-t-il, ou il n'y a plus de bon bout
+de la raison!
+
+Et il se jette par terre, et le revoil quatre pattes, le nez
+sur le sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et
+de la mre Bernier qu'on a tent en vain d'loigner du corps de
+son mari, tournant autour du puits, autour de chacun de nous. Ah!
+c'est le cas de le dire: le revoil tel qu'un porc cherchant sa
+nourriture dans la fange, et nous sommes rests le regarder
+curieusement, btement, sinistrement. un moment, il s'est
+relev, a pris un peu de poussire et l'a jete en l'air avec un
+cri de triomphe comme s'il allait faire natre de cette cendre
+l'image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le jeune
+homme vient-il de remporter sur le mystre?... Qui lui fait,
+l'instant, le regard si assur? Qui lui a rendu le son de sa voix?
+Oui, le voil revenu l'ordinaire diapason quand il dit
+M. Robert Darzac:
+
+Rassurez-vous, monsieur, rien n'est chang!
+
+Et, tourn vers Mrs. Edith:
+
+Nous n'avons plus, madame, qu' attendre la police. J'espre
+qu'elle ne tardera pas!
+
+La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur.
+
+Ah! oui, qu'elle vienne! Et qu'elle se charge de tout! Qu'elle
+pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu'il arrive! fait
+Mrs. Edith en me prenant le bras.
+
+Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le pre Jacques,
+suivi de trois gendarmes. C'est le brigadier de La Mortola et deux
+de ses hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le
+lieu du crime.
+
+Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu'il y a eu un crime!
+s'exclame le pre Jacques qui ne sait rien encore.
+
+-- Du calme, pre Jacques! lui crie Rouletabille, et, quand le
+portier, essouffl, se trouve auprs du reporter, celui-ci lui dit
+ voix basse:
+
+Rien n'est chang, pre Jacques.
+
+Mais le pre Jacques a vu le cadavre de Bernier.
+
+Rien qu'un cadavre de plus, soupire-t-il; c'est Larsan!
+
+-- C'est la fatalit, rplique Rouletabille. Larsan, la fatalit,
+c'est tout un. Mais que signifie ce rien n'est chang de
+Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgr le cadavre
+incidentel de Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de
+ce dont nous frissonnons, Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons
+pas?
+
+Les gendarmes sont affairs et baragouinent autour du corps un
+jargon incomprhensible. Le brigadier nous annonce qu'on a
+tlphon deux pas de l l'auberge Garibaldi o djeune
+justement le delegato ou commissaire spcial de la gare de
+Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer l'enqute que continuera
+le juge d'instruction galement averti.
+
+Et le delegato arrive. Il est enchant, malgr qu'il n'ait point
+pris le temps de finir de djeuner. Un crime! un vrai crime! dans
+le chteau d'Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est dj
+tout affair, tout important. Il ordonne au brigadier de mettre
+un de ses hommes la porte du chteau avec la consigne de ne
+laisser sortir personne. Et puis il s'agenouille auprs du
+cadavre. Un gendarme entrane la mre Bernier, qui gmit plus fort
+que jamais dans la Tour Carre. Le delegato examine la plaie. Il
+dit en trs bon franais: Voil un fameux coup de couteau! Cet
+homme est enchant. S'il tenait l'assassin sous la main, certes,
+il lui ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dvisage.
+Il cherche peut-tre parmi nous l'auteur du crime, pour lui
+signifier toute son admiration. Il se relve.
+
+Et comment cela est-il arriv? fait-il, encourageant et gotant
+dj au plaisir d'avoir une bonne histoire bien criminelle. C'est
+incroyable! ajouta-t-il, incroyable!... Depuis cinq ans que je
+suis delegato, on n'a assassin personne! M. le juge
+d'instruction...
+
+Ici il s'arrte, mais nous finissons la phrase:
+
+M. le juge d'instruction va tre bien content! Il brosse de la
+main la poussire blanche qui couvre ses genoux, il s'ponge le
+front, il rpte: C'est incroyable! avec un accent du Midi qui
+double son allgresse. Mais il reconnat, dans un nouveau
+personnage qui entre dans la cour, un docteur de Menton qui arrive
+justement pour continuer ses soins au vieux Bob.
+
+Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-l et
+dites-moi ce que vous pensez d'un pareil coup de couteau! Surtout,
+autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant
+l'arrive de M. le juge d'instruction.
+
+Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les dtails
+techniques que nous pouvions dsirer. Il n'y a point de doute.
+C'est l le beau coup de couteau qui pntre de bas en haut, dans
+la rgion cardiaque et dont la pointe a dchir certainement un
+ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et le docteur,
+Rouletabille n'a point cess de regarder Mrs. Edith, qui a pris
+dcidment mon bras, cherchant auprs de moi un refuge. Ses yeux
+fuient les yeux de Rouletabille qui l'hypnotisent, qui lui
+ordonnent de se taire. Or, je sais qu'elle est toute tremblante de
+la volont de parler.
+
+Sur la prire du delegato, nous sommes entrs tous dans la Tour
+Carre. Nous nous sommes installs dans le salon du vieux Bob o
+va commencer l'enqute et o nous racontons chacun tour de rle
+ce que nous avons vu et entendu. La mre Bernier est interroge la
+premire. Mais on n'en tire rien. Elle dclare ne rien savoir.
+Elle tait enferme dans la chambre du vieux Bob, veillant le
+bless, quand nous sommes entrs comme des fous. Elle tait l
+depuis plus d'une heure, ayant laiss son mari dans la loge de la
+Tour Carre, en train de travailler tresser une corde! Chose
+curieuse, je m'intresse en ce moment moins ce qui se passe sous
+mes yeux et ce qui se dit qu' ce que je ne vois pas et que
+j'attends... Mrs. Edith va-t-elle parler?... Elle regarde
+obstinment par la fentre ouverte. Un gendarme est rest auprs
+de ce cadavre sur la figure duquel on a pos un mouchoir.
+Mrs. Edith, comme moi, ne prte qu'une mdiocre attention ce qui
+se passe dans le salon devant le delegato. Son regard continue
+faire le tour du cadavre.
+
+Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et
+ mesure que nous nous expliquons, l'tonnement du commissaire
+italien grandit dans des proportions inquitantes et il trouve
+naturellement le crime de plus en plus incroyable. Il est sur le
+point de le trouver impossible, quand c'est le tour de Mrs. Edith
+d'tre interroge.
+
+On l'interroge... Elle a dj la bouche ouverte pour rpondre,
+quand on entend la voix tranquille de Rouletabille:
+
+Regardez au bout de l'ombre de l'eucalyptus.
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a au bout de l'ombre de l'eucalyptus? demande
+le delegato.
+
+-- L'arme du crime! rplique Rouletabille.
+
+Il saute par la fentre, dans la cour, et ramasse parmi d'autres
+cailloux ensanglants, un caillou brillant et aigu. Il le brandit
+ nos yeux.
+
+Nous le reconnaissons: c'est le plus vieux grattoir de
+l'humanit!
+
+
+
+
+XIX
+Rouletabille fait fermer les portes de fer.
+
+L'arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait
+de doute pour personne que celle-ci lui avait t vole par le
+vieux Bob, et nous ne pouvions oublier qu'avant d'expirer, Bernier
+avait accus Larsan d'tre son assassin. Jamais l'image du vieux
+Bob et celle de Larsan ne s'taient encore si bien mles dans nos
+esprits inquiets que depuis que Rouletabille avait ramass dans le
+sang de Bernier le plus vieux grattoir de l'humanit. Mrs. Edith
+avait compris immdiatement que le sort du vieux Bob tait
+dsormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci n'avait que
+quelques mots dire au delegato, relativement aux singuliers
+incidents qui avaient accompagn la chute du vieux Bob dans la
+grotte de Romo et Juliette, numrer les raisons que l'on avait
+de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent le mme personnage,
+ rpter enfin l'accusation de la dernire victime de Larsan,
+pour que tous les soupons de la justice se portassent sur la tte
+ perruque du gologue. Or, Mrs. Edith, qui n'avait point cess de
+croire, tout dans le fond de son me de nice, que le vieux Bob
+prsent tait bien son oncle, mais s'imaginant comprendre tout
+coup, grce au grattoir meurtrier, que l'invisible Larsan
+accumulait autour du vieux Bob tous les lments de sa perte, dans
+le dessein sans doute de lui faire porter le chtiment de ses
+crimes et aussi le poids dangereux de sa personnalit, --
+Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob, pour elle-mme; elle trembla
+d'pouvante au centre de cette trame comme un insecte au milieu de
+la toile o il vient de se prendre, toile mystrieuse tisse par
+Larsan, aux fils invisibles accrochs aux vieux murs du chteau
+d'Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement
+-- un mouvement des lvres -- ils taient perdus tous deux, et que
+l'immonde bte de proie n'attendait que ce mouvement-l pour les
+dvorer. Alors, elle qui avait dcid de parler se tut, et ce fut
+ son tour de redouter que Rouletabille parlt. Elle me raconta
+plus tard l'tat de son esprit ce moment du drame, et elle
+m'avoua qu'elle eut alors la terreur de Larsan un point que nous
+n'avions peut-tre, nous-mmes, jamais ressenti. Ce loup-garou,
+dont elle avait entendu parler avec un effroi qui l'avait d'abord
+fait sourire, l'avait ensuite intresse lors de l'pisode de La
+Chambre Jaune, cause de l'impossibilit o la justice avait t
+d'expliquer sa sortie; puis il l'avait passionne lorsqu'elle
+avait appris le drame de la Tour Carre, cause de
+l'impossibilit o l'on tait d'expliquer son entre; mais l, l,
+dans le soleil de midi, Larsan avait tu, sous leurs yeux, dans un
+espace o il n'y avait qu'elle, Robert Darzac, Rouletabille,
+Sainclair, le vieux Bob et la mre Bernier, les uns et les autres
+assez loin du cadavre pour qu'ils n'eussent pu avoir frapp
+Bernier. Et Bernier avait accus Larsan! O Larsan? Dans le corps
+de qui? pour raisonner comme je le lui avais enseign moi-mme en
+lui racontant la galerie inexplicable! Elle tait sous la vote
+entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous, quand le
+cri de la mort avait retenti au bout de l'ombre de l'eucalyptus,
+c'est--dire moins de sept mtres de l! Quant au vieux Bob et
+la mre Bernier, ils ne s'taient point quitts, celle-ci
+surveillant celui-l! Si elle les cartait de son argument, il ne
+lui restait plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette
+fois on ignorait comment il tait parti, comment il tait arriv,
+mais encore comment il avait t prsent. Ah! elle comprit, elle
+comprit qu'il y avait des moments o, en songeant Larsan, on
+pouvait trembler jusque dans les moelles.
+
+Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait
+t vol par le vieux Bob. C'tait affreux, et c'tait suffisant
+pour nous permettre de tout penser, de tout imaginer...
+
+Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans
+l'attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit
+cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci
+n'avait, prsentement, d'autre but que de sauver le vieux Bob des
+soupons de la justice.
+
+Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge
+d'instruction qui venait d'arriver, et il raisonnait, le plus
+vieux grattoir de l'humanit la main. Il semblait dfinitivement
+tabli qu'il ne pouvait y avoir d'autres coupables, autour du
+mort, que les vivants dont j'ai fait quelques lignes plus haut
+l'numration, quand Rouletabille prouva avec une rapidit de
+logique qui combla d'aise le juge d'instruction et dsespra le
+delegato que le vritable coupable, le seul coupable, tait le
+mort lui-mme. Les quatre vivants de la poterne et les deux
+vivants de la chambre du vieux Bob s'tant surveills les uns les
+autres et ne s'tant pas perdus de vue, pendant qu'on tuait
+Bernier quelques pas de l, il devenait ncessaire que ce on ft
+Bernier lui-mme. quoi le juge d'instruction, trs intress,
+rpliqua en nous demandant si quelqu'un de nous souponnait les
+raisons d'un suicide probable de Bernier; quoi Rouletabille
+rpondit que, pour mourir, on pouvait se passer du crime et du
+suicide et que l'accident suffisait pour cela. L'arme du crime,
+comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde,
+attestait par sa seule prsence l'accident. Rouletabille ne voyait
+point un assassin prmditant son forfait avec le secours de cette
+vieille pierre. Encore moins et-on compris que Bernier, s'il
+avait dcid son suicide, n'et point trouv d'autre arme pour son
+trpas que le couteau des troglodytes. Que si, au contraire, cette
+pierre, qui avait pu attirer son attention par sa forme trange,
+avait t ramasse par le pre Bernier, que si elle s'tait
+trouve dans sa main au moment d'une chute, le drame alors
+s'expliquait, et combien simplement. Le pre Bernier tait tomb
+si malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire
+qu'il s'en tait perc le coeur. Sur quoi le mdecin fut appel
+nouveau, la plaie redcouverte et confronte avec l'objet fatal,
+d'o une conclusion scientifique s'imposa, celle de la blessure
+faite par l'objet. De l l'accident, aprs l'argumentation de
+Rouletabille, il n'y avait qu'un pas. Les juges mirent six heures
+ le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous
+interrogrent sans lassitude et sans rsultat.
+
+Quant Mrs. Edith et votre serviteur, aprs quelques tracas
+inutiles et vaines inquisitions, pendant que les mdecins
+soignaient le vieux Bob, nous nous assmes dans le salon qui
+prcdait sa chambre et d'o venaient de partir les magistrats. La
+porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la Tour Carre
+tait reste ouverte. Par l, nous entendions les gmissements de
+la mre Bernier qui veillait le corps de son mari que l'on avait
+transport dans la loge. Entre ce cadavre et ce bless aussi
+inexplicables, ma foi, l'un que l'autre, en dpit des efforts de
+Rouletabille, notre situation, Mrs. Edith et moi, tait, il
+faut l'avouer, des plus pnibles, et tout l'effroi de ce que nous
+avions vu se doublait dans le trfonds de nous-mmes de
+l'pouvante de ce qui nous restait voir. Mrs. Edith me saisit
+tout coup la main:
+
+Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n'ai plus que
+vous. Je ne sais o est le prince Galitch, et je n'ai point de
+nouvelles de mon mari. C'est cela qui est horrible! Il m'a laiss
+un mot me disant qu'il tait all la recherche de Tullio. Mr
+Rance ne sait mme pas, l'heure actuelle, que l'on a assassin
+Bernier. A-t-il vu le Bourreau de la mer? C'est du Bourreau de la
+mer, c'est de Tullio seulement que j'attends maintenant la vrit!
+Et pas une dpche!... C'est atroce!...
+
+ partir de cette minute o elle me prit la main avec tant de
+confiance et o elle la garda un instant dans les siennes, je fus
+ Mrs. Edith de toute mon me, et je ne lui cachai point qu'elle
+pouvait compter sur mon entier dvouement. Nous changemes ces
+quelques propos inoubliables voix basse, pendant que passaient
+et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens de
+justice, tantt prcds, tantt suivis de Rouletabille et de
+M. Darzac. Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d'oeil
+de notre ct chaque fois qu'il en avait l'occasion. La fentre
+tait reste ouverte.
+
+Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. merveille! Il est
+probable que nous le gnons, lui et M. Darzac, en restant ici.
+Mais c'est une place que nous ne quitterons point, quoi qu'il
+arrive, n'est-ce pas, Monsieur Sainclair?
+
+-- Il faut tre reconnaissant Rouletabille, osai-je dire, de son
+intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir
+de l'humanit. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre
+appartient votre oncle vieux Bob, qui pourrait prvoir o tout
+cela s'arrterait!... S'ils savaient galement que Bernier, en
+mourant, a accus Larsan, l'histoire de l'accident deviendrait
+plus difficile!
+
+Et j'appuyais sur ces derniers mots.
+
+Oh! rpliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes
+raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu'une chose, voyez-
+vous!... Oui, oui, je ne redoute qu'une chose...
+
+-- Quoi? Quoi?...
+
+Elle s'tait leve, fbrile...
+
+Je redoute qu'il n'ait sauv mon oncle de la justice que pour
+mieux le perdre!...
+
+-- Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.
+
+-- Eh! j'ai bien cru lire cela tout l'heure dans les yeux de vos
+amis... Si j'tais sre de ne m'tre point trompe, j'aimerais
+encore mieux avoir affaire la justice!...
+
+Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothse, et puis
+me dit:
+
+Enfin, il faut toujours tre prt tout, et je saurai le
+dfendre jusqu' la mort!...
+
+Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu'elle cachait sous sa
+robe.
+
+Ah! s'cria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n'est-il point l?
+
+-- Encore! m'exclamai-je avec colre.
+
+-- Est-il vrai que vous soyez prt me dfendre, moi? me demanda-
+t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant.
+
+-- J'y suis prt.
+
+-- Contre tout le monde?
+
+J'hsitai. Elle rpta:
+
+Contre tout le monde?
+
+-- Oui.
+
+-- Contre votre ami?
+
+-- S'il le faut! fis-je en soupirant, et je passai ma main sur
+mon front en sueur.
+
+C'est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse
+ici quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!
+
+Et elle me montrait la porte derrire laquelle reposait le vieux
+Bob. Puis elle s'enfuit. O allait-elle? Elle me l'avoua plus
+tard! Elle courait la recherche du prince Galitch! Ah! femme!
+femme!...
+
+Elle n'eut point plutt disparu sous la poterne que je vis
+Rouletabille et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout
+entendu. Rouletabille s'avana vers moi et ne me cacha point qu'il
+tait au courant de ma trahison.
+
+Voil un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je
+n'ai point pour habitude de trahir personne... Mrs. Edith est
+rellement plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami...
+
+-- Et vous, vous la plaignez trop!...
+
+Je rougis jusqu'au bout des oreilles. J'tais prt quelque
+clat. Mais Rouletabille me coupa la parole d'un geste sec:
+
+Je ne vous demande plus qu'une chose, qu'une seule, vous
+entendez! c'est que, quoi qu'il arrive... quoi qu'il arrive...
+Vous ne nous adressiez plus la parole, M. Darzac et moi!...
+
+-- Ce sera une chose facile! rpliquai-je, sottement irrit, et
+je lui tournai le dos.
+
+Il me sembla qu'il eut alors un mouvement pour rattraper les mots
+de sa colre.
+
+Mais, dans ce moment mme, les juges, sortant du Chteau Neuf,
+nous appelrent. L'enqute tait termine. L'accident, leurs
+yeux, aprs la dclaration du mdecin, n'tait plus douteux, et
+telle fut la conclusion qu'ils donnrent cette affaire. Ils
+quittaient donc le chteau. M. Darzac et Rouletabille sortirent
+pour les accompagner. Et comme j'tais rest accoud la fentre
+qui donnait sur la Cour du Tmraire, assailli de mille sinistres
+pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le retour
+de Mrs. Edith, cependant qu' quelques pas de moi, dans sa loge o
+elle avait allum deux bougies mortuaires, la mre Bernier
+continuait psalmodier en gmissant auprs du cadavre de son mari
+la prire des trpasss, j'entendis tout coup passer dans l'air
+du soir, au-dessus de ma tte, comme un coup de gong formidable,
+quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris que
+c'tait Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer!
+
+Une minute ne s'tait pas coule, que je voyais accourir, dans un
+effarement dsordonn, Mrs. Edith qui se prcipitait vers moi
+comme vers son seul refuge...
+
+... Puis je vis apparatre M. Darzac...
+
+... Puis Rouletabille, qui avait son bras la Dame en noir...
+
+
+
+
+XX
+Dmonstration corporelle de la possibilit du corps de trop!
+
+Rouletabille et la Dame en noir pntrrent dans la Tour Carre.
+Jamais la dmarche de Rouletabille n'avait t aussi solennelle.
+Et elle et pu faire sourire si, en vrit, dans ce moment
+tragique, elle ne nous et tout fait inquits. Jamais magistrat
+ou procureur, tranant la pourpre ou l'hermine, n'tait entr dans
+le prtoire, o l'accus l'attendait, avec plus de menaante et
+tranquille majest. Mais je crois bien aussi que jamais juge
+n'avait t aussi ple.
+
+Quant la Dame en noir, il tait visible qu'elle faisait un
+effort inou pour dissimuler le sentiment d'effroi qui perait,
+malgr tout, dans son regard troubl, pour nous cacher l'motion
+qui lui faisait fbrilement serrer le bras de son jeune compagnon.
+Robert Darzac, lui aussi, avait la mine sombre et tout fait
+rsolue d'un justicier. Mais ce qui, pardessus tout, ajouta
+notre moi, fut l'apparition du pre Jacques, de Walter et de
+Mattoni dans la Cour du Tmraire. Ils taient tous trois arms de
+fusils et vinrent se placer en silence devant la porte d'entre de
+la Tour Carre o ils reurent, de la bouche de Rouletabille, avec
+une passivit toute militaire, la consigne de ne laisser sortir
+personne du Vieux Chteau. Mrs. Edith, au comble de la terreur,
+demanda Mattoni et Walter, qui lui taient particulirement
+fidles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre, et
+qui elle menaait; mais, mon grand tonnement, ils ne lui
+rpondirent pas. Alors, elle s'en fut se placer hroquement au
+travers de la porte qui donnait accs dans le salon du vieux Bob,
+et, les deux bras tendus comme pour barrer le passage, elle
+s'cria d'une voix rauque:
+
+Qu'est-ce que vous allez faire? Vous n'allez pourtant pas le
+tuer?...
+
+-- Non, madame, rpliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le
+juger... Et pour tre plus srs que les juges ne seront point des
+bourreaux, nous allons jurer sur le cadavre du pre Bernier, aprs
+avoir dpos nos armes, que nous n'en gardons aucune sur nous.
+
+Et il nous entrana dans la chambre mortuaire o la mre Bernier
+continuait de gmir au chevet de son poux qu'avait tu le plus
+vieux grattoir de l'humanit. L, nous nous dbarrassmes tous de
+nos revolvers et nous fmes le serment qu'exigeait Rouletabille.
+Mrs. Edith, seule, fit des difficults pour se dfaire de l'arme
+que Rouletabille n'ignorait point qu'elle cachait sous ses
+vtements. Mais, sur les instances du reporter qui lui fit
+entendre que ce dsarmement gnral ne pouvait que la
+tranquilliser, elle finit par y consentir.
+
+Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint,
+suivi de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger
+vers l'appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il
+alla tout droit la porte qui donnait accs dans la chambre du
+corps de trop. Et, tirant la petite clef spciale dont j'ai dj
+parl, il ouvrit cette porte.
+
+Nous fmes trs tonns, en pntrant dans l'ancien appartement de
+M. et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la
+planche dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaill, aux
+cts du vieux Bob, dans son cabinet de la Cour du Tmraire, et
+aussi le petit godet plein de peinture rouge, et, y trempant, le
+petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait, fort
+convenablement, reposant sur sa mchoire ensanglante, le plus
+vieux crne de l'humanit.
+
+Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez mu,
+pendant que nous le considrions avec stupeur:
+
+Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.
+
+Des chaises taient disposes autour de la table et nous y prmes
+place, en proie un malaise grandissant, je dirais mme une
+extrme dfiance. Un secret pressentiment nous avertissait que
+tous ces objets familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous
+leur tranquille banalit apparente, les raisons foudroyantes du
+plus redoutable des drames. Et puis, le crne semblait rire comme
+le vieux Bob.
+
+Vous constaterez, fit Rouletabille, qu'il y a ici, auprs de
+cette table, une chaise de trop et, par consquent, un corps de
+moins, celui de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus
+longtemps.
+
+-- Il possde peut-tre, en ce moment, la preuve de l'innocence du
+vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces prparatifs
+avaient trouble plus que personne. Je demande Madame Darzac de
+se joindre moi pour supplier ces messieurs de ne rien faire
+avant le retour de mon mari!...
+
+La Dame en noir n'eut pas intervenir, car Mrs. Edith parlait
+encore que nous entendmes derrire la porte du corridor un grand
+bruit; et des coups furent frapps, pendant que la voix d'Arthur
+Rance nous suppliait de lui ouvrir tout de suite. Il criait:
+
+J'apporte la petite pingle tte de rubis!
+
+Rouletabille ouvrit la porte:
+
+Arthur Rance! dit-il, vous voil donc enfin!...
+
+Le mari de Mrs. Edith semblait dsespr:
+
+Qu'est-ce que j'apprends? Qu'y a-t-il?... Un nouveau malheur?...
+Ah! j'ai bien cru que j'arriverais trop tard quand j'ai vu les
+portes de fer fermes et que j'ai entendu dans la tour la prire
+des morts. Oui, j'ai cru que vous aviez excut le vieux Bob!
+
+Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrire Arthur Rance,
+referm la porte aux verrous.
+
+Le vieux Bob est vivant, et le pre Bernier est mort! Asseyez-
+vous donc, monsieur, fit poliment Rouletabille.
+
+Arthur Rance, considrant, son tour, avec tonnement, la planche
+ dessin, le godet pour la peinture, et le crne ensanglant,
+demanda:
+
+Qui l'a tu?
+
+Il daigna alors s'apercevoir que sa femme tait l et il lui serra
+la main, mais en regardant la Dame en noir.
+
+Avant de mourir, Bernier a accus Frdric Larsan! rpondit
+M. Darzac.
+
+-- Voulez-vous dire par l, interrompit vivement Mr Arthur Rance,
+qu'il a accus le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi
+j'ai pu douter de la personnalit de notre bien-aim oncle, mais
+je vous rpte que je vous rapporte la petite pingle tte de
+rubis!
+
+Que voulait-il dire, avec sa petite pingle tte de rubis? Je me
+rappelais que Mrs. Edith nous avait racont que le vieux Bob la
+lui avait prise des mains, alors qu'elle s'amusait l'en piquer,
+le soir du drame du corps de trop. Mais quelle relation pouvait-
+il y avoir entre cette pingle et l'aventure du vieux Bob? Arthur
+Rance n'attendit point que nous le lui demandions, et il nous
+apprit que cette petite pingle avait disparu en mme temps que le
+vieux Bob, et qu'il venait de la retrouver entre les mains du
+Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont l'oncle
+avait pay, cette nuit-l, la complicit et le silence de Tullio
+qui l'avait conduit dans sa barque devant la grotte de Romo et
+Juliette et qui s'en tait loign l'aurore, fort inquiet de
+n'avoir pas vu revenir son passager.
+
+Et Arthur Rance conclut, triomphant:
+
+Un homme qui donne un autre homme, dans une barque, une pingle
+ tte de rubis ne peut pas tre, la mme heure, enferm dans un
+sac de pommes de terre, au fond de la Tour Carre!
+
+Sur quoi, Mrs. Edith:
+
+Et comment avez-vous eu l'ide d'aller San Remo. Vous saviez
+donc que Tullio s'y trouvait?
+
+-- J'avais reu une lettre anonyme m'avisant de son adresse, l-
+bas...
+
+-- C'est moi qui vous l'ai envoye, fit tranquillement
+Rouletabille...
+
+Et il ajouta, sur un ton glacial:
+
+Messieurs, je me flicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De
+cette faon, voil runis autour de cette table, tous les htes du
+chteau d'Hercule... pour lesquels ma dmonstration corporelle de
+la possibilit du corps de trop peut avoir quelque intrt. Je
+vous demande toute votre attention!
+
+Mais Arthur Rance l'arrta encore:
+
+Qu'entendez-vous par ces mots: Voil runis autour de cette table
+tous les htes pour lesquels la dmonstration corporelle de la
+possibilit du corps de trop peut avoir quelque intrt?
+
+-- J'entends, dclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous
+pouvons trouver Larsan! La Dame en noir, qui n'avait encore rien
+dit, se leva, toute tremblante:
+
+Comment! gmit-elle dans un souffle... Larsan est donc parmi
+nous?...
+
+-- J'en suis sr! dit Rouletabille...
+
+Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n'osions pas nous
+regarder.
+
+Le reporter reprit de son ton glac:
+
+J'en suis sr... Et c'est une ide qui ne doit pas vous
+surprendre, madame, car elle ne vous a jamais quitte!... Quant
+nous, n'est-ce pas, messieurs, que la pense nous en est arrive
+tout fait prcise, le jour du djeuner des binocles noirs sur la
+terrasse du Tmraire? Si j'en excepte Mrs. Edith, quel est celui
+de nous qui, cette minute-l, n'a pas senti la prsence de
+Larsan?
+
+-- C'est une question que l'on pourrait aussi bien poser au
+professeur Stangerson lui-mme, rpliqua aussitt Arthur Rance.
+Car, du moment que nous commenons raisonner de la sorte, je ne
+vois pas pourquoi le professeur, qui tait de ce djeuner, ne se
+trouve point cette petite runion...
+
+-- Mr Rance!... s'cria la Dame en noir.
+
+-- Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari
+de Mrs. Edith... Mais Rouletabille a eu tort de gnraliser et de
+dire: tous les htes du chteau d'Hercule...
+
+-- Le professeur Stangerson est si loin de nous par l'esprit,
+pronona avec sa belle solennit enfantine Rouletabille, que je
+n'ai point besoin de son corps... Bien que le professeur
+Stangerson, au chteau d'Hercule, ait vcu nos cts, il n'a
+jamais t avec nous. Larsan, lui, ne nous a pas quitts!
+
+Cette fois, nous nous regardmes la drobe, et l'ide que
+Larsan pouvait tre rellement parmi nous me parut tellement folle
+qu'oubliant que je ne devais plus adresser la parole
+Rouletabille:
+
+Mais, ce djeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait
+encore un personnage que je ne vois pas ici...
+
+Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d'oeil:
+
+Encore le prince Galitch! Je vous ai dj dit, Sainclair,
+quelle besogne le prince est occup sur cette frontire... Et je
+vous jure bien que ce ne sont point les malheurs de la fille du
+professeur Stangerson qui l'intressent! Laissez le prince Galitch
+ sa besogne humanitaire...
+
+-- Tout cela, fis-je observer assez mchamment, tout cela n'est
+point du raisonnement:
+
+-- Justement, Sainclair, vos bavardages m'empchent de raisonner.
+
+Mais j'tais sottement lanc, et, oubliant que j'avais promis
+Mrs. Edith de dfendre le vieux Bob, je me repris l'attaquer
+pour le plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste,
+Mrs. Edith m'en a longtemps gard rancune.
+
+Le vieux Bob, prononai-je avec clart et assurance, en tait
+aussi, du djeuner des binocles noirs, et vous l'cartez d'emble
+de vos raisonnements cause de la petite pingle tte de rubis.
+Mais cette petite pingle qui est l pour nous prouver que le
+vieux Bob a rejoint Tullio, qui se trouvait avec sa barque
+l'orifice d'une galerie faisant communiquer la mer avec le puits,
+s'il faut en croire le vieux Bob, cette petite pingle ne nous
+explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit, prendre
+le chemin du puits, puisque nous avons retrouv le puits
+extrieurement ferm!
+
+-- Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une svrit qui me
+gna trangement. C'est vous qui l'avez retrouv ainsi! mais moi,
+j'ai trouv le puits ouvert! Je vous avais envoy aux nouvelles
+auprs de Mattoni et du pre Jacques. Quand vous tes revenu, vous
+m'avez trouv la mme place, dans la Tour du Tmraire, mais
+j'avais eu le temps de courir au puits et de constater qu'il tait
+ouvert...
+
+-- Et de le refermer! m'criai-je. Et pourquoi l'avez-vous
+referm? Qui vouliez-vous donc tromper?
+
+-- Vous! monsieur!
+
+Il pronona ces deux mots avec un mpris si crasant que le rouge
+m'en monta au visage. Je me levai. Tous les yeux taient
+maintenant tourns de mon ct et, dans le mme moment que je me
+rappelais la brutalit avec laquelle Rouletabille m'avait trait
+tout l'heure devant M. Darzac, j'eus l'horrible sensation que
+tous les yeux qui taient l me souponnaient, m'accusaient! Oui,
+je me suis senti envelopp de l'atroce pense gnrale que je
+pouvais tre Larsan!
+
+Moi! Larsan!
+
+Je les regardais tour de rle. Rouletabille, lui-mme, ne baissa
+pas les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche
+protestation de tout mon tre et mon indignation furibonde. La
+colre galopait dans mes veines en feu.
+
+Ah ! m'criai-je... Il faut en finir. Si le vieux Bob est
+cart, si le prince Galitch est cart, si le professeur
+Stangerson est cart, il ne reste plus que nous, qui sommes
+enferms dans cette salle, et si Larsan est parmi nous, montre-le
+donc, Rouletabille!
+
+Et je rptai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me
+peraient, me mettait hors de moi et de toute bonne ducation:
+
+Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voil aussi lent qu' la cour
+d'assises!...
+
+-- N'avais-je point des raisons, la cour d'assises, pour tre
+aussi lent que cela? rpondit-il sans s'mouvoir.
+
+-- Tu veux donc encore lui permettre de s'chapper?...
+
+-- Non, je te jure que cette fois, il ne s'chappera pas!
+
+Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d'tre aussi
+menaant? Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan
+tait en moi? Mes yeux rencontrrent alors ceux de la Dame en
+noir. Elle me considrait avec effroi!
+
+Rouletabille, fis-je, la voix trangle, tu ne penses pas... tu
+ne souponnes pas!...
+
+ ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout prs de la
+Tour Carre, et nous sursautmes tous, nous rappelant la consigne
+donne par le reporter aux trois hommes d'avoir tirer sur
+quiconque essayerait de sortir de la Tour Carre. Mrs. Edith
+poussa un cri et voulut s'lancer, mais Rouletabille qui n'avait
+pas fait un geste, l'apaisa d'une phrase.
+
+Si l'on avait tir sur lui, dit-il, les trois hommes eussent
+tir! Et ce coup de feu n'est qu'un signal, celui qui me dit de
+commencer!
+
+Et, tourn vers moi:
+
+Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne souponne
+jamais rien ni personne, sans m'tre appuy pralablement sur le
+bon bout de la raison! C'est un bton solide qui ne m'a jamais
+failli en chemin et sur lequel je vous invite tous ici vous
+appuyer avec moi!... Larsan est ici, parmi nous, et le bon bout de
+la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc tous, je vous
+prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce
+papier la dmonstration corporelle de la possibilit du corps de
+trop!
+
+* * *
+
+Auparavant, il s'en fut encore constater que, derrire lui, les
+verrous de la porte taient bien tirs, puis, revenant la table,
+il prit un compas.
+
+J'ai voulu faire ma dmonstration, dit-il, sur les lieux mmes o
+le corps de trop s'est produit. Elle n'en sera que plus
+irrfutable.
+
+Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure
+du rayon du cercle qui figurait l'espace occup par la Tour du
+Tmraire, ce qui lui permit de retracer immdiatement ce mme
+cercle sur un morceau de papier blanc immacul, qu'il avait fix
+avec des punaises de cuivre sur la planche dessin.
+
+Quand ce cercle fut trac, Rouletabille, dposant son compas,
+s'empara du godet la peinture rouge et demanda M. Darzac s'il
+reconnaissait l sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas
+plus que nous, ne comprenait rien aux faits et gestes du jeune
+homme, rpondit qu'en effet c'tait lui qui avait fabriqu cette
+peinture-l pour son lavis.
+
+Une bonne moiti de la peinture s'tait dessche au fond du
+godet, mais, de l'avis de M. Darzac, la moiti qui restait devait,
+sur le papier, donner peu de chose prs la mme teinte que celle
+dont il avait lav le plan de la presqu'le d'Hercule.
+
+On n'y a pas touch! reprit avec une grande gravit Rouletabille,
+et cette peinture n'a t allonge que d'une larme. Du reste, vous
+verrez qu'une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait
+en rien ma dmonstration.
+
+Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en
+mesure de laver tout l'espace occup par le cercle qu'il avait
+pralablement trac. Il le fit avec ce soin mticuleux qui m'avait
+dj tonn, lorsque, dans la Tour du Tmraire, pour ma plus
+grande stupfaction, il ne pensait qu' dessiner pendant qu'on
+s'assassinait!...
+
+Quand il eut fini, il regarda l'heure son norme oignon et il
+dit:
+
+Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui
+recouvre mon cercle, n'est ni plus ni moins paisse que celle qui
+colore le cercle de M. Darzac. C'est, peu de chose prs, la mme
+teinte.
+
+-- Sans doute, rpondit M. Darzac, mais qu'est-ce que tout cela
+signifie?
+
+-- Attendez! rpliqua le reporter. Il est bien entendu que ce
+plan, que cette peinture, c'est vous qui en tes l'auteur!
+
+-- Dame! j'ai t assez mcontent de les retrouver en fcheux tat
+en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, notre sortie
+de la Tour Carre. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y
+faisant rouler son crne!
+
+-- Nous y sommes!... ponctua Rouletabille.
+
+Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crne de l'humanit. Il
+le renversa et, en montrant la mchoire toute rouge M. Robert
+Darzac, il lui demanda encore:
+
+C'est bien votre ide que le rouge qui se trouve sur cette
+mchoire n'est autre que le rouge qui a t enlev votre plan.
+
+-- Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crne tait encore
+sens dessus dessous sur mon plan quand nous entrmes dans la Tour
+du Tmraire...
+
+-- Nous continuons donc tre tout fait du mme avis! appuya
+le reporter.
+
+Alors il se leva, gardant le crne dans le creux de son bras, et
+il pntra dans cette ouverture de la muraille, claire par une
+vaste croise, garnie de barreaux, qui avait t une meurtrire
+pour canons autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de
+toilette. L, il craqua une allumette et alluma sur une petite
+table une lampe esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une
+casserole pralablement remplie d'eau. Le crne n'avait pas quitt
+le creux de son bras.
+
+Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des
+yeux. Jamais l'attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi
+incomprhensible, ni aussi ferme, ni aussi inquitante. Plus il
+nous donnait d'explications et plus il agissait, moins nous le
+comprenions. Et nous avions peur, parce que nous sentions que
+quelqu'un autour de nous, quelqu'un de nous avait peur! peur, plus
+qu'aucun de nous! Qui donc tait celui-l? Peut-tre le plus
+calme!
+
+Le plus calme, c'est Rouletabille, entre son crne et sa
+casserole.
+
+Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d'un mme
+mouvement? Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi
+nouveau, pourquoi la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance,
+pourquoi moi-mme, commenons-nous un cri... un nom qui expire sur
+nos lvres: Larsan!... O l'avons-nous donc vu?
+
+O l'avons-nous dcouvert, cette fois, nous qui regardons
+Rouletabille? Ah! ce profil, dans l'ombre rouge de la nuit
+commenante, ce front au fond de l'embrasure que vient
+ensanglanter le crpuscule comme au matin du crime est venue
+rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mchoire dure et
+volontaire qui s'arrondissait tout l'heure, douce, un peu amre,
+mais charmante dans la lumire du jour et qui, maintenant, se
+dcoupe sur l'cran du soir, mauvaise et menaante! Comme
+Rouletabille ressemble Larsan! Comme, dans ce moment, il
+ressemble son pre! c'est Larsan!
+
+Autre moi: au gmissement de sa mre, Rouletabille sort de ce
+cadre funbre o il nous est apparu avec une figure de bandit et
+il vient nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons
+encore. Mrs. Edith, qui n'a jamais vu Larsan, ne peut pas
+comprendre. Elle me demande: Que s'est-il pass?
+
+Rouletabille est l, devant nous, avec son eau chaude dans sa
+casserole, une serviette et son crne. Et il nettoie son crne.
+
+C'est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater.
+Alors, se plaant devant le bureau, il reste en muette
+contemplation devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix
+minutes, pendant lesquelles il nous avait ordonn, d'un signe, de
+garder le silence... dix minutes fort impressionnantes...
+Qu'attend-il donc?... Soudain, il saisit le crne de la main
+droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le
+fait rouler plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous
+montre le crne et nous invite constater qu'il ne porte la trace
+d'aucune peinture rouge. Rouletabille tire nouveau sa montre.
+
+La peinture est sche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart
+d'heure scher. Dans la journe du 11, nous avons vu entrer dans
+la Tour Carre, CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or,
+M. Darzac, aprs tre entr dans la Tour Carre, et aprs avoir
+referm derrire lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit,
+n'en est ressorti que lorsque nous sommes venus l'y chercher pass
+six heures. Quant au vieux Bob, nous l'avons vu entrer dans la
+Tour Ronde SIX HEURES, avec son crne vierge de peinture!
+
+Comment cette peinture qui met seulement un quart d'heure
+scher est-elle, ce jour-l, encore assez frache, -- plus d'une
+heure aprs que M. Darzac l'a quitte, -- pour teindre le crne du
+vieux Bob que celui-ci, d'un geste de colre, fait rouler sur le
+lavis en entrant dans la Tour Ronde? Il n'y a qu'une explication
+cela et je vous dfie d'en trouver une autre, c'est que le
+M. Darzac qui est entr dans la Tour Carre CINQ HEURES, et que
+nul n'a vu ressortir, n'est pas le mme que celui qui venait de
+peindre dans la Tour Ronde avant l'arrive du vieux Bob SIX
+HEURES, que nous avons trouv dans la chambre de la Tour Carre
+sans l'y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis... En
+un mot: qu'il n'est pas le mme que le M. Darzac ici prsent
+devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU'IL Y A DEUX
+MANIFESTATIONS DARZAC!
+
+Et Rouletabille regarda M. Darzac.
+
+Celui-ci, comme nous tous, tait sous le coup de la lumineuse
+dmonstration du jeune reporter. Nous tions tous partags entre
+une pouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout
+ce que disait Rouletabille tait clair! clair et effrayant! Encore
+l nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et
+mathmatique intelligence.
+
+M. Darzac s'cria:
+
+C'est donc comme cela qu'il a pu entrer dans la Tour Carre avec
+un dguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences,
+et qu'il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne
+l'ai pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma
+correspondance en quittant la Tour du Tmraire o je laissais mon
+lavis. Mais comment le pre Bernier lui a-t-il ouvert!...
+
+-- Dame! rpliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame
+en noir entre les siennes, comme s'il et voulu lui donner du
+courage... Dame! c'est qu'il a bien cru avoir affaire vous!
+
+-- C'est donc cela qui explique que, lorsque je suis arriv ma
+porte, je n'avais qu' la pousser. Le pre Bernier me croyait chez
+moi.
+
+-- Trs juste! puissamment raisonn! obtempra Rouletabille. Et le
+pre Bernier, qui avait ouvert la premire manifestation Darzac,
+n'a pas eu s'occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous,
+il ne l'a vue. Vous tes certainement arriv la Tour Carre dans
+le moment qu'avec le pre Bernier nous nous trouvions sur le
+parapet, en train d'examiner les gesticulations tranges du vieux
+Bob parlant, sur le seuil de la Barma Grande, Mrs. Edith et au
+prince Galitch...
+
+-- Mais, fit encore M. Darzac, comment la mre Bernier, elle, qui
+tait entre dans sa loge, ne m'a-t-elle point vu et ne s'est-elle
+point tonne de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors
+qu'elle ne l'avait pas vu ressortir?
+
+-- Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez,
+Monsieur Darzac, que la mre Bernier, dans ce moment-l -- au
+moment o vous passiez... c'est--dire: o la seconde
+manifestation Darzac passait -- ramassait les pommes de terre d'un
+sac que j'avais vid sur son plancher... et vous imaginez la
+vrit.
+
+-- Eh bien, je puis me fliciter de me trouver encore de ce
+monde!...
+
+-- Flicitez-vous, monsieur Darzac, flicitez-vous!...
+
+-- Quand je songe qu'aussitt rentr chez moi j'ai ferm les
+verrous comme je vous l'ai dit, que je me suis mis au travail et
+que j'avais ce bandit dans le dos! Ah! il et pu me tuer sans
+rsistance!...
+
+Rouletabille s'avana vers M. Darzac.
+
+Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans
+les yeux.
+
+-- Vous savez bien qu'il attendait quelqu'un!
+
+Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du ct de la Dame en
+noir.
+
+Rouletabille tait maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit
+les deux mains aux paules:
+
+Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de
+bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j'eus compris
+comment s'tait introduit le corps de trop, et que j'eus
+constat que vous ne faisiez rien pour nous dtromper sur l'heure
+de cinq heures laquelle nous avions cru, laquelle tout le
+monde, except moi, croyait que vous tiez entr dans la Tour
+Carre, je me trouvai en droit de souponner que le bandit n'tait
+point celui qui, cinq heures, tait entr dans la Tour Carre
+sous le dguisement Darzac! J'ai pens, au contraire, que ce
+Darzac-l pouvait bien tre le vrai Darzac et que le faux, c'tait
+vous! Ah! mon cher monsieur Darzac, comme je vous ai souponn!...
+
+-- C'est de la folie! s'cria M. Darzac. Si je n'ai point dit
+l'heure exacte laquelle j'tais entr dans la Tour Carre, c'est
+que cette heure restait vague dans mon esprit et que je n'y
+attachais aucune importance!
+
+-- De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans
+s'occuper des interruptions de son interlocuteur, de l'moi de la
+Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effare tous,
+de telle sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa
+place que vous lui auriez vole -- dans mon imagination, Monsieur
+Darzac, dans mon imagination, rassurez-vous!... -- aurait t, par
+vos soins obscurs et avec l'aide trop fidle de la Dame en noir,
+mis en parfait tat de ne plus nuire votre audacieuse
+entreprise!... de telle sorte, Monsieur Darzac, que j'ai pu penser
+que, vous tant Larsan, l'homme qui fut mis dans le sac tait
+Darzac!... Ah! la belle imagination que j'avais l!... Et l'inou
+soupon!...
+
+-- Bah! rpondit sourdement le mari de Mathilde... Nous nous
+sommes tous souponns ici!...
+
+Rouletabille tourna le dos M. Darzac, mit ses mains dans ses
+poches et dit, s'adressant Mathilde, qui semblait prte
+s'vanouir devant l'horreur de l'imagination de Rouletabille:
+
+Encore un peu de courage, madame!
+
+Et, cette fois, de sa voix perche que je lui connaissais bien,
+de sa voix de professeur de mathmatiques exposant ou rsolvant un
+thorme:
+
+Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations
+Darzac... Pour savoir quelle tait la vraie et quelle tait celle
+qui cachait Larsan... Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me
+montrait le bon bout de ma raison, tait d'examiner sans peur ni
+reproche, tour de rle, ces deux manifestations-l... en toute
+impartialit! Alors, j'ai commenc par vous... Monsieur Darzac.
+
+M. Darzac rpondit Rouletabille:
+
+En voil assez, puisque vous ne me souponnez plus! Vous allez me
+dire tout de suite qui est Larsan!... Je le veux! je l'exige!...
+
+-- Nous le voulons tous!... et tout de suite! nous crimes-nous
+en les entourant tous deux.
+
+Mathilde s'tait prcipite sur son enfant et le couvrait de son
+corps comme s'il et t dj menac. Mais cette scne avait dj
+trop dur et nous exasprait.
+
+Puisqu'il le sait! qu'il le dise!... qu'on en finisse! s'criait
+Arthur Rance...
+
+Et, soudain, comme je me rappelais que j'avais entendu les mmes
+cris d'impatience la cour d'assises, un nouveau coup de feu
+retentit la porte de la Tour Carre, et nous en fmes tous si
+bien saisis que notre colre en tomba du coup et que nous nous
+mmes prier, poliment, ma foi, Rouletabille de mettre fin le
+plus tt possible une situation intolrable. Dans ce moment, en
+vrit, c'tait qui le supplierait davantage, comme si nous
+comptions l-dessus pour prouver aux autres, et peut-tre nous-
+mmes, que nous n'tions pas Larsan!
+
+Rouletabille, aussitt qu'il avait entendu le second coup de feu,
+avait chang de physionomie. Tout son visage s'tait transform,
+tout son tre semblait vibrer d'une nergie farouche. Quittant le
+ton goguenard avec lequel il parlait M. Darzac et qui nous avait
+tous particulirement froisss, il carta doucement la Dame en
+noir qui s'obstinait le vouloir protger; il s'adossa la
+porte, il croisa les bras, et dit:
+
+Dans une affaire comme celle-l, voyez-vous, il ne faut rien
+ngliger. Deux manifestations Darzac entrantes et deux
+manifestations Darzac sortantes, dont l'une de celles-ci dans le
+sac! Il y a de quoi s'y perdre! Et maintenant encore je voudrais
+bien ne pas dire de btises!... Que M. Darzac, ici, prsent, me
+permette de lui dire: j'avais cent excuses pour le souponner!...
+
+Alors, je pensai: Quel malheur qu'il ne m'en ait pas parl! Je
+lui aurais vit de la besogne et je lui aurais fait dcouvrir
+l'Australie!
+
+M. Darzac s'tait plant devant le reporter et rptait
+maintenant, avec une rage insistante: Quelles excuses?... Quelles
+excuses?...
+
+-- Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un
+calme suprme. La premire chose que je me suis dite, quand j'ai
+examin les conditions de votre manifestation Darzac vous, est
+celle-ci: Bah! si c'tait Larsan! la fille du professeur
+Stangerson s'en serait bien aperue! videmment, n'est-ce pas?...
+videmment!... Or, en examinant l'attitude de celle qui est
+devenue, votre bras, Mme Darzac, j'ai acquis la certitude,
+monsieur, qu'elle vous souponnait tout le temps d'tre Larsan.
+
+Mathilde, qui tait retombe sur une chaise, trouva la force de se
+soulever et de protester d'un grand geste peur.
+
+Quant M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravag par
+la souffrance. Il s'assit, en disant mi-voix:
+
+Se peut-il que vous ayez pens cela, Mathilde?...
+
+Mathilde baissa la tte et ne rpondit pas.
+
+Rouletabille, avec une cruaut implacable, et que, pour ma part,
+je ne pouvais excuser, continuait:
+
+Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre
+retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d'eux
+l'expression de la terreur qu'elle avait de laisser chapper le
+secret de sa peur, de sa perptuelle angoisse... Ah! laissez-moi
+parler, Monsieur Darzac... Il faut que je m'explique ici, il le
+faut pour que tout le monde s'explique ici!... Nous sommes en
+train de nettoyer la situation!... Rien, alors, n'tait naturel
+dans les faons d'tre de Mlle Stangerson. La prcipitation mme
+qu'elle a mise accder votre dsir de hter la crmonie
+nuptiale prouvait le dsir qu'elle avait de chasser dfinitivement
+le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient
+alors, combien clairement: Est-il possible que je continue voir
+Larsan partout, mme dans celui qui est mes cts, qui me
+conduit l'autel, qui m'emporte avec lui!
+
+ ce qu'il parat qu' la gare, monsieur, elle a jet un adieu
+tout fait dchirant! Elle criait dj: Au secours! au secours
+contre elle, contre sa pense!... et peut-tre contre vous?...
+Mais elle n'osait exposer sa pense personne, parce qu'elle
+redoutait certainement qu'on lui dt...
+
+Et Rouletabille se pencha tranquillement l'oreille de M. Darzac
+et lui dit tout bas, pas si bas que je ne l'entendisse, assez bas
+pour que Mathilde ne souponnt point les mots qui sortaient de sa
+bouche: Est-ce que vous redevenez folle?
+
+Et, se reculant un peu:
+
+Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur
+Darzac!... Et cette trange froideur avec laquelle vous ftes, par
+la suite, trait; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son
+hsitation incessante, poussaient Mme Darzac vous entourer, par
+instants, des plus dlicates attentions!... Enfin, permettez-moi
+de vous dire que je vous ai vu moi-mme parfois si sombre, que
+j'ai pu penser que vous aviez dcouvert que Mme Darzac avait
+toujours au fond d'elle-mme, en vous regardant, en vous parlant,
+en se taisant, la pense de Larsan!... Par consquent, entendons-
+nous bien... Ce n'est point cette ide que la fille du professeur
+Stangerson s'en serait bien aperu qui pouvait chasser mes
+soupons, puisque, malgr elle, elle s'en apercevait tout le
+temps! Non! Non!... Mes soupons ont t chasss par autre
+chose!...
+
+-- Ils auraient pu l'tre, s'cria, ironique, et dsespr,
+M. Darzac... ils auraient pu l'tre par ce simple raisonnement
+que, si j'avais t Larsan, possdant Mlle Stangerson, devenue ma
+femme, j'avais tout intrt continuer faire croire la mort
+de Larsan! Et je ne me serais point ressuscit!... N'est-ce point
+du jour o Larsan est revenu au monde, que j'ai perdu Mathilde?...
+
+-- Pardon! monsieur, pardon! rpliqua cette fois Rouletabille, qui
+tait devenu plus blanc qu'un linge... Vous abandonnez encore une
+fois, si j'ose dire, le bon bout de la raison!... Car celui-ci
+nous montre tout le contraire de ce que vous croyez apercevoir!...
+Moi, j'aperois ceci: c'est que, lorsqu'on a une femme qui croit
+ou qui est trs prs de croire que vous tes Larsan, on a tout
+intrt lui montrer que Larsan existe en dehors de vous!
+
+En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille,
+arriva haletante jusqu'aux cts de Rouletabille, et dvora du
+regard la face de M. Darzac, qui tait devenue effroyablement
+dure. Quant nous, nous tions tous tellement frapps de la
+nouveaut et de l'irrfutabilit du commencement de raisonnement
+de Rouletabille que nous n'avions plus que l'ardent dsir d'en
+connatre la suite, et nous nous gardmes de l'interrompre, nous
+demandant jusqu'o pourrait aller une aussi formidable hypothse!
+Le jeune homme, imperturbable, continuait...
+
+Mais si vous aviez intrt lui montrer que Larsan existait en
+dehors de vous, il est un cas o cet intrt se transformait en
+une ncessit immdiate. Imaginez... je dis imaginez, mon cher
+Monsieur Darzac, que vous ayez rellement ressuscit Larsan, une
+fois, une seule, malgr vous, chez vous, aux yeux de la fille du
+professeur Stangerson, et vous voil, je dis bien, dans la
+ncessit de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous...
+pour prouver votre femme que ce Larsan ressuscit n'est pas en
+vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur Darzac!... je vous en
+supplie... Puisque je vous ai dit que mes soupons ont t
+chasss, dfinitivement chasss!... C'est bien le moins que nous
+nous amusions raisonner un peu, aprs de pareilles angoisses o
+il semblait qu'il n'y et point de place pour aucun
+raisonnement... Voyez donc o je suis oblig d'en venir, en
+considrant comme ralise l'hypothse (ce sont l procds de
+mathmatiques que vous connaissez mieux que moi, vous qui tes un
+savant), en considrant, dis-je, comme ralise l'hypothse de la
+manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan. Donc, dans mon
+raisonnement, vous tes Larsan! Et je me demande ce qui a bien pu
+arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez l'tat de
+Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la rsurrection est
+indniable. Il existe. Il ne peut s'expliquer ce moment par
+votre volont d'tre Larsan!...
+
+M. Darzac n'interrompait plus.
+
+Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille,
+c'est cause de cette rsurrection-l que le bonheur vous
+chappe... Donc, si cette rsurrection ne peut tre volontaire,
+elle n'a plus qu'une faon d'tre... c'est d'tre accidentelle!...
+Et voyez comme toute l'affaire est claircie... Oh! j'ai beaucoup
+tudi l'incident de Bourg... je continue raisonner... ne vous
+pouvantez pas... Vous tes Bourg, dans le buffet... Vous croyez
+que votre femme, ainsi qu'elle vous l'a annonc, vous attend hors
+de la gare... Ayant termin votre correspondance, vous prouvez le
+besoin d'aller dans votre compartiment, faire un peu de
+toilette... jeter le coup d'oeil du matre s camouflage sur votre
+dguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comdie,
+et, pass la frontire, dans un endroit o elle sera bien moi,
+dfinitivement moi, je mettrai bas le masque... Car ce masque,
+tout de mme, il vous fatigue... et si bien vous fatigue-t-il, ma
+foi, que, arriv dans le compartiment, vous vous accordez quelques
+minutes de repos... Vous l'enlevez donc!... Vous vous soulagez de
+cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le mme
+moment, la porte du compartiment s'ouvre... Votre femme,
+pouvante, ne prend que le temps de voir cette face sans barbe
+dans la glace, la face de Larsan, et de s'enfuir, en poussant une
+clameur pouvante... Ah! vous avez compris le danger!... Vous
+tes perdu si, immdiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas
+Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez
+contre-voie par la glace du coup et vous arrivez au buffet avant
+votre femme qui accourt vous y chercher!... Elle vous trouve
+debout... Vous n'avez pas mme eu le temps de vous rasseoir...
+Tout est-il sauv? Hlas! non... Votre malheur ne fait que
+commencer... Car l'atroce pense que vous tes peut-tre ensemble
+Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en
+passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous lche la main
+et se jette comme une folle dans le bureau du chef de gare... Ah!
+vous avez encore compris! Il faut chasser l'abominable pense tout
+de suite... Vous sortez du bureau et vous refermez prcipitamment
+la porte, et, vous aussi, vous prtendez que vous venez de voir
+Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le
+cas o elle oserait nous dvoiler sa pense... vous tes le
+premier m'avertir... m'envoyer une dpche!... Hein? comme,
+claire de ce jour, toute votre conduite devient nette! Vous ne
+pouvez lui refuser d'aller rejoindre son pre... Elle irait sans
+vous!... Et, comme rien n'est encore perdu, vous avez l'espoir de
+tout rattraper... Au cours du voyage, votre femme continue avoir
+des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son
+revolver, dans une sorte de dlire de son imagination, qui
+pourrait se rsumer dans cette phrase: Si c'est Darzac, qu'il me
+dfende! et, si c'est Larsan, qu'il me tue!... Mais que je cesse
+de ne plus savoir! Aux Rochers Rouges, vous la sentez nouveau
+si loigne de vous que, pour la rapprocher, vous lui remontrez
+Larsan!... Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela
+s'arrangeait trs bien dans ma pense... et il n'y avait point
+jusqu' votre apparition de Larsan, Menton, pendant votre voyage
+de Darzac Cannes, pendant que vous vntes au-devant de nous, qui
+ne pouvait le plus btement du monde s'expliquer. Vous auriez pris
+le train devant vos amis Menton-Garavan, mais vous en seriez
+descendu la station suivante qui est celle de Menton et, l,
+aprs un court sjour ncessaire dans votre vestiaire urbain, vous
+apparaissiez l'tat de Larsan vos mmes amis venus en
+promenade Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes,
+o nous nous rencontrmes. Seulement, comme vous etes, ce jour-
+l, le dsagrment d'entendre, de la bouche mme d'Arthur Rance
+qui tait, lui aussi, venu au-devant de nous Nice, que
+Mme Darzac n'avait pas vu cette fois Larsan et que votre
+exhibition du matin n'avait servi de rien, vous vous obligetes,
+le soir mme, lui montrer Larsan, sous les fentres mmes de la
+Tour Carre, devant lesquelles passait la barque de Tullio!... Et
+voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence,
+les plus compliques, devenaient tout coup simples et
+logiquement explicables si, par hasard, mes soupons devaient tre
+confirms!
+
+ ces mots, moi-mme qui avais cependant vu et touch l'Australie,
+je ne pus m'empcher de frissonner en regardant presque avec
+apitoiement Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le
+point de devenir la victime de quelque effroyable erreur
+judiciaire. Et tous les autres, autour de moi, frissonnrent
+galement pour lui ou cause de lui, car les arguments de
+Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se
+demandait comment, aprs avoir si bien tabli la possibilit de la
+culpabilit, il allait pouvoir conclure l'innocence. Quant
+Robert Darzac, aprs avoir mont la plus sombre agitation, il
+s'tait peu prs calm, coutant le jeune homme, et il me sembla
+qu'il ouvrait ces yeux tonnants, extravagants, au regard affol,
+mais trs intress, qu'ont les accuss au banc d'assises quand
+ils entendent M. le procureur gnral prononcer un de ces
+admirables rquisitoires qui les convainquent eux-mmes d'un crime
+que, quelquefois, ils n'ont pas commis! La voix avec laquelle il
+parvint prononcer les mots suivants n'tait plus une voix de
+colre, mais de curieux effroi, la voix d'un homme qui se dit:
+Mon Dieu! quel danger, sans le savoir, ai-je bien pu chapper!
+
+Mais, puisque vous n'avez plus ces soupons, monsieur, fit-il,
+retomb un calme singulier, je voudrais bien savoir, aprs tout
+ce que vous venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?...
+
+-- Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une
+preuve simple, mais absolue, qui me montrt d'une faon clatante
+laquelle tait Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve
+m'a t fournie heureusement par vous, monsieur, l'heure mme o
+vous avez ferm le cercle, le cercle dans lequel s'tait trouv
+le corps de trop! le jour o, ayant affirm -- ce qui tait la
+vrit -- que vous aviez tir les verrous de votre appartement
+aussitt rentr dans votre chambre, vous nous avez menti en ne
+nous dvoilant pas que vous tiez entr dans cette chambre vers
+six heures et non point, comme le pre Bernier le disait et comme
+nous avions pu le constater nous-mmes, cinq heures! Vous tiez
+alors le seul avec moi savoir que le Darzac de cinq heures, dont
+nous vous parlions comme de vous-mme n'tait point vous-mme! Et
+vous n'avez rien dit! Et ne prtendez pas que vous n'attachiez
+aucune importance cette heure de cinq heures, puisqu'elle vous
+expliquait tout, vous, puisqu'elle vous apprenait qu'un autre
+Darzac que vous tait venu dans la Tour Carre cette heure-l,
+le vrai! Aussi, aprs vos faux tonnements, comme vous vous
+taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intrt le vritable
+Darzac aurait-il eu cacher qu'un autre Darzac, qui pouvait tre
+Larsan, tait venu avant vous se cacher dans la Tour Carre? Seul,
+Larsan avait intrt nous cacher qu'il y avait un autre Darzac
+que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE TAIT
+NCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes soupons ont-ils t
+chasss par la certitude! LARSAN C'TAIT VOUS! ET L'HOMME QUI
+TAIT DANS LE PLACARD, C'TAIT DARZAC!
+
+-- Vous mentez! hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je
+ne pouvais croire tre Larsan.
+
+Mais nous nous tions interposs et Rouletabille, qui n'avait rien
+perdu de son calme, tendit le bras et dit:
+
+Il y est encore!...
+
+Scne indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de
+Rouletabille, la porte du placard avait t pousse par une main
+invisible, comme il arriva le terrible soir qui avait vu le
+mystre du corps de trop...
+
+Et le corps de trop lui-mme apparut! Des clameurs de surprise,
+d'enthousiasme et d'effroi remplirent la Tour Carre. La Dame en
+noir poussa un cri dchirant:
+
+Robert!... Robert!... Robert!
+
+Et c'tait un cri de joie. Deux Darzac taient devant nous, si
+semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s'y
+tromper... Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa
+raison, aprs l'argumentation triomphante de Rouletabille, et pu
+hsiter encore. Les bras tendus, elle allait vers la seconde
+manifestation Darzac qui descendait du fatal placard... Le visage
+de Mathilde rayonnait d'une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes
+yeux dont j'avais vu si souvent le regard gar autour de l'autre,
+fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et
+sre. C'tait lui! C'tait celui qu'elle croyait perdu, et qu'elle
+avait os chercher sur le visage de l'autre, et qu'elle n'avait
+pas retrouv sur le visage de l'autre, ce dont elle avait accus,
+pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie!
+
+Quant celui que, jusqu' la dernire minute, je n'avais pu
+croire coupable, quant l'homme farouche qui, dvoil et traqu,
+voyait soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son
+crime, il tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l'avaient
+sauv. Entour de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous
+comprmes la comdie audacieuse que, depuis quelques minutes, il
+nous donnait. N'ayant plus aucun doute sur l'issue de la
+discussion qu'il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette
+incroyable puissance sur lui-mme de n'en laisser rien paratre,
+et aussi cette habilet dernire de prolonger la dispute et de
+permettre Rouletabille de drouler loisir une argumentation au
+bout de laquelle il savait qu'il trouverait sa perte, mais pendant
+laquelle il dcouvrirait, peut-tre, les moyens de sa fuite. C'est
+ainsi qu'il manoeuvra si bien que, dans le moment que nous
+avancions vers l'autre Darzac, nous ne pmes l'empcher de se
+jeter d'un bond dans la pice qui avait servi de chambre
+Mme Darzac et d'en refermer violemment la porte avec une rapidit
+foudroyante! Nous nous apermes qu'il avait disparu lorsqu'il
+tait trop tard pour djouer sa ruse. Rouletabille, pendant la
+scne prcdente, n'avait song qu' garder la porte du corridor
+et il n'avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le
+faux Darzac, au fur et mesure qu'il tait convaincu d'imposture,
+le rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter
+n'attachait aucune importance ces mouvements-l, sachant que
+cette chambre n'offrait la fuite de Larsan aucune issue. Et
+cependant, quand le bandit fut derrire cette porte, qui fermait
+son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions
+importantes. On et dit que, tout coup, nous tions devenus
+forcens. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions tous les
+coups de gnie de ses inexplicables vasions!
+
+Il va s'chapper!... Il va encore nous chapper!...
+
+Arthur Rance tait le plus enrag. Mrs. Edith, de son poignet
+nerveux, me broyait le bras, tant la scne l'impressionnait. Nul
+ne faisait attention la Dame en noir et Robert Darzac qui, au
+milieu de cette tempte, semblaient avoir tout oubli, mme le
+bruit que l'on menait autour d'eux. Ils n'avaient pas une parole,
+mais ils se regardaient comme s'ils dcouvraient un monde nouveau,
+celui o l'on s'aime. Or, ils venaient simplement de le retrouver,
+grce Rouletabille.
+
+Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appel la
+rescousse les trois domestiques. Ils arrivrent avec leurs fusils.
+Mais c'taient des haches qu'il fallait. La porte tait solide et
+barricade d'pais verrous. Le pre Jacques alla chercher une
+poutre qui nous servit de blier. Nous nous y mmes tous, et,
+enfin, nous vmes la porte cder. Notre anxit tait au comble.
+En vain nous rptions-nous que nous allions entrer dans une
+chambre o il n'y avait que des murs et des barreaux... nous nous
+attendions tout, ou plutt rien, car c'tait surtout la pense
+de la disparition, de l'envolement, de la dissociation de la
+matire de Larsan qui nous hantait et nous rendait plus fous.
+
+Quand la porte eut commenc de cder, Rouletabille ordonna aux
+domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne,
+cependant, de ne s'en servir que s'il tait impossible de
+s'emparer de lui, vivant. Puis, il donna un dernier coup d'paule
+et, la porte tant enfin tombe, il entra le premier dans la
+pice.
+
+Nous le suivions. Et, derrire lui, sur le seuil, nous nous
+arrtmes tous, tant ce que nous vmes nous remplit de
+stupfaction. D'abord, Larsan tait l! Oh! il tait visible! Et
+il tait reconnaissable! Il avait arrach sa fausse barbe; il
+avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face rase
+et ple du Frdric Larsan du chteau du Glandier. Et on ne voyait
+que lui dans la chambre. Il tait tranquillement assis dans un
+fauteuil, au milieu de la pice, et nous regardait de ses grands
+yeux calmes et fixes. Ses bras s'allongeaient aux bras du
+fauteuil. Sa tte s'appuyait au dossier. On et dit qu'il nous
+donnait audience et qu'il attendait que nous lui exposions nos
+revendications. Je crus mme discerner un lger sourire sur sa
+lvre ironique.
+
+Rouletabille s'avana encore:
+
+Larsan, fit-il... Larsan, vous rendez-vous?...
+
+Mais Larsan ne rpondit pas.
+
+Alors Rouletabille le toucha la main et au visage, et nous nous
+apermes que Larsan tait mort.
+
+Rouletabille nous montra son doigt le chaton d'une bague qui
+tait ouvert et qui avait d contenir un poison foudroyant.
+
+Arthur Rance couta les battements du coeur et dclara que tout
+tait fini.
+
+Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carre et
+d'oublier le mort.
+
+Je me charge de tout, fit-il gravement. C'est un corps de trop,
+nul ne s'apercevra de sa disparition!
+
+Et il donna Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance:
+
+Walter, vous m'apporterez tout de suite le sac du corps de
+trop!
+
+Puis, il fit un geste auquel nous obmes tous. Et nous le
+laissmes seul en face du cadavre de son pre.
+
+* * *
+
+Aussitt, nous emes transporter M. Darzac, qui se trouvait mal,
+dans le salon du vieux Bob. Mais ce n'tait qu'une faiblesse
+passagre et, ds qu'il eut rouvert les yeux, il sourit Mathilde
+qui penchait sur lui son beau visage o se lisait l'pouvante de
+perdre un poux chri dans le moment mme qu'elle venait, par un
+concours de circonstances qui restait encore mystrieux, de le
+retrouver. Il sut la convaincre qu'il ne courait aucun danger et
+il la pria de s'loigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les deux
+femmes nous eurent quitts, Mr Arthur Rance et moi lui donnmes
+des soins qui nous renseignrent tout d'abord sur son curieux tat
+de sant. Car, enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu
+croire mort et que l'on avait enferm, rlant, dans un sac, avait-
+il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous emes
+ouvert ses vtements et dfait, pour le refaire, le bandage qui
+cachait la blessure qu'il portait la poitrine, nous connmes au
+moins que cette blessure, par un hasard qui n'est point si rare
+qu'on le pourrait croire, aprs avoir dtermin un coma presque
+immdiat, ne prsentait aucune gravit. La balle qui avait frapp
+Darzac, au milieu de la lutte farouche qu'il avait eu soutenir
+contre Larsan, s'tait aplatie sur le sternum, causant une forte
+hmorragie externe et secouant douloureusement tout l'organisme,
+mais ne suspendant en rien aucune des fonctions vitales... .
+
+On avait vu des blesss de cet ordre se promener parmi les vivants
+quelques heures aprs que ceux-ci avaient cru assister leurs
+derniers moments. Et moi-mme, je me rappelai -- ce qui acheva de
+me rassurer -- l'aventure d'un de mes bons amis, le journaliste
+L..., qui, venant de se battre en duel avec le musicien V..., se
+dsesprait sur le terrain d'avoir tu son adversaire d'une balle
+en pleine poitrine, sans que celui-ci ait eu mme le temps de
+tirer. Soudain le mort se souleva et logea dans la cuisse de mon
+ami une balle qui faillit entraner l'amputation et qui le retint
+de longs mois au lit. Quant au musicien qui tait retomb dans son
+coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le
+boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait t frapp au sternum.[4]
+
+Comme nous finissions de panser Darzac, le pre Jacques vint
+fermer sur nous la porte du salon qui tait reste entrouverte et
+je me demandais la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme
+prendre cette prcaution, quand nous entendmes des pas dans le
+corridor et un bruit singulier comme celui d'un corps que l'on
+tranerait sur un plancher... Et je pensai Larsan, et au sac du
+corps de trop, et Rouletabille!
+
+Laissant Arthur Rance aux cts de M. Darzac, je courus la
+fentre. Je ne m'tais pas tromp et je vis apparatre dans la
+cour le sinistre cortge.
+
+Il faisait alors presque nuit. Une obscurit propice entourait
+toute chose. Je distinguai cependant Walter que l'on avait mis en
+sentinelle sous la poterne du jardinier. Il regardait du ct de
+la baille, prt, videmment, barrer le passage qui prouverait
+alors le besoin de pntrer dans la Cour du Tmraire...
+
+... Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le pre
+Jacques... deux ombres courbes sur une autre ombre... une ombre
+que je connaissais bien et qui, une nuit d'horreur, avait contenu
+un autre corps. Le sac semblait lourd. Ils le soulevrent jusqu'
+la margelle du puits. Alors je pus voir encore que le puits tait
+ouvert... oui, le plateau de bois qui le fermait d'ordinaire avait
+t rejet sur le ct. Rouletabille sauta sur la margelle, et
+puis entra dans le puits... Il y pntrait sans hsitation... il
+semblait connatre ce chemin. Peu aprs il s'enfona et sa tte
+disparut. Alors le pre Jacques poussa le sac dans le puits et il
+se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne
+voyais plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant
+soigneusement le plateau et assujettissant les ferrures, et
+celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui
+m'avait tant intrigu le soir o, avant la dcouverte de
+l'Australie, je m'tais ru sur une ombre qui avait soudain
+disparu et o je m'tais heurt le nez contre la porte close du
+Chteau Neuf...
+
+* * *
+
+Je veux voir... jusqu' la dernire minute, je veux voir, je veux
+savoir... Trop de choses inexpliques m'inquitent encore!... Je
+n'ai que la parcelle la plus importante de la vrit, mais je n'ai
+pas la vrit tout entire ou plutt il me manque quelque chose
+qui expliquerait la vrit...
+
+J'ai quitt la Tour Carre, j'ai regagn ma chambre du Chteau
+Neuf, je me suis mis ma fentre et mon regard s'est enfonc
+profondment dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit paisse,
+tnbres jalouses. Rien. Alors, je me suis efforc d'entendre,
+mais je n'ai mme point peru le bruit des rames sur les eaux...
+
+Tout coup... loin... trs loin... en tout cas, il me semble que
+ceci se passait trs loin sur la mer, tout l-haut l'horizon...
+Ou plutt en face de l'horizon, je veux dire dans l'troite bande
+rouge qui dcorait la nuit, le seul souvenir qui nous restait du
+soleil...
+
+... Dans cette troite bande rouge quelque chose entra, de sombre
+et de petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me
+parut moi norme, formidable. C'tait une ombre de barque qui
+glissait d'un mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle
+s'arrta, et je vis se dresser, debout, l'ombre de Rouletabille.
+Je le distinguais je le reconnaissais comme s'il avait t dix
+mtres de moi... Ses moindres gestes se dcoupaient avec une
+prcision fantastique sur la bande rouge... Oh! ce ne fut pas
+long! Il se pencha et se releva aussitt en soulevant un fardeau
+qui se confondit avec lui... Et puis le fardeau glissa dans le
+noir et la petite ombre de l'homme rapparut toute seule, se
+pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et puis
+s'affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique
+jusqu' ce qu'elle ft sortie compltement de la bande rouge... Et
+la bande rouge disparut son tour...
+
+Rouletabille venait de confier au flot d'Hercule le cadavre de
+Larsan.
+
+
+
+
+pilogue
+
+Nice... Cannes... Saint-Raphal... Toulon!... Je regarde sans
+regret dfiler sous mes yeux toutes ces tapes de mon voyage de
+retour... Au lendemain de tant d'horreurs, j'ai hte de quitter le
+Midi, de retrouver Paris, de me replonger dans mes affaires... et
+aussi... et surtout, j'ai hte de me retrouver en tte tte avec
+Rouletabille qui est enferm l, deux pas de moi, avec la Dame
+en noir. Jusqu' la dernire minute, c'est--dire jusqu'
+Marseille o ils se spareront, je ne veux pas troubler leurs
+douces, tendres ou dsespres confidences, leurs projets
+d'avenir, leurs derniers adieux... Malgr toutes les prires de
+Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de
+Paris et de son journal. Il a cet hrosme suprme de s'effacer
+devant l'poux. La Dame en noir ne peut pas rsister
+Rouletabille; il a dict ses conditions... Il veut que M. et
+Mme Darzac continuent leur voyage de noces comme s'il ne s'tait
+rien pass d'extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n'est pas le
+mme Darzac qui l'a commenc, c'est un autre Darzac qui le finira,
+cet heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura t le
+mme sans solution de continuit. M. et Mme Darzac sont maris. La
+loi civile les unit. Quant la loi religieuse, il est avec le
+pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils
+trouveront tous deux Rome les moyens de rgulariser leur
+situation s'il est prouv qu'elle en a besoin et d'apaiser les
+scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux,
+dfinitivement heureux: ils l'ont bien gagn!...
+
+Et personne n'aurait peut-tre souponn jamais l'horrible
+tragdie du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions
+aujourd'hui o j'cris ces lignes, aprs des annes qui nous ont
+acquis du reste la prescription et dbarrass de tous les alas
+d'un procs scandaleux, dans la ncessit de faire connatre au
+public tout le mystre des Rochers Rouges, comme j'ai d autrefois
+soulever les voiles qui recouvraient les secrets du Glandier. La
+faute en est cet abominable Brignolles qui est au courant de
+bien des choses et qui, du fond de l'Amrique o il s'est rfugi,
+veut nous faire chanter. Il nous menace d'un affreux libelle, et
+comme maintenant le professeur Stangerson est descendu ce nant
+o d'aprs sa thorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui,
+chaque jour, cre tout, nous avons pens qu'il tait prfrable de
+prendre les devants et de raconter toute la vrit.
+
+Brignolles! quel jeu avait donc t le sien dans cette seconde et
+terrible affaire? l'heure o je me trouvais -- c'tait le
+lendemain du drame final -- dans le train qui me ramenait Paris,
+ deux pas de la Dame en noir et de Rouletabille qui
+s'embrassaient en pleurant, je me le demandais encore! Que de
+questions je me posais en appuyant mon front la vitre du couloir
+de mon sleeping-car... Un mot, une phrase de Rouletabille
+m'eussent videmment tout expliqu... mais il ne pensait gure
+moi depuis la veille... Depuis la veille, la Dame en noir et lui
+ne s'taient pas quitts...
+
+On avait dit adieu, la Louve mme, au professeur Stangerson...
+Robert Darzac tait parti tout de suite pour Bordighera o
+Mathilde devait le rejoindre... Arthur Rance et Mrs. Edith nous
+avaient accompagns la gare. Mrs. Edith, contrairement ce que
+j'esprais, ne montra aucune tristesse de mon dpart. J'attribuai
+cette indiffrence ce que le prince Galitch tait venu nous
+rejoindre sur le quai. Elle lui avait donn des nouvelles du vieux
+Bob, qui taient excellentes, et ne s'tait plus occupe de moi.
+J'en avais conu une peine relle. Et, ici, il est temps, je crois
+bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laiss
+deviner les sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si,
+quelques annes plus tard, aprs la mort d'Arthur Rance, qui fut
+suivie de vritables tragdies, dont j'aurai peut-tre parler un
+jour, je n'avais pas pous la blonde et mlancolique et terrible
+Edith.
+
+Nous approchons de Marseille...
+
+Marseille!...
+
+Les adieux furent dchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne
+se dirent rien.
+
+Et, quand le train se fut branl, elle resta sur le quai, sans un
+geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme
+une statue de deuil et de douleur.
+
+Devant moi, les paules de Rouletabille sanglotaient.
+
+* * *
+
+Lyon!... Nous ne pouvons dormir... nous sommes descendus sur le
+quai... nous nous rappelons notre passage ici... Il y a quelques
+jours... quand nous courions au secours de la malheureuse... Nous
+sommes replongs dans le drame... Rouletabille maintenant parle...
+parle... videmment il essaye de s'tourdir, de ne plus penser
+sa peine qui l'a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant
+des heures...
+
+Mon vieux, ce Brignolles tait un saligaud! me dit-il sur un ton
+de reproche qui et presque russi me faire croire que j'avais
+toujours considr ce bandit comme un honnte homme...
+
+Et alors il m'apprend tout, toute la chose norme qui tient en si
+peu de lignes. Larsan avait eu besoin d'un parent de Darzac pour
+faire enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait
+dcouvert Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes
+se comprirent tout de suite. On sait combien il est simple, encore
+aujourd'hui, de faire enfermer un tre, quel qu'il soit, entre les
+quatre murs d'un cabanon. La volont d'un parent et la signature
+d'un mdecin suffisent encore en France, si invraisemblable que la
+chose paraisse, cette sinistre et rapide besogne. Une signature
+n'a jamais embarrass Larsan. Il fit un faux et Brignolles,
+largement pay, se chargea de tout. Quand Brignolles vint Paris,
+il faisait dj partie de la combinaison. Larsan avait son plan:
+prendre la place de Darzac avant le mariage. L'accident des yeux
+avait t, comme je l'avais du reste pens moi-mme, des moins
+naturels. Brignolles avait mission de s'arranger de telle sorte
+que les yeux de Darzac fussent le plus tt possible suffisamment
+endommags pour que Larsan qui le remplacerait pt avoir cet atout
+formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, dfaut de
+binocles, que l'on ne peut porter toujours, le droit l'ombre!
+
+Le dpart de Darzac pour le Midi devait trangement faciliter le
+dessein des deux bandits. Ce n'est qu' la fin de son sjour San
+Remo que Darzac avait t, par les soins de Larsan, qui n'avait
+pas cess de le surveiller, vritablement emball pour la maison
+de fous. Il avait t aid naturellement dans cette circonstance
+par cette police spciale, qui n'a rien faire avec la police
+officielle, et qui se met la disposition des familles dans les
+cas les plus dsagrables, lesquels demandent autant de discrtion
+que de rapidit dans l'excution...
+
+Un jour qu'il faisait une promenade pied dans la montagne... La
+maison de fous se trouvait justement dans la montagne, deux pas
+de la frontire italienne... tout tait prpar depuis longtemps
+pour recevoir le malheureux. Brignolles, avant de partir pour
+Paris, s'tait entendu avec le directeur et avait prsent son
+fond de pouvoir, Larsan... Il y a des directeurs de maison de
+fous qui ne demandent point trop d'explications, pourvu qu'ils
+soient en rgle avec la loi... et qu'on les paye bien... et ce fut
+vite fait... et ce sont des choses qui arrivent tous les jours...
+
+Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je
+Rouletabille.
+
+-- Vous vous rappelez, mon ami, me rpondit le reporter, ce petit
+morceau de papier que vous me rapporttes au Chteau d'Hercule, le
+jour o, sans m'avertir d'aucune sorte, vous prtes sur vous-mme
+de suivre la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un
+petit tour dans le Midi. Ce bout de papier qui portait l'entte de
+la Sorbonne et les deux syllabes bonnet... devait m'tre du plus
+utile secours. D'abord les circonstances dans lesquelles vous
+l'aviez dcouvert, puisque vous l'aviez ramass aprs le passage
+de Larsan et de Brignolles, me l'avaient rendu prcieux. Et puis,
+l'endroit o on l'avait jet fut presque pour moi une rvlation
+lorsque je me mis la recherche du vritable Darzac, aprs que
+j'eus acquis la certitude que c'tait lui, le corps de trop que
+l'on avait mis et emport dans le sac!...
+
+Et Rouletabille, de la faon la plus nette, me fit passer par les
+diffrentes phases de sa comprhension du mystre qui devait
+jusqu'au bout rester incomprhensible pour nous. 'avait t
+d'abord la rvlation brutale qui lui tait venue du schage de la
+peinture, et puis cette autre rvlation formidable qui lui tait
+venue du mensonge de l'une des deux manifestations Darzac!
+Bernier, dans l'interrogatoire que Rouletabille lui a fait subir
+avant le retour de l'homme qui a emport le sac, a rapport les
+paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac!
+Celui-l s'est tonn devant Bernier. Celui-l n'a point dit
+Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte cinq
+heures n'tait point lui! Il cache dj cette contre-manifestation
+Darzac et il ne peut avoir d'intrt la cacher que si cette
+manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu'il y a ou qu'il
+y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela est
+clair comme la lumire du jour! Rouletabille en est bloui; il en
+chancelle... . il s'en trouverait mal... il en claque des
+dents!... Mais peut-tre... espre-t-il... peut-tre Bernier
+s'est-il tromp... peut-tre a-t-il mal compris les paroles et les
+tonnements de M. Darzac... Rouletabille questionnera lui-mme
+M. Darzac et il verra bien!... Ah! qu'il revienne vite!... C'est
+M. Darzac lui-mme fermer le cercle!... Comme il l'attend avec
+impatience!... Et, quand il revient, comme il s'accroche au plus
+faible espoir... Avez-vous regard la figure de l'homme?
+demande-t-il, et quand ce Darzac lui rpond: Non!... je ne l'ai
+pas regarde... Rouletabille ne dissimule pas sa joie... Il et
+t si facile Larsan de rpondre: Je l'ai vue! c'tait bien la
+figure de Larsan!... Et le jeune homme n'avait pas compris que
+c'tait l une dernire malice du bandit, une ngligence voulue et
+qui entrait si bien dans son rle: le vrai Darzac n'et pas agi
+autrement! Il se serait dbarrass de l'affreuse dpouille sans la
+vouloir regarder encore... Mais que pouvaient tous les artifices
+d'un Larsan contre les raisonnements, un seul raisonnement de
+Rouletabille?... Le faux Darzac, sur l'interrogation trs nette de
+Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!... Rouletabille,
+maintenant, sait!... Du reste, ses yeux, qui voient toujours
+derrire sa raison, voient maintenant!...
+
+Mais que va-t-il faire?... Dvoiler tout de suite Larsan, qui,
+peut-tre, va lui chapper? Apprendre du mme coup sa mre
+qu'elle est remarie Larsan et qu'elle a aid tuer Darzac?
+Non! Non! Il a besoin de rflchir, de savoir, de combiner!... Il
+veut agir coup sr! Il demande vingt-quatre heures!... Il assure
+la scurit de la Dame en noir en la faisant habiter l'appartement
+de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret qu'elle ne
+sortira pas du chteau. Il trompe Larsan en lui faisant entendre
+qu'il croit dur comme fer la culpabilit du vieux Bob. Et,
+comme Walter rentre au chteau avec le sac vide... Il lui reste un
+espoir... Celui que peut-tre Darzac n'est pas mort!... Enfin,
+mort ou vivant, il court sa recherche... De Darzac, il possde
+un revolver, celui qu'il a trouv dans la Tour Carre... revolver
+tout neuf, dont il a dj remarqu le type chez un armurier de
+Menton... Il va chez cet armurier... il montre le revolver... il
+apprend que cette arme a t achete la veille au matin par un
+homme dont on lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus
+gris ample et flottant, grande barbe en collier... Et puis il perd
+tout de suite cette piste... Mais il ne s'y attarde pas!... Il
+remonte une autre piste, ou plutt il en reprend une autre qui
+avait conduit Walter au puits de Castillon. L, il fait ce que n'a
+point fait Walter. Celui-ci, une fois qu'il eut retrouv le sac,
+ne s'tait plus occup de rien et tait redescendu au fort
+d'Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste...
+Et il s'aperut que cette piste (constitue par l'cartement
+exceptionnel de la marque des deux roues de la petite charrette
+anglaise) au lieu de redescendre vers Menton, aprs avoir touch
+au puits de Castillon, redescendait de l'autre ct du versant de
+la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que Brignolles n'tait pas
+signal comme descendu Sospel? Brignolles!... Rouletabille se
+rappela mon expdition... Qu'est-ce que Brignolles venait faire
+dans ces parages!... Sa prsence devait tre troitement lie au
+drame. D'un autre ct, la disparition et la rapparition du
+vritable Darzac attestaient qu'il y avait eu squestration...
+Mais o... Brignolles, qui avait partie lie avec Larsan, ne
+devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-tre
+tait-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
+squestration-l!... Songeant ainsi et poursuivant sa pense
+logique, Rouletabille avait interrog le patron de l'auberge du
+tunnel de Castillon qui lui avoua qu'il avait t fort intrigu la
+veille par le passage d'un homme qui rpondait singulirement au
+signalement du client de l'armurier. Cet homme tait entr boire
+chez lui; il paraissait trs altr et il avait des manires si
+tranges qu'on et pu le prendre pour un chapp de la maison de
+sant... Rouletabille eut la sensation qu'il brlait, et, d'une
+voix indiffrente: Vous avez donc par ici une maison de sant?
+Mais oui, rpondit le patron de l'auberge, la maison de sant du
+mont Barbonnet! C'est ici que les deux fameuses syllabes bonnet
+prenaient toute leur signification... Dsormais, il ne faisait
+plus de doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait t
+enferm par le faux comme fou dans la maison de sant du mont
+Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire Sospel
+qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de
+rencontrer l Brignolles?... Mais il ne le vit point et
+immdiatement prit le chemin du mont Barbonnet et de la maison de
+sant. Il tait rsolu tout savoir, tout oser. Fort de sa
+qualit de reporter au journal L'poque, il saurait faire parler
+le directeur de cette maison de fous pour professeurs en
+Sorbonne!... Et peut-tre... peut-tre... allait-il apprendre ce
+qu'il tait advenu dfinitivement de Robert Darzac... car, du
+moment qu'on avait retrouv le sac sans le cadavre... du moment
+que la piste de la petite voiture descendait Sospel o,
+d'ailleurs, elle se perdait... du moment que Larsan n'avait point
+jug utile de se dbarrasser auparavant de Darzac par la mort, en
+le prcipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut-
+tre avait-il t de son intrt de reconduire Darzac, vivant
+encore, dans la maison de sant! Et Rouletabille pensait ainsi des
+choses tout fait raisonnables, Darzac vivant tait en effet
+beaucoup plus utile Larsan que Darzac mort!... Quel otage pour
+le jour o Mathilde s'apercevrait de son imposture!... Cet otage
+le faisait le matre de tous les traits qui pouvaient s'ensuivre
+entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde
+tuait Larsan de ses mains ou le livrait la justice!
+
+Et Rouletabille avait bien tout devin. la porte de la maison de
+sant, il se heurta Brignolles. Alors, sans mnagement, il lui
+sauta la gorge et le menaa de son revolver. Brignolles tait
+lche. Il cria Rouletabille de l'pargner, que Darzac tait
+vivant! Un quart d'heure aprs, Rouletabille savait tout. Mais le
+revolver n'avait point suffi, car Brignolles, qui dtestait la
+mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie aimable, en
+particulier l'argent. Rouletabille n'eut point de peine le
+convaincre qu'il tait perdu s'il ne trahissait Larsan, mais qu'il
+aurait beaucoup gagner s'il aidait la famille Darzac sortir de
+ce drame, sans scandale. Ils s'entendirent et tous deux rentrrent
+dans la maison de sant o le directeur les reut et couta leurs
+discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientt en
+effroi, puis en une immense amabilit, laquelle se traduisait par
+la mise en libert immdiate de Robert Darzac. Darzac, par une
+chance miraculeuse que j'ai dj explique, souffrait peine
+d'une blessure qui aurait pu tre mortelle. Rouletabille, dans une
+joie folle, s'en empara et le ramena sur-le-champ Menton. Je
+passe sur les effusions. On avait sem le Brignolles en lui
+donnant rendez-vous Paris pour le rglement des comptes. En
+route, Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci,
+dans sa prison, tait tomb quelques jours auparavant sur un
+journal du pays qui relatait le passage au fort d'Hercule de M. et
+de Mme Darzac, dont on venait de clbrer le mariage Paris! Il
+ne lui en avait pas fallu davantage pour comprendre d'o venaient
+tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu l'audace
+fantastique de prendre sa place auprs d'une malheureuse femme
+dont l'esprit encore chancelant faisait possible la plus folle
+entreprise. Cette dcouverte lui avait donn des forces inconnues.
+Aprs avoir vol le pardessus du directeur pour cacher son
+uniforme d'alin et s'tre empar dans la bourse de celui-ci
+d'une centaine de francs, il tait parvenu, au risque de se casser
+le cou, escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui
+et paru infranchissable. Et il tait descendu Menton; et il
+avait couru au fort d'Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu,
+Darzac! Il s'tait vu lui-mme!... Il s'tait donn quelques
+heures pour ressembler si bien lui-mme que l'autre Darzac lui-
+mme s'y serait tromp!... Son plan tait simple. Pntrer dans le
+fort d'Hercule comme chez lui, entrer dans l'appartement de
+Mathilde et se montrer l'autre, pour le confondre, devant
+Mathilde!... Il avait interrog des gens de la cte et appris o
+le mnage logeait: au fond de la Tour Carre... Le mnage!... Tout
+ce que Darzac avait souffert jusqu'alors n'tait rien ct de ce
+que ces deux mots: leur mnage... Le faisait souffrir!... Cette
+souffrance-l ne devait cesser que de la minute o il avait revu,
+lors de la dmonstration corporelle de la possibilit de corps de
+trop, la Dame en noir!... Alors il avait compris!... jamais elle
+n'et os le regarder ainsi... Jamais elle n'et pouss un pareil
+cri de joie, jamais elle ne l'et si victorieusement reconnu, si,
+une seconde, en corps et en esprit, elle avait, victime des
+malfices de l'autre, t la femme de l'autre!... Ils avaient t
+spars... mais jamais ils ne s'taient perdus!
+
+Avant de mettre son projet excution, il tait all acheter un
+revolver Menton, s'tait dbarrass ensuite de son pardessus qui
+et pu le perdre, pour peu que l'on ft sa recherche, avait fait
+l'acquisition d'un veston qui, par la couleur et par la coupe,
+pouvait rappeler le costume de l'autre Darzac, et avait attendu
+jusqu' cinq heures le moment d'agir. Il s'tait dissimul
+derrire la villa Lucie, tout en haut du boulevard de Garavan, au
+sommet d'un petit tertre d'o il apercevait tout ce qui se passait
+dans le chteau. cinq heures, il s'tait risqu, sachant que
+Darzac tait dans la Tour du Tmraire, et tant sr par
+consquent qu'il ne le trouverait point, dans le moment, au fond
+de la Tour Carre qui tait son but. Quand il tait pass auprs
+de nous et qu'il nous avait aperus tous deux, il avait eu une
+forte envie de nous crier qui il tait, mais il tait parvenu tout
+de mme se retenir, voulant tre uniquement reconnu par la Dame
+en noir! Cette esprance seulement soutenait ses pas. Cela
+seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus tard, quand
+il avait eu sa disposition la vie de Larsan qui, dans la mme
+chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il
+n'avait mme pas t tent par la vengeance. Aprs tant
+d'preuves, il n'y avait pas encore place dans son coeur pour la
+haine de Larsan, tant il tait plein pour toujours de l'amour de
+la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!...
+
+On sait le reste de l'aventure. Ce que je ne savais pas, c'tait
+la faon dont le vrai M. Darzac avait pntr une seconde fois
+dans le fort d'Hercule, et tait parvenu une seconde fois jusque
+dans le placard. Et c'est alors que j'appris que la nuit mme
+qu'il ramena M. Darzac Menton, Rouletabille qui avait appris par
+la fuite du vieux Bob qu'il existait une issue au chteau par le
+puits, avait, l'aide d'une barque, fait rentrer dans le chteau
+M. Darzac, par le chemin qui avait vu sortir le vieux Bob!
+Rouletabille voulait tre le matre de l'heure laquelle il
+allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-l, il tait trop
+tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la
+nuit suivante. Le tout tait de cacher, un jour, M. Darzac dans la
+presqu'le. Aid de Bernier, il lui avait trouv un petit coin
+abandonn et tranquille dans le Chteau Neuf.
+
+ ce passage, je ne pus m'empcher d'interrompre Rouletabille par
+un cri qui eut le don de le faire partir d'un franc clat de rire.
+
+C'tait donc cela! m'criai-je.
+
+-- Mais oui, fit-il... c'tait cela.
+
+-- Voil donc pourquoi j'ai dcouvert ce soir-l l'Australie! Ce
+soir-l, c'tait le vrai Darzac que j'avais en face de moi!... Et
+moi qui ne comprenais rien cela!... Car enfin, il n'y avait pas
+que l'Australie!... Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!...
+elle tenait!... Oh! je comprends tout, maintenant!
+
+-- Vous y avez mis le temps... rpliqua, placide, Rouletabille...
+Cette nuit-l, mon ami, vous nous avez bien gns. Quand vous
+appartes dans la Cour du Tmraire, M. Darzac venait de me
+reconduire mon puits. Je n'ai eu que le temps de faire retomber
+sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac se sauvait dans
+le Chteau Neuf... Mais quand vous ftes couch, aprs votre
+exprience de la barbe, il revint me voir et nous tions assez
+embarrasss. Si, par hasard, vous parliez de cette aventure, le
+lendemain matin, l'autre M. Darzac, croyant avoir affaire au
+Darzac du Chteau Neuf, c'tait une catastrophe. Et, cependant, je
+ne voulus point cder aux prires de M. Darzac qui voulait aller
+vous dire toute la vrit. J'avais peur que, la sachant, vous ne
+pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez une
+nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d'un mchant vous
+cause, l'ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment,
+et pu nous nuire. Et puis, l'autre Darzac tait si malin!... Je
+rsolus donc de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais
+rentrer le lendemain ostensiblement au chteau dans la matine...
+Il fallait s'arranger, d'ici l, pour que vous ne rencontriez pas
+Darzac. C'est pourquoi, ds la premire heure, je vous envoyai
+pcher des palourdes!
+
+-- Oh! je comprends!...
+
+-- Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J'espre que
+vous ne m'en voulez point de cette pche-l qui vous a valu une
+heure charmante de Mrs. Edith...
+
+-- propos de Mrs. Edith, pourquoi prtes-vous le malin plaisir
+de me mettre dans une sotte colre?... demandai-je.
+
+-- Pour avoir le droit de dchaner la mienne et de vous dfendre
+de nous adresser, dsormais, la parole, moi et M. Darzac!...
+Je vous rpte que je ne voulais point qu'aprs votre aventure de
+la nuit, vous parlassiez M. Darzac!... Il faudrait pourtant
+continuer comprendre, Sainclair.
+
+-- Je continue, mon ami...
+
+-- Mes compliments...
+
+-- Et cependant, m'criai-je, il y a encore une chose que je ne
+comprends pas!... La mort du pre Bernier!... Qui est-ce qui a tu
+Bernier?
+
+-- C'est la canne! dit Rouletabille d'un air sombre... C'est cette
+maudite canne...
+
+-- Je croyais que c'tait le plus vieux grattoir...
+
+-- Ils taient deux: la canne et le plus vieux grattoir... Mais
+c'est la canne qui a dcid la mort... Le plus vieux grattoir n'a
+fait qu'excuter...
+
+Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je
+n'assistai point la fin de cette belle intelligence.
+
+Vous n'avez jamais compris, Sainclair -- entre autres choses --
+pourquoi, le lendemain du jour o j'avais tout compris, moi, je
+laissais tomber la canne bec-de-corbin d'Arthur Rance devant
+M. et Mme Darzac. C'est que j'esprais que M. Darzac la
+ramasserait. Vous rappelez-vous, Sainclair, la canne bec-de-
+corbin de Larsan, et le geste que faisait Larsan avec sa canne, au
+Glandier!... Il avait une faon de tenir sa canne bien lui... je
+voulais voir... voir ce Darzac-l tenir une canne bec-de-corbin
+comme Larsan!... Mon raisonnement tait sr!... Mais je voulais
+voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan... Et cette ide
+fixe me poursuivit jusqu'au lendemain, mme aprs ma visite la
+maison des fous!... mme quand j'eus serr dans mes bras le vrai
+Darzac, j'ai encore voulu voir le faux avec les gestes de
+Larsan!... Ah! le voir tout coup brandir sa canne comme le
+bandit... oublier le dguisement de sa taille, une seconde!...
+redresser ses paules faussement courbes... Tapez donc! Tapez
+donc sur le blason des Mortola!... grands coups de canne, cher,
+cher Monsieur Darzac!... Et il a tap!... et j'ai vu toute sa
+taille!... toute!... Et un autre aussi l'a vue qui en est mort...
+C'est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi qu'il en
+chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir,
+qu'il en est mort!... Il est mort d'avoir ramass le grattoir
+tomb sans doute de la redingote du vieux Bob et qu'il devait
+porter alors dans le bureau du professeur, la Tour Ronde... Il
+est mort d'avoir revu, dans le mme moment, la canne de Larsan!...
+il est mort d'avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste,
+Larsan!... Toutes les batailles, Sainclair, ont leurs victimes
+innocentes...
+
+Nous nous tmes un instant. Et puis je ne pus m'empcher de lui
+dire la rancoeur que je lui gardais qu'il ait eu si peu de
+confiance en moi. Je ne lui pardonnais pas d'avoir voulu me
+tromper avec tout le monde sur le compte de son vieux Bob.
+
+Il sourit.
+
+En voil un qui ne m'occupait pas!... J'tais bien sr que ce
+n'tait pas lui qui tait dans le sac... Cependant, la nuit qui a
+prcd son repchage, ds que j'eus cas le vrai Darzac, sous
+l'gide de Bernier, dans le Chteau Neuf, et que j'eus quitt la
+galerie du puits aprs y avoir laiss pour mes projets du
+lendemain, ma barque moi... une barque que j'avais eue de Paolo
+le pcheur, un ami du Bourreau de la mer, je regagnai le rivage
+la nage. Je m'tais naturellement dvtu et je portais mes
+vtements en paquet sur ma tte. Comme j'accostais, je tombai dans
+l'ombre sur le Paolo, qui s'tonna de me voir prendre un bain
+cette heure, et qui m'invita venir pcher la pieuvre avec lui.
+L'vnement me permettait de tourner toute la nuit autour du
+chteau d'Hercule et de le surveiller. J'acceptai. Et alors
+j'appris que la barque qui m'avait servi tait celle de Tullio. Le
+Bourreau de la mer tait devenu soudainement riche et avait
+annonc tout le monde qu'il se retirait dans son pays natal. Il
+avait vendu trs cher, racontait-il, de prcieux coquillages au
+vieux savant, et, de fait, depuis plusieurs jours, on l'avait vu
+avec le vieux savant tous les jours. Paolo savait qu'avant d'aller
+ Venise Tullio s'arrterait San Remo. Pour moi, l'aventure du
+vieux Bob se prcisait: il lui avait fallu une barque pour quitter
+le chteau, et cette barque tait justement celle du Bourreau de
+la mer. Je demandai l'adresse de Tullio San Remo et y envoyai,
+par le truchement d'une lettre anonyme, Arthur Rance, persuad que
+Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet,
+le vieux Bob avait pay Tullio pour qu'il l'accompagnt cette
+nuit-l la grotte et qu'il dispart ensuite... C'est par piti
+pour le vieux professeur que je me dcidai avertir ainsi Arthur
+Rance; il pouvait, en effet, tre arriv quelque accident son
+parent. Quant moi, je ne demandais au contraire qu'une chose,
+c'est que cet exquis vieillard ne revnt pas avant que j'en eusse
+fini avec Larsan, dsirant toujours faire croire au faux Darzac
+que le vieux Bob me proccupait par-dessus tout. Aussi, quand
+j'appris qu'on venait de le retrouver, je n'en fus qu' moiti
+rjoui, mais j'avouerai que la nouvelle de sa blessure la
+poitrine, cause de la blessure la poitrine de l'homme au sac,
+ne me causa aucune peine. Grce elle, je pouvais esprer, encore
+quelques heures, continuer mon jeu.
+
+-- Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite?
+
+-- Ne comprenez-vous donc point qu'il m'tait impossible de faire
+disparatre le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me
+fallait tout le jour pour prparer sa disparition dans la nuit!
+Mais quel jour nous avons eu l avec la mort de Bernier! L'arrive
+des gendarmes n'tait point faite pour simplifier les choses. J'ai
+attendu pour agir qu'ils eussent disparu! Le premier coup de fusil
+que vous avez entendu quand nous tions dans la Tour Carre fut
+pour m'avertir que le dernier gendarme venait de quitter l'auberge
+des Albo, la pointe de Garibaldi, le second que les douaniers,
+rentrs dans leurs cabanes, soupaient et que la mer tait
+libre!...
+
+-- Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses
+yeux clairs, quand vous avez laiss, pour vos projets, la barque
+de Tullio au bout de la galerie du puits, vous saviez dj ce que
+cette barque remporterait le lendemain?
+
+Rouletabille baissa la tte:
+
+Non... fit-il sourdement... et lentement... non... ne croyez pas
+cela, Sainclair... Je ne croyais pas qu'elle remporterait un
+cadavre... aprs tout, c'tait mon pre!... Je croyais qu'elle
+remporterait un corps de trop pour la maison des fous!... Voyez-
+vous, Sainclair, je ne l'avais condamn qu' la prison... pour
+toujours... Mais il s'est tu... C'est Dieu qui l'a voulu!... que
+Dieu lui pardonne!...
+
+Nous ne dmes plus un mot de la nuit.
+
+ Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud,
+mais il me refusa ce djeuner avec fivre. Il acheta tous les
+journaux du matin et se prcipita, tte baisse, dans les
+vnements du jour. Les feuilles taient pleines des nouvelles de
+Russie. On venait de dcouvrir, Ptersbourg, une vaste
+conspiration contre le tsar. Les faits relats taient si
+stupfiants qu'on avait peine y ajouter foi.
+
+Je dployai L'poque et je lus en grosses lettres majuscules en
+premire colonne de la premire page:
+
+Dpart de Joseph Rouletabille pour la Russie
+
+et, au-dessous:
+
+Le tsar le rclame!
+
+Je passai le journal Rouletabille qui haussa les paules, et
+fit:
+
+Bah!... Sans me demander mon avis!... Qu'est-ce que monsieur mon
+directeur veut que j'aille faire l-bas?... Il ne m'intresse pas,
+moi, le tsar... avec les rvolutionnaires... c'est son affaire!...
+ce n'est pas la mienne!... En Russie?... je vais demander un
+cong, oui!... j'ai besoin de me reposer, moi!... Sainclair, mon
+ami, voulez-vous?... Nous irons nous reposer ensemble quelque
+part!...
+
+-- Non! Non! m'criai-je avec une certaine prcipitation, je vous
+remercie!... j'en ai assez de me reposer avec vous!... j'ai une
+envie folle de travailler...
+
+-- Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens...
+
+Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette,
+vida ses poches et fut surpris tout coup de trouver dans l'une
+d'elles une enveloppe toute rouge qui tait venue l sans qu'il
+pt s'expliquer comment.
+
+Ah! bah! fit-il, et il la dcacheta.
+
+Et il partit d'un vaste clat de rire. Je retrouvais mon gai
+Rouletabille, je voulus connatre la cause de cette merveilleuse
+hilarit.
+
+Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!... Ah! du
+moment que c'est comme a!... Je pars!... Je prends le train, ce
+soir...
+
+-- Pour o?...
+
+-- Pour Saint-Ptersbourg!...
+
+Et il me tendit la lettre o je lus:
+
+Nous savons, monsieur, que votre journal a dcid de vous envoyer
+en Russie, la suite des incidents qui bouleversent en ce moment
+la cour de Tsarko-Selo... Nous sommes obligs de vous avertir
+que vous n'arriverez pas Ptersbourg vivant.
+
+Sign: LE COMIT CENTRAL RVOLUTIONNAIRE.
+
+Je regardais Rouletabille dont la joie dbordait de plus en plus:
+Le prince Galitch tait la gare, fis-je simplement.
+
+Il me comprit, haussa les paules avec indiffrence, et repartit:
+
+Ah! bien, mon vieux! on va s'amuser!
+
+Et c'est tout ce que je pus en tirer malgr mes protestations. Le
+soir, quand, la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le
+suppliant de ne point nous quitter et en pleurant mes larmes
+dsespres d'ami... Il riait encore, il rptait encore: Ah!
+bien, on va s'amuser!...
+
+Et ce fut son dernier salut.
+
+Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les
+premiers confrres que je rencontrai furent matres Henri Robert
+et Andr Hesse.
+
+Tu as pris de bonnes vacances? me demandrent-ils.
+
+-- Ah! excellentes! rpondis-je.
+
+Mais j'avais si mauvaise mine qu'ils m'entranrent tous deux la
+buvette.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Voici un croquis de la cte mditerranenne, entre
+Menton et la pointe de la Mortola, indiquant la situation
+des Rochers Rouges et de la presqu'le d'Hercule :
+
+ [2] Historique.
+ [3] Historique.
+ [4] Historique.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com.
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+that
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le parfum de la Dame en noir</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Gaston Leroux</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554]<br />
+[Most recently updated: April 29, 2022]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div>
+
+<h1>Le parfum de la Dame en noir</h1>
+
+<h2 class="no-break">by Gaston Leroux</h2>
+
+<h3>(1908)</h3>
+
+<hr />
+
+<h2>Table des matières</h2>
+
+<table summary="" style="">
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap01">I. Qui commence par où les romans finissent</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap02">II. Où il est question de l&rsquo;humeur changeante de Joseph Rouletabille</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap03">III. Le parfum</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap04">IV. En route</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap05">V. Panique</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap06">VI. Le fort d&rsquo;Hercule</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap07">VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d&rsquo;Hercule contre une attaque ennemie</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap08">VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap09">IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap10">X. La journée du 11</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap11">XI. L&rsquo;attaque de la Tour Carrée</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap12">XII. Le corps impossible</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap13">XIII. Où l&rsquo;épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap14">XIV. Le sac de pommes de terre</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap15">XV. Les soupirs de la nuit</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap16">XVI. Découverte de «L&rsquo;Australie»</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap17">XVII. Terrible aventure du vieux Bob</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap18">XVIII. Midi, roi des épouvantes</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap19">XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap20">XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap21">Épilogue</a></td>
+</tr>
+
+</table>
+
+<div class="chapter">
+
+<p class="center">
+À Pierre WOLFF
+</p>
+
+<p class="letter">
+En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année qui a vu
+éclore Le Lys.
+</p>
+
+<p class="right">
+GASTON LEROUX
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap01"></a>I<br/>
+Qui commence par où les romans finissent</h2>
+
+<p>
+Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu à Paris,
+à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus stricte intimité.
+Un peu plus de deux années s&rsquo;étaient donc écoulées depuis les événements
+que j&rsquo;ai rapportés dans un précédent ouvrage, événements si sensationnels
+qu&rsquo;il n&rsquo;est point téméraire d&rsquo;affirmer ici qu&rsquo;un aussi
+court laps de temps n&rsquo;avait pu faire oublier le fameux Mystère de la
+Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à tous les esprits que la
+petite église eût été certainement envahie par une foule avide de contempler
+les héros d&rsquo;un drame qui avait passionné le monde, si la cérémonie
+nuptiale n&rsquo;avait été tenue tout à fait secrète, ce qui avait été assez
+facile dans cette paroisse éloignée du quartier des écoles. Seuls, quelques
+amis de M. Darzac et du professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on
+pouvait compter, avaient été invités. J&rsquo;étais du nombre; j&rsquo;arrivai
+de bonne heure à l&rsquo;église, et mon premier soin, naturellement, fut
+d&rsquo;y chercher Joseph Rouletabille. J&rsquo;avais été un peu déçu en ne
+l&rsquo;apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu&rsquo;il
+dût venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître Henri-Robert et de
+maître André Hesse qui, dans la paix et le recueillement de la petite chapelle
+Saint-Charles, évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de
+Versailles, que l&rsquo;imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les
+écoutais distraitement en examinant les choses autour de moi.
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste!
+Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste des
+âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette malpropreté
+ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces quartiers Saint-Victor
+et des Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulièrement
+enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans. Le ciel, qui
+paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout ailleurs, y déverse une
+lumière avare qui a toutes les peines du monde à venir trouver les fidèles à
+travers la crasse séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs
+d&rsquo;enfance et de jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l&rsquo;auteur de la
+Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire adjacent de
+l&rsquo;abbé Dupanloup et qui n&rsquo;en sortait que pour venir prier ici,
+désira mourir. Et c&rsquo;est dans cette obscurité funèbre, dans un cadre qui
+ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les rites
+consacrés aux trépassés, qu&rsquo;on allait célébrer le mariage de Robert
+Darzac et de Mathilde Stangerson! J&rsquo;en conçus une grande peine et,
+tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.
+</p>
+
+<p>
+À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient toujours, et le
+premier avouait au second qu&rsquo;il n&rsquo;avait été définitivement
+tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson, même après
+l&rsquo;heureuse issue du procès de Versailles, qu&rsquo;en apprenant la mort
+officiellement constatée de leur impitoyable ennemi: Frédéric Larsan. On se
+rappelle peut-être que c&rsquo;est quelques mois après l&rsquo;acquittement du
+professeur en Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne,
+paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre à New- York. Par temps
+de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre- Neuve, La Dordogne avait été
+abordée par un trois-mâts dont l&rsquo;avant était entré dans sa chambre des
+machines. Et, pendant que le navire abordeur s&rsquo;en allait à la dérive, le
+paquebot avait coulé à pic, en dix minutes. C&rsquo;est tout juste si une
+trentaine de passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le
+temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un
+bateau de pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants,
+l&rsquo;océan rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan.
+Les documents que l&rsquo;on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans
+les vêtements d&rsquo;un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait
+vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que,
+grâce aux facilités des lois américaines, elle s&rsquo;était donné en secret,
+aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux bandit dont
+le véritable nom, illustre dans les fastes judiciaires, était Ballmeyer, et qui
+l&rsquo;avait jadis épousée sous le nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se
+dresser criminellement entre elle et celui qui, depuis de si longues années,
+silencieusement et héroïquement l&rsquo;aimait. J&rsquo;ai rappelé, dans Le
+Mystère de la Chambre Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire,
+l&rsquo;une des plus curieuses qu&rsquo;on puisse relever dans les annales de
+la cour d&rsquo;assises, et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans
+l&rsquo;intervention quasi géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph
+Rouletabille, qui fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de
+la sûreté Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous
+pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre un
+terme à tant d&rsquo;événements dramatiques et elle ne fut point &mdash;
+avouons-le &mdash; l&rsquo;une des moindres causes de la guérison rapide de
+Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par les
+mystérieuses horreurs du Glandier.
+</p>
+
+<p>
+«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André Hesse,
+dont les yeux inquiets faisaient le tour de l&rsquo;église, &mdash; voyez-vous,
+dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout s&rsquo;arrange! même les
+malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu&rsquo;avez-vous à regarder tout le temps
+ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous attendez quelqu&rsquo;un?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, répondit maître André Hesse… J&rsquo;attends Frédéric Larsan!»
+</p>
+
+<p>
+Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait de rire;
+mais moi je ne ris point, car je n&rsquo;étais pas loin de penser comme maître
+Hesse. Certes! j&rsquo;étais à cent lieues de prévoir l&rsquo;effroyable
+aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à cette époque et que je
+fais abstraction de tout ce que j&rsquo;ai appris depuis &mdash; ce à quoi, du
+reste, je m&rsquo;appliquerai honnêtement au cours de ce récit, ne laissant
+apparaître la vérité qu&rsquo;au fur et à mesure qu&rsquo;elle nous fut
+distribuée à nous-mêmes &mdash; je me rappelle fort bien le curieux émoi qui
+m&rsquo;agitait alors à la pensée de Larsan.
+</p>
+
+<p>
+«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s&rsquo;était aperçu de mon
+attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je n&rsquo;en sais rien!» répondis-je.
+</p>
+
+<p>
+Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l&rsquo;avait fait
+maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent quand il
+s&rsquo;appelait Ballmeyer, qu&rsquo;il pouvait bien ressusciter une fois de
+plus à l&rsquo;état de Larsan.
+</p>
+
+<p>
+«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu&rsquo;il est
+plus rassuré que vous.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune reporter s&rsquo;avançait vers nous. Il nous serra la main assez
+distraitement.
+</p>
+
+<p>
+«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?»
+</p>
+
+<p>
+Il me sembla que sa voix tremblait… Il s&rsquo;éloigna tout de suite,
+s&rsquo;isola dans un coin, et je le vis s&rsquo;agenouiller sur un prie-Dieu
+comme un enfant. Il se cacha le visage, qu&rsquo;il avait en effet fort pâle,
+dans les mains, et pria.
+</p>
+
+<p>
+Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière
+m&rsquo;étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes. Il
+ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se passait autour
+de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à son chagrin. Quel
+chagrin? Ne devait-il pas être heureux d&rsquo;assister à une union désirée de
+tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n&rsquo;était-il
+point son oeuvre?… Après tout, c&rsquo;était peut-être de bonheur que pleurait
+le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit d&rsquo;un
+pilier. Je n&rsquo;eus garde de l&rsquo;y suivre, car je voyais bien
+qu&rsquo;il désirait rester seul.
+</p>
+
+<p>
+Et puis, c&rsquo;était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée dans
+l&rsquo;église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière eux. Comme
+ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier avait passé bien
+douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde
+Stangerson n&rsquo;en paraissait que plus belle encore! Certes, ce
+n&rsquo;était plus cette magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique
+divinité, cette froide beauté païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les
+fêtes officielles de la Troisième République, auxquelles la situation en vue de
+son père la forçait d&rsquo;assister, un discret murmure d&rsquo;admiration
+extasiée; il semblait, au contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si
+tard une imprudence commise si jeune, ne l&rsquo;avait précipitée dans une
+crise momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque
+de pierre derrière lequel se cachait l&rsquo;âme la plus délicate et la plus
+tendre. Et c&rsquo;est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce jour-là, me
+semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur le pur ovale de son
+visage, dans ses yeux pleins d&rsquo;une tristesse heureuse, sur son front poli
+comme l&rsquo;ivoire, où se lisait l&rsquo;amour de tout ce qui était beau et
+de tout ce qui était bon.
+</p>
+
+<p>
+Quant à sa toilette, j&rsquo;avouerai sottement que je ne me la rappelle plus
+et qu&rsquo;il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais ce
+dont je me souviens, par exemple, c&rsquo;est de l&rsquo;expression étrange que
+prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu&rsquo;elle
+cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse
+d&rsquo;elle-même que lorsqu&rsquo;elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière
+son pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour.
+</p>
+
+<p>
+«Elle a encore ses yeux de folle!»
+</p>
+
+<p>
+Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase abominable.
+C&rsquo;était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, avait fait
+nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se nommait Brignolles
+et était vaguement cousin du marié. Nous ne connaissions point d&rsquo;autre
+parent à M. Darzac, dont la famille était originaire du midi. Depuis longtemps,
+M. Darzac avait perdu son père et sa mère; il n&rsquo;avait ni frère ni soeur
+et semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d&rsquo;où il
+n&rsquo;avait rapporté qu&rsquo;un ardent désir de réussir, une faculté de
+travail exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel
+d&rsquo;affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l&rsquo;occasion
+de se satisfaire auprès du professeur Stangerson et de sa fille. Il avait aussi
+rapporté de la Provence, son pays natal, un doux accent qui avait fait
+d&rsquo;abord sourire ses élèves de la Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé
+bientôt comme une musique agréable et discrète qui atténuait un peu
+l&rsquo;aridité nécessaire des cours de leur jeune maître, déjà célèbre.
+</p>
+
+<p>
+Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an environ
+de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il venait tout droit
+d&rsquo;Aix où il avait été préparateur de physique et où il avait dû commettre
+quelque faute disciplinaire qui l&rsquo;avait jeté tout à coup sur le pavé;
+mais il s&rsquo;était souvenu à temps qu&rsquo;il était parent de M. Darzac,
+avait pris le train pour Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de
+Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le moyen de
+l&rsquo;associer à ses travaux. À ce moment, la santé de Robert Darzac était
+loin d&rsquo;être florissante. Elle subissait le contrecoup des formidables
+émotions qui l&rsquo;avaient assaillie au Glandier et en cour d&rsquo;assises;
+mais on eût pu croire que la guérison, désormais assurée, de Mathilde, et que
+la perspective de leur prochain hymen auraient la plus heureuse influence sur
+l&rsquo;état moral et, par contrecoup, sur l&rsquo;état physique du professeur.
+Or, nous remarquâmes tous au contraire que, du jour où il s&rsquo;adjoignit ce
+Brignolles, dont le concours devait lui être, disait-il, d&rsquo;un précieux
+soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit qu&rsquo;augmenter. Enfin, nous
+constatâmes aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux
+accidents se produisirent coup sur coup au cours d&rsquo;expériences qui
+semblaient cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de
+l&rsquo;éclatement inopiné d&rsquo;un tube de Gessler dont les débris eussent
+pu dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, lequel en
+conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, qui aurait pu être
+extrêmement grave, arriva à la suite de l&rsquo;explosion stupide d&rsquo;une
+petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac était justement penché.
+La flamme faillit lui brûler la figure; heureusement, il n&rsquo;en fut rien,
+mais elle lui flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des
+troubles de la vue, si bien qu&rsquo;il ne pouvait plus supporter que
+difficilement la pleine lumière du soleil.
+</p>
+
+<p>
+Depuis les mystères du Glandier, j&rsquo;étais dans un état d&rsquo;esprit tel
+que je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les événements
+les plus simples. Lors de ce dernier accident, j&rsquo;étais présent, étant
+venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis moi-même notre ami chez un
+pharmacien et de là chez un docteur, et je priai assez sèchement Brignolles,
+qui manifestait le désir de nous accompagner, de rester à son poste. En chemin,
+M. Darzac me demanda pourquoi j&rsquo;avais ainsi bousculé ce pauvre
+Brignolles; je lui répondis que j&rsquo;en voulais à ce garçon d&rsquo;une
+façon générale parce que ses manières ne me plaisaient point, et d&rsquo;une
+façon particulière, ce jour-là, parce que j&rsquo;estimais qu&rsquo;il fallait
+le rendre responsable de l&rsquo;accident. M. Darzac voulut en connaître la
+raison; mais je ne sus que répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de
+rire cependant lorsque le docteur lui eut dit qu&rsquo;il aurait pu perdre la
+vue et que c&rsquo;était miracle qu&rsquo;il en fût quitte à si bon compte.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et
+les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j&rsquo;étais si
+extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je ne lui
+pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s&rsquo;améliorât point. Au
+commencement de l&rsquo;hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que
+nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s&rsquo;aller reposer dans
+le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, huit jours
+après, il nous écrivait qu&rsquo;il se sentait beaucoup mieux; il lui semblait
+qu&rsquo;on lui avait, depuis qu&rsquo;il était arrivé dans ce pays, enlevé un
+poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous disait-il. Quand
+je suis parti de Paris, j&rsquo;étouffais!» Cette lettre de M. Darzac me donna
+beaucoup à réfléchir et je n&rsquo;hésitai point à faire part de mes réflexions
+à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s&rsquo;étonner avec moi de ce que M.
+Darzac était si mal quand il se trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand
+il en était éloigné… Cette impression était si forte chez moi, tout
+particulièrement, que je n&rsquo;eusse point permis à Brignolles de
+s&rsquo;absenter. Ma foi non! S&rsquo;il avait quitté Paris, j&rsquo;aurais été
+capable de le suivre! Mais il ne s&rsquo;en alla point; au contraire. Les
+Stangerson ne l&rsquo;eurent jamais plus près d&rsquo;eux. Sous prétexte de
+demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le temps fourré chez M.
+Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle Stangerson, mais j&rsquo;avais fait
+à la fiancée de M. Darzac un tel portrait du préparateur de physique, que je
+réussis à l&rsquo;en dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon
+for intérieur.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque entièrement
+rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il était dans la
+nécessité d&rsquo;en prendre le plus grand soin. Rouletabille et moi avions
+décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes satisfaits
+d&rsquo;apprendre que le mariage allait avoir lieu presque aussitôt et que M.
+Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage, loin de Paris et… loin de
+Brignolles.
+</p>
+
+<p>
+À son retour de San Remo, M. Darzac m&rsquo;avait demandé:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu sur son
+compte?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ma foi non!» avais-je répondu.
+</p>
+
+<p>
+Et il s&rsquo;était encore moqué de moi, m&rsquo;envoyant quelques-unes de ces
+plaisanteries provençales qu&rsquo;il affectionnait quand les événements lui
+permettaient d&rsquo;être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une
+saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son accent
+toute sa belle couleur initiale.
+</p>
+
+<p>
+Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son bonheur
+&mdash; car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu d&rsquo;occasions
+de le voir &mdash; que sur le seuil même de cette église où il nous apparut
+comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien compréhensible sa taille
+légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus grand et plus beau!
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est le cas de dire qu&rsquo;il est à la noce, le patron!» ricana
+Brignolles.
+</p>
+
+<p>
+Je m&rsquo;éloignai de cet homme qui me répugnait et m&rsquo;avançai jusque
+dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute
+la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper sur
+l&rsquo;épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve.
+</p>
+
+<p>
+Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond soupir.
+</p>
+
+<p>
+«Ça y est! fit-il. Je respire…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître
+Henri-Robert.
+</p>
+
+<p>
+Alors maître André Hesse avoua qu&rsquo;il avait redouté jusqu&rsquo;à la
+dernière minute l&rsquo;arrivée du mort…
+</p>
+
+<p>
+«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne puis me
+faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort pour de bon!…»
+</p>
+
+<p>
+.. .. .. .. ..
+</p>
+
+<p>
+Nous nous trouvions tous maintenant &mdash; une dizaine de personnes au plus
+&mdash; dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les
+autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est encore
+plus sombre que l&rsquo;église et j&rsquo;aurais pu penser que je devais à
+cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph
+Rouletabille, si la pièce n&rsquo;avait été si petite. De toute évidence, il
+n&rsquo;était point là. Qu&rsquo;est-ce que cela signifiait? Mathilde
+l&rsquo;avait déjà réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de
+l&rsquo;aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans
+lui; je ne l&rsquo;avais pas trouvé.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable. Êtes-vous
+bien sûr d&rsquo;avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin, à rêver.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je l&rsquo;ai cherché partout et je l&rsquo;ai appelé», répliquai-je.
+</p>
+
+<p>
+Mais M. Darzac ne s&rsquo;en tint point à ce que je lui disais. Il voulut faire
+lui-même le tour de l&rsquo;église. Tout de même, il fut plus heureux que moi,
+car il apprit d&rsquo;un mendiant qui se tenait sous le porche avec sa timbale
+qu&rsquo;un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que Rouletabille était
+sorti de l&rsquo;église quelques minutes auparavant et s&rsquo;était éloigné
+dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut
+peinée au- delà de toute expression. Elle m&rsquo;appela et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans deux
+heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et amenez-le moi, et
+dites-lui que sa conduite inexplicable m&rsquo;inquiète beaucoup…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Comptez sur moi», fis-je…
+</p>
+
+<p>
+Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins
+bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du Barreau
+où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se trouver à cette
+heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun de ses camarades ne put
+me dire où j&rsquo;aurais quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse à
+penser combien tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac
+était navré; mais, comme il avait à s&rsquo;occuper de l&rsquo;installation des
+voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les
+Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu&rsquo;à Dijon, cependant que
+ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria
+d&rsquo;annoncer cette mauvaise nouvelle à sa femme. Je fis la triste
+commission en ajoutant que Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du
+train. Aux premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer
+doucement, et elle secoua la tête:
+</p>
+
+<p>
+«Non! Non!… c&rsquo;est fini!… Il ne viendra plus!…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle monta dans son wagon…
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;est alors que l&rsquo;insupportable Brignolles, voyant l&rsquo;émoi de
+la nouvelle mariée, ne put s&rsquo;empêcher de répéter encore à maître André
+Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le méritait:
+«Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu&rsquo;elle a encore ses yeux de
+folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait d&rsquo;attendre!» Je vois
+encore Brignolles disant cela, et je me rappelle le sentiment d&rsquo;horreur
+que, dans le moment même, il m&rsquo;inspira. Il ne faisait point de doute pour
+moi depuis longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un
+jaloux, et qu&rsquo;il ne pardonnait point à son parent le service que celui-ci
+lui avait rendu en le casant dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la
+mine jaune et les traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait
+amertume, et tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras,
+de longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, il
+fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il avait les
+extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si brusquement morigéné pour
+ses méchants propos par le jeune avocat, Brignolles en conçut une immédiate
+rancune et quitta la gare après avoir présenté ses civilités aux époux. Du
+moins je crus qu&rsquo;il quitta la gare, car je ne le vis plus.
+</p>
+
+<p>
+Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous espérions
+encore en l&rsquo;arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous le quai,
+pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs en retard la
+figure sympathique de notre jeune ami. Comment se faisait-il qu&rsquo;il
+n&rsquo;apparût point, selon sa coutume et sa manière, bousculant tout et tous,
+ne se préoccupant point des protestations et des cris qui signalaient
+ordinairement son passage dans une foule où il se montrait toujours plus pressé
+que les autres? Que faisait-il?… Déjà on fermait les portières; on en entendait
+le claquement brutal… Et puis ce furent les brèves invitations des employés…
+«En voiture! Messieurs!… en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de
+sifflet aigu qui commandait le départ… puis la clameur enrouée de la
+locomotive, et le convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en
+étions si tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à
+regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de bon
+voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et,
+dans le moment que le train commençait à accélérer sa marche, sûre désormais
+qu&rsquo;elle ne verrait plus, avant son départ, son petit ami, elle me tendit
+une enveloppe, par la portière…
+</p>
+
+<p>
+«Pour lui!» fit-elle…
+</p>
+
+<p>
+Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d&rsquo;un si subit effroi, et
+sur un ton si étrange que je ne pus m&rsquo;empêcher de songer aux néfastes
+réflexions de Brignolles.
+</p>
+
+<p>
+«Au revoir, mes amis!… ou adieu!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap02"></a>II<br/>
+Où il est question de l&rsquo;humeur changeante de Joseph Rouletabille</h2>
+
+<p>
+En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m&rsquo;étonner de la singulière
+tristesse qui m&rsquo;avait envahi, sans que j&rsquo;en pusse démêler
+précisément la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel
+j&rsquo;avais été si intimement mêlé, j&rsquo;avais lié tout à fait amitié avec
+le professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J&rsquo;aurais dû être
+particulièrement heureux d&rsquo;un événement qui semblait satisfaire tout le
+monde. Je pensai que l&rsquo;extraordinaire absence du jeune reporter devait
+être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait été
+traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, surtout, depuis
+que Mathilde était sortie de la maison de santé où le désarroi de son esprit
+avait nécessité pendant plusieurs mois des soins assidus, depuis que la fille
+de l&rsquo;illustre professeur avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire
+joué par cet enfant dans un drame où, sans lui, elle eût inévitablement sombré
+avec tous ceux qu&rsquo;elle aimait, depuis qu&rsquo;elle avait lu avec toute
+sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu sténographié des débats où
+Rouletabille apparaissait comme un petit héros miraculeux, il n&rsquo;était
+point d&rsquo;attentions quasi maternelles dont elle n&rsquo;eût entouré mon
+ami. Elle s&rsquo;était intéressée à tout ce qui le touchait, elle avait excité
+ses confidences, elle avait voulu en savoir sur Rouletabille plus que je
+n&rsquo;en savais et plus peut- être qu&rsquo;il n&rsquo;en savait lui-même.
+Elle avait montré une curiosité discrète mais continue relativement à une
+origine que nous ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continué
+de se taire avec une sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre
+amitié que lui témoignait la pauvre femme, Rouletabille n&rsquo;en conservait
+pas moins une extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une
+politesse émue qui m&rsquo;étonnait toujours de la part d&rsquo;un garçon que
+j&rsquo;avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses
+sympathies ou dans ses aversions. Plus d&rsquo;une fois, je lui en avais fait
+la remarque, et il m&rsquo;avait toujours répondu d&rsquo;une façon évasive en
+faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une personne
+qu&rsquo;il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il
+eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient donné
+l&rsquo;occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu&rsquo;un. Il avait
+aussi des moments d&rsquo;une incompréhensible humeur. Par exemple, après
+s&rsquo;être fait, devant moi, une fête d&rsquo;aller passer une grande journée
+de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle saison &mdash; car
+ils ne voulaient plus habiter le Glandier &mdash; une jolie petite propriété
+sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après avoir montré, à la
+perspective d&rsquo;un si heureux congé, une joie enfantine, il lui arrivait de
+se refuser, tout à coup, sans aucune raison apparente, à m&rsquo;accompagner.
+Et je devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu&rsquo;il avait
+conservée au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur- le-Prince.
+Je lui en voulais de toute la peine qu&rsquo;il causait ainsi à cette bonne
+Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l&rsquo;attitude de mon ami,
+résolut d&rsquo;aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier
+Latin.
+</p>
+
+<p>
+Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un
+énergique: «Entrez!» au coup que j&rsquo;avais frappé à sa porte, Rouletabille,
+qui travaillait à sa petite table, se leva en nous apercevant et devint si
+pâle… si pâle que nous crûmes qu&rsquo;il allait défaillir.
+</p>
+
+<p>
+«Mon Dieu!» s&rsquo;écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. Mais,
+plus prompt qu&rsquo;elle encore, avant qu&rsquo;elle ne fût arrivée à la table
+où il s&rsquo;appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s&rsquo;y trouvaient
+éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula entièrement.
+</p>
+
+<p>
+Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s&rsquo;arrêta, toute
+surprise.
+</p>
+
+<p>
+«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non! répondit-il, j&rsquo;ai fini de travailler. Je vous montrerai ça
+plus tard. C&rsquo;est un chef-d&rsquo;oeuvre, une pièce en cinq actes dont je
+n&rsquo;arrive pas à trouver le dénouement.»
+</p>
+
+<p>
+Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit cent
+drôleries en nous remerciant d&rsquo;être venus le troubler dans sa solitude.
+Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes tous trois manger
+dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soirée!
+Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui vint nous rejoindre au
+dessert. À cette époque, M. Darzac n&rsquo;était point trop souffrant et
+l&rsquo;étonnant Brignolles n&rsquo;avait pas encore fait son apparition dans
+la capitale. On s&rsquo;amusa comme des enfants. Ce soir d&rsquo;été était si
+beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
+</p>
+
+<p>
+Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de
+l&rsquo;humeur bizarre qu&rsquo;il montrait quelquefois et s&rsquo;accusa
+d&rsquo;avoir, au fond, un très méchant caractère. Mathilde l&rsquo;embrassa et
+Robert Darzac aussi l&rsquo;embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps
+que je le reconduisis jusqu&rsquo;à sa porte, il ne me dit point un mot; mais,
+au moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne
+l&rsquo;avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j&rsquo;avais su!… Comme
+je me reproche maintenant de l&rsquo;avoir, par instants, à cette époque, jugé
+avec un peu trop d&rsquo;impatience…
+</p>
+
+<p>
+Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j&rsquo;essayais en vain
+de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les innombrables
+fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux caprices de Rouletabille au
+cours de ces deux dernières années, mais rien, cependant, rien de tout cela ne
+pouvait me faire prévoir ce qui venait de se passer, et encore moins me
+l&rsquo;expliquer. Où était Rouletabille? Je m&rsquo;en fus à son hôtel,
+boulevard Saint-Michel, me disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je
+pourrais, au moins, laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma
+stupéfaction, en entrant dans l&rsquo;hôtel, d&rsquo;y trouver mon domestique
+portant ma valise! Je le priai de m&rsquo;expliquer ce que cela signifiait, et
+il me répondit qu&rsquo;il n&rsquo;en savait rien: qu&rsquo;il fallait le
+demander à M. Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté,
+naturellement, chez moi, s&rsquo;était rendu à mon domicile, rue de Rivoli,
+s&rsquo;était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait fait
+apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de tout le linge
+nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en voyage pour quatre ou
+cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche de transporter ce petit
+bagage, une heure plus tard, à son hôtel du boul&rsquo;Mich&rsquo;. Je ne fis
+qu&rsquo;un bond jusqu&rsquo;à la chambre de mon ami où je le trouvai en train
+d&rsquo;empiler méticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du
+linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne fut point
+terminée, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car, dans les petites choses de
+la vie courante, il était volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de
+ses ressources, tenait à vivre fort correctement, ayant l&rsquo;horreur de tout
+ce qui touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin
+m&rsquo;annoncer que «nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que,
+puisque j&rsquo;étais libre et que son journal l&rsquo;Époque lui accordait un
+congé de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d&rsquo;aller nous
+reposer «au bord de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j&rsquo;étais
+furieux de la façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais
+stupide cette proposition d&rsquo;aller contempler l&rsquo;océan ou la Manche
+par un de ces temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou
+trois semaines, nous font regretter l&rsquo;hiver. Mais il ne s&rsquo;émut
+point outre mesure de mon silence, et, prenant ma valise d&rsquo;une main, son
+sac de l&rsquo;autre, me poussant dans l&rsquo;escalier, il me fit bientôt
+monter dans un fiacre qui nous attendait devant la porte de l&rsquo;hôtel. Une
+demi- heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de
+première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par Amiens.
+Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l&rsquo;on vous a remise pour
+moi?»
+</p>
+
+<p>
+Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine de ne
+l&rsquo;avoir point vu au moment de son départ et qu&rsquo;elle lui écrirait.
+Ça n&rsquo;était pas bien malin. Je lui répondis:
+</p>
+
+<p>
+«Parce que vous ne le méritez pas.»
+</p>
+
+<p>
+Et je lui fis d&rsquo;amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il
+n&rsquo;essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que tout.
+Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en respira le doux
+parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il fronça les sourcils,
+dissimulant, sous cette mine rébarbative, une émotion souveraine. Mais il ne
+put finalement me la cacher qu&rsquo;en s&rsquo;appuyant le front à la vitre et
+en s&rsquo;absorbant dans une étude approfondie du paysage.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d&rsquo;un
+interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous glaçait et
+balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu&rsquo;un douanier enfermé dans
+sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas sur le pont du
+canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant
+dans leur cage de verre, reflétaient leur éclat falot dans de larges flaques de
+pluie où nous pataugions à l&rsquo;envi, cependant que nous courbions le front
+sous la rafale. On entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur
+les dalles sonores, les petits sabots de bois d&rsquo;une Tréportaise attardée.
+Si nous ne tombâmes point dans le grand trou noir de l&rsquo;avant-port,
+c&rsquo;est que nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait
+de l&rsquo;abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière
+Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette obscurité
+humide. Cependant il devait connaître l&rsquo;endroit, car nous arrivâmes tout
+de même, cahin-caha, odieusement giflés par l&rsquo;embrun, à la porte de
+l&rsquo;unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison, sur la
+plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du feu, car nous avions
+grand-faim et grand froid.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes venus
+chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous guettent et de la
+pleurésie qui nous menace?»
+</p>
+
+<p>
+Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se
+réchauffer.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum de la
+Dame en noir!»
+</p>
+
+<p>
+Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n&rsquo;en dormis guère de la
+nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la grève sa vaste
+plainte, puis s&rsquo;engouffrant tout à coup dans les petites rues de la
+ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer dans la chambre à
+côté, qui était celle de mon ami: je me levai et poussai sa porte. Malgré le
+froid, malgré le vent, il avait ouvert sa fenêtre, et je le vis distinctement
+qui envoyait des baisers à l&rsquo;ombre. Il embrassait la nuit!
+</p>
+
+<p>
+Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain matin, je
+fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure marquait une angoisse
+extrême et il me tendait un télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait
+été, sur l&rsquo;ordre qu&rsquo;il en avait donné, réexpédié de Paris. Voici la
+dépêche: «Venez immédiatement sans perdre une minute. Avons renoncé à notre
+voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson à Menton, chez les Rance,
+aux Rochers Rouges. Que cette dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut
+effrayer personne. Vous prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous
+voudrez, mais venez! Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je
+vous attends. Votre désespéré, DARZAC.»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap03"></a>III<br/>
+Le parfum</h2>
+
+<p>
+«Eh bien, m&rsquo;écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m&rsquo;étonne pas!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous n&rsquo;avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec
+une émotion telle que je ne pouvais pas me l&rsquo;expliquer, malgré
+l&rsquo;horreur qui se dégageait de la situation, en admettant que nous
+dussions prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu&rsquo;il a pu
+faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La Dordogne.
+Mais qu&rsquo;avez-vous, mon ami?… vous paraissez d&rsquo;une faiblesse
+extrême. Êtes-vous malade?…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s&rsquo;était laissé choir sur une chaise. C&rsquo;est d&rsquo;une
+voix presque tremblante qu&rsquo;il me confia à son tour qu&rsquo;il
+n&rsquo;avait cru réellement à sa mort qu&rsquo;une fois la cérémonie du
+mariage terminée. Il ne pouvait entrer dans l&rsquo;esprit du jeune homme que
+Larsan eût laissé s&rsquo;accomplir l&rsquo;acte qui donnait Mathilde
+Stangerson à M. Darzac, s&rsquo;il avait été encore vivant. Larsan
+n&rsquo;avait qu&rsquo;à se montrer pour empêcher le mariage; et, si dangereuse
+qu&rsquo;eût été, pour lui, cette manifestation, il n&rsquo;eût point hésité à
+se livrer, connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur
+Stangerson, et sachant bien qu&rsquo;elle n&rsquo;eût jamais consenti à lier
+son sort à un autre homme, du vivant de son premier mari, se trouvât-elle même
+délivrée de celui-ci par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès
+d&rsquo;elle la nullité de ce premier mariage au regard des lois françaises, il
+n&rsquo;en restait pas moins qu&rsquo;un prêtre avait fait d&rsquo;elle la
+femme d&rsquo;un misérable, pour toujours!
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait:
+</p>
+
+<p>
+«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan &ldquo;le presbytère
+n&rsquo;a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat&rdquo;!»
+</p>
+
+<p>
+Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je voulus le
+calmer, mais il ne m&rsquo;entendait pas:
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et voilà qu&rsquo;il aurait attendu après le mariage, quelques heures
+après le mariage, pour apparaître, s&rsquo;écria-t-il. Car, pour moi, comme
+pour vous, Sainclair, n&rsquo;est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne
+signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l&rsquo;autre est revenu.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! M. Darzac n&rsquo;est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut
+espérer, il faut espérer, n&rsquo;est-ce pas, Sainclair? Qu&rsquo;il
+s&rsquo;est trompé!… Non, non! ça n&rsquo;est pas possible, ce serait trop
+affreux!… trop affreux… Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop
+terrible!…»
+</p>
+
+<p>
+Je n&rsquo;avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier,
+Rouletabille aussi agité. Il s&rsquo;était levé, maintenant… il marchait dans
+la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en répétant:
+«Trop terrible!… trop terrible!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui fis remarquer qu&rsquo;il n&rsquo;était point raisonnable de se mettre
+dans un état pareil, à la suite d&rsquo;une dépêche qui ne prouvait rien et
+pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j&rsquo;ajoutai que
+ce n&rsquo;était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir besoin de
+tout notre sang-froid, qu&rsquo;il fallait nous laisser aller à de semblables
+épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe.
+</p>
+
+<p>
+«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe- t-il?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi
+n&rsquo;est-il pas mort?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et qu&rsquo;est-ce qui vous dit, après tout, qu&rsquo;il ne l&rsquo;est
+pas.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous…
+Taisez-vous, Sainclair!… C&rsquo;est que, voyez-vous, s&rsquo;il est vivant,
+moi, j&rsquo;aimerais autant être mort!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Fou! Fou! Fou! c&rsquo;est surtout s&rsquo;il est vivant qu&rsquo;il
+faut que vous soyez vivant, pour la défendre, elle!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! oh! c&rsquo;est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!…
+C&rsquo;est très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot
+qui puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu&rsquo;à
+moi!… Je ne pensais qu&rsquo;à moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j&rsquo;eus peur, à mon tour, de le voir
+ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien vouloir me
+dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa mort à lui,
+pourquoi il ricanait ainsi…
+</p>
+
+<p>
+«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle!
+Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu&rsquo;il t&rsquo;étouffe!…
+Je t&rsquo;ouvre mon coeur…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m&rsquo;a regardé jusqu&rsquo;au
+fond des yeux, jusqu&rsquo;au fond de mon coeur, et il m&rsquo;a dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que moi, et
+vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous êtes bon, et que
+je sais que vous m&rsquo;aimez!»
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, comme je croyais qu&rsquo;il allait s&rsquo;attendrir, il se borna à
+demander l&rsquo;indicateur des chemins de fer.
+</p>
+
+<p>
+«Nous partons à une heure, me dit-il, il n&rsquo;y a pas de train direct entre
+la ville d&rsquo;Eu et Paris, l&rsquo;hiver; nous n&rsquo;arriverons à Paris
+qu&rsquo;à sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos
+malles et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour Marseille
+et Menton.»
+</p>
+
+<p>
+Il ne me demandait même pas mon avis; il m&rsquo;emmenait à Menton comme il
+m&rsquo;avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures
+présentes je n&rsquo;avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un
+état si anormal que, n&rsquo;eût-il point voulu de moi, je ne l&rsquo;aurais
+pas quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du
+palais me laissaient toute liberté.
+</p>
+
+<p>
+«Nous allons donc à la ville d&rsquo;Eu? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine
+pour aller en voiture du Tréport à Eu…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Assez, je l&rsquo;espère… assez pour ce que je suis venu y chercher,
+hélas!…»
+</p>
+
+<p>
+Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m&rsquo;avait- il
+point dit que j&rsquo;allais tout savoir. Il m&rsquo;emmena sur la jetée. Le
+vent était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il
+resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer.
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est ici, finit-il par dire, que je l&rsquo;ai vue pour la dernière
+fois.»
+</p>
+
+<p>
+Il regarda le banc de pierre.
+</p>
+
+<p>
+«Nous nous sommes assis là; elle m&rsquo;a serré sur son coeur. J&rsquo;étais
+un tout petit enfant; j&rsquo;avais neuf ans… elle m&rsquo;a dit de rester là,
+sur ce banc, et puis elle s&rsquo;en est allée et je ne l&rsquo;ai plus jamais
+revue… C&rsquo;était le soir… un doux soir d&rsquo;été, le soir de la
+distribution des prix… Oh! elle n&rsquo;avait pas assisté à la distribution,
+mais je savais qu&rsquo;elle viendrait le soir… un soir plein d&rsquo;étoiles
+et si clair que j&rsquo;ai espéré un instant distinguer son visage. Cependant,
+elle s&rsquo;est couverte de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est
+partie. Je ne l&rsquo;ai plus jamais revue.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et vous, mon ami?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Moi?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui; qu&rsquo;avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; J&rsquo;aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je
+suis rentré…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Où?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh bien, mais… au collège…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il y a donc un collège au Tréport?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d&rsquo;Eu…»
+</p>
+
+<p>
+Il me fit signe de le suivre.
+</p>
+
+<p>
+«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a eu trop
+de tempêtes!…»
+</p>
+
+<p>
+Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des marronniers,
+notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la grande place froide et
+déserte, pendant que le cocher annonçait son arrivée en faisant claquer son
+fouet à tour de bras, remplissant la petite ville morte de la musique
+déchirante de sa lanière de cuir.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge &mdash; celle du
+collège, me dit Rouletabille &mdash; et tout se tut. Le cheval, la voiture,
+s&rsquo;étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu dans un
+cabaret. Nous entrâmes dans l&rsquo;ombre glacée de la haute église gothique
+qui bordait, d&rsquo;un côté, la grand&rsquo;place. Rouletabille jeta un coup
+d&rsquo;oeil sur le château dont on apercevait l&rsquo;architecture de briques
+roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble pleurer
+ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la mairie
+qui avançait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les maisons
+silencieuses, le café de Paris &mdash; le café de messieurs les officiers
+&mdash; la boutique du coiffeur, celle du libraire. N&rsquo;était- ce point là
+qu&rsquo;il avait acheté ses premiers livres neufs, payés par la Dame en noir?…
+</p>
+
+<p>
+«Rien n&rsquo;est changé!…»
+</p>
+
+<p>
+Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son museau
+paresseux sur ses pattes gelées.
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!…
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;est Cham! C&rsquo;est mon bon Cham!»
+</p>
+
+<p>
+Et il l&rsquo;appela:
+</p>
+
+<p>
+«Cham! Cham!…»
+</p>
+
+<p>
+Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui
+l&rsquo;appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna
+s&rsquo;allonger sur son seuil, indifférent.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! dit Rouletabille, c&rsquo;est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…»
+</p>
+
+<p>
+Il m&rsquo;entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de
+cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa fièvre.
+Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style jésuite qui
+dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de pierre, sortes de
+«consoles renversées», qui sont le propre d&rsquo;une architecture qui
+n&rsquo;a contribué en rien à la gloire du dix-septième siècle. Ayant poussé
+une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer sous une voûte harmonieuse
+au fond de laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs tombeaux vides,
+les magnifiques statues de marbre de Catherine de Clèves et de Guise le
+Balafré.
+</p>
+
+<p>
+«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+Il n&rsquo;y avait personne dans cette chapelle.
+</p>
+
+<p>
+Nous l&rsquo;avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très
+doucement un tambour qui donnait sur une sorte d&rsquo;auvent.
+</p>
+
+<p>
+«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés dans le
+collège et le concierge ne m&rsquo;aura pas vu. Certainement, il m&rsquo;aurait
+reconnu!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Quel mal y aurait-il à cela?»
+</p>
+
+<p>
+Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main, passa
+devant l&rsquo;auvent et Rouletabille se rejeta dans l&rsquo;ombre.
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n&rsquo;a plus de
+cheveux. Attention!… c&rsquo;est l&rsquo;heure où il va balayer l&rsquo;étude
+des petits… Tout le monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien
+libres! Il ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu&rsquo;elle
+ne soit morte… En tout cas, d&rsquo;ici elle ne nous verra pas… Mais
+attendons!… Voilà que le père Simon revient!…»
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? Décidément, je
+ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien connaître! Chaque heure
+passée avec lui me réservait toujours une surprise. En attendant que le père
+Simon nous laissât le champ libre, Rouletabille et moi parvînmes à sortir de
+l&rsquo;auvent sans être aperçus et, dissimulés dans le coin d&rsquo;une petite
+cour-jardin, derrière des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-
+dessus d&rsquo;une rampe de briques, contempler à l&rsquo;aise, au-dessous de
+nous, les vastes cours et les bâtiments du collège que nous dominions de notre
+cachette. Rouletabille me serrait le bras comme s&rsquo;il avait peur de
+tomber…
+</p>
+
+<p>
+«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a démoli la
+vieille étude «où j&rsquo;ai retrouvé le couteau», et le préau dans lequel «il
+avait caché l&rsquo;argent» a été transporté plus loin… Mais les murs de la
+chapelle n&rsquo;ont point changé de place, eux!… Regardez, Sainclair,
+penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la chapelle,
+c&rsquo;est la porte de la petite classe. Je l&rsquo;ai franchie combien de
+fois, mon Dieu! Quand j&rsquo;étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais je
+ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles récréations, que
+lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au parloir où
+m&rsquo;attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu&rsquo;on n&rsquo;ait
+point touché au parloir!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il risqua un coup d&rsquo;oeil en arrière, avança la tête.
+</p>
+
+<p>
+«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c&rsquo;est la
+première porte à droite… c&rsquo;est là qu&rsquo;elle venait… c&rsquo;est là…
+Nous allons y aller tout à l&rsquo;heure, quand le père Simon sera descendu…»
+</p>
+
+<p>
+Et il claquait des dents…
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu&rsquo;est-ce que
+vous voulez? C&rsquo;est plus fort que moi, n&rsquo;est-ce pas?… L&rsquo;idée
+que je vais revoir le parloir… où elle m&rsquo;attendait… Je ne vivais que dans
+l&rsquo;espoir de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui
+promettais toujours d&rsquo;être raisonnable, je tombais dans un si morne
+désespoir que, chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me
+faire sortir de ma prostration qu&rsquo;en m&rsquo;affirmant que je ne la
+verrais plus si je tombais malade. Jusqu&rsquo;à la visite suivante, je restais
+avec son souvenir et avec son parfum. N&rsquo;ayant jamais pu distinctement
+voir son cher visage, et m&rsquo;étant enivré jusqu&rsquo;à en défaillir,
+lorsqu&rsquo;elle me serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec
+son image qu&rsquo;avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je
+m&rsquo;échappais de temps en temps, pendant les récréations, jusqu&rsquo;au
+parloir, et, lorsque celui-ci était vide, comme aujourd&rsquo;hui,
+j&rsquo;aspirais, je respirais religieusement cet air qu&rsquo;elle avait
+respiré, je faisais provision de cette atmosphère où elle avait un instant
+passé, et je sortais, le coeur embaumé… C&rsquo;était le plus délicat, le plus
+subtil et certainement le plus naturel, le plus doux parfum du monde et
+j&rsquo;imaginais bien que je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu&rsquo;à ce
+jour que je vous ai dit, Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception
+à l&rsquo;Élysée…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est vrai!…» répondit-il d&rsquo;une voix tremblante…
+</p>
+
+<p>
+… Ah! si j&rsquo;avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson,
+lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils qui aurait
+dû, s&rsquo;il était vivant encore, avoir l&rsquo;âge de Rouletabille,
+peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait été
+certainement renseigné, peut- être eussé-je enfin compris son émotion, sa
+peine, le trouble étrange qu&rsquo;il avait à prononcer ce nom de Mathilde
+Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en noir!
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un silence que j&rsquo;osai troubler.
+</p>
+
+<p>
+«Et vous n&rsquo;avez jamais su pourquoi la Dame en noir n&rsquo;était plus
+revenue?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… Mais
+c&rsquo;est moi qui étais parti!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Qui est-ce qui était venu vous chercher?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Personne!… je m&rsquo;étais sauvé!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pourquoi?… Pour la chercher?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais
+elle est revenue!… je suis sûr qu&rsquo;elle est revenue!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille
+leva les bras vers le ciel, secoua la tête.
+</p>
+
+<p>
+«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… Chut! mon
+ami!… chut!… le père Simon… là… Il s&rsquo;en va… enfin!… Vite!… au parloir!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous y fûmes en trois enjambées. C&rsquo;était une pièce banale, assez grande,
+avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était meublée de six
+chaises de paille alignées contre les murailles, d&rsquo;une glace au-dessus de
+la cheminée et d&rsquo;une pendule. Il faisait là-dedans assez sombre.
+</p>
+
+<p>
+En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces gestes de
+respect et de recueillement que l&rsquo;on n&rsquo;a, à l&rsquo;ordinaire,
+qu&rsquo;en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge,
+s&rsquo;avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de voyage
+entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas encore
+qu&rsquo;il ne m&rsquo;avait parlé dans la chapelle…
+</p>
+
+<p>
+«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je brûle… je
+suis rouge, n&rsquo;est-ce pas?… J&rsquo;étais toujours rouge quand
+j&rsquo;entrais ici et que je savais que j&rsquo;allais l&rsquo;y trouver!…
+Certainement, j&rsquo;ai couru… je suis essoufflé… Je n&rsquo;ai pas pu
+attendre, n&rsquo;est-ce pas?… Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand
+j&rsquo;étais tout petit… Tenez, j&rsquo;arrivais ici… là, là!… à la porte, et
+puis je m&rsquo;arrêtais, tout honteux… Mais j&rsquo;apercevais son ombre noire
+dans le coin; elle me tendait silencieusement les bras et je m&rsquo;y jetais,
+et tout de suite, en nous embrassant, nous pleurions!… C&rsquo;était bon!
+C&rsquo;était ma mère, Sainclair!… Oh! ce n&rsquo;est pas elle qui me l&rsquo;a
+dit; au contraire, elle, elle me disait que ma mère était morte et
+qu&rsquo;elle était une amie de ma mère… Seulement, comme elle me disait aussi
+de l&rsquo;appeler: «maman!» et qu&rsquo;elle pleurait quand je
+l&rsquo;embrassais, je sais bien que c&rsquo;était ma mère… Tenez, elle
+s&rsquo;asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle venait à la tombée
+du jour, quand on n&rsquo;avait pas encore allumé, dans le parloir… En
+arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un gros paquet blanc,
+entouré d&rsquo;une ficelle rose. C&rsquo;était une brioche. J&rsquo;adore les
+brioches, Sainclair!…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s&rsquo;accouda à la cheminée et il
+pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me regarda et
+me sourit tristement. Et puis, il s&rsquo;assit, très las. Je n&rsquo;avais
+garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce n&rsquo;était pas
+avec moi qu&rsquo;il causait, mais avec ses souvenirs…
+</p>
+
+<p>
+Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise et, les
+mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. Soudain, sa main
+retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à l&rsquo;heure si rouge était
+devenu si pâle… si pâle qu&rsquo;on eût dit que tout son sang s&rsquo;était
+retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son geste m&rsquo;interdit de
+l&rsquo;approcher. Et puis, il ferma les yeux.
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;aurais pu croire qu&rsquo;il dormait. Je m&rsquo;éloignai tout
+doucement alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre
+d&rsquo;un malade. J&rsquo;allai m&rsquo;appuyer à une croisée qui donnait sur
+une petite cour habitée par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là
+à considérer ce marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement
+ce que nous aurions répondu à quelqu&rsquo;un de la maison qui fût entré dans
+le parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l&rsquo;étrange et
+mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa mère et
+qui, peut-être, ne l&rsquo;était pas!… Rouletabille était alors si jeune… Il
+avait tant besoin d&rsquo;une mère qu&rsquo;il s&rsquo;en était peut-être, dans
+son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui
+connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C&rsquo;était sans doute sous ce nom-là
+qu&rsquo;il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le
+disait le rédacteur en chef de l&rsquo;Époque: «Ça n&rsquo;est pas un nom, ça!»
+Et, maintenant, qu&rsquo;était-il venu faire ici? Rechercher la trace
+d&rsquo;un parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?…
+</p>
+
+<p>
+Je me retournai au bruit qu&rsquo;il fit. Il était debout; il paraissait très
+calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui viennent de
+remporter une grande victoire intérieure.
+</p>
+
+<p>
+«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon ami!…
+Allons-nous-en!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. Dans la
+rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je l&rsquo;arrêtai et
+je lui demandai, anxieux:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…»
+</p>
+
+<p>
+Certes! il vit bien qu&rsquo;il y avait dans ma question tout mon coeur, plein
+de l&rsquo;ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui rendît un
+peu la paix de l&rsquo;âme.
+</p>
+
+<p>
+«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l&rsquo;ai retrouvé…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le
+regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, il me
+prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie et
+peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu&rsquo;il arrive, il mourra
+avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un fils… ce fils
+est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation…
+Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup,
+j&rsquo;eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… Rouletabille
+était le fils de Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… Je
+comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la vérité,
+disait: «Pourquoi n&rsquo;est-il pas mort? S&rsquo;il est vivant, moi,
+j&rsquo;aimerais autant être mort!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit simplement
+un signe qui voulait dire: «C&rsquo;est cela, Sainclair, maintenant, vous y
+êtes!»
+</p>
+
+<p>
+Puis il finit sa pensée tout haut:
+</p>
+
+<p>
+«Silence!»
+</p>
+
+<p>
+Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la gare. Là,
+Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de Valence et qui était
+signée du professeur Stangerson. En voici le texte: «M. Darzac me dit que vous
+avez quelques jours de congé. Nous serions tous très heureux si vous pouviez
+venir les passer parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr
+Arthur Rance, qui sera enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait
+bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes.
+Amitiés.»
+</p>
+
+<p>
+Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l&rsquo;hôtel de
+Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une troisième
+dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était signée de Mathilde.
+Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap04"></a>IV<br/>
+En route</h2>
+
+<p>
+Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son extraordinaire
+et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne redoute rien tant à
+cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le mystère qui les sépare. Je
+n&rsquo;ose plus rien dire, rien conseiller à mon ami. Ah! le malheureux pauvre
+gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: «Au secours!» il la porta à ses lèvres,
+et puis, me broyant la main, il dit: «Si j&rsquo;arrive trop tard, je nous
+vengerai!» Ah! l&rsquo;énergie froide et sauvage de cela! De temps en temps, un
+geste trop brusque trahit la passion de son âme, mais en général il est calme.
+Comme il est calme maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc
+prise dans le silence du parloir, alors qu&rsquo;il se tenait immobile et les
+yeux clos dans le coin où s&rsquo;asseyait la Dame en noir?…
+</p>
+
+<p>
+… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, tout
+habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi
+l&rsquo;enfant s&rsquo;était échappé du collège d&rsquo;Eu, et ce qu&rsquo;il
+en advint.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s&rsquo;était enfui du collège comme un voleur! Il n&rsquo;est
+point besoin de chercher d&rsquo;autre expression, puisqu&rsquo;il était bien
+accusé de vol! Voici toute l&rsquo;affaire: étant âgé de neuf ans, &mdash; il
+était déjà d&rsquo;une intelligence extraordinairement précoce et porté à la
+résolution des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D&rsquo;une
+force de logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de
+l&rsquo;unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de
+mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n&rsquo;avait jamais pu
+apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait
+faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on donne une
+vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, auparavant, il leur avait
+indiqué la marche du problème. Ignorant encore les principes de l&rsquo;algèbre
+classique, il avait inventé pour son usage personnel une algèbre, faite de
+signes bizarres rappelant l&rsquo;écriture cunéiforme, à l&rsquo;aide de
+laquelle il marquait toutes les étapes de son raisonnement mathématique, et il
+était arrivé ainsi à inscrire des formules générales qu&rsquo;il était le seul
+à comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout
+seul, en géométrie, les premières propositions d&rsquo;Euclide. Il appliquait à
+la vie quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela,
+matériellement et moralement, c&rsquo;est-à-dire, par exemple, qu&rsquo;un acte
+ayant été commis, farce d&rsquo;écolier, scandale, dénonciation ou rapportage,
+par un inconnu parmi dix personnages qu&rsquo;il connaissait, il dégageait
+presque fatalement cet inconnu d&rsquo;après les données morales qu&rsquo;on
+lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui avaient procurées.
+Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui semblait plus simple que
+de retrouver un objet caché ou perdu… ou dérobé… C&rsquo;est là surtout
+qu&rsquo;il déployait une invention merveilleuse, comme si la nature, dans son
+incroyable équilibre, après avoir créé un père qui était le mauvais génie du
+vol, avait voulu en faire naître un fils qui eût été le bon génie des volés.
+</p>
+
+<p>
+Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs circonstances
+amusantes, à propos d&rsquo;objets chipés, quelques succès d&rsquo;estime dans
+le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. Il découvrit
+d&rsquo;une façon si anormale une petite somme d&rsquo;argent qui avait été
+volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que cette découverte
+était uniquement due à son intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse
+parut à tous, de toute évidence, impossible; et il finit bientôt, grâce à une
+malheureuse coïncidence d&rsquo;heure et de lieu, par passer pour le voleur. On
+voulut lui faire avouer sa faute; il s&rsquo;en défendit avec une énergie
+indignée qui lui valut une punition sévère; le principal fit une enquête où
+Joseph Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses
+petits camarades. Certains se plaignaient qu&rsquo;on leur dérobait depuis
+quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent formellement
+celui qu&rsquo;ils voyaient déjà accablé. Le fait qu&rsquo;on ne lui
+connaissait point de parents et qu&rsquo;on ignorait «d&rsquo;où il venait» lui
+fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. Quand ils
+parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il eut le dessous,
+car il n&rsquo;était point très fort. Il était désespéré. Il eût voulu mourir.
+Le principal, qui était le meilleur des hommes, persuadé malheureusement
+qu&rsquo;il avait affaire à une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait
+produire une impression profonde, en lui faisant comprendre toute
+l&rsquo;horreur de son acte, imagina de lui dire que, s&rsquo;il
+n&rsquo;avouait point le vol, il ne le conserverait point plus longtemps, et
+qu&rsquo;il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la personne qui
+s&rsquo;intéressait à lui, à Mme Darbel &mdash; c&rsquo;était le nom
+qu&rsquo;elle avait donné &mdash; pour qu&rsquo;elle vînt le chercher.
+L&rsquo;enfant ne répondit point et se laissa reconduire dans la petite chambre
+où il avait été confiné. Le lendemain, on l&rsquo;y chercha en vain. Il
+s&rsquo;était enfui. Il avait réfléchi que le principal à qui il avait été
+confié depuis les plus tendres années de son enfance &mdash; si bien
+qu&rsquo;il ne se rappelait guère d&rsquo;une façon un peu précise
+d&rsquo;autre cadre à sa petite vie que celui du collège &mdash; s&rsquo;était
+toujours montré bon pour lui et qu&rsquo;il ne le traitait de la sorte que
+parce qu&rsquo;il croyait à sa culpabilité. Il n&rsquo;y avait donc point de
+raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu&rsquo;il avait
+volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, plutôt la mort! Et il
+s&rsquo;était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du jardin. Il avait
+couru tout de suite au canal dans lequel, en sanglotant, après une pensée
+suprême donnée à la Dame en noir, il s&rsquo;était jeté. Heureusement, dans son
+désespoir, le pauvre enfant avait oublié qu&rsquo;il savait nager.
+</p>
+
+<p>
+Si j&rsquo;ai rapporté assez longuement cet incident de l&rsquo;enfance de
+Rouletabille, c&rsquo;est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on
+en comprendra toute l&rsquo;importance. Alors qu&rsquo;il ignorait qu&rsquo;il
+était le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste
+épisode sans être déchiré par l&rsquo;idée que la Dame en noir avait pu croire,
+en effet, qu&rsquo;il était un voleur, mais depuis qu&rsquo;il
+s&rsquo;imaginait avoir la certitude &mdash; imagination trop fondée, hélas!
+&mdash; du lien naturel et légal qui l&rsquo;unissait à Larsan, quelle douleur,
+quelle peine infinie devait être la sienne! Sa mère, en apprenant
+l&rsquo;événement, avait dû penser que les criminels instincts du père
+revivraient dans le fils et peut- être… &mdash; et peut-être &mdash; idée plus
+cruelle que la mort elle- même, s&rsquo;était-elle réjouie de sa mort!
+</p>
+
+<p>
+Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
+jusqu&rsquo;au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? De
+la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à fuir le
+pays, ce gamin, que l&rsquo;on recherchait partout, dans le canal et hors du
+canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la contrée sans être
+inquiété. Cependant, il n&rsquo;avait pas lu La Lettre volée. Son génie le
+servit. Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir entendu
+souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables et mauvaises têtes,
+qui se sauvaient de chez leurs parents pour courir les aventures, se cachant le
+jour dans les champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés
+d&rsquo;ailleurs par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce
+qu&rsquo;ils manquaient bientôt de tout et qu&rsquo;ils n&rsquo;osaient
+demander à manger au long de la route qu&rsquo;ils suivaient et qui était trop
+surveillée. Notre petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la
+nuit, et marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après
+avoir fait sécher ses vêtements &mdash; on commençait à entrer heureusement
+dans la bonne saison et il n&rsquo;eut point à souffrir du froid &mdash; il les
+mit en pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il
+mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants que,
+s&rsquo;il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et on le
+prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait toujours quelque
+voiture dans les environs. Bientôt ce fut l&rsquo;époque des fraises des bois.
+Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de feuillages. Et il
+m&rsquo;avoua que, s&rsquo;il n&rsquo;avait pas été travaillé par
+l&rsquo;affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu&rsquo;il était un
+voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux souvenir.
+Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute cette expédition
+qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C&rsquo;était son idée.
+</p>
+
+<p>
+Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais il
+n&rsquo;avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant
+qu&rsquo;il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de vivre
+comme un bohémien, il fit la connaissance d&rsquo;une petite caravane de
+romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux
+Saintes-Maries-de-la-Mer &mdash; dans la Crau &mdash; pour élire leur roi. Il
+rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui
+n&rsquo;ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne voulurent
+point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de mauvais traitements,
+l&rsquo;enfant s&rsquo;était enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils
+le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs
+d&rsquo;Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. Là, ce fut le
+paradis… un éternel été et… le port! Le port était d&rsquo;une ressource
+inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un trésor pour
+Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et à mesure de ses
+besoins, qui n&rsquo;étaient point grands. Par exemple, il se fit «pêcheur
+d&rsquo;oranges». C&rsquo;est dans le moment qu&rsquo;il exerçait cette
+lucrative profession qu&rsquo;il fit connaissance, un beau matin, sur les
+quais, d&rsquo;un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre
+devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de Rouletabille
+que je ne crois point superflu de donner ici l&rsquo;article où le rédacteur du
+Matin a rapporté cette mémorable entrevue:
+</p>
+
+<p>
+Le petit pêcheur d&rsquo;oranges
+</p>
+
+<p>
+Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons
+obliques la robe d&rsquo;or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les
+quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, nous
+renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et des
+portefaix, s&rsquo;agitait autour des poutres venues des forêts du nord,
+actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se
+glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas,
+étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port. Flanc à
+flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient les bras où
+s&rsquo;enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. À côté
+d&rsquo;elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d&rsquo;avoir tangué
+pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les lourdes carènes
+reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques leurs grands mâts
+immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne des vergues et des hunes,
+alla jusqu&rsquo;à la tour qui atteste qu&rsquo;il y a vingt-cinq siècles des
+enfants de l&rsquo;antique Phocée jetèrent l&rsquo;ancre sur cette côte
+heureuse, et qu&rsquo;ils venaient des routes liquides d&rsquo;Ionie. Puis mon
+attention retourna à la dalle des quais, et j&rsquo;aperçus le petit pêcheur
+d&rsquo;oranges.
+</p>
+
+<p>
+Il était debout, cambré dans les lambeaux d&rsquo;une jaquette qui lui battait
+les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs; et je
+crois bien qu&rsquo;il avait neuf ans. Une corde passée en bretelle sur
+l&rsquo;épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing gauche était
+campé à la taille, et de la main droite il s&rsquo;appuyait à un bâton, long
+trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une petite rondelle de
+liège. L&rsquo;enfant était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce
+qu&rsquo;il faisait là. Il me répondit qu&rsquo;il était pêcheur
+d&rsquo;oranges.
+</p>
+
+<p>
+Il paraissait très fier d&rsquo;être pêcheur d&rsquo;oranges et négligea de me
+demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai
+encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait attentivement
+l&rsquo;eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de Castellamare,
+et le beaupré d&rsquo;un trois-mâts- goélette venu de Gênes. Plus loin, deux
+tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis
+que ces ventres étaient pleins d&rsquo;oranges, car ils en perdaient de toutes
+parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les portait vers
+nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un canot, courut à la proue, et,
+armé de son bâton couronné de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son
+bâton amena une orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il
+en pêcha une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d&rsquo;or. Il
+plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.
+</p>
+
+<p>
+«Bon appétit! lui fis-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je
+n&rsquo;aime que les fruits.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n&rsquo;y a pas
+d&rsquo;oranges?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je travaille au charbon.»
+</p>
+
+<p>
+Et sa menotte, s&rsquo;étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme
+morceau de charbon.
+</p>
+
+<p>
+Le jus de l&rsquo;orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette
+guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable
+et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec orgueil son mouchoir
+dans sa poche.
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;est-ce que fait ton père? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il est pauvre.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, mais qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il fait?»
+</p>
+
+<p>
+Le pêcheur d&rsquo;oranges eut un mouvement d&rsquo;épaules.
+</p>
+
+<p>
+«Il ne fait rien, puisqu&rsquo;il est pauvre!»
+</p>
+
+<p>
+Mon questionnaire sur sa généalogie n&rsquo;avait point l&rsquo;air de lui
+plaire.
+</p>
+
+<p>
+Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au «gardiennage»,
+petit carré de mer où l&rsquo;on tient en garde les petits yachts de plaisance,
+les petits bateaux bien propres d&rsquo;acajou ciré, les petits navires
+d&rsquo;une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait d&rsquo;un oeil
+connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une embarcation
+jolie, toute sa voile dehors &mdash; elle n&rsquo;en avait qu&rsquo;une &mdash;
+accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans
+le radieux soleil.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le
+préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel désastre!
+Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, essuya, puis il me
+regarda d&rsquo;un oeil suppliant et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma parole
+d&rsquo;honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son mouchoir dans sa
+poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe les vieilles maisons
+jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les fenêtres étalent la lessive
+des chiffons multicolores, il y avait, derrière des tables, des marchandes de
+moules. Les petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon
+de vinaigre.
+</p>
+
+<p>
+Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient fraîches
+et tentantes, je dis au pêcheur d&rsquo;oranges:
+</p>
+
+<p>
+«Si tu n&rsquo;aimais pas que les fruits, je pourrais t&rsquo;offrir une
+douzaine de moules.»
+</p>
+
+<p>
+Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à manger des
+moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. Elle voulut nous
+servir du vinaigre, mais mon compagnon l&rsquo;arrêta d&rsquo;un geste
+impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le
+citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son
+propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit et
+m&rsquo;en offrit la moitié, mais j&rsquo;aime les moules pour elles-mêmes et
+je le remerciai.
+</p>
+
+<p>
+Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d&rsquo;oranges me
+demanda une cigarette qu&rsquo;il alluma avec une allumette qu&rsquo;il avait
+dans une autre poche de sa jaquette.
+</p>
+
+<p>
+Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme un
+homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l&rsquo;eau, et, le regard
+fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la position du
+gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un
+pouce de sa taille, était très fier et semblait vouloir emplir le port.
+</p>
+
+<h5>GASTON LEROUX.</h5>
+
+<p>
+Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston Leroux qui
+venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l&rsquo;article et le
+journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne fit aucune
+difficulté pour l&rsquo;accepter. Il trouva même ce don fort naturel. «Je
+prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de collaborateur.» Avec ces
+cent sous, il s&rsquo;acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses
+accessoires, et il alla s&rsquo;installer en face de Brégaillon. Pendant deux
+ans, il s&rsquo;empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet
+endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il
+s&rsquo;asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété
+qu&rsquo;il avait trouvé au fond de sa boîte, l&rsquo;ambition lui était venue.
+Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction primaire
+pour ne point comprendre que, s&rsquo;il n&rsquo;achevait pas lui- même ce que
+d&rsquo;autres avaient si bien commencé, il se privait de la meilleure chance
+qui lui restait de se faire une situation dans le monde.
+</p>
+
+<p>
+Les clients finirent par s&rsquo;intéresser à ce petit décrotteur qui avait
+toujours sur sa boîte quelques bouquins d&rsquo;histoire ou de mathématique et
+un armateur le prit si bien en amitié qu&rsquo;il lui donna une place de groom
+dans ses bureaux.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put faire
+quelques économies. À seize ans, ayant un peu d&rsquo;argent en poche, il
+prenait le train pour Paris. Qu&rsquo;allait-il y faire? Y chercher la Dame en
+noir. Pas un jour il n&rsquo;avait cessé de penser à la mystérieuse visiteuse
+du parloir et, bien qu&rsquo;elle ne lui eût jamais dit qu&rsquo;elle habitât
+la capitale, il était persuadé qu&rsquo;aucune autre ville du monde
+n&rsquo;était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et
+puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette
+élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: «Tiens!
+La Parisienne est venue aujourd&rsquo;hui!» Il eût été difficile de préciser
+l&rsquo;idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être bien
+l&rsquo;ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de «voir» la Dame
+en noir, de la regarder passer de loin comme un dévot regarde passer une sainte
+image? Oserait-il l&rsquo;aborder? L&rsquo;affreuse histoire de vol dont
+l&rsquo;importance n&rsquo;avait fait que grandir dans l&rsquo;imagination de
+Rouletabille n&rsquo;était-elle point toujours entre eux comme une barrière
+qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas le droit de franchir? Peut-être bien… peut-être
+bien, mais enfin il voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait
+sûr.
+</p>
+
+<p>
+Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et s&rsquo;en
+fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun goût bien
+précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait fâcheux pour une
+créature ardente au travail comme la sienne, il avait résolu de se faire
+journaliste et il lui demanda, tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux
+tenta de le détourner d&rsquo;un aussi funeste projet, mais en vain.
+C&rsquo;est alors que, de guerre lasse, il lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Mon petit ami, puisque vous n&rsquo;avez rien à faire, tâchez donc de trouver
+«le pied gauche de la rue Oberkampf».
+</p>
+
+<p>
+Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au pauvre
+Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. Cependant, ayant
+acheté les feuilles, il lut que le journal l&rsquo;Époque offrait une honnête
+récompense à qui lui rapporterait le débris humain qui manquait à la femme
+coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le reste, nous le connaissons.
+</p>
+
+<p>
+Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j&rsquo;ai raconté comment Rouletabille se
+manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée du même
+coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être toute sa vie de
+commencer à raisonner quand les autres avaient fini.
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l&rsquo;Élysée où il
+sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s&rsquo;aperçut alors
+qu&rsquo;il suivait Mlle Stangerson. Qu&rsquo;ajouterais-je de plus? Des
+considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce
+parfum lors des événements du Glandier et surtout depuis son voyage en
+Amérique! On les devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes»
+d&rsquo;humeur, qui donc maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements
+rapportés par lui de Cincinnati sur l&rsquo;enfant de celle qui avait été la
+femme de Jean Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à
+penser qu&rsquo;il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour
+qu&rsquo;il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si
+victorieusement vers la fille du professeur qu&rsquo;il avait toutes les peines
+du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de la presser dans
+ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma mère!» Et il se sauvait,
+comme il s&rsquo;était sauvé de la sacristie pour ne point laisser échapper en
+une seconde d&rsquo;attendrissement ce secret qui le brûlait depuis des
+années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si elle allait le rejeter!… le
+repousser!… l&rsquo;éloigner avec horreur!… lui, le petit voleur du collège
+d&rsquo;Eu! Lui… le fils de Roussel- Ballmeyer!… lui l&rsquo;héritier des
+crimes de Larsan!… S&rsquo;il allait ne plus la revoir, ne plus vivre à ses
+côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en
+noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision
+effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander chaque fois
+qu&rsquo;il la voyait: «Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle,
+elle l&rsquo;avait aimé tout de suite, mais à cause de sa conduite au Glandier
+sans doute… Si c&rsquo;était vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!…
+Et si ce n&rsquo;était pas elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute
+et son pur instinct et son raisonnement… si ce n&rsquo;était pas elle… Est-ce
+qu&rsquo;il pouvait risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu&rsquo;il
+s&rsquo;était enfui du collège d&rsquo;Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle
+lui avait demandé souvent:
+</p>
+
+<p>
+«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières
+études?»
+</p>
+
+<p>
+Et il avait répondu:
+</p>
+
+<p>
+«À Bordeaux!»
+</p>
+
+<p>
+Il aurait voulu pouvoir répondre:
+</p>
+
+<p>
+«À Pékin!»
+</p>
+
+<p>
+Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c&rsquo;était «elle», eh bien, il
+saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur.
+</p>
+
+<p>
+Tout valait mieux que de n&rsquo;être point serré dans ses bras. Ainsi, parfois
+se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au- delà de la raison, sûr
+de se trouver en face de la Dame en noir comme le chien est sûr de respirer son
+maître… Cette mauvaise figure de rhétorique qui se présentait tout
+naturellement à son esprit devait le conduire à l&rsquo;idée de «remonter la
+piste». Elle nous mena, dans les conditions que l&rsquo;on sait, au Tréport et
+à Eu. Cependant, j&rsquo;oserai dire que cette expédition n&rsquo;aurait
+peut-être point donné de résultats décisifs aux yeux d&rsquo;un tiers qui,
+comme moi, n&rsquo;était pas influencé par l&rsquo;odeur, si la lettre de
+Mathilde, que j&rsquo;avais remise à Rouletabille dans le train, n&rsquo;était
+tout à coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. Cette
+lettre, je ne l&rsquo;ai point lue. C&rsquo;est un document si sacré aux yeux
+de mon ami que d&rsquo;autres yeux ne le verront jamais, mais je sais que les
+doux reproches qu&rsquo;elle lui faisait à l&rsquo;ordinaire de sa sauvagerie
+et de son manque de confiance avaient pris sur ce papier un tel accent de
+douleur que Rouletabille n&rsquo;aurait pas pu s&rsquo;y tromper, même si la
+fille du professeur Stangerson avait oublié de lui confier, dans une phrase
+finale où sanglotait tout son désespoir de mère, que «l&rsquo;intérêt
+qu&rsquo;elle lui portait venait moins des services rendus que du souvenir
+qu&rsquo;elle avait gardé d&rsquo;un petit garçon, le fils de l&rsquo;une de
+ses amies, qu&rsquo;elle avait beaucoup aimée, et qui s&rsquo;était suicidé,
+«comme un petit homme», à l&rsquo;âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait
+beaucoup!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap05"></a>V<br/>
+Panique</h2>
+
+<p>
+Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne dort
+pas… Je l&rsquo;ai appelé tout doucement et il ne m&rsquo;a pas répondu… Mais
+je mettrais ma main au feu qu&rsquo;il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… Comme
+il est calme! Qu&rsquo;est-ce donc qui peut bien lui donner un calme pareil?…
+Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en disant:
+«Allons-nous-en!» et cela d&rsquo;une voix si posée, si tranquille, si résolue…
+Allons- nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d&rsquo;aller? Vers elle,
+évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que par lui; vers
+elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas!
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;est un secret qui doit rester entre vous et moi; l&rsquo;enfant est
+mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!»
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien
+lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n&rsquo;était venu chercher cette
+certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même
+qu&rsquo;il savait, il s&rsquo;astreignait à oublier; il se condamnait au
+silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui
+avait besoin de son secours ne voudrait pas d&rsquo;un salut acheté au prix de
+la lutte du fils contre le père! Jusqu&rsquo;où pouvait aller cette lutte?
+Jusqu&rsquo;à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait
+avoir les mains libres, n&rsquo;est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame
+en noir?…
+</p>
+
+<p>
+Si calme est Rouletabille que je n&rsquo;entends pas sa respiration. Je me
+penche sur lui… il a les yeux ouverts.
+</p>
+
+<p>
+«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous vient de
+Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui nous vient de
+Valence et qui est signée Stangerson.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; J&rsquo;y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À
+Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à
+Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. Stangerson.»
+Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui avait continué
+directement son chemin vers Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les
+Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille; mais
+alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrêté en route. À
+quelle occasion? Il n&rsquo;en prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je
+serai à Menton demain matin à dix heures.» Voyez l&rsquo;heure à laquelle la
+dépêche a été mise à Valence et constatons sur l&rsquo;indicateur l&rsquo;heure
+à laquelle M. Stangerson devait normalement passer à Valence à moins
+qu&rsquo;il ne se soit arrêté en route.»
+</p>
+
+<p>
+Nous avons consulté l&rsquo;indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence à
+minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», elle avait
+donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage
+normal. À ce moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac.
+Toujours l&rsquo;indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le mystère de
+cette rencontre. M. Stangerson avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient
+tous arrivés à six heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le
+train qui partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures
+quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac,
+quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane et, par
+Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du soir, train qui doit
+repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. La dépêche de M. Darzac était
+partie de Bourg et portait l&rsquo;indication de dépôt neuf heures vingt-huit.
+Les Darzac étaient donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait
+prévoir aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions
+chercher la raison d&rsquo;être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et
+Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans
+et Bourg; le train s&rsquo;arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu
+lieu avant Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que
+M. Darzac eût télégraphié de cette station.
+</p>
+
+<p>
+Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. Darzac
+avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour Lyon du train de
+neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à dix heures trente-trois,
+alors que le train de M. Stangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre.
+Après le détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac
+avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une
+minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route?
+Nous ne pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes
+pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une
+netteté suffisante, c&rsquo;était la volonté de chacun de nos amis de
+n&rsquo;effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, avaient
+dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant à M.
+Stangerson, nous pouvions nous demander s&rsquo;il avait été mis au courant du
+fait nouveau.
+</p>
+
+<p>
+Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, Rouletabille
+m&rsquo;invita à profiter de la luxueuse installation que la compagnie
+internationale des wagons-lits met à la disposition des voyageurs amis du repos
+autant que des voyages, et il me montra l&rsquo;exemple en se livrant à une
+toilette de nuit aussi méticuleuse que s&rsquo;il avait pu y procéder dans une
+chambre d&rsquo;hôtel. Un quart d&rsquo;heure après, il ronflait; mais je ne
+crus guère à son ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. À Avignon,
+Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et courut sur le
+quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n&rsquo;avais pas faim.
+D&rsquo;Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se passa assez
+silencieusement; puis, à la vue de cette ville où il avait mené tout
+d&rsquo;abord une existence si bizarre, Rouletabille, sans doute pour réagir
+contre l&rsquo;angoisse qui grandissait en nous au fur et à mesure que nous
+approchions de l&rsquo;heure à laquelle nous allions «savoir», se remémora
+quelques anciennes anecdotes qu&rsquo;il me conta sans paraître du reste y
+prendre le moindre plaisir. Je n&rsquo;étais guère à ce qu&rsquo;il me disait.
+Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.
+</p>
+
+<p>
+Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l&rsquo;ordinaire, c&rsquo;était avec un
+enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, cette côte
+d&rsquo;azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après l&rsquo;horrible
+départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la boue, dans
+l&rsquo;humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le soir, je
+posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le
+glorieux ami qui m&rsquo;attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux
+rails de fer: le soleil!
+</p>
+
+<p>
+À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne fûmes
+point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. Darzac qui nous
+cherchait. Il avait été certainement touché par la dépêche que Rouletabille lui
+avait envoyée de Dijon, annonçant l&rsquo;heure de notre arrivée à Menton.
+Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du
+matin, à Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au-
+devant de nous jusqu&rsquo;à Cannes, car nous pensions bien que, d&rsquo;après
+sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure
+sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur.
+</p>
+
+<p>
+«Un malheur?… interrogea Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non, pas encore!… répondit-il.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à temps…»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac dit simplement:
+</p>
+
+<p>
+«Merci d&rsquo;être venus!»
+</p>
+
+<p>
+Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre compartiment,
+dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les rideaux, ce qui nous
+isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait chez nous et que le train se
+fût remis en marche, il parla enfin. Son émotion était telle que sa voix en
+tremblait.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, fit-il, il n&rsquo;est pas mort!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en
+êtes-vous sûr?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je l&rsquo;ai vu comme je vous vois.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et Mme Darzac aussi l&rsquo;a vu?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu&rsquo;elle arrive à croire à
+quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu&rsquo;elle redevienne folle, la
+malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu&rsquo;est-ce que
+cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il encore?…»
+</p>
+
+<p>
+Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. Darzac. Le
+coup qu&rsquo;il craignait l&rsquo;avait frappé. Il en restait affalé dans son
+coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le joindra, on
+lui demandera ce qu&rsquo;il veut… et tout l&rsquo;argent qu&rsquo;il voudra,
+on le lui donnera… ou alors, je le tue! C&rsquo;est simple!… Je crois que
+c&rsquo;est ce qu&rsquo;il y a de plus simple!… N&rsquo;est-ce pas votre
+avis?…»
+</p>
+
+<p>
+Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. Rouletabille,
+dominant son émotion par un effort visible, engagea M. Darzac à essayer de se
+calmer et à nous raconter par le menu tout ce qui s&rsquo;était passé depuis
+son départ de Paris.
+</p>
+
+<p>
+Alors, il nous apprit que l&rsquo;événement s&rsquo;était produit à Bourg même,
+ainsi que nous l&rsquo;avions pensé. Il faut que l&rsquo;on sache que deux
+compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux
+compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans
+l&rsquo;un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme
+Darzac, dans l&rsquo;autre, les petits bagages. C&rsquo;est dans ce dernier
+compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le voyage
+de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient dîné au buffet.
+Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne
+quittait Dijon qu&rsquo;à sept heures huit et les Darzac à sept heures
+exactement.
+</p>
+
+<p>
+Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le quai même
+de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés dans leur
+compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient restés à la
+fenêtre, s&rsquo;entretenant avec le professeur, jusqu&rsquo;au départ du
+train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur Stangerson, sur le
+quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg,
+ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans
+lequel ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de Mme
+Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le couloir, avait été
+fermée à Paris, aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière
+n&rsquo;avait été fermée ni extérieurement à clef par l&rsquo;employé, ni
+intérieurement au verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été
+tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle sorte
+que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans le
+compartiment. Le rideau de la portière de l&rsquo;autre compartiment où se
+tenaient les voyageurs n&rsquo;avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par
+Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel je
+n&rsquo;entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement les
+conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu&rsquo;à Bourg et de M.
+Stangerson jusqu&rsquo;à Dijon.
+</p>
+
+<p>
+Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d&rsquo;un accident
+survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une heure
+et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors descendus,
+s&rsquo;étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la conversation
+qu&rsquo;il eut alors avec sa femme, s&rsquo;était rappelé qu&rsquo;il avait
+omis d&rsquo;écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux
+étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu&rsquo;on lui remît ce
+qu&rsquo;il fallait pour écrire. Mathilde s&rsquo;était assise à ses côtés,
+puis elle s&rsquo;était levée et avait dit à son mari qu&rsquo;elle allait se
+promener devant la gare, faire un petit tour pendant qu&rsquo;il finirait sa
+correspondance.
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j&rsquo;aurai terminé,
+j&rsquo;irai vous rejoindre.»
+</p>
+
+<p>
+Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
+</p>
+
+<p>
+«J&rsquo;avais fini d&rsquo;écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller
+rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. Aussitôt
+qu&rsquo;elle m&rsquo;aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes bras.
+«Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas dire autre
+chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui dis qu&rsquo;elle
+n&rsquo;avait rien à craindre puisque j&rsquo;étais là, et je lui demandai
+doucement, patiemment, quel avait été l&rsquo;objet d&rsquo;une aussi subite
+terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la
+suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu&rsquo;il lui serait
+impossible d&rsquo;absorber pour le moment même une goutte d&rsquo;eau, et elle
+claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en
+s&rsquo;interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour
+d&rsquo;elle avec épouvante, qu&rsquo;elle était allée se promener, comme elle
+me l&rsquo;avait dit, devant la gare, mais qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas osé
+s&rsquo;en éloigner, pensant que j&rsquo;aurais bientôt fini d&rsquo;écrire.
+Puis elle était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se
+dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du
+train, les employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon
+à côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel elle
+avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le
+fermer, non point qu&rsquo;elle mît en doute la probité parfaite de ces
+honnêtes gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle monta
+donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la portière du
+compartiment qu&rsquo;elle s&rsquo;était réservé, et dans lequel nous
+n&rsquo;étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle ouvrit cette
+portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri. Or ce cri ne fut pas
+entendu, car il n&rsquo;était resté personne dans le wagon et un train passait
+dans ce moment, remplissant la gare de la clameur de sa locomotive.
+Qu&rsquo;était-il donc arrivé? Cette chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans
+le compartiment, la petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à
+demi tirée à l&rsquo;intérieur de ce compartiment, s&rsquo;offrant de biais au
+regard de la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte
+était ornée d&rsquo;une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait
+d&rsquo;apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à
+son secours, et fuyant si précipitamment qu&rsquo;en bondissant hors du wagon
+elle tomba à deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au
+buffet, dans l&rsquo;état que je vous ai dit. Quand elle m&rsquo;eut dit ces
+choses, mon premier soin fut de ne pas y croire, d&rsquo;abord parce que je ne
+le voulais pas, l&rsquo;événement étant trop horrible, ensuite parce que
+j&rsquo;avais le devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire
+celui qui n&rsquo;y croyait pas! Est-ce que Larsan n&rsquo;était pas mort, et
+bien mort?… En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait
+point de doute pour moi qu&rsquo;il n&rsquo;y avait eu dans tout ceci
+qu&rsquo;un effet de glace et d&rsquo;imagination. Je voulus naturellement
+m&rsquo;en assurer et je lui offris d&rsquo;aller immédiatement avec elle dans
+son compartiment pour lui prouver qu&rsquo;elle avait été victime d&rsquo;une
+sorte d&rsquo;hallucination. Elle s&rsquo;y opposa, me criant que ni elle, ni
+moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment et que, du reste, elle se
+refusait à voyager cette nuit! Elle disait tout cela par petites phrases
+hachées… Elle ne retrouvait pas sa respiration… Elle me faisait une peine
+infinie… Plus je lui disais qu&rsquo;une telle apparition était impossible,
+plus elle insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu&rsquo;elle avait bien
+peu vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu&rsquo;elle ne
+connaissait pas assez cette figure-là pour être sûre de ne s&rsquo;être point
+trouvée en face de l&rsquo;image de quelqu&rsquo;un qui lui ressemblait! Elle
+me répondit qu&rsquo;elle se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que
+celle-ci lui était apparue dans deux circonstances telles qu&rsquo;elle ne
+l&rsquo;oublierait jamais, dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de
+l&rsquo;affaire de la galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même
+où, dans sa chambre, on était venu m&rsquo;arrêter! Et puis, maintenant
+qu&rsquo;elle avait appris qui était Larsan, ce n&rsquo;étaient point seulement
+les traits du policier qu&rsquo;elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le
+type redoutable de l&rsquo;homme qui n&rsquo;avait cessé de la poursuivre
+depuis tant d&rsquo;années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne,
+qu&rsquo;elle venait de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant
+dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son
+grand front dénudé!… Elle s&rsquo;accrochait à moi comme si elle eût redouté
+une séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m&rsquo;avait
+entraîné sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la
+main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… Celui-ci fut
+aussi effrayé que moi de voir l&rsquo;état de la malheureuse. Je me disais:
+«Elle va redevenir folle!» J&rsquo;expliquai au chef de gare que ma femme avait
+eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le priais de veiller sur
+elle pendant que je me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de
+m&rsquo;expliquer ce qui l&rsquo;avait effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors…
+continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef de gare, mais je
+n&rsquo;en étais pas plutôt sorti que j&rsquo;y rentrais, refermant sur nous la
+porte précipitamment. Je devais avoir une mine singulière, car le chef de gare
+me considéra avec une grande curiosité. C&rsquo;est que, moi aussi, je venais
+de voir Larsan! Non! non! ma femme n&rsquo;avait pas rêvé tout éveillée… Larsan
+était là, dans la gare… sur le quai, derrière cette porte.»
+</p>
+
+<p>
+Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de cette vision
+personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il se passa la main sur
+le front, poussa un soupir, reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le bec de
+gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous guettait… et,
+chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, on eût dit
+qu&rsquo;il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui m&rsquo;avait
+fait refermer la porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand
+je rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait disparu!…
+Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous. Mathilde me regardait agir
+sans prononcer une parole, les yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle
+revint à la réalité des choses pour s&rsquo;enquérir s&rsquo;il y avait loin de
+Bourg à Lyon et quel était le prochain train qui s&rsquo;y rendait. En même
+temps, elle me priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me
+demandait de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt
+possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une
+objection quelconque à ce nouveau projet, j&rsquo;entrai immédiatement dans ses
+vues. Du reste, maintenant que j&rsquo;avais vu Larsan, de mes propres yeux,
+oui, oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage était
+devenu impossible et, faut-il vous l&rsquo;avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en
+se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais
+un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont vous seul
+pouviez nous sauver, s&rsquo;il en était temps encore. Mathilde me fut
+reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris immédiatement toutes
+dispositions pour rejoindre sans plus tarder son père, et elle me remercia avec
+une grande effusion quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques
+minutes plus tard &mdash; car tout ce drame avait à peine duré un quart
+d&rsquo;heure &mdash; le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à
+dix heures environ, et, en consultant l&rsquo;indicateur des chemins de fer,
+nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson.
+Mathilde m&rsquo;en marqua encore une grande gratitude, comme si j&rsquo;avais
+été réellement responsable de cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis
+un peu de calme quand le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment
+d&rsquo;y prendre place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous
+passions justement sous le bec de gaz où m&rsquo;était apparu Larsan, je la
+sentis encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous,
+mais je n&rsquo;aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait
+encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble cependant
+augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais d&rsquo;entrer dans
+un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. Sous prétexte
+d&rsquo;aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant au milieu de ces
+gens, et j&rsquo;allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je
+ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je continuais à prétendre que
+ses yeux l&rsquo;avaient certainement trompée, et parce que, pour rien au
+monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une pareille résurrection. Du
+reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma femme, qu&rsquo;on n&rsquo;avait
+pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que nous échangeâmes concernèrent le
+secret que nous devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en
+aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de
+celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui
+raconta qu&rsquo;à cause d&rsquo;un grave accident de chemin de fer, barrant la
+ligne de Culoz, nous avions décidé, puisqu&rsquo;il fallait nous résoudre à un
+détour, de le rejoindre, et d&rsquo;aller passer quelques jours avec lui chez
+Arthur Rance et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du
+reste, par ce fidèle ami de la famille.»
+</p>
+
+<p>
+… À ce propos, il serait peut-être temps d&rsquo;apprendre au lecteur, quitte à
+interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William Rance qui,
+comme je l&rsquo;ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri
+pendant de si longues années un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait
+si bien renoncé, qu&rsquo;il avait fini par convoler en justes noces avec une
+jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de
+l&rsquo;illustre professeur.
+</p>
+
+<p>
+Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore retenue
+dans une maison de santé des environs de Paris, où elle achevait de se guérir,
+on apprit, un beau jour, que M. William Arthur Rance allait épouser la nièce
+d&rsquo;un vieux géologue de l&rsquo;Académie des sciences de Philadelphie.
+Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en avaient
+mesuré toute l&rsquo;importance jusque dans les excès qu&rsquo;elle détermina
+&mdash; elle avait pu faire, un moment, d&rsquo;un homme, jusqu&rsquo;à ce
+jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique &mdash; ceux-là prétendirent que
+Rance se mariait par désespoir et n&rsquo;augurèrent rien de bon d&rsquo;une
+union aussi inattendue. On racontait que l&rsquo;affaire, qui était bonne pour
+Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, s&rsquo;était conclue
+d&rsquo;une façon assez bizarre. Mais ce sont là des histoires que je vous
+raconterai quand j&rsquo;aurai le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle
+suite de circonstances, les Rance étaient venus se fixer aux Rochers Rouges,
+dans l&rsquo;antique château fort de la presqu&rsquo;île d&rsquo;Hercule dont
+ils s&rsquo;étaient rendus, l&rsquo;automne précédent, propriétaires.
+</p>
+
+<p>
+Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant de
+raconter son étrange voyage.
+</p>
+
+<p>
+«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre ami, ma
+femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à ce que nous lui
+racontions et qu&rsquo;au lieu de se réjouir de nous revoir il en était tout
+attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. Son père voyait bien
+qu&rsquo;il s&rsquo;était passé, depuis que nous l&rsquo;avions quitté, quelque
+chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s&rsquo;en apercevait pas et
+mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à parler de
+vous, mon ami (M Darzac s&rsquo;adressait à Rouletabille), et alors, je saisis
+l&rsquo;occasion de faire comprendre à M. Stangerson que, puisque vous ne
+saviez que faire de votre congé, dans le moment que nous allions nous trouver
+tous à Menton, vous seriez très touché d&rsquo;une invitation qui vous
+permettrait de le passer parmi nous. Ce n&rsquo;est pas la place qui manque aux
+Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu&rsquo;à
+vous faire plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m&rsquo;approuvait du
+regard et ma main qu&rsquo;elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie
+que ma proposition lui causait. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;en arrivant à
+Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche que M. Stangerson, à mon
+instigation, venait d&rsquo;écrire et que vous avez certainement reçue. De
+toute la nuit, vous pensez bien que nous n&rsquo;avons pas dormi. Pendant que
+son père reposait dans le compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert
+mon sac et en avait tiré un revolver. Elle l&rsquo;avait armé, me l&rsquo;avait
+mis dans la poche de mon paletot et m&rsquo;avait dit: «Si on nous attaque,
+vous nous défendrez!» Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!…
+Nous nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient,
+les paupières closes dans la lumière, car nous n&rsquo;osions pas faire de
+l&rsquo;ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au
+verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se faisait
+entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître
+son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur d&rsquo;y voir surgir encore
+son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous pu le tromper?… Lui avions-nous
+échappé?… Était-il remonté dans le train de Culoz?… Pouvions-nous espérer
+cela?… Quant à moi, je ne le pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais,
+silencieuse et comme morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement
+désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur
+qu&rsquo;elle traînait derrière elle, comme une fatalité… J&rsquo;aurais voulu
+la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu&rsquo;il
+fallait sans doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe
+désolé et je compris qu&rsquo;il serait plus charitable de me taire. Alors,
+comme elle, je fermai les yeux…»
+</p>
+
+<p>
+Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n&rsquo;est point une relation
+approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, cette
+narration si importante que nous fûmes d&rsquo;accord, à notre arrivée à
+Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y employâmes
+tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le soumîmes à M. Robert
+Darzac qui lui fit subir quelques modifications sans importance, à la suite de
+quoi il se trouva tel que je le rapporte ici.
+</p>
+
+<p>
+La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta aucun
+incident digne d&rsquo;être noté. En gare de Menton- Garavan, ils trouvèrent Mr
+Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux époux; mais, quand il
+sut qu&rsquo;ils avaient décidé de passer chez lui quelques jours, aux côtés de
+M. Stangerson, et d&rsquo;accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous
+différents prétextes, avait jusqu&rsquo;alors repoussée, il en marqua une
+parfaite satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie.
+Également, il se réjouit d&rsquo;apprendre la prochaine arrivée de
+Rouletabille. Mr Arthur Rance n&rsquo;avait pas été sans souffrir de
+l&rsquo;extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec Miss Edith
+Prescott, M. Robert Darzac l&rsquo;avait toujours traité. Lors de son dernier
+voyage à San Remo, le jeune professeur en Sorbonne s&rsquo;était borné, en
+passant, à une visite au château d&rsquo;Hercule, faite sur le ton le plus
+cérémonieux. Cependant, quand il était revenu en France, en gare de
+Menton-Garavan, la première station après la frontière, il avait été salué très
+cordialement, et gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui,
+avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s&rsquo;étaient empressés
+d&rsquo;aller le surprendre au passage. En somme, il ne dépendait point
+d&rsquo;Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac devinssent excellents.
+</p>
+
+<p>
+Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, avait jeté
+bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi avait transformé
+leur état d&rsquo;âme, leur faisant oublier leurs sentiments de retenue et de
+circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec M. Stangerson, qui
+n&rsquo;était averti de rien, bien qu&rsquo;il commençât à se douter de quelque
+chose, chez des gens qui ne leur étaient point sympathiques, mais qu&rsquo;ils
+considéraient comme honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même
+temps, ils appelaient Rouletabille à leur secours. C&rsquo;était une véritable
+panique. Elle grandit, d&rsquo;une façon des plus visibles, chez M. Robert
+Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance
+lui-même. Mais, avant qu&rsquo;il nous rejoignît, il se passa un petit incident
+que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à Nice, j&rsquo;avais
+sauté sur le quai et m&rsquo;étais précipité au bureau de la gare pour demander
+s&rsquo;il n&rsquo;y avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le
+papier bleu et, sans l&rsquo;ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M.
+Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Lisez», dis-je au jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
+</p>
+
+<p>
+«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille me regarda et pouffa.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! fit-il. C&rsquo;est vous qui avez demandé ce renseignement?
+Qu&rsquo;est-ce que vous avez donc cru?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l&rsquo;attitude de
+Rouletabille, que l&rsquo;idée m&rsquo;est venue que Brignolles pouvait être
+pour quelque chose dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous
+aviez reçues. Et j&rsquo;ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner
+sur les faits et gestes de cet individu. J&rsquo;étais très curieux de savoir
+s&rsquo;il n&rsquo;avait pas quitté Paris.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez
+pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan
+ressuscité?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ça, non!» m&rsquo;écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me
+doutais que Rouletabille se moquait de moi.
+</p>
+
+<p>
+La vérité était que j&rsquo;y avais bien pensé.
+</p>
+
+<p>
+«Vous n&rsquo;en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement M.
+Darzac. C&rsquo;est un pauvre homme, mais c&rsquo;est un brave homme.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je ne le crois pas», protestai-je.
+</p>
+
+<p>
+Et je me rejetai dans mon coin. D&rsquo;une façon générale, je n&rsquo;étais
+pas très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, qui
+s&rsquo;en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir, quelques
+jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point une nouvelle
+transformation de Larsan, il n&rsquo;en était pas moins un misérable. Et, à ce
+propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance, me
+firent leurs excuses. Mais n&rsquo;anticipons pas. Si j&rsquo;ai parlé de cet
+incident, c&rsquo;est aussi pour montrer combien l&rsquo;idée d&rsquo;un Larsan
+dissimulé sous quelque figure de notre entourage, que nous connaissions peu, me
+hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent prouvé, à ce point de vue, son
+talent, je dirai même son génie, que je croyais être dans la note en me méfiant
+de toutes, de tous. Je devais comprendre bientôt &mdash; et l&rsquo;arrivée
+inopinée de Mr Arthur Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes idées
+&mdash; que Larsan avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se
+dissimuler, le bandit s&rsquo;exhibait maintenant, au moins à certains
+d&rsquo;entre nous, avec une audace sans pareille. Qu&rsquo;avait-il à craindre
+en ce pays? Ce n&rsquo;était ni M. Darzac, ni sa femme qui allaient le
+dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. Son ostentation semblait avoir pour
+but de ruiner le bonheur des deux époux qui croyaient être à jamais débarrassés
+de lui! Mais, en ce cas-là, une objection s&rsquo;élevait. Pourquoi cette
+vengeance? N&rsquo;eût- il pas été plus vengé en se montrant avant le mariage?
+Il l&rsquo;aurait empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore
+pouvions- nous nous arrêter à cette pensée que le danger d&rsquo;une telle
+manifestation à Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait
+l&rsquo;affirmer?
+</p>
+
+<p>
+Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans notre
+compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de l&rsquo;histoire de
+Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, et il vient nous
+apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si nous avons gardé, quelque
+espoir d&rsquo;avoir perdu Larsan sur la ligne de Culoz, il va falloir y
+renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il
+est venu nous avertir, avant notre arrivée là-bas, pour que nous puissions nous
+concerter sur la conduite à tenir.
+</p>
+
+<p>
+«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le train
+parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en nous promenant,
+jusqu&rsquo;à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson donnait le bras à Mme
+Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la droite de M. Stangerson qui,
+par conséquent, se tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme nous nous
+arrêtions, à la sortie du jardin public, pour laisser passer un tramway, je me
+heurtai à un individu qui me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis
+aussitôt, car j&rsquo;avais entendu cette voix-là; je levai la tête:
+c&rsquo;était Larsan! C&rsquo;était la voix de la cour d&rsquo;assises! Il nous
+fixait tous les trois avec ses yeux calmes. Je ne sais point comment je pus
+retenir l&rsquo;exclamation prête à jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable!
+Comment je ne m&rsquo;écriai point: «Larsan!…» J&rsquo;entraînai rapidement M.
+Stangerson et sa fille qui, eux, n&rsquo;avaient rien vu; je leur fis faire le
+tour du kiosque de la musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur
+le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je
+ne sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l&rsquo;ont pas vu!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en voiture
+et je dis au cocher de pousser son cheval. L&rsquo;homme était toujours debout
+sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand nous nous mîmes en
+route.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et vous êtes sûr que ma femme ne l&rsquo;a pas vu? redemanda Darzac, de
+plus en plus agité.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! certain, vous dis-je…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac,
+que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la
+réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l&rsquo;idée
+d&rsquo;une hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en
+arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur
+Darzac, la dépêche que votre femme m&rsquo;envoyait.»
+</p>
+
+<p>
+Et le reporter lui tendit le télégramme où il n&rsquo;y avait que ces deux
+mots: «Au secours!»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré.
+</p>
+
+<p>
+«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête.
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous
+arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M.
+Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse formelle que le
+professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec sa fille aux Rochers
+Rouges jusqu&rsquo;à son retour, pour des raisons qu&rsquo;il devait lui dire
+plus tard et qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas encore eu le temps d&rsquo;inventer,
+c&rsquo;est avec une phrase qui n&rsquo;était que l&rsquo;écho de notre terreur
+que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu&rsquo;elle eut
+aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette impression
+qu&rsquo;elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans
+ses bras. Je vis qu&rsquo;elle s&rsquo;accrochait à lui comme un naufragé
+s&rsquo;agrippe à la main qui peut seule le sauver de l&rsquo;abîme. Et je
+l&rsquo;entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à
+Rouletabille, je l&rsquo;avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
+d&rsquo;apparence aussi froide.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap06"></a>VI<br/>
+Le fort d&rsquo;Hercule</h2>
+
+<p>
+Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison qui le
+voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire parvenu en ce jardin
+des Hespérides, dont les pommes d&rsquo;or excitèrent les convoitises du
+vainqueur du monstre de Némée. Je n&rsquo;aurais peut-être point cependant,
+&mdash; à l&rsquo;occasion des innombrables citronniers et orangers qui, dans
+l&rsquo;air embaumé, laissent pendre, au long des sentiers, pardessus les
+clôtures, leurs grappes de soleil, &mdash; je n&rsquo;aurais peut-être point
+évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter et d&rsquo;Alcmène si, tout, ici,
+ne rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse à la plus douce
+des rives. On raconte bien que les Phéniciens, en transportant leurs pénates à
+l&rsquo;ombre du rocher que devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au
+petit port qu&rsquo;il abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap,
+à une presqu&rsquo;île, qui l&rsquo;ont conservé, ce nom d&rsquo;Hercule, qui
+était celui de leur Dieu; mais, moi, j&rsquo;imagine que, ce nom, ils l&rsquo;y
+trouvèrent déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière
+blonde des chemins de l&rsquo;Hellade, s&rsquo;en furent chercher ailleurs un
+merveilleux séjour, tiède et parfumé, pour s&rsquo;y reposer de leurs
+aventures, elles n&rsquo;en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce
+furent les premiers touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides
+n&rsquo;était pas ailleurs, et Hercule avait préparé la place à ses camarades
+de l&rsquo;Olympe en les débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui
+voulait conserver la Côte d&rsquo;Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis
+point bien sûr que les os de l&rsquo;Elephas antiquus, découverts il y a
+quelques années au fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là!
+</p>
+
+<p>
+Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au rivage,
+nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette éblouissante du château
+fort, debout, sur la presqu&rsquo;île d&rsquo;Hercule, que les travaux
+accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître depuis une dizaine
+d&rsquo;années. Les feux obliques du soleil qui allaient frapper les murs de la
+vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la mer comme une cuirasse. Elle
+semblait garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette
+baie de Garavan recourbée comme une faucille d&rsquo;azur. Et puis, au fur et à
+mesure que nous avançâmes, son éclat s&rsquo;éteignit. L&rsquo;astre, derrière
+nous, s&rsquo;était incliné vers la crête des monts; les promontoires, à
+l&rsquo;occident, s&rsquo;enveloppaient déjà, à l&rsquo;approche du soir, de
+leur écharpe de pourpre, et le château n&rsquo;était plus qu&rsquo;une ombre
+menaçante et hostile quand nous en franchîmes le seuil.
+</p>
+
+<p>
+Sur les premières marches d&rsquo;un étroit escalier qui conduisait à
+l&rsquo;une des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C&rsquo;était la
+femme d&rsquo;Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée
+de Lammermoor n&rsquo;était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux
+yeux noirs la sauva d&rsquo;un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux
+bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire figure
+romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse incertaine, lointaine,
+plaintive et mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là, my lady! Et
+votre chevelure est plus noire que l&rsquo;aile d&rsquo;un corbeau. Cette
+couleur n&rsquo;est point dans le genre angélique. Êtes-vous un ange, Edith?
+Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de vos traits ne
+ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces questions, Edith; mais, quand
+je vous ai vue pour la première fois, après avoir été séduit par la délicate
+harmonie de toute votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre,
+j&rsquo;ai suivi le regard noir de vos yeux qui s&rsquo;est posé sur la fille
+du professeur Stangerson, et il avait un éclat dur qui faisait un contraste
+étrange avec le timbre amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre
+bouche.
+</p>
+
+<p>
+La voix de cette jeune femme est d&rsquo;un charme sûr; la grâce de toute sa
+personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont Arthur
+Rance s&rsquo;est naturellement chargé, elle répond de la façon la plus simple,
+la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille et moi tentons un
+effort poli pour conserver notre liberté; nous formulons la possibilité de
+gîter ailleurs qu&rsquo;au château d&rsquo;Hercule. Elle a une moue délicieuse,
+hausse les épaules d&rsquo;un geste enfantin, déclare que nos chambres sont
+prêtes et parle d&rsquo;autre chose.
+</p>
+
+<p>
+«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!… Vous allez
+voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C&rsquo;est le seul coin
+triste d&rsquo;ici! c&rsquo;est lugubre! sombre et froid! ça fait peur!
+j&rsquo;adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me raconterez,
+n&rsquo;est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme une
+comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce jardin
+d&rsquo;Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles arceaux
+fleuris d&rsquo;une chapelle en ruine. La vaste cour que nous traversons est si
+bien garnie de toutes parts de plantes grasses, d&rsquo;herbes et de
+feuillages, de cactus et d&rsquo;aloès, de lauriers-cerises, de roses sauvages
+et de marguerites, qu&rsquo;on jurerait qu&rsquo;un printemps éternel a élu
+domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château où se réunissait toute
+la gent de guerre. Cette cour, de par l&rsquo;aide des vents du ciel et de par
+la négligence des hommes, était devenue naturellement jardin, un beau jardin
+fou dans lequel on voit bien que la châtelaine a fait tailler le moins possible
+et qu&rsquo;elle n&rsquo;a point tenté de ramener, trop brusquement, à la
+raison. Derrière toute cette verdure et tout cet embaumement, on apercevait la
+plus gracieuse chose qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous
+les plus purs arceaux d&rsquo;un gothique flamboyant, élevés sur les premières
+assises de la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes
+grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s&rsquo;élancent de leur gaine
+parfumée et recourbent dans l&rsquo;azur du ciel leur arc brisé, que rien ne
+semble plus soutenir. Il n&rsquo;y a plus de toit à cette chapelle. Et elle
+n&rsquo;a plus de murs… Il ne reste plus d&rsquo;elle que ce morceau de
+dentelle de pierre qu&rsquo;un miracle d&rsquo;équilibre retient suspendu dans
+l&rsquo;air du soir…
+</p>
+
+<p>
+Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe siècle que
+les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la Louve et que rien, ni
+le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la guerre, ni le canon, ni la tempête,
+n&rsquo;a pu ébranler. Elle est telle encore qu&rsquo;elle apparut aux
+Sarrasins pillards de 1107, qui s&rsquo;emparèrent des îles Lérins et qui ne
+purent rien contre le château d&rsquo;Hercule; telle qu&rsquo;elle se montra à
+Salagéri et à ses corsaires génois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, même
+la Tour Carrée, même le Vieux Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs
+ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux autres défenses,
+jusqu&rsquo;à l&rsquo;arrivée des princes de Provence qui la délivrèrent.
+C&rsquo;est là que Mrs. Edith a élu domicile.
+</p>
+
+<p>
+Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur Rance, par
+exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à Rouletabille, ils semblent
+loin, loin de nous. M. Darzac et M. Stangerson échangent des propos
+quelconques. Au fond, la même pensée habite tous ces gens qui ne se disent rien
+ou qui, lorsqu&rsquo;ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons à
+une poterne.
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation
+d&rsquo;enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre tout
+le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…»
+</p>
+
+<p>
+Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses…
+</p>
+
+<p>
+«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes bien
+sages…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu&rsquo;il
+n&rsquo;y a qu&rsquo;elle de gaie, ici.»
+</p>
+
+<p>
+Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. Nous
+avons le vieux donjon en face de nous. L&rsquo;aspect en est vraiment
+impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t- on quelquefois sous
+cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette tour occupe le coin le plus
+important de toute la fortification, on l&rsquo;appelle encore la Tour du Coin…
+C&rsquo;est le morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette
+agglomération d&rsquo;ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que
+partout ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c&rsquo;est encore le ciment
+romain qui les scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de
+César.
+</p>
+
+<p>
+«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c&rsquo;est la tour
+de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c&rsquo;est le duc qui en a
+fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château pour
+résister à l&rsquo;artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a fait de
+cette tour son cabinet d&rsquo;études. C&rsquo;est dommage, car nous aurions eu
+là une magnifique salle à manger… Mais je n&rsquo;ai jamais rien su refuser au
+vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c&rsquo;est mon oncle… C&rsquo;est lui
+qui veut que je l&rsquo;appelle comme ça, depuis que j&rsquo;ai été toute
+petite… Il n&rsquo;est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq jours,
+pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces anatomiques
+qu&rsquo;il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles du Muséum
+d&rsquo;histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu&rsquo;elle
+appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un eucalyptus, à la
+chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une femme à la fontaine.
+</p>
+
+<p>
+Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions mieux
+&mdash; moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à toutes
+choses, ne semblait ni voir, ni entendre &mdash; la disposition du fort
+d&rsquo;Hercule. Comme cette disposition est d&rsquo;une importance capitale
+dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt notre
+arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d&rsquo;abord, sous les yeux
+du lecteur le plan général du fort tel qu&rsquo;il a été tracé plus tard par
+Rouletabille lui-même…
+</p>
+
+<p>
+Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la Mortola. Pour
+l&rsquo;isoler complètement de la terre, ceux-ci n&rsquo;avaient pas hésité à
+faire une île de cette presqu&rsquo;île en coupant l&rsquo;isthme minuscule qui
+la reliait au rivage.
+</p>
+
+<p>
+Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification sommaire en
+demi-cercle, destinée à protéger les approches du pont-levis et des deux tours
+d&rsquo;entrée. Cette barbacane n&rsquo;avait point laissé de trace. Et
+l&rsquo;isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé sa forme première; le
+pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été comblé. Les murs du château
+d&rsquo;Hercule épousaient la forme de la presqu&rsquo;île, qui était celle
+d&rsquo;un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et
+celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le creusaient,
+si bien qu&rsquo;une petite barque eût pu s&rsquo;y abriter par calme plat et
+quand elle ne craignait point que le ressac ne la projetât et ne la brisât
+contre ce plafond naturel. Cette disposition était merveilleuse pour la défense
+qui n&rsquo;avait guère, dans ces conditions, à craindre l&rsquo;escalade, de
+quelque côté que ce fût.
+</p>
+
+<p>
+On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux tours A
+et A&rsquo; reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort souffert lors
+des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu réparées par la suite et
+venaient d&rsquo;être mises en état d&rsquo;être habitées par les soins de Mrs.
+Rance, qui en avait consacré les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de
+la tour A servait de logis aux concierges. Une petite porte s&rsquo;ouvrait
+dans le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de se
+rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde porte de chêne
+bardée de fer, dont les deux vantaux étaient repliés depuis
+d&rsquo;innombrables années contre le mur intérieur des deux tours, ne servait
+plus de rien tant on l&rsquo;avait trouvée difficile à manier, et
+l&rsquo;entrée du château n&rsquo;était fermée que par une petite grille que
+chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à volonté. Cette entrée était la seule
+qui permît de pénétrer dans le château. Comme je l&rsquo;ai dit, passé cette
+entrée, on se trouvait dans une première cour ou baille fermée de tous côtés
+par le mur d&rsquo;enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces
+murs étaient loin d&rsquo;avoir conservé leur hauteur première. Les courtines
+anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées
+par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de
+l&rsquo;intérieur de la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards
+étaient encore couronnés d&rsquo;un parapet percé de meurtrières pour les
+petites pièces. Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le
+moment où tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec
+l&rsquo;artillerie. Quant aux tours B, B&rsquo;, B&rsquo;&rsquo; qui avaient
+longtemps encore conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour
+lesquelles on s&rsquo;était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui
+avait été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de
+l&rsquo;artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet
+des boulevards et l&rsquo;on en avait fait des sortes de demi- lunes. Cette
+opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction
+d&rsquo;un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu&rsquo;il fût en
+ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf était placé
+en C C&rsquo;.
+</p>
+
+<p>
+Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi
+d&rsquo;un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal
+poussé, brûlés par le vent et l&rsquo;eau de mer. Quand on se penchait
+au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la propriété en
+surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, lui-même, surplombait
+la mer, on se rendait compte que le château continuait à être aussi fermé que
+dans le temps où les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la
+hauteur des vieilles tours. La Louve avait été respectée, comme je l&rsquo;ai
+dit, et il n&rsquo;était point jusqu&rsquo;à son échauguette, restaurée, bien
+entendu, qui ne dressât sa silhouette étrangement vieillotte au- dessus de
+l&rsquo;azur méditerranéen. J&rsquo;ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les
+anciens communs W adossés au parapet entre B et B&rsquo; avaient été
+transformés en écuries et cuisines.
+</p>
+
+<p>
+Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d&rsquo;Hercule. On
+ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H que Mrs.
+Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n&rsquo;était, en somme,
+qu&rsquo;un épais pavillon défendu autrefois par la tour B&rsquo;&rsquo; et par
+une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment de la
+construction du Château Neuf C C&rsquo;. Un fossé et un mur partaient alors de
+B&rsquo;&rsquo; pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, avançant,
+en C, en forme d&rsquo;éperon au milieu de la baille et barrant entièrement
+toute la première cour qu&rsquo;ils fermaient. Le fossé existait toujours,
+large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la longueur du
+Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. Une porte centrale en
+D, maintenant condamnée, s&rsquo;ouvrait sur un pont qui avait été jeté sur le
+fossé et qui permettait autrefois les communications directes avec la baille.
+Or, ce pont volant avait été démoli ou s&rsquo;était effondré, et, comme les
+fenêtres du château, très élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de
+leurs épais barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la
+seconde cour était restée aussi impénétrable que lorsqu&rsquo;elle était
+entièrement défendue par son mur d&rsquo;enceinte, au moment où le Château Neuf
+n&rsquo;existait pas.
+</p>
+
+<p>
+Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme les
+anciens guides du pays l&rsquo;appelaient encore, était un peu plus élevé que
+le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, naturel
+piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de ce Vieux
+Château, tout carré, tout droit, d&rsquo;un seul bloc, allongeant son ombre
+formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux Château F que par
+une petite porte K. Les anciens du pays ne l&rsquo;appelaient jamais autrement
+que la Tour Carrée, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles le
+Téméraire. Un parapet semblable à celui qui fermait la première cour, reliait
+entre elles les tours B&rsquo;&rsquo;, F et L, fermant également la seconde.
+</p>
+
+<p>
+Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi- hauteur,
+remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles le Téméraire
+lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la guerre helvétique.
+Cette tour avait quinze toises de diamètre extérieurement et se composait
+d&rsquo;une batterie basse dont le sol était placé à une toise en contrebas du
+niveau supérieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par une
+pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre
+gros piliers cylindriques. Sur cette chambre s&rsquo;ouvraient trois énormes
+embrasures pour trois gros canons. C&rsquo;est de cette salle octogone que Mrs.
+Edith eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était
+admirablement fraîche à cause de l&rsquo;épaisseur des murs, qui était
+formidable, la lumière du rocher et l&rsquo;éblouissante clarté de la mer
+pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui avaient été
+agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres garnies, elles aussi,
+de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l&rsquo;oncle de Mrs. Edith
+s&rsquo;était emparé pour y travailler et y caser ses nouvelles collections,
+avait un terre-plein merveilleux où la châtelaine avait fait transporter de la
+terre arable, des plantes et des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus
+étonnant jardin suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de
+feuilles sèches de palmiers, formait là un heureux abri. J&rsquo;ai marqué, sur
+le plan, d&rsquo;une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments
+qui avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et restaurés
+pour l&rsquo;habitation immédiate.
+</p>
+
+<p>
+Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n&rsquo;avait réparé en
+C&rsquo;, au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes
+de passage. C&rsquo;est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à M.
+et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous aurons à
+parler d&rsquo;une façon plus particulière.
+</p>
+
+<p>
+Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient réservées au
+vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au premier étage de la Louve,
+au-dessous du ménage Rance.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit traverser
+des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux murs moisis;
+mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une peinture écaillée, une
+tapisserie en loques, attestaient l&rsquo;ancienne splendeur du Château Neuf né
+de la fantaisie d&rsquo;un Mortola du grand siècle. En revanche, nos petites
+chambres ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles en avaient été
+nettoyées avec un soin qui me toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis,
+badigeonnées, laquées de clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous
+plurent beaucoup. J&rsquo;ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un
+petit salon.
+</p>
+
+<p>
+Comme je faisais le noeud de ma cravate, j&rsquo;appelai Rouletabille, lui
+demandant s&rsquo;il était prêt. Je n&rsquo;obtins aucune réponse.
+J&rsquo;allai dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu&rsquo;il en
+était déjà parti. Je me mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur
+la Cour de Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par
+son grand eucalyptus, dont, à cette heure, l&rsquo;odeur forte montait
+jusqu&rsquo;à moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j&rsquo;apercevais
+l&rsquo;immense étendue des eaux silencieuses. La mer était devenue d&rsquo;un
+bleu un peu sombre à la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient
+visibles à l&rsquo;horizon de la côte italienne, s&rsquo;accrochant déjà à la
+pointe d&rsquo;Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans
+les cieux. Je n&rsquo;avais observé encore un pareil silence et une pareille
+immobilité de la nature qu&rsquo;à la minute qui précède les plus violents
+orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n&rsquo;avions rien de
+tel à craindre, et la nuit s&rsquo;annonçait, décidément, sereine…
+</p>
+
+<p>
+Mais quelle est cette ombre apparue? D&rsquo;où vient ce spectre qui glisse sur
+les eaux? Debout, à l&rsquo;avant d&rsquo;une petite barque qu&rsquo;un pêcheur
+fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j&rsquo;ai reconnu la silhouette
+de Larsan! Qui s&rsquo;y tromperait, qui tenterait de s&rsquo;y tromper? Ah! il
+n&rsquo;est que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce
+soir étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante
+coquetterie à s&rsquo;exhiber dans toute sa figure d&rsquo;autrefois,
+qu&rsquo;il ne les renseignerait pas davantage en leur criant: «C&rsquo;est
+moi!»
+</p>
+
+<p>
+Oh! oui, c&rsquo;est lui! c&rsquo;est lui! C&rsquo;est le grand Fred. La
+barque, silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort.
+Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle dirige
+sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières des Rochers
+Rouges<a href="#fn1" name="fnref1"><sup>[1]</sup></a>. Et l&rsquo;homme est
+toujours debout, les bras croisés, la tête tournée vers la tour, apparition
+diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s&rsquo;approche de lui
+par derrière, l&rsquo;enveloppe de sa gaze légère et l&rsquo;emporte.
+</p>
+
+<p>
+Maintenant, en baissant les yeux, j&rsquo;aperçois deux ombres dans la Cour du
+Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte de la Tour
+Carrée. L&rsquo;une de ces ombres, la plus grande, retient l&rsquo;autre et
+supplie. La plus petite voudrait s&rsquo;échapper; on dirait qu&rsquo;elle est
+prête à prendre son élan vers la mer. Et j&rsquo;entends la voix de Mme Darzac
+qui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Prenez garde! C&rsquo;est un piège qu&rsquo;il vous tend. Je vous défends de
+me quitter, ce soir!…»
+</p>
+
+<p>
+Et la voix de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Il faudra bien qu&rsquo;il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Tout ce qu&rsquo;il faudra.»
+</p>
+
+<p>
+Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée:
+</p>
+
+<p>
+«Je vous défends de toucher à cet homme!»
+</p>
+
+<p>
+Et je n&rsquo;entends plus rien.
+</p>
+
+<p>
+Je suis descendu et j&rsquo;ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la margelle
+du puits. Je lui ai parlé, et il ne m&rsquo;a pas répondu, comme il lui arrive
+quelquefois. Je m&rsquo;en fus dans la baille, et là, je rencontrai M. Darzac
+qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien! L&rsquo;avez-vous vu?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, je l&rsquo;ai vu, fis-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et elle, elle, savez-vous si elle l&rsquo;a vu?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Elle l&rsquo;a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé!
+Quelle audace!»
+</p>
+
+<p>
+Robert Darzac en tremblait encore de l&rsquo;avoir vu. Il me dit
+qu&rsquo;aussitôt qu&rsquo;il l&rsquo;avait aperçu, il avait couru comme un fou
+au rivage, mais qu&rsquo;il n&rsquo;était pas arrivé à temps à la pointe de
+Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement. Mais déjà
+Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l&rsquo;état
+d&rsquo;esprit dans lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait
+presque aussitôt, triste et abattu. La porte de son appartement était fermée.
+Sa femme désirait être seule un instant.
+</p>
+
+<p>
+«Et Rouletabille? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je ne l&rsquo;ai pas vu!»
+</p>
+
+<p>
+Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait emporté
+Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner le cours de ses
+pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage Rance, auxquelles il
+finit par répondre.
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le procès
+de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et comment, un beau
+soir, il s&rsquo;était trouvé dans un banquet de famille, à côté d&rsquo;une
+jeune personne romanesque qui l&rsquo;avait séduit immédiatement par un tour
+d&rsquo;esprit littéraire qu&rsquo;il avait rarement rencontré chez ses belles
+compatriotes. Elle n&rsquo;avait rien de ce type alerte, désinvolte,
+indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si en
+honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, d&rsquo;une
+pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes de Walter
+Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. Ah! certes, elle
+retardait, elle retardait d&rsquo;une façon délicieuse. Comment cette figure
+délicate parvint-elle à impressionner si vivement Arthur Rance qui avait tant
+aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là les secrets du coeur. Toujours est-il
+que, se sentant devenir amoureux, Arthur Rance en avait profité, ce soir-là,
+pour se griser abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise,
+laisser échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à
+haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur Rance
+faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait qu&rsquo;il ne
+boirait plus que de l&rsquo;eau: il devait tenir ce serment.
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance connaissait de longue date l&rsquo;oncle, ce vieux brave homme de
+Munder, le vieux Bob, comme on l&rsquo;avait surnommé à l&rsquo;Université, un
+type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures
+d&rsquo;explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme un
+mouton, mais n&rsquo;avait pas son pareil pour chasser le tigre des pampas. Il
+avait passé la moitié de son existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez
+les Patagons, à la recherche de l&rsquo;homme tertiaire ou tout au moins de son
+squelette, non point de l&rsquo;anthropopithèque ou de quelque autre
+pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien de
+l&rsquo;homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos jours la
+planète, de l&rsquo;homme, enfin, contemporain des prodigieux mammifères qui
+sont apparus sur le globe avant l&rsquo;époque quaternaire. Il revenait
+généralement de ces expéditions avec quelques caisses de cailloux et un bagage
+respectable de tibias et de fémurs sur lesquels le monde savant bataillait,
+mais aussi avec une riche collection de «peaux de lapin», comme il disait, qui
+attestait que le vieux savant à lunettes savait encore se servir d&rsquo;armes
+moins préhistoriques que la hache en silex ou le perçoir du troglodyte.
+Aussitôt de retour à Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se
+courbait sur ses bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un
+«rond-de-cuir», dictait son cours, s&rsquo;amusant à faire sauter dans les yeux
+de ses plus proches élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se
+servait jamais, mais qu&rsquo;il taillait interminablement. Et, quand il avait
+atteint son but &mdash; qu&rsquo;il visait &mdash; on voyait apparaître
+au-dessus de son pupitre sa bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes
+d&rsquo;or, le large rire silencieux de sa bouche joviale.
+</p>
+
+<p>
+Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui- même, qui
+avait été l&rsquo;élève du vieux Bob, mais qui ne l&rsquo;avait pas revu depuis
+de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, si je les
+rapporte si complètement ici, c&rsquo;est que, par une suite de circonstances
+fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges.
+</p>
+
+<p>
+Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté et où il
+se conduisit d&rsquo;une façon aussi incohérente, ne s&rsquo;était montrée
+peut-être si mélancolique que parce qu&rsquo;elle venait de recevoir de
+fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se décidait
+pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, il lui disait
+qu&rsquo;il était bien malade et qu&rsquo;il désespérait de la revoir avant de
+mourir. On pourrait être tenté de penser qu&rsquo;une nièce au coeur tendre,
+dans ces conditions, eût pu s&rsquo;abstenir de paraître à un banquet, si
+familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant
+reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était revenu de si loin, toujours si
+bien portant, qu&rsquo;on ne lui tiendra certainement point rigueur de ce que
+sa tristesse ne l&rsquo;eût point, ce soir-là, retenue à la maison. Cependant,
+trois mois plus tard, sur une nouvelle lettre, elle décida de partir et
+d&rsquo;aller rejoindre, toute seule, son oncle, au fond de l&rsquo;Araucanie.
+Pendant ces trois mois, il s&rsquo;était passé des événements mémorables. Miss
+Edith avait été touchée des remords d&rsquo;Arthur Rance et de sa persistance à
+ne plus boire que de l&rsquo;eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes
+d&rsquo;intempérance de ce gentleman n&rsquo;avaient été prises qu&rsquo;à la
+suite d&rsquo;un désespoir d&rsquo;amour, et cette circonstance lui avait plu
+par- dessus tout. Ce caractère romanesque dont j&rsquo;ai parlé tout à
+l&rsquo;heure devait servir rapidement les desseins d&rsquo;Arthur Rance; et,
+au moment du départ de Miss Edith pour l&rsquo;Araucanie, nul ne s&rsquo;étonna
+de ce que l&rsquo;ancien élève du vieux Bob accompagnât sa nièce. Si les
+fiançailles n&rsquo;étaient pas encore officielles, c&rsquo;est qu&rsquo;elles
+n&rsquo;attendaient pour le devenir que la bénédiction du géologue. Miss Edith
+et Arthur Rance retrouvèrent à San-Luis l&rsquo;excellent oncle. Il était
+d&rsquo;une humeur charmante et d&rsquo;une santé florissante. Rance, qui ne
+l&rsquo;avait pas revu depuis si longtemps, eut le toupet de lui dire
+qu&rsquo;il avait rajeuni, ce qui est le plus habile des compliments. Aussi,
+quand sa nièce lui eut appris qu&rsquo;elle s&rsquo;était fiancée à ce charmant
+garçon, la joie de l&rsquo;oncle fut remarquable. Tous trois revinrent à
+Philadelphie où le mariage fut célébré. Miss Edith ne connaissait pas la
+France. Arthur Rance décida d&rsquo;y faire leur voyage de noces. Et
+c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;ils trouvèrent, comme il sera conté tout à
+l&rsquo;heure, une occasion scientifique de se fixer aux environs de Menton,
+non point en France, mais à cent mètres de la frontière, en Italie, devant les
+Rochers Rouges.
+</p>
+
+<p>
+La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, nous nous
+dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce soir-là, était
+servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le vieux Bob, absent du
+fort d&rsquo;Hercule, Mrs. Edith nous demanda si quelqu&rsquo;un de nous avait
+aperçu une petite barque qui avait fait le tour du château et dans laquelle se
+trouvait un homme debout. L&rsquo;attitude singulière de cet homme
+l&rsquo;avait frappée. Comme personne ne lui répondit, elle reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! je saurai qui c&rsquo;est, car je connais le marin qui conduisait la
+barque. C&rsquo;est un grand ami du vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens
+du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter dans leur
+impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela veut dire: «Le
+bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n&rsquo;est-ce pas?»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap07"></a>VII<br/>
+De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre
+le fort d&rsquo;Hercule contre une attaque ennemie</h2>
+
+<p>
+Rouletabille n&rsquo;eut même point la politesse de demander
+l&rsquo;explication de cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les
+plus sombres réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les
+grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous galvaniser. Il y
+avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui auraient dû être la gaieté
+de l&rsquo;heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus
+tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, même sur celui
+d&rsquo;entre nous qui ne le savait point si proche.
+</p>
+
+<p>
+Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis
+qu&rsquo;il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se
+débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m&rsquo;avancer beaucoup, en
+prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus malheureuse
+de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la
+science, l&rsquo;amour du travail, et &mdash; ruine plus affreuse que toutes
+les autres &mdash; la religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle
+avait été pour lui l&rsquo;objet d&rsquo;un si constant orgueil. Il
+l&rsquo;avait associée pendant tant d&rsquo;années, vierge sublime, à sa
+recherche de l&rsquo;inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de cette
+définitive volonté qu&rsquo;elle avait eue de refuser sa beauté à quiconque eût
+pu l&rsquo;éloigner de son père et de la science! Et, quand il en était encore
+à considérer avec extase un pareil sacrifice, il apprenait que, si sa fille
+refusait de se marier, c&rsquo;est qu&rsquo;elle l&rsquo;était déjà à un
+Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à son père et de lui
+confesser un passé qui devait, aux yeux du professeur déjà averti par le
+mystère du Glandier, éclairer le présent d&rsquo;un éclat bien tragique, le
+jour où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui avait raconté
+le drame de son coeur et de sa jeunesse, le professeur Stangerson avait serré
+dans ses bras tremblants son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon
+sur sa tête adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait
+expié sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu&rsquo;elle ne lui
+avait jamais été plus précieuse que depuis qu&rsquo;il savait ce qu&rsquo;elle
+avait souffert. Et elle s&rsquo;en était allée un peu consolée. Mais lui, resté
+seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l&rsquo;homme seul!
+Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux!
+</p>
+
+<p>
+Il l&rsquo;avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait
+été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde s&rsquo;efforçait-elle
+de réchauffer son père d&rsquo;une tendresse plus ardente. Elle sentait bien
+qu&rsquo;il ne lui appartenait plus, que son regard se détournait d&rsquo;elle,
+que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image qui n&rsquo;était plus la
+sienne, mais qui l&rsquo;avait été, hélas! Et que, s&rsquo;ils revenaient à
+elle, à elle Mme Darzac, c&rsquo;était pour apercevoir à ses côtés, non point
+la figure respectée d&rsquo;un honnête homme, mais la silhouette éternellement
+vivante, éternellement infâme, de l&rsquo;autre! De celui qui avait été le
+premier mari, de celui qui lui avait volé sa fille!… Il ne travaillait plus!…
+Le grand secret de la Dissociation de la matière qu&rsquo;il s&rsquo;était
+promis d&rsquo;apporter aux hommes retournerait au néant d&rsquo;où, un
+instant, il l&rsquo;avait tiré, et les hommes iraient, répétant pendant des
+siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo nihil!
+</p>
+
+<p>
+Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il nous était
+servi, cadre sombre, éclairé d&rsquo;une lampe gothique, de vieux candélabres
+de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de tapisseries d&rsquo;Orient
+et contre lesquels s&rsquo;appuyaient de vieilles armoires datant de la
+première invasion sarrasine, et des sièges à la Dagobert.
+</p>
+
+<p>
+À tour de rôle, j&rsquo;examinais les convives, et ainsi m&rsquo;apparaissaient
+les causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac
+étaient à côté l&rsquo;un de l&rsquo;autre. La maîtresse de céans n&rsquo;avait
+évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l&rsquo;union ne
+datait que de l&rsquo;avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé
+était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme
+Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques
+réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à ce propos,
+qu&rsquo;après la scène à laquelle j&rsquo;avais assisté du haut de ma fenêtre
+entre Rouletabille et Mathilde je m&rsquo;attendais à voir celle-ci plus
+atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante d&rsquo;un Larsan surgi des
+eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais une remarquable différence
+entre l&rsquo;aspect effaré sous lequel elle nous était apparue précédemment à
+la gare, par exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid.
+On eût dit que cette apparition l&rsquo;avait plutôt soulagée et quand je fis
+part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut
+de mon avis et m&rsquo;expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus
+simple. Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la
+certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime de
+l&rsquo;hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à lui
+rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan
+vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu&rsquo;elle avait eue
+avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j&rsquo;achevais ma toilette,
+elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait hantée par cette idée
+qu&rsquo;elle redevenait folle! Rouletabille, me racontant cette entrevue,
+m&rsquo;avoua qu&rsquo;il n&rsquo;avait pu lui rendre quelque tranquillité
+qu&rsquo;en prenant le contre-pied de tout ce qu&rsquo;avait fait Robert
+Darzac, c&rsquo;est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux avaient bien vu
+clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert Darzac ne lui avait
+dissimulé cette réalité que par la crainte qu&rsquo;elle n&rsquo;en fût
+épouvantée et qu&rsquo;il avait été le premier à télégraphier à Rouletabille de
+venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s&rsquo;y
+méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait
+soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès de
+gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. Évidemment, elle
+était instinctivement reconnaissante au jeune homme vers lequel elle se sentait
+irrésistiblement portée par toutes les forces mystérieuses de son être
+maternel, de ce qu&rsquo;il repoussait, d&rsquo;un mot, la folie qui rôdait
+toujours autour d&rsquo;elle et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa
+porte. C&rsquo;est dans ce moment qu&rsquo;ils avaient aperçu, tous deux en
+même temps, par la fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque.
+Ils l&rsquo;avaient d&rsquo;abord regardé avec stupeur, immobiles et muets.
+Puis un cri de rage s&rsquo;était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille
+et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à l&rsquo;homme! Nous avons
+vu comment Mathilde l&rsquo;avait retenu, s&rsquo;accrochant à lui jusque sur
+le parapet… Évidemment, c&rsquo;était horrible, cette résurrection naturelle de
+Larsan, mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle
+d&rsquo;un Larsan qui n&rsquo;existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne
+voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!
+</p>
+
+<p>
+À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants impatiente,
+Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. Darzac les soins les
+plus charmants, les plus tendres. Elle était pleine d&rsquo;attention, le
+servant elle-même, avec un admirable et sérieux sourire, veillant à ce
+qu&rsquo;il n&rsquo;eût point la vue fatiguée par l&rsquo;approche trop brusque
+d&rsquo;une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois bien le
+constater, affreusement malheureux. Et j&rsquo;étais bien obligé de me rappeler
+que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à Mme Darzac
+qu&rsquo;avant d&rsquo;être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel-
+Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois
+transatlantiques, devant les hommes.
+</p>
+
+<p>
+Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup affreux à un
+bonheur qui n&rsquo;était encore qu&rsquo;en expectative, il avait pleinement
+réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l&rsquo;événement, devons-nous
+appuyer sur ce fait moral, grandement à l&rsquo;honneur de Mathilde, que ce
+n&rsquo;est point seulement l&rsquo;état de désarroi où se trouvait son esprit
+à la suite de la réapparition de Larsan, qui l&rsquo;incita à faire comprendre
+à Robert Darzac, le premier soir où ils se trouvèrent face à face &mdash; enfin
+seuls! &mdash; dans l&rsquo;appartement de la Tour Carrée, que cet appartement
+était assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce fut
+encore le sentiment du devoir, c&rsquo;est-à-dire de ce qu&rsquo;ils se
+devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la plus auguste
+des décisions! J&rsquo;ai déjà dit que Mathilde Stangerson avait été très
+religieusement élevée, non point par son père qui était assez indifférent sur
+ce chapitre, mais par les femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti.
+Les études auxquelles elle s&rsquo;était livrée par la suite, aux côtés du
+professeur, n&rsquo;avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur
+s&rsquo;était bien gardé d&rsquo;influencer en quoi que ce fût, à ce propos,
+l&rsquo;esprit de sa fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus
+redoutable de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père,
+ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des
+Newton. Et elle disait couramment que, s&rsquo;il était prouvé que tout venait
+de rien, c&rsquo;est-à-dire de l&rsquo;éther impondérable, et retournait à ce
+rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se rapprochait
+d&rsquo;une façon singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait
+à prouver que ce rien, origine de tout, n&rsquo;avait pas été créé par Dieu.
+Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien, le seul qui eût
+son vicaire ici bas, appelé pape. J&rsquo;aurais peut- être passé sous silence
+les théories religieuses de Mathilde si elles n&rsquo;avaient été d&rsquo;un
+appoint certain dans les résolutions qu&rsquo;elle eut à prendre vis-à-vis de
+son nouvel époux devant les hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant
+Dieu était encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle
+était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l&rsquo;assentiment de son
+confesseur, en veuve. Et voilà qu&rsquo;elle n&rsquo;était plus veuve, mais
+bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n&rsquo;était point
+irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux attristés de ce pauvre
+M. Darzac la perspective d&rsquo;un sort meilleur qui serait arrangé comme il
+convient par la cour de Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait
+incontinent, soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède,
+M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la Tour
+Carrée. Le lecteur comprendra alors qu&rsquo;il n&rsquo;en fallait peut-être
+point davantage pour expliquer l&rsquo;irrémédiable mélancolie de Robert et les
+soins consolateurs de Mathilde.
+</p>
+
+<p>
+Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j&rsquo;en
+soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes yeux
+s&rsquo;en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur- William Rance, et ma pensée
+déjà s&rsquo;emparait d&rsquo;un nouveau sujet d&rsquo;observation, lorsque le
+maître d&rsquo;hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à
+parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, s&rsquo;excusa,
+et sortit.
+</p>
+
+<p>
+«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»
+</p>
+
+<p>
+On se rappelle, en effet, que ces Bernier &mdash; l&rsquo;homme et la femme - -
+étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des- Bois.
+J&rsquo;ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille
+les avait fait remettre en liberté, alors qu&rsquo;ils étaient accusés de
+complicité dans l&rsquo;attentat du pavillon de la Chênaie. Leur reconnaissance
+pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des plus grandes, et
+Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson
+répondit à mon interpellation en m&rsquo;apprenant que tous ses domestiques
+avaient quitté le Glandier qu&rsquo;il avait à jamais abandonné. Comme les
+Rance avaient besoin de concierges pour le fort d&rsquo;Hercule, le professeur
+avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il n&rsquo;avait
+jamais eu à se plaindre, en dehors d&rsquo;une petite histoire de braconnage
+qui avait failli tourner si mal pour eux. Maintenant, ils logeaient dans
+l&rsquo;une des tours de la poterne d&rsquo;entrée dont ils avaient fait leur
+loge et d&rsquo;où ils surveillaient le mouvement d&rsquo;entrée et de sortie
+du fort d&rsquo;Hercule.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille n&rsquo;avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître
+d&rsquo;hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot:
+c&rsquo;était donc, pensai-je, qu&rsquo;il était déjà au fait de leur présence
+aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais &mdash; sans en être stupéfait, du
+reste &mdash; que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes
+pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j&rsquo;avais
+consacrées, moi, à ma toilette ou à d&rsquo;inutiles bavardages avec M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait si cette
+absence ne coïncidait point avec quelque événement important relatif au retour
+de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait
+fâcheusement impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de
+manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire que Mr Arthur
+Rance et sa femme n&rsquo;étaient point au courant de tous les malheurs de la
+fille du professeur Stangerson. On avait, naturellement, jugé inutile de leur
+faire part du mariage secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan.
+C&rsquo;était là un secret de famille. Mais ils savaient mieux que
+n&rsquo;importe qui &mdash; Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du
+Glandier, et sa femme parce que son mari le lui avait raconté &mdash; avec quel
+acharnement le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être
+un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s&rsquo;expliquaient naturellement aux
+yeux d&rsquo;Arthur Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point
+s&rsquo;étonner qu&rsquo;un homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde
+que le phrénologue américain n&rsquo;eût point cherché à l&rsquo;attitude de
+Larsan d&rsquo;autre explication que celle d&rsquo;un amour furieux et sans
+espoir. Quant à Mrs. Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les
+raisons du drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait
+bien le dire son mari. Pour qu&rsquo;elle pensât comme celui-ci, il eût fallu
+qu&rsquo;elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui
+d&rsquo;Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que
+j&rsquo;observais à loisir, sans qu&rsquo;elle s&rsquo;en doutât, disait:
+«Mais, enfin! qu&rsquo;a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des
+sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d&rsquo;hommes,
+pendant de si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour
+laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s&rsquo;enivre; et pour
+laquelle on se fait condamner, innocent? Qu&rsquo;a-t-elle de plus que moi qui
+n&rsquo;ai su que me faire platement épouser par un mari que je n&rsquo;aurais
+jamais eu si elle ne l&rsquo;avait pas repoussé? Oui, qu&rsquo;a-t-elle? Elle
+n&rsquo;a même plus la jeunesse! Et cependant, mon mari m&rsquo;oublie pour la
+regarder encore!» Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait
+son mari regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse
+Mrs. Edith!
+</p>
+
+<p>
+Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire au
+lecteur. Il est bon qu&rsquo;il sache les sentiments qui habitent le coeur de
+chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans l&rsquo;étrange
+et inouï drame qui se prépare dans l&rsquo;ombre, dans l&rsquo;ombre qui
+enveloppe le fort d&rsquo;Hercule. Et encore, je n&rsquo;ai rien dit du vieux
+Bob, ni du prince Galitch, mais leur tour, n&rsquo;en doutez point, viendra.
+C&rsquo;est que j&rsquo;ai pris comme règle, dans une affaire aussi
+considérable, de ne peindre choses et gens qu&rsquo;au fur et à mesure de leur
+apparition au cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les
+alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d&rsquo;angoisse et de
+paix, de mystère et de clarté, d&rsquo;incompréhension et de compréhension!
+Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l&rsquo;esprit du lecteur
+avant l&rsquo;heure où elle m&rsquo;est apparue. Comme il disposera, ni plus ni
+moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à lui-même
+qu&rsquo;il jouit d&rsquo;un cerveau digne du crâne de Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous nous
+levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui était des
+plus troubles. Mathilde s&rsquo;enquit immédiatement de Rouletabille quand elle
+fut sortie de la Louve, et je l&rsquo;accompagnai jusqu&rsquo;à l&rsquo;entrée
+du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris congé
+de nous. Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre comme
+nous arrivions sous la voûte. La nuit était claire, toute illuminée de lune.
+Cependant, on avait allumé des lanternes sous la voûte qui retentissait de
+grands coups sourds. Et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui
+encourageait ceux qui l&rsquo;entouraient: «Allons! encore un effort!»
+disait-il, et des voix, après la sienne, se mettaient à haleter comme font les
+marins qui halent les barques sur la jetée, à l&rsquo;entrée des ports. Enfin,
+un grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche.
+C&rsquo;étaient les deux vantaux de l&rsquo;énorme porte de fer qui venaient de
+se rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith s&rsquo;étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda ce
+qu&rsquo;était devenue la grille qui faisait jusqu&rsquo;alors fonction de
+porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu&rsquo;elle
+n&rsquo;avait qu&rsquo;à se taire, ce qui ne l&rsquo;empêcha point de murmurer:
+«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais Rouletabille
+entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous annonçait, en riant,
+que, si nous avions par hasard le désir d&rsquo;aller faire un tour en ville,
+il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu que ses ordres étaient donnés et
+que nul ne pouvait plus sortir du château, ni y entrer. Le père Jacques,
+ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, était chargé par lui
+d&rsquo;exécuter la consigne et chacun savait qu&rsquo;il était impossible de
+séduire ce vieux serviteur. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;appris que le père
+Jacques, que j&rsquo;avais connu au Glandier, avait accompagné le professeur
+Stangerson à qui il servait de valet de chambre. La veille, il avait couché
+dans un petit cabinet de la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais
+Rouletabille avait changé tout cela, et c&rsquo;était le père Jacques,
+maintenant, qui avait pris la place des concierges dans la tour A.
+</p>
+
+<p>
+«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre
+d&rsquo;entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!…
+répondit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais la Tour Carrée n&rsquo;a pas besoin de concierges! s&rsquo;écria
+Mrs. Edith, dont l&rsquo;ahurissement était sans bornes.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter
+sans explication.
+</p>
+
+<p>
+Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu&rsquo;il devait
+mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l&rsquo;on
+prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne pouvait guère
+y parvenir sans l&rsquo;aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin, il était bon
+que chacun, désormais, au fort d&rsquo;Hercule, fût préparé à tout, autrement
+dit, ne fût surpris par rien!
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la poterne
+du jardinier. J&rsquo;ai dit que cette poterne H commandait l&rsquo;entrée de
+la seconde cour; mais il y avait beau temps qu&rsquo;à cet endroit le fossé
+avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis. Rouletabille, à notre
+grande stupéfaction, déclara que le lendemain il ferait dégager le fossé et
+rétablir le pont-levis!
+</p>
+
+<p>
+Dans le moment même, il s&rsquo;occupait de faire fermer, par les gens du
+château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant mieux,
+faite de planches et de vieux bahuts que l&rsquo;on avait sortis de la bâtisse
+du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille était seul
+maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par
+son mari, ne disait plus rien, se contentant de s&rsquo;amuser in petto
+prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux château fort en
+place imprenable parce qu&rsquo;ils redoutaient l&rsquo;approche d&rsquo;un
+homme, d&rsquo;un seul homme!… C&rsquo;est que Mrs. Edith ne connaissait point
+cet homme-là et qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas passé par le Mystère de la
+Chambre Jaune! Quant aux autres &mdash; et Arthur Rance lui-même était de
+ceux-là &mdash; ils trouvaient tout naturel et absolument raisonnable que
+Rouletabille les fortifiât contre l&rsquo;inconnu, contre le mystère, contre
+l&rsquo;invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait dans la nuit, autour
+du fort d&rsquo;Hercule!
+</p>
+
+<p>
+À cette poterne, Rouletabille n&rsquo;avait placé personne, car il se réservait
+ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait surveiller et la
+première et la seconde cour. C&rsquo;était un point stratégique qui commandait
+tout le château. On ne pouvait parvenir du dehors jusqu&rsquo;aux Darzac
+qu&rsquo;en passant d&rsquo;abord par le père Jacques, en A, par Rouletabille
+en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carrée.
+Le jeune homme avait décidé que les veilleurs désignés ne se coucheraient pas.
+Comme nous passions près du puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté
+de la lune qu&rsquo;on avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je
+vis aussi, sur la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille
+m&rsquo;expliqua qu&rsquo;il avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait
+avec la mer et qu&rsquo;il y avait puisé une eau absolument douce, preuve que
+cette eau n&rsquo;avait aucune relation avec l&rsquo;élément salé. Il fit
+quelques pas alors avec Mme Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra
+dans la Tour Carrée. M. Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous,
+ainsi qu&rsquo;Arthur Rance. Quelques phrases d&rsquo;excuses à l&rsquo;adresse
+de Mrs. Edith firent comprendre à celle-ci qu&rsquo;on la priait poliment de
+s&rsquo;aller coucher, ce qu&rsquo;elle fit d&rsquo;une grâce assez nonchalante
+et en saluant Rouletabille d&rsquo;un ironique: «Bonsoir, monsieur le
+capitaine!»
+</p>
+
+<p>
+Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers la
+poterne, dans la petite chambre du jardinier; c&rsquo;était une pièce fort
+obscure, basse de plafond, où l&rsquo;on se trouvait merveilleusement blottis
+pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi,
+dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes notre premier
+conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner à cette réunion
+d&rsquo;hommes effarés, réfugiés derrière les pierres de ce vieux château
+guerrier.
+</p>
+
+<p>
+«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; personne ne
+nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si l&rsquo;on parvenait à
+franchir la première porte gardée par le père Jacques sans qu&rsquo;il
+s&rsquo;en aperçût, nous serions immédiatement avertis par l&rsquo;avant-poste
+que j&rsquo;ai établi au milieu même de la baille, dissimulé dans les ruines de
+la chapelle. Oui, j&rsquo;ai placé là votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance.
+Je crois, à ce qu&rsquo;on m&rsquo;a dit, qu&rsquo;on peut être sûr de cet
+homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…»
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.
+C&rsquo;était vrai qu&rsquo;il s&rsquo;improvisait notre capitaine et voilà
+que, d&rsquo;emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles
+d&rsquo;assurer la défense de la place. Certes! j&rsquo;imagine qu&rsquo;il
+n&rsquo;avait point envie de la rendre, à n&rsquo;importe quel prix, et
+qu&rsquo;il était parfaitement disposé à se faire sauter en notre compagnie,
+plutôt que de capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que
+c&rsquo;était là! Et, en vérité, il fallait être tout à fait brave pour
+entreprendre de défendre le fort d&rsquo;Hercule contre Larsan, plus brave que
+s&rsquo;il se fût agi de mille assiégeants, comme il arriva à l&rsquo;un des
+comtes de la Mortola qui n&rsquo;eût, pour débarrasser la place, qu&rsquo;à
+faire donner grosses pièces, couleuvrines et bombardes et puis à charger
+l&rsquo;ennemi déjà à moitié défait par le feu bien dirigé d&rsquo;une
+artillerie qui était l&rsquo;une des plus perfectionnées de l&rsquo;époque.
+Mais là, aujourd&rsquo;hui, qui avions-nous à combattre? Des ténèbres! Où était
+l&rsquo;ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni viser, ne sachant où
+était le but, ni encore moins prendre l&rsquo;offensive, ignorant où il fallait
+porter nos coups? Il ne nous restait qu&rsquo;à nous garder, à nous enfermer, à
+veiller et à attendre!
+</p>
+
+<p>
+Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu&rsquo;il répondait de son
+jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d&rsquo;être couvert de ce
+côté, prit son temps pour nous expliquer d&rsquo;abord d&rsquo;une façon
+générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre bouffées
+rapides et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s&rsquo;être montré si
+insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour nous
+défier, s&rsquo;en tiendra à cette manifestation platonique? Se contentera-t-il
+d&rsquo;un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur et le
+découragement dans une partie de la garnison? Et disparaîtra-t-il? Je ne le
+pense pas, à vrai dire. D&rsquo;abord, parce que ce n&rsquo;est point dans son
+caractère essentiellement combatif, et qui ne se satisfait pas avec des
+demi-succès, ensuite parce que rien ne le force à disparaître! Songez
+qu&rsquo;il peut tout contre nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui,
+que nous défendre et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous
+n&rsquo;avons, en effet, aucun secours à attendre du dehors. Et il le sait
+bien; c&rsquo;est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui
+pouvons-nous appeler à notre aide?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car il
+pensait bien que, si cette hypothèse n&rsquo;avait pas été encore envisagée par
+Rouletabille, c&rsquo;est qu&rsquo;il devait y avoir quelque obscure raison à
+cela.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n&rsquo;était point
+non plus exempt de reproche. Et il dit, d&rsquo;un ton glacé qui renseigna
+définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition:
+</p>
+
+<p>
+«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n&rsquo;ai point, à Versailles,
+sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers Rouges, à la
+justice italienne.»
+</p>
+
+<p>
+Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l&rsquo;ai dit, le premier mariage de
+la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous, toute
+l&rsquo;impossibilité où nous étions de révéler l&rsquo;existence de Larsan
+sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le
+pire des scandales et la plus redoutable des catastrophes; mais certains
+incidents inexpliqués du procès de Versailles avaient dû suffisamment le
+frapper pour qu&rsquo;il fût à même de saisir que nous redoutions par-dessus
+tout d&rsquo;intéresser à nouveau le public à ce que l&rsquo;on avait appelé Le
+Mystère de Mademoiselle Stangerson.
+</p>
+
+<p>
+Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un de ces
+secrets terribles qui décident de l&rsquo;honneur ou de la mort des gens, en
+dehors de toutes les magistratures de la terre.
+</p>
+
+<p>
+Il s&rsquo;inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais ce
+salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à combattre
+pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui s&rsquo;inquiète peu des
+raisons de la bataille, du moment qu&rsquo;il meure pour sa belle. Du moins,
+j&rsquo;interprétai ainsi son geste, persuadé que l&rsquo;Américain, malgré son
+récent mariage, était loin d&rsquo;avoir oublié son ancienne passion.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu&rsquo;on le
+réduise à merci, soit qu&rsquo;on passe avec lui un traité de paix, soit
+qu&rsquo;on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le secret
+à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l&rsquo;interprète de Mme
+Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. Stangerson ignore que
+nous sommes menacés encore des coups de ce bandit!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M.
+Stangerson ne saura rien!…»
+</p>
+
+<p>
+On s&rsquo;occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce
+qu&rsquo;on pouvait attendre d&rsquo;eux. Heureusement, le père Jacques et les
+Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne
+s&rsquo;étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs.
+Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien encore
+Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son maître à Paris
+et ne devait revenir qu&rsquo;avec lui.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui se
+tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s&rsquo;asseoir au
+milieu de nous.
+</p>
+
+<p>
+«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j&rsquo;ai fait une
+reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte Nord,
+d&rsquo;une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace
+avantageusement l&rsquo;ancienne barbacane du château. Nous avons là, à
+cinquante pas, du côté de l&rsquo;Occident, les deux postes frontières des
+douaniers français et italiens dont l&rsquo;inexorable vigilance peut nous être
+d&rsquo;un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces braves
+gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier italien ne parle que
+l&rsquo;italien, mais le douanier français parle les deux langues, plus le
+jargon du pays, et c&rsquo;est ce douanier (qui s&rsquo;appelle, m&rsquo;a dit
+Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement général. Par son intermédiaire,
+nous avons appris que nos deux douaniers s&rsquo;étaient intéressés à la
+manoeuvre insolite, autour de la presqu&rsquo;île d&rsquo;Hercule, de la petite
+barque de Tullio, surnommé Le Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des
+anciennes connaissances de nos douaniers. C&rsquo;est le plus habile
+contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que
+les douaniers n&rsquo;avaient jamais vu. La barque, Tullio et l&rsquo;inconnu
+ont disparu du côté de la pointe de Garibaldi. J&rsquo;y suis allé avec le père
+Bernier, et, pas plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous
+n&rsquo;avons rien aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J&rsquo;en ai comme
+le pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a
+abordé près de la pointe de Garibaldi…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous en êtes sûr? s&rsquo;écria M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans
+le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le réchaud à
+pommes de pin que j&rsquo;ai retrouvé et que les douaniers ont reconnu, réchaud
+qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche la pieuvre, par les nuits
+calmes.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux Rochers
+Rouges!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; En tout cas, si la barque l&rsquo;a laissé aux Rochers Rouges, il
+n&rsquo;en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers
+sont placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France, de
+telle sorte que nul n&rsquo;y peut passer de jour ou de nuit sans en être
+aperçu. Vous savez, d&rsquo;autre part, que les Rochers Rouges forment
+cul-de-sac et que le sentier s&rsquo;arrête devant ces rochers, à trois cents
+mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et la mer.
+Les rochers sont à pic et constituent une falaise d&rsquo;une soixantaine de
+mètres de hauteur.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Certes! fit Arthur Rance, qui n&rsquo;avait encore rien dit, et qui
+semblait très intrigué, il n&rsquo;a pu escalader la falaise.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la
+falaise des poches profondes.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je l&rsquo;ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné
+tout seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;était imprudent, remarquai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;était par prudence! corrigea Rouletabille. J&rsquo;avais des
+choses à dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref,
+je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j&rsquo;ai appelé
+Larsan.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous l&rsquo;avez appelé! s&rsquo;écria Arthur Rance.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui! je l&rsquo;ai appelé dans la nuit commençante, j&rsquo;ai agité
+mon mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais
+est-ce qu&rsquo;il ne m&rsquo;a point entendu? Est-ce qu&rsquo;il n&rsquo;a
+point vu mon drapeau?… Il n&rsquo;a pas répondu.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il n&rsquo;était peut-être plus là, hasardai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je n&rsquo;en sais rien!… J&rsquo;ai entendu du bruit dans une grotte!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et vous n&rsquo;y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,
+n&rsquo;est-ce pas? que ce n&rsquo;est point parce que j&rsquo;ai peur de lui…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d&rsquo;un même
+mouvement, et qu&rsquo;on en finisse une bonne fois!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je crois, fit Arthur Rance, que nous n&rsquo;avons jamais eu une
+meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous
+voudrons, au fond des Rochers Rouges!»
+</p>
+
+<p>
+Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j&rsquo;attendais ce qu&rsquo;allait
+dire Rouletabille. D&rsquo;un geste il les calma et les pria de se rasseoir…
+</p>
+
+<p>
+«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n&rsquo;aurait pas agi autrement
+qu&rsquo;il ne l&rsquo;a fait, s&rsquo;il avait voulu nous attirer ce soir dans
+les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque presque sous
+nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en passant sous nos
+fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!…»
+qu&rsquo;il n&rsquo;aurait peut- être pas été plus explicite ni plus éloquent!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui
+s&rsquo;avoua, du reste, profondément touché par l&rsquo;argument de
+Rouletabille… et il ne s&rsquo;est pas montré. Il s&rsquo;y cache, méditant
+quelque crime abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges
+n&rsquo;a produit aucun résultat, parce que j&rsquo;y suis allé seul… mais que
+nous y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons
+laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être plus!…
+Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n&rsquo;est là qu&rsquo;une
+hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que par
+hypothèse…»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. Évidemment, sans
+Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse bêtise, nous allions
+peut-être à un désastre…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s&rsquo;était levé, pensif.
+</p>
+
+<p>
+«Au fond, finit-il par dire, nous n&rsquo;avions rien de mieux à faire pour
+cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je veux que
+la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J&rsquo;ai fait
+fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques. J&rsquo;ai mis
+Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J&rsquo;ai rétabli ici un barrage, sous
+la poterne, le seul point vulnérable de la seconde enceinte et je garderai
+moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera toute la nuit à la porte de la
+Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a de très bons yeux, et à laquelle
+j&rsquo;ai fait encore donner une lunette marine, restera jusqu&rsquo;au matin
+sur la plate-forme de la tour. Sainclair s&rsquo;installera dans le petit
+pavillon de feuilles de palmier, sur la terrasse de la Tour Ronde. Du haut de
+cette terrasse, il surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les
+boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans
+la baille et devront se promener jusqu&rsquo;à l&rsquo;aurore, le premier sur
+le boulevard de l&rsquo;Ouest, le second sur celui de l&rsquo;Est, boulevards
+qui bornent la première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit,
+parce que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état
+de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons disposer en
+toute sécurité. S&rsquo;il y a des domestiques douteux, on les fera sortir de
+la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en cachette, toutes les
+armes dont vous pouvez disposer, fusils, revolvers. On se les partagera suivant
+les besoins du service de garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui
+ne répond pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il
+n&rsquo;y a point de mot de passe, c&rsquo;est inutile. Pour passer, il suffira
+de crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n&rsquo;y aura que
+nous qui aurons le droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à
+l&rsquo;entrée intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu&rsquo;à
+ce soir son entrée extérieure, &mdash; entrée qui est close, désormais, par la
+porte de fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la
+voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la petite loge
+de la tour où j&rsquo;ai gîté le père Jacques. À sept heures, tous les soirs,
+la porte de fer sera fermée. Demain matin, également, Mr Arthur Rance donnera
+des ordres pour faire venir menuisiers, maçons et charpentiers. Tout ce monde
+sera compté et ne devra, sous aucun prétexte, franchir la poterne de la seconde
+enceinte; tout ce monde sera également compté avant sept heures du soir, heure
+à laquelle devra avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette
+journée, les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera
+à me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du mur
+qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre petite brèche,
+qui se trouve située près de l&rsquo;ancienne Tour Ronde de coin (B sur le
+plan) qui défend l&rsquo;angle nord-ouest de la baille. Après quoi, je serai
+tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de quitter le château
+jusqu&rsquo;à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je pourrai tenter une sortie
+et partir en reconnaissance sérieuse à la recherche du camp de Larsan. Allons,
+Mister Arthur Rance, aux armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez
+ce soir… Moi, j&rsquo;ai prêté mon revolver au père Bernier, qui se promènera
+devant la porte de l&rsquo;appartement de Mme Darzac…»
+</p>
+
+<p>
+Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un pareil
+langage dans la bouche de Rouletabille n&rsquo;aurait point manqué de traiter
+de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l&rsquo;écoutaient! Mais, je le
+répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie inexplicable, et la nuit
+du cadavre incroyable, il aurait fait comme moi: il eût chargé son revolver, et
+attendu le jour sans faire le malin!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap08"></a>VIII<br/>
+Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</h2>
+
+<p>
+Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions les cent
+pas, le long des parapets, sous la lune, examinant attentivement la terre, le
+ciel et les eaux et écoutant avec anxiété les moindres bruits de la nuit, la
+respiration de la mer, le vent du large qui commença à chanter vers trois
+heures du matin. Mrs. Edith, qui s&rsquo;était levée, vint alors rejoindre
+Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m&rsquo;appela, me donna la garde de la
+poterne et de Mrs. Edith et s&rsquo;en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de
+la plus charmante humeur du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle
+semblait s&rsquo;amuser follement de la figure blafarde qu&rsquo;elle venait de
+trouver à son mari auquel elle avait porté un verre de whisky.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! c&rsquo;est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites
+mains. C&rsquo;est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le connaître!…»
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus m&rsquo;empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème.
+Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien, et qui,
+dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la malheureuse, si elle
+s&rsquo;était doutée!
+</p>
+
+<p>
+Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter
+d&rsquo;affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque
+l&rsquo;occasion s&rsquo;en présente, je me permettrai de faire connaître au
+lecteur historiquement, si je puis me servir ici d&rsquo;une expression qui
+rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont certains, à
+l&rsquo;occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le Mystère de la
+Chambre Jaune, ont pu mettre l&rsquo;existence en doute. Comme ce rôle atteint,
+dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que quelques-uns pourraient
+juger inaccessibles, j&rsquo;estime qu&rsquo;il est de mon devoir de préparer
+l&rsquo;esprit du lecteur à admettre en fin de compte que je ne suis que le
+vulgaire rapporteur d&rsquo;une affaire unique dans le monde, et que je
+n&rsquo;invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas où j&rsquo;aurais
+la sotte prétention d&rsquo;ajouter à une aussi prodigieuse et naturelle
+histoire quelque ornement imaginaire, s&rsquo;y opposerait et me dirait mon
+fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables sont en jeu et le fait
+d&rsquo;une telle publication doit entraîner de trop redoutables conséquences
+pour que je ne m&rsquo;astreigne point à une narration sévère, un peu sèche et
+méthodique. Je renverrai donc ceux qui pourraient croire à quelque roman
+policier &mdash; l&rsquo;abominable mot a été prononcé &mdash; au procès de
+Versailles. Maîtres Henri-Robert et André Hesse, qui plaidaient pour M. Robert
+Darzac, firent entendre là d&rsquo;admirables plaidoiries qui ont été
+sténographiées et dont, certainement, ils ont dû conserver quelque copie.
+Enfin, il ne faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises
+Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l&rsquo;élégant bandit avait donné une
+rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n&rsquo;avons qu&rsquo;à ouvrir
+la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands
+quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d&rsquo;assises de la
+Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. Alors, on
+comprendra qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus rien à inventer sur un homme quand on
+peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant désormais
+«son genre», c&rsquo;est-à-dire sa façon d&rsquo;opérer et son audace sans
+seconde, se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre
+Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis.
+</p>
+
+<p>
+M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes criminelles
+et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à Ballmeyer.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n&rsquo;est point arrivé à
+l&rsquo;escroquerie, comme tant d&rsquo;autres, après avoir parcouru les dures
+étapes de la misère. Fils d&rsquo;un riche commissionnaire de la rue Molay, il
+aurait pu rêver d&rsquo;autres destinées; mais sa vocation, c&rsquo;était la
+mainmise sur l&rsquo;argent d&rsquo;autrui. Tout jeune, il se destina à
+l&rsquo;escroquerie comme d&rsquo;autres se destinent à l&rsquo;École des
+Mines. Son début fut un coup de génie. L&rsquo;histoire est incroyable - -
+Ballmeyer subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis
+prenant le train pour Lyon, avec l&rsquo;argent volé, et écrivant à
+l&rsquo;auteur de ses jours:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, commis
+des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le bureau ambulant,
+une lettre à votre adresse. J&rsquo;ai réuni la famille; d&rsquo;ici à quelques
+jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au remboursement. Vous êtes
+père: ayez pitié d&rsquo;un père! Ne brisez pas tout un passé d&rsquo;honneur!»
+</p>
+
+<p>
+M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le premier
+acompte ou plutôt il ne l&rsquo;attend plus, le procès lui ayant appris, après
+dix années, quel était le vrai coupable.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature tous les
+attributs qui constituent l&rsquo;escroc de race: une prodigieuse variété
+d&rsquo;esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en scène et
+du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, à ce point
+qu&rsquo;il faisait marquer son linge à des initiales appropriées toutes les
+fois qu&rsquo;il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractérise
+surtout, c&rsquo;est, en dehors d&rsquo;aptitudes étonnantes pour
+l&rsquo;évasion, une coquetterie de fraude, d&rsquo;ironie, de défi à la
+justice; c&rsquo;est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de
+prétendus coupables, sachant combien le magistrat s&rsquo;attarde par
+tempérament aux fausses pistes.
+</p>
+
+<p>
+Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa vie. Au
+régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse le
+capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au préjudice de
+la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge d&rsquo;instruction M. Furet
+comme s&rsquo;étant volé lui-même.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires,
+sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La science
+appliquée à l&rsquo;escroquerie n&rsquo;a encore rien donné de mieux.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans le
+courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue Poissonnière,
+qui l&rsquo;ont laissé s&rsquo;installer dans leurs bureaux.
+</p>
+
+<p>
+Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, contrefaisant la
+voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. Cohen, banquier, s&rsquo;il
+serait disposé à escompter la traite. M. Cohen répond affirmativement et, dix
+minutes plus tard, Ballmeyer, après avoir coupé le fil téléphonique pour
+prévenir un contre-ordre ou des demandes d&rsquo;explications, fait toucher
+l&rsquo;argent par un compère, un nommé Rivard, qu&rsquo;il a connu naguère aux
+bataillons d&rsquo;Afrique, où de fâcheuses histoires de régiment les avaient
+fait expédier l&rsquo;un et l&rsquo;autre.
+</p>
+
+<p>
+Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer Rivard et,
+comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui- même!…
+</p>
+
+<p>
+Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge
+d&rsquo;instruction chargé de l&rsquo;affaire.
+</p>
+
+<p>
+«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis désolé de
+vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C&rsquo;est une affaire
+qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu besoin de quarante
+mille francs pour liquider une petite dette au salon des courses, et vous les
+avez fait payer à votre maison. C&rsquo;est vous qui avez téléphoné.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Avouez donc, vous savez bien qu&rsquo;on a reconnu votre voix.»
+</p>
+
+<p>
+Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la police
+fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, alors avocat
+général, aujourd&rsquo;hui ministre du Commerce, dut présenter à M. Furet les
+excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné par contumace à vingt
+ans de travaux forcés!
+</p>
+
+<p>
+On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, à ce
+moment-là, avant de s&rsquo;adonner au drame, il jouait la comédie, et quelle
+comédie! Il faut connaître tout au long l&rsquo;histoire d&rsquo;une de ses
+évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l&rsquo;aventure de ce
+prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir
+l&rsquo;étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les
+imprimés, jeter un coup d&rsquo;oeil sur la formule des ordres de mises en
+liberté.
+</p>
+
+<p>
+Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans laquelle,
+selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de la prison de
+mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais il manquait au papier
+le timbre du juge.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer ne s&rsquo;embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à
+l&rsquo;instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son
+innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet déposé
+sur la table, il fit tout à coup tomber l&rsquo;encrier sur le pantalon bleu du
+garde qui l&rsquo;accompagnait.
+</p>
+
+<p>
+Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui
+compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», Ballmeyer
+profitait de l&rsquo;inattention générale pour appliquer un fort coup de tampon
+sur l&rsquo;ordre de mise en liberté et se confondait à son tour en excuses.
+</p>
+
+<p>
+Le tour était joué. L&rsquo;escroc sortit en jetant négligemment le papier
+signé et timbré aux gardes de la souricière.
+</p>
+
+<p>
+«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! Me
+prend-il pour son domestique?»
+</p>
+
+<p>
+Les gardes ramassèrent précieusement l&rsquo;imprimé, et le brigadier de
+service le fit porter à son adresse, à Mazas. C&rsquo;était l&rsquo;ordre de
+mettre sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer
+était libre.
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s&rsquo;était
+échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au garde
+qui l&rsquo;amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de blanc, à
+une première de la Comédie- Française. Déjà, à l&rsquo;époque où il avait été
+condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux publics pour avoir volé
+la caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en se faisant
+enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de rebut. Un contre-appel
+imprévu fit échouer ce plan si bien conçu.
+</p>
+
+<p>
+… Mais on n&rsquo;en finirait point s&rsquo;il fallait raconter ici les
+étonnantes aventures du premier Ballmeyer.
+</p>
+
+<p>
+Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d&rsquo;Erlon, comte de Motteville,
+comte de Bonneville<a href="#fn2" name="fnref2"><sup>[2]</sup></a>, élégant,
+beau joueur, faisant la mode, il parcourt les plages et les villes
+d&rsquo;eaux: Biarritz, Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu&rsquo;à
+dix mille francs dans sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses
+sourires; car cet escroc émérite est doublé d&rsquo;un séducteur. Au régiment,
+il avait fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son
+colonel!… Connaissez-vous le «type» maintenant?
+</p>
+
+<p>
+Eh bien, c&rsquo;est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!
+</p>
+
+<p>
+Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la
+personnalité du célèbre bandit. Elle m&rsquo;écoutait dans un silence qui finit
+par m&rsquo;impressionner et alors, me penchant sur elle, je m&rsquo;aperçus
+qu&rsquo;elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande
+idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la contempler à
+loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments que je voulus plus
+tard en vain chasser de mon coeur.
+</p>
+
+<p>
+La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec un
+grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit de
+m&rsquo;aller coucher qu&rsquo;à huit heures du matin quand il eut réglé son
+service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu&rsquo;il avait fait
+venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de la tour
+B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement que le château
+fort d&rsquo;Hercule se trouva le soir même aussi hermétiquement clos dans la
+nature, avec toutes ses enceintes, qu&rsquo;il l&rsquo;est linéairement parlant
+sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-là, Rouletabille commençait
+déjà à dessiner sur son calepin le plan que j&rsquo;ai soumis au lecteur, et il
+me disait, cependant que, fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules
+pour ne point fermer les yeux:
+</p>
+
+<p>
+«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie pour me
+défendre. Eh bien, ce n&rsquo;est là qu&rsquo;une pauvre partie de la vérité:
+car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des brèches,
+c&rsquo;est moins pour que Larsan ne puisse s&rsquo;y introduire que pour
+épargner à ma raison l&rsquo;occasion d&rsquo;une «fuite»! Par exemple, je ne
+pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans une
+forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un château
+fort bien clos! Mon ami, c&rsquo;est comme dans un coffre-fort bien fermé: si
+vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que votre raison
+s&rsquo;y retrouve!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre raison
+s&rsquo;y retrouve!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous
+dormez tout debout.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap09"></a>IX<br/>
+Arrivée inattendue du «vieux Bob»</h2>
+
+<p>
+Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant que la
+voix de la mère Bernier me transmettait l&rsquo;ordre de Rouletabille de me
+lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d&rsquo;une splendeur sans
+pareille et la mer d&rsquo;une transparence telle que la lumière du soleil la
+traversait comme elle eût fait d&rsquo;une glace sans tain, de telle sorte
+qu&rsquo;on apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond
+maritime, comme si l&rsquo;élément aquatique eût cessé de les recouvrir. La
+courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde pure dans un
+cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches et toutes roses,
+paraissaient fraîches écloses de cette nuit. La presqu&rsquo;île
+d&rsquo;Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et les vieilles
+pierres du château embaumaient.
+</p>
+
+<p>
+Jamais la nature ne m&rsquo;était apparue plus douce, plus accueillante, plus
+aimante, ni surtout plus digne d&rsquo;être aimée. L&rsquo;air serein, la rive
+nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau auquel mes
+sens d&rsquo;homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des idées de
+caresses. C&rsquo;est alors que je vis un homme qui frappait la mer. Oh! il la
+frappait à tour de bras! J&rsquo;en aurais pleuré, si j&rsquo;avais été poète.
+Le misérable paraissait agité d&rsquo;une rage affreuse. Je ne pouvais me
+rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde tranquille;
+mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque motif sérieux de
+mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il s&rsquo;était armé d&rsquo;un
+énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu&rsquo;un enfant
+craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait à la mer, un instant
+éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui provoquait la muette indignation de
+quelques étrangers arrêtés au rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil
+cas où l&rsquo;on redoute de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci
+laissaient faire sans protester. Qu&rsquo;est-ce qui pouvait ainsi exciter cet
+homme sauvage? Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un
+moment troublée par l&rsquo;insulte de ce fou, reprenait son visage immobile.
+</p>
+
+<p>
+Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui m&rsquo;annonçait
+que l&rsquo;on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue de plâtrier,
+tous ses habits attestant qu&rsquo;il s&rsquo;était promené dans des
+maçonneries trop fraîches. D&rsquo;une main il s&rsquo;appuyait sur un mètre et
+son autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s&rsquo;il avait
+aperçu l&rsquo;homme qui battait les eaux. Il me répondit que c&rsquo;était
+Tullio qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en lui
+faisant peur. C&rsquo;est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on
+appelait Tullio «le Bourreau de la Mer».
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille m&rsquo;apprit encore par la même occasion qu&rsquo;ayant
+interrogé Tullio, ce matin, sur l&rsquo;homme qu&rsquo;il avait conduit dans sa
+barque la veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la
+presqu&rsquo;île d&rsquo;Hercule, Tullio lui avait répondu qu&rsquo;il ne
+connaissait point cet homme, que c&rsquo;était un original qu&rsquo;il avait
+embarqué à Menton et qui lui avait donné cinq francs pour qu&rsquo;il le
+débarquât à la pointe des Rochers Rouges.
+</p>
+
+<p>
+Je m&rsquo;habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m&rsquo;apprit que
+nous allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s&rsquo;agissait du vieux
+Bob. On l&rsquo;attendit pour se mettre à table et puis, comme il
+n&rsquo;arrivait point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri
+de la terrasse ronde du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des Grottes,
+qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et poissons de roches de
+tout le littoral, arrosée d&rsquo;un petit «vino del paese» et servie dans la
+lumière et la gaieté des choses, contribua au moins autant que toutes les
+précautions de Rouletabille à nous rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan
+nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux éclatants qu&rsquo;à la
+pâle lueur de la lune et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse
+et facilement impressionnable! J&rsquo;ai honte de le dire: nous étions très
+fiers &mdash; oh! tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur
+Rance et aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et
+mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de
+notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le vieux Bob fit
+son apparition. Et &mdash; disons-le, disons-le &mdash; ce n&rsquo;est point
+cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus moroses. J&rsquo;ai
+rarement aperçu quelqu&rsquo;un de plus comique que le vieux Bob se promenant,
+dans le soleil éblouissant d&rsquo;un printemps du midi, avec un chapeau haut
+de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, son pantalon noir, ses
+lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons
+bien ri sous la tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le vieux Bob
+rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaieté même.
+</p>
+
+<p>
+Que faisait ce vieux savant au château d&rsquo;Hercule? Le moment est peut-être
+venu de le dire. Comment s&rsquo;était-il résolu à quitter ses collections
+d&rsquo;Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de Philadelphie?
+Voilà. On n&rsquo;a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà considéré dans sa
+patrie comme un phrénologue d&rsquo;avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec
+Mlle Stangerson l&rsquo;éloigna tout à coup de l&rsquo;étude qu&rsquo;il prit
+en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, celle-ci l&rsquo;y poussant, il
+sentit qu&rsquo;il se remettrait avec plaisir à la science de Gall et de
+Lavater. Or, dans le moment même qu&rsquo;ils visitaient la Côte d&rsquo;Azur,
+l&rsquo;automne qui précéda les événements actuels, on faisait grand bruit
+autour des découvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers
+Rouges, dénommés encore, dans le patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de
+longues années, depuis 1874, les géologues et tous ceux qui s&rsquo;occupent
+d&rsquo;études préhistoriques avaient été extrêmement intéressés par les débris
+humains trouvés dans les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM.
+Julien, Rivière, Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et
+avaient su intéresser l&rsquo;Institut et le ministère de l&rsquo;Instruction
+publique à leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles
+attestaient, à ne pouvoir s&rsquo;y méprendre, que les premiers hommes avaient
+vécu en cet endroit avant l&rsquo;époque glaciaire. Sans doute la preuve de
+l&rsquo;existence de l&rsquo;homme à l&rsquo;époque quaternaire était faite
+depuis longtemps; mais, cette époque mesurant, d&rsquo;après certains, deux
+cent mille ans, il était intéressant de fixer cette existence dans une étape
+déterminée de ces deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers
+Rouges et on allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des
+grottes, la Barma Grande, comme on l&rsquo;appelait dans le pays, était restée
+intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le restaurant
+des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo venait de se
+déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur publique (car
+l&rsquo;événement avait dépassé les bornes du monde scientifique) répandait le
+bruit qu&rsquo;il venait de trouver dans la Barma Grande
+d&rsquo;extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien conservés
+par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du début de
+l&rsquo;époque quaternaire ou même de la fin de l&rsquo;époque tertiaire!
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari passait
+ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en termes
+scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même l&rsquo;humus
+de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa jeune femme
+prenait un inlassable plaisir à s&rsquo;accouder non loin de là, aux créneaux
+moyenâgeux d&rsquo;un vieux château fort qui dressait sa massive silhouette sur
+une petite presqu&rsquo;île, reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres
+écroulées de la falaise. Les légendes les plus romanesques se rattachaient à ce
+vestige des vieilles guerres génoises; et il semblait à Edith, mélancoliquement
+penchée au haut de sa terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu&rsquo;elle
+était une de ces nobles demoiselles de l&rsquo;ancien temps, dont elle avait
+tant aimé les cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le
+château était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance
+l&rsquo;acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les
+maçons et les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette
+antique bâtisse en un délicieux nid d&rsquo;amoureux pour une jeune personne
+qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor.
+</p>
+
+<p>
+Quand Arthur Rance s&rsquo;était trouvé en face du dernier squelette découvert
+dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l&rsquo;Elephas antiquus sortis de
+la même couche de terrain, il avait été transporté d&rsquo;enthousiasme, et son
+premier soin avait été de télégraphier au vieux Bob que l&rsquo;on avait
+peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu&rsquo;il
+cherchait, au prix de mille périls, depuis tant d&rsquo;années, au fond de la
+Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à destination, car le vieux Bob,
+qui avait promis de rejoindre le nouveau ménage dans quelques mois avait déjà
+pris le bateau pour l&rsquo;Europe. Évidemment, la renommée l&rsquo;avait déjà
+renseigné sur les trésors des Baoussé- Roussé. Quelques jours plus tard, il
+débarquait à Marseille et arrivait à Menton où il s&rsquo;installait en
+compagnie d&rsquo;Arthur Rance et de sa nièce dans le fort d&rsquo;Hercule,
+qu&rsquo;il remplit aussitôt des éclats de sa gaieté.
+</p>
+
+<p>
+La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c&rsquo;est là, sans
+doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob a une âme
+d&rsquo;enfant; et il est coquet comme une vieille femme, c&rsquo;est-à-dire
+que sa coquetterie change rarement d&rsquo;objet et qu&rsquo;ayant, une fois
+pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct (redingote noire,
+gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues roses), elle s&rsquo;attache
+uniquement à en perpétuer l&rsquo;impressionnante harmonie. C&rsquo;est dans
+cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et
+qu&rsquo;il fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, à la recherche
+des derniers ossements de l&rsquo;Elephas antiquus.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis il se
+reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l&rsquo;un à l&rsquo;autre
+de ses favoris poivre et sel qu&rsquo;il avait soigneusement taillés en
+triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la raison. Il
+rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que le squelette de la
+Barma Grande n&rsquo;était point plus ancien que celui qu&rsquo;il avait
+rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout l&rsquo;Institut
+était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que
+l&rsquo;os à moelle de l&rsquo;Elephas que le vieux Bob avait apporté à Paris,
+et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après lui avoir
+affirmé qu&rsquo;il l&rsquo;avait trouvé dans la même couche de terrain que le
+fameux squelette, &mdash; que cet os à moelle, disons- nous, appartenait à un
+Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire. Ah! il fallait entendre
+avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de ce milieu de la période
+quaternaire! À cette idée d&rsquo;un os à moelle du milieu de la période
+quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui avait conté une bonne farce!
+Est- ce qu&rsquo;à notre époque un savant, un véritable savant, digne en vérité
+de ce nom de savant, pouvait encore s&rsquo;intéresser à un squelette du milieu
+de la période quaternaire! Le sien &mdash; son squelette, ou tout au moins
+celui qu&rsquo;il avait rapporté de la terre de feu &mdash; datait du
+commencement de cette période, par conséquent était plus vieux de cent mille
+ans… vous entendez: cent mille ans! Et il en était sûr, à cause de cette
+omoplate ayant appartenu à l&rsquo;ours des cavernes, omoplate qu&rsquo;il
+avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il
+disait: mon propre squelette, ne faisant plus de différence, dans son
+enthousiasme, entre son squelette vivant qu&rsquo;il habillait tous les jours
+de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux
+blancs, de ses joues roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu).
+</p>
+
+<p>
+«Ainsi, mon squelette date de l&rsquo;ours des cavernes!… Mais celui des
+Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l&rsquo;époque du
+mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées! Ainsi!… On
+n&rsquo;a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la période du
+rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de vieux Bob!… Mon
+squelette à moi vient de l&rsquo;époque chelléenne, comme vous dites en France…
+Pourquoi riez-vous, espèces d&rsquo;ânes!… Tandis que je ne suis même point sûr
+que l&rsquo;Elephas antiquus des Rochers Rouges date de l&rsquo;époque
+moustérienne! Et pourquoi pas de l&rsquo;époque solutréenne? Ou encore, ou
+encore! De l&rsquo;époque magdalénienne!… Non! non! c&rsquo;en est trop! Un
+Elephas antiquus de l&rsquo;époque magdalénienne, ça n&rsquo;est pas possible!
+Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah! j&rsquo;en
+mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith eut la cruauté d&rsquo;interrompre la jubilation du vieux Bob en lui
+annonçant que le prince Galitch, qui s&rsquo;était rendu acquéreur de la grotte
+de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une découverte tout
+à fait sensationnelle, car elle l&rsquo;avait vu, le lendemain même du départ
+du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort d&rsquo;Hercule, emportant sous
+son bras une petite caisse qu&rsquo;il lui avait montrée en lui disant: «Voyez-
+vous, mistress Rance, j&rsquo;ai là un trésor! Oh! un véritable trésor!» Elle
+avait demandé ce que c&rsquo;était que ce trésor, mais l&rsquo;autre
+l&rsquo;avait agacée, disant qu&rsquo;il voulait en faire la surprise au vieux
+Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avoué qu&rsquo;il venait
+de découvrir «le plus vieux crâne de l&rsquo;humanité»!
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith n&rsquo;avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté
+du vieux Bob s&rsquo;écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses traits
+ravagés et il cria:
+</p>
+
+<p>
+«Ça n&rsquo;est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l&rsquo;humanité, il est au
+vieux Bob! C&rsquo;est le crâne du vieux Bob!»
+</p>
+
+<p>
+Et il hurla:
+</p>
+
+<p>
+«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…»
+</p>
+
+<p>
+Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le bagage du
+vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la malle devant nous.
+Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de clefs, se jeta à genoux et
+ouvrit la caisse. De cette caisse, qui contenait des effets et du linge pliés
+avec beaucoup d&rsquo;ordre, il sortit un carton à chapeau et, de ce carton à
+chapeau, il sortit un crâne qu&rsquo;il déposa au milieu de la table, parmi nos
+tasses à café.
+</p>
+
+<p>
+«Le plus vieux crâne de l&rsquo;humanité, dit-il, le voilà!… C&rsquo;est le
+crâne du vieux Bob!… Regardez-le!… C&rsquo;est lui! Le vieux Bob ne sort jamais
+sans son crâne!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres
+épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous représenter
+que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le prononçait mi à
+l&rsquo;anglaise, mi à l&rsquo;espagnole &mdash; il parlait parfaitement
+l&rsquo;espagnol &mdash; vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et
+moi, nous n&rsquo;en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire.
+D&rsquo;autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s&rsquo;interrompait
+lui-même de rire pour nous demander quel était l&rsquo;objet de notre gaieté.
+Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n&rsquo;est pas
+jusqu&rsquo;à Mme Darzac qui ne s&rsquo;essuyât les yeux, parce que, en vérité,
+le vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de
+l&rsquo;humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café
+qu&rsquo;un crâne de deux cent mille ans n&rsquo;est point effrayant à voir,
+surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents.
+</p>
+
+<p>
+Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main droite et,
+l&rsquo;index de la main gauche appuyé au front de l&rsquo;ancêtre:
+</p>
+
+<p>
+«Lorsqu&rsquo;on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale
+très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales et à la
+saillie de l&rsquo;écaille de l&rsquo;occipital! La grande largeur de la face
+tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis que, dans la
+tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu&rsquo;est-ce que
+j&rsquo;aperçois?…»
+</p>
+
+<p>
+Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans la tête
+des troglodytes, car je ne l&rsquo;écoutais plus, mais je le regardais. Et je
+n&rsquo;avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me parut effrayant,
+farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté en fer-blanc et sa
+science de pacotille. Je ne le quittai plus des yeux. Il me sembla que ses
+cheveux remuaient! Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la pensée de
+Larsan qui ne me quittait plus jamais complètement m&rsquo;embrasa la cervelle;
+j&rsquo;allais peut-être parler quand un bras se glissa sous le mien, et je fus
+entraîné par Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune
+homme.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez
+encore de moi…»
+</p>
+
+<p>
+Il ne me répondit pas tout d&rsquo;abord et m&rsquo;entraîna vers le boulevard
+de l&rsquo;Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et
+me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes dans la
+vérité en le voyant partout autour de vous. S&rsquo;il n&rsquo;y était point
+tout à l&rsquo;heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus fort que
+les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins dehors que
+dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j&rsquo;ai appelées à
+mon secours pour l&rsquo;empêcher d&rsquo;entrer m&rsquo;aident à le retenir…
+Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!»
+</p>
+
+<p>
+Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière,
+j&rsquo;avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je
+l&rsquo;entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je
+n&rsquo;aurais pu le dire… Mais il me semblait qu&rsquo;elle m&rsquo;était
+venue avec le vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Je dis à Rouletabille, avec inquiétude:
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob?»
+</p>
+
+<p>
+Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit:
+</p>
+
+<p>
+«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite et
+demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu, ne soyez
+pas trop rassuré, car il vous aura peut- être menti et il sera déjà dans votre
+peau que vous n&rsquo;en saurez rien encore!»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l&rsquo;Ouest.
+C&rsquo;est là que le père Jacques vint me trouver. Il m&rsquo;apportait une
+dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme nous tous,
+il avait cependant passé une nuit blanche; mais il m&rsquo;expliqua que le
+plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le rajeunissait de dix ans. Puis il
+tenta de me demander les motifs de la veille étrange qu&rsquo;on lui avait
+imposée et le pourquoi de tous les événements qui se poursuivaient au château
+depuis l&rsquo;arrivée de Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui
+avaient été prises pour en défendre l&rsquo;entrée à tout étranger. Il ajouta
+même que, si cet affreux Larsan n&rsquo;était point mort, il serait porté à
+croire qu&rsquo;on redoutait son retour. Je lui répondis que ce n&rsquo;était
+point le moment de raisonner et que, s&rsquo;il était un brave homme, il
+devait, comme tous les autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans
+essayer d&rsquo;y rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et
+s&rsquo;éloigna en hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et
+il ne me déplaisait point que, puisqu&rsquo;il avait la surveillance de la
+porte Nord, il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan;
+il ne l&rsquo;avait pas oublié. Il s&rsquo;en tiendrait mieux sur ses gardes.
+</p>
+
+<p>
+Je ne me pressais point d&rsquo;ouvrir cette dépêche que le père Jacques
+m&rsquo;avait apportée et j&rsquo;avais tort, car elle me parut
+extraordinairement intéressante dès le premier coup d&rsquo;oeil que j&rsquo;y
+portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prière, m&rsquo;avait déjà renseigné sur
+Brignolles m&rsquo;apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille
+au soir pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes
+du soir. Mon ami me disait qu&rsquo;il avait des raisons de croire que
+Brignolles avait pris un billet pour Nice.
+</p>
+
+<p>
+Qu&rsquo;est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C&rsquo;est une question
+que je me posai et que, dans un sot accès d&rsquo;amour-propre, que j&rsquo;ai
+bien regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s&rsquo;était
+si bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche
+m&rsquo;annonçant que Brignolles n&rsquo;avait point quitté Paris, que je
+résolus de ne point lui faire part de celle qui m&rsquo;affirmait son départ.
+Puisque Brignolles avait si peu d&rsquo;importance pour lui, je n&rsquo;aurais
+garde de «l&rsquo;excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi
+tout seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis
+Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de
+consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire qui
+fermait l&rsquo;ouverture du puits, et il me démontra que, même si le puits
+communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu&rsquo;un qui tenterait
+de s&rsquo;introduire dans le château par ce chemin de soulever cette planche,
+et qu&rsquo;il devrait renoncer à son projet. Il était en sueur, les bras nus,
+le col arraché, un lourd marteau à la main. Je trouvai qu&rsquo;il se donnait
+bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne pus me retenir
+de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez!
+Est-ce que je n&rsquo;aurais pas dû deviner que ce garçon s&rsquo;exténuait
+volontairement, et qu&rsquo;il ne se livrait à toute cette fatigue physique que
+pour s&rsquo;efforcer d&rsquo;oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave
+petite âme? Mais non! Je n&rsquo;ai pu comprendre cela qu&rsquo;une demi-heure
+plus tard, en le surprenant étendu sur les pierres en ruines de la chapelle,
+exhalant, dans le sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude,
+un mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d&rsquo;âme:
+«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être
+qu&rsquo;il l&rsquo;embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et
+qu&rsquo;il arrivait tout rouge d&rsquo;avoir couru, dans le parloir du collège
+d&rsquo;Eu. J&rsquo;attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude
+s&rsquo;il fallait le laisser là et s&rsquo;il n&rsquo;allait point par hasard
+dans son sommeil laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé
+son coeur, il ne laissa plus entendre qu&rsquo;une musique sonore. Rouletabille
+ronflait comme une toupie. Je crois bien que c&rsquo;était la première fois que
+Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris.
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, bientôt,
+ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite j&rsquo;eus
+l&rsquo;occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le
+professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques semaines
+chez Mr Arthur Rance, qui s&rsquo;est rendu acquéreur du fort d&rsquo;Hercule
+et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à offrir la plus
+exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque et moyenâgeux. À la
+dernière minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont le
+mariage avec M. Robert Darzac vient d&rsquo;être célébré à Paris, est arrivée
+également au fort d&rsquo;Hercule avec le jeune et célèbre professeur de la
+Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous descendent du Nord au moment où tous les
+étrangers nous quittent. Combien ils ont raison! Il n&rsquo;est point de plus
+beau printemps au monde que celui de la côte d&rsquo;azur!»
+</p>
+
+<p>
+À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l&rsquo;arrivée du
+train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et, justement, je vis
+descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont
+il n&rsquo;avait point fait part à M. Darzac ne me paraissait rien moins que
+naturel! Et puis, je n&rsquo;avais pas la berlue: Brignolles se cachait.
+Brignolles baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur,
+parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j&rsquo;étais derrière lui. Il sauta
+dans une voiture fermée, je me précipitai dans une voiture non moins fermée.
+Place Masséna, il quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là,
+prit une autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient
+de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s&rsquo;engagea sur la
+route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. Les
+nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me permettaient de voir
+sans être vu. J&rsquo;avais promis un fort pourboire à mon cocher s&rsquo;il
+m&rsquo;aidait à réaliser ce programme, et il s&rsquo;y employa le mieux du
+monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus bien étonné de
+voir la voiture de Brignolles s&rsquo;arrêter à la gare, et Brignolles
+descendre, régler son cocher et entrer dans la salle d&rsquo;attente. Il allait
+prendre un train. Comment faire? Si je voulais monter dans le même train que
+lui, n&rsquo;allait-il point m&rsquo;apercevoir dans cette petite gare, sur ce
+quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. S&rsquo;il m&rsquo;apercevait,
+j&rsquo;en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lâcher
+jusqu&rsquo;à ce que je fusse sûr de ce qu&rsquo;il venait faire dans ces
+parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne m&rsquo;aperçut pas.
+Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la frontière italienne. En
+somme, tous les pas de Brignolles le rapprochaient du fort d&rsquo;Hercule.
+J&rsquo;étais monté dans le wagon qui suivait le sien et je surveillai le
+mouvement des voyageurs à toutes les gares.
+</p>
+
+<p>
+Brignolles ne s&rsquo;arrêta qu&rsquo;à Menton. Il avait voulu certainement y
+arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où il avait
+peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la gare. Je le vis
+descendre; il avait relevé le col de son pardessus et enfoncé davantage encore
+son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai,
+et, rassuré, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une vieille et
+sordide diligence qui attendait le long du trottoir. D&rsquo;un coin de la
+salle d&rsquo;attente, j&rsquo;observai mon Brignolles. Qu&rsquo;est-ce
+qu&rsquo;il faisait là? Et où allait-il dans cette vieille guimbarde
+poussiéreuse? J&rsquo;interrogeai un employé qui me dit que cette voiture était
+la diligence de Sospel.
+</p>
+
+<p>
+Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers contreforts
+des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture. Aucun chemin de fer
+n&rsquo;y passe. C&rsquo;est l&rsquo;un des coins les plus retirés, les plus
+inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires et… des chasseurs
+alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin qui y mène est l&rsquo;un
+des plus beaux qui soient, car il faut, pour découvrir Sospel, contourner je ne
+sais combien de montagnes, longer de hauts précipices, et suivre, jusqu&rsquo;à
+Castillon, l&rsquo;étroite et profonde vallée du Careï, tantôt sauvage comme un
+paysage de Judée, tantôt verte ou fleurie, féconde, douce au regard avec le
+frémissement argenté de ses innombrables plants d&rsquo;oliviers qui descendent
+du ciel jusqu&rsquo;au lit clair du torrent par un escalier de géants.
+J&rsquo;étais allé à Sospel quelques années auparavant, avec une bande de
+touristes anglais, dans un immense char traîné par huit chevaux, et
+j&rsquo;avais gardé de ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout
+entière dès que le nom fut prononcé. Qu&rsquo;est-ce que Brignolles allait
+faire à Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s&rsquo;était remplie et
+déjà elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres
+dansantes. Je fis marché avec une voiture de place, et moi aussi,
+j&rsquo;escaladai la vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de
+n&rsquo;avoir pas averti Rouletabille! L&rsquo;attitude bizarre de Brignolles
+lui eût donné des idées, des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que
+moi je ne savais pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme
+un chien suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si
+je l&rsquo;avais bien suivie, cette piste! C&rsquo;est dans le moment
+qu&rsquo;il ne fallait pour rien au monde la perdre qu&rsquo;elle
+m&rsquo;échappa, dans le moment où je venais de faire une découverte
+formidable! J&rsquo;avais laissé la diligence prendre une certaine avance,
+précaution que j&rsquo;estimais nécessaire, et j&rsquo;arrivais moi-même à
+Castillon peut-être dix minutes après Brignolles. Castillon se trouve tout à
+fait au sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda la
+permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui donner à boire. Je
+descendis de voiture et qu&rsquo;est-ce que je vis à l&rsquo;entrée d&rsquo;un
+tunnel sous lequel il était nécessaire de passer pour atteindre le versant
+opposé de la montagne? Brignolles et Frédéric Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j&rsquo;avais pris racine au
+sol! Je n&rsquo;eus pas un cri, pas un geste. J&rsquo;étais, ma foi, foudroyé
+par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu&rsquo;un
+sentiment d&rsquo;horreur m&rsquo;envahissait pour Brignolles, un sentiment
+d&rsquo;admiration m&rsquo;envahissait pour moi-même. Ah! j&rsquo;avais deviné
+juste! J&rsquo;étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était
+un danger terrible pour Robert Darzac! Si l&rsquo;on m&rsquo;avait écouté, il y
+aurait beau temps que le professeur sorbonien s&rsquo;en serait séparé!
+Brignolles, créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand
+je disais que les accidents de laboratoire n&rsquo;étaient pas naturels! Me
+croira-t-on, maintenant? Ainsi, j&rsquo;avais bien vu Brignolles et Larsan se
+parlant, discutant à l&rsquo;entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus…
+Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le tunnel,
+évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai moi-même sous
+le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J&rsquo;étais dans un état! Ah!
+Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;allait dire Rouletabille, quand je lui raconterais une
+chose pareille?… Moi, moi, j&rsquo;avais découvert Brignolles et Larsan.
+</p>
+
+<p>
+… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas de
+Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne sur la route…
+Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m&rsquo;a semblé apercevoir
+deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je cours… J&rsquo;arrive au
+milieu des ruines… Je m&rsquo;arrête… Qui me dit que les deux ombres ne me
+guettent point derrière un mur?…
+</p>
+
+<p>
+Ce vieux Castillon n&rsquo;était plus habité et pour cause. Il avait été
+entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne restait
+plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout doucement de
+s&rsquo;écrouler, quelques masures décapitées et noircies par l&rsquo;incendie,
+quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés par la catastrophe
+et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol, tristes de n&rsquo;avoir
+plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille précautions,
+j&rsquo;ai parcouru ces ruines, considérant avec effroi la profondeur des
+crevasses que, près de là, la secousse de 1887 avait ouvertes dans le roc.
+L&rsquo;une particulièrement paraissait un puits sans fond et, comme
+j&rsquo;étais penché au-dessus d&rsquo;elle, me retenant au tronc noirci
+d&rsquo;un olivier, je fus presque bousculé par un coup d&rsquo;aile.
+J&rsquo;en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un
+aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta droit
+au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des cercles
+menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages comme pour me
+reprocher d&rsquo;être venu le troubler dans ce royaume de solitude et de mort
+que le feu de la terre lui avait donné.
+</p>
+
+<p>
+Avais-je été victime d&rsquo;une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres…
+Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin un
+morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à celui dont
+M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne?
+</p>
+
+<p>
+Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir été
+tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont le
+commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus lire que
+«bonnet».
+</p>
+
+<p>
+Deux heures plus tard, je rentrais au fort d&rsquo;Hercule et racontai le tout
+à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son portefeuille
+et à me prier de garder le secret de mon expédition pour moi tout seul.
+</p>
+
+<p>
+Étonné de produire si peu d&rsquo;effet avec une découverte que je jugeais si
+importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point assez
+vite pour qu&rsquo;il pût me cacher ses yeux pleins de larmes.
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille!» m&rsquo;écriai-je…
+</p>
+
+<p>
+Mais, encore, il me ferma la bouche:
+</p>
+
+<p>
+«Silence! Sainclair!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette agitation
+ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à Larsan. Je lui
+reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la Dame en noir, mais il
+ne me répondit pas, suivant sa coutume, et s&rsquo;éloigna une fois de plus en
+poussant un profond soupir.
+</p>
+
+<p>
+On m&rsquo;avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre malgré
+les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n&rsquo;essayions même plus de nous
+dissimuler l&rsquo;atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût dit que
+chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et que le drame
+pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me
+regardait d&rsquo;une singulière façon. À dix heures, j&rsquo;allai prendre ma
+faction, avec soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que
+j&rsquo;étais dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille
+passèrent sous la voûte. Un falot les éclairait. Mme Darzac m&rsquo;apparut
+dans un état d&rsquo;exaltation remarquable. Elle suppliait Rouletabille avec
+des mots que je ne saisissais pas. Je n&rsquo;entendis de cette sorte
+d&rsquo;altercation qu&rsquo;un seul mot prononcé par Rouletabille: «Voleur!»…
+Tous deux étaient entrés dans la Cour du Téméraire… La Dame en noir tendit vers
+le jeune homme des bras qu&rsquo;il ne vit pas, car il la quitta aussitôt et
+s&rsquo;en fut s&rsquo;enfermer dans sa chambre… Elle resta seule un instant,
+dans la cour, s&rsquo;appuya au tronc de l&rsquo;eucalyptus dans une attitude
+de douleur inexprimable, puis rentra à pas lents dans la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Nous étions au 10 avril. L&rsquo;attaque de la Tour Carrée devait se produire
+dans la nuit du 11 au 12.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap10"></a>X<br/>
+La journée du 11</h2>
+
+<p>
+Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en dehors de
+la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra, pour mieux lui
+faire saisir tout ce que l&rsquo;événement eut de tragiquement déraisonnable,
+d&rsquo;insister sur certaines particularités de l&rsquo;emploi de notre temps
+dans la journée du 11.
+</p>
+
+<p>
+1° La matinée.
+</p>
+
+<p>
+Toute cette journée fut d&rsquo;une chaleur accablante et les heures de garde
+furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous eût été
+douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque d&rsquo;acier
+chauffée à blanc, si nous n&rsquo;avions été munis de lorgnons de verres fumés
+dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison d&rsquo;hiver
+écoulée.
+</p>
+
+<p>
+À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne, dans la
+salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde Rouletabille. Je
+n&rsquo;eus point le temps de lui poser la moindre question, car M. Darzac
+arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu&rsquo;il avait à nous dire des
+choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété de quoi il
+s&rsquo;agissait, et il nous répondit qu&rsquo;il voulait quitter le fort
+d&rsquo;Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d&rsquo;abord
+muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à dissuader M.
+Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement à
+M. Darzac la raison qui l&rsquo;avait soudain déterminé à ce départ. Il nous
+renseigna en nous rapportant une scène qui s&rsquo;était passée la veille au
+soir au château, et nous saisîmes, en effet, combien la situation des Darzac
+devenait difficile au fort d&rsquo;Hercule. L&rsquo;affaire tenait en une
+phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de nerfs!» Nous comprîmes
+immédiatement à propos de quoi, car il ne faisait pas de doute pour
+Rouletabille et pour moi que la jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure
+grandissante et qu&rsquo;elle supportait de plus en plus avec impatience les
+attentions de son mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernière querelle
+qu&rsquo;elle avait cherchée à Mr Rance avaient traversé, la nuit dernière, les
+murs pourtant épais de la Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans
+la baille accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa
+ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac, le
+langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et celui de Mme
+Darzac au fort d&rsquo;Hercule devaient être, le plus possible, abrégés; mais
+aussi il lui fit entendre qu&rsquo;il y allait de leur sécurité à tous deux que
+leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle lutte était engagée entre
+eux et Larsan. S&rsquo;ils s&rsquo;en allaient, Larsan saurait toujours bien
+les rejoindre, et dans un pays et dans un moment où ils l&rsquo;attendraient le
+moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient sur leurs gardes, car ils
+savaient. À l&rsquo;étranger, ils se trouveraient à la merci de tout ce qui les
+entourerait, car ils n&rsquo;auraient point les remparts du fort
+d&rsquo;Hercule pour les défendre. Certes! cette situation ne pourrait se
+prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit jours, pas un de plus, pas
+un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde»,
+Rouletabille eût volontiers dit: «Huit jours, et dans huit jours je vous livre
+Larsan.» Il ne le disait pas, mais on sentait bien qu&rsquo;il le pensait.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux.
+C&rsquo;était la première fois que nous lui voyions cette humeur.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille dit:
+</p>
+
+<p>
+«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.»
+</p>
+
+<p>
+Et il s&rsquo;en alla à son tour.
+</p>
+
+<p>
+Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une toilette
+charmante, d&rsquo;une simplicité qui lui seyait merveilleusement. Elle fut
+tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu forcée et se
+moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis un peu vivement
+qu&rsquo;elle manquait de charité puisqu&rsquo;elle n&rsquo;ignorait point que
+tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la pénible surveillance
+à laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-être, dans le moment, la
+meilleure des femmes. Alors, elle s&rsquo;écria, en éclatant de rire:
+</p>
+
+<p>
+«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…»
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu! Qu&rsquo;elle avait un joli rire! En d&rsquo;autres temps, certes! Je
+n&rsquo;eusse point permis qu&rsquo;on parlât ainsi à la légère de la Dame en
+noir, mais je n&rsquo;eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au
+contraire, je ris avec Mrs. Edith.
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est que c&rsquo;est un peu vrai, fis-je…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l&rsquo;aurais cru si
+romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis
+romanesque…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m&rsquo;avait tant troublé…
+</p>
+
+<p>
+«Ah!…»
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;est tout ce que je trouvais à dire.
+</p>
+
+<p>
+«Ainsi, j&rsquo;ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du
+prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!»
+</p>
+
+<p>
+Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant amusement. Quelle
+petite femme bizarre!
+</p>
+
+<p>
+Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous parlait
+souvent et qu&rsquo;on ne voyait jamais.
+</p>
+
+<p>
+Elle me répliqua qu&rsquo;on le verrait au déjeuner, car elle l&rsquo;avait
+invité à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails.
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de
+cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes, placée
+entre les forêts du Nord et les steppes du midi.
+</p>
+
+<p>
+Héritier, dès l&rsquo;âge de vingt ans, d&rsquo;un des plus vastes patrimoines
+moscovites, il avait su encore l&rsquo;agrandir par une gestion économe et
+intelligente dont on n&rsquo;eût point cru capable un jeune homme qui avait eu
+jusqu&rsquo;alors pour principale occupation la chasse et les livres. On le
+disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la cour, une haute
+situation. Il était chambellan de sa majesté et l&rsquo;on supposait que
+l&rsquo;empereur, à cause des immenses services rendus par le père, avait pris
+le fils en particulière affection. Avec cela, il était délicat comme une femme
+à la fois et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour
+lui. Sans le connaître, il m&rsquo;était déjà antipathique. Quant à ses
+relations avec les Rance, elles étaient d&rsquo;excellent voisinage. Ayant
+acheté depuis deux ans la propriété magnifique que ses jardins suspendus, ses
+terrasses fleuries, ses balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan,
+«les jardins de Babylone», il avait eu l&rsquo;occasion de rendre quelques
+services à Mrs. Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du
+château en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes
+qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d&rsquo;Hercule une
+végétation à peu près retenue jusqu&rsquo;alors aux rives du Tigre et de
+l&rsquo;Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la
+suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de Ninive
+ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en avait trop, il
+en était gêné, et il préférait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait pris
+un certain intérêt à la fréquentation du jeune boyard, à cause des vers
+qu&rsquo;il lui disait. Après les lui avoir dits en russe, il les traduisait en
+anglais et il lui en avait même fait, en anglais, pour elle, pour elle seule.
+Des vers, de vrais vers d&rsquo;un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en
+avait été si flattée qu&rsquo;elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait
+des vers anglais de les lui traduire en russe. C&rsquo;étaient là jeux
+littéraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu&rsquo;Arthur Rance
+goûtait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui
+plaisait qu&rsquo;à moitié, et, s&rsquo;il en était ainsi, ce n&rsquo;était
+point que la moitié qui déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût
+précisément la moitié qui intéressait tant sa femme, c&rsquo;est-à-dire la
+«moitié poète»; non, c&rsquo;était la «moitié avare». Il ne comprenait pas
+qu&rsquo;un poète fût avare. J&rsquo;étais bien de son avis. Le prince
+n&rsquo;avait point d&rsquo;équipage. Il prenait le tramway et souvent faisait
+son marché lui-même, assisté de son seul domestique Ivan, qui portait le panier
+aux provisions. Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce
+détail de sa propre cuisinière, &mdash; il se disputait chez les marchandes de
+poisson, à propos d&rsquo;une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette
+extrême avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine
+originalité. Enfin, nul n&rsquo;était jamais entré chez lui. Jamais il
+n&rsquo;avait invité les Rance à venir admirer ses jardins.
+</p>
+
+<p>
+«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son panégyrique.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…»
+</p>
+
+<p>
+Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement désagréable.
+Je ne fis qu&rsquo;y penser après le départ de Mrs. Edith et jusqu&rsquo;à la
+fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et demie.
+</p>
+
+<p>
+Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me laver les
+mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de la Louve
+rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette tour; mais je
+m&rsquo;arrêtai dans le vestibule, tout étonné d&rsquo;entendre de la musique.
+Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort d&rsquo;Hercule,
+jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce, douce et mâle à la
+fois, en sourdine, chantait. C&rsquo;était un chant étrange, une mélopée tantôt
+plaintive, tantôt menaçante. Je la sais maintenant par coeur; je l&rsquo;ai
+tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-être si vous avez
+franchi les frontières de la froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans
+le vaste empire du nord. C&rsquo;est le chant des vierges demi-nues qui
+entraînent le voyageur dans les flots et le noient sans miséricorde;
+c&rsquo;est le chant du Lac de Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour
+immortel à Michel Vereszezaka. Écoutez ça:
+</p>
+
+<p>
+«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné vers le
+lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et deux lunes
+pareilles s&rsquo;offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui caresse le
+rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu a changées en
+fleurs. Elles balancent au-dessus de l&rsquo;abîme leurs têtes blanches comme
+des phalènes; leur feuille est verte comme l&rsquo;aiguille du mélèze argentée
+par les frimas…
+</p>
+
+<p>
+«Image de l&rsquo;innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale
+après la mort; elles vivent dans l&rsquo;ombre et ne souffrent point de
+souillure; des mains mortelles n&rsquo;oseraient y toucher.
+</p>
+
+<p>
+«Le tsar et sa horde en firent un jour l&rsquo;expérience, lorsque après avoir
+cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et leurs casques
+d&rsquo;acier.
+</p>
+
+<p>
+«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le pouvoir
+de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort subite.
+</p>
+
+<p>
+«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, le
+souvenir du châtiment s&rsquo;est conservé pour le peuple, et le peuple en le
+perpétuant par ses récits, appelle aujourd&rsquo;hui tsars les fleurs du
+Switez!…
+</p>
+
+<p>
+«Cela disant, la Dame du lac s&rsquo;éloigna lentement; le lac
+s&rsquo;entrouvrit jusqu&rsquo;au plus profond de ses entrailles; mais le
+regard cherchait en vain la belle inconnue qui s&rsquo;était couvert la tête
+d&rsquo;une vague et dont on n&rsquo;a jamais plus entendu parler…»
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que
+murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait
+entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la salle et je
+me trouvai en face d&rsquo;un jeune homme qui se leva. Aussitôt, derrière moi,
+j&rsquo;entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. J&rsquo;avais devant
+moi le prince Galitch.
+</p>
+
+<p>
+Le prince était ce que l&rsquo;on est convenu d&rsquo;appeler dans les romans:
+«un beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait donné à
+sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux, d&rsquo;une
+clarté et d&rsquo;une douceur et d&rsquo;une candeur troublantes,
+n&rsquo;eussent laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient
+entourés de longs cils noirs, si noirs qu&rsquo;ils ne l&rsquo;eussent point
+été davantage s&rsquo;ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait
+remarqué cette particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de
+toute l&rsquo;étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque
+trop fraîche, ainsi qu&rsquo;elle est au visage des femmes savamment maquillées
+et des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j&rsquo;étais trop intimement
+prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement quelque
+importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne l&rsquo;étais
+plus assez.
+</p>
+
+<p>
+Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des poèmes si
+exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras &mdash; ce qui me
+fit grand plaisir &mdash; et nous emmena à travers les buissons parfumés de la
+baille, en attendant le second coup de cloche du déjeuner qui devait être servi
+sous la cabane de palmes sèches, au terre-plein de la Tour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+2° Le déjeuner et ce qui s&rsquo;en suivit. Une terreur contagieuse
+s&rsquo;empare de nous.
+</p>
+
+<p>
+À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d&rsquo;où la
+vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient d&rsquo;une
+ombre propice; mais, hors de cette ombre, l&rsquo;embrasement de la terre et
+des cieux était tel que nos yeux n&rsquo;en auraient pu supporter l&rsquo;éclat
+si nous n&rsquo;avions tous pris la précaution de mettre ces binocles noirs
+dont j&rsquo;ai parlé au début de ce chapitre.
+</p>
+
+<p>
+À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. Darzac,
+Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et moi.
+Rouletabille tournait le dos à la mer, s&rsquo;occupant fort peu des convives,
+et était placé de telle sorte qu&rsquo;il pouvait surveiller tout ce qui se
+passait dans toute l&rsquo;étendue du château fort. Les domestiques étaient à
+leurs postes; le père Jacques à la grille d&rsquo;entrée, Mattoni à la poterne
+du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de
+l&rsquo;appartement de M. et de Mme Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions presque
+inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, penchant les uns vers
+les autres nos vitres noires derrière lesquelles il était aussi impossible
+d&rsquo;apercevoir nos prunelles que nos pensées.
+</p>
+
+<p>
+Le prince Galitch parla le premier.
+</p>
+
+<p>
+Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un
+compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le prince
+n&rsquo;en parut point froissé, mais il expliqua qu&rsquo;il
+s&rsquo;intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa
+qualité de sujet du tsar, depuis qu&rsquo;il savait que Rouletabille devait
+partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore
+n&rsquo;était décidé et qu&rsquo;il attendait des ordres de son journal; sur
+quoi le prince s&rsquo;étonna en tirant un journal de sa poche. C&rsquo;était
+une feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant
+l&rsquo;arrivée prochaine à Saint- Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait
+là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et si
+dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale que, sur le
+conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la police avait résolu
+de prier le journal l&rsquo;Époque de lui prêter son jeune reporter. Le prince
+Galitch avait si bien présenté la chose que Rouletabille rougit jusqu&rsquo;aux
+deux oreilles et qu&rsquo;il répliqua sèchement qu&rsquo;il n&rsquo;avait
+jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et que le chef de la
+Sûreté de Paris et le maître de la police de Saint-Pétersbourg étaient deux
+imbéciles. Le prince se prit à rire de toutes ses dents, qu&rsquo;il avait
+belles et vraiment je vis bien que son rire n&rsquo;était point beau, mais
+féroce et bête, ma foi, comme un rire d&rsquo;enfant dans une bouche de grande
+personne. Il fut tout à fait de l&rsquo;avis de Rouletabille et, pour le
+prouver, il ajouta:
+</p>
+
+<p>
+«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on demande
+maintenant au journaliste des besognes qui n&rsquo;ont point affaire avec un
+véritable homme de lettres.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la nature. Mais,
+pour elle, il n&rsquo;était rien de plus beau sur la côte que les jardins de
+Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice:
+</p>
+
+<p>
+«Ils nous paraissent d&rsquo;autant plus beaux, qu&rsquo;on ne peut les voir
+que de loin.»
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre
+par une invitation.
+</p>
+
+<p>
+Mais il n&rsquo;en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle déclara
+tout à coup:
+</p>
+
+<p>
+«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, je les ai visités, et voici comment…»
+</p>
+
+<p>
+Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude glacée,
+comment elle avait vu les jardins de Babylone.
+</p>
+
+<p>
+Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une barrière
+qui faisait communiquer directement ces jardins avec la montagne. Elle avait
+marché d&rsquo;enchantement en enchantement, mais sans être étonnée. Quand on
+passait sur le bord de la mer, ce que l&rsquo;on apercevait des jardins de
+Babylone l&rsquo;avait préparée aux merveilles dont elle violait si
+audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès d&rsquo;un petit étang,
+tout petit, noir comme de l&rsquo;encre, et sur la rive duquel se tenaient un
+grand lis d&rsquo;eau et une petite vieille toute ratatinée, au menton en
+galoche. En l&rsquo;apercevant, le grand lis d&rsquo;eau et la petite vieille
+s&rsquo;étaient enfuis, celle-ci si légère, qu&rsquo;elle s&rsquo;appuyait pour
+courir sur celui-là comme elle eût fait d&rsquo;un bâton. Mrs. Edith avait bien
+ri. Elle avait appelé:
+</p>
+
+<p>
+«Madame! Madame!»
+</p>
+
+<p>
+Mais la petite vieille n&rsquo;en avait été que plus épouvantée et elle avait
+disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait continué
+sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, elle avait
+entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit particulier que font les
+oiseaux sauvages quand, surpris par le chasseur, ils s&rsquo;échappent de la
+prison de verdure où ils se sont blottis. C&rsquo;était une seconde petite
+vieille, plus ratatinée encore que la première, mais moins légère, et qui
+s&rsquo;appuyait sur une vraie canne à bec-de-corbin. Elle s&rsquo;évanouit
+&mdash; c&rsquo;est-à-dire que Mrs. Edith la perdit de vue au détour du
+sentier. Et une troisième petite vieille appuyée sur deux cannes à
+bec-de-corbin surgit encore du mystérieux jardin; elle s&rsquo;échappa du tronc
+d&rsquo;un eucalyptus géant; et elle allait d&rsquo;autant plus vite
+qu&rsquo;elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes qu&rsquo;il
+était tout à fait étonnant qu&rsquo;elle ne s&rsquo;y embrouillât point. Mrs.
+Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu&rsquo;au perron de marbre
+habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois petites vieilles
+étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois corneilles sur une
+branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants d&rsquo;où s&rsquo;échappèrent
+des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s&rsquo;enfuir.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith avait raconté son aventure d&rsquo;une façon si délicieuse et avec
+tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j&rsquo;en
+fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui n&rsquo;ont
+rien de naturel peuvent l&rsquo;emporter dans le coeur d&rsquo;un homme sur
+d&rsquo;autres qui n&rsquo;ont pour elles que la nature.
+</p>
+
+<p>
+Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il dit, sans
+sourire:
+</p>
+
+<p>
+«Ce sont mes trois fées. Elles ne m&rsquo;ont jamais quitté depuis que je suis
+né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. Je ne sors
+que lorsqu&rsquo;elles me le permettent et elles veillent sur mon labeur
+poétique avec une jalousie féroce.»
+</p>
+
+<p>
+Le prince n&rsquo;avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication
+de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, le valet
+du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci demanda la
+permission de l&rsquo;ouvrir, et lut tout haut:
+</p>
+
+<p>
+«&mdash; Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience.
+Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.»
+</p>
+
+<p>
+Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l&rsquo;Époque.
+</p>
+
+<p>
+«Eh! qu&rsquo;en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne
+trouvez-vous point, maintenant, que j&rsquo;étais bien renseigné?»
+</p>
+
+<p>
+La Dame en noir n&rsquo;avait pu retenir un soupir.
+</p>
+
+<p>
+«Je n&rsquo;irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; On le regrettera à la cour, fit le prince, j&rsquo;en suis sûr, et
+permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l&rsquo;occasion de
+votre fortune.»
+</p>
+
+<p>
+Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la bouche pour
+répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand étonnement, sans avoir
+répondu. Et le prince continua:
+</p>
+
+<p>
+«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d&rsquo;expériences digne de vous. On
+peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un Larsan!…»
+</p>
+
+<p>
+Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes derrière nos
+vitres noires d&rsquo;un commun mouvement. Le silence qui suivit fut horrible…
+Nous restions maintenant immobiles autour de ce silence-là, comme des statues…
+Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis quarante-huit
+heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel nous commencions de nous
+familiariser, &mdash; pourquoi, à ce moment précis, ce nom nous produisit-il un
+effet que, pour ma part, je n&rsquo;avais encore jamais aussi brutalement
+ressenti? Il me semblait que j&rsquo;étais sous le coup de foudre d&rsquo;un
+geste magnétique. Un malaise indéfinissable se glissait dans mes veines.
+J&rsquo;aurais voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je
+n&rsquo;aurais point la force de me contenir… Le silence que nous continuions à
+garder contribuait à augmenter cet incroyable état d&rsquo;hypnose… Pourquoi ne
+parlait-on pas?… Qu&rsquo;est-ce que faisait la gaieté du vieux Bob?… On ne
+l&rsquo;avait pas entendue au repas?… Et les autres, les autres, pourquoi
+restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?… Tout à coup, je tournai la
+tête et je regardai derrière moi. Alors, je compris, à ce geste instinctif, que
+j&rsquo;étais la proie d&rsquo;un phénomène tout naturel… Quelqu&rsquo;un me
+regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, pesaient sur moi. Je ne vis point
+ces yeux et je ne sus d&rsquo;où me venait ce regard… Mais il était là… Je le
+sentais… Et c&rsquo;était son regard à lui… Et cependant, il n&rsquo;y avait
+personne derrière moi… ni à droite, ni à gauche, ni en face… personne autour de
+moi que les gens qui étaient assis à cette table, immobiles derrière leurs
+binocles noirs… Alors… alors, j&rsquo;eus la certitude que les yeux de Larsan
+me regardaient derrière l&rsquo;un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires!
+les vitres noires derrière lesquelles se cachait Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, avait
+cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au mien… Est-ce que
+Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient, eux aussi, supporté le même
+poids, dans le même moment, le poids de ses yeux?… Le vieux Bob disait:
+</p>
+
+<p>
+«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de la
+période quaternaire…»
+</p>
+
+<p>
+Et tous les binocles noirs remuèrent…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement dans la
+salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la porte et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, l&rsquo;avez-vous senti?…»
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;étouffais; je murmurai:
+</p>
+
+<p>
+«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…»
+</p>
+
+<p>
+Un silence, et je repris, plus calme:
+</p>
+
+<p>
+«Vous savez, Rouletabille, qu&rsquo;il est très possible que nous devenions
+fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il n&rsquo;y
+a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez déjà dans
+quel état…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille m&rsquo;interrompit.
+</p>
+
+<p>
+«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais quand?…
+Depuis que je suis entré ici, je sens qu&rsquo;il ne faut pas que je m&rsquo;en
+éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n&rsquo;irai pas le chercher
+dehors, bien que je l&rsquo;aie vu dehors!… Bien que vous l&rsquo;ayez vu,
+vous-même, dehors!…»
+</p>
+
+<p>
+Puis il s&rsquo;est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa
+bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, qui
+ignorait encore le lien qui l&rsquo;unissait à la Dame en noir, n&rsquo;était
+pas troublée par les mouvements de son coeur:
+</p>
+
+<p>
+«Raisonnons!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il en revint tout de suite à cet argument qu&rsquo;il nous avait déjà servi
+et qu&rsquo;il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, disait-il, se
+laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne point chercher Larsan là
+où il se montre, le chercher partout où il se cache.»
+</p>
+
+<p>
+Ceci suivi de cet autre argument complémentaire:
+</p>
+
+<p>
+«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu&rsquo;on ne le voie
+pas là où il est.»
+</p>
+
+<p>
+Et il reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des moments
+où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m&rsquo;arracher les yeux.
+Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes seulement… et
+nous verrons peut-être clair!»
+</p>
+
+<p>
+Il s&rsquo;assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains et
+dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voici, je n&rsquo;ai plus d&rsquo;yeux. Dites-moi, Sainclair: qu&rsquo;y
+a-t-il à l&rsquo;intérieur des pierres?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Qu&rsquo;est-ce que je vois à l&rsquo;intérieur des pierres? répétai
+je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh non! Eh non! vous n&rsquo;avez plus d&rsquo;yeux, vous ne voyez plus
+rien! Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il y a d&rsquo;abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il
+voulait en venir.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Très bien.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pourquoi?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi!
+J&rsquo;admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j&rsquo;en suis sûr, puisque je
+suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous pourquoi vous
+n&rsquo;êtes pas Larsan?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Parce que vous l&rsquo;auriez bien vu!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Malheureux! hurla Rouletabille, en s&rsquo;enfonçant avec plus de force
+les poings dans les yeux! Je n&rsquo;ai plus d&rsquo;yeux… Je ne peux pas vous
+voir!… Si Jarry, de la brigade des jeux, n&rsquo;avait pas vu s&rsquo;asseoir à
+la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu
+du raisonnement, que l&rsquo;homme qui prenait alors les cartes était
+Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s&rsquo;était trouvé face à
+face, un soir, chez la Troyon, avec un homme qu&rsquo;il reconnut pour être la
+vicomte Drouet d&rsquo;Eslon, il aurait juré que l&rsquo;homme qu&rsquo;il
+venait arrêter et qu&rsquo;il n&rsquo;arrêta pas parce qu&rsquo;il
+l&rsquo;avait vu, était Ballmeyer! Si l&rsquo;inspecteur Giraud, qui
+connaissait le comte de Motteville comme vous me connaissez, n&rsquo;avait pas
+vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, causant à deux de ses amis dans le
+pesage, n&rsquo;avait pas vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté
+Ballmeyer<a href="#fn3" name="fnref3"><sup>[3]</sup></a>! Ah! voyez-vous,
+Sainclair! ajouta le jeune homme d&rsquo;une voix sourde et frémissante, mon
+père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon père!…»
+</p>
+
+<p>
+Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j&rsquo;avais de
+raisonner s&rsquo;évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au ciel,
+geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien voir!…
+</p>
+
+<p>
+«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. Stangerson,
+ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince Galitch… Mais il
+faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut être Larsan! Seulement alors,
+seulement, je respirerai derrière les pierres…»
+</p>
+
+<p>
+Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, le pas
+régulier de Mattoni qui montait sa garde.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les autres?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je sais, je suis sûr qu&rsquo;ils n&rsquo;ont point quitté le fort
+d&rsquo;Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en
+gare de Bourg…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas,
+parce que tout à l&rsquo;heure, ils n&rsquo;étaient point derrière les binocles
+noirs!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille frappa du pied, et s&rsquo;écria: «Taisez-vous! Taisez- vous,
+Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!»
+</p>
+
+<p>
+Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J&rsquo;eus voulu
+questionner Rouletabille sur l&rsquo;état d&rsquo;esprit de la Dame en noir,
+mais il avait repris, posément:
+</p>
+
+<p>
+«1° Sainclair n&rsquo;est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec
+moi pendant que Larsan était à Bourg.
+</p>
+
+<p>
+«2° Le professeur Stangerson n&rsquo;est pas Larsan, puisqu&rsquo;il était sur
+la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, arrivés à
+Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent descendre de son train.
+</p>
+
+<p>
+«Mais tous les autres, s&rsquo;il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce
+moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient être à
+Bourg.
+</p>
+
+<p>
+«D&rsquo;abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux
+jours qui ont précédé l&rsquo;arrivée du professeur et de M. Darzac. Il
+arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, sur mes
+questions, que je posais à bon escient, m&rsquo;a avoué que, ces deux jours-là,
+son mari avait dû s&rsquo;absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son
+voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n&rsquo;a pas été vu aux grottes ni
+hors des jardins de Babylone…
+</p>
+
+<p>
+«Prenons d&rsquo;abord M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Rouletabille! m&rsquo;écriai-je, c&rsquo;est un sacrilège!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je le sais bien!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et c&rsquo;est une stupidité!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je le sais aussi… Mais pourquoi?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il pourra
+peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis: un
+Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, quelques instants, je
+l&rsquo;admets… Mais il ne pourra jamais tromper une fille au point de se faire
+passer pour son père &mdash; ceci pour vous rassurer sur le cas de M.
+Stangerson &mdash; ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé.
+Eh! mon ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu&rsquo;elle
+n&rsquo;eût franchi à son bras le fort d&rsquo;Hercule!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh
+bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l&rsquo;ironie de
+cela!) je ne sais pas au juste jusqu&rsquo;où va le génie de mon père,
+j&rsquo;aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je
+n&rsquo;ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus
+solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs
+reprises à Mathilde Stangerson, puisque c&rsquo;est la réapparition de Larsan
+qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh! m&rsquo;écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on
+n&rsquo;a qu&rsquo;à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!»
+</p>
+
+<p>
+Il les ouvrit.
+</p>
+
+<p>
+«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui
+chante des chansons lithuaniennes?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.»
+</p>
+
+<p>
+Et il ricana. Je serrai les poings. Il s&rsquo;en aperçut, mais fit tout comme
+s&rsquo;il ne s&rsquo;en apercevait pas.
+</p>
+
+<p>
+«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m&rsquo;occupe guère, fit-il
+tranquillement.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; La femme de Bernier connaît l&rsquo;une des trois petites vieilles dont
+nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J&rsquo;ai fait une enquête. C&rsquo;est
+la mère d&rsquo;un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter
+l&rsquo;empereur. J&rsquo;ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres
+vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement
+Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus retenir un geste d&rsquo;admiration.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous ne perdez pas votre temps!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; L&rsquo;autre non plus», gronda-t-il.
+</p>
+
+<p>
+Je croisai les bras.
+</p>
+
+<p>
+«Et le vieux Bob? fis-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; celui-là,
+non!… Vous avez vu qu&rsquo;il a une perruque, n&rsquo;est-ce pas?… Eh bien, je
+vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, cela ne se voit
+pas!»
+</p>
+
+<p>
+Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il
+m&rsquo;arrêta.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, mais?… Nous n&rsquo;avons rien dit d&rsquo;Arthur Rance?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! celui-là n&rsquo;a pas changé… dis-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et brûlante. Il
+s&rsquo;éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… songeant à quoi? À
+ceci, que j&rsquo;avais tort de prétendre qu&rsquo;Arthur Rance n&rsquo;avait
+pas changé… D&rsquo;abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon de
+moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain routinier de sa
+trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée
+sur le front… Ensuite, je ne l&rsquo;avais pas vu depuis deux ans… On change
+toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, qui ne buvait que de
+l&rsquo;alcool, ne boit plus que de l&rsquo;eau… Mais alors, Mrs. Edith?…
+Qu&rsquo;est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens fou, moi aussi?…
+Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en noir?… comme… comme
+Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu
+fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous ensorcelés!… Parce que la Dame en noir
+vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous tremblons du même
+frisson qu&rsquo;elle… La peur, ça se gagne… comme le choléra.
+</p>
+
+<p>
+3° De l&rsquo;emploi de mon après-midi, jusqu&rsquo;à cinq heures.
+</p>
+
+<p>
+Je profitai de ce que je n&rsquo;étais point de garde pour aller me reposer
+dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le vieux Bob,
+Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de bandits qui
+avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai,
+sous cette impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux
+château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de donner raison à
+mon cauchemar et je me dis tout haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous
+réfugier?» Je mis le nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du
+Téméraire, s&rsquo;entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre
+ses jolis doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais,
+arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait
+faire son tour d&rsquo;inspection dans la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de ses yeux
+qu&rsquo;il ne fermait plus. Ah! C&rsquo;était toujours un spectacle de le voir
+regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour Carrée,
+habitation de la Dame en noir, était l&rsquo;objet de son constant souci.
+</p>
+
+<p>
+Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où va se
+produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan intérieur de
+l&rsquo;étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de plain-pied avec la
+Cour de Charles le Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se trouvait dans
+un large corridor qui avait fait partie autrefois de la salle des gardes. La
+salle des gardes prenait autrefois tout l&rsquo;espace O, O1, O2, O3, et était
+fermée de murs de pierre qui existaient toujours avec leurs portes donnant sur
+les autres pièces du Vieux Château. C&rsquo;est Mrs. Arthur Rance qui, dans
+cette salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de façon à
+constituer une pièce assez spacieuse qu&rsquo;elle avait le dessein de
+transformer en salle de bains.
+</p>
+
+<p>
+Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à angle droit
+O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de loge aux Bernier était
+située en S. On était dans la nécessité de passer devant cette porte pour se
+rendre en R, où se trouvait l&rsquo;unique porte permettant d&rsquo;entrer dans
+l&rsquo;appartement des Darzac. L&rsquo;un des époux Bernier devait toujours se
+tenir dans la loge. Et il n&rsquo;y avait qu&rsquo;eux qui avaient le droit
+d&rsquo;entrer dans leur loge. De cette loge, on surveillait également, par une
+petite fenêtre pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur l&rsquo;appartement
+du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur
+appartement, l&rsquo;unique clef qui ouvrait la porte R était toujours chez les
+Bernier; et c&rsquo;était une clef spéciale et toute neuve, fabriquée la veille
+dans un endroit que seul Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé
+la serrure lui-même.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu&rsquo;il avait imposée pour
+l&rsquo;appartement Darzac fût également suivie pour l&rsquo;appartement du
+vieux Bob, mais celui-ci s&rsquo;y était opposé avec un éclat comique auquel il
+avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un prisonnier
+et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en
+prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge.
+</p>
+
+<p>
+Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu&rsquo;il lui
+plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau installé dans la
+tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et sans se tourmenter de
+personne. Pour cela, il fallait encore laisser la porte K ouverte. Il
+l&rsquo;exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur un ton d&rsquo;ironie
+tel, ironie qui s&rsquo;adressait à la prétention que pouvait avoir
+Rouletabille de traiter le vieux Bob à l&rsquo;instar de la fille du professeur
+Stangerson, que Rouletabille n&rsquo;insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de
+ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint pas
+qu&rsquo;on l&rsquo;enlève!» Et Rouletabille avait compris qu&rsquo;il
+n&rsquo;avait plus qu&rsquo;à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue,
+qu&rsquo;on pût enlever comme une jolie femme l&rsquo;homme dont le principal
+attrait était de posséder le plus vieux crâne de l&rsquo;humanité! Et il avait
+ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une condition
+c&rsquo;est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du soir, et que
+cette clef restât toujours en possession des Bernier qui viendraient lui ouvrir
+s&rsquo;il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le vieux Bob qui travaillait
+quelquefois très tard dans la tour de Charles Le Téméraire. Mais non plus il ne
+voulait avoir l&rsquo;air de contrecarrer en tout ce brave M. Rouletabille qui
+avait, disait-il, peur des voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à
+la décharge du vieux Bob que, s&rsquo;il se prêtait si peu aux consignes
+défensives de notre jeune ami, c&rsquo;est qu&rsquo;on n&rsquo;avait point jugé
+utile de le mettre au courant de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait
+bien entendu parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois
+sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser
+qu&rsquo;elle n&rsquo;avait point rompu avec ces malheurs-là depuis
+qu&rsquo;elle s&rsquo;appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob était un
+égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause qu&rsquo;il
+possédait le plus vieux crâne de l&rsquo;humanité, il ne pouvait concevoir que
+tout le monde ne le fût point autour de lui.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, après s&rsquo;être aimablement enquis de la santé de la mère
+Bernier qui était en train d&rsquo;éplucher des pommes de terre dites
+«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père Bernier
+de nous ouvrir la porte de l&rsquo;appartement Darzac.
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac.
+L&rsquo;aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, très
+vaste, était meublée fort simplement d&rsquo;un lit de chêne, d&rsquo;une
+table-toilette que l&rsquo;on avait glissée dans l&rsquo;une des deux
+ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois
+des meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l&rsquo;ouverture
+que toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la
+grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde fenêtre
+J&rsquo; était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de barreaux épais
+entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le lit, haut sur ses pieds,
+était adossé à la muraille extérieure et poussé contre la cloison (de pierre)
+qui séparait la chambre de M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans
+l&rsquo;angle de la tour, se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une
+table- guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout
+ce qu&rsquo;il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises.
+C&rsquo;était tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette
+chambre, si ce n&rsquo;est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la
+mère Bernier avaient-ils reçu l&rsquo;ordre de visiter, chaque fois
+qu&rsquo;ils faisaient l&rsquo;appartement, ce placard où M. Darzac enfermait
+ses vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l&rsquo;absence des Darzac,
+venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le coup
+d&rsquo;oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller.
+</p>
+
+<p>
+Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la chambre de Mme
+Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions personne derrière nous chez
+M. Darzac. Aussitôt entré dans l&rsquo;appartement, Bernier qui nous avait
+suivis avait eu soin, comme il le faisait toujours, de tirer les verrous qui
+fermaient intérieurement l&rsquo;unique porte faisant communiquer
+l&rsquo;appartement avec le corridor.
+</p>
+
+<p>
+La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais bien
+éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et gaie. Aussitôt
+qu&rsquo;il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et tourner vers moi
+son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?»
+</p>
+
+<p>
+Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux comme
+toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du reste, grande
+ouverte et une brise légère faisait voleter l&rsquo;étoffe que l&rsquo;on avait
+tirée sur une tringle au-dessus d&rsquo;une «penderie» qui garnissait un côté
+de la muraille. L&rsquo;autre côté était occupé par le lit. Cette penderie
+était si haut placée que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que
+l&rsquo;étoffe qui la recouvrait ne tombaient point jusqu&rsquo;au parquet, de
+telle sorte qu&rsquo;il eût été absolument impossible à quelqu&rsquo;un qui eût
+voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme la
+tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des plus légères, il
+n&rsquo;eût pu également s&rsquo;y suspendre. Rouletabille n&rsquo;en examina
+pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard dans cette pièce.
+Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs,
+entre lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du départ et
+nous balaya d&rsquo;un geste de l&rsquo;appartement. Il en sortit le dernier.
+Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu&rsquo;il remit dans la
+poche du haut de son veston que fermait une boutonnière qu&rsquo;il boutonna.
+Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de l&rsquo;appartement du vieux
+Bob, composé d&rsquo;un salon et d&rsquo;une chambre aussi facile à visiter que
+l&rsquo;appartement Darzac. Personne dans l&rsquo;appartement, ameublement
+sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes.
+Quand nous sortîmes de l&rsquo;appartement, la mère Bernier venait de placer sa
+chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus clair à sa
+besogne qui était toujours celle du pelage des pommes de terre dites
+«saucisses».
+</p>
+
+<p>
+Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes comme le
+reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient avec le
+rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait dans
+l&rsquo;angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le plafond
+de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda
+un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait
+inutilisable.
+</p>
+
+<p>
+On pouvait dire en principe et en fait que rien n&rsquo;échappait à
+Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée
+n&rsquo;y laissa personne d&rsquo;autres que le père et la mère Bernier quand
+nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu&rsquo;aucun être
+humain ne se trouvait dans l&rsquo;appartement des Darzac avant que Bernier,
+quelques minutes plus tard, ne l&rsquo;eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi
+que je vais le raconter.
+</p>
+
+<p>
+Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans son
+corridor, devant la porte de l&rsquo;appartement Darzac, Rouletabille et moi
+nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l&rsquo;ancienne tour
+B&rsquo;&rsquo;. Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la
+terre, attirés par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement,
+voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule
+mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette agitée
+et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La
+falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu&rsquo;on pourrait la
+croire toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l&rsquo;a mise
+au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque- mort, avec sa
+redingote et son chapeau haut de forme, s&rsquo;agite-t- il, grotesque et
+macabre, devant cette caverne trois cents fois millénaire, creusée dans la lave
+ardente pour servir de premier toit à la première famille, aux premiers jours
+de la terre? Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le
+voyons brandir son crâne et nous l&rsquo;entendons rire… rire… rire. Ah! son
+rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur.
+</p>
+
+<p>
+Du vieux Bob, notre attention s&rsquo;en va à M. Robert Darzac qui vient de
+passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il ne nous
+voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il comprend
+qu&rsquo;il soit à bout de patience. Dans l&rsquo;après-midi, il a encore dit à
+mon ami qui me l&rsquo;a répété: «Huit jours, c&rsquo;est beaucoup! Je ne sais
+pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur Stangerson
+ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que c&rsquo;est cette idée
+que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce voyage dans la cervelle de
+ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en
+sourire. Nous ne le quittons pas des yeux jusqu&rsquo;à la porte de la Tour
+Carrée. Il est certain «qu&rsquo;il n&rsquo;en peut plus»! Sa taille
+s&rsquo;est encore voûtée. Il a les mains dans les poches. Il a l&rsquo;air
+dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l&rsquo;air dégoûté de tout, avec ses mains
+dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et
+l&rsquo;on ne sourira pas toujours! Et, je puis l&rsquo;avouer tout de suite,
+moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m&rsquo;a procuré, grâce à l&rsquo;aide
+géniale de Rouletabille, le frisson d&rsquo;épouvante le plus affreux qui
+puisse secouer des moelles humaines, en vérité! Alors! Alors, qu&rsquo;est-ce
+qui l&rsquo;aurait cru?…
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac s&rsquo;en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva
+naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier était sorti
+devant la porte de l&rsquo;appartement, qu&rsquo;il avait la clef dans sa poche
+et que, dans l&rsquo;appartement, il fut établi par la suite qu&rsquo;aucun
+barreau n&rsquo;avait été scié, nous établissons que lorsque M. Darzac entre
+dans sa chambre, il n&rsquo;y a personne dans l&rsquo;appartement. Et
+c&rsquo;est la vérité.
+</p>
+
+<p>
+Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais si je
+vous en parle avant, c&rsquo;est que je suis déjà hanté par
+«l&rsquo;inexplicable» qui se prépare dans l&rsquo;ombre et qui est prêt à
+éclater.
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, il est cinq heures.
+</p>
+
+<p>
+4° La soirée depuis cinq heures jusqu&rsquo;à la minute où se produisit
+l&rsquo;attaque de la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement dit, à
+continuer à nous «monter la tête», sur le terre- plein de cette tour
+B&rsquo;&rsquo;. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur
+l&rsquo;épaule et fit: «Mais, j&rsquo;y pense!…» et il s&rsquo;en fut dans la
+Tour Carrée où je le suivis. J&rsquo;étais à cent lieues de deviner à quoi il
+pensait. Il pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu&rsquo;il
+vida entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande
+stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait
+évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour
+du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait encore des
+pommes de terre répandues.
+</p>
+
+<p>
+Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par son
+père, au premier étage de la Louve.
+</p>
+
+<p>
+La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d&rsquo;un violent
+orage et nous aurions voulu qu&rsquo;il éclatât tout de suite…
+</p>
+
+<p>
+Ah! l&rsquo;orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde et
+épaisse d&rsquo;une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l&rsquo;air
+est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n&rsquo;y a de léger sur la
+terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord de la
+Barma Grande et qui s&rsquo;agite encore. On dirait qu&rsquo;il danse. Non, il
+fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour voir. Il y a
+évidemment quelqu&rsquo;un sur la grève à qui le vieux Bob tient des propos
+préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent l&rsquo;auditoire du
+vieux Bob. Enfin, l&rsquo;auditoire remue et s&rsquo;avance; il
+s&rsquo;approche du professeur noir, comme l&rsquo;appelle Rouletabille. Cet
+auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c&rsquo;est bien elle,
+avec ses grâces languissantes, sa façon de s&rsquo;appuyer sur le bras de son
+mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n&rsquo;est point son mari!… Quel est
+donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s&rsquo;appuie avec
+tant de grâces languissantes?
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu&rsquo;un pour nous
+renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de la porte
+de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous rejoint et son
+oeil suit la direction indiquée par l&rsquo;index de Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c&rsquo;est le prince
+Galitch.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n&rsquo;avions
+jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne me
+serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si grand…
+Rouletabille me comprend, hausse les épaules…
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est bien, dit-il à Bernier… Merci…»
+</p>
+
+<p>
+Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
+</p>
+
+<p>
+«Je ne puis dire qu&rsquo;une chose, fait Bernier avant de nous quitter,
+c&rsquo;est que c&rsquo;est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux.
+Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu&rsquo;il est russe. ça
+va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L&rsquo;avant- dernière fois
+qu&rsquo;il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l&rsquo;attendaient
+et n&rsquo;osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de
+l&rsquo;excuser parce qu&rsquo;il avait manqué le train. La dépêche était datée
+de Moscou…»
+</p>
+
+<p>
+Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.
+</p>
+
+<p>
+Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent leur
+promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse soudain de
+gesticuler, descend de la Barma Grande, s&rsquo;en vient vers le château, y
+entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut du terre-plein de
+la tour B&rsquo;&rsquo;) qu&rsquo;il a fini de rire. Le vieux Bob est devenu la
+tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous
+l&rsquo;appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son
+plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu&rsquo;il devient furieux. Il adresse
+les pires injures au plus vieux crâne de l&rsquo;humanité. Il descend dans la
+Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps encore les éclats de sa colère
+jusqu&rsquo;au fond de la batterie basse. Des coups sourds y retentissaient. On
+eût dit qu&rsquo;il se battait contre les murs.
+</p>
+
+<p>
+Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château Neuf. Et,
+presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit entendre sur la mer
+lointaine. Et la ligne de l&rsquo;horizon devint toute noire.
+</p>
+
+<p>
+Alors, un garçon d&rsquo;écurie, Walter, une brave brute, incapable d&rsquo;une
+idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à son
+maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, entra dans
+la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en
+donna une également à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu&rsquo;il allait faire à la Tour Carrée.
+Il répondit qu&rsquo;il allait porter au père Bernier le courrier de M. et Mme
+Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette langue; mais
+nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. Walter était chargé de
+distribuer le courrier depuis que le père Jacques n&rsquo;avait plus le droit
+de s&rsquo;éloigner de sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et
+lui dit qu&rsquo;il allait faire lui-même la commission.
+</p>
+
+<p>
+Quelques gouttes d&rsquo;eau commençaient alors à tomber.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à cheval sur
+une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.
+</p>
+
+<p>
+«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il n&rsquo;a pas bougé», répondit Bernier.
+</p>
+
+<p>
+Nous frappons. Nous entendons les verrous que l&rsquo;on tire de
+l&rsquo;intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la
+personne est entrée. Règlement Rouletabille).
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons chez
+lui. Pour écrire, il s&rsquo;asseyait devant la petite table-guéridon, juste en
+face de la porte R et faisait face à cette porte.
+</p>
+
+<p>
+Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la lettre
+qu&rsquo;il lit confirme le télégramme qu&rsquo;il a reçu le matin et le presse
+de revenir à Paris: son journal veut absolument l&rsquo;envoyer en Russie.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous venons lui
+remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à Rouletabille la missive que
+je viens de recevoir; elle est de mon ami de Paris qui, après m&rsquo;avoir
+donné quelques détails sans importance sur le départ de Brignolles,
+m&rsquo;apprend que ledit Brignolles se fait adresser son courrier à Sospel, à
+l&rsquo;hôtel des Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et
+Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons d&rsquo;aller à
+Sospel le plus tôt qu&rsquo;il nous sera possible, et nous sortons de
+l&rsquo;appartement Darzac. La porte de la chambre de Mme Darzac n&rsquo;était
+pas fermée. Voilà ce que j&rsquo;observai en sortant. J&rsquo;ai dit, du reste,
+que Mme Darzac n&rsquo;était point chez elle. Aussitôt que nous fûmes sortis,
+le père Bernier referma à clef la porte de l&rsquo;appartement, aussitôt…
+aussitôt… je l&rsquo;ai vu, vu, vu… aussitôt et il mit la clef dans sa poche,
+dans la petite poche d&rsquo;en haut de son veston. Ah! je le vois encore
+mettre la clef dans sa petite poche d&rsquo;en haut de son veston, je le jure!…
+et il en a boutonné le bouton.
+</p>
+
+<p>
+Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père Bernier
+dans son corridor, comme un bon chien de garde qu&rsquo;il est et qu&rsquo;il
+n&rsquo;a jamais cessé d&rsquo;être jusqu&rsquo;au dernier jour. Ce n&rsquo;est
+pas parce qu&rsquo;on a un peu braconné qu&rsquo;on ne saurait être un bon
+chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis
+hautement, dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son
+devoir et n&rsquo;a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier,
+était une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde.
+Aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;elle est veuve, je l&rsquo;ai à mon service. Elle
+sera heureuse de lire ici le cas que je fais d&rsquo;elle et aussi
+l&rsquo;hommage rendu à son mari. Ils l&rsquo;ont mérité tous les deux.
+</p>
+
+<p>
+Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour Carrée, nous
+allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, Rouletabille, M. Darzac
+et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, M. Darzac poussa un cri en
+voyant l&rsquo;état dans lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait
+depuis la veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à
+une grande échelle du château fort d&rsquo;Hercule tel qu&rsquo;il existait au
+XVe siècle, d&rsquo;après des documents que nous avait montrés Arthur Rance. Ce
+lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait été toute barbouillée. Il
+tenta en vain de demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé
+auprès d&rsquo;une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une
+omoplate qu&rsquo;il ne lui répondit même pas.
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la
+précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je reproduis nos
+faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les événements les plus
+futiles ont une importance en réalité considérable, car chaque pas que nous
+faisons, en ce moment, nous le faisons en plein drame, sans nous en douter,
+hélas!
+</p>
+
+<p>
+Comme le vieux Bob était d&rsquo;une humeur de dogue, nous le quittâmes, du
+moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, et
+pensant sans doute à tout autre chose.
+</p>
+
+<p>
+En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au ciel qui
+se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En attendant, la
+pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions.
+</p>
+
+<p>
+«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n&rsquo;en puis plus… Il fait
+peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions arrivés
+sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m&rsquo;arrêta:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Qui?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l&rsquo;escalier en est
+embaumé?»
+</p>
+
+<p>
+Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon chemin sans
+plus m&rsquo;occuper de lui; ce que je fis.
+</p>
+
+<p>
+Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, de me
+trouver face à face avec Mathilde!…
+</p>
+
+<p>
+Elle poussa un léger cri et disparut dans l&rsquo;ombre, s&rsquo;envolant comme
+un oiseau surpris. Je courus à l&rsquo;escalier et me penchai sur la rampe.
+Elle glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au
+rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché sur la
+rampe du premier palier, regardait, lui aussi.
+</p>
+
+<p>
+Et il remonta jusqu&rsquo;à moi.
+</p>
+
+<p>
+«Hein! fit-il, qu&rsquo;est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!»
+</p>
+
+<p>
+Il paraissait à nouveau très agité.
+</p>
+
+<p>
+«J&rsquo;ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans
+vingt-quatre heures ou je n&rsquo;aurai plus la force de rien!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il s&rsquo;affala tout à coup sur une chaise.
+</p>
+
+<p>
+«J&rsquo;étouffe!… gémit-il, j&rsquo;étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De
+l&rsquo;eau!» J&rsquo;allais lui chercher une carafe, mais il m&rsquo;arrêta:
+«Non!… c&rsquo;est l&rsquo;eau du ciel qu&rsquo;il me faut!» Et il montra le
+poing au ciel noir qui ne crevait toujours point.
+</p>
+
+<p>
+Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui
+m&rsquo;étonnait, c&rsquo;est qu&rsquo;il ne me posait aucune question sur ce
+que la Dame en noir était venue faire chez moi. J&rsquo;aurais été bien
+embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva:
+</p>
+
+<p>
+«Où allez-vous?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Prendre la garde à la poterne.»
+</p>
+
+<p>
+Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu&rsquo;on lui apportât là sa
+soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à la Louve.
+Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara que celui-ci ne
+voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu&rsquo;il ne fût souffrant,
+s&rsquo;en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point que Mr
+Arthur Rance l&rsquo;accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais termes avec
+son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur
+Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui me
+troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne ne mangea.
+Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. Toutes les fenêtres
+étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et un violent coup de tonnerre se
+succédèrent rapidement et, tout à coup, ce fut le déluge. Un soupir de
+soulagement détendit nos poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à
+temps pour n&rsquo;être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir
+engloutir la presqu&rsquo;île.
+</p>
+
+<p>
+Elle raconta avec animation qu&rsquo;elle avait trouvé le vieux Bob le dos
+courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n&rsquo;avait point
+répondu à ses questions. Elle l&rsquo;avait secoué amicalement, mais il avait
+fait l&rsquo;ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses
+oreilles, elle l&rsquo;avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis,
+dont elle retenait à l&rsquo;ordinaire les plis du fichu léger qu&rsquo;elle
+jetait le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite
+épingle à tête de rubis et l&rsquo;avait jetée en rageant sur son bureau. Et
+puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l&rsquo;avait encore
+jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. Edith en
+avait été si peinée qu&rsquo;elle était sortie sans ajouter un mot, se
+promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour Ronde. En
+sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête pour voir une fois
+encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite de ce qu&rsquo;il lui avait
+été donné d&rsquo;apercevoir. Le plus vieux crâne de l&rsquo;humanité était sur
+le bureau de l&rsquo;oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l&rsquo;air
+toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s&rsquo;était toujours conduit
+d&rsquo;une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son crâne! Elle
+s&rsquo;était enfuie, un peu effrayée.
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce qu&rsquo;elle
+avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob était
+badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi pour
+échapper au regard de Mathilde. Qu&rsquo;est-ce que la Dame en noir était venue
+faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.
+</p>
+
+<p>
+Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait de force.
+Je ne fis qu&rsquo;un bond jusqu&rsquo;à la poterne. Pas de Rouletabille! Je le
+trouvai sur la terrasse B&rsquo;&rsquo;, surveillant l&rsquo;entrée de la Tour
+Carrée et recevant tout l&rsquo;orage sur le dos.
+</p>
+
+<p>
+Je le secouai pour l&rsquo;entraîner sous la poterne.
+</p>
+
+<p>
+«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C&rsquo;est le déluge! Ah! comme
+c&rsquo;est bon! comme c&rsquo;est bon! Toute cette colère du ciel! Tu
+n&rsquo;as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je
+hurle, écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le
+tonnerre!… Tiens! on ne l&rsquo;entend plus!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, des
+clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu&rsquo;il était devenu vraiment
+fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts l&rsquo;atroce
+douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d&rsquo;étouffer la flamme
+dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le poignet et
+une forme noire s&rsquo;accrochait à moi dans la tempête:
+</p>
+
+<p>
+«Où est-il?… Où est-il?»
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel
+éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux délire,
+hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l&rsquo;entendit. Elle le vit.
+Nous étions couverts d&rsquo;eau, trempés par la pluie du ciel et par
+l&rsquo;écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit comme un
+drapeau noir et m&rsquo;enveloppait les jambes. Je soutins la malheureuse, car
+je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste
+déchaînement des éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche
+terrible, au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le
+doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!… Ah! je
+comprends! Je comprends comment Rouletabille, s&rsquo;en est souvenu par-delà
+les années… Oui, oui, c&rsquo;est une odeur pleine de mélancolie, un parfum
+pour tristesse intime… Quelque chose comme le parfum isolé et discret et tout à
+fait personnel d&rsquo;une plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir
+pour elle toute seule, toute seule… Enfin! C&rsquo;est un parfum qui m&rsquo;a
+donné de ces idées- là et que j&rsquo;ai essayé d&rsquo;analyser comme ça, plus
+tard… parce que Rouletabille m&rsquo;en parlait toujours… Mais c&rsquo;était un
+bien doux et bien tyrannique parfum qui m&rsquo;a comme enivré tout d&rsquo;un
+coup, là, au milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout
+d&rsquo;un coup, quand je l&rsquo;ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah!
+extraordinaire, car j&rsquo;avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir
+sans découvrir ce que ce parfum avait d&rsquo;extraordinaire, et il
+m&rsquo;apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de la terre
+&mdash; et même tous ceux qui font mal à la tête &mdash; sont balayés comme une
+haleine de rose par le vent de mer. Je comprends que lorsqu&rsquo;on
+l&rsquo;avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin tant pis si je me
+vante, mais je suis persuadé que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre
+le parfum de la Dame en noir, et il fallait certainement pour cela être très
+intelligent, et il est probable que, ce soir-là, je l&rsquo;étais plus que les
+autres soirs, bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se
+passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique
+et captivante, et adorablement désespérante odeur, &mdash; eh bien,
+c&rsquo;était pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c&rsquo;était
+un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c&rsquo;était un
+coeur d&rsquo;amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c&rsquo;était
+un coeur de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir
+s&rsquo;en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac
+et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!…
+</p>
+
+<p>
+Donc, dans la tempête, s&rsquo;accrochant à mon bras, la Dame en noir appelait
+Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, bondit, se sauva à
+travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en noir! Le parfum de la Dame
+en noir!…»
+</p>
+
+<p>
+La malheureuse sanglotait. Elle m&rsquo;entraîna vers la tour. Elle frappa de
+son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne
+s&rsquo;arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la
+suppliant de se calmer, et cependant j&rsquo;aurais donné ma fortune pour
+trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait
+comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère et
+l&rsquo;enfant.
+</p>
+
+<p>
+Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la chambre
+du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. Là, nous allions
+être aussi seuls que si elle m&rsquo;avait fait entrer chez elle, car nous
+savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je passai en
+face de la Dame en noir n&rsquo;est pas le moins douloureux. J&rsquo;y fus mis
+à une épreuve à laquelle je ne m&rsquo;attendais point et quand, à
+brûle-pourpoint, sans qu&rsquo;elle prît même le temps de nous plaindre de la
+façon dont nous venions d&rsquo;être traités par les éléments &mdash; car je
+ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie &mdash; elle me demanda: «Il
+y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» je fus plus
+ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de l&rsquo;orage. Et je
+compris que, dans le moment même que la nature entière s&rsquo;apaisait au
+dehors, j&rsquo;allais subir, maintenant que je me croyais à l&rsquo;abri, un
+plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre vainement depuis des
+siècles au rocher d&rsquo;Hercule! Je dus faire mauvaise contenance et trahir
+tout l&rsquo;émoi où me plongeait cette phrase inattendue. D&rsquo;abord, je ne
+répondis point; je balbutiai, et certainement je fus tout à fait ridicule.
+Voilà des années que ces choses se sont passées. Mais j&rsquo;y assiste encore
+comme si j&rsquo;étais mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés
+et qui ne sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée
+et, comme moi, sortir de l&rsquo;ouragan, eh bien, elle était admirable avec
+ses cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la soie
+légère d&rsquo;un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés comme une
+loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle
+qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens bien que mon émotion, même
+après tant d&rsquo;années, quand je songe à ces choses, me fait écrire des
+phrases qui manquent de simplicité. Je n&rsquo;en dirai point plus long sur ce
+sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du professeur Stangerson me
+comprendront peut-être, et je ne veux ici, vis-à-vis de Rouletabille,
+qu&rsquo;affirmer le sentiment de respectueuse consternation qui me gonfla le
+coeur devant cette mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où
+l&rsquo;avait jetée l&rsquo;affreuse tempête &mdash; physique et morale &mdash;
+où elle se débattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car
+j&rsquo;avais juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas! Que mon silence
+même parlait plus haut que ne l&rsquo;avait jamais fait aucune de mes
+plaidoiries.
+</p>
+
+<p>
+Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n&rsquo;oublierai de ma vie:
+</p>
+
+<p>
+«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous deux!»
+</p>
+
+<p>
+Et elle ajouta avec un gros sanglot:
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi continue-t-il à mentir?»
+</p>
+
+<p>
+Moi, je ne répondais rien. Qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;aurais répondu? Cette
+femme avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de
+tout le monde en général et de moi en particulier. Je n&rsquo;avais jamais
+existé pour elle… et voilà qu&rsquo;après m&rsquo;avoir fait respirer le parfum
+de la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie…
+</p>
+
+<p>
+Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j&rsquo;appris tout, en
+quelques phrases pitoyables et simples comme l&rsquo;amour d&rsquo;une mère…
+tout ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu de
+cache-cache ne pouvait durer et ils s&rsquo;étaient bien devinés tous les deux.
+Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que
+c&rsquo;était que ce Rouletabille qui l&rsquo;avait sauvée et qui avait
+l&rsquo;âge de l&rsquo;autre… et qui ressemblait à l&rsquo;autre. Et une lettre
+était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui
+avait menti et n&rsquo;avait jamais mis les pieds dans une institution de
+Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une explication, mais
+celui-ci s&rsquo;y était âprement dérobé. Toutefois, il s&rsquo;était troublé
+quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège d&rsquo;Eu et du voyage que
+nous avions fait là-bas avant de venir à Menton.
+</p>
+
+<p>
+«Comment l&rsquo;avez-vous su?» m&rsquo;écriai-je, me trahissant aussitôt.
+</p>
+
+<p>
+Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m&rsquo;apprit
+d&rsquo;une phrase tout son stratagème. Ce n&rsquo;était point la première fois
+qu&rsquo;elle venait dans nos chambres quand je l&rsquo;avais surprise le soir
+même… Mon bagage portait encore l&rsquo;étiquette récente de la consigne
+eudoise.
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi ne s&rsquo;est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai
+ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s&rsquo;il se refuse à être le fils de
+Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s&rsquo;était conduit d&rsquo;une façon atroce pour cette femme
+qui avait cru son enfant mort, qui l&rsquo;avait pleuré désespérément, comme je
+l&rsquo;appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs
+incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le
+malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui avait
+crié, à bout de forces, qu&rsquo;elle avait eu un fils et que ce fils
+c&rsquo;était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme
+vous voudrez! C&rsquo;est elle qui me l&rsquo;a dit et je n&rsquo;aurais jamais
+cru Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.
+</p>
+
+<p>
+Certes! il se conduisait d&rsquo;une façon abominable! Il était allé
+jusqu&rsquo;à lui dire qu&rsquo;il n&rsquo;était sûr d&rsquo;être le fils de
+personne, pas même d&rsquo;un voleur! C&rsquo;est alors qu&rsquo;elle était
+rentrée dans la Tour Carrée et qu&rsquo;elle avait désiré mourir. Mais elle
+n&rsquo;avait pas retrouvé son fils pour le perdre sitôt et elle vivait encore!
+J&rsquo;étais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais pardon
+pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était le résultat de la politique de mon
+ami. Sous prétexte de la mieux défendre contre Larsan, c&rsquo;est lui qui la
+tuait! Je ne voulus pas en savoir davantage! J&rsquo;en savais trop! Je
+m&rsquo;enfuis! J&rsquo;appelai Bernier qui m&rsquo;ouvrit la porte! Je sortis
+de la Tour Carrée, en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la
+Cour du Téméraire, mais celle-ci était déserte.
+</p>
+
+<p>
+À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y avait une
+lumière dans la chambre de mon ami. J&rsquo;escaladai l&rsquo;escalier branlant
+du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l&rsquo;ouvre, je l&rsquo;enfonce.
+Rouletabille est devant moi:
+</p>
+
+<p>
+«Que voulez-vous, Sainclair?»
+</p>
+
+<p>
+En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon courroux.
+</p>
+
+<p>
+«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d&rsquo;une voix glacée.
+Elle ne vous a pas dit qu&rsquo;elle me défend de toucher à cet homme!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est vrai, m&rsquo;écriai-je… je l&rsquo;ai entendue!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh bien! Qu&rsquo;est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-
+t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu&rsquo;elle m&rsquo;a dit hier?… Elle
+m&rsquo;a ordonné de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux
+prises avec mon père!»
+</p>
+
+<p>
+Et il ricane, ricane.
+</p>
+
+<p>
+«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Il était affreux en parlant ainsi.
+</p>
+
+<p>
+Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d&rsquo;une beauté fulgurante.
+«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j&rsquo;ai peur pour elle!… Et je ne
+connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!»
+</p>
+
+<p>
+.. .. .. .. ..
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! Ah!
+revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se dressent sur
+ma tête et Rouletabille chancelle comme s&rsquo;il venait d&rsquo;être frappé
+lui-même!…
+</p>
+
+<p>
+Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée emplit la
+forteresse: Maman! Maman! Maman!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap11"></a>XI<br/>
+L&rsquo;attaque de la Tour Carrée</h2>
+
+<p>
+J&rsquo;avais bondi derrière lui, je l&rsquo;avais pris à bras le corps,
+redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!»
+une telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours
+tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu&rsquo;il
+n&rsquo;oubliât qu&rsquo;il n&rsquo;était qu&rsquo;un homme, c&rsquo;est-à-dire
+incapable de voler directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser
+comme un oiseau ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et
+qu&rsquo;il remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna,
+me renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers
+couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu&rsquo;à cette tour maudite qui
+venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable!
+</p>
+
+<p>
+Et moi, je n&rsquo;avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué
+sur place par l&rsquo;horreur de ce cri. J&rsquo;y étais encore quand la porte
+de la Tour Carrée s&rsquo;ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut
+la forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante, malgré le
+cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait une terreur
+indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille,
+et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je n&rsquo;entendis plus que
+des soupirs et des gémissements, et encore ces deux syllabes que la nuit
+répétait indéfiniment: «Maman! Maman!»
+</p>
+
+<p>
+Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur
+désordonné, les reins rompus. Ce que j&rsquo;avais vu sur le seuil de la Tour
+Carrée ne me rassurait en aucune façon. C&rsquo;est en vain que
+j&rsquo;essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions
+tout perdu, tout, au contraire, n&rsquo;était-il point retrouvé? Le fils
+n&rsquo;avait-il point retrouvé la mère? La mère n&rsquo;avait-elle point enfin
+retrouvé l&rsquo;enfant?… Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle
+était si vivante? Pourquoi ce cri d&rsquo;angoisse avant qu&rsquo;elle apparût,
+debout, sur le seuil de la tour?
+</p>
+
+<p>
+Chose extraordinaire, il n&rsquo;y avait personne dans la Cour du Téméraire
+quand je la traversai. Personne n&rsquo;avait donc entendu le coup de feu?
+Personne n&rsquo;avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se
+trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse de la
+Tour Ronde? J&rsquo;aurais pu le croire, car j&rsquo;apercevais, au niveau du
+sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus,
+n&rsquo;avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du
+jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais pas. Et la
+porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux murmure: «Maman!
+Maman! Maman!» Et je l&rsquo;entendais, elle, qui ne disait que cela en
+pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n&rsquo;avaient même pas eu la
+précaution de refermer complètement la porte du salon du vieux Bob. C&rsquo;est
+là encore qu&rsquo;elle avait entraîné, qu&rsquo;elle avait emporté son enfant!
+</p>
+
+<p>
+… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s&rsquo;étreindre, à se répéter:
+«Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses entrecoupées, des phrases
+sans suite… des stupidités divines… «Alors, tu n&rsquo;es pas mort!»… Sans
+doute, n&rsquo;est-ce pas? Eh bien, c&rsquo;était suffisant pour les faire
+repartir à pleurer… Ah! ce qu&rsquo;ils devaient s&rsquo;embrasser, rattraper
+le temps perdu! Ce qu&rsquo;il devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en
+noir!… Je l&rsquo;entendis qui disait encore: «Tu sais, maman, ce n&rsquo;est
+pas moi qui avais volé!…» Et l&rsquo;on aurait pensé, au son de sa voix,
+qu&rsquo;il avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre Rouletabille.
+«Non! mon petit!… non, tu n&rsquo;as pas volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce
+n&rsquo;était pas ma faute si j&rsquo;entendais… mais j&rsquo;en avais
+l&rsquo;âme toute chavirée… C&rsquo;était une mère qui avait retrouvé son
+petit, quoi!…
+</p>
+
+<p>
+Mais où était Bernier? J&rsquo;entrai à gauche dans la loge, car je voulais
+savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré.
+</p>
+
+<p>
+La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu&rsquo;éclairait une petite
+veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être au lit
+quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à la hâte,
+quelque vêtement. J&rsquo;approchai la veilleuse de son visage. Les traits
+étaient décomposés par la peur.
+</p>
+
+<p>
+«Où est le père Bernier? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il est là, répondit-elle en tremblant.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Là?… Où, là?…»
+</p>
+
+<p>
+Mais elle ne me répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour savoir sur
+quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je baissai la veilleuse
+et j&rsquo;examinai le parquet. Le parquet était couvert de pommes de terre; il
+en avait roulé partout. La mère Bernier ne les avait donc pas ramassées depuis
+que Rouletabille avait vidé le sac?
+</p>
+
+<p>
+Je me relevai, je retournai à la mère Bernier:
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a eu?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je ne sais pas», répondit-elle.
+</p>
+
+<p>
+Et, aussitôt, j&rsquo;entendis qu&rsquo;on refermait la porte de la tour, et le
+père Bernier apparut sur le seuil de la loge.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! c&rsquo;est vous, monsieur Sainclair?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Bernier!… Qu&rsquo;est-il arrivé?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave…
+(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée
+qu&rsquo;elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac, en
+posant son revolver sur sa table de nuit, l&rsquo;a fait partir. Madame a eu
+peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur appartement
+était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et vous aviez entendu
+quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; M. Darzac était donc rentré chez lui?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour,
+monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu&rsquo;il
+est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j&rsquo;ai eu peur! Ah!
+je me suis précipité!… M. Darzac m&rsquo;a ouvert lui-même. Heureusement, il
+n&rsquo;y avait personne de blessé.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez
+elle?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle
+l&rsquo;a suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Tenez, le voilà!…»
+</p>
+
+<p>
+Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de
+l&rsquo;appartement, je vis qu&rsquo;il était atrocement pâle. Il me faisait
+signe. Je m&rsquo;approchai de lui et il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l&rsquo;accident. Ce
+n&rsquo;est pas la peine d&rsquo;en parler à personne, si l&rsquo;on ne vous en
+parle pas. Les autres n&rsquo;ont peut-être pas entendu ce coup de revolver.
+C&rsquo;est inutile d&rsquo;effrayer les gens, n&rsquo;est-ce pas?… Dites-donc!
+J&rsquo;ai un service personnel à vous demander.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez bien.
+Disposez de moi, si je puis vous être utile.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Merci, mais il ne s&rsquo;agit que de décider Rouletabille à aller se
+coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle ira se
+reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du calme, Sainclair!
+Nous avons tous besoin de calme et de silence…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Bien, mon ami, comptez sur moi!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui attestait mon
+dévouement; j&rsquo;étais persuadé que tous ces gens-là nous cachaient quelque
+chose, quelque chose de très grave!…
+</p>
+
+<p>
+Il entra dans sa chambre, et je n&rsquo;hésitai pas à aller retrouver
+Rouletabille dans le salon du vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Mais, sur le seuil de l&rsquo;appartement du vieux Bob, je me heurtai à la Dame
+en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si silencieux et
+avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui avais entendu les
+transports de tout à l&rsquo;heure et qui m&rsquo;attendais à trouver le fils
+dans les bras de sa mère, que je restai en face d&rsquo;eux sans dire un mot,
+sans faire un geste. L&rsquo;empressement que mettait Mme Darzac à quitter
+Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle m&rsquo;intrigua à un
+point que je ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille
+acceptait son congé m&rsquo;anéantissait. Mathilde se pencha sur le front de
+mon ami, l&rsquo;embrassa et lui dit: «Au revoir, mon enfant» d&rsquo;une voix
+si blanche, si triste, et en même temps si solennelle, que je crus entendre
+l&rsquo;adieu déjà lointain d&rsquo;une mourante. Rouletabille, sans répondre à
+sa mère, m&rsquo;entraîna hors de la tour. Il tremblait comme une feuille.
+</p>
+
+<p>
+Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée.
+J&rsquo;étais sûr qu&rsquo;il se passait dans la tour quelque chose
+d&rsquo;inouï. L&rsquo;histoire de l&rsquo;accident ne me satisfaisait en rien;
+et il n&rsquo;est point douteux que Rouletabille n&rsquo;eût pensé comme moi,
+si sa raison et son coeur n&rsquo;eussent encore été tout étourdis de ce qui
+venait de se passer entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que
+Rouletabille ne pensait pas comme moi?
+</p>
+
+<p>
+… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j&rsquo;entreprenais
+Rouletabille. D&rsquo;abord je le poussai dans l&rsquo;encoignure du parapet
+qui joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l&rsquo;angle formé par
+l&rsquo;avancée, sur la cour, de la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Le reporter, qui s&rsquo;était laissé conduire par moi docilement, comme un
+enfant, dit à voix basse:
+</p>
+
+<p>
+«Sainclair, j&rsquo;ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je
+n&rsquo;entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée.
+C&rsquo;est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part
+de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j&rsquo;entende…»
+</p>
+
+<p>
+Nous étions là non loin d&rsquo;une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le
+salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n&rsquo;était point
+fermée, et c&rsquo;est ce qui nous avait permis, sans doute, d&rsquo;entendre
+distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré l&rsquo;épaisseur
+des murailles de la tour. De l&rsquo;endroit où nous nous trouvions maintenant,
+nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre, mais n&rsquo;était-ce pas déjà
+quelque chose que de pouvoir entendre?… L&rsquo;orage avait fui, mais les flots
+n&rsquo;étaient pas encore apaisés et ils se brisaient sur les rocs de la
+presqu&rsquo;île d&rsquo;Hercule avec cette violence qui rendait toute approche
+de barque impossible! Ainsi pensai-je dans le moment à une barque, parce que,
+une seconde, je crus voir apparaître ou disparaître &mdash; dans l&rsquo;ombre
+&mdash; une ombre de barque. Mais quoi! C&rsquo;était là évidemment une
+illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout, &mdash; de mon
+esprit certainement plus agité que les flots.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir &mdash;
+ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une expiration,
+comme un souffle d&rsquo;agonie, une plainte sourde, lointaine comme la vie qui
+s&rsquo;en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva par cette fenêtre et
+passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien… non, on n&rsquo;entendait
+plus rien que le mugissement intermittent de la mer, et, tout à coup, la
+lumière de la fenêtre s&rsquo;éteignit. La Tour Carrée, toute noire, rentra
+dans la nuit. Mon ami et moi nous étions saisi la main et nous nous commandions
+ainsi, par cette communication muette, l&rsquo;immobilité et le silence.
+Quelqu&rsquo;un mourait, là, dans la tour! Quelqu&rsquo;un qu&rsquo;on nous
+cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;était ni Mme
+Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère Bernier, ni, à n&rsquo;en
+point douter, le vieux Bob: quelqu&rsquo;un qui ne pouvait pas être dans la
+tour.
+</p>
+
+<p>
+Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre qui
+avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart d&rsquo;heure
+s&rsquo;écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la fenêtre de sa
+chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller éteindre cette lumière
+et redescendre. Je pris mille précautions; cinq minutes plus tard,
+j&rsquo;étais revenu auprès de Rouletabille. Il n&rsquo;y avait plus maintenant
+d&rsquo;autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible lueur au ras du
+sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie basse de la Tour
+Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier où veillait Mattoni. En somme,
+en considérant la position qu&rsquo;ils occupaient, on pouvait très bien
+s&rsquo;expliquer que ni le vieux Bob ni Mattoni n&rsquo;eussent rien entendu
+de ce qui s&rsquo;était passé dans la Tour Carrée, ni même, dans l&rsquo;orage
+finissant, des clameurs de Rouletabille poussées au-dessus de leurs têtes. Les
+murs de la poterne étaient épais et le vieux Bob était enfoui dans un véritable
+souterrain.
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans
+l&rsquo;encoignure de la tour et du parapet, poste d&rsquo;observation
+qu&rsquo;il n&rsquo;avait point quitté, que nous entendions distinctement la
+porte de la Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme
+j&rsquo;allais me pencher au delà de l&rsquo;encoignure, et allonger mon buste
+sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu&rsquo;à
+lui-même de dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était
+très courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon
+ami, et voici ce que je vis:
+</p>
+
+<p>
+D&rsquo;abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l&rsquo;obscurité,
+qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la
+poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s&rsquo;arrêta, regarda du côté
+de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se retourna du
+côté de la tour et fit un signe que nous pouvions interpréter comme un signe de
+tranquillité. À qui s&rsquo;adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore;
+mais il se rejeta brusquement en arrière, me repoussant.
+</p>
+
+<p>
+Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n&rsquo;y avait
+plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou plutôt nous
+l&rsquo;entendîmes d&rsquo;abord, car il y eut entre lui et Mattoni une courte
+conversation dont l&rsquo;écho assourdi nous arrivait. Et puis nous entendîmes
+quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du jardinier, et le père
+Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse noire et tout doucement roulante
+d&rsquo;une voiture. Nous distinguions bientôt que c&rsquo;était la petite
+charrette anglaise, traînée par Toby, le poney d&rsquo;Arthur Rance. La Cour du
+Téméraire était de terre battue et le petit équipage ne faisait pas plus de
+bruit sur cette terre que s&rsquo;il avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby
+était si sage et si tranquille qu&rsquo;on eût dit qu&rsquo;il avait reçu les
+instructions du père Bernier. Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore
+la tête du côté de nos fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride,
+arriva sans encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la
+porte le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants
+s&rsquo;écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à mon
+ami qui s&rsquo;était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans que
+j&rsquo;en pusse deviner la raison subite.
+</p>
+
+<p>
+Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et retournait
+à la poterne. C&rsquo;est alors que nous dûmes nous pencher davantage, et,
+certainement, les personnes qui étaient maintenant sur le seuil de la Tour
+Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient regardé de notre côté, mais
+elles ne pensaient guère à nous. La nuit s&rsquo;éclaircissait alors d&rsquo;un
+beau rayon de lune qui fit une grande raie éclatante sur la mer et allongea sa
+clarté bleue dans la Cour du Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis
+de la tour et s&rsquo;étaient approchés de la voiture parurent si surpris
+qu&rsquo;ils eurent un mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la
+Dame en noir prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert,
+il le faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si
+elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point
+conclure.
+</p>
+
+<p>
+Et Robert Darzac dit d&rsquo;une voix singulière: «Ce n&rsquo;est point ce qui
+me manque.» Il était courbé sur quelque chose qu&rsquo;il traînait et
+qu&rsquo;il souleva avec une peine infinie et qu&rsquo;il essaya de glisser
+sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa
+casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes
+distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait fait de
+gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le mur de la tour,
+la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune aide. Et, soudain, dans le
+moment que M. Darzac avait réussi à pousser le sac dans la voiture, Mathilde
+prononça, d&rsquo;une voix sourdement épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…»
+&mdash; «C&rsquo;est la fin!…» répondit M. Darzac qui, maintenant,
+s&rsquo;épongeait le front. Sur quoi il mit son pardessus et prit Toby par la
+bride. Il s&rsquo;éloigna, faisant un signe à la Dame en noir, mais celle-ci,
+toujours appuyée à la muraille comme si on l&rsquo;avait allongée là pour
+quelque supplice, ne lui répondit pas. M. Darzac nous parut plutôt calme. Il
+avait redressé la taille. Il marchait d&rsquo;un pas ferme… on pouvait dire:
+d&rsquo;un pas d&rsquo;honnête homme conscient d&rsquo;avoir accompli son
+devoir. Toujours avec de grandes précautions, il disparut avec sa voiture sous
+la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m&rsquo;y maintint
+énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et
+retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand il ne
+fut plus qu&rsquo;à deux mètres de la porte qui s&rsquo;était refermée,
+Rouletabille sortit lentement de l&rsquo;encoignure du parapet, se glissa entre
+la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du concierge.
+</p>
+
+<p>
+«Venez avec moi», lui dit-il.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;autre paraissait anéanti. J&rsquo;étais sorti de ma cachette, moi
+aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux
+étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent:
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est un grand malheur!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap12"></a>XII<br/>
+Le corps impossible</h2>
+
+<p>
+«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua
+Rouletabille à voix basse; mais il n&rsquo;y aura point de malheur du tout si
+vous ne nous cachez rien. Allons, venez!»
+</p>
+
+<p>
+Et il l&rsquo;entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf,
+et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon Rouletabille.
+Maintenant qu&rsquo;il était si heureusement débarrassé d&rsquo;un problème
+sentimental qui l&rsquo;avait intéressé si personnellement, maintenant
+qu&rsquo;il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il reconquérait toutes
+les forces incroyables de son esprit pour la lutte entreprise contre le
+mystère! Et jusqu&rsquo;au jour où tout fut conclu, jusqu&rsquo;à la minute
+suprême &mdash; la plus dramatique que j&rsquo;aie vécu de ma vie, même aux
+côtés de Rouletabille &mdash; où la vie et la mort eurent parlé et se furent
+expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste d&rsquo;hésitation dans
+la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui ne contribue
+nécessairement à nous sauver de l&rsquo;épouvantable situation faite à
+l&rsquo;assiégé par l&rsquo;attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 au 13
+avril.
+</p>
+
+<p>
+Bernier ne lui résista pas. D&rsquo;autres voudront lui résister qu&rsquo;il
+brisera et qui crieront grâce.
+</p>
+
+<p>
+Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre compte à
+des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de Rouletabille, nous
+le faisons asseoir en face de nous; j&rsquo;ai allumé la lampe.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa pipe;
+il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l&rsquo;honnêteté qui
+s&rsquo;y peut trouver. Puis son sourcil froncé s&rsquo;allonge, son oeil
+s&rsquo;éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il
+dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voyons, Bernier, comment l&rsquo;ont-ils tué?»
+</p>
+
+<p>
+Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
+</p>
+
+<p>
+«J&rsquo;ai juré de ne rien dire. Je n&rsquo;en sais rien, monsieur! Ma foi, je
+n&rsquo;en sais rien!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me racontez pas
+ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de rien!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais, de votre sécurité, Bernier!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; De ma sécurité, à moi?… Je n&rsquo;ai rien fait!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se
+levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le temps de
+faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique nécessaire… «Alors,
+reprit-il, il était dans la Tour Carrée?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Où? Dans la chambre du vieux Bob?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non! fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Caché chez vous, dans votre loge?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non, fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ah çà! mais où était-il donc? Il n&rsquo;était pourtant pas dans
+l&rsquo;appartement de M. et Mme Darzac?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Misérable!» grinça Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge, et
+l&rsquo;enlevai aux griffes de Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Quand il put respirer:
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m&rsquo;étrangler? fit-il.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous avouez
+qu&rsquo;il était dans l&rsquo;appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui donc
+l&rsquo;a introduit dans cet appartement, si ce n&rsquo;est vous? Vous qui,
+seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?»
+</p>
+
+<p>
+Bernier se leva, très pâle: «C&rsquo;est vous, monsieur Rouletabille, qui
+m&rsquo;accusez d&rsquo;être le complice de Larsan?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je vous défends de prononcer ce nom-là! s&rsquo;écria le reporter. Vous
+savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c&rsquo;est vrai…
+j&rsquo;ai eu tort de l&rsquo;oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand
+on se bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande
+pardon!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous êtes
+un brave homme. Aussi, ce n&rsquo;est pas votre bonne foi que
+j&rsquo;incrimine: c&rsquo;est votre négligence.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu&rsquo;il était, devint écarlate.
+Ma négligence! Je n&rsquo;ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J&rsquo;ai
+eu toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n&rsquo;est entré dans
+cet appartement, personne d&rsquo;autre, après que vous l&rsquo;avez eu visité,
+à cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point,
+naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, vous et
+M. Sainclair!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet
+individu &mdash; nous avons oublié son nom, n&rsquo;est-ce pas, Bernier? nous
+l&rsquo;appellerons l&rsquo;homme &mdash; que l&rsquo;homme a été tué chez M.
+et Mme Darzac s&rsquo;il n&rsquo;y était pas!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non! Aussi je puis vous affirmer qu&rsquo;il y était!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. Et
+vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en l&rsquo;absence de
+M. Darzac, et que M. Darzac n&rsquo;a point quitté sa chambre quand il avait la
+clef, et qu&rsquo;on ne pouvait se cacher dans sa chambre pendant qu&rsquo;il
+était là!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus que
+tout! Mais je n&rsquo;ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: voilà bien
+le mystère!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi,
+avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé immédiatement la
+porte?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, monsieur.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et quand l&rsquo;avez-vous rouverte?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac
+chez eux. M. Darzac venait d&rsquo;arriver et Mme Darzac était depuis quelque
+temps dans le salon de M. Bob d&rsquo;où venait de partir M. Sainclair. Ils se
+sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur
+appartement! Voilà! Aussitôt qu&rsquo;ils ont été entrés, j&rsquo;ai entendu
+qu&rsquo;on repoussait les verrous.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n&rsquo;avez pas
+ouvert la porte?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pas une seule fois.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et où étiez-vous, pendant tout ce temps?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de
+l&rsquo;appartement, et c&rsquo;est là que ma femme et moi nous avons dîné, à
+six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte
+de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et que c&rsquo;était plus gai.
+Après le dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma
+femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même si nous
+l&rsquo;avions voulu, nous n&rsquo;aurions pas pu quitter des yeux la porte de
+l&rsquo;appartement de M. Darzac. Ah! c&rsquo;est un mystère! un mystère plus
+incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne savait pas ce
+qui s&rsquo;était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce qui s&rsquo;est
+passé avant puisque vous avez vous-même visité l&rsquo;appartement à cinq
+heures et qu&rsquo;il n&rsquo;y avait personne dedans; on sait ce qui
+s&rsquo;est passé pendant, puisque j&rsquo;avais la clef dans ma poche, ou que
+M. Darzac était dans sa chambre, et qu&rsquo;il aurait bien aperçu, tout de
+même, l&rsquo;homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l&rsquo;assassiner,
+et puis, encore que j&rsquo;étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et
+que j&rsquo;aurais bien vu passer l&rsquo;homme; et on sait ce qui s&rsquo;est
+passé après. Après, il n&rsquo;y a pas eu d&rsquo;après. Après, ça a été la
+mort de l&rsquo;homme, ce qui prouvait bien que l&rsquo;homme était là! Ah!
+C&rsquo;est un mystère!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et, depuis cinq heures jusqu&rsquo;au moment du drame, vous affirmez
+bien que vous n&rsquo;avez pas quitté le couloir?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ma foi, oui!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m&rsquo;avez
+appelé…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez
+cette minute-là…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais ça n&rsquo;a pas duré plus d&rsquo;une minute ou deux, et M.
+Darzac était dans sa chambre. Il ne l&rsquo;a pas quittée. Ah! c&rsquo;est un
+mystère!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Comment savez-vous qu&rsquo;il ne l&rsquo;a pas quittée pendant ces
+deux minutes-là?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Dame! s&rsquo;il l&rsquo;avait quittée, ma femme qui était dans la loge
+l&rsquo;aurait bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si
+intrigué, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne
+d&rsquo;autre n&rsquo;était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que
+personne n&rsquo;était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, la
+nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le
+lui ai juré sur le cadavre qui était là!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Où était-il, le cadavre?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Dans sa chambre.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;était bien un cadavre?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! il respirait encore!… Je l&rsquo;entendais!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Alors, ça n&rsquo;était pas un cadavre, père Bernier.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! monsieur Rouletabille, c&rsquo;était tout comme. Pensez donc! Il
+avait un coup de revolver dans le coeur!»
+</p>
+
+<p>
+Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L&rsquo;avait-il vu?
+Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux yeux de
+Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème de savoir
+comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il venu se faire
+tuer?
+</p>
+
+<p>
+Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L&rsquo;affaire
+avait été rapide comme un coup de feu &mdash; lui semblait-il &mdash; et il
+était derrière la porte. Il nous raconta qu&rsquo;il s&rsquo;en allait tout
+doucement dans sa loge et qu&rsquo;il se disposait à se mettre au lit, quand la
+mère Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l&rsquo;appartement
+de Darzac qu&rsquo;ils en restèrent saisis. C&rsquo;étaient des meubles
+qu&rsquo;on bousculait, des coups dans le mur. «Qu&rsquo;est-ce qui se passe?»
+fit la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui
+appelait: «Au secours!» Ce cri- là, nous ne l&rsquo;avions pas entendu, nous
+autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme
+s&rsquo;affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et
+la secoua en vain, criant qu&rsquo;on lui ouvrît. La lutte continuait de
+l&rsquo;autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux hommes,
+et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots furent prononcés: «Ce
+coup-ci, j&rsquo;aurai ta peau!» Puis il entendit M. Darzac qui appelait sa
+femme à son secours d&rsquo;une voix étouffée, épuisée: «Mathilde! Mathilde!»
+Évidemment, il devait avoir le dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand,
+tout à coup, le coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père
+Bernier que le cri qui l&rsquo;accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui
+avait poussé le cri, avait été mortellement frappée. Bernier ne
+s&rsquo;expliquait point cela: l&rsquo;attitude de Mme Darzac. Pourquoi
+n&rsquo;ouvrait-elle point au secours qu&rsquo;il lui apportait? Pourquoi ne
+tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque aussitôt après le coup de revolver,
+la porte sur laquelle le père Bernier n&rsquo;avait cessé de frapper
+s&rsquo;était ouverte. La chambre était plongée dans l&rsquo;obscurité, ce qui
+n&rsquo;étonna point le père Bernier, car la lumière de la bougie qu&rsquo;il
+avait aperçue sous la porte, pendant la lutte, s&rsquo;était brusquement
+éteinte et il avait entendu en même temps le bougeoir qui roulait par terre.
+C&rsquo;était Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l&rsquo;ombre de M.
+Darzac était penchée sur un râle, sur quelqu&rsquo;un qui se mourait! Bernier
+avait appelé sa femme pour qu&rsquo;elle apportât de la lumière, mais Mme
+Darzac s&rsquo;était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de lumière! Et
+surtout qu&rsquo;il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait couru à la porte
+de la tour en criant: «Il vient! il vient! je l&rsquo;entends! Ouvrez la porte!
+ouvrez la porte, père Bernier! Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui
+avait ouvert la porte, pendant qu&rsquo;elle répétait, en gémissant:
+«Cachez-vous! Allez-vous- en! Qu&rsquo;il ne sache rien!»
+</p>
+
+<p>
+Le père Bernier continuait:
+</p>
+
+<p>
+«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous a
+entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n&rsquo;avez rien vu. Moi,
+j&rsquo;étais retenu auprès de M. Darzac. L&rsquo;homme, sur le plancher, avait
+fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m&rsquo;avait dit: «Un sac,
+Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n&rsquo;en entend
+plus parler!»
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Alors, continua Bernier, j&rsquo;ai pensé à mon sac de pommes de terre;
+ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l&rsquo;ai vidé à mon
+tour et je l&rsquo;ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible.
+Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, dans le
+salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme
+dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que M. Darzac
+avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j&rsquo;avais dit à M. Darzac: «Un
+conseil, ne le jetez pas à l&rsquo;eau. Elle n&rsquo;est pas assez profonde
+pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si claire qu&rsquo;on en voit le
+fond. &mdash; Qu&rsquo;est-ce que je vais en faire?» a demandé M. Darzac à voix
+basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n&rsquo;en sais rien, monsieur. Tout ce
+que je pouvais faire pour vous, et pour madame, et pour l&rsquo;humanité,
+contre un bandit comme Frédéric Larsan, je l&rsquo;ai fait. Mais ne m&rsquo;en
+demandez pas davantage et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la
+chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous
+avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa
+chambre. Quant à ma femme, elle s&rsquo;est presque évanouie quand elle a vu
+tout à coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, messieurs,
+mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin,
+nous avons fait notre devoir! Et c&rsquo;était un fier bandit!… Mais,
+voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra jamais cacher une histoire
+pareille… et on ferait mieux de la raconter tout de suite à la justice…
+J&rsquo;ai promis de me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais je
+suis bien content tout de même de me décharger d&rsquo;un pareil poids devant
+vous, qui êtes des amis à madame et à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur
+faire entendre raison… Pourquoi qu&rsquo;ils se cachent? C&rsquo;est-y pas un
+honneur de tuer un Larsan! Pardon d&rsquo;avoir encore prononcé ce nom- là… je
+sais bien, il n&rsquo;est pas propre… C&rsquo;est-y pas un honneur d&rsquo;en
+avoir délivré la terre en s&rsquo;en délivrant soi-même? Ah! tenez!… une
+fortune!… Mme Darzac m&rsquo;a promis une fortune si je me taisais!
+Qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;en ferais?… C&rsquo;est-y pas la meilleure fortune
+de la servir, cette pauv&rsquo;dame-là qu&rsquo;a eu tant de malheurs!… Tenez!…
+Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu&rsquo;elle parle!… Qu&rsquo;est-ce
+qu&rsquo;elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant
+vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée
+avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l&rsquo;avez tué! Tout
+le monde fera bravo!…» Elle m&rsquo;a répondu: «Il y a eu déjà trop de
+scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c&rsquo;est possible,
+on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en mourrait!» Je ne lui ai rien
+répondu, mais j&rsquo;en avais bien envie. J&rsquo;avais sur la langue de lui
+dire: «Si on apprend l&rsquo;affaire plus tard, on croira à des tas de choses
+injustes, et monsieur votre père en mourra bien davantage!» Mais c&rsquo;était
+son idée! Elle veut qu&rsquo;on se taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!»
+</p>
+
+<p>
+Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
+</p>
+
+<p>
+«Il faut que j&rsquo;aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille l&rsquo;arrêta:
+</p>
+
+<p>
+«Et qu&rsquo;est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son
+avis?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui
+obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère blessure à la
+gorge, mais il ne s&rsquo;en occupait pas, et, au fond, il n&rsquo;y avait
+qu&rsquo;une chose qui l&rsquo;intéressait, c&rsquo;était la façon dont le
+misérable avait pu s&rsquo;introduire chez lui! ça, je vous le répète, il
+n&rsquo;en revenait pas et j&rsquo;ai dû lui donner encore des explications.
+Ses premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire:
+</p>
+
+<p>
+«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n&rsquo;y avait
+personne, et j&rsquo;ai aussitôt fermé ma porte au verrou.»
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Où cela se passait-il?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre
+chère femme.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et le cadavre? Où était-il?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;ils avaient décidé pour s&rsquo;en
+débarrasser?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je n&rsquo;en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était
+prise, car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service;
+vous allez aller chercher la charrette anglaise à l&rsquo;écurie, et vous y
+attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c&rsquo;est possible. Si vous le
+réveillez, et s&rsquo;il vous demande des explications, vous lui direz ainsi
+qu&rsquo;à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C&rsquo;est pour M.
+Darzac, qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée
+des Alpes.» Mme Darzac m&rsquo;a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair,
+ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. Rouletabille,
+ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame n&rsquo;a voulu que je
+sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été fermée et que votre lumière
+a été éteinte. Et, cependant, nous n&rsquo;étions point rassurés avec le
+cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer,
+et quel soupir! Le reste, monsieur, vous l&rsquo;avez vu, et vous en savez
+maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!»
+</p>
+
+<p>
+Quand Bernier eut ainsi raconté l&rsquo;impossible drame, Rouletabille le
+remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui recommanda
+la plus grande discrétion, le pria de l&rsquo;excuser de sa brutalité, et lui
+ordonna de ne rien dire de l&rsquo;interrogatoire qu&rsquo;il venait de subir à
+Mme Darzac. Bernier, avant de s&rsquo;en aller, voulut lui serrer la main, mais
+Rouletabille retira la sienne.
+</p>
+
+<p>
+«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous quitta pour
+aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis- je, quand nous fûmes seuls.
+Larsan est mort?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Parce que, fit-il d&rsquo;une voix blanche que je ne lui connaissais
+pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ NI
+MORT NI VIVANT, M&rsquo;ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap13"></a>XIII<br/>
+Où l&rsquo;épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</h2>
+
+<p>
+Et c&rsquo;est vrai qu&rsquo;il était littéralement épouvanté. Et je fus
+effrayé moi-même plus qu&rsquo;on ne saurait dire. Je ne l&rsquo;avais jamais
+encore vu dans un état d&rsquo;inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à
+travers la chambre d&rsquo;un pas saccadé, s&rsquo;arrêtait parfois devant la
+glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le front comme
+s&rsquo;il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est- ce bien toi,
+Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il
+paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne vouloir
+point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi s&rsquo;accroupir à
+la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive
+lointaine, attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit du
+sabot de Toby. On eût dit une bête à l&rsquo;affût.
+</p>
+
+<p>
+… Le ressac s&rsquo;était tu; la mer s&rsquo;était tout à fait apaisée… Une
+raie blanche s&rsquo;inscrivit soudain sur les flots noirs, à l&rsquo;Orient.
+C&rsquo;était l&rsquo;aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de
+la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu&rsquo;un
+qui n&rsquo;a pas dormi.
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais compte de
+mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec votre mère. Et
+comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais savoir, mon ami, si elle
+vous a raconté «l&rsquo;histoire de l&rsquo;accident de revolver sur la table
+de nuit»?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non!… me répondit-il sans se détourner.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Elle ne vous a rien dit de cela?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du cri
+de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce jour-là!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi,
+Sainclair; je ne lui ai rien demandé!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant
+qu&rsquo;elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de ce
+cri?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets
+de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse rien
+demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous quitter, mon
+ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous tûmes. J&rsquo;étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter.
+Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit falot
+qui brûlait encore à l&rsquo;entrée de la porte souterraine qui conduisait au
+cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà l&rsquo;aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! Ce
+vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le vieux Bob.
+Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui
+m&rsquo;étrangle, qui me garrotte, qui m&rsquo;épuise.»
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa un gros soupir:
+</p>
+
+<p>
+«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…»
+</p>
+
+<p>
+Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans la salle
+octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait toujours sur la
+table-bureau. Mais il n&rsquo;y avait plus de vieux Bob!
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille fit:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! oh!»
+</p>
+
+<p>
+Et il prit la lampe qu&rsquo;il souleva, examinant toutes choses autour de lui.
+Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de la batterie
+basse. Là, rien n&rsquo;avait été changé de place, et tout était relativement
+en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes bien regardé les
+ossements et coquillages et cornes des premiers âges, des «pendeloques en
+coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d&rsquo;un os long», des
+«boucles d&rsquo;oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du
+renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en silex de
+la couche de l&rsquo;éléphant», nous revînmes à la table- bureau. Là, se
+trouvait «le plus vieux crâne», et c&rsquo;était vrai qu&rsquo;il avait encore
+la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à sécher sur la partie de
+bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au soleil. J&rsquo;allai à la
+fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels
+on n&rsquo;avait pas touché.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille me vit et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;est-ce que vous faites? Avant d&rsquo;imaginer qu&rsquo;il ait pu
+sortir par les fenêtres, il faudrait savoir s&rsquo;il n&rsquo;est pas sorti
+par la porte.»
+</p>
+
+<p>
+Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les traces de
+pas.
+</p>
+
+<p>
+«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à Bernier si
+le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne et le père Jacques
+à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…»
+</p>
+
+<p>
+Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On
+n&rsquo;avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n&rsquo;était passé nulle part!
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il a laissé cette lampe allumée pour qu&rsquo;on s&rsquo;imagine qu&rsquo;il
+travaille toujours.»
+</p>
+
+<p>
+Et puis, soucieux, il ajouta:
+</p>
+
+<p>
+«Il n&rsquo;y a point de traces de luttes d&rsquo;aucune sorte et, sur le
+plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac,
+lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l&rsquo;orage, et ont
+traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du Téméraire et
+aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il n&rsquo;y a nulle part
+trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l&rsquo;orage et
+il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n&rsquo;y est point
+revenu depuis!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s&rsquo;est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui
+éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n&rsquo;a jamais ri
+d&rsquo;une façon plus effroyable. Autour de nous, il n&rsquo;y a que des
+squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le prend
+dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites vides. Puis il
+élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le considère un instant,
+avec une attention surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le
+dépose entre les mains, et je dois l&rsquo;élever à mon tour au-dessus de ma
+tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps,
+dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête.
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le crâne sur le
+bureau et me précipite dans la cour jusqu&rsquo;au puits. Là je constate que
+les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si quelqu&rsquo;un
+s&rsquo;était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou s&rsquo;y
+était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux plus que
+jamais:
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu&rsquo;il
+s&rsquo;en aille, que le sac!»
+</p>
+
+<p>
+Je répétai la phrase, mais le reporter ne m&rsquo;écoutait point, et je fus
+surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de deviner
+l&rsquo;intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que nous
+n&rsquo;attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle dans
+lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans
+le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses
+mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment Rouletabille
+pouvait-il s&rsquo;amuser à faire des dessins avec une règle, une équerre, un
+tire-ligne et un compas? Oui, il s&rsquo;était assis dans le fauteuil du
+géologue et avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui
+aussi, il faisait un plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme
+un pacifique et gentil commis d&rsquo;architecte.
+</p>
+
+<p>
+Il avait piqué le papier de l&rsquo;une des pointes de son compas, et
+l&rsquo;autre traçait le cercle qui pouvait représenter l&rsquo;espace occupé
+par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M.
+Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune homme s&rsquo;appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant un
+pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait servi à M.
+Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout l&rsquo;espace du
+cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, prêtant grande
+attention à ce que la peinture fût de mince valeur partout, et telle
+qu&rsquo;on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et
+de gauche pour juger de l&rsquo;effet, et tirait un peu la langue comme un
+écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se
+taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au dessin. Ils n&rsquo;en
+bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa et laissa échapper une
+exclamation d&rsquo;horreur indicible; je ne reconnus plus sa figure de fou. Et
+il se retourna si brusquement vers moi qu&rsquo;il renversa le vaste fauteuil.
+</p>
+
+<p>
+«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture rouge!»
+</p>
+
+<p>
+Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation sauvage.
+Mais quoi, je ne voyais qu&rsquo;un petit lavis bien propret…
+</p>
+
+<p>
+«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les yeux
+agrandis comme s&rsquo;il assistait à quelque affreux spectacle.
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus m&rsquo;empêcher de lui demander:
+</p>
+
+<p>
+«Mais, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle a?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Quoi?… qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle a?… Tu ne vois donc pas
+qu&rsquo;elle est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c&rsquo;est du
+sang!…»
+</p>
+
+<p>
+Non! je ne voyais pas cela, car j&rsquo;étais bien sûr que ce n&rsquo;était pas
+du sang. C&rsquo;était de la peinture rouge bien naturelle.
+</p>
+
+<p>
+Mais je n&rsquo;eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je
+m&rsquo;intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
+</p>
+
+<p>
+«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de Larsan?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de
+Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du sang de
+Larsan, il faudrait m&rsquo;ouvrir les veines, Sainclair!… C&rsquo;est le seul
+moyen!…»
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;étais tout à fait, tout à fait étonné.
+</p>
+
+<p>
+«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…»
+</p>
+
+<p>
+Voilà qu&rsquo;il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son père…
+«Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne se laisse pas
+prendre son sang comme ça!»
+</p>
+
+<p>
+«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles de la
+Dame en noir!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme
+ça!…»
+</p>
+
+<p>
+Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit lavis
+bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d&rsquo;un gros sanglot:
+</p>
+
+<p>
+«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop affreux.»
+</p>
+
+<p>
+Et il dit encore:
+</p>
+
+<p>
+«Ma pauvre maman n&rsquo;a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…»
+</p>
+
+<p>
+Ce fut alors qu&rsquo;une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba dans
+le godet:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!»
+</p>
+
+<p>
+Et, disant cela d&rsquo;une voix tremblante, il prit le godet avec un soin
+infini et l&rsquo;alla enfermer dans une petite armoire.
+</p>
+
+<p>
+Puis il me prit par la main et m&rsquo;entraîna, cependant que je le regardais
+faire, me demandant si réellement il n&rsquo;était point, tout à coup, devenu
+vraiment fou.
+</p>
+
+<p>
+«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne pouvons plus
+reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise tout… tout ce qui
+s&rsquo;est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite…
+tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! je ne peux plus attendre!…»
+</p>
+
+<p>
+Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi
+s&rsquo;effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? Pourquoi
+se remit-il nerveusement à claquer des dents?…
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus m&rsquo;empêcher de lui demander à nouveau:
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n&rsquo;est pas
+mort!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras:
+</p>
+
+<p>
+«Je vous dis, je vous dis que sa mort m&rsquo;épouvante plus que sa vie!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous trouvions.
+Je lui demandai s&rsquo;il ne désirait point que je le laissasse seul en
+présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me répondit qu&rsquo;il
+ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, «tant que le cercle ne
+serait point fermé».
+</p>
+
+<p>
+Et il ajouta, lugubre:
+</p>
+
+<p>
+«Puisse-t-il ne l&rsquo;être jamais!…»
+</p>
+
+<p>
+La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle
+s&rsquo;entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. Il
+parut très fâché de nous voir.
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;est-ce que vous voulez? Qu&rsquo;est-ce que vous voulez encore? fit-
+il… Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux
+n&rsquo;est toujours pas rentré.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa la porte.
+</p>
+
+<p>
+«Surtout ne dites pas à madame…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais non!… Mais non!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L&rsquo;obscurité était à peu près
+complète.
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le
+reporter à voix basse.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n&rsquo;ose plus
+rentrer dans la chambre… ni moi non plus…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et
+attendez que je vous appelle!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous
+aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était encore fort
+obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La grande silhouette
+sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait
+sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, elle n&rsquo;eut pas un
+mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, d&rsquo;une voix si
+affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus:
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous
+n&rsquo;avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu&rsquo;est-ce que vous
+voulez?»
+</p>
+
+<p>
+Et elle ajouta sur un ton d&rsquo;une douleur infinie:
+</p>
+
+<p>
+«Vous m&rsquo;aviez juré de ne rien voir.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect infini:
+</p>
+
+<p>
+«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le ton
+d&rsquo;une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il l&rsquo;entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu&rsquo;il lui eût
+pris la main, il sembla qu&rsquo;il pouvait la diriger à son gré. Cependant,
+quand il l&rsquo;eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle
+eut un recul de tout le corps.
+</p>
+
+<p>
+«Pas là!» gémit-elle…
+</p>
+
+<p>
+Et elle s&rsquo;appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille secoua
+la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son ordre,
+l&rsquo;ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
+</p>
+
+<p>
+La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre était dans
+un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par les vastes embrasures
+rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel éclairage pour une chambre de
+meurtre! Que de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!… Le
+sang du soleil levant et de l&rsquo;homme que Toby avait emporté on ne savait
+où… dans le sac de pommes de terre! Les tables, les fauteuils, les chaises,
+tout était renversé. Les draps du lit auxquels l&rsquo;homme, dans son agonie,
+avait dû désespérément s&rsquo;accrocher, étaient à moitié tirés par terre et
+l&rsquo;on voyait sur le linge la marque d&rsquo;une main rouge. C&rsquo;est
+dans tout cela que nous entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait
+prête à s&rsquo;évanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce
+et suppliante: «Il le faut, maman! Il le faut!» Et il l&rsquo;interrogea tout
+de suite après l&rsquo;avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je
+venais de remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par
+signes de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au fur
+et à mesure qu&rsquo;elle répondait, Rouletabille était de plus en plus
+troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout le calme
+qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il n&rsquo;y
+parvenait guère. Il la tutoyait et l&rsquo;appelait: «Maman! Maman!» tout le
+temps pour lui donner du courage… Mais elle n&rsquo;en avait plus; elle lui
+tendit les bras et il s&rsquo;y jeta; ils s&rsquo;embrassèrent à
+s&rsquo;étouffer, et cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle
+fut un peu soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur
+elle. Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous
+les deux et je compris qu&rsquo;ils ne voulaient pas rester seuls dans la
+chambre rouge. Elle dit à voix basse:
+</p>
+
+<p>
+«Nous sommes délivrés…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de prière:
+«Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout… tout ce qui
+s&rsquo;est passé… tout ce que tu as vu…»
+</p>
+
+<p>
+Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui était close;
+ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les objets épars, sur le
+sang qui maculait les meubles et le plancher et elle raconta l&rsquo;atroce
+scène à voix si basse que je dus m&rsquo;approcher, me pencher sur elle pour
+l&rsquo;entendre. De ses petites phrases hachées, il ressortait
+qu&rsquo;aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé les verrous et
+s&rsquo;était avancé droit vers la table-bureau, de telle sorte qu&rsquo;il se
+trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose arriva. La Dame en noir,
+elle, était un peu sur la gauche, se disposant à passer dans sa chambre. La
+pièce n&rsquo;était éclairée que par une bougie, placée sur la table de nuit, à
+gauche, à portée de Mathilde. Et voici ce qu&rsquo;il advint. Dans le silence
+de la pièce, il y eut un craquement, un craquement brusque de meuble qui leur
+fit dresser la tête à tous les deux, et regarder du même côté, pendant
+qu&rsquo;une même angoisse leur faisait battre le coeur. Le craquement venait
+du placard. Et puis tout s&rsquo;était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire
+un mot, peut-être sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement
+naturel et jamais ils n&rsquo;avaient entendu crier le placard. Darzac fit un
+mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il
+fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le premier
+et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se
+demanda si elle n&rsquo;était pas victime de quelque hallucination, si elle
+avait vu réellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la même
+sensation, car il quitta tout à coup la table-bureau et fit bravement un pas en
+avant… C&rsquo;est à ce moment que la porte… la porte du placard…
+s&rsquo;ouvrit devant eux… Oui, elle fut poussée par une main invisible… elle
+tourna sur ses gonds… La Dame en noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait
+pas… Mais elle eut un geste de terreur et d&rsquo;affolement qui jeta par terre
+la bougie au moment même où du placard surgissait une ombre et au moment même
+où Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre…
+</p>
+
+<p>
+«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit Rouletabille…
+Maman!… pourquoi n&rsquo;as-tu pas vu la figure de l&rsquo;ombre?… Vous avez
+tué l&rsquo;ombre; mais qui me dit que l&rsquo;ombre était Larsan, puisque tu
+n&rsquo;as pas vu la figure!… Vous n&rsquo;avez peut-être même pas tué
+l&rsquo;ombre de Larsan!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne
+dit plus rien…)
+</p>
+
+<p>
+Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc auraient-ils tué,
+s&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n&rsquo;avait pas vu
+la figure de l&rsquo;ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en
+frissonnait encore… elle l&rsquo;entendait encore. Et Bernier aussi avait
+entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix de
+Ballmeyer qui, dans l&rsquo;abominable lutte, au milieu de la nuit, annonçait
+la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j&rsquo;aurai ta peau!» pendant que
+l&rsquo;autre ne pouvait plus que gémir d&rsquo;une voix expirante: «Mathilde!…
+Mathilde!…» Ah! comme il l&rsquo;avait appelée!… comme il l&rsquo;avait appelée
+du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle… elle n&rsquo;avait
+pu que mêler, hurlante d&rsquo;horreur, son ombre à ces deux ombres, que
+s&rsquo;accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un secours
+qu&rsquo;elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et puis, tout
+à coup, ç&rsquo;avait été le coup de feu qui lui avait fait pousser le cri
+atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui était mort?… Qui était
+vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix allait-elle entendre?…
+</p>
+
+<p>
+… Et voilà que c&rsquo;était Robert qui avait parlé!…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et elle se
+laissa presque porter par lui jusqu&rsquo;à la porte de sa chambre. Et là, il
+lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille, que je travaille
+beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» &mdash; «Ne me quittez plus!…
+Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac!»
+s&rsquo;écria-t- elle, pleine d&rsquo;effroi. Rouletabille le lui promit, la
+supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre
+quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille demandait qui était là. La
+voix de Darzac répondit. Rouletabille fit:
+</p>
+
+<p>
+«Enfin!»
+</p>
+
+<p>
+Et il ouvrit.
+</p>
+
+<p>
+Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus pâle, plus
+exsangue, plus dénuée de vie. Tant d&rsquo;émotions l&rsquo;avaient ravagée
+qu&rsquo;elle n&rsquo;en exprimait plus aucune.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c&rsquo;est fini!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il se laissa choir sur le fauteuil qu&rsquo;occupait tout à l&rsquo;heure la
+Dame en noir. Il leva les yeux sur elle:
+</p>
+
+<p>
+«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille demanda tout de suite:
+</p>
+
+<p>
+«Au moins, vous avez vu sa figure?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non! dit-il… je ne l&rsquo;ai pas vue!… Croyez-vous donc que
+j&rsquo;allais ouvrir le sac?…»
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet
+incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous n&rsquo;avez pas vu sa figure!… Eh bien! c&rsquo;est très bien,
+cela!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il lui serra la main avec effusion…
+</p>
+
+<p>
+«Mais, l&rsquo;important, dit-il, l&rsquo;important n&rsquo;est pas là… Il faut
+maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y aider,
+monsieur Darzac. Attendez-moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, Rouletabille
+m&rsquo;apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout à quatre
+pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l&rsquo;avais vu déjà dans la
+Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, pour dire:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui répondis en regardant M. Darzac:
+</p>
+
+<p>
+«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment
+cet homme est entré…»
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver
+qu&rsquo;il venait de trouver sous le placard.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu&rsquo;il
+n&rsquo;a pas eu le temps de s&rsquo;en servir.»
+</p>
+
+<p>
+Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre
+revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà une bonne arme!» fit-il.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le culot de la
+cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette arme à l&rsquo;autre,
+celle qu&rsquo;il avait trouvée sous le placard et qui avait échappé aux mains
+de l&rsquo;assassin. Celle-ci était un bulldog et portait une marque de
+Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes ses cartouches et
+Rouletabille affirma qu&rsquo;il n&rsquo;avait encore jamais servi.
+</p>
+
+<p>
+«Larsan ne se sert des armes à feu qu&rsquo;à la dernière extrémité, fit-il. Il
+lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu&rsquo;il voulait simplement
+vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré tout de suite.»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan dans sa
+poche.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la tête, je
+vous jure que c&rsquo;est bien inutile!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous croyez? demanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; J&rsquo;en suis sûr.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Avec Larsan, on n&rsquo;est jamais sûr d&rsquo;une chose pareille. Où est le
+cadavre?»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac répondit:
+</p>
+
+<p>
+«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l&rsquo;avoir oublié. Je ne sais plus
+rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce avec cet
+homme à l&rsquo;agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je dirai:
+c&rsquo;est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus jamais de
+cela. Il n&rsquo;y a plus que Mme Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous
+le dira, s&rsquo;il lui plaît.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Moi aussi, je l&rsquo;ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de même,
+vous disiez qu&rsquo;il était encore à l&rsquo;agonie. Et maintenant, êtes-vous
+sûr qu&rsquo;il soit mort?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; J&rsquo;en suis sûr, répondit simplement M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! c&rsquo;est fini! c&rsquo;est fini! N&rsquo;est-ce pas que tout est
+fini? implora Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!…
+Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C&rsquo;est fini!»
+</p>
+
+<p>
+Pauvre Dame en noir! Tout son état d&rsquo;âme était présentement dans ce
+mot-là: «C&rsquo;est fini!…» Et elle oubliait toute l&rsquo;horreur du drame
+qui venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat. Plus de
+Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de terre!
+</p>
+
+<p>
+Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait
+d&rsquo;éclater de rire, un rire frénétique qui s&rsquo;arrêta subitement et
+qui fut suivi d&rsquo;un silence horrible. Nous n&rsquo;osions ni nous regarder
+ni la regarder; ce fut elle, la première, qui parla:
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est passé… dit-elle, c&rsquo;est fini!… c&rsquo;est fini, je ne rirai
+plus!…»
+</p>
+
+<p>
+Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas.
+</p>
+
+<p>
+«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C&rsquo;est un mystère
+qu&rsquo;il a emporté. Il n&rsquo;y a que lui qui pouvait nous le dire et il
+est mort.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit
+Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous
+voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut le
+chasser! Il faut le chasser!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Chassons-le», dit encore Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Alors, il se leva et tout doucement s&rsquo;en fut prendre la main de la Dame
+en noir. Il essaya encore de l&rsquo;entraîner dans la chambre voisine en lui
+parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu&rsquo;elle ne s&rsquo;en irait
+point. Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous
+crûmes qu&rsquo;elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à Rouletabille
+de ne point insister.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ouvrit alors la porte de l&rsquo;appartement et appela Bernier et
+sa femme.
+</p>
+
+<p>
+Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une confrontation
+générale de nous tous d&rsquo;où il résulta d&rsquo;une façon définitive que:
+</p>
+
+<p>
+1° Rouletabille avait visité l&rsquo;appartement à cinq heures et fouillé le
+placard et qu&rsquo;il n&rsquo;y avait personne dans l&rsquo;appartement;
+</p>
+
+<p>
+2° Depuis cinq heures la porte de l&rsquo;appartement avait été ouverte deux
+fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l&rsquo;ouvrir en l&rsquo;absence
+de M. et Mme Darzac. D&rsquo;abord à cinq heures et quelques minutes pour y
+laisser entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer
+M. et Mme Darzac;
+</p>
+
+<p>
+3° Bernier avait refermé la porte de l&rsquo;appartement quand M. Darzac en
+était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie;
+</p>
+
+<p>
+4° La porte de l&rsquo;appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac
+aussitôt qu&rsquo;il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois,
+l&rsquo;après-midi et le soir;
+</p>
+
+<p>
+5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l&rsquo;appartement de
+cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de deux minutes
+à six heures.
+</p>
+
+<p>
+Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s&rsquo;était assis au bureau de M.
+Darzac pour prendre des notes, se leva et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voilà, c&rsquo;est bien simple. Nous n&rsquo;avons qu&rsquo;un espoir: il est
+dans la brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier
+vers six heures. Au moins, à ce moment, il n&rsquo;y a plus personne devant la
+porte. Mais il y a quelqu&rsquo;un derrière. C&rsquo;est vous, monsieur Darzac.
+Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, pouvez-vous
+répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous avez fermé
+immédiatement la porte de l&rsquo;appartement et que vous en avez poussé les
+verrous?»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et il
+ajouta: «Et je n&rsquo;ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu avec
+votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!»
+</p>
+
+<p>
+Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé plus
+tard.
+</p>
+
+<p>
+On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge.
+</p>
+
+<p>
+Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit:
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!…
+L&rsquo;appartement de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que
+l&rsquo;était la Chambre Jaune, qui l&rsquo;était comme un coffre-fort; ou
+encore que l&rsquo;était la galerie inexplicable.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; On reconnaît tout de suite que l&rsquo;on a affaire à Larsan, fis-je:
+ce sont les mêmes procédés.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les
+mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui cachait ses
+blessures.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Voyez, ajouta-t-elle, c&rsquo;est le même coup de pouce. Je le connais
+bien!…»
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un douloureux silence.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac, lui, ne songeait qu&rsquo;à cet étrange problème, renouvelé du crime
+du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui avait été dit
+pour la Chambre Jaune.
+</p>
+
+<p>
+«Il faut, dit-il, qu&rsquo;il y ait un trou dans ce plancher, dans ces plafonds
+et dans ces murs.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il n&rsquo;y en a pas, répondit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Alors, c&rsquo;est à se jeter le front contre les murs pour en faire!
+continua M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs de
+la Chambre Jaune?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! ici, ce n&rsquo;est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la
+Tour Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu&rsquo;on
+n&rsquo;y peut introduire personne avant ni après.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non, ce n&rsquo;est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque
+c&rsquo;est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins;
+dans la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!»
+</p>
+
+<p>
+Et il chancela, s&rsquo;appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir
+s&rsquo;était précipitée… Il eut la force de l&rsquo;arrêter d&rsquo;un geste,
+d&rsquo;un mot:
+</p>
+
+<p>
+«Oh!… ce n&rsquo;est rien!… un peu de fatigue…»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap14"></a>XIV<br/>
+Le sac de pommes de terre</h2>
+
+<p>
+Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s&rsquo;employait avec
+Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir, qui avait
+hâtivement changé de toilette, s&rsquo;empressa de gagner l&rsquo;appartement
+de son père avant qu&rsquo;elle courût le risque de rencontrer quelque hôte de
+la Louve. Son dernier mot avait été pour nous recommander la prudence et le
+silence. Rouletabille nous donna congé.
+</p>
+
+<p>
+Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et autour du
+château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans leurs barques. Je me
+jetai sur mon lit, et, cette fois, je m&rsquo;endormis profondément, vaincu par
+la fatigue physique, plus forte que tout. Quand je me réveillai, je restai
+quelques instants sur ma couche, dans un doux anéantissement; et puis tout à
+coup je me dressai, me rappelant les événements de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! fis-je tout haut, &ldquo;ce corps de trop&rdquo; est impossible!»
+</p>
+
+<p>
+Ainsi, c&rsquo;était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma
+pensée, au-dessus de l&rsquo;abîme de ma mémoire: cette impossibilité du «corps
+de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut point spécial,
+loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près ou de loin, dans cet
+étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient; et alors que l&rsquo;horreur
+de l&rsquo;événement en lui-même &mdash; l&rsquo;horreur de ce corps à
+l&rsquo;agonie enfermé dans un sac qu&rsquo;un homme emportait dans la nuit
+pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et mystérieuse
+tombe, où il achèverait de mourir &mdash; s&rsquo;apaisait,
+s&rsquo;évanouissait dans les esprits, s&rsquo;effaçait de la vision, au
+contraire l&rsquo;impossibilité de ça &mdash; «du corps de trop» &mdash; monta,
+grandit, se dressa devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus
+affolante. Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de
+nier ce qu&rsquo;ils ne comprenaient pas &mdash; qui nièrent les termes du
+problème que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour
+dans le chapitre précédent &mdash; durent, par la suite des événements qui
+eurent pour théâtre le fort d&rsquo;Hercule, se rendre à l&rsquo;évidence de
+l&rsquo;exactitude de ces termes.
+</p>
+
+<p>
+Et d&rsquo;abord, l&rsquo;attaque? Comment l&rsquo;attaque s&rsquo;est-elle
+produite? à quel moment? Par quels travaux d&rsquo;approche moraux? Quelles
+mines, contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches &mdash; dans le
+domaine de la fortification intellectuelle &mdash; ont servi l&rsquo;assaillant
+et lui ont livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l&rsquo;attaque?
+Ah! que de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l&rsquo;a dit: il
+faut savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l&rsquo;attaque dut être dans tout
+et dans rien! L&rsquo;assaillant se tait et l&rsquo;assaut se livre sans
+clameur; et l&rsquo;ennemi s&rsquo;approche des murailles en marchant sur ses
+bas. L&rsquo;attaque! Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle
+est peut-être encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un
+soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi
+dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se voit…
+dans tout ce qui se voit et que l&rsquo;on ne voit pas!
+</p>
+
+<p>
+Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n&rsquo;est pas défait… Je
+m&rsquo;habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend sous
+le bras et m&rsquo;entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je suis tout
+étonné de trouver, bien qu&rsquo;il ne soit pas encore l&rsquo;heure de
+déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble que Mr
+Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa poignée de main est
+glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. Edith, du coin sombre où elle
+est nonchalamment étendue, nous salue de ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille
+avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce qu&rsquo;il veut». À quoi
+Rouletabille répond en s&rsquo;excusant de nous avoir tous fait venir à cette
+heure dans la Louve; mais il a, affirme-t-il, une si grave communication à nous
+faire qu&rsquo;il n&rsquo;a pas voulu la retarder d&rsquo;une seconde. Le ton
+qu&rsquo;il a pris pour nous dire cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de
+frissonner et simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne
+démonte, dit: «Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il
+s&rsquo;agit. J&rsquo;ai à vous faire part d&rsquo;une nouvelle qui n&rsquo;est
+point gaie!» Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J&rsquo;essaye de
+lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur «expression» du jour. Comment leur
+visage se tient-il depuis la nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On
+n&rsquo;est pas plus «fermé». Mais qu&rsquo;as- tu donc à nous dire,
+Rouletabille? Parle! Il prie ceux d&rsquo;entre nous qui sont restés debout de
+s&rsquo;asseoir et, enfin, il commence. Il s&rsquo;adresse à Mrs. Edith.
+</p>
+
+<p>
+«Et d&rsquo;abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j&rsquo;ai
+décidé de supprimer toute cette «garde» qui entourait le château
+d&rsquo;Hercule comme d&rsquo;une seconde enceinte, que j&rsquo;avais jugée
+nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac, et que vous m&rsquo;aviez
+laissé établir, bien qu&rsquo;elle vous gênât, à ma guise avec tant de bonne
+grâce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur.
+</p>
+
+<p>
+Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. Edith
+quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. Edith
+elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous nous demandons
+avec un commencement d&rsquo;anxiété où notre ami veut en venir.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur Rouletabille! Eh
+bien, vous m&rsquo;en voyez toute réjouie, non point qu&rsquo;elle m&rsquo;ait
+jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté (affectation de
+peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très affectée et, chose
+curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au contraire, elle m&rsquo;a tout à
+fait intéressée à cause de mes goûts romanesques; mais, si je me réjouis de sa
+disparition, c&rsquo;est qu&rsquo;elle me prouve que M. et Mme Darzac ne
+courent plus aucun danger.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et c&rsquo;est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette
+nuit.»
+</p>
+
+<p>
+Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à
+apercevoir.
+</p>
+
+<p>
+«Tant mieux! s&rsquo;écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais
+comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une pareille
+nouvelle?… Il s&rsquo;est donc passé cette nuit des choses intéressantes? Ce
+voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac n&rsquo;est-il pas allé à
+Castelar?»
+</p>
+
+<p>
+Pendant qu&rsquo;elle parlait ainsi, je voyais croître l&rsquo;embarras de M.
+et de Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un
+mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
+</p>
+
+<p>
+«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, il est
+nécessaire que vous sachiez une chose: c&rsquo;est la raison pour laquelle M.
+et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, madame, vous a mise au
+courant des affreux drames du Glandier et du rôle criminel qu&rsquo;y joua…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne
+garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu
+réapparaître ce personnage.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Parfaitement.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce
+personnage ne reparaîtra plus.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Qu&rsquo;est-il devenu?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il est mort!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Quand?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Cette nuit.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et comment est-il mort, cette nuit?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; On l&rsquo;a tué, madame.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et où l&rsquo;a-t-on tué?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Dans la Tour Carrée!»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien
+compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu&rsquo;ils apprenaient, M.
+et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n&rsquo;avait pas hésité à
+le leur apprendre.
+</p>
+
+<p>
+«Dans la Tour Carrée! s&rsquo;écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l&rsquo;a
+tué?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se
+rasseoir.
+</p>
+
+<p>
+Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil, nous
+n&rsquo;avions pas autre chose à faire qu&rsquo;à obéir à ce gamin.
+</p>
+
+<p>
+Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M. Darzac,
+elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette fois-ci
+(décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant affectée):
+</p>
+
+<p>
+«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!»
+</p>
+
+<p>
+Et elle se retourna vers son mari en s&rsquo;écriant:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! voilà un homme! Il est digne d&rsquo;être aimé!»
+</p>
+
+<p>
+Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c&rsquo;était peut-être dans sa
+nature, après tout, d&rsquo;exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle lui
+promit une amitié indestructible; elle déclara qu&rsquo;elle et son mari
+étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les seconder, elle
+et M. Darzac, qu&rsquo;on pouvait compter sur leur zèle, leur dévouement et
+qu&rsquo;ils étaient prêts à attester tout ce que l&rsquo;on voudrait devant
+les juges.
+</p>
+
+<p>
+«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s&rsquo;agit point de juges
+et nous n&rsquo;en voulons pas. Nous n&rsquo;en avons pas besoin. Larsan était
+mort pour tout le monde avant qu&rsquo;on ne le tuât cette nuit; eh bien, il
+continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu&rsquo;il serait tout à
+fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme Darzac et le professeur
+Stangerson ont été beaucoup trop déjà les innocentes victimes et nous avons
+compté pour cela sur votre complicité. Le drame s&rsquo;est passé d&rsquo;une
+façon si mystérieuse, cette nuit, que vous-mêmes, si nous n&rsquo;avions pris
+la précaution de vous le faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner.
+Mais M. et Mme Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce
+qu&rsquo;ils devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple
+des politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu&rsquo;ils avaient tué
+quelqu&rsquo;un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre
+quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la justice
+italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident imprévu la mettrait
+au courant de l&rsquo;affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour ne
+point vouloir vous faire courir le risque d&rsquo;apprendre un jour par la
+rumeur publique, ou par une descente de police, un événement aussi important
+qui s&rsquo;est passé justement sous votre toit.»
+</p>
+
+<p>
+Mr Arthur Rance, qui n&rsquo;avait encore rien dit, se leva, tout blême.
+</p>
+
+<p>
+«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s&rsquo;en
+réjouira plus que moi; et, s&rsquo;il a reçu, de la main même de M. Darzac, le
+châtiment de ses crimes, nul plus que moi n&rsquo;en félicitera M. Darzac. Mais
+j&rsquo;estime avant tout que c&rsquo;est là un acte glorieux dont M. Darzac
+aurait tort de se cacher! Le mieux serait d&rsquo;avertir la justice et sans
+tarder. Si elle apprend cette affaire par d&rsquo;autres que par nous, voyez
+notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de justice, si
+nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer…»
+</p>
+
+<p>
+À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de cette
+tragique révélation, on eût dit que c&rsquo;était lui qui avait tué Frédéric
+Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui était traîné en
+prison.
+</p>
+
+<p>
+«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith ajouta:
+</p>
+
+<p>
+«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision, il
+conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.»
+</p>
+
+<p>
+Et elle s&rsquo;adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient
+encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille en
+parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur promettait le
+silence et nous engageait tous au silence; aussi n&rsquo;eurent-ils point une
+parole. Ils étaient comme en pierre dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance
+répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout dire!»
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je compris à ses
+yeux traversés d&rsquo;un brusque éclair que quelque chose de considérable
+venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur Arthur Rance.
+Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à bec-de-corbin. Le bec en
+était d&rsquo;ivoire et joliment travaillé par un ouvrier illustre de Dieppe.
+Rouletabille lui prit cette canne.
+</p>
+
+<p>
+«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l&rsquo;ivoire et
+mon ami Sainclair m&rsquo;a parlé de votre canne. Je ne l&rsquo;avais pas
+encore remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C&rsquo;est une figure de
+Lambesse. Il n&rsquo;y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.»
+</p>
+
+<p>
+Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu&rsquo;à la
+canne. Il la mania si bien qu&rsquo;elle lui échappa des mains et vint tomber
+devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis immédiatement à
+Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un regard qui me foudroya. Et,
+avant d&rsquo;être foudroyé, j&rsquo;avais lu dans ce regard-là que
+j&rsquo;étais un imbécile!
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith s&rsquo;était levée, très énervée de l&rsquo;attitude insupportable
+de «suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les
+émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous en prie,
+dans nos chambres, vous vous reposerez.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs.
+Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous intéresse
+particulièrement.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.»
+</p>
+
+<p>
+Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu&rsquo;il
+racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le
+saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit. Jamais le
+problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait nous apparaître avec
+plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était toute réellement (je dis
+réellement, ma foi) frissonnante. Quant à Arthur Rance, il avait mis le bout du
+bec de sa canne dans sa bouche et il répétait avec un flegme tout américain,
+mais avec une conviction impressionnante: «C&rsquo;est une histoire du diable!
+C&rsquo;est une histoire du diable! L&rsquo;histoire du corps de trop est une
+histoire du diable!…»
+</p>
+
+<p>
+Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui
+dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la conversation
+devint à peu près générale; mais c&rsquo;était moins une conversation
+qu&rsquo;une suite ou qu&rsquo;un mélange d&rsquo;interjections,
+d&rsquo;indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de
+demandes d&rsquo;explications sur les conditions d&rsquo;arrivée possible du
+«corps de trop», explications qui n&rsquo;expliquaient rien et ne faisaient
+qu&rsquo;augmenter la confusion générale. On parla aussi de l&rsquo;horrible
+sortie du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce
+propos, réédita l&rsquo;expression de son admiration pour le gentleman héroïque
+qu&rsquo;était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser
+tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il méprisait cette
+manifestation verbale du désarroi des esprits, manifestation qu&rsquo;il
+supportait avec l&rsquo;air d&rsquo;un professeur qui accorde quelques minutes
+de récréation à des élèves qui ont été bien sages. C&rsquo;était là un de ses
+airs qui ne me plaisaient pas et que je lui reprochais quelquefois, sans succès
+d&rsquo;ailleurs, car Rouletabille a toujours pris les airs qu&rsquo;il a
+voulus.
+</p>
+
+<p>
+Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il demanda
+brusquement à Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu&rsquo;il faille avertir la
+justice?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions
+impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette allusion
+voulue à l&rsquo;impuissance intellectuelle de mon ami laissa celui-ci
+parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose, monsieur
+Rouletabille, ajouta-t-elle, c&rsquo;est que je trouve qu&rsquo;on aurait pu
+l&rsquo;avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues
+heures de garde et des nuits d&rsquo;insomnie qui n&rsquo;ont, en somme, servi
+à rien, puisqu&rsquo;elle n&rsquo;ont pas empêché celui que vous redoutiez tant
+de pénétrer dans la place!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s&rsquo;assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque
+trembler, et, d&rsquo;un geste qu&rsquo;il voulait rendre évidemment
+inconscient, s&rsquo;empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de
+poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu&rsquo;est-ce
+qu&rsquo;il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n&rsquo;y toucherai
+plus! Ah! je m&rsquo;en garderai bien!…»
+</p>
+
+<p>
+Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l&rsquo;attaquer
+d&rsquo;une façon aussi vive, presque cruelle.
+</p>
+
+<p>
+«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que
+j&rsquo;avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. Si
+elles m&rsquo;ont permis de constater la présence inexplicable d&rsquo;un corps
+de trop, elles m&rsquo;ont également permis de constater l&rsquo;absence
+peut-être moins inexplicable d&rsquo;un corps de moins.»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les autres
+redoutant déjà de comprendre.
+</p>
+
+<p>
+«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir qu&rsquo;il
+ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s&rsquo;arranger.» Et elle
+ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s&rsquo;en moquer: «Un corps
+de trop d&rsquo;un côté, un corps de moins de l&rsquo;autre! Tout est pour le
+mieux!»
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, fit Rouletabille, et c&rsquo;est bien ce qui est affreux, car ce
+corps de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de trop,
+madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le corps de votre
+oncle, M. Bob!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Le vieux Bob! s&rsquo;écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous
+criâmes tous avec elle:
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Hélas!» fit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il laissa tomber la canne.
+</p>
+
+<p>
+Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» les
+Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette canne qui
+tombait.
+</p>
+
+<p>
+«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette canne», dit
+Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Ma foi, je l&rsquo;ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même pas
+me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une lionne sur M.
+Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très accentué, poussait une
+clameur sauvage:
+</p>
+
+<p>
+«Vous avez tué mon oncle!»
+</p>
+
+<p>
+Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer.
+D&rsquo;un côté, nous lui affirmions que ce n&rsquo;était pas une raison parce
+que son oncle avait momentanément disparu pour qu&rsquo;il eût disparu dans le
+sac tragique, et de l&rsquo;autre nous reprochions à Rouletabille la brutalité
+avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion qui, au surplus,
+ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, qu&rsquo;une bien tremblante
+hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. Edith de nous écouter, que
+cette hypothèse ne pouvait en aucune façon être considérée par Mrs. Edith comme
+une injure, attendu qu&rsquo;elle n&rsquo;était possible qu&rsquo;en admettant
+la supercherie d&rsquo;un Larsan qui aurait pris la place de son respectable
+oncle. Mais elle ordonna à son mari de se taire et, me toisant du haut en bas,
+elle me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur Sainclair, j&rsquo;espère, fermement même, que mon oncle n&rsquo;a
+disparu que pour bientôt réapparaître; s&rsquo;il en était autrement, je vous
+accuserais d&rsquo;être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous,
+monsieur (elle s&rsquo;était retournée vers Rouletabille), l&rsquo;idée même
+que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à
+jamais de vous serrer la main, et j&rsquo;espère que vous aurez le tact de me
+débarrasser bientôt de votre présence!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Madame! répliqua Rouletabille en s&rsquo;inclinant très bas,
+j&rsquo;allais justement vous demander la permission de prendre congé de votre
+grâce. J&rsquo;ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans
+vingt-quatre heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les
+difficultés qui pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre
+respectable oncle.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Si dans vingt-quatre heures mon oncle n&rsquo;est pas revenu, je
+déposerai une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est une bonne justice, madame; mais, avant d&rsquo;y avoir
+recours, je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous
+pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez- vous confiance,
+madame, en Mattoni?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, monsieur, j&rsquo;ai confiance en Mattoni.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon
+départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique livre…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille tira un livre de sa poche.
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ça, madame, c&rsquo;est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire
+de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de lire
+les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d&rsquo;un illustre
+bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ignorait que j&rsquo;avais déjà conté pendant deux heures les
+histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance.
+</p>
+
+<p>
+«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous demander si
+l&rsquo;astuce criminelle d&rsquo;un pareil individu aurait trouvé des
+difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l&rsquo;aspect
+d&rsquo;un oncle que vos yeux n&rsquo;auraient point vu depuis quatre ans (car
+il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n&rsquo;avaient point vu monsieur
+le vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des pampas de
+l&rsquo;Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous
+accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles
+d&rsquo;être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!… Je vous en
+conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, pour nous tous,
+n&rsquo;a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites de partir: je
+pars, mais je reviendrai; car, s&rsquo;il fallait tout de même s&rsquo;arrêter
+à l&rsquo;abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de monsieur le
+vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux Bob lui-même; auquel
+cas je serais, madame, à votre disposition et toujours votre très humble et
+très obéissant serviteur.»
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie
+outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se passer,
+toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que vous êtes pour
+les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me reprochez la rapidité
+avec laquelle j&rsquo;ai exposé mon hypothèse, mais veuillez vous souvenir,
+monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur!»
+</p>
+
+<p>
+Mais Arthur Rance ne l&rsquo;écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa
+femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte
+s&rsquo;ouvrit et le garçon d&rsquo;écurie, Walter, le fidèle serviteur du
+vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté
+surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés. Son visage
+en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux en désordre,
+reflétait une colère mêlée d&rsquo;effroi qui nous fit craindre tout de suite
+quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une loque infâme qu&rsquo;il
+jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée de larges taches d&rsquo;un
+brun rougeâtre, n&rsquo;était autre &mdash; nous le devinâmes immédiatement en
+reculant d&rsquo;horreur &mdash; que le sac qui avait servi à emporter le corps
+de trop.
+</p>
+
+<p>
+De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà mille
+choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions tous, à
+l&rsquo;exception d&rsquo;Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu&rsquo;est-ce
+qu&rsquo;il dit?… Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il dit?…»
+</p>
+
+<p>
+Et Arthur Rance l&rsquo;interrompait de temps en temps, cependant que
+l&rsquo;autre nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac
+avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu&rsquo;il allait
+s&rsquo;élancer, mais un geste de Mrs. Edith l&rsquo;arrêta net. Et Arthur
+Rance traduisit pour nous:
+</p>
+
+<p>
+«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la charrette
+anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. Cela l&rsquo;a
+intrigué tellement qu&rsquo;il a résolu tout de suite d&rsquo;en parler au
+vieux Bob; mais il l&rsquo;a cherché en vain. Alors, pris d&rsquo;un sinistre
+pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette
+anglaise, ce qui lui était facile à cause de l&rsquo;humidité du chemin et de
+l&rsquo;écartement exceptionnel des roues; c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il est
+parvenu jusqu&rsquo;à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est
+descendu, persuadé qu&rsquo;il y trouverait le corps de son maître; mais il
+n&rsquo;en a rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du
+vieux Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, il
+réclame son maître, demande si on l&rsquo;a vu et accuse Robert Darzac
+d&rsquo;assassinat si on ne le lui montre pas…»
+</p>
+
+<p>
+Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith
+reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques mots, lui
+promit qu&rsquo;elle lui montrerait, tout à l&rsquo;heure, son vieux Bob, en
+excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s&rsquo;il ne revient pas,
+c&rsquo;est moi qui ai raison!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais, enfin, où peut-il être? s&rsquo;écria-t-elle.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu&rsquo;il
+n&rsquo;est plus dans le sac!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son mari.
+Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de l&rsquo;histoire
+du sac. Il avait jeté le sac à l&rsquo;abîme et le sac en revenait tout seul.
+Quant à Rouletabille il nous dit:
+</p>
+
+<p>
+«Larsan n&rsquo;est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n&rsquo;a été
+aussi effroyable, et il faut que je m&rsquo;en aille!… Je n&rsquo;ai pas une
+minute à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici…
+Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… Jurez-moi,
+Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous lui défendrez,
+même par la force, si c&rsquo;est nécessaire, toute sortie!… Ah! et puis… il ne
+faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il ne le faut plus!… À
+l&rsquo;étage où habite M. Stangerson, il y a deux chambres libres. Il faut les
+prendre. C&rsquo;est nécessaire… Sainclair, vous veillerez à ce
+déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre les pieds dans la Tour
+Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous
+embrasser… tous les trois!…»
+</p>
+
+<p>
+Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d&rsquo;abord, puis moi; et puis, en
+tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute cette
+attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements,
+m&rsquo;apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver
+naturelle plus tard!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap15"></a>XV<br/>
+Les soupirs de la nuit</h2>
+
+<p>
+Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur la terre
+et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front brûlant et le
+coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt la lune s&rsquo;est
+arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent plus autour de
+l&rsquo;astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile de ce monde,
+j&rsquo;ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le regard
+cherchait en vain la belle inconnue qui s&rsquo;était couvert la tête
+d&rsquo;une vague et dont on n&rsquo;a plus jamais entendu parler…» Ces paroles
+m&rsquo;arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui
+les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant souvenir?
+Ah çà! qu&rsquo;est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la Côte
+d&rsquo;Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image et ses
+chants me poursuivent-ils ainsi?
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et ses longs
+cils chargés d&rsquo;ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi aussi je suis
+ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois pas. J&rsquo;aime
+mieux vraiment m&rsquo;arrêter à cette hypothèse que ce qui m&rsquo;agite dans
+la personnalité du prince Galitch est moins l&rsquo;intérêt que lui porte Mrs.
+Edith que la pensée de l&rsquo;autre!… Oui, c&rsquo;est bien cela; dans mon
+esprit, le prince et Larsan viennent m&rsquo;inquiéter ensemble. On ne
+l&rsquo;a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut présenté,
+c&rsquo;est-à-dire depuis l&rsquo;avant-veille.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien apporté
+de nouveau. Nous n&rsquo;avons pas de nouvelles de lui, pas plus que du vieux
+Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir interrogé les
+domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la Tour Ronde. Elle
+n&rsquo;a pas voulu pénétrer dans l&rsquo;appartement de Darzac. «C&rsquo;est
+l&rsquo;affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s&rsquo;est promené
+une heure sur le boulevard de l&rsquo;Ouest, et il paraissait fort impatient.
+Personne ne m&rsquo;a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve.
+Chacun a dîné chez soi. On n&rsquo;a pas vu le professeur Stangerson.
+</p>
+
+<p>
+… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se reprennent
+à tourner autour de l&rsquo;astre des nuits. Qu&rsquo;est-ce que ceci, sinon
+l&rsquo;ombre d&rsquo;un canot qui se détache de l&rsquo;ombre du fort et
+glisse maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se
+dresse, orgueilleuse, à l&rsquo;avant, pendant qu&rsquo;une autre ombre se
+courbe sur la rame silencieuse? C&rsquo;est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh!
+voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de la Tour
+Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y suffirait…
+</p>
+
+<p>
+Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui donc peut
+se vanter de pouvoir dormir au château d&rsquo;Hercule? Croyez-vous que Mrs.
+Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui
+semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il justement cette nuit-là, lui
+dont la couche n&rsquo;a cessé d&rsquo;être visitée, comme on dit, par la pâle
+insomnie depuis la révélation du Glandier? Et moi, est-ce que je dors?
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes
+pas m&rsquo;ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que je
+suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du prince
+Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le
+galet, et, derrière lui, l&rsquo;homme, ayant rangé les rames, sauta. Je
+reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et son esclave Jean.
+Quelques secondes plus tard, ils s&rsquo;enfonçaient dans l&rsquo;ombre
+protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants…
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt, j&rsquo;ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et
+puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de la
+poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m&rsquo;a semblé voir une
+ombre se dresser, attentive, sous l&rsquo;ogive à demi détruite du porche de la
+chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du Jardinier et
+j&rsquo;ai tâté dans ma poche mon revolver. L&rsquo;ombre, là-bas, n&rsquo;a
+pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse derrière une
+haie de verveine qui borde le sentier conduisant directement à la Louve, à
+travers buissons et bosquets et tout le débordement parfumé du printemps en
+fleurs. Je n&rsquo;ai point fait de bruit, et l&rsquo;ombre, rassurée sans
+doute, a fait, elle, un mouvement. C&rsquo;est la Dame en noir! La lune, sous
+l&rsquo;ogive à demi détruite, me la montre toute blanche. Et puis, cette forme
+tout à coup disparaît comme par enchantement. Alors, je me suis rapproché
+encore de la chapelle, et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui
+me séparait de ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles
+entrecoupées de soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent
+humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier. Était-elle
+seule? N&rsquo;avait-elle point choisi, dans cette nuit d&rsquo;angoisse, cet
+autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prière
+embaumée?
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, j&rsquo;aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je
+reconnus Robert Darzac. De l&rsquo;endroit où j&rsquo;étais, je pouvais
+maintenant entendre tout ce qu&rsquo;ils pouvaient se dire.
+L&rsquo;indiscrétion était forte, inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus
+de mon devoir d&rsquo;écouter. Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs.
+Edith ni au prince Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?…
+Pourquoi était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu&rsquo;ils se
+disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la Louve pour
+promener son angoisse dans le jardin, et que son mari l&rsquo;avait rejointe…
+La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert Darzac, et elle
+lui disait:
+</p>
+
+<p>
+«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous vois si
+changé, si malheureux… je m&rsquo;accuse de votre douleur… mais ne me dites pas
+que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert… comme autrefois…
+je vous le promets…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l&rsquo;écoutait encore.
+</p>
+
+<p>
+Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction:
+</p>
+
+<p>
+«Certes! je vous le promets…»
+</p>
+
+<p>
+Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin, mais si
+malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme avait pu parler à
+cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me voir. Elle passa avec son
+parfum et je ne sentis plus les lauriers-cerises derrière lesquels
+j&rsquo;étais caché.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout haut avec
+une violence qui me fit réfléchir:
+</p>
+
+<p>
+«Oui, il faut être heureux! Il le faut!»
+</p>
+
+<p>
+Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s&rsquo;éloigner à
+son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort,
+d&rsquo;emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en noir,
+la jetait sur sa poitrine et l&rsquo;en faisait le maître, à travers
+l&rsquo;espace.
+</p>
+
+<p>
+Il n&rsquo;eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée
+qui errait autour de Larsan s&rsquo;arrêta sur Darzac! Oh! je m&rsquo;en
+souviens très bien; c&rsquo;est à partir de cette seconde où il eut ce geste de
+rapt dans la nuit lunaire que j&rsquo;osai me dire ce que je m&rsquo;étais déjà
+dit pour tant d&rsquo;autres… pour tous les autres… «Si c&rsquo;était Larsan!»
+</p>
+
+<p>
+Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a été
+plus directe encore. Au geste de l&rsquo;homme, elle a répondu tout de suite,
+elle a crié: «C&rsquo;est Larsan!»
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers
+moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma présence. Il me
+vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… Et vous
+l&rsquo;avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c&rsquo;est trop de douleur;
+moi, je n&rsquo;en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait
+croire qu&rsquo;elle avait été oubliée du Destin, quand l&rsquo;autre est
+réapparu! Alors, ç&rsquo;a été fini, elle n&rsquo;a plus eu de force pour notre
+amour. Elle s&rsquo;est courbée sous la fatalité; elle a dû s&rsquo;imaginer
+que celle-ci la poursuivait d&rsquo;un éternel châtiment. Il a fallu le drame
+effroyable de la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme
+m&rsquo;a réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi,
+et moi, hélas! je n&rsquo;ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son
+indifférence mortelle. Elle ne songe plus &mdash; si elle songe encore à
+quelque chose &mdash; qu&rsquo;à promener un vieillard en silence…»
+</p>
+
+<p>
+Il soupira si tristement et si sincèrement que l&rsquo;abominable pensée en fut
+chassée du coup. Je ne songeai plus qu&rsquo;à ce qu&rsquo;il me disait… à la
+douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme
+qu&rsquo;il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il
+continuait d&rsquo;ignorer l&rsquo;existence… De fait, il n&rsquo;avait dû rien
+comprendre à l&rsquo;attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle
+elle paraissait s&rsquo;être détachée de lui… et il ne trouvait pour expliquer
+une aussi cruelle métamorphose que l&rsquo;amour, exaspéré par le remords, de
+la fille du professeur Stangerson pour son père…
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac continua de gémir.
+</p>
+
+<p>
+«À quoi m&rsquo;aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi
+m&rsquo;impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne
+veut pas m&rsquo;en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de
+nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle redoute
+que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l&rsquo;éclat
+d&rsquo;un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je
+n&rsquo;existe pas! Je l&rsquo;ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois
+qu&rsquo;elle est venue, son père me la reprend!»
+</p>
+
+<p>
+Je me disais: «Son père… son père et son enfant!»
+</p>
+
+<p>
+Il s&rsquo;assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit encore,
+se parlant à lui-même: «Mais je l&rsquo;arracherai de ces murs… je ne peux plus
+la voir errer ici au bras de son père… comme si je n&rsquo;existais pas!…»
+</p>
+
+<p>
+Et, pendant qu&rsquo;il disait ces choses, je revoyais la double et lamentable
+silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à l&rsquo;heure du
+crépuscule, dans l&rsquo;ombre colossale de la Tour du Nord, allongée par les
+feux du soir, et j&rsquo;imaginais qu&rsquo;ils ne devaient pas être plus
+écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone qu&rsquo;on nous
+représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs de Colone, le poids
+d&rsquo;une surhumaine infortune.
+</p>
+
+<p>
+Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut- être à cause
+d&rsquo;un geste de Darzac, l&rsquo;affreuse pensée me ressaisit… et je
+demandai à brûle-pourpoint:
+</p>
+
+<p>
+«Comment se fait-il que le sac était vide?»
+</p>
+
+<p>
+Je constatai qu&rsquo;il ne se troubla point. Il me répondit simplement:
+«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et
+s&rsquo;enfonça, pensif, dans les massifs de la baille.
+</p>
+
+<p>
+Je le regardais marcher…
+</p>
+
+<p>
+… Je suis fou…
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap16"></a>XVI<br/>
+Découverte de «L&rsquo;Australie»</h2>
+
+<p>
+La lune l&rsquo;a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et
+voici certainement l&rsquo;un des moments où il doit déposer le masque du jour.
+D&rsquo;abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard incertain. Et
+si sa taille, pendant les heures de comédie, s&rsquo;est fatiguée à se courber
+plus que de nature, si les épaules se sont très habilement arrondies, voici la
+minute où le grand corps de Larsan, sorti de scène, va se délasser. Qu&rsquo;il
+se délasse donc! Je l&rsquo;épie dans la coulisse… derrière les figuiers de
+Barbarie, pas un de ses mouvements ne m&rsquo;échappe…
+</p>
+
+<p>
+Maintenant, il est debout sur le boulevard de l&rsquo;Ouest qui lui fait comme
+un piédestal; les rayons lunaires l&rsquo;enveloppent d&rsquo;une lueur froide
+et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l&rsquo;ombre de Larsan
+revenue de chez les morts?
+</p>
+
+<p>
+Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous fous. Nous
+voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m&rsquo;a-t-il regardé un
+jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c&rsquo;était Larsan!…» Un jour!… je
+parle comme s&rsquo;il y avait des années que nous étions enfermés dans ce
+château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés ici, le 8 avril,
+un soir…
+</p>
+
+<p>
+Sans doute, mais jamais mon coeur n&rsquo;a ainsi battu quand je me posais la
+terrible question pour les autres; c&rsquo;est peut-être aussi qu&rsquo;elle
+était moins terrible quand il s&rsquo;agissait des autres… Et puis, c&rsquo;est
+singulier ce qui m&rsquo;arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant
+l&rsquo;abîme d&rsquo;une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est
+attiré, entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour
+l&rsquo;éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout sur
+le boulevard de l&rsquo;Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes, une
+ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi la face… Là,
+comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais comme ça, il ressemble
+tout à fait à Darzac…
+</p>
+
+<p>
+Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la première fois?
+Quand j&rsquo;y songe… Elle eût dû être notre première idée! Est-ce que, lors
+du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan n&rsquo;apparaissait
+point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la silhouette Darzac?
+Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse de Mlle Stangerson au
+bureau de poste 40 n&rsquo;était point Larsan lui-même? Est-ce que cet empereur
+du camouflage n&rsquo;avait point déjà entrepris avec succès d&rsquo;être
+Darzac, si bien qu&rsquo;il avait réussi à faire accuser de ses propres crimes
+le fiancé de Mlle Stangerson!…
+</p>
+
+<p>
+Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j&rsquo;ordonne à mon coeur
+inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon
+hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le spectre
+Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche comme Larsan…
+oui, mais il a les épaules de Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Je dis insensée parce que, si l&rsquo;on n&rsquo;est pas Darzac, on peut tenter
+de l&rsquo;être dans l&rsquo;ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des
+drames du Glandier… mais ici, nous touchons l&rsquo;homme!… nous vivons avec
+lui!…
+</p>
+
+<p>
+Nous vivons avec lui?… Non!…
+</p>
+
+<p>
+D&rsquo;abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre ou
+penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma foi, un beau
+prétexte que celui de dessiner pour qu&rsquo;on ne voie pas votre tête et pour
+répondre aux gens sans tourner la tête…
+</p>
+
+<p>
+Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours, excepté ce
+soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire a été des plus
+intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion savait &mdash; je
+l&rsquo;ai toujours pensé &mdash; le service qu&rsquo;elle allait rendre à
+Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui permettrait
+d&rsquo;éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à cause de la
+faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n&rsquo;est point jusqu&rsquo;à Mlle
+Stangerson et Rouletabille qui ne s&rsquo;arrangeaient pour trouver les coins
+d&rsquo;ombre où les yeux de M. Darzac n&rsquo;avaient rien à redouter de la
+lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y réfléchissant,
+depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation de l&rsquo;ombre… nous
+l&rsquo;avons vu peu, mais toujours à l&rsquo;ombre. Cette petite salle du
+conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a choisi, des deux
+chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours plongée dans une
+demi-obscurité.
+</p>
+
+<p>
+Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille comme ça!…
+ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est né
+avant Rouletabille, puisqu&rsquo;il est son père…
+</p>
+
+<p>
+… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant de nous
+à Cannes, et qu&rsquo;il est monté dans notre compartiment… Il a tiré le
+rideau… De l&rsquo;ombre, toujours…
+</p>
+
+<p>
+Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l&rsquo;Ouest, s&rsquo;est retourné
+de mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il est
+placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là, ça y est!… Eh
+bien, c&rsquo;est Robert Darzac! c&rsquo;est Robert Darzac!
+</p>
+
+<p>
+… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me manque,
+dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de Larsan; mais
+quoi?…
+</p>
+
+<p>
+Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus qu&rsquo;il
+ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que cela?…
+</p>
+
+<p>
+Non!… N&rsquo;oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le Midi!…
+C&rsquo;est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois, pendant
+lesquels on ne l&rsquo;a pas vu… Il était parti malade… Il était revenu bien
+portant… On ne s&rsquo;étonne point que la figure d&rsquo;un homme ait un peu
+changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec une mine de
+vivant.
+</p>
+
+<p>
+Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s&rsquo;est montré
+à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n&rsquo;y a pas
+encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup pendant six
+jours.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de
+l&rsquo;Ouest et vient droit à moi… M&rsquo;a-t-il vu? Je me fais plus petit
+derrière mon figuier de Barbarie.
+</p>
+
+<p>
+… Trois mois d&rsquo;absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les
+tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et on prend
+sa place, et sa femme… on l&rsquo;emporte… le tour est joué!…
+</p>
+
+<p>
+… La voix? Quoi de plus facile que d&rsquo;imiter une voix du Midi? On a un peu
+plus ou un peu moins l&rsquo;accent, voilà tout. Moi, j&rsquo;ai cru observer
+qu&rsquo;il l&rsquo;avait un peu plus… Oui, le Darzac d&rsquo;aujourd&rsquo;hui
+a un peu plus l&rsquo;accent &mdash; je crois &mdash; que celui d&rsquo;avant
+le mariage…
+</p>
+
+<p>
+Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m&rsquo;a pas vu…
+</p>
+
+<p>
+… C&rsquo;est Larsan! Je vous dis que c&rsquo;est Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Mais il s&rsquo;arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses
+endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il gémit,
+comme un pauvre malheureux homme qu&rsquo;il est…
+</p>
+
+<p>
+… C&rsquo;est Darzac!…
+</p>
+
+<p>
+Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans
+l&rsquo;anéantissement de ce que j&rsquo;avais osé penser!…
+</p>
+
+<p>
+Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? Quand je me
+relevai, j&rsquo;avais les reins rompus et l&rsquo;esprit très fatigué. Oh!
+très fatigué! J&rsquo;étais allé, au cours de mes étourdissantes hypothèses,
+jusqu&rsquo;à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan qui était dans
+le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s&rsquo;était pas substitué au
+Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture anglaise traînée par Toby aux
+gouffres du puits de Castillon!… Parfaitement, je voyais le corps à
+l&rsquo;agonie ressuscitant tout à coup et priant M. Darzac d&rsquo;aller
+prendre sa place. Il n&rsquo;avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon
+absurde cogitation cette supposition imbécile, rien moins que le rappel de la
+preuve absolue de son impossibilité, qui m&rsquo;avait été donnée le matin même
+par une conversation très intime entre M. Darzac et moi, au sortir de notre
+cruelle séance dans la Tour Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien
+établis tous les termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais
+posé, à propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me
+poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite répondu en
+faisant allusion à une autre conversation très scientifique que nous avions eue
+la veille, Darzac et moi, et qui n&rsquo;avait pu matériellement être entendue
+de personne autre que de nous deux, au sujet de ce même prince Galitch. Lui
+seul connaissait cette conversation là, et il ne faisait point de doute, par
+cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant aujourd&rsquo;hui
+n&rsquo;était autre que celui de la veille.
+</p>
+
+<p>
+Si insensée que fût l&rsquo;idée de cette substitution, on me pardonnera tout
+de même de l&rsquo;avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses
+façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et j&rsquo;en
+revins à la seule hypothèse possible &mdash; possible pour un Larsan qui aurait
+pris la place d&rsquo;un Darzac &mdash; à celle de la substitution au moment du
+mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois mois
+d&rsquo;absence dans le Midi…
+</p>
+
+<p>
+La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé
+échapper, tout à l&rsquo;heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout à
+fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l&rsquo;église
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le mariage
+eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu&rsquo;il n&rsquo;y avait point
+d&rsquo;église plus sombre à Paris…
+</p>
+
+<p>
+Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit lunaire,
+derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers les
+massifs de la baille, le lit qui m&rsquo;attendait dans une petite chambre
+solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l&rsquo;avait si bien dit
+Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n&rsquo;avait qu&rsquo;à
+emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à réapparaître à
+l&rsquo;état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne l&rsquo;aurait pas
+amenée au château fort d&rsquo;Hercule, au milieu des siens, et il
+n&rsquo;aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de montrer
+à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de Roussel- Ballmeyer!
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c&rsquo;est depuis ce moment
+qu&rsquo;elle s&rsquo;était reprise. La réapparition de Larsan ravissait
+définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n&rsquo;était pas Larsan!
+Mon Dieu! que j&rsquo;ai mal à la tête… C&rsquo;est la lune éblouissante,
+là-haut, qui m&rsquo;a frappé douloureusement la cervelle… j&rsquo;ai un coup
+de lune…
+</p>
+
+<p>
+Et puis… et puis, n&rsquo;était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans les
+jardins de Menton, alors que Darzac venait d&rsquo;être «mis dans le train» qui
+le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance avait dit vrai, je
+pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et pourquoi Arthur Rance eût-il
+menti?… Arthur Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui
+n&rsquo;a pas cessé de l&rsquo;être… Mrs. Edith n&rsquo;est pas une sotte; elle
+a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous coucher…
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;étais encore sous la poterne du Jardinier et j&rsquo;allais entrer dans
+la Cour du Téméraire quand il m&rsquo;a semblé entendre quelque chose… on eût
+dit une porte que l&rsquo;on refermait… cela avait fait comme un bruit de bois
+et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la poterne et je crus
+apercevoir une vague silhouette humaine près de la porte du Château Neuf, une
+silhouette, qui, aussitôt, s&rsquo;était confondue avec l&rsquo;ombre du
+Château Neuf elle-même; j&rsquo;armai mon revolver et, en trois bonds, entrai
+dans l&rsquo;ombre à mon tour… Mais je n&rsquo;aperçus plus rien que
+l&rsquo;ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais bien me
+rappeler que je l&rsquo;avais laissée entrouverte. J&rsquo;étais très ému, très
+anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour de moi?
+Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et de mon esprit
+troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans le Château Neuf, car la
+Cour du Téméraire était déserte.
+</p>
+
+<p>
+Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf.
+J&rsquo;écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins
+pendant cinq minutes… Rien!… je devais m&rsquo;être trompé… Cependant je ne fis
+point craquer d&rsquo;allumettes et, le plus silencieusement que je pus, je
+gravis l&rsquo;escalier et gagnai ma chambre. Là, je m&rsquo;enfermai et
+seulement respirai à l&rsquo;aise…
+</p>
+
+<p>
+Cette vision continuait cependant à m&rsquo;inquiéter plus que je ne me
+l&rsquo;avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais
+point à m&rsquo;endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la
+vision de la silhouette et la pensée de Darzac- Larsan se mêlaient étrangement
+dans mon esprit déséquilibré…
+</p>
+
+<p>
+Si bien que j&rsquo;en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que
+lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n&rsquo;est pas Larsan! Et je
+ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion.
+</p>
+
+<p>
+Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra pour un
+fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour le consoler de
+tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à son infortune que
+d&rsquo;être soupçonné d&rsquo;être Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Soudain, je rejetai mes couvertures, je m&rsquo;assis sur mon lit, et
+m&rsquo;écriai:
+</p>
+
+<p>
+«L&rsquo;Australie!»
+</p>
+
+<p>
+Je venais de me souvenir d&rsquo;un épisode dont j&rsquo;ai parlé au
+commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l&rsquo;accident du
+laboratoire, j&rsquo;avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or,
+dans le moment qu&rsquo;on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la
+manche de sa chemise, dans un faux mouvement, s&rsquo;était relevée
+jusqu&rsquo;au coude et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui
+m&rsquo;avait permis de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du
+bras droit une large «tache de naissance» dont les contours semblaient
+curieusement suivre le dessin géographique de l&rsquo;Australie. Mentalement,
+pendant que le pharmacien opérait, je n&rsquo;avais pu m&rsquo;empêcher de
+placer, sur ce bras, aux endroits qu&rsquo;elles occupent sur la carte,
+Melbourne, Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une
+autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie.
+</p>
+
+<p>
+Et quand, par hasard, plus tard, il m&rsquo;était arrivé de penser à cet
+accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance,
+j&rsquo;avais toujours pensé aussi, par une liaison d&rsquo;idées bien
+compréhensible, à l&rsquo;Australie.
+</p>
+
+<p>
+Et dans cette nuit d&rsquo;insomnie, voilà que l&rsquo;Australie encore
+m&rsquo;apparaissait!…
+</p>
+
+<p>
+Assis sur mon lit, j&rsquo;avais eu à peine le temps de me féliciter
+d&rsquo;avoir songé à une preuve aussi décisive de l&rsquo;identité de Robert
+Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien
+m&rsquo;y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me
+fit dresser l&rsquo;oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches
+craquaient sous des pas lents et précautionneux.
+</p>
+
+<p>
+Haletant, j&rsquo;allai à ma porte et, l&rsquo;oreille à la serrure,
+j&rsquo;écoutai. D&rsquo;abord, ce fut le silence, et puis les marches
+craquèrent à nouveau… Quelqu&rsquo;un était dans l&rsquo;escalier, je ne
+pouvais plus en douter… et quelqu&rsquo;un qui avait intérêt à dissimuler sa
+présence… je songeai à l&rsquo;ombre que j&rsquo;avais cru voir tout à
+l&rsquo;heure en entrant dans la Cour du Téméraire… quelle pouvait être cette
+ombre, et que faisait-elle dans l&rsquo;escalier? Montait-elle?
+Descendait-elle?…
+</p>
+
+<p>
+Un nouveau silence… J&rsquo;en profitai pour passer rapidement mon pantalon et,
+armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire geindre sur
+ses gonds. Retenant mon souffle, j&rsquo;avançai jusqu&rsquo;à la rampe de
+l&rsquo;escalier et j&rsquo;attendis. J&rsquo;ai dit l&rsquo;état de
+délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la
+lune arrivaient obliquement par les hautes fenêtres qui s&rsquo;ouvraient sur
+chaque palier et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la
+nuit opaque de cette cage d&rsquo;escalier qui était très vaste. La misère du
+château ainsi éclairée par endroits n&rsquo;en paraissait que plus définitive.
+La ruine de la rampe de l&rsquo;escalier, les barreaux brisés, les murs
+lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de tapisserie pendaient
+encore, tout cela qui ne m&rsquo;avait que fort peu impressionné dans le jour,
+me frappait alors étrangement, et mon esprit était tout prêt à me représenter
+ce décor lugubre du passé comme un lieu propice à l&rsquo;apparition de quelque
+fantôme… Réellement, j&rsquo;avais peur… L&rsquo;ombre, tout à l&rsquo;heure,
+m&rsquo;avait si bien glissé entre les doigts… car j&rsquo;avais bien cru la
+toucher… Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château sans
+faire craquer des marches d&rsquo;escalier… Mais elles ne craquaient plus…
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, comme j&rsquo;étais penché au-dessus de la rampe, je revis
+l&rsquo;ombre!… elle était éclairée d&rsquo;une façon éclatante… de telle sorte
+que d&rsquo;ombre qu&rsquo;elle était elle était devenue lueur. La lune
+l&rsquo;avait allumée comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac!
+</p>
+
+<p>
+Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant la tête
+vers moi comme s&rsquo;il sentait peser mon regard sur lui. Instinctivement, je
+me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon poste d&rsquo;observation juste
+à temps pour le voir disparaître dans un couloir qui conduisait à un autre
+escalier desservant l&rsquo;autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci?
+Qu&rsquo;est-ce que Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf?
+Pourquoi prenait-il tant de précautions pour n&rsquo;être point vu? Mille
+soupçons me traversèrent l&rsquo;esprit, ou plutôt toutes les mauvaises pensées
+de tout à l&rsquo;heure me ressaisirent avec une force extraordinaire et, sur
+les traces de Darzac, je m&rsquo;élançai à la découverte de l&rsquo;Australie.
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;eus tôt fait d&rsquo;arriver au corridor au moment même où il le
+quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus
+du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s&rsquo;arrêter au
+premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il était
+rentré dans l&rsquo;ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai
+jusqu&rsquo;à cette porte qui était refermée et, sûr qu&rsquo;il était dans la
+chambre, je frappai trois petits coups. Et j&rsquo;attendis. Mon coeur battait
+à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, abandonnées…
+Qu&rsquo;est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l&rsquo;une de ces
+chambres-là?…
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme personne
+ne me répondait, comme la porte ne s&rsquo;ouvrait pas, je frappai à nouveau et
+j&rsquo;attendis encore… alors, la porte s&rsquo;ouvrit et Robert Darzac me dit
+de sa voix la plus naturelle:
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je veux savoir, fis-je &mdash; et ma main serrait au fond de ma poche
+mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond,
+j&rsquo;avais peur &mdash; je veux savoir ce que vous faites ici, à une
+pareille heure…»
+</p>
+
+<p>
+Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…»
+</p>
+
+<p>
+Et il alluma une bougie que l&rsquo;on avait posée sur une chaise, car il
+n&rsquo;y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de
+nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l&rsquo;on avait dû apporter là
+dans la journée, composait tout l&rsquo;ameublement.
+</p>
+
+<p>
+«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac et du
+professeur, au premier étage de la Louve…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; L&rsquo;appartement était trop petit; j&rsquo;aurais pu gêner Mme
+Darzac, fit amèrement le malheureux… J&rsquo;ai demandé à Bernier de me donner
+un lit ici… Et puis, peu m&rsquo;importe où je couche puisque je ne dors pas…»
+</p>
+
+<p>
+Nous restâmes un instant silencieux. J&rsquo;avais tout à fait honte de moi et
+de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était tel que je
+ne pus en retenir l&rsquo;expression. Je lui avouai tout: mes infâmes soupçons,
+et comment j&rsquo;avais bien cru, en le voyant errer si mystérieusement de
+nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, et comment je m&rsquo;étais
+décidé à aller à la découverte de l&rsquo;Australie. Car, je ne lui cachai même
+pas que j&rsquo;avais mis un instant tout mon espoir dans l&rsquo;Australie.
+</p>
+
+<p>
+Il m&rsquo;écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et,
+tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la bougie, il
+me montra la «tache de naissance» qui devait me faire rentrer «dans mes
+esprits». Je ne voulais point la voir, mais il insista pour que je la
+touchasse, et je dus constater que c&rsquo;était là une tache très naturelle et
+sur laquelle on eût pu mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney,
+Melbourne, Adélaïde… et, en bas, il y avait une autre petite tache qui
+représentait la Tasmanie…
+</p>
+
+<p>
+«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça ne
+s&rsquo;en va pas!…»
+</p>
+
+<p>
+Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut me
+pardonner que lorsqu&rsquo;il m&rsquo;eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle
+ne me resta point dans la main…
+</p>
+
+<p>
+Alors, seulement, il me permit d&rsquo;aller me recoucher, ce que je fis en me
+traitant d&rsquo;imbécile.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap17"></a>XVII<br/>
+Terrible aventure du vieux Bob</h2>
+
+<p>
+Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En vérité, je
+ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa mort ni sur sa vie.
+Était-il moins blessé qu&rsquo;on ne l&rsquo;avait cru?… Que dis-je? était-il
+moins mort qu&rsquo;on ne l&rsquo;avait pensé? Avait-il pu s&rsquo;enfuir du
+sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la chose était fort
+possible, ou plutôt l&rsquo;hypothèse n&rsquo;allait point au-dessus des forces
+humaines d&rsquo;un Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué
+qu&rsquo;il avait trouvé le sac à trois mètres de l&rsquo;orifice de la
+crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas
+l&rsquo;existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à
+l&rsquo;abîme…
+</p>
+
+<p>
+Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps?
+Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d&rsquo;Hercule
+n&rsquo;avait été aussi nécessaire! S&rsquo;il tardait à venir, cette journée
+ne se passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac!
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;est alors que l&rsquo;on frappa à ma porte et que le père Bernier
+m&rsquo;apporta justement un bref billet de mon ami qu&rsquo;un petit voyou de
+la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me
+disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez aimable pour
+aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes palourdes qui abondent sur
+les rochers qui précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant.
+Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait songeur, car
+je savais par expérience que, lorsque Rouletabille paraissait s&rsquo;occuper
+de babioles, jamais son activité ne portait en réalité sur des objets plus
+considérables.
+</p>
+
+<p>
+Je m&rsquo;habillai à la hâte et, armé d&rsquo;un vieux couteau que
+m&rsquo;avait prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la
+fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n&rsquo;ayant
+rencontré personne à cette heure matinale &mdash; il pouvait être sept heures
+&mdash; je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de
+Rouletabille. Mrs. Edith &mdash; que l&rsquo;absence prolongée du vieux Bob
+affolait tout à fait &mdash; le trouva «bizarre et inquiétant» et elle me
+suivit à la pêche aux palourdes. En route elle me confia que son oncle
+n&rsquo;était point ennemi, de temps à autre, d&rsquo;une petite fugue, et
+qu&rsquo;elle avait, jusqu&rsquo;à cette heure, conservé l&rsquo;espoir que
+tout s&rsquo;expliquerait par son retour; mais maintenant l&rsquo;idée
+recommençait à lui enflammer la cervelle d&rsquo;une affreuse méprise qui
+aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance des Darzac!…
+</p>
+
+<p>
+Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame en noir,
+ajouta que sa patience durerait jusqu&rsquo;à midi et puis ne dit plus rien.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith avait les
+pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith m&rsquo;occupaient
+beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de Mrs. Edith, que
+j&rsquo;ai découverts dans la mer d&rsquo;Hercule, sont les plus délicats
+coquillages du monde, et qu&rsquo;ils me firent si bien oublier les palourdes
+que ce pauvre Rouletabille s&rsquo;en serait certainement passé à son déjeuner
+si la jeune femme n&rsquo;avait montré un si beau zèle. Elle clapotait dans
+l&rsquo;onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu
+énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous
+redressâmes tous deux et tendîmes l&rsquo;oreille d&rsquo;un même mouvement. On
+entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle de Roméo et
+Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui faisait des gestes
+d&rsquo;appel. Poussés par le même pressentiment, nous regagnâmes à la hâte le
+rivage. Bientôt, nous apprenions qu&rsquo;attirés par des plaintes, deux
+pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette,
+un malheureux qui y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures,
+évanoui.
+</p>
+
+<p>
+… Nous ne nous étions pas trompés. C&rsquo;était bien le vieux Bob qui était au
+fond du trou. Quand on l&rsquo;eût tiré au bord de la grotte, dans la lumière
+du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle redingote noire
+était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout
+quand on se fut aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied
+foulé, et il était si pâle qu&rsquo;on eût pu croire qu&rsquo;il allait mourir.
+</p>
+
+<p>
+Heureusement il n&rsquo;en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les
+ordres qu&rsquo;il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour Carrée.
+Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller et de quitter sa
+redingote avant l&rsquo;arrivée des médecins? Mrs. Edith, de plus en plus
+inquiète, s&rsquo;installait à son chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs,
+le vieux Bob exigea de sa nièce qu&rsquo;elle le quittât sur-le-champ et
+qu&rsquo;elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte.
+</p>
+
+<p>
+Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis dans la
+Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, ainsi que le père
+Bernier qui me guettait drôlement, attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith
+sortit de la Tour Carrée après l&rsquo;arrivée des médecins, elle vint à nous
+et nous dit:
+</p>
+
+<p>
+«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu&rsquo;est-ce
+que je vous avais dit! Je l&rsquo;ai confessé: c&rsquo;est un vieux farceur; il
+a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons bien
+quand il sera guéri.»
+</p>
+
+<p>
+Alors, la porte de la Tour Carrée s&rsquo;ouvrit et Walter, le fidèle serviteur
+du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu&rsquo;on le
+dise, mais il faut le sauver!…»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous
+n&rsquo;osions avancer. Bientôt elle réapparut:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! nous fit-elle… C&rsquo;est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.»
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;allai lui offrir mon bras pour qu&rsquo;elle s&rsquo;y appuyât, car,
+chose singulière, Mr Arthur Rance s&rsquo;était, dans ce moment, éloigné de
+nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en
+sifflotant. J&rsquo;essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais
+ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille arriva au château une heure après l&rsquo;événement. Je guettais
+son retour du haut du boulevard de l&rsquo;Ouest et, sitôt que je le vis sur le
+bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma première demande
+d&rsquo;explication et me demanda tout de suite si j&rsquo;avais fait une bonne
+pêche, mais je ne me trompais point à l&rsquo;expression de son regard
+inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je répondis:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! une très bonne pêche! j&rsquo;ai repêché le vieux Bob!»
+</p>
+
+<p>
+Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et je lui
+dis:
+</p>
+
+<p>
+«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche et
+votre dépêche!»
+</p>
+
+<p>
+Il me fixa d&rsquo;un air étonné:
+</p>
+
+<p>
+«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de vos
+paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m&rsquo;auriez évité la peine de
+protester contre une pareille accusation!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais quelle accusation? m&rsquo;écriai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Celle d&rsquo;avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo
+et Juliette, sachant qu&rsquo;il y agonisait.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n&rsquo;est
+pas à l&rsquo;agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n&rsquo;est pas
+grave et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu&rsquo;il
+voulait voler le crâne du prince Galitch!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Quelle drôle d&rsquo;idée!» ricana Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:
+</p>
+
+<p>
+«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c&rsquo;est tout? Pas
+d&rsquo;autres blessures?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de la
+déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement la
+main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Nous ne savons pas; nous ne l&rsquo;avons pas vue. Le vieux Bob est
+d&rsquo;une étrange pudeur. Il n&rsquo;a point voulu quitter sa redingote
+devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous
+serions jamais douté de cette blessure-là si Walter n&rsquo;était venu nous en
+parler, épouvanté qu&rsquo;il était par le sang qu&rsquo;elle avait répandu.»
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait nous
+chercher.
+</p>
+
+<p>
+«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant
+Rouletabille avec un air d&rsquo;anxiété que je ne lui avais jamais encore
+connu: c&rsquo;est incompréhensible!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse hôtesse
+son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien au
+monde d&rsquo;incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de
+comprendre!» Et il la félicita d&rsquo;avoir retrouvé un si bon oncle dans le
+moment qu&rsquo;elle le croyait perdu.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui
+répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait chercher
+des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l&rsquo;accident. Mrs. Edith
+le rassura sur les suites de l&rsquo;équipée de son fantastique oncle et pria
+le prince de pardonner à son parent son amour excessif pour les plus vieux
+crânes de l&rsquo;humanité. Le prince sourit avec grâce et politesse quand elle
+lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler.
+</p>
+
+<p>
+«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte où il a
+roulé avec lui… C&rsquo;est lui qui me l&rsquo;a dit… Rassurez-vous donc,
+prince, pour votre collection…»
+</p>
+
+<p>
+Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de
+l&rsquo;affaire. Et Mrs. Edith raconta que l&rsquo;oncle lui avait avoué
+qu&rsquo;il avait quitté le fort d&rsquo;Hercule par le chemin du puits qui
+communique avec la mer. Aussitôt qu&rsquo;elle eut encore ajouté cela, comme je
+me rappelais l&rsquo;expérience du seau d&rsquo;eau de Rouletabille et aussi
+les ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit des
+proportions gigantesques; et j&rsquo;étais sûr qu&rsquo;il devait en être de
+même pour tous ceux qui nous entouraient, s&rsquo;ils étaient de bonne foi.
+Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l&rsquo;avait attendu avec sa barque à
+l&rsquo;orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage
+devant la grotte de Roméo et Juliette.
+</p>
+
+<p>
+«Que de détours, ne pus-je m&rsquo;empêcher de m&rsquo;écrier, quand il était
+si simple de sortir par la porte!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d&rsquo;avoir
+pris aussi manifestement parti contre elle.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince.
+Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, car il
+quittait le pays et je suis sûr qu&rsquo;il a pris le train pour Venise, son
+pays d&rsquo;origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous qu&rsquo;il
+ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D&rsquo;abord il
+n&rsquo;était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m&rsquo;a-t-il dit,
+étant décidé à ne plus revenir dans le pays…»
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un silence et puis Galitch reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Tout ceci n&rsquo;a que peu d&rsquo;importance… pourvu que votre oncle,
+madame, guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t- il avec un
+nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous voulez
+bien m&rsquo;aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la grotte et
+dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimètres de
+long et usé à l&rsquo;une de ses extrémités en forme de grattoir; bref, le plus
+vieux grattoir de l&rsquo;humanité… J&rsquo;y tiens beaucoup, appuya le prince,
+et peut-être pourriez-vous savoir, madame, auprès de votre oncle vieux Bob, ce
+qu&rsquo;il est devenu.»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me plut,
+qu&rsquo;elle ferait tout au monde pour que ne s&rsquo;égarât point un aussi
+précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous retournâmes,
+Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre toute cette
+conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à bec-de-corbin dans la
+bouche, sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une
+insistance si bizarre que celle-ci s&rsquo;en montra agacée:
+</p>
+
+<p>
+«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et
+n&rsquo;en suis nullement étonnée… croyez-le bien!…
+</p>
+
+<p>
+Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«En tout cas!… s&rsquo;écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m&rsquo;expliquer
+comment, puisqu&rsquo;il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se trouver
+dans le placard!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme
+s&rsquo;il eût voulu l&rsquo;hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec
+moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap18"></a>XVIII<br/>
+Midi, roi des épouvantes</h2>
+
+<p>
+Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en tête à
+tête avec Mrs. Edith. J&rsquo;essayais de la rassurer, la voyant impatiente et
+inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… Et ses lèvres
+tremblantes laissèrent échapper l&rsquo;aveu de sa fièvre: «J&rsquo;ai peur»,
+dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle me répondit: «Vous
+n&rsquo;avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. C&rsquo;était vrai,
+j&rsquo;avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez pas qu&rsquo;il
+se passe quelque chose? &mdash; Où ça? &mdash; Où ça! où ça! Autour de nous!»
+Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! et j&rsquo;ai
+peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? &mdash; Je vais chercher
+quelqu&rsquo;un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. &mdash; Qui
+allez-vous chercher? &mdash; Le prince Galitch! &mdash; Votre Féodor
+Féodorowitch! m&rsquo;écriai-je… Qu&rsquo;en avez-vous besoin? Est-ce que je ne
+suis point là?»
+</p>
+
+<p>
+Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je faisais
+tout mon possible pour la faire disparaître, et je n&rsquo;eus point de peine à
+comprendre qu&rsquo;elle lui venait surtout du doute affreux qui était entré
+dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Elle me dit: «Sortons!» et elle m&rsquo;entraîna hors de la Louve. On
+approchait alors de l&rsquo;heure de midi et toute la baille resplendissait
+dans un embrasement embaumé. N&rsquo;ayant point sur nous nos lunettes noires
+nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur trop
+éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de saigner dans
+nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet éblouissement,
+nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous marchâmes en nous tenant par la
+main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient plus brûlantes encore que
+tout ce qui nous touchait, que toute la flamme qui nous enveloppait. Nous
+regardions à nos pieds pour ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et
+aussi peut-être, peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la
+profondeur de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J&rsquo;ai peur!» Et moi
+aussi, j&rsquo;avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de
+ce grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on sait
+qu&rsquo;il se passe quelque chose que l&rsquo;on ne voit pas est plus
+redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se tait et
+tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une conque marine de sons
+plus mystérieux que ceux qui s&rsquo;élèvent de la terre quand monte le soir.
+Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux: vous y trouverez une foule de
+visions argentées plus troublantes que les fantômes de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en ruisseaux
+glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, hélas! que je ne
+pouvais rien pour elle et que ce qui devait s&rsquo;accomplir,
+s&rsquo;accomplissait autour de nous, sans que nous puissions rien arrêter ni
+prévoir. Elle m&rsquo;entraînait maintenant vers la poterne qui ouvre sur la
+Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait un arc noir dans la
+lumière et, à l&rsquo;extrémité de ce frais tunnel, nous apercevions, tournés
+vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du
+Téméraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait à la main la canne
+d&rsquo;Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce détail m&rsquo;inquiéta.
+Du bout de sa canne, il montrait à Robert Darzac quelque chose que nous ne
+voyions pas, au sommet de la voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout
+de sa canne. Nous n&rsquo;entendions point ce qu&rsquo;ils disaient. Ils se
+parlaient en remuant à peine les lèvres, comme deux complices qui ont un
+secret. Mrs. Edith s&rsquo;arrêta, mais Rouletabille lui fit signe
+d&rsquo;avancer encore, et il répéta le signe avec sa canne.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! fit-elle, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il me veut encore? Ma foi, Monsieur
+Sainclair, j&rsquo;ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et
+nous verrons bien ce qui arrivera.»
+</p>
+
+<p>
+Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir sans
+faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante, et je leur dis
+d&rsquo;une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous cette voûte:
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;est-ce que vous faites ici?»
+</p>
+
+<p>
+Alors, comme nous étions arrivés à côté d&rsquo;eux, sur le seuil de la Cour du
+Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous puissions
+voir ce qu&rsquo;ils regardaient. C&rsquo;était, au sommet de l&rsquo;arc, un
+écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche cadette. Cet
+écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant branlante et qui manquait
+de choir sur la tête des passants. Rouletabille avait sans doute aperçu ce
+blason suspendu si dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith
+si elle ne voyait point d&rsquo;inconvénient à le faire disparaître, quitte à
+le remettre en place ensuite plus solidement.
+</p>
+
+<p>
+«Je suis sûr, dit-il, que si l&rsquo;on touchait à cette pierre du bout de sa
+canne, elle tomberait.»
+</p>
+
+<p>
+Et il passa sa canne à Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.»
+</p>
+
+<p>
+Mais nous essayions en vain les uns et les autres d&rsquo;atteindre la pierre;
+elle était trop haut placée et j&rsquo;étais en train de me demander à quoi
+rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos, retentit le cri
+de la mort!
+</p>
+
+<p>
+Nous nous retournâmes d&rsquo;un seul mouvement en poussant tous les trois une
+exclamation d&rsquo;horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait dans le
+soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc cesserait-il? Quand
+donc l&rsquo;affreuse clameur que j&rsquo;entendis retentir pour la première
+fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu&rsquo;il y
+a autour de nous une victime nouvelle? que l&rsquo;un de nous vient
+d&rsquo;être frappé par le crime, subitement et sournoisement et
+mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l&rsquo;épidémie est
+moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous quatre,
+frissonnants, les yeux grands d&rsquo;épouvante, interrogeant la profondeur de
+la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui donc est mort? Ou qui
+donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse maintenant échapper ce
+gémissement suprême? Comment nous diriger dans la lumière? On dirait que
+c&rsquo;est la clarté du jour elle-même qui se plaint et soupire.
+</p>
+
+<p>
+Le plus effrayé est Rouletabille. Je l&rsquo;ai vu dans les circonstances les
+plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je
+l&rsquo;ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur et
+se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres; pourquoi
+aujourd&rsquo;hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le voilà,
+devant nous, pusillanime comme un enfant qu&rsquo;il est, lui qui prétendait
+agir comme le maître de l&rsquo;heure. Il n&rsquo;avait donc point prévu cette
+minute-là? cette minute où quelqu&rsquo;un expire dans la lumière de midi?
+Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi,
+est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la poterne, en
+immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant, s&rsquo;avance vers la
+plainte, ou plutôt marche vers le centre de la plainte, car la plainte nous
+entoure, fait des cercles autour de nous, dans l&rsquo;espace embrasé. Et nous
+allons derrière lui, retenant notre respiration et les bras étendus, comme on
+fait quand on va à tâtons dans le noir, et que l&rsquo;on craint de se heurter
+à quelque chose que l&rsquo;on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et
+quand nous avons dépassé l&rsquo;ombre de l&rsquo;eucalyptus, nous trouvons le
+spasme au bout de l&rsquo;ombre. Il secoue un corps à l&rsquo;agonie. Ce corps,
+nous l&rsquo;avons reconnu. C&rsquo;est Bernier! c&rsquo;est Bernier qui râle,
+qui essaye de se soulever, qui n&rsquo;y parvient pas, qui étouffe, Bernier
+dont la poitrine laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous
+penchons, et qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux
+mots: Frédéric Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et nulle
+part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un cadavre et personne,
+raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la seule issue de ces lieux où
+l&rsquo;on a assassiné, c&rsquo;est cette poterne où nous nous tenions tous les
+quatre. Et nous nous sommes retournés, d&rsquo;un seul mouvement, tous les
+quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite, si vite, que nous aurions dû voir
+le geste de la mort! Et nous n&rsquo;avons rien vu que de la lumière!… Nous
+pénétrons, mus, il me semble, par le même sentiment, dans la Tour Carrée, dont
+la porte est restée ouverte; nous entrons sans hésitation dans les appartements
+du vieux Bob, dans le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux
+Bob est tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur
+la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité! comme
+ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et elle jette un
+cri d&rsquo;effroi dans le pressentiment immédiat de quelque catastrophe! Elle
+n&rsquo;a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut sortir, elle veut
+voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!…
+C&rsquo;est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le cadavre. Et
+c&rsquo;est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l&rsquo;ardeur
+terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de
+l&rsquo;homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur.
+Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait au
+Glandier d&rsquo;examiner la plaie du cadavre incroyable.
+</p>
+
+<p>
+«On dirait, fit-il, que c&rsquo;est le même coup de couteau! C&rsquo;est la
+même mesure! Mais où est le couteau?»
+</p>
+
+<p>
+Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L&rsquo;homme qui a
+frappé l&rsquo;aura emporté. Où est l&rsquo;homme? Quel homme? Si nous ne
+savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut- être mort de ce
+qu&rsquo;il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux mots du
+mort.
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le prince
+Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en lisant le
+journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui, lui arrache le
+journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voilà un homme que l&rsquo;on vient d&rsquo;assassiner. Allez chercher la
+police.»
+</p>
+
+<p>
+Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un mot, et
+s&rsquo;éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier continue à
+pousser des gémissements. Rouletabille s&rsquo;assied sur le puits. Il paraît
+avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Que la police vienne donc, madame!… C&rsquo;est vous qui l&rsquo;aurez voulu!»
+</p>
+
+<p>
+Mais Mrs. Edith le foudroie d&rsquo;un éclair de ses yeux noirs. Et je sais ce
+qu&rsquo;elle pense. Elle pense qu&rsquo;elle hait Rouletabille qui a pu un
+instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu&rsquo;on assassinait Bernier,
+est-ce que le vieux Bob n&rsquo;était pas dans sa chambre, veillé par la mère
+Bernier elle-même?
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, qui vient d&rsquo;examiner avec lassitude la fermeture du puits,
+fermeture restée intacte, s&rsquo;allonge sur la margelle de ce puits, comme
+sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit encore, plus
+bas:
+</p>
+
+<p>
+«Et qu&rsquo;est-ce que vous lui direz, à la police?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Tout!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. Rouletabille
+secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux. Il me paraît écrasé,
+vaincu. M. Robert Darzac vient toucher Rouletabille à l&rsquo;épaule. M. Robert
+Darzac veut fouiller la Tour Carrée, la Tour du Téméraire, le Château Neuf,
+toutes les dépendances de cette cour dont personne n&rsquo;a pu
+s&rsquo;échapper et où, logiquement, l&rsquo;assassin doit se trouver encore.
+Le reporter, tristement, l&rsquo;en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque
+chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherché au Glandier, après le
+phénomène de la dissociation de la matière, l&rsquo;homme qui avait disparu de
+la galerie inexplicable? Non! non! je sais maintenant qu&rsquo;il ne faut plus
+chercher Larsan avec ses yeux! Un homme vient d&rsquo;être tué derrière nous.
+Nous l&rsquo;entendons crier sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons
+et nous ne voyons rien que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux,
+comme Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas
+qu&rsquo;il les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il
+lève vers le ciel son poing fermé.
+</p>
+
+<p>
+«Ça n&rsquo;est pas possible, s&rsquo;écria-t-il, ou il n&rsquo;y a plus de bon
+bout de la raison!»
+</p>
+
+<p>
+Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le sol,
+flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère Bernier
+qu&rsquo;on a tenté en vain d&rsquo;éloigner du corps de son mari, tournant
+autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c&rsquo;est le cas de le dire:
+le revoilà tel qu&rsquo;un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et nous
+sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement. À un moment,
+il s&rsquo;est relevé, a pris un peu de poussière et l&rsquo;a jetée en
+l&rsquo;air avec un cri de triomphe comme s&rsquo;il allait faire naître de
+cette cendre l&rsquo;image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le
+jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à
+l&rsquo;instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui,
+le voilà revenu à l&rsquo;ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac:
+</p>
+
+<p>
+«Rassurez-vous, monsieur, rien n&rsquo;est changé!»
+</p>
+
+<p>
+Et, tourné vers Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Nous n&rsquo;avons plus, madame, qu&rsquo;à attendre la police. J&rsquo;espère
+qu&rsquo;elle ne tardera pas!»
+</p>
+
+<p>
+La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! oui, qu&rsquo;elle vienne! Et qu&rsquo;elle se charge de tout!
+Qu&rsquo;elle pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu&rsquo;il arrive!»
+fait Mrs. Edith en me prenant le bras.
+</p>
+
+<p>
+Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi de
+trois gendarmes. C&rsquo;est le brigadier de La Mortola et deux de ses hommes
+qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du crime.
+</p>
+
+<p>
+«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu&rsquo;il y a eu un crime!
+s&rsquo;exclame le père Jacques qui ne sait rien encore.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier,
+essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse:
+</p>
+
+<p>
+«Rien n&rsquo;est changé, père Jacques.»
+</p>
+
+<p>
+Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+«Rien qu&rsquo;un cadavre de plus, soupire-t-il; c&rsquo;est Larsan!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité,
+c&rsquo;est tout un. Mais que signifie ce rien n&rsquo;est changé de
+Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de
+Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons,
+Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons pas?
+</p>
+
+<p>
+Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon
+incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu&rsquo;on a téléphoné à deux pas
+de là à l&rsquo;auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou
+commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer
+l&rsquo;enquête que continuera le juge d&rsquo;instruction également averti.
+</p>
+
+<p>
+Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu&rsquo;il n&rsquo;ait point
+pris le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château
+d&rsquo;Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé, tout
+«important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à la porte du
+château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et puis il
+s&rsquo;agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère Bernier, qui
+gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le delegato examine la plaie.
+Il dit en très bon français: «Voilà un fameux coup de couteau!» Cet homme est
+enchanté. S&rsquo;il tenait l&rsquo;assassin sous la main, certes, il lui
+ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dévisage. Il cherche peut-être
+parmi nous l&rsquo;auteur du crime, pour lui signifier toute son admiration. Il
+se relève.
+</p>
+
+<p>
+«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà au
+plaisir d&rsquo;avoir une bonne histoire bien criminelle. C&rsquo;est
+incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis delegato, on
+n&rsquo;a assassiné personne! M. le juge d&rsquo;instruction…»
+</p>
+
+<p>
+Ici il s&rsquo;arrête, mais nous finissons la phrase:
+</p>
+
+<p>
+«M. le juge d&rsquo;instruction va être bien content!» Il brosse de la main la
+poussière blanche qui couvre ses genoux, il s&rsquo;éponge le front, il répète:
+«C&rsquo;est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son allégresse.
+Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre dans la cour, un
+docteur de Menton qui arrive justement pour continuer ses soins au vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et dites-moi ce
+que vous pensez d&rsquo;un pareil coup de couteau! Surtout, autant que
+possible, ne changez pas le cadavre de place avant l&rsquo;arrivée de M. le
+juge d&rsquo;instruction.»
+</p>
+
+<p>
+Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que nous
+pouvions désirer. Il n&rsquo;y a point de doute. C&rsquo;est là le beau coup de
+couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont la pointe
+a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et
+le docteur, Rouletabille n&rsquo;a point cessé de regarder Mrs. Edith, qui a
+pris décidément mon bras, cherchant auprès de moi un refuge. Ses yeux fuient
+les yeux de Rouletabille qui l&rsquo;hypnotisent, qui lui ordonnent de se
+taire. Or, je sais qu&rsquo;elle est toute tremblante de la volonté de parler.
+</p>
+
+<p>
+Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée. Nous
+nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer
+l&rsquo;enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons vu
+et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n&rsquo;en tire
+rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la chambre du vieux
+Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés comme des fous. Elle était là
+depuis plus d&rsquo;une heure, ayant laissé son mari dans la loge de la Tour
+Carrée, en train de travailler à tresser une corde! Chose curieuse, je
+m&rsquo;intéresse en ce moment moins à ce qui se passe sous mes yeux et à ce
+qui se dit qu&rsquo;à ce que je ne vois pas et que j&rsquo;attends… Mrs. Edith
+va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément par la fenêtre ouverte. Un gendarme
+est resté auprès de ce cadavre sur la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs.
+Edith, comme moi, ne prête qu&rsquo;une médiocre attention à ce qui se passe
+dans le salon devant le delegato. Son regard continue à faire le tour du
+cadavre.
+</p>
+
+<p>
+Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à mesure que
+nous nous expliquons, l&rsquo;étonnement du commissaire italien grandit dans
+des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le crime de plus en
+plus incroyable. Il est sur le point de le trouver impossible, quand
+c&rsquo;est le tour de Mrs. Edith d&rsquo;être interrogée.
+</p>
+
+<p>
+On l&rsquo;interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on
+entend la voix tranquille de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Regardez au bout de l&rsquo;ombre de l&rsquo;eucalyptus.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a au bout de l&rsquo;ombre de
+l&rsquo;eucalyptus? demande le delegato.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; L&rsquo;arme du crime!» réplique Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d&rsquo;autres cailloux
+ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos yeux.
+</p>
+
+<p>
+Nous le reconnaissons: c&rsquo;est «le plus vieux grattoir de
+l&rsquo;humanité»!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap19"></a>XIX<br/>
+Rouletabille fait fermer les portes de fer</h2>
+
+<p>
+L&rsquo;arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de
+doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob, et nous
+ne pouvions oublier qu&rsquo;avant d&rsquo;expirer, Bernier avait accusé Larsan
+d&rsquo;être son assassin. Jamais l&rsquo;image du vieux Bob et celle de Larsan
+ne s&rsquo;étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que depuis
+que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus vieux grattoir
+de l&rsquo;humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement que le sort du
+vieux Bob était désormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci
+n&rsquo;avait que quelques mots à dire au delegato, relativement aux singuliers
+incidents qui avaient accompagné la chute du vieux Bob dans la grotte de Roméo
+et Juliette, à énumérer les raisons que l&rsquo;on avait de craindre que le
+vieux Bob et Larsan fussent le même personnage, à répéter enfin
+l&rsquo;accusation de la dernière victime de Larsan, pour que tous les soupçons
+de la justice se portassent sur la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith,
+qui n&rsquo;avait point cessé de croire, tout dans le fond de son âme de nièce,
+que le vieux Bob présent était bien son oncle, mais s&rsquo;imaginant
+comprendre tout à coup, grâce au grattoir meurtrier, que l&rsquo;invisible
+Larsan accumulait autour du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le
+dessein sans doute de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le
+poids dangereux de sa personnalité, &mdash; Mrs. Edith trembla pour le vieux
+Bob, pour elle-même; elle trembla d&rsquo;épouvante au centre de cette trame
+comme un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile
+mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux murs du
+château d&rsquo;Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement
+&mdash; un mouvement des lèvres &mdash; ils étaient perdus tous deux, et que
+l&rsquo;immonde bête de proie n&rsquo;attendait que ce mouvement-là pour les
+dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son tour de
+redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard l&rsquo;état de son
+esprit à ce moment du drame, et elle m&rsquo;avoua qu&rsquo;elle eut alors la
+terreur de Larsan à un point que nous n&rsquo;avions peut-être, nous-mêmes,
+jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu parler avec un effroi
+qui l&rsquo;avait d&rsquo;abord fait sourire, l&rsquo;avait ensuite intéressée
+lors de l&rsquo;épisode de La Chambre Jaune, à cause de l&rsquo;impossibilité
+où la justice avait été d&rsquo;expliquer sa sortie; puis il l&rsquo;avait
+passionnée lorsqu&rsquo;elle avait appris le drame de la Tour Carrée, à cause
+de l&rsquo;impossibilité où l&rsquo;on était d&rsquo;expliquer son entrée; mais
+là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans un
+espace où il n&rsquo;y avait qu&rsquo;elle, Robert Darzac, Rouletabille,
+Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez loin du
+cadavre pour qu&rsquo;ils n&rsquo;eussent pu avoir frappé Bernier. Et Bernier
+avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour raisonner comme je
+le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la «galerie inexplicable!» Elle
+était sous la voûte entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous,
+quand le cri de la mort avait retenti au bout de l&rsquo;ombre de
+l&rsquo;eucalyptus, c&rsquo;est-à-dire à moins de sept mètres de là! Quant au
+vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne s&rsquo;étaient point quittés, celle-ci
+surveillant celui-là! Si elle les écartait de son argument, il ne lui restait
+plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment
+il était parti, comment il était arrivé, mais encore comment il avait été
+présent. Ah! elle comprit, elle comprit qu&rsquo;il y avait des moments où, en
+songeant à Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles.
+</p>
+
+<p>
+Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été volé par
+le vieux Bob. C&rsquo;était affreux, et c&rsquo;était suffisant pour nous
+permettre de tout penser, de tout imaginer…
+</p>
+
+<p>
+Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans
+l&rsquo;attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit
+cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n&rsquo;avait,
+présentement, d&rsquo;autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la
+justice.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge d&rsquo;instruction
+qui venait d&rsquo;arriver, et il raisonnait, le plus vieux grattoir de
+l&rsquo;humanité à la main. Il semblait définitivement établi qu&rsquo;il ne
+pouvait y avoir d&rsquo;autres coupables, autour du mort, que les vivants dont
+j&rsquo;ai fait quelques lignes plus haut l&rsquo;énumération, quand
+Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d&rsquo;aise le
+juge d&rsquo;instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable, le
+seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la poterne et les
+deux vivants de la chambre du vieux Bob s&rsquo;étant surveillés les uns les
+autres et ne s&rsquo;étant pas perdus de vue, pendant qu&rsquo;on tuait Bernier
+à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce on fût Bernier lui-même. À
+quoi le juge d&rsquo;instruction, très intéressé, répliqua en nous demandant si
+quelqu&rsquo;un de nous soupçonnait les raisons d&rsquo;un suicide probable de
+Bernier; à quoi Rouletabille répondit que, pour mourir, on pouvait se passer du
+crime et du suicide et que l&rsquo;accident suffisait pour cela. L&rsquo;arme
+du crime, comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde,
+attestait par sa seule présence l&rsquo;accident. Rouletabille ne voyait point
+un assassin préméditant son forfait avec le secours de cette vieille pierre.
+Encore moins eût-on compris que Bernier, s&rsquo;il avait décidé son suicide,
+n&rsquo;eût point trouvé d&rsquo;autre arme pour son trépas que le couteau des
+troglodytes. Que si, au contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son
+attention par sa forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si
+elle s&rsquo;était trouvée dans sa main au moment d&rsquo;une chute, le drame
+alors s&rsquo;expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si
+malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu&rsquo;il
+s&rsquo;en était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la
+plaie redécouverte et confrontée avec l&rsquo;objet fatal, d&rsquo;où une
+conclusion scientifique s&rsquo;imposa, celle de la blessure faite par
+l&rsquo;objet. De là à l&rsquo;accident, après l&rsquo;argumentation de
+Rouletabille, il n&rsquo;y avait qu&rsquo;un pas. Les juges mirent six heures à
+le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans
+lassitude et sans résultat.
+</p>
+
+<p>
+Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles et
+vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux Bob, nous
+nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d&rsquo;où venaient de
+partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la
+Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous entendions les gémissements de
+la mère Bernier qui veillait le corps de son mari que l&rsquo;on avait
+transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce blessé aussi inexplicables, ma
+foi, l&rsquo;un que l&rsquo;autre, en dépit des efforts de Rouletabille, notre
+situation, à Mrs. Edith et à moi, était, il faut l&rsquo;avouer, des plus
+pénibles, et tout l&rsquo;effroi de ce que nous avions vu se doublait dans le
+tréfonds de nous-mêmes de l&rsquo;épouvante de ce qui nous restait à voir. Mrs.
+Edith me saisit tout à coup la main:
+</p>
+
+<p>
+«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n&rsquo;ai plus que vous.
+Je ne sais où est le prince Galitch, et je n&rsquo;ai point de nouvelles de mon
+mari. C&rsquo;est cela qui est horrible! Il m&rsquo;a laissé un mot me disant
+qu&rsquo;il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à
+l&rsquo;heure actuelle, que l&rsquo;on a assassiné Bernier. A-t-il vu le
+Bourreau de la mer? C&rsquo;est du Bourreau de la mer, c&rsquo;est de Tullio
+seulement que j&rsquo;attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!…
+C&rsquo;est atroce!…»
+</p>
+
+<p>
+À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance et où
+elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de toute mon
+âme, et je ne lui cachai point qu&rsquo;elle pouvait compter sur mon entier
+dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos inoubliables à voix basse,
+pendant que passaient et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens
+de justice, tantôt précédés, tantôt suivis de Rouletabille et de M. Darzac.
+Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d&rsquo;oeil de notre côté
+chaque fois qu&rsquo;il en avait l&rsquo;occasion. La fenêtre était restée
+ouverte.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable que nous
+le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c&rsquo;est une place que
+nous ne quitterons point, quoi qu&rsquo;il arrive, n&rsquo;est-ce pas, Monsieur
+Sainclair?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son
+intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de
+l&rsquo;humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre appartient
+à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela s&rsquo;arrêterait!…
+S&rsquo;ils savaient également que Bernier, en mourant, a accusé Larsan,
+l&rsquo;histoire de l&rsquo;accident deviendrait plus difficile!»
+</p>
+
+<p>
+Et j&rsquo;appuyais sur ces derniers mots.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes raisons de se
+taire que moi! Et je ne redoute qu&rsquo;une chose, voyez- vous!… Oui, oui, je
+ne redoute qu&rsquo;une chose…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Quoi? Quoi?…»
+</p>
+
+<p>
+Elle s&rsquo;était levée, fébrile…
+</p>
+
+<p>
+«Je redoute qu&rsquo;il n&rsquo;ait sauvé mon oncle de la justice que pour
+mieux le perdre!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh! j&rsquo;ai bien cru lire cela tout à l&rsquo;heure dans les yeux de
+vos amis… Si j&rsquo;étais sûre de ne m&rsquo;être point trompée,
+j&rsquo;aimerais encore mieux avoir affaire à la justice!…»
+</p>
+
+<p>
+Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre
+jusqu&rsquo;à la mort!…»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu&rsquo;elle cachait sous sa robe.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! s&rsquo;écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n&rsquo;est-il point là?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Encore! m&rsquo;exclamai-je avec colère.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda- t-elle
+en plongeant dans mes yeux son regard troublant.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; J&rsquo;y suis prêt.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Contre tout le monde?»
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;hésitai. Elle répéta:
+</p>
+
+<p>
+«Contre tout le monde?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Contre votre ami?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; S&rsquo;il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon
+front en sueur.
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici
+quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!»
+</p>
+
+<p>
+Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. Puis elle
+s&rsquo;enfuit. Où allait-elle? Elle me l&rsquo;avoua plus tard! Elle courait à
+la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!…
+</p>
+
+<p>
+Elle n&rsquo;eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille
+et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. Rouletabille
+s&rsquo;avança vers moi et ne me cacha point qu&rsquo;il était au courant de ma
+trahison.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n&rsquo;ai
+point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à plaindre et
+vous ne la plaignez pas assez, mon ami…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et vous, vous la plaignez trop!…»
+</p>
+
+<p>
+Je rougis jusqu&rsquo;au bout des oreilles. J&rsquo;étais prêt à quelque éclat.
+Mais Rouletabille me coupa la parole d&rsquo;un geste sec:
+</p>
+
+<p>
+«Je ne vous demande plus qu&rsquo;une chose, qu&rsquo;une seule, vous entendez!
+c&rsquo;est que, quoi qu&rsquo;il arrive… quoi qu&rsquo;il arrive… Vous ne nous
+adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui
+tournai le dos.
+</p>
+
+<p>
+Il me sembla qu&rsquo;il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa
+colère.
+</p>
+
+<p>
+Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous appelèrent.
+L&rsquo;enquête était terminée. L&rsquo;accident, à leurs yeux, après la
+déclaration du médecin, n&rsquo;était plus douteux, et telle fut la conclusion
+qu&rsquo;ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le château. M.
+Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et comme j&rsquo;étais
+resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire, assailli de
+mille sinistres pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le
+retour de Mrs. Edith, cependant qu&rsquo;à quelques pas de moi, dans sa loge où
+elle avait allumé deux bougies mortuaires, la mère Bernier continuait à
+psalmodier en gémissant auprès du cadavre de son mari la prière des trépassés,
+j&rsquo;entendis tout à coup passer dans l&rsquo;air du soir, au-dessus de ma
+tête, comme un coup de gong formidable, quelque chose comme une clameur de
+bronze; et je compris que c&rsquo;était Rouletabille qui faisait fermer les
+portes de fer!
+</p>
+
+<p>
+Une minute ne s&rsquo;était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un
+effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme vers son
+seul refuge…
+</p>
+
+<p>
+… Puis je vis apparaître M. Darzac…
+</p>
+
+<p>
+… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir…
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap20"></a>XX<br/>
+Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</h2>
+
+<p>
+Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais la
+démarche de Rouletabille n&rsquo;avait été aussi solennelle. Et elle eût pu
+faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous eût tout à
+fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la pourpre ou
+l&rsquo;hermine, n&rsquo;était entré dans le prétoire, où l&rsquo;accusé
+l&rsquo;attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je crois
+bien aussi que jamais juge n&rsquo;avait été aussi pâle.
+</p>
+
+<p>
+Quant à la Dame en noir, il était visible qu&rsquo;elle faisait un effort inouï
+pour dissimuler le sentiment d&rsquo;effroi qui perçait, malgré tout, dans son
+regard troublé, pour nous cacher l&rsquo;émotion qui lui faisait fébrilement
+serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui aussi, avait la mine
+sombre et tout à fait résolue d&rsquo;un justicier. Mais ce qui, pardessus
+tout, ajouta à notre émoi, fut l&rsquo;apparition du père Jacques, de Walter et
+de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient tous trois armés de fusils et
+vinrent se placer en silence devant la porte d&rsquo;entrée de la Tour Carrée
+où ils reçurent, de la bouche de Rouletabille, avec une passivité toute
+militaire, la consigne de ne laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs.
+Edith, au comble de la terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient
+particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre,
+et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne lui répondirent pas.
+Alors, elle s&rsquo;en fut se placer héroïquement au travers de la porte qui
+donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, les deux bras étendus comme pour
+barrer le passage, elle s&rsquo;écria d&rsquo;une voix rauque:
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;est-ce que vous allez faire? Vous n&rsquo;allez pourtant pas le
+tuer?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… Et
+pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, nous allons
+jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé nos armes, que nous
+n&rsquo;en gardons aucune sur nous.»
+</p>
+
+<p>
+Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier continuait de
+gémir au chevet de son époux qu&rsquo;avait tué le plus vieux grattoir de
+l&rsquo;humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos revolvers et nous
+fîmes le serment qu&rsquo;exigeait Rouletabille. Mrs. Edith, seule, fit des
+difficultés pour se défaire de l&rsquo;arme que Rouletabille n&rsquo;ignorait
+point qu&rsquo;elle cachait sous ses vêtements. Mais, sur les instances du
+reporter qui lui fit entendre que ce désarmement général ne pouvait que la
+tranquilliser, elle finit par y consentir.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi de nous
+tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers l&rsquo;appartement du
+vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout droit à la porte qui
+donnait accès dans la chambre du corps de trop. Et, tirant la petite clef
+spéciale dont j&rsquo;ai déjà parlé, il ouvrit cette porte.
+</p>
+
+<p>
+Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l&rsquo;ancien appartement de M. et
+de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche à dessin,
+le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux Bob, dans son
+cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet plein de peinture
+rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait,
+fort convenablement, reposant sur sa mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne
+de l&rsquo;humanité.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant que
+nous le considérions avec stupeur:
+</p>
+
+<p>
+«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.»
+</p>
+
+<p>
+Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes place, en
+proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême défiance. Un
+secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets familiers aux
+dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille banalité apparente, les
+raisons foudroyantes du plus redoutable des drames. Et puis, le crâne semblait
+rire comme le vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu&rsquo;il y a ici, auprès de cette
+table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui de Mr
+Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l&rsquo;innocence du
+vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée
+plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour supplier
+ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…»
+</p>
+
+<p>
+La Dame en noir n&rsquo;eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore que
+nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et des coups
+furent frappés, pendant que la voix d&rsquo;Arthur Rance nous suppliait de «lui
+ouvrir» tout de suite. Il criait:
+</p>
+
+<p>
+«J&rsquo;apporte la petite épingle à tête de rubis!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ouvrit la porte:
+</p>
+
+<p>
+«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…»
+</p>
+
+<p>
+Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré:
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;apprends? Qu&rsquo;y a-t-il?… Un nouveau malheur?…
+Ah! j&rsquo;ai bien cru que j&rsquo;arriverais trop tard quand j&rsquo;ai vu
+les portes de fer fermées et que j&rsquo;ai entendu dans la tour la prière des
+morts. Oui, j&rsquo;ai cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!»
+</p>
+
+<p>
+Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la porte
+aux verrous.
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez- vous donc,
+monsieur,» fit poliment Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à dessin, le
+godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda:
+</p>
+
+<p>
+«Qui l&rsquo;a tué?»
+</p>
+
+<p>
+Il daigna alors s&rsquo;apercevoir que sa femme était là et il lui serra la
+main, mais en regardant la Dame en noir.
+</p>
+
+<p>
+«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance,
+qu&rsquo;il a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi
+j&rsquo;ai pu douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous
+répète que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!»
+</p>
+
+<p>
+Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me rappelais
+que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui avait prise des
+mains, alors qu&rsquo;elle s&rsquo;amusait à l&rsquo;en piquer, le soir du
+drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait- il y avoir entre cette
+épingle et l&rsquo;aventure du vieux Bob? Arthur Rance n&rsquo;attendit point
+que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite épingle avait
+disparu en même temps que le vieux Bob, et qu&rsquo;il venait de la retrouver
+entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont
+l&rsquo;oncle avait payé, cette nuit-là, la complicité et le silence de Tullio
+qui l&rsquo;avait conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo et Juliette
+et qui s&rsquo;en était éloigné à l&rsquo;aurore, fort inquiet de n&rsquo;avoir
+pas vu revenir son passager.
+</p>
+
+<p>
+Et Arthur Rance conclut, triomphant:
+</p>
+
+<p>
+«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à tête de
+rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de pommes de
+terre, au fond de la Tour Carrée!»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Et comment avez-vous eu l&rsquo;idée d&rsquo;aller à San Remo. Vous saviez
+donc que Tullio s&rsquo;y trouvait?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; J&rsquo;avais reçu une lettre anonyme m&rsquo;avisant de son adresse,
+là- bas…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est moi qui vous l&rsquo;ai envoyée», fit tranquillement
+Rouletabille…
+</p>
+
+<p>
+Et il ajouta, sur un ton glacial:
+</p>
+
+<p>
+«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De cette façon,
+voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du château d&rsquo;Hercule…
+pour lesquels ma démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop
+peut avoir quelque intérêt. Je vous demande toute votre attention!»
+</p>
+
+<p>
+Mais Arthur Rance l&rsquo;arrêta encore:
+</p>
+
+<p>
+«Qu&rsquo;entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous
+les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité du corps
+de trop peut avoir quelque intérêt?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; J&rsquo;entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous
+pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n&rsquo;avait encore rien dit, se
+leva, toute tremblante:
+</p>
+
+<p>
+«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; J&rsquo;en suis sûr!» dit Rouletabille…
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n&rsquo;osions pas nous
+regarder.
+</p>
+
+<p>
+Le reporter reprit de son ton glacé:
+</p>
+
+<p>
+«J&rsquo;en suis sûr… Et c&rsquo;est une idée qui ne doit pas vous surprendre,
+madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n&rsquo;est-ce pas,
+messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le jour du
+déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si j&rsquo;en excepte
+Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, n&rsquo;a pas senti
+la présence de Larsan?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est une question que l&rsquo;on pourrait aussi bien poser au
+professeur Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment
+que nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le
+professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite
+réunion…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mr Rance!… s&rsquo;écria la Dame en noir.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de Mrs.
+Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous les hôtes du
+château d&rsquo;Hercule…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Le professeur Stangerson est si loin de nous par l&rsquo;esprit,
+prononça avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n&rsquo;ai
+point besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château
+d&rsquo;Hercule, ait vécu à nos côtés, il n&rsquo;a jamais été «avec nous».
+Larsan, lui, ne nous a pas quittés!»
+</p>
+
+<p>
+Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l&rsquo;idée que Larsan
+pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu&rsquo;oubliant
+que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait encore un
+personnage que je ne vois pas ici…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d&rsquo;oeil:
+</p>
+
+<p>
+«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle besogne le
+prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien que ce ne sont
+point les malheurs de la fille du professeur Stangerson qui
+l&rsquo;intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n&rsquo;est
+point du raisonnement:
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Justement, Sainclair, vos bavardages m&rsquo;empêchent de raisonner.»
+</p>
+
+<p>
+Mais j&rsquo;étais sottement lancé, et, oubliant que j&rsquo;avais promis à
+Mrs. Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l&rsquo;attaquer pour le
+plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m&rsquo;en a
+longtemps gardé rancune.
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, du
+déjeuner des binocles noirs, et vous l&rsquo;écartez d&rsquo;emblée de vos
+raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette petite
+épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint Tullio, qui se
+trouvait avec sa barque à l&rsquo;orifice d&rsquo;une galerie faisant
+communiquer la mer avec le puits, s&rsquo;il faut en croire le vieux Bob, cette
+petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit,
+prendre le chemin du puits, puisque nous avons retrouvé le puits extérieurement
+fermé!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna
+étrangement. C&rsquo;est vous qui l&rsquo;avez retrouvé ainsi! mais moi,
+j&rsquo;ai trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de
+Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m&rsquo;avez trouvé à
+la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j&rsquo;avais eu le temps de
+courir au puits et de constater qu&rsquo;il était ouvert…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et de le refermer! m&rsquo;écriai-je. Et pourquoi l&rsquo;avez-vous
+refermé? Qui vouliez-vous donc tromper?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous! monsieur!»
+</p>
+
+<p>
+Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m&rsquo;en
+monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés de mon
+côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité avec laquelle
+Rouletabille m&rsquo;avait traité tout à l&rsquo;heure devant M. Darzac,
+j&rsquo;eus l&rsquo;horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me
+soupçonnaient, m&rsquo;accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de
+l&rsquo;atroce pensée générale que je pouvais être Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Moi! Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas les yeux
+quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de tout mon être et mon
+indignation furibonde. La colère galopait dans mes veines en feu.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! m&rsquo;écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si le
+prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, il ne reste
+plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si Larsan est parmi
+nous, montre-le donc, Rouletabille!»
+</p>
+
+<p>
+Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me perçaient, me
+mettait hors de moi et de toute bonne éducation:
+</p>
+
+<p>
+«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu&rsquo;à la cour
+d&rsquo;assises!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; N&rsquo;avais-je point des raisons, à la cour d&rsquo;assises, pour
+être aussi lent que cela? répondit-il sans s&rsquo;émouvoir.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Tu veux donc encore lui permettre de s&rsquo;échapper?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non, je te jure que cette fois, il ne s&rsquo;échappera pas!»
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d&rsquo;être aussi menaçant?
+Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes yeux
+rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait avec effroi!
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne soupçonnes
+pas!…»
+</p>
+
+<p>
+À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour Carrée,
+et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par le reporter aux
+trois hommes d&rsquo;avoir à tirer sur quiconque essayerait de sortir de la
+Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut s&rsquo;élancer, mais
+Rouletabille qui n&rsquo;avait pas fait un geste, l&rsquo;apaisa d&rsquo;une
+phrase.
+</p>
+
+<p>
+«Si l&rsquo;on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et ce
+coup de feu n&rsquo;est qu&rsquo;un signal, celui qui me dit de «commencer!»
+</p>
+
+<p>
+Et, tourné vers moi:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais rien ni
+personne, sans m&rsquo;être appuyé préalablement sur le «bon bout de la
+raison»! C&rsquo;est un bâton solide qui ne m&rsquo;a jamais failli en chemin
+et sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est ici,
+parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc
+tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce
+papier la démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop!»
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Auparavant, il s&rsquo;en fut encore constater que, derrière lui, les verrous
+de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un compas.
+</p>
+
+<p>
+«J&rsquo;ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le
+corps de trop s&rsquo;est produit. Elle n&rsquo;en sera que plus irréfutable.»
+</p>
+
+<p>
+Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du rayon du
+cercle qui figurait l&rsquo;espace occupé par la Tour du Téméraire, ce qui lui
+permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un morceau de papier blanc
+immaculé, qu&rsquo;il avait fixé avec des punaises de cuivre sur la planche à
+dessin.
+</p>
+
+<p>
+Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s&rsquo;empara du
+godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s&rsquo;il reconnaissait là sa
+peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne comprenait rien
+aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu&rsquo;en effet c&rsquo;était
+lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis.
+</p>
+
+<p>
+Une bonne moitié de la peinture s&rsquo;était desséchée au fond du godet, mais,
+de l&rsquo;avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le papier,
+donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il avait «lavé» le
+plan de la presqu&rsquo;île d&rsquo;Hercule.
+</p>
+
+<p>
+«On n&rsquo;y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et
+cette peinture n&rsquo;a été allongée que d&rsquo;une larme. Du reste, vous
+verrez qu&rsquo;une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien
+à ma démonstration.»
+</p>
+
+<p>
+Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de «laver»
+tout l&rsquo;espace occupé par le cercle qu&rsquo;il avait préalablement tracé.
+Il le fit avec ce soin méticuleux qui m&rsquo;avait déjà étonné, lorsque, dans
+la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, il ne pensait
+qu&rsquo;à dessiner pendant qu&rsquo;on s&rsquo;assassinait!…
+</p>
+
+<p>
+Quand il eut fini, il regarda l&rsquo;heure à son énorme oignon et il dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui recouvre mon
+cercle, n&rsquo;est ni plus ni moins épaisse que celle qui colore le cercle de
+M. Darzac. C&rsquo;est, à peu de chose près, la même teinte.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu&rsquo;est-ce que tout cela
+signifie?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que
+cette peinture, c&rsquo;est vous qui en êtes l&rsquo;auteur!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Dame! j&rsquo;ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état
+en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la Tour
+Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant rouler son crâne!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l&rsquo;humanité. Il le
+renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il lui
+demanda encore:
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire
+n&rsquo;est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens dessus
+dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du Téméraire…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le
+reporter.
+</p>
+
+<p>
+Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il pénétra
+dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste croisée, garnie de
+barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons autrefois et dont M. Darzac
+avait fait son cabinet de toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur
+une petite table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une
+casserole préalablement remplie d&rsquo;eau. Le crâne n&rsquo;avait pas quitté
+le creux de son bras.
+</p>
+
+<p>
+Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. Jamais
+l&rsquo;attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi incompréhensible, ni
+aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous donnait d&rsquo;explications
+et plus il agissait, moins nous le comprenions. Et nous avions peur, parce que
+nous sentions que quelqu&rsquo;un autour de nous, quelqu&rsquo;un de nous avait
+peur! peur, plus qu&rsquo;aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le
+plus calme!
+</p>
+
+<p>
+Le plus calme, c&rsquo;est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole.
+</p>
+
+<p>
+Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d&rsquo;un même mouvement?
+Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi la Dame
+en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, commençons-nous un cri…
+un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où l&rsquo;avons-nous donc vu?
+</p>
+
+<p>
+Où l&rsquo;avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille?
+Ah! ce profil, dans l&rsquo;ombre rouge de la nuit commençante, ce front au
+fond de l&rsquo;embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin
+du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure
+et volontaire qui s&rsquo;arrondissait tout à l&rsquo;heure, douce, un peu
+amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe
+sur l&rsquo;écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme Rouletabille ressemble
+à Larsan! Comme, dans ce moment, il ressemble à son père! c&rsquo;est Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre funèbre où
+il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à nous et il redevient
+Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. Edith, qui n&rsquo;a jamais vu
+Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me demande: «Que s&rsquo;est-il passé?»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa casserole, une
+serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. Alors,
+se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation devant son propre
+lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant lesquelles il nous avait
+ordonné, d&rsquo;un signe, de garder le silence… dix minutes fort
+impressionnantes… Qu&rsquo;attend-il donc?… Soudain, il saisit le crâne de la
+main droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le fait rouler
+à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous montre le crâne et nous
+invite à constater qu&rsquo;il ne porte la trace d&rsquo;aucune peinture rouge.
+Rouletabille tire à nouveau sa montre.
+</p>
+
+<p>
+«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart d&rsquo;heure
+à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la Tour Carrée, À
+CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, après être entré dans
+la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière lui les verrous de sa chambre,
+nous a-t-il dit, n&rsquo;en est ressorti que lorsque nous sommes venus
+l&rsquo;y chercher passé six heures. Quant au vieux Bob, nous l&rsquo;avons vu
+entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture!
+</p>
+
+<p>
+«Comment cette peinture qui met seulement un quart d&rsquo;heure à sécher
+est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, &mdash; plus d&rsquo;une heure
+après que M. Darzac l&rsquo;a quittée, &mdash; pour teindre le crâne du vieux
+Bob que celui-ci, d&rsquo;un geste de colère, fait rouler sur le lavis en
+entrant dans la Tour Ronde? Il n&rsquo;y a qu&rsquo;une explication à cela et
+je vous défie d&rsquo;en trouver une autre, c&rsquo;est que le M. Darzac qui
+est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n&rsquo;a vu ressortir,
+n&rsquo;est pas le même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde
+avant l&rsquo;arrivée du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la
+chambre de la Tour Carrée sans l&rsquo;y avoir vu entrer et avec qui nous
+sommes ressortis… En un mot: qu&rsquo;il n&rsquo;est pas le même que le M.
+Darzac ici présent devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE
+QU&rsquo;IL Y A DEUX MANIFESTATIONS DARZAC!»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille regarda M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse démonstration du
+jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une épouvante nouvelle et une
+admiration sans bornes. Comme tout ce que disait Rouletabille était clair!
+clair et effrayant! Encore là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et
+logique et mathématique intelligence.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac s&rsquo;écria:
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;est donc comme cela qu&rsquo;il a pu entrer dans la Tour Carrée avec
+un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et
+qu&rsquo;il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l&rsquo;ai
+pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en quittant
+la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le père Bernier lui
+a-t-il ouvert!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir
+entre les siennes, comme s&rsquo;il eût voulu lui donner du courage… Dame!
+c&rsquo;est qu&rsquo;il a bien cru avoir affaire à vous!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma
+porte, je n&rsquo;avais qu&rsquo;à la pousser. Le père Bernier me croyait chez
+moi.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père
+Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n&rsquo;a pas eu
+à s&rsquo;occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l&rsquo;a
+vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment
+qu&rsquo;avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train
+d&rsquo;examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le seuil
+de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était
+entrée dans sa loge, ne m&rsquo;a-t-elle point vu et ne s&rsquo;est-elle point
+étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu&rsquo;elle ne
+l&rsquo;avait pas vu ressortir?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, Monsieur
+Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là &mdash; au moment où vous
+passiez… c&rsquo;est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait &mdash;
+ramassait les pommes de terre d&rsquo;un sac que j&rsquo;avais vidé sur son
+plancher… et vous imaginez la vérité.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Quand je songe qu&rsquo;aussitôt rentré chez moi j&rsquo;ai fermé les
+verrous comme je vous l&rsquo;ai dit, que je me suis mis au travail et que
+j&rsquo;avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s&rsquo;avança vers M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi ne l&rsquo;a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les yeux.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous savez bien qu&rsquo;il attendait quelqu&rsquo;un!»
+</p>
+
+<p>
+Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les deux mains
+aux épaules:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de bravoure, il
+faut que je vous fasse un aveu! Quand j&rsquo;eus compris comment s&rsquo;était
+introduit le «corps de trop», et que j&rsquo;eus constaté que vous ne faisiez
+rien pour nous détromper sur l&rsquo;heure de cinq heures à laquelle nous
+avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré
+dans la Tour Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit
+n&rsquo;était point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée
+sous le déguisement Darzac! J&rsquo;ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là
+pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c&rsquo;était vous! Ah! mon
+cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est de la folie! s&rsquo;écria M. Darzac. Si je n&rsquo;ai
+point dit l&rsquo;heure exacte à laquelle j&rsquo;étais entré dans la Tour
+Carrée, c&rsquo;est que cette heure restait vague dans mon esprit et que je
+n&rsquo;y attachais aucune importance!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans
+s&rsquo;occuper des interruptions de son interlocuteur, de l&rsquo;émoi de la
+Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle
+sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que vous lui
+auriez volée &mdash; dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon
+imagination, rassurez-vous!… &mdash; aurait été, par vos soins obscurs et avec
+l&rsquo;aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus
+nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur Darzac, que
+j&rsquo;ai pu penser que, vous étant Larsan, l&rsquo;homme qui fut mis dans le
+sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j&rsquo;avais là!… Et
+l&rsquo;inouï soupçon!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous
+soupçonnés ici!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches et dit,
+s&rsquo;adressant à Mathilde, qui semblait prête à s&rsquo;évanouir devant
+l&rsquo;horreur de l&rsquo;imagination de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Encore un peu de courage, madame!»
+</p>
+
+<p>
+Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa voix de
+professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème:
+</p>
+
+<p>
+«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… Pour
+savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait Larsan… Mon
+devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout de ma raison, était
+d&rsquo;examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, ces deux
+manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j&rsquo;ai commencé par vous…
+Monsieur Darzac.»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac répondit à Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire tout de
+suite qui est Larsan!… Je le veux! je l&rsquo;exige!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les
+entourant tous deux.
+</p>
+
+<p>
+Mathilde s&rsquo;était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps
+comme s&rsquo;il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et
+nous exaspérait.
+</p>
+
+<p>
+«Puisqu&rsquo;il le sait! qu&rsquo;il le dise!… qu&rsquo;on en finisse!»
+s&rsquo;écriait Arthur Rance…
+</p>
+
+<p>
+Et, soudain, comme je me rappelais que j&rsquo;avais entendu les mêmes cris
+d&rsquo;impatience à la cour d&rsquo;assises, un nouveau coup de feu retentit à
+la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que notre
+colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, ma foi,
+Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation intolérable.
+Dans ce moment, en vérité, c&rsquo;était à qui le supplierait davantage, comme
+si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous-
+mêmes, que nous n&rsquo;étions pas Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, aussitôt qu&rsquo;il avait entendu le second coup de feu, avait
+changé de physionomie. Tout son visage s&rsquo;était transformé, tout son être
+semblait vibrer d&rsquo;une énergie farouche. Quittant le ton goguenard avec
+lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous particulièrement froissés,
+il écarta doucement la Dame en noir qui s&rsquo;obstinait à le vouloir
+protéger; il s&rsquo;adossa à la porte, il croisa les bras, et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. Deux
+manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac sortantes, dont
+l&rsquo;une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s&rsquo;y perdre! Et
+maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… Que M. Darzac, ici,
+présent, me permette de lui dire: j&rsquo;avais cent excuses pour le
+soupçonner!…»
+</p>
+
+<p>
+Alors, je pensai: «Quel malheur qu&rsquo;il ne m&rsquo;en ait pas parlé! Je lui
+aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir l&rsquo;Australie!»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac s&rsquo;était planté devant le reporter et répétait maintenant, avec
+une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme
+suprême. La première chose que je me suis dite, quand j&rsquo;ai examiné les
+conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si
+c&rsquo;était Larsan! la fille du professeur Stangerson s&rsquo;en serait bien
+aperçue!» Évidemment, n&rsquo;est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant
+l&rsquo;attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j&rsquo;ai
+acquis la certitude, monsieur, qu&rsquo;elle vous soupçonnait tout le temps
+d&rsquo;être Larsan.»
+</p>
+
+<p>
+Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se soulever et
+de protester d&rsquo;un grand geste épeuré.
+</p>
+
+<p>
+Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la
+souffrance. Il s&rsquo;assit, en disant à mi-voix:
+</p>
+
+<p>
+«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…»
+</p>
+
+<p>
+Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne pouvais
+excuser, continuait:
+</p>
+
+<p>
+«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre retour de San
+Remo, je vois maintenant dans chacun d&rsquo;eux l&rsquo;expression de la
+terreur qu&rsquo;elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, de sa
+perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il faut que je
+m&rsquo;explique ici, il le faut pour que tout le monde s&rsquo;explique ici!…
+Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… Rien, alors, n&rsquo;était
+naturel dans les façons d&rsquo;être de Mlle Stangerson. La précipitation même
+qu&rsquo;elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie nuptiale
+prouvait le désir qu&rsquo;elle avait de chasser définitivement le tourment de
+son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient alors, combien clairement:
+«Est-il possible que je continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est
+à mes côtés, qui me conduit à l&rsquo;autel, qui m&rsquo;emporte avec lui!»
+</p>
+
+<p>
+«À ce qu&rsquo;il paraît qu&rsquo;à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu
+tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle,
+contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n&rsquo;osait exposer
+sa pensée à personne, parce qu&rsquo;elle redoutait certainement qu&rsquo;on
+lui dît…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille se pencha tranquillement à l&rsquo;oreille de M. Darzac et lui
+dit tout bas, pas si bas que je ne l&rsquo;entendisse, assez bas pour que
+Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: «Est-ce que
+vous redevenez folle?»
+</p>
+
+<p>
+Et, se reculant un peu:
+</p>
+
+<p>
+«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur Darzac!… Et
+cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la suite, traité; et
+aussi, quelquefois, les remords qui, dans son hésitation incessante, poussaient
+Mme Darzac à vous entourer, par instants, des plus délicates attentions!…
+Enfin, permettez-moi de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre,
+que j&rsquo;ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours
+au fond d&rsquo;elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant,
+la pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons- nous bien… Ce n&rsquo;est
+point cette idée «que la fille du professeur Stangerson s&rsquo;en serait bien
+aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle s&rsquo;en
+apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés par autre
+chose!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ils auraient pu l&rsquo;être, s&rsquo;écria, ironique, et désespéré, M.
+Darzac… ils auraient pu l&rsquo;être par ce simple raisonnement que, si
+j&rsquo;avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme,
+j&rsquo;avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et
+je ne me serais point ressuscité!… N&rsquo;est-ce point du jour où Larsan est
+revenu au monde, que j&rsquo;ai perdu Mathilde?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était
+devenu plus blanc qu&rsquo;un linge… Vous abandonnez encore une fois, si
+j&rsquo;ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le
+contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j&rsquo;aperçois ceci:
+c&rsquo;est que, lorsqu&rsquo;on a une femme qui croit ou qui est très près de
+croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan existe
+en dehors de vous!»
+</p>
+
+<p>
+En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva
+haletante jusqu&rsquo;aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face de
+M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous étions
+tous tellement frappés de la nouveauté et de l&rsquo;irréfutabilité du
+commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n&rsquo;avions plus que
+l&rsquo;ardent désir d&rsquo;en connaître la suite, et nous nous gardâmes de
+l&rsquo;interrompre, nous demandant jusqu&rsquo;où pourrait aller une aussi
+formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait…
+</p>
+
+<p>
+«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors de
+vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité immédiate.
+Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que vous ayez réellement
+ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la
+fille du professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la nécessité
+de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre
+femme que ce Larsan ressuscité n&rsquo;est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon
+cher Monsieur Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes
+soupçons ont été chassés, définitivement chassés!… C&rsquo;est bien le moins
+que nous nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il
+semblait qu&rsquo;il n&rsquo;y eût point de place pour aucun raisonnement…
+Voyez donc où je suis obligé d&rsquo;en venir, en considérant comme réalisée
+l&rsquo;hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez
+mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme réalisée
+l&rsquo;hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan.
+Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien
+pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l&rsquo;état de Larsan
+aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il existe.
+Il ne peut s&rsquo;expliquer à ce moment par votre volonté d&rsquo;être
+Larsan!…»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac n&rsquo;interrompait plus.
+</p>
+
+<p>
+«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c&rsquo;est à
+cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si cette
+résurrection ne peut être volontaire, elle n&rsquo;a plus qu&rsquo;une façon
+d&rsquo;être… c&rsquo;est d&rsquo;être accidentelle!… Et voyez comme toute
+l&rsquo;affaire est éclaircie… Oh! j&rsquo;ai beaucoup étudié l&rsquo;incident
+de Bourg… je continue à raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg,
+dans le buffet… Vous croyez que votre femme, ainsi qu&rsquo;elle vous l&rsquo;a
+annoncé, vous attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous
+éprouvez le besoin d&rsquo;aller dans votre compartiment, faire un peu de
+toilette… jeter le coup d&rsquo;oeil du maître ès camouflage sur votre
+déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, passé la
+frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, définitivement à moi, je
+mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de même, il vous fatigue… et si bien
+vous fatigue-t-il, ma foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez
+quelques minutes de repos… Vous l&rsquo;enlevez donc!… Vous vous soulagez de
+cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la
+porte du compartiment s&rsquo;ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le
+temps de voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de
+s&rsquo;enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le
+danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas
+Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à contre-voie par la
+glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre femme qui accourt vous y
+chercher!… Elle vous trouve debout… Vous n&rsquo;avez pas même eu le temps de
+vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! non… Votre malheur ne fait que
+commencer… Car l&rsquo;atroce pensée que vous êtes peut-être ensemble Darzac et
+Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en passant sous un bec de
+gaz, elle vous regarde, vous lâche la main et se jette comme une folle dans le
+bureau du chef de gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser
+l&rsquo;abominable pensée tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez
+précipitamment la porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir
+Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle
+oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m&rsquo;avertir… à
+m&rsquo;envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre
+conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d&rsquo;aller rejoindre son
+père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n&rsquo;est encore perdu, vous avez
+l&rsquo;espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme continue à
+avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son revolver, dans
+une sorte de délire de son imagination, qui pourrait se résumer dans cette
+phrase: «Si c&rsquo;est Darzac, qu&rsquo;il me défende! et, si c&rsquo;est
+Larsan, qu&rsquo;il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» Aux Rochers
+Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, pour la rapprocher,
+vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela
+s&rsquo;arrangeait très bien dans ma pensée… et il n&rsquo;y avait point
+jusqu&rsquo;à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage de
+Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui ne pouvait le
+plus bêtement du monde s&rsquo;expliquer. Vous auriez pris le train devant vos
+amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez descendu à la station suivante qui
+est celle de Menton et, là, après un court séjour nécessaire dans votre
+vestiaire urbain, vous apparaissiez à l&rsquo;état de Larsan à vos mêmes amis
+venus en promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, où
+nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour- là, le
+désagrément d&rsquo;entendre, de la bouche même d&rsquo;Arthur Rance qui était,
+lui aussi, venu au-devant de nous à Nice, que Mme Darzac n&rsquo;avait pas vu
+cette fois Larsan et que votre exhibition du matin n&rsquo;avait servi de rien,
+vous vous obligeâtes, le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres
+mêmes de la Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et
+voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus
+compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables si, par
+hasard, mes soupçons devaient être confirmés!»
+</p>
+
+<p>
+À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l&rsquo;Australie, je ne
+pus m&rsquo;empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement Robert
+Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir la victime de
+quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, autour de moi,
+frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car les arguments de
+Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se demandait
+comment, après avoir si bien établi la possibilité de la culpabilité, il allait
+pouvoir conclure à l&rsquo;innocence. Quant à Robert Darzac, après avoir monté
+la plus sombre agitation, il s&rsquo;était à peu près calmé, écoutant le jeune
+homme, et il me sembla qu&rsquo;il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au
+regard affolé, mais très intéressé, qu&rsquo;ont les accusés au banc
+d&rsquo;assises quand ils entendent M. le procureur général prononcer un de ces
+admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d&rsquo;un crime que,
+quelquefois, ils n&rsquo;ont pas commis! La voix avec laquelle il parvint à
+prononcer les mots suivants n&rsquo;était plus une voix de colère, mais de
+curieux effroi, la voix d&rsquo;un homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger,
+sans le savoir, ai-je bien pu échapper!»
+</p>
+
+<p>
+«Mais, puisque vous n&rsquo;avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé à
+un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous venez de me
+dire, ce qui a bien pu les chasser?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve
+simple, mais absolue, qui me montrât d&rsquo;une façon éclatante laquelle était
+Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m&rsquo;a été fournie
+heureusement par vous, monsieur, à l&rsquo;heure même où vous avez fermé le
+cercle, le cercle dans lequel s&rsquo;était trouvé «le corps de trop!» le jour
+où, ayant affirmé &mdash; ce qui était la vérité &mdash; que vous aviez tiré
+les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre chambre, vous nous
+avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez entré dans cette chambre
+vers six heures et non point, comme le père Bernier le disait et comme nous
+avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures! Vous étiez alors le seul avec
+moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont nous vous parlions comme de
+vous-même n&rsquo;était point vous-même! Et vous n&rsquo;avez rien dit! Et ne
+prétendez pas que vous n&rsquo;attachiez aucune importance à cette heure de
+cinq heures, puisqu&rsquo;elle vous expliquait tout, à vous, puisqu&rsquo;elle
+vous apprenait qu&rsquo;un autre Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée
+à cette heure-là, le vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous
+taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac
+aurait-il eu à cacher qu&rsquo;un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était
+venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à
+nous cacher qu&rsquo;il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX
+MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi
+mes soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C&rsquo;ÉTAIT VOUS!
+ET L&rsquo;HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C&rsquo;ÉTAIT DARZAC!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne
+pouvais croire être Larsan.
+</p>
+
+<p>
+Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n&rsquo;avait rien perdu
+de son calme, étendit le bras et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il y est encore!…»
+</p>
+
+<p>
+Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la porte du
+placard avait été poussée par une main invisible, comme il arriva le terrible
+soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»…
+</p>
+
+<p>
+Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise,
+d&rsquo;enthousiasme et d&rsquo;effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en
+noir poussa un cri déchirant:
+</p>
+
+<p>
+«Robert!… Robert!… Robert!»
+</p>
+
+<p>
+Et c&rsquo;était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si semblables
+que toute autre que la Dame en noir aurait pu s&rsquo;y tromper… Mais son coeur
+ne la trompa point, en admettant que sa raison, après l&rsquo;argumentation
+triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les bras tendus, elle
+allait vers la seconde manifestation Darzac qui descendait du fatal placard… Le
+visage de Mathilde rayonnait d&rsquo;une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes
+yeux dont j&rsquo;avais vu si souvent le regard égaré autour de l&rsquo;autre,
+fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et sûre.
+C&rsquo;était lui! C&rsquo;était celui qu&rsquo;elle croyait perdu, et
+qu&rsquo;elle avait osé chercher sur le visage de l&rsquo;autre, et
+qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas retrouvé sur le visage de l&rsquo;autre, ce
+dont elle avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie!
+</p>
+
+<p>
+Quant à celui que, jusqu&rsquo;à la dernière minute, je n&rsquo;avais pu croire
+coupable, quant à l&rsquo;homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait soudain
+se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il tenta encore un de
+ces gestes qui, si souvent, l&rsquo;avaient sauvé. Entouré de toutes parts, il
+osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie audacieuse que, depuis quelques
+minutes, il nous donnait. N&rsquo;ayant plus aucun doute sur l&rsquo;issue de
+la discussion qu&rsquo;il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette
+incroyable puissance sur lui-même de n&rsquo;en laisser rien paraître, et aussi
+cette habileté dernière de prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille
+de dérouler à loisir une argumentation au bout de laquelle il savait
+qu&rsquo;il trouverait sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait,
+peut-être, les moyens de sa fuite. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il manoeuvra si
+bien que, dans le moment que nous avancions vers l&rsquo;autre Darzac, nous ne
+pûmes l&rsquo;empêcher de se jeter d&rsquo;un bond dans la pièce qui avait
+servi de chambre à Mme Darzac et d&rsquo;en refermer violemment la porte avec
+une rapidité foudroyante! Nous nous aperçûmes qu&rsquo;il avait disparu
+lorsqu&rsquo;il était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la
+scène précédente, n&rsquo;avait songé qu&rsquo;à garder la porte du corridor et
+il n&rsquo;avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le faux
+Darzac, au fur et à mesure qu&rsquo;il était convaincu d&rsquo;imposture, le
+rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter n&rsquo;attachait aucune
+importance à ces mouvements-là, sachant que cette chambre n&rsquo;offrait à la
+fuite de Larsan aucune issue. Et cependant, quand le bandit fut derrière cette
+porte, qui fermait son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des
+proportions importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus
+forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie
+de ses inexplicables évasions!
+</p>
+
+<p>
+«Il va s&rsquo;échapper!… Il va encore nous échapper!…»
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, me
+broyait le bras, tant la scène l&rsquo;impressionnait. Nul ne faisait attention
+à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette tempête,
+semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l&rsquo;on menait autour
+d&rsquo;eux. Ils n&rsquo;avaient pas une parole, mais ils se regardaient comme
+s&rsquo;ils découvraient un monde nouveau, celui où l&rsquo;on s&rsquo;aime.
+Or, ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les trois
+domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c&rsquo;étaient des haches
+qu&rsquo;il fallait. La porte était solide et barricadée d&rsquo;épais verrous.
+Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y
+mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au
+comble. En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une chambre où
+il n&rsquo;y avait que des murs et des barreaux… nous nous attendions à tout,
+ou plutôt à rien, car c&rsquo;était surtout la pensée de la disparition, de
+l&rsquo;envolement, de la dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait
+et nous rendait plus fous.
+</p>
+
+<p>
+Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux domestiques de
+reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de ne s&rsquo;en servir
+que s&rsquo;il était impossible de s&rsquo;emparer de lui, vivant. Puis, il
+donna un dernier coup d&rsquo;épaule et, la porte étant enfin tombée, il entra
+le premier dans la pièce.
+</p>
+
+<p>
+Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes tous,
+tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D&rsquo;abord, Larsan
+était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il avait arraché sa
+fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face
+rase et pâle du Frédéric Larsan du château du Glandier. Et on ne voyait que lui
+dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de
+la pièce, et nous regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras
+s&rsquo;allongeaient aux bras du fauteuil. Sa tête s&rsquo;appuyait au dossier.
+On eût dit qu&rsquo;il nous donnait audience et qu&rsquo;il attendait que nous
+lui exposions nos revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur
+sa lèvre ironique.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s&rsquo;avança encore:
+</p>
+
+<p>
+«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…»
+</p>
+
+<p>
+Mais Larsan ne répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous aperçûmes que
+Larsan était mort.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d&rsquo;une bague qui était
+ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant.
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était fini.
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et
+d&rsquo;oublier le mort.
+</p>
+
+<p>
+«Je me charge de tout, fit-il gravement. C&rsquo;est un corps de trop, nul ne
+s&rsquo;apercevra de sa disparition!»
+</p>
+
+<p>
+Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance:
+</p>
+
+<p>
+«Walter, vous m&rsquo;apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!»
+</p>
+
+<p>
+Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes seul en
+face du cadavre de son père.
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans le
+salon du vieux Bob. Mais ce n&rsquo;était qu&rsquo;une faiblesse passagère et,
+dès qu&rsquo;il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur lui
+son beau visage où se lisait l&rsquo;épouvante de perdre un époux chéri dans le
+moment même qu&rsquo;elle venait, par un concours de circonstances qui restait
+encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre qu&rsquo;il ne courait
+aucun danger et il la pria de s&rsquo;éloigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les
+deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes des soins
+qui nous renseignèrent tout d&rsquo;abord sur son curieux état de santé. Car,
+enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu croire mort et que
+l&rsquo;on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait- il pu surgir, ainsi
+vivant, du fatal placard? Quand nous eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour
+le refaire, le bandage qui cachait la blessure qu&rsquo;il portait à la
+poitrine, nous connûmes au moins que cette blessure, par un hasard qui
+n&rsquo;est point si rare qu&rsquo;on le pourrait croire, après avoir déterminé
+un coma presque immédiat, ne présentait aucune gravité. La balle qui avait
+frappé Darzac, au milieu de la lutte farouche qu&rsquo;il avait eu à soutenir
+contre Larsan, s&rsquo;était aplatie sur le sternum, causant une forte
+hémorragie externe et secouant douloureusement tout l&rsquo;organisme, mais ne
+suspendant en rien aucune des fonctions vitales… .
+</p>
+
+<p>
+On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants quelques
+heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers moments. Et
+moi-même, je me rappelai &mdash; ce qui acheva de me rassurer &mdash;
+l&rsquo;aventure d&rsquo;un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de
+se battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain
+d&rsquo;avoir tué son adversaire d&rsquo;une balle en pleine poitrine, sans que
+celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et logea
+dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner l&rsquo;amputation et
+qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans
+son coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le boulevard.
+Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum.<a href="#fn4" name="fnref4"><sup>[4]</sup></a>
+</p>
+
+<p>
+Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur nous la
+porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais la raison qui
+avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette précaution, quand nous
+entendîmes des pas dans le corridor et un bruit singulier comme celui
+d&rsquo;un corps que l&rsquo;on traînerait sur un plancher… Et je pensai à
+Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille!
+</p>
+
+<p>
+Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. Je ne
+m&rsquo;étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre cortège.
+</p>
+
+<p>
+Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute chose. Je
+distinguai cependant Walter que l&rsquo;on avait mis en sentinelle sous la
+poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, évidemment, à
+barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de pénétrer dans la Cour du
+Téméraire…
+</p>
+
+<p>
+… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… deux
+ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais bien et qui,
+une nuit d&rsquo;horreur, avait contenu un autre corps. Le sac semblait lourd.
+Ils le soulevèrent jusqu&rsquo;à la margelle du puits. Alors je pus voir encore
+que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois qui le fermait
+d&rsquo;ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la
+margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans hésitation… il
+semblait connaître ce chemin. Peu après il s&rsquo;enfonça et sa tête disparut.
+Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et il se pencha sur la
+margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais plus. Puis il se redressa et
+referma le puits, remettant soigneusement le plateau et assujettissant les
+ferrures, et celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui
+m&rsquo;avait tant intrigué le soir où, avant la découverte de
+l&rsquo;Australie, je m&rsquo;étais rué sur une ombre qui avait soudain disparu
+et où je m&rsquo;étais heurté le nez contre la porte close du Château Neuf…
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Je veux voir… jusqu&rsquo;à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir…
+Trop de choses inexpliquées m&rsquo;inquiètent encore!… Je n&rsquo;ai que la
+parcelle la plus importante de la vérité, mais je n&rsquo;ai pas la vérité tout
+entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la vérité…
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;ai quitté la Tour Carrée, j&rsquo;ai regagné ma chambre du Château
+Neuf, je me suis mis à ma fenêtre et mon regard s&rsquo;est enfoncé
+profondément dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres
+jalouses. Rien. Alors, je me suis efforcé d&rsquo;entendre, mais je n&rsquo;ai
+même point perçu le bruit des rames sur les eaux…
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se passait
+très loin sur la mer, tout là-haut à l&rsquo;horizon… Ou plutôt en face de
+l&rsquo;horizon, je veux dire dans l&rsquo;étroite bande rouge qui décorait la
+nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil…
+</p>
+
+<p>
+… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de petit;
+mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi énorme,
+formidable. C&rsquo;était une ombre de barque qui glissait d&rsquo;un mouvement
+quasi automatique sur les eaux, puis elle s&rsquo;arrêta, et je vis se dresser,
+debout, l&rsquo;ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le reconnaissais
+comme s&rsquo;il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres gestes se
+découpaient avec une précision fantastique sur la bande rouge… Oh! ce ne fut
+pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en soulevant un fardeau qui se
+confondit avec lui… Et puis le fardeau glissa dans le noir et la petite ombre
+de l&rsquo;homme réapparut toute seule, se pencha encore, se courba, resta
+ainsi un instant immobile, et puis s&rsquo;affaissa dans la barque qui reprit
+son glissement automatique jusqu&rsquo;à ce qu&rsquo;elle fût sortie
+complètement de la bande rouge… Et la bande rouge disparut à son tour…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille venait de confier au flot d&rsquo;Hercule le cadavre de Larsan.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap21"></a>Épilogue</h2>
+
+<p>
+Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler sous mes
+yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain de tant
+d&rsquo;horreurs, j&rsquo;ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, de me
+replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j&rsquo;ai hâte de me
+retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à deux pas de
+moi, avec la Dame en noir. Jusqu&rsquo;à la dernière minute, c&rsquo;est-à-dire
+jusqu&rsquo;à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas troubler leurs
+douces, tendres ou désespérées confidences, leurs projets d&rsquo;avenir, leurs
+derniers adieux… Malgré toutes les prières de Mathilde, Rouletabille a voulu
+partir, reprendre le chemin de Paris et de son journal. Il a cet héroïsme
+suprême de s&rsquo;effacer devant l&rsquo;époux. La Dame en noir ne peut pas
+résister à Rouletabille; il a dicté ses conditions… Il veut que M. et Mme
+Darzac continuent leur voyage de noces comme s&rsquo;il ne s&rsquo;était rien
+passé d&rsquo;extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n&rsquo;est pas le même
+Darzac qui l&rsquo;a commencé, c&rsquo;est un autre Darzac qui le finira, cet
+heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura été le même sans solution
+de continuité. M. et Mme Darzac sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la
+loi religieuse, il est avec le pape, comme dit Rouletabille, des
+accommodements, et ils trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser
+leur situation s&rsquo;il est prouvé qu&rsquo;elle en a besoin et
+d&rsquo;apaiser les scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient
+heureux, définitivement heureux: ils l&rsquo;ont bien gagné!…
+</p>
+
+<p>
+Et personne n&rsquo;aurait peut-être soupçonné jamais l&rsquo;horrible tragédie
+du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd&rsquo;hui où
+j&rsquo;écris ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la
+prescription et débarrassé de tous les aléas d&rsquo;un procès scandaleux, dans
+la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des Rochers Rouges,
+comme j&rsquo;ai dû autrefois soulever les voiles qui recouvraient les secrets
+du Glandier. La faute en est à cet abominable Brignolles qui est au courant de
+bien des choses et qui, du fond de l&rsquo;Amérique où il s&rsquo;est réfugié,
+veut nous faire «chanter». Il nous menace d&rsquo;un affreux libelle, et comme
+maintenant le professeur Stangerson est descendu à ce néant où d&rsquo;après sa
+théorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout,
+nous avons pensé qu&rsquo;il était préférable de «prendre les devants» et de
+raconter toute la vérité.
+</p>
+
+<p>
+Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et terrible
+affaire? À l&rsquo;heure où je me trouvais &mdash; c&rsquo;était le lendemain
+du drame final &mdash; dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la
+Dame en noir et de Rouletabille qui s&rsquo;embrassaient en pleurant, je me le
+demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon front à la
+vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de Rouletabille
+m&rsquo;eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait guère à moi depuis
+la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui ne s&rsquo;étaient pas
+quittés…
+</p>
+
+<p>
+On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert Darzac
+était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le rejoindre…
+Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la gare. Mrs. Edith,
+contrairement à ce que j&rsquo;espérais, ne montra aucune tristesse de mon
+départ. J&rsquo;attribuai cette indifférence à ce que le prince Galitch était
+venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné des nouvelles du vieux
+Bob, qui étaient excellentes, et ne s&rsquo;était plus occupée de moi.
+J&rsquo;en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est temps, je crois bien,
+de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laissé deviner les
+sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si, quelques années plus tard,
+après la mort d&rsquo;Arthur Rance, qui fut suivie de véritables tragédies,
+dont j&rsquo;aurai peut-être à parler un jour, je n&rsquo;avais pas épousé la
+blonde et mélancolique et terrible Edith.
+</p>
+
+<p>
+Nous approchons de Marseille…
+</p>
+
+<p>
+Marseille!…
+</p>
+
+<p>
+Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se dirent
+rien.
+</p>
+
+<p>
+Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un geste, les
+bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une statue de deuil et de
+douleur.
+</p>
+
+<p>
+Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient.
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous nous
+rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous courions au
+secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le drame… Rouletabille
+maintenant parle… parle… évidemment il essaye de s&rsquo;étourdir, de ne plus
+penser à sa peine qui l&rsquo;a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant
+des heures…
+</p>
+
+<p>
+«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de reproche
+qui eût presque réussi à me faire croire que j&rsquo;avais toujours considéré
+ce bandit comme un honnête homme…
+</p>
+
+<p>
+Et alors il m&rsquo;apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu de
+lignes. Larsan avait eu besoin d&rsquo;un parent de Darzac pour faire enfermer
+celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert Brignolles! Il ne
+pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent tout de suite. On sait
+combien il est simple, encore aujourd&rsquo;hui, de faire enfermer un être,
+quel qu&rsquo;il soit, entre les quatre murs d&rsquo;un cabanon. La volonté
+d&rsquo;un parent et la signature d&rsquo;un médecin suffisent encore en
+France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette sinistre et rapide
+besogne. Une signature n&rsquo;a jamais embarrassé Larsan. Il fit un faux et
+Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à Paris,
+il faisait déjà partie de la combinaison. Larsan avait son plan: prendre la
+place de Darzac avant le mariage. L&rsquo;accident des yeux avait été, comme je
+l&rsquo;avais du reste pensé moi-même, des moins naturels. Brignolles avait
+mission de s&rsquo;arranger de telle sorte que les yeux de Darzac fussent le
+plus tôt possible suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait
+pût avoir cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut
+de binocles, que l&rsquo;on ne peut porter toujours, le droit à l&rsquo;ombre!
+</p>
+
+<p>
+Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le dessein des
+deux bandits. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;à la fin de son séjour à San Remo que
+Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n&rsquo;avait pas cessé de le
+surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait été aidé
+naturellement dans cette circonstance par cette police spéciale, qui n&rsquo;a
+rien à faire avec la police officielle, et qui se met à la disposition des
+familles dans les cas les plus désagréables, lesquels demandent autant de
+discrétion que de rapidité dans l&rsquo;exécution…
+</p>
+
+<p>
+Un jour qu&rsquo;il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison de
+fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la frontière
+italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir le malheureux.
+Brignolles, avant de partir pour Paris, s&rsquo;était entendu avec le directeur
+et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y a des directeurs de maison
+de fous qui ne demandent point trop d&rsquo;explications, pourvu qu&rsquo;ils
+soient en règle avec la loi… et qu&rsquo;on les paye bien… et ce fut vite fait…
+et ce sont des choses qui arrivent tous les jours…
+</p>
+
+<p>
+«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit morceau
+de papier que vous me rapportâtes au Château d&rsquo;Hercule, le jour où, sans
+m&rsquo;avertir d&rsquo;aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre à la
+piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans le Midi. Ce
+bout de papier qui portait l&rsquo;entête de la Sorbonne et les deux syllabes
+bonnet… devait m&rsquo;être du plus utile secours. D&rsquo;abord les
+circonstances dans lesquelles vous l&rsquo;aviez découvert, puisque vous
+l&rsquo;aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me
+l&rsquo;avaient rendu précieux. Et puis, l&rsquo;endroit où on l&rsquo;avait
+jeté fut presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du
+véritable Darzac, après que j&rsquo;eus acquis la certitude que c&rsquo;était
+lui, «le corps de trop» que l&rsquo;on avait mis et emporté dans le sac!…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les différentes
+phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu&rsquo;au bout rester
+incompréhensible pour nous. ç&rsquo;avait été d&rsquo;abord la révélation
+brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et puis cette autre
+révélation formidable qui lui était venue du mensonge de l&rsquo;une des deux
+manifestations Darzac! Bernier, dans l&rsquo;interrogatoire que Rouletabille
+lui a fait subir avant le retour de l&rsquo;homme qui a emporté le sac, a
+rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac!
+Celui-là s&rsquo;est étonné devant Bernier. Celui-là n&rsquo;a point dit à
+Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte à cinq heures
+n&rsquo;était point lui! Il cache déjà cette contre-manifestation Darzac et il
+ne peut avoir d&rsquo;intérêt à la cacher que si cette manifestation est la
+vraie! Il veut dissimuler qu&rsquo;il y a ou qu&rsquo;il y a eu de par le monde
+un autre Darzac qui est le vrai! Cela est clair comme la lumière du jour!
+Rouletabille en est ébloui; il en chancelle… . il s&rsquo;en trouverait mal… il
+en claque des dents!… Mais peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier
+s&rsquo;est-il trompé… peut-être a-t-il mal compris les paroles et les
+étonnements de M. Darzac… Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il
+verra bien!… Ah! qu&rsquo;il revienne vite!… C&rsquo;est à M. Darzac lui-même à
+fermer le cercle!… Comme il l&rsquo;attend avec impatience!… Et, quand il
+revient, comme il s&rsquo;accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la
+figure de l&rsquo;homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!…
+je ne l&rsquo;ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût
+été si facile à Larsan de répondre: «Je l&rsquo;ai vue! c&rsquo;était bien la
+figure de Larsan!»… Et le jeune homme n&rsquo;avait pas compris que
+c&rsquo;était là une dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui
+entrait si bien dans son rôle: le vrai Darzac n&rsquo;eût pas agi autrement! Il
+se serait débarrassé de l&rsquo;affreuse dépouille sans la vouloir regarder
+encore… Mais que pouvaient tous les artifices d&rsquo;un Larsan contre les
+raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac, sur
+l&rsquo;interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!…
+Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient toujours
+derrière sa raison, voient maintenant!…
+</p>
+
+<p>
+Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être, va lui
+échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu&rsquo;elle est remariée à Larsan
+et qu&rsquo;elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de réfléchir, de
+savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande vingt-quatre heures!…
+Il assure la sécurité de la Dame en noir en la faisant habiter
+l&rsquo;appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret
+qu&rsquo;elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui faisant
+entendre qu&rsquo;il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux Bob. Et,
+comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste un espoir… Celui
+que peut-être Darzac n&rsquo;est pas mort!… Enfin, mort ou vivant, il court à
+sa recherche… De Darzac, il possède un revolver, celui qu&rsquo;il a trouvé
+dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a déjà remarqué le type chez
+un armurier de Menton… Il va chez cet armurier… il montre le revolver… il
+apprend que cette arme a été achetée la veille au matin par un homme dont on
+lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande
+barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne
+s&rsquo;y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend une
+autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait ce que
+n&rsquo;a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu&rsquo;il eut retrouvé le
+sac, ne s&rsquo;était plus occupé de rien et était redescendu au fort
+d&rsquo;Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il
+s&rsquo;aperçut que cette piste (constituée par l&rsquo;écartement exceptionnel
+de la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de
+redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon, redescendait
+de l&rsquo;autre côté du versant de la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que
+Brignolles n&rsquo;était pas signalé comme descendu à Sospel? Brignolles!…
+Rouletabille se rappela mon expédition… Qu&rsquo;est-ce que Brignolles venait
+faire dans ces parages!… Sa présence devait être étroitement liée au drame.
+D&rsquo;un autre côté, la disparition et la réapparition du véritable Darzac
+attestaient qu&rsquo;il y avait eu séquestration… Mais où… Brignolles, qui
+avait partie liée avec Larsan, ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour
+rien! Peut-être était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
+séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique,
+Rouletabille avait interrogé le patron de l&rsquo;auberge du tunnel de
+Castillon qui lui avoua qu&rsquo;il avait été fort intrigué la veille par le
+passage d&rsquo;un homme qui répondait singulièrement au signalement du client
+de l&rsquo;armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il paraissait très
+altéré et il avait des manières si étranges qu&rsquo;on eût pu le prendre pour
+un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut la sensation qu&rsquo;il
+«brûlait», et, d&rsquo;une voix indifférente: «Vous avez donc par ici une
+maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de l&rsquo;auberge, la maison
+de santé du mont Barbonnet!» C&rsquo;est ici que les deux fameuses syllabes
+bonnet prenaient toute leur signification… Désormais, il ne faisait plus de
+doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait été enfermé par le faux comme
+fou dans la maison de santé du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se
+fit conduire à Sospel qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de
+rencontrer là Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le
+chemin du mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout
+savoir, à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L&rsquo;Époque,
+il saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour professeurs
+en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre ce qu&rsquo;il était
+advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment qu&rsquo;on avait
+retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de la petite voiture
+descendait à Sospel où, d&rsquo;ailleurs, elle se perdait… du moment que Larsan
+n&rsquo;avait point jugé utile de se débarrasser auparavant de Darzac par la
+mort, en le précipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut- être
+avait-il été de son intérêt de reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison
+de santé! Et Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables,
+Darzac vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!…
+Quel otage pour le jour où Mathilde s&rsquo;apercevrait de son imposture!… Cet
+otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient s&rsquo;ensuivre
+entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde tuait Larsan de
+ses mains ou le livrait à la justice!
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de santé, il se
+heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta à la gorge et le
+menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il cria à Rouletabille de
+l&rsquo;épargner, que Darzac était vivant! Un quart d&rsquo;heure après,
+Rouletabille savait tout. Mais le revolver n&rsquo;avait point suffi, car
+Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie
+aimable, en particulier l&rsquo;argent. Rouletabille n&rsquo;eut point de peine
+à le convaincre qu&rsquo;il était perdu s&rsquo;il ne trahissait Larsan, mais
+qu&rsquo;il aurait beaucoup à gagner s&rsquo;il aidait la famille Darzac à
+sortir de ce drame, sans scandale. Ils s&rsquo;entendirent et tous deux
+rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et écouta leurs
+discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientôt en effroi, puis en
+une immense amabilité, laquelle se traduisait par la mise en liberté immédiate
+de Robert Darzac. Darzac, par une chance miraculeuse que j&rsquo;ai déjà
+expliquée, souffrait à peine d&rsquo;une blessure qui aurait pu être mortelle.
+Rouletabille, dans une joie folle, s&rsquo;en empara et le ramena sur-le-champ
+à Menton. Je passe sur les effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui
+donnant rendez-vous à Paris pour le règlement des comptes. En route,
+Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison,
+était tombé quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le
+passage au fort d&rsquo;Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de
+célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage pour
+comprendre d&rsquo;où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu
+l&rsquo;audace fantastique de prendre sa place auprès d&rsquo;une malheureuse
+femme dont l&rsquo;esprit encore chancelant faisait possible la plus folle
+entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces inconnues. Après avoir
+volé le pardessus du directeur pour cacher son uniforme d&rsquo;aliéné et
+s&rsquo;être emparé dans la bourse de celui-ci d&rsquo;une centaine de francs,
+il était parvenu, au risque de se casser le cou, à escalader un mur qui, en
+toute autre circonstance, lui eût paru infranchissable. Et il était descendu à
+Menton; et il avait couru au fort d&rsquo;Hercule; et il avait vu, de ses yeux
+vu, Darzac! Il s&rsquo;était vu lui-même!… Il s&rsquo;était donné quelques
+heures pour ressembler si bien à lui-même que l&rsquo;autre Darzac lui- même
+s&rsquo;y serait trompé!… Son plan était simple. Pénétrer dans le fort
+d&rsquo;Hercule comme chez lui, entrer dans l&rsquo;appartement de Mathilde et
+se montrer à l&rsquo;autre, pour le confondre, devant Mathilde!… Il avait
+interrogé des gens de la côte et appris où le ménage logeait: au fond de la
+Tour Carrée… Le ménage!… Tout ce que Darzac avait souffert jusqu&rsquo;alors
+n&rsquo;était rien à côté de ce que ces deux mots: leur ménage… Le faisait
+souffrir!… Cette souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait
+revu, lors de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop,
+la Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n&rsquo;eût osé le
+regarder ainsi… Jamais elle n&rsquo;eût poussé un pareil cri de joie, jamais
+elle ne l&rsquo;eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et en
+esprit, elle avait, victime des maléfices de l&rsquo;autre, été la femme de
+l&rsquo;autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s&rsquo;étaient
+perdus!
+</p>
+
+<p>
+Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un revolver à
+Menton, s&rsquo;était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût pu le perdre,
+pour peu que l&rsquo;on fût à sa recherche, avait fait l&rsquo;acquisition
+d&rsquo;un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait rappeler le
+costume de l&rsquo;autre Darzac, et avait attendu jusqu&rsquo;à cinq heures le
+moment d&rsquo;agir. Il s&rsquo;était dissimulé derrière la villa Lucie, tout
+en haut du boulevard de Garavan, au sommet d&rsquo;un petit tertre d&rsquo;où
+il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il
+s&rsquo;était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et
+étant sûr par conséquent qu&rsquo;il ne le trouverait point, dans le moment, au
+fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé auprès de nous
+et qu&rsquo;il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une forte envie de
+nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de même à se retenir,
+voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir! Cette espérance seulement
+soutenait ses pas. Cela seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus
+tard, quand il avait eu à sa disposition la vie de Larsan qui, dans la même
+chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il n&rsquo;avait même
+pas été tenté par la vengeance. Après tant d&rsquo;épreuves, il n&rsquo;y avait
+pas encore place dans son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein
+pour toujours de l&rsquo;amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M.
+Darzac!…
+</p>
+
+<p>
+On sait le reste de l&rsquo;aventure. Ce que je ne savais pas, c&rsquo;était la
+façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le fort
+d&rsquo;Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le placard. Et
+c&rsquo;est alors que j&rsquo;appris que la nuit même qu&rsquo;il ramena M.
+Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux Bob
+qu&rsquo;il existait une issue au château par le puits, avait, à l&rsquo;aide
+d&rsquo;une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui
+avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de
+l&rsquo;heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-là,
+il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la
+nuit suivante. Le tout était de cacher, un jour, M. Darzac dans la
+presqu&rsquo;île. Aidé de Bernier, il lui avait trouvé un petit coin abandonné
+et tranquille dans le Château Neuf.
+</p>
+
+<p>
+À ce passage, je ne pus m&rsquo;empêcher d&rsquo;interrompre Rouletabille par
+un cri qui eut le don de le faire partir d&rsquo;un franc éclat de rire.
+</p>
+
+<p>
+«C&rsquo;était donc cela! m&rsquo;écriai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mais oui, fit-il… c&rsquo;était cela.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Voilà donc pourquoi j&rsquo;ai découvert ce soir-là l&rsquo;Australie!
+Ce soir-là, c&rsquo;était le vrai Darzac que j&rsquo;avais en face de moi!… Et
+moi qui ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n&rsquo;y avait pas que
+l&rsquo;Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle tenait!…
+Oh! je comprends tout, maintenant!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette
+nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans la Cour
+du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je n&rsquo;ai eu
+que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac
+se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous fûtes couché, après votre
+expérience de la barbe, il revint me voir et nous étions assez embarrassés. Si,
+par hasard, vous parliez de cette aventure, le lendemain matin, à l&rsquo;autre
+M. Darzac, croyant avoir affaire au Darzac du Château Neuf, c&rsquo;était une
+catastrophe. Et, cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac
+qui voulait aller vous dire toute la vérité. J&rsquo;avais peur que, la
+sachant, vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez
+une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d&rsquo;un méchant vous
+cause, à l&rsquo;ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût pu
+nous nuire. Et puis, l&rsquo;autre Darzac était si malin!… Je résolus donc de
+risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain
+ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s&rsquo;arranger,
+d&rsquo;ici là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C&rsquo;est pourquoi,
+dès la première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes!
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Oh! je comprends!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J&rsquo;espère que
+vous ne m&rsquo;en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure
+charmante de Mrs. Edith…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me
+mettre dans une sotte colère?… demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de nous
+adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous répète que je ne
+voulais point qu&rsquo;après votre aventure de la nuit, vous parlassiez à M.
+Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre, Sainclair.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je continue, mon ami…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Mes compliments…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et cependant, m&rsquo;écriai-je, il y a encore une chose que je ne
+comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; C&rsquo;est la canne! dit Rouletabille d&rsquo;un air sombre…
+C&rsquo;est cette maudite canne…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Je croyais que c&rsquo;était le plus vieux grattoir…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c&rsquo;est
+la canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n&rsquo;a fait
+qu&rsquo;exécuter…»
+</p>
+
+<p>
+Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n&rsquo;assistai
+point à la fin de cette belle intelligence.
+</p>
+
+<p>
+«Vous n&rsquo;avez jamais compris, Sainclair &mdash; entre autres choses
+&mdash; pourquoi, le lendemain du jour où j&rsquo;avais tout compris, moi, je
+laissais tomber la canne à bec-de-corbin d&rsquo;Arthur Rance devant M. et Mme
+Darzac. C&rsquo;est que j&rsquo;espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous
+rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec-de- corbin de Larsan, et le geste que
+faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une façon de tenir sa
+canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là tenir une canne à
+bec-de-corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était sûr!… Mais je voulais voir,
+de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit
+jusqu&rsquo;au lendemain, même après ma visite à la maison des fous!… même
+quand j&rsquo;eus serré dans mes bras le vrai Darzac, j&rsquo;ai encore voulu
+voir le faux avec les gestes de Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa
+canne comme le bandit… oublier le déguisement de sa taille, une seconde!…
+redresser ses épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason
+des Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a
+tapé!… et j&rsquo;ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l&rsquo;a
+vue qui en est mort… C&rsquo;est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi
+qu&rsquo;il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir,
+qu&rsquo;il en est mort!… Il est mort d&rsquo;avoir ramassé le grattoir tombé
+sans doute de la redingote du vieux Bob et qu&rsquo;il devait porter alors dans
+le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort d&rsquo;avoir revu, dans
+le même moment, la canne de Larsan!… il est mort d&rsquo;avoir revu, avec toute
+sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes les batailles, Sainclair, ont
+leurs victimes innocentes…»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m&rsquo;empêcher de lui dire la
+rancoeur que je lui gardais qu&rsquo;il ait eu si peu de confiance en moi. Je
+ne lui pardonnais pas d&rsquo;avoir voulu me tromper avec tout le monde sur le
+compte de son vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Il sourit.
+</p>
+
+<p>
+«En voilà un qui ne m&rsquo;occupait pas!… J&rsquo;étais bien sûr que ce
+n&rsquo;était pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé
+son repêchage, dès que j&rsquo;eus casé le vrai Darzac, sous l&rsquo;égide de
+Bernier, dans le Château Neuf, et que j&rsquo;eus quitté la galerie du puits
+après y avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque
+que j&rsquo;avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je
+regagnai le rivage à la nage. Je m&rsquo;étais naturellement dévêtu et je
+portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j&rsquo;accostais, je tombai
+dans l&rsquo;ombre sur le Paolo, qui s&rsquo;étonna de me voir prendre un bain
+à cette heure, et qui m&rsquo;invita à venir pêcher la pieuvre avec lui.
+L&rsquo;événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château
+d&rsquo;Hercule et de le surveiller. J&rsquo;acceptai. Et alors j&rsquo;appris
+que la barque qui m&rsquo;avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la
+mer était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde
+qu&rsquo;il se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher,
+racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait, depuis
+plusieurs jours, on l&rsquo;avait vu avec le vieux savant tous les jours. Paolo
+savait qu&rsquo;avant d&rsquo;aller à Venise Tullio s&rsquo;arrêterait à San
+Remo. Pour moi, l&rsquo;aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait fallu
+une barque pour quitter le château, et cette barque était justement celle du
+Bourreau de la mer. Je demandai l&rsquo;adresse de Tullio à San Remo et y
+envoyai, par le truchement d&rsquo;une lettre anonyme, Arthur Rance, persuadé
+que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet, le vieux
+Bob avait payé Tullio pour qu&rsquo;il l&rsquo;accompagnât cette nuit-là à la
+grotte et qu&rsquo;il disparût ensuite… C&rsquo;est par pitié pour le vieux
+professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur Rance; il pouvait, en
+effet, être arrivé quelque accident à son parent. Quant à moi, je ne demandais
+au contraire qu&rsquo;une chose, c&rsquo;est que cet exquis vieillard ne revînt
+pas avant que j&rsquo;en eusse fini avec Larsan, désirant toujours faire croire
+au faux Darzac que le vieux Bob me préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand
+j&rsquo;appris qu&rsquo;on venait de le retrouver, je n&rsquo;en fus qu&rsquo;à
+moitié réjoui, mais j&rsquo;avouerai que la nouvelle de sa blessure à la
+poitrine, à cause de la blessure à la poitrine de l&rsquo;homme au sac, ne me
+causa aucune peine. Grâce à elle, je pouvais espérer, encore quelques heures,
+continuer mon jeu.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite?
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ne comprenez-vous donc point qu&rsquo;il m&rsquo;était impossible de
+faire disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait tout
+le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour nous avons eu
+là avec la mort de Bernier! L&rsquo;arrivée des gendarmes n&rsquo;était point
+faite pour simplifier les choses. J&rsquo;ai attendu pour agir qu&rsquo;ils
+eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu quand nous
+étions dans la Tour Carrée fut pour m&rsquo;avertir que le dernier gendarme
+venait de quitter l&rsquo;auberge des Albo, à la pointe de Garibaldi, le second
+que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes, soupaient et que la mer était
+libre!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux
+clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio au bout
+de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque remporterait le
+lendemain?»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille baissa la tête:
+</p>
+
+<p>
+«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela, Sainclair… Je
+ne croyais pas qu&rsquo;elle remporterait un cadavre… après tout, c&rsquo;était
+mon père!… Je croyais qu&rsquo;elle remporterait un corps de trop pour la
+maison des fous!… Voyez- vous, Sainclair, je ne l&rsquo;avais condamné
+qu&rsquo;à la prison… pour toujours… Mais il s&rsquo;est tué… C&rsquo;est Dieu
+qui l&rsquo;a voulu!… que Dieu lui pardonne!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous ne dîmes plus un mot de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il me
+refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin et se
+précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les feuilles étaient
+pleines des nouvelles de Russie. On venait de découvrir, à Pétersbourg, une
+vaste conspiration contre le tsar. Les faits relatés étaient si stupéfiants
+qu&rsquo;on avait peine à y ajouter foi.
+</p>
+
+<p>
+Je déployai L&rsquo;Époque et je lus en grosses lettres majuscules en première
+colonne de la première page:
+</p>
+
+<p>
+Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie
+</p>
+
+<p>
+et, au-dessous:
+</p>
+
+<p>
+Le tsar le réclame!
+</p>
+
+<p>
+Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit:
+</p>
+
+<p>
+«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu&rsquo;est-ce que monsieur mon directeur
+veut que j&rsquo;aille faire là-bas?… Il ne m&rsquo;intéresse pas, moi, le
+tsar… avec les révolutionnaires… c&rsquo;est son affaire!… ce n&rsquo;est pas
+la mienne!… En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j&rsquo;ai besoin de
+me reposer, moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer
+ensemble quelque part!…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Non! Non! m&rsquo;écriai-je avec une certaine précipitation, je vous
+remercie!… j&rsquo;en ai assez de me reposer avec vous!… j&rsquo;ai une envie
+folle de travailler…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…»
+</p>
+
+<p>
+Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida ses
+poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l&rsquo;une d&rsquo;elles une
+enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu&rsquo;il pût s&rsquo;expliquer
+comment.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta.
+</p>
+
+<p>
+Et il partit d&rsquo;un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai
+Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse hilarité.
+</p>
+
+<p>
+«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que
+c&rsquo;est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pour où?…
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Pour Saint-Pétersbourg!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me tendit la lettre où je lus:
+</p>
+
+<p>
+«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en Russie, à
+la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour de Tsarkoïé-Selo…
+Nous sommes obligés de vous avertir que vous n&rsquo;arriverez pas à
+Pétersbourg vivant.
+</p>
+
+<p>
+«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.»
+</p>
+
+<p>
+Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le prince
+Galitch était à la gare,» fis-je simplement.
+</p>
+
+<p>
+Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! bien, mon vieux! on va s&rsquo;amuser!»
+</p>
+
+<p>
+Et c&rsquo;est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir,
+quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de ne
+point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d&rsquo;ami… Il riait
+encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s&rsquo;amuser!…»
+</p>
+
+<p>
+Et ce fut son dernier salut.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les premiers
+confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et André Hesse.
+</p>
+
+<p>
+«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils.
+</p>
+
+<p>
+&mdash; Ah! excellentes!» répondis-je.
+</p>
+
+<p>
+Mais j&rsquo;avais si mauvaise mine qu&rsquo;ils m&rsquo;entraînèrent tous deux
+à la buvette.
+</p>
+
+<h5>FIN</h5>
+
+<p class="footnote">
+<a name="fn1"></a> <a href="#fnref1">[1]</a>
+Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la pointe de
+la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de la presqu&rsquo;île
+d&rsquo;Hercule:
+</p>
+
+<p class="footnote">
+<a name="fn2"></a> <a href="#fnref2">[2]</a>
+Historique.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+<a name="fn3"></a> <a href="#fnref3">[3]</a>
+Historique.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+<a name="fn4"></a> <a href="#fnref4">[4]</a>
+Historique.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div>
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+
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+ works.
+ </div>
+
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+ </div>
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+ </div>
+</div>
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+</div>
+
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
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+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
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+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+
+</body>
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+</html>
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