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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Le parfum de la Dame en noir + +Author: Gaston Leroux + +Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554] +[Most recently updated: June 12, 2023] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Revised by Richard Tonsing. + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + + + + +Le parfum de la Dame en noir + + +by Gaston Leroux + +(1908) + + + + +Table des matières + + + I. Qui commence par où les romans finissent + II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille + III. Le parfum + IV. En route + V. Panique + VI. Le fort d’Hercule + VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie + VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer + IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob» + X. La journée du 11 + XI. L’attaque de la Tour Carrée + XII. Le corps impossible + XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes + XIV. Le sac de pommes de terre + XV. Les soupirs de la nuit + XVI. Découverte de «L’Australie» + XVII. Terrible aventure du vieux Bob + XVIII. Midi, roi des épouvantes + XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer + XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»! + Épilogue + + + + + À Pierre WOLFF + +En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année +qui a vu éclore Le Lys. + + GASTON LEROUX + + + + +I +Qui commence par où les romans finissent + + +Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu +à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus +stricte intimité. Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées +depuis les événements que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage, +événements si sensationnels qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici +qu’un aussi court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux +Mystère de la Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à +tous les esprits que la petite église eût été certainement envahie par +une foule avide de contempler les héros d’un drame qui avait passionné +le monde, si la cérémonie nuptiale n’avait été tenue tout à fait +secrète, ce qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du +quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du professeur +Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait compter, avaient été +invités. J’étais du nombre; j’arrivai de bonne heure à l’église, et mon +premier soin, naturellement, fut d’y chercher Joseph Rouletabille. +J’avais été un peu déçu en ne l’apercevant pas, mais il ne faisait +point de doute pour moi qu’il dût venir et, dans cette attente, je me +rapprochai de maître Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la +paix et le recueillement de la petite chapelle Saint-Charles, +évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de Versailles, +que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais +distraitement en examinant les choses autour de moi. + +Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste! +Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste +des âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette +malpropreté ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces +quartiers Saint-Victor et des Bernardins, au carrefour desquels elle se +trouve si singulièrement enchâssée, cette église, si sombre au dehors, +est lugubre dedans. Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu +que de partout ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les +peines du monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse +séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d’enfance et de +jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la +Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire +adjacent de l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier +ici, désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un +cadre qui ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour +tous les rites consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le +mariage de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une +grande peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure. + +À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient +toujours, et le premier avouait au second qu’il n’avait été +définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde +Stangerson, même après l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en +apprenant la mort officiellement constatée de leur impitoyable ennemi: +Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être que c’est quelques mois après +l’acquittement du professeur en Sorbonne que se produisit la terrible +catastrophe de La Dordogne, paquebot transatlantique qui faisait le +service du Havre à New-York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les +bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts +dont l’avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que +le navire abordeur s’en allait à la dérive, le paquebot avait coulé à +pic, en dix minutes. C’est tout juste si une trentaine de passagers +dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le temps de sauter +dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un bateau de +pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, l’océan +rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. Les +documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans +les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait +vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux +que, grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en +secret, aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet +affreux bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes +judiciaires, était Ballmeyer, et qui l’avait jadis épousée sous le nom +de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement entre elle +et celui qui, depuis de si longues années, silencieusement et +héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le Mystère de la Chambre +Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, l’une des plus +curieuses qu’on puisse relever dans les annales de la cour d’assises, +et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans l’intervention quasi +géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui +fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté +Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous +pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre +un terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point — +avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de +Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par +les mystérieuses horreurs du Glandier. + +«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André +Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, — +voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout +s’arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à +regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous +attendez quelqu’un? + +— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!» + +Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait +de rire; mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser +comme maître Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir +l’effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à +cette époque et que je fais abstraction de tout ce que j’ai appris +depuis — ce à quoi, du reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de +ce récit, ne laissant apparaître la vérité qu’au fur et à mesure +qu’elle nous fut distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le +curieux émoi qui m’agitait alors à la pensée de Larsan. + +«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon +attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante… + +— Je n’en sais rien!» répondis-je. + +Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait +fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent +quand il s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois +de plus à l’état de Larsan. + +«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est +plus rassuré que vous. + +— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse. + +Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez +distraitement. + +«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?» + +Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, s’isola +dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu comme un +enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, dans les +mains, et pria. + +Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière +m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes. +Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se +passait autour de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à +son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à +une union désirée de tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde +Stangerson n’était-il point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être +de bonheur que pleurait le jeune homme. Il se releva et alla se +dissimuler dans la nuit d’un pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car +je voyais bien qu’il désirait rester seul. + +Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée +dans l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière +eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier +avait passé bien douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose +extraordinaire, Mathilde Stangerson n’en paraissait que plus belle +encore! Certes, ce n’était plus cette magnifique personne, ce marbre +vivant, cette antique divinité, cette froide beauté païenne qui +suscitait, sur ses pas, dans les fêtes officielles de la Troisième +République, auxquelles la situation en vue de son père la forçait +d’assister, un discret murmure d’admiration extasiée; il semblait, au +contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si tard une +imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une crise +momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce +masque de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et +la plus tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce +jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur +le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse +heureuse, sur son front poli comme l’ivoire, où se lisait l’amour de +tout ce qui était beau et de tout ce qui était bon. + +Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus +et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais +ce dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que +prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle +cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse +d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière son +pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour. + +«Elle a encore ses yeux de folle!» + +Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase +abominable. C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, +avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se +nommait Brignolles et était vaguement cousin du marié. Nous ne +connaissions point d’autre parent à M. Darzac, dont la famille était +originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac avait perdu son père et +sa mère; il n’avait ni frère ni soeur et semblait avoir rompu toute +relation avec son pays, d’où il n’avait rapporté qu’un ardent désir de +réussir, une faculté de travail exceptionnelle, une intelligence solide +et un besoin naturel d’affection et de dévouement qui avait trouvé +avidement l’occasion de se satisfaire auprès du professeur Stangerson +et de sa fille. Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal, +un doux accent qui avait fait d’abord sourire ses élèves de la +Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique +agréable et discrète qui atténuait un peu l’aridité nécessaire des +cours de leur jeune maître, déjà célèbre. + +Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an +environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il +venait tout droit d’Aix où il avait été préparateur de physique et où +il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout +à coup sur le pavé; mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent +de M. Darzac, avait pris le train pour Paris et avait su si bien +attendrir le fiancé de Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en +pitié, avait trouvé le moyen de l’associer à ses travaux. À ce moment, +la santé de Robert Darzac était loin d’être florissante. Elle subissait +le contrecoup des formidables émotions qui l’avaient assaillie au +Glandier et en cour d’assises; mais on eût pu croire que la guérison, +désormais assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain +hymen auraient la plus heureuse influence sur l’état moral et, par +contrecoup, sur l’état physique du professeur. Or, nous remarquâmes +tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce Brignolles, dont le +concours devait lui être, disait-il, d’un précieux soulagement, la +faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous constatâmes +aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux accidents +se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui semblaient +cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de +l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent pu +dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, +lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, +qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion +stupide d’une petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac +était justement penché. La flamme faillit lui brûler la figure; +heureusement, il n’en fut rien, mais elle lui flamba les cils et lui +occasionna, pendant quelque temps, des troubles de la vue, si bien +qu’il ne pouvait plus supporter que difficilement la pleine lumière du +soleil. + +Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel que +je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les +événements les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais +présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis +moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un docteur, et je +priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait le désir de nous +accompagner, de rester à son poste. En chemin, M. Darzac me demanda +pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre Brignolles; je lui répondis +que j’en voulais à ce garçon d’une façon générale parce que ses +manières ne me plaisaient point, et d’une façon particulière, ce +jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait le rendre responsable de +l’accident. M. Darzac voulut en connaître la raison; mais je ne sus que +répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque +le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la vue et que c’était +miracle qu’il en fût quitte à si bon compte. + +L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et +les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si +extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je +ne lui pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au +commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que +nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer +dans le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, +huit jours après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il +lui semblait qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays, +enlevé un poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous +disait-il. Quand je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de +M. Darzac me donna beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire +part de mes réflexions à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien +s’étonner avec moi de ce que M. Darzac était si mal quand il se +trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand il en était éloigné… +Cette impression était si forte chez moi, tout particulièrement, que je +n’eusse point permis à Brignolles de s’absenter. Ma foi non! S’il avait +quitté Paris, j’aurais été capable de le suivre! Mais il ne s’en alla +point; au contraire. Les Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux. +Sous prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le +temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle +Stangerson, mais j’avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel portrait +du préparateur de physique, que je réussis à l’en dégoûter pour +toujours, ce dont je me félicitai dans mon for intérieur. + +M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque +entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il +était dans la nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille +et moi avions décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes +satisfaits d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque +aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage, +loin de Paris et… loin de Brignolles. + +À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé: + +«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu +sur son compte? + +— Ma foi non!» avais-je répondu. + +Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces +plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui +permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une +saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son +accent toute sa belle couleur initiale. + +Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son +bonheur — car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu +d’occasions de le voir — que sur le seuil même de cette église où il +nous apparut comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien +compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus +grand et plus beau! + +«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana +Brignolles. + +Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque dans le +dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute +la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper +sur l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve. + +Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond +soupir. + +«Ça y est! fit-il. Je respire… + +— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître +Henri-Robert. + +Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la dernière +minute l’arrivée du mort… + +«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne +puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort +pour de bon!…» + +.. .. .. .. .. + +Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus +— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les +autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est +encore plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à +cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph +Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il +n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde l’avait déjà +réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de l’aller chercher, ce +que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans lui; je ne l’avais +pas trouvé. + +«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable. +Êtes-vous bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin, +à rêver. + +— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je. + +Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut +faire lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux +que moi, car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec +sa timbale qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que +Rouletabille était sorti de l’église quelques minutes auparavant et +s’était éloigné dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa +femme, celle-ci en parut peinée au-delà de toute expression. Elle +m’appela et me dit: + +«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans +deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et +amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète +beaucoup… + +— Comptez sur moi», fis-je… + +Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins +bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du +Barreau où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se +trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun +de ses camarades ne put me dire où j’aurais quelque chance de le +rencontrer. Je vous laisse à penser combien tristement je fus accueilli +sur le quai de la gare. M. Darzac était navré; mais, comme il avait à +s’occuper de l’installation des voyageurs, car le professeur +Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les Rance, accompagnait les +nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur +voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria d’annoncer cette mauvaise +nouvelle à sa femme. Je fis la triste commission en ajoutant que +Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du train. Aux +premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer +doucement, et elle secoua la tête: + +«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…» + +Et elle monta dans son wagon… + +C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de la +nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André +Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le +méritait: «Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore +ses yeux de folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait +d’attendre!» Je vois encore Brignolles disant cela, et je me rappelle +le sentiment d’horreur que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne +faisait point de doute pour moi depuis longtemps que ce Brignolles +était un méchant homme, et surtout un jaloux, et qu’il ne pardonnait +point à son parent le service que celui-ci lui avait rendu en le casant +dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la mine jaune et les +traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et +tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, de +longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, +il fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il +avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si +brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat, +Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après +avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu’il quitta +la gare, car je ne le vis plus. + +Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous +espérions encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous +le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs +en retard la figure sympathique de notre jeune ami. Comment se +faisait-il qu’il n’apparût point, selon sa coutume et sa manière, +bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des protestations et +des cris qui signalaient ordinairement son passage dans une foule où il +se montrait toujours plus pressé que les autres? Que faisait-il?… Déjà +on fermait les portières; on en entendait le claquement brutal… Et puis +ce furent les brèves invitations des employés… «En voiture! Messieurs!… +en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de sifflet aigu qui +commandait le départ… puis la clameur enrouée de la locomotive, et le +convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en étions si +tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à +regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de +bon voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur +le quai et, dans le moment que le train commençait à accélérer sa +marche, sûre désormais qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son +petit ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière… + +«Pour lui!» fit-elle… + +Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi, +et sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux +néfastes réflexions de Brignolles. + +«Au revoir, mes amis!… ou adieu!» + + + + +II +Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille + + +En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière +tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler précisément +la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel j’avais +été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec le +professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être +particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le +monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait +être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille +avait été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, +surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où le +désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois des soins +assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur avait pu se +rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet enfant dans un drame +où, sans lui, elle eût inévitablement sombré avec tous ceux qu’elle +aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute sa raison, enfin recouvrée, +le compte rendu sténographié des débats où Rouletabille apparaissait +comme un petit héros miraculeux, il n’était point d’attentions quasi +maternelles dont elle n’eût entouré mon ami. Elle s’était intéressée à +tout ce qui le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait +voulu en savoir sur Rouletabille plus que je n’en savais et plus +peut-être qu’il n’en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité +discrète mais continue relativement à une origine que nous ignorions +tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se taire avec une +sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre amitié que lui +témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait pas moins une +extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une +politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que +j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses +sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait +la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en +faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une +personne qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour +laquelle il eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui +avaient donné l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il +avait aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple, +après s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande +journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle +saison — car ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie +petite propriété sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après +avoir montré, à la perspective d’un si heureux congé, une joie +enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout à coup, sans aucune +raison apparente, à m’accompagner. Et je devais partir seul, le +laissant dans la petite chambre qu’il avait conservée au coin du +boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince. Je lui en +voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne Mlle +Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami, +résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier +Latin. + +Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un +énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte, +Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous +apercevant et devint si pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait +défaillir. + +«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. +Mais, plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la +table où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y +trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula +entièrement. + +Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute +surprise. + +«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche. + +— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça plus +tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je n’arrive +pas à trouver le dénouement.» + +Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit +cent drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa +solitude. Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes +tous trois manger dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. +Quelle bonne soirée! Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui +vint nous rejoindre au dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point +trop souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son +apparition dans la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir +d’été était si beau et si doux dans le Luxembourg solitaire. + +Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de +l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au +fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et Robert Darzac +aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps que je le +reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, au +moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne +l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme je me +reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé avec +un peu trop d’impatience… + +Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en +vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les +innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux +caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières années, mais +rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire prévoir ce qui +venait de se passer, et encore moins me l’expliquer. Où était +Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, boulevard Saint-Michel, me +disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je pourrais, au moins, +laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en +entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique portant ma valise! Je +le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu’il +n’en savait rien: qu’il fallait le demander à M. Rouletabille. + +Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté, +naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli, +s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait +fait apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de +tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en +voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche +de transporter ce petit bagage, une heure plus tard, à son hôtel du +boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le +trouvai en train d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des +objets de toilette, du linge de jour et une chemise de nuit. Tant que +cette besogne ne fut point terminée, je ne pus rien tirer de +Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie courante, il était +volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources, +tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui +touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m’annoncer que +«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque j’étais +libre et que son journal l’Époque lui accordait un congé de trois +jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous reposer «au bord +de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais furieux de la +façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais stupide +cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche par un de ces +temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois +semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre +mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son sac de +l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt monter dans un +fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une demi-heure +plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de +première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par +Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit: + +«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour +moi?» + +Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine +de ne l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait. +Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis: + +«Parce que vous ne le méritez pas.» + +Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il +n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que +tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en +respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il +fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, une +émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher qu’en +s’appuyant le front à la vitre et en s’absorbant dans une étude +approfondie du paysage. + +«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas? + +— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…» + +Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un +interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous +glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier +enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas +sur le pont du canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques +papillons de gaz, tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient leur +éclat falot dans de larges flaques de pluie où nous pataugions à +l’envi, cependant que nous courbions le front sous la rafale. On +entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles +sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. Si nous +ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que +nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait de +l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière +Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette +obscurité humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous +arrivâmes tout de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à +la porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise +saison, sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du +feu, car nous avions grand-faim et grand froid. + +«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes +venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous +guettent et de la pleurésie qui nous menace?» + +Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se +réchauffer. + +«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum +de la Dame en noir!» + +Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de +la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la +grève sa vaste plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites +rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer +dans la chambre à côté, qui était celle de mon ami: je me levai et +poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le vent, il avait ouvert sa +fenêtre, et je le vis distinctement qui envoyait des baisers à l’ombre. +Il embrassait la nuit! + +Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain +matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure +marquait une angoisse extrême et il me tendait un télégramme qui lui +venait de Bourg et qui lui avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné, +réexpédié de Paris. Voici la dépêche: «Venez immédiatement sans perdre +une minute. Avons renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre +M. Stangerson à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette +dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous +prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais venez! +Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je vous attends. +Votre désespéré, DARZAC.» + + + + +III +Le parfum + + +«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!… + +— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec une +émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré l’horreur +qui se dégageait de la situation, en admettant que nous dussions +prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac. + +«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu +faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La +Dordogne. Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse +extrême. Êtes-vous malade?…» + +Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une voix +presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il n’avait cru +réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du mariage terminée. Il +ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que Larsan eût laissé +s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M. Darzac, s’il +avait été encore vivant. Larsan n’avait qu’à se montrer pour empêcher +le mariage; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui, cette +manifestation, il n’eût point hésité à se livrer, connaissant les +sentiments religieux de la fille du professeur Stangerson, et sachant +bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un autre homme, du +vivant de son premier mari, se trouvât-elle même délivrée de celui-ci +par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès d’elle la nullité de +ce premier mariage au regard des lois françaises, il n’en restait pas +moins qu’un prêtre avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour +toujours! + +Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait: + +«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère n’a +rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!» + +Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je +voulus le calmer, mais il ne m’entendait pas: + +— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures après +le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme pour +vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne signifierait +rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu. + +— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!… + +— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut +espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il s’est trompé!… +Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop affreux!… trop affreux… +Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop terrible!…» + +Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier, +Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans +la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en +répétant: «Trop terrible!… trop terrible!» + +Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre dans +un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et +pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai +que ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir +besoin de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de +semblables épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe. + +«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!… + +— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il? + +— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi n’est-il +pas mort? + +— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est pas. + +— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… Taisez-vous, +Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais +autant être mort! + +— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il faut que vous +soyez vivant, pour la défendre, elle! + +— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… C’est +très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot qui +puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à +moi!… Je ne pensais qu’à moi!…» + +Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le +voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien +vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa +mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi… + +«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle! +Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… Je +t’ouvre mon coeur…» + +Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au +fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit: + +«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que +moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous +êtes bon, et que je sais que vous m’aimez!» + +Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à +demander l’indicateur des chemins de fer. + +«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct +entre la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris qu’à +sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos malles +et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour +Marseille et Menton.» + +Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il +m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures +présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un +état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais pas +quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du +palais me laissaient toute liberté. + +«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je. + +— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine +pour aller en voiture du Tréport à Eu… + +— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je. + +— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher, +hélas!…» + +Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il +point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le vent +était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il +resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer. + +«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière fois.» + +Il regarda le banc de pierre. + +«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais un +tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, sur ce +banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais revue… +C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la distribution des +prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, mais je savais +qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles et si clair que j’ai +espéré un instant distinguer son visage. Cependant, elle s’est couverte +de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l’ai +plus jamais revue. + +— Et vous, mon ami? + +— Moi? + +— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?… + +— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je suis +rentré… + +— Où? + +— Eh bien, mais… au collège… + +— Il y a donc un collège au Tréport? + +— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…» + +Il me fit signe de le suivre. + +«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a +eu trop de tempêtes!…» + +Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des +marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la +grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait son +arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras, remplissant la +petite ville morte de la musique déchirante de sa lanière de cuir. + +Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle +du collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la +voiture, s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu +dans un cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église +gothique qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un +coup d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques +roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble +pleurer ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment +carré de la mairie qui avançait vers nous la lance hostile de son +drapeau sale, les maisons silencieuses, le café de Paris — le café de +messieurs les officiers — la boutique du coiffeur, celle du libraire. +N’était-ce point là qu’il avait acheté ses premiers livres neufs, +payés par la Dame en noir?… + +«Rien n’est changé!…» + +Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son +museau paresseux sur ses pattes gelées. + +«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!… + +C’est Cham! C’est mon bon Cham!» + +Et il l’appela: + +«Cham! Cham!…» + +Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui +l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna +s’allonger sur son seuil, indifférent. + +«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…» + +Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de +cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa +fièvre. Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style +jésuite qui dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de +pierre, sortes de «consoles renversées», qui sont le propre d’une +architecture qui n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième +siècle. Ayant poussé une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer +sous une voûte harmonieuse au fond de laquelle sont agenouillées, sur +la pierre de leurs tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de +Catherine de Clèves et de Guise le Balafré. + +«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme. + +Il n’y avait personne dans cette chapelle. + +Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très +doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent. + +«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés +dans le collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il +m’aurait reconnu! + +— Quel mal y aurait-il à cela?» + +Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main, +passa devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre. + +«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de cheveux. +Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude des petits… Tout le +monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien libres! Il +ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle ne soit +morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais attendons!… +Voilà que le père Simon revient!…» + +Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? +Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien +connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une +surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ libre, +Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l’auvent sans être aperçus +et, dissimulés dans le coin d’une petite cour-jardin, derrière des +arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-dessus d’une rampe +de briques, contempler à l’aise, au-dessous de nous, les vastes cours +et les bâtiments du collège que nous dominions de notre cachette. +Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de tomber… + +«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a +démoli la vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans +lequel «il avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les +murs de la chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez, +Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la +chapelle, c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien +de fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais +je ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles +récréations, que lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au +parloir où m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait +point touché au parloir!…» + +Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête. + +«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la +première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… Nous allons +y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…» + +Et il claquait des dents… + +«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que +vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée que je vais +revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans l’espoir +de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais +toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que, +chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me faire +sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais plus si +je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais avec son +souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son +cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, lorsqu’elle me +serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image +qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je m’échappais de +temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque +celui-ci était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je respirais +religieusement cet air qu’elle avait respiré, je faisais provision de +cette atmosphère où elle avait un instant passé, et je sortais, le +coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus subtil et certainement +le plus naturel, le plus doux parfum du monde et j’imaginais bien que +je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je vous ai dit, +Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception à l’Élysée… + +— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson… + +— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante… + +… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson, +lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils +qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille, +peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait +été certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son +émotion, sa peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de +Mathilde Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en +noir! + +Il y eut un silence que j’osai troubler. + +«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus +revenue? + +— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… +Mais c’est moi qui étais parti!… + +— Qui est-ce qui était venu vous chercher? + +— Personne!… je m’étais sauvé!… + +— Pourquoi?… Pour la chercher? + +— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais +elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!… + +— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille +leva les bras vers le ciel, secoua la tête. + +«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… +Chut! mon ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au +parloir!…» + +Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez +grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était +meublée de six chaises de paille alignées contre les murailles, d’une +glace au-dessus de la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans +assez sombre. + +En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces +gestes de respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire, +qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge, +s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de +voyage entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas +encore qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle… + +«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je +brûle… je suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand +j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… Certainement, +j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas?… +Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand j’étais tout petit… Tenez, +j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et puis je m’arrêtais, tout +honteux… Mais j’apercevais son ombre noire dans le coin; elle me +tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, et tout de suite, en +nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! C’était ma mère, +Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a dit; au contraire, elle, +elle me disait que ma mère était morte et qu’elle était une amie de ma +mère… Seulement, comme elle me disait aussi de l’appeler: «maman!» et +qu’elle pleurait quand je l’embrassais, je sais bien que c’était ma +mère… Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle +venait à la tombée du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le +parloir… En arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un +gros paquet blanc, entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche. +J’adore les brioches, Sainclair!…» + +Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et +il pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me +regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je +n’avais garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce +n’était pas avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs… + +Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise +et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. +Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à +l’heure si rouge était devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout +son sang s’était retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son +geste m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les yeux. + +J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout doucement alors, +sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d’un malade. +J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur une petite cour habitée +par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là à considérer ce +marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement ce que +nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans le +parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et +mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa +mère et qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si +jeune… Il avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans +son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui +connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là +qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le +disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» Et, +maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace d’un +parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?… + +Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très +calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui +viennent de remporter une grande victoire intérieure. + +«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon +ami!… Allons-nous-en!…» + +Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. +Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je +l’arrêtai et je lui demandai, anxieux: + +«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…» + +Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur, +plein de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui +rendît un peu la paix de l’âme. + +«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…» + +Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le +regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, +il me prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit: + +«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie +et peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il +mourra avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un +fils… ce fils est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour +moi!…» + +Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation… +Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup, +j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… +Rouletabille était le fils de Larsan! + +Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… +Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la +vérité, disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi, +j’aimerais autant être mort!» + +Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit +simplement un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair, +maintenant, vous y êtes!» + +Puis il finit sa pensée tout haut: + +«Silence!» + +Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la +gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de +Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici le +texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. Nous +serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer parmi nous. +Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera +enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait bien heureuse +aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. Amitiés.» + +Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel +de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une +troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était +signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!» + + + + +IV +En route + + +Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son +extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne +redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le +mystère qui les sépare. Je n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon +ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: +«Au secours!» il la porta à ses lèvres, et puis, me broyant la main, il +dit: «Si j’arrive trop tard, je nous vengerai!» Ah! l’énergie froide et +sauvage de cela! De temps en temps, un geste trop brusque trahit la +passion de son âme, mais en général il est calme. Comme il est calme +maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc prise dans le +silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les yeux clos +dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?… + +… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, +tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi +l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il en advint. + +Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est point +besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien accusé de +vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il était déjà +d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la résolution +des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de +logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de +l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de +mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais +pu apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il +faisait faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on +donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, +auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant +encore les principes de l’algèbre classique, il avait inventé pour son +usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres rappelant +l’écriture cunéiforme, à l’aide de laquelle il marquait toutes les +étapes de son raisonnement mathématique, et il était arrivé ainsi à +inscrire des formules générales qu’il était le seul à comprendre. Son +professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en +géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à la vie +quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela, +matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte +ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou +rapportage, par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il +dégageait presque fatalement cet inconnu d’après les données morales +qu’on lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui +avaient procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui +semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu… ou +dérobé… C’est là surtout qu’il déployait une invention merveilleuse, +comme si la nature, dans son incroyable équilibre, après avoir créé un +père qui était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire naître un +fils qui eût été le bon génie des volés. + +Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs +circonstances amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès +d’estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. +Il découvrit d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui +avait été volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que +cette découverte était uniquement due à son intelligence et à sa +perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, de toute évidence, +impossible; et il finit bientôt, grâce à une malheureuse coïncidence +d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On voulut lui faire +avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie indignée qui lui +valut une punition sévère; le principal fit une enquête où Joseph +Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses +petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis +quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent +formellement celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui +connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui +fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. +Quand ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il +eut le dessous, car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il +eût voulu mourir. Le principal, qui était le meilleur des hommes, +persuadé malheureusement qu’il avait affaire à une petite nature +vicieuse sur laquelle il fallait produire une impression profonde, en +lui faisant comprendre toute l’horreur de son acte, imagina de lui dire +que, s’il n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus +longtemps, et qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la +personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom qu’elle +avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. L’enfant ne répondit point +et se laissa reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné. +Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il s’était enfui. Il avait +réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les plus +tendres années de son enfance — si bien qu’il ne se rappelait guère +d’une façon un peu précise d’autre cadre à sa petite vie que celui du +collège — s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait +de la sorte que parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc +point de raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, +qu’il avait volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, +plutôt la mort! Et il s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le +mur du jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en +sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il +s’était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant avait +oublié qu’il savait nager. + +Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de +Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on +en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était le +fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste épisode +sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en +effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il s’imaginait avoir la +certitude — imagination trop fondée, hélas! — du lien naturel et légal +qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait +être la sienne! Sa mère, en apprenant l’événement, avait dû penser que +les criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut-être… +— et peut-être — idée plus cruelle que la mort elle-même, s’était-elle +réjouie de sa mort! + +Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite +jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? +De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à +fuir le pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et +hors du canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la +contrée sans être inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre +volée. Son génie le servit. Il raisonna, comme toujours. Il +connaissait, pour les avoir entendu souvent raconter, ces histoires de +gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez +leurs parents pour courir les aventures, se cachant le jour dans les +champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d’ailleurs +par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu’ils manquaient +bientôt de tout et qu’ils n’osaient demander à manger au long de la +route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre petit +Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et marcha au +grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après avoir fait +sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement dans la +bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les mit en +pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il +mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants +que, s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et +on le prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait +toujours quelque voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des +fraises des bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de +feuillages. Et il m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par +l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un +voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux +souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute +cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était +son idée. + +Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais +il n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant +qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de +vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane +de romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux +Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il +rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui +n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne +voulurent point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de +mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de quelque baraque de +saltimbanques et ils le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le +midi. Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. +Là, ce fut le paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une +ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un +trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et +à mesure de ses besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se +fit «pêcheur d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette +lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les +quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre +devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de +Rouletabille que je ne crois point superflu de donner ici l’article où +le rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable entrevue: + +Le petit pêcheur d’oranges + +Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons +obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les +quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, +nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et +des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord, +actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, +se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort +Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du +vieux port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se +tendaient les bras où s’enroulait la voile latine, et dansaient en +cadence. À côté d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir +tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les +lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques +leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne +des vergues et des hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a +vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur +cette côte heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie. +Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit +pêcheur d’oranges. + +Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui +battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les +yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en +bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing +gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un +bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une +petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif. +Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était +pêcheur d’oranges. + +Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me +demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui +parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait +attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de +Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes. +Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient +leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car +ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux; +la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur +sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné +de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une +orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha +une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il plongea +son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora. + +«Bon appétit! lui fis-je. + +— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je +n’aime que les fruits. + +— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges? + +— Je travaille au charbon.» + +Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme +morceau de charbon. + +Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette +guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir +inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec +orgueil son mouchoir dans sa poche. + +«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je. + +— Il est pauvre. + +— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?» + +Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules. + +«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!» + +Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui plaire. + +Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au +«gardiennage», petit carré de mer où l’on tient en garde les petits +yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les +petits navires d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait +d’un oeil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une +embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une — +accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, +éclatant dans le radieux soleil. + +«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme. + +Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le +préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel +désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, +essuya, puis il me regarda d’un oeil suppliant et me dit: + +«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma +parole d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son +mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe +les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les +fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait, +derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables +étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre. + +Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient +fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges: + +«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine +de moules.» + +Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à +manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. +Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un +geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement +un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était +passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya. +Puis il coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules +pour elles-mêmes et je le remerciai. + +Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me +demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans +une autre poche de sa jaquette. + +Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme +un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le +regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la +position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. +Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait +vouloir emplir le port. + +GASTON LEROUX. + + +Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston +Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et +le journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne +fit aucune difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort +naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de +collaborateur.» Avec ces cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à +cirer avec tous ses accessoires, et il alla s’installer en face de +Brégaillon. Pendant deux ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui +venaient manger en cet endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre +deux cirages, il s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment +de la propriété qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui +était venue. Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne +instruction primaire pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas +lui-même ce que d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la +meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le +monde. + +Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait +toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique +et un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de +groom dans ses bureaux. + +Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put +faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche, +il prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la +Dame en noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse +visiteuse du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle +habitât la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde +n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et +puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa +silhouette élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne +disaient-ils point: «Tiens! La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il +eût été difficile de préciser l’idée de derrière la tête de +Rouletabille, et peut-être bien l’ignorait-il lui-même. Son désir +était-il simplement de «voir» la Dame en noir, de la regarder passer de +loin comme un dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il +l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont l’importance n’avait fait +que grandir dans l’imagination de Rouletabille n’était-elle point +toujours entre eux comme une barrière qu’il n’avait pas le droit de +franchir? Peut-être bien… peut-être bien, mais enfin il voulait la +voir, de cela seulement il était tout à fait sûr. + +Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et +s’en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun +goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait +fâcheux pour une créature ardente au travail comme la sienne, il avait +résolu de se faire journaliste et il lui demanda, tout de go, une place +de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner d’un aussi funeste +projet, mais en vain. C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit: + +«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de +trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf». + +Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au +pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. +Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque +offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le débris humain +qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le +reste, nous le connaissons. + +Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille +se manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée +du même coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être +toute sa vie de commencer à raisonner quand les autres avaient fini. + +J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il sentit +passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors qu’il suivait +Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des considérations sur les +émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce parfum lors des +événements du Glandier et surtout depuis son voyage en Amérique! On les +devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» d’humeur, qui donc +maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par +lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la femme de Jean +Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à +penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour +qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si +victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les +peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de +la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma +mère!» Et il se sauvait, comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne +point laisser échapper en une seconde d’attendrissement ce secret qui +le brûlait depuis des années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si +elle allait le rejeter!… le repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui, +le petit voleur du collège d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!… +lui l’héritier des crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne +plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, +le parfum de la Dame en noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, +à cause de cette vision effroyable, le premier mouvement qui le +poussait à lui demander chaque fois qu’il la voyait: «Est-ce toi? +Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, elle l’avait aimé tout de +suite, mais à cause de sa conduite au Glandier sans doute… Si c’était +vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… Et si ce n’était pas +elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct +et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce qu’il pouvait +risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il s’était enfui du +collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle lui avait demandé +souvent: + +«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières +études?» + +Et il avait répondu: + +«À Bordeaux!» + +Il aurait voulu pouvoir répondre: + +«À Pékin!» + +Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il +saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur. + +Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi, +parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà +de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir comme le +chien est sûr de respirer son maître… Cette mauvaise figure de +rhétorique qui se présentait tout naturellement à son esprit devait le +conduire à l’idée de «remonter la piste». Elle nous mena, dans les +conditions que l’on sait, au Tréport et à Eu. Cependant, j’oserai dire +que cette expédition n’aurait peut-être point donné de résultats +décisifs aux yeux d’un tiers qui, comme moi, n’était pas influencé par +l’odeur, si la lettre de Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille +dans le train, n’était tout à coup venue lui apporter cette assurance +que nous allions chercher. Cette lettre, je ne l’ai point lue. C’est un +document si sacré aux yeux de mon ami que d’autres yeux ne le verront +jamais, mais je sais que les doux reproches qu’elle lui faisait à +l’ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris +sur ce papier un tel accent de douleur que Rouletabille n’aurait pas pu +s’y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait oublié de +lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout son désespoir de +mère, que «l’intérêt qu’elle lui portait venait moins des services +rendus que du souvenir qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils +de l’une de ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était +suicidé, «comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui +ressemblait beaucoup!» + + + + +V +Panique + + +Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne +dort pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais +je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… +Comme il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme +pareil?… Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en +disant: «Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille, +si résolue… Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu +d’aller? Vers elle, évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait +être sauvée que par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le +saurait pas! + +C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est mort +pour tous, excepté pour vous et pour moi!» + +C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien +lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette +certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même +qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au silence. +Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui +avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix +de la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte? +Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait +avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la +Dame en noir?… + +Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me +penche sur lui… il a les yeux ouverts. + +«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous +vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui +nous vient de Valence et qui est signée Stangerson. + +— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À Bourg, M. +et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à +Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. +Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui +avait continué directement son chemin vers Marseille, se trouve à +nouveau avec les Darzac. Les Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson +sur la ligne de Marseille; mais alors il faudrait supposer que le +professeur se serait arrêté en route. À quelle occasion? Il n’en +prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je serai à Menton demain +matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la dépêche a été mise à +Valence et constatons sur l’indicateur l’heure à laquelle M. Stangerson +devait normalement passer à Valence à moins qu’il ne se soit arrêté en +route.» + +Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence +à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», +elle avait donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au +cours de son voyage normal. À ce moment, il devait donc avoir été +rejoint par M. et par Mme Darzac. Toujours l’indicateur en main, nous +parvînmes à comprendre le mystère de cette rencontre. M. Stangerson +avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six +heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le train qui +partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures +quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les +Darzac, quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur +Modane et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du +soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. +La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait l’indication +de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient donc restés à +Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir aussi le cas où le +train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions chercher la raison +d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg, après le départ +de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans et Bourg; le +train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu lieu avant +Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que M. +Darzac eût télégraphié de cette station. + +Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. +Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour +Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à +dix heures trente-trois, alors que le train de M. Stangerson arrivait à +Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour par Bourg et leur +stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac avaient pu, avaient dû +rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute avant lui! +Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? Nous ne +pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes +pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait +avec une netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis +de n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, +avaient dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. +Quant à M. Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis +au courant du fait nouveau. + +Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, +Rouletabille m’invita à profiter de la luxueuse installation que la +compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition des +voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me montra +l’exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi méticuleuse que +s’il avait pu y procéder dans une chambre d’hôtel. Un quart d’heure +après, il ronflait; mais je ne crus guère à son ronflement. En tout +cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, Rouletabille sauta de son lit, +passa un pantalon, un veston, et courut sur le quai avaler un chocolat +bouillant. Moi, je n’avais pas faim. D’Avignon à Marseille, dans notre +anxiété, le voyage se passa assez silencieusement; puis, à la vue de +cette ville où il avait mené tout d’abord une existence si bizarre, +Rouletabille, sans doute pour réagir contre l’angoisse qui grandissait +en nous au fur et à mesure que nous approchions de l’heure à laquelle +nous allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu’il +me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je +n’étais guère à ce qu’il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon. + +Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un +enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, +cette côte d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après +l’horrible départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la +boue, dans l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le +soir, je posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de +retrouver le glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout +de ces deux rails de fer: le soleil! + +À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne +fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. +Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement touché par la +dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure +de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. +Stangerson, la veille à dix heures du matin, à Menton, il avait dû +repartir ce matin même de Menton et venir au-devant de nous jusqu’à +Cannes, car nous pensions bien que, d’après sa dépêche, il avait des +choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure sombre et +défaite. En le voyant, nous eûmes peur. + +«Un malheur?… interrogea Rouletabille. + +— Non, pas encore!… répondit-il. + +— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à +temps…» + +M. Darzac dit simplement: + +«Merci d’être venus!» + +Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre +compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les +rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait +chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla enfin. Son +émotion était telle que sa voix en tremblait. + +«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort! + +— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en +êtes-vous sûr? + +— Je l’ai vu comme je vous vois. + +— Et Mme Darzac aussi l’a vu? + +— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à +quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la +malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce +que cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il +encore?…» + +Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. +Darzac. Le coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé +dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac +reprit: + +«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le +joindra, on lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra, +on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que +c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre avis?…» + +Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. +Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M. +Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce +qui s’était passé depuis son départ de Paris. + +Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même, +ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux +compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux +compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans +l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme +Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier +compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le +voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient +dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures +vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et +les Darzac à sept heures exactement. + +Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le +quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés +dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient +restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ +du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur +Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme +Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le +compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans +lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce +compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris, +aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait +été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au +verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré +intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle +sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans +le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se +tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par +Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel +je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement +les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M. +Stangerson jusqu’à Dijon. + +Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident +survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une +heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors +descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la +conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait +omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux +étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce +qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis +elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener +devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa +correspondance. + +«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé, +j’irai vous rejoindre.» + +Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac: + +«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller +rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. +Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes +bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas +dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui +dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui +demandai doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi +subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses +jambes, et la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il +lui serait impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau, +et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, +en s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d’elle +avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle me l’avait +dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner, +pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle était rentrée +dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le +buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les +employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à +côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel +elle avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut +immédiatement aller le fermer, non point qu’elle mît en doute la +probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence +tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans +le couloir et arriva à la portière du compartiment qu’elle s’était +réservé, et dans lequel nous n’étions point entrés depuis notre départ +de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un +horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n’était resté +personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant +la gare de la clameur de sa locomotive. Qu’était-il donc arrivé? Cette +chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite +porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à +l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au regard de la +personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était +ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la +figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et +fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon elle tomba à +deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet, +dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon +premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne le voulais +pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que j’avais le +devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui +n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et bien mort?… En +vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de +doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci qu’un effet de glace +et d’imagination. Je voulus naturellement m’en assurer et je lui offris +d’aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver +qu’elle avait été victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y opposa, +me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce +compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit! +Elle disait tout cela par petites phrases hachées… Elle ne retrouvait +pas sa respiration… Elle me faisait une peine infinie… Plus je lui +disais qu’une telle apparition était impossible, plus elle insistait +sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien peu vu Larsan lors +du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne connaissait pas +assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point trouvée en face +de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle me répondit qu’elle +se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était +apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne l’oublierait jamais, +dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de l’affaire de la +galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa +chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant qu’elle avait +appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du +policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type +redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre depuis tant +d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, qu’elle venait +de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant dans la glace, +avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son grand +front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une +séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait entraîné +sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la +main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… +Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je +me disais: «Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que +ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le +priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le +compartiment moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui l’avait +effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… continua Robert Darzac, je suis +sorti du bureau du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti +que j’y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais +avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une +grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non! +non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan était là, dans la +gare… sur le quai, derrière cette porte.» + +Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de +cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il +se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit: + +«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le +bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous +guettait… et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, +on eût dit qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui +m’avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement +instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au +misérable, il avait disparu!… Le chef de gare croyait avoir affaire à +deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les +yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des +choses pour s’enquérir s’il y avait loin de Bourg à Lyon et quel était +le prochain train qui s’y rendait. En même temps, elle me priait de +donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait de lui +accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne +voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection +quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses vues. +Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, oui, +oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage +était devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M. +Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous +courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques +dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s’il en était temps encore. +Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris +immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son +père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que +nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce +drame avait à peine duré un quart d’heure — le train de neuf heures +vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant +l’indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions +ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore +une grande gratitude, comme si j’avais été réellement responsable de +cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand +le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d’y prendre +place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions +justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la sentis +encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous, +mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait +encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble +cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais +d’entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. +Sous prétexte d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant +au milieu de ces gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que +vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je +continuais à prétendre que ses yeux l’avaient certainement trompée, et +parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une +pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma +femme, qu’on n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que +nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur +tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin +peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous +découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu’à +cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz, +nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un détour, de le +rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance +et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste, +par ce fidèle ami de la famille.» + +… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte +à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William +Rance qui, comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, +avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour +Mlle Stangerson, y avait si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler +en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la +mystérieuse fille de l’illustre professeur. + +Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore +retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle +achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que M. William Arthur +Rance allait épouser la nièce d’un vieux géologue de l’Académie des +sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion +pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l’importance jusque dans +les excès qu’elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d’un +homme, jusqu’à ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique — +ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent +rien de bon d’une union aussi inattendue. On racontait que l’affaire, +qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, +s’était conclue d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des +histoires que je vous raconterai quand j’aurai le temps. Vous +apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances, les Rance +étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort +de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient rendus, l’automne +précédent, propriétaires. + +Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant +de raconter son étrange voyage. + +«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre +ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à +ce que nous lui racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir +il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. +Son père voyait bien qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions +quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en +apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi +vint-elle à parler de vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à +Rouletabille), et alors, je saisis l’occasion de faire comprendre à M. +Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans +le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très +touché d’une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous. +Ce n’est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance +et sa jeune femme ne demandent qu’à vous faire plaisir. Pendant que je +parlais, Mathilde m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa avec +une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait. +C’est ainsi qu’en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la +dépêche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d’écrire et que +vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que +nous n’avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le +compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait +tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de +mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!» +Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… Nous nous +taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient, +les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de +l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au +verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se +faisait entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous +semblait reconnaître son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur +d’y voir surgir encore son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous +pu le tromper?… Lui avions-nous échappé?… Était-il remonté dans le +train de Culoz?… Pouvions-nous espérer cela?… Quant à moi, je ne le +pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, silencieuse et comme +morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement désespérée, plus +malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu’elle +traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu la consoler, +la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il fallait sans +doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé +et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, comme +elle, je fermai les yeux…» + +Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation +approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, +cette narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée +à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y +employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le +soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications +sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte +ici. + +La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta +aucun incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils +trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux +époux; mais, quand il sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui +quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter ainsi une +invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu’alors +repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa +femme en aurait une grande joie. Également, il se réjouit d’apprendre +la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été +sans souffrir de l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son +mariage avec Miss Edith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours +traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en +Sorbonne s’était borné, en passant, à une visite au château d’Hercule, +faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu +en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la +frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment +complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour +de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés d’aller le surprendre +au passage. En somme, il ne dépendait point d’Arthur Rance que ses +rapports avec les Darzac devinssent excellents. + +Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, +avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi +avait transformé leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments +de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec +M. Stangerson, qui n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se +douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point +sympathiques, mais qu’ils considéraient comme honnêtes et loyaux et +susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient +Rouletabille à leur secours. C’était une véritable panique. Elle +grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand, +arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance +lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit +incident que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à +Nice, j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la +gare pour demander s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me +tendit le papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver +Rouletabille et M. Darzac. + +«Lisez», dis-je au jeune homme. + +Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut: + +«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.» + +Rouletabille me regarda et pouffa. + +«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu’est-ce +que vous avez donc cru? + +— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de Rouletabille, +que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être pour quelque chose +dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous aviez reçues. +Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner sur les faits +et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir s’il n’avait +pas quitté Paris. + +— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez +pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan +ressuscité? + +— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me +doutais que Rouletabille se moquait de moi. + +La vérité était que j’y avais bien pensé. + +«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement +M. Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme. + +— Je ne le crois pas», protestai-je. + +Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais pas +très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, +qui s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir, +quelques jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point +une nouvelle transformation de Larsan, il n’en était pas moins un +misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant +hommage à ma clairvoyance, me firent leurs excuses. Mais n’anticipons +pas. Si j’ai parlé de cet incident, c’est aussi pour montrer combien +l’idée d’un Larsan dissimulé sous quelque figure de notre entourage, +que nous connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent +prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, que je +croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. Je devais +comprendre bientôt — et l’arrivée inopinée de Mr Arthur Rance fut pour +beaucoup dans la modification de mes idées — que Larsan avait, cette +fois, changé de tactique. Loin de se dissimuler, le bandit s’exhibait +maintenant, au moins à certains d’entre nous, avec une audace sans +pareille. Qu’avait-il à craindre en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac, +ni sa femme qui allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. +Son ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux +époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce +cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette vengeance? N’eût-il +pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l’aurait +empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions-nous +nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle manifestation à +Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait l’affirmer? + +Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans +notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de +l’histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, +et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si +nous avons gardé, quelque espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de +Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se +trouver en face de Larsan! Et il est venu nous avertir, avant notre +arrivée là-bas, pour que nous puissions nous concerter sur la conduite +à tenir. + +«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le +train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en +nous promenant, jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson +donnait le bras à Mme Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la +droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se tenait au milieu de +nous. Tout à coup, comme nous nous arrêtions, à la sortie du jardin +public, pour laisser passer un tramway, je me heurtai à un individu qui +me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j’avais +entendu cette voix-là; je levai la tête: c’était Larsan! C’était la +voix de la cour d’assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux +calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l’exclamation prête à +jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne m’écriai +point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille qui, +eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le tour du kiosque de la +musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur le trottoir, +debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne +sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!… + +— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac. + +— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en +voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était +toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand +nous nous mîmes en route. + +— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de +plus en plus agité. + +— Oh! certain, vous dis-je… + +— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac, +que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la +réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions. + +— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée d’une +hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en +arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme. + +— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur +Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.» + +Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux +mots: «Au secours!» + +Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré. + +«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête. + +C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous +arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M. +Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse +formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec +sa fille aux Rochers Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il +devait lui dire plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps +d’inventer, c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre +terreur que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle +eut aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette +impression qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le +serrer dans ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un +naufragé s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je +l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à +Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais +d’apparence aussi froide. + + + + +VI +Le fort d’Hercule + + +Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison +qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire +parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent +les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être +point cependant, — à l’occasion des innombrables citronniers et +orangers qui, dans l’air embaumé, laissent pendre, au long des +sentiers, par-dessus les clôtures, leurs grappes de soleil, — je +n’aurais peut-être point évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter +et d’Alcmène si, tout, ici, ne rappelait sa gloire mythologique et sa +promenade fabuleuse à la plus douce des rives. On raconte bien que les +Phéniciens, en transportant leurs pénates à l’ombre du rocher que +devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu’il +abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une +presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui était celui de +leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y trouvèrent déjà et +que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière blonde des +chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un merveilleux +séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs aventures, elles +n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce furent les premiers +touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides n’était pas ailleurs, +et Hercule avait préparé la place à ses camarades de l’Olympe en les +débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la +Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les +os de l’Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au fond des +Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là! + +Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au +rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette +éblouissante du château fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que +les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître +depuis une dizaine d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient +frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la +mer comme une cuirasse. Elle semblait garder encore, vieille +sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette baie de Garavan recourbée +comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à mesure que nous +avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière nous, s’était +incliné vers la crête des monts; les promontoires, à l’occident, +s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de leur écharpe de pourpre, +et le château n’était plus qu’une ombre menaçante et hostile quand nous +en franchîmes le seuil. + +Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à l’une +des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la femme +d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée de +Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux +yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux +bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire +figure romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse +incertaine, lointaine, plaintive et mélancolique, il ne faut point +avoir ces yeux-là, my lady! Et votre chevelure est plus noire que +l’aile d’un corbeau. Cette couleur n’est point dans le genre angélique. +Êtes-vous un ange, Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette +douceur de vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes +ces questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première fois, +après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute votre blanche +image, immobile sur ce perron de pierre, j’ai suivi le regard noir de +vos yeux qui s’est posé sur la fille du professeur Stangerson, et il +avait un éclat dur qui faisait un contraste étrange avec le timbre +amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre bouche. + +La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa +personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont +Arthur Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la +plus simple, la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille +et moi tentons un effort poli pour conserver notre liberté; nous +formulons la possibilité de gîter ailleurs qu’au château d’Hercule. +Elle a une moue délicieuse, hausse les épaules d’un geste enfantin, +déclare que nos chambres sont prêtes et parle d’autre chose. + +«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!… +Vous allez voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est +le seul coin triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait +peur! j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me +raconterez, n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…» + +Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme +une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce +jardin d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles +arceaux fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous +traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes grasses, +d’herbes et de feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises, +de roses sauvages et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps +éternel a élu domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château +où se réunissait toute la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des +vents du ciel et de par la négligence des hommes, était devenue +naturellement jardin, un beau jardin fou dans lequel on voit bien que +la châtelaine a fait tailler le moins possible et qu’elle n’a point +tenté de ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette +verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse chose +qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous les plus purs +arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières assises de +la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes +grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine +parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne +semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle +n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de dentelle de +pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans l’air du soir… + +Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe +siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la +Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la +guerre, ni le canon, ni la tempête, n’a pu ébranler. Elle est telle +encore qu’elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent +des îles Lérins et qui ne purent rien contre le château d’Hercule; +telle qu’elle se montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand, +ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour Carrée, même le Vieux +Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les +courtines qui la reliaient aux autres défenses, jusqu’à l’arrivée des +princes de Provence qui la délivrèrent. C’est là que Mrs. Edith a élu +domicile. + +Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur +Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à +Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et M. +Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même pensée +habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, lorsqu’ils se disent +quelque chose, se mentent. Nous arrivons à une poterne. + +«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation +d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre +tout le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…» + +Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses… + +«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes +bien sages… + +— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il n’y a +qu’elle de gaie, ici.» + +Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. +Nous avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment +impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on +quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette +tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on +l’appelle encore la Tour du Coin… C’est le morceau le plus +extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération +d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs +et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment romain qui les +scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de César. + +«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour +de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a +fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château +pour résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a +fait de cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous +aurions eu là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien +su refuser au vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle… +C’est lui qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute +petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq +jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des +pièces anatomiques qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles +du Muséum d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…» + +Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle +appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un +eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une +femme à la fontaine. + +Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions +mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à +toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du +fort d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale +dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt +notre arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous +les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus +tard par Rouletabille lui-même… + +Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la +Mortola. Pour l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas +hésité à faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme +minuscule qui la reliait au rivage. + +Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification +sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les approches du +pont-levis et des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait point +laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé +sa forme première; le pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été +comblé. Les murs du château d’Hercule épousaient la forme de la +presqu’île, qui était celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se +dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux +qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu +s’y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le +ressac ne la projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette +disposition était merveilleuse pour la défense qui n’avait guère, dans +ces conditions, à craindre l’escalade, de quelque côté que ce fût. + +On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux +tours A et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort +souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu +réparées par la suite et venaient d’être mises en état d’être habitées +par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré les locaux à la +domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis aux +concierges. Une petite porte s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous +la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les +entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les +deux vantaux étaient repliés depuis d’innombrables années contre le mur +intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l’avait +trouvée difficile à manier, et l’entrée du château n’était fermée que +par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à +volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le +château. Comme je l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une +première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d’enceinte et +par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin +d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui +rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une +sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de +la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore +couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces. +Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où +tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec +l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient longtemps encore +conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles +on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait +été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l’artillerie, +elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des +boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette +opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction +d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en +ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf +était placé en C C’. + +Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi +d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal +poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait +au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la +propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, +lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte que le château +continuait à être aussi fermé que dans le temps où les courtines des +murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur des vieilles tours. La +Louve avait été respectée, comme je l’ai dit, et il n’était point +jusqu’à son échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne dressât sa +silhouette étrangement vieillotte au-dessus de l’azur méditerranéen. +J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les anciens communs W adossés +au parapet entre B et B’ avaient été transformés en écuries et +cuisines. + +Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule. +On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H +que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en +somme, qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par +une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment +de la construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient +alors de B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, +avançant, en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant +entièrement toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait +toujours, large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la +longueur du Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. +Une porte centrale en D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont +qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les +communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait été +démoli ou s’était effondré, et, comme les fenêtres du château, très +élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs épais +barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la seconde +cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était entièrement +défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf +n’existait pas. + +Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme +les anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé +que le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, +naturel piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de +ce Vieux Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant +son ombre formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux +Château F que par une petite porte K. Les anciens du pays ne +l’appelaient jamais autrement que la Tour Carrée, pour la distinguer de +la Tour Ronde, dite de Charles le Téméraire. Un parapet semblable à +celui qui fermait la première cour, reliait entre elles les tours B’’, +F et L, fermant également la seconde. + +Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur, +remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles +le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la +guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises de diamètre +extérieurement et se composait d’une batterie basse dont le sol était +placé à une toise en contrebas du niveau supérieur du plateau. On +descendait dans cette batterie basse par une pente, aboutissant à une +salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre gros piliers +cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes embrasures +pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. Edith +eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était +admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était +formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer +pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui +avaient été agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres +garnies, elles aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont +l’oncle de Mrs. Edith s’était emparé pour y travailler et y caser ses +nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la +châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes et +des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin +suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles sèches +de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur le plan, +d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments qui +avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et +restaurés pour l’habitation immédiate. + +Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en C’, +au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes +de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à +M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous +aurons à parler d’une façon plus particulière. + +Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient +réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au +premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance. + +Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit +traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux +murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une +peinture écaillée, une tapisserie en loques, attestaient l’ancienne +splendeur du Château Neuf né de la fantaisie d’un Mortola du grand +siècle. En revanche, nos petites chambres ne rappelaient en rien ce +passé magnifique. Elles en avaient été nettoyées avec un soin qui me +toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de +clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup. +J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon. + +Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui +demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. J’allai dans sa +chambre, et je constatai avec surprise qu’il en était déjà parti. Je me +mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur la Cour de +Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par son +grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait jusqu’à +moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais l’immense étendue +des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un bleu un peu sombre à +la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient visibles à +l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la pointe +d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les +cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille +immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents +orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien +de tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine… + +Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse +sur les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur fait +avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette de +Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il n’est +que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce soir +étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante +coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, qu’il ne les +renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est moi!» + +Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La barque, +silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort. +Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle +dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières +des Rochers Rouges[1]. Et l’homme est toujours debout, les bras +croisés, la tête tournée vers la tour, apparition diabolique au seuil +de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui par derrière, +l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte. + +Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour +du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte +de la Tour Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre +et supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est +prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme +Darzac qui dit: + +«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de me +quitter, ce soir!…» + +Et la voix de Rouletabille: + +«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage! + +— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde. + +— Tout ce qu’il faudra.» + +Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée: + +«Je vous défends de toucher à cet homme!» + +Et je n’entends plus rien. + +Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la +margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il +lui arrive quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je +rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin: + +«Eh bien! L’avez-vous vu? + +— Oui, je l’ai vu, fis-je. + +— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu? + +— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! Quelle +audace!» + +Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit qu’aussitôt +qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou au rivage, mais qu’il +n’était pas arrivé à temps à la pointe de Garibaldi et que la barque +avait disparu comme par enchantement. Mais déjà Robert Darzac me +quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état d’esprit dans +lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait presque aussitôt, +triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. Sa femme +désirait être seule un instant. + +«Et Rouletabille? demandai-je. + +— Je ne l’ai pas vu!» + +Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait +emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner +le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage +Rance, auxquelles il finit par répondre. + +C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le +procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et +comment, un beau soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à +côté d’une jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement +par un tour d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses +belles compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte, +indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si +en honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, +d’une pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes +de Walter Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. +Ah! certes, elle retardait, elle retardait d’une façon délicieuse. +Comment cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement +Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là +les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir amoureux, +Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se griser +abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, laisser +échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à +haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur +Rance faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait +qu’il ne boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment. + +Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme +de Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un +type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures +d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme +un mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des +pampas. Il avait passé la moitié de son existence de professeur au sud +du Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou +tout au moins de son squelette, non point de l’anthropopithèque ou de +quelque autre pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, +mais bien de l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de +nos jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux +mammifères qui sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il +revenait généralement de ces expéditions avec quelques caisses de +cailloux et un bagage respectable de tibias et de fémurs sur lesquels +le monde savant bataillait, mais aussi avec une riche collection de +«peaux de lapin», comme il disait, qui attestait que le vieux savant à +lunettes savait encore se servir d’armes moins préhistoriques que la +hache en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de retour à +Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se courbait sur ses +bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un «rond de cuir», dictait +son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches +élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais, +mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint son +but — qu’il visait — on voyait apparaître au-dessus de son pupitre sa +bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large rire +silencieux de sa bouche joviale. + +Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même, +qui avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis +de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, +si je les rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de +circonstances fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux +Rochers Rouges. + +Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté +et où il se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée +peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de +fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se +décidait pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, +il lui disait qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir +avant de mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur +tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un +banquet, si familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de +son oncle, avait tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était +revenu de si loin, toujours si bien portant, qu’on ne lui tiendra +certainement point rigueur de ce que sa tristesse ne l’eût point, ce +soir-là, retenue à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une +nouvelle lettre, elle décida de partir et d’aller rejoindre, toute +seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il +s’était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été touchée +des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à ne plus boire que de +l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes d’intempérance de +ce gentleman n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir d’amour, +et cette circonstance lui avait plu par-dessus tout. Ce caractère +romanesque dont j’ai parlé tout à l’heure devait servir rapidement les +desseins d’Arthur Rance; et, au moment du départ de Miss Edith pour +l’Araucanie, nul ne s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob +accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient pas encore +officielles, c’est qu’elles n’attendaient pour le devenir que la +bénédiction du géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à +San-Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur charmante et d’une +santé florissante. Rance, qui ne l’avait pas revu depuis si longtemps, +eut le toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus +habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris qu’elle +s’était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l’oncle fut +remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage fut +célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance décida +d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme +il sera conté tout à l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux +environs de Menton, non point en France, mais à cent mètres de la +frontière, en Italie, devant les Rochers Rouges. + +La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, +nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce +soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le +vieux Bob, absent du fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si +quelqu’un de nous avait aperçu une petite barque qui avait fait le tour +du château et dans laquelle se trouvait un homme debout. L’attitude +singulière de cet homme l’avait frappée. Comme personne ne lui +répondit, elle reprit: + +«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la +barque. C’est un grand ami du vieux Bob. + +— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame? + +— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens +du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter +dans leur impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela +veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?» + + + + +VII +De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour +défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie + + +Rouletabille n’eut même point la politesse de demander l’explication de +cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les plus sombres +réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les +grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous +galvaniser. Il y avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui +auraient dû être la gaieté de l’heure, et rayonner de la joie de vivre. +Le repas fut des plus tristes. Le spectre de Larsan planait sur les +convives, même sur celui d’entre nous qui ne le savait point si proche. + +Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis +qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se +débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en +prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus +malheureuse de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout +perdu: sa foi dans la science, l’amour du travail, et — ruine plus +affreuse que toutes les autres — la religion de sa fille. Il avait tant +cru en elle! Elle avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil. +Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa +recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de +cette définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à +quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il +en était encore à considérer avec extase un pareil sacrifice, il +apprenait que, si sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était +déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à +son père et de lui confesser un passé qui devait, aux yeux du +professeur déjà averti par le mystère du Glandier, éclairer le présent +d’un éclat bien tragique, le jour où, tombant à ses pieds et embrassant +ses genoux, elle lui avait raconté le drame de son coeur et de sa +jeunesse, le professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants +son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête +adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait expié +sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui +avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle +avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui, +resté seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme +seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux! + +Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait +été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde +s’efforçait-elle de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente. +Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se +détournait d’elle, que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image +qui n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils +revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses +côtés, non point la figure respectée d’un honnête homme, mais la +silhouette éternellement vivante, éternellement infâme, de l’autre! De +celui qui avait été le premier mari, de celui qui lui avait volé sa +fille!… Il ne travaillait plus!… Le grand secret de la Dissociation de +la matière qu’il s’était promis d’apporter aux hommes retournerait au +néant d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient, +répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo +nihil! + +Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il +nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux +candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de +tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles +armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la +Dagobert. + +À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les +causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac +étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait +évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne +datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé +était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une +parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, +échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je +ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté +du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à +voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante +d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais +une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous +était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui +était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette +apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la +soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon +avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple. +Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la +certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime +de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à +lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre +de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle +avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais +ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait +hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me +racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque +tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait +Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux +avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert +Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle +n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à +Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui +ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de +Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère +fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout +petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au +jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par +toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il +repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et +qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce +moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre +de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient +d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage +s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait +voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment +Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet… +Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan, +mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle +d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne +voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était! + +À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants +impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. +Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était +pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux +sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche +trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois +bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de +me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour +rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean +Roussel-Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines +lois transatlantiques, devant les hommes. + +Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup +affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait +pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, +devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de +Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se +trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui +l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se +trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour +Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément +leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir, +c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur +dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que +Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par +son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les +femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études +auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur, +n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé +d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille. +Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la +création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que +celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des +Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout +venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à +ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se +rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des +anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas +été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était +le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais +peut-être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si +elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle +eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il +lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La +mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle +bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et +voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus, +une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même +faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective +d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de +Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent, +soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et +Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la +Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être +point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et +les soins consolateurs de Mathilde. + +Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en +soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes +yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma +pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le +maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à +parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, +s’excusa, et sortit. + +«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!» + +On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme — +étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois. +J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille +les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de +complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur +reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des +plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur +dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant +que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à +jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le +fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces +loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors +d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal +pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne +d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le +mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule. + +Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître +d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était +donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers +Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste — +que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes +pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais +consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. +Darzac. + +Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait +si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important +relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, +parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien +que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi. +Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point +au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson. +On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage +secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un +secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur +Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que +son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent +de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac. +Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur +Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un +homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue +américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre +explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs. +Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du +drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait +bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu +qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui +d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que +j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin! +qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments +aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de +si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle, +policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle +on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su +que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si +elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la +jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!» +Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari +regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse +Mrs. Edith! + +Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire +au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur +de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans +l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui +enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob, +ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est +que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne +peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au +cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les +alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de +paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension! +Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur +avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni +moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à +lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille. + +Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous +nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui +était des plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de +Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai +jusqu’à l’entrée du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M. +Stangerson avait pris congé de nous. Arthur Rance, qui avait un instant +disparu, vint nous rejoindre comme nous arrivions sous la voûte. La +nuit était claire, toute illuminée de lune. Cependant, on avait allumé +des lanternes sous la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et +nous entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui +l’entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix, +après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui +halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, un grand +tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche. +C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de se +rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans. + +Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda +ce qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de +porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle +n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer: +«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais +Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous +annonçait, en riant, que, si nous avions par hasard le désir d’aller +faire un tour en ville, il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu +que ses ordres étaient donnés et que nul ne pouvait plus sortir du +château, ni y entrer. Le père Jacques, ajouta-t-il, toujours en +affectant de plaisanter, était chargé par lui d’exécuter la consigne et +chacun savait qu’il était impossible de séduire ce vieux serviteur. +C’est ainsi que j’appris que le père Jacques, que j’avais connu au +Glandier, avait accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de +valet de chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de +la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille avait +changé tout cela, et c’était le père Jacques, maintenant, qui avait +pris la place des concierges dans la tour A. + +«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée. + +— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre +d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!… +répondit Rouletabille. + +— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria Mrs. Edith, +dont l’ahurissement était sans bornes. + +— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter sans +explication. + +Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait +mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on +prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne +pouvait guère y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin, +il était bon que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à +tout, autrement dit, ne fût surpris par rien! + +Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la +poterne du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée +de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le +fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis. +Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que le lendemain il +ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis! + +Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du +château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant +mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la +bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille +était seul maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise +rapidement au courant par son mari, ne disait plus rien, se contentant +de s’amuser in petto prodigieusement de ces visiteurs qui +transformaient son vieux château fort en place imprenable parce qu’ils +redoutaient l’approche d’un homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs. +Edith ne connaissait point cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé +par le Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance +lui-même était de ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument +raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le +mystère, contre l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait +dans la nuit, autour du fort d’Hercule! + +À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se +réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait +surveiller et la première et la seconde cour. C’était un point +stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait parvenir du +dehors jusqu’aux Darzac qu’en passant d’abord par le père Jacques, en +A, par Rouletabille en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la +porte K de la Tour Carrée. Le jeune homme avait décidé que les +veilleurs désignés ne se coucheraient pas. Comme nous passions près du +puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté de la lune qu’on +avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur +la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille m’expliqua qu’il +avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu’il +y avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n’avait +aucune relation avec l’élément salé. Il fit quelques pas alors avec Mme +Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la Tour Carrée. M. +Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, ainsi qu’Arthur +Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse de Mrs. Edith firent +comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de s’aller coucher, ce +qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante et en saluant Rouletabille +d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le capitaine!» + +Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers +la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort +obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis +pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille +et moi, dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes +notre premier conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom +donner à cette réunion d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres +de ce vieux château guerrier. + +«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; +personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si +l’on parvenait à franchir la première porte gardée par le père Jacques +sans qu’il s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par +l’avant-poste que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé +dans les ruines de la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier, +Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être +sûr de cet homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…» + +J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison. +C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà que, +d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d’assurer la +défense de la place. Certes! j’imagine qu’il n’avait point envie de la +rendre, à n’importe quel prix, et qu’il était parfaitement disposé à se +faire sauter en notre compagnie, plutôt que de capituler. Ah! le brave +petit gouverneur de place que c’était là! Et, en vérité, il fallait +être tout à fait brave pour entreprendre de défendre le fort d’Hercule +contre Larsan, plus brave que s’il se fût agi de mille assiégeants, +comme il arriva à l’un des comtes de la Mortola qui n’eût, pour +débarrasser la place, qu’à faire donner grosses pièces, couleuvrines et +bombardes et puis à charger l’ennemi déjà à moitié défait par le feu +bien dirigé d’une artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de +l’époque. Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des +ténèbres! Où était l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni +viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre l’offensive, +ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous +garder, à nous enfermer, à veiller et à attendre! + +Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son +jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de +ce côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon +générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre +bouffées rapides et dit: + +«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si +insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour +nous défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se +contentera-t-il d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur +et le découragement dans une partie de la garnison? Et +disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que +ce n’est point dans son caractère essentiellement combatif, et qui ne +se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que rien ne le +force à disparaître! Songez qu’il peut tout contre nous, mais que nous +ne pouvons rien contre lui, que nous défendre et frapper, si nous le +pouvons, quand il le voudra bien! Nous n’avons, en effet, aucun secours +à attendre du dehors. Et il le sait bien; c’est ce qui le fait si +audacieux et si tranquille! Qui pouvons-nous appeler à notre aide? + +— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car +il pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore +envisagée par Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure +raison à cela. + +Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point +non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna +définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition: + +«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles, +sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers +Rouges, à la justice italienne.» + +Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de +la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous, +toute l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan +sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus +redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués du +procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour qu’il fût +à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout d’intéresser à +nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le Mystère de Mademoiselle +Stangerson. + +Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un +de ces secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des +gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre. + +Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais +ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à +combattre pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui +s’inquiète peu des raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour +sa belle. Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé que +l’Américain, malgré son récent mariage, était loin d’avoir oublié son +ancienne passion. + +M. Darzac dit: + +«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le +réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit +qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le +secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète +de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. +Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des coups de ce +bandit! + +— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M. +Stangerson ne saura rien!…» + +On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce +qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les +Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne +s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs. +Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien +encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son +maître à Paris et ne devait revenir qu’avec lui. + +Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui +se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au +milieu de nous. + +«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une +reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte +Nord, d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace +avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à +cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des +douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous +être d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces +braves gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier +italien ne parle que l’italien, mais le douanier français parle les +deux langues, plus le jargon du pays, et c’est ce douanier (qui +s’appelle, m’a dit Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement +général. Par son intermédiaire, nous avons appris que nos deux +douaniers s’étaient intéressés à la manoeuvre insolite, autour de la +presqu’île d’Hercule, de la petite barque de Tullio, surnommé Le +Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes connaissances +de nos douaniers. C’est le plus habile contrebandier de la côte. Il +traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que les douaniers +n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu ont disparu du côté +de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et, pas +plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n’avons rien +aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme le +pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a +abordé près de la pointe de Garibaldi… + +— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac. + +— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je. + +— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans +le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le +réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont +reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche +la pieuvre, par les nuits calmes. + +— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux +Rochers Rouges!… + +— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il n’en est +point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers sont +placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France, +de telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être +aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment +cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents +mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et +la mer. Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une +soixantaine de mètres de hauteur. + +— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui +semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise. + +— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la +falaise des poches profondes. + +— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné tout +seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier. + +— C’était imprudent, remarquai-je. + +— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des choses à +dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref, +je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé +Larsan. + +— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance. + +— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité mon +mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais +est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a point vu mon +drapeau?… Il n’a pas répondu. + +— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je. + +— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!… + +— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance. + +— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien, +n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui… + +— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même +mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois! + +— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une meilleure +occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous +voudrons, au fond des Rochers Rouges!» + +Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait +dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir… + +«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi +autrement qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans +les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque +presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en +passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je +vous attends! Venez-y!…» qu’il n’aurait peut-être pas été plus +explicite ni plus éloquent! + +— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui +s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de Rouletabille… +et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant quelque crime +abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là. + +— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges +n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que nous +y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour… + +— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas. + +— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons +laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être +plus!… Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une +hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que +par hypothèse…» + +Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. +Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse +bêtise, nous allions peut-être à un désastre… + +Rouletabille s’était levé, pensif. + +«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour +cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je +veux que la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai +fait fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques. +J’ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un +barrage, sous la poterne, le seul point vulnérable de la seconde +enceinte et je garderai moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera +toute la nuit à la porte de la Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a +de très bons yeux, et à laquelle j’ai fait encore donner une lunette +marine, restera jusqu’au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair +s’installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la +terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il surveillera, +avec moi du reste, toute la seconde cour et les boulevards et parapets. +Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans la baille et +devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur le boulevard de +l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards qui bornent la +première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, parce +que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état +de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons +disposer en toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les +fera sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en +cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils, +revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de garde. +La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond pas au qui +vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n’y a point de mot +de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira de crier son nom et de +faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que nous qui aurons le +droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à l’entrée +intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à ce soir son +entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la porte de +fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la +voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la +petite loge de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures, +tous les soirs, la porte de fer sera fermée. Demain matin, également, +Mr Arthur Rance donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons +et charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun +prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce monde +sera également compté avant sept heures du soir, heure à laquelle devra +avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette journée, +les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera à +me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du +mur qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre +petite brèche, qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de +coin (B sur le plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après +quoi, je serai tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de +quitter le château jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je +pourrai tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la +recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux armes! +Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir… Moi, j’ai prêté +mon revolver au père Bernier, qui se promènera devant la porte de +l’appartement de Mme Darzac…» + +Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un +pareil langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de +traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais, +je le répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie +inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il aurait fait comme +moi: il eût chargé son revolver, et attendu le jour sans faire le +malin! + + + + +VIII +Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer + + +Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions +les cent pas, le long des parapets, sous la lune, examinant +attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant avec anxiété +les moindres bruits de la nuit, la respiration de la mer, le vent du +large qui commença à chanter vers trois heures du matin. Mrs. Edith, +qui s’était levée, vint alors rejoindre Rouletabille sous sa poterne. +Celui-ci m’appela, me donna la garde de la poterne et de Mrs. Edith et +s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de la plus charmante humeur +du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle semblait s’amuser +follement de la figure blafarde qu’elle venait de trouver à son mari +auquel elle avait porté un verre de whisky. + +«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites +mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le +connaître!…» + +Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème. +Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien, +et qui, dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la +malheureuse, si elle s’était doutée! + +Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter +d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque +l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au +lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui +rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont +certains, à l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le +Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme +ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que +quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon +devoir de préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que +je ne suis que le vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le +monde, et que je n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas +où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et +naturelle histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me +dirait mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables +sont en jeu et le fait d’une telle publication doit entraîner de trop +redoutables conséquences pour que je ne m’astreigne point à une +narration sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux +qui pourraient croire à quelque roman policier — l’abominable mot a été +prononcé — au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et André +Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre là +d’admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont, +certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne faut pas +oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises +Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné +une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir +la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands +quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de +la Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. +Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme +quand on peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, +connaissant désormais «son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et +son audace sans seconde, se gardera de sourire quand Joseph +Rouletabille, prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera +un pont-levis. + +M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes +criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à +Ballmeyer. + +Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à +l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures +étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay, +il aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la +mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à +l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des Mines. Son +début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable — Ballmeyer +subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis +prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à l’auteur +de ses jours: + +«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, +commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le +bureau ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille; +d’ici à quelques jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au +remboursement. Vous êtes père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout +un passé d’honneur!» + +M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le +premier acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant +appris, après dix années, quel était le vrai coupable. + +Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature +tous les attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse +variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en +scène et du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, +à ce point qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées +toutes les fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le +caractérise surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour +l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la justice; +c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus +coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par tempérament aux +fausses pistes. + +Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa +vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse +le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au +préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge +d’instruction M. Furet comme s’étant volé lui-même. + +L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires, +sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La +science appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux. + +Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans +le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue +Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux. + +Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, +contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. +Cohen, banquier, s’il serait disposé à escompter la traite. M. Cohen +répond affirmativement et, dix minutes plus tard, Ballmeyer, après +avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou des +demandes d’explications, fait toucher l’argent par un compère, un nommé +Rivard, qu’il a connu naguère aux bataillons d’Afrique, où de fâcheuses +histoires de régiment les avaient fait expédier l’un et l’autre. + +Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer +Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!… + +Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge +d’instruction chargé de l’affaire. + +«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis +désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est +une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu +besoin de quarante mille francs pour liquider une petite dette au salon +des courses, et vous les avez fait payer à votre maison. C’est vous qui +avez téléphoné. + +— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti. + +— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.» + +Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la +police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, +alors avocat général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à +M. Furet les excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné +par contumace à vingt ans de travaux forcés! + +On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, +à ce moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et +quelle comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses +évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce +prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir +l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les +imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en +liberté. + +Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans +laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de +la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais +il manquait au papier le timbre du juge. + +Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à +l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son +innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet +déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le +pantalon bleu du garde qui l’accompagnait. + +Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui +compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», +Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort +coup de tampon sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son +tour en excuses. + +Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier +signé et timbré aux gardes de la souricière. + +«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! +Me prend-il pour son domestique?» + +Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de +service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre +sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer +était libre. + +C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était +échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au +garde qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de +blanc, à une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il +avait été condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux +publics pour avoir volé la caisse de sa compagnie, il avait failli +sortir du Cherche-Midi en se faisant enfermer par ses camarades dans un +sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si +bien conçu. + +… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les étonnantes +aventures du premier Ballmeyer. + +Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de +Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant la +mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux: Biarritz, +Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à dix mille francs dans +sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses sourires; car +cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, il avait +fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son colonel!… +Connaissez-vous le «type» maintenant? + +Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre! + +Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la +personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui +finit par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus +qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande +idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la +contempler à loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments +que je voulus plus tard en vain chasser de mon coeur. + +La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec +un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit +de m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son +service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait +venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de +la tour B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement +que le château fort d’Hercule se trouva le soir même aussi +hermétiquement clos dans la nature, avec toutes ses enceintes, qu’il +l’est linéairement parlant sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce +matin-là, Rouletabille commençait déjà à dessiner sur son calepin le +plan que j’ai soumis au lecteur, et il me disait, cependant que, +fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne point +fermer les yeux: + +«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie +pour me défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la +vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des +brèches, c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour +épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne +pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans +une forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un +château fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien +fermé: si vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut +bien que votre raison s’y retrouve! + +— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre +raison s’y retrouve!… + +— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous +dormez tout debout. + + + + +IX +Arrivée inattendue du «vieux Bob» + + +Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant +que la voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille +de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une +splendeur sans pareille et la mer d’une transparence telle que la +lumière du soleil la traversait comme elle eût fait d’une glace sans +tain, de telle sorte qu’on apercevait les rochers, les algues et la +mousse et tout le fond maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé +de les recouvrir. La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait +cette onde pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes +blanches et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit. +La presqu’île d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et +les vieilles pierres du château embaumaient. + +Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus +aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive +nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau +auquel mes sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des +idées de caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer. +Oh! il la frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été +poète. Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais +me rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde +tranquille; mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque +motif sérieux de mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il +s’était armé d’un énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation +qu’un enfant craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait +à la mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui +provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au +rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l’on redoute de +se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci laissaient faire sans +protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet homme sauvage? +Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un moment +troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile. + +Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui +m’annonçait que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue +de plâtrier, tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des +maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et son +autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait +aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était Tullio +qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en +lui faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on +appelait Tullio «le Bourreau de la Mer». + +Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant interrogé +Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa barque la +veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la presqu’île +d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne connaissait point cet +homme, que c’était un original qu’il avait embarqué à Menton et qui lui +avait donné cinq francs pour qu’il le débarquât à la pointe des Rochers +Rouges. + +Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que nous +allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux Bob. +On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il n’arrivait +point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri de la +terrasse ronde du Téméraire. + +Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des +Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et +poissons de roches de tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del +paese» et servie dans la lumière et la gaieté des choses, contribua au +moins autant que toutes les précautions de Rouletabille à nous +rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan nous faisait moins peur +sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la pâle lueur de la lune +et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse et facilement +impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très fiers — oh! +tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur Rance et +aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et +mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes +et de notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le +vieux Bob fit son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est +point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus +moroses. J’ai rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux +Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi, +avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, +son pantalon noir, ses lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues +roses. Oui, oui, nous avons bien ri sous la tonnelle de la tour de +Charles le Téméraire. Et le vieux Bob rit avec nous. Car le vieux Bob +est la gaieté même. + +Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est +peut-être venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses +collections d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de +Philadelphie? Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà +considéré dans sa patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa +mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de +l’étude qu’il prit en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, +celle-ci l’y poussant, il sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la +science de Gall et de Lavater. Or, dans le moment même qu’ils +visitaient la Côte d’Azur, l’automne qui précéda les événements +actuels, on faisait grand bruit autour des découvertes nouvelles que M. +Abbo venait de faire aux Rochers Rouges, dénommés encore, dans le +patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de longues années, depuis +1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent d’études préhistoriques +avaient été extrêmement intéressés par les débris humains trouvés dans +les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière, +Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su +intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction publique à leurs +découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles attestaient, +à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient vécu en cet +endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de l’existence +de l’homme à l’époque quaternaire était faite depuis longtemps; mais, +cette époque mesurant, d’après certains, deux cent mille ans, il était +intéressant de fixer cette existence dans une étape déterminée de ces +deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on +allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des grottes, +la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée +intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le +restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo +venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur +publique (car l’événement avait dépassé les bornes du monde +scientifique) répandait le bruit qu’il venait de trouver dans la Barma +Grande d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien +conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du +début de l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire! + +Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari +passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en +termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même +l’humus de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa +jeune femme prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là, +aux créneaux moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive +silhouette sur une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par +quelques pierres écroulées de la falaise. Les légendes les plus +romanesques se rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises; +et il semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa +terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle était une de ces +nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait tant aimé les +cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le château +était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance l’acheta +et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les maçons et +les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette +antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne +qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor. + +Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette +découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas +antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été transporté +d’enthousiasme, et son premier soin avait été de télégraphier au vieux +Bob que l’on avait peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de +Monte-Carlo ce qu’il cherchait, au prix de mille périls, depuis tant +d’années, au fond de la Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à +destination, car le vieux Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau +ménage dans quelques mois avait déjà pris le bateau pour l’Europe. +Évidemment, la renommée l’avait déjà renseigné sur les trésors des +Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et +arrivait à Menton où il s’installait en compagnie d’Arthur Rance et de +sa nièce dans le fort d’Hercule, qu’il remplit aussitôt des éclats de +sa gaieté. + +La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là, +sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob +a une âme d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme, +c’est-à-dire que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant, +une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct +(redingote noire, gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues +roses), elle s’attache uniquement à en perpétuer l’impressionnante +harmonie. C’est dans cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait +le tigre des pampas et qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers +Rouges, à la recherche des derniers ossements de l’Elephas antiquus. + +Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis +il se reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à +l’autre de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés +en triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la +raison. Il rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que +le squelette de la Barma Grande n’était point plus ancien que celui +qu’il avait rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout +l’Institut était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements +le fait que l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à +Paris, et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après +lui avoir affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain +que le fameux squelette, — que cet os à moelle, disons-nous, +appartenait à un Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire. +Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de +ce milieu de la période quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du +milieu de la période quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui +avait conté une bonne farce! Est-ce qu’à notre époque un savant, un +véritable savant, digne en vérité de ce nom de savant, pouvait encore +s’intéresser à un squelette du milieu de la période quaternaire! Le +sien — son squelette, ou tout au moins celui qu’il avait rapporté de la +terre de feu — datait du commencement de cette période, par conséquent +était plus vieux de cent mille ans… vous entendez: cent mille ans! Et +il en était sûr, à cause de cette omoplate ayant appartenu à l’ours des +cavernes, omoplate qu’il avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les +bras de son propre squelette. (Il disait: mon propre squelette, ne +faisant plus de différence, dans son enthousiasme, entre son squelette +vivant qu’il habillait tous les jours de sa redingote noire, de son +gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux blancs, de ses joues +roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu). + +«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des +Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du +mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées! +Ainsi!… On n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la +période du rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de +vieux Bob!… Mon squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme +vous dites en France… Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que +je ne suis même point sûr que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges +date de l’époque moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne? +Ou encore, ou encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est +trop! Un Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas +possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah! +j’en mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!» + +Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en +lui annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la +grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une +découverte tout à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le +lendemain même du départ du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort +d’Hercule, emportant sous son bras une petite caisse qu’il lui avait +montrée en lui disant: «Voyez-vous, mistress Rance, j’ai là un trésor! +Oh! un véritable trésor!» Elle avait demandé ce que c’était que ce +trésor, mais l’autre l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la +surprise au vieux Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait +avoué qu’il venait de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»! + +Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté +du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses +traits ravagés et il cria: + +«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au vieux +Bob! C’est le crâne du vieux Bob!» + +Et il hurla: + +«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…» + +Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le +bagage du vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la +malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de +clefs, se jeta à genoux et ouvrit la caisse. De cette caisse, qui +contenait des effets et du linge pliés avec beaucoup d’ordre, il sortit +un carton à chapeau et, de ce carton à chapeau, il sortit un crâne +qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos tasses à café. + +«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le crâne +du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais +sans son crâne!…» + +Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres +épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous +représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le +prononçait mi à l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement +l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et moi, +nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire. +D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait +lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté. +Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas +jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, le +vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de +l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café +qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir, +surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents. + +Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main +droite et, l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre: + +«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale +très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales +et à la saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la +face tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis +que, dans la tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que +j’aperçois?…» + +Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans +la tête des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le +regardais. Et je n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me +parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté +en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le quittai plus des +yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! Oui, comme remue une +perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui ne me quittait plus +jamais complètement m’embrasa la cervelle; j’allais peut-être parler +quand un bras se glissa sous le mien, et je fus entraîné par +Rouletabille. + +«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune +homme. + +— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez +encore de moi…» + +Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard de +l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et me +dit: + +«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes +dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était +point tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus +fort que les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins +dehors que dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai +appelées à mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir… +Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!» + +Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière, +j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je +l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je +n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était venue avec le +vieux Bob. + +Je dis à Rouletabille, avec inquiétude: + +«Le vieux Bob?» + +Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit: + +«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite +et demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu, +ne soyez pas trop rassuré, car il vous aura peut-être menti et il sera +déjà dans votre peau que vous n’en saurez rien encore!» + +Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest. +C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une +dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme +nous tous, il avait cependant passé une nuit blanche; mais il +m’expliqua que le plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le +rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les motifs de la +veille étrange qu’on lui avait imposée et le pourquoi de tous les +événements qui se poursuivaient au château depuis l’arrivée de +Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui avaient été prises +pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta même que, si cet +affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à croire qu’on +redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était point le moment de +raisonner et que, s’il était un brave homme, il devait, comme tous les +autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans essayer d’y +rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et s’éloigna en +hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et il ne me +déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la porte Nord, +il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; il +ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes. + +Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques +m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut extraordinairement +intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y portai. Mon ami de +Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur Brignolles +m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille au soir +pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes +du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que +Brignolles avait pris un billet pour Nice. + +Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question que je +me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai bien +regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était si +bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche +m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je résolus +de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. Puisque +Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais garde de +«l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout +seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis +Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de +consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire +qui fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le +puits communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui +tenterait de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever +cette planche, et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en +sueur, les bras nus, le col arraché, un lourd marteau à la main. Je +trouvai qu’il se donnait bien du mouvement pour une besogne +relativement simple, et je ne pus me retenir de le lui dire, comme un +sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! Est-ce que je +n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait volontairement, et +qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que pour s’efforcer +d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave petite âme? Mais non! Je +n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure plus tard, en le surprenant +étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le +sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un mot, un +simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme: +«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être +qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et qu’il +arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège d’Eu. +J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude s’il fallait +le laisser là et s’il n’allait point par hasard dans son sommeil +laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé son coeur, +il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille ronflait +comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que +Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris. + +J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, +bientôt, ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite +j’eus l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le +professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques +semaines chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort +d’Hercule et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à +offrir la plus exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque +et moyenâgeux. À la dernière minute nous apprenons que la fille du +professeur Stangerson, dont le mariage avec M. Robert Darzac vient +d’être célébré à Paris, est arrivée également au fort d’Hercule avec le +jeune et célèbre professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous +descendent du Nord au moment où tous les étrangers nous quittent. +Combien ils ont raison! Il n’est point de plus beau printemps au monde +que celui de la côte d’azur!» + +À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du +train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et, +justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait +ferme, car enfin ce voyage dont il n’avait point fait part à M. Darzac +ne me paraissait rien moins que naturel! Et puis, je n’avais pas la +berlue: Brignolles se cachait. Brignolles baissait le nez. Brignolles +se glissait, rapide comme un voleur, parmi les voyageurs, vers la +sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta dans une voiture fermée, je +me précipitai dans une voiture non moins fermée. Place Masséna, il +quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, prit une +autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient +de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur +la route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. +Les nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me +permettaient de voir sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à +mon cocher s’il m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le +mieux du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus +bien étonné de voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et +Brignolles descendre, régler son cocher et entrer dans la salle +d’attente. Il allait prendre un train. Comment faire? Si je voulais +monter dans le même train que lui, n’allait-il point m’apercevoir dans +cette petite gare, sur ce quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. +S’il m’apercevait, j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne +plus le lâcher jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire +dans ces parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne +m’aperçut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la +frontière italienne. En somme, tous les pas de Brignolles le +rapprochaient du fort d’Hercule. J’étais monté dans le wagon qui +suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs à toutes +les gares. + +Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y +arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où +il avait peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la +gare. Je le vis descendre; il avait relevé le col de son pardessus et +enfoncé davantage encore son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un +regard circulaire sur le quai, et, rassuré, se pressa vers la sortie. +Dehors, il se jeta dans une vieille et sordide diligence qui attendait +le long du trottoir. D’un coin de la salle d’attente, j’observai mon +Brignolles. Qu’est-ce qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette +vieille guimbarde poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que +cette voiture était la diligence de Sospel. + +Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers +contreforts des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture. +Aucun chemin de fer n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés, +les plus inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires +et… des chasseurs alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin +qui y mène est l’un des plus beaux qui soient, car il faut, pour +découvrir Sospel, contourner je ne sais combien de montagnes, longer de +hauts précipices, et suivre, jusqu’à Castillon, l’étroite et profonde +vallée du Careï, tantôt sauvage comme un paysage de Judée, tantôt verte +ou fleurie, féconde, douce au regard avec le frémissement argenté de +ses innombrables plants d’oliviers qui descendent du ciel jusqu’au lit +clair du torrent par un escalier de géants. J’étais allé à Sospel +quelques années auparavant, avec une bande de touristes anglais, dans +un immense char traîné par huit chevaux, et j’avais gardé de ce voyage +une sensation de vertige que je retrouvai tout entière dès que le nom +fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait faire à Sospel? Il +fallait le savoir. La diligence s’était remplie et déjà elle se mettait +en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres dansantes. Je +fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, j’escaladai la +vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de n’avoir pas averti +Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles lui eût donné des idées, +des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que moi je ne savais +pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme un chien +suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si je +l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment qu’il ne fallait +pour rien au monde la perdre qu’elle m’échappa, dans le moment où je +venais de faire une découverte formidable! J’avais laissé la diligence +prendre une certaine avance, précaution que j’estimais nécessaire, et +j’arrivais moi-même à Castillon peut-être dix minutes après Brignolles. +Castillon se trouve tout à fait au sommet de la route entre Menton et +Sospel. Mon cocher me demanda la permission de laisser souffler un peu +son cheval et de lui donner à boire. Je descendis de voiture et +qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un tunnel sous lequel il était +nécessaire de passer pour atteindre le versant opposé de la montagne? +Brignolles et Frédéric Larsan! + +Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine +au sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé +par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un +sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment +d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné juste! +J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était un +danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y aurait +beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! Brignolles, +créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand je +disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me +croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se +parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus… +Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le +tunnel, évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai +moi-même sous le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais +dans un état! Ah! Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui +raconterais une chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles +et Larsan. + +… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas +de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne +sur la route… Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a +semblé apercevoir deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je +cours… J’arrive au milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les +deux ombres ne me guettent point derrière un mur?… + +Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été +entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne +restait plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout +doucement de s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par +l’incendie, quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés +par la catastrophe et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol, +tristes de n’avoir plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi! +Avec mille précautions, j’ai parcouru ces ruines, considérant avec +effroi la profondeur des crevasses que, près de là, la secousse de 1887 +avait ouvertes dans le roc. L’une particulièrement paraissait un puits +sans fond et, comme j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au +tronc noirci d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile. +J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un +aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta +droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des +cercles menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages +comme pour me reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de +solitude et de mort que le feu de la terre lui avait donné. + +Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres… +Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin +un morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à +celui dont M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne? + +Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir +été tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont +le commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus +lire que «bonnet». + +Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le +tout à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son +portefeuille et à me prier de garder le secret de mon expédition pour +moi tout seul. + +Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si +importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point +assez vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes. + +«Rouletabille!» m’écriai-je… + +Mais, encore, il me ferma la bouche: + +«Silence! Sainclair!» + +Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette +agitation ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à +Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la +Dame en noir, mais il ne me répondit pas, suivant sa coutume, et +s’éloigna une fois de plus en poussant un profond soupir. + +On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre +malgré les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus +de nous dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût +dit que chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et +que le drame pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient +pas. Mrs. Edith me regardait d’une singulière façon. À dix heures, +j’allai prendre ma faction, avec soulagement, sous la poterne du +jardinier. Pendant que j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame +en noir et Rouletabille passèrent sous la voûte. Un falot les +éclairait. Mme Darzac m’apparut dans un état d’exaltation remarquable. +Elle suppliait Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je +n’entendis de cette sorte d’altercation qu’un seul mot prononcé par +Rouletabille: «Voleur!»… Tous deux étaient entrés dans la Cour du +Téméraire… La Dame en noir tendit vers le jeune homme des bras qu’il ne +vit pas, car il la quitta aussitôt et s’en fut s’enfermer dans sa +chambre… Elle resta seule un instant, dans la cour, s’appuya au tronc +de l’eucalyptus dans une attitude de douleur inexprimable, puis rentra +à pas lents dans la Tour Carrée. + +Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire +dans la nuit du 11 au 12. + + + + +X +La journée du 11 + + +Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en +dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra, +pour mieux lui faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement +déraisonnable, d’insister sur certaines particularités de l’emploi de +notre temps dans la journée du 11. + +1° La matinée. + +Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde +furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous +eût été douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque +d’acier chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de +verres fumés dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison +d’hiver écoulée. + +À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne, +dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde +Rouletabille. Je n’eus point le temps de lui poser la moindre question, +car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à +nous dire des choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété +de quoi il s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le +fort d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord +muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à +dissuader M. Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille +demanda froidement à M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé +à ce départ. Il nous renseigna en nous rapportant une scène qui s’était +passée la veille au soir au château, et nous saisîmes, en effet, +combien la situation des Darzac devenait difficile au fort d’Hercule. +L’affaire tenait en une phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de +nerfs!» Nous comprîmes immédiatement à propos de quoi, car il ne +faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la jalousie de +Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu’elle supportait de +plus en plus avec impatience les attentions de son mari pour Mme +Darzac. Les bruits de la dernière querelle qu’elle avait cherchée à Mr +Rance avaient traversé, la nuit dernière, les murs pourtant épais de la +Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans la baille +accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa +ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère. + +Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac, +le langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et +celui de Mme Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible, +abrégés; mais aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité +à tous deux que leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle +lutte était engagée entre eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan +saurait toujours bien les rejoindre, et dans un pays et dans un moment +où ils l’attendraient le moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient +sur leurs gardes, car ils savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à +la merci de tout ce qui les entourerait, car ils n’auraient point les +remparts du fort d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation +ne pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit +jours, pas un de plus, pas un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb, +et je vous donne un monde», Rouletabille eût volontiers dit: «Huit +jours, et dans huit jours je vous livre Larsan.» Il ne le disait pas, +mais on sentait bien qu’il le pensait. + +M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux. +C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur. + +Rouletabille dit: + +«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.» + +Et il s’en alla à son tour. + +Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une +toilette charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement. +Elle fut tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu +forcée et se moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis +un peu vivement qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait +point que tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la +pénible surveillance à laquelle nous nous astreignions sauvaient +peut-être, dans le moment, la meilleure des femmes. Alors, elle +s’écria, en éclatant de rire: + +«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…» + +Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je +n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en noir, +mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au +contraire, je ris avec Mrs. Edith. + +«C’est que c’est un peu vrai, fis-je… + +— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si +romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis +romanesque…» + +Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé… + +«Ah!…» + +C’est tout ce que je trouvais à dire. + +«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du +prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!» + +Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant +amusement. Quelle petite femme bizarre! + +Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous +parlait souvent et qu’on ne voyait jamais. + +Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait invité +à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails. + +J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de +cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes, +placée entre les forêts du Nord et les steppes du midi. + +Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines +moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et +intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait +eu jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On +le disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la +cour, une haute situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on +supposait que l’empereur, à cause des immenses services rendus par le +père, avait pris le fils en particulière affection. Avec cela, il était +délicat comme une femme à la fois et fort comme un turc. Bref, ce +gentilhomme russe avait tout pour lui. Sans le connaître, il m’était +déjà antipathique. Quant à ses relations avec les Rance, elles étaient +d’excellent voisinage. Ayant acheté depuis deux ans la propriété +magnifique que ses jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses +balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan, «les jardins de +Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques services à Mrs. +Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du château +en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes +qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une +végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de +l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la +suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de +Ninive ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en +avait trop, il en était gêné, et il préférait garder pour lui les +roses. Mrs. Edith avait pris un certain intérêt à la fréquentation du +jeune boyard, à cause des vers qu’il lui disait. Après les lui avoir +dits en russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait même +fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers +d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en avait été si flattée +qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait des vers anglais de +les lui traduire en russe. C’étaient là jeux littéraires qui amusaient +beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance goûtait peu. Celui-ci ne +cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui plaisait qu’à +moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était point que la moitié qui +déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût précisément la moitié +qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la «moitié poète»; non, +c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas qu’un poète fût avare. +J’étais bien de son avis. Le prince n’avait point d’équipage. Il +prenait le tramway et souvent faisait son marché lui-même, assisté de +son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions. Et il +se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce détail de sa +propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de poisson, à +propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette extrême +avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine +originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il +n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins. + +«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son +panégyrique. + +— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…» + +Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement +désagréable. Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et +jusqu’à la fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et +demie. + +Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me +laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de +la Louve rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette +tour; mais je m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la +musique. Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort +d’Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce, +douce et mâle à la fois, en sourdine, chantait. C’était un chant +étrange, une mélopée tantôt plaintive, tantôt menaçante. Je la sais +maintenant par coeur; je l’ai tant entendue depuis! Ah! vous la +connaissez bien peut-être si vous avez franchi les frontières de la +froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans le vaste empire du +nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui entraînent le voyageur +dans les flots et le noient sans miséricorde; c’est le chant du Lac de +Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel à Michel +Vereszezaka. Écoutez ça: + +«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné +vers le lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et +deux lunes pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui +caresse le rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu +a changées en fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes +blanches comme des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du +mélèze argentée par les frimas… + +«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale +après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de +souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher. + +«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après +avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et +leurs casques d’acier. + +«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le +pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort +subite. + +«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, +le souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en +le perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du +Switez!… + +«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac s’entrouvrit +jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le regard cherchait en +vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête d’une vague et dont +on n’a jamais plus entendu parler…» + +C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que +murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait +entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la +salle et je me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt, +derrière moi, j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. +J’avais devant moi le prince Galitch. + +Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: «un +beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait +donné à sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux, +d’une clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes, n’eussent +laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient entourés de +longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point été davantage +s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait remarqué cette +particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de toute +l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque trop +fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées et +des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement +prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement +quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne +l’étais plus assez. + +Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des +poèmes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras +— ce qui me fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons +parfumés de la baille, en attendant le second coup de cloche du +déjeuner qui devait être servi sous la cabane de palmes sèches, au +terre-plein de la Tour du Téméraire. + +2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse s’empare +de nous. + +À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où +la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient +d’une ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la +terre et des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter +l’éclat si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles +noirs dont j’ai parlé au début de ce chapitre. + +À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. +Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et +moi. Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des +convives, et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout +ce qui se passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques +étaient à leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à +la poterne du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la +porte de l’appartement de M. et de Mme Darzac. + +Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions +presque inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, +penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière lesquelles +il était aussi impossible d’apercevoir nos prunelles que nos pensées. + +Le prince Galitch parla le premier. + +Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un +compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le +prince n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il s’intéressait +particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa qualité de sujet +du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait partir +prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore +n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur quoi +le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était une +feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant +l’arrivée prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait +là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et +si dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale +que, sur le conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la +police avait résolu de prier le journal l’Époque de lui prêter son +jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien présenté la chose que +Rouletabille rougit jusqu’aux deux oreilles et qu’il répliqua sèchement +qu’il n’avait jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et +que le chef de la Sûreté de Paris et le maître de la police de +Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le prince se prit à rire de +toutes ses dents, qu’il avait belles et vraiment je vis bien que son +rire n’était point beau, mais féroce et bête, ma foi, comme un rire +d’enfant dans une bouche de grande personne. Il fut tout à fait de +l’avis de Rouletabille et, pour le prouver, il ajouta: + +«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on +demande maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire +avec un véritable homme de lettres.» + +Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation. + +Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la +nature. Mais, pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que +les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice: + +«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir que de +loin.» + +L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre +par une invitation. + +Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle +déclara tout à coup: + +«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus. + +— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid. + +— Oui, je les ai visités, et voici comment…» + +Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude +glacée, comment elle avait vu les jardins de Babylone. + +Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une +barrière qui faisait communiquer directement ces jardins avec la +montagne. Elle avait marché d’enchantement en enchantement, mais sans +être étonnée. Quand on passait sur le bord de la mer, ce que l’on +apercevait des jardins de Babylone l’avait préparée aux merveilles dont +elle violait si audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès +d’un petit étang, tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive +duquel se tenaient un grand lis d’eau et une petite vieille toute +ratatinée, au menton en galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et +la petite vieille s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle +s’appuyait pour courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton. +Mrs. Edith avait bien ri. Elle avait appelé: + +«Madame! Madame!» + +Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait +disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait +continué sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, +elle avait entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit +particulier que font les oiseaux sauvages quand, surpris par le +chasseur, ils s’échappent de la prison de verdure où ils se sont +blottis. C’était une seconde petite vieille, plus ratatinée encore que +la première, mais moins légère, et qui s’appuyait sur une vraie canne à +bec de corbin. Elle s’évanouit — c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit +de vue au détour du sentier. Et une troisième petite vieille appuyée +sur deux cannes à bec de corbin surgit encore du mystérieux jardin; +elle s’échappa du tronc d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant +plus vite qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes +qu’il était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs. +Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de +marbre habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois +petites vieilles étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois +corneilles sur une branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants +d’où s’échappèrent des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. +Edith de s’enfuir. + +Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec +tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en +fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui +n’ont rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur +d’autres qui n’ont pour elles que la nature. + +Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il +dit, sans sourire: + +«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je +suis né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. +Je ne sors que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon +labeur poétique avec une jalousie féroce.» + +Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication +de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, +le valet du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci +demanda la permission de l’ouvrir, et lut tout haut: + +«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience. +Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.» + +Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque. + +«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne +trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?» + +La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir. + +«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille. + +— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et +permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de +votre fortune.» + +Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la +bouche pour répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand +étonnement, sans avoir répondu. Et le prince continua: + +«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous. +On peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un +Larsan!…» + +Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes +derrière nos vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit +fut horrible… Nous restions maintenant immobiles autour de ce +silence-là, comme des statues… Larsan!… + +Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis +quarante-huit heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel +nous commencions de nous familiariser, — pourquoi, à ce moment précis, +ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma part, je n’avais encore +jamais aussi brutalement ressenti? Il me semblait que j’étais sous le +coup de foudre d’un geste magnétique. Un malaise indéfinissable se +glissait dans mes veines. J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je +me levais, je n’aurais point la force de me contenir… Le silence que +nous continuions à garder contribuait à augmenter cet incroyable état +d’hypnose… Pourquoi ne parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté +du vieux Bob?… On ne l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les +autres, pourquoi restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?… +Tout à coup, je tournai la tête et je regardai derrière moi. Alors, je +compris, à ce geste instinctif, que j’étais la proie d’un phénomène +tout naturel… Quelqu’un me regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, +pesaient sur moi. Je ne vis point ces yeux et je ne sus d’où me venait +ce regard… Mais il était là… Je le sentais… Et c’était son regard à +lui… Et cependant, il n’y avait personne derrière moi… ni à droite, ni +à gauche, ni en face… personne autour de moi que les gens qui étaient +assis à cette table, immobiles derrière leurs binocles noirs… Alors… +alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan me regardaient +derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires! les vitres +noires derrière lesquelles se cachait Larsan!… + +Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, +avait cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au +mien… Est-ce que Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient, +eux aussi, supporté le même poids, dans le même moment, le poids de ses +yeux?… Le vieux Bob disait: + +«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de +la période quaternaire…» + +Et tous les binocles noirs remuèrent… + +Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement +dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la +porte et me dit: + +«Eh bien, l’avez-vous senti?…» + +J’étouffais; je murmurai: + +«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…» + +Un silence, et je repris, plus calme: + +«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions +fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il +n’y a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez +déjà dans quel état…» + +Rouletabille m’interrompit. + +«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais +quand?… Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je +m’en éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le +chercher dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu, +vous-même, dehors!…» + +Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa +bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, +qui ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était +pas troublée par les mouvements de son coeur: + +«Raisonnons!…» + +Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà +servi et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, +disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne +point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout où il se +cache.» + +Ceci suivi de cet autre argument complémentaire: + +«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie +pas là où il est.» + +Et il reprit: + +«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des +moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux. +Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes +seulement… et nous verrons peut-être clair!» + +Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains +et dit: + +«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y a-t-il à +l’intérieur des pierres? + +— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je. + +— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus rien! +Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS! + +— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il voulait en +venir. + +— Très bien. + +— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan. + +— Pourquoi? + +— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi! +J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je +suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous +pourquoi vous n’êtes pas Larsan?… + +— Parce que vous l’auriez bien vu!… + +— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les +poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir!… +Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à la banque +de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du +raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer! +Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un +soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte +Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et +qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer! Si +l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous +me connaissez, n’avait pas vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, +causant à deux de ses amis dans le pesage, n’avait pas vu, dis-je, le +comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah! voyez-vous, +Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon +père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon +père!…» + +Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de +raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au +ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien +voir!… + +«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. +Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le +prince Galitch… Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut +être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les +pierres…» + +Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, +le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde. + +«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les +autres? + +— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule +pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de +Bourg… + +— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, +parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles +noirs!» + +Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous, +Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!» + +Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu +questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, mais +il avait repris, posément: + +«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec +moi pendant que Larsan était à Bourg. + +«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur la +ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, +arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent +descendre de son train. + +«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce +moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient +être à Bourg. + +«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux +jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il +arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, +sur mes questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux +jours-là, son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob +faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux +grottes ni hors des jardins de Babylone… + +«Prenons d’abord M. Darzac. + +— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège! + +— Je le sais bien! + +— Et c’est une stupidité!… + +— Je le sais aussi… Mais pourquoi? + +— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il +pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, +je le dis: un Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, +quelques instants, je l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une +fille au point de se faire passer pour son père — ceci pour vous +rassurer sur le cas de M. Stangerson — ni une femme, au point de se +faire passer pour son fiancé. Eh! mon ami, Mathilde Stangerson +connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi à son bras le fort +d’Hercule!… + +— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh +bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie +de cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père, +j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je +n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus +solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à +plusieurs reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition +de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac! + +— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on n’a +qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!» + +Il les ouvrit. + +«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch? + +— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui +chante des chansons lithuaniennes? + +— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.» + +Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout +comme s’il ne s’en apercevait pas. + +«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il +tranquillement. + +— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?… + +— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont +nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est la +mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter +l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres +vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement +Rouletabille. + +Je ne pus retenir un geste d’admiration. + +«Ah! vous ne perdez pas votre temps! + +— L’autre non plus», gronda-t-il. + +Je croisai les bras. + +«Et le vieux Bob? fis-je. + +— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; +celui-là, non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh +bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, +cela ne se voit pas!» + +Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il +m’arrêta. + +«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?… + +— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je. + +— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…» + +Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et +brûlante. Il s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… +songeant à quoi? À ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance +n’avait pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon +de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain +routinier de sa trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, +avec une large mèche collée sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu +depuis deux ans… On change toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, +qui ne buvait que de l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, +Mrs. Edith?… Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens +fou, moi aussi?… Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en +noir?… comme… comme Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que +Rouletabille devient un peu fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous +ensorcelés!… Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de +son souvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu’elle… La +peur, ça se gagne… comme le choléra. + +3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures. + +Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer +dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le +vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de +bandits qui avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand +je me réveillai, sous cette impression funèbre, et que je revis les +vieilles tours et le vieux château, toutes ces pierres menaçantes, je +ne fus pas loin de donner raison à mon cauchemar et je me dis tout +haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le +nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire, +s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses jolis +doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé +dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait +faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée. + +Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de +ses yeux qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le +voir regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour +Carrée, habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant +souci. + +Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où +va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan +intérieur de l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de +plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire. + +Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se +trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de la +salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout l’espace +O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui existaient +toujours avec leurs portes donnant sur les autres pièces du Vieux +Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette salle des gardes, +avait fait élever des murailles de planches de façon à constituer une +pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de transformer en salle +de bains. + +Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à +angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de +loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité de +passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait l’unique +porte permettant d’entrer dans l’appartement des Darzac. L’un des époux +Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux +qui avaient le droit d’entrer dans leur loge. De cette loge, on +surveillait également, par une petite fenêtre pratiquée en Y, la porte +V, qui donnait sur l’appartement du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac +ne se trouvaient point dans leur appartement, l’unique clef qui ouvrait +la porte R était toujours chez les Bernier; et c’était une clef +spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans un endroit que seul +Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure +lui-même. + +Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée +pour l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du +vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel +il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un +prisonnier et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir +quand il lui en prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au +concierge. + +Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il +lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau +installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et +sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait encore laisser la +porte K ouverte. Il l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur +un ton d’ironie tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait +avoir Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du +professeur Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui +avait dit de ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon +oncle, lui, ne craint pas qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait +compris qu’il n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée +saugrenue, qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le +principal attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité! +Et il avait ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une +condition c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du +soir, et que cette clef restât toujours en possession des Bernier qui +viendraient lui ouvrir s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le +vieux Bob qui travaillait quelquefois très tard dans la tour de Charles +Le Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l’air de contrecarrer +en tout ce brave M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des +voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à la décharge du +vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre +jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé utile de le mettre au courant +de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu parler +des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois sur cette +pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser qu’elle +n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis qu’elle s’appelait Mme +Darzac. Et puis le vieux Bob était un égoïste comme presque tous les +savants. Très heureux, à cause qu’il possédait le plus vieux crâne de +l’humanité, il ne pouvait concevoir que tout le monde ne le fût point +autour de lui. + +Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère +Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites +«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père +Bernier de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac. + +C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac. +L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, +très vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une +table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux ouvertures J +pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois des +meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture que +toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la +grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde +fenêtre J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de +barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le +lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure et +poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M. +Darzac de celle de sa femme. En face, dans l’angle de la tour, se +trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table-guéridon sur +laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout ce qu’il +fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. C’était +tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette chambre, +si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la mère +Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois qu’ils +faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait ses +vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac, +venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le +coup d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller. + +Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la +chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions +personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans +l’appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme il le +faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient intérieurement +l’unique porte faisant communiquer l’appartement avec le corridor. + +La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais +bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et +gaie. Aussitôt qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et +tourner vers moi son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit: + +«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?» + +Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux +comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du +reste, grande ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que +l’on avait tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui +garnissait un côté de la muraille. L’autre côté était occupé par le +lit. Cette penderie était si haut placée que les robes et peignoirs qui +la garnissaient et que l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point +jusqu’au parquet, de telle sorte qu’il eût été absolument impossible à +quelqu’un qui eût voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas +de ses jambes. Comme la tringle sur laquelle glissaient les +portemanteaux était des plus légères, il n’eût pu également s’y +suspendre. Rouletabille n’en examina pas moins avec soin cette +garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. Table-toilette, +table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, entre +lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu. + +Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du +départ et nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le +dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il +remit dans la poche du haut de son veston que fermait une boutonnière +qu’il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de +l’appartement du vieux Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi +facile à visiter que l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement, +ameublement sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, +aux portes ouvertes. Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère +Bernier venait de placer sa chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui +permettait de voir plus clair à sa besogne qui était toujours celle du +pelage des pommes de terre dites «saucisses». + +Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes +comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient +avec le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait +dans l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le +plafond de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. +Rouletabille demanda un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet +escalier devenait inutilisable. + +On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à +Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée +n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand nous +en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être humain +ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier, +quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi +que je vais le raconter. + +Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans +son corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et +moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire. + +À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour B’’. Nous +nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés +par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, voilà que +nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule +mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette +agitée et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la +nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on +pourrait la croire toute chaude et toute fumante encore du feu central +qui l’a mise au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne +croque-mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme, +s’agite-t-il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents +fois millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier +toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? Pourquoi ce +fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le voyons brandir son +crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son rire nous fait mal +maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur. + +Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de +passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il +ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il +comprend qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore +dit à mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne +sais pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours. + +— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille. + +— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur +Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que +c’est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce +voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. +Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le quittons +pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour Carrée. Il est certain «qu’il +n’en peut plus»! Sa taille s’est encore voûtée. Il a les mains dans les +poches. Il a l’air dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de +tout, avec ses mains dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses +mains de ses poches et l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis +l’avouer tout de suite, moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a +procuré, grâce à l’aide géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante +le plus affreux qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité! +Alors! Alors, qu’est-ce qui l’aurait cru?… + +M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva +naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier +était sorti devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans +sa poche et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite +qu’aucun barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M. +Darzac entre dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et +c’est la vérité. + +Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais +si je vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par +«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à éclater. + +À ce moment, il est cinq heures. + +4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit +l’attaque de la Tour Carrée. + +Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement +dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette +tour B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur +l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la Tour Carrée +où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il pensait. Il +pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il vida +entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande +stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait +évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans +la Cour du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier +riait encore des pommes de terre répandues. + +Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par +son père, au premier étage de la Louve. + +La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un +violent orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite… + +Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde +et épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air +est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la +terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord +de la Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, +il fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour +voir. Il y a évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient +des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent +l’auditoire du vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il +s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet +auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle, +avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son +mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel +est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie +avec tant de grâces languissantes? + +Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous +renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de +la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous +rejoint et son oeil suit la direction indiquée par l’index de +Rouletabille. + +«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?… + +— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince +Galitch.» + +Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions +jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne +me serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si +grand… Rouletabille me comprend, hausse les épaules… + +«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…» + +Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince. + +«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter, +c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il +est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça +va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois +qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et +n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de +l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée de +Moscou…» + +Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour. + +Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent +leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse +soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le +château, y entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut +du terre-plein de la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est +devenu la tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous +la poterne. Nous l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui +à bras tendus son plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient +furieux. Il adresse les pires injures au plus vieux crâne de +l’humanité. Il descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque +temps encore les éclats de sa colère jusqu’au fond de la batterie +basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu’il se battait +contre les murs. + +Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château +Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit +entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute +noire. + +Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une +idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à +son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, +entra dans la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit +une lettre, il en donna une également à Rouletabille et continua son +chemin vers la Tour Carrée. + +Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour +Carrée. Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de +M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette +langue; mais nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. +Walter était chargé de distribuer le courrier depuis que le père +Jacques n’avait plus le droit de s’éloigner de sa loge. Rouletabille +lui prit le courrier des mains et lui dit qu’il allait faire lui-même +la commission. + +Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber. + +Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à +cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe. + +«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille. + +— Il n’a pas bougé», répondit Bernier. + +Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de l’intérieur +(ces verrous doivent toujours être poussés dès que la personne est +entrée. Règlement Rouletabille). + +M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons +chez lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon, +juste en face de la porte R et faisait face à cette porte. + +Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la +lettre qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le +presse de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en +Russie. + +M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous +venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à +Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon ami +de Paris qui, après m’avoir donné quelques détails sans importance sur +le départ de Brignolles, m’apprend que ledit Brignolles se fait +adresser son courrier à Sospel, à l’hôtel des Alpes. Ceci est +extrêmement intéressant et M. Darzac et Rouletabille se réjouissent du +renseignement. Nous convenons d’aller à Sospel le plus tôt qu’il nous +sera possible, et nous sortons de l’appartement Darzac. La porte de la +chambre de Mme Darzac n’était pas fermée. Voilà ce que j’observai en +sortant. J’ai dit, du reste, que Mme Darzac n’était point chez elle. +Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la porte +de l’appartement, aussitôt… aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et +il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche d’en haut de son +veston. Ah! je le vois encore mettre la clef dans sa petite poche d’en +haut de son veston, je le jure!… et il en a boutonné le bouton. + +Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père +Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et +qu’il n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est pas parce +qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon chien de garde. Au +contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis hautement, +dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son devoir +et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était +une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. +Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle sera +heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi l’hommage rendu +à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux. + +Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour +Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, +Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, +M. Darzac poussa un cri en voyant l’état dans lequel on avait mis un +lavis auquel il travaillait depuis la veille pour essayer de se +distraire, et qui représentait le plan à une grande échelle du château +fort d’Hercule tel qu’il existait au XVe siècle, d’après des documents +que nous avait montrés Arthur Rance. Ce lavis était tout à fait gâché +et la peinture en avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de +demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès +d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate +qu’il ne lui répondit même pas. + +J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la +précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je +reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les +événements les plus futiles ont une importance en réalité considérable, +car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous le faisons en plein +drame, sans nous en douter, hélas! + +Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du +moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, +et pensant sans doute à tout autre chose. + +En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au +ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En +attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions. + +«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait +peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…» + +Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions +arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta: + +«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là… + +— Qui? + +— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est +embaumé?» + +Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon +chemin sans plus m’occuper de lui; ce que je fis. + +Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, +de me trouver face à face avec Mathilde!… + +Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme un +oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. Elle +glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au +rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché +sur la rampe du premier palier, regardait, lui aussi. + +Et il remonta jusqu’à moi. + +«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!» + +Il paraissait à nouveau très agité. + +«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans +vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…» + +Et il s’affala tout à coup sur une chaise. + +«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De +l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: «Non!… +c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le poing au ciel noir +qui ne crevait toujours point. + +Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui +m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce que la Dame +en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien embarrassé de lui +répondre. Enfin, il se leva: + +«Où allez-vous? + +— Prendre la garde à la poterne.» + +Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa +soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à +la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara +que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût +souffrant, s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point +que Mr Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais +termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec +le professeur Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un +air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient +point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame +en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair +et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à +coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines +oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour n’être point noyée +par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu’île. + +Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos +courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point +répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait +fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses +oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis, +dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle jetait +le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite +épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et +puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore +jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. +Edith en avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, +se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour +Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête +pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite +de ce qu’il lui avait été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de +l’humanité était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la +mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui +s’était toujours conduit d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob +crachait dans son crâne! Elle s’était enfuie, un peu effrayée. + +Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce +qu’elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux +Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac. + +Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi +pour échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir +était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir. + +Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait +de force. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! +Je le trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour +Carrée et recevant tout l’orage sur le dos. + +Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne. + +«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme +c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu n’as donc +pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je hurle, +écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le +tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…» + +Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, +des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu +vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts +l’atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la +flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan! + +Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le +poignet et une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête: + +«Où est-il?… Où est-il?» + +C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel +éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux +délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit. +Elle le vit. Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel +et par l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit +comme un drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la +malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci +que, dans ce vaste déchaînement des éléments, au cours de cette +tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je +sentis tout à coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique +parfum de la Dame en noir!… Ah! je comprends! Je comprends comment +Rouletabille, s’en est souvenu par-delà les années… Oui, oui, c’est une +odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime… Quelque +chose comme le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d’une +plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute +seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a donné de ces +idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus tard… parce que +Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un bien doux et bien +tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un coup, là, au milieu de +cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d’un coup, +quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! extraordinaire, car +j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce +que ce parfum avait d’extraordinaire, et il m’apparaissait dans un +moment où les plus persistants parfums de la terre — et même tous ceux +qui font mal à la tête — sont balayés comme une haleine de rose par le +vent de mer. Je comprends que lorsqu’on l’avait, je ne dis pas senti, +mais saisi (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuadé +que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame +en noir, et il fallait certainement pour cela être très intelligent, et +il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les autres soirs, +bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se passait +autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique +et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, c’était +pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était un coeur de +fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un coeur +d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était un coeur +de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir +s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac +et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!… + +Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir +appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, +bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en +noir! Le parfum de la Dame en noir!…» + +La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de +son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne +s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la +suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour +trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait +comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère +et l’enfant. + +Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la +chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. +Là, nous allions être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez +elle, car nous savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour +du Téméraire. + +Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je +passai en face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y +fus mis à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à +brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la +façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je +ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda: +«Il y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» +je fus plus ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de +l’orage. Et je compris que, dans le moment même que la nature entière +s’apaisait au dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à +l’abri, un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre +vainement depuis des siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise +contenance et trahir tout l’émoi où me plongeait cette phrase +inattendue. D’abord, je ne répondis point; je balbutiai, et +certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces +choses se sont passées. Mais j’y assiste encore comme si j’étais mon +propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne sont +point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée et, +comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec ses +cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la +soie légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés +comme une loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la +glaise immortelle qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens +bien que mon émotion, même après tant d’années, quand je songe à ces +choses, me fait écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n’en +dirai point plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille +du professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux ici, +vis-à-vis de Rouletabille, qu’affirmer le sentiment de respectueuse +consternation qui me gonfla le coeur devant cette mère divinement +belle, qui, dans le désordre harmonieux où l’avait jetée l’affreuse +tempête — physique et morale — où elle se débattait, venait me supplier +de trahir mon serment. Car j’avais juré à Rouletabille de me taire, et +voilà, hélas! Que mon silence même parlait plus haut que ne l’avait +jamais fait aucune de mes plaidoiries. + +Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma +vie: + +«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous +deux!» + +Et elle ajouta avec un gros sanglot: + +«Pourquoi continue-t-il à mentir?» + +Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette femme +avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de +tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais +existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum de +la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie… + +Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en +quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… tout +ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu +de cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les +deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement +savoir ce que c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui +avait l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre +était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que +Rouletabille lui avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une +institution de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme +une explication, mais celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il +s’était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège +d’Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de venir à Menton. + +«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt. + +Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit +d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois +qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir +même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne +eudoise. + +«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai +ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de +Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?» + +Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme qui +avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je +l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs +incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le +malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui +avait crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils +c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme +vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais cru +Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé. + +Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé jusqu’à +lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de personne, pas même d’un +voleur! C’est alors qu’elle était rentrée dans la Tour Carrée et +qu’elle avait désiré mourir. Mais elle n’avait pas retrouvé son fils +pour le perdre sitôt et elle vivait encore! J’étais hors de moi! Je lui +baisais les mains. Je lui demandais pardon pour Rouletabille. Ainsi, +voilà quel était le résultat de la politique de mon ami. Sous prétexte +de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la tuait! Je ne +voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je m’enfuis! +J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carrée, +en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du +Téméraire, mais celle-ci était déserte. + +À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y +avait une lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier +branlant du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je +l’enfonce. Rouletabille est devant moi: + +«Que voulez-vous, Sainclair?» + +En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon +courroux. + +«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée. +Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!… + +— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!… + +— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-t-il, +brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle m’a ordonné de +partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux prises avec mon +père!» + +Et il ricane, ricane. + +«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…» + +Il était affreux en parlant ainsi. + +Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante. +«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne +connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!» + +.. .. .. .. .. + +À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! +Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se +dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être +frappé lui-même!… + +Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée +emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman! + + + + +XI +L’attaque de la Tour Carrée + + +J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, redoutant +tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» une +telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours +tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il +n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire incapable de voler +directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser comme un oiseau +ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et qu’il +remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, me +renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers +couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui +venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable! + +Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué +sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte de +la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut la +forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante, +malgré le cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait +une terreur indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui +jeta Rouletabille, et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je +n’entendis plus que des soupirs et des gémissements, et encore ces deux +syllabes que la nuit répétait indéfiniment: «Maman! Maman!» + +Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur +désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour +Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que j’essayais de +me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions tout perdu, +tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils n’avait-il point +retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin retrouvé l’enfant?… +Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle était si vivante? +Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, debout, sur le seuil +de la tour? + +Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire +quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu? +Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se +trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse +de la Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du +sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, +n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du +jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais +pas. Et la porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux +murmure: «Maman! Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait +que cela en pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient +même pas eu la précaution de refermer complètement la porte du salon du +vieux Bob. C’est là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait +emporté son enfant! + +… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se +répéter: «Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses +entrecoupées, des phrases sans suite… des stupidités divines… «Alors, +tu n’es pas mort!»… Sans doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était +suffisant pour les faire repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient +s’embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer, +lui, le parfum de la Dame en noir!… Je l’entendis qui disait encore: +«Tu sais, maman, ce n’est pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait +pensé, au son de sa voix, qu’il avait encore neuf ans en disant ces +choses, le pauvre Rouletabille. «Non! mon petit!… non, tu n’as pas +volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce n’était pas ma faute si +j’entendais… mais j’en avais l’âme toute chavirée… C’était une mère qui +avait retrouvé son petit, quoi!… + +Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais +savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré. + +La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite +veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être +au lit quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à +la hâte, quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les +traits étaient décomposés par la peur. + +«Où est le père Bernier? demandai-je. + +— Il est là, répondit-elle en tremblant. + +— Là?… Où, là?…» + +Mais elle ne me répondit pas. + +Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour +savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je +baissai la veilleuse et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert +de pommes de terre; il en avait roulé partout. La mère Bernier ne les +avait donc pas ramassées depuis que Rouletabille avait vidé le sac? + +Je me relevai, je retournai à la mère Bernier: + +«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu? + +— Je ne sais pas», répondit-elle. + +Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le +père Bernier apparut sur le seuil de la loge. + +«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair? + +— Bernier!… Qu’est-il arrivé? + +— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave… +(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée +qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac, +en posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a +eu peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur +appartement était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et +vous aviez entendu quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour +vous rassurer. + +— M. Darzac était donc rentré chez lui?… + +— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour, +monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il +est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur! +Ah! je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement, +il n’y avait personne de blessé. + +— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez +elle? + +— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle l’a +suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble. + +— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre? + +— Tenez, le voilà!…» + +Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de +l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait signe. +Je m’approchai de lui et il me dit: + +«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce n’est +pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en parle pas. Les +autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. C’est inutile +d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! J’ai un service +personnel à vous demander. + +— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez +bien. Disposez de moi, si je puis vous être utile. + +— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se +coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle +ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du +calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de silence… + +— Bien, mon ami, comptez sur moi!» + +Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui +attestait mon dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous +cachaient quelque chose, quelque chose de très grave!… + +Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver +Rouletabille dans le salon du vieux Bob. + +Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la +Dame en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si +silencieux et avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui +avais entendu les transports de tout à l’heure et qui m’attendais à +trouver le fils dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux +sans dire un mot, sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme +Darzac à quitter Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle +m’intrigua à un point que je ne saurais dire, et la soumission avec +laquelle Rouletabille acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se +pencha sur le front de mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon +enfant» d’une voix si blanche, si triste, et en même temps si +solennelle, que je crus entendre l’adieu déjà lointain d’une mourante. +Rouletabille, sans répondre à sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il +tremblait comme une feuille. + +Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée. +J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose d’inouï. +L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; et il n’est point +douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, si sa raison et son +coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui venait de se passer +entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que Rouletabille +ne pensait pas comme moi? + +… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais +Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet qui +joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par +l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée. + +Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un +enfant, dit à voix basse: + +«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je +n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée. +C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part +de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…» + +Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le +salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point +fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre +distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré +l’épaisseur des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous +trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre, +mais n’était-ce pas déjà quelque chose que de pouvoir entendre?… +L’orage avait fui, mais les flots n’étaient pas encore apaisés et ils +se brisaient sur les rocs de la presqu’île d’Hercule avec cette +violence qui rendait toute approche de barque impossible! Ainsi +pensai-je dans le moment à une barque, parce que, une seconde, je crus +voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre — une ombre de barque. +Mais quoi! C’était là évidemment une illusion de mon esprit qui voyait +des ombres hostiles partout, — de mon esprit certainement plus agité +que les flots. + +Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir — +ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une +expiration, comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine +comme la vie qui s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva +par cette fenêtre et passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien… +non, on n’entendait plus rien que le mugissement intermittent de la +mer, et, tout à coup, la lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour +Carrée, toute noire, rentra dans la nuit. Mon ami et moi nous étions +saisi la main et nous nous commandions ainsi, par cette communication +muette, l’immobilité et le silence. Quelqu’un mourait, là, dans la +tour! Quelqu’un qu’on nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un +qui n’était ni Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère +Bernier, ni, à n’en point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne +pouvait pas être dans la tour. + +Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre +qui avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart +d’heure s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la +fenêtre de sa chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller +éteindre cette lumière et redescendre. Je pris mille précautions; cinq +minutes plus tard, j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait +plus maintenant d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible +lueur au ras du sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la +batterie basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du +jardinier où veillait Mattoni. En somme, en considérant la position +qu’ils occupaient, on pouvait très bien s’expliquer que ni le vieux Bob +ni Mattoni n’eussent rien entendu de ce qui s’était passé dans la Tour +Carrée, ni même, dans l’orage finissant, des clameurs de Rouletabille +poussées au-dessus de leurs têtes. Les murs de la poterne étaient épais +et le vieux Bob était enfoui dans un véritable souterrain. + +J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans +l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation qu’il +n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la porte de la +Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme j’allais +me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste sur la cour, +Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à lui-même de +dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était très +courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon +ami, et voici ce que je vis: + +D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, qui, +sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la +poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté +de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se +retourna du côté de la tour et fit un signe que nous pouvions +interpréter comme un signe de tranquillité. À qui s’adressait ce signe? +Rouletabille se pencha encore; mais il se rejeta brusquement en +arrière, me repoussant. + +Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y +avait plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou +plutôt nous l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une +courte conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous +entendîmes quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du +jardinier, et le père Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse +noire et tout doucement roulante d’une voiture. Nous distinguions +bientôt que c’était la petite charrette anglaise, traînée par Toby, le +poney d’Arthur Rance. La Cour du Téméraire était de terre battue et le +petit équipage ne faisait pas plus de bruit sur cette terre que s’il +avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby était si sage et si tranquille +qu’on eût dit qu’il avait reçu les instructions du père Bernier. +Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore la tête du côté de nos +fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans +encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la porte +le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants +s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à +mon ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans +que j’en pusse deviner la raison subite. + +Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et +retournait à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher +davantage, et, certainement, les personnes qui étaient maintenant sur +le seuil de la Tour Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient +regardé de notre côté, mais elles ne pensaient guère à nous. La nuit +s’éclaircissait alors d’un beau rayon de lune qui fit une grande raie +éclatante sur la mer et allongea sa clarté bleue dans la Cour du +Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis de la tour et +s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris qu’ils eurent un +mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la Dame en noir +prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, il le +faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si +elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point +conclure. + +Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui me +manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et qu’il +souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser sous la +banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa +casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes +distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait +fait de gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le +mur de la tour, la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune +aide. Et, soudain, dans le moment que M. Darzac avait réussi à pousser +le sac dans la voiture, Mathilde prononça, d’une voix sourdement +épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» — «C’est la fin!…» répondit +M. Darzac qui, maintenant, s’épongeait le front. Sur quoi il mit son +pardessus et prit Toby par la bride. Il s’éloigna, faisant un signe à +la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuyée à la muraille comme si +on l’avait allongée là pour quelque supplice, ne lui répondit pas. M. +Darzac nous parut plutôt calme. Il avait redressé la taille. Il +marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: d’un pas d’honnête homme +conscient d’avoir accompli son devoir. Toujours avec de grandes +précautions, il disparut avec sa voiture sous la poterne du jardinier +et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée. + +Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint +énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et +retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand +il ne fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée, +Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa +entre la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du +concierge. + +«Venez avec moi», lui dit-il. + +L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi aussi. Il +nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux +étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent: + +«C’est un grand malheur!» + + + + +XII +Le corps impossible + + +«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua +Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si +vous ne nous cachez rien. Allons, venez!» + +Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf, +et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon +Rouletabille. Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un +problème sentimental qui l’avait intéressé si personnellement, +maintenant qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il +reconquérait toutes les forces incroyables de son esprit pour la lutte +entreprise contre le mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu, +jusqu’à la minute suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma +vie, même aux côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé +et se furent expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste +d’hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui +ne contribue nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation +faite à l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 +au 13 avril. + +Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il +brisera et qui crieront grâce. + +Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre +compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de +Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la +lampe. + +Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa +pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui +s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil +s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il +dit: + +«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?» + +Bernier secoua sa rude tête de gars picard. + +«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je +n’en sais rien!…» + +Rouletabille: + +«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me +racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de +rien!… + +— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus? + +— Mais, de votre sécurité, Bernier!… + +— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait! + +— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se +levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le +temps de faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique +nécessaire… «Alors, reprit-il, il était dans la Tour Carrée? + +— Oui, fit la tête de Bernier. + +— Où? Dans la chambre du vieux Bob? + +— Non! fit la tête de Bernier. + +— Caché chez vous, dans votre loge? + +— Non, fit la tête de Bernier. + +— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans +l’appartement de M. et Mme Darzac? + +— Oui, fit la tête de Bernier. + +— Misérable!» grinça Rouletabille. + +Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge, +et l’enlevai aux griffes de Rouletabille. + +Quand il put respirer: + +«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler? +fit-il. + +— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous +avouez qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui +donc l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui, +seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?» + +Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui +m’accusez d’être le complice de Larsan? + +— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous +savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!… + +— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… j’ai eu tort +de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand on se bat pour +ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande pardon! + +— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous +êtes un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que +j’incrimine: c’est votre négligence. + +— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. Ma +négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai eu +toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans +cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, à +cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point, +naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, +vous et M. Sainclair! + +— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet +individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous +l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. et Mme Darzac +s’il n’y était pas! + +— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était! + +— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. +Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en +l’absence de M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre +quand il avait la clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre +pendant qu’il était là! + +— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus +que tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: +voilà bien le mystère! + +— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi, +avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé +immédiatement la porte? + +— Oui, monsieur. + +— Et quand l’avez-vous rouverte? + +— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac +chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque +temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils +se sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur +appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu qu’on +repoussait les verrous. + +— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas +ouvert la porte? + +— Pas une seule fois. + +— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps? + +— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de l’appartement, et +c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à six heures et demie, +sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte de la tour +étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. Après le +dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma +femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même +si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte +de l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus +incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne +savait pas ce qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce +qui s’est passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement +à cinq heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui s’est +passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que M. Darzac +était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de même, +l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, et puis, +encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et que +j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est passé après. +Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la mort de l’homme, ce +qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! C’est un mystère! + +— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez bien +que vous n’avez pas quitté le couloir? + +— Ma foi, oui! + +— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille. + +— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez +appelé… + +— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez cette +minute-là… + +— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. Darzac était +dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un mystère!… + +— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces deux +minutes-là? + +— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge l’aurait +bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué, +ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne +d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que +personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, +la nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me +croire. Je le lui ai juré sur le cadavre qui était là! + +— Où était-il, le cadavre? + +— Dans sa chambre. + +— C’était bien un cadavre? + +— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais! + +— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier. + +— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il avait +un coup de revolver dans le coeur!» + +Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu? +Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux +yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème +de savoir comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il +venu se faire tuer? + +Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire +avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était +derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout doucement +dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la mère +Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement de +Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles qu’on +bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» fit la +bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui +appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous +autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que +sa femme s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. +Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte +continuait de l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement +de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces +mots furent prononcés: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit +M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une voix étouffée, +épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le dessous +dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le +sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui +l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui avait poussé le cri, +avait été mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait point cela: +l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi n’ouvrait-elle point au secours +qu’il lui apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin, +presque aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le +père Bernier n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La chambre était +plongée dans l’obscurité, ce qui n’étonna point le père Bernier, car la +lumière de la bougie qu’il avait aperçue sous la porte, pendant la +lutte, s’était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le +bougeoir qui roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert +pendant que l’ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur +quelqu’un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu’elle +apportât de la lumière, mais Mme Darzac s’était écriée: «Non! non! pas +de lumière! pas de lumière! Et surtout qu’il ne sache rien!» Et, +aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant: «Il vient! +il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier! +Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte, +pendant qu’elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous-en! +Qu’il ne sache rien!» + +Le père Bernier continuait: + +«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous +a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi, +j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait +fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un +sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en +entend plus parler!» + +— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; ma +femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon +tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible. +Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, +dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui +interrogeait ma femme dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé +le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais +j’avais dit à M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle +n’est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est +si claire qu’on en voit le fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a +demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en +sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour +madame, et pour l’humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je +l’ai fait. Mais ne m’en demandez pas davantage et que Dieu vous +protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans +la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M. +Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre. +Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu tout à +coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, +messieurs, mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte +pas malheur! Enfin, nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier +bandit!… Mais, voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra +jamais cacher une histoire pareille… et on ferait mieux de la raconter +tout de suite à la justice… J’ai promis de me taire et je me tairai, +tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me +décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à madame et +à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison… +Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un honneur de tuer un Larsan! +Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je sais bien, il n’est pas +propre… C’est-y pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en +délivrant soi-même? Ah! tenez!… une fortune!… Mme Darzac m’a promis une +fortune si je me taisais! Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la +meilleure fortune de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de +malheurs!… Tenez!… Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… +Qu’est-ce qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés +soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls +dans la Tour Carrée avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que +vous l’avez tué! Tout le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a +eu déjà trop de scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si +c’est possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en +mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j’en avais bien envie. +J’avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, +on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en +mourra bien davantage!» Mais c’était son idée! Elle veut qu’on se +taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!» + +Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains: + +«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!» + +Rouletabille l’arrêta: + +«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son +avis? + +— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui +obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère +blessure à la gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y +avait qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le +misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il +n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. Ses +premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire: + +«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait +personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.» + +— Où cela se passait-il? + +— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre +chère femme. + +— Et le cadavre? Où était-il? + +— Il était resté dans la chambre de M. Darzac. + +— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en débarrasser? + +— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était prise, +car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service; +vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y +attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le +réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi +qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. Darzac, +qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée +des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair, +ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. +Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame +n’a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été +fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions +point rassurés avec le cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, +une fois encore, à soupirer, et quel soupir! Le reste, monsieur, vous +l’avez vu, et vous en savez maintenant autant que moi! Que Dieu nous +garde!» + +Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le +remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui +recommanda la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa +brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il +venait de subir à Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui +serrer la main, mais Rouletabille retira la sienne. + +«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous +quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand +nous fûmes seuls. Larsan est mort?… + +— Oui, me répliqua-t-il, je le crains. + +— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?… + +— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais pas +encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ +NI MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!» + + + + +XIII +Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes + + +Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé +moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais encore vu +dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la +chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la glace, se +regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s’il +eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi, +Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il +paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne +vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi +s’accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre +rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la +petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à +l’affût. + +… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une raie +blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. C’était +l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la nuit, +blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un qui n’a +pas dormi. + +«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais +compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec +votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais +savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l’histoire de l’accident de +revolver sur la table de nuit»? + +— Non!… me répondit-il sans se détourner. + +— Elle ne vous a rien dit de cela? + +— Non! + +— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du +cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce +jour-là!… + +— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi, +Sainclair; je ne lui ai rien demandé! + +— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant +qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de +ce cri? + +— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets +de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse +rien demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous +quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte… + +— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!» + +— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…» + +Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter. +Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit +falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui +conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire. + +«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! +Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le +vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon +cercle, qui m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.» + +Et il poussa un gros soupir: + +«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…» + +Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans +la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait +toujours sur la table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob! + +Rouletabille fit: + +«Oh! oh!» + +Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de +lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de +la batterie basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était +relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes +bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges, +des «pendeloques en coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un +os long», des «boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la +couche du renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre +raclée en silex de la couche de l’éléphant», nous revînmes à la +table-bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il +avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à +sécher sur la partie de bureau qui était en face de la fenêtre, exposée +au soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la +solidité des barreaux auxquels on n’avait pas touché. + +Rouletabille me vit et me dit: + +«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu sortir par +les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte.» + +Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les +traces de pas. + +«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à +Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne +et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…» + +Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On +n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part! + +Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit: + +«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il travaille +toujours.» + +Et puis, soucieux, il ajouta: + +«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le plancher, +je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac, +lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et +ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du +Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il +n’y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé +ici avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout +cas, il n’y est point revenu depuis!» + +Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui +éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une +façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des squelettes, +mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent. + +Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le +prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites +vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le +considère un instant, avec une attention surprenante; puis il le +regarde de profil; puis il me le dépose entre les mains, et je dois +l’élever à mon tour au-dessus de ma tête, comme le plus précieux des +fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe +au-dessus de sa tête. + +Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le +crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je +constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si +quelqu’un s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou +s’y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux +plus que jamais: + +«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il +s’en aille, que le sac!» + +Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus +surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de +deviner l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que +nous n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle +dans lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour +à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être +occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime +impossible, comment Rouletabille pouvait-il s’amuser à faire des +dessins avec une règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui, +il s’était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la +planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan, +tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un pacifique et +gentil commis d’architecte. + +Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et l’autre +traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé par la Tour +du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. Darzac. + +Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant +un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait +servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout +l’espace du cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, +prêtant grande attention à ce que la peinture fût de mince valeur +partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait +la tête de droite et de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu +la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui +parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, +attachés au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se +crispa et laissa échapper une exclamation d’horreur indicible; je ne +reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers +moi qu’il renversa le vaste fauteuil. + +«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture +rouge!» + +Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation +sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret… + +«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les +yeux agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle. + +Je ne pus m’empêcher de lui demander: + +«Mais, qu’est-ce qu’elle a?… + +— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas qu’elle est sèche +maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du sang!…» + +Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas du +sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle. + +Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je +m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang. + +«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de +Larsan?… + +— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de +Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du +sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le +seul moyen!…» + +J’étais tout à fait, tout à fait étonné. + +«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…» + +Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son +père… «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne +se laisse pas prendre son sang comme ça!» + +«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles +de la Dame en noir!… + +— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme +ça!…» + +Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit +lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot: + +«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop +affreux.» + +Et il dit encore: + +«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…» + +Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba +dans le godet: + +«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!» + +Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin +infini et l’alla enfermer dans une petite armoire. + +Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le +regardais faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à +coup, devenu vraiment fou. + +«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne +pouvons plus reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise +tout… tout ce qui s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait +rentrer tout de suite… tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! +je ne peux plus attendre!…» + +Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi +s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? +Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?… + +Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau: + +«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas +mort!…» + +Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras: + +«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…» + +Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous +trouvions. Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse +seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me +répondit qu’il ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, +«tant que le cercle ne serait point fermé». + +Et il ajouta, lugubre: + +«Puisse-t-il ne l’être jamais!…» + +La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle +s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. +Il parut très fâché de nous voir. + +«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit-il… +Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux +n’est toujours pas rentré. + +— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille. + +Et il poussa la porte. + +«Surtout ne dites pas à madame… + +— Mais non!… Mais non!…» + +Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près +complète. + +«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le +reporter à voix basse. + +— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus +rentrer dans la chambre… ni moi non plus… + +— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et +attendez que je vous appelle!» + +Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous +aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était +encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La +grande silhouette sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de +la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, +elle n’eut pas un mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, +d’une voix si affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus: + +«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous +n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous voulez?» + +Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie: + +«Vous m’aviez juré de ne rien voir.» + +Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect +infini: + +«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le +ton d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…» + +Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût pris +la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, quand +il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle eut +un recul de tout le corps. + +«Pas là!» gémit-elle… + +Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille +secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son +ordre, l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva. + +La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre +était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par +les vastes embrasures rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel +éclairage pour une chambre de meurtre! Que de sang sur les murs et sur +le plancher et sur les meubles!… Le sang du soleil levant et de l’homme +que Toby avait emporté on ne savait où… dans le sac de pommes de terre! +Les tables, les fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps +du lit auxquels l’homme, dans son agonie, avait dû désespérément +s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l’on voyait sur le +linge la marque d’une main rouge. C’est dans tout cela que nous +entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prête à s’évanouir, +pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce et suppliante: «Il +le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout de suite après +l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je venais de +remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par signes +de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au +fur et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus +troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout +le calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il +n’y parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout +le temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle +lui tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à s’étouffer, et +cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle fut un peu +soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur elle. +Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent +tous les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans +la chambre rouge. Elle dit à voix basse: + +«Nous sommes délivrés…» + +Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de +prière: «Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout… +tout ce qui s’est passé… tout ce que tu as vu…» + +Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui +était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les +objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le plancher et +elle raconta l’atroce scène à voix si basse que je dus m’approcher, me +pencher sur elle pour l’entendre. De ses petites phrases hachées, il +ressortait qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé +les verrous et s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle +sorte qu’il se trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose +arriva. La Dame en noir, elle, était un peu sur la gauche, se disposant +à passer dans sa chambre. La pièce n’était éclairée que par une bougie, +placée sur la table de nuit, à gauche, à portée de Mathilde. Et voici +ce qu’il advint. Dans le silence de la pièce, il y eut un craquement, +un craquement brusque de meuble qui leur fit dresser la tête à tous les +deux, et regarder du même côté, pendant qu’une même angoisse leur +faisait battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout +s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un mot, peut-être sans +le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement naturel et +jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un mouvement +pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il +fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le +premier et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La +Dame en noir se demanda si elle n’était pas victime de quelque +hallucination, si elle avait vu réellement remuer le placard. Mais +Darzac avait eu lui aussi la même sensation, car il quitta tout à coup +la table-bureau et fit bravement un pas en avant… C’est à ce moment que +la porte… la porte du placard… s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut +poussée par une main invisible… elle tourna sur ses gonds… La Dame en +noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas… Mais elle eut un geste +de terreur et d’affolement qui jeta par terre la bougie au moment même +où du placard surgissait une ombre et au moment même où Robert Darzac, +poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre… + +«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit +Rouletabille… Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?… +Vous avez tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan, +puisque tu n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué +l’ombre de Larsan! + +— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne +dit plus rien…) + +Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc +auraient-ils tué, s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait +pas vu la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en +frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait +entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix +de Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit, +annonçait la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» +pendant que l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante: +«Mathilde!… Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait +appelée du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle… +elle n’avait pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux +ombres, que s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un +secours qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et +puis, tout à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait +pousser le cri atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui +était mort?… Qui était vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix +allait-elle entendre?… + +… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!… + +Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et +elle se laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre. +Et là, il lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille, +que je travaille beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne +me quittez plus!… Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour +de M. Darzac!» s’écria-t-elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui +promit, la supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte +de la chambre quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille +demandait qui était là. La voix de Darzac répondit. Rouletabille fit: + +«Enfin!» + +Et il ouvrit. + +Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus +pâle, plus exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient +ravagée qu’elle n’en exprimait plus aucune. + +«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…» + +Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la +Dame en noir. Il leva les yeux sur elle: + +«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…» + +Rouletabille demanda tout de suite: + +«Au moins, vous avez vu sa figure? + +— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que j’allais +ouvrir le sac?…» + +J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet +incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui +dit: + +«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, cela!…» + +Et il lui serra la main avec effusion… + +«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut +maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y +aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!…» + +Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, +Rouletabille m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout +à quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu +déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, +pour dire: + +«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!» + +Je lui répondis en regardant M. Darzac: + +«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés? + +— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille. + +— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment +cet homme est entré…» + +Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver +qu’il venait de trouver sous le placard. + +«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il +n’a pas eu le temps de s’en servir.» + +Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre +revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme. + +«Voilà une bonne arme!» fit-il. + +Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le +culot de la cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette +arme à l’autre, celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait +échappé aux mains de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait +une marque de Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes +ses cartouches et Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais +servi. + +«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il. +Il lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait +simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré +tout de suite.» + +Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan +dans sa poche. + +«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la +tête, je vous jure que c’est bien inutile! + +— Vous croyez? demanda Rouletabille. + +— J’en suis sûr.» + +Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit: + +«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le +cadavre?» + +M. Darzac répondit: + +«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus +rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce +avec cet homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je +dirai: c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus +jamais de cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le +cadavre. Elle vous le dira, s’il lui plaît. + +— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut. + +— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de +même, vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant, +êtes-vous sûr qu’il soit mort? + +— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac. + +— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est fini? implora +Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… Cette +atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!» + +Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce +mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame qui +venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat. +Plus de Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de +terre! + +Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait +d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et qui +fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder ni la +regarder; ce fut elle, la première, qui parla: + +«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai plus!…» + +Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas. + +«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré! + +— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère qu’il a +emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort. + +— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit +Rouletabille. + +— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous +voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut +le chasser! Il faut le chasser! + +— Chassons-le», dit encore Rouletabille. + +Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame +en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui +parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait point. +Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous +crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à +Rouletabille de ne point insister. + +Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier +et sa femme. + +Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une +confrontation générale de nous tous d’où il résulta d’une façon +définitive que: + +1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le +placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement; + +2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux +fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence de M. +et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y laisser +entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer +M. et Mme Darzac; + +3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en +était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie; + +4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac +aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois, +l’après-midi et le soir; + +5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement +de cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de +deux minutes à six heures. + +Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M. +Darzac pour prendre des notes, se leva et dit: + +«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est dans la +brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier +vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant +la porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac. +Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, +pouvez-vous répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous +avez fermé immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez +poussé les verrous?» + +M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et +il ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu +avec votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!» + +Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé +plus tard. + +On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge. + +Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit: + +«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… L’appartement +de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que l’était la Chambre +Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou encore que l’était la +galerie inexplicable. + +— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: ce +sont les mêmes procédés. + +— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les +mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui +cachait ses blessures. + +— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais +bien!…» + +Il y eut un douloureux silence. + +M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du +crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui +avait été dit pour la Chambre Jaune. + +«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces +plafonds et dans ces murs. + +— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. + +— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire! +continua M. Darzac. + +— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs +de la Chambre Jaune? + +— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la Tour +Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on n’y peut +introduire personne avant ni après. + +— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque c’est +le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; dans +la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!» + +Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir +s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, d’un mot: + +«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…» + + + + +XIV +Le sac de pommes de terre + + +Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait +avec Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir, +qui avait hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner +l’appartement de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer +quelque hôte de la Louve. Son dernier mot avait été pour nous +recommander la prudence et le silence. Rouletabille nous donna congé. + +Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et +autour du château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans +leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis +profondément, vaincu par la fatigue physique, plus forte que tout. +Quand je me réveillai, je restai quelques instants sur ma couche, dans +un doux anéantissement; et puis tout à coup je me dressai, me rappelant +les événements de la nuit. + +«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!» + +Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma +pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du +«corps de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut +point spécial, loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près +ou de loin, dans cet étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient; +et alors que l’horreur de l’événement en lui-même — l’horreur de ce +corps à l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit +pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et +mystérieuse tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait, +s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au contraire +l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, grandit, se dressa +devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus affolante. +Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de +nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du problème +que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour +dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui +eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de +l’exactitude de ces termes. + +Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle produite? à quel +moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles mines, +contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le domaine +de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant et lui ont +livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? Ah! que +de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il faut +savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout et +dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans clameur; et +l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses bas. L’attaque! +Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle est peut-être +encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un soupir, +dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi +dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se +voit… dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas! + +Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je +m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend +sous le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je +suis tout étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de +déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble +que Mr Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa +poignée de main est glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. +Edith, du coin sombre où elle est nonchalamment étendue, nous salue de +ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous +allons savoir ce qu’il veut». À quoi Rouletabille répond en s’excusant +de nous avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a, +affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu’il n’a pas +voulu la retarder d’une seconde. Le ton qu’il a pris pour nous dire +cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et simule une +peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte, dit: «Attendez, +madame, pour frissonner, de savoir de quoi il s’agit. J’ai à vous faire +part d’une nouvelle qui n’est point gaie!» Nous nous regardons tous. +Comme il a dit cela! J’essaye de lire sur le visage de M. et Mme Darzac +leur «expression» du jour. Comment leur visage se tient-il depuis la +nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On n’est pas plus +«fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie +ceux d’entre nous qui sont restés debout de s’asseoir et, enfin, il +commence. Il s’adresse à Mrs. Edith. + +«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai décidé de +supprimer toute cette «garde» qui entourait le château d’Hercule comme +d’une seconde enceinte, que j’avais jugée nécessaire à la sécurité de +M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez laissé établir, bien qu’elle +vous gênât, à ma guise avec tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons +le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur. + +Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. +Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. +Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous +nous demandons avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en +venir. + +«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur +Rouletabille! Eh bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle +m’ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté +(affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très +affectée et, chose curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au +contraire, elle m’a tout à fait intéressée à cause de mes goûts +romanesques; mais, si je me réjouis de sa disparition, c’est qu’elle me +prouve que M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. + +— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette +nuit.» + +Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à +apercevoir. + +«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais +comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une +pareille nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses +intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac +n’est-il pas allé à Castelar?» + +Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. et de +Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un +mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas. + +«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, +il est nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour +laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, +madame, vous a mise au courant des affreux drames du Glandier et du +rôle criminel qu’y joua… + +— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela. + +— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne +garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu +réapparaître ce personnage. + +— Parfaitement. + +— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce +personnage ne reparaîtra plus. + +— Qu’est-il devenu? + +— Il est mort! + +— Quand? + +— Cette nuit. + +— Et comment est-il mort, cette nuit? + +— On l’a tué, madame. + +— Et où l’a-t-on tué? + +— Dans la Tour Carrée!» + +Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien +compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient, +M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas +hésité à le leur apprendre. + +«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a tué? + +— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se +rasseoir. + +Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil, +nous n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin. + +Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M. +Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette +fois-ci (décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant +affectée): + +«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!» + +Et elle se retourna vers son mari en s’écriant: + +«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!» + +Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans +sa nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle +lui promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari +étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les +seconder, elle et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur +dévouement et qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait +devant les juges. + +«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de +juges et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan +était mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh +bien, il continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il +serait tout à fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme +Darzac et le professeur Stangerson ont été beaucoup trop déjà les +innocentes victimes et nous avons compté pour cela sur votre +complicité. Le drame s’est passé d’une façon si mystérieuse, cette +nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris la précaution de vous le +faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. Mais M. et Mme +Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce qu’ils +devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple des +politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué +quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre +quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la +justice italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident +imprévu la mettrait au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont +assez de tact pour ne point vouloir vous faire courir le risque +d’apprendre un jour par la rumeur publique, ou par une descente de +police, un événement aussi important qui s’est passé justement sous +votre toit.» + +Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême. + +«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en +réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac, +le châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac. +Mais j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac +aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans +tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez +notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de +justice, si nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra +tout supposer…» + +À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de +cette tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué +Frédéric Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui +était traîné en prison. + +«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…» + +Mrs. Edith ajouta: + +«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision, +il conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.» + +Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient +encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille +en parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur +promettait le silence et nous engageait tous au silence; aussi +n’eurent-ils point une parole. Ils étaient comme en pierre dans leur +fauteuil. Mr Arthur Rance répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout +dire!» + +Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je +compris à ses yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de +considérable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur +Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à +bec de corbin. Le bec en était d’ivoire et joliment travaillé par un +ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit cette canne. + +«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et +mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas encore +remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de +Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.» + +Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la +canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber +devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis +immédiatement à Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un +regard qui me foudroya. Et, avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce +regard-là que j’étais un imbécile! + +Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable de +«suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac. + +«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les +émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous +en prie, dans nos chambres, vous vous reposerez. + +— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs. +Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous +intéresse particulièrement. + +— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.» + +Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il +racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le +saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit. +Jamais le problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait +nous apparaître avec plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était +toute réellement (je dis réellement, ma foi) frissonnante. Quant à +Arthur Rance, il avait mis le bout du bec de sa canne dans sa bouche et +il répétait avec un flegme tout américain, mais avec une conviction +impressionnante: «C’est une histoire du diable! C’est une histoire du +diable! L’histoire du corps de trop est une histoire du diable!…» + +Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui +dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la +conversation devint à peu près générale; mais c’était moins une +conversation qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections, +d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de +demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du «corps +de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient +qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible sortie +du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce +propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman +héroïque qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point +laisser tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il +méprisait cette manifestation verbale du désarroi des esprits, +manifestation qu’il supportait avec l’air d’un professeur qui accorde +quelques minutes de récréation à des élèves qui ont été bien sages. +C’était là un de ses airs qui ne me plaisaient pas et que je lui +reprochais quelquefois, sans succès d’ailleurs, car Rouletabille a +toujours pris les airs qu’il a voulus. + +Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il +demanda brusquement à Mrs. Edith: + +«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la +justice? + +— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions +impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette +allusion voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa +celui-ci parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose, +monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait +pu l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues +heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi à +rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant de +pénétrer dans la place!» + +Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque +trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment inconscient, +s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de poser +contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce qu’il veut +faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai plus! Ah! je m’en +garderai bien!…» + +Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer +d’une façon aussi vive, presque cruelle. + +«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que +j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. +Si elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps +de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence peut-être +moins inexplicable d’un corps de moins.» + +Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les +autres redoutant déjà de comprendre. + +«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir +qu’il ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.» +Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer: +«Un corps de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est +pour le mieux!» + +— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce corps +de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de +trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le +corps de votre oncle, M. Bob! + +— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous +criâmes tous avec elle: + +«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu! + +— Hélas!» fit Rouletabille. + +Et il laissa tomber la canne. + +Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» +les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette +canne qui tombait. + +«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette +canne», dit Rouletabille. + +Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même +pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une +lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très +accentué, poussait une clameur sauvage: + +«Vous avez tué mon oncle!» + +Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer. +D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce que +son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le +sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la +brutalité avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion +qui, au surplus, ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, +qu’une bien tremblante hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. +Edith de nous écouter, que cette hypothèse ne pouvait en aucune façon +être considérée par Mrs. Edith comme une injure, attendu qu’elle +n’était possible qu’en admettant la supercherie d’un Larsan qui aurait +pris la place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de +se taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit: + +«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a +disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous +accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous, +monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même que +vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à +jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me +débarrasser bientôt de votre présence! + +— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, j’allais +justement vous demander la permission de prendre congé de votre grâce. +J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans vingt-quatre +heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les difficultés qui +pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre respectable +oncle. + +— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je déposerai +une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur. + +— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir recours, je +vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous +pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous +confiance, madame, en Mattoni? + +— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni. + +— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon +départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique +livre…» + +Et Rouletabille tira un livre de sa poche. + +«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse. + +— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire de +ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de +lire les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un +illustre bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.» + +Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les +histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance. + +«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous +demander si l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des +difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect +d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car il y +avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur le +vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des +pampas de l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui +vous accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus +susceptibles d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!… +Je vous en conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, +pour nous tous, n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites +de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même +s’arrêter à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de +monsieur le vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux +Bob lui-même; auquel cas je serais, madame, à votre disposition et +toujours votre très humble et très obéissant serviteur.» + +À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie +outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit: + +«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se +passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que +vous êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me +reprochez la rapidité avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais +veuillez vous souvenir, monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant +encore, me reprochait ma lenteur!» + +Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa +femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte +s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du vieux +Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté +surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés. +Son visage en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux +en désordre, reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre +tout de suite quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une +loque infâme qu’il jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée +de larges taches d’un brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes +immédiatement en reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à +emporter le corps de trop. + +De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà +mille choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions +tous, à l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce qu’il +dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…» + +Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que l’autre +nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac avec des +yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait s’élancer, mais +un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur Rance traduisit pour +nous: + +«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la +charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. +Cela l’a intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au +vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre +pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette +anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de +l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est parvenu +jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est descendu, +persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il n’en a +rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux +Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, +il réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac +d’assassinat si on ne le lui montre pas…» + +Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith +reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques +mots, lui promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob, +en excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille: + +«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne. + +— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, c’est moi +qui ai raison! + +— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle. + +— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il n’est +plus dans le sac!» + +Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son +mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de +l’histoire du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait +tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit: + +«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été +aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une minute +à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici… +Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… +Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous +lui défendrez, même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!… +Ah! et puis… il ne faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il +ne le faut plus!… À l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux +chambres libres. Il faut les prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous +veillerez à ce déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre +les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! +Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser… tous les trois!…» + +Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en +tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute +cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements, +m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver +naturelle plus tard! + + + + +XV +Les soupirs de la nuit + + +Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur +la terre et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front +brûlant et le coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt +la lune s’est arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent +plus autour de l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile +de ce monde, j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le +regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête +d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles +m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui +les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant +souvenir? Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire +sur la Côte d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son +image et ses chants me poursuivent-ils ainsi? + +Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et +ses longs cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi +aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois +pas. J’aime mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui +m’agite dans la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que +lui porte Mrs. Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela; +dans mon esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On +ne l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut +présenté, c’est-à-dire depuis l’avant-veille. + +L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien +apporté de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que +du vieux Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir +interrogé les domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la +Tour Ronde. Elle n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac. +«C’est l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est +promené une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort +impatient. Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de +la Louve. Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur +Stangerson. + +… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se +reprennent à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci, +sinon l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et glisse +maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se +dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se courbe +sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh! +voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de +la Tour Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. +Edith y suffirait… + +Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui +donc peut se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous +que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M. +Stangerson, qui semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il +justement cette nuit-là, lui dont la couche n’a cessé d’être visitée, +comme on dit, par la pâle insomnie depuis la révélation du Glandier? Et +moi, est-ce que je dors? + +J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes +pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que +je suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du +prince Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il +sauta sur le galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames, +sauta. Je reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et +son esclave Jean. Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans +l’ombre protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants… + +Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et +puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de +la poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une +ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de +la chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du +Jardinier et j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a +pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse +derrière une haie de verveine qui borde le sentier conduisant +directement à la Louve, à travers buissons et bosquets et tout le +débordement parfumé du printemps en fleurs. Je n’ai point fait de +bruit, et l’ombre, rassurée sans doute, a fait, elle, un mouvement. +C’est la Dame en noir! La lune, sous l’ogive à demi détruite, me la +montre toute blanche. Et puis, cette forme tout à coup disparaît comme +par enchantement. Alors, je me suis rapproché encore de la chapelle, +et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui me séparait de +ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles entrecoupées de +soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent +humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier. +Était-elle seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit +d’angoisse, cet autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en +toute paix sa prière embaumée? + +Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je +reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais maintenant +entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. L’indiscrétion était forte, +inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus de mon devoir d’écouter. +Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. Edith ni au prince +Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… Pourquoi +était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se +disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la +Louve pour promener son angoisse dans le jardin, et que son mari +l’avait rejointe… La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains +de Robert Darzac, et elle lui disait: + +«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous +vois si changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me +dites pas que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert… +comme autrefois… je vous le promets…» + +Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait +encore. + +Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction: + +«Certes! je vous le promets…» + +Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin, +mais si malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme +avait pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me +voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis plus les +lauriers-cerises derrière lesquels j’étais caché. + +M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout +haut avec une violence qui me fit réfléchir: + +«Oui, il faut être heureux! Il le faut!» + +Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à +son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort, +d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en +noir, la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers +l’espace. + +Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée +qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en souviens +très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de rapt +dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà dit pour +tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!» + +Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a +été plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de +suite, elle a crié: «C’est Larsan!» + +J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers +moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma +présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit: + +«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… +Et vous l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur; +moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait +croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est réapparu! +Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre amour. Elle +s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer que celle-ci la +poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de +la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m’a +réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, et +moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son +indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à +quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…» + +Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en +fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la +douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme +qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il +continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien +comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle +elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour +expliquer une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le +remords, de la fille du professeur Stangerson pour son père… + +M. Darzac continua de gémir. + +«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi +m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne +veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de +nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle +redoute que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat +d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je n’existe +pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois qu’elle est +venue, son père me la reprend!» + +Je me disais: «Son père… son père et son enfant!» + +Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit +encore, se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne +peux plus la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais +pas!…» + +Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et +lamentable silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à +l’heure du crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord, +allongée par les feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas +être plus écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone +qu’on nous représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs +de Colone, le poids d’une surhumaine infortune. + +Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-être +à cause d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je +demandai à brûle-pourpoint: + +«Comment se fait-il que le sac était vide?» + +Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement: +«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et +s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille. + +Je le regardais marcher… + +… Je suis fou… + + + + +XVI +Découverte de «L’Australie» + + +La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et +voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du +jour. D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard +incertain. Et si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est +fatiguée à se courber plus que de nature, si les épaules se sont très +habilement arrondies, voici la minute où le grand corps de Larsan, +sorti de scène, va se délasser. Qu’il se délasse donc! Je l’épie dans +la coulisse… derrière les figuiers de Barbarie, pas un de ses +mouvements ne m’échappe… + +Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait +comme un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur +froide et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de +Larsan revenue de chez les morts? + +Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous +fous. Nous voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il +regardé un jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un +jour!… je parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés +dans ce château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés +ici, le 8 avril, un soir… + +Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la +terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle était +moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est singulier +ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant l’abîme +d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est attiré, +entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour +l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout +sur le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes, +une ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi +la face… Là, comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais +comme ça, il ressemble tout à fait à Darzac… + +Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la +première fois? Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée! +Est-ce que, lors du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan +n’apparaissait point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la +silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse +de Mlle Stangerson au bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même? +Est-ce que cet empereur du camouflage n’avait point déjà entrepris avec +succès d’être Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses +propres crimes le fiancé de Mlle Stangerson!… + +Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur +inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon +hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le +spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche +comme Larsan… oui, mais il a les épaules de Darzac. + +Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter de +l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des drames du +Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec lui!… + +Nous vivons avec lui?… Non!… + +D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre +ou penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma +foi, un beau prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas +votre tête et pour répondre aux gens sans tourner la tête… + +Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours, +excepté ce soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire +a été des plus intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion +savait — je l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à +Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui +permettrait d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à +cause de la faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à +Mlle Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les +coins d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la +lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y +réfléchissant, depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation +de l’ombre… nous l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite +salle du conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a +choisi, des deux chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours +plongée dans une demi-obscurité. + +Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille +comme ça!… ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit +Rouletabille, Larsan est né avant Rouletabille, puisqu’il est son père… + +… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant +de nous à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré +le rideau… De l’ombre, toujours… + +Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné de +mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il +est placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là, +ça y est!… Eh bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac! + +… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me +manque, dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de +Larsan; mais quoi?… + +Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus +qu’il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que +cela?… + +Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le +Midi!… C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois, +pendant lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était +revenu bien portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait +un peu changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec +une mine de vivant. + +Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est +montré à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a +pas encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup +pendant six jours. + +L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de +l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit +derrière mon figuier de Barbarie. + +… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les +tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et +on prend sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!… + +… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un +peu plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer +qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui a un peu plus +l’accent — je crois — que celui d’avant le mariage… + +Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu… + +… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!… + +Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses +endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il +gémit, comme un pauvre malheureux homme qu’il est… + +… C’est Darzac!… + +Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans +l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!… + +Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? +Quand je me relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué. +Oh! très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes +hypothèses, jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan +qui était dans le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était +pas substitué au Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture +anglaise traînée par Toby aux gouffres du puits de Castillon!… +Parfaitement, je voyais le corps à l’agonie ressuscitant tout à coup et +priant M. Darzac d’aller prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que +je rejetasse loin de mon absurde cogitation cette supposition imbécile, +rien moins que le rappel de la preuve absolue de son impossibilité, qui +m’avait été donnée le matin même par une conversation très intime entre +M. Darzac et moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour +Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien établis tous les +termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à +propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me +poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite +répondu en faisant allusion à une autre conversation très scientifique +que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu +matériellement être entendue de personne autre que de nous deux, au +sujet de ce même prince Galitch. Lui seul connaissait cette +conversation là, et il ne faisait point de doute, par cela même, que le +Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui n’était autre que celui de +la veille. + +Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout +de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses +façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et +j’en revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui +aurait pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment +du mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après +trois mois d’absence dans le Midi… + +La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé +échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout +à fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le +mariage eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point +d’église plus sombre à Paris… + +Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit +lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de +Larsan!… + +Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers +les massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite +chambre solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si +bien dit Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait +qu’à emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à +réapparaître à l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne +l’aurait pas amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et +il n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de +montrer à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de +Roussel-Ballmeyer! + +À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment +qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait +définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas +Larsan! Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante, +là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup de +lune… + +Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans +les jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le +train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance +avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et +pourquoi Arthur Rance eût-il menti?… Arthur Rance, encore un qui est +amoureux de la Dame en noir, qui n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith +n’est pas une sotte; elle a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous +coucher… + +J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans la +Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût +dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de +bois et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la +poterne et je crus apercevoir une vague silhouette humaine près de la +porte du Château Neuf, une silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue +avec l’ombre du Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en +trois bonds, entrai dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus +rien que l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais +bien me rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému, +très anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour +de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et +de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans +le Château Neuf, car la Cour du Téméraire était déserte. + +Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf. +J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins +pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne +fis point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus, +je gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et +seulement respirai à l’aise… + +Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me +l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais +point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la +vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient +étrangement dans mon esprit déséquilibré… + +Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que +lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et +je ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion. + +Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra +pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour +le consoler de tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à +son infortune que d’être soupçonné d’être Larsan! + +Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et +m’écriai: + +«L’Australie!» + +Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au commencement +de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du laboratoire, +j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, dans le +moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la manche +de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée jusqu’au coude +et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait permis +de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une +large «tache de naissance» dont les contours semblaient curieusement +suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, pendant que +le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de placer, sur ce bras, +aux endroits qu’elles occupent sur la carte, Melbourne, Sydney, +Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une autre toute +petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie. + +Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet +accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance, +j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien +compréhensible, à l’Australie. + +Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore +m’apparaissait!… + +Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter d’avoir +songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert Darzac et je +commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien m’y +prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me fit +dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches +craquaient sous des pas lents et précautionneux. + +Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, j’écoutai. +D’abord, ce fut le silence, et puis les marches craquèrent à nouveau… +Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus en douter… et +quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa présence… je songeai à +l’ombre que j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la Cour du +Téméraire… quelle pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans +l’escalier? Montait-elle? Descendait-elle?… + +Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon +et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire +geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe +de l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans lequel +se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la lune arrivaient +obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier +et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la nuit +opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du +château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus +définitive. La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, +les murs lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de +tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu +impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon esprit +était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé comme un +lieu propice à l’apparition de quelque fantôme… Réellement, j’avais +peur… L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé entre les doigts… +car j’avais bien cru la toucher… Tout de même, un fantôme peut se +promener dans un vieux château sans faire craquer des marches +d’escalier… Mais elles ne craquaient plus… + +Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis +l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte que +d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune l’avait allumée +comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac! + +Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant +la tête vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. +Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon +poste d’observation juste à temps pour le voir disparaître dans un +couloir qui conduisait à un autre escalier desservant l’autre partie du +bâtiment. Que signifiait ceci? Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la +nuit dans le Château Neuf? Pourquoi prenait-il tant de précautions pour +n’être point vu? Mille soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt +toutes les mauvaises pensées de tout à l’heure me ressaisirent avec une +force extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m’élançai à la +découverte de l’Australie. + +J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le quittait +et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus +du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au +premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il +était rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai +jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la +chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur +battait à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, +abandonnées… Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de +ces chambres-là?… + +J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme +personne ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à +nouveau et j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac +me dit de sa voix la plus naturelle: + +«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?… + +— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche mon +revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond, +j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une pareille +heure…» + +Tranquillement, il craqua une allumette, et dit: + +«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…» + +Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il n’y +avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit. +Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là dans +la journée, composait tout l’ameublement. + +«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac +et du professeur, au premier étage de la Louve… + +— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme Darzac, fit +amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner un lit +ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…» + +Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi +et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était +tel que je ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes +infâmes soupçons, et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si +mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, +et comment je m’étais décidé à aller à la découverte de l’Australie. +Car, je ne lui cachai même pas que j’avais mis un instant tout mon +espoir dans l’Australie. + +Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et, +tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la +bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me faire +rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, mais il +insista pour que je la touchasse, et je dus constater que c’était là +une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu mettre des petits +points avec des noms de ville: Sidney, Melbourne, Adélaïde… et, en bas, +il y avait une autre petite tache qui représentait la Tasmanie… + +«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça +ne s’en va pas!…» + +Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut +me pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle +ne me resta point dans la main… + +Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en +me traitant d’imbécile. + + + + +XVII +Terrible aventure du vieux Bob + + +Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En +vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa +mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que +dis-je? était-il moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu +s’enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la +chose était fort possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point +au-dessus des forces humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter +avait expliqué qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de +la crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait +certainement pas l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de +Larsan à l’abîme… + +Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps? +Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule n’avait +été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée ne se +passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac! + +C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier m’apporta +justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de la ville +venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me +disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez +aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes +palourdes qui abondent sur les rochers qui précèdent la pointe de +Garibaldi. Ne perdez pas un instant. Amitiés et merci. Rouletabille!» +Ce billet me laissa tout à fait songeur, car je savais par expérience +que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper de babioles, jamais son +activité ne portait en réalité sur des objets plus considérables. + +Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que m’avait prêté +le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la fantaisie de mon +ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant rencontré personne +à cette heure matinale — il pouvait être sept heures — je fus rejoint +par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs. +Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob affolait tout à fait — le +trouva «bizarre et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux +palourdes. En route elle me confia que son oncle n’était point ennemi, +de temps à autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à cette +heure, conservé l’espoir que tout s’expliquerait par son retour; mais +maintenant l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle d’une +affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance +des Darzac!… + +Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame +en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit +plus rien. + +Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith +avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith +m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de +Mrs. Edith, que j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus +délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les +palourdes que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à +son déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle +clapotait dans l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec +une grâce un peu énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. +Tout à coup, nous nous redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un +même mouvement. On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil +même de celle de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe +qui faisait des gestes d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous +regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par +des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la +grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui +avait dû y rester, de longues heures, évanoui. + +… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était +au fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la +lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle +redingote noire était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put +retenir ses larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil homme +avait une clavicule démise et un pied foulé, et il était si pâle qu’on +eût pu croire qu’il allait mourir. + +Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les +ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour +Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller +et de quitter sa redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de +plus en plus inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand +arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le +quittât sur-le-champ et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit +même fermer la porte. + +Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis +dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, +ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, attendant des +nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée +des médecins, elle vint à nous et nous dit: + +«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce +que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il a +voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons +bien quand il sera guéri.» + +Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle +serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet. + +«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on +le dise, mais il faut le sauver!…» + +Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous +n’osions avancer. Bientôt elle réapparut: + +«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.» + +J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, chose +singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de nous et +se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en +sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais +ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent. + +Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais +son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur +le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma +première demande d’explication et me demanda tout de suite si j’avais +fait une bonne pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de +son regard inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je +répondis: + +«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!» + +Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et +je lui dis: + +«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche +et votre dépêche!» + +Il me fixa d’un air étonné: + +«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de +vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine +de protester contre une pareille accusation! + +— Mais quelle accusation? m’écriai-je. + +— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo et +Juliette, sachant qu’il y agonisait. + +— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est pas +à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas grave +et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il voulait +voler le crâne du prince Galitch! + +— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille. + +Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux: + +«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas d’autres +blessures? + +— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de +la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée. + +— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement +la main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine? + +— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est d’une +étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote devant nous; et +sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous serions +jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en +parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.» + +Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait +nous chercher. + +«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant +Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore +connu: c’est incompréhensible! + +— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse +hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien +au monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de +comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le +moment qu’elle le croyait perdu. + +Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui +répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait +chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident. +Mrs. Edith le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique +oncle et pria le prince de pardonner à son parent son amour excessif +pour les plus vieux crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce +et politesse quand elle lui narra que le vieux Bob avait voulu le +voler. + +«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte +où il a roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc, +prince, pour votre collection…» + +Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de +l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué qu’il +avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui communique +avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je me +rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi les +ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit +des proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de +même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi. +Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à +l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage +devant la grotte de Roméo et Juliette. + +«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était si +simple de sortir par la porte!» + +Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir +pris aussi manifestement parti contre elle. + +«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince. +Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, +car il quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour +Venise, son pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous +qu’il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord +il n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit, +étant décidé à ne plus revenir dans le pays…» + +Il y eut un silence et puis Galitch reprit: + +«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, madame, +guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un +nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous +voulez bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la +grotte et dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq +centimètres de long et usé à l’une de ses extrémités en forme de +grattoir; bref, le plus vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens +beaucoup, appuya le prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame, +auprès de votre oncle vieux Bob, ce qu’il est devenu.» + +Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me +plut, qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi +précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous +retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre +toute cette conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à +bec de corbin dans la bouche, sifflotait, selon son habitude, et +regardait Mrs. Edith avec une insistance si bizarre que celle-ci s’en +montra agacée: + +«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et +n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!… + +Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille: + +«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer +comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se +trouver dans le placard!… + +— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme +s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec +moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!» + + + + +XVIII +Midi, roi des épouvantes + + +Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en +tête à tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant +impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… +Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre: +«J’ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle +me répondit: «Vous n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. +C’était vrai, j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez +pas qu’il se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de +nous!» Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! +et j’ai peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais +chercher quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui +allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor Féodorowitch! +m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne suis point là?» + +Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je +faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point +de peine à comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui +était entré dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux +Bob. + +Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On +approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait +dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires +nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur +trop éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de +saigner dans nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de +cet éblouissement, nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous +marchâmes en nous tenant par la main sur le sable brûlant. Mais nos +mains étaient plus brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que +toute la flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour +ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être, +peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la profondeur +de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi aussi, +j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de ce +grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on +sait qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus +redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se +tait et tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une +conque marine de sons plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la +terre quand monte le soir. Fermez vos paupières et regardez dans vos +yeux: vous y trouverez une foule de visions argentées plus troublantes +que les fantômes de la nuit. + +Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en +ruisseaux glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, +hélas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait +s’accomplir, s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions +rien arrêter ni prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne +qui ouvre sur la Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait +un arc noir dans la lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous +apercevions, tournés vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur +le seuil de la Cour du Téméraire, comme deux statues blanches. +Rouletabille avait à la main la canne d’Arthur Rance. Je ne saurais +dire pourquoi ce détail m’inquiéta. Du bout de sa canne, il montrait à +Robert Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la +voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa canne. Nous +n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se parlaient en remuant à +peine les lèvres, comme deux complices qui ont un secret. Mrs. Edith +s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe d’avancer encore, et il +répéta le signe avec sa canne. + +«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur +Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et +nous verrons bien ce qui arrivera.» + +Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir +sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante, +et je leur dis d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous +cette voûte: + +«Qu’est-ce que vous faites ici?» + +Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour +du Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous +puissions voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un +écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche +cadette. Cet écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant +branlante et qui manquait de choir sur la tête des passants. +Rouletabille avait sans doute aperçu ce blason suspendu si +dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith si elle ne +voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à le +remettre en place ensuite plus solidement. + +«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa +canne, elle tomberait.» + +Et il passa sa canne à Mrs. Edith: + +«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.» + +Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la +pierre; elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander +à quoi rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos, +retentit le cri de la mort! + +Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois +une exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait +dans le soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc +cesserait-il? Quand donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir +pour la première fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de +nous annoncer qu’il y a autour de nous une victime nouvelle? que l’un +de nous vient d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement +et mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie +est moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous +quatre, frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la +profondeur de la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui +donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse +maintenant échapper ce gémissement suprême? Comment nous diriger dans +la lumière? On dirait que c’est la clarté du jour elle-même qui se +plaint et soupire. + +Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les +plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je +l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur +et se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres; +pourquoi aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le +voilà, devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui +prétendait agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu +cette minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de +midi? Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a +entendu, lui aussi, est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur +place, sous la poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme, +maintenant, s’avance vers la plainte, ou plutôt marche vers le centre +de la plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de +nous, dans l’espace embrasé. Et nous allons derrière lui, retenant +notre respiration et les bras étendus, comme on fait quand on va à +tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter à quelque chose +que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et quand nous +avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le spasme au bout +de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, nous l’avons +reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, qui essaye de se +soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier dont la poitrine +laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous penchons, et +qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux mots: +Frédéric Larsan! + +Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et +nulle part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un +cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la +seule issue de ces lieux où l’on a assassiné, c’est cette poterne où +nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un +seul mouvement, tous les quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite, +si vite, que nous aurions dû voir le geste de la mort! Et nous n’avons +rien vu que de la lumière!… Nous pénétrons, mus, il me semble, par le +même sentiment, dans la Tour Carrée, dont la porte est restée ouverte; +nous entrons sans hésitation dans les appartements du vieux Bob, dans +le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est +tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur +la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité! +comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et +elle jette un cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque +catastrophe! Elle n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut +sortir, elle veut voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons +de la retenir!… C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le +cadavre. Et c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur +terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise +de l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur. +Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait +au Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable. + +«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la même +mesure! Mais où est le couteau?» + +Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a +frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne savons +rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-être mort de +ce qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux +mots du mort. + +Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le +prince Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en +lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui, +lui arrache le journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit: + +«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la police.» + +Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un +mot, et s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier +continue à pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le +puits. Il paraît avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs. +Edith: + +«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!» + +Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais +ce qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un +instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait +Bernier, est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé +par la mère Bernier elle-même? + +Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du +puits, fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits, +comme sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit +encore, plus bas: + +«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police? + +— Tout!» + +Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. +Rouletabille secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux. +Il me paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher +Rouletabille à l’épaule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour Carrée, +la Tour du Téméraire, le Château Neuf, toutes les dépendances de cette +cour dont personne n’a pu s’échapper et où, logiquement, l’assassin +doit se trouver encore. Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce +que nous cherchons quelque chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous +avons cherché au Glandier, après le phénomène de la dissociation de la +matière, l’homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non! +non! je sais maintenant qu’il ne faut plus chercher Larsan avec ses +yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. Nous l’entendons crier +sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons rien +que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme +Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas qu’il +les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il lève +vers le ciel son poing fermé. + +«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon bout de +la raison!» + +Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le +sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère +Bernier qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant +autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire: +le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et +nous sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement. +À un moment, il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée +en l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de +cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le +jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à +l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui, +le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac: + +«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!» + +Et, tourné vers Mrs. Edith: + +«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère qu’elle +ne tardera pas!» + +La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur. + +«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! Qu’elle pense +pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» fait Mrs. Edith en +me prenant le bras. + +Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi +de trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses +hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du +crime. + +«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime! +s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore. + +— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier, +essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse: + +«Rien n’est changé, père Jacques.» + +Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier. + +«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan! + +— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, c’est +tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de Rouletabille, sinon +que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de Bernier, tout +continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, Mrs. +Edith et moi, et que nous ne savons pas? + +Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon +incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux +pas de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou +commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir +commencer l’enquête que continuera le juge d’instruction également +averti. + +Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point pris +le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château +d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé, +tout «important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à +la porte du château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et +puis il s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère +Bernier, qui gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le +delegato examine la plaie. Il dit en très bon français: «Voilà un +fameux coup de couteau!» Cet homme est enchanté. S’il tenait l’assassin +sous la main, certes, il lui ferait ses compliments. Il nous regarde. +Il nous dévisage. Il cherche peut-être parmi nous l’auteur du crime, +pour lui signifier toute son admiration. Il se relève. + +«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà +au plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est +incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis +delegato, on n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…» + +Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase: + +«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main +la poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il +répète: «C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son +allégresse. Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre +dans la cour, un docteur de Menton qui arrive justement pour continuer +ses soins au vieux Bob. + +«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et +dites-moi ce que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout, +autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée +de M. le juge d’instruction.» + +Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que +nous pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup +de couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont +la pointe a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque +entre le delegato et le docteur, Rouletabille n’a point cessé de +regarder Mrs. Edith, qui a pris décidément mon bras, cherchant auprès +de moi un refuge. Ses yeux fuient les yeux de Rouletabille qui +l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se taire. Or, je sais qu’elle est +toute tremblante de la volonté de parler. + +Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée. +Nous nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer +l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons +vu et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en +tire rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la +chambre du vieux Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés +comme des fous. Elle était là depuis plus d’une heure, ayant laissé son +mari dans la loge de la Tour Carrée, en train de travailler à tresser +une corde! Chose curieuse, je m’intéresse en ce moment moins à ce qui +se passe sous mes yeux et à ce qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et +que j’attends… Mrs. Edith va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément +par la fenêtre ouverte. Un gendarme est resté auprès de ce cadavre sur +la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. Edith, comme moi, ne prête +qu’une médiocre attention à ce qui se passe dans le salon devant le +delegato. Son regard continue à faire le tour du cadavre. + +Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à +mesure que nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien +grandit dans des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le +crime de plus en plus incroyable. Il est sur le point de le trouver +impossible, quand c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée. + +On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on +entend la voix tranquille de Rouletabille: + +«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus. + +— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de l’eucalyptus? demande le +delegato. + +— L’arme du crime!» réplique Rouletabille. + +Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres +cailloux ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos +yeux. + +Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de l’humanité»! + + + + +XIX +Rouletabille fait fermer les portes de fer + + +L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de +doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob, +et nous ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé +Larsan d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de +Larsan ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que +depuis que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus +vieux grattoir de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement +que le sort du vieux Bob était désormais entre les mains de +Rouletabille. Celui-ci n’avait que quelques mots à dire au delegato, +relativement aux singuliers incidents qui avaient accompagné la chute +du vieux Bob dans la grotte de Roméo et Juliette, à énumérer les +raisons que l’on avait de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent +le même personnage, à répéter enfin l’accusation de la dernière victime +de Larsan, pour que tous les soupçons de la justice se portassent sur +la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, qui n’avait point cessé +de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, que le vieux Bob +présent était bien son oncle, mais s’imaginant comprendre tout à coup, +grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible Larsan accumulait autour +du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le dessein sans doute +de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le poids +dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob, +pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame comme +un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile +mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux +murs du château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un +mouvement — un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et +que l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les +dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son +tour de redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard +l’état de son esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut +alors la terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être, +nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu +parler avec un effroi qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite +intéressée lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de +l’impossibilité où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il +l’avait passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée, +à cause de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais +là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans +un espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille, +Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez +loin du cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et +Bernier avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour +raisonner comme je le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la +«galerie inexplicable!» Elle était sous la voûte entre Darzac et moi, +Rouletabille se tenant devant nous, quand le cri de la mort avait +retenti au bout de l’ombre de l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de +sept mètres de là! Quant au vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne +s’étaient point quittés, celle-ci surveillant celui-là! Si elle les +écartait de son argument, il ne lui restait plus personne pour tuer +Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment il était parti, +comment il était arrivé, mais encore comment il avait été présent. Ah! +elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en songeant à +Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles. + +Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été +volé par le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous +permettre de tout penser, de tout imaginer… + +Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans +l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit +cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait, +présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la +justice. + +Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge +d’instruction qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux +grattoir de l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi +qu’il ne pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les +vivants dont j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand +Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le +juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable, +le seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la +poterne et les deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant +surveillés les uns les autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant +qu’on tuait Bernier à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce +on fût Bernier lui-même. À quoi le juge d’instruction, très intéressé, +répliqua en nous demandant si quelqu’un de nous soupçonnait les raisons +d’un suicide probable de Bernier; à quoi Rouletabille répondit que, +pour mourir, on pouvait se passer du crime et du suicide et que +l’accident suffisait pour cela. L’arme du crime, comme il appelait par +ironie le plus vieux grattoir du monde, attestait par sa seule présence +l’accident. Rouletabille ne voyait point un assassin préméditant son +forfait avec le secours de cette vieille pierre. Encore moins eût-on +compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, n’eût point trouvé +d’autre arme pour son trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au +contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son attention par sa +forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si elle +s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame alors +s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si +malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il s’en +était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la +plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une +conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par +l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de Rouletabille, il +n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à le franchir. Six +heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans lassitude et sans +résultat. + +Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles +et vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux +Bob, nous nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où +venaient de partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur +le couloir de la Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous +entendions les gémissements de la mère Bernier qui veillait le corps de +son mari que l’on avait transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce +blessé aussi inexplicables, ma foi, l’un que l’autre, en dépit des +efforts de Rouletabille, notre situation, à Mrs. Edith et à moi, était, +il faut l’avouer, des plus pénibles, et tout l’effroi de ce que nous +avions vu se doublait dans le tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de +ce qui nous restait à voir. Mrs. Edith me saisit tout à coup la main: + +«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous. +Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de +mon mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant +qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à +l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le Bourreau +de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio seulement que +j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… C’est atroce!…» + +À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance +et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de +toute mon âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur +mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos +inoubliables à voix basse, pendant que passaient et repassaient dans la +cour les ombres rapides des gens de justice, tantôt précédés, tantôt +suivis de Rouletabille et de M. Darzac. Rouletabille ne manquait point +de jeter un coup d’oeil de notre côté chaque fois qu’il en avait +l’occasion. La fenêtre était restée ouverte. + +«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable +que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une +place que nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas, +Monsieur Sainclair? + +— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son +intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de +l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre +appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela +s’arrêterait!… S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a +accusé Larsan, l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!» + +Et j’appuyais sur ces derniers mots. + +«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes +raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, +voyez-vous!… Oui, oui, je ne redoute qu’une chose… + +— Quoi? Quoi?…» + +Elle s’était levée, fébrile… + +«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour mieux le +perdre!… + +— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction. + +— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de vos amis… +Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, j’aimerais encore mieux +avoir affaire à la justice!…» + +Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me +dit: + +«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre +jusqu’à la mort!…» + +Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa +robe. + +«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là? + +— Encore! m’exclamai-je avec colère. + +— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me +demanda-t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant. + +— J’y suis prêt. + +— Contre tout le monde?» + +J’hésitai. Elle répéta: + +«Contre tout le monde? + +— Oui. + +— Contre votre ami? + +— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon +front en sueur. + +«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici +quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!» + +Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. +Puis elle s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle +courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!… + +Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille +et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. +Rouletabille s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au +courant de ma trahison. + +«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai +point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à +plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami… + +— Et vous, vous la plaignez trop!…» + +Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat. +Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec: + +«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez! +c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous adressiez +plus la parole, à M. Darzac et à moi!… + +— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui +tournai le dos. + +Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa +colère. + +Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous +appelèrent. L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après +la déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la +conclusion qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le +château. M. Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et +comme j’étais resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du +Téméraire, assailli de mille sinistres pressentiments et attendant avec +une angoisse croissante le retour de Mrs. Edith, cependant qu’à +quelques pas de moi, dans sa loge où elle avait allumé deux bougies +mortuaires, la mère Bernier continuait à psalmodier en gémissant auprès +du cadavre de son mari la prière des trépassés, j’entendis tout à coup +passer dans l’air du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong +formidable, quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris +que c’était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer! + +Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un +effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme +vers son seul refuge… + +… Puis je vis apparaître M. Darzac… + +… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir… + + + + +XX +Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»! + + +Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais +la démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût +pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous +eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la +pourpre ou l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé +l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je +crois bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle. + +Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort +inouï pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout, +dans son regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait +fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui +aussi, avait la mine sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais +ce qui, pardessus tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père +Jacques, de Walter et de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient +tous trois armés de fusils et vinrent se placer en silence devant la +porte d’entrée de la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de +Rouletabille, avec une passivité toute militaire, la consigne de ne +laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la +terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient +particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille +manoeuvre, et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne +lui répondirent pas. Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au +travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, +les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle s’écria d’une +voix rauque: + +«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le tuer?… + +— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… +Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, +nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé +nos armes, que nous n’en gardons aucune sur nous.» + +Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier +continuait de gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux +grattoir de l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos +revolvers et nous fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs. +Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l’arme que +Rouletabille n’ignorait point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais, +sur les instances du reporter qui lui fit entendre que ce désarmement +général ne pouvait que la tranquilliser, elle finit par y consentir. + +Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi +de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers +l’appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout +droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du corps de trop. +Et, tirant la petite clef spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit +cette porte. + +Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M. +et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche +à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux +Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet +plein de peinture rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au +milieu du bureau, se tenait, fort convenablement, reposant sur sa +mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne de l’humanité. + +Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant +que nous le considérions avec stupeur: + +«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.» + +Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes +place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême +défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets +familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille +banalité apparente, les raisons foudroyantes du plus redoutable des +drames. Et puis, le crâne semblait rire comme le vieux Bob. + +«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette +table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui +de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps. + +— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du vieux +Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée +plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour +supplier ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…» + +La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore +que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et +des coups furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous +suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait: + +«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!» + +Rouletabille ouvrit la porte: + +«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…» + +Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré: + +«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… Ah! j’ai +bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu les portes de fer +fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des morts. Oui, j’ai +cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!» + +Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la +porte aux verrous. + +«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous +donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille. + +Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à +dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda: + +«Qui l’a tué?» + +Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la +main, mais en regardant la Dame en noir. + +«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac. + +— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, qu’il +a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi j’ai pu +douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous répète +que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!» + +Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me +rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui +avait prise des mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir +du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir +entre cette épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit +point que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite +épingle avait disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait +de la retrouver entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une +liasse de bank-notes dont l’oncle avait payé, cette nuit-là, la +complicité et le silence de Tullio qui l’avait conduit dans sa barque +devant la grotte de Roméo et Juliette et qui s’en était éloigné à +l’aurore, fort inquiet de n’avoir pas vu revenir son passager. + +Et Arthur Rance conclut, triomphant: + +«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à +tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de +pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!» + +Sur quoi, Mrs. Edith: + +«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez donc +que Tullio s’y trouvait? + +— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, là-bas… + +— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement Rouletabille… + +Et il ajouta, sur un ton glacial: + +«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De +cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du +château d’Hercule… pour lesquels ma démonstration corporelle de la +possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je vous +demande toute votre attention!» + +Mais Arthur Rance l’arrêta encore: + +«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous +les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité +du corps de trop peut avoir quelque intérêt? + +— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous +pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit, +se leva, toute tremblante: + +«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?… + +— J’en suis sûr!» dit Rouletabille… + +Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous +regarder. + +Le reporter reprit de son ton glacé: + +«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre, +madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas, +messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le +jour du déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si +j’en excepte Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, +n’a pas senti la présence de Larsan? + +— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au professeur +Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment que +nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le +professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite +réunion… + +— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir. + +— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de +Mrs. Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous +les hôtes du château d’Hercule… + +— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, prononça +avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai point +besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château +d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». Larsan, +lui, ne nous a pas quittés!» + +Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan +pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant +que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille: + +«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait +encore un personnage que je ne vois pas ici…» + +Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil: + +«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle +besogne le prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien +que ce ne sont point les malheurs de la fille du professeur Stangerson +qui l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire… + +— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est point du +raisonnement: + +— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.» + +Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à Mrs. +Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le +plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a +longtemps gardé rancune. + +«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, +du déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos +raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette +petite épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint +Tullio, qui se trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie +faisant communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux +Bob, cette petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a +pu, comme il le dit, prendre le chemin du puits, puisque nous avons +retrouvé le puits extérieurement fermé! + +— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna +étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, j’ai +trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de +Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé +à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de +courir au puits et de constater qu’il était ouvert… + +— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous refermé? Qui +vouliez-vous donc tromper? + +— Vous! monsieur!» + +Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en +monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés +de mon côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité +avec laquelle Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M. +Darzac, j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me +soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de +l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan! + +Moi! Larsan! + +Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas +les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de +tout mon être et mon indignation furibonde. La colère galopait dans mes +veines en feu. + +«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si +le prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, +il ne reste plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si +Larsan est parmi nous, montre-le donc, Rouletabille!» + +Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me +perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation: + +«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour +d’assises!… + +— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour être aussi +lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir. + +— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?… + +— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!» + +Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant? +Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes +yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait +avec effroi! + +«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne +soupçonnes pas!…» + +À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour +Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par +le reporter aux trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait +de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut +s’élancer, mais Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa +d’une phrase. + +«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et +ce coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!» + +Et, tourné vers moi: + +«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais +rien ni personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de +la raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin et +sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est +ici, parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: +rasseyez-vous donc tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, +car je vais commencer sur ce papier la démonstration corporelle de la +possibilité du corps de trop!» + +* * * + +Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous +de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un +compas. + +«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le +corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.» + +Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du +rayon du cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, +ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un +morceau de papier blanc immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de +cuivre sur la planche à dessin. + +Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara +du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait +là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne +comprenait rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en +effet c’était lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis. + +Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, +mais, de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le +papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il +avait «lavé» le plan de la presqu’île d’Hercule. + +«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et +cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez +qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien à ma +démonstration.» + +Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de +«laver» tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement +tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, +lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, +il ne pensait qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!… + +Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit: + +«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui +recouvre mon cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui +colore le cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même +teinte. + +— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela +signifie? + +— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que +cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur! + +— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état en +rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la +Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant +rouler son crâne! + +— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille. + +Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le +renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il +lui demanda encore: + +«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire +n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan. + +— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens +dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du +Téméraire… + +— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le +reporter. + +Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il +pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste +croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons +autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de toilette. Là, il +craqua une allumette et alluma sur une petite table une lampe à esprit +de vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole préalablement remplie +d’eau. Le crâne n’avait pas quitté le creux de son bras. + +Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. +Jamais l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi +incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous +donnait d’explications et plus il agissait, moins nous le comprenions. +Et nous avions peur, parce que nous sentions que quelqu’un autour de +nous, quelqu’un de nous avait peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui +donc était celui-là? Peut-être le plus calme! + +Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole. + +Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement? +Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi +la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, +commençons-nous un cri… un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où +l’avons-nous donc vu? + +Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille? +Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au +fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin +du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette +mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, +un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, +maintenant, se découpe sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! +Comme Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il +ressemble à son père! c’est Larsan! + +Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre +funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à +nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. +Edith, qui n’a jamais vu Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me +demande: «Que s’est-il passé?» + +Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa +casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne. + +C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. +Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation +devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant +lesquelles il nous avait ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix +minutes fort impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit +le crâne de la main droite et, avec le geste familier aux joueurs de +boules, il le fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il +nous montre le crâne et nous invite à constater qu’il ne porte la trace +d’aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre. + +«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart +d’heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la +Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, +après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière +lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que +lorsque nous sommes venus l’y chercher passé six heures. Quant au vieux +Bob, nous l’avons vu entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son +crâne vierge de peinture! + +«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher +est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure après +que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux Bob que +celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en entrant +dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et je vous défie +d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui est entré dans la +Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas le +même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde avant l’arrivée +du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la +Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis… +En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. Darzac ici présent devant +nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU’IL Y A DEUX +MANIFESTATIONS DARZAC!» + +Et Rouletabille regarda M. Darzac. + +Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse +démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une +épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que +disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore là nous +retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique +intelligence. + +M. Darzac s’écria: + +«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec un +déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et +qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai pas +vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en +quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le +père Bernier lui a-t-il ouvert!… + +— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir +entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame! +c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous! + +— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte, +je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi. + +— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père +Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas +eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a +vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment +qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train +d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le +seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch… + +— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était +entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point +étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne +l’avait pas vu ressortir? + +— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, +Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où +vous passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait +— ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son +plancher… et vous imaginez la vérité. + +— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!… + +— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!… + +— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les verrous +comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que j’avais ce +bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…» + +Rouletabille s’avança vers M. Darzac. + +«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les +yeux. + +— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!» + +Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir. + +Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les +deux mains aux épaules: + +«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de +bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris +comment s’était introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que +vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à +laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, +croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvai en +droit de soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à cinq +heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement Darzac! +J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai +Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac, +comme je vous ai soupçonné!… + +— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai point dit l’heure +exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour Carrée, c’est que cette +heure restait vague dans mon esprit et que je n’y attachais aucune +importance! + +— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans +s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la Dame +en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle +sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que +vous lui auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon +imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et +avec l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne +plus nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur +Darzac, que j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis +dans le sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et +l’inouï soupçon!… + +— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous +soupçonnés ici!…» + +Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches +et dit, s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant +l’horreur de l’imagination de Rouletabille: + +«Encore un peu de courage, madame!» + +Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa +voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème: + +«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… +Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait +Larsan… Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout +de ma raison, était d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, +ces deux manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé +par vous… Monsieur Darzac.» + +M. Darzac répondit à Rouletabille: + +«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire +tout de suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!… + +— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les +entourant tous deux. + +Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps +comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré +et nous exaspérait. + +«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» s’écriait Arthur +Rance… + +Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris +d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à la +porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que +notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, +ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation +intolérable. Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait +davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, +et peut-être à nous-mêmes, que nous n’étions pas Larsan! + +Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait +changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son +être semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard +avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous +particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui +s’obstinait à le vouloir protéger; il s’adossa à la porte, il croisa +les bras, et dit: + +«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. +Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac +sortantes, dont l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y +perdre! Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… +Que M. Darzac, ici, présent, me permette de lui dire: j’avais cent +excuses pour le soupçonner!…» + +Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui +aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir +l’Australie!» + +M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, +avec une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?… + +— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme +suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les +conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si +c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant +l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai +acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps +d’être Larsan.» + +Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se +soulever et de protester d’un grand geste épeuré. + +Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la +souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix: + +«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…» + +Mathilde baissa la tête et ne répondit pas. + +Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne +pouvais excuser, continuait: + +«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre +retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression +de la terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, +de sa perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il +faut que je m’explique ici, il le faut pour que tout le monde +s’explique ici!… Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… +Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. +La précipitation même qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter +la cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait de chasser +définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me +souviens, disaient alors, combien clairement: «Est-il possible que je +continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés, +qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!» + +«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu tout à +fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle, +contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer +sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui +dît…» + +Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et +lui dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que +Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: +«Est-ce que vous redevenez folle?» + +Et, se reculant un peu: + +«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur +Darzac!… Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la +suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son +hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par +instants, des plus délicates attentions!… Enfin, permettez-moi de vous +dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser +que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours au fond +d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la +pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est point +cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle +s’en apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés +par autre chose!… + +— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. Darzac… +ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si j’avais été +Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, j’avais tout +intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et je ne me +serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est revenu +au monde, que j’ai perdu Mathilde?… + +— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était +devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si +j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le +contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci: +c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de +croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan +existe en dehors de vous!» + +En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva +haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face +de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous +étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du +commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que +l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de +l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi +formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait… + +«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors +de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité +immédiate. Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que +vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré +vous, chez vous, aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous +voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore, +toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre femme que ce Larsan +ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur +Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes soupçons +ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins que nous +nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il +semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… Voyez +donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée +l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez +mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme +réalisée l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant +Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande +ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à +l’état de Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection +est indéniable. Il existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre +volonté d’être Larsan!…» + +M. Darzac n’interrompait plus. + +«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à +cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si +cette résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon +d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute l’affaire est +éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident de Bourg… je continue à +raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, dans le buffet… +Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a annoncé, vous +attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous +éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de +toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre +déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, +passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, +définitivement à moi, je mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de +même, il vous fatigue… et si bien vous fatigue-t-il, ma foi, que, +arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques minutes de +repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de cette barbe menteuse +et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la porte du +compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le temps de +voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de +s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le +danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne +voit pas Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à +contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre +femme qui accourt vous y chercher!… Elle vous trouve debout… Vous +n’avez pas même eu le temps de vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! +non… Votre malheur ne fait que commencer… Car l’atroce pensée que vous +êtes peut-être ensemble Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai +de la gare, en passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous +lâche la main et se jette comme une folle dans le bureau du chef de +gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser l’abominable pensée +tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment la +porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir Larsan! +Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle +oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à +m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre +conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre +son père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu, +vous avez l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme +continue à avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne +son revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui pourrait +se résumer dans cette phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et, +si c’est Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» +Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, +pour la rapprocher, vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher +Monsieur Darzac! Tout cela s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il +n’y avait point jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant +votre voyage de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de +nous, qui ne pouvait le plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez +pris le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez +descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là, après un +court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous apparaissiez +à l’état de Larsan à vos mêmes amis venus en promenade à Menton. Le +train suivant vous remportait vers Cannes, où nous nous rencontrâmes. +Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le désagrément d’entendre, de +la bouche même d’Arthur Rance qui était, lui aussi, venu au-devant de +nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu cette fois Larsan et que +votre exhibition du matin n’avait servi de rien, vous vous obligeâtes, +le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la Tour +Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et voyez, mon +cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus +compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables +si, par hasard, mes soupçons devaient être confirmés!» + +À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je +ne pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement +Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir +la victime de quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, +autour de moi, frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car +les arguments de Rouletabille devenaient si terriblement possibles que +chacun se demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité +de la culpabilité, il allait pouvoir conclure à l’innocence. Quant à +Robert Darzac, après avoir monté la plus sombre agitation, il s’était à +peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla qu’il ouvrait +ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé, mais très +intéressé, qu’ont les accusés au banc d’assises quand ils entendent M. +le procureur général prononcer un de ces admirables réquisitoires qui +les convainquent eux-mêmes d’un crime que, quelquefois, ils n’ont pas +commis! La voix avec laquelle il parvint à prononcer les mots suivants +n’était plus une voix de colère, mais de curieux effroi, la voix d’un +homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien +pu échapper!» + +«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé +à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous +venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?… + +— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve +simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle +était Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été +fournie heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez +fermé le cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de +trop!» le jour où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous +aviez tiré les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre +chambre, vous nous avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez +entré dans cette chambre vers six heures et non point, comme le père +Bernier le disait et comme nous avions pu le constater nous-mêmes, à +cinq heures! Vous étiez alors le seul avec moi à savoir que le Darzac +de cinq heures, dont nous vous parlions comme de vous-même n’était +point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne prétendez pas que vous +n’attachiez aucune importance à cette heure de cinq heures, puisqu’elle +vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle vous apprenait qu’un autre +Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là, le +vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous taisez! Votre +silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac aurait-il eu +à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était venu avant +vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à nous +cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS +DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes +soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! ET +L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC! + +— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne +pouvais croire être Larsan. + +Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien +perdu de son calme, étendit le bras et dit: + +«Il y est encore!…» + +Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la +porte du placard avait été poussée par une main invisible, comme il +arriva le terrible soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»… + +Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise, +d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en noir +poussa un cri déchirant: + +«Robert!… Robert!… Robert!» + +Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si +semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper… +Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa raison, après +l’argumentation triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les +bras tendus, elle allait vers la seconde manifestation Darzac qui +descendait du fatal placard… Le visage de Mathilde rayonnait d’une vie +nouvelle; ses yeux, ses tristes yeux dont j’avais vu si souvent le +regard égaré autour de l’autre, fixaient celui-ci avec une joie +magnifique, mais tranquille et sûre. C’était lui! C’était celui qu’elle +croyait perdu, et qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre, +et qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce dont elle +avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie! + +Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire +coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait +soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il +tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré +de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie +audacieuse que, depuis quelques minutes, il nous donnait. N’ayant plus +aucun doute sur l’issue de la discussion qu’il soutenait avec +Rouletabille, il avait eu cette incroyable puissance sur lui-même de +n’en laisser rien paraître, et aussi cette habileté dernière de +prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille de dérouler à +loisir une argumentation au bout de laquelle il savait qu’il trouverait +sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens +de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si bien que, dans le moment +que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne pûmes l’empêcher de se +jeter d’un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à Mme Darzac +et d’en refermer violemment la porte avec une rapidité foudroyante! +Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu lorsqu’il était trop tard pour +déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la scène précédente, n’avait +songé qu’à garder la porte du corridor et il n’avait point pris garde +que chaque mouvement que faisait le faux Darzac, au fur et à mesure +qu’il était convaincu d’imposture, le rapprochait de la chambre de Mme +Darzac. Le reporter n’attachait aucune importance à ces mouvements-là, +sachant que cette chambre n’offrait à la fuite de Larsan aucune issue. +Et cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui fermait son +dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions +importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus forcenés. +Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie +de ses inexplicables évasions! + +«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…» + +Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, +me broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait +attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette +tempête, semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait +autour d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient +comme s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. Or, +ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille. + +Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les +trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des +haches qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais +verrous. Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de +bélier. Nous nous y mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. +Notre anxiété était au comble. En vain nous répétions-nous que nous +allions entrer dans une chambre où il n’y avait que des murs et des +barreaux… nous nous attendions à tout, ou plutôt à rien, car c’était +surtout la pensée de la disparition, de l’envolement, de la +dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait +plus fous. + +Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux +domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de +ne s’en servir que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant. +Puis, il donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin +tombée, il entra le premier dans la pièce. + +Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes +tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord, +Larsan était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il +avait arraché sa fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; +il avait repris sa face rase et pâle du Frédéric Larsan du château du +Glandier. Et on ne voyait que lui dans la chambre. Il était +tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de la pièce, et nous +regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras s’allongeaient +aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. On eût dit qu’il +nous donnait audience et qu’il attendait que nous lui exposions nos +revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa lèvre +ironique. + +Rouletabille s’avança encore: + +«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…» + +Mais Larsan ne répondit pas. + +Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous +aperçûmes que Larsan était mort. + +Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était +ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant. + +Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était +fini. + +Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et +d’oublier le mort. + +«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne +s’apercevra de sa disparition!» + +Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance: + +«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!» + +Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes +seul en face du cadavre de son père. + +* * * + +Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans +le salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et, +dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur +lui son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri +dans le moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances +qui restait encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre +qu’il ne courait aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que +Mrs. Edith. Quand les deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance +et moi lui donnâmes des soins qui nous renseignèrent tout d’abord sur +son curieux état de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de +nous avait pu croire mort et que l’on avait enfermé, râlant, dans un +sac, avait-il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous +eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui +cachait la blessure qu’il portait à la poitrine, nous connûmes au moins +que cette blessure, par un hasard qui n’est point si rare qu’on le +pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque immédiat, ne +présentait aucune gravité. La balle qui avait frappé Darzac, au milieu +de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir contre Larsan, s’était +aplatie sur le sternum, causant une forte hémorragie externe et +secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne suspendant en rien +aucune des fonctions vitales. + +On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants +quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers +moments. Et moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer — +l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de se +battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain +d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que +celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et +logea dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner +l’amputation et qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien +qui était retombé dans son coma, il en sortit le lendemain pour aller +faire un tour sur le boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été +frappé au sternum.[4] + +Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur +nous la porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais +la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette +précaution, quand nous entendîmes des pas dans le corridor et un bruit +singulier comme celui d’un corps que l’on traînerait sur un plancher… +Et je pensai à Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille! + +Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. +Je ne m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre +cortège. + +Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute +chose. Je distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle +sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, +évidemment, à barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de +pénétrer dans la Cour du Téméraire… + +… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… +deux ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais +bien et qui, une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac +semblait lourd. Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors +je pus voir encore que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois +qui le fermait d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille +sauta sur la margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans +hésitation… il semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et +sa tête disparut. Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et +il se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais +plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant soigneusement +le plateau et assujettissant les ferrures, et celles-ci firent un bruit +que je me rappelai soudain, le bruit qui m’avait tant intrigué le soir +où, avant la découverte de l’Australie, je m’étais rué sur une ombre +qui avait soudain disparu et où je m’étais heurté le nez contre la +porte close du Château Neuf… + +* * * + +Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir… +Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la +parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité +tout entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la +vérité… + +J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château Neuf, je +me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé profondément dans +les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres jalouses. +Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai même point +perçu le bruit des rames sur les eaux… + +Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se +passait très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en +face de l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait +la nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil… + +… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de +petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi +énorme, formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un +mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis +se dresser, debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le +reconnaissais comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres +gestes se découpaient avec une précision fantastique sur la bande +rouge… Oh! ce ne fut pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en +soulevant un fardeau qui se confondit avec lui… Et puis le fardeau +glissa dans le noir et la petite ombre de l’homme réapparut toute +seule, se pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et +puis s’affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique +jusqu’à ce qu’elle fût sortie complètement de la bande rouge… Et la +bande rouge disparut à son tour… + +Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan. + + + + +Épilogue + + +Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler +sous mes yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain +de tant d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, +de me replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de +me retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à +deux pas de moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute, +c’est-à-dire jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas +troubler leurs douces, tendres ou désespérées confidences, leurs +projets d’avenir, leurs derniers adieux… Malgré toutes les prières de +Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de Paris et +de son journal. Il a cet héroïsme suprême de s’effacer devant l’époux. +La Dame en noir ne peut pas résister à Rouletabille; il a dicté ses +conditions… Il veut que M. et Mme Darzac continuent leur voyage de +noces comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire aux Rochers +Rouges. Ce n’est pas le même Darzac qui l’a commencé, c’est un autre +Darzac qui le finira, cet heureux voyage, mais pour tout le monde +Darzac aura été le même sans solution de continuité. M. et Mme Darzac +sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la loi religieuse, il est +avec le pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils +trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser leur situation +s’il est prouvé qu’elle en a besoin et d’apaiser les scrupules de leur +conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux, définitivement +heureux: ils l’ont bien gagné!… + +Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie du +sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où j’écris +ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la +prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux, +dans la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des +Rochers Rouges, comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui +recouvraient les secrets du Glandier. La faute en est à cet abominable +Brignolles qui est au courant de bien des choses et qui, du fond de +l’Amérique où il s’est réfugié, veut nous faire «chanter». Il nous +menace d’un affreux libelle, et comme maintenant le professeur +Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa théorie, tout, chaque +jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, nous avons pensé +qu’il était préférable de «prendre les devants» et de raconter toute la +vérité. + +Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et +terrible affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain du +drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la +Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me +le demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon +front à la vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de +Rouletabille m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait +guère à moi depuis la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui +ne s’étaient pas quittés… + +On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert +Darzac était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le +rejoindre… Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la +gare. Mrs. Edith, contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune +tristesse de mon départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le +prince Galitch était venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait +donné des nouvelles du vieux Bob, qui étaient excellentes, et ne +s’était plus occupée de moi. J’en avais conçu une peine réelle. Et, +ici, il est temps, je crois bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais +je ne lui eusse laissé deviner les sentiments que je ressentais pour +Mrs. Edith si, quelques années plus tard, après la mort d’Arthur Rance, +qui fut suivie de véritables tragédies, dont j’aurai peut-être à parler +un jour, je n’avais pas épousé la blonde et mélancolique et terrible +Edith. + +Nous approchons de Marseille… + +Marseille!… + +Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se +dirent rien. + +Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un +geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une +statue de deuil et de douleur. + +Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient. + +* * * + +Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous +nous rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous +courions au secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le +drame… Rouletabille maintenant parle… parle… évidemment il essaye de +s’étourdir, de ne plus penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un +tout petit enfant pendant des heures… + +«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de +reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours +considéré ce bandit comme un honnête homme… + +Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu +de lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire +enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert +Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent +tout de suite. On sait combien il est simple, encore aujourd’hui, de +faire enfermer un être, quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un +cabanon. La volonté d’un parent et la signature d’un médecin suffisent +encore en France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette +sinistre et rapide besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan. +Il fit un faux et Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand +Brignolles vint à Paris, il faisait déjà partie de la combinaison. +Larsan avait son plan: prendre la place de Darzac avant le mariage. +L’accident des yeux avait été, comme je l’avais du reste pensé +moi-même, des moins naturels. Brignolles avait mission de s’arranger de +telle sorte que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible +suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir +cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de +binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre! + +Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le +dessein des deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo +que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de +le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait +été aidé naturellement dans cette circonstance par cette police +spéciale, qui n’a rien à faire avec la police officielle, et qui se met +à la disposition des familles dans les cas les plus désagréables, +lesquels demandent autant de discrétion que de rapidité dans +l’exécution… + +Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison +de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la +frontière italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir +le malheureux. Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu +avec le directeur et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y +a des directeurs de maison de fous qui ne demandent point trop +d’explications, pourvu qu’ils soient en règle avec la loi… et qu’on les +paye bien… et ce fut vite fait… et ce sont des choses qui arrivent tous +les jours… + +«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille. + +— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit +morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour +où, sans m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre +à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans +le Midi. Ce bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les +deux syllabes bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les +circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous +l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me +l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait jeté fut +presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du +véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était lui, +«le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…» + +Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les +différentes phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au +bout rester incompréhensible pour nous. Ç’avait été d’abord la +révélation brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et +puis cette autre révélation formidable qui lui était venue du mensonge +de l’une des deux manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire +que Rouletabille lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a +emporté le sac, a rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le +monde prend pour Darzac! Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là +n’a point dit à Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte +à cinq heures n’était point lui! Il cache déjà cette +contre-manifestation Darzac et il ne peut avoir d’intérêt à la cacher +que si cette manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu’il y a +ou qu’il y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela +est clair comme la lumière du jour! Rouletabille en est ébloui; il en +chancelle… il s’en trouverait mal… il en claque des dents!… Mais +peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier s’est-il trompé… peut-être +a-t-il mal compris les paroles et les étonnements de M. Darzac… +Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il verra bien!… Ah! +qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à fermer le cercle!… +Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il revient, comme il +s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la figure de +l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… je ne +l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût été +si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la figure de +Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que c’était là une +dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui entrait si bien +dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il se serait +débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder encore… +Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les +raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac, +sur l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il +ment!… Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient +toujours derrière sa raison, voient maintenant!… + +Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être, +va lui échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée +à Larsan et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de +réfléchir, de savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande +vingt-quatre heures!… Il assure la sécurité de la Dame en noir en la +faisant habiter l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer +en secret qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui +faisant entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux +Bob. Et, comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste +un espoir… Celui que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou +vivant, il court à sa recherche… De Darzac, il possède un revolver, +celui qu’il a trouvé dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a +déjà remarqué le type chez un armurier de Menton… Il va chez cet +armurier… il montre le revolver… il apprend que cette arme a été +achetée la veille au matin par un homme dont on lui donne le +signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande +barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne +s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend +une autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait +ce que n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le +sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort +d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il +s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel de +la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de +redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon, +redescendait de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel. +Sospel! Est-ce que Brignolles n’était pas signalé comme descendu à +Sospel? Brignolles!… Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce +que Brignolles venait faire dans ces parages!… Sa présence devait être +étroitement liée au drame. D’un autre côté, la disparition et la +réapparition du véritable Darzac attestaient qu’il y avait eu +séquestration… Mais où… Brignolles, qui avait partie liée avec Larsan, +ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-être +était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette +séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique, +Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de +Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le +passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du +client de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il +paraissait très altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût +pu le prendre pour un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut +la sensation qu’il «brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez +donc par ici une maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de +l’auberge, la maison de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les +deux fameuses syllabes bonnet prenaient toute leur signification… +Désormais, il ne faisait plus de doute pour Rouletabille que le vrai +Darzac avait été enfermé par le faux comme fou dans la maison de santé +du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire à Sospel +qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de rencontrer là +Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le chemin du +mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout savoir, +à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, il +saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour +professeurs en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre +ce qu’il était advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment +qu’on avait retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de +la petite voiture descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait… +du moment que Larsan n’avait point jugé utile de se débarrasser +auparavant de Darzac par la mort, en le précipitant, dans le sac, au +fond du puits de Castillon, peut-être avait-il été de son intérêt de +reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison de santé! Et +Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, Darzac +vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!… +Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!… +Cet otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient +s’ensuivre entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, +Mathilde tuait Larsan de ses mains ou le livrait à la justice! + +Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de +santé, il se heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta +à la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il +cria à Rouletabille de l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart +d’heure après, Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point +suffi, car Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce +qui rendait la vie aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut +point de peine à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait +Larsan, mais qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille +Darzac à sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous +deux rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et +écouta leurs discours avec une certaine stupeur qui se transforma +bientôt en effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se +traduisait par la mise en liberté immédiate de Robert Darzac. Darzac, +par une chance miraculeuse que j’ai déjà expliquée, souffrait à peine +d’une blessure qui aurait pu être mortelle. Rouletabille, dans une joie +folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ à Menton. Je passe sur les +effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui donnant rendez-vous à +Paris pour le règlement des comptes. En route, Rouletabille apprenait +de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, était tombé +quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le +passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de +célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage +pour comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui +avait eu l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une +malheureuse femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la +plus folle entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces +inconnues. Après avoir volé le pardessus du directeur pour cacher son +uniforme d’aliéné et s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une +centaine de francs, il était parvenu, au risque de se casser le cou, à +escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui eût paru +infranchissable. Et il était descendu à Menton; et il avait couru au +fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu, Darzac! Il s’était vu +lui-même!… Il s’était donné quelques heures pour ressembler si bien à +lui-même que l’autre Darzac lui-même s’y serait trompé!… Son plan +était simple. Pénétrer dans le fort d’Hercule comme chez lui, entrer +dans l’appartement de Mathilde et se montrer à l’autre, pour le +confondre, devant Mathilde!… Il avait interrogé des gens de la côte et +appris où le ménage logeait: au fond de la Tour Carrée… Le ménage!… +Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors n’était rien à côté de ce +que ces deux mots: leur ménage… Le faisait souffrir!… Cette +souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait revu, lors +de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, la +Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le +regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais +elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et +en esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme +de l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient +perdus! + +Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un +revolver à Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût +pu le perdre, pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait +l’acquisition d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait +rappeler le costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq +heures le moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie, +tout en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où +il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il +s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et +étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment, +au fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé +auprès de nous et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une +forte envie de nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de +même à se retenir, voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir! +Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela seulement valait la +peine de vivre, et, une heure plus tard, quand il avait eu à sa +disposition la vie de Larsan qui, dans la même chambre, lui tournant le +dos, faisait sa correspondance, il n’avait même pas été tenté par la +vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait pas encore place dans +son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein pour toujours de +l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!… + +On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la +façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le +fort d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le +placard. Et c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M. +Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux +Bob qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide +d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui +avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de +l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette +nuit-là, il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en +terminer avec Larsan la nuit suivante. Le tout était de cacher, un +jour, M. Darzac dans la presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait +trouvé un petit coin abandonné et tranquille dans le Château Neuf. + +À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par un +cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire. + +«C’était donc cela! m’écriai-je. + +— Mais oui, fit-il… c’était cela. + +— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! Ce +soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et moi qui +ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que +l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle +tenait!… Oh! je comprends tout, maintenant! + +— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette +nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans +la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je +n’ai eu que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois +pendant que M. Darzac se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous +fûtes couché, après votre expérience de la barbe, il revint me voir et +nous étions assez embarrassés. Si, par hasard, vous parliez de cette +aventure, le lendemain matin, à l’autre M. Darzac, croyant avoir +affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une catastrophe. Et, +cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac qui +voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la sachant, +vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez +une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous +cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût +pu nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc +de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain +ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, d’ici +là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, dès la +première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes! + +— Oh! je comprends!… + +— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que vous +ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure +charmante de Mrs. Edith… + +— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me +mettre dans une sotte colère?… demandai-je. + +— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de +nous adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous +répète que je ne voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous +parlassiez à M. Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre, +Sainclair. + +— Je continue, mon ami… + +— Mes compliments… + +— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne +comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier? + +— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… C’est cette maudite +canne… + +— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir… + +— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est la +canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait +qu’exécuter…» + +Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai +point à la fin de cette belle intelligence. + +«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses — +pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je +laissais tomber la canne à bec de corbin d’Arthur Rance devant M. et +Mme Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous +rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec de corbin de Larsan, et le +geste que faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une +façon de tenir sa canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là +tenir une canne à bec de corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était +sûr!… Mais je voulais voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de +Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit jusqu’au lendemain, même après +ma visite à la maison des fous!… même quand j’eus serré dans mes bras +le vrai Darzac, j’ai encore voulu voir le faux avec les gestes de +Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa canne comme le bandit… +oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… redresser ses +épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason des +Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a +tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a vue +qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi +qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux +grattoir, qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir +tombé sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter +alors dans le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort +d’avoir revu, dans le même moment, la canne de Larsan!… il est mort +d’avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes +les batailles, Sainclair, ont leurs victimes innocentes…» + +Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la +rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je +ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur +le compte de son vieux Bob. + +Il sourit. + +«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce n’était +pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé son +repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de Bernier, +dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits après y +avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque +que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je +regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je +portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je +tombai dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un +bain à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui. +L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château +d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris que la +barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la mer +était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde qu’il +se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher, +racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait, +depuis plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les +jours. Paolo savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San +Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait +fallu une barque pour quitter le château, et cette barque était +justement celle du Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio +à San Remo et y envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur +Rance, persuadé que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux +Bob. En effet, le vieux Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât +cette nuit-là à la grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié +pour le vieux professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur +Rance; il pouvait, en effet, être arrivé quelque accident à son parent. +Quant à moi, je ne demandais au contraire qu’une chose, c’est que cet +exquis vieillard ne revînt pas avant que j’en eusse fini avec Larsan, +désirant toujours faire croire au faux Darzac que le vieux Bob me +préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand j’appris qu’on venait de le +retrouver, je n’en fus qu’à moitié réjoui, mais j’avouerai que la +nouvelle de sa blessure à la poitrine, à cause de la blessure à la +poitrine de l’homme au sac, ne me causa aucune peine. Grâce à elle, je +pouvais espérer, encore quelques heures, continuer mon jeu. + +— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite? + +— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de faire +disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait +tout le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour +nous avons eu là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes +n’était point faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir +qu’ils eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu +quand nous étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier +gendarme venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de +Garibaldi, le second que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes, +soupaient et que la mer était libre!… + +— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux +clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio +au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque +remporterait le lendemain?» + +Rouletabille baissa la tête: + +«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela, +Sainclair… Je ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après +tout, c’était mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de +trop pour la maison des fous!… Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais +condamné qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu +qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…» + +Nous ne dîmes plus un mot de la nuit. + +À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il +me refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin +et se précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les +feuilles étaient pleines des nouvelles de Russie. On venait de +découvrir, à Pétersbourg, une vaste conspiration contre le tsar. Les +faits relatés étaient si stupéfiants qu’on avait peine à y ajouter foi. + +Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en +première colonne de la première page: + +Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie + +et, au-dessous: + +Le tsar le réclame! + +Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit: + +«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur +veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le tsar… +avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas la mienne!… +En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de me reposer, +moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer +ensemble quelque part!… + +— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous +remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie folle +de travailler… + +— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…» + +Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida +ses poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une +enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer +comment. + +«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta. + +Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai +Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse +hilarité. + +«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que +c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir… + +— Pour où?… + +— Pour Saint-Pétersbourg!…» + +Et il me tendit la lettre où je lus: + +«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en +Russie, à la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour +de Tsarkoïé-Selo… Nous sommes obligés de vous avertir que vous +n’arriverez pas à Pétersbourg vivant. + +«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.» + +Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le +prince Galitch était à la gare,» fis-je simplement. + +Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit: + +«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!» + +Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir, +quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de +ne point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il +riait encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…» + +Et ce fut son dernier salut. + +Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les +premiers confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et +André Hesse. + +«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils. + +— Ah! excellentes!» répondis-je. + +Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux à la +buvette. + +FIN + + + + + [1] Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la + pointe de la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de + la presqu’île d’Hercule: + + [2] Historique. + + [3] Historique. + + [4] Historique. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + +***** This file should be named 15554-0.txt or 15554-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/5/5/15554/ + +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Qui commence par où les romans finissent</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap02">II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap03">III. Le parfum</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap04">IV. En route</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap05">V. Panique</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap06">VI. Le fort d’Hercule</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap07">VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap08">VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap09">IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap10">X. La journée du 11</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap11">XI. L’attaque de la Tour Carrée</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap12">XII. Le corps impossible</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap13">XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap14">XIV. Le sac de pommes de terre</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap15">XV. Les soupirs de la nuit</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap16">XVI. Découverte de «L’Australie»</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap17">XVII. Terrible aventure du vieux Bob</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap18">XVIII. Midi, roi des épouvantes</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap19">XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap20">XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap21">Épilogue</a></td> +</tr> + +</table> + +<div class="chapter"> + +<p class="center"> +À Pierre WOLFF +</p> + +<p class="letter"> +En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année qui a vu +éclore Le Lys. +</p> + +<p class="right"> +GASTON LEROUX +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap01"></a>I<br> +Qui commence par où les romans finissent</h2></div> + +<p> +Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu à Paris, +à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus stricte intimité. +Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées depuis les événements +que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage, événements si sensationnels +qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici qu’un aussi +court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux Mystère de la +Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à tous les esprits que la +petite église eût été certainement envahie par une foule avide de contempler +les héros d’un drame qui avait passionné le monde, si la cérémonie +nuptiale n’avait été tenue tout à fait secrète, ce qui avait été assez +facile dans cette paroisse éloignée du quartier des écoles. Seuls, quelques +amis de M. Darzac et du professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on +pouvait compter, avaient été invités. J’étais du nombre; j’arrivai +de bonne heure à l’église, et mon premier soin, naturellement, fut +d’y chercher Joseph Rouletabille. J’avais été un peu déçu en ne +l’apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu’il +dût venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître Henri-Robert et de +maître André Hesse qui, dans la paix et le recueillement de la petite chapelle +Saint-Charles, évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de +Versailles, que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les +écoutais distraitement en examinant les choses autour de moi. +</p> + +<p> +Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste! +Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste des +âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette malpropreté +ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces quartiers Saint-Victor +et des Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulièrement +enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans. Le ciel, qui +paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout ailleurs, y déverse une +lumière avare qui a toutes les peines du monde à venir trouver les fidèles à +travers la crasse séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs +d’enfance et de jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la +Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire adjacent de +l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier ici, +désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un cadre qui +ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les rites +consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le mariage de Robert +Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une grande peine et, +tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure. +</p> + +<p> +À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient toujours, et le +premier avouait au second qu’il n’avait été définitivement +tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson, même après +l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en apprenant la mort +officiellement constatée de leur impitoyable ennemi: Frédéric Larsan. On se +rappelle peut-être que c’est quelques mois après l’acquittement du +professeur en Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne, +paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre à New-York. Par temps +de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été +abordée par un trois-mâts dont l’avant était entré dans sa chambre des +machines. Et, pendant que le navire abordeur s’en allait à la dérive, le +paquebot avait coulé à pic, en dix minutes. C’est tout juste si une +trentaine de passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le +temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un +bateau de pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, +l’océan rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. +Les documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans +les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait +vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que, +grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en secret, +aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux bandit dont +le véritable nom, illustre dans les fastes judiciaires, était Ballmeyer, et qui +l’avait jadis épousée sous le nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se +dresser criminellement entre elle et celui qui, depuis de si longues années, +silencieusement et héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le +Mystère de la Chambre Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, +l’une des plus curieuses qu’on puisse relever dans les annales de +la cour d’assises, et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans +l’intervention quasi géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph +Rouletabille, qui fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de +la sûreté Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous +pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre un +terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point — +avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de +Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par les +mystérieuses horreurs du Glandier. +</p> + +<p> +«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André Hesse, +dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, — voyez-vous, +dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout s’arrange! même les +malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à regarder tout le temps +ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous attendez quelqu’un? +</p> + +<p> +— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!» +</p> + +<p> +Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait de rire; +mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser comme maître +Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir l’effroyable +aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à cette époque et que je +fais abstraction de tout ce que j’ai appris depuis — ce à quoi, du +reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de ce récit, ne laissant +apparaître la vérité qu’au fur et à mesure qu’elle nous fut +distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le curieux émoi qui +m’agitait alors à la pensée de Larsan. +</p> + +<p> +«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon +attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante… +</p> + +<p> +— Je n’en sais rien!» répondis-je. +</p> + +<p> +Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait fait +maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent quand il +s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois de +plus à l’état de Larsan. +</p> + +<p> +«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est +plus rassuré que vous. +</p> + +<p> +— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse. +</p> + +<p> +Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez +distraitement. +</p> + +<p> +«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?» +</p> + +<p> +Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, +s’isola dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu +comme un enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, +dans les mains, et pria. +</p> + +<p> +Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière +m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes. Il +ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se passait autour +de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à son chagrin. Quel +chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à une union désirée de +tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n’était-il +point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être de bonheur que pleurait +le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit d’un +pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car je voyais bien +qu’il désirait rester seul. +</p> + +<p> +Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée dans +l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière eux. Comme +ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier avait passé bien +douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde +Stangerson n’en paraissait que plus belle encore! Certes, ce +n’était plus cette magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique +divinité, cette froide beauté païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les +fêtes officielles de la Troisième République, auxquelles la situation en vue de +son père la forçait d’assister, un discret murmure d’admiration +extasiée; il semblait, au contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si +tard une imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une +crise momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque +de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et la plus +tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce jour-là, me +semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur le pur ovale de son +visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse heureuse, sur son front poli +comme l’ivoire, où se lisait l’amour de tout ce qui était beau et +de tout ce qui était bon. +</p> + +<p> +Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus +et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais ce +dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que +prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle +cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse +d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière +son pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour. +</p> + +<p> +«Elle a encore ses yeux de folle!» +</p> + +<p> +Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase abominable. +C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, avait fait +nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se nommait Brignolles +et était vaguement cousin du marié. Nous ne connaissions point d’autre +parent à M. Darzac, dont la famille était originaire du midi. Depuis longtemps, +M. Darzac avait perdu son père et sa mère; il n’avait ni frère ni soeur +et semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d’où il +n’avait rapporté qu’un ardent désir de réussir, une faculté de +travail exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel +d’affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l’occasion +de se satisfaire auprès du professeur Stangerson et de sa fille. Il avait aussi +rapporté de la Provence, son pays natal, un doux accent qui avait fait +d’abord sourire ses élèves de la Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé +bientôt comme une musique agréable et discrète qui atténuait un peu +l’aridité nécessaire des cours de leur jeune maître, déjà célèbre. +</p> + +<p> +Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an environ +de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il venait tout droit +d’Aix où il avait été préparateur de physique et où il avait dû commettre +quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout à coup sur le pavé; +mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent de M. Darzac, +avait pris le train pour Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de +Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le moyen de +l’associer à ses travaux. À ce moment, la santé de Robert Darzac était +loin d’être florissante. Elle subissait le contrecoup des formidables +émotions qui l’avaient assaillie au Glandier et en cour d’assises; +mais on eût pu croire que la guérison, désormais assurée, de Mathilde, et que +la perspective de leur prochain hymen auraient la plus heureuse influence sur +l’état moral et, par contrecoup, sur l’état physique du professeur. +Or, nous remarquâmes tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce +Brignolles, dont le concours devait lui être, disait-il, d’un précieux +soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous +constatâmes aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux +accidents se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui +semblaient cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de +l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent +pu dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, lequel en +conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, qui aurait pu être +extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion stupide d’une +petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac était justement penché. +La flamme faillit lui brûler la figure; heureusement, il n’en fut rien, +mais elle lui flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des +troubles de la vue, si bien qu’il ne pouvait plus supporter que +difficilement la pleine lumière du soleil. +</p> + +<p> +Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel +que je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les événements +les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais présent, étant +venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis moi-même notre ami chez un +pharmacien et de là chez un docteur, et je priai assez sèchement Brignolles, +qui manifestait le désir de nous accompagner, de rester à son poste. En chemin, +M. Darzac me demanda pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre +Brignolles; je lui répondis que j’en voulais à ce garçon d’une +façon générale parce que ses manières ne me plaisaient point, et d’une +façon particulière, ce jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait +le rendre responsable de l’accident. M. Darzac voulut en connaître la +raison; mais je ne sus que répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de +rire cependant lorsque le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la +vue et que c’était miracle qu’il en fût quitte à si bon compte. +</p> + +<p> +L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et +les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si +extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je ne lui +pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au +commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que +nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer dans +le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, huit jours +après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il lui semblait +qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays, enlevé un +poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous disait-il. Quand +je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de M. Darzac me donna +beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire part de mes réflexions +à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s’étonner avec moi de ce que M. +Darzac était si mal quand il se trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand +il en était éloigné… Cette impression était si forte chez moi, tout +particulièrement, que je n’eusse point permis à Brignolles de +s’absenter. Ma foi non! S’il avait quitté Paris, j’aurais été +capable de le suivre! Mais il ne s’en alla point; au contraire. Les +Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux. Sous prétexte de +demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le temps fourré chez M. +Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle Stangerson, mais j’avais fait +à la fiancée de M. Darzac un tel portrait du préparateur de physique, que je +réussis à l’en dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon +for intérieur. +</p> + +<p> +M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque entièrement +rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il était dans la +nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille et moi avions +décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes satisfaits +d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque aussitôt et que M. +Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage, loin de Paris et… loin de +Brignolles. +</p> + +<p> +À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé: +</p> + +<p> +«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu sur son +compte? +</p> + +<p> +— Ma foi non!» avais-je répondu. +</p> + +<p> +Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces +plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui +permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une +saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son accent +toute sa belle couleur initiale. +</p> + +<p> +Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son bonheur +— car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu d’occasions +de le voir — que sur le seuil même de cette église où il nous apparut +comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien compréhensible sa taille +légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus grand et plus beau! +</p> + +<p> +«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana +Brignolles. +</p> + +<p> +Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque +dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute +la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper sur +l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve. +</p> + +<p> +Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond soupir. +</p> + +<p> +«Ça y est! fit-il. Je respire… +</p> + +<p> +— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître +Henri-Robert. +</p> + +<p> +Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la +dernière minute l’arrivée du mort… +</p> + +<p> +«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne puis me +faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort pour de bon!…» +</p> + +<p> +.. .. .. .. .. +</p> + +<p> +Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus +— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les +autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est encore +plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à +cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph +Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il +n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde +l’avait déjà réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de +l’aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans +lui; je ne l’avais pas trouvé. +</p> + +<p> +«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable. Êtes-vous +bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin, à rêver. +</p> + +<p> +— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je. +</p> + +<p> +Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut faire +lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux que moi, +car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec sa timbale +qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que Rouletabille était +sorti de l’église quelques minutes auparavant et s’était éloigné +dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut +peinée au-delà de toute expression. Elle m’appela et me dit: +</p> + +<p> +«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans deux +heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et amenez-le moi, et +dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète beaucoup… +</p> + +<p> +— Comptez sur moi», fis-je… +</p> + +<p> +Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins +bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du Barreau +où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se trouver à cette +heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun de ses camarades ne put +me dire où j’aurais quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse à +penser combien tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac +était navré; mais, comme il avait à s’occuper de l’installation des +voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les +Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que +ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria +d’annoncer cette mauvaise nouvelle à sa femme. Je fis la triste +commission en ajoutant que Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du +train. Aux premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer +doucement, et elle secoua la tête: +</p> + +<p> +«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…» +</p> + +<p> +Et elle monta dans son wagon… +</p> + +<p> +C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de +la nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André +Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le méritait: +«Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore ses yeux de +folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait d’attendre!» Je vois +encore Brignolles disant cela, et je me rappelle le sentiment d’horreur +que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne faisait point de doute pour +moi depuis longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un +jaloux, et qu’il ne pardonnait point à son parent le service que celui-ci +lui avait rendu en le casant dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la +mine jaune et les traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait +amertume, et tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, +de longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, il +fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il avait les +extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si brusquement morigéné pour +ses méchants propos par le jeune avocat, Brignolles en conçut une immédiate +rancune et quitta la gare après avoir présenté ses civilités aux époux. Du +moins je crus qu’il quitta la gare, car je ne le vis plus. +</p> + +<p> +Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous espérions +encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous le quai, +pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs en retard la +figure sympathique de notre jeune ami. Comment se faisait-il qu’il +n’apparût point, selon sa coutume et sa manière, bousculant tout et tous, +ne se préoccupant point des protestations et des cris qui signalaient +ordinairement son passage dans une foule où il se montrait toujours plus pressé +que les autres? Que faisait-il?… Déjà on fermait les portières; on en entendait +le claquement brutal… Et puis ce furent les brèves invitations des employés… +«En voiture! Messieurs!… en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de +sifflet aigu qui commandait le départ… puis la clameur enrouée de la +locomotive, et le convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en +étions si tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à +regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de bon +voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et, +dans le moment que le train commençait à accélérer sa marche, sûre désormais +qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son petit ami, elle me tendit +une enveloppe, par la portière… +</p> + +<p> +«Pour lui!» fit-elle… +</p> + +<p> +Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi, et +sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux néfastes +réflexions de Brignolles. +</p> + +<p> +«Au revoir, mes amis!… ou adieu!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap02"></a>II<br> +Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</h2></div> + +<p> +En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière +tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler +précisément la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel +j’avais été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec +le professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être +particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le +monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait +être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait été +traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, surtout, depuis +que Mathilde était sortie de la maison de santé où le désarroi de son esprit +avait nécessité pendant plusieurs mois des soins assidus, depuis que la fille +de l’illustre professeur avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire +joué par cet enfant dans un drame où, sans lui, elle eût inévitablement sombré +avec tous ceux qu’elle aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute +sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu sténographié des débats où +Rouletabille apparaissait comme un petit héros miraculeux, il n’était +point d’attentions quasi maternelles dont elle n’eût entouré mon +ami. Elle s’était intéressée à tout ce qui le touchait, elle avait excité +ses confidences, elle avait voulu en savoir sur Rouletabille plus que je +n’en savais et plus peut-être qu’il n’en savait lui-même. +Elle avait montré une curiosité discrète mais continue relativement à une +origine que nous ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continué +de se taire avec une sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre +amitié que lui témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait +pas moins une extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une +politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que +j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses +sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait +la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en +faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une personne +qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il +eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient donné +l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il avait +aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple, après +s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande journée +de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle saison — car +ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie petite propriété +sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après avoir montré, à la +perspective d’un si heureux congé, une joie enfantine, il lui arrivait de +se refuser, tout à coup, sans aucune raison apparente, à m’accompagner. +Et je devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu’il avait +conservée au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince. +Je lui en voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne +Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami, +résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier +Latin. +</p> + +<p> +Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un +énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte, Rouletabille, +qui travaillait à sa petite table, se leva en nous apercevant et devint si +pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait défaillir. +</p> + +<p> +«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. Mais, +plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la table +où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y trouvaient +éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula entièrement. +</p> + +<p> +Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute +surprise. +</p> + +<p> +«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche. +</p> + +<p> +— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça +plus tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je +n’arrive pas à trouver le dénouement.» +</p> + +<p> +Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit cent +drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa solitude. +Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes tous trois manger +dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soirée! +Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui vint nous rejoindre au +dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point trop souffrant et +l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son apparition dans +la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir d’été était si +beau et si doux dans le Luxembourg solitaire. +</p> + +<p> +Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de +l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa +d’avoir, au fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et +Robert Darzac aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps +que je le reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, +au moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne +l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme +je me reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé +avec un peu trop d’impatience… +</p> + +<p> +Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en vain +de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les innombrables +fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux caprices de Rouletabille au +cours de ces deux dernières années, mais rien, cependant, rien de tout cela ne +pouvait me faire prévoir ce qui venait de se passer, et encore moins me +l’expliquer. Où était Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, +boulevard Saint-Michel, me disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je +pourrais, au moins, laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma +stupéfaction, en entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique +portant ma valise! Je le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et +il me répondit qu’il n’en savait rien: qu’il fallait le +demander à M. Rouletabille. +</p> + +<p> +Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté, +naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli, +s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait fait +apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de tout le linge +nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en voyage pour quatre ou +cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche de transporter ce petit +bagage, une heure plus tard, à son hôtel du boul’Mich’. Je ne fis +qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le trouvai en train +d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du +linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne fut point +terminée, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car, dans les petites choses de +la vie courante, il était volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de +ses ressources, tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout +ce qui touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin +m’annoncer que «nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, +puisque j’étais libre et que son journal l’Époque lui accordait un +congé de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous +reposer «au bord de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais +furieux de la façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais +stupide cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche +par un de ces temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou +trois semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut +point outre mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son +sac de l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt +monter dans un fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une +demi-heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de +première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par Amiens. +Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit: +</p> + +<p> +«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour +moi?» +</p> + +<p> +Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine de ne +l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait. +Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis: +</p> + +<p> +«Parce que vous ne le méritez pas.» +</p> + +<p> +Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il +n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que tout. +Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en respira le doux +parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il fronça les sourcils, +dissimulant, sous cette mine rébarbative, une émotion souveraine. Mais il ne +put finalement me la cacher qu’en s’appuyant le front à la vitre et +en s’absorbant dans une étude approfondie du paysage. +</p> + +<p> +«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas? +</p> + +<p> +— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…» +</p> + +<p> +Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un +interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous glaçait et +balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier enfermé dans +sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas sur le pont du +canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant +dans leur cage de verre, reflétaient leur éclat falot dans de larges flaques de +pluie où nous pataugions à l’envi, cependant que nous courbions le front +sous la rafale. On entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur +les dalles sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. +Si nous ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, +c’est que nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait +de l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière +Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette obscurité +humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous arrivâmes tout +de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à la porte de +l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison, sur la +plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du feu, car nous avions +grand-faim et grand froid. +</p> + +<p> +«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes venus +chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous guettent et de la +pleurésie qui nous menace?» +</p> + +<p> +Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se +réchauffer. +</p> + +<p> +«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum de la +Dame en noir!» +</p> + +<p> +Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de la +nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la grève sa vaste +plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites rues de la +ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer dans la chambre à +côté, qui était celle de mon ami: je me levai et poussai sa porte. Malgré le +froid, malgré le vent, il avait ouvert sa fenêtre, et je le vis distinctement +qui envoyait des baisers à l’ombre. Il embrassait la nuit! +</p> + +<p> +Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain matin, je +fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure marquait une angoisse +extrême et il me tendait un télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait +été, sur l’ordre qu’il en avait donné, réexpédié de Paris. Voici la +dépêche: «Venez immédiatement sans perdre une minute. Avons renoncé à notre +voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson à Menton, chez les Rance, +aux Rochers Rouges. Que cette dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut +effrayer personne. Vous prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous +voudrez, mais venez! Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je +vous attends. Votre désespéré, DARZAC.» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap03"></a>III<br> +Le parfum</h2></div> + +<p> +«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!… +</p> + +<p> +— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec +une émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré +l’horreur qui se dégageait de la situation, en admettant que nous +dussions prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac. +</p> + +<p> +«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu +faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La Dordogne. +Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse +extrême. Êtes-vous malade?…» +</p> + +<p> +Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une +voix presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il +n’avait cru réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du +mariage terminée. Il ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que +Larsan eût laissé s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde +Stangerson à M. Darzac, s’il avait été encore vivant. Larsan +n’avait qu’à se montrer pour empêcher le mariage; et, si dangereuse +qu’eût été, pour lui, cette manifestation, il n’eût point hésité à +se livrer, connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur +Stangerson, et sachant bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier +son sort à un autre homme, du vivant de son premier mari, se trouvât-elle même +délivrée de celui-ci par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès +d’elle la nullité de ce premier mariage au regard des lois françaises, il +n’en restait pas moins qu’un prêtre avait fait d’elle la +femme d’un misérable, pour toujours! +</p> + +<p> +Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait: +</p> + +<p> +«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère +n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!» +</p> + +<p> +Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je voulus le +calmer, mais il ne m’entendait pas: +</p> + +<p> +— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures +après le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme +pour vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne +signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu. +</p> + +<p> +— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!… +</p> + +<p> +— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut +espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il +s’est trompé!… Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop +affreux!… trop affreux… Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop +terrible!…» +</p> + +<p> +Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier, +Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans +la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en répétant: +«Trop terrible!… trop terrible!» +</p> + +<p> +Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre +dans un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et +pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai que +ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir besoin de +tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de semblables +épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe. +</p> + +<p> +«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!… +</p> + +<p> +— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il? +</p> + +<p> +— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi +n’est-il pas mort? +</p> + +<p> +— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est +pas. +</p> + +<p> +— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… +Taisez-vous, Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, +moi, j’aimerais autant être mort! +</p> + +<p> +— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il +faut que vous soyez vivant, pour la défendre, elle! +</p> + +<p> +— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… +C’est très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot +qui puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à +moi!… Je ne pensais qu’à moi!…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le voir +ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien vouloir me +dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa mort à lui, +pourquoi il ricanait ainsi… +</p> + +<p> +«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle! +Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… +Je t’ouvre mon coeur…» +</p> + +<p> +Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au +fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit: +</p> + +<p> +«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que moi, et +vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous êtes bon, et que +je sais que vous m’aimez!» +</p> + +<p> +Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à +demander l’indicateur des chemins de fer. +</p> + +<p> +«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct entre +la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris +qu’à sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos +malles et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour Marseille +et Menton.» +</p> + +<p> +Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il +m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures +présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un +état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais +pas quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du +palais me laissaient toute liberté. +</p> + +<p> +«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je. +</p> + +<p> +— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine +pour aller en voiture du Tréport à Eu… +</p> + +<p> +— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je. +</p> + +<p> +— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher, +hélas!…» +</p> + +<p> +Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il +point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le +vent était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il +resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer. +</p> + +<p> +«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière +fois.» +</p> + +<p> +Il regarda le banc de pierre. +</p> + +<p> +«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais +un tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, +sur ce banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais +revue… C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la +distribution des prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, +mais je savais qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles +et si clair que j’ai espéré un instant distinguer son visage. Cependant, +elle s’est couverte de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est +partie. Je ne l’ai plus jamais revue. +</p> + +<p> +— Et vous, mon ami? +</p> + +<p> +— Moi? +</p> + +<p> +— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?… +</p> + +<p> +— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je +suis rentré… +</p> + +<p> +— Où? +</p> + +<p> +— Eh bien, mais… au collège… +</p> + +<p> +— Il y a donc un collège au Tréport? +</p> + +<p> +— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…» +</p> + +<p> +Il me fit signe de le suivre. +</p> + +<p> +«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a eu trop +de tempêtes!…» +</p> + +<p> +Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des marronniers, +notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la grande place froide et +déserte, pendant que le cocher annonçait son arrivée en faisant claquer son +fouet à tour de bras, remplissant la petite ville morte de la musique +déchirante de sa lanière de cuir. +</p> + +<p> +Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle du +collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la voiture, +s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu dans un +cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église gothique +qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un coup +d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques +roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble pleurer +ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la mairie +qui avançait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les maisons +silencieuses, le café de Paris — le café de messieurs les officiers +— la boutique du coiffeur, celle du libraire. N’était-ce point là +qu’il avait acheté ses premiers livres neufs, payés par la Dame en noir?… +</p> + +<p> +«Rien n’est changé!…» +</p> + +<p> +Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son museau +paresseux sur ses pattes gelées. +</p> + +<p> +«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!… +</p> + +<p> +C’est Cham! C’est mon bon Cham!» +</p> + +<p> +Et il l’appela: +</p> + +<p> +«Cham! Cham!…» +</p> + +<p> +Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui +l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna +s’allonger sur son seuil, indifférent. +</p> + +<p> +«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…» +</p> + +<p> +Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de +cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa fièvre. +Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style jésuite qui +dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de pierre, sortes de +«consoles renversées», qui sont le propre d’une architecture qui +n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième siècle. Ayant poussé +une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer sous une voûte harmonieuse +au fond de laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs tombeaux vides, +les magnifiques statues de marbre de Catherine de Clèves et de Guise le +Balafré. +</p> + +<p> +«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme. +</p> + +<p> +Il n’y avait personne dans cette chapelle. +</p> + +<p> +Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très +doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent. +</p> + +<p> +«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés dans le +collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il m’aurait +reconnu! +</p> + +<p> +— Quel mal y aurait-il à cela?» +</p> + +<p> +Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main, passa +devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre. +</p> + +<p> +«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de +cheveux. Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude +des petits… Tout le monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien +libres! Il ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle +ne soit morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais +attendons!… Voilà que le père Simon revient!…» +</p> + +<p> +Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? Décidément, je +ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien connaître! Chaque heure +passée avec lui me réservait toujours une surprise. En attendant que le père +Simon nous laissât le champ libre, Rouletabille et moi parvînmes à sortir de +l’auvent sans être aperçus et, dissimulés dans le coin d’une petite +cour-jardin, derrière des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au- +dessus d’une rampe de briques, contempler à l’aise, au-dessous de +nous, les vastes cours et les bâtiments du collège que nous dominions de notre +cachette. Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de +tomber… +</p> + +<p> +«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a démoli la +vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans lequel «il +avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les murs de la +chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez, Sainclair, +penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la chapelle, +c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien de +fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais je +ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles récréations, que +lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au parloir où +m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait +point touché au parloir!…» +</p> + +<p> +Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête. +</p> + +<p> +«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la +première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… +Nous allons y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…» +</p> + +<p> +Et il claquait des dents… +</p> + +<p> +«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que +vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée +que je vais revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans +l’espoir de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui +promettais toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne +désespoir que, chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me +faire sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la +verrais plus si je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais +avec son souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement +voir son cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, +lorsqu’elle me serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec +son image qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je +m’échappais de temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au +parloir, et, lorsque celui-ci était vide, comme aujourd’hui, +j’aspirais, je respirais religieusement cet air qu’elle avait +respiré, je faisais provision de cette atmosphère où elle avait un instant +passé, et je sortais, le coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus +subtil et certainement le plus naturel, le plus doux parfum du monde et +j’imaginais bien que je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce +jour que je vous ai dit, Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception +à l’Élysée… +</p> + +<p> +— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson… +</p> + +<p> +— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante… +</p> + +<p> +… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson, +lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils qui aurait +dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille, +peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait été +certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son émotion, sa +peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de Mathilde +Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en noir! +</p> + +<p> +Il y eut un silence que j’osai troubler. +</p> + +<p> +«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus +revenue? +</p> + +<p> +— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… Mais +c’est moi qui étais parti!… +</p> + +<p> +— Qui est-ce qui était venu vous chercher? +</p> + +<p> +— Personne!… je m’étais sauvé!… +</p> + +<p> +— Pourquoi?… Pour la chercher? +</p> + +<p> +— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais +elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!… +</p> + +<p> +— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille +leva les bras vers le ciel, secoua la tête. +</p> + +<p> +«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… Chut! mon +ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au parloir!…» +</p> + +<p> +Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez grande, +avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était meublée de six +chaises de paille alignées contre les murailles, d’une glace au-dessus de +la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans assez sombre. +</p> + +<p> +En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces gestes de +respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire, +qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge, +s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de voyage +entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas encore +qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle… +</p> + +<p> +«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je brûle… je +suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand +j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… +Certainement, j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu +attendre, n’est-ce pas?… Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand +j’étais tout petit… Tenez, j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et +puis je m’arrêtais, tout honteux… Mais j’apercevais son ombre noire +dans le coin; elle me tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, +et tout de suite, en nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! +C’était ma mère, Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a +dit; au contraire, elle, elle me disait que ma mère était morte et +qu’elle était une amie de ma mère… Seulement, comme elle me disait aussi +de l’appeler: «maman!» et qu’elle pleurait quand je +l’embrassais, je sais bien que c’était ma mère… Tenez, elle +s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle venait à la tombée +du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le parloir… En +arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un gros paquet blanc, +entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche. J’adore les +brioches, Sainclair!…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et il +pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me regarda et +me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je n’avais +garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce n’était pas +avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs… +</p> + +<p> +Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise et, les +mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. Soudain, sa main +retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à l’heure si rouge était +devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout son sang s’était +retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son geste m’interdit de +l’approcher. Et puis, il ferma les yeux. +</p> + +<p> +J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout +doucement alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre +d’un malade. J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur +une petite cour habitée par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là +à considérer ce marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement +ce que nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans +le parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et +mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa mère et +qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si jeune… Il +avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans +son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui +connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là +qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le +disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» +Et, maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace +d’un parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?… +</p> + +<p> +Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très +calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui viennent de +remporter une grande victoire intérieure. +</p> + +<p> +«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon ami!… +Allons-nous-en!…» +</p> + +<p> +Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. Dans la +rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je l’arrêtai et +je lui demandai, anxieux: +</p> + +<p> +«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…» +</p> + +<p> +Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur, plein +de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui rendît un +peu la paix de l’âme. +</p> + +<p> +«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…» +</p> + +<p> +Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le +regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, il me +prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit: +</p> + +<p> +«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie et +peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il mourra +avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un fils… ce fils +est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!…» +</p> + +<p> +Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation… +Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup, +j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… Rouletabille +était le fils de Larsan! +</p> + +<p> +Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… Je +comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la vérité, +disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi, +j’aimerais autant être mort!» +</p> + +<p> +Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit simplement +un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair, maintenant, vous y +êtes!» +</p> + +<p> +Puis il finit sa pensée tout haut: +</p> + +<p> +«Silence!» +</p> + +<p> +Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la gare. Là, +Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de Valence et qui était +signée du professeur Stangerson. En voici le texte: «M. Darzac me dit que vous +avez quelques jours de congé. Nous serions tous très heureux si vous pouviez +venir les passer parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr +Arthur Rance, qui sera enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait +bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. +Amitiés.» +</p> + +<p> +Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel de +Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une troisième +dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était signée de Mathilde. +Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap04"></a>IV<br> +En route</h2></div> + +<p> +Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son extraordinaire +et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne redoute rien tant à +cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le mystère qui les sépare. Je +n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon ami. Ah! le malheureux pauvre +gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: «Au secours!» il la porta à ses lèvres, +et puis, me broyant la main, il dit: «Si j’arrive trop tard, je nous +vengerai!» Ah! l’énergie froide et sauvage de cela! De temps en temps, un +geste trop brusque trahit la passion de son âme, mais en général il est calme. +Comme il est calme maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc +prise dans le silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les +yeux clos dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?… +</p> + +<p> +… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, tout +habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi +l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il +en advint. +</p> + +<p> +Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est +point besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien +accusé de vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il +était déjà d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la +résolution des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une +force de logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de +l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de +mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais pu +apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait +faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on donne une +vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, auparavant, il leur avait +indiqué la marche du problème. Ignorant encore les principes de l’algèbre +classique, il avait inventé pour son usage personnel une algèbre, faite de +signes bizarres rappelant l’écriture cunéiforme, à l’aide de +laquelle il marquait toutes les étapes de son raisonnement mathématique, et il +était arrivé ainsi à inscrire des formules générales qu’il était le seul +à comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout +seul, en géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à +la vie quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela, +matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte +ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou rapportage, +par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il dégageait +presque fatalement cet inconnu d’après les données morales qu’on +lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui avaient procurées. +Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui semblait plus simple que +de retrouver un objet caché ou perdu… ou dérobé… C’est là surtout +qu’il déployait une invention merveilleuse, comme si la nature, dans son +incroyable équilibre, après avoir créé un père qui était le mauvais génie du +vol, avait voulu en faire naître un fils qui eût été le bon génie des volés. +</p> + +<p> +Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs circonstances +amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès d’estime dans +le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. Il découvrit +d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui avait été +volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que cette découverte +était uniquement due à son intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse +parut à tous, de toute évidence, impossible; et il finit bientôt, grâce à une +malheureuse coïncidence d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On +voulut lui faire avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie +indignée qui lui valut une punition sévère; le principal fit une enquête où +Joseph Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses +petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis +quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent formellement +celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui +connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui +fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. Quand ils +parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il eut le dessous, +car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il eût voulu mourir. +Le principal, qui était le meilleur des hommes, persuadé malheureusement +qu’il avait affaire à une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait +produire une impression profonde, en lui faisant comprendre toute +l’horreur de son acte, imagina de lui dire que, s’il +n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus longtemps, et +qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la personne qui +s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom +qu’elle avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. +L’enfant ne répondit point et se laissa reconduire dans la petite chambre +où il avait été confiné. Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il +s’était enfui. Il avait réfléchi que le principal à qui il avait été +confié depuis les plus tendres années de son enfance — si bien +qu’il ne se rappelait guère d’une façon un peu précise +d’autre cadre à sa petite vie que celui du collège — s’était +toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait de la sorte que +parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc point de +raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu’il avait +volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, plutôt la mort! Et il +s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du jardin. Il avait +couru tout de suite au canal dans lequel, en sanglotant, après une pensée +suprême donnée à la Dame en noir, il s’était jeté. Heureusement, dans son +désespoir, le pauvre enfant avait oublié qu’il savait nager. +</p> + +<p> +Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de +Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on +en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il +était le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste +épisode sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, +en effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il +s’imaginait avoir la certitude — imagination trop fondée, hélas! +— du lien naturel et légal qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, +quelle peine infinie devait être la sienne! Sa mère, en apprenant +l’événement, avait dû penser que les criminels instincts du père +revivraient dans le fils et peut-être… — et peut-être — idée plus +cruelle que la mort elle-même, s’était-elle réjouie de sa mort! +</p> + +<p> +Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite +jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? De +la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à fuir le +pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et hors du +canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la contrée sans être +inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre volée. Son génie le +servit. Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir entendu +souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables et mauvaises têtes, +qui se sauvaient de chez leurs parents pour courir les aventures, se cachant le +jour dans les champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés +d’ailleurs par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce +qu’ils manquaient bientôt de tout et qu’ils n’osaient +demander à manger au long de la route qu’ils suivaient et qui était trop +surveillée. Notre petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la +nuit, et marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après +avoir fait sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement +dans la bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les +mit en pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il +mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants que, +s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et on le +prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait toujours quelque +voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des fraises des bois. +Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de feuillages. Et il +m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par +l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un +voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux souvenir. +Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute cette expédition +qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était son idée. +</p> + +<p> +Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais il +n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant +qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de vivre +comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane de +romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux +Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il +rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui +n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne voulurent +point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de mauvais traitements, +l’enfant s’était enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils +le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs +d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. Là, ce fut le +paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une ressource +inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un trésor pour +Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et à mesure de ses +besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se fit «pêcheur +d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette +lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les +quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre +devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de Rouletabille +que je ne crois point superflu de donner ici l’article où le rédacteur du +Matin a rapporté cette mémorable entrevue: +</p> + +<p> +Le petit pêcheur d’oranges +</p> + +<p> +Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons +obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les +quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, nous +renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et des +portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord, +actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se +glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, +étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port. Flanc à +flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient les bras où +s’enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. À côté +d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir tangué +pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les lourdes carènes +reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques leurs grands mâts +immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne des vergues et des hunes, +alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a vingt-cinq siècles des +enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur cette côte +heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie. Puis mon +attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit pêcheur +d’oranges. +</p> + +<p> +Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui battait +les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs; et je +crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en bretelle sur +l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing gauche était +campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un bâton, long +trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une petite rondelle de +liège. L’enfant était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce +qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était pêcheur +d’oranges. +</p> + +<p> +Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me +demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai +encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait attentivement +l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de Castellamare, +et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes. Plus loin, deux +tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis +que ces ventres étaient pleins d’oranges, car ils en perdaient de toutes +parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les portait vers +nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un canot, courut à la proue, et, +armé de son bâton couronné de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son +bâton amena une orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il +en pêcha une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il +plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora. +</p> + +<p> +«Bon appétit! lui fis-je. +</p> + +<p> +— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je +n’aime que les fruits. +</p> + +<p> +— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas +d’oranges? +</p> + +<p> +— Je travaille au charbon.» +</p> + +<p> +Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme +morceau de charbon. +</p> + +<p> +Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette +guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable +et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec orgueil son mouchoir +dans sa poche. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je. +</p> + +<p> +— Il est pauvre. +</p> + +<p> +— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?» +</p> + +<p> +Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules. +</p> + +<p> +«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!» +</p> + +<p> +Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui +plaire. +</p> + +<p> +Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au «gardiennage», +petit carré de mer où l’on tient en garde les petits yachts de plaisance, +les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les petits navires +d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait d’un oeil +connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une embarcation +jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une — +accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans +le radieux soleil. +</p> + +<p> +«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme. +</p> + +<p> +Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le +préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel désastre! +Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, essuya, puis il me +regarda d’un oeil suppliant et me dit: +</p> + +<p> +«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma parole +d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son mouchoir dans sa +poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe les vieilles maisons +jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les fenêtres étalent la lessive +des chiffons multicolores, il y avait, derrière des tables, des marchandes de +moules. Les petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon +de vinaigre. +</p> + +<p> +Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient fraîches +et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges: +</p> + +<p> +«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une +douzaine de moules.» +</p> + +<p> +Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à manger des +moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. Elle voulut nous +servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un geste +impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le +citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son +propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit et +m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules pour elles-mêmes et +je le remerciai. +</p> + +<p> +Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me +demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait +dans une autre poche de sa jaquette. +</p> + +<p> +Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme un +homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le regard +fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la position du +gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un +pouce de sa taille, était très fier et semblait vouloir emplir le port. +</p> + +<div class="ph5">GASTON LEROUX.</div> + +<p> +Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston Leroux qui +venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et le +journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne fit aucune +difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort naturel. «Je +prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de collaborateur.» Avec ces +cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses +accessoires, et il alla s’installer en face de Brégaillon. Pendant deux +ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet +endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il +s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété +qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui était venue. +Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction primaire +pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas lui-même ce que +d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la meilleure chance +qui lui restait de se faire une situation dans le monde. +</p> + +<p> +Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait +toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique et +un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de groom +dans ses bureaux. +</p> + +<p> +Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put faire +quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche, il +prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la Dame en +noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse visiteuse +du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle habitât +la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde +n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et +puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette +élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: «Tiens! +La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il eût été difficile de préciser +l’idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être bien +l’ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de «voir» la Dame +en noir, de la regarder passer de loin comme un dévot regarde passer une sainte +image? Oserait-il l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont +l’importance n’avait fait que grandir dans l’imagination de +Rouletabille n’était-elle point toujours entre eux comme une barrière +qu’il n’avait pas le droit de franchir? Peut-être bien… peut-être +bien, mais enfin il voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait +sûr. +</p> + +<p> +Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et s’en +fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun goût bien +précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait fâcheux pour une +créature ardente au travail comme la sienne, il avait résolu de se faire +journaliste et il lui demanda, tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux +tenta de le détourner d’un aussi funeste projet, mais en vain. +C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit: +</p> + +<p> +«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de trouver +«le pied gauche de la rue Oberkampf». +</p> + +<p> +Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au pauvre +Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. Cependant, ayant +acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque offrait une honnête +récompense à qui lui rapporterait le débris humain qui manquait à la femme +coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le reste, nous le connaissons. +</p> + +<p> +Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille se +manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée du même +coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être toute sa vie de +commencer à raisonner quand les autres avaient fini. +</p> + +<p> +J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il +sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors +qu’il suivait Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des +considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce +parfum lors des événements du Glandier et surtout depuis son voyage en +Amérique! On les devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» +d’humeur, qui donc maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements +rapportés par lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la +femme de Jean Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à +penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour +qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si +victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les peines +du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de la presser dans +ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma mère!» Et il se sauvait, +comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne point laisser échapper en +une seconde d’attendrissement ce secret qui le brûlait depuis des +années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si elle allait le rejeter!… le +repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui, le petit voleur du collège +d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!… lui l’héritier des +crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne plus vivre à ses +côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en +noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision +effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander chaque fois +qu’il la voyait: «Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, +elle l’avait aimé tout de suite, mais à cause de sa conduite au Glandier +sans doute… Si c’était vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… +Et si ce n’était pas elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute +et son pur instinct et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce +qu’il pouvait risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il +s’était enfui du collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle +lui avait demandé souvent: +</p> + +<p> +«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières +études?» +</p> + +<p> +Et il avait répondu: +</p> + +<p> +«À Bordeaux!» +</p> + +<p> +Il aurait voulu pouvoir répondre: +</p> + +<p> +«À Pékin!» +</p> + +<p> +Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il +saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur. +</p> + +<p> +Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi, parfois +se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà de la raison, sûr +de se trouver en face de la Dame en noir comme le chien est sûr de respirer son +maître… Cette mauvaise figure de rhétorique qui se présentait tout +naturellement à son esprit devait le conduire à l’idée de «remonter la +piste». Elle nous mena, dans les conditions que l’on sait, au Tréport et +à Eu. Cependant, j’oserai dire que cette expédition n’aurait +peut-être point donné de résultats décisifs aux yeux d’un tiers qui, +comme moi, n’était pas influencé par l’odeur, si la lettre de +Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille dans le train, n’était +tout à coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. Cette +lettre, je ne l’ai point lue. C’est un document si sacré aux yeux +de mon ami que d’autres yeux ne le verront jamais, mais je sais que les +doux reproches qu’elle lui faisait à l’ordinaire de sa sauvagerie +et de son manque de confiance avaient pris sur ce papier un tel accent de +douleur que Rouletabille n’aurait pas pu s’y tromper, même si la +fille du professeur Stangerson avait oublié de lui confier, dans une phrase +finale où sanglotait tout son désespoir de mère, que «l’intérêt +qu’elle lui portait venait moins des services rendus que du souvenir +qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils de l’une de +ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était suicidé, +«comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait +beaucoup!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap05"></a>V<br> +Panique</h2></div> + +<p> +Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne dort +pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais +je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… Comme +il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme pareil?… +Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en disant: +«Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille, si résolue… +Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d’aller? Vers elle, +évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que par lui; vers +elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas! +</p> + +<p> +C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est +mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!» +</p> + +<p> +C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien +lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette +certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même +qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au +silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui +avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix de +la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte? +Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait +avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame +en noir?… +</p> + +<p> +Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me +penche sur lui… il a les yeux ouverts. +</p> + +<p> +«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous vient de +Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui nous vient de +Valence et qui est signée Stangerson. +</p> + +<p> +— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À +Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à +Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. Stangerson.» +Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui avait continué +directement son chemin vers Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les +Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille; mais +alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrêté en route. À +quelle occasion? Il n’en prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je +serai à Menton demain matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la +dépêche a été mise à Valence et constatons sur l’indicateur l’heure +à laquelle M. Stangerson devait normalement passer à Valence à moins +qu’il ne se soit arrêté en route.» +</p> + +<p> +Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence à +minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», elle avait +donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage +normal. À ce moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac. +Toujours l’indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le mystère de +cette rencontre. M. Stangerson avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient +tous arrivés à six heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le +train qui partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures +quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac, +quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane et, par +Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du soir, train qui doit +repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. La dépêche de M. Darzac était +partie de Bourg et portait l’indication de dépôt neuf heures vingt-huit. +Les Darzac étaient donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait +prévoir aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions +chercher la raison d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et +Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans +et Bourg; le train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu +lieu avant Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que +M. Darzac eût télégraphié de cette station. +</p> + +<p> +Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. Darzac +avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour Lyon du train de +neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à dix heures trente-trois, +alors que le train de M. Stangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre. +Après le détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac +avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une +minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? +Nous ne pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes +pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une +netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis de +n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, avaient +dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant à M. +Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis au courant du +fait nouveau. +</p> + +<p> +Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, Rouletabille +m’invita à profiter de la luxueuse installation que la compagnie +internationale des wagons-lits met à la disposition des voyageurs amis du repos +autant que des voyages, et il me montra l’exemple en se livrant à une +toilette de nuit aussi méticuleuse que s’il avait pu y procéder dans une +chambre d’hôtel. Un quart d’heure après, il ronflait; mais je ne +crus guère à son ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, +Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et courut sur le +quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n’avais pas faim. +D’Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se passa assez +silencieusement; puis, à la vue de cette ville où il avait mené tout +d’abord une existence si bizarre, Rouletabille, sans doute pour réagir +contre l’angoisse qui grandissait en nous au fur et à mesure que nous +approchions de l’heure à laquelle nous allions «savoir», se remémora +quelques anciennes anecdotes qu’il me conta sans paraître du reste y +prendre le moindre plaisir. Je n’étais guère à ce qu’il me disait. +Ainsi arrivâmes-nous à Toulon. +</p> + +<p> +Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un +enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, cette côte +d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après l’horrible +départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la boue, dans +l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le soir, je +posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le +glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux +rails de fer: le soleil! +</p> + +<p> +À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne fûmes +point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. Darzac qui nous +cherchait. Il avait été certainement touché par la dépêche que Rouletabille lui +avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure de notre arrivée à Menton. +Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du +matin, à Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au- +devant de nous jusqu’à Cannes, car nous pensions bien que, d’après +sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure +sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur. +</p> + +<p> +«Un malheur?… interrogea Rouletabille. +</p> + +<p> +— Non, pas encore!… répondit-il. +</p> + +<p> +— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à temps…» +</p> + +<p> +M. Darzac dit simplement: +</p> + +<p> +«Merci d’être venus!» +</p> + +<p> +Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre compartiment, +dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les rideaux, ce qui nous +isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait chez nous et que le train se +fût remis en marche, il parla enfin. Son émotion était telle que sa voix en +tremblait. +</p> + +<p> +«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort! +</p> + +<p> +— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en +êtes-vous sûr? +</p> + +<p> +— Je l’ai vu comme je vous vois. +</p> + +<p> +— Et Mme Darzac aussi l’a vu? +</p> + +<p> +— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à +quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la +malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce que +cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il encore?…» +</p> + +<p> +Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. Darzac. Le +coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé dans son +coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac reprit: +</p> + +<p> +«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le joindra, on +lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra, +on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que +c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre +avis?…» +</p> + +<p> +Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. Rouletabille, +dominant son émotion par un effort visible, engagea M. Darzac à essayer de se +calmer et à nous raconter par le menu tout ce qui s’était passé depuis +son départ de Paris. +</p> + +<p> +Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même, +ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux +compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux +compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans +l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme +Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier +compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le voyage +de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient dîné au buffet. +Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne +quittait Dijon qu’à sept heures huit et les Darzac à sept heures +exactement. +</p> + +<p> +Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le quai même +de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés dans leur +compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient restés à la +fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ du +train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur Stangerson, sur le +quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg, +ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans +lequel ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de Mme +Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le couloir, avait été +fermée à Paris, aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière +n’avait été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni +intérieurement au verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été +tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle sorte +que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans le +compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se +tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par +Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel je +n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement les +conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M. +Stangerson jusqu’à Dijon. +</p> + +<p> +Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident +survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une heure +et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors descendus, +s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la conversation +qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait +omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux +étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce +qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, +puis elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se +promener devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa +correspondance. +</p> + +<p> +«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé, +j’irai vous rejoindre.» +</p> + +<p> +Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac: +</p> + +<p> +«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller +rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. Aussitôt +qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes bras. +«Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas dire autre +chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui dis qu’elle +n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui demandai +doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi subite +terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la +suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il lui serait +impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau, et elle +claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en +s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour +d’elle avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle +me l’avait dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé +s’en éloigner, pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. +Puis elle était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se +dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du +train, les employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon +à côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel elle +avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le +fermer, non point qu’elle mît en doute la probité parfaite de ces +honnêtes gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle monta +donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la portière du +compartiment qu’elle s’était réservé, et dans lequel nous +n’étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle ouvrit cette +portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri. Or ce cri ne fut pas +entendu, car il n’était resté personne dans le wagon et un train passait +dans ce moment, remplissant la gare de la clameur de sa locomotive. +Qu’était-il donc arrivé? Cette chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans +le compartiment, la petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à +demi tirée à l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au +regard de la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte +était ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait +d’apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à +son secours, et fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon +elle tomba à deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au +buffet, dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces +choses, mon premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne +le voulais pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que +j’avais le devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire +celui qui n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et +bien mort?… En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait +point de doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci +qu’un effet de glace et d’imagination. Je voulus naturellement +m’en assurer et je lui offris d’aller immédiatement avec elle dans +son compartiment pour lui prouver qu’elle avait été victime d’une +sorte d’hallucination. Elle s’y opposa, me criant que ni elle, ni +moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment et que, du reste, elle se +refusait à voyager cette nuit! Elle disait tout cela par petites phrases +hachées… Elle ne retrouvait pas sa respiration… Elle me faisait une peine +infinie… Plus je lui disais qu’une telle apparition était impossible, +plus elle insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien +peu vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne +connaissait pas assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point +trouvée en face de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle +me répondit qu’elle se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que +celle-ci lui était apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne +l’oublierait jamais, dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de +l’affaire de la galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même +où, dans sa chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant +qu’elle avait appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement +les traits du policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le +type redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre +depuis tant d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, +qu’elle venait de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant +dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son +grand front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté +une séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait +entraîné sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la +main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… Celui-ci fut +aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je me disais: +«Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que ma femme avait +eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le priais de veiller sur +elle pendant que je me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de +m’expliquer ce qui l’avait effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… +continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef de gare, mais je +n’en étais pas plutôt sorti que j’y rentrais, refermant sur nous la +porte précipitamment. Je devais avoir une mine singulière, car le chef de gare +me considéra avec une grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais +de voir Larsan! Non! non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan +était là, dans la gare… sur le quai, derrière cette porte.» +</p> + +<p> +Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de cette vision +personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il se passa la main sur +le front, poussa un soupir, reprit: +</p> + +<p> +«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le bec de +gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous guettait… et, +chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, on eût dit +qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui m’avait +fait refermer la porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand +je rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait disparu!… +Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous. Mathilde me regardait agir +sans prononcer une parole, les yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle +revint à la réalité des choses pour s’enquérir s’il y avait loin de +Bourg à Lyon et quel était le prochain train qui s’y rendait. En même +temps, elle me priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me +demandait de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt +possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une +objection quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses +vues. Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, +oui, oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage était +devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en +se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais +un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont vous seul +pouviez nous sauver, s’il en était temps encore. Mathilde me fut +reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris immédiatement toutes +dispositions pour rejoindre sans plus tarder son père, et elle me remercia avec +une grande effusion quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques +minutes plus tard — car tout ce drame avait à peine duré un quart +d’heure — le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à +dix heures environ, et, en consultant l’indicateur des chemins de fer, +nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. +Mathilde m’en marqua encore une grande gratitude, comme si j’avais +été réellement responsable de cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis +un peu de calme quand le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment +d’y prendre place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous +passions justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la +sentis encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous, +mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait +encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble cependant +augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais d’entrer dans +un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. Sous prétexte +d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant au milieu de ces +gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je +ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je continuais à prétendre que +ses yeux l’avaient certainement trompée, et parce que, pour rien au +monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une pareille résurrection. Du +reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma femme, qu’on n’avait +pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que nous échangeâmes concernèrent le +secret que nous devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en +aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de +celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui +raconta qu’à cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la +ligne de Culoz, nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un +détour, de le rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez +Arthur Rance et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du +reste, par ce fidèle ami de la famille.» +</p> + +<p> +… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte à +interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William Rance qui, +comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri +pendant de si longues années un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait +si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler en justes noces avec une +jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de +l’illustre professeur. +</p> + +<p> +Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore retenue +dans une maison de santé des environs de Paris, où elle achevait de se guérir, +on apprit, un beau jour, que M. William Arthur Rance allait épouser la nièce +d’un vieux géologue de l’Académie des sciences de Philadelphie. +Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en avaient +mesuré toute l’importance jusque dans les excès qu’elle détermina +— elle avait pu faire, un moment, d’un homme, jusqu’à ce +jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique — ceux-là prétendirent que +Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent rien de bon d’une +union aussi inattendue. On racontait que l’affaire, qui était bonne pour +Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, s’était conclue +d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des histoires que je vous +raconterai quand j’aurai le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle +suite de circonstances, les Rance étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, +dans l’antique château fort de la presqu’île d’Hercule dont +ils s’étaient rendus, l’automne précédent, propriétaires. +</p> + +<p> +Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant de +raconter son étrange voyage. +</p> + +<p> +«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre ami, ma +femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à ce que nous lui +racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir il en était tout +attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. Son père voyait bien +qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions quitté, quelque +chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en apercevait pas et +mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à parler de +vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à Rouletabille), et alors, je saisis +l’occasion de faire comprendre à M. Stangerson que, puisque vous ne +saviez que faire de votre congé, dans le moment que nous allions nous trouver +tous à Menton, vous seriez très touché d’une invitation qui vous +permettrait de le passer parmi nous. Ce n’est pas la place qui manque aux +Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu’à +vous faire plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m’approuvait du +regard et ma main qu’elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie +que ma proposition lui causait. C’est ainsi qu’en arrivant à +Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche que M. Stangerson, à mon +instigation, venait d’écrire et que vous avez certainement reçue. De +toute la nuit, vous pensez bien que nous n’avons pas dormi. Pendant que +son père reposait dans le compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert +mon sac et en avait tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait +mis dans la poche de mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, +vous nous défendrez!» Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… +Nous nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient, +les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de +l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au +verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se faisait +entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître +son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur d’y voir surgir encore +son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous pu le tromper?… Lui avions-nous +échappé?… Était-il remonté dans le train de Culoz?… Pouvions-nous espérer +cela?… Quant à moi, je ne le pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, +silencieuse et comme morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement +désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur +qu’elle traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu +la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il +fallait sans doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe +désolé et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, +comme elle, je fermai les yeux…» +</p> + +<p> +Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation +approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, cette +narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée à +Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y employâmes +tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le soumîmes à M. Robert +Darzac qui lui fit subir quelques modifications sans importance, à la suite de +quoi il se trouva tel que je le rapporte ici. +</p> + +<p> +La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta aucun +incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils trouvèrent Mr +Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux époux; mais, quand il +sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui quelques jours, aux côtés de +M. Stangerson, et d’accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous +différents prétextes, avait jusqu’alors repoussée, il en marqua une +parfaite satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie. +Également, il se réjouit d’apprendre la prochaine arrivée de +Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été sans souffrir de +l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec Miss Edith +Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours traité. Lors de son dernier +voyage à San Remo, le jeune professeur en Sorbonne s’était borné, en +passant, à une visite au château d’Hercule, faite sur le ton le plus +cérémonieux. Cependant, quand il était revenu en France, en gare de +Menton-Garavan, la première station après la frontière, il avait été salué très +cordialement, et gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, +avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés +d’aller le surprendre au passage. En somme, il ne dépendait point +d’Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac devinssent excellents. +</p> + +<p> +Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, avait jeté +bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi avait transformé +leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments de retenue et de +circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec M. Stangerson, qui +n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se douter de quelque +chose, chez des gens qui ne leur étaient point sympathiques, mais qu’ils +considéraient comme honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même +temps, ils appelaient Rouletabille à leur secours. C’était une véritable +panique. Elle grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert +Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance +lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit incident +que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à Nice, j’avais +sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la gare pour demander +s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le +papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M. +Darzac. +</p> + +<p> +«Lisez», dis-je au jeune homme. +</p> + +<p> +Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut: +</p> + +<p> +«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.» +</p> + +<p> +Rouletabille me regarda et pouffa. +</p> + +<p> +«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? +Qu’est-ce que vous avez donc cru? +</p> + +<p> +— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de +Rouletabille, que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être +pour quelque chose dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous +aviez reçues. Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner +sur les faits et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir +s’il n’avait pas quitté Paris. +</p> + +<p> +— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez +pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan +ressuscité? +</p> + +<p> +— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me +doutais que Rouletabille se moquait de moi. +</p> + +<p> +La vérité était que j’y avais bien pensé. +</p> + +<p> +«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement M. +Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme. +</p> + +<p> +— Je ne le crois pas», protestai-je. +</p> + +<p> +Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais +pas très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, qui +s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir, quelques +jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point une nouvelle +transformation de Larsan, il n’en était pas moins un misérable. Et, à ce +propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance, me +firent leurs excuses. Mais n’anticipons pas. Si j’ai parlé de cet +incident, c’est aussi pour montrer combien l’idée d’un Larsan +dissimulé sous quelque figure de notre entourage, que nous connaissions peu, me +hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent prouvé, à ce point de vue, son +talent, je dirai même son génie, que je croyais être dans la note en me méfiant +de toutes, de tous. Je devais comprendre bientôt — et l’arrivée +inopinée de Mr Arthur Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes idées +— que Larsan avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se +dissimuler, le bandit s’exhibait maintenant, au moins à certains +d’entre nous, avec une audace sans pareille. Qu’avait-il à craindre +en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac, ni sa femme qui allaient le +dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. Son ostentation semblait avoir pour +but de ruiner le bonheur des deux époux qui croyaient être à jamais débarrassés +de lui! Mais, en ce cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette +vengeance? N’eût-il pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? +Il l’aurait empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore +pouvions-nous nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle +manifestation à Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait +l’affirmer? +</p> + +<p> +Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans notre +compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de l’histoire de +Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, et il vient nous +apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si nous avons gardé, quelque +espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de Culoz, il va falloir y +renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il +est venu nous avertir, avant notre arrivée là-bas, pour que nous puissions nous +concerter sur la conduite à tenir. +</p> + +<p> +«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le train +parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en nous promenant, +jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson donnait le bras à Mme +Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la droite de M. Stangerson qui, +par conséquent, se tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme nous nous +arrêtions, à la sortie du jardin public, pour laisser passer un tramway, je me +heurtai à un individu qui me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis +aussitôt, car j’avais entendu cette voix-là; je levai la tête: +c’était Larsan! C’était la voix de la cour d’assises! Il nous +fixait tous les trois avec ses yeux calmes. Je ne sais point comment je pus +retenir l’exclamation prête à jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! +Comment je ne m’écriai point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. +Stangerson et sa fille qui, eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le +tour du kiosque de la musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur +le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je +ne sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!… +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac. +</p> + +<p> +— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en voiture +et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était toujours debout +sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand nous nous mîmes en +route. +</p> + +<p> +— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de +plus en plus agité. +</p> + +<p> +— Oh! certain, vous dis-je… +</p> + +<p> +— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac, +que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la +réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions. +</p> + +<p> +— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée +d’une hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en +arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme. +</p> + +<p> +— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur +Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.» +</p> + +<p> +Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux +mots: «Au secours!» +</p> + +<p> +Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré. +</p> + +<p> +«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête. +</p> + +<p> +C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous +arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M. +Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse formelle que le +professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec sa fille aux Rochers +Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il devait lui dire +plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps d’inventer, +c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre terreur +que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle eut +aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette impression +qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans +ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un naufragé +s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je +l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à +Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais +d’apparence aussi froide. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap06"></a>VI<br> +Le fort d’Hercule</h2></div> + +<p> +Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison qui le +voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire parvenu en ce jardin +des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent les convoitises du +vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être point cependant, +— à l’occasion des innombrables citronniers et orangers qui, dans +l’air embaumé, laissent pendre, au long des sentiers, par-dessus les +clôtures, leurs grappes de soleil, — je n’aurais peut-être point +évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter et d’Alcmène si, tout, ici, +ne rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse à la plus douce +des rives. On raconte bien que les Phéniciens, en transportant leurs pénates à +l’ombre du rocher que devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au +petit port qu’il abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, +à une presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui +était celui de leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y +trouvèrent déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière +blonde des chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un +merveilleux séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs +aventures, elles n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce +furent les premiers touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides +n’était pas ailleurs, et Hercule avait préparé la place à ses camarades +de l’Olympe en les débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui +voulait conserver la Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis +point bien sûr que les os de l’Elephas antiquus, découverts il y a +quelques années au fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là! +</p> + +<p> +Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au rivage, +nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette éblouissante du château +fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que les travaux +accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître depuis une dizaine +d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient frapper les murs de la +vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la mer comme une cuirasse. Elle +semblait garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette +baie de Garavan recourbée comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à +mesure que nous avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière +nous, s’était incliné vers la crête des monts; les promontoires, à +l’occident, s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de +leur écharpe de pourpre, et le château n’était plus qu’une ombre +menaçante et hostile quand nous en franchîmes le seuil. +</p> + +<p> +Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à +l’une des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la +femme d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée +de Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux +yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux +bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire figure +romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse incertaine, lointaine, +plaintive et mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là, my lady! Et +votre chevelure est plus noire que l’aile d’un corbeau. Cette +couleur n’est point dans le genre angélique. Êtes-vous un ange, Edith? +Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de vos traits ne +ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces questions, Edith; mais, quand +je vous ai vue pour la première fois, après avoir été séduit par la délicate +harmonie de toute votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre, +j’ai suivi le regard noir de vos yeux qui s’est posé sur la fille +du professeur Stangerson, et il avait un éclat dur qui faisait un contraste +étrange avec le timbre amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre +bouche. +</p> + +<p> +La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa +personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont Arthur +Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la plus simple, +la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille et moi tentons un +effort poli pour conserver notre liberté; nous formulons la possibilité de +gîter ailleurs qu’au château d’Hercule. Elle a une moue délicieuse, +hausse les épaules d’un geste enfantin, déclare que nos chambres sont +prêtes et parle d’autre chose. +</p> + +<p> +«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!… Vous allez +voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est le seul coin +triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait peur! +j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me raconterez, +n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…» +</p> + +<p> +Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme une +comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce jardin +d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles arceaux +fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous traversons est si +bien garnie de toutes parts de plantes grasses, d’herbes et de +feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises, de roses sauvages +et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps éternel a élu +domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château où se réunissait toute +la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des vents du ciel et de par +la négligence des hommes, était devenue naturellement jardin, un beau jardin +fou dans lequel on voit bien que la châtelaine a fait tailler le moins possible +et qu’elle n’a point tenté de ramener, trop brusquement, à la +raison. Derrière toute cette verdure et tout cet embaumement, on apercevait la +plus gracieuse chose qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous +les plus purs arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières +assises de la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes +grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine +parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne +semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle +n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de +dentelle de pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans +l’air du soir… +</p> + +<p> +Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe siècle que +les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la Louve et que rien, ni +le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la guerre, ni le canon, ni la tempête, +n’a pu ébranler. Elle est telle encore qu’elle apparut aux +Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent des îles Lérins et qui ne +purent rien contre le château d’Hercule; telle qu’elle se montra à +Salagéri et à ses corsaires génois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, même +la Tour Carrée, même le Vieux Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs +ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux autres défenses, +jusqu’à l’arrivée des princes de Provence qui la délivrèrent. +C’est là que Mrs. Edith a élu domicile. +</p> + +<p> +Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur Rance, par +exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à Rouletabille, ils semblent +loin, loin de nous. M. Darzac et M. Stangerson échangent des propos +quelconques. Au fond, la même pensée habite tous ces gens qui ne se disent rien +ou qui, lorsqu’ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons à +une poterne. +</p> + +<p> +«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation +d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre tout +le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…» +</p> + +<p> +Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses… +</p> + +<p> +«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes bien +sages… +</p> + +<p> +— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il +n’y a qu’elle de gaie, ici.» +</p> + +<p> +Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. Nous +avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment +impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on quelquefois sous +cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette tour occupe le coin le plus +important de toute la fortification, on l’appelle encore la Tour du Coin… +C’est le morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette +agglomération d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que +partout ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment +romain qui les scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de +César. +</p> + +<p> +«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour +de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a +fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château pour +résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a fait de +cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous aurions eu +là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien su refuser au +vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle… C’est lui +qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute +petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq jours, +pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces anatomiques +qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles du Muséum +d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…» +</p> + +<p> +Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle +appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un eucalyptus, à la +chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une femme à la fontaine. +</p> + +<p> +Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions mieux +— moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à toutes +choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du fort +d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale +dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt notre +arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous les yeux +du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus tard par +Rouletabille lui-même… +</p> + +<p> +Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la Mortola. Pour +l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas hésité à +faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme minuscule qui +la reliait au rivage. +</p> + +<p> +Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification sommaire en +demi-cercle, destinée à protéger les approches du pont-levis et des deux tours +d’entrée. Cette barbacane n’avait point laissé de trace. Et +l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé sa forme première; le +pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été comblé. Les murs du château +d’Hercule épousaient la forme de la presqu’île, qui était celle +d’un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et +celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le creusaient, +si bien qu’une petite barque eût pu s’y abriter par calme plat et +quand elle ne craignait point que le ressac ne la projetât et ne la brisât +contre ce plafond naturel. Cette disposition était merveilleuse pour la défense +qui n’avait guère, dans ces conditions, à craindre l’escalade, de +quelque côté que ce fût. +</p> + +<p> +On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux tours A +et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort souffert lors +des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu réparées par la suite et +venaient d’être mises en état d’être habitées par les soins de Mrs. +Rance, qui en avait consacré les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de +la tour A servait de logis aux concierges. Une petite porte s’ouvrait +dans le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de se +rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde porte de chêne +bardée de fer, dont les deux vantaux étaient repliés depuis +d’innombrables années contre le mur intérieur des deux tours, ne servait +plus de rien tant on l’avait trouvée difficile à manier, et +l’entrée du château n’était fermée que par une petite grille que +chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à volonté. Cette entrée était la seule +qui permît de pénétrer dans le château. Comme je l’ai dit, passé cette +entrée, on se trouvait dans une première cour ou baille fermée de tous côtés +par le mur d’enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces +murs étaient loin d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines +anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées +par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de +l’intérieur de la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards +étaient encore couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les +petites pièces. Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le +moment où tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec +l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient +longtemps encore conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour +lesquelles on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui +avait été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de +l’artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet +des boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette +opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction +d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en +ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf était placé +en C C’. +</p> + +<p> +Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi +d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal +poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait +au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la propriété en +surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, lui-même, surplombait +la mer, on se rendait compte que le château continuait à être aussi fermé que +dans le temps où les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la +hauteur des vieilles tours. La Louve avait été respectée, comme je l’ai +dit, et il n’était point jusqu’à son échauguette, restaurée, bien +entendu, qui ne dressât sa silhouette étrangement vieillotte au-dessus de +l’azur méditerranéen. J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les +anciens communs W adossés au parapet entre B et B’ avaient été +transformés en écuries et cuisines. +</p> + +<p> +Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule. On +ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H que Mrs. +Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en somme, +qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par +une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment de la +construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient alors de +B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, avançant, +en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant entièrement +toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait toujours, +large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la longueur du +Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. Une porte centrale en +D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont qui avait été jeté sur le +fossé et qui permettait autrefois les communications directes avec la baille. +Or, ce pont volant avait été démoli ou s’était effondré, et, comme les +fenêtres du château, très élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de +leurs épais barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la +seconde cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était +entièrement défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf +n’existait pas. +</p> + +<p> +Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme les +anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé que +le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, naturel +piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de ce Vieux +Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant son ombre +formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux Château F que par +une petite porte K. Les anciens du pays ne l’appelaient jamais autrement +que la Tour Carrée, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles le +Téméraire. Un parapet semblable à celui qui fermait la première cour, reliait +entre elles les tours B’’, F et L, fermant également la seconde. +</p> + +<p> +Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur, +remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles le Téméraire +lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la guerre helvétique. +Cette tour avait quinze toises de diamètre extérieurement et se composait +d’une batterie basse dont le sol était placé à une toise en contrebas du +niveau supérieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par une +pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre +gros piliers cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes +embrasures pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. +Edith eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était +admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était +formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer +pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui avaient été +agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres garnies, elles aussi, +de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l’oncle de Mrs. Edith +s’était emparé pour y travailler et y caser ses nouvelles collections, +avait un terre-plein merveilleux où la châtelaine avait fait transporter de la +terre arable, des plantes et des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus +étonnant jardin suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de +feuilles sèches de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur +le plan, d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments +qui avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et restaurés +pour l’habitation immédiate. +</p> + +<p> +Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en +C’, au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes +de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à M. +et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous aurons à +parler d’une façon plus particulière. +</p> + +<p> +Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient réservées au +vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au premier étage de la Louve, +au-dessous du ménage Rance. +</p> + +<p> +Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit traverser +des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux murs moisis; +mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une peinture écaillée, une +tapisserie en loques, attestaient l’ancienne splendeur du Château Neuf né +de la fantaisie d’un Mortola du grand siècle. En revanche, nos petites +chambres ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles en avaient été +nettoyées avec un soin qui me toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, +badigeonnées, laquées de clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous +plurent beaucoup. J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un +petit salon. +</p> + +<p> +Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui +demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. +J’allai dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu’il en +était déjà parti. Je me mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur +la Cour de Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par +son grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait +jusqu’à moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais +l’immense étendue des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un +bleu un peu sombre à la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient +visibles à l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la +pointe d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans +les cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille +immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents +orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien de +tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine… +</p> + +<p> +Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse sur +les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur +fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette +de Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il +n’est que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce +soir étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante +coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, +qu’il ne les renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est +moi!» +</p> + +<p> +Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La +barque, silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort. +Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle dirige +sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières des Rochers +Rouges<a href="#fn1" id="fnref1"><sup>[1]</sup></a>. Et l’homme est +toujours debout, les bras croisés, la tête tournée vers la tour, apparition +diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui +par derrière, l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte. +</p> + +<p> +Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour du +Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte de la Tour +Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre et +supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est +prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme Darzac +qui dit: +</p> + +<p> +«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de +me quitter, ce soir!…» +</p> + +<p> +Et la voix de Rouletabille: +</p> + +<p> +«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage! +</p> + +<p> +— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde. +</p> + +<p> +— Tout ce qu’il faudra.» +</p> + +<p> +Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée: +</p> + +<p> +«Je vous défends de toucher à cet homme!» +</p> + +<p> +Et je n’entends plus rien. +</p> + +<p> +Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la margelle +du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il lui arrive +quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je rencontrai M. Darzac +qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin: +</p> + +<p> +«Eh bien! L’avez-vous vu? +</p> + +<p> +— Oui, je l’ai vu, fis-je. +</p> + +<p> +— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu? +</p> + +<p> +— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! +Quelle audace!» +</p> + +<p> +Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit +qu’aussitôt qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou +au rivage, mais qu’il n’était pas arrivé à temps à la pointe de +Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement. Mais déjà +Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état +d’esprit dans lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait +presque aussitôt, triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. +Sa femme désirait être seule un instant. +</p> + +<p> +«Et Rouletabille? demandai-je. +</p> + +<p> +— Je ne l’ai pas vu!» +</p> + +<p> +Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait emporté +Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner le cours de ses +pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage Rance, auxquelles il +finit par répondre. +</p> + +<p> +C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le procès +de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et comment, un beau +soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à côté d’une +jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement par un tour +d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses belles +compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte, +indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si en +honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, d’une +pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes de Walter +Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. Ah! certes, elle +retardait, elle retardait d’une façon délicieuse. Comment cette figure +délicate parvint-elle à impressionner si vivement Arthur Rance qui avait tant +aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là les secrets du coeur. Toujours est-il +que, se sentant devenir amoureux, Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, +pour se griser abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, +laisser échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à +haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur Rance +faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait qu’il ne +boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment. +</p> + +<p> +Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme de +Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un +type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures +d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme un +mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des pampas. Il +avait passé la moitié de son existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez +les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou tout au moins de son +squelette, non point de l’anthropopithèque ou de quelque autre +pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien de +l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos jours la +planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux mammifères qui +sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il revenait +généralement de ces expéditions avec quelques caisses de cailloux et un bagage +respectable de tibias et de fémurs sur lesquels le monde savant bataillait, +mais aussi avec une riche collection de «peaux de lapin», comme il disait, qui +attestait que le vieux savant à lunettes savait encore se servir d’armes +moins préhistoriques que la hache en silex ou le perçoir du troglodyte. +Aussitôt de retour à Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se +courbait sur ses bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un +«rond de cuir», dictait son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux +de ses plus proches élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se +servait jamais, mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait +atteint son but — qu’il visait — on voyait apparaître +au-dessus de son pupitre sa bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes +d’or, le large rire silencieux de sa bouche joviale. +</p> + +<p> +Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même, qui +avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis +de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, si je les +rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de circonstances +fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges. +</p> + +<p> +Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté et où il +se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée +peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de +fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se décidait +pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, il lui disait +qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir avant de +mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur tendre, +dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un banquet, si +familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant +reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était revenu de si loin, toujours si +bien portant, qu’on ne lui tiendra certainement point rigueur de ce que +sa tristesse ne l’eût point, ce soir-là, retenue à la maison. Cependant, +trois mois plus tard, sur une nouvelle lettre, elle décida de partir et +d’aller rejoindre, toute seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. +Pendant ces trois mois, il s’était passé des événements mémorables. Miss +Edith avait été touchée des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à +ne plus boire que de l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes +d’intempérance de ce gentleman n’avaient été prises qu’à la +suite d’un désespoir d’amour, et cette circonstance lui avait plu +par-dessus tout. Ce caractère romanesque dont j’ai parlé tout à +l’heure devait servir rapidement les desseins d’Arthur Rance; et, +au moment du départ de Miss Edith pour l’Araucanie, nul ne s’étonna +de ce que l’ancien élève du vieux Bob accompagnât sa nièce. Si les +fiançailles n’étaient pas encore officielles, c’est qu’elles +n’attendaient pour le devenir que la bénédiction du géologue. Miss Edith +et Arthur Rance retrouvèrent à San-Luis l’excellent oncle. Il était +d’une humeur charmante et d’une santé florissante. Rance, qui ne +l’avait pas revu depuis si longtemps, eut le toupet de lui dire +qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus habile des compliments. Aussi, +quand sa nièce lui eut appris qu’elle s’était fiancée à ce charmant +garçon, la joie de l’oncle fut remarquable. Tous trois revinrent à +Philadelphie où le mariage fut célébré. Miss Edith ne connaissait pas la +France. Arthur Rance décida d’y faire leur voyage de noces. Et +c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme il sera conté tout à +l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux environs de Menton, +non point en France, mais à cent mètres de la frontière, en Italie, devant les +Rochers Rouges. +</p> + +<p> +La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, nous nous +dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce soir-là, était +servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le vieux Bob, absent du +fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si quelqu’un de nous avait +aperçu une petite barque qui avait fait le tour du château et dans laquelle se +trouvait un homme debout. L’attitude singulière de cet homme +l’avait frappée. Comme personne ne lui répondit, elle reprit: +</p> + +<p> +«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la +barque. C’est un grand ami du vieux Bob. +</p> + +<p> +— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame? +</p> + +<p> +— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens +du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter dans leur +impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela veut dire: «Le +bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap07"></a>VII<br> +De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre +le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</h2></div> + +<p> +Rouletabille n’eut même point la politesse de demander +l’explication de cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les +plus sombres réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les +grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous galvaniser. Il y +avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui auraient dû être la gaieté +de l’heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus +tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, même sur celui +d’entre nous qui ne le savait point si proche. +</p> + +<p> +Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis +qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se +débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en +prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus malheureuse +de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la +science, l’amour du travail, et — ruine plus affreuse que toutes +les autres — la religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle +avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil. Il +l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa +recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de cette +définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à quiconque eût +pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il en était encore +à considérer avec extase un pareil sacrifice, il apprenait que, si sa fille +refusait de se marier, c’est qu’elle l’était déjà à un +Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à son père et de lui +confesser un passé qui devait, aux yeux du professeur déjà averti par le +mystère du Glandier, éclairer le présent d’un éclat bien tragique, le +jour où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui avait raconté +le drame de son coeur et de sa jeunesse, le professeur Stangerson avait serré +dans ses bras tremblants son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon +sur sa tête adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait +expié sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui +avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle +avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui, resté +seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme seul! +Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux! +</p> + +<p> +Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait +été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde s’efforçait-elle +de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente. Elle sentait bien +qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se détournait d’elle, +que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image qui n’était plus la +sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils revenaient à +elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses côtés, non point +la figure respectée d’un honnête homme, mais la silhouette éternellement +vivante, éternellement infâme, de l’autre! De celui qui avait été le +premier mari, de celui qui lui avait volé sa fille!… Il ne travaillait plus!… +Le grand secret de la Dissociation de la matière qu’il s’était +promis d’apporter aux hommes retournerait au néant d’où, un +instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient, répétant pendant des +siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo nihil! +</p> + +<p> +Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il nous était +servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux candélabres +de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de tapisseries d’Orient +et contre lesquels s’appuyaient de vieilles armoires datant de la +première invasion sarrasine, et des sièges à la Dagobert. +</p> + +<p> +À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient +les causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac +étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait +évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne +datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé +était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme +Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques +réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à ce propos, +qu’après la scène à laquelle j’avais assisté du haut de ma fenêtre +entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à voir celle-ci plus +atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante d’un Larsan surgi des +eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais une remarquable différence +entre l’aspect effaré sous lequel elle nous était apparue précédemment à +la gare, par exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid. +On eût dit que cette apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis +part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut +de mon avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus +simple. Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la +certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime de +l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à lui +rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan +vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle avait eue +avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais ma toilette, +elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait hantée par cette idée +qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me racontant cette entrevue, +m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque tranquillité +qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait Robert +Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux avaient bien vu +clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert Darzac ne lui avait +dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle n’en fût +épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à Rouletabille de +venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s’y +méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait +soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès de +gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. Évidemment, elle +était instinctivement reconnaissante au jeune homme vers lequel elle se sentait +irrésistiblement portée par toutes les forces mystérieuses de son être +maternel, de ce qu’il repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait +toujours autour d’elle et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa +porte. C’est dans ce moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en +même temps, par la fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. +Ils l’avaient d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. +Puis un cri de rage s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille +et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons +vu comment Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur +le parapet… Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de +Larsan, mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle +d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne +voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était! +</p> + +<p> +À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants impatiente, +Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. Darzac les soins les +plus charmants, les plus tendres. Elle était pleine d’attention, le +servant elle-même, avec un admirable et sérieux sourire, veillant à ce +qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche trop brusque +d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois bien le +constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de me rappeler +que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à Mme Darzac +qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel- +Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois +transatlantiques, devant les hommes. +</p> + +<p> +Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup affreux à un +bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait pleinement +réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, devons-nous +appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de Mathilde, que ce +n’est point seulement l’état de désarroi où se trouvait son esprit +à la suite de la réapparition de Larsan, qui l’incita à faire comprendre +à Robert Darzac, le premier soir où ils se trouvèrent face à face — enfin +seuls! — dans l’appartement de la Tour Carrée, que cet appartement +était assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce fut +encore le sentiment du devoir, c’est-à-dire de ce qu’ils se +devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la plus auguste +des décisions! J’ai déjà dit que Mathilde Stangerson avait été très +religieusement élevée, non point par son père qui était assez indifférent sur +ce chapitre, mais par les femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. +Les études auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du +professeur, n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur +s’était bien gardé d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, +l’esprit de sa fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus +redoutable de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, +ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des +Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout venait +de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à ce +rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se rapprochait +d’une façon singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait +à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas été créé par Dieu. +Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien, le seul qui eût +son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais peut-être passé sous silence +les théories religieuses de Mathilde si elles n’avaient été d’un +appoint certain dans les résolutions qu’elle eut à prendre vis-à-vis de +son nouvel époux devant les hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant +Dieu était encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle +était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son +confesseur, en veuve. Et voilà qu’elle n’était plus veuve, mais +bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n’était point +irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux attristés de ce pauvre +M. Darzac la perspective d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il +convient par la cour de Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait +incontinent, soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, +M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la Tour +Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être +point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et les +soins consolateurs de Mathilde. +</p> + +<p> +Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en +soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes yeux +s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma pensée +déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le +maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à +parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, s’excusa, +et sortit. +</p> + +<p> +«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!» +</p> + +<p> +On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme—étaient +les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois. +J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille +les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de +complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur reconnaissance +pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des plus grandes, et +Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson +répondit à mon interpellation en m’apprenant que tous ses domestiques +avaient quitté le Glandier qu’il avait à jamais abandonné. Comme les +Rance avaient besoin de concierges pour le fort d’Hercule, le professeur +avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il n’avait +jamais eu à se plaindre, en dehors d’une petite histoire de braconnage +qui avait failli tourner si mal pour eux. Maintenant, ils logeaient dans +l’une des tours de la poterne d’entrée dont ils avaient fait leur +loge et d’où ils surveillaient le mouvement d’entrée et de sortie +du fort d’Hercule. +</p> + +<p> +Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître +d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: +c’était donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence +aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du +reste — que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes +pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais +consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. Darzac. +</p> + +<p> +Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait si cette +absence ne coïncidait point avec quelque événement important relatif au retour +de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait +fâcheusement impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de +manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire que Mr Arthur +Rance et sa femme n’étaient point au courant de tous les malheurs de la +fille du professeur Stangerson. On avait, naturellement, jugé inutile de leur +faire part du mariage secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. +C’était là un secret de famille. Mais ils savaient mieux que +n’importe qui — Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du +Glandier, et sa femme parce que son mari le lui avait raconté — avec quel +acharnement le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être +un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux +yeux d’Arthur Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point +s’étonner qu’un homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde +que le phrénologue américain n’eût point cherché à l’attitude de +Larsan d’autre explication que celle d’un amour furieux et sans +espoir. Quant à Mrs. Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les +raisons du drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait +bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu +qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui +d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que +j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: +«Mais, enfin! qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des +sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, +pendant de si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour +laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour +laquelle on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui +n’ai su que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais +jamais eu si elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle +n’a même plus la jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la +regarder encore!» Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait +son mari regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse +Mrs. Edith! +</p> + +<p> +Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire au +lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur de +chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans l’étrange +et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui +enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux +Bob, ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. +C’est que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi +considérable, de ne peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur +apparition au cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les +alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de +paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension! +Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur +avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni +moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à lui-même +qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille. +</p> + +<p> +Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous nous +levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui était des +plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de Rouletabille quand elle +fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai jusqu’à l’entrée +du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris congé +de nous. Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre comme +nous arrivions sous la voûte. La nuit était claire, toute illuminée de lune. +Cependant, on avait allumé des lanternes sous la voûte qui retentissait de +grands coups sourds. Et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui +encourageait ceux qui l’entouraient: «Allons! encore un effort!» +disait-il, et des voix, après la sienne, se mettaient à haleter comme font les +marins qui halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, +un grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche. +C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de +se rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans. +</p> + +<p> +Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda ce +qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de +porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle +n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer: +«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais Rouletabille +entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous annonçait, en riant, +que, si nous avions par hasard le désir d’aller faire un tour en ville, +il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu que ses ordres étaient donnés et +que nul ne pouvait plus sortir du château, ni y entrer. Le père Jacques, +ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, était chargé par lui +d’exécuter la consigne et chacun savait qu’il était impossible de +séduire ce vieux serviteur. C’est ainsi que j’appris que le père +Jacques, que j’avais connu au Glandier, avait accompagné le professeur +Stangerson à qui il servait de valet de chambre. La veille, il avait couché +dans un petit cabinet de la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais +Rouletabille avait changé tout cela, et c’était le père Jacques, +maintenant, qui avait pris la place des concierges dans la tour A. +</p> + +<p> +«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée. +</p> + +<p> +— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre +d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!… +répondit Rouletabille. +</p> + +<p> +— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria +Mrs. Edith, dont l’ahurissement était sans bornes. +</p> + +<p> +— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter +sans explication. +</p> + +<p> +Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait +mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on +prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne pouvait guère +y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin, il était bon +que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à tout, autrement +dit, ne fût surpris par rien! +</p> + +<p> +Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la poterne +du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée de +la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le fossé +avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis. Rouletabille, à notre +grande stupéfaction, déclara que le lendemain il ferait dégager le fossé et +rétablir le pont-levis! +</p> + +<p> +Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du +château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant mieux, +faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la bâtisse +du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille était seul +maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par +son mari, ne disait plus rien, se contentant de s’amuser in petto +prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux château fort en +place imprenable parce qu’ils redoutaient l’approche d’un +homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs. Edith ne connaissait point +cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé par le Mystère de la +Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance lui-même était de +ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument raisonnable que +Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le mystère, contre +l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait dans la nuit, autour +du fort d’Hercule! +</p> + +<p> +À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se réservait +ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait surveiller et la +première et la seconde cour. C’était un point stratégique qui commandait +tout le château. On ne pouvait parvenir du dehors jusqu’aux Darzac +qu’en passant d’abord par le père Jacques, en A, par Rouletabille +en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carrée. +Le jeune homme avait décidé que les veilleurs désignés ne se coucheraient pas. +Comme nous passions près du puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté +de la lune qu’on avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je +vis aussi, sur la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille +m’expliqua qu’il avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait +avec la mer et qu’il y avait puisé une eau absolument douce, preuve que +cette eau n’avait aucune relation avec l’élément salé. Il fit +quelques pas alors avec Mme Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra +dans la Tour Carrée. M. Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, +ainsi qu’Arthur Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse +de Mrs. Edith firent comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de +s’aller coucher, ce qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante +et en saluant Rouletabille d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le +capitaine!» +</p> + +<p> +Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers la +poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort +obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis +pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi, +dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes notre premier +conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner à cette réunion +d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres de ce vieux château +guerrier. +</p> + +<p> +«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; personne ne +nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si l’on parvenait à +franchir la première porte gardée par le père Jacques sans qu’il +s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par l’avant-poste +que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé dans les ruines de +la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance. +Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être sûr de cet +homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…» +</p> + +<p> +J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison. +C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà +que, d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles +d’assurer la défense de la place. Certes! j’imagine qu’il +n’avait point envie de la rendre, à n’importe quel prix, et +qu’il était parfaitement disposé à se faire sauter en notre compagnie, +plutôt que de capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que +c’était là! Et, en vérité, il fallait être tout à fait brave pour +entreprendre de défendre le fort d’Hercule contre Larsan, plus brave que +s’il se fût agi de mille assiégeants, comme il arriva à l’un des +comtes de la Mortola qui n’eût, pour débarrasser la place, qu’à +faire donner grosses pièces, couleuvrines et bombardes et puis à charger +l’ennemi déjà à moitié défait par le feu bien dirigé d’une +artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de l’époque. +Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des ténèbres! Où était +l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni viser, ne sachant où +était le but, ni encore moins prendre l’offensive, ignorant où il fallait +porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous garder, à nous enfermer, à +veiller et à attendre! +</p> + +<p> +Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son +jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de ce +côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon +générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre bouffées +rapides et dit: +</p> + +<p> +«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si +insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour nous +défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se contentera-t-il +d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur et le +découragement dans une partie de la garnison? Et disparaîtra-t-il? Je ne le +pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que ce n’est point dans son +caractère essentiellement combatif, et qui ne se satisfait pas avec des +demi-succès, ensuite parce que rien ne le force à disparaître! Songez +qu’il peut tout contre nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui, +que nous défendre et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous +n’avons, en effet, aucun secours à attendre du dehors. Et il le sait +bien; c’est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui +pouvons-nous appeler à notre aide? +</p> + +<p> +— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car il +pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore envisagée par +Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure raison à +cela. +</p> + +<p> +Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point +non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna +définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition: +</p> + +<p> +«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles, +sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers Rouges, à la +justice italienne.» +</p> + +<p> +Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de +la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous, toute +l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan +sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le +pire des scandales et la plus redoutable des catastrophes; mais certains +incidents inexpliqués du procès de Versailles avaient dû suffisamment le +frapper pour qu’il fût à même de saisir que nous redoutions par-dessus +tout d’intéresser à nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le +Mystère de Mademoiselle Stangerson. +</p> + +<p> +Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un de ces +secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des gens, en +dehors de toutes les magistratures de la terre. +</p> + +<p> +Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais ce +salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à combattre +pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui s’inquiète peu des +raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour sa belle. Du moins, +j’interprétai ainsi son geste, persuadé que l’Américain, malgré son +récent mariage, était loin d’avoir oublié son ancienne passion. +</p> + +<p> +M. Darzac dit: +</p> + +<p> +«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le +réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit +qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le secret +à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète de Mme +Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. Stangerson ignore que +nous sommes menacés encore des coups de ce bandit! +</p> + +<p> +— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M. +Stangerson ne saura rien!…» +</p> + +<p> +On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce +qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les +Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne +s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs. +Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien encore +Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son maître à Paris +et ne devait revenir qu’avec lui. +</p> + +<p> +Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui se +tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au +milieu de nous. +</p> + +<p> +«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une +reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte Nord, +d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace +avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à +cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des +douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous être +d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces braves +gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier italien ne parle que +l’italien, mais le douanier français parle les deux langues, plus le +jargon du pays, et c’est ce douanier (qui s’appelle, m’a dit +Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement général. Par son intermédiaire, +nous avons appris que nos deux douaniers s’étaient intéressés à la +manoeuvre insolite, autour de la presqu’île d’Hercule, de la petite +barque de Tullio, surnommé Le Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des +anciennes connaissances de nos douaniers. C’est le plus habile +contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que +les douaniers n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu +ont disparu du côté de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père +Bernier, et, pas plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous +n’avons rien aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme +le pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a +abordé près de la pointe de Garibaldi… +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac. +</p> + +<p> +— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je. +</p> + +<p> +— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans +le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le réchaud à +pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont reconnu, réchaud +qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche la pieuvre, par les nuits +calmes. +</p> + +<p> +— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux Rochers +Rouges!… +</p> + +<p> +— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il +n’en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers +sont placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France, de +telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être +aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment +cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents +mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et la mer. +Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une soixantaine de +mètres de hauteur. +</p> + +<p> +— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui +semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise. +</p> + +<p> +— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la +falaise des poches profondes. +</p> + +<p> +— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné +tout seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier. +</p> + +<p> +— C’était imprudent, remarquai-je. +</p> + +<p> +— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des +choses à dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref, +je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé +Larsan. +</p> + +<p> +— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance. +</p> + +<p> +— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité +mon mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais +est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a +point vu mon drapeau?… Il n’a pas répondu. +</p> + +<p> +— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je. +</p> + +<p> +— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!… +</p> + +<p> +— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance. +</p> + +<p> +— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien, +n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui… +</p> + +<p> +— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même +mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois! +</p> + +<p> +— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une +meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous +voudrons, au fond des Rochers Rouges!» +</p> + +<p> +Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait +dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir… +</p> + +<p> +«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi autrement +qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans +les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque presque sous +nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en passant sous nos +fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!…» +qu’il n’aurait peut-être pas été plus explicite ni plus éloquent! +</p> + +<p> +— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui +s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de +Rouletabille… et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant +quelque crime abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là. +</p> + +<p> +— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges +n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que +nous y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour… +</p> + +<p> +— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas. +</p> + +<p> +— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons +laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être plus!… +Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une +hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que par +hypothèse…» +</p> + +<p> +Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. Évidemment, sans +Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse bêtise, nous allions +peut-être à un désastre… +</p> + +<p> +Rouletabille s’était levé, pensif. +</p> + +<p> +«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour +cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je veux que +la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai fait +fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques. J’ai mis +Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un barrage, sous +la poterne, le seul point vulnérable de la seconde enceinte et je garderai +moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera toute la nuit à la porte de la +Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a de très bons yeux, et à laquelle +j’ai fait encore donner une lunette marine, restera jusqu’au matin +sur la plate-forme de la tour. Sainclair s’installera dans le petit +pavillon de feuilles de palmier, sur la terrasse de la Tour Ronde. Du haut de +cette terrasse, il surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les +boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans +la baille et devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur +le boulevard de l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards +qui bornent la première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, +parce que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état +de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons disposer en +toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les fera sortir de +la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en cachette, toutes les +armes dont vous pouvez disposer, fusils, revolvers. On se les partagera suivant +les besoins du service de garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui +ne répond pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il +n’y a point de mot de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira +de crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que +nous qui aurons le droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à +l’entrée intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à +ce soir son entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la +porte de fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la +voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la petite loge +de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures, tous les soirs, +la porte de fer sera fermée. Demain matin, également, Mr Arthur Rance donnera +des ordres pour faire venir menuisiers, maçons et charpentiers. Tout ce monde +sera compté et ne devra, sous aucun prétexte, franchir la poterne de la seconde +enceinte; tout ce monde sera également compté avant sept heures du soir, heure +à laquelle devra avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette +journée, les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera +à me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du mur +qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre petite brèche, +qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de coin (B sur le +plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après quoi, je serai +tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de quitter le château +jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je pourrai tenter une sortie +et partir en reconnaissance sérieuse à la recherche du camp de Larsan. Allons, +Mister Arthur Rance, aux armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez +ce soir… Moi, j’ai prêté mon revolver au père Bernier, qui se promènera +devant la porte de l’appartement de Mme Darzac…» +</p> + +<p> +Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un pareil +langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de traiter +de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais, je le +répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie inexplicable, et la nuit +du cadavre incroyable, il aurait fait comme moi: il eût chargé son revolver, et +attendu le jour sans faire le malin! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap08"></a>VIII<br> +Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</h2></div> + +<p> +Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions les cent +pas, le long des parapets, sous la lune, examinant attentivement la terre, le +ciel et les eaux et écoutant avec anxiété les moindres bruits de la nuit, la +respiration de la mer, le vent du large qui commença à chanter vers trois +heures du matin. Mrs. Edith, qui s’était levée, vint alors rejoindre +Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m’appela, me donna la garde de la +poterne et de Mrs. Edith et s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de +la plus charmante humeur du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle +semblait s’amuser follement de la figure blafarde qu’elle venait de +trouver à son mari auquel elle avait porté un verre de whisky. +</p> + +<p> +«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites +mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le connaître!…» +</p> + +<p> +Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème. +Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien, et qui, +dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la malheureuse, si elle +s’était doutée! +</p> + +<p> +Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter +d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque +l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au +lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui +rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont certains, à +l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le Mystère de la +Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme ce rôle atteint, +dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que quelques-uns pourraient +juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon devoir de préparer +l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que je ne suis que le +vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le monde, et que je +n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas où j’aurais +la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et naturelle +histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me dirait mon +fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables sont en jeu et le fait +d’une telle publication doit entraîner de trop redoutables conséquences +pour que je ne m’astreigne point à une narration sévère, un peu sèche et +méthodique. Je renverrai donc ceux qui pourraient croire à quelque roman +policier — l’abominable mot a été prononcé — au procès de +Versailles. Maîtres Henri-Robert et André Hesse, qui plaidaient pour M. Robert +Darzac, firent entendre là d’admirables plaidoiries qui ont été +sténographiées et dont, certainement, ils ont dû conserver quelque copie. +Enfin, il ne faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises +Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné une +rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir +la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands +quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de la +Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. Alors, on +comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme quand on +peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant désormais +«son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et son audace sans +seconde, se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre +Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis. +</p> + +<p> +M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes criminelles +et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à Ballmeyer. +</p> + +<p> +Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à +l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures +étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay, il +aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la +mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à +l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des +Mines. Son début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable—Ballmeyer +subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis +prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à +l’auteur de ses jours: +</p> + +<p> +«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, commis +des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le bureau ambulant, +une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille; d’ici à quelques +jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au remboursement. Vous êtes +père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout un passé d’honneur!» +</p> + +<p> +M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le premier +acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant appris, après +dix années, quel était le vrai coupable. +</p> + +<p> +Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature tous les +attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse variété +d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en scène et +du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, à ce point +qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées toutes les +fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractérise +surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour +l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la +justice; c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de +prétendus coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par +tempérament aux fausses pistes. +</p> + +<p> +Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa vie. Au +régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse le +capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au préjudice de +la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge d’instruction M. Furet +comme s’étant volé lui-même. +</p> + +<p> +L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires, +sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La science +appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux. +</p> + +<p> +Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans le +courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue Poissonnière, +qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux. +</p> + +<p> +Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, contrefaisant la +voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. Cohen, banquier, s’il +serait disposé à escompter la traite. M. Cohen répond affirmativement et, dix +minutes plus tard, Ballmeyer, après avoir coupé le fil téléphonique pour +prévenir un contre-ordre ou des demandes d’explications, fait toucher +l’argent par un compère, un nommé Rivard, qu’il a connu naguère aux +bataillons d’Afrique, où de fâcheuses histoires de régiment les avaient +fait expédier l’un et l’autre. +</p> + +<p> +Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer Rivard et, +comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!… +</p> + +<p> +Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge +d’instruction chargé de l’affaire. +</p> + +<p> +«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis désolé de +vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est une affaire +qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu besoin de quarante +mille francs pour liquider une petite dette au salon des courses, et vous les +avez fait payer à votre maison. C’est vous qui avez téléphoné. +</p> + +<p> +— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti. +</p> + +<p> +— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.» +</p> + +<p> +Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la police +fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, alors avocat +général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à M. Furet les +excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné par contumace à vingt +ans de travaux forcés! +</p> + +<p> +On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, à ce +moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et quelle +comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses +évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce +prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir +l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les +imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en +liberté. +</p> + +<p> +Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans laquelle, +selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de la prison de +mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais il manquait au papier +le timbre du juge. +</p> + +<p> +Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à +l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son +innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet déposé +sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le pantalon bleu du +garde qui l’accompagnait. +</p> + +<p> +Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui +compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», Ballmeyer +profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort coup de tampon +sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son tour en excuses. +</p> + +<p> +Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier +signé et timbré aux gardes de la souricière. +</p> + +<p> +«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! Me +prend-il pour son domestique?» +</p> + +<p> +Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de +service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de +mettre sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer +était libre. +</p> + +<p> +C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était +échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au garde +qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de blanc, à +une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il avait été +condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux publics pour avoir volé +la caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en se faisant +enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de rebut. Un contre-appel +imprévu fit échouer ce plan si bien conçu. +</p> + +<p> +… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les +étonnantes aventures du premier Ballmeyer. +</p> + +<p> +Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de Motteville, +comte de Bonneville<a href="#fn2" id="fnref2"><sup>[2]</sup></a>, élégant, +beau joueur, faisant la mode, il parcourt les plages et les villes +d’eaux: Biarritz, Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à +dix mille francs dans sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses +sourires; car cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, +il avait fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son +colonel!… Connaissez-vous le «type» maintenant? +</p> + +<p> +Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre! +</p> + +<p> +Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la +personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui finit +par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus +qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande +idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la contempler à +loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments que je voulus plus +tard en vain chasser de mon coeur. +</p> + +<p> +La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec un +grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit de +m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son +service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait +venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de la tour +B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement que le château +fort d’Hercule se trouva le soir même aussi hermétiquement clos dans la +nature, avec toutes ses enceintes, qu’il l’est linéairement parlant +sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-là, Rouletabille commençait +déjà à dessiner sur son calepin le plan que j’ai soumis au lecteur, et il +me disait, cependant que, fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules +pour ne point fermer les yeux: +</p> + +<p> +«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie pour me +défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la vérité: +car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des brèches, +c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour +épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne +pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans une +forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un château +fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien fermé: si +vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que votre raison +s’y retrouve! +</p> + +<p> +— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre raison +s’y retrouve!… +</p> + +<p> +— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous +dormez tout debout. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap09"></a>IX<br> +Arrivée inattendue du «vieux Bob»</h2></div> + +<p> +Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant que la +voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille de me +lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une splendeur sans +pareille et la mer d’une transparence telle que la lumière du soleil la +traversait comme elle eût fait d’une glace sans tain, de telle sorte +qu’on apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond +maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé de les recouvrir. La +courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde pure dans un +cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches et toutes roses, +paraissaient fraîches écloses de cette nuit. La presqu’île +d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et les vieilles +pierres du château embaumaient. +</p> + +<p> +Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus +aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive +nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau auquel mes +sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des idées de +caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer. Oh! il la +frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été poète. +Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais me +rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde tranquille; +mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque motif sérieux de +mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il s’était armé d’un +énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu’un enfant +craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait à la mer, un instant +éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui provoquait la muette indignation de +quelques étrangers arrêtés au rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil +cas où l’on redoute de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci +laissaient faire sans protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet +homme sauvage? Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un +moment troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile. +</p> + +<p> +Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui m’annonçait +que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue de plâtrier, +tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des +maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et +son autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait +aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était +Tullio qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en lui +faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on +appelait Tullio «le Bourreau de la Mer». +</p> + +<p> +Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant +interrogé Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa +barque la veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la +presqu’île d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne +connaissait point cet homme, que c’était un original qu’il avait +embarqué à Menton et qui lui avait donné cinq francs pour qu’il le +débarquât à la pointe des Rochers Rouges. +</p> + +<p> +Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que +nous allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux +Bob. On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il +n’arrivait point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri +de la terrasse ronde du Téméraire. +</p> + +<p> +Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des Grottes, +qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et poissons de roches de +tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del paese» et servie dans la +lumière et la gaieté des choses, contribua au moins autant que toutes les +précautions de Rouletabille à nous rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan +nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la +pâle lueur de la lune et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse +et facilement impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très +fiers — oh! tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur +Rance et aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et +mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de +notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le vieux Bob fit +son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est point +cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus moroses. J’ai +rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux Bob se promenant, +dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi, avec un chapeau haut +de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, son pantalon noir, ses +lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons +bien ri sous la tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le vieux Bob +rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaieté même. +</p> + +<p> +Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est peut-être +venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses collections +d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de Philadelphie? +Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà considéré dans sa +patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec +Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de l’étude qu’il prit +en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, celle-ci l’y poussant, il +sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la science de Gall et de +Lavater. Or, dans le moment même qu’ils visitaient la Côte d’Azur, +l’automne qui précéda les événements actuels, on faisait grand bruit +autour des découvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers +Rouges, dénommés encore, dans le patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de +longues années, depuis 1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent +d’études préhistoriques avaient été extrêmement intéressés par les débris +humains trouvés dans les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. +Julien, Rivière, Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et +avaient su intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction +publique à leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles +attestaient, à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient +vécu en cet endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de +l’existence de l’homme à l’époque quaternaire était faite +depuis longtemps; mais, cette époque mesurant, d’après certains, deux +cent mille ans, il était intéressant de fixer cette existence dans une étape +déterminée de ces deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers +Rouges et on allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des +grottes, la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée +intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le restaurant +des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo venait de se +déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur publique (car +l’événement avait dépassé les bornes du monde scientifique) répandait le +bruit qu’il venait de trouver dans la Barma Grande +d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien conservés +par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du début de +l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire! +</p> + +<p> +Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari passait +ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en termes +scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même l’humus +de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa jeune femme +prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là, aux créneaux +moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive silhouette sur +une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres +écroulées de la falaise. Les légendes les plus romanesques se rattachaient à ce +vestige des vieilles guerres génoises; et il semblait à Edith, mélancoliquement +penchée au haut de sa terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle +était une de ces nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait +tant aimé les cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le +château était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance +l’acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les +maçons et les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette +antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne +qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor. +</p> + +<p> +Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette découvert +dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas antiquus sortis de +la même couche de terrain, il avait été transporté d’enthousiasme, et son +premier soin avait été de télégraphier au vieux Bob que l’on avait +peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu’il +cherchait, au prix de mille périls, depuis tant d’années, au fond de la +Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à destination, car le vieux Bob, +qui avait promis de rejoindre le nouveau ménage dans quelques mois avait déjà +pris le bateau pour l’Europe. Évidemment, la renommée l’avait déjà +renseigné sur les trésors des Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il +débarquait à Marseille et arrivait à Menton où il s’installait en +compagnie d’Arthur Rance et de sa nièce dans le fort d’Hercule, +qu’il remplit aussitôt des éclats de sa gaieté. +</p> + +<p> +La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là, sans +doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob a une âme +d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme, c’est-à-dire +que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant, une fois +pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct (redingote noire, +gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues roses), elle s’attache +uniquement à en perpétuer l’impressionnante harmonie. C’est dans +cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et +qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, à la recherche +des derniers ossements de l’Elephas antiquus. +</p> + +<p> +Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis il se +reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à l’autre +de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés en +triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la raison. Il +rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que le squelette de la +Barma Grande n’était point plus ancien que celui qu’il avait +rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout l’Institut +était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que +l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à Paris, +et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après lui avoir +affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain que le +fameux squelette, — que cet os à moelle, disons-nous, appartenait à un +Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire. Ah! il fallait entendre +avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de ce milieu de la période +quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du milieu de la période +quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui avait conté une bonne farce! +Est-ce qu’à notre époque un savant, un véritable savant, digne en vérité +de ce nom de savant, pouvait encore s’intéresser à un squelette du milieu +de la période quaternaire! Le sien — son squelette, ou tout au moins +celui qu’il avait rapporté de la terre de feu — datait du +commencement de cette période, par conséquent était plus vieux de cent mille +ans… vous entendez: cent mille ans! Et il en était sûr, à cause de cette +omoplate ayant appartenu à l’ours des cavernes, omoplate qu’il +avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il +disait: mon propre squelette, ne faisant plus de différence, dans son +enthousiasme, entre son squelette vivant qu’il habillait tous les jours +de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux +blancs, de ses joues roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu). +</p> + +<p> +«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des +Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du +mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées! Ainsi!… On +n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la période du +rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de vieux Bob!… Mon +squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme vous dites en France… +Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que je ne suis même point sûr +que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges date de l’époque +moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne? Ou encore, ou +encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est trop! Un +Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas possible! +Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah! j’en +mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en lui +annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la grotte +de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une découverte tout +à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le lendemain même du départ +du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort d’Hercule, emportant sous +son bras une petite caisse qu’il lui avait montrée en lui disant: «Voyez- +vous, mistress Rance, j’ai là un trésor! Oh! un véritable trésor!» Elle +avait demandé ce que c’était que ce trésor, mais l’autre +l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la surprise au vieux +Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avoué qu’il venait +de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»! +</p> + +<p> +Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté +du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses traits +ravagés et il cria: +</p> + +<p> +«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au +vieux Bob! C’est le crâne du vieux Bob!» +</p> + +<p> +Et il hurla: +</p> + +<p> +«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…» +</p> + +<p> +Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le bagage du +vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la malle devant nous. +Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de clefs, se jeta à genoux et +ouvrit la caisse. De cette caisse, qui contenait des effets et du linge pliés +avec beaucoup d’ordre, il sortit un carton à chapeau et, de ce carton à +chapeau, il sortit un crâne qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos +tasses à café. +</p> + +<p> +«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le +crâne du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais +sans son crâne!…» +</p> + +<p> +Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres +épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous représenter +que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le prononçait mi à +l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement +l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et +moi, nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire. +D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait +lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté. +Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas +jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, +le vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de +l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café +qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir, +surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents. +</p> + +<p> +Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main droite et, +l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre: +</p> + +<p> +«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale +très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales et à la +saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la face +tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis que, dans la +tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que +j’aperçois?…» +</p> + +<p> +Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans la tête +des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le regardais. Et je +n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me parut effrayant, +farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté en fer-blanc et sa +science de pacotille. Je ne le quittai plus des yeux. Il me sembla que ses +cheveux remuaient! Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la pensée de +Larsan qui ne me quittait plus jamais complètement m’embrasa la cervelle; +j’allais peut-être parler quand un bras se glissa sous le mien, et je fus +entraîné par Rouletabille. +</p> + +<p> +«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune +homme. +</p> + +<p> +— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez +encore de moi…» +</p> + +<p> +Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard +de l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et +me dit: +</p> + +<p> +«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes dans la +vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était point +tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus fort que +les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins dehors que +dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai appelées à +mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir… +Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!» +</p> + +<p> +Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière, +j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je +l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je +n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était +venue avec le vieux Bob. +</p> + +<p> +Je dis à Rouletabille, avec inquiétude: +</p> + +<p> +«Le vieux Bob?» +</p> + +<p> +Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit: +</p> + +<p> +«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite et +demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu, ne soyez +pas trop rassuré, car il vous aura peut-être menti et il sera déjà dans votre +peau que vous n’en saurez rien encore!» +</p> + +<p> +Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest. +C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une +dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme nous tous, +il avait cependant passé une nuit blanche; mais il m’expliqua que le +plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le rajeunissait de dix ans. Puis il +tenta de me demander les motifs de la veille étrange qu’on lui avait +imposée et le pourquoi de tous les événements qui se poursuivaient au château +depuis l’arrivée de Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui +avaient été prises pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta +même que, si cet affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à +croire qu’on redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était +point le moment de raisonner et que, s’il était un brave homme, il +devait, comme tous les autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans +essayer d’y rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et +s’éloigna en hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et +il ne me déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la +porte Nord, il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; +il ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes. +</p> + +<p> +Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques +m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut +extraordinairement intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y +portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur +Brignolles m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille +au soir pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes +du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que +Brignolles avait pris un billet pour Nice. +</p> + +<p> +Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question +que je me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai +bien regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était +si bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche +m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je +résolus de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. +Puisque Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais +garde de «l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi +tout seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis +Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de +consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire qui +fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le puits +communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui tenterait +de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever cette planche, +et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en sueur, les bras nus, +le col arraché, un lourd marteau à la main. Je trouvai qu’il se donnait +bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne pus me retenir +de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! +Est-ce que je n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait +volontairement, et qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que +pour s’efforcer d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave +petite âme? Mais non! Je n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure +plus tard, en le surprenant étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, +exhalant, dans le sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, +un mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme: +«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être +qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et +qu’il arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège +d’Eu. J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude +s’il fallait le laisser là et s’il n’allait point par hasard +dans son sommeil laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé +son coeur, il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille +ronflait comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que +Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris. +</p> + +<p> +J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, bientôt, +ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite j’eus +l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le +professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques semaines +chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort d’Hercule +et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à offrir la plus +exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque et moyenâgeux. À la +dernière minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont le +mariage avec M. Robert Darzac vient d’être célébré à Paris, est arrivée +également au fort d’Hercule avec le jeune et célèbre professeur de la +Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous descendent du Nord au moment où tous les +étrangers nous quittent. Combien ils ont raison! Il n’est point de plus +beau printemps au monde que celui de la côte d’azur!» +</p> + +<p> +À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du +train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et, justement, je vis +descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont +il n’avait point fait part à M. Darzac ne me paraissait rien moins que +naturel! Et puis, je n’avais pas la berlue: Brignolles se cachait. +Brignolles baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur, +parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta +dans une voiture fermée, je me précipitai dans une voiture non moins fermée. +Place Masséna, il quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, +prit une autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient +de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur la +route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. Les +nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me permettaient de voir +sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à mon cocher s’il +m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le mieux du +monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus bien étonné de +voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et Brignolles +descendre, régler son cocher et entrer dans la salle d’attente. Il allait +prendre un train. Comment faire? Si je voulais monter dans le même train que +lui, n’allait-il point m’apercevoir dans cette petite gare, sur ce +quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. S’il m’apercevait, +j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lâcher +jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire dans ces +parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne m’aperçut pas. +Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la frontière italienne. En +somme, tous les pas de Brignolles le rapprochaient du fort d’Hercule. +J’étais monté dans le wagon qui suivait le sien et je surveillai le +mouvement des voyageurs à toutes les gares. +</p> + +<p> +Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y +arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où il avait +peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la gare. Je le vis +descendre; il avait relevé le col de son pardessus et enfoncé davantage encore +son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai, +et, rassuré, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une vieille et +sordide diligence qui attendait le long du trottoir. D’un coin de la +salle d’attente, j’observai mon Brignolles. Qu’est-ce +qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette vieille guimbarde +poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que cette voiture était +la diligence de Sospel. +</p> + +<p> +Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers contreforts +des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture. Aucun chemin de fer +n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés, les plus +inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires et… des chasseurs +alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin qui y mène est l’un +des plus beaux qui soient, car il faut, pour découvrir Sospel, contourner je ne +sais combien de montagnes, longer de hauts précipices, et suivre, jusqu’à +Castillon, l’étroite et profonde vallée du Careï, tantôt sauvage comme un +paysage de Judée, tantôt verte ou fleurie, féconde, douce au regard avec le +frémissement argenté de ses innombrables plants d’oliviers qui descendent +du ciel jusqu’au lit clair du torrent par un escalier de géants. +J’étais allé à Sospel quelques années auparavant, avec une bande de +touristes anglais, dans un immense char traîné par huit chevaux, et +j’avais gardé de ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout +entière dès que le nom fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait +faire à Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s’était remplie et +déjà elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres +dansantes. Je fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, +j’escaladai la vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de +n’avoir pas averti Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles +lui eût donné des idées, des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que +moi je ne savais pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme +un chien suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si +je l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment +qu’il ne fallait pour rien au monde la perdre qu’elle +m’échappa, dans le moment où je venais de faire une découverte +formidable! J’avais laissé la diligence prendre une certaine avance, +précaution que j’estimais nécessaire, et j’arrivais moi-même à +Castillon peut-être dix minutes après Brignolles. Castillon se trouve tout à +fait au sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda la +permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui donner à boire. Je +descendis de voiture et qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un +tunnel sous lequel il était nécessaire de passer pour atteindre le versant +opposé de la montagne? Brignolles et Frédéric Larsan! +</p> + +<p> +Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine au +sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé +par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un +sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment +d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné +juste! J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était +un danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y +aurait beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! +Brignolles, créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand +je disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me +croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se +parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus… +Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le tunnel, +évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai moi-même sous +le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais dans un état! Ah! +Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui raconterais une +chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles et Larsan. +</p> + +<p> +… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas de +Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne sur la route… +Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a semblé apercevoir +deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je cours… J’arrive au +milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les deux ombres ne me +guettent point derrière un mur?… +</p> + +<p> +Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été +entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne restait +plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout doucement de +s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par l’incendie, +quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés par la catastrophe +et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol, tristes de n’avoir +plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille précautions, +j’ai parcouru ces ruines, considérant avec effroi la profondeur des +crevasses que, près de là, la secousse de 1887 avait ouvertes dans le roc. +L’une particulièrement paraissait un puits sans fond et, comme +j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au tronc noirci +d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile. +J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un +aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta droit +au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des cercles +menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages comme pour me +reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de solitude et de mort +que le feu de la terre lui avait donné. +</p> + +<p> +Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres… +Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin un +morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à celui dont +M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne? +</p> + +<p> +Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir été +tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont le +commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus lire que +«bonnet». +</p> + +<p> +Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le tout +à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son portefeuille +et à me prier de garder le secret de mon expédition pour moi tout seul. +</p> + +<p> +Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si +importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point assez +vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes. +</p> + +<p> +«Rouletabille!» m’écriai-je… +</p> + +<p> +Mais, encore, il me ferma la bouche: +</p> + +<p> +«Silence! Sainclair!» +</p> + +<p> +Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette agitation +ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à Larsan. Je lui +reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la Dame en noir, mais il +ne me répondit pas, suivant sa coutume, et s’éloigna une fois de plus en +poussant un profond soupir. +</p> + +<p> +On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre malgré +les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus de nous +dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût dit que +chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et que le drame +pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me +regardait d’une singulière façon. À dix heures, j’allai prendre ma +faction, avec soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que +j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille +passèrent sous la voûte. Un falot les éclairait. Mme Darzac m’apparut +dans un état d’exaltation remarquable. Elle suppliait Rouletabille avec +des mots que je ne saisissais pas. Je n’entendis de cette sorte +d’altercation qu’un seul mot prononcé par Rouletabille: «Voleur!»… +Tous deux étaient entrés dans la Cour du Téméraire… La Dame en noir tendit vers +le jeune homme des bras qu’il ne vit pas, car il la quitta aussitôt et +s’en fut s’enfermer dans sa chambre… Elle resta seule un instant, +dans la cour, s’appuya au tronc de l’eucalyptus dans une attitude +de douleur inexprimable, puis rentra à pas lents dans la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire +dans la nuit du 11 au 12. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap10"></a>X<br> +La journée du 11</h2></div> + +<p> +Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en dehors de +la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra, pour mieux lui +faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement déraisonnable, +d’insister sur certaines particularités de l’emploi de notre temps +dans la journée du 11. +</p> + +<p> +1° La matinée. +</p> + +<p> +Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde +furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous eût été +douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque d’acier +chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de verres fumés +dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison d’hiver +écoulée. +</p> + +<p> +À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne, dans la +salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde Rouletabille. Je +n’eus point le temps de lui poser la moindre question, car M. Darzac +arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à nous dire des +choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété de quoi il +s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le fort +d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord +muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à dissuader M. +Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement à +M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé à ce départ. Il nous +renseigna en nous rapportant une scène qui s’était passée la veille au +soir au château, et nous saisîmes, en effet, combien la situation des Darzac +devenait difficile au fort d’Hercule. L’affaire tenait en une +phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de nerfs!» Nous comprîmes +immédiatement à propos de quoi, car il ne faisait pas de doute pour +Rouletabille et pour moi que la jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure +grandissante et qu’elle supportait de plus en plus avec impatience les +attentions de son mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernière querelle +qu’elle avait cherchée à Mr Rance avaient traversé, la nuit dernière, les +murs pourtant épais de la Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans +la baille accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa +ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère. +</p> + +<p> +Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac, le +langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et celui de Mme +Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible, abrégés; mais +aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité à tous deux que +leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle lutte était engagée entre +eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan saurait toujours bien +les rejoindre, et dans un pays et dans un moment où ils l’attendraient le +moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient sur leurs gardes, car ils +savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à la merci de tout ce qui les +entourerait, car ils n’auraient point les remparts du fort +d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation ne pourrait se +prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit jours, pas un de plus, pas +un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde», +Rouletabille eût volontiers dit: «Huit jours, et dans huit jours je vous livre +Larsan.» Il ne le disait pas, mais on sentait bien qu’il le pensait. +</p> + +<p> +M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux. +C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur. +</p> + +<p> +Rouletabille dit: +</p> + +<p> +«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.» +</p> + +<p> +Et il s’en alla à son tour. +</p> + +<p> +Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une toilette +charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement. Elle fut +tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu forcée et se +moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis un peu vivement +qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait point que +tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la pénible surveillance +à laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-être, dans le moment, la +meilleure des femmes. Alors, elle s’écria, en éclatant de rire: +</p> + +<p> +«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…» +</p> + +<p> +Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je +n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en +noir, mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au +contraire, je ris avec Mrs. Edith. +</p> + +<p> +«C’est que c’est un peu vrai, fis-je… +</p> + +<p> +— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si +romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis +romanesque…» +</p> + +<p> +Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé… +</p> + +<p> +«Ah!…» +</p> + +<p> +C’est tout ce que je trouvais à dire. +</p> + +<p> +«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du +prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!» +</p> + +<p> +Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant amusement. Quelle +petite femme bizarre! +</p> + +<p> +Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous parlait +souvent et qu’on ne voyait jamais. +</p> + +<p> +Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait +invité à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails. +</p> + +<p> +J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de +cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes, placée +entre les forêts du Nord et les steppes du midi. +</p> + +<p> +Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines +moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et +intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait eu +jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On le +disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la cour, une haute +situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on supposait que +l’empereur, à cause des immenses services rendus par le père, avait pris +le fils en particulière affection. Avec cela, il était délicat comme une femme +à la fois et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour +lui. Sans le connaître, il m’était déjà antipathique. Quant à ses +relations avec les Rance, elles étaient d’excellent voisinage. Ayant +acheté depuis deux ans la propriété magnifique que ses jardins suspendus, ses +terrasses fleuries, ses balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan, +«les jardins de Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques +services à Mrs. Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du +château en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes +qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une +végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de +l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la +suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de Ninive +ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en avait trop, il +en était gêné, et il préférait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait pris +un certain intérêt à la fréquentation du jeune boyard, à cause des vers +qu’il lui disait. Après les lui avoir dits en russe, il les traduisait en +anglais et il lui en avait même fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. +Des vers, de vrais vers d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en +avait été si flattée qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait +des vers anglais de les lui traduire en russe. C’étaient là jeux +littéraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance +goûtait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui +plaisait qu’à moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était +point que la moitié qui déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût +précisément la moitié qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la +«moitié poète»; non, c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas +qu’un poète fût avare. J’étais bien de son avis. Le prince +n’avait point d’équipage. Il prenait le tramway et souvent faisait +son marché lui-même, assisté de son seul domestique Ivan, qui portait le panier +aux provisions. Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce +détail de sa propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de +poisson, à propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette +extrême avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine +originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il +n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins. +</p> + +<p> +«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son panégyrique. +</p> + +<p> +— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…» +</p> + +<p> +Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement désagréable. +Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et jusqu’à la +fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et demie. +</p> + +<p> +Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me laver les +mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de la Louve +rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette tour; mais je +m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la musique. +Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort d’Hercule, +jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce, douce et mâle à la +fois, en sourdine, chantait. C’était un chant étrange, une mélopée tantôt +plaintive, tantôt menaçante. Je la sais maintenant par coeur; je l’ai +tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-être si vous avez +franchi les frontières de la froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans +le vaste empire du nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui +entraînent le voyageur dans les flots et le noient sans miséricorde; +c’est le chant du Lac de Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour +immortel à Michel Vereszezaka. Écoutez ça: +</p> + +<p> +«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné vers le +lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et deux lunes +pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui caresse le +rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu a changées en +fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes blanches comme +des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du mélèze argentée +par les frimas… +</p> + +<p> +«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale +après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de +souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher. +</p> + +<p> +«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après avoir +cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et leurs casques +d’acier. +</p> + +<p> +«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le pouvoir +de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort subite. +</p> + +<p> +«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, le +souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en le +perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du +Switez!… +</p> + +<p> +«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac +s’entrouvrit jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le +regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête +d’une vague et dont on n’a jamais plus entendu parler…» +</p> + +<p> +C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que +murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait +entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la salle et je +me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt, derrière moi, +j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. J’avais devant +moi le prince Galitch. +</p> + +<p> +Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: +«un beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait donné à +sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux, d’une +clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes, +n’eussent laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient +entourés de longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point +été davantage s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait +remarqué cette particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de +toute l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque +trop fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées +et des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement +prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement quelque +importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne l’étais +plus assez. +</p> + +<p> +Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des poèmes si +exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras — ce qui me +fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons parfumés de la +baille, en attendant le second coup de cloche du déjeuner qui devait être servi +sous la cabane de palmes sèches, au terre-plein de la Tour du Téméraire. +</p> + +<p> +2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse +s’empare de nous. +</p> + +<p> +À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où la +vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient d’une +ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la terre et +des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter l’éclat +si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles noirs +dont j’ai parlé au début de ce chapitre. +</p> + +<p> +À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. Darzac, +Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et moi. +Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des convives, +et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout ce qui se +passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques étaient à +leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à la poterne +du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de +l’appartement de M. et de Mme Darzac. +</p> + +<p> +Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions presque +inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, penchant les uns vers +les autres nos vitres noires derrière lesquelles il était aussi impossible +d’apercevoir nos prunelles que nos pensées. +</p> + +<p> +Le prince Galitch parla le premier. +</p> + +<p> +Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un +compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le prince +n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il +s’intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa +qualité de sujet du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait +partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore +n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur +quoi le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était +une feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant +l’arrivée prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait +là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et si +dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale que, sur le +conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la police avait résolu +de prier le journal l’Époque de lui prêter son jeune reporter. Le prince +Galitch avait si bien présenté la chose que Rouletabille rougit jusqu’aux +deux oreilles et qu’il répliqua sèchement qu’il n’avait +jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et que le chef de la +Sûreté de Paris et le maître de la police de Saint-Pétersbourg étaient deux +imbéciles. Le prince se prit à rire de toutes ses dents, qu’il avait +belles et vraiment je vis bien que son rire n’était point beau, mais +féroce et bête, ma foi, comme un rire d’enfant dans une bouche de grande +personne. Il fut tout à fait de l’avis de Rouletabille et, pour le +prouver, il ajouta: +</p> + +<p> +«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on demande +maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire avec un +véritable homme de lettres.» +</p> + +<p> +Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation. +</p> + +<p> +Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la nature. Mais, +pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que les jardins de +Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice: +</p> + +<p> +«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir +que de loin.» +</p> + +<p> +L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre +par une invitation. +</p> + +<p> +Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle déclara +tout à coup: +</p> + +<p> +«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus. +</p> + +<p> +— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid. +</p> + +<p> +— Oui, je les ai visités, et voici comment…» +</p> + +<p> +Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude glacée, +comment elle avait vu les jardins de Babylone. +</p> + +<p> +Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une barrière +qui faisait communiquer directement ces jardins avec la montagne. Elle avait +marché d’enchantement en enchantement, mais sans être étonnée. Quand on +passait sur le bord de la mer, ce que l’on apercevait des jardins de +Babylone l’avait préparée aux merveilles dont elle violait si +audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès d’un petit étang, +tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive duquel se tenaient un +grand lis d’eau et une petite vieille toute ratatinée, au menton en +galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et la petite vieille +s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle s’appuyait pour +courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton. Mrs. Edith avait bien +ri. Elle avait appelé: +</p> + +<p> +«Madame! Madame!» +</p> + +<p> +Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait +disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait continué +sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, elle avait +entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit particulier que font les +oiseaux sauvages quand, surpris par le chasseur, ils s’échappent de la +prison de verdure où ils se sont blottis. C’était une seconde petite +vieille, plus ratatinée encore que la première, mais moins légère, et qui +s’appuyait sur une vraie canne à bec de corbin. Elle s’évanouit +— c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit de vue au détour du +sentier. Et une troisième petite vieille appuyée sur deux cannes à +bec de corbin surgit encore du mystérieux jardin; elle s’échappa du tronc +d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant plus vite +qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes qu’il +était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs. +Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de marbre +habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois petites vieilles +étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois corneilles sur une +branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants d’où s’échappèrent +des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s’enfuir. +</p> + +<p> +Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec +tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en +fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui n’ont +rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur +d’autres qui n’ont pour elles que la nature. +</p> + +<p> +Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il dit, sans +sourire: +</p> + +<p> +«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je suis +né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. Je ne sors +que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon labeur +poétique avec une jalousie féroce.» +</p> + +<p> +Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication +de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, le valet +du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci demanda la +permission de l’ouvrir, et lut tout haut: +</p> + +<p> +«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience. +Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.» +</p> + +<p> +Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque. +</p> + +<p> +«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne +trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?» +</p> + +<p> +La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir. +</p> + +<p> +«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille. +</p> + +<p> +— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et +permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de +votre fortune.» +</p> + +<p> +Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la bouche pour +répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand étonnement, sans avoir +répondu. Et le prince continua: +</p> + +<p> +«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous. On +peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un Larsan!…» +</p> + +<p> +Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes derrière nos +vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit fut horrible… +Nous restions maintenant immobiles autour de ce silence-là, comme des statues… +Larsan!… +</p> + +<p> +Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis quarante-huit +heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel nous commencions de nous +familiariser, — pourquoi, à ce moment précis, ce nom nous produisit-il un +effet que, pour ma part, je n’avais encore jamais aussi brutalement +ressenti? Il me semblait que j’étais sous le coup de foudre d’un +geste magnétique. Un malaise indéfinissable se glissait dans mes veines. +J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je +n’aurais point la force de me contenir… Le silence que nous continuions à +garder contribuait à augmenter cet incroyable état d’hypnose… Pourquoi ne +parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté du vieux Bob?… On ne +l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les autres, pourquoi +restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?… Tout à coup, je tournai la +tête et je regardai derrière moi. Alors, je compris, à ce geste instinctif, que +j’étais la proie d’un phénomène tout naturel… Quelqu’un me +regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, pesaient sur moi. Je ne vis point +ces yeux et je ne sus d’où me venait ce regard… Mais il était là… Je le +sentais… Et c’était son regard à lui… Et cependant, il n’y avait +personne derrière moi… ni à droite, ni à gauche, ni en face… personne autour de +moi que les gens qui étaient assis à cette table, immobiles derrière leurs +binocles noirs… Alors… alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan +me regardaient derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires! +les vitres noires derrière lesquelles se cachait Larsan!… +</p> + +<p> +Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, avait +cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au mien… Est-ce que +Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient, eux aussi, supporté le même +poids, dans le même moment, le poids de ses yeux?… Le vieux Bob disait: +</p> + +<p> +«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de la +période quaternaire…» +</p> + +<p> +Et tous les binocles noirs remuèrent… +</p> + +<p> +Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement dans la +salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la porte et me dit: +</p> + +<p> +«Eh bien, l’avez-vous senti?…» +</p> + +<p> +J’étouffais; je murmurai: +</p> + +<p> +«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…» +</p> + +<p> +Un silence, et je repris, plus calme: +</p> + +<p> +«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions +fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il n’y +a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez déjà dans +quel état…» +</p> + +<p> +Rouletabille m’interrompit. +</p> + +<p> +«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais quand?… +Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je m’en +éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le chercher +dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu, +vous-même, dehors!…» +</p> + +<p> +Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa +bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, qui +ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était +pas troublée par les mouvements de son coeur: +</p> + +<p> +«Raisonnons!…» +</p> + +<p> +Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà servi +et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, disait-il, se +laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne point chercher Larsan là +où il se montre, le chercher partout où il se cache.» +</p> + +<p> +Ceci suivi de cet autre argument complémentaire: +</p> + +<p> +«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie +pas là où il est.» +</p> + +<p> +Et il reprit: +</p> + +<p> +«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des moments +où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux. +Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes seulement… et +nous verrons peut-être clair!» +</p> + +<p> +Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains et +dit: +</p> + +<p> +«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y +a-t-il à l’intérieur des pierres? +</p> + +<p> +— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je. +</p> + +<p> +— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus +rien! Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS! +</p> + +<p> +— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il +voulait en venir. +</p> + +<p> +— Très bien. +</p> + +<p> +— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan. +</p> + +<p> +— Pourquoi? +</p> + +<p> +— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi! +J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je +suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous pourquoi vous +n’êtes pas Larsan?… +</p> + +<p> +— Parce que vous l’auriez bien vu!… +</p> + +<p> +— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force +les poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous +voir!… Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à +la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu +du raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était +Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à +face, un soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la +vicomte Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il +venait arrêter et qu’il n’arrêta pas parce qu’il +l’avait vu, était Ballmeyer! Si l’inspecteur Giraud, qui +connaissait le comte de Motteville comme vous me connaissez, n’avait pas +vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, causant à deux de ses amis dans le +pesage, n’avait pas vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté +Ballmeyer<a href="#fn3" id="fnref3"><sup>[3]</sup></a>! Ah! voyez-vous, +Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon +père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon père!…» +</p> + +<p> +Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de +raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au ciel, +geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien voir!… +</p> + +<p> +«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. Stangerson, +ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince Galitch… Mais il +faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut être Larsan! Seulement alors, +seulement, je respirerai derrière les pierres…» +</p> + +<p> +Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, le pas +régulier de Mattoni qui montait sa garde. +</p> + +<p> +«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les autres? +</p> + +<p> +— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort +d’Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en +gare de Bourg… +</p> + +<p> +— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, +parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles +noirs!» +</p> + +<p> +Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous, +Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!» +</p> + +<p> +Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu +questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, +mais il avait repris, posément: +</p> + +<p> +«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec +moi pendant que Larsan était à Bourg. +</p> + +<p> +«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur +la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, arrivés à +Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent descendre de son train. +</p> + +<p> +«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce +moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient être à +Bourg. +</p> + +<p> +«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux +jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il +arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, sur mes +questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux jours-là, +son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son +voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux grottes ni +hors des jardins de Babylone… +</p> + +<p> +«Prenons d’abord M. Darzac. +</p> + +<p> +— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège! +</p> + +<p> +— Je le sais bien! +</p> + +<p> +— Et c’est une stupidité!… +</p> + +<p> +— Je le sais aussi… Mais pourquoi? +</p> + +<p> +— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il pourra +peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis: un +Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, quelques instants, je +l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une fille au point de se faire +passer pour son père — ceci pour vous rassurer sur le cas de M. +Stangerson — ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé. +Eh! mon ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu’elle +n’eût franchi à son bras le fort d’Hercule!… +</p> + +<p> +— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh +bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie de +cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père, +j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je +n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus +solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs +reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition de Larsan +qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac! +</p> + +<p> +— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on +n’a qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!» +</p> + +<p> +Il les ouvrit. +</p> + +<p> +«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch? +</p> + +<p> +— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui +chante des chansons lithuaniennes? +</p> + +<p> +— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.» +</p> + +<p> +Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout comme +s’il ne s’en apercevait pas. +</p> + +<p> +«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il +tranquillement. +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?… +</p> + +<p> +— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont +nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est +la mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter +l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres +vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement +Rouletabille. +</p> + +<p> +Je ne pus retenir un geste d’admiration. +</p> + +<p> +«Ah! vous ne perdez pas votre temps! +</p> + +<p> +— L’autre non plus», gronda-t-il. +</p> + +<p> +Je croisai les bras. +</p> + +<p> +«Et le vieux Bob? fis-je. +</p> + +<p> +— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; celui-là, +non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh bien, je +vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, cela ne se voit +pas!» +</p> + +<p> +Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il +m’arrêta. +</p> + +<p> +«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?… +</p> + +<p> +— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je. +</p> + +<p> +— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…» +</p> + +<p> +Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et brûlante. Il +s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… songeant à quoi? À +ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance n’avait +pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon de +moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain routinier de sa +trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée +sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu depuis deux ans… On change +toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, qui ne buvait que de +l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, Mrs. Edith?… +Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens fou, moi aussi?… +Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en noir?… comme… comme +Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu +fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous ensorcelés!… Parce que la Dame en noir +vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous tremblons du même +frisson qu’elle… La peur, ça se gagne… comme le choléra. +</p> + +<p> +3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures. +</p> + +<p> +Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer +dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le vieux Bob, +Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de bandits qui +avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai, +sous cette impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux +château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de donner raison à +mon cauchemar et je me dis tout haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous +réfugier?» Je mis le nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du +Téméraire, s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre +ses jolis doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, +arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait +faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de ses yeux +qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le voir +regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour Carrée, +habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant souci. +</p> + +<p> +Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où va se +produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan intérieur de +l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de plain-pied avec la +Cour de Charles le Téméraire. +</p> + +<p> +Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se trouvait dans +un large corridor qui avait fait partie autrefois de la salle des gardes. La +salle des gardes prenait autrefois tout l’espace O, O1, O2, O3, et était +fermée de murs de pierre qui existaient toujours avec leurs portes donnant sur +les autres pièces du Vieux Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans +cette salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de façon à +constituer une pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de +transformer en salle de bains. +</p> + +<p> +Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à angle droit +O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de loge aux Bernier était +située en S. On était dans la nécessité de passer devant cette porte pour se +rendre en R, où se trouvait l’unique porte permettant d’entrer dans +l’appartement des Darzac. L’un des époux Bernier devait toujours se +tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux qui avaient le droit +d’entrer dans leur loge. De cette loge, on surveillait également, par une +petite fenêtre pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur l’appartement +du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur +appartement, l’unique clef qui ouvrait la porte R était toujours chez les +Bernier; et c’était une clef spéciale et toute neuve, fabriquée la veille +dans un endroit que seul Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé +la serrure lui-même. +</p> + +<p> +Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée pour +l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du +vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel il +avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un prisonnier +et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en +prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge. +</p> + +<p> +Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il lui +plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau installé dans la +tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et sans se tourmenter de +personne. Pour cela, il fallait encore laisser la porte K ouverte. Il +l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur un ton d’ironie +tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait avoir +Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du professeur +Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de +ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint pas +qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait compris qu’il +n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue, +qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le principal +attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité! Et il avait +ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une condition +c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du soir, et que +cette clef restât toujours en possession des Bernier qui viendraient lui ouvrir +s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le vieux Bob qui travaillait +quelquefois très tard dans la tour de Charles Le Téméraire. Mais non plus il ne +voulait avoir l’air de contrecarrer en tout ce brave M. Rouletabille qui +avait, disait-il, peur des voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à +la décharge du vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes +défensives de notre jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé +utile de le mettre au courant de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait +bien entendu parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois +sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser +qu’elle n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis +qu’elle s’appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob était un +égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause qu’il +possédait le plus vieux crâne de l’humanité, il ne pouvait concevoir que +tout le monde ne le fût point autour de lui. +</p> + +<p> +Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère +Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites +«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père Bernier +de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac. +</p> + +<p> +C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac. +L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, très +vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une +table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux +ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois +des meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture +que toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la +grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde fenêtre +J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de barreaux épais +entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le lit, haut sur ses pieds, +était adossé à la muraille extérieure et poussé contre la cloison (de pierre) +qui séparait la chambre de M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans +l’angle de la tour, se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une +table-guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout +ce qu’il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. +C’était tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette +chambre, si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la +mère Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois +qu’ils faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait +ses vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac, +venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le coup +d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller. +</p> + +<p> +Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la chambre de Mme +Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions personne derrière nous chez +M. Darzac. Aussitôt entré dans l’appartement, Bernier qui nous avait +suivis avait eu soin, comme il le faisait toujours, de tirer les verrous qui +fermaient intérieurement l’unique porte faisant communiquer +l’appartement avec le corridor. +</p> + +<p> +La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais bien +éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et gaie. Aussitôt +qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et tourner vers moi +son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit: +</p> + +<p> +«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?» +</p> + +<p> +Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux comme +toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du reste, grande +ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que l’on avait +tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui garnissait un côté +de la muraille. L’autre côté était occupé par le lit. Cette penderie +était si haut placée que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que +l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point jusqu’au parquet, de +telle sorte qu’il eût été absolument impossible à quelqu’un qui eût +voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme la +tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des plus légères, il +n’eût pu également s’y suspendre. Rouletabille n’en examina +pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. +Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, +entre lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu. +</p> + +<p> +Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du départ et +nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le dernier. +Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il remit dans la +poche du haut de son veston que fermait une boutonnière qu’il boutonna. +Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de l’appartement du vieux +Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi facile à visiter que +l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement, ameublement +sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes. +Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère Bernier venait de placer sa +chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus clair à sa +besogne qui était toujours celle du pelage des pommes de terre dites +«saucisses». +</p> + +<p> +Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes comme le +reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient avec le +rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait dans +l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le plafond +de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda +un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait +inutilisable. +</p> + +<p> +On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à +Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée +n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand +nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être +humain ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier, +quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi +que je vais le raconter. +</p> + +<p> +Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans son +corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et moi +nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire. +</p> + +<p> +À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour +B’’. Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la +terre, attirés par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, +voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule +mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette agitée +et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La +falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on pourrait la +croire toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l’a mise +au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque-mort, avec sa +redingote et son chapeau haut de forme, s’agite-t-il, grotesque et +macabre, devant cette caverne trois cents fois millénaire, creusée dans la lave +ardente pour servir de premier toit à la première famille, aux premiers jours +de la terre? Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le +voyons brandir son crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son +rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur. +</p> + +<p> +Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de +passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il ne nous +voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il comprend +qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore dit à +mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne sais +pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours. +</p> + +<p> +— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille. +</p> + +<p> +— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur Stangerson +ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que c’est cette idée +que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce voyage dans la cervelle de +ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en +sourire. Nous ne le quittons pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour +Carrée. Il est certain «qu’il n’en peut plus»! Sa taille +s’est encore voûtée. Il a les mains dans les poches. Il a l’air +dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de tout, avec ses mains +dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et +l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis l’avouer tout de suite, +moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a procuré, grâce à l’aide +géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante le plus affreux qui +puisse secouer des moelles humaines, en vérité! Alors! Alors, qu’est-ce +qui l’aurait cru?… +</p> + +<p> +M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva +naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier était sorti +devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans sa poche +et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite qu’aucun +barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M. Darzac entre +dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et +c’est la vérité. +</p> + +<p> +Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais si je +vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par +«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à +éclater. +</p> + +<p> +À ce moment, il est cinq heures. +</p> + +<p> +4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit +l’attaque de la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement dit, à +continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette tour +B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur +l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la +Tour Carrée où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il +pensait. Il pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il +vida entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande +stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait +évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour +du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait encore des +pommes de terre répandues. +</p> + +<p> +Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par son +père, au premier étage de la Louve. +</p> + +<p> +La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un violent +orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite… +</p> + +<p> +Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde et +épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air +est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la +terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord de la +Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, il +fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour voir. Il y a +évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient des propos +préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent l’auditoire du +vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il +s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet +auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle, +avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son +mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel est +donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie avec +tant de grâces languissantes? +</p> + +<p> +Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous +renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de la porte +de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous rejoint et son +oeil suit la direction indiquée par l’index de Rouletabille. +</p> + +<p> +«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?… +</p> + +<p> +— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince +Galitch.» +</p> + +<p> +Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions +jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne me +serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si grand… +Rouletabille me comprend, hausse les épaules… +</p> + +<p> +«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…» +</p> + +<p> +Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince. +</p> + +<p> +«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter, +c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. +Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça +va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois +qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient +et n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de +l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée +de Moscou…» +</p> + +<p> +Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour. +</p> + +<p> +Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent leur +promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse soudain de +gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le château, y +entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut du terre-plein de +la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est devenu la +tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous +l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son +plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient furieux. Il adresse +les pires injures au plus vieux crâne de l’humanité. Il descend dans la +Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps encore les éclats de sa colère +jusqu’au fond de la batterie basse. Des coups sourds y retentissaient. On +eût dit qu’il se battait contre les murs. +</p> + +<p> +Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château Neuf. Et, +presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit entendre sur la mer +lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute noire. +</p> + +<p> +Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une +idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à son +maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, entra dans +la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en +donna une également à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour Carrée. +Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de M. et Mme +Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette langue; mais +nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. Walter était chargé de +distribuer le courrier depuis que le père Jacques n’avait plus le droit +de s’éloigner de sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et +lui dit qu’il allait faire lui-même la commission. +</p> + +<p> +Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber. +</p> + +<p> +Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à cheval sur +une chaise, le père Bernier fumait sa pipe. +</p> + +<p> +«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille. +</p> + +<p> +— Il n’a pas bougé», répondit Bernier. +</p> + +<p> +Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de +l’intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la +personne est entrée. Règlement Rouletabille). +</p> + +<p> +M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons chez +lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon, juste en +face de la porte R et faisait face à cette porte. +</p> + +<p> +Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la lettre +qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le presse +de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en Russie. +</p> + +<p> +M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous venons lui +remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à Rouletabille la missive que +je viens de recevoir; elle est de mon ami de Paris qui, après m’avoir +donné quelques détails sans importance sur le départ de Brignolles, +m’apprend que ledit Brignolles se fait adresser son courrier à Sospel, à +l’hôtel des Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et +Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons d’aller à +Sospel le plus tôt qu’il nous sera possible, et nous sortons de +l’appartement Darzac. La porte de la chambre de Mme Darzac n’était +pas fermée. Voilà ce que j’observai en sortant. J’ai dit, du reste, +que Mme Darzac n’était point chez elle. Aussitôt que nous fûmes sortis, +le père Bernier referma à clef la porte de l’appartement, aussitôt… +aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et il mit la clef dans sa poche, +dans la petite poche d’en haut de son veston. Ah! je le vois encore +mettre la clef dans sa petite poche d’en haut de son veston, je le jure!… +et il en a boutonné le bouton. +</p> + +<p> +Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père Bernier +dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et qu’il +n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est +pas parce qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon +chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis +hautement, dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son +devoir et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, +était une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. +Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle +sera heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi +l’hommage rendu à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux. +</p> + +<p> +Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour Carrée, nous +allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, Rouletabille, M. Darzac +et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, M. Darzac poussa un cri en +voyant l’état dans lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait +depuis la veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à +une grande échelle du château fort d’Hercule tel qu’il existait au +XVe siècle, d’après des documents que nous avait montrés Arthur Rance. Ce +lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait été toute barbouillée. Il +tenta en vain de demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé +auprès d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une +omoplate qu’il ne lui répondit même pas. +</p> + +<p> +J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la +précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je reproduis nos +faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les événements les plus +futiles ont une importance en réalité considérable, car chaque pas que nous +faisons, en ce moment, nous le faisons en plein drame, sans nous en douter, +hélas! +</p> + +<p> +Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du +moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, et +pensant sans doute à tout autre chose. +</p> + +<p> +En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au ciel qui +se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En attendant, la +pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions. +</p> + +<p> +«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait +peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…» +</p> + +<p> +Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions arrivés +sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta: +</p> + +<p> +«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là… +</p> + +<p> +— Qui? +</p> + +<p> +— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est +embaumé?» +</p> + +<p> +Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon chemin sans +plus m’occuper de lui; ce que je fis. +</p> + +<p> +Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, de me +trouver face à face avec Mathilde!… +</p> + +<p> +Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme +un oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. +Elle glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au +rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché sur la +rampe du premier palier, regardait, lui aussi. +</p> + +<p> +Et il remonta jusqu’à moi. +</p> + +<p> +«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!» +</p> + +<p> +Il paraissait à nouveau très agité. +</p> + +<p> +«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans +vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…» +</p> + +<p> +Et il s’affala tout à coup sur une chaise. +</p> + +<p> +«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De +l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: +«Non!… c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le +poing au ciel noir qui ne crevait toujours point. +</p> + +<p> +Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui +m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce +que la Dame en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien +embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva: +</p> + +<p> +«Où allez-vous? +</p> + +<p> +— Prendre la garde à la poterne.» +</p> + +<p> +Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa +soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à la Louve. +Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara que celui-ci ne +voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût souffrant, +s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point que Mr +Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais termes avec +son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur +Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui me +troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne ne mangea. +Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. Toutes les fenêtres +étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et un violent coup de tonnerre se +succédèrent rapidement et, tout à coup, ce fut le déluge. Un soupir de +soulagement détendit nos poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à +temps pour n’être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir +engloutir la presqu’île. +</p> + +<p> +Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos +courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point +répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait +fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses +oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis, +dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle +jetait le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite +épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et +puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore +jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. Edith en +avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, se +promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour Ronde. En +sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête pour voir une fois +encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite de ce qu’il lui avait +été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de l’humanité était sur +le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l’air +toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s’était toujours conduit +d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son crâne! Elle +s’était enfuie, un peu effrayée. +</p> + +<p> +Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce qu’elle +avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob était +badigeonné de la peinture de Robert Darzac. +</p> + +<p> +Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi pour +échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir était venue +faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir. +</p> + +<p> +Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait de force. +Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! Je le +trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour +Carrée et recevant tout l’orage sur le dos. +</p> + +<p> +Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne. +</p> + +<p> +«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme +c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu +n’as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je +hurle, écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le +tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…» +</p> + +<p> +Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, des +clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu vraiment +fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts l’atroce +douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la flamme +dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan! +</p> + +<p> +Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le poignet et +une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête: +</p> + +<p> +«Où est-il?… Où est-il?» +</p> + +<p> +C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel +éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux délire, +hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit. Elle le vit. +Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel et par +l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit comme un +drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la malheureuse, car +je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste +déchaînement des éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche +terrible, au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le +doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!… Ah! je +comprends! Je comprends comment Rouletabille, s’en est souvenu par-delà +les années… Oui, oui, c’est une odeur pleine de mélancolie, un parfum +pour tristesse intime… Quelque chose comme le parfum isolé et discret et tout à +fait personnel d’une plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir +pour elle toute seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a +donné de ces idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus +tard… parce que Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un +bien doux et bien tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un +coup, là, au milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout +d’un coup, quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! +extraordinaire, car j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir +sans découvrir ce que ce parfum avait d’extraordinaire, et il +m’apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de la terre +— et même tous ceux qui font mal à la tête — sont balayés comme une +haleine de rose par le vent de mer. Je comprends que lorsqu’on +l’avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin tant pis si je me +vante, mais je suis persuadé que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre +le parfum de la Dame en noir, et il fallait certainement pour cela être très +intelligent, et il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les +autres soirs, bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se +passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique +et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, +c’était pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était +un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un +coeur d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était +un coeur de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir +s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac +et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!… +</p> + +<p> +Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir appelait +Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, bondit, se sauva à +travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en noir! Le parfum de la Dame +en noir!…» +</p> + +<p> +La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de +son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne +s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la +suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour +trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait +comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère et +l’enfant. +</p> + +<p> +Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la chambre +du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. Là, nous allions +être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez elle, car nous +savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour du Téméraire. +</p> + +<p> +Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je passai en +face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y fus mis +à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à +brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la +façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je +ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda: «Il +y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» je fus plus +ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de l’orage. Et je +compris que, dans le moment même que la nature entière s’apaisait au +dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à l’abri, un +plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre vainement depuis des +siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise contenance et trahir +tout l’émoi où me plongeait cette phrase inattendue. D’abord, je ne +répondis point; je balbutiai, et certainement je fus tout à fait ridicule. +Voilà des années que ces choses se sont passées. Mais j’y assiste encore +comme si j’étais mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés +et qui ne sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée +et, comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec +ses cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la soie +légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés comme une +loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle +qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens bien que mon émotion, même +après tant d’années, quand je songe à ces choses, me fait écrire des +phrases qui manquent de simplicité. Je n’en dirai point plus long sur ce +sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du professeur Stangerson me +comprendront peut-être, et je ne veux ici, vis-à-vis de Rouletabille, +qu’affirmer le sentiment de respectueuse consternation qui me gonfla le +coeur devant cette mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où +l’avait jetée l’affreuse tempête — physique et morale — +où elle se débattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car +j’avais juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas! Que mon silence +même parlait plus haut que ne l’avait jamais fait aucune de mes +plaidoiries. +</p> + +<p> +Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma vie: +</p> + +<p> +«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous deux!» +</p> + +<p> +Et elle ajouta avec un gros sanglot: +</p> + +<p> +«Pourquoi continue-t-il à mentir?» +</p> + +<p> +Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette +femme avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de +tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais +existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum +de la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie… +</p> + +<p> +Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en +quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… +tout ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu de +cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les deux. +Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que +c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui avait +l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre +était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui +avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une institution de +Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une explication, mais +celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il s’était troublé +quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège d’Eu et du voyage que +nous avions fait là-bas avant de venir à Menton. +</p> + +<p> +«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt. +</p> + +<p> +Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit +d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois +qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir +même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne +eudoise. +</p> + +<p> +«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai +ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de +Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?» +</p> + +<p> +Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme +qui avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je +l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs +incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le +malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui avait +crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils +c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme +vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais +cru Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé. +</p> + +<p> +Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé +jusqu’à lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de +personne, pas même d’un voleur! C’est alors qu’elle était +rentrée dans la Tour Carrée et qu’elle avait désiré mourir. Mais elle +n’avait pas retrouvé son fils pour le perdre sitôt et elle vivait encore! +J’étais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais pardon +pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était le résultat de la politique de mon +ami. Sous prétexte de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la +tuait! Je ne voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je +m’enfuis! J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis +de la Tour Carrée, en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la +Cour du Téméraire, mais celle-ci était déserte. +</p> + +<p> +À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y avait une +lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier branlant +du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je l’enfonce. +Rouletabille est devant moi: +</p> + +<p> +«Que voulez-vous, Sainclair?» +</p> + +<p> +En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon courroux. +</p> + +<p> +«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée. +Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!… +</p> + +<p> +— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!… +</p> + +<p> +— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue- +t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle +m’a ordonné de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux +prises avec mon père!» +</p> + +<p> +Et il ricane, ricane. +</p> + +<p> +«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…» +</p> + +<p> +Il était affreux en parlant ainsi. +</p> + +<p> +Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante. +«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne +connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!» +</p> + +<p> +.. .. .. .. .. +</p> + +<p> +À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! Ah! +revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se dressent sur +ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être frappé +lui-même!… +</p> + +<p> +Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée emplit la +forteresse: Maman! Maman! Maman! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap11"></a>XI<br> +L’attaque de la Tour Carrée</h2></div> + +<p> +J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, +redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» +une telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours +tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il +n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire +incapable de voler directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser +comme un oiseau ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et +qu’il remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, +me renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers +couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui +venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable! +</p> + +<p> +Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué +sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte +de la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut +la forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante, malgré le +cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait une terreur +indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille, +et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je n’entendis plus que +des soupirs et des gémissements, et encore ces deux syllabes que la nuit +répétait indéfiniment: «Maman! Maman!» +</p> + +<p> +Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur +désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour +Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que +j’essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions +tout perdu, tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils +n’avait-il point retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin +retrouvé l’enfant?… Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle +était si vivante? Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, +debout, sur le seuil de la tour? +</p> + +<p> +Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire +quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu? +Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se +trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse de la +Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du +sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, +n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du +jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais pas. Et la +porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux murmure: «Maman! +Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait que cela en +pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient même pas eu la +précaution de refermer complètement la porte du salon du vieux Bob. C’est +là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait emporté son enfant! +</p> + +<p> +… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se répéter: +«Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses entrecoupées, des phrases +sans suite… des stupidités divines… «Alors, tu n’es pas mort!»… Sans +doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était suffisant pour les faire +repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient s’embrasser, rattraper +le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en +noir!… Je l’entendis qui disait encore: «Tu sais, maman, ce n’est +pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait pensé, au son de sa voix, +qu’il avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre Rouletabille. +«Non! mon petit!… non, tu n’as pas volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce +n’était pas ma faute si j’entendais… mais j’en avais +l’âme toute chavirée… C’était une mère qui avait retrouvé son +petit, quoi!… +</p> + +<p> +Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais +savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré. +</p> + +<p> +La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite +veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être au lit +quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à la hâte, +quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les traits +étaient décomposés par la peur. +</p> + +<p> +«Où est le père Bernier? demandai-je. +</p> + +<p> +— Il est là, répondit-elle en tremblant. +</p> + +<p> +— Là?… Où, là?…» +</p> + +<p> +Mais elle ne me répondit pas. +</p> + +<p> +Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour savoir sur +quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je baissai la veilleuse +et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert de pommes de terre; il +en avait roulé partout. La mère Bernier ne les avait donc pas ramassées depuis +que Rouletabille avait vidé le sac? +</p> + +<p> +Je me relevai, je retournai à la mère Bernier: +</p> + +<p> +«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu? +</p> + +<p> +— Je ne sais pas», répondit-elle. +</p> + +<p> +Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le +père Bernier apparut sur le seuil de la loge. +</p> + +<p> +«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair? +</p> + +<p> +— Bernier!… Qu’est-il arrivé? +</p> + +<p> +— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave… +(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée +qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac, en +posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a eu +peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur appartement +était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et vous aviez entendu +quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer. +</p> + +<p> +— M. Darzac était donc rentré chez lui?… +</p> + +<p> +— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour, +monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il +est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur! Ah! +je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement, il +n’y avait personne de blessé. +</p> + +<p> +— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez +elle? +</p> + +<p> +— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle +l’a suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble. +</p> + +<p> +— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre? +</p> + +<p> +— Tenez, le voilà!…» +</p> + +<p> +Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de +l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait +signe. Je m’approchai de lui et il me dit: +</p> + +<p> +«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce +n’est pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en +parle pas. Les autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. +C’est inutile d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! +J’ai un service personnel à vous demander. +</p> + +<p> +— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez bien. +Disposez de moi, si je puis vous être utile. +</p> + +<p> +— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se +coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle ira se +reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du calme, Sainclair! +Nous avons tous besoin de calme et de silence… +</p> + +<p> +— Bien, mon ami, comptez sur moi!» +</p> + +<p> +Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui attestait mon +dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous cachaient quelque +chose, quelque chose de très grave!… +</p> + +<p> +Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver +Rouletabille dans le salon du vieux Bob. +</p> + +<p> +Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la Dame +en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si silencieux et +avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui avais entendu les +transports de tout à l’heure et qui m’attendais à trouver le fils +dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux sans dire un mot, +sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme Darzac à quitter +Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle m’intrigua à un +point que je ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille +acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se pencha sur le front de +mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon enfant» d’une voix +si blanche, si triste, et en même temps si solennelle, que je crus entendre +l’adieu déjà lointain d’une mourante. Rouletabille, sans répondre à +sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il tremblait comme une feuille. +</p> + +<p> +Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée. +J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose +d’inouï. L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; +et il n’est point douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, +si sa raison et son coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui +venait de se passer entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que +Rouletabille ne pensait pas comme moi? +</p> + +<p> +… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais +Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet +qui joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par +l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un +enfant, dit à voix basse: +</p> + +<p> +«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je +n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée. +C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part +de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…» +</p> + +<p> +Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le +salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point +fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre +distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré l’épaisseur +des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous trouvions maintenant, +nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre, mais n’était-ce pas déjà +quelque chose que de pouvoir entendre?… L’orage avait fui, mais les flots +n’étaient pas encore apaisés et ils se brisaient sur les rocs de la +presqu’île d’Hercule avec cette violence qui rendait toute approche +de barque impossible! Ainsi pensai-je dans le moment à une barque, parce que, +une seconde, je crus voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre +— une ombre de barque. Mais quoi! C’était là évidemment une +illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout, — de mon +esprit certainement plus agité que les flots. +</p> + +<p> +Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir — +ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une expiration, +comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine comme la vie qui +s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva par cette fenêtre et +passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien… non, on n’entendait +plus rien que le mugissement intermittent de la mer, et, tout à coup, la +lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour Carrée, toute noire, rentra +dans la nuit. Mon ami et moi nous étions saisi la main et nous nous commandions +ainsi, par cette communication muette, l’immobilité et le silence. +Quelqu’un mourait, là, dans la tour! Quelqu’un qu’on nous +cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un qui n’était ni Mme +Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère Bernier, ni, à n’en +point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne pouvait pas être dans la +tour. +</p> + +<p> +Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre qui +avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart d’heure +s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la fenêtre de sa +chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller éteindre cette lumière +et redescendre. Je pris mille précautions; cinq minutes plus tard, +j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait plus maintenant +d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible lueur au ras du +sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie basse de la Tour +Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier où veillait Mattoni. En somme, +en considérant la position qu’ils occupaient, on pouvait très bien +s’expliquer que ni le vieux Bob ni Mattoni n’eussent rien entendu +de ce qui s’était passé dans la Tour Carrée, ni même, dans l’orage +finissant, des clameurs de Rouletabille poussées au-dessus de leurs têtes. Les +murs de la poterne étaient épais et le vieux Bob était enfoui dans un véritable +souterrain. +</p> + +<p> +J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans +l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation +qu’il n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la +porte de la Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme +j’allais me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste +sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à +lui-même de dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était +très courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon +ami, et voici ce que je vis: +</p> + +<p> +D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, +qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la +poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté +de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se retourna du +côté de la tour et fit un signe que nous pouvions interpréter comme un signe de +tranquillité. À qui s’adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore; +mais il se rejeta brusquement en arrière, me repoussant. +</p> + +<p> +Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y avait +plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou plutôt nous +l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une courte +conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous entendîmes +quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du jardinier, et le père +Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse noire et tout doucement roulante +d’une voiture. Nous distinguions bientôt que c’était la petite +charrette anglaise, traînée par Toby, le poney d’Arthur Rance. La Cour du +Téméraire était de terre battue et le petit équipage ne faisait pas plus de +bruit sur cette terre que s’il avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby +était si sage et si tranquille qu’on eût dit qu’il avait reçu les +instructions du père Bernier. Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore +la tête du côté de nos fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, +arriva sans encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la +porte le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants +s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à mon +ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans que +j’en pusse deviner la raison subite. +</p> + +<p> +Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et retournait +à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher davantage, et, +certainement, les personnes qui étaient maintenant sur le seuil de la Tour +Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient regardé de notre côté, mais +elles ne pensaient guère à nous. La nuit s’éclaircissait alors d’un +beau rayon de lune qui fit une grande raie éclatante sur la mer et allongea sa +clarté bleue dans la Cour du Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis +de la tour et s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris +qu’ils eurent un mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la +Dame en noir prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, +il le faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si +elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point +conclure. +</p> + +<p> +Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui +me manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et +qu’il souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser +sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa +casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes +distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait fait de +gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le mur de la tour, +la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune aide. Et, soudain, dans le +moment que M. Darzac avait réussi à pousser le sac dans la voiture, Mathilde +prononça, d’une voix sourdement épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» +— «C’est la fin!…» répondit M. Darzac qui, maintenant, +s’épongeait le front. Sur quoi il mit son pardessus et prit Toby par la +bride. Il s’éloigna, faisant un signe à la Dame en noir, mais celle-ci, +toujours appuyée à la muraille comme si on l’avait allongée là pour +quelque supplice, ne lui répondit pas. M. Darzac nous parut plutôt calme. Il +avait redressé la taille. Il marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: +d’un pas d’honnête homme conscient d’avoir accompli son +devoir. Toujours avec de grandes précautions, il disparut avec sa voiture sous +la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint +énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et +retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand il ne +fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée, +Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa entre +la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du concierge. +</p> + +<p> +«Venez avec moi», lui dit-il. +</p> + +<p> +L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi +aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux +étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent: +</p> + +<p> +«C’est un grand malheur!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap12"></a>XII<br> +Le corps impossible</h2></div> + +<p> +«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua +Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si +vous ne nous cachez rien. Allons, venez!» +</p> + +<p> +Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf, +et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon Rouletabille. +Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un problème +sentimental qui l’avait intéressé si personnellement, maintenant +qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il reconquérait toutes +les forces incroyables de son esprit pour la lutte entreprise contre le +mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu, jusqu’à la minute +suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma vie, même aux +côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé et se furent +expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste d’hésitation dans +la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui ne contribue +nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation faite à +l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 au 13 +avril. +</p> + +<p> +Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il +brisera et qui crieront grâce. +</p> + +<p> +Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre compte à +des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de Rouletabille, nous +le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la lampe. +</p> + +<p> +Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa pipe; +il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui +s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil +s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il +dit: +</p> + +<p> +«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?» +</p> + +<p> +Bernier secoua sa rude tête de gars picard. +</p> + +<p> +«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je +n’en sais rien!…» +</p> + +<p> +Rouletabille: +</p> + +<p> +«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me racontez pas +ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de rien!… +</p> + +<p> +— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus? +</p> + +<p> +— Mais, de votre sécurité, Bernier!… +</p> + +<p> +— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait! +</p> + +<p> +— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se +levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le temps de +faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique nécessaire… «Alors, +reprit-il, il était dans la Tour Carrée? +</p> + +<p> +— Oui, fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Où? Dans la chambre du vieux Bob? +</p> + +<p> +— Non! fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Caché chez vous, dans votre loge? +</p> + +<p> +— Non, fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans +l’appartement de M. et Mme Darzac? +</p> + +<p> +— Oui, fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Misérable!» grinça Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge, et +l’enlevai aux griffes de Rouletabille. +</p> + +<p> +Quand il put respirer: +</p> + +<p> +«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler? fit-il. +</p> + +<p> +— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous avouez +qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui donc +l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui, +seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?» +</p> + +<p> +Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui +m’accusez d’être le complice de Larsan? +</p> + +<p> +— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous +savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!… +</p> + +<p> +— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… +j’ai eu tort de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand +on se bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande +pardon! +</p> + +<p> +— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous êtes +un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que +j’incrimine: c’est votre négligence. +</p> + +<p> +— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. +Ma négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai +eu toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans +cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, +à cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point, +naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, vous et +M. Sainclair! +</p> + +<p> +— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet +individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous +l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. +et Mme Darzac s’il n’y était pas! +</p> + +<p> +— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était! +</p> + +<p> +— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. Et +vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en l’absence de +M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre quand il avait la +clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre pendant qu’il +était là! +</p> + +<p> +— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus que +tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: voilà bien +le mystère! +</p> + +<p> +— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi, +avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé immédiatement la +porte? +</p> + +<p> +— Oui, monsieur. +</p> + +<p> +— Et quand l’avez-vous rouverte? +</p> + +<p> +— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac +chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque +temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils se +sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur +appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu +qu’on repoussait les verrous. +</p> + +<p> +— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas +ouvert la porte? +</p> + +<p> +— Pas une seule fois. +</p> + +<p> +— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps? +</p> + +<p> +— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de +l’appartement, et c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à +six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte +de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. +Après le dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma +femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même si nous +l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte de +l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus +incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne savait pas ce +qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce qui s’est +passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement à cinq +heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui +s’est passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que +M. Darzac était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de +même, l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, +et puis, encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et +que j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est +passé après. Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la +mort de l’homme, ce qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! +C’est un mystère! +</p> + +<p> +— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez +bien que vous n’avez pas quitté le couloir? +</p> + +<p> +— Ma foi, oui! +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille. +</p> + +<p> +— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez +appelé… +</p> + +<p> +— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez +cette minute-là… +</p> + +<p> +— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. +Darzac était dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un +mystère!… +</p> + +<p> +— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces +deux minutes-là? +</p> + +<p> +— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge +l’aurait bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si +intrigué, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne +d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que +personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, la +nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le +lui ai juré sur le cadavre qui était là! +</p> + +<p> +— Où était-il, le cadavre? +</p> + +<p> +— Dans sa chambre. +</p> + +<p> +— C’était bien un cadavre? +</p> + +<p> +— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais! +</p> + +<p> +— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier. +</p> + +<p> +— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il +avait un coup de revolver dans le coeur!» +</p> + +<p> +Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu? +Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux yeux de +Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème de savoir +comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il venu se faire +tuer? +</p> + +<p> +Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire +avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il +était derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout +doucement dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la +mère Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement +de Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles +qu’on bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» +fit la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui +appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous +autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme +s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et +la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte continuait de +l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux hommes, +et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots furent prononcés: «Ce +coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit M. Darzac qui appelait sa +femme à son secours d’une voix étouffée, épuisée: «Mathilde! Mathilde!» +Évidemment, il devait avoir le dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand, +tout à coup, le coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père +Bernier que le cri qui l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui +avait poussé le cri, avait été mortellement frappée. Bernier ne +s’expliquait point cela: l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi +n’ouvrait-elle point au secours qu’il lui apportait? Pourquoi ne +tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque aussitôt après le coup de revolver, +la porte sur laquelle le père Bernier n’avait cessé de frapper +s’était ouverte. La chambre était plongée dans l’obscurité, ce qui +n’étonna point le père Bernier, car la lumière de la bougie qu’il +avait aperçue sous la porte, pendant la lutte, s’était brusquement +éteinte et il avait entendu en même temps le bougeoir qui roulait par terre. +C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l’ombre de M. +Darzac était penchée sur un râle, sur quelqu’un qui se mourait! Bernier +avait appelé sa femme pour qu’elle apportât de la lumière, mais Mme +Darzac s’était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de lumière! Et +surtout qu’il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait couru à la porte +de la tour en criant: «Il vient! il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! +ouvrez la porte, père Bernier! Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui +avait ouvert la porte, pendant qu’elle répétait, en gémissant: +«Cachez-vous! Allez-vous-en! Qu’il ne sache rien!» +</p> + +<p> +Le père Bernier continuait: +</p> + +<p> +«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous a +entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi, +j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait +fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un sac, +Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en entend +plus parler!» +</p> + +<p> +— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; +ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon +tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible. +Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, dans le +salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme +dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que M. Darzac +avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j’avais dit à M. Darzac: «Un +conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle n’est pas assez profonde +pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si claire qu’on en voit le +fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a demandé M. Darzac à voix +basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en sais rien, monsieur. Tout ce +que je pouvais faire pour vous, et pour madame, et pour l’humanité, +contre un bandit comme Frédéric Larsan, je l’ai fait. Mais ne m’en +demandez pas davantage et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la +chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous +avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa +chambre. Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu +tout à coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, messieurs, +mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin, +nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier bandit!… Mais, +voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra jamais cacher une histoire +pareille… et on ferait mieux de la raconter tout de suite à la justice… +J’ai promis de me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais je +suis bien content tout de même de me décharger d’un pareil poids devant +vous, qui êtes des amis à madame et à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur +faire entendre raison… Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un +honneur de tuer un Larsan! Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je +sais bien, il n’est pas propre… C’est-y pas un honneur d’en +avoir délivré la terre en s’en délivrant soi-même? Ah! tenez!… une +fortune!… Mme Darzac m’a promis une fortune si je me taisais! +Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la meilleure fortune +de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de malheurs!… Tenez!… +Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… Qu’est-ce +qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant +vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée +avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l’avez tué! Tout +le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a eu déjà trop de +scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c’est possible, +on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en mourrait!» Je ne lui ai rien +répondu, mais j’en avais bien envie. J’avais sur la langue de lui +dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, on croira à des tas de choses +injustes, et monsieur votre père en mourra bien davantage!» Mais c’était +son idée! Elle veut qu’on se taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!» +</p> + +<p> +Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains: +</p> + +<p> +«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!» +</p> + +<p> +Rouletabille l’arrêta: +</p> + +<p> +«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son +avis? +</p> + +<p> +— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui +obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère blessure à la +gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y avait +qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le +misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il +n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. +Ses premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire: +</p> + +<p> +«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait +personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.» +</p> + +<p> +— Où cela se passait-il? +</p> + +<p> +— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre +chère femme. +</p> + +<p> +— Et le cadavre? Où était-il? +</p> + +<p> +— Il était resté dans la chambre de M. Darzac. +</p> + +<p> +— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en +débarrasser? +</p> + +<p> +— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était +prise, car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service; +vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y +attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le +réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi +qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. +Darzac, qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée +des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair, +ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. Rouletabille, +ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame n’a voulu que je +sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été fermée et que votre lumière +a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions point rassurés avec le +cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer, +et quel soupir! Le reste, monsieur, vous l’avez vu, et vous en savez +maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!» +</p> + +<p> +Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le +remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui recommanda +la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa brutalité, et lui +ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il venait de subir à +Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui serrer la main, mais +Rouletabille retira la sienne. +</p> + +<p> +«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous quitta pour +aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand nous fûmes seuls. +Larsan est mort?… +</p> + +<p> +— Oui, me répliqua-t-il, je le crains. +</p> + +<p> +— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?… +</p> + +<p> +— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais +pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ NI +MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap13"></a>XIII<br> +Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</h2></div> + +<p> +Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus +effrayé moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais +encore vu dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à +travers la chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la +glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le front comme +s’il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi, +Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il +paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne vouloir +point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi s’accroupir à +la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive +lointaine, attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit du +sabot de Toby. On eût dit une bête à l’affût. +</p> + +<p> +… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une +raie blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. +C’était l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de +la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un +qui n’a pas dormi. +</p> + +<p> +«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais compte de +mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec votre mère. Et +comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais savoir, mon ami, si elle +vous a raconté «l’histoire de l’accident de revolver sur la table +de nuit»? +</p> + +<p> +— Non!… me répondit-il sans se détourner. +</p> + +<p> +— Elle ne vous a rien dit de cela? +</p> + +<p> +— Non! +</p> + +<p> +— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du cri +de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce jour-là!… +</p> + +<p> +— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi, +Sainclair; je ne lui ai rien demandé! +</p> + +<p> +— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant +qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de ce +cri? +</p> + +<p> +— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets +de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse rien +demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous quitter, mon +ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte… +</p> + +<p> +— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!» +</p> + +<p> +— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…» +</p> + +<p> +Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter. +Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit falot +qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui conduisait au +cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire. +</p> + +<p> +«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! Ce +vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le vieux Bob. +Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui +m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.» +</p> + +<p> +Et il poussa un gros soupir: +</p> + +<p> +«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…» +</p> + +<p> +Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans la salle +octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait toujours sur la +table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob! +</p> + +<p> +Rouletabille fit: +</p> + +<p> +«Oh! oh!» +</p> + +<p> +Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de lui. +Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de la batterie +basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était relativement +en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes bien regardé les +ossements et coquillages et cornes des premiers âges, des «pendeloques en +coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un os long», des +«boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du +renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en silex de +la couche de l’éléphant», nous revînmes à la table-bureau. Là, se +trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il avait encore +la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à sécher sur la partie de +bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au soleil. J’allai à la +fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels +on n’avait pas touché. +</p> + +<p> +Rouletabille me vit et me dit: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu +sortir par les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti +par la porte.» +</p> + +<p> +Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les traces de +pas. +</p> + +<p> +«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à Bernier si +le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne et le père Jacques +à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…» +</p> + +<p> +Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On +n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part! +</p> + +<p> +Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit: +</p> + +<p> +«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il +travaille toujours.» +</p> + +<p> +Et puis, soucieux, il ajouta: +</p> + +<p> +«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le +plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac, +lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et ont +traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du Téméraire et +aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il n’y a nulle part +trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l’orage et +il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n’y est point +revenu depuis!» +</p> + +<p> +Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui +éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri +d’une façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des +squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent. +</p> + +<p> +Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le prend +dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites vides. Puis il +élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le considère un instant, +avec une attention surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le +dépose entre les mains, et je dois l’élever à mon tour au-dessus de ma +tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, +dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête. +</p> + +<p> +Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le crâne sur le +bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je constate que +les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si quelqu’un +s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou s’y +était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux plus que +jamais: +</p> + +<p> +«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il +s’en aille, que le sac!» +</p> + +<p> +Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus +surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de deviner +l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que nous +n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle dans +lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans +le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses +mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment Rouletabille +pouvait-il s’amuser à faire des dessins avec une règle, une équerre, un +tire-ligne et un compas? Oui, il s’était assis dans le fauteuil du +géologue et avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui +aussi, il faisait un plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme +un pacifique et gentil commis d’architecte. +</p> + +<p> +Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et +l’autre traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé +par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. +Darzac. +</p> + +<p> +Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant un +pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait servi à M. +Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout l’espace du +cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, prêtant grande +attention à ce que la peinture fût de mince valeur partout, et telle +qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et +de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu la langue comme un +écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se +taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au dessin. Ils n’en +bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa et laissa échapper une +exclamation d’horreur indicible; je ne reconnus plus sa figure de fou. Et +il se retourna si brusquement vers moi qu’il renversa le vaste fauteuil. +</p> + +<p> +«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture rouge!» +</p> + +<p> +Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation sauvage. +Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret… +</p> + +<p> +«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les yeux +agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle. +</p> + +<p> +Je ne pus m’empêcher de lui demander: +</p> + +<p> +«Mais, qu’est-ce qu’elle a?… +</p> + +<p> +— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas +qu’elle est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du +sang!…» +</p> + +<p> +Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas +du sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle. +</p> + +<p> +Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je +m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang. +</p> + +<p> +«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de Larsan?… +</p> + +<p> +— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de +Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du sang de +Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le seul +moyen!…» +</p> + +<p> +J’étais tout à fait, tout à fait étonné. +</p> + +<p> +«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…» +</p> + +<p> +Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son père… +«Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne se laisse pas +prendre son sang comme ça!» +</p> + +<p> +«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles de la +Dame en noir!… +</p> + +<p> +— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme +ça!…» +</p> + +<p> +Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit lavis +bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot: +</p> + +<p> +«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop affreux.» +</p> + +<p> +Et il dit encore: +</p> + +<p> +«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…» +</p> + +<p> +Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba dans +le godet: +</p> + +<p> +«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!» +</p> + +<p> +Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin +infini et l’alla enfermer dans une petite armoire. +</p> + +<p> +Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le regardais +faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à coup, devenu +vraiment fou. +</p> + +<p> +«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne pouvons plus +reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise tout… tout ce qui +s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite… +tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! je ne peux plus attendre!…» +</p> + +<p> +Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi +s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? Pourquoi +se remit-il nerveusement à claquer des dents?… +</p> + +<p> +Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas +mort!…» +</p> + +<p> +Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras: +</p> + +<p> +«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…» +</p> + +<p> +Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous trouvions. +Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse seul en +présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me répondit qu’il +ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, «tant que le cercle ne +serait point fermé». +</p> + +<p> +Et il ajouta, lugubre: +</p> + +<p> +«Puisse-t-il ne l’être jamais!…» +</p> + +<p> +La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle +s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. Il +parut très fâché de nous voir. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit- +il… Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux +n’est toujours pas rentré. +</p> + +<p> +— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il poussa la porte. +</p> + +<p> +«Surtout ne dites pas à madame… +</p> + +<p> +— Mais non!… Mais non!…» +</p> + +<p> +Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près +complète. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le +reporter à voix basse. +</p> + +<p> +— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus +rentrer dans la chambre… ni moi non plus… +</p> + +<p> +— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et +attendez que je vous appelle!» +</p> + +<p> +Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous +aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était encore fort +obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La grande silhouette +sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait +sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, elle n’eut pas un +mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, d’une voix si +affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus: +</p> + +<p> +«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous +n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous +voulez?» +</p> + +<p> +Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie: +</p> + +<p> +«Vous m’aviez juré de ne rien voir.» +</p> + +<p> +Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect infini: +</p> + +<p> +«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le ton +d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…» +</p> + +<p> +Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût +pris la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, +quand il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle +eut un recul de tout le corps. +</p> + +<p> +«Pas là!» gémit-elle… +</p> + +<p> +Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille secoua +la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son ordre, +l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva. +</p> + +<p> +La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre était dans +un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par les vastes embrasures +rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel éclairage pour une chambre de +meurtre! Que de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!… Le +sang du soleil levant et de l’homme que Toby avait emporté on ne savait +où… dans le sac de pommes de terre! Les tables, les fauteuils, les chaises, +tout était renversé. Les draps du lit auxquels l’homme, dans son agonie, +avait dû désespérément s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et +l’on voyait sur le linge la marque d’une main rouge. C’est +dans tout cela que nous entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait +prête à s’évanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce +et suppliante: «Il le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout +de suite après l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je +venais de remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par +signes de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au fur +et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus +troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout le calme +qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il n’y +parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout le +temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle lui +tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à +s’étouffer, et cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle +fut un peu soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur +elle. Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous +les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans la +chambre rouge. Elle dit à voix basse: +</p> + +<p> +«Nous sommes délivrés…» +</p> + +<p> +Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de prière: +«Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout… tout ce qui +s’est passé… tout ce que tu as vu…» +</p> + +<p> +Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui était close; +ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les objets épars, sur le +sang qui maculait les meubles et le plancher et elle raconta l’atroce +scène à voix si basse que je dus m’approcher, me pencher sur elle pour +l’entendre. De ses petites phrases hachées, il ressortait +qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé les verrous et +s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle sorte qu’il se +trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose arriva. La Dame en noir, +elle, était un peu sur la gauche, se disposant à passer dans sa chambre. La +pièce n’était éclairée que par une bougie, placée sur la table de nuit, à +gauche, à portée de Mathilde. Et voici ce qu’il advint. Dans le silence +de la pièce, il y eut un craquement, un craquement brusque de meuble qui leur +fit dresser la tête à tous les deux, et regarder du même côté, pendant +qu’une même angoisse leur faisait battre le coeur. Le craquement venait +du placard. Et puis tout s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire +un mot, peut-être sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement +naturel et jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un +mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il +fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le premier +et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se +demanda si elle n’était pas victime de quelque hallucination, si elle +avait vu réellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la même +sensation, car il quitta tout à coup la table-bureau et fit bravement un pas en +avant… C’est à ce moment que la porte… la porte du placard… +s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut poussée par une main invisible… elle +tourna sur ses gonds… La Dame en noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait +pas… Mais elle eut un geste de terreur et d’affolement qui jeta par terre +la bougie au moment même où du placard surgissait une ombre et au moment même +où Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre… +</p> + +<p> +«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit Rouletabille… +Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?… Vous avez +tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan, puisque tu +n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué +l’ombre de Larsan! +</p> + +<p> +— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne +dit plus rien…) +</p> + +<p> +Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc auraient-ils tué, +s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait pas vu +la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en +frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait +entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix de +Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit, annonçait +la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» pendant que +l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante: «Mathilde!… +Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait appelée +du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle… elle n’avait +pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux ombres, que +s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un secours +qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et puis, tout +à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait pousser le cri +atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui était mort?… Qui était +vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix allait-elle entendre?… +</p> + +<p> +… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!… +</p> + +<p> +Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et elle se +laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre. Et là, il +lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille, que je travaille +beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne me quittez plus!… +Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac!» +s’écria-t-elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui promit, la +supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre +quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille demandait qui était là. La +voix de Darzac répondit. Rouletabille fit: +</p> + +<p> +«Enfin!» +</p> + +<p> +Et il ouvrit. +</p> + +<p> +Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus pâle, plus +exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient ravagée +qu’elle n’en exprimait plus aucune. +</p> + +<p> +«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…» +</p> + +<p> +Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la +Dame en noir. Il leva les yeux sur elle: +</p> + +<p> +«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…» +</p> + +<p> +Rouletabille demanda tout de suite: +</p> + +<p> +«Au moins, vous avez vu sa figure? +</p> + +<p> +— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que +j’allais ouvrir le sac?…» +</p> + +<p> +J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet +incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui dit: +</p> + +<p> +«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, +cela!…» +</p> + +<p> +Et il lui serra la main avec effusion… +</p> + +<p> +«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut +maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y aider, +monsieur Darzac. Attendez-moi!…» +</p> + +<p> +Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, Rouletabille +m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout à quatre +pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu déjà dans la +Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, pour dire: +</p> + +<p> +«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!» +</p> + +<p> +Je lui répondis en regardant M. Darzac: +</p> + +<p> +«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés? +</p> + +<p> +— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille. +</p> + +<p> +— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment +cet homme est entré…» +</p> + +<p> +Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver +qu’il venait de trouver sous le placard. +</p> + +<p> +«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il +n’a pas eu le temps de s’en servir.» +</p> + +<p> +Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre +revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme. +</p> + +<p> +«Voilà une bonne arme!» fit-il. +</p> + +<p> +Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le culot de la +cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette arme à l’autre, +celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait échappé aux mains +de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait une marque de +Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes ses cartouches et +Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais servi. +</p> + +<p> +«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il. Il +lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait simplement +vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré tout de suite.» +</p> + +<p> +Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan dans sa +poche. +</p> + +<p> +«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la tête, je +vous jure que c’est bien inutile! +</p> + +<p> +— Vous croyez? demanda Rouletabille. +</p> + +<p> +— J’en suis sûr.» +</p> + +<p> +Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit: +</p> + +<p> +«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le +cadavre?» +</p> + +<p> +M. Darzac répondit: +</p> + +<p> +«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus +rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce avec cet +homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je dirai: +c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus jamais de +cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous +le dira, s’il lui plaît. +</p> + +<p> +— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut. +</p> + +<p> +— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de même, +vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant, êtes-vous +sûr qu’il soit mort? +</p> + +<p> +— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac. +</p> + +<p> +— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est +fini? implora Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… +Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!» +</p> + +<p> +Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce +mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame +qui venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat. Plus de +Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de terre! +</p> + +<p> +Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait +d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et +qui fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder +ni la regarder; ce fut elle, la première, qui parla: +</p> + +<p> +«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai +plus!…» +</p> + +<p> +Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas. +</p> + +<p> +«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré! +</p> + +<p> +— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère +qu’il a emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il +est mort. +</p> + +<p> +— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit +Rouletabille. +</p> + +<p> +— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous +voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut le +chasser! Il faut le chasser! +</p> + +<p> +— Chassons-le», dit encore Rouletabille. +</p> + +<p> +Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame +en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui +parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait +point. Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous +crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à Rouletabille +de ne point insister. +</p> + +<p> +Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier et +sa femme. +</p> + +<p> +Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une confrontation +générale de nous tous d’où il résulta d’une façon définitive que: +</p> + +<p> +1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le +placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement; +</p> + +<p> +2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux +fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence +de M. et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y +laisser entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer +M. et Mme Darzac; +</p> + +<p> +3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en +était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie; +</p> + +<p> +4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac +aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois, +l’après-midi et le soir; +</p> + +<p> +5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement de +cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de deux minutes +à six heures. +</p> + +<p> +Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M. +Darzac pour prendre des notes, se leva et dit: +</p> + +<p> +«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est +dans la brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier +vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant la +porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac. +Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, pouvez-vous +répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous avez fermé +immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez poussé les +verrous?» +</p> + +<p> +M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et il +ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu avec +votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!» +</p> + +<p> +Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé plus +tard. +</p> + +<p> +On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge. +</p> + +<p> +Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit: +</p> + +<p> +«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… +L’appartement de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que +l’était la Chambre Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou +encore que l’était la galerie inexplicable. +</p> + +<p> +— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: +ce sont les mêmes procédés. +</p> + +<p> +— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les +mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui cachait ses +blessures. +</p> + +<p> +— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais +bien!…» +</p> + +<p> +Il y eut un douloureux silence. +</p> + +<p> +M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du crime +du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui avait été dit +pour la Chambre Jaune. +</p> + +<p> +«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces plafonds +et dans ces murs. +</p> + +<p> +— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. +</p> + +<p> +— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire! +continua M. Darzac. +</p> + +<p> +— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs de +la Chambre Jaune? +</p> + +<p> +— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la +Tour Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on +n’y peut introduire personne avant ni après. +</p> + +<p> +— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque +c’est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; +dans la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!» +</p> + +<p> +Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir +s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, +d’un mot: +</p> + +<p> +«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap14"></a>XIV<br> +Le sac de pommes de terre</h2></div> + +<p> +Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait avec +Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir, qui avait +hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner l’appartement +de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer quelque hôte de +la Louve. Son dernier mot avait été pour nous recommander la prudence et le +silence. Rouletabille nous donna congé. +</p> + +<p> +Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et autour du +château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans leurs barques. Je me +jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis profondément, vaincu par +la fatigue physique, plus forte que tout. Quand je me réveillai, je restai +quelques instants sur ma couche, dans un doux anéantissement; et puis tout à +coup je me dressai, me rappelant les événements de la nuit. +</p> + +<p> +«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!» +</p> + +<p> +Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma +pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du «corps +de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut point spécial, +loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près ou de loin, dans cet +étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient; et alors que l’horreur +de l’événement en lui-même — l’horreur de ce corps à +l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit +pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et mystérieuse +tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait, +s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au +contraire l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, +grandit, se dressa devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus +affolante. Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de +nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du +problème que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour +dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui +eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de +l’exactitude de ces termes. +</p> + +<p> +Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle +produite? à quel moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles +mines, contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le +domaine de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant +et lui ont livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? +Ah! que de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il +faut savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout +et dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans +clameur; et l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses +bas. L’attaque! Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle +est peut-être encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un +soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi +dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se voit… +dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas! +</p> + +<p> +Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je +m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend sous +le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je suis tout +étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de +déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble que Mr +Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa poignée de main est +glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. Edith, du coin sombre où elle +est nonchalamment étendue, nous salue de ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille +avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce qu’il veut». À quoi +Rouletabille répond en s’excusant de nous avoir tous fait venir à cette +heure dans la Louve; mais il a, affirme-t-il, une si grave communication à nous +faire qu’il n’a pas voulu la retarder d’une seconde. Le ton +qu’il a pris pour nous dire cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de +frissonner et simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne +démonte, dit: «Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il +s’agit. J’ai à vous faire part d’une nouvelle qui n’est +point gaie!» Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J’essaye de +lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur «expression» du jour. Comment leur +visage se tient-il depuis la nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On +n’est pas plus «fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire, +Rouletabille? Parle! Il prie ceux d’entre nous qui sont restés debout de +s’asseoir et, enfin, il commence. Il s’adresse à Mrs. Edith. +</p> + +<p> +«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai +décidé de supprimer toute cette «garde» qui entourait le château +d’Hercule comme d’une seconde enceinte, que j’avais jugée +nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez +laissé établir, bien qu’elle vous gênât, à ma guise avec tant de bonne +grâce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur. +</p> + +<p> +Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. Edith +quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. Edith +elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous nous demandons +avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en venir. +</p> + +<p> +«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur Rouletabille! Eh +bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle m’ait +jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté (affectation de +peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très affectée et, chose +curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au contraire, elle m’a tout à +fait intéressée à cause de mes goûts romanesques; mais, si je me réjouis de sa +disparition, c’est qu’elle me prouve que M. et Mme Darzac ne +courent plus aucun danger. +</p> + +<p> +— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette +nuit.» +</p> + +<p> +Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à +apercevoir. +</p> + +<p> +«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais +comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une pareille +nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses intéressantes? Ce +voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac n’est-il pas allé à +Castelar?» +</p> + +<p> +Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. +et de Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un +mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas. +</p> + +<p> +«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, il est +nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour laquelle M. +et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, madame, vous a mise au +courant des affreux drames du Glandier et du rôle criminel qu’y joua… +</p> + +<p> +— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela. +</p> + +<p> +— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne +garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu +réapparaître ce personnage. +</p> + +<p> +— Parfaitement. +</p> + +<p> +— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce +personnage ne reparaîtra plus. +</p> + +<p> +— Qu’est-il devenu? +</p> + +<p> +— Il est mort! +</p> + +<p> +— Quand? +</p> + +<p> +— Cette nuit. +</p> + +<p> +— Et comment est-il mort, cette nuit? +</p> + +<p> +— On l’a tué, madame. +</p> + +<p> +— Et où l’a-t-on tué? +</p> + +<p> +— Dans la Tour Carrée!» +</p> + +<p> +Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien +compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient, M. +et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas hésité à +le leur apprendre. +</p> + +<p> +«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a +tué? +</p> + +<p> +— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se +rasseoir. +</p> + +<p> +Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil, nous +n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin. +</p> + +<p> +Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M. Darzac, +elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette fois-ci +(décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant affectée): +</p> + +<p> +«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!» +</p> + +<p> +Et elle se retourna vers son mari en s’écriant: +</p> + +<p> +«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!» +</p> + +<p> +Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans sa +nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle lui +promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari +étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les seconder, elle +et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur dévouement et +qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait devant +les juges. +</p> + +<p> +«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de juges +et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan était +mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh bien, il +continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il serait tout à +fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme Darzac et le professeur +Stangerson ont été beaucoup trop déjà les innocentes victimes et nous avons +compté pour cela sur votre complicité. Le drame s’est passé d’une +façon si mystérieuse, cette nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris +la précaution de vous le faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. +Mais M. et Mme Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce +qu’ils devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple +des politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué +quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre +quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la justice +italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident imprévu la mettrait +au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour ne +point vouloir vous faire courir le risque d’apprendre un jour par la +rumeur publique, ou par une descente de police, un événement aussi important +qui s’est passé justement sous votre toit.» +</p> + +<p> +Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême. +</p> + +<p> +«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en +réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac, le +châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac. Mais +j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac +aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans +tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez +notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de justice, si +nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer…» +</p> + +<p> +À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de cette +tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué Frédéric +Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui était traîné en +prison. +</p> + +<p> +«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…» +</p> + +<p> +Mrs. Edith ajouta: +</p> + +<p> +«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision, il +conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.» +</p> + +<p> +Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient +encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille en +parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur promettait le +silence et nous engageait tous au silence; aussi n’eurent-ils point une +parole. Ils étaient comme en pierre dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance +répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout dire!» +</p> + +<p> +Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je compris à ses +yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de considérable +venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur Arthur Rance. +Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à bec de corbin. Le bec en +était d’ivoire et joliment travaillé par un ouvrier illustre de Dieppe. +Rouletabille lui prit cette canne. +</p> + +<p> +«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et +mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas +encore remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de +Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.» +</p> + +<p> +Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la +canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber +devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis immédiatement à +Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un regard qui me foudroya. Et, +avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce regard-là que +j’étais un imbécile! +</p> + +<p> +Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable +de «suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac. +</p> + +<p> +«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les +émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous en prie, +dans nos chambres, vous vous reposerez. +</p> + +<p> +— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs. +Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous intéresse +particulièrement. +</p> + +<p> +— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.» +</p> + +<p> +Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il +racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le +saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit. Jamais le +problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait nous apparaître avec +plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était toute réellement (je dis +réellement, ma foi) frissonnante. Quant à Arthur Rance, il avait mis le bout du +bec de sa canne dans sa bouche et il répétait avec un flegme tout américain, +mais avec une conviction impressionnante: «C’est une histoire du diable! +C’est une histoire du diable! L’histoire du corps de trop est une +histoire du diable!…» +</p> + +<p> +Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui +dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la conversation +devint à peu près générale; mais c’était moins une conversation +qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections, +d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de +demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du +«corps de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient +qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible +sortie du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce +propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman héroïque +qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser +tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il méprisait cette +manifestation verbale du désarroi des esprits, manifestation qu’il +supportait avec l’air d’un professeur qui accorde quelques minutes +de récréation à des élèves qui ont été bien sages. C’était là un de ses +airs qui ne me plaisaient pas et que je lui reprochais quelquefois, sans succès +d’ailleurs, car Rouletabille a toujours pris les airs qu’il a +voulus. +</p> + +<p> +Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il demanda +brusquement à Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la +justice? +</p> + +<p> +— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions +impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette allusion +voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa celui-ci +parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose, monsieur +Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait pu +l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues +heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi +à rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant +de pénétrer dans la place!» +</p> + +<p> +Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque +trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment +inconscient, s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de +poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce +qu’il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai +plus! Ah! je m’en garderai bien!…» +</p> + +<p> +Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer +d’une façon aussi vive, presque cruelle. +</p> + +<p> +«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que +j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. Si +elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps +de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence +peut-être moins inexplicable d’un corps de moins.» +</p> + +<p> +Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les autres +redoutant déjà de comprendre. +</p> + +<p> +«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir qu’il +ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.» Et elle +ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer: «Un corps +de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est pour le +mieux!» +</p> + +<p> +— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce +corps de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de trop, +madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le corps de votre +oncle, M. Bob! +</p> + +<p> +— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous +criâmes tous avec elle: +</p> + +<p> +«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu! +</p> + +<p> +— Hélas!» fit Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il laissa tomber la canne. +</p> + +<p> +Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» les +Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette canne qui +tombait. +</p> + +<p> +«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette canne», dit +Rouletabille. +</p> + +<p> +Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même pas +me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une lionne sur M. +Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très accentué, poussait une +clameur sauvage: +</p> + +<p> +«Vous avez tué mon oncle!» +</p> + +<p> +Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer. +D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce +que son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le +sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la brutalité +avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion qui, au surplus, +ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, qu’une bien tremblante +hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. Edith de nous écouter, que +cette hypothèse ne pouvait en aucune façon être considérée par Mrs. Edith comme +une injure, attendu qu’elle n’était possible qu’en admettant +la supercherie d’un Larsan qui aurait pris la place de son respectable +oncle. Mais elle ordonna à son mari de se taire et, me toisant du haut en bas, +elle me dit: +</p> + +<p> +«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a +disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous +accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous, +monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même +que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à +jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me +débarrasser bientôt de votre présence! +</p> + +<p> +— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, +j’allais justement vous demander la permission de prendre congé de votre +grâce. J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans +vingt-quatre heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les +difficultés qui pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre +respectable oncle. +</p> + +<p> +— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je +déposerai une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur. +</p> + +<p> +— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir +recours, je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous +pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous confiance, +madame, en Mattoni? +</p> + +<p> +— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni. +</p> + +<p> +— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon +départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique livre…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille tira un livre de sa poche. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse. +</p> + +<p> +— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire +de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de lire +les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un illustre +bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.» +</p> + +<p> +Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les +histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance. +</p> + +<p> +«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous demander si +l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des +difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect +d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car +il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur +le vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des pampas de +l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous +accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles +d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!… Je vous en +conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, pour nous tous, +n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites de partir: je +pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même s’arrêter +à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de monsieur le +vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux Bob lui-même; auquel +cas je serais, madame, à votre disposition et toujours votre très humble et +très obéissant serviteur.» +</p> + +<p> +À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie +outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit: +</p> + +<p> +«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se passer, +toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que vous êtes pour +les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me reprochez la rapidité +avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais veuillez vous souvenir, +monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur!» +</p> + +<p> +Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa +femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte +s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du +vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté +surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés. Son visage +en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux en désordre, +reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre tout de suite +quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une loque infâme qu’il +jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée de larges taches d’un +brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes immédiatement en +reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à emporter le corps +de trop. +</p> + +<p> +De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà mille +choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions tous, à +l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce +qu’il dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…» +</p> + +<p> +Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que +l’autre nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac +avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait +s’élancer, mais un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur +Rance traduisit pour nous: +</p> + +<p> +«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la charrette +anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. Cela l’a +intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au +vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre +pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette +anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de +l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est +parvenu jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est +descendu, persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il +n’en a rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du +vieux Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, il +réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac +d’assassinat si on ne le lui montre pas…» +</p> + +<p> +Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith +reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques mots, lui +promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob, en +excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille: +</p> + +<p> +«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne. +</p> + +<p> +— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, +c’est moi qui ai raison! +</p> + +<p> +— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle. +</p> + +<p> +— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il +n’est plus dans le sac!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son mari. +Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de l’histoire +du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait tout seul. +Quant à Rouletabille il nous dit: +</p> + +<p> +«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été +aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une +minute à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici… +Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… Jurez-moi, +Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous lui défendrez, +même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!… Ah! et puis… il ne +faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il ne le faut plus!… À +l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux chambres libres. Il faut les +prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous veillerez à ce +déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre les pieds dans la Tour +Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous +embrasser… tous les trois!…» +</p> + +<p> +Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en +tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute cette +attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements, +m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver +naturelle plus tard! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap15"></a>XV<br> +Les soupirs de la nuit</h2></div> + +<p> +Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur la terre +et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front brûlant et le +coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt la lune s’est +arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent plus autour de +l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile de ce monde, +j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le regard +cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête +d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles +m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui +les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant souvenir? +Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la Côte +d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image et ses +chants me poursuivent-ils ainsi? +</p> + +<p> +Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et ses longs +cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi aussi je suis +ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois pas. J’aime +mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui m’agite dans +la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que lui porte Mrs. +Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela; dans mon +esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On ne +l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut présenté, +c’est-à-dire depuis l’avant-veille. +</p> + +<p> +L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien apporté +de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que du vieux +Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir interrogé les +domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la Tour Ronde. Elle +n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac. «C’est +l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est promené +une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort impatient. +Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve. +Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur Stangerson. +</p> + +<p> +… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se reprennent +à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci, sinon +l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et +glisse maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se +dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se +courbe sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh! +voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de la Tour +Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y suffirait… +</p> + +<p> +Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui donc peut +se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous que Mrs. +Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui +semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il justement cette nuit-là, lui +dont la couche n’a cessé d’être visitée, comme on dit, par la pâle +insomnie depuis la révélation du Glandier? Et moi, est-ce que je dors? +</p> + +<p> +J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes +pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que je +suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du prince +Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le +galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames, sauta. Je +reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et son esclave Jean. +Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans l’ombre +protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants… +</p> + +<p> +Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et +puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de la +poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une +ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de la +chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du Jardinier et +j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a +pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse derrière une +haie de verveine qui borde le sentier conduisant directement à la Louve, à +travers buissons et bosquets et tout le débordement parfumé du printemps en +fleurs. Je n’ai point fait de bruit, et l’ombre, rassurée sans +doute, a fait, elle, un mouvement. C’est la Dame en noir! La lune, sous +l’ogive à demi détruite, me la montre toute blanche. Et puis, cette forme +tout à coup disparaît comme par enchantement. Alors, je me suis rapproché +encore de la chapelle, et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui +me séparait de ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles +entrecoupées de soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent +humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier. Était-elle +seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit d’angoisse, cet +autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prière +embaumée? +</p> + +<p> +Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je +reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais +maintenant entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. +L’indiscrétion était forte, inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus +de mon devoir d’écouter. Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. +Edith ni au prince Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… +Pourquoi était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se +disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la Louve pour +promener son angoisse dans le jardin, et que son mari l’avait rejointe… +La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert Darzac, et elle +lui disait: +</p> + +<p> +«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous vois si +changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me dites pas +que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert… comme autrefois… +je vous le promets…» +</p> + +<p> +Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait encore. +</p> + +<p> +Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction: +</p> + +<p> +«Certes! je vous le promets…» +</p> + +<p> +Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin, mais si +malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme avait pu parler à +cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me voir. Elle passa avec son +parfum et je ne sentis plus les lauriers-cerises derrière lesquels +j’étais caché. +</p> + +<p> +M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout haut avec +une violence qui me fit réfléchir: +</p> + +<p> +«Oui, il faut être heureux! Il le faut!» +</p> + +<p> +Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à +son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort, +d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en noir, +la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers +l’espace. +</p> + +<p> +Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée +qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en +souviens très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de +rapt dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà +dit pour tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!» +</p> + +<p> +Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a été +plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de suite, +elle a crié: «C’est Larsan!» +</p> + +<p> +J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers +moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma présence. Il me +vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit: +</p> + +<p> +«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… Et vous +l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur; +moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait +croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est +réapparu! Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre +amour. Elle s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer +que celle-ci la poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame +effroyable de la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme +m’a réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, +et moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son +indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à +quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…» +</p> + +<p> +Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en fut +chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la +douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme +qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il +continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien +comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle +elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour expliquer +une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le remords, de +la fille du professeur Stangerson pour son père… +</p> + +<p> +M. Darzac continua de gémir. +</p> + +<p> +«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi +m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne +veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de +nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle redoute +que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat +d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je +n’existe pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois +qu’elle est venue, son père me la reprend!» +</p> + +<p> +Je me disais: «Son père… son père et son enfant!» +</p> + +<p> +Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit encore, +se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne peux plus +la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais pas!…» +</p> + +<p> +Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et lamentable +silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à l’heure du +crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord, allongée par les +feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas être plus +écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone qu’on nous +représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs de Colone, le poids +d’une surhumaine infortune. +</p> + +<p> +Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-être à cause +d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je +demandai à brûle-pourpoint: +</p> + +<p> +«Comment se fait-il que le sac était vide?» +</p> + +<p> +Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement: +«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et +s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille. +</p> + +<p> +Je le regardais marcher… +</p> + +<p> +… Je suis fou… +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap16"></a>XVI<br> +Découverte de «L’Australie»</h2></div> + +<p> +La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et +voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du jour. +D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard incertain. Et +si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est fatiguée à se courber +plus que de nature, si les épaules se sont très habilement arrondies, voici la +minute où le grand corps de Larsan, sorti de scène, va se délasser. Qu’il +se délasse donc! Je l’épie dans la coulisse… derrière les figuiers de +Barbarie, pas un de ses mouvements ne m’échappe… +</p> + +<p> +Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait comme +un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur froide +et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de Larsan +revenue de chez les morts? +</p> + +<p> +Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous fous. Nous +voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il regardé un +jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un jour!… je +parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés dans ce +château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés ici, le 8 avril, +un soir… +</p> + +<p> +Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la +terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle +était moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est +singulier ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant +l’abîme d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est +attiré, entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour +l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout sur +le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes, une +ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi la face… Là, +comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais comme ça, il ressemble +tout à fait à Darzac… +</p> + +<p> +Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la première fois? +Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée! Est-ce que, lors +du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan n’apparaissait +point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la silhouette Darzac? +Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse de Mlle Stangerson au +bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même? Est-ce que cet empereur +du camouflage n’avait point déjà entrepris avec succès d’être +Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses propres crimes +le fiancé de Mlle Stangerson!… +</p> + +<p> +Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur +inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon +hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le spectre +Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche comme Larsan… +oui, mais il a les épaules de Darzac. +</p> + +<p> +Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter +de l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des +drames du Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec +lui!… +</p> + +<p> +Nous vivons avec lui?… Non!… +</p> + +<p> +D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre ou +penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma foi, un beau +prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas votre tête et pour +répondre aux gens sans tourner la tête… +</p> + +<p> +Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours, excepté ce +soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire a été des plus +intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion savait — je +l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à +Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui permettrait +d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à cause de la +faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à Mlle +Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les coins +d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la +lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y réfléchissant, +depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation de l’ombre… nous +l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite salle du +conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a choisi, des deux +chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours plongée dans une +demi-obscurité. +</p> + +<p> +Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille comme ça!… +ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est né +avant Rouletabille, puisqu’il est son père… +</p> + +<p> +… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant de nous +à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré le +rideau… De l’ombre, toujours… +</p> + +<p> +Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné +de mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il est +placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là, ça y est!… Eh +bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac! +</p> + +<p> +… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me manque, +dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de Larsan; mais +quoi?… +</p> + +<p> +Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus qu’il +ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que cela?… +</p> + +<p> +Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le Midi!… +C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois, pendant +lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était revenu bien +portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait un peu +changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec une mine de +vivant. +</p> + +<p> +Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est montré +à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a pas +encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup pendant six +jours. +</p> + +<p> +L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de +l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit +derrière mon figuier de Barbarie. +</p> + +<p> +… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les +tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et on prend +sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!… +</p> + +<p> +… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un peu +plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer +qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui +a un peu plus l’accent — je crois — que celui d’avant +le mariage… +</p> + +<p> +Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu… +</p> + +<p> +… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!… +</p> + +<p> +Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses +endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il gémit, +comme un pauvre malheureux homme qu’il est… +</p> + +<p> +… C’est Darzac!… +</p> + +<p> +Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans +l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!… +</p> + +<p> +Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? Quand je me +relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué. Oh! +très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes hypothèses, +jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan qui était dans +le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était pas substitué au +Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture anglaise traînée par Toby aux +gouffres du puits de Castillon!… Parfaitement, je voyais le corps à +l’agonie ressuscitant tout à coup et priant M. Darzac d’aller +prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon +absurde cogitation cette supposition imbécile, rien moins que le rappel de la +preuve absolue de son impossibilité, qui m’avait été donnée le matin même +par une conversation très intime entre M. Darzac et moi, au sortir de notre +cruelle séance dans la Tour Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien +établis tous les termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais +posé, à propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me +poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite répondu en +faisant allusion à une autre conversation très scientifique que nous avions eue +la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu matériellement être entendue +de personne autre que de nous deux, au sujet de ce même prince Galitch. Lui +seul connaissait cette conversation là, et il ne faisait point de doute, par +cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui +n’était autre que celui de la veille. +</p> + +<p> +Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout +de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses +façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et j’en +revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui aurait +pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment du +mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois mois +d’absence dans le Midi… +</p> + +<p> +La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé +échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout à +fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le mariage +eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point +d’église plus sombre à Paris… +</p> + +<p> +Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit lunaire, +derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de Larsan!… +</p> + +<p> +Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers les +massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite chambre +solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si bien dit +Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait qu’à +emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à réapparaître à +l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne l’aurait pas +amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et il +n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de montrer +à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de Roussel-Ballmeyer! +</p> + +<p> +À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment +qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait +définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas Larsan! +Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante, +là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup +de lune… +</p> + +<p> +Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans les +jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le train» qui +le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance avait dit vrai, je +pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et pourquoi Arthur Rance eût-il +menti?… Arthur Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui +n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith n’est pas une sotte; elle +a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous coucher… +</p> + +<p> +J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans +la Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût +dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de bois +et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la poterne et je crus +apercevoir une vague silhouette humaine près de la porte du Château Neuf, une +silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue avec l’ombre du +Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en trois bonds, entrai +dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus rien que +l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais bien me +rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému, très +anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour de moi? +Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et de mon esprit +troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans le Château Neuf, car la +Cour du Téméraire était déserte. +</p> + +<p> +Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf. +J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins +pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne fis +point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus, je +gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et +seulement respirai à l’aise… +</p> + +<p> +Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me +l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais +point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la +vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient étrangement +dans mon esprit déséquilibré… +</p> + +<p> +Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que +lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et je +ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion. +</p> + +<p> +Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra pour un +fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour le consoler de +tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à son infortune que +d’être soupçonné d’être Larsan! +</p> + +<p> +Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et +m’écriai: +</p> + +<p> +«L’Australie!» +</p> + +<p> +Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au +commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du +laboratoire, j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, +dans le moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la +manche de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée +jusqu’au coude et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui +m’avait permis de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du +bras droit une large «tache de naissance» dont les contours semblaient +curieusement suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, +pendant que le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de +placer, sur ce bras, aux endroits qu’elles occupent sur la carte, +Melbourne, Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une +autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie. +</p> + +<p> +Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet +accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance, +j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien +compréhensible, à l’Australie. +</p> + +<p> +Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore +m’apparaissait!… +</p> + +<p> +Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter +d’avoir songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert +Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien +m’y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me +fit dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches +craquaient sous des pas lents et précautionneux. +</p> + +<p> +Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, +j’écoutai. D’abord, ce fut le silence, et puis les marches +craquèrent à nouveau… Quelqu’un était dans l’escalier, je ne +pouvais plus en douter… et quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa +présence… je songeai à l’ombre que j’avais cru voir tout à +l’heure en entrant dans la Cour du Téméraire… quelle pouvait être cette +ombre, et que faisait-elle dans l’escalier? Montait-elle? +Descendait-elle?… +</p> + +<p> +Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon et, +armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire geindre sur +ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe de +l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de +délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la +lune arrivaient obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur +chaque palier et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la +nuit opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du +château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus définitive. +La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, les murs +lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de tapisserie pendaient +encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu impressionné dans le jour, +me frappait alors étrangement, et mon esprit était tout prêt à me représenter +ce décor lugubre du passé comme un lieu propice à l’apparition de quelque +fantôme… Réellement, j’avais peur… L’ombre, tout à l’heure, +m’avait si bien glissé entre les doigts… car j’avais bien cru la +toucher… Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château sans +faire craquer des marches d’escalier… Mais elles ne craquaient plus… +</p> + +<p> +Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis +l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte +que d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune +l’avait allumée comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac! +</p> + +<p> +Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant la tête +vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. Instinctivement, je +me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon poste d’observation juste +à temps pour le voir disparaître dans un couloir qui conduisait à un autre +escalier desservant l’autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci? +Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf? +Pourquoi prenait-il tant de précautions pour n’être point vu? Mille +soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt toutes les mauvaises pensées +de tout à l’heure me ressaisirent avec une force extraordinaire et, sur +les traces de Darzac, je m’élançai à la découverte de l’Australie. +</p> + +<p> +J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le +quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus +du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au +premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il était +rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai +jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la +chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur battait +à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, abandonnées… +Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de ces +chambres-là?… +</p> + +<p> +J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme personne +ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à nouveau et +j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac me dit +de sa voix la plus naturelle: +</p> + +<p> +«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?… +</p> + +<p> +— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche +mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond, +j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une +pareille heure…» +</p> + +<p> +Tranquillement, il craqua une allumette, et dit: +</p> + +<p> +«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…» +</p> + +<p> +Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il +n’y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de +nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là +dans la journée, composait tout l’ameublement. +</p> + +<p> +«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac et du +professeur, au premier étage de la Louve… +</p> + +<p> +— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme +Darzac, fit amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner +un lit ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…» +</p> + +<p> +Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi et +de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était tel que je +ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes infâmes soupçons, +et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si mystérieusement de +nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, et comment je m’étais +décidé à aller à la découverte de l’Australie. Car, je ne lui cachai même +pas que j’avais mis un instant tout mon espoir dans l’Australie. +</p> + +<p> +Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et, +tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la bougie, il +me montra la «tache de naissance» qui devait me faire rentrer «dans mes +esprits». Je ne voulais point la voir, mais il insista pour que je la +touchasse, et je dus constater que c’était là une tache très naturelle et +sur laquelle on eût pu mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney, +Melbourne, Adélaïde… et, en bas, il y avait une autre petite tache qui +représentait la Tasmanie… +</p> + +<p> +«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça ne +s’en va pas!…» +</p> + +<p> +Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut me +pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle +ne me resta point dans la main… +</p> + +<p> +Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en me +traitant d’imbécile. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap17"></a>XVII<br> +Terrible aventure du vieux Bob</h2></div> + +<p> +Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En vérité, je +ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa mort ni sur sa vie. +Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que dis-je? était-il +moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu s’enfuir du +sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la chose était fort +possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point au-dessus des forces +humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué +qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de la +crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas +l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à +l’abîme… +</p> + +<p> +Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps? +Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule +n’avait été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée +ne se passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac! +</p> + +<p> +C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier +m’apporta justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de +la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me +disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez aimable pour +aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes palourdes qui abondent sur +les rochers qui précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant. +Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait songeur, car +je savais par expérience que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper +de babioles, jamais son activité ne portait en réalité sur des objets plus +considérables. +</p> + +<p> +Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que +m’avait prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la +fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant +rencontré personne à cette heure matinale — il pouvait être sept heures +— je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de +Rouletabille. Mrs. Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob +affolait tout à fait — le trouva «bizarre et inquiétant» et elle me +suivit à la pêche aux palourdes. En route elle me confia que son oncle +n’était point ennemi, de temps à autre, d’une petite fugue, et +qu’elle avait, jusqu’à cette heure, conservé l’espoir que +tout s’expliquerait par son retour; mais maintenant l’idée +recommençait à lui enflammer la cervelle d’une affreuse méprise qui +aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance des Darzac!… +</p> + +<p> +Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame en noir, +ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit plus rien. +</p> + +<p> +Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith avait les +pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith m’occupaient +beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de Mrs. Edith, que +j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus délicats +coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les palourdes +que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à son déjeuner +si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle clapotait dans +l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu +énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous +redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un même mouvement. On +entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle de Roméo et +Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui faisait des gestes +d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous regagnâmes à la hâte le +rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par des plaintes, deux +pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette, +un malheureux qui y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures, +évanoui. +</p> + +<p> +… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était au +fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la lumière +du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle redingote noire +était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout +quand on se fut aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied +foulé, et il était si pâle qu’on eût pu croire qu’il allait mourir. +</p> + +<p> +Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les +ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour Carrée. +Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller et de quitter sa +redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de plus en plus +inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs, +le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le quittât sur-le-champ et +qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte. +</p> + +<p> +Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis dans la +Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, ainsi que le père +Bernier qui me guettait drôlement, attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith +sortit de la Tour Carrée après l’arrivée des médecins, elle vint à nous +et nous dit: +</p> + +<p> +«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce +que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il +a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons bien +quand il sera guéri.» +</p> + +<p> +Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle serviteur +du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet. +</p> + +<p> +«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on le +dise, mais il faut le sauver!…» +</p> + +<p> +Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous +n’osions avancer. Bientôt elle réapparut: +</p> + +<p> +«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.» +</p> + +<p> +J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, +chose singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de +nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en +sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais +ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent. +</p> + +<p> +Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais +son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur le +bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma première demande +d’explication et me demanda tout de suite si j’avais fait une bonne +pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de son regard +inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je répondis: +</p> + +<p> +«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!» +</p> + +<p> +Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et je lui +dis: +</p> + +<p> +«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche et +votre dépêche!» +</p> + +<p> +Il me fixa d’un air étonné: +</p> + +<p> +«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de vos +paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine de +protester contre une pareille accusation! +</p> + +<p> +— Mais quelle accusation? m’écriai-je. +</p> + +<p> +— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo +et Juliette, sachant qu’il y agonisait. +</p> + +<p> +— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est +pas à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas +grave et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il +voulait voler le crâne du prince Galitch! +</p> + +<p> +— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille. +</p> + +<p> +Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux: +</p> + +<p> +«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas +d’autres blessures? +</p> + +<p> +— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de la +déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée. +</p> + +<p> +— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement la +main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine? +</p> + +<p> +— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est +d’une étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote +devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous +serions jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en +parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.» +</p> + +<p> +Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait nous +chercher. +</p> + +<p> +«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant +Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore +connu: c’est incompréhensible! +</p> + +<p> +— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse hôtesse +son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien au +monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de +comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le +moment qu’elle le croyait perdu. +</p> + +<p> +Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui +répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait chercher +des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident. Mrs. Edith +le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique oncle et pria +le prince de pardonner à son parent son amour excessif pour les plus vieux +crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce et politesse quand elle +lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler. +</p> + +<p> +«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte où il a +roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc, +prince, pour votre collection…» +</p> + +<p> +Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de +l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué +qu’il avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui +communique avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je +me rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi +les ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit des +proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de +même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi. +Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à +l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage +devant la grotte de Roméo et Juliette. +</p> + +<p> +«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était +si simple de sortir par la porte!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir +pris aussi manifestement parti contre elle. +</p> + +<p> +«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince. +Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, car il +quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour Venise, son +pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous qu’il +ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord il +n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit, +étant décidé à ne plus revenir dans le pays…» +</p> + +<p> +Il y eut un silence et puis Galitch reprit: +</p> + +<p> +«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, +madame, guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un +nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous voulez +bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la grotte et +dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimètres de +long et usé à l’une de ses extrémités en forme de grattoir; bref, le plus +vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens beaucoup, appuya le prince, +et peut-être pourriez-vous savoir, madame, auprès de votre oncle vieux Bob, ce +qu’il est devenu.» +</p> + +<p> +Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me plut, +qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi +précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous retournâmes, +Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre toute cette +conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à bec de corbin dans la +bouche, sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une +insistance si bizarre que celle-ci s’en montra agacée: +</p> + +<p> +«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et +n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!… +</p> + +<p> +Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille: +</p> + +<p> +«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer +comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se trouver +dans le placard!… +</p> + +<p> +— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme +s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec +moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap18"></a>XVIII<br> +Midi, roi des épouvantes</h2></div> + +<p> +Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en tête à +tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant impatiente et +inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… Et ses lèvres +tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre: «J’ai peur», +dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle me répondit: «Vous +n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. C’était vrai, +j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez pas qu’il +se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de nous!» +Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! et j’ai +peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais chercher +quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui +allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor +Féodorowitch! m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne +suis point là?» +</p> + +<p> +Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je faisais +tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point de peine à +comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui était entré +dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux Bob. +</p> + +<p> +Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On +approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait +dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires +nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur trop +éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de saigner dans +nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet éblouissement, +nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous marchâmes en nous tenant par la +main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient plus brûlantes encore que +tout ce qui nous touchait, que toute la flamme qui nous enveloppait. Nous +regardions à nos pieds pour ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et +aussi peut-être, peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la +profondeur de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi +aussi, j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de +ce grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on sait +qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus +redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se tait et +tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une conque marine de sons +plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la terre quand monte le soir. +Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux: vous y trouverez une foule de +visions argentées plus troublantes que les fantômes de la nuit. +</p> + +<p> +Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en ruisseaux +glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, hélas! que je ne +pouvais rien pour elle et que ce qui devait s’accomplir, +s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions rien arrêter ni +prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne qui ouvre sur la +Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait un arc noir dans la +lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous apercevions, tournés +vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du +Téméraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait à la main la canne +d’Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce détail m’inquiéta. +Du bout de sa canne, il montrait à Robert Darzac quelque chose que nous ne +voyions pas, au sommet de la voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout +de sa canne. Nous n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se +parlaient en remuant à peine les lèvres, comme deux complices qui ont un +secret. Mrs. Edith s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe +d’avancer encore, et il répéta le signe avec sa canne. +</p> + +<p> +«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur +Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et +nous verrons bien ce qui arrivera.» +</p> + +<p> +Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir sans +faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante, et je leur dis +d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous cette voûte: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous faites ici?» +</p> + +<p> +Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour du +Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous puissions +voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un +écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche cadette. Cet +écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant branlante et qui manquait +de choir sur la tête des passants. Rouletabille avait sans doute aperçu ce +blason suspendu si dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith +si elle ne voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à +le remettre en place ensuite plus solidement. +</p> + +<p> +«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa +canne, elle tomberait.» +</p> + +<p> +Et il passa sa canne à Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.» +</p> + +<p> +Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la pierre; +elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander à quoi +rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos, retentit le cri +de la mort! +</p> + +<p> +Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois une +exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait dans le +soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc cesserait-il? Quand +donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir pour la première +fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu’il y +a autour de nous une victime nouvelle? que l’un de nous vient +d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement et +mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie est +moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous quatre, +frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la profondeur de +la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui donc est mort? Ou qui +donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse maintenant échapper ce +gémissement suprême? Comment nous diriger dans la lumière? On dirait que +c’est la clarté du jour elle-même qui se plaint et soupire. +</p> + +<p> +Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les +plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je +l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur et +se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres; pourquoi +aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le voilà, +devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui prétendait +agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu cette +minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de midi? +Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi, +est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la poterne, en +immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant, s’avance vers la +plainte, ou plutôt marche vers le centre de la plainte, car la plainte nous +entoure, fait des cercles autour de nous, dans l’espace embrasé. Et nous +allons derrière lui, retenant notre respiration et les bras étendus, comme on +fait quand on va à tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter +à quelque chose que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et +quand nous avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le +spasme au bout de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, +nous l’avons reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, +qui essaye de se soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier +dont la poitrine laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous +penchons, et qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux +mots: Frédéric Larsan! +</p> + +<p> +Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et nulle +part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un cadavre et personne, +raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la seule issue de ces lieux où +l’on a assassiné, c’est cette poterne où nous nous tenions tous les +quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un seul mouvement, tous les +quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite, si vite, que nous aurions dû voir +le geste de la mort! Et nous n’avons rien vu que de la lumière!… Nous +pénétrons, mus, il me semble, par le même sentiment, dans la Tour Carrée, dont +la porte est restée ouverte; nous entrons sans hésitation dans les appartements +du vieux Bob, dans le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux +Bob est tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur +la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité! comme +ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et elle jette un +cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque catastrophe! Elle +n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut sortir, elle veut +voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!… +C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le cadavre. Et +c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur +terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de +l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur. +Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait au +Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable. +</p> + +<p> +«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la +même mesure! Mais où est le couteau?» +</p> + +<p> +Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a +frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne +savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-être mort de ce +qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux mots du +mort. +</p> + +<p> +Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le prince +Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en lisant le +journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui, lui arrache le +journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit: +</p> + +<p> +«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la +police.» +</p> + +<p> +Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un mot, et +s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier continue à +pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le puits. Il paraît +avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!» +</p> + +<p> +Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais ce +qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un +instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait Bernier, +est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé par la mère +Bernier elle-même? +</p> + +<p> +Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du puits, +fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits, comme +sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit encore, plus +bas: +</p> + +<p> +«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police? +</p> + +<p> +— Tout!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. Rouletabille +secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux. Il me paraît écrasé, +vaincu. M. Robert Darzac vient toucher Rouletabille à l’épaule. M. Robert +Darzac veut fouiller la Tour Carrée, la Tour du Téméraire, le Château Neuf, +toutes les dépendances de cette cour dont personne n’a pu +s’échapper et où, logiquement, l’assassin doit se trouver encore. +Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque +chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherché au Glandier, après le +phénomène de la dissociation de la matière, l’homme qui avait disparu de +la galerie inexplicable? Non! non! je sais maintenant qu’il ne faut plus +chercher Larsan avec ses yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. +Nous l’entendons crier sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons +et nous ne voyons rien que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, +comme Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas +qu’il les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il +lève vers le ciel son poing fermé. +</p> + +<p> +«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon +bout de la raison!» +</p> + +<p> +Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le sol, +flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère Bernier +qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant +autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire: +le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et nous +sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement. À un moment, +il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée en +l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de +cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le +jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à +l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui, +le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac: +</p> + +<p> +«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!» +</p> + +<p> +Et, tourné vers Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère +qu’elle ne tardera pas!» +</p> + +<p> +La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur. +</p> + +<p> +«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! +Qu’elle pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» +fait Mrs. Edith en me prenant le bras. +</p> + +<p> +Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi de +trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses hommes +qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du crime. +</p> + +<p> +«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime! +s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore. +</p> + +<p> +— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier, +essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse: +</p> + +<p> +«Rien n’est changé, père Jacques.» +</p> + +<p> +Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier. +</p> + +<p> +«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan! +</p> + +<p> +— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, +c’est tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de +Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de +Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, +Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons pas? +</p> + +<p> +Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon +incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux pas +de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou +commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer +l’enquête que continuera le juge d’instruction également averti. +</p> + +<p> +Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point +pris le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château +d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé, tout +«important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à la porte du +château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et puis il +s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère Bernier, qui +gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le delegato examine la plaie. +Il dit en très bon français: «Voilà un fameux coup de couteau!» Cet homme est +enchanté. S’il tenait l’assassin sous la main, certes, il lui +ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dévisage. Il cherche peut-être +parmi nous l’auteur du crime, pour lui signifier toute son admiration. Il +se relève. +</p> + +<p> +«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà au +plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est +incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis delegato, on +n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…» +</p> + +<p> +Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase: +</p> + +<p> +«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main la +poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il répète: +«C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son allégresse. +Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre dans la cour, un +docteur de Menton qui arrive justement pour continuer ses soins au vieux Bob. +</p> + +<p> +«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et dites-moi ce +que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout, autant que +possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée de M. le +juge d’instruction.» +</p> + +<p> +Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que nous +pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup de +couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont la pointe +a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et +le docteur, Rouletabille n’a point cessé de regarder Mrs. Edith, qui a +pris décidément mon bras, cherchant auprès de moi un refuge. Ses yeux fuient +les yeux de Rouletabille qui l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se +taire. Or, je sais qu’elle est toute tremblante de la volonté de parler. +</p> + +<p> +Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée. Nous +nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer +l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons vu +et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en tire +rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la chambre du vieux +Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés comme des fous. Elle était là +depuis plus d’une heure, ayant laissé son mari dans la loge de la Tour +Carrée, en train de travailler à tresser une corde! Chose curieuse, je +m’intéresse en ce moment moins à ce qui se passe sous mes yeux et à ce +qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et que j’attends… Mrs. Edith +va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément par la fenêtre ouverte. Un gendarme +est resté auprès de ce cadavre sur la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. +Edith, comme moi, ne prête qu’une médiocre attention à ce qui se passe +dans le salon devant le delegato. Son regard continue à faire le tour du +cadavre. +</p> + +<p> +Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à mesure que +nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien grandit dans +des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le crime de plus en +plus incroyable. Il est sur le point de le trouver impossible, quand +c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée. +</p> + +<p> +On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on +entend la voix tranquille de Rouletabille: +</p> + +<p> +«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus. +</p> + +<p> +— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de +l’eucalyptus? demande le delegato. +</p> + +<p> +— L’arme du crime!» réplique Rouletabille. +</p> + +<p> +Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres cailloux +ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos yeux. +</p> + +<p> +Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de +l’humanité»! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap19"></a>XIX<br> +Rouletabille fait fermer les portes de fer</h2></div> + +<p> +L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de +doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob, et nous +ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé Larsan +d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de Larsan +ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que depuis +que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus vieux grattoir +de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement que le sort du +vieux Bob était désormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci +n’avait que quelques mots à dire au delegato, relativement aux singuliers +incidents qui avaient accompagné la chute du vieux Bob dans la grotte de Roméo +et Juliette, à énumérer les raisons que l’on avait de craindre que le +vieux Bob et Larsan fussent le même personnage, à répéter enfin +l’accusation de la dernière victime de Larsan, pour que tous les soupçons +de la justice se portassent sur la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, +qui n’avait point cessé de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, +que le vieux Bob présent était bien son oncle, mais s’imaginant +comprendre tout à coup, grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible +Larsan accumulait autour du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le +dessein sans doute de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le +poids dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux +Bob, pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame +comme un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile +mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux murs du +château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement +— un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et que +l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les +dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son tour de +redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard l’état de son +esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut alors la +terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être, nous-mêmes, +jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu parler avec un effroi +qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite intéressée +lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de l’impossibilité +où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il l’avait +passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée, à cause +de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais +là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans un +espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille, +Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez loin du +cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et Bernier +avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour raisonner comme je +le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la «galerie inexplicable!» Elle +était sous la voûte entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous, +quand le cri de la mort avait retenti au bout de l’ombre de +l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de sept mètres de là! Quant au +vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne s’étaient point quittés, celle-ci +surveillant celui-là! Si elle les écartait de son argument, il ne lui restait +plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment +il était parti, comment il était arrivé, mais encore comment il avait été +présent. Ah! elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en +songeant à Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles. +</p> + +<p> +Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été volé par +le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous +permettre de tout penser, de tout imaginer… +</p> + +<p> +Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans +l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit +cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait, +présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la +justice. +</p> + +<p> +Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge d’instruction +qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux grattoir de +l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi qu’il ne +pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les vivants dont +j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand +Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le +juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable, le +seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la poterne et les +deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant surveillés les uns les +autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant qu’on tuait Bernier +à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce on fût Bernier lui-même. À +quoi le juge d’instruction, très intéressé, répliqua en nous demandant si +quelqu’un de nous soupçonnait les raisons d’un suicide probable de +Bernier; à quoi Rouletabille répondit que, pour mourir, on pouvait se passer du +crime et du suicide et que l’accident suffisait pour cela. L’arme +du crime, comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde, +attestait par sa seule présence l’accident. Rouletabille ne voyait point +un assassin préméditant son forfait avec le secours de cette vieille pierre. +Encore moins eût-on compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, +n’eût point trouvé d’autre arme pour son trépas que le couteau des +troglodytes. Que si, au contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son +attention par sa forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si +elle s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame +alors s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si +malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il +s’en était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la +plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une +conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par +l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de +Rouletabille, il n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à +le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans +lassitude et sans résultat. +</p> + +<p> +Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles et +vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux Bob, nous +nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où venaient de +partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la +Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous entendions les gémissements de +la mère Bernier qui veillait le corps de son mari que l’on avait +transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce blessé aussi inexplicables, ma +foi, l’un que l’autre, en dépit des efforts de Rouletabille, notre +situation, à Mrs. Edith et à moi, était, il faut l’avouer, des plus +pénibles, et tout l’effroi de ce que nous avions vu se doublait dans le +tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de ce qui nous restait à voir. Mrs. +Edith me saisit tout à coup la main: +</p> + +<p> +«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous. +Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de mon +mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant +qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à +l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le +Bourreau de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio +seulement que j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… +C’est atroce!…» +</p> + +<p> +À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance et où +elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de toute mon +âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur mon entier +dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos inoubliables à voix basse, +pendant que passaient et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens +de justice, tantôt précédés, tantôt suivis de Rouletabille et de M. Darzac. +Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d’oeil de notre côté +chaque fois qu’il en avait l’occasion. La fenêtre était restée +ouverte. +</p> + +<p> +«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable que nous +le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une place que +nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas, Monsieur +Sainclair? +</p> + +<p> +— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son +intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de +l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre appartient +à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela s’arrêterait!… +S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a accusé Larsan, +l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!» +</p> + +<p> +Et j’appuyais sur ces derniers mots. +</p> + +<p> +«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes raisons de se +taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, voyez-vous!… Oui, oui, je +ne redoute qu’une chose… +</p> + +<p> +— Quoi? Quoi?…» +</p> + +<p> +Elle s’était levée, fébrile… +</p> + +<p> +«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour +mieux le perdre!… +</p> + +<p> +— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction. +</p> + +<p> +— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de +vos amis… Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, +j’aimerais encore mieux avoir affaire à la justice!…» +</p> + +<p> +Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me dit: +</p> + +<p> +«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre +jusqu’à la mort!…» +</p> + +<p> +Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa robe. +</p> + +<p> +«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là? +</p> + +<p> +— Encore! m’exclamai-je avec colère. +</p> + +<p> +— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda-t-elle +en plongeant dans mes yeux son regard troublant. +</p> + +<p> +— J’y suis prêt. +</p> + +<p> +— Contre tout le monde?» +</p> + +<p> +J’hésitai. Elle répéta: +</p> + +<p> +«Contre tout le monde? +</p> + +<p> +— Oui. +</p> + +<p> +— Contre votre ami? +</p> + +<p> +— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon +front en sueur. +</p> + +<p> +«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici +quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!» +</p> + +<p> +Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. Puis elle +s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle courait à +la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!… +</p> + +<p> +Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille +et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. Rouletabille +s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au courant de ma +trahison. +</p> + +<p> +«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai +point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à plaindre et +vous ne la plaignez pas assez, mon ami… +</p> + +<p> +— Et vous, vous la plaignez trop!…» +</p> + +<p> +Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat. +Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec: +</p> + +<p> +«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez! +c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous +adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi!… +</p> + +<p> +— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui +tournai le dos. +</p> + +<p> +Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa +colère. +</p> + +<p> +Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous appelèrent. +L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après la +déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la conclusion +qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le château. M. +Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et comme j’étais +resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire, assailli de +mille sinistres pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le +retour de Mrs. Edith, cependant qu’à quelques pas de moi, dans sa loge où +elle avait allumé deux bougies mortuaires, la mère Bernier continuait à +psalmodier en gémissant auprès du cadavre de son mari la prière des trépassés, +j’entendis tout à coup passer dans l’air du soir, au-dessus de ma +tête, comme un coup de gong formidable, quelque chose comme une clameur de +bronze; et je compris que c’était Rouletabille qui faisait fermer les +portes de fer! +</p> + +<p> +Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un +effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme vers son +seul refuge… +</p> + +<p> +… Puis je vis apparaître M. Darzac… +</p> + +<p> +… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir… +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap20"></a>XX<br> +Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</h2></div> + +<p> +Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais la +démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût pu +faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous eût tout à +fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la pourpre ou +l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé +l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je crois +bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle. +</p> + +<p> +Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort inouï +pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout, dans son +regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait fébrilement +serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui aussi, avait la mine +sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais ce qui, pardessus +tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père Jacques, de Walter et +de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient tous trois armés de fusils et +vinrent se placer en silence devant la porte d’entrée de la Tour Carrée +où ils reçurent, de la bouche de Rouletabille, avec une passivité toute +militaire, la consigne de ne laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. +Edith, au comble de la terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient +particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre, +et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne lui répondirent pas. +Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au travers de la porte qui +donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, les deux bras étendus comme pour +barrer le passage, elle s’écria d’une voix rauque: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le +tuer?… +</p> + +<p> +— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… Et +pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, nous allons +jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé nos armes, que nous +n’en gardons aucune sur nous.» +</p> + +<p> +Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier continuait de +gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux grattoir de +l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos revolvers et nous +fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs. Edith, seule, fit des +difficultés pour se défaire de l’arme que Rouletabille n’ignorait +point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais, sur les instances du +reporter qui lui fit entendre que ce désarmement général ne pouvait que la +tranquilliser, elle finit par y consentir. +</p> + +<p> +Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi de nous +tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers l’appartement du +vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout droit à la porte qui +donnait accès dans la chambre du corps de trop. Et, tirant la petite clef +spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit cette porte. +</p> + +<p> +Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M. et +de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche à dessin, +le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux Bob, dans son +cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet plein de peinture +rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait, +fort convenablement, reposant sur sa mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne +de l’humanité. +</p> + +<p> +Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant que +nous le considérions avec stupeur: +</p> + +<p> +«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.» +</p> + +<p> +Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes place, en +proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême défiance. Un +secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets familiers aux +dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille banalité apparente, les +raisons foudroyantes du plus redoutable des drames. Et puis, le crâne semblait +rire comme le vieux Bob. +</p> + +<p> +«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette +table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui de Mr +Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps. +</p> + +<p> +— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du +vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée +plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour supplier +ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…» +</p> + +<p> +La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore que +nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et des coups +furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous suppliait de «lui +ouvrir» tout de suite. Il criait: +</p> + +<p> +«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!» +</p> + +<p> +Rouletabille ouvrit la porte: +</p> + +<p> +«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…» +</p> + +<p> +Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… +Ah! j’ai bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu +les portes de fer fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des +morts. Oui, j’ai cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!» +</p> + +<p> +Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la porte +aux verrous. +</p> + +<p> +«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous donc, +monsieur,» fit poliment Rouletabille. +</p> + +<p> +Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à dessin, le +godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda: +</p> + +<p> +«Qui l’a tué?» +</p> + +<p> +Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la +main, mais en regardant la Dame en noir. +</p> + +<p> +«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac. +</p> + +<p> +— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, +qu’il a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi +j’ai pu douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous +répète que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!» +</p> + +<p> +Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me rappelais +que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui avait prise des +mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir du +drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir entre cette +épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit point +que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite épingle avait +disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait de la retrouver +entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont +l’oncle avait payé, cette nuit-là, la complicité et le silence de Tullio +qui l’avait conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo et Juliette +et qui s’en était éloigné à l’aurore, fort inquiet de n’avoir +pas vu revenir son passager. +</p> + +<p> +Et Arthur Rance conclut, triomphant: +</p> + +<p> +«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à tête de +rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de pommes de +terre, au fond de la Tour Carrée!» +</p> + +<p> +Sur quoi, Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez +donc que Tullio s’y trouvait? +</p> + +<p> +— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, +là-bas… +</p> + +<p> +— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement +Rouletabille… +</p> + +<p> +Et il ajouta, sur un ton glacial: +</p> + +<p> +«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De cette façon, +voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du château d’Hercule… +pour lesquels ma démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop +peut avoir quelque intérêt. Je vous demande toute votre attention!» +</p> + +<p> +Mais Arthur Rance l’arrêta encore: +</p> + +<p> +«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous +les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité du corps +de trop peut avoir quelque intérêt? +</p> + +<p> +— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous +pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit, se +leva, toute tremblante: +</p> + +<p> +«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?… +</p> + +<p> +— J’en suis sûr!» dit Rouletabille… +</p> + +<p> +Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous +regarder. +</p> + +<p> +Le reporter reprit de son ton glacé: +</p> + +<p> +«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre, +madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas, +messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le jour du +déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si j’en excepte +Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, n’a pas senti +la présence de Larsan? +</p> + +<p> +— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au +professeur Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment +que nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le +professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite +réunion… +</p> + +<p> +— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir. +</p> + +<p> +— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de Mrs. +Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous les hôtes du +château d’Hercule… +</p> + +<p> +— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, +prononça avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai +point besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château +d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». +Larsan, lui, ne nous a pas quittés!» +</p> + +<p> +Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan +pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant +que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille: +</p> + +<p> +«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait encore un +personnage que je ne vois pas ici…» +</p> + +<p> +Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil: +</p> + +<p> +«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle besogne le +prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien que ce ne sont +point les malheurs de la fille du professeur Stangerson qui +l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire… +</p> + +<p> +— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est +point du raisonnement: +</p> + +<p> +— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.» +</p> + +<p> +Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à +Mrs. Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le +plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a +longtemps gardé rancune. +</p> + +<p> +«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, du +déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos +raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette petite +épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint Tullio, qui se +trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie faisant +communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux Bob, cette +petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit, +prendre le chemin du puits, puisque nous avons retrouvé le puits extérieurement +fermé! +</p> + +<p> +— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna +étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, +j’ai trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de +Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé à +la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de +courir au puits et de constater qu’il était ouvert… +</p> + +<p> +— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous +refermé? Qui vouliez-vous donc tromper? +</p> + +<p> +— Vous! monsieur!» +</p> + +<p> +Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en +monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés de mon +côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité avec laquelle +Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M. Darzac, +j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me +soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de +l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan! +</p> + +<p> +Moi! Larsan! +</p> + +<p> +Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas les yeux +quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de tout mon être et mon +indignation furibonde. La colère galopait dans mes veines en feu. +</p> + +<p> +«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si le +prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, il ne reste +plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si Larsan est parmi +nous, montre-le donc, Rouletabille!» +</p> + +<p> +Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me perçaient, me +mettait hors de moi et de toute bonne éducation: +</p> + +<p> +«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour +d’assises!… +</p> + +<p> +— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour +être aussi lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir. +</p> + +<p> +— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?… +</p> + +<p> +— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!» +</p> + +<p> +Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant? +Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes yeux +rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait avec effroi! +</p> + +<p> +«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne soupçonnes +pas!…» +</p> + +<p> +À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour Carrée, +et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par le reporter aux +trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait de sortir de la +Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut s’élancer, mais +Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa d’une +phrase. +</p> + +<p> +«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et ce +coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!» +</p> + +<p> +Et, tourné vers moi: +</p> + +<p> +«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais rien ni +personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de la +raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin +et sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est ici, +parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc +tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce +papier la démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop!» +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous +de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un compas. +</p> + +<p> +«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le +corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.» +</p> + +<p> +Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du rayon du +cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, ce qui lui +permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un morceau de papier blanc +immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de cuivre sur la planche à +dessin. +</p> + +<p> +Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara du +godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait là sa +peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne comprenait rien +aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en effet c’était +lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis. +</p> + +<p> +Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, mais, +de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le papier, +donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il avait «lavé» le +plan de la presqu’île d’Hercule. +</p> + +<p> +«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et +cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous +verrez qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien +à ma démonstration.» +</p> + +<p> +Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de «laver» +tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement tracé. +Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, lorsque, dans +la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, il ne pensait +qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!… +</p> + +<p> +Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit: +</p> + +<p> +«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui recouvre mon +cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui colore le cercle de +M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même teinte. +</p> + +<p> +— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela +signifie? +</p> + +<p> +— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que +cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur! +</p> + +<p> +— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état +en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la Tour +Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant rouler son crâne! +</p> + +<p> +— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le +renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il lui +demanda encore: +</p> + +<p> +«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire +n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan. +</p> + +<p> +— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens dessus +dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du Téméraire… +</p> + +<p> +— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le +reporter. +</p> + +<p> +Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il pénétra +dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste croisée, garnie de +barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons autrefois et dont M. Darzac +avait fait son cabinet de toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur +une petite table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une +casserole préalablement remplie d’eau. Le crâne n’avait pas quitté +le creux de son bras. +</p> + +<p> +Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. Jamais +l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi incompréhensible, ni +aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous donnait d’explications +et plus il agissait, moins nous le comprenions. Et nous avions peur, parce que +nous sentions que quelqu’un autour de nous, quelqu’un de nous avait +peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le +plus calme! +</p> + +<p> +Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole. +</p> + +<p> +Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement? +Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi la Dame +en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, commençons-nous un cri… +un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où l’avons-nous donc vu? +</p> + +<p> +Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille? +Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au +fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin +du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure +et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, un peu +amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe +sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme Rouletabille ressemble +à Larsan! Comme, dans ce moment, il ressemble à son père! c’est Larsan! +</p> + +<p> +Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre funèbre où +il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à nous et il redevient +Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. Edith, qui n’a jamais vu +Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me demande: «Que s’est-il passé?» +</p> + +<p> +Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa casserole, une +serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne. +</p> + +<p> +C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. Alors, +se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation devant son propre +lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant lesquelles il nous avait +ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix minutes fort +impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit le crâne de la +main droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le fait rouler +à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous montre le crâne et nous +invite à constater qu’il ne porte la trace d’aucune peinture rouge. +Rouletabille tire à nouveau sa montre. +</p> + +<p> +«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart d’heure +à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la Tour Carrée, À +CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, après être entré dans +la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière lui les verrous de sa chambre, +nous a-t-il dit, n’en est ressorti que lorsque nous sommes venus +l’y chercher passé six heures. Quant au vieux Bob, nous l’avons vu +entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture! +</p> + +<p> +«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher +est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure +après que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux +Bob que celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en +entrant dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et +je vous défie d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui +est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, +n’est pas le même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde +avant l’arrivée du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la +chambre de la Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous +sommes ressortis… En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. +Darzac ici présent devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE +QU’IL Y A DEUX MANIFESTATIONS DARZAC!» +</p> + +<p> +Et Rouletabille regarda M. Darzac. +</p> + +<p> +Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse démonstration du +jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une épouvante nouvelle et une +admiration sans bornes. Comme tout ce que disait Rouletabille était clair! +clair et effrayant! Encore là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et +logique et mathématique intelligence. +</p> + +<p> +M. Darzac s’écria: +</p> + +<p> +«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec +un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et +qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai +pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en quittant +la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le père Bernier lui +a-t-il ouvert!… +</p> + +<p> +— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir +entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame! +c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous! +</p> + +<p> +— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma +porte, je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez +moi. +</p> + +<p> +— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père +Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas eu +à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a +vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment +qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train +d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le seuil +de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch… +</p> + +<p> +— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était +entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point +étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne +l’avait pas vu ressortir? +</p> + +<p> +— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, Monsieur +Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où vous +passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait — +ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son +plancher… et vous imaginez la vérité. +</p> + +<p> +— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!… +</p> + +<p> +— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!… +</p> + +<p> +— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les +verrous comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que +j’avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…» +</p> + +<p> +Rouletabille s’avança vers M. Darzac. +</p> + +<p> +«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les yeux. +</p> + +<p> +— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!» +</p> + +<p> +Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir. +</p> + +<p> +Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les deux mains +aux épaules: +</p> + +<p> +«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de bravoure, il +faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris comment s’était +introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que vous ne faisiez +rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à laquelle nous +avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré +dans la Tour Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit +n’était point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée +sous le déguisement Darzac! J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là +pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon +cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!… +</p> + +<p> +— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai +point dit l’heure exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour +Carrée, c’est que cette heure restait vague dans mon esprit et que je +n’y attachais aucune importance! +</p> + +<p> +— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans +s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la +Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle +sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que vous lui +auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon +imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et avec +l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus +nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur Darzac, que +j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis dans le +sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et +l’inouï soupçon!… +</p> + +<p> +— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous +soupçonnés ici!…» +</p> + +<p> +Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches et dit, +s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant +l’horreur de l’imagination de Rouletabille: +</p> + +<p> +«Encore un peu de courage, madame!» +</p> + +<p> +Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa voix de +professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème: +</p> + +<p> +«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… Pour +savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait Larsan… Mon +devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout de ma raison, était +d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, ces deux +manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé par vous… +Monsieur Darzac.» +</p> + +<p> +M. Darzac répondit à Rouletabille: +</p> + +<p> +«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire tout de +suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!… +</p> + +<p> +— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les +entourant tous deux. +</p> + +<p> +Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps +comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et +nous exaspérait. +</p> + +<p> +«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» +s’écriait Arthur Rance… +</p> + +<p> +Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris +d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à +la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que notre +colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, ma foi, +Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation intolérable. +Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait davantage, comme +si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous- +mêmes, que nous n’étions pas Larsan! +</p> + +<p> +Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait +changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son être +semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard avec +lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous particulièrement froissés, +il écarta doucement la Dame en noir qui s’obstinait à le vouloir +protéger; il s’adossa à la porte, il croisa les bras, et dit: +</p> + +<p> +«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. Deux +manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac sortantes, dont +l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y perdre! Et +maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… Que M. Darzac, ici, +présent, me permette de lui dire: j’avais cent excuses pour le +soupçonner!…» +</p> + +<p> +Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui +aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir l’Australie!» +</p> + +<p> +M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, avec +une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?… +</p> + +<p> +— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme +suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les +conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si +c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant +l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai +acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps +d’être Larsan.» +</p> + +<p> +Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se soulever et +de protester d’un grand geste épeuré. +</p> + +<p> +Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la +souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix: +</p> + +<p> +«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…» +</p> + +<p> +Mathilde baissa la tête et ne répondit pas. +</p> + +<p> +Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne pouvais +excuser, continuait: +</p> + +<p> +«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre retour de San +Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression de la +terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, de sa +perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il faut que je +m’explique ici, il le faut pour que tout le monde s’explique ici!… +Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… Rien, alors, n’était +naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. La précipitation même +qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie nuptiale +prouvait le désir qu’elle avait de chasser définitivement le tourment de +son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient alors, combien clairement: +«Est-il possible que je continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est +à mes côtés, qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!» +</p> + +<p> +«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu +tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle, +contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer +sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on +lui dît…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et lui +dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que +Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: «Est-ce que +vous redevenez folle?» +</p> + +<p> +Et, se reculant un peu: +</p> + +<p> +«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur Darzac!… Et +cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la suite, traité; et +aussi, quelquefois, les remords qui, dans son hésitation incessante, poussaient +Mme Darzac à vous entourer, par instants, des plus délicates attentions!… +Enfin, permettez-moi de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, +que j’ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours +au fond d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, +la pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est +point cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle s’en +apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés par autre +chose!… +</p> + +<p> +— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. +Darzac… ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si +j’avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, +j’avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et +je ne me serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est +revenu au monde, que j’ai perdu Mathilde?… +</p> + +<p> +— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était +devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si +j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le +contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci: +c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de +croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan existe +en dehors de vous!» +</p> + +<p> +En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva +haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face de +M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous étions +tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du +commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que +l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de +l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi +formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait… +</p> + +<p> +«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors de +vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité immédiate. +Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que vous ayez réellement +ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la +fille du professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la nécessité +de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre +femme que ce Larsan ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon +cher Monsieur Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes +soupçons ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins +que nous nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il +semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… +Voyez donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée +l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez +mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme réalisée +l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan. +Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien +pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l’état de Larsan +aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il existe. +Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre volonté d’être +Larsan!…» +</p> + +<p> +M. Darzac n’interrompait plus. +</p> + +<p> +«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à +cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si cette +résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon +d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute +l’affaire est éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident +de Bourg… je continue à raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, +dans le buffet… Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a +annoncé, vous attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous +éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de +toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre +déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, passé la +frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, définitivement à moi, je +mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de même, il vous fatigue… et si bien +vous fatigue-t-il, ma foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez +quelques minutes de repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de +cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la +porte du compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le +temps de voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de +s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le +danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas +Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à contre-voie par la +glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre femme qui accourt vous y +chercher!… Elle vous trouve debout… Vous n’avez pas même eu le temps de +vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! non… Votre malheur ne fait que +commencer… Car l’atroce pensée que vous êtes peut-être ensemble Darzac et +Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en passant sous un bec de +gaz, elle vous regarde, vous lâche la main et se jette comme une folle dans le +bureau du chef de gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser +l’abominable pensée tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez +précipitamment la porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir +Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle +oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à +m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre +conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre son +père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu, vous avez +l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme continue à +avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son revolver, dans +une sorte de délire de son imagination, qui pourrait se résumer dans cette +phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et, si c’est +Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» Aux Rochers +Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, pour la rapprocher, +vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela +s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il n’y avait point +jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage de +Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui ne pouvait le +plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez pris le train devant vos +amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez descendu à la station suivante qui +est celle de Menton et, là, après un court séjour nécessaire dans votre +vestiaire urbain, vous apparaissiez à l’état de Larsan à vos mêmes amis +venus en promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, où +nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le +désagrément d’entendre, de la bouche même d’Arthur Rance qui était, +lui aussi, venu au-devant de nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu +cette fois Larsan et que votre exhibition du matin n’avait servi de rien, +vous vous obligeâtes, le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres +mêmes de la Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et +voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus +compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables si, par +hasard, mes soupçons devaient être confirmés!» +</p> + +<p> +À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je ne +pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement Robert +Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir la victime de +quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, autour de moi, +frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car les arguments de +Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se demandait +comment, après avoir si bien établi la possibilité de la culpabilité, il allait +pouvoir conclure à l’innocence. Quant à Robert Darzac, après avoir monté +la plus sombre agitation, il s’était à peu près calmé, écoutant le jeune +homme, et il me sembla qu’il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au +regard affolé, mais très intéressé, qu’ont les accusés au banc +d’assises quand ils entendent M. le procureur général prononcer un de ces +admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d’un crime que, +quelquefois, ils n’ont pas commis! La voix avec laquelle il parvint à +prononcer les mots suivants n’était plus une voix de colère, mais de +curieux effroi, la voix d’un homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, +sans le savoir, ai-je bien pu échapper!» +</p> + +<p> +«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé à +un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous venez de me +dire, ce qui a bien pu les chasser?… +</p> + +<p> +— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve +simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle était +Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été fournie +heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez fermé le +cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de trop!» le jour +où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous aviez tiré +les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre chambre, vous nous +avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez entré dans cette chambre +vers six heures et non point, comme le père Bernier le disait et comme nous +avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures! Vous étiez alors le seul avec +moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont nous vous parlions comme de +vous-même n’était point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne +prétendez pas que vous n’attachiez aucune importance à cette heure de +cinq heures, puisqu’elle vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle +vous apprenait qu’un autre Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée +à cette heure-là, le vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous +taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac +aurait-il eu à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était +venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à +nous cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX +MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi +mes soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! +ET L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC! +</p> + +<p> +— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne +pouvais croire être Larsan. +</p> + +<p> +Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien perdu +de son calme, étendit le bras et dit: +</p> + +<p> +«Il y est encore!…» +</p> + +<p> +Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la porte du +placard avait été poussée par une main invisible, comme il arriva le terrible +soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»… +</p> + +<p> +Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise, +d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en +noir poussa un cri déchirant: +</p> + +<p> +«Robert!… Robert!… Robert!» +</p> + +<p> +Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si semblables +que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper… Mais son coeur +ne la trompa point, en admettant que sa raison, après l’argumentation +triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les bras tendus, elle +allait vers la seconde manifestation Darzac qui descendait du fatal placard… Le +visage de Mathilde rayonnait d’une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes +yeux dont j’avais vu si souvent le regard égaré autour de l’autre, +fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et sûre. +C’était lui! C’était celui qu’elle croyait perdu, et +qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre, et +qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce +dont elle avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie! +</p> + +<p> +Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire +coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait soudain +se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il tenta encore un de +ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré de toutes parts, il +osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie audacieuse que, depuis quelques +minutes, il nous donnait. N’ayant plus aucun doute sur l’issue de +la discussion qu’il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette +incroyable puissance sur lui-même de n’en laisser rien paraître, et aussi +cette habileté dernière de prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille +de dérouler à loisir une argumentation au bout de laquelle il savait +qu’il trouverait sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, +peut-être, les moyens de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si +bien que, dans le moment que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne +pûmes l’empêcher de se jeter d’un bond dans la pièce qui avait +servi de chambre à Mme Darzac et d’en refermer violemment la porte avec +une rapidité foudroyante! Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu +lorsqu’il était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la +scène précédente, n’avait songé qu’à garder la porte du corridor et +il n’avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le faux +Darzac, au fur et à mesure qu’il était convaincu d’imposture, le +rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter n’attachait aucune +importance à ces mouvements-là, sachant que cette chambre n’offrait à la +fuite de Larsan aucune issue. Et cependant, quand le bandit fut derrière cette +porte, qui fermait son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des +proportions importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus +forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie +de ses inexplicables évasions! +</p> + +<p> +«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…» +</p> + +<p> +Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, me +broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait attention +à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette tempête, +semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait autour +d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient comme +s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. +Or, ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille. +</p> + +<p> +Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les trois +domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des haches +qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais verrous. +Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y +mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au +comble. En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une chambre où +il n’y avait que des murs et des barreaux… nous nous attendions à tout, +ou plutôt à rien, car c’était surtout la pensée de la disparition, de +l’envolement, de la dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait +et nous rendait plus fous. +</p> + +<p> +Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux domestiques de +reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de ne s’en servir +que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant. Puis, il +donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin tombée, il entra +le premier dans la pièce. +</p> + +<p> +Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes tous, +tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord, Larsan +était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il avait arraché sa +fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face +rase et pâle du Frédéric Larsan du château du Glandier. Et on ne voyait que lui +dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de +la pièce, et nous regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras +s’allongeaient aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. +On eût dit qu’il nous donnait audience et qu’il attendait que nous +lui exposions nos revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur +sa lèvre ironique. +</p> + +<p> +Rouletabille s’avança encore: +</p> + +<p> +«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…» +</p> + +<p> +Mais Larsan ne répondit pas. +</p> + +<p> +Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous aperçûmes que +Larsan était mort. +</p> + +<p> +Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était +ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant. +</p> + +<p> +Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était fini. +</p> + +<p> +Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et +d’oublier le mort. +</p> + +<p> +«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne +s’apercevra de sa disparition!» +</p> + +<p> +Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance: +</p> + +<p> +«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!» +</p> + +<p> +Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes seul en +face du cadavre de son père. +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans le +salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et, +dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur lui +son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri dans le +moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances qui restait +encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre qu’il ne courait +aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les +deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes des soins +qui nous renseignèrent tout d’abord sur son curieux état de santé. Car, +enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu croire mort et que +l’on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait-il pu surgir, ainsi +vivant, du fatal placard? Quand nous eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour +le refaire, le bandage qui cachait la blessure qu’il portait à la +poitrine, nous connûmes au moins que cette blessure, par un hasard qui +n’est point si rare qu’on le pourrait croire, après avoir déterminé +un coma presque immédiat, ne présentait aucune gravité. La balle qui avait +frappé Darzac, au milieu de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir +contre Larsan, s’était aplatie sur le sternum, causant une forte +hémorragie externe et secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne +suspendant en rien aucune des fonctions vitales. +</p> + +<p> +On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants quelques +heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers moments. Et +moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer — +l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de +se battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain +d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que +celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et logea +dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner l’amputation et +qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans +son coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le boulevard. +Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum.<a href="#fn4" id="fnref4"><sup>[4]</sup></a> +</p> + +<p> +Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur nous la +porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais la raison qui +avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette précaution, quand nous +entendîmes des pas dans le corridor et un bruit singulier comme celui +d’un corps que l’on traînerait sur un plancher… Et je pensai à +Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille! +</p> + +<p> +Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. Je ne +m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre cortège. +</p> + +<p> +Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute chose. Je +distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle sous la +poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, évidemment, à +barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de pénétrer dans la Cour du +Téméraire… +</p> + +<p> +… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… deux +ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais bien et qui, +une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac semblait lourd. +Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors je pus voir encore +que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois qui le fermait +d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la +margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans hésitation… il +semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et sa tête disparut. +Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et il se pencha sur la +margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais plus. Puis il se redressa et +referma le puits, remettant soigneusement le plateau et assujettissant les +ferrures, et celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui +m’avait tant intrigué le soir où, avant la découverte de +l’Australie, je m’étais rué sur une ombre qui avait soudain disparu +et où je m’étais heurté le nez contre la porte close du Château Neuf… +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir… +Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la +parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité tout +entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la vérité… +</p> + +<p> +J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château +Neuf, je me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé +profondément dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres +jalouses. Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai +même point perçu le bruit des rames sur les eaux… +</p> + +<p> +Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se passait +très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en face de +l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait la +nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil… +</p> + +<p> +… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de petit; +mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi énorme, +formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un mouvement +quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis se dresser, +debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le reconnaissais +comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres gestes se +découpaient avec une précision fantastique sur la bande rouge… Oh! ce ne fut +pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en soulevant un fardeau qui se +confondit avec lui… Et puis le fardeau glissa dans le noir et la petite ombre +de l’homme réapparut toute seule, se pencha encore, se courba, resta +ainsi un instant immobile, et puis s’affaissa dans la barque qui reprit +son glissement automatique jusqu’à ce qu’elle fût sortie +complètement de la bande rouge… Et la bande rouge disparut à son tour… +</p> + +<p> +Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap21"></a>Épilogue</h2></div> + +<p> +Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler sous mes +yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain de tant +d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, de me +replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de me +retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à deux pas de +moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute, c’est-à-dire +jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas troubler leurs +douces, tendres ou désespérées confidences, leurs projets d’avenir, leurs +derniers adieux… Malgré toutes les prières de Mathilde, Rouletabille a voulu +partir, reprendre le chemin de Paris et de son journal. Il a cet héroïsme +suprême de s’effacer devant l’époux. La Dame en noir ne peut pas +résister à Rouletabille; il a dicté ses conditions… Il veut que M. et Mme +Darzac continuent leur voyage de noces comme s’il ne s’était rien +passé d’extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n’est pas le même +Darzac qui l’a commencé, c’est un autre Darzac qui le finira, cet +heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura été le même sans solution +de continuité. M. et Mme Darzac sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la +loi religieuse, il est avec le pape, comme dit Rouletabille, des +accommodements, et ils trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser +leur situation s’il est prouvé qu’elle en a besoin et +d’apaiser les scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient +heureux, définitivement heureux: ils l’ont bien gagné!… +</p> + +<p> +Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie +du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où +j’écris ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la +prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux, dans +la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des Rochers Rouges, +comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui recouvraient les secrets +du Glandier. La faute en est à cet abominable Brignolles qui est au courant de +bien des choses et qui, du fond de l’Amérique où il s’est réfugié, +veut nous faire «chanter». Il nous menace d’un affreux libelle, et comme +maintenant le professeur Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa +théorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, +nous avons pensé qu’il était préférable de «prendre les devants» et de +raconter toute la vérité. +</p> + +<p> +Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et terrible +affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain +du drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la +Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me le +demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon front à la +vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de Rouletabille +m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait guère à moi depuis +la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui ne s’étaient pas +quittés… +</p> + +<p> +On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert Darzac +était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le rejoindre… +Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la gare. Mrs. Edith, +contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune tristesse de mon +départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le prince Galitch était +venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné des nouvelles du vieux +Bob, qui étaient excellentes, et ne s’était plus occupée de moi. +J’en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est temps, je crois bien, +de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laissé deviner les +sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si, quelques années plus tard, +après la mort d’Arthur Rance, qui fut suivie de véritables tragédies, +dont j’aurai peut-être à parler un jour, je n’avais pas épousé la +blonde et mélancolique et terrible Edith. +</p> + +<p> +Nous approchons de Marseille… +</p> + +<p> +Marseille!… +</p> + +<p> +Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se dirent +rien. +</p> + +<p> +Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un geste, les +bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une statue de deuil et de +douleur. +</p> + +<p> +Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient. +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous nous +rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous courions au +secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le drame… Rouletabille +maintenant parle… parle… évidemment il essaye de s’étourdir, de ne plus +penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant +des heures… +</p> + +<p> +«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de reproche +qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours considéré +ce bandit comme un honnête homme… +</p> + +<p> +Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu de +lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire enfermer +celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert Brignolles! Il ne +pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent tout de suite. On sait +combien il est simple, encore aujourd’hui, de faire enfermer un être, +quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un cabanon. La volonté +d’un parent et la signature d’un médecin suffisent encore en +France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette sinistre et rapide +besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan. Il fit un faux et +Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à Paris, +il faisait déjà partie de la combinaison. Larsan avait son plan: prendre la +place de Darzac avant le mariage. L’accident des yeux avait été, comme je +l’avais du reste pensé moi-même, des moins naturels. Brignolles avait +mission de s’arranger de telle sorte que les yeux de Darzac fussent le +plus tôt possible suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait +pût avoir cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut +de binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre! +</p> + +<p> +Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le dessein des +deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo que +Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de le +surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait été aidé +naturellement dans cette circonstance par cette police spéciale, qui n’a +rien à faire avec la police officielle, et qui se met à la disposition des +familles dans les cas les plus désagréables, lesquels demandent autant de +discrétion que de rapidité dans l’exécution… +</p> + +<p> +Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison de +fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la frontière +italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir le malheureux. +Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu avec le directeur +et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y a des directeurs de maison +de fous qui ne demandent point trop d’explications, pourvu qu’ils +soient en règle avec la loi… et qu’on les paye bien… et ce fut vite fait… +et ce sont des choses qui arrivent tous les jours… +</p> + +<p> +«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille. +</p> + +<p> +— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit morceau +de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour où, sans +m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre à la +piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans le Midi. Ce +bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les deux syllabes +bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les +circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous +l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me +l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait +jeté fut presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du +véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était +lui, «le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les différentes +phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au bout rester +incompréhensible pour nous. Ç’avait été d’abord la révélation +brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et puis cette autre +révélation formidable qui lui était venue du mensonge de l’une des deux +manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire que Rouletabille +lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a emporté le sac, a +rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac! +Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là n’a point dit à +Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte à cinq heures +n’était point lui! Il cache déjà cette contre-manifestation Darzac et il +ne peut avoir d’intérêt à la cacher que si cette manifestation est la +vraie! Il veut dissimuler qu’il y a ou qu’il y a eu de par le monde +un autre Darzac qui est le vrai! Cela est clair comme la lumière du jour! +Rouletabille en est ébloui; il en chancelle… il s’en trouverait mal… il +en claque des dents!… Mais peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier +s’est-il trompé… peut-être a-t-il mal compris les paroles et les +étonnements de M. Darzac… Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il +verra bien!… Ah! qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à +fermer le cercle!… Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il +revient, comme il s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la +figure de l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… +je ne l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût +été si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la +figure de Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que +c’était là une dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui +entrait si bien dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il +se serait débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder +encore… Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les +raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac, sur +l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!… +Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient toujours +derrière sa raison, voient maintenant!… +</p> + +<p> +Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être, va lui +échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée à Larsan +et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de réfléchir, de +savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande vingt-quatre heures!… +Il assure la sécurité de la Dame en noir en la faisant habiter +l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret +qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui faisant +entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux Bob. Et, +comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste un espoir… Celui +que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou vivant, il court à +sa recherche… De Darzac, il possède un revolver, celui qu’il a trouvé +dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a déjà remarqué le type chez +un armurier de Menton… Il va chez cet armurier… il montre le revolver… il +apprend que cette arme a été achetée la veille au matin par un homme dont on +lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande +barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne +s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend une +autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait ce que +n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le +sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort +d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il +s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel +de la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de +redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon, redescendait +de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que +Brignolles n’était pas signalé comme descendu à Sospel? Brignolles!… +Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce que Brignolles venait +faire dans ces parages!… Sa présence devait être étroitement liée au drame. +D’un autre côté, la disparition et la réapparition du véritable Darzac +attestaient qu’il y avait eu séquestration… Mais où… Brignolles, qui +avait partie liée avec Larsan, ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour +rien! Peut-être était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette +séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique, +Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de +Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le +passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du client +de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il paraissait très +altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût pu le prendre pour +un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut la sensation qu’il +«brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez donc par ici une +maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de l’auberge, la maison +de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les deux fameuses syllabes +bonnet prenaient toute leur signification… Désormais, il ne faisait plus de +doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait été enfermé par le faux comme +fou dans la maison de santé du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se +fit conduire à Sospel qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de +rencontrer là Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le +chemin du mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout +savoir, à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, +il saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour professeurs +en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre ce qu’il était +advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment qu’on avait +retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de la petite voiture +descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait… du moment que Larsan +n’avait point jugé utile de se débarrasser auparavant de Darzac par la +mort, en le précipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut-être +avait-il été de son intérêt de reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison +de santé! Et Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, +Darzac vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!… +Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!… Cet +otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient s’ensuivre +entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde tuait Larsan de +ses mains ou le livrait à la justice! +</p> + +<p> +Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de santé, il se +heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta à la gorge et le +menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il cria à Rouletabille de +l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart d’heure après, +Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point suffi, car +Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie +aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut point de peine +à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait Larsan, mais +qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille Darzac à +sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous deux +rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et écouta leurs +discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientôt en effroi, puis en +une immense amabilité, laquelle se traduisait par la mise en liberté immédiate +de Robert Darzac. Darzac, par une chance miraculeuse que j’ai déjà +expliquée, souffrait à peine d’une blessure qui aurait pu être mortelle. +Rouletabille, dans une joie folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ +à Menton. Je passe sur les effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui +donnant rendez-vous à Paris pour le règlement des comptes. En route, +Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, +était tombé quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le +passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de +célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage pour +comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu +l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une malheureuse +femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la plus folle +entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces inconnues. Après avoir +volé le pardessus du directeur pour cacher son uniforme d’aliéné et +s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une centaine de francs, +il était parvenu, au risque de se casser le cou, à escalader un mur qui, en +toute autre circonstance, lui eût paru infranchissable. Et il était descendu à +Menton; et il avait couru au fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux +vu, Darzac! Il s’était vu lui-même!… Il s’était donné quelques +heures pour ressembler si bien à lui-même que l’autre Darzac lui-même +s’y serait trompé!… Son plan était simple. Pénétrer dans le fort +d’Hercule comme chez lui, entrer dans l’appartement de Mathilde et +se montrer à l’autre, pour le confondre, devant Mathilde!… Il avait +interrogé des gens de la côte et appris où le ménage logeait: au fond de la +Tour Carrée… Le ménage!… Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors +n’était rien à côté de ce que ces deux mots: leur ménage… Le faisait +souffrir!… Cette souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait +revu, lors de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, +la Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le +regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais +elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et en +esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme de +l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient +perdus! +</p> + +<p> +Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un revolver à +Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût pu le perdre, +pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait l’acquisition +d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait rappeler le +costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq heures le +moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie, tout +en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où +il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il +s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et +étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment, au +fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé auprès de nous +et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une forte envie de +nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de même à se retenir, +voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir! Cette espérance seulement +soutenait ses pas. Cela seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus +tard, quand il avait eu à sa disposition la vie de Larsan qui, dans la même +chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il n’avait même +pas été tenté par la vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait +pas encore place dans son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein +pour toujours de l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. +Darzac!… +</p> + +<p> +On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la +façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le fort +d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le placard. Et +c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M. +Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux Bob +qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide +d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui +avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de +l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-là, +il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la +nuit suivante. Le tout était de cacher, un jour, M. Darzac dans la +presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait trouvé un petit coin abandonné +et tranquille dans le Château Neuf. +</p> + +<p> +À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par +un cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire. +</p> + +<p> +«C’était donc cela! m’écriai-je. +</p> + +<p> +— Mais oui, fit-il… c’était cela. +</p> + +<p> +— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! +Ce soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et +moi qui ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que +l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle tenait!… +Oh! je comprends tout, maintenant! +</p> + +<p> +— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette +nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans la Cour +du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je n’ai eu +que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac +se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous fûtes couché, après votre +expérience de la barbe, il revint me voir et nous étions assez embarrassés. Si, +par hasard, vous parliez de cette aventure, le lendemain matin, à l’autre +M. Darzac, croyant avoir affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une +catastrophe. Et, cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac +qui voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la +sachant, vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez +une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous +cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût pu +nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc de +risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain +ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, +d’ici là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, +dès la première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes! +</p> + +<p> +— Oh! je comprends!… +</p> + +<p> +— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que +vous ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure +charmante de Mrs. Edith… +</p> + +<p> +— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me +mettre dans une sotte colère?… demandai-je. +</p> + +<p> +— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de nous +adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous répète que je ne +voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous parlassiez à M. +Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre, Sainclair. +</p> + +<p> +— Je continue, mon ami… +</p> + +<p> +— Mes compliments… +</p> + +<p> +— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne +comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier? +</p> + +<p> +— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… +C’est cette maudite canne… +</p> + +<p> +— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir… +</p> + +<p> +— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est +la canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait +qu’exécuter…» +</p> + +<p> +Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai +point à la fin de cette belle intelligence. +</p> + +<p> +«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses +— pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je +laissais tomber la canne à bec de corbin d’Arthur Rance devant M. et Mme +Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous +rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec de corbin de Larsan, et le geste que +faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une façon de tenir sa +canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là tenir une canne à +bec de corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était sûr!… Mais je voulais voir, +de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit +jusqu’au lendemain, même après ma visite à la maison des fous!… même +quand j’eus serré dans mes bras le vrai Darzac, j’ai encore voulu +voir le faux avec les gestes de Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa +canne comme le bandit… oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… +redresser ses épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason +des Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a +tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a +vue qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi +qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir, +qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir tombé +sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter alors dans +le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort d’avoir revu, dans +le même moment, la canne de Larsan!… il est mort d’avoir revu, avec toute +sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes les batailles, Sainclair, ont +leurs victimes innocentes…» +</p> + +<p> +Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la +rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je +ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur le +compte de son vieux Bob. +</p> + +<p> +Il sourit. +</p> + +<p> +«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce +n’était pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé +son repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de +Bernier, dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits +après y avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque +que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je +regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je +portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je tombai +dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un bain +à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui. +L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château +d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris +que la barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la +mer était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde +qu’il se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher, +racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait, depuis +plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les jours. Paolo +savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San +Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait fallu +une barque pour quitter le château, et cette barque était justement celle du +Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio à San Remo et y +envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur Rance, persuadé +que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet, le vieux +Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât cette nuit-là à la +grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié pour le vieux +professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur Rance; il pouvait, en +effet, être arrivé quelque accident à son parent. Quant à moi, je ne demandais +au contraire qu’une chose, c’est que cet exquis vieillard ne revînt +pas avant que j’en eusse fini avec Larsan, désirant toujours faire croire +au faux Darzac que le vieux Bob me préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand +j’appris qu’on venait de le retrouver, je n’en fus qu’à +moitié réjoui, mais j’avouerai que la nouvelle de sa blessure à la +poitrine, à cause de la blessure à la poitrine de l’homme au sac, ne me +causa aucune peine. Grâce à elle, je pouvais espérer, encore quelques heures, +continuer mon jeu. +</p> + +<p> +— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite? +</p> + +<p> +— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de +faire disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait tout +le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour nous avons eu +là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes n’était point +faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir qu’ils +eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu quand nous +étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier gendarme +venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de Garibaldi, le second +que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes, soupaient et que la mer était +libre!… +</p> + +<p> +— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux +clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio au bout +de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque remporterait le +lendemain?» +</p> + +<p> +Rouletabille baissa la tête: +</p> + +<p> +«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela, Sainclair… Je +ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après tout, c’était +mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de trop pour la +maison des fous!… Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais condamné +qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu +qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…» +</p> + +<p> +Nous ne dîmes plus un mot de la nuit. +</p> + +<p> +À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il me +refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin et se +précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les feuilles étaient +pleines des nouvelles de Russie. On venait de découvrir, à Pétersbourg, une +vaste conspiration contre le tsar. Les faits relatés étaient si stupéfiants +qu’on avait peine à y ajouter foi. +</p> + +<p> +Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en première +colonne de la première page: +</p> + +<p> +Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie +</p> + +<p> +et, au-dessous: +</p> + +<p> +Le tsar le réclame! +</p> + +<p> +Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit: +</p> + +<p> +«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur +veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le +tsar… avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas +la mienne!… En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de +me reposer, moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer +ensemble quelque part!… +</p> + +<p> +— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous +remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie +folle de travailler… +</p> + +<p> +— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…» +</p> + +<p> +Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida ses +poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une +enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer +comment. +</p> + +<p> +«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta. +</p> + +<p> +Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai +Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse hilarité. +</p> + +<p> +«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que +c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir… +</p> + +<p> +— Pour où?… +</p> + +<p> +— Pour Saint-Pétersbourg!…» +</p> + +<p> +Et il me tendit la lettre où je lus: +</p> + +<p> +«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en Russie, à +la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour de Tsarkoïé-Selo… +Nous sommes obligés de vous avertir que vous n’arriverez pas à +Pétersbourg vivant. +</p> + +<p> +«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.» +</p> + +<p> +Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le prince +Galitch était à la gare,» fis-je simplement. +</p> + +<p> +Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit: +</p> + +<p> +«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!» +</p> + +<p> +Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir, +quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de ne +point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il riait +encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…» +</p> + +<p> +Et ce fut son dernier salut. +</p> + +<p> +Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les premiers +confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et André Hesse. +</p> + +<p> +«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils. +</p> + +<p> +— Ah! excellentes!» répondis-je. +</p> + +<p> +Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux +à la buvette. +</p> + +<div class="ph5">FIN</div> + +<p class="footnote"> +<a id="fn1"></a> <a href="#fnref1">[1]</a> +Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la pointe de +la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de la presqu’île +d’Hercule: +</p> + +<p class="footnote"> +<a id="fn2"></a> <a href="#fnref2">[2]</a> +Historique. +</p> + +<p class="footnote"> +<a id="fn3"></a> <a href="#fnref3">[3]</a> +Historique. +</p> + +<p class="footnote"> +<a id="fn4"></a> <a href="#fnref4">[4]</a> +Historique. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div> +<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 12345-h.htm or 12345-h.zip</div> +<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/1/5/5/5/15554/</div> + +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Le parfum de la Dame en noir + +Author: Gaston Leroux + +Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554] +[Most recently updated: April 29, 2022] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + + + + +Le parfum de la Dame en noir + +by Gaston Leroux + +(1908) + + +Table des matières + + I. Qui commence par où les romans finissent + II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille + III. Le parfum + IV. En route + V. Panique + VI. Le fort d’Hercule + VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie + VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer + IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob» + X. La journée du 11 + XI. L’attaque de la Tour Carrée + XII. Le corps impossible + XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes + XIV. Le sac de pommes de terre + XV. Les soupirs de la nuit + XVI. Découverte de «L’Australie» + XVII. Terrible aventure du vieux Bob + XVIII. Midi, roi des épouvantes + XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer + XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»! + Épilogue + + + + + À Pierre WOLFF + +En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année +qui a vu éclore Le Lys. + + GASTON LEROUX + + + + +I +Qui commence par où les romans finissent + + +Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu +à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus +stricte intimité. Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées +depuis les événements que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage, +événements si sensationnels qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici +qu’un aussi court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux +Mystère de la Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à +tous les esprits que la petite église eût été certainement envahie par +une foule avide de contempler les héros d’un drame qui avait passionné +le monde, si la cérémonie nuptiale n’avait été tenue tout à fait +secrète, ce qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du +quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du professeur +Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait compter, avaient été +invités. J’étais du nombre; j’arrivai de bonne heure à l’église, et mon +premier soin, naturellement, fut d’y chercher Joseph Rouletabille. +J’avais été un peu déçu en ne l’apercevant pas, mais il ne faisait +point de doute pour moi qu’il dût venir et, dans cette attente, je me +rapprochai de maître Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la +paix et le recueillement de la petite chapelle Saint-Charles, +évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de Versailles, +que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais +distraitement en examinant les choses autour de moi. + +Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste! +Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste +des âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette +malpropreté ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces +quartiers Saint-Victor et des Bernardins, au carrefour desquels elle se +trouve si singulièrement enchâssée, cette église, si sombre au dehors, +est lugubre dedans. Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu +que de partout ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les +peines du monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse +séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d’enfance et de +jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la +Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire +adjacent de l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier +ici, désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un +cadre qui ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour +tous les rites consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le +mariage de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une +grande peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure. + +À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient +toujours, et le premier avouait au second qu’il n’avait été +définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde +Stangerson, même après l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en +apprenant la mort officiellement constatée de leur impitoyable ennemi: +Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être que c’est quelques mois après +l’acquittement du professeur en Sorbonne que se produisit la terrible +catastrophe de La Dordogne, paquebot transatlantique qui faisait le +service du Havre à New- York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les +bancs de Terre- Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts +dont l’avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que +le navire abordeur s’en allait à la dérive, le paquebot avait coulé à +pic, en dix minutes. C’est tout juste si une trentaine de passagers +dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le temps de sauter +dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un bateau de +pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, l’océan +rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. Les +documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans +les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait +vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux +que, grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en +secret, aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet +affreux bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes +judiciaires, était Ballmeyer, et qui l’avait jadis épousée sous le nom +de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement entre elle +et celui qui, depuis de si longues années, silencieusement et +héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le Mystère de la Chambre +Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, l’une des plus +curieuses qu’on puisse relever dans les annales de la cour d’assises, +et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans l’intervention quasi +géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui +fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté +Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous +pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre +un terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point — +avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de +Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par +les mystérieuses horreurs du Glandier. + +«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André +Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, — +voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout +s’arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à +regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous +attendez quelqu’un? + +— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!» + +Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait +de rire; mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser +comme maître Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir +l’effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à +cette époque et que je fais abstraction de tout ce que j’ai appris +depuis — ce à quoi, du reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de +ce récit, ne laissant apparaître la vérité qu’au fur et à mesure +qu’elle nous fut distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le +curieux émoi qui m’agitait alors à la pensée de Larsan. + +«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon +attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante… + +— Je n’en sais rien!» répondis-je. + +Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait +fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent +quand il s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois +de plus à l’état de Larsan. + +«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est +plus rassuré que vous. + +— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse. + +Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez +distraitement. + +«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?» + +Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, s’isola +dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu comme un +enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, dans les +mains, et pria. + +Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière +m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes. +Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se +passait autour de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à +son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à +une union désirée de tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde +Stangerson n’était-il point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être +de bonheur que pleurait le jeune homme. Il se releva et alla se +dissimuler dans la nuit d’un pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car +je voyais bien qu’il désirait rester seul. + +Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée +dans l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière +eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier +avait passé bien douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose +extraordinaire, Mathilde Stangerson n’en paraissait que plus belle +encore! Certes, ce n’était plus cette magnifique personne, ce marbre +vivant, cette antique divinité, cette froide beauté païenne qui +suscitait, sur ses pas, dans les fêtes officielles de la Troisième +République, auxquelles la situation en vue de son père la forçait +d’assister, un discret murmure d’admiration extasiée; il semblait, au +contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si tard une +imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une crise +momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce +masque de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et +la plus tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce +jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur +le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse +heureuse, sur son front poli comme l’ivoire, où se lisait l’amour de +tout ce qui était beau et de tout ce qui était bon. + +Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus +et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais +ce dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que +prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle +cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse +d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière son +pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour. + +«Elle a encore ses yeux de folle!» + +Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase +abominable. C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, +avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se +nommait Brignolles et était vaguement cousin du marié. Nous ne +connaissions point d’autre parent à M. Darzac, dont la famille était +originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac avait perdu son père et +sa mère; il n’avait ni frère ni soeur et semblait avoir rompu toute +relation avec son pays, d’où il n’avait rapporté qu’un ardent désir de +réussir, une faculté de travail exceptionnelle, une intelligence solide +et un besoin naturel d’affection et de dévouement qui avait trouvé +avidement l’occasion de se satisfaire auprès du professeur Stangerson +et de sa fille. Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal, +un doux accent qui avait fait d’abord sourire ses élèves de la +Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique +agréable et discrète qui atténuait un peu l’aridité nécessaire des +cours de leur jeune maître, déjà célèbre. + +Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an +environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il +venait tout droit d’Aix où il avait été préparateur de physique et où +il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout +à coup sur le pavé; mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent +de M. Darzac, avait pris le train pour Paris et avait su si bien +attendrir le fiancé de Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en +pitié, avait trouvé le moyen de l’associer à ses travaux. À ce moment, +la santé de Robert Darzac était loin d’être florissante. Elle subissait +le contrecoup des formidables émotions qui l’avaient assaillie au +Glandier et en cour d’assises; mais on eût pu croire que la guérison, +désormais assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain +hymen auraient la plus heureuse influence sur l’état moral et, par +contrecoup, sur l’état physique du professeur. Or, nous remarquâmes +tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce Brignolles, dont le +concours devait lui être, disait-il, d’un précieux soulagement, la +faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous constatâmes +aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux accidents +se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui semblaient +cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de +l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent pu +dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, +lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, +qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion +stupide d’une petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac +était justement penché. La flamme faillit lui brûler la figure; +heureusement, il n’en fut rien, mais elle lui flamba les cils et lui +occasionna, pendant quelque temps, des troubles de la vue, si bien +qu’il ne pouvait plus supporter que difficilement la pleine lumière du +soleil. + +Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel que +je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les +événements les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais +présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis +moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un docteur, et je +priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait le désir de nous +accompagner, de rester à son poste. En chemin, M. Darzac me demanda +pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre Brignolles; je lui répondis +que j’en voulais à ce garçon d’une façon générale parce que ses +manières ne me plaisaient point, et d’une façon particulière, ce +jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait le rendre responsable de +l’accident. M. Darzac voulut en connaître la raison; mais je ne sus que +répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque +le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la vue et que c’était +miracle qu’il en fût quitte à si bon compte. + +L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et +les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si +extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je +ne lui pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au +commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que +nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer +dans le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, +huit jours après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il +lui semblait qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays, +enlevé un poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous +disait-il. Quand je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de +M. Darzac me donna beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire +part de mes réflexions à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien +s’étonner avec moi de ce que M. Darzac était si mal quand il se +trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand il en était éloigné… +Cette impression était si forte chez moi, tout particulièrement, que je +n’eusse point permis à Brignolles de s’absenter. Ma foi non! S’il avait +quitté Paris, j’aurais été capable de le suivre! Mais il ne s’en alla +point; au contraire. Les Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux. +Sous prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le +temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle +Stangerson, mais j’avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel portrait +du préparateur de physique, que je réussis à l’en dégoûter pour +toujours, ce dont je me félicitai dans mon for intérieur. + +M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque +entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il +était dans la nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille +et moi avions décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes +satisfaits d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque +aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage, +loin de Paris et… loin de Brignolles. + +À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé: + +«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu +sur son compte? + +— Ma foi non!» avais-je répondu. + +Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces +plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui +permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une +saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son +accent toute sa belle couleur initiale. + +Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son +bonheur — car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu +d’occasions de le voir — que sur le seuil même de cette église où il +nous apparut comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien +compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus +grand et plus beau! + +«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana +Brignolles. + +Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque dans le +dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute +la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper +sur l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve. + +Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond +soupir. + +«Ça y est! fit-il. Je respire… + +— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître +Henri-Robert. + +Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la dernière +minute l’arrivée du mort… + +«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne +puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort +pour de bon!…» + +.. .. .. .. .. + +Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus +— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les +autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est +encore plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à +cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph +Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il +n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde l’avait déjà +réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de l’aller chercher, ce +que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans lui; je ne l’avais +pas trouvé. + +«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable. +Êtes-vous bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin, +à rêver. + +— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je. + +Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut +faire lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux +que moi, car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec +sa timbale qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que +Rouletabille était sorti de l’église quelques minutes auparavant et +s’était éloigné dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa +femme, celle-ci en parut peinée au- delà de toute expression. Elle +m’appela et me dit: + +«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans +deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et +amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète +beaucoup… + +— Comptez sur moi», fis-je… + +Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins +bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du +Barreau où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se +trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun +de ses camarades ne put me dire où j’aurais quelque chance de le +rencontrer. Je vous laisse à penser combien tristement je fus accueilli +sur le quai de la gare. M. Darzac était navré; mais, comme il avait à +s’occuper de l’installation des voyageurs, car le professeur +Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les Rance, accompagnait les +nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur +voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria d’annoncer cette mauvaise +nouvelle à sa femme. Je fis la triste commission en ajoutant que +Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du train. Aux +premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer +doucement, et elle secoua la tête: + +«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…» + +Et elle monta dans son wagon… + +C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de la +nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André +Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le +méritait: «Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore +ses yeux de folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait +d’attendre!» Je vois encore Brignolles disant cela, et je me rappelle +le sentiment d’horreur que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne +faisait point de doute pour moi depuis longtemps que ce Brignolles +était un méchant homme, et surtout un jaloux, et qu’il ne pardonnait +point à son parent le service que celui-ci lui avait rendu en le casant +dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la mine jaune et les +traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et +tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, de +longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, +il fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il +avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si +brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat, +Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après +avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu’il quitta +la gare, car je ne le vis plus. + +Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous +espérions encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous +le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs +en retard la figure sympathique de notre jeune ami. Comment se +faisait-il qu’il n’apparût point, selon sa coutume et sa manière, +bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des protestations et +des cris qui signalaient ordinairement son passage dans une foule où il +se montrait toujours plus pressé que les autres? Que faisait-il?… Déjà +on fermait les portières; on en entendait le claquement brutal… Et puis +ce furent les brèves invitations des employés… «En voiture! Messieurs!… +en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de sifflet aigu qui +commandait le départ… puis la clameur enrouée de la locomotive, et le +convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en étions si +tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à +regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de +bon voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur +le quai et, dans le moment que le train commençait à accélérer sa +marche, sûre désormais qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son +petit ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière… + +«Pour lui!» fit-elle… + +Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi, +et sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux +néfastes réflexions de Brignolles. + +«Au revoir, mes amis!… ou adieu!» + + + + +II +Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille + + +En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière +tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler précisément +la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel j’avais +été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec le +professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être +particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le +monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait +être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille +avait été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, +surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où le +désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois des soins +assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur avait pu se +rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet enfant dans un drame +où, sans lui, elle eût inévitablement sombré avec tous ceux qu’elle +aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute sa raison, enfin recouvrée, +le compte rendu sténographié des débats où Rouletabille apparaissait +comme un petit héros miraculeux, il n’était point d’attentions quasi +maternelles dont elle n’eût entouré mon ami. Elle s’était intéressée à +tout ce qui le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait +voulu en savoir sur Rouletabille plus que je n’en savais et plus peut- +être qu’il n’en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité +discrète mais continue relativement à une origine que nous ignorions +tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se taire avec une +sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre amitié que lui +témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait pas moins une +extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une +politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que +j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses +sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait +la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en +faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une +personne qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour +laquelle il eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui +avaient donné l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il +avait aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple, +après s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande +journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle +saison — car ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie +petite propriété sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après +avoir montré, à la perspective d’un si heureux congé, une joie +enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout à coup, sans aucune +raison apparente, à m’accompagner. Et je devais partir seul, le +laissant dans la petite chambre qu’il avait conservée au coin du +boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur- le-Prince. Je lui en +voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne Mlle +Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami, +résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier +Latin. + +Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un +énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte, +Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous +apercevant et devint si pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait +défaillir. + +«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. +Mais, plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la +table où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y +trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula +entièrement. + +Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute +surprise. + +«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche. + +— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça plus +tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je n’arrive +pas à trouver le dénouement.» + +Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit +cent drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa +solitude. Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes +tous trois manger dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. +Quelle bonne soirée! Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui +vint nous rejoindre au dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point +trop souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son +apparition dans la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir +d’été était si beau et si doux dans le Luxembourg solitaire. + +Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de +l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au +fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et Robert Darzac +aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps que je le +reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, au +moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne +l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme je me +reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé avec +un peu trop d’impatience… + +Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en +vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les +innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux +caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières années, mais +rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire prévoir ce qui +venait de se passer, et encore moins me l’expliquer. Où était +Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, boulevard Saint-Michel, me +disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je pourrais, au moins, +laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en +entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique portant ma valise! Je +le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu’il +n’en savait rien: qu’il fallait le demander à M. Rouletabille. + +Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté, +naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli, +s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait +fait apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de +tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en +voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche +de transporter ce petit bagage, une heure plus tard, à son hôtel du +boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le +trouvai en train d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des +objets de toilette, du linge de jour et une chemise de nuit. Tant que +cette besogne ne fut point terminée, je ne pus rien tirer de +Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie courante, il était +volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources, +tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui +touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m’annoncer que +«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque j’étais +libre et que son journal l’Époque lui accordait un congé de trois +jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous reposer «au bord +de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais furieux de la +façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais stupide +cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche par un de ces +temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois +semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre +mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son sac de +l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt monter dans un +fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une demi- heure +plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de +première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par +Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit: + +«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour +moi?» + +Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine +de ne l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait. +Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis: + +«Parce que vous ne le méritez pas.» + +Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il +n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que +tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en +respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il +fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, une +émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher qu’en +s’appuyant le front à la vitre et en s’absorbant dans une étude +approfondie du paysage. + +«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas? + +— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…» + +Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un +interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous +glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier +enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas +sur le pont du canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques +papillons de gaz, tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient leur +éclat falot dans de larges flaques de pluie où nous pataugions à +l’envi, cependant que nous courbions le front sous la rafale. On +entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles +sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. Si nous +ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que +nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait de +l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière +Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette +obscurité humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous +arrivâmes tout de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à +la porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise +saison, sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du +feu, car nous avions grand-faim et grand froid. + +«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes +venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous +guettent et de la pleurésie qui nous menace?» + +Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se +réchauffer. + +«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum +de la Dame en noir!» + +Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de +la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la +grève sa vaste plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites +rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer +dans la chambre à côté, qui était celle de mon ami: je me levai et +poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le vent, il avait ouvert sa +fenêtre, et je le vis distinctement qui envoyait des baisers à l’ombre. +Il embrassait la nuit! + +Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain +matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure +marquait une angoisse extrême et il me tendait un télégramme qui lui +venait de Bourg et qui lui avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné, +réexpédié de Paris. Voici la dépêche: «Venez immédiatement sans perdre +une minute. Avons renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre +M. Stangerson à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette +dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous +prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais venez! +Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je vous attends. +Votre désespéré, DARZAC.» + + + + +III +Le parfum + + +«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!… + +— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec une +émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré l’horreur +qui se dégageait de la situation, en admettant que nous dussions +prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac. + +«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu +faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La +Dordogne. Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse +extrême. Êtes-vous malade?…» + +Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une voix +presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il n’avait cru +réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du mariage terminée. Il +ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que Larsan eût laissé +s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M. Darzac, s’il +avait été encore vivant. Larsan n’avait qu’à se montrer pour empêcher +le mariage; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui, cette +manifestation, il n’eût point hésité à se livrer, connaissant les +sentiments religieux de la fille du professeur Stangerson, et sachant +bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un autre homme, du +vivant de son premier mari, se trouvât-elle même délivrée de celui-ci +par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès d’elle la nullité de +ce premier mariage au regard des lois françaises, il n’en restait pas +moins qu’un prêtre avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour +toujours! + +Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait: + +«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère n’a +rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!» + +Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je +voulus le calmer, mais il ne m’entendait pas: + +— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures après +le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme pour +vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne signifierait +rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu. + +— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!… + +— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut +espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il s’est trompé!… +Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop affreux!… trop affreux… +Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop terrible!…» + +Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier, +Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans +la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en +répétant: «Trop terrible!… trop terrible!» + +Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre dans +un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et +pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai +que ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir +besoin de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de +semblables épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe. + +«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!… + +— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe- t-il? + +— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi n’est-il +pas mort? + +— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est pas. + +— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… Taisez-vous, +Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais +autant être mort! + +— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il faut que vous +soyez vivant, pour la défendre, elle! + +— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… C’est +très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot qui +puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à +moi!… Je ne pensais qu’à moi!…» + +Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le +voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien +vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa +mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi… + +«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle! +Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… Je +t’ouvre mon coeur…» + +Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au +fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit: + +«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que +moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous +êtes bon, et que je sais que vous m’aimez!» + +Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à +demander l’indicateur des chemins de fer. + +«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct +entre la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris qu’à +sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos malles +et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour +Marseille et Menton.» + +Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il +m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures +présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un +état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais pas +quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du +palais me laissaient toute liberté. + +«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je. + +— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine +pour aller en voiture du Tréport à Eu… + +— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je. + +— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher, +hélas!…» + +Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait- il +point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le vent +était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il +resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer. + +«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière fois.» + +Il regarda le banc de pierre. + +«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais un +tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, sur ce +banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais revue… +C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la distribution des +prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, mais je savais +qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles et si clair que j’ai +espéré un instant distinguer son visage. Cependant, elle s’est couverte +de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l’ai +plus jamais revue. + +— Et vous, mon ami? + +— Moi? + +— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?… + +— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je suis +rentré… + +— Où? + +— Eh bien, mais… au collège… + +— Il y a donc un collège au Tréport? + +— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…» + +Il me fit signe de le suivre. + +«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a +eu trop de tempêtes!…» + +Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des +marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la +grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait son +arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras, remplissant la +petite ville morte de la musique déchirante de sa lanière de cuir. + +Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle +du collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la +voiture, s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu +dans un cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église +gothique qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un +coup d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques +roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble +pleurer ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment +carré de la mairie qui avançait vers nous la lance hostile de son +drapeau sale, les maisons silencieuses, le café de Paris — le café de +messieurs les officiers — la boutique du coiffeur, celle du libraire. +N’était- ce point là qu’il avait acheté ses premiers livres neufs, +payés par la Dame en noir?… + +«Rien n’est changé!…» + +Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son +museau paresseux sur ses pattes gelées. + +«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!… + +C’est Cham! C’est mon bon Cham!» + +Et il l’appela: + +«Cham! Cham!…» + +Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui +l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna +s’allonger sur son seuil, indifférent. + +«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…» + +Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de +cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa +fièvre. Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style +jésuite qui dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de +pierre, sortes de «consoles renversées», qui sont le propre d’une +architecture qui n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième +siècle. Ayant poussé une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer +sous une voûte harmonieuse au fond de laquelle sont agenouillées, sur +la pierre de leurs tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de +Catherine de Clèves et de Guise le Balafré. + +«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme. + +Il n’y avait personne dans cette chapelle. + +Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très +doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent. + +«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés +dans le collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il +m’aurait reconnu! + +— Quel mal y aurait-il à cela?» + +Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main, +passa devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre. + +«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de cheveux. +Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude des petits… Tout le +monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien libres! Il +ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle ne soit +morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais attendons!… +Voilà que le père Simon revient!…» + +Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? +Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien +connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une +surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ libre, +Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l’auvent sans être aperçus +et, dissimulés dans le coin d’une petite cour-jardin, derrière des +arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au- dessus d’une rampe +de briques, contempler à l’aise, au-dessous de nous, les vastes cours +et les bâtiments du collège que nous dominions de notre cachette. +Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de tomber… + +«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a +démoli la vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans +lequel «il avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les +murs de la chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez, +Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la +chapelle, c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien +de fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais +je ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles +récréations, que lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au +parloir où m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait +point touché au parloir!…» + +Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête. + +«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la +première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… Nous allons +y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…» + +Et il claquait des dents… + +«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que +vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée que je vais +revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans l’espoir +de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais +toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que, +chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me faire +sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais plus si +je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais avec son +souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son +cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, lorsqu’elle me +serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image +qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je m’échappais de +temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque +celui-ci était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je respirais +religieusement cet air qu’elle avait respiré, je faisais provision de +cette atmosphère où elle avait un instant passé, et je sortais, le +coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus subtil et certainement +le plus naturel, le plus doux parfum du monde et j’imaginais bien que +je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je vous ai dit, +Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception à l’Élysée… + +— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson… + +— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante… + +… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson, +lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils +qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille, +peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait +été certainement renseigné, peut- être eussé-je enfin compris son +émotion, sa peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de +Mathilde Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en +noir! + +Il y eut un silence que j’osai troubler. + +«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus +revenue? + +— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… +Mais c’est moi qui étais parti!… + +— Qui est-ce qui était venu vous chercher? + +— Personne!… je m’étais sauvé!… + +— Pourquoi?… Pour la chercher? + +— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais +elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!… + +— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille +leva les bras vers le ciel, secoua la tête. + +«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… +Chut! mon ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au +parloir!…» + +Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez +grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était +meublée de six chaises de paille alignées contre les murailles, d’une +glace au-dessus de la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans +assez sombre. + +En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces +gestes de respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire, +qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge, +s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de +voyage entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas +encore qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle… + +«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je +brûle… je suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand +j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… Certainement, +j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas?… +Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand j’étais tout petit… Tenez, +j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et puis je m’arrêtais, tout +honteux… Mais j’apercevais son ombre noire dans le coin; elle me +tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, et tout de suite, en +nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! C’était ma mère, +Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a dit; au contraire, elle, +elle me disait que ma mère était morte et qu’elle était une amie de ma +mère… Seulement, comme elle me disait aussi de l’appeler: «maman!» et +qu’elle pleurait quand je l’embrassais, je sais bien que c’était ma +mère… Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle +venait à la tombée du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le +parloir… En arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un +gros paquet blanc, entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche. +J’adore les brioches, Sainclair!…» + +Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et +il pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me +regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je +n’avais garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce +n’était pas avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs… + +Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise +et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. +Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à +l’heure si rouge était devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout +son sang s’était retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son +geste m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les yeux. + +J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout doucement alors, +sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d’un malade. +J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur une petite cour habitée +par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là à considérer ce +marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement ce que +nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans le +parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et +mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa +mère et qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si +jeune… Il avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans +son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui +connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là +qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le +disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» Et, +maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace d’un +parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?… + +Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très +calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui +viennent de remporter une grande victoire intérieure. + +«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon +ami!… Allons-nous-en!…» + +Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. +Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je +l’arrêtai et je lui demandai, anxieux: + +«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…» + +Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur, +plein de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui +rendît un peu la paix de l’âme. + +«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…» + +Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le +regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, +il me prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit: + +«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie +et peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il +mourra avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un +fils… ce fils est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour +moi!…» + +Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation… +Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup, +j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… +Rouletabille était le fils de Larsan! + +Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… +Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la +vérité, disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi, +j’aimerais autant être mort!» + +Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit +simplement un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair, +maintenant, vous y êtes!» + +Puis il finit sa pensée tout haut: + +«Silence!» + +Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la +gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de +Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici le +texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. Nous +serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer parmi nous. +Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera +enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait bien heureuse +aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. Amitiés.» + +Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel +de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une +troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était +signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!» + + + + +IV +En route + + +Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son +extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne +redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le +mystère qui les sépare. Je n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon +ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: +«Au secours!» il la porta à ses lèvres, et puis, me broyant la main, il +dit: «Si j’arrive trop tard, je nous vengerai!» Ah! l’énergie froide et +sauvage de cela! De temps en temps, un geste trop brusque trahit la +passion de son âme, mais en général il est calme. Comme il est calme +maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc prise dans le +silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les yeux clos +dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?… + +… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, +tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi +l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il en advint. + +Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est point +besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien accusé de +vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il était déjà +d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la résolution +des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de +logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de +l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de +mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais +pu apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il +faisait faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on +donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, +auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant +encore les principes de l’algèbre classique, il avait inventé pour son +usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres rappelant +l’écriture cunéiforme, à l’aide de laquelle il marquait toutes les +étapes de son raisonnement mathématique, et il était arrivé ainsi à +inscrire des formules générales qu’il était le seul à comprendre. Son +professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en +géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à la vie +quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela, +matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte +ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou +rapportage, par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il +dégageait presque fatalement cet inconnu d’après les données morales +qu’on lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui +avaient procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui +semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu… ou +dérobé… C’est là surtout qu’il déployait une invention merveilleuse, +comme si la nature, dans son incroyable équilibre, après avoir créé un +père qui était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire naître un +fils qui eût été le bon génie des volés. + +Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs +circonstances amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès +d’estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. +Il découvrit d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui +avait été volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que +cette découverte était uniquement due à son intelligence et à sa +perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, de toute évidence, +impossible; et il finit bientôt, grâce à une malheureuse coïncidence +d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On voulut lui faire +avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie indignée qui lui +valut une punition sévère; le principal fit une enquête où Joseph +Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses +petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis +quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent +formellement celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui +connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui +fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. +Quand ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il +eut le dessous, car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il +eût voulu mourir. Le principal, qui était le meilleur des hommes, +persuadé malheureusement qu’il avait affaire à une petite nature +vicieuse sur laquelle il fallait produire une impression profonde, en +lui faisant comprendre toute l’horreur de son acte, imagina de lui dire +que, s’il n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus +longtemps, et qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la +personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom qu’elle +avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. L’enfant ne répondit point +et se laissa reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné. +Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il s’était enfui. Il avait +réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les plus +tendres années de son enfance — si bien qu’il ne se rappelait guère +d’une façon un peu précise d’autre cadre à sa petite vie que celui du +collège — s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait +de la sorte que parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc +point de raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, +qu’il avait volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, +plutôt la mort! Et il s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le +mur du jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en +sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il +s’était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant avait +oublié qu’il savait nager. + +Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de +Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on +en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était le +fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste épisode +sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en +effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il s’imaginait avoir la +certitude — imagination trop fondée, hélas! — du lien naturel et légal +qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait +être la sienne! Sa mère, en apprenant l’événement, avait dû penser que +les criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut- être… +— et peut-être — idée plus cruelle que la mort elle- même, s’était-elle +réjouie de sa mort! + +Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite +jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? +De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à +fuir le pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et +hors du canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la +contrée sans être inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre +volée. Son génie le servit. Il raisonna, comme toujours. Il +connaissait, pour les avoir entendu souvent raconter, ces histoires de +gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez +leurs parents pour courir les aventures, se cachant le jour dans les +champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d’ailleurs +par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu’ils manquaient +bientôt de tout et qu’ils n’osaient demander à manger au long de la +route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre petit +Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et marcha au +grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après avoir fait +sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement dans la +bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les mit en +pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il +mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants +que, s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et +on le prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait +toujours quelque voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des +fraises des bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de +feuillages. Et il m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par +l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un +voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux +souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute +cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était +son idée. + +Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais +il n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant +qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de +vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane +de romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux +Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il +rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui +n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne +voulurent point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de +mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de quelque baraque de +saltimbanques et ils le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le +midi. Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. +Là, ce fut le paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une +ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un +trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et +à mesure de ses besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se +fit «pêcheur d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette +lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les +quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre +devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de +Rouletabille que je ne crois point superflu de donner ici l’article où +le rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable entrevue: + +Le petit pêcheur d’oranges + +Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons +obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les +quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, +nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et +des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord, +actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, +se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort +Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du +vieux port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se +tendaient les bras où s’enroulait la voile latine, et dansaient en +cadence. À côté d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir +tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les +lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques +leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne +des vergues et des hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a +vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur +cette côte heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie. +Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit +pêcheur d’oranges. + +Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui +battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les +yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en +bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing +gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un +bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une +petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif. +Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était +pêcheur d’oranges. + +Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me +demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui +parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait +attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de +Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts- goélette venu de Gênes. +Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient +leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car +ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux; +la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur +sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné +de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une +orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha +une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il plongea +son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora. + +«Bon appétit! lui fis-je. + +— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je +n’aime que les fruits. + +— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges? + +— Je travaille au charbon.» + +Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme +morceau de charbon. + +Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette +guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir +inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec +orgueil son mouchoir dans sa poche. + +«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je. + +— Il est pauvre. + +— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?» + +Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules. + +«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!» + +Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui plaire. + +Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au +«gardiennage», petit carré de mer où l’on tient en garde les petits +yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les +petits navires d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait +d’un oeil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une +embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une — +accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, +éclatant dans le radieux soleil. + +«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme. + +Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le +préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel +désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, +essuya, puis il me regarda d’un oeil suppliant et me dit: + +«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma +parole d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son +mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe +les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les +fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait, +derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables +étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre. + +Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient +fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges: + +«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine +de moules.» + +Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à +manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. +Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un +geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement +un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était +passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya. +Puis il coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules +pour elles-mêmes et je le remerciai. + +Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me +demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans +une autre poche de sa jaquette. + +Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme +un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le +regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la +position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. +Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait +vouloir emplir le port. + +GASTON LEROUX. + + +Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston +Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et +le journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne +fit aucune difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort +naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de +collaborateur.» Avec ces cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à +cirer avec tous ses accessoires, et il alla s’installer en face de +Brégaillon. Pendant deux ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui +venaient manger en cet endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre +deux cirages, il s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment +de la propriété qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui +était venue. Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne +instruction primaire pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas +lui- même ce que d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la +meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le +monde. + +Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait +toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique +et un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de +groom dans ses bureaux. + +Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put +faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche, +il prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la +Dame en noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse +visiteuse du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle +habitât la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde +n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et +puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa +silhouette élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne +disaient-ils point: «Tiens! La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il +eût été difficile de préciser l’idée de derrière la tête de +Rouletabille, et peut-être bien l’ignorait-il lui-même. Son désir +était-il simplement de «voir» la Dame en noir, de la regarder passer de +loin comme un dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il +l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont l’importance n’avait fait +que grandir dans l’imagination de Rouletabille n’était-elle point +toujours entre eux comme une barrière qu’il n’avait pas le droit de +franchir? Peut-être bien… peut-être bien, mais enfin il voulait la +voir, de cela seulement il était tout à fait sûr. + +Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et +s’en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun +goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait +fâcheux pour une créature ardente au travail comme la sienne, il avait +résolu de se faire journaliste et il lui demanda, tout de go, une place +de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner d’un aussi funeste +projet, mais en vain. C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit: + +«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de +trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf». + +Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au +pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. +Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque +offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le débris humain +qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le +reste, nous le connaissons. + +Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille +se manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée +du même coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être +toute sa vie de commencer à raisonner quand les autres avaient fini. + +J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il sentit +passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors qu’il suivait +Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des considérations sur les +émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce parfum lors des +événements du Glandier et surtout depuis son voyage en Amérique! On les +devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» d’humeur, qui donc +maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par +lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la femme de Jean +Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à +penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour +qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si +victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les +peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de +la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma +mère!» Et il se sauvait, comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne +point laisser échapper en une seconde d’attendrissement ce secret qui +le brûlait depuis des années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si +elle allait le rejeter!… le repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui, +le petit voleur du collège d’Eu! Lui… le fils de Roussel- Ballmeyer!… +lui l’héritier des crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne +plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, +le parfum de la Dame en noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, +à cause de cette vision effroyable, le premier mouvement qui le +poussait à lui demander chaque fois qu’il la voyait: «Est-ce toi? +Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, elle l’avait aimé tout de +suite, mais à cause de sa conduite au Glandier sans doute… Si c’était +vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… Et si ce n’était pas +elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct +et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce qu’il pouvait +risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il s’était enfui du +collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle lui avait demandé +souvent: + +«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières +études?» + +Et il avait répondu: + +«À Bordeaux!» + +Il aurait voulu pouvoir répondre: + +«À Pékin!» + +Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il +saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur. + +Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi, +parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au- delà +de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir comme le +chien est sûr de respirer son maître… Cette mauvaise figure de +rhétorique qui se présentait tout naturellement à son esprit devait le +conduire à l’idée de «remonter la piste». Elle nous mena, dans les +conditions que l’on sait, au Tréport et à Eu. Cependant, j’oserai dire +que cette expédition n’aurait peut-être point donné de résultats +décisifs aux yeux d’un tiers qui, comme moi, n’était pas influencé par +l’odeur, si la lettre de Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille +dans le train, n’était tout à coup venue lui apporter cette assurance +que nous allions chercher. Cette lettre, je ne l’ai point lue. C’est un +document si sacré aux yeux de mon ami que d’autres yeux ne le verront +jamais, mais je sais que les doux reproches qu’elle lui faisait à +l’ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris +sur ce papier un tel accent de douleur que Rouletabille n’aurait pas pu +s’y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait oublié de +lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout son désespoir de +mère, que «l’intérêt qu’elle lui portait venait moins des services +rendus que du souvenir qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils +de l’une de ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était +suicidé, «comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui +ressemblait beaucoup!» + + + + +V +Panique + + +Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne +dort pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais +je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… +Comme il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme +pareil?… Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en +disant: «Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille, +si résolue… Allons- nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu +d’aller? Vers elle, évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait +être sauvée que par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le +saurait pas! + +C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est mort +pour tous, excepté pour vous et pour moi!» + +C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien +lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette +certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même +qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au silence. +Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui +avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix +de la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte? +Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait +avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la +Dame en noir?… + +Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me +penche sur lui… il a les yeux ouverts. + +«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous +vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui +nous vient de Valence et qui est signée Stangerson. + +— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À Bourg, M. +et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à +Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. +Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui +avait continué directement son chemin vers Marseille, se trouve à +nouveau avec les Darzac. Les Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson +sur la ligne de Marseille; mais alors il faudrait supposer que le +professeur se serait arrêté en route. À quelle occasion? Il n’en +prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je serai à Menton demain +matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la dépêche a été mise à +Valence et constatons sur l’indicateur l’heure à laquelle M. Stangerson +devait normalement passer à Valence à moins qu’il ne se soit arrêté en +route.» + +Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence +à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», +elle avait donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au +cours de son voyage normal. À ce moment, il devait donc avoir été +rejoint par M. et par Mme Darzac. Toujours l’indicateur en main, nous +parvînmes à comprendre le mystère de cette rencontre. M. Stangerson +avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six +heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le train qui +partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures +quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les +Darzac, quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur +Modane et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du +soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. +La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait l’indication +de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient donc restés à +Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir aussi le cas où le +train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions chercher la raison +d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg, après le départ +de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans et Bourg; le +train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu lieu avant +Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que M. +Darzac eût télégraphié de cette station. + +Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. +Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour +Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à +dix heures trente-trois, alors que le train de M. Stangerson arrivait à +Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour par Bourg et leur +stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac avaient pu, avaient dû +rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute avant lui! +Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? Nous ne +pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes +pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait +avec une netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis +de n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, +avaient dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. +Quant à M. Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis +au courant du fait nouveau. + +Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, +Rouletabille m’invita à profiter de la luxueuse installation que la +compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition des +voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me montra +l’exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi méticuleuse que +s’il avait pu y procéder dans une chambre d’hôtel. Un quart d’heure +après, il ronflait; mais je ne crus guère à son ronflement. En tout +cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, Rouletabille sauta de son lit, +passa un pantalon, un veston, et courut sur le quai avaler un chocolat +bouillant. Moi, je n’avais pas faim. D’Avignon à Marseille, dans notre +anxiété, le voyage se passa assez silencieusement; puis, à la vue de +cette ville où il avait mené tout d’abord une existence si bizarre, +Rouletabille, sans doute pour réagir contre l’angoisse qui grandissait +en nous au fur et à mesure que nous approchions de l’heure à laquelle +nous allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu’il +me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je +n’étais guère à ce qu’il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon. + +Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un +enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, +cette côte d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après +l’horrible départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la +boue, dans l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le +soir, je posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de +retrouver le glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout +de ces deux rails de fer: le soleil! + +À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne +fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. +Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement touché par la +dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure +de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. +Stangerson, la veille à dix heures du matin, à Menton, il avait dû +repartir ce matin même de Menton et venir au- devant de nous jusqu’à +Cannes, car nous pensions bien que, d’après sa dépêche, il avait des +choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure sombre et +défaite. En le voyant, nous eûmes peur. + +«Un malheur?… interrogea Rouletabille. + +— Non, pas encore!… répondit-il. + +— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à +temps…» + +M. Darzac dit simplement: + +«Merci d’être venus!» + +Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre +compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les +rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait +chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla enfin. Son +émotion était telle que sa voix en tremblait. + +«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort! + +— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en +êtes-vous sûr? + +— Je l’ai vu comme je vous vois. + +— Et Mme Darzac aussi l’a vu? + +— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à +quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la +malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce +que cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il +encore?…» + +Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. +Darzac. Le coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé +dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac +reprit: + +«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le +joindra, on lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra, +on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que +c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre avis?…» + +Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. +Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M. +Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce +qui s’était passé depuis son départ de Paris. + +Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même, +ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux +compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux +compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans +l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme +Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier +compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le +voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient +dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures +vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et +les Darzac à sept heures exactement. + +Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le +quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés +dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient +restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ +du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur +Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme +Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le +compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans +lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce +compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris, +aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait +été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au +verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré +intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle +sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans +le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se +tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par +Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel +je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement +les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M. +Stangerson jusqu’à Dijon. + +Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident +survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une +heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors +descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la +conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait +omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux +étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce +qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis +elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener +devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa +correspondance. + +«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé, +j’irai vous rejoindre.» + +Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac: + +«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller +rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. +Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes +bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas +dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui +dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui +demandai doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi +subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses +jambes, et la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il +lui serait impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau, +et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, +en s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d’elle +avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle me l’avait +dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner, +pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle était rentrée +dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le +buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les +employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à +côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel +elle avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut +immédiatement aller le fermer, non point qu’elle mît en doute la +probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence +tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans +le couloir et arriva à la portière du compartiment qu’elle s’était +réservé, et dans lequel nous n’étions point entrés depuis notre départ +de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un +horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n’était resté +personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant +la gare de la clameur de sa locomotive. Qu’était-il donc arrivé? Cette +chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite +porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à +l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au regard de la +personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était +ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la +figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et +fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon elle tomba à +deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet, +dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon +premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne le voulais +pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que j’avais le +devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui +n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et bien mort?… En +vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de +doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci qu’un effet de glace +et d’imagination. Je voulus naturellement m’en assurer et je lui offris +d’aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver +qu’elle avait été victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y opposa, +me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce +compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit! +Elle disait tout cela par petites phrases hachées… Elle ne retrouvait +pas sa respiration… Elle me faisait une peine infinie… Plus je lui +disais qu’une telle apparition était impossible, plus elle insistait +sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien peu vu Larsan lors +du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne connaissait pas +assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point trouvée en face +de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle me répondit qu’elle +se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était +apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne l’oublierait jamais, +dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de l’affaire de la +galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa +chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant qu’elle avait +appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du +policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type +redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre depuis tant +d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, qu’elle venait +de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant dans la glace, +avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son grand +front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une +séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait entraîné +sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la +main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… +Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je +me disais: «Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que +ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le +priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le +compartiment moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui l’avait +effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… continua Robert Darzac, je suis +sorti du bureau du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti +que j’y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais +avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une +grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non! +non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan était là, dans la +gare… sur le quai, derrière cette porte.» + +Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de +cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il +se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit: + +«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le +bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous +guettait… et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, +on eût dit qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui +m’avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement +instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au +misérable, il avait disparu!… Le chef de gare croyait avoir affaire à +deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les +yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des +choses pour s’enquérir s’il y avait loin de Bourg à Lyon et quel était +le prochain train qui s’y rendait. En même temps, elle me priait de +donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait de lui +accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne +voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection +quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses vues. +Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, oui, +oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage +était devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M. +Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous +courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques +dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s’il en était temps encore. +Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris +immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son +père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que +nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce +drame avait à peine duré un quart d’heure — le train de neuf heures +vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant +l’indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions +ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore +une grande gratitude, comme si j’avais été réellement responsable de +cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand +le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d’y prendre +place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions +justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la sentis +encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous, +mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait +encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble +cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais +d’entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. +Sous prétexte d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant +au milieu de ces gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que +vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je +continuais à prétendre que ses yeux l’avaient certainement trompée, et +parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une +pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma +femme, qu’on n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que +nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur +tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin +peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous +découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu’à +cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz, +nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un détour, de le +rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance +et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste, +par ce fidèle ami de la famille.» + +… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte +à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William +Rance qui, comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, +avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour +Mlle Stangerson, y avait si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler +en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la +mystérieuse fille de l’illustre professeur. + +Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore +retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle +achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que M. William Arthur +Rance allait épouser la nièce d’un vieux géologue de l’Académie des +sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion +pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l’importance jusque dans +les excès qu’elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d’un +homme, jusqu’à ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique — +ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent +rien de bon d’une union aussi inattendue. On racontait que l’affaire, +qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, +s’était conclue d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des +histoires que je vous raconterai quand j’aurai le temps. Vous +apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances, les Rance +étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort +de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient rendus, l’automne +précédent, propriétaires. + +Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant +de raconter son étrange voyage. + +«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre +ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à +ce que nous lui racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir +il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. +Son père voyait bien qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions +quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en +apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi +vint-elle à parler de vous, mon ami (M Darzac s’adressait à +Rouletabille), et alors, je saisis l’occasion de faire comprendre à M. +Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans +le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très +touché d’une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous. +Ce n’est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance +et sa jeune femme ne demandent qu’à vous faire plaisir. Pendant que je +parlais, Mathilde m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa avec +une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait. +C’est ainsi qu’en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la +dépêche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d’écrire et que +vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que +nous n’avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le +compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait +tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de +mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!» +Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… Nous nous +taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient, +les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de +l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au +verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se +faisait entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous +semblait reconnaître son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur +d’y voir surgir encore son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous +pu le tromper?… Lui avions-nous échappé?… Était-il remonté dans le +train de Culoz?… Pouvions-nous espérer cela?… Quant à moi, je ne le +pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, silencieuse et comme +morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement désespérée, plus +malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu’elle +traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu la consoler, +la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il fallait sans +doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé +et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, comme +elle, je fermai les yeux…» + +Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation +approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, +cette narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée +à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y +employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le +soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications +sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte +ici. + +La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta +aucun incident digne d’être noté. En gare de Menton- Garavan, ils +trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux +époux; mais, quand il sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui +quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter ainsi une +invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu’alors +repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa +femme en aurait une grande joie. Également, il se réjouit d’apprendre +la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été +sans souffrir de l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son +mariage avec Miss Edith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours +traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en +Sorbonne s’était borné, en passant, à une visite au château d’Hercule, +faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu +en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la +frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment +complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour +de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés d’aller le surprendre +au passage. En somme, il ne dépendait point d’Arthur Rance que ses +rapports avec les Darzac devinssent excellents. + +Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, +avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi +avait transformé leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments +de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec +M. Stangerson, qui n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se +douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point +sympathiques, mais qu’ils considéraient comme honnêtes et loyaux et +susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient +Rouletabille à leur secours. C’était une véritable panique. Elle +grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand, +arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance +lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit +incident que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à +Nice, j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la +gare pour demander s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me +tendit le papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver +Rouletabille et M. Darzac. + +«Lisez», dis-je au jeune homme. + +Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut: + +«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.» + +Rouletabille me regarda et pouffa. + +«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu’est-ce +que vous avez donc cru? + +— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de Rouletabille, +que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être pour quelque chose +dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous aviez reçues. +Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner sur les faits +et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir s’il n’avait +pas quitté Paris. + +— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez +pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan +ressuscité? + +— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me +doutais que Rouletabille se moquait de moi. + +La vérité était que j’y avais bien pensé. + +«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement +M. Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme. + +— Je ne le crois pas», protestai-je. + +Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais pas +très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, +qui s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir, +quelques jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point +une nouvelle transformation de Larsan, il n’en était pas moins un +misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant +hommage à ma clairvoyance, me firent leurs excuses. Mais n’anticipons +pas. Si j’ai parlé de cet incident, c’est aussi pour montrer combien +l’idée d’un Larsan dissimulé sous quelque figure de notre entourage, +que nous connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent +prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, que je +croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. Je devais +comprendre bientôt — et l’arrivée inopinée de Mr Arthur Rance fut pour +beaucoup dans la modification de mes idées — que Larsan avait, cette +fois, changé de tactique. Loin de se dissimuler, le bandit s’exhibait +maintenant, au moins à certains d’entre nous, avec une audace sans +pareille. Qu’avait-il à craindre en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac, +ni sa femme qui allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. +Son ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux +époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce +cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette vengeance? N’eût- il +pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l’aurait +empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions- nous +nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle manifestation à +Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait l’affirmer? + +Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans +notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de +l’histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, +et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si +nous avons gardé, quelque espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de +Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se +trouver en face de Larsan! Et il est venu nous avertir, avant notre +arrivée là-bas, pour que nous puissions nous concerter sur la conduite +à tenir. + +«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le +train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en +nous promenant, jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson +donnait le bras à Mme Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la +droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se tenait au milieu de +nous. Tout à coup, comme nous nous arrêtions, à la sortie du jardin +public, pour laisser passer un tramway, je me heurtai à un individu qui +me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j’avais +entendu cette voix-là; je levai la tête: c’était Larsan! C’était la +voix de la cour d’assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux +calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l’exclamation prête à +jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne m’écriai +point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille qui, +eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le tour du kiosque de la +musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur le trottoir, +debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne +sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!… + +— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac. + +— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en +voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était +toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand +nous nous mîmes en route. + +— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de +plus en plus agité. + +— Oh! certain, vous dis-je… + +— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac, +que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la +réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions. + +— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée d’une +hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en +arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme. + +— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur +Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.» + +Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux +mots: «Au secours!» + +Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré. + +«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête. + +C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous +arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M. +Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse +formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec +sa fille aux Rochers Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il +devait lui dire plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps +d’inventer, c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre +terreur que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle +eut aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette +impression qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le +serrer dans ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un +naufragé s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je +l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à +Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais +d’apparence aussi froide. + + + + +VI +Le fort d’Hercule + + +Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison +qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire +parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent +les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être +point cependant, — à l’occasion des innombrables citronniers et +orangers qui, dans l’air embaumé, laissent pendre, au long des +sentiers, pardessus les clôtures, leurs grappes de soleil, — je +n’aurais peut-être point évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter +et d’Alcmène si, tout, ici, ne rappelait sa gloire mythologique et sa +promenade fabuleuse à la plus douce des rives. On raconte bien que les +Phéniciens, en transportant leurs pénates à l’ombre du rocher que +devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu’il +abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une +presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui était celui de +leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y trouvèrent déjà et +que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière blonde des +chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un merveilleux +séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs aventures, elles +n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce furent les premiers +touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides n’était pas ailleurs, +et Hercule avait préparé la place à ses camarades de l’Olympe en les +débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la +Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les +os de l’Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au fond des +Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là! + +Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au +rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette +éblouissante du château fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que +les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître +depuis une dizaine d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient +frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la +mer comme une cuirasse. Elle semblait garder encore, vieille +sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette baie de Garavan recourbée +comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à mesure que nous +avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière nous, s’était +incliné vers la crête des monts; les promontoires, à l’occident, +s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de leur écharpe de pourpre, +et le château n’était plus qu’une ombre menaçante et hostile quand nous +en franchîmes le seuil. + +Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à l’une +des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la femme +d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée de +Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux +yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux +bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire +figure romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse +incertaine, lointaine, plaintive et mélancolique, il ne faut point +avoir ces yeux-là, my lady! Et votre chevelure est plus noire que +l’aile d’un corbeau. Cette couleur n’est point dans le genre angélique. +Êtes-vous un ange, Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette +douceur de vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes +ces questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première fois, +après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute votre blanche +image, immobile sur ce perron de pierre, j’ai suivi le regard noir de +vos yeux qui s’est posé sur la fille du professeur Stangerson, et il +avait un éclat dur qui faisait un contraste étrange avec le timbre +amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre bouche. + +La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa +personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont +Arthur Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la +plus simple, la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille +et moi tentons un effort poli pour conserver notre liberté; nous +formulons la possibilité de gîter ailleurs qu’au château d’Hercule. +Elle a une moue délicieuse, hausse les épaules d’un geste enfantin, +déclare que nos chambres sont prêtes et parle d’autre chose. + +«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!… +Vous allez voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est +le seul coin triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait +peur! j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me +raconterez, n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…» + +Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme +une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce +jardin d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles +arceaux fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous +traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes grasses, +d’herbes et de feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises, +de roses sauvages et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps +éternel a élu domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château +où se réunissait toute la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des +vents du ciel et de par la négligence des hommes, était devenue +naturellement jardin, un beau jardin fou dans lequel on voit bien que +la châtelaine a fait tailler le moins possible et qu’elle n’a point +tenté de ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette +verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse chose +qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous les plus purs +arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières assises de +la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes +grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine +parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne +semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle +n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de dentelle de +pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans l’air du soir… + +Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe +siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la +Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la +guerre, ni le canon, ni la tempête, n’a pu ébranler. Elle est telle +encore qu’elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent +des îles Lérins et qui ne purent rien contre le château d’Hercule; +telle qu’elle se montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand, +ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour Carrée, même le Vieux +Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les +courtines qui la reliaient aux autres défenses, jusqu’à l’arrivée des +princes de Provence qui la délivrèrent. C’est là que Mrs. Edith a élu +domicile. + +Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur +Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à +Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et M. +Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même pensée +habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, lorsqu’ils se disent +quelque chose, se mentent. Nous arrivons à une poterne. + +«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation +d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre +tout le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…» + +Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses… + +«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes +bien sages… + +— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il n’y a +qu’elle de gaie, ici.» + +Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. +Nous avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment +impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t- on +quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette +tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on +l’appelle encore la Tour du Coin… C’est le morceau le plus +extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération +d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs +et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment romain qui les +scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de César. + +«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour +de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a +fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château +pour résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a +fait de cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous +aurions eu là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien +su refuser au vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle… +C’est lui qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute +petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq +jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des +pièces anatomiques qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles +du Muséum d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…» + +Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle +appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un +eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une +femme à la fontaine. + +Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions +mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à +toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du +fort d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale +dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt +notre arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous +les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus +tard par Rouletabille lui-même… + +Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la +Mortola. Pour l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas +hésité à faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme +minuscule qui la reliait au rivage. + +Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification +sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les approches du +pont-levis et des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait point +laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé +sa forme première; le pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été +comblé. Les murs du château d’Hercule épousaient la forme de la +presqu’île, qui était celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se +dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux +qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu +s’y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le +ressac ne la projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette +disposition était merveilleuse pour la défense qui n’avait guère, dans +ces conditions, à craindre l’escalade, de quelque côté que ce fût. + +On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux +tours A et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort +souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu +réparées par la suite et venaient d’être mises en état d’être habitées +par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré les locaux à la +domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis aux +concierges. Une petite porte s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous +la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les +entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les +deux vantaux étaient repliés depuis d’innombrables années contre le mur +intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l’avait +trouvée difficile à manier, et l’entrée du château n’était fermée que +par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à +volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le +château. Comme je l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une +première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d’enceinte et +par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin +d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui +rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une +sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de +la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore +couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces. +Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où +tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec +l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient longtemps encore +conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles +on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait +été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l’artillerie, +elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des +boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi- lunes. Cette +opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction +d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en +ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf +était placé en C C’. + +Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi +d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal +poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait +au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la +propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, +lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte que le château +continuait à être aussi fermé que dans le temps où les courtines des +murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur des vieilles tours. La +Louve avait été respectée, comme je l’ai dit, et il n’était point +jusqu’à son échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne dressât sa +silhouette étrangement vieillotte au- dessus de l’azur méditerranéen. +J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les anciens communs W adossés +au parapet entre B et B’ avaient été transformés en écuries et +cuisines. + +Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule. +On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H +que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en +somme, qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par +une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment +de la construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient +alors de B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, +avançant, en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant +entièrement toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait +toujours, large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la +longueur du Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. +Une porte centrale en D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont +qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les +communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait été +démoli ou s’était effondré, et, comme les fenêtres du château, très +élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs épais +barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la seconde +cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était entièrement +défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf +n’existait pas. + +Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme +les anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé +que le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, +naturel piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de +ce Vieux Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant +son ombre formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux +Château F que par une petite porte K. Les anciens du pays ne +l’appelaient jamais autrement que la Tour Carrée, pour la distinguer de +la Tour Ronde, dite de Charles le Téméraire. Un parapet semblable à +celui qui fermait la première cour, reliait entre elles les tours B’’, +F et L, fermant également la seconde. + +Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi- +hauteur, remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles +le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la +guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises de diamètre +extérieurement et se composait d’une batterie basse dont le sol était +placé à une toise en contrebas du niveau supérieur du plateau. On +descendait dans cette batterie basse par une pente, aboutissant à une +salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre gros piliers +cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes embrasures +pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. Edith +eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était +admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était +formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer +pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui +avaient été agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres +garnies, elles aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont +l’oncle de Mrs. Edith s’était emparé pour y travailler et y caser ses +nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la +châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes et +des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin +suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles sèches +de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur le plan, +d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments qui +avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et +restaurés pour l’habitation immédiate. + +Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en C’, +au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes +de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à +M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous +aurons à parler d’une façon plus particulière. + +Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient +réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au +premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance. + +Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit +traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux +murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une +peinture écaillée, une tapisserie en loques, attestaient l’ancienne +splendeur du Château Neuf né de la fantaisie d’un Mortola du grand +siècle. En revanche, nos petites chambres ne rappelaient en rien ce +passé magnifique. Elles en avaient été nettoyées avec un soin qui me +toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de +clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup. +J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon. + +Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui +demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. J’allai dans sa +chambre, et je constatai avec surprise qu’il en était déjà parti. Je me +mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur la Cour de +Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par son +grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait jusqu’à +moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais l’immense étendue +des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un bleu un peu sombre à +la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient visibles à +l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la pointe +d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les +cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille +immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents +orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien +de tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine… + +Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse +sur les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur fait +avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette de +Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il n’est +que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce soir +étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante +coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, qu’il ne les +renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est moi!» + +Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La barque, +silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort. +Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle +dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières +des Rochers Rouges[1]. Et l’homme est toujours debout, les bras +croisés, la tête tournée vers la tour, apparition diabolique au seuil +de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui par derrière, +l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte. + +Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour +du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte +de la Tour Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre +et supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est +prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme +Darzac qui dit: + +«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de me +quitter, ce soir!…» + +Et la voix de Rouletabille: + +«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage! + +— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde. + +— Tout ce qu’il faudra.» + +Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée: + +«Je vous défends de toucher à cet homme!» + +Et je n’entends plus rien. + +Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la +margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il +lui arrive quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je +rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin: + +«Eh bien! L’avez-vous vu? + +— Oui, je l’ai vu, fis-je. + +— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu? + +— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! Quelle +audace!» + +Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit qu’aussitôt +qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou au rivage, mais qu’il +n’était pas arrivé à temps à la pointe de Garibaldi et que la barque +avait disparu comme par enchantement. Mais déjà Robert Darzac me +quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état d’esprit dans +lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait presque aussitôt, +triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. Sa femme +désirait être seule un instant. + +«Et Rouletabille? demandai-je. + +— Je ne l’ai pas vu!» + +Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait +emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner +le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage +Rance, auxquelles il finit par répondre. + +C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le +procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et +comment, un beau soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à +côté d’une jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement +par un tour d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses +belles compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte, +indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si +en honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, +d’une pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes +de Walter Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. +Ah! certes, elle retardait, elle retardait d’une façon délicieuse. +Comment cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement +Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là +les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir amoureux, +Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se griser +abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, laisser +échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à +haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur +Rance faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait +qu’il ne boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment. + +Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme +de Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un +type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures +d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme +un mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des +pampas. Il avait passé la moitié de son existence de professeur au sud +du Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou +tout au moins de son squelette, non point de l’anthropopithèque ou de +quelque autre pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, +mais bien de l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de +nos jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux +mammifères qui sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il +revenait généralement de ces expéditions avec quelques caisses de +cailloux et un bagage respectable de tibias et de fémurs sur lesquels +le monde savant bataillait, mais aussi avec une riche collection de +«peaux de lapin», comme il disait, qui attestait que le vieux savant à +lunettes savait encore se servir d’armes moins préhistoriques que la +hache en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de retour à +Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se courbait sur ses +bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un «rond-de-cuir», dictait +son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches +élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais, +mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint son +but — qu’il visait — on voyait apparaître au-dessus de son pupitre sa +bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large rire +silencieux de sa bouche joviale. + +Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui- même, +qui avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis +de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, +si je les rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de +circonstances fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux +Rochers Rouges. + +Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté +et où il se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée +peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de +fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se +décidait pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, +il lui disait qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir +avant de mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur +tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un +banquet, si familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de +son oncle, avait tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était +revenu de si loin, toujours si bien portant, qu’on ne lui tiendra +certainement point rigueur de ce que sa tristesse ne l’eût point, ce +soir-là, retenue à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une +nouvelle lettre, elle décida de partir et d’aller rejoindre, toute +seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il +s’était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été touchée +des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à ne plus boire que de +l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes d’intempérance de +ce gentleman n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir d’amour, +et cette circonstance lui avait plu par- dessus tout. Ce caractère +romanesque dont j’ai parlé tout à l’heure devait servir rapidement les +desseins d’Arthur Rance; et, au moment du départ de Miss Edith pour +l’Araucanie, nul ne s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob +accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient pas encore +officielles, c’est qu’elles n’attendaient pour le devenir que la +bénédiction du géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à +San-Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur charmante et d’une +santé florissante. Rance, qui ne l’avait pas revu depuis si longtemps, +eut le toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus +habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris qu’elle +s’était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l’oncle fut +remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage fut +célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance décida +d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme +il sera conté tout à l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux +environs de Menton, non point en France, mais à cent mètres de la +frontière, en Italie, devant les Rochers Rouges. + +La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, +nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce +soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le +vieux Bob, absent du fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si +quelqu’un de nous avait aperçu une petite barque qui avait fait le tour +du château et dans laquelle se trouvait un homme debout. L’attitude +singulière de cet homme l’avait frappée. Comme personne ne lui +répondit, elle reprit: + +«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la +barque. C’est un grand ami du vieux Bob. + +— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame? + +— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens +du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter +dans leur impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela +veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?» + + + + +VII +De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour +défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie + + +Rouletabille n’eut même point la politesse de demander l’explication de +cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les plus sombres +réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les +grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous +galvaniser. Il y avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui +auraient dû être la gaieté de l’heure, et rayonner de la joie de vivre. +Le repas fut des plus tristes. Le spectre de Larsan planait sur les +convives, même sur celui d’entre nous qui ne le savait point si proche. + +Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis +qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se +débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en +prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus +malheureuse de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout +perdu: sa foi dans la science, l’amour du travail, et — ruine plus +affreuse que toutes les autres — la religion de sa fille. Il avait tant +cru en elle! Elle avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil. +Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa +recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de +cette définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à +quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il +en était encore à considérer avec extase un pareil sacrifice, il +apprenait que, si sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était +déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à +son père et de lui confesser un passé qui devait, aux yeux du +professeur déjà averti par le mystère du Glandier, éclairer le présent +d’un éclat bien tragique, le jour où, tombant à ses pieds et embrassant +ses genoux, elle lui avait raconté le drame de son coeur et de sa +jeunesse, le professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants +son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête +adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait expié +sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui +avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle +avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui, +resté seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme +seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux! + +Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait +été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde +s’efforçait-elle de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente. +Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se +détournait d’elle, que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image +qui n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils +revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses +côtés, non point la figure respectée d’un honnête homme, mais la +silhouette éternellement vivante, éternellement infâme, de l’autre! De +celui qui avait été le premier mari, de celui qui lui avait volé sa +fille!… Il ne travaillait plus!… Le grand secret de la Dissociation de +la matière qu’il s’était promis d’apporter aux hommes retournerait au +néant d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient, +répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo +nihil! + +Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il +nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux +candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de +tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles +armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la +Dagobert. + +À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les +causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac +étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait +évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne +datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé +était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une +parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, +échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je +ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté +du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à +voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante +d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais +une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous +était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui +était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette +apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la +soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon +avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple. +Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la +certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime +de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à +lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre +de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle +avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais +ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait +hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me +racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque +tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait +Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux +avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert +Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle +n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à +Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui +ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de +Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère +fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout +petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au +jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par +toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il +repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et +qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce +moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre +de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient +d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage +s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait +voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment +Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet… +Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan, +mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle +d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne +voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était! + +À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants +impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. +Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était +pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux +sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche +trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois +bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de +me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour +rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean +Roussel- Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines +lois transatlantiques, devant les hommes. + +Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup +affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait +pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, +devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de +Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se +trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui +l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se +trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour +Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément +leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir, +c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur +dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que +Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par +son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les +femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études +auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur, +n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé +d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille. +Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la +création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que +celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des +Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout +venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à +ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se +rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des +anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas +été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était +le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais +peut- être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si +elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle +eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il +lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La +mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle +bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et +voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus, +une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même +faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective +d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de +Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent, +soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et +Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la +Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être +point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et +les soins consolateurs de Mathilde. + +Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en +soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes +yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur- William Rance, et ma +pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le +maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à +parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, +s’excusa, et sortit. + +«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!» + +On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme - - +étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des- Bois. +J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille +les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de +complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur +reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des +plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur +dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant +que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à +jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le +fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces +loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors +d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal +pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne +d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le +mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule. + +Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître +d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était +donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers +Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste — +que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes +pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais +consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. +Darzac. + +Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait +si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important +relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, +parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien +que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi. +Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point +au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson. +On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage +secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un +secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur +Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que +son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent +de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac. +Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur +Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un +homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue +américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre +explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs. +Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du +drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait +bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu +qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui +d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que +j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin! +qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments +aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de +si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle, +policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle +on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su +que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si +elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la +jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!» +Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari +regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse +Mrs. Edith! + +Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire +au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur +de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans +l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui +enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob, +ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est +que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne +peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au +cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les +alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de +paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension! +Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur +avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni +moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à +lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille. + +Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous +nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui +était des plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de +Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai +jusqu’à l’entrée du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M. +Stangerson avait pris congé de nous. Arthur Rance, qui avait un instant +disparu, vint nous rejoindre comme nous arrivions sous la voûte. La +nuit était claire, toute illuminée de lune. Cependant, on avait allumé +des lanternes sous la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et +nous entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui +l’entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix, +après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui +halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, un grand +tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche. +C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de se +rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans. + +Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda +ce qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de +porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle +n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer: +«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais +Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous +annonçait, en riant, que, si nous avions par hasard le désir d’aller +faire un tour en ville, il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu +que ses ordres étaient donnés et que nul ne pouvait plus sortir du +château, ni y entrer. Le père Jacques, ajouta-t-il, toujours en +affectant de plaisanter, était chargé par lui d’exécuter la consigne et +chacun savait qu’il était impossible de séduire ce vieux serviteur. +C’est ainsi que j’appris que le père Jacques, que j’avais connu au +Glandier, avait accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de +valet de chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de +la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille avait +changé tout cela, et c’était le père Jacques, maintenant, qui avait +pris la place des concierges dans la tour A. + +«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée. + +— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre +d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!… +répondit Rouletabille. + +— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria Mrs. Edith, +dont l’ahurissement était sans bornes. + +— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter sans +explication. + +Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait +mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on +prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne +pouvait guère y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin, +il était bon que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à +tout, autrement dit, ne fût surpris par rien! + +Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la +poterne du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée +de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le +fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis. +Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que le lendemain il +ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis! + +Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du +château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant +mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la +bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille +était seul maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise +rapidement au courant par son mari, ne disait plus rien, se contentant +de s’amuser in petto prodigieusement de ces visiteurs qui +transformaient son vieux château fort en place imprenable parce qu’ils +redoutaient l’approche d’un homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs. +Edith ne connaissait point cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé +par le Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance +lui-même était de ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument +raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le +mystère, contre l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait +dans la nuit, autour du fort d’Hercule! + +À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se +réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait +surveiller et la première et la seconde cour. C’était un point +stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait parvenir du +dehors jusqu’aux Darzac qu’en passant d’abord par le père Jacques, en +A, par Rouletabille en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la +porte K de la Tour Carrée. Le jeune homme avait décidé que les +veilleurs désignés ne se coucheraient pas. Comme nous passions près du +puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté de la lune qu’on +avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur +la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille m’expliqua qu’il +avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu’il +y avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n’avait +aucune relation avec l’élément salé. Il fit quelques pas alors avec Mme +Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la Tour Carrée. M. +Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, ainsi qu’Arthur +Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse de Mrs. Edith firent +comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de s’aller coucher, ce +qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante et en saluant Rouletabille +d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le capitaine!» + +Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers +la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort +obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis +pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille +et moi, dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes +notre premier conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom +donner à cette réunion d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres +de ce vieux château guerrier. + +«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; +personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si +l’on parvenait à franchir la première porte gardée par le père Jacques +sans qu’il s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par +l’avant-poste que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé +dans les ruines de la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier, +Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être +sûr de cet homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…» + +J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison. +C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà que, +d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d’assurer la +défense de la place. Certes! j’imagine qu’il n’avait point envie de la +rendre, à n’importe quel prix, et qu’il était parfaitement disposé à se +faire sauter en notre compagnie, plutôt que de capituler. Ah! le brave +petit gouverneur de place que c’était là! Et, en vérité, il fallait +être tout à fait brave pour entreprendre de défendre le fort d’Hercule +contre Larsan, plus brave que s’il se fût agi de mille assiégeants, +comme il arriva à l’un des comtes de la Mortola qui n’eût, pour +débarrasser la place, qu’à faire donner grosses pièces, couleuvrines et +bombardes et puis à charger l’ennemi déjà à moitié défait par le feu +bien dirigé d’une artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de +l’époque. Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des +ténèbres! Où était l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni +viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre l’offensive, +ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous +garder, à nous enfermer, à veiller et à attendre! + +Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son +jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de +ce côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon +générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre +bouffées rapides et dit: + +«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si +insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour +nous défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se +contentera-t-il d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur +et le découragement dans une partie de la garnison? Et +disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que +ce n’est point dans son caractère essentiellement combatif, et qui ne +se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que rien ne le +force à disparaître! Songez qu’il peut tout contre nous, mais que nous +ne pouvons rien contre lui, que nous défendre et frapper, si nous le +pouvons, quand il le voudra bien! Nous n’avons, en effet, aucun secours +à attendre du dehors. Et il le sait bien; c’est ce qui le fait si +audacieux et si tranquille! Qui pouvons-nous appeler à notre aide? + +— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car +il pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore +envisagée par Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure +raison à cela. + +Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point +non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna +définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition: + +«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles, +sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers +Rouges, à la justice italienne.» + +Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de +la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous, +toute l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan +sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus +redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués du +procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour qu’il fût +à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout d’intéresser à +nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le Mystère de Mademoiselle +Stangerson. + +Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un +de ces secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des +gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre. + +Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais +ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à +combattre pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui +s’inquiète peu des raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour +sa belle. Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé que +l’Américain, malgré son récent mariage, était loin d’avoir oublié son +ancienne passion. + +M. Darzac dit: + +«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le +réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit +qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le +secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète +de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. +Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des coups de ce +bandit! + +— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M. +Stangerson ne saura rien!…» + +On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce +qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les +Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne +s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs. +Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien +encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son +maître à Paris et ne devait revenir qu’avec lui. + +Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui +se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au +milieu de nous. + +«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une +reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte +Nord, d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace +avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à +cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des +douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous +être d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces +braves gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier +italien ne parle que l’italien, mais le douanier français parle les +deux langues, plus le jargon du pays, et c’est ce douanier (qui +s’appelle, m’a dit Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement +général. Par son intermédiaire, nous avons appris que nos deux +douaniers s’étaient intéressés à la manoeuvre insolite, autour de la +presqu’île d’Hercule, de la petite barque de Tullio, surnommé Le +Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes connaissances +de nos douaniers. C’est le plus habile contrebandier de la côte. Il +traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que les douaniers +n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu ont disparu du côté +de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et, pas +plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n’avons rien +aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme le +pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a +abordé près de la pointe de Garibaldi… + +— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac. + +— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je. + +— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans +le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le +réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont +reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche +la pieuvre, par les nuits calmes. + +— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux +Rochers Rouges!… + +— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il n’en est +point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers sont +placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France, +de telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être +aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment +cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents +mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et +la mer. Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une +soixantaine de mètres de hauteur. + +— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui +semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise. + +— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la +falaise des poches profondes. + +— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné tout +seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier. + +— C’était imprudent, remarquai-je. + +— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des choses à +dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref, +je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé +Larsan. + +— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance. + +— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité mon +mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais +est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a point vu mon +drapeau?… Il n’a pas répondu. + +— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je. + +— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!… + +— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance. + +— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien, +n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui… + +— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même +mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois! + +— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une meilleure +occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous +voudrons, au fond des Rochers Rouges!» + +Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait +dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir… + +«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi +autrement qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans +les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque +presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en +passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je +vous attends! Venez-y!…» qu’il n’aurait peut- être pas été plus +explicite ni plus éloquent! + +— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui +s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de Rouletabille… +et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant quelque crime +abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là. + +— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges +n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que nous +y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour… + +— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas. + +— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons +laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être +plus!… Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une +hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que +par hypothèse…» + +Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. +Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse +bêtise, nous allions peut-être à un désastre… + +Rouletabille s’était levé, pensif. + +«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour +cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je +veux que la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai +fait fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques. +J’ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un +barrage, sous la poterne, le seul point vulnérable de la seconde +enceinte et je garderai moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera +toute la nuit à la porte de la Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a +de très bons yeux, et à laquelle j’ai fait encore donner une lunette +marine, restera jusqu’au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair +s’installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la +terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il surveillera, +avec moi du reste, toute la seconde cour et les boulevards et parapets. +Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans la baille et +devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur le boulevard de +l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards qui bornent la +première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, parce +que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état +de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons +disposer en toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les +fera sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en +cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils, +revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de garde. +La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond pas au qui +vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n’y a point de mot +de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira de crier son nom et de +faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que nous qui aurons le +droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à l’entrée +intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à ce soir son +entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la porte de +fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la +voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la +petite loge de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures, +tous les soirs, la porte de fer sera fermée. Demain matin, également, +Mr Arthur Rance donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons +et charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun +prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce monde +sera également compté avant sept heures du soir, heure à laquelle devra +avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette journée, +les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera à +me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du +mur qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre +petite brèche, qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de +coin (B sur le plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après +quoi, je serai tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de +quitter le château jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je +pourrai tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la +recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux armes! +Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir… Moi, j’ai prêté +mon revolver au père Bernier, qui se promènera devant la porte de +l’appartement de Mme Darzac…» + +Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un +pareil langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de +traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais, +je le répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie +inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il aurait fait comme +moi: il eût chargé son revolver, et attendu le jour sans faire le +malin! + + + + +VIII +Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer + + +Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions +les cent pas, le long des parapets, sous la lune, examinant +attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant avec anxiété +les moindres bruits de la nuit, la respiration de la mer, le vent du +large qui commença à chanter vers trois heures du matin. Mrs. Edith, +qui s’était levée, vint alors rejoindre Rouletabille sous sa poterne. +Celui-ci m’appela, me donna la garde de la poterne et de Mrs. Edith et +s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de la plus charmante humeur +du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle semblait s’amuser +follement de la figure blafarde qu’elle venait de trouver à son mari +auquel elle avait porté un verre de whisky. + +«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites +mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le +connaître!…» + +Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème. +Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien, +et qui, dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la +malheureuse, si elle s’était doutée! + +Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter +d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque +l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au +lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui +rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont +certains, à l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le +Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme +ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que +quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon +devoir de préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que +je ne suis que le vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le +monde, et que je n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas +où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et +naturelle histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me +dirait mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables +sont en jeu et le fait d’une telle publication doit entraîner de trop +redoutables conséquences pour que je ne m’astreigne point à une +narration sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux +qui pourraient croire à quelque roman policier — l’abominable mot a été +prononcé — au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et André +Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre là +d’admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont, +certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne faut pas +oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises +Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné +une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir +la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands +quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de +la Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. +Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme +quand on peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, +connaissant désormais «son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et +son audace sans seconde, se gardera de sourire quand Joseph +Rouletabille, prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera +un pont-levis. + +M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes +criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à +Ballmeyer. + +Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à +l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures +étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay, +il aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la +mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à +l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des Mines. Son +début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable - - Ballmeyer +subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis +prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à l’auteur +de ses jours: + +«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, +commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le +bureau ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille; +d’ici à quelques jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au +remboursement. Vous êtes père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout +un passé d’honneur!» + +M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le +premier acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant +appris, après dix années, quel était le vrai coupable. + +Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature +tous les attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse +variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en +scène et du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, +à ce point qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées +toutes les fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le +caractérise surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour +l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la justice; +c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus +coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par tempérament aux +fausses pistes. + +Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa +vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse +le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au +préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge +d’instruction M. Furet comme s’étant volé lui-même. + +L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires, +sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La +science appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux. + +Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans +le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue +Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux. + +Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, +contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. +Cohen, banquier, s’il serait disposé à escompter la traite. M. Cohen +répond affirmativement et, dix minutes plus tard, Ballmeyer, après +avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou des +demandes d’explications, fait toucher l’argent par un compère, un nommé +Rivard, qu’il a connu naguère aux bataillons d’Afrique, où de fâcheuses +histoires de régiment les avaient fait expédier l’un et l’autre. + +Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer +Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui- même!… + +Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge +d’instruction chargé de l’affaire. + +«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis +désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est +une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu +besoin de quarante mille francs pour liquider une petite dette au salon +des courses, et vous les avez fait payer à votre maison. C’est vous qui +avez téléphoné. + +— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti. + +— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.» + +Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la +police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, +alors avocat général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à +M. Furet les excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné +par contumace à vingt ans de travaux forcés! + +On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, +à ce moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et +quelle comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses +évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce +prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir +l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les +imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en +liberté. + +Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans +laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de +la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais +il manquait au papier le timbre du juge. + +Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à +l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son +innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet +déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le +pantalon bleu du garde qui l’accompagnait. + +Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui +compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», +Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort +coup de tampon sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son +tour en excuses. + +Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier +signé et timbré aux gardes de la souricière. + +«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! +Me prend-il pour son domestique?» + +Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de +service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre +sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer +était libre. + +C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était +échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au +garde qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de +blanc, à une première de la Comédie- Française. Déjà, à l’époque où il +avait été condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux +publics pour avoir volé la caisse de sa compagnie, il avait failli +sortir du Cherche-Midi en se faisant enfermer par ses camarades dans un +sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si +bien conçu. + +… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les étonnantes +aventures du premier Ballmeyer. + +Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de +Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant la +mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux: Biarritz, +Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à dix mille francs dans +sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses sourires; car +cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, il avait +fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son colonel!… +Connaissez-vous le «type» maintenant? + +Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre! + +Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la +personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui +finit par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus +qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande +idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la +contempler à loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments +que je voulus plus tard en vain chasser de mon coeur. + +La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec +un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit +de m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son +service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait +venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de +la tour B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement +que le château fort d’Hercule se trouva le soir même aussi +hermétiquement clos dans la nature, avec toutes ses enceintes, qu’il +l’est linéairement parlant sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce +matin-là, Rouletabille commençait déjà à dessiner sur son calepin le +plan que j’ai soumis au lecteur, et il me disait, cependant que, +fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne point +fermer les yeux: + +«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie +pour me défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la +vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des +brèches, c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour +épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne +pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans +une forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un +château fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien +fermé: si vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut +bien que votre raison s’y retrouve! + +— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre +raison s’y retrouve!… + +— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous +dormez tout debout. + + + + +IX +Arrivée inattendue du «vieux Bob» + + +Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant +que la voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille +de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une +splendeur sans pareille et la mer d’une transparence telle que la +lumière du soleil la traversait comme elle eût fait d’une glace sans +tain, de telle sorte qu’on apercevait les rochers, les algues et la +mousse et tout le fond maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé +de les recouvrir. La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait +cette onde pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes +blanches et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit. +La presqu’île d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et +les vieilles pierres du château embaumaient. + +Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus +aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive +nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau +auquel mes sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des +idées de caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer. +Oh! il la frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été +poète. Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais +me rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde +tranquille; mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque +motif sérieux de mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il +s’était armé d’un énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation +qu’un enfant craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait +à la mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui +provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au +rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l’on redoute de +se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci laissaient faire sans +protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet homme sauvage? +Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un moment +troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile. + +Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui +m’annonçait que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue +de plâtrier, tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des +maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et son +autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait +aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était Tullio +qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en +lui faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on +appelait Tullio «le Bourreau de la Mer». + +Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant interrogé +Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa barque la +veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la presqu’île +d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne connaissait point cet +homme, que c’était un original qu’il avait embarqué à Menton et qui lui +avait donné cinq francs pour qu’il le débarquât à la pointe des Rochers +Rouges. + +Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que nous +allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux Bob. +On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il n’arrivait +point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri de la +terrasse ronde du Téméraire. + +Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des +Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et +poissons de roches de tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del +paese» et servie dans la lumière et la gaieté des choses, contribua au +moins autant que toutes les précautions de Rouletabille à nous +rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan nous faisait moins peur +sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la pâle lueur de la lune +et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse et facilement +impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très fiers — oh! +tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur Rance et +aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et +mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes +et de notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le +vieux Bob fit son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est +point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus +moroses. J’ai rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux +Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi, +avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, +son pantalon noir, ses lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues +roses. Oui, oui, nous avons bien ri sous la tonnelle de la tour de +Charles le Téméraire. Et le vieux Bob rit avec nous. Car le vieux Bob +est la gaieté même. + +Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est +peut-être venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses +collections d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de +Philadelphie? Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà +considéré dans sa patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa +mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de +l’étude qu’il prit en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, +celle-ci l’y poussant, il sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la +science de Gall et de Lavater. Or, dans le moment même qu’ils +visitaient la Côte d’Azur, l’automne qui précéda les événements +actuels, on faisait grand bruit autour des découvertes nouvelles que M. +Abbo venait de faire aux Rochers Rouges, dénommés encore, dans le +patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de longues années, depuis +1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent d’études préhistoriques +avaient été extrêmement intéressés par les débris humains trouvés dans +les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière, +Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su +intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction publique à leurs +découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles attestaient, +à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient vécu en cet +endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de l’existence +de l’homme à l’époque quaternaire était faite depuis longtemps; mais, +cette époque mesurant, d’après certains, deux cent mille ans, il était +intéressant de fixer cette existence dans une étape déterminée de ces +deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on +allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des grottes, +la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée +intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le +restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo +venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur +publique (car l’événement avait dépassé les bornes du monde +scientifique) répandait le bruit qu’il venait de trouver dans la Barma +Grande d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien +conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du +début de l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire! + +Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari +passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en +termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même +l’humus de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa +jeune femme prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là, +aux créneaux moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive +silhouette sur une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par +quelques pierres écroulées de la falaise. Les légendes les plus +romanesques se rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises; +et il semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa +terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle était une de ces +nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait tant aimé les +cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le château +était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance l’acheta +et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les maçons et +les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette +antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne +qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor. + +Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette +découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas +antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été transporté +d’enthousiasme, et son premier soin avait été de télégraphier au vieux +Bob que l’on avait peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de +Monte-Carlo ce qu’il cherchait, au prix de mille périls, depuis tant +d’années, au fond de la Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à +destination, car le vieux Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau +ménage dans quelques mois avait déjà pris le bateau pour l’Europe. +Évidemment, la renommée l’avait déjà renseigné sur les trésors des +Baoussé- Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et +arrivait à Menton où il s’installait en compagnie d’Arthur Rance et de +sa nièce dans le fort d’Hercule, qu’il remplit aussitôt des éclats de +sa gaieté. + +La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là, +sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob +a une âme d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme, +c’est-à-dire que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant, +une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct +(redingote noire, gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues +roses), elle s’attache uniquement à en perpétuer l’impressionnante +harmonie. C’est dans cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait +le tigre des pampas et qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers +Rouges, à la recherche des derniers ossements de l’Elephas antiquus. + +Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis +il se reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à +l’autre de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés +en triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la +raison. Il rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que +le squelette de la Barma Grande n’était point plus ancien que celui +qu’il avait rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout +l’Institut était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements +le fait que l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à +Paris, et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après +lui avoir affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain +que le fameux squelette, — que cet os à moelle, disons- nous, +appartenait à un Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire. +Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de +ce milieu de la période quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du +milieu de la période quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui +avait conté une bonne farce! Est- ce qu’à notre époque un savant, un +véritable savant, digne en vérité de ce nom de savant, pouvait encore +s’intéresser à un squelette du milieu de la période quaternaire! Le +sien — son squelette, ou tout au moins celui qu’il avait rapporté de la +terre de feu — datait du commencement de cette période, par conséquent +était plus vieux de cent mille ans… vous entendez: cent mille ans! Et +il en était sûr, à cause de cette omoplate ayant appartenu à l’ours des +cavernes, omoplate qu’il avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les +bras de son propre squelette. (Il disait: mon propre squelette, ne +faisant plus de différence, dans son enthousiasme, entre son squelette +vivant qu’il habillait tous les jours de sa redingote noire, de son +gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux blancs, de ses joues +roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu). + +«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des +Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du +mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées! +Ainsi!… On n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la +période du rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de +vieux Bob!… Mon squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme +vous dites en France… Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que +je ne suis même point sûr que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges +date de l’époque moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne? +Ou encore, ou encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est +trop! Un Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas +possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah! +j’en mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!» + +Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en +lui annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la +grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une +découverte tout à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le +lendemain même du départ du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort +d’Hercule, emportant sous son bras une petite caisse qu’il lui avait +montrée en lui disant: «Voyez- vous, mistress Rance, j’ai là un trésor! +Oh! un véritable trésor!» Elle avait demandé ce que c’était que ce +trésor, mais l’autre l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la +surprise au vieux Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait +avoué qu’il venait de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»! + +Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté +du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses +traits ravagés et il cria: + +«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au vieux +Bob! C’est le crâne du vieux Bob!» + +Et il hurla: + +«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…» + +Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le +bagage du vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la +malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de +clefs, se jeta à genoux et ouvrit la caisse. De cette caisse, qui +contenait des effets et du linge pliés avec beaucoup d’ordre, il sortit +un carton à chapeau et, de ce carton à chapeau, il sortit un crâne +qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos tasses à café. + +«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le crâne +du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais +sans son crâne!…» + +Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres +épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous +représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le +prononçait mi à l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement +l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et moi, +nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire. +D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait +lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté. +Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas +jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, le +vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de +l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café +qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir, +surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents. + +Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main +droite et, l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre: + +«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale +très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales +et à la saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la +face tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis +que, dans la tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que +j’aperçois?…» + +Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans +la tête des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le +regardais. Et je n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me +parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté +en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le quittai plus des +yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! Oui, comme remue une +perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui ne me quittait plus +jamais complètement m’embrasa la cervelle; j’allais peut-être parler +quand un bras se glissa sous le mien, et je fus entraîné par +Rouletabille. + +«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune +homme. + +— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez +encore de moi…» + +Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard de +l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et me +dit: + +«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes +dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était +point tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus +fort que les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins +dehors que dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai +appelées à mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir… +Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!» + +Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière, +j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je +l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je +n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était venue avec le +vieux Bob. + +Je dis à Rouletabille, avec inquiétude: + +«Le vieux Bob?» + +Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit: + +«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite +et demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu, +ne soyez pas trop rassuré, car il vous aura peut- être menti et il sera +déjà dans votre peau que vous n’en saurez rien encore!» + +Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest. +C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une +dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme +nous tous, il avait cependant passé une nuit blanche; mais il +m’expliqua que le plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le +rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les motifs de la +veille étrange qu’on lui avait imposée et le pourquoi de tous les +événements qui se poursuivaient au château depuis l’arrivée de +Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui avaient été prises +pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta même que, si cet +affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à croire qu’on +redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était point le moment de +raisonner et que, s’il était un brave homme, il devait, comme tous les +autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans essayer d’y +rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et s’éloigna en +hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et il ne me +déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la porte Nord, +il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; il +ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes. + +Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques +m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut extraordinairement +intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y portai. Mon ami de +Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur Brignolles +m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille au soir +pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes +du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que +Brignolles avait pris un billet pour Nice. + +Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question que je +me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai bien +regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était si +bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche +m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je résolus +de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. Puisque +Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais garde de +«l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout +seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis +Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de +consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire +qui fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le +puits communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui +tenterait de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever +cette planche, et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en +sueur, les bras nus, le col arraché, un lourd marteau à la main. Je +trouvai qu’il se donnait bien du mouvement pour une besogne +relativement simple, et je ne pus me retenir de le lui dire, comme un +sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! Est-ce que je +n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait volontairement, et +qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que pour s’efforcer +d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave petite âme? Mais non! Je +n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure plus tard, en le surprenant +étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le +sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un mot, un +simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme: +«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être +qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et qu’il +arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège d’Eu. +J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude s’il fallait +le laisser là et s’il n’allait point par hasard dans son sommeil +laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé son coeur, +il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille ronflait +comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que +Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris. + +J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, +bientôt, ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite +j’eus l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le +professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques +semaines chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort +d’Hercule et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à +offrir la plus exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque +et moyenâgeux. À la dernière minute nous apprenons que la fille du +professeur Stangerson, dont le mariage avec M. Robert Darzac vient +d’être célébré à Paris, est arrivée également au fort d’Hercule avec le +jeune et célèbre professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous +descendent du Nord au moment où tous les étrangers nous quittent. +Combien ils ont raison! Il n’est point de plus beau printemps au monde +que celui de la côte d’azur!» + +À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du +train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et, +justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait +ferme, car enfin ce voyage dont il n’avait point fait part à M. Darzac +ne me paraissait rien moins que naturel! Et puis, je n’avais pas la +berlue: Brignolles se cachait. Brignolles baissait le nez. Brignolles +se glissait, rapide comme un voleur, parmi les voyageurs, vers la +sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta dans une voiture fermée, je +me précipitai dans une voiture non moins fermée. Place Masséna, il +quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, prit une +autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient +de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur +la route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. +Les nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me +permettaient de voir sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à +mon cocher s’il m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le +mieux du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus +bien étonné de voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et +Brignolles descendre, régler son cocher et entrer dans la salle +d’attente. Il allait prendre un train. Comment faire? Si je voulais +monter dans le même train que lui, n’allait-il point m’apercevoir dans +cette petite gare, sur ce quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. +S’il m’apercevait, j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne +plus le lâcher jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire +dans ces parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne +m’aperçut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la +frontière italienne. En somme, tous les pas de Brignolles le +rapprochaient du fort d’Hercule. J’étais monté dans le wagon qui +suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs à toutes +les gares. + +Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y +arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où +il avait peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la +gare. Je le vis descendre; il avait relevé le col de son pardessus et +enfoncé davantage encore son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un +regard circulaire sur le quai, et, rassuré, se pressa vers la sortie. +Dehors, il se jeta dans une vieille et sordide diligence qui attendait +le long du trottoir. D’un coin de la salle d’attente, j’observai mon +Brignolles. Qu’est-ce qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette +vieille guimbarde poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que +cette voiture était la diligence de Sospel. + +Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers +contreforts des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture. +Aucun chemin de fer n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés, +les plus inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires +et… des chasseurs alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin +qui y mène est l’un des plus beaux qui soient, car il faut, pour +découvrir Sospel, contourner je ne sais combien de montagnes, longer de +hauts précipices, et suivre, jusqu’à Castillon, l’étroite et profonde +vallée du Careï, tantôt sauvage comme un paysage de Judée, tantôt verte +ou fleurie, féconde, douce au regard avec le frémissement argenté de +ses innombrables plants d’oliviers qui descendent du ciel jusqu’au lit +clair du torrent par un escalier de géants. J’étais allé à Sospel +quelques années auparavant, avec une bande de touristes anglais, dans +un immense char traîné par huit chevaux, et j’avais gardé de ce voyage +une sensation de vertige que je retrouvai tout entière dès que le nom +fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait faire à Sospel? Il +fallait le savoir. La diligence s’était remplie et déjà elle se mettait +en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres dansantes. Je +fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, j’escaladai la +vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de n’avoir pas averti +Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles lui eût donné des idées, +des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que moi je ne savais +pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme un chien +suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si je +l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment qu’il ne fallait +pour rien au monde la perdre qu’elle m’échappa, dans le moment où je +venais de faire une découverte formidable! J’avais laissé la diligence +prendre une certaine avance, précaution que j’estimais nécessaire, et +j’arrivais moi-même à Castillon peut-être dix minutes après Brignolles. +Castillon se trouve tout à fait au sommet de la route entre Menton et +Sospel. Mon cocher me demanda la permission de laisser souffler un peu +son cheval et de lui donner à boire. Je descendis de voiture et +qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un tunnel sous lequel il était +nécessaire de passer pour atteindre le versant opposé de la montagne? +Brignolles et Frédéric Larsan! + +Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine +au sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé +par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un +sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment +d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné juste! +J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était un +danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y aurait +beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! Brignolles, +créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand je +disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me +croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se +parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus… +Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le +tunnel, évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai +moi-même sous le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais +dans un état! Ah! Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui +raconterais une chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles +et Larsan. + +… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas +de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne +sur la route… Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a +semblé apercevoir deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je +cours… J’arrive au milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les +deux ombres ne me guettent point derrière un mur?… + +Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été +entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne +restait plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout +doucement de s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par +l’incendie, quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés +par la catastrophe et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol, +tristes de n’avoir plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi! +Avec mille précautions, j’ai parcouru ces ruines, considérant avec +effroi la profondeur des crevasses que, près de là, la secousse de 1887 +avait ouvertes dans le roc. L’une particulièrement paraissait un puits +sans fond et, comme j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au +tronc noirci d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile. +J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un +aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta +droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des +cercles menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages +comme pour me reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de +solitude et de mort que le feu de la terre lui avait donné. + +Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres… +Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin +un morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à +celui dont M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne? + +Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir +été tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont +le commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus +lire que «bonnet». + +Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le +tout à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son +portefeuille et à me prier de garder le secret de mon expédition pour +moi tout seul. + +Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si +importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point +assez vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes. + +«Rouletabille!» m’écriai-je… + +Mais, encore, il me ferma la bouche: + +«Silence! Sainclair!» + +Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette +agitation ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à +Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la +Dame en noir, mais il ne me répondit pas, suivant sa coutume, et +s’éloigna une fois de plus en poussant un profond soupir. + +On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre +malgré les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus +de nous dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût +dit que chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et +que le drame pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient +pas. Mrs. Edith me regardait d’une singulière façon. À dix heures, +j’allai prendre ma faction, avec soulagement, sous la poterne du +jardinier. Pendant que j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame +en noir et Rouletabille passèrent sous la voûte. Un falot les +éclairait. Mme Darzac m’apparut dans un état d’exaltation remarquable. +Elle suppliait Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je +n’entendis de cette sorte d’altercation qu’un seul mot prononcé par +Rouletabille: «Voleur!»… Tous deux étaient entrés dans la Cour du +Téméraire… La Dame en noir tendit vers le jeune homme des bras qu’il ne +vit pas, car il la quitta aussitôt et s’en fut s’enfermer dans sa +chambre… Elle resta seule un instant, dans la cour, s’appuya au tronc +de l’eucalyptus dans une attitude de douleur inexprimable, puis rentra +à pas lents dans la Tour Carrée. + +Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire +dans la nuit du 11 au 12. + + + + +X +La journée du 11 + + +Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en +dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra, +pour mieux lui faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement +déraisonnable, d’insister sur certaines particularités de l’emploi de +notre temps dans la journée du 11. + +1° La matinée. + +Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde +furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous +eût été douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque +d’acier chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de +verres fumés dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison +d’hiver écoulée. + +À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne, +dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde +Rouletabille. Je n’eus point le temps de lui poser la moindre question, +car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à +nous dire des choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété +de quoi il s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le +fort d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord +muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à +dissuader M. Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille +demanda froidement à M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé +à ce départ. Il nous renseigna en nous rapportant une scène qui s’était +passée la veille au soir au château, et nous saisîmes, en effet, +combien la situation des Darzac devenait difficile au fort d’Hercule. +L’affaire tenait en une phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de +nerfs!» Nous comprîmes immédiatement à propos de quoi, car il ne +faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la jalousie de +Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu’elle supportait de +plus en plus avec impatience les attentions de son mari pour Mme +Darzac. Les bruits de la dernière querelle qu’elle avait cherchée à Mr +Rance avaient traversé, la nuit dernière, les murs pourtant épais de la +Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans la baille +accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa +ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère. + +Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac, +le langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et +celui de Mme Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible, +abrégés; mais aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité +à tous deux que leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle +lutte était engagée entre eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan +saurait toujours bien les rejoindre, et dans un pays et dans un moment +où ils l’attendraient le moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient +sur leurs gardes, car ils savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à +la merci de tout ce qui les entourerait, car ils n’auraient point les +remparts du fort d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation +ne pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit +jours, pas un de plus, pas un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb, +et je vous donne un monde», Rouletabille eût volontiers dit: «Huit +jours, et dans huit jours je vous livre Larsan.» Il ne le disait pas, +mais on sentait bien qu’il le pensait. + +M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux. +C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur. + +Rouletabille dit: + +«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.» + +Et il s’en alla à son tour. + +Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une +toilette charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement. +Elle fut tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu +forcée et se moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis +un peu vivement qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait +point que tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la +pénible surveillance à laquelle nous nous astreignions sauvaient +peut-être, dans le moment, la meilleure des femmes. Alors, elle +s’écria, en éclatant de rire: + +«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…» + +Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je +n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en noir, +mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au +contraire, je ris avec Mrs. Edith. + +«C’est que c’est un peu vrai, fis-je… + +— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si +romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis +romanesque…» + +Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé… + +«Ah!…» + +C’est tout ce que je trouvais à dire. + +«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du +prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!» + +Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant +amusement. Quelle petite femme bizarre! + +Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous +parlait souvent et qu’on ne voyait jamais. + +Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait invité +à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails. + +J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de +cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes, +placée entre les forêts du Nord et les steppes du midi. + +Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines +moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et +intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait +eu jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On +le disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la +cour, une haute situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on +supposait que l’empereur, à cause des immenses services rendus par le +père, avait pris le fils en particulière affection. Avec cela, il était +délicat comme une femme à la fois et fort comme un turc. Bref, ce +gentilhomme russe avait tout pour lui. Sans le connaître, il m’était +déjà antipathique. Quant à ses relations avec les Rance, elles étaient +d’excellent voisinage. Ayant acheté depuis deux ans la propriété +magnifique que ses jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses +balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan, «les jardins de +Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques services à Mrs. +Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du château +en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes +qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une +végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de +l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la +suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de +Ninive ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en +avait trop, il en était gêné, et il préférait garder pour lui les +roses. Mrs. Edith avait pris un certain intérêt à la fréquentation du +jeune boyard, à cause des vers qu’il lui disait. Après les lui avoir +dits en russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait même +fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers +d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en avait été si flattée +qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait des vers anglais de +les lui traduire en russe. C’étaient là jeux littéraires qui amusaient +beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance goûtait peu. Celui-ci ne +cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui plaisait qu’à +moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était point que la moitié qui +déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût précisément la moitié +qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la «moitié poète»; non, +c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas qu’un poète fût avare. +J’étais bien de son avis. Le prince n’avait point d’équipage. Il +prenait le tramway et souvent faisait son marché lui-même, assisté de +son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions. Et il +se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce détail de sa +propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de poisson, à +propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette extrême +avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine +originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il +n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins. + +«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son +panégyrique. + +— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…» + +Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement +désagréable. Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et +jusqu’à la fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et +demie. + +Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me +laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de +la Louve rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette +tour; mais je m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la +musique. Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort +d’Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce, +douce et mâle à la fois, en sourdine, chantait. C’était un chant +étrange, une mélopée tantôt plaintive, tantôt menaçante. Je la sais +maintenant par coeur; je l’ai tant entendue depuis! Ah! vous la +connaissez bien peut-être si vous avez franchi les frontières de la +froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans le vaste empire du +nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui entraînent le voyageur +dans les flots et le noient sans miséricorde; c’est le chant du Lac de +Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel à Michel +Vereszezaka. Écoutez ça: + +«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné +vers le lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et +deux lunes pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui +caresse le rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu +a changées en fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes +blanches comme des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du +mélèze argentée par les frimas… + +«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale +après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de +souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher. + +«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après +avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et +leurs casques d’acier. + +«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le +pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort +subite. + +«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, +le souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en +le perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du +Switez!… + +«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac s’entrouvrit +jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le regard cherchait en +vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête d’une vague et dont +on n’a jamais plus entendu parler…» + +C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que +murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait +entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la +salle et je me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt, +derrière moi, j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. +J’avais devant moi le prince Galitch. + +Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: «un +beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait +donné à sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux, +d’une clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes, n’eussent +laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient entourés de +longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point été davantage +s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait remarqué cette +particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de toute +l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque trop +fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées et +des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement +prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement +quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne +l’étais plus assez. + +Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des +poèmes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras +— ce qui me fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons +parfumés de la baille, en attendant le second coup de cloche du +déjeuner qui devait être servi sous la cabane de palmes sèches, au +terre-plein de la Tour du Téméraire. + +2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse s’empare +de nous. + +À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où +la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient +d’une ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la +terre et des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter +l’éclat si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles +noirs dont j’ai parlé au début de ce chapitre. + +À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. +Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et +moi. Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des +convives, et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout +ce qui se passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques +étaient à leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à +la poterne du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la +porte de l’appartement de M. et de Mme Darzac. + +Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions +presque inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, +penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière lesquelles +il était aussi impossible d’apercevoir nos prunelles que nos pensées. + +Le prince Galitch parla le premier. + +Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un +compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le +prince n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il s’intéressait +particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa qualité de sujet +du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait partir +prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore +n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur quoi +le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était une +feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant +l’arrivée prochaine à Saint- Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait +là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et +si dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale +que, sur le conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la +police avait résolu de prier le journal l’Époque de lui prêter son +jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien présenté la chose que +Rouletabille rougit jusqu’aux deux oreilles et qu’il répliqua sèchement +qu’il n’avait jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et +que le chef de la Sûreté de Paris et le maître de la police de +Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le prince se prit à rire de +toutes ses dents, qu’il avait belles et vraiment je vis bien que son +rire n’était point beau, mais féroce et bête, ma foi, comme un rire +d’enfant dans une bouche de grande personne. Il fut tout à fait de +l’avis de Rouletabille et, pour le prouver, il ajouta: + +«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on +demande maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire +avec un véritable homme de lettres.» + +Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation. + +Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la +nature. Mais, pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que +les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice: + +«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir que de +loin.» + +L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre +par une invitation. + +Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle +déclara tout à coup: + +«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus. + +— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid. + +— Oui, je les ai visités, et voici comment…» + +Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude +glacée, comment elle avait vu les jardins de Babylone. + +Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une +barrière qui faisait communiquer directement ces jardins avec la +montagne. Elle avait marché d’enchantement en enchantement, mais sans +être étonnée. Quand on passait sur le bord de la mer, ce que l’on +apercevait des jardins de Babylone l’avait préparée aux merveilles dont +elle violait si audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès +d’un petit étang, tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive +duquel se tenaient un grand lis d’eau et une petite vieille toute +ratatinée, au menton en galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et +la petite vieille s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle +s’appuyait pour courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton. +Mrs. Edith avait bien ri. Elle avait appelé: + +«Madame! Madame!» + +Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait +disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait +continué sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, +elle avait entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit +particulier que font les oiseaux sauvages quand, surpris par le +chasseur, ils s’échappent de la prison de verdure où ils se sont +blottis. C’était une seconde petite vieille, plus ratatinée encore que +la première, mais moins légère, et qui s’appuyait sur une vraie canne à +bec-de-corbin. Elle s’évanouit — c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit +de vue au détour du sentier. Et une troisième petite vieille appuyée +sur deux cannes à bec-de-corbin surgit encore du mystérieux jardin; +elle s’échappa du tronc d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant +plus vite qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes +qu’il était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs. +Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de +marbre habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois +petites vieilles étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois +corneilles sur une branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants +d’où s’échappèrent des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. +Edith de s’enfuir. + +Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec +tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en +fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui +n’ont rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur +d’autres qui n’ont pour elles que la nature. + +Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il +dit, sans sourire: + +«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je +suis né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. +Je ne sors que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon +labeur poétique avec une jalousie féroce.» + +Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication +de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, +le valet du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci +demanda la permission de l’ouvrir, et lut tout haut: + +«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience. +Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.» + +Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque. + +«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne +trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?» + +La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir. + +«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille. + +— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et +permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de +votre fortune.» + +Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la +bouche pour répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand +étonnement, sans avoir répondu. Et le prince continua: + +«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous. +On peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un +Larsan!…» + +Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes +derrière nos vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit +fut horrible… Nous restions maintenant immobiles autour de ce +silence-là, comme des statues… Larsan!… + +Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis +quarante-huit heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel +nous commencions de nous familiariser, — pourquoi, à ce moment précis, +ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma part, je n’avais encore +jamais aussi brutalement ressenti? Il me semblait que j’étais sous le +coup de foudre d’un geste magnétique. Un malaise indéfinissable se +glissait dans mes veines. J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je +me levais, je n’aurais point la force de me contenir… Le silence que +nous continuions à garder contribuait à augmenter cet incroyable état +d’hypnose… Pourquoi ne parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté +du vieux Bob?… On ne l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les +autres, pourquoi restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?… +Tout à coup, je tournai la tête et je regardai derrière moi. Alors, je +compris, à ce geste instinctif, que j’étais la proie d’un phénomène +tout naturel… Quelqu’un me regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, +pesaient sur moi. Je ne vis point ces yeux et je ne sus d’où me venait +ce regard… Mais il était là… Je le sentais… Et c’était son regard à +lui… Et cependant, il n’y avait personne derrière moi… ni à droite, ni +à gauche, ni en face… personne autour de moi que les gens qui étaient +assis à cette table, immobiles derrière leurs binocles noirs… Alors… +alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan me regardaient +derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires! les vitres +noires derrière lesquelles se cachait Larsan!… + +Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, +avait cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au +mien… Est-ce que Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient, +eux aussi, supporté le même poids, dans le même moment, le poids de ses +yeux?… Le vieux Bob disait: + +«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de +la période quaternaire…» + +Et tous les binocles noirs remuèrent… + +Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement +dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la +porte et me dit: + +«Eh bien, l’avez-vous senti?…» + +J’étouffais; je murmurai: + +«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…» + +Un silence, et je repris, plus calme: + +«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions +fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il +n’y a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez +déjà dans quel état…» + +Rouletabille m’interrompit. + +«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais +quand?… Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je +m’en éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le +chercher dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu, +vous-même, dehors!…» + +Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa +bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, +qui ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était +pas troublée par les mouvements de son coeur: + +«Raisonnons!…» + +Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà +servi et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, +disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne +point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout où il se +cache.» + +Ceci suivi de cet autre argument complémentaire: + +«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie +pas là où il est.» + +Et il reprit: + +«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des +moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux. +Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes +seulement… et nous verrons peut-être clair!» + +Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains +et dit: + +«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y a-t-il à +l’intérieur des pierres? + +— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai je. + +— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus rien! +Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS! + +— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il voulait en +venir. + +— Très bien. + +— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan. + +— Pourquoi? + +— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi! +J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je +suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous +pourquoi vous n’êtes pas Larsan?… + +— Parce que vous l’auriez bien vu!… + +— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les +poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir!… +Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à la banque +de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du +raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer! +Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un +soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte +Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et +qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer! Si +l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous +me connaissez, n’avait pas vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, +causant à deux de ses amis dans le pesage, n’avait pas vu, dis-je, le +comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah! voyez-vous, +Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon +père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon +père!…» + +Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de +raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au +ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien +voir!… + +«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. +Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le +prince Galitch… Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut +être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les +pierres…» + +Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, +le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde. + +«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les +autres? + +— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule +pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de +Bourg… + +— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, +parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles +noirs!» + +Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez- vous, +Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!» + +Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu +questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, mais +il avait repris, posément: + +«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec +moi pendant que Larsan était à Bourg. + +«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur la +ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, +arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent +descendre de son train. + +«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce +moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient +être à Bourg. + +«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux +jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il +arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, +sur mes questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux +jours-là, son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob +faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux +grottes ni hors des jardins de Babylone… + +«Prenons d’abord M. Darzac. + +— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège! + +— Je le sais bien! + +— Et c’est une stupidité!… + +— Je le sais aussi… Mais pourquoi? + +— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il +pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, +je le dis: un Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, +quelques instants, je l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une +fille au point de se faire passer pour son père — ceci pour vous +rassurer sur le cas de M. Stangerson — ni une femme, au point de se +faire passer pour son fiancé. Eh! mon ami, Mathilde Stangerson +connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi à son bras le fort +d’Hercule!… + +— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh +bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie +de cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père, +j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je +n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus +solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à +plusieurs reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition +de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac! + +— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on n’a +qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!» + +Il les ouvrit. + +«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch? + +— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui +chante des chansons lithuaniennes? + +— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.» + +Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout +comme s’il ne s’en apercevait pas. + +«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il +tranquillement. + +— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?… + +— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont +nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est la +mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter +l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres +vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement +Rouletabille. + +Je ne pus retenir un geste d’admiration. + +«Ah! vous ne perdez pas votre temps! + +— L’autre non plus», gronda-t-il. + +Je croisai les bras. + +«Et le vieux Bob? fis-je. + +— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; +celui-là, non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh +bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, +cela ne se voit pas!» + +Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il +m’arrêta. + +«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?… + +— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je. + +— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…» + +Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et +brûlante. Il s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… +songeant à quoi? À ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance +n’avait pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon +de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain +routinier de sa trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, +avec une large mèche collée sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu +depuis deux ans… On change toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, +qui ne buvait que de l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, +Mrs. Edith?… Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens +fou, moi aussi?… Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en +noir?… comme… comme Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que +Rouletabille devient un peu fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous +ensorcelés!… Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de +son souvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu’elle… La +peur, ça se gagne… comme le choléra. + +3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures. + +Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer +dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le +vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de +bandits qui avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand +je me réveillai, sous cette impression funèbre, et que je revis les +vieilles tours et le vieux château, toutes ces pierres menaçantes, je +ne fus pas loin de donner raison à mon cauchemar et je me dis tout +haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le +nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire, +s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses jolis +doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé +dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait +faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée. + +Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de +ses yeux qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le +voir regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour +Carrée, habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant +souci. + +Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où +va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan +intérieur de l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de +plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire. + +Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se +trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de la +salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout l’espace +O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui existaient +toujours avec leurs portes donnant sur les autres pièces du Vieux +Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette salle des gardes, +avait fait élever des murailles de planches de façon à constituer une +pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de transformer en salle +de bains. + +Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à +angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de +loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité de +passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait l’unique +porte permettant d’entrer dans l’appartement des Darzac. L’un des époux +Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux +qui avaient le droit d’entrer dans leur loge. De cette loge, on +surveillait également, par une petite fenêtre pratiquée en Y, la porte +V, qui donnait sur l’appartement du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac +ne se trouvaient point dans leur appartement, l’unique clef qui ouvrait +la porte R était toujours chez les Bernier; et c’était une clef +spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans un endroit que seul +Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure +lui-même. + +Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée +pour l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du +vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel +il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un +prisonnier et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir +quand il lui en prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au +concierge. + +Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il +lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau +installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et +sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait encore laisser la +porte K ouverte. Il l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur +un ton d’ironie tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait +avoir Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du +professeur Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui +avait dit de ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon +oncle, lui, ne craint pas qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait +compris qu’il n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée +saugrenue, qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le +principal attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité! +Et il avait ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une +condition c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du +soir, et que cette clef restât toujours en possession des Bernier qui +viendraient lui ouvrir s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le +vieux Bob qui travaillait quelquefois très tard dans la tour de Charles +Le Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l’air de contrecarrer +en tout ce brave M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des +voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à la décharge du +vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre +jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé utile de le mettre au courant +de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu parler +des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois sur cette +pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser qu’elle +n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis qu’elle s’appelait Mme +Darzac. Et puis le vieux Bob était un égoïste comme presque tous les +savants. Très heureux, à cause qu’il possédait le plus vieux crâne de +l’humanité, il ne pouvait concevoir que tout le monde ne le fût point +autour de lui. + +Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère +Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites +«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père +Bernier de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac. + +C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac. +L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, +très vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une +table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux ouvertures J +pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois des +meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture que +toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la +grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde +fenêtre J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de +barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le +lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure et +poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M. +Darzac de celle de sa femme. En face, dans l’angle de la tour, se +trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table- guéridon sur +laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout ce qu’il +fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. C’était +tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette chambre, +si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la mère +Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois qu’ils +faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait ses +vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac, +venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le +coup d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller. + +Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la +chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions +personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans +l’appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme il le +faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient intérieurement +l’unique porte faisant communiquer l’appartement avec le corridor. + +La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais +bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et +gaie. Aussitôt qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et +tourner vers moi son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit: + +«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?» + +Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux +comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du +reste, grande ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que +l’on avait tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui +garnissait un côté de la muraille. L’autre côté était occupé par le +lit. Cette penderie était si haut placée que les robes et peignoirs qui +la garnissaient et que l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point +jusqu’au parquet, de telle sorte qu’il eût été absolument impossible à +quelqu’un qui eût voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas +de ses jambes. Comme la tringle sur laquelle glissaient les +portemanteaux était des plus légères, il n’eût pu également s’y +suspendre. Rouletabille n’en examina pas moins avec soin cette +garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. Table-toilette, +table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, entre +lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu. + +Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du +départ et nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le +dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il +remit dans la poche du haut de son veston que fermait une boutonnière +qu’il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de +l’appartement du vieux Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi +facile à visiter que l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement, +ameublement sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, +aux portes ouvertes. Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère +Bernier venait de placer sa chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui +permettait de voir plus clair à sa besogne qui était toujours celle du +pelage des pommes de terre dites «saucisses». + +Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes +comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient +avec le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait +dans l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le +plafond de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. +Rouletabille demanda un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet +escalier devenait inutilisable. + +On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à +Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée +n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand nous +en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être humain +ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier, +quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi +que je vais le raconter. + +Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans +son corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et +moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire. + +À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour B’’. Nous +nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés +par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, voilà que +nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule +mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette +agitée et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la +nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on +pourrait la croire toute chaude et toute fumante encore du feu central +qui l’a mise au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne +croque- mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme, +s’agite-t- il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents +fois millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier +toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? Pourquoi ce +fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le voyons brandir son +crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son rire nous fait mal +maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur. + +Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de +passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il +ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il +comprend qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore +dit à mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne +sais pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours. + +— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille. + +— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur +Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que +c’est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce +voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. +Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le quittons +pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour Carrée. Il est certain «qu’il +n’en peut plus»! Sa taille s’est encore voûtée. Il a les mains dans les +poches. Il a l’air dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de +tout, avec ses mains dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses +mains de ses poches et l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis +l’avouer tout de suite, moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a +procuré, grâce à l’aide géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante +le plus affreux qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité! +Alors! Alors, qu’est-ce qui l’aurait cru?… + +M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva +naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier +était sorti devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans +sa poche et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite +qu’aucun barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M. +Darzac entre dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et +c’est la vérité. + +Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais +si je vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par +«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à éclater. + +À ce moment, il est cinq heures. + +4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit +l’attaque de la Tour Carrée. + +Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement +dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre- plein de cette +tour B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur +l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la Tour Carrée +où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il pensait. Il +pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il vida +entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande +stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait +évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans +la Cour du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier +riait encore des pommes de terre répandues. + +Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par +son père, au premier étage de la Louve. + +La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un +violent orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite… + +Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde +et épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air +est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la +terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord +de la Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, +il fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour +voir. Il y a évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient +des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent +l’auditoire du vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il +s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet +auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle, +avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son +mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel +est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie +avec tant de grâces languissantes? + +Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous +renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de +la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous +rejoint et son oeil suit la direction indiquée par l’index de +Rouletabille. + +«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?… + +— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince +Galitch.» + +Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions +jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne +me serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si +grand… Rouletabille me comprend, hausse les épaules… + +«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…» + +Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince. + +«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter, +c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il +est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. ça +va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant- dernière fois +qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et +n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de +l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée de +Moscou…» + +Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour. + +Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent +leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse +soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le +château, y entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut +du terre-plein de la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est +devenu la tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous +la poterne. Nous l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui +à bras tendus son plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient +furieux. Il adresse les pires injures au plus vieux crâne de +l’humanité. Il descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque +temps encore les éclats de sa colère jusqu’au fond de la batterie +basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu’il se battait +contre les murs. + +Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château +Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit +entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute +noire. + +Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une +idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à +son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, +entra dans la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit +une lettre, il en donna une également à Rouletabille et continua son +chemin vers la Tour Carrée. + +Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour +Carrée. Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de +M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette +langue; mais nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. +Walter était chargé de distribuer le courrier depuis que le père +Jacques n’avait plus le droit de s’éloigner de sa loge. Rouletabille +lui prit le courrier des mains et lui dit qu’il allait faire lui-même +la commission. + +Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber. + +Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à +cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe. + +«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille. + +— Il n’a pas bougé», répondit Bernier. + +Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de l’intérieur +(ces verrous doivent toujours être poussés dès que la personne est +entrée. Règlement Rouletabille). + +M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons +chez lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon, +juste en face de la porte R et faisait face à cette porte. + +Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la +lettre qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le +presse de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en +Russie. + +M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous +venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à +Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon ami +de Paris qui, après m’avoir donné quelques détails sans importance sur +le départ de Brignolles, m’apprend que ledit Brignolles se fait +adresser son courrier à Sospel, à l’hôtel des Alpes. Ceci est +extrêmement intéressant et M. Darzac et Rouletabille se réjouissent du +renseignement. Nous convenons d’aller à Sospel le plus tôt qu’il nous +sera possible, et nous sortons de l’appartement Darzac. La porte de la +chambre de Mme Darzac n’était pas fermée. Voilà ce que j’observai en +sortant. J’ai dit, du reste, que Mme Darzac n’était point chez elle. +Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la porte +de l’appartement, aussitôt… aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et +il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche d’en haut de son +veston. Ah! je le vois encore mettre la clef dans sa petite poche d’en +haut de son veston, je le jure!… et il en a boutonné le bouton. + +Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père +Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et +qu’il n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est pas parce +qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon chien de garde. Au +contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis hautement, +dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son devoir +et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était +une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. +Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle sera +heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi l’hommage rendu +à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux. + +Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour +Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, +Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, +M. Darzac poussa un cri en voyant l’état dans lequel on avait mis un +lavis auquel il travaillait depuis la veille pour essayer de se +distraire, et qui représentait le plan à une grande échelle du château +fort d’Hercule tel qu’il existait au XVe siècle, d’après des documents +que nous avait montrés Arthur Rance. Ce lavis était tout à fait gâché +et la peinture en avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de +demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès +d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate +qu’il ne lui répondit même pas. + +J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la +précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je +reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les +événements les plus futiles ont une importance en réalité considérable, +car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous le faisons en plein +drame, sans nous en douter, hélas! + +Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du +moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, +et pensant sans doute à tout autre chose. + +En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au +ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En +attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions. + +«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait +peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…» + +Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions +arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta: + +«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là… + +— Qui? + +— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est +embaumé?» + +Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon +chemin sans plus m’occuper de lui; ce que je fis. + +Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, +de me trouver face à face avec Mathilde!… + +Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme un +oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. Elle +glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au +rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché +sur la rampe du premier palier, regardait, lui aussi. + +Et il remonta jusqu’à moi. + +«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!» + +Il paraissait à nouveau très agité. + +«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans +vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…» + +Et il s’affala tout à coup sur une chaise. + +«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De +l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: «Non!… +c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le poing au ciel noir +qui ne crevait toujours point. + +Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui +m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce que la Dame +en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien embarrassé de lui +répondre. Enfin, il se leva: + +«Où allez-vous? + +— Prendre la garde à la poterne.» + +Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa +soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à +la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara +que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût +souffrant, s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point +que Mr Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais +termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec +le professeur Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un +air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient +point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame +en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair +et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à +coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines +oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour n’être point noyée +par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu’île. + +Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos +courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point +répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait +fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses +oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis, +dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle jetait +le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite +épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et +puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore +jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. +Edith en avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, +se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour +Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête +pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite +de ce qu’il lui avait été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de +l’humanité était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la +mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui +s’était toujours conduit d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob +crachait dans son crâne! Elle s’était enfuie, un peu effrayée. + +Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce +qu’elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux +Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac. + +Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi +pour échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir +était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir. + +Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait +de force. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! +Je le trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour +Carrée et recevant tout l’orage sur le dos. + +Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne. + +«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme +c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu n’as donc +pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je hurle, +écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le +tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…» + +Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, +des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu +vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts +l’atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la +flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan! + +Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le +poignet et une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête: + +«Où est-il?… Où est-il?» + +C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel +éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux +délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit. +Elle le vit. Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel +et par l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit +comme un drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la +malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci +que, dans ce vaste déchaînement des éléments, au cours de cette +tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je +sentis tout à coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique +parfum de la Dame en noir!… Ah! je comprends! Je comprends comment +Rouletabille, s’en est souvenu par-delà les années… Oui, oui, c’est une +odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime… Quelque +chose comme le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d’une +plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute +seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a donné de ces idées- +là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus tard… parce que +Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un bien doux et bien +tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un coup, là, au milieu de +cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d’un coup, +quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! extraordinaire, car +j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce +que ce parfum avait d’extraordinaire, et il m’apparaissait dans un +moment où les plus persistants parfums de la terre — et même tous ceux +qui font mal à la tête — sont balayés comme une haleine de rose par le +vent de mer. Je comprends que lorsqu’on l’avait, je ne dis pas senti, +mais saisi (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuadé +que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame +en noir, et il fallait certainement pour cela être très intelligent, et +il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les autres soirs, +bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se passait +autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique +et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, c’était +pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était un coeur de +fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un coeur +d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était un coeur +de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir +s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac +et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!… + +Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir +appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, +bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en +noir! Le parfum de la Dame en noir!…» + +La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de +son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne +s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la +suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour +trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait +comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère +et l’enfant. + +Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la +chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. +Là, nous allions être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez +elle, car nous savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour +du Téméraire. + +Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je +passai en face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y +fus mis à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à +brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la +façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je +ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda: +«Il y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» +je fus plus ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de +l’orage. Et je compris que, dans le moment même que la nature entière +s’apaisait au dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à +l’abri, un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre +vainement depuis des siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise +contenance et trahir tout l’émoi où me plongeait cette phrase +inattendue. D’abord, je ne répondis point; je balbutiai, et +certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces +choses se sont passées. Mais j’y assiste encore comme si j’étais mon +propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne sont +point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée et, +comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec ses +cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la +soie légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés +comme une loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la +glaise immortelle qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens +bien que mon émotion, même après tant d’années, quand je songe à ces +choses, me fait écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n’en +dirai point plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille +du professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux ici, +vis-à-vis de Rouletabille, qu’affirmer le sentiment de respectueuse +consternation qui me gonfla le coeur devant cette mère divinement +belle, qui, dans le désordre harmonieux où l’avait jetée l’affreuse +tempête — physique et morale — où elle se débattait, venait me supplier +de trahir mon serment. Car j’avais juré à Rouletabille de me taire, et +voilà, hélas! Que mon silence même parlait plus haut que ne l’avait +jamais fait aucune de mes plaidoiries. + +Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma +vie: + +«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous +deux!» + +Et elle ajouta avec un gros sanglot: + +«Pourquoi continue-t-il à mentir?» + +Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette femme +avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de +tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais +existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum de +la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie… + +Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en +quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… tout +ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu +de cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les +deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement +savoir ce que c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui +avait l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre +était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que +Rouletabille lui avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une +institution de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme +une explication, mais celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il +s’était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège +d’Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de venir à Menton. + +«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt. + +Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit +d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois +qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir +même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne +eudoise. + +«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai +ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de +Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?» + +Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme qui +avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je +l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs +incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le +malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui +avait crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils +c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme +vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais cru +Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé. + +Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé jusqu’à +lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de personne, pas même d’un +voleur! C’est alors qu’elle était rentrée dans la Tour Carrée et +qu’elle avait désiré mourir. Mais elle n’avait pas retrouvé son fils +pour le perdre sitôt et elle vivait encore! J’étais hors de moi! Je lui +baisais les mains. Je lui demandais pardon pour Rouletabille. Ainsi, +voilà quel était le résultat de la politique de mon ami. Sous prétexte +de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la tuait! Je ne +voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je m’enfuis! +J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carrée, +en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du +Téméraire, mais celle-ci était déserte. + +À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y +avait une lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier +branlant du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je +l’enfonce. Rouletabille est devant moi: + +«Que voulez-vous, Sainclair?» + +En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon +courroux. + +«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée. +Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!… + +— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!… + +— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue- t-il, +brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle m’a ordonné de +partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux prises avec mon +père!» + +Et il ricane, ricane. + +«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…» + +Il était affreux en parlant ainsi. + +Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante. +«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne +connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!» + +.. .. .. .. .. + +À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! +Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se +dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être +frappé lui-même!… + +Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée +emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman! + + + + +XI +L’attaque de la Tour Carrée + + +J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, redoutant +tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» une +telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours +tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il +n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire incapable de voler +directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser comme un oiseau +ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et qu’il +remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, me +renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers +couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui +venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable! + +Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué +sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte de +la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut la +forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante, +malgré le cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait +une terreur indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui +jeta Rouletabille, et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je +n’entendis plus que des soupirs et des gémissements, et encore ces deux +syllabes que la nuit répétait indéfiniment: «Maman! Maman!» + +Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur +désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour +Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que j’essayais de +me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions tout perdu, +tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils n’avait-il point +retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin retrouvé l’enfant?… +Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle était si vivante? +Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, debout, sur le seuil +de la tour? + +Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire +quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu? +Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se +trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse +de la Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du +sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, +n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du +jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais +pas. Et la porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux +murmure: «Maman! Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait +que cela en pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient +même pas eu la précaution de refermer complètement la porte du salon du +vieux Bob. C’est là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait +emporté son enfant! + +… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se +répéter: «Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses +entrecoupées, des phrases sans suite… des stupidités divines… «Alors, +tu n’es pas mort!»… Sans doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était +suffisant pour les faire repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient +s’embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer, +lui, le parfum de la Dame en noir!… Je l’entendis qui disait encore: +«Tu sais, maman, ce n’est pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait +pensé, au son de sa voix, qu’il avait encore neuf ans en disant ces +choses, le pauvre Rouletabille. «Non! mon petit!… non, tu n’as pas +volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce n’était pas ma faute si +j’entendais… mais j’en avais l’âme toute chavirée… C’était une mère qui +avait retrouvé son petit, quoi!… + +Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais +savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré. + +La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite +veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être +au lit quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à +la hâte, quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les +traits étaient décomposés par la peur. + +«Où est le père Bernier? demandai-je. + +— Il est là, répondit-elle en tremblant. + +— Là?… Où, là?…» + +Mais elle ne me répondit pas. + +Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour +savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je +baissai la veilleuse et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert +de pommes de terre; il en avait roulé partout. La mère Bernier ne les +avait donc pas ramassées depuis que Rouletabille avait vidé le sac? + +Je me relevai, je retournai à la mère Bernier: + +«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu? + +— Je ne sais pas», répondit-elle. + +Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le +père Bernier apparut sur le seuil de la loge. + +«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair? + +— Bernier!… Qu’est-il arrivé? + +— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave… +(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée +qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac, +en posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a +eu peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur +appartement était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et +vous aviez entendu quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour +vous rassurer. + +— M. Darzac était donc rentré chez lui?… + +— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour, +monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il +est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur! +Ah! je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement, +il n’y avait personne de blessé. + +— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez +elle? + +— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle l’a +suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble. + +— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre? + +— Tenez, le voilà!…» + +Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de +l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait signe. +Je m’approchai de lui et il me dit: + +«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce n’est +pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en parle pas. Les +autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. C’est inutile +d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! J’ai un service +personnel à vous demander. + +— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez +bien. Disposez de moi, si je puis vous être utile. + +— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se +coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle +ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du +calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de silence… + +— Bien, mon ami, comptez sur moi!» + +Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui +attestait mon dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous +cachaient quelque chose, quelque chose de très grave!… + +Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver +Rouletabille dans le salon du vieux Bob. + +Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la +Dame en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si +silencieux et avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui +avais entendu les transports de tout à l’heure et qui m’attendais à +trouver le fils dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux +sans dire un mot, sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme +Darzac à quitter Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle +m’intrigua à un point que je ne saurais dire, et la soumission avec +laquelle Rouletabille acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se +pencha sur le front de mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon +enfant» d’une voix si blanche, si triste, et en même temps si +solennelle, que je crus entendre l’adieu déjà lointain d’une mourante. +Rouletabille, sans répondre à sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il +tremblait comme une feuille. + +Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée. +J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose d’inouï. +L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; et il n’est point +douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, si sa raison et son +coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui venait de se passer +entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que Rouletabille +ne pensait pas comme moi? + +… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais +Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet qui +joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par +l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée. + +Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un +enfant, dit à voix basse: + +«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je +n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée. +C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part +de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…» + +Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le +salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point +fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre +distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré +l’épaisseur des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous +trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre, +mais n’était-ce pas déjà quelque chose que de pouvoir entendre?… +L’orage avait fui, mais les flots n’étaient pas encore apaisés et ils +se brisaient sur les rocs de la presqu’île d’Hercule avec cette +violence qui rendait toute approche de barque impossible! Ainsi +pensai-je dans le moment à une barque, parce que, une seconde, je crus +voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre — une ombre de barque. +Mais quoi! C’était là évidemment une illusion de mon esprit qui voyait +des ombres hostiles partout, — de mon esprit certainement plus agité +que les flots. + +Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir — +ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une +expiration, comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine +comme la vie qui s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva +par cette fenêtre et passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien… +non, on n’entendait plus rien que le mugissement intermittent de la +mer, et, tout à coup, la lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour +Carrée, toute noire, rentra dans la nuit. Mon ami et moi nous étions +saisi la main et nous nous commandions ainsi, par cette communication +muette, l’immobilité et le silence. Quelqu’un mourait, là, dans la +tour! Quelqu’un qu’on nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un +qui n’était ni Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère +Bernier, ni, à n’en point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne +pouvait pas être dans la tour. + +Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre +qui avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart +d’heure s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la +fenêtre de sa chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller +éteindre cette lumière et redescendre. Je pris mille précautions; cinq +minutes plus tard, j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait +plus maintenant d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible +lueur au ras du sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la +batterie basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du +jardinier où veillait Mattoni. En somme, en considérant la position +qu’ils occupaient, on pouvait très bien s’expliquer que ni le vieux Bob +ni Mattoni n’eussent rien entendu de ce qui s’était passé dans la Tour +Carrée, ni même, dans l’orage finissant, des clameurs de Rouletabille +poussées au-dessus de leurs têtes. Les murs de la poterne étaient épais +et le vieux Bob était enfoui dans un véritable souterrain. + +J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans +l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation qu’il +n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la porte de la +Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme j’allais +me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste sur la cour, +Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à lui-même de +dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était très +courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon +ami, et voici ce que je vis: + +D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, qui, +sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la +poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté +de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se +retourna du côté de la tour et fit un signe que nous pouvions +interpréter comme un signe de tranquillité. À qui s’adressait ce signe? +Rouletabille se pencha encore; mais il se rejeta brusquement en +arrière, me repoussant. + +Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y +avait plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou +plutôt nous l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une +courte conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous +entendîmes quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du +jardinier, et le père Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse +noire et tout doucement roulante d’une voiture. Nous distinguions +bientôt que c’était la petite charrette anglaise, traînée par Toby, le +poney d’Arthur Rance. La Cour du Téméraire était de terre battue et le +petit équipage ne faisait pas plus de bruit sur cette terre que s’il +avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby était si sage et si tranquille +qu’on eût dit qu’il avait reçu les instructions du père Bernier. +Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore la tête du côté de nos +fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans +encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la porte +le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants +s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à +mon ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans +que j’en pusse deviner la raison subite. + +Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et +retournait à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher +davantage, et, certainement, les personnes qui étaient maintenant sur +le seuil de la Tour Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient +regardé de notre côté, mais elles ne pensaient guère à nous. La nuit +s’éclaircissait alors d’un beau rayon de lune qui fit une grande raie +éclatante sur la mer et allongea sa clarté bleue dans la Cour du +Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis de la tour et +s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris qu’ils eurent un +mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la Dame en noir +prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, il le +faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si +elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point +conclure. + +Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui me +manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et qu’il +souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser sous la +banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa +casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes +distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait +fait de gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le +mur de la tour, la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune +aide. Et, soudain, dans le moment que M. Darzac avait réussi à pousser +le sac dans la voiture, Mathilde prononça, d’une voix sourdement +épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» — «C’est la fin!…» répondit +M. Darzac qui, maintenant, s’épongeait le front. Sur quoi il mit son +pardessus et prit Toby par la bride. Il s’éloigna, faisant un signe à +la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuyée à la muraille comme si +on l’avait allongée là pour quelque supplice, ne lui répondit pas. M. +Darzac nous parut plutôt calme. Il avait redressé la taille. Il +marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: d’un pas d’honnête homme +conscient d’avoir accompli son devoir. Toujours avec de grandes +précautions, il disparut avec sa voiture sous la poterne du jardinier +et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée. + +Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint +énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et +retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand +il ne fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée, +Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa +entre la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du +concierge. + +«Venez avec moi», lui dit-il. + +L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi aussi. Il +nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux +étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent: + +«C’est un grand malheur!» + + + + +XII +Le corps impossible + + +«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua +Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si +vous ne nous cachez rien. Allons, venez!» + +Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf, +et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon +Rouletabille. Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un +problème sentimental qui l’avait intéressé si personnellement, +maintenant qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il +reconquérait toutes les forces incroyables de son esprit pour la lutte +entreprise contre le mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu, +jusqu’à la minute suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma +vie, même aux côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé +et se furent expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste +d’hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui +ne contribue nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation +faite à l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 +au 13 avril. + +Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il +brisera et qui crieront grâce. + +Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre +compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de +Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la +lampe. + +Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa +pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui +s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil +s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il +dit: + +«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?» + +Bernier secoua sa rude tête de gars picard. + +«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je +n’en sais rien!…» + +Rouletabille: + +«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me +racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de +rien!… + +— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus? + +— Mais, de votre sécurité, Bernier!… + +— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait! + +— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se +levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le +temps de faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique +nécessaire… «Alors, reprit-il, il était dans la Tour Carrée? + +— Oui, fit la tête de Bernier. + +— Où? Dans la chambre du vieux Bob? + +— Non! fit la tête de Bernier. + +— Caché chez vous, dans votre loge? + +— Non, fit la tête de Bernier. + +— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans +l’appartement de M. et Mme Darzac? + +— Oui, fit la tête de Bernier. + +— Misérable!» grinça Rouletabille. + +Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge, +et l’enlevai aux griffes de Rouletabille. + +Quand il put respirer: + +«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler? +fit-il. + +— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous +avouez qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui +donc l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui, +seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?» + +Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui +m’accusez d’être le complice de Larsan? + +— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous +savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!… + +— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… j’ai eu tort +de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand on se bat pour +ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande pardon! + +— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous +êtes un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que +j’incrimine: c’est votre négligence. + +— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. Ma +négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai eu +toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans +cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, à +cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point, +naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, +vous et M. Sainclair! + +— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet +individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous +l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. et Mme Darzac +s’il n’y était pas! + +— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était! + +— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. +Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en +l’absence de M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre +quand il avait la clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre +pendant qu’il était là! + +— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus +que tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: +voilà bien le mystère! + +— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi, +avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé +immédiatement la porte? + +— Oui, monsieur. + +— Et quand l’avez-vous rouverte? + +— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac +chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque +temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils +se sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur +appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu qu’on +repoussait les verrous. + +— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas +ouvert la porte? + +— Pas une seule fois. + +— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps? + +— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de l’appartement, et +c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à six heures et demie, +sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte de la tour +étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. Après le +dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma +femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même +si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte +de l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus +incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne +savait pas ce qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce +qui s’est passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement +à cinq heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui s’est +passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que M. Darzac +était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de même, +l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, et puis, +encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et que +j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est passé après. +Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la mort de l’homme, ce +qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! C’est un mystère! + +— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez bien +que vous n’avez pas quitté le couloir? + +— Ma foi, oui! + +— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille. + +— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez +appelé… + +— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez cette +minute-là… + +— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. Darzac était +dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un mystère!… + +— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces deux +minutes-là? + +— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge l’aurait +bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué, +ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne +d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que +personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, +la nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me +croire. Je le lui ai juré sur le cadavre qui était là! + +— Où était-il, le cadavre? + +— Dans sa chambre. + +— C’était bien un cadavre? + +— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais! + +— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier. + +— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il avait +un coup de revolver dans le coeur!» + +Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu? +Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux +yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème +de savoir comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il +venu se faire tuer? + +Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire +avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était +derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout doucement +dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la mère +Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement de +Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles qu’on +bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» fit la +bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui +appelait: «Au secours!» Ce cri- là, nous ne l’avions pas entendu, nous +autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que +sa femme s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. +Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte +continuait de l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement +de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces +mots furent prononcés: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit +M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une voix étouffée, +épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le dessous +dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le +sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui +l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui avait poussé le cri, +avait été mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait point cela: +l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi n’ouvrait-elle point au secours +qu’il lui apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin, +presque aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le +père Bernier n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La chambre était +plongée dans l’obscurité, ce qui n’étonna point le père Bernier, car la +lumière de la bougie qu’il avait aperçue sous la porte, pendant la +lutte, s’était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le +bougeoir qui roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert +pendant que l’ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur +quelqu’un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu’elle +apportât de la lumière, mais Mme Darzac s’était écriée: «Non! non! pas +de lumière! pas de lumière! Et surtout qu’il ne sache rien!» Et, +aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant: «Il vient! +il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier! +Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte, +pendant qu’elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous- en! +Qu’il ne sache rien!» + +Le père Bernier continuait: + +«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous +a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi, +j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait +fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un +sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en +entend plus parler!» + +— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; ma +femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon +tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible. +Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, +dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui +interrogeait ma femme dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé +le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais +j’avais dit à M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle +n’est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est +si claire qu’on en voit le fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a +demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en +sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour +madame, et pour l’humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je +l’ai fait. Mais ne m’en demandez pas davantage et que Dieu vous +protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans +la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M. +Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre. +Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu tout à +coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, +messieurs, mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte +pas malheur! Enfin, nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier +bandit!… Mais, voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra +jamais cacher une histoire pareille… et on ferait mieux de la raconter +tout de suite à la justice… J’ai promis de me taire et je me tairai, +tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me +décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à madame et +à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison… +Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un honneur de tuer un Larsan! +Pardon d’avoir encore prononcé ce nom- là… je sais bien, il n’est pas +propre… C’est-y pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en +délivrant soi-même? Ah! tenez!… une fortune!… Mme Darzac m’a promis une +fortune si je me taisais! Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la +meilleure fortune de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de +malheurs!… Tenez!… Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… +Qu’est-ce qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés +soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls +dans la Tour Carrée avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que +vous l’avez tué! Tout le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a +eu déjà trop de scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si +c’est possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en +mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j’en avais bien envie. +J’avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, +on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en +mourra bien davantage!» Mais c’était son idée! Elle veut qu’on se +taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!» + +Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains: + +«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!» + +Rouletabille l’arrêta: + +«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son +avis? + +— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui +obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère +blessure à la gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y +avait qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le +misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il +n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. Ses +premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire: + +«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait +personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.» + +— Où cela se passait-il? + +— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre +chère femme. + +— Et le cadavre? Où était-il? + +— Il était resté dans la chambre de M. Darzac. + +— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en débarrasser? + +— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était prise, +car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service; +vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y +attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le +réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi +qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. Darzac, +qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée +des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair, +ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. +Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame +n’a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été +fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions +point rassurés avec le cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, +une fois encore, à soupirer, et quel soupir! Le reste, monsieur, vous +l’avez vu, et vous en savez maintenant autant que moi! Que Dieu nous +garde!» + +Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le +remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui +recommanda la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa +brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il +venait de subir à Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui +serrer la main, mais Rouletabille retira la sienne. + +«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous +quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis- je, quand +nous fûmes seuls. Larsan est mort?… + +— Oui, me répliqua-t-il, je le crains. + +— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?… + +— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais pas +encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ +NI MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!» + + + + +XIII +Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes + + +Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé +moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais encore vu +dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la +chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la glace, se +regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s’il +eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est- ce bien toi, +Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il +paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne +vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi +s’accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre +rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la +petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à +l’affût. + +… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une raie +blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. C’était +l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la nuit, +blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un qui n’a +pas dormi. + +«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais +compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec +votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais +savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l’histoire de l’accident de +revolver sur la table de nuit»? + +— Non!… me répondit-il sans se détourner. + +— Elle ne vous a rien dit de cela? + +— Non! + +— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du +cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce +jour-là!… + +— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi, +Sainclair; je ne lui ai rien demandé! + +— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant +qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de +ce cri? + +— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets +de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse +rien demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous +quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte… + +— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!» + +— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…» + +Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter. +Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit +falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui +conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire. + +«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! +Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le +vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon +cercle, qui m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.» + +Et il poussa un gros soupir: + +«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…» + +Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans +la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait +toujours sur la table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob! + +Rouletabille fit: + +«Oh! oh!» + +Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de +lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de +la batterie basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était +relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes +bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges, +des «pendeloques en coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un +os long», des «boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la +couche du renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre +raclée en silex de la couche de l’éléphant», nous revînmes à la table- +bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il +avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à +sécher sur la partie de bureau qui était en face de la fenêtre, exposée +au soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la +solidité des barreaux auxquels on n’avait pas touché. + +Rouletabille me vit et me dit: + +«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu sortir par +les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte.» + +Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les +traces de pas. + +«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à +Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne +et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…» + +Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On +n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part! + +Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit: + +«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il travaille +toujours.» + +Et puis, soucieux, il ajouta: + +«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le plancher, +je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac, +lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et +ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du +Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il +n’y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé +ici avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout +cas, il n’y est point revenu depuis!» + +Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui +éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une +façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des squelettes, +mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent. + +Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le +prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites +vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le +considère un instant, avec une attention surprenante; puis il le +regarde de profil; puis il me le dépose entre les mains, et je dois +l’élever à mon tour au-dessus de ma tête, comme le plus précieux des +fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe +au-dessus de sa tête. + +Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le +crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je +constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si +quelqu’un s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou +s’y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux +plus que jamais: + +«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il +s’en aille, que le sac!» + +Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus +surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de +deviner l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que +nous n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle +dans lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour +à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être +occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime +impossible, comment Rouletabille pouvait-il s’amuser à faire des +dessins avec une règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui, +il s’était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la +planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan, +tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un pacifique et +gentil commis d’architecte. + +Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et l’autre +traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé par la Tour +du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. Darzac. + +Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant +un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait +servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout +l’espace du cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, +prêtant grande attention à ce que la peinture fût de mince valeur +partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait +la tête de droite et de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu +la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui +parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, +attachés au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se +crispa et laissa échapper une exclamation d’horreur indicible; je ne +reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers +moi qu’il renversa le vaste fauteuil. + +«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture +rouge!» + +Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation +sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret… + +«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les +yeux agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle. + +Je ne pus m’empêcher de lui demander: + +«Mais, qu’est-ce qu’elle a?… + +— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas qu’elle est sèche +maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du sang!…» + +Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas du +sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle. + +Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je +m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang. + +«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de +Larsan?… + +— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de +Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du +sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le +seul moyen!…» + +J’étais tout à fait, tout à fait étonné. + +«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…» + +Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son +père… «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne +se laisse pas prendre son sang comme ça!» + +«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles +de la Dame en noir!… + +— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme +ça!…» + +Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit +lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot: + +«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop +affreux.» + +Et il dit encore: + +«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…» + +Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba +dans le godet: + +«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!» + +Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin +infini et l’alla enfermer dans une petite armoire. + +Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le +regardais faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à +coup, devenu vraiment fou. + +«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne +pouvons plus reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise +tout… tout ce qui s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait +rentrer tout de suite… tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! +je ne peux plus attendre!…» + +Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi +s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? +Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?… + +Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau: + +«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas +mort!…» + +Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras: + +«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…» + +Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous +trouvions. Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse +seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me +répondit qu’il ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, +«tant que le cercle ne serait point fermé». + +Et il ajouta, lugubre: + +«Puisse-t-il ne l’être jamais!…» + +La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle +s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. +Il parut très fâché de nous voir. + +«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit- il… +Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux +n’est toujours pas rentré. + +— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille. + +Et il poussa la porte. + +«Surtout ne dites pas à madame… + +— Mais non!… Mais non!…» + +Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près +complète. + +«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le +reporter à voix basse. + +— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus +rentrer dans la chambre… ni moi non plus… + +— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et +attendez que je vous appelle!» + +Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous +aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était +encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La +grande silhouette sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de +la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, +elle n’eut pas un mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, +d’une voix si affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus: + +«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous +n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous voulez?» + +Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie: + +«Vous m’aviez juré de ne rien voir.» + +Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect +infini: + +«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le +ton d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…» + +Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût pris +la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, quand +il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle eut +un recul de tout le corps. + +«Pas là!» gémit-elle… + +Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille +secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son +ordre, l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva. + +La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre +était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par +les vastes embrasures rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel +éclairage pour une chambre de meurtre! Que de sang sur les murs et sur +le plancher et sur les meubles!… Le sang du soleil levant et de l’homme +que Toby avait emporté on ne savait où… dans le sac de pommes de terre! +Les tables, les fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps +du lit auxquels l’homme, dans son agonie, avait dû désespérément +s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l’on voyait sur le +linge la marque d’une main rouge. C’est dans tout cela que nous +entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prête à s’évanouir, +pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce et suppliante: «Il +le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout de suite après +l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je venais de +remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par signes +de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au +fur et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus +troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout +le calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il +n’y parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout +le temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle +lui tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à s’étouffer, et +cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle fut un peu +soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur elle. +Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent +tous les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans +la chambre rouge. Elle dit à voix basse: + +«Nous sommes délivrés…» + +Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de +prière: «Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout… +tout ce qui s’est passé… tout ce que tu as vu…» + +Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui +était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les +objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le plancher et +elle raconta l’atroce scène à voix si basse que je dus m’approcher, me +pencher sur elle pour l’entendre. De ses petites phrases hachées, il +ressortait qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé +les verrous et s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle +sorte qu’il se trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose +arriva. La Dame en noir, elle, était un peu sur la gauche, se disposant +à passer dans sa chambre. La pièce n’était éclairée que par une bougie, +placée sur la table de nuit, à gauche, à portée de Mathilde. Et voici +ce qu’il advint. Dans le silence de la pièce, il y eut un craquement, +un craquement brusque de meuble qui leur fit dresser la tête à tous les +deux, et regarder du même côté, pendant qu’une même angoisse leur +faisait battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout +s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un mot, peut-être sans +le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement naturel et +jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un mouvement +pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il +fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le +premier et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La +Dame en noir se demanda si elle n’était pas victime de quelque +hallucination, si elle avait vu réellement remuer le placard. Mais +Darzac avait eu lui aussi la même sensation, car il quitta tout à coup +la table-bureau et fit bravement un pas en avant… C’est à ce moment que +la porte… la porte du placard… s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut +poussée par une main invisible… elle tourna sur ses gonds… La Dame en +noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas… Mais elle eut un geste +de terreur et d’affolement qui jeta par terre la bougie au moment même +où du placard surgissait une ombre et au moment même où Robert Darzac, +poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre… + +«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit +Rouletabille… Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?… +Vous avez tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan, +puisque tu n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué +l’ombre de Larsan! + +— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne +dit plus rien…) + +Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc +auraient-ils tué, s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait +pas vu la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en +frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait +entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix +de Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit, +annonçait la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» +pendant que l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante: +«Mathilde!… Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait +appelée du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle… +elle n’avait pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux +ombres, que s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un +secours qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et +puis, tout à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait +pousser le cri atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui +était mort?… Qui était vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix +allait-elle entendre?… + +… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!… + +Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et +elle se laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre. +Et là, il lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille, +que je travaille beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne +me quittez plus!… Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour +de M. Darzac!» s’écria-t- elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui +promit, la supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte +de la chambre quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille +demandait qui était là. La voix de Darzac répondit. Rouletabille fit: + +«Enfin!» + +Et il ouvrit. + +Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus +pâle, plus exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient +ravagée qu’elle n’en exprimait plus aucune. + +«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…» + +Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la +Dame en noir. Il leva les yeux sur elle: + +«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…» + +Rouletabille demanda tout de suite: + +«Au moins, vous avez vu sa figure? + +— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que j’allais +ouvrir le sac?…» + +J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet +incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui +dit: + +«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, cela!…» + +Et il lui serra la main avec effusion… + +«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut +maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y +aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!…» + +Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, +Rouletabille m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout +à quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu +déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, +pour dire: + +«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!» + +Je lui répondis en regardant M. Darzac: + +«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés? + +— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille. + +— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment +cet homme est entré…» + +Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver +qu’il venait de trouver sous le placard. + +«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il +n’a pas eu le temps de s’en servir.» + +Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre +revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme. + +«Voilà une bonne arme!» fit-il. + +Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le +culot de la cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette +arme à l’autre, celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait +échappé aux mains de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait +une marque de Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes +ses cartouches et Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais +servi. + +«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il. +Il lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait +simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré +tout de suite.» + +Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan +dans sa poche. + +«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la +tête, je vous jure que c’est bien inutile! + +— Vous croyez? demanda Rouletabille. + +— J’en suis sûr.» + +Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit: + +«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le +cadavre?» + +M. Darzac répondit: + +«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus +rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce +avec cet homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je +dirai: c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus +jamais de cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le +cadavre. Elle vous le dira, s’il lui plaît. + +— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut. + +— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de +même, vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant, +êtes-vous sûr qu’il soit mort? + +— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac. + +— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est fini? implora +Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… Cette +atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!» + +Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce +mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame qui +venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat. +Plus de Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de +terre! + +Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait +d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et qui +fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder ni la +regarder; ce fut elle, la première, qui parla: + +«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai plus!…» + +Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas. + +«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré! + +— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère qu’il a +emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort. + +— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit +Rouletabille. + +— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous +voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut +le chasser! Il faut le chasser! + +— Chassons-le», dit encore Rouletabille. + +Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame +en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui +parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait point. +Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous +crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à +Rouletabille de ne point insister. + +Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier +et sa femme. + +Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une +confrontation générale de nous tous d’où il résulta d’une façon +définitive que: + +1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le +placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement; + +2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux +fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence de M. +et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y laisser +entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer +M. et Mme Darzac; + +3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en +était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie; + +4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac +aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois, +l’après-midi et le soir; + +5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement +de cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de +deux minutes à six heures. + +Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M. +Darzac pour prendre des notes, se leva et dit: + +«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est dans la +brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier +vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant +la porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac. +Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, +pouvez-vous répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous +avez fermé immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez +poussé les verrous?» + +M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et +il ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu +avec votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!» + +Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé +plus tard. + +On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge. + +Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit: + +«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… L’appartement +de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que l’était la Chambre +Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou encore que l’était la +galerie inexplicable. + +— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: ce +sont les mêmes procédés. + +— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les +mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui +cachait ses blessures. + +— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais +bien!…» + +Il y eut un douloureux silence. + +M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du +crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui +avait été dit pour la Chambre Jaune. + +«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces +plafonds et dans ces murs. + +— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. + +— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire! +continua M. Darzac. + +— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs +de la Chambre Jaune? + +— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la Tour +Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on n’y peut +introduire personne avant ni après. + +— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque c’est +le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; dans +la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!» + +Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir +s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, d’un mot: + +«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…» + + + + +XIV +Le sac de pommes de terre + + +Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait +avec Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir, +qui avait hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner +l’appartement de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer +quelque hôte de la Louve. Son dernier mot avait été pour nous +recommander la prudence et le silence. Rouletabille nous donna congé. + +Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et +autour du château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans +leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis +profondément, vaincu par la fatigue physique, plus forte que tout. +Quand je me réveillai, je restai quelques instants sur ma couche, dans +un doux anéantissement; et puis tout à coup je me dressai, me rappelant +les événements de la nuit. + +«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!» + +Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma +pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du +«corps de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut +point spécial, loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près +ou de loin, dans cet étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient; +et alors que l’horreur de l’événement en lui-même — l’horreur de ce +corps à l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit +pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et +mystérieuse tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait, +s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au contraire +l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, grandit, se dressa +devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus affolante. +Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de +nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du problème +que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour +dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui +eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de +l’exactitude de ces termes. + +Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle produite? à quel +moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles mines, +contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le domaine +de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant et lui ont +livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? Ah! que +de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il faut +savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout et +dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans clameur; et +l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses bas. L’attaque! +Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle est peut-être +encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un soupir, +dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi +dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se +voit… dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas! + +Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je +m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend +sous le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je +suis tout étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de +déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble +que Mr Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa +poignée de main est glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. +Edith, du coin sombre où elle est nonchalamment étendue, nous salue de +ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous +allons savoir ce qu’il veut». À quoi Rouletabille répond en s’excusant +de nous avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a, +affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu’il n’a pas +voulu la retarder d’une seconde. Le ton qu’il a pris pour nous dire +cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et simule une +peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte, dit: «Attendez, +madame, pour frissonner, de savoir de quoi il s’agit. J’ai à vous faire +part d’une nouvelle qui n’est point gaie!» Nous nous regardons tous. +Comme il a dit cela! J’essaye de lire sur le visage de M. et Mme Darzac +leur «expression» du jour. Comment leur visage se tient-il depuis la +nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On n’est pas plus +«fermé». Mais qu’as- tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie +ceux d’entre nous qui sont restés debout de s’asseoir et, enfin, il +commence. Il s’adresse à Mrs. Edith. + +«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai décidé de +supprimer toute cette «garde» qui entourait le château d’Hercule comme +d’une seconde enceinte, que j’avais jugée nécessaire à la sécurité de +M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez laissé établir, bien qu’elle +vous gênât, à ma guise avec tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons +le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur. + +Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. +Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. +Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous +nous demandons avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en +venir. + +«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur +Rouletabille! Eh bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle +m’ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté +(affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très +affectée et, chose curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au +contraire, elle m’a tout à fait intéressée à cause de mes goûts +romanesques; mais, si je me réjouis de sa disparition, c’est qu’elle me +prouve que M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. + +— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette +nuit.» + +Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à +apercevoir. + +«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais +comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une +pareille nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses +intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac +n’est-il pas allé à Castelar?» + +Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. et de +Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un +mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas. + +«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, +il est nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour +laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, +madame, vous a mise au courant des affreux drames du Glandier et du +rôle criminel qu’y joua… + +— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela. + +— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne +garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu +réapparaître ce personnage. + +— Parfaitement. + +— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce +personnage ne reparaîtra plus. + +— Qu’est-il devenu? + +— Il est mort! + +— Quand? + +— Cette nuit. + +— Et comment est-il mort, cette nuit? + +— On l’a tué, madame. + +— Et où l’a-t-on tué? + +— Dans la Tour Carrée!» + +Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien +compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient, +M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas +hésité à le leur apprendre. + +«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a tué? + +— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se +rasseoir. + +Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil, +nous n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin. + +Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M. +Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette +fois-ci (décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant +affectée): + +«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!» + +Et elle se retourna vers son mari en s’écriant: + +«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!» + +Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans +sa nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle +lui promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari +étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les +seconder, elle et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur +dévouement et qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait +devant les juges. + +«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de +juges et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan +était mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh +bien, il continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il +serait tout à fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme +Darzac et le professeur Stangerson ont été beaucoup trop déjà les +innocentes victimes et nous avons compté pour cela sur votre +complicité. Le drame s’est passé d’une façon si mystérieuse, cette +nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris la précaution de vous le +faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. Mais M. et Mme +Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce qu’ils +devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple des +politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué +quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre +quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la +justice italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident +imprévu la mettrait au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont +assez de tact pour ne point vouloir vous faire courir le risque +d’apprendre un jour par la rumeur publique, ou par une descente de +police, un événement aussi important qui s’est passé justement sous +votre toit.» + +Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême. + +«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en +réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac, +le châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac. +Mais j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac +aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans +tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez +notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de +justice, si nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra +tout supposer…» + +À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de +cette tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué +Frédéric Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui +était traîné en prison. + +«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…» + +Mrs. Edith ajouta: + +«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision, +il conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.» + +Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient +encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille +en parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur +promettait le silence et nous engageait tous au silence; aussi +n’eurent-ils point une parole. Ils étaient comme en pierre dans leur +fauteuil. Mr Arthur Rance répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout +dire!» + +Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je +compris à ses yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de +considérable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur +Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à +bec-de-corbin. Le bec en était d’ivoire et joliment travaillé par un +ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit cette canne. + +«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et +mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas encore +remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de +Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.» + +Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la +canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber +devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis +immédiatement à Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un +regard qui me foudroya. Et, avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce +regard-là que j’étais un imbécile! + +Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable de +«suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac. + +«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les +émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous +en prie, dans nos chambres, vous vous reposerez. + +— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs. +Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous +intéresse particulièrement. + +— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.» + +Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il +racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le +saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit. +Jamais le problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait +nous apparaître avec plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était +toute réellement (je dis réellement, ma foi) frissonnante. Quant à +Arthur Rance, il avait mis le bout du bec de sa canne dans sa bouche et +il répétait avec un flegme tout américain, mais avec une conviction +impressionnante: «C’est une histoire du diable! C’est une histoire du +diable! L’histoire du corps de trop est une histoire du diable!…» + +Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui +dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la +conversation devint à peu près générale; mais c’était moins une +conversation qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections, +d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de +demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du «corps +de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient +qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible sortie +du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce +propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman +héroïque qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point +laisser tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il +méprisait cette manifestation verbale du désarroi des esprits, +manifestation qu’il supportait avec l’air d’un professeur qui accorde +quelques minutes de récréation à des élèves qui ont été bien sages. +C’était là un de ses airs qui ne me plaisaient pas et que je lui +reprochais quelquefois, sans succès d’ailleurs, car Rouletabille a +toujours pris les airs qu’il a voulus. + +Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il +demanda brusquement à Mrs. Edith: + +«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la +justice? + +— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions +impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette +allusion voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa +celui-ci parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose, +monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait +pu l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues +heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi à +rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant de +pénétrer dans la place!» + +Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque +trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment inconscient, +s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de poser +contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce qu’il veut +faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai plus! Ah! je m’en +garderai bien!…» + +Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer +d’une façon aussi vive, presque cruelle. + +«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que +j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. +Si elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps +de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence peut-être +moins inexplicable d’un corps de moins.» + +Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les +autres redoutant déjà de comprendre. + +«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir +qu’il ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.» +Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer: +«Un corps de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est +pour le mieux!» + +— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce corps +de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de +trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le +corps de votre oncle, M. Bob! + +— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous +criâmes tous avec elle: + +«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu! + +— Hélas!» fit Rouletabille. + +Et il laissa tomber la canne. + +Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» +les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette +canne qui tombait. + +«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette +canne», dit Rouletabille. + +Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même +pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une +lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très +accentué, poussait une clameur sauvage: + +«Vous avez tué mon oncle!» + +Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer. +D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce que +son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le +sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la +brutalité avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion +qui, au surplus, ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, +qu’une bien tremblante hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. +Edith de nous écouter, que cette hypothèse ne pouvait en aucune façon +être considérée par Mrs. Edith comme une injure, attendu qu’elle +n’était possible qu’en admettant la supercherie d’un Larsan qui aurait +pris la place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de +se taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit: + +«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a +disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous +accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous, +monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même que +vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à +jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me +débarrasser bientôt de votre présence! + +— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, j’allais +justement vous demander la permission de prendre congé de votre grâce. +J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans vingt-quatre +heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les difficultés qui +pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre respectable +oncle. + +— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je déposerai +une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur. + +— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir recours, je +vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous +pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez- vous +confiance, madame, en Mattoni? + +— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni. + +— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon +départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique +livre…» + +Et Rouletabille tira un livre de sa poche. + +«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse. + +— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire de +ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de +lire les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un +illustre bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.» + +Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les +histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance. + +«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous +demander si l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des +difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect +d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car il y +avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur le +vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des +pampas de l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui +vous accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus +susceptibles d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!… +Je vous en conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, +pour nous tous, n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites +de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même +s’arrêter à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de +monsieur le vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux +Bob lui-même; auquel cas je serais, madame, à votre disposition et +toujours votre très humble et très obéissant serviteur.» + +À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie +outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit: + +«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se +passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que +vous êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me +reprochez la rapidité avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais +veuillez vous souvenir, monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant +encore, me reprochait ma lenteur!» + +Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa +femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte +s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du vieux +Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté +surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés. +Son visage en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux +en désordre, reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre +tout de suite quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une +loque infâme qu’il jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée +de larges taches d’un brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes +immédiatement en reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à +emporter le corps de trop. + +De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà +mille choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions +tous, à l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce qu’il +dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…» + +Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que l’autre +nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac avec des +yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait s’élancer, mais +un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur Rance traduisit pour +nous: + +«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la +charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. +Cela l’a intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au +vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre +pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette +anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de +l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est parvenu +jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est descendu, +persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il n’en a +rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux +Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, +il réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac +d’assassinat si on ne le lui montre pas…» + +Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith +reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques +mots, lui promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob, +en excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille: + +«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne. + +— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, c’est moi +qui ai raison! + +— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle. + +— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il n’est +plus dans le sac!» + +Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son +mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de +l’histoire du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait +tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit: + +«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été +aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une minute +à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici… +Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… +Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous +lui défendrez, même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!… +Ah! et puis… il ne faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il +ne le faut plus!… À l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux +chambres libres. Il faut les prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous +veillerez à ce déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre +les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! +Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser… tous les trois!…» + +Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en +tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute +cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements, +m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver +naturelle plus tard! + + + + +XV +Les soupirs de la nuit + + +Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur +la terre et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front +brûlant et le coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt +la lune s’est arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent +plus autour de l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile +de ce monde, j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le +regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête +d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles +m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui +les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant +souvenir? Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire +sur la Côte d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son +image et ses chants me poursuivent-ils ainsi? + +Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et +ses longs cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi +aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois +pas. J’aime mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui +m’agite dans la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que +lui porte Mrs. Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela; +dans mon esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On +ne l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut +présenté, c’est-à-dire depuis l’avant-veille. + +L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien +apporté de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que +du vieux Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir +interrogé les domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la +Tour Ronde. Elle n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac. +«C’est l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est +promené une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort +impatient. Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de +la Louve. Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur +Stangerson. + +… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se +reprennent à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci, +sinon l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et glisse +maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se +dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se courbe +sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh! +voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de +la Tour Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. +Edith y suffirait… + +Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui +donc peut se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous +que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M. +Stangerson, qui semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il +justement cette nuit-là, lui dont la couche n’a cessé d’être visitée, +comme on dit, par la pâle insomnie depuis la révélation du Glandier? Et +moi, est-ce que je dors? + +J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes +pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que +je suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du +prince Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il +sauta sur le galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames, +sauta. Je reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et +son esclave Jean. Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans +l’ombre protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants… + +Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et +puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de +la poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une +ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de +la chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du +Jardinier et j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a +pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse +derrière une haie de verveine qui borde le sentier conduisant +directement à la Louve, à travers buissons et bosquets et tout le +débordement parfumé du printemps en fleurs. Je n’ai point fait de +bruit, et l’ombre, rassurée sans doute, a fait, elle, un mouvement. +C’est la Dame en noir! La lune, sous l’ogive à demi détruite, me la +montre toute blanche. Et puis, cette forme tout à coup disparaît comme +par enchantement. Alors, je me suis rapproché encore de la chapelle, +et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui me séparait de +ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles entrecoupées de +soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent +humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier. +Était-elle seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit +d’angoisse, cet autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en +toute paix sa prière embaumée? + +Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je +reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais maintenant +entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. L’indiscrétion était forte, +inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus de mon devoir d’écouter. +Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. Edith ni au prince +Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… Pourquoi +était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se +disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la +Louve pour promener son angoisse dans le jardin, et que son mari +l’avait rejointe… La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains +de Robert Darzac, et elle lui disait: + +«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous +vois si changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me +dites pas que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert… +comme autrefois… je vous le promets…» + +Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait +encore. + +Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction: + +«Certes! je vous le promets…» + +Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin, +mais si malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme +avait pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me +voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis plus les +lauriers-cerises derrière lesquels j’étais caché. + +M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout +haut avec une violence qui me fit réfléchir: + +«Oui, il faut être heureux! Il le faut!» + +Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à +son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort, +d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en +noir, la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers +l’espace. + +Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée +qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en souviens +très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de rapt +dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà dit pour +tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!» + +Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a +été plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de +suite, elle a crié: «C’est Larsan!» + +J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers +moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma +présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit: + +«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… +Et vous l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur; +moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait +croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est réapparu! +Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre amour. Elle +s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer que celle-ci la +poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de +la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m’a +réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, et +moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son +indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à +quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…» + +Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en +fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la +douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme +qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il +continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien +comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle +elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour +expliquer une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le +remords, de la fille du professeur Stangerson pour son père… + +M. Darzac continua de gémir. + +«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi +m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne +veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de +nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle +redoute que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat +d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je n’existe +pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois qu’elle est +venue, son père me la reprend!» + +Je me disais: «Son père… son père et son enfant!» + +Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit +encore, se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne +peux plus la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais +pas!…» + +Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et +lamentable silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à +l’heure du crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord, +allongée par les feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas +être plus écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone +qu’on nous représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs +de Colone, le poids d’une surhumaine infortune. + +Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut- être +à cause d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je +demandai à brûle-pourpoint: + +«Comment se fait-il que le sac était vide?» + +Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement: +«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et +s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille. + +Je le regardais marcher… + +… Je suis fou… + + + + +XVI +Découverte de «L’Australie» + + +La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et +voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du +jour. D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard +incertain. Et si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est +fatiguée à se courber plus que de nature, si les épaules se sont très +habilement arrondies, voici la minute où le grand corps de Larsan, +sorti de scène, va se délasser. Qu’il se délasse donc! Je l’épie dans +la coulisse… derrière les figuiers de Barbarie, pas un de ses +mouvements ne m’échappe… + +Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait +comme un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur +froide et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de +Larsan revenue de chez les morts? + +Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous +fous. Nous voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il +regardé un jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un +jour!… je parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés +dans ce château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés +ici, le 8 avril, un soir… + +Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la +terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle était +moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est singulier +ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant l’abîme +d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est attiré, +entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour +l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout +sur le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes, +une ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi +la face… Là, comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais +comme ça, il ressemble tout à fait à Darzac… + +Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la +première fois? Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée! +Est-ce que, lors du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan +n’apparaissait point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la +silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse +de Mlle Stangerson au bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même? +Est-ce que cet empereur du camouflage n’avait point déjà entrepris avec +succès d’être Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses +propres crimes le fiancé de Mlle Stangerson!… + +Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur +inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon +hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le +spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche +comme Larsan… oui, mais il a les épaules de Darzac. + +Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter de +l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des drames du +Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec lui!… + +Nous vivons avec lui?… Non!… + +D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre +ou penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma +foi, un beau prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas +votre tête et pour répondre aux gens sans tourner la tête… + +Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours, +excepté ce soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire +a été des plus intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion +savait — je l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à +Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui +permettrait d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à +cause de la faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à +Mlle Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les +coins d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la +lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y +réfléchissant, depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation +de l’ombre… nous l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite +salle du conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a +choisi, des deux chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours +plongée dans une demi-obscurité. + +Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille +comme ça!… ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit +Rouletabille, Larsan est né avant Rouletabille, puisqu’il est son père… + +… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant +de nous à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré +le rideau… De l’ombre, toujours… + +Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné de +mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il +est placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là, +ça y est!… Eh bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac! + +… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me +manque, dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de +Larsan; mais quoi?… + +Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus +qu’il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que +cela?… + +Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le +Midi!… C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois, +pendant lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était +revenu bien portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait +un peu changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec +une mine de vivant. + +Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est +montré à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a +pas encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup +pendant six jours. + +L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de +l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit +derrière mon figuier de Barbarie. + +… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les +tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et +on prend sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!… + +… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un +peu plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer +qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui a un peu plus +l’accent — je crois — que celui d’avant le mariage… + +Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu… + +… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!… + +Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses +endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il +gémit, comme un pauvre malheureux homme qu’il est… + +… C’est Darzac!… + +Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans +l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!… + +Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? +Quand je me relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué. +Oh! très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes +hypothèses, jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan +qui était dans le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était +pas substitué au Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture +anglaise traînée par Toby aux gouffres du puits de Castillon!… +Parfaitement, je voyais le corps à l’agonie ressuscitant tout à coup et +priant M. Darzac d’aller prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que +je rejetasse loin de mon absurde cogitation cette supposition imbécile, +rien moins que le rappel de la preuve absolue de son impossibilité, qui +m’avait été donnée le matin même par une conversation très intime entre +M. Darzac et moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour +Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien établis tous les +termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à +propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me +poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite +répondu en faisant allusion à une autre conversation très scientifique +que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu +matériellement être entendue de personne autre que de nous deux, au +sujet de ce même prince Galitch. Lui seul connaissait cette +conversation là, et il ne faisait point de doute, par cela même, que le +Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui n’était autre que celui de +la veille. + +Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout +de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses +façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et +j’en revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui +aurait pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment +du mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après +trois mois d’absence dans le Midi… + +La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé +échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout +à fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le +mariage eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point +d’église plus sombre à Paris… + +Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit +lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de +Larsan!… + +Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers +les massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite +chambre solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si +bien dit Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait +qu’à emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à +réapparaître à l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne +l’aurait pas amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et +il n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de +montrer à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de +Roussel- Ballmeyer! + +À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment +qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait +définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas +Larsan! Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante, +là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup de +lune… + +Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans +les jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le +train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance +avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et +pourquoi Arthur Rance eût-il menti?… Arthur Rance, encore un qui est +amoureux de la Dame en noir, qui n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith +n’est pas une sotte; elle a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous +coucher… + +J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans la +Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût +dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de +bois et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la +poterne et je crus apercevoir une vague silhouette humaine près de la +porte du Château Neuf, une silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue +avec l’ombre du Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en +trois bonds, entrai dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus +rien que l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais +bien me rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému, +très anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour +de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et +de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans +le Château Neuf, car la Cour du Téméraire était déserte. + +Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf. +J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins +pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne +fis point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus, +je gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et +seulement respirai à l’aise… + +Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me +l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais +point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la +vision de la silhouette et la pensée de Darzac- Larsan se mêlaient +étrangement dans mon esprit déséquilibré… + +Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que +lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et +je ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion. + +Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra +pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour +le consoler de tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à +son infortune que d’être soupçonné d’être Larsan! + +Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et +m’écriai: + +«L’Australie!» + +Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au commencement +de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du laboratoire, +j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, dans le +moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la manche +de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée jusqu’au coude +et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait permis +de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une +large «tache de naissance» dont les contours semblaient curieusement +suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, pendant que +le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de placer, sur ce bras, +aux endroits qu’elles occupent sur la carte, Melbourne, Sydney, +Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une autre toute +petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie. + +Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet +accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance, +j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien +compréhensible, à l’Australie. + +Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore +m’apparaissait!… + +Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter d’avoir +songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert Darzac et je +commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien m’y +prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me fit +dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches +craquaient sous des pas lents et précautionneux. + +Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, j’écoutai. +D’abord, ce fut le silence, et puis les marches craquèrent à nouveau… +Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus en douter… et +quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa présence… je songeai à +l’ombre que j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la Cour du +Téméraire… quelle pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans +l’escalier? Montait-elle? Descendait-elle?… + +Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon +et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire +geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe +de l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans lequel +se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la lune arrivaient +obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier +et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la nuit +opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du +château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus +définitive. La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, +les murs lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de +tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu +impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon esprit +était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé comme un +lieu propice à l’apparition de quelque fantôme… Réellement, j’avais +peur… L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé entre les doigts… +car j’avais bien cru la toucher… Tout de même, un fantôme peut se +promener dans un vieux château sans faire craquer des marches +d’escalier… Mais elles ne craquaient plus… + +Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis +l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte que +d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune l’avait allumée +comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac! + +Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant +la tête vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. +Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon +poste d’observation juste à temps pour le voir disparaître dans un +couloir qui conduisait à un autre escalier desservant l’autre partie du +bâtiment. Que signifiait ceci? Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la +nuit dans le Château Neuf? Pourquoi prenait-il tant de précautions pour +n’être point vu? Mille soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt +toutes les mauvaises pensées de tout à l’heure me ressaisirent avec une +force extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m’élançai à la +découverte de l’Australie. + +J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le quittait +et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus +du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au +premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il +était rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai +jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la +chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur +battait à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, +abandonnées… Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de +ces chambres-là?… + +J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme +personne ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à +nouveau et j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac +me dit de sa voix la plus naturelle: + +«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?… + +— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche mon +revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond, +j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une pareille +heure…» + +Tranquillement, il craqua une allumette, et dit: + +«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…» + +Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il n’y +avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit. +Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là dans +la journée, composait tout l’ameublement. + +«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac +et du professeur, au premier étage de la Louve… + +— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme Darzac, fit +amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner un lit +ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…» + +Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi +et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était +tel que je ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes +infâmes soupçons, et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si +mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, +et comment je m’étais décidé à aller à la découverte de l’Australie. +Car, je ne lui cachai même pas que j’avais mis un instant tout mon +espoir dans l’Australie. + +Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et, +tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la +bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me faire +rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, mais il +insista pour que je la touchasse, et je dus constater que c’était là +une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu mettre des petits +points avec des noms de ville: Sidney, Melbourne, Adélaïde… et, en bas, +il y avait une autre petite tache qui représentait la Tasmanie… + +«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça +ne s’en va pas!…» + +Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut +me pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle +ne me resta point dans la main… + +Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en +me traitant d’imbécile. + + + + +XVII +Terrible aventure du vieux Bob + + +Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En +vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa +mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que +dis-je? était-il moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu +s’enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la +chose était fort possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point +au-dessus des forces humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter +avait expliqué qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de +la crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait +certainement pas l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de +Larsan à l’abîme… + +Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps? +Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule n’avait +été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée ne se +passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac! + +C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier m’apporta +justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de la ville +venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me +disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez +aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes +palourdes qui abondent sur les rochers qui précèdent la pointe de +Garibaldi. Ne perdez pas un instant. Amitiés et merci. Rouletabille!» +Ce billet me laissa tout à fait songeur, car je savais par expérience +que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper de babioles, jamais son +activité ne portait en réalité sur des objets plus considérables. + +Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que m’avait prêté +le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la fantaisie de mon +ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant rencontré personne +à cette heure matinale — il pouvait être sept heures — je fus rejoint +par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs. +Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob affolait tout à fait — le +trouva «bizarre et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux +palourdes. En route elle me confia que son oncle n’était point ennemi, +de temps à autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à cette +heure, conservé l’espoir que tout s’expliquerait par son retour; mais +maintenant l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle d’une +affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance +des Darzac!… + +Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame +en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit +plus rien. + +Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith +avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith +m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de +Mrs. Edith, que j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus +délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les +palourdes que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à +son déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle +clapotait dans l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec +une grâce un peu énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. +Tout à coup, nous nous redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un +même mouvement. On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil +même de celle de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe +qui faisait des gestes d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous +regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par +des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la +grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui +avait dû y rester, de longues heures, évanoui. + +… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était +au fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la +lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle +redingote noire était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put +retenir ses larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil homme +avait une clavicule démise et un pied foulé, et il était si pâle qu’on +eût pu croire qu’il allait mourir. + +Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les +ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour +Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller +et de quitter sa redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de +plus en plus inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand +arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le +quittât sur-le-champ et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit +même fermer la porte. + +Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis +dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, +ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, attendant des +nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée +des médecins, elle vint à nous et nous dit: + +«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce +que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il a +voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons +bien quand il sera guéri.» + +Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle +serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet. + +«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on +le dise, mais il faut le sauver!…» + +Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous +n’osions avancer. Bientôt elle réapparut: + +«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.» + +J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, chose +singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de nous et +se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en +sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais +ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent. + +Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais +son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur +le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma +première demande d’explication et me demanda tout de suite si j’avais +fait une bonne pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de +son regard inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je +répondis: + +«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!» + +Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et +je lui dis: + +«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche +et votre dépêche!» + +Il me fixa d’un air étonné: + +«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de +vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine +de protester contre une pareille accusation! + +— Mais quelle accusation? m’écriai-je. + +— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo et +Juliette, sachant qu’il y agonisait. + +— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est pas +à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas grave +et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il voulait +voler le crâne du prince Galitch! + +— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille. + +Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux: + +«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas d’autres +blessures? + +— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de +la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée. + +— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement +la main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine? + +— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est d’une +étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote devant nous; et +sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous serions +jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en +parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.» + +Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait +nous chercher. + +«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant +Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore +connu: c’est incompréhensible! + +— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse +hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien +au monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de +comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le +moment qu’elle le croyait perdu. + +Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui +répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait +chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident. +Mrs. Edith le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique +oncle et pria le prince de pardonner à son parent son amour excessif +pour les plus vieux crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce +et politesse quand elle lui narra que le vieux Bob avait voulu le +voler. + +«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte +où il a roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc, +prince, pour votre collection…» + +Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de +l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué qu’il +avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui communique +avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je me +rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi les +ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit +des proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de +même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi. +Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à +l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage +devant la grotte de Roméo et Juliette. + +«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était si +simple de sortir par la porte!» + +Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir +pris aussi manifestement parti contre elle. + +«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince. +Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, +car il quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour +Venise, son pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous +qu’il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord +il n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit, +étant décidé à ne plus revenir dans le pays…» + +Il y eut un silence et puis Galitch reprit: + +«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, madame, +guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t- il avec un +nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous +voulez bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la +grotte et dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq +centimètres de long et usé à l’une de ses extrémités en forme de +grattoir; bref, le plus vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens +beaucoup, appuya le prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame, +auprès de votre oncle vieux Bob, ce qu’il est devenu.» + +Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me +plut, qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi +précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous +retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre +toute cette conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à +bec-de-corbin dans la bouche, sifflotait, selon son habitude, et +regardait Mrs. Edith avec une insistance si bizarre que celle-ci s’en +montra agacée: + +«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et +n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!… + +Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille: + +«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer +comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se +trouver dans le placard!… + +— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme +s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec +moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!» + + + + +XVIII +Midi, roi des épouvantes + + +Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en +tête à tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant +impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… +Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre: +«J’ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle +me répondit: «Vous n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. +C’était vrai, j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez +pas qu’il se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de +nous!» Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! +et j’ai peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais +chercher quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui +allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor Féodorowitch! +m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne suis point là?» + +Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je +faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point +de peine à comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui +était entré dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux +Bob. + +Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On +approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait +dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires +nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur +trop éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de +saigner dans nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de +cet éblouissement, nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous +marchâmes en nous tenant par la main sur le sable brûlant. Mais nos +mains étaient plus brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que +toute la flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour +ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être, +peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la profondeur +de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi aussi, +j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de ce +grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on +sait qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus +redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se +tait et tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une +conque marine de sons plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la +terre quand monte le soir. Fermez vos paupières et regardez dans vos +yeux: vous y trouverez une foule de visions argentées plus troublantes +que les fantômes de la nuit. + +Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en +ruisseaux glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, +hélas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait +s’accomplir, s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions +rien arrêter ni prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne +qui ouvre sur la Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait +un arc noir dans la lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous +apercevions, tournés vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur +le seuil de la Cour du Téméraire, comme deux statues blanches. +Rouletabille avait à la main la canne d’Arthur Rance. Je ne saurais +dire pourquoi ce détail m’inquiéta. Du bout de sa canne, il montrait à +Robert Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la +voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa canne. Nous +n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se parlaient en remuant à +peine les lèvres, comme deux complices qui ont un secret. Mrs. Edith +s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe d’avancer encore, et il +répéta le signe avec sa canne. + +«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur +Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et +nous verrons bien ce qui arrivera.» + +Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir +sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante, +et je leur dis d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous +cette voûte: + +«Qu’est-ce que vous faites ici?» + +Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour +du Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous +puissions voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un +écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche +cadette. Cet écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant +branlante et qui manquait de choir sur la tête des passants. +Rouletabille avait sans doute aperçu ce blason suspendu si +dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith si elle ne +voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à le +remettre en place ensuite plus solidement. + +«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa +canne, elle tomberait.» + +Et il passa sa canne à Mrs. Edith: + +«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.» + +Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la +pierre; elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander +à quoi rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos, +retentit le cri de la mort! + +Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois +une exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait +dans le soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc +cesserait-il? Quand donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir +pour la première fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de +nous annoncer qu’il y a autour de nous une victime nouvelle? que l’un +de nous vient d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement +et mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie +est moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous +quatre, frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la +profondeur de la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui +donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse +maintenant échapper ce gémissement suprême? Comment nous diriger dans +la lumière? On dirait que c’est la clarté du jour elle-même qui se +plaint et soupire. + +Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les +plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je +l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur +et se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres; +pourquoi aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le +voilà, devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui +prétendait agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu +cette minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de +midi? Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a +entendu, lui aussi, est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur +place, sous la poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme, +maintenant, s’avance vers la plainte, ou plutôt marche vers le centre +de la plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de +nous, dans l’espace embrasé. Et nous allons derrière lui, retenant +notre respiration et les bras étendus, comme on fait quand on va à +tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter à quelque chose +que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et quand nous +avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le spasme au bout +de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, nous l’avons +reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, qui essaye de se +soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier dont la poitrine +laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous penchons, et +qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux mots: +Frédéric Larsan! + +Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et +nulle part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un +cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la +seule issue de ces lieux où l’on a assassiné, c’est cette poterne où +nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un +seul mouvement, tous les quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite, +si vite, que nous aurions dû voir le geste de la mort! Et nous n’avons +rien vu que de la lumière!… Nous pénétrons, mus, il me semble, par le +même sentiment, dans la Tour Carrée, dont la porte est restée ouverte; +nous entrons sans hésitation dans les appartements du vieux Bob, dans +le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est +tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur +la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité! +comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et +elle jette un cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque +catastrophe! Elle n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut +sortir, elle veut voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons +de la retenir!… C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le +cadavre. Et c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur +terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise +de l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur. +Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait +au Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable. + +«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la même +mesure! Mais où est le couteau?» + +Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a +frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne savons +rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut- être mort de +ce qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux +mots du mort. + +Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le +prince Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en +lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui, +lui arrache le journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit: + +«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la police.» + +Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un +mot, et s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier +continue à pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le +puits. Il paraît avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs. +Edith: + +«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!» + +Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais +ce qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un +instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait +Bernier, est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé +par la mère Bernier elle-même? + +Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du +puits, fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits, +comme sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit +encore, plus bas: + +«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police? + +— Tout!» + +Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. +Rouletabille secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux. +Il me paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher +Rouletabille à l’épaule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour Carrée, +la Tour du Téméraire, le Château Neuf, toutes les dépendances de cette +cour dont personne n’a pu s’échapper et où, logiquement, l’assassin +doit se trouver encore. Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce +que nous cherchons quelque chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous +avons cherché au Glandier, après le phénomène de la dissociation de la +matière, l’homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non! +non! je sais maintenant qu’il ne faut plus chercher Larsan avec ses +yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. Nous l’entendons crier +sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons rien +que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme +Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas qu’il +les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il lève +vers le ciel son poing fermé. + +«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon bout de +la raison!» + +Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le +sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère +Bernier qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant +autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire: +le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et +nous sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement. +À un moment, il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée +en l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de +cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le +jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à +l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui, +le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac: + +«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!» + +Et, tourné vers Mrs. Edith: + +«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère qu’elle +ne tardera pas!» + +La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur. + +«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! Qu’elle pense +pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» fait Mrs. Edith en +me prenant le bras. + +Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi +de trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses +hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du +crime. + +«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime! +s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore. + +— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier, +essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse: + +«Rien n’est changé, père Jacques.» + +Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier. + +«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan! + +— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, c’est +tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de Rouletabille, sinon +que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de Bernier, tout +continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, Mrs. +Edith et moi, et que nous ne savons pas? + +Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon +incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux +pas de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou +commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir +commencer l’enquête que continuera le juge d’instruction également +averti. + +Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point pris +le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château +d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé, +tout «important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à +la porte du château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et +puis il s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère +Bernier, qui gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le +delegato examine la plaie. Il dit en très bon français: «Voilà un +fameux coup de couteau!» Cet homme est enchanté. S’il tenait l’assassin +sous la main, certes, il lui ferait ses compliments. Il nous regarde. +Il nous dévisage. Il cherche peut-être parmi nous l’auteur du crime, +pour lui signifier toute son admiration. Il se relève. + +«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà +au plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est +incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis +delegato, on n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…» + +Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase: + +«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main +la poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il +répète: «C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son +allégresse. Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre +dans la cour, un docteur de Menton qui arrive justement pour continuer +ses soins au vieux Bob. + +«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et +dites-moi ce que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout, +autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée +de M. le juge d’instruction.» + +Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que +nous pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup +de couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont +la pointe a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque +entre le delegato et le docteur, Rouletabille n’a point cessé de +regarder Mrs. Edith, qui a pris décidément mon bras, cherchant auprès +de moi un refuge. Ses yeux fuient les yeux de Rouletabille qui +l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se taire. Or, je sais qu’elle est +toute tremblante de la volonté de parler. + +Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée. +Nous nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer +l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons +vu et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en +tire rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la +chambre du vieux Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés +comme des fous. Elle était là depuis plus d’une heure, ayant laissé son +mari dans la loge de la Tour Carrée, en train de travailler à tresser +une corde! Chose curieuse, je m’intéresse en ce moment moins à ce qui +se passe sous mes yeux et à ce qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et +que j’attends… Mrs. Edith va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément +par la fenêtre ouverte. Un gendarme est resté auprès de ce cadavre sur +la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. Edith, comme moi, ne prête +qu’une médiocre attention à ce qui se passe dans le salon devant le +delegato. Son regard continue à faire le tour du cadavre. + +Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à +mesure que nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien +grandit dans des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le +crime de plus en plus incroyable. Il est sur le point de le trouver +impossible, quand c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée. + +On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on +entend la voix tranquille de Rouletabille: + +«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus. + +— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de l’eucalyptus? demande le +delegato. + +— L’arme du crime!» réplique Rouletabille. + +Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres +cailloux ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos +yeux. + +Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de l’humanité»! + + + + +XIX +Rouletabille fait fermer les portes de fer + + +L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de +doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob, +et nous ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé +Larsan d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de +Larsan ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que +depuis que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus +vieux grattoir de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement +que le sort du vieux Bob était désormais entre les mains de +Rouletabille. Celui-ci n’avait que quelques mots à dire au delegato, +relativement aux singuliers incidents qui avaient accompagné la chute +du vieux Bob dans la grotte de Roméo et Juliette, à énumérer les +raisons que l’on avait de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent +le même personnage, à répéter enfin l’accusation de la dernière victime +de Larsan, pour que tous les soupçons de la justice se portassent sur +la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, qui n’avait point cessé +de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, que le vieux Bob +présent était bien son oncle, mais s’imaginant comprendre tout à coup, +grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible Larsan accumulait autour +du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le dessein sans doute +de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le poids +dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob, +pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame comme +un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile +mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux +murs du château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un +mouvement — un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et +que l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les +dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son +tour de redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard +l’état de son esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut +alors la terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être, +nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu +parler avec un effroi qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite +intéressée lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de +l’impossibilité où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il +l’avait passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée, +à cause de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais +là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans +un espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille, +Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez +loin du cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et +Bernier avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour +raisonner comme je le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la +«galerie inexplicable!» Elle était sous la voûte entre Darzac et moi, +Rouletabille se tenant devant nous, quand le cri de la mort avait +retenti au bout de l’ombre de l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de +sept mètres de là! Quant au vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne +s’étaient point quittés, celle-ci surveillant celui-là! Si elle les +écartait de son argument, il ne lui restait plus personne pour tuer +Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment il était parti, +comment il était arrivé, mais encore comment il avait été présent. Ah! +elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en songeant à +Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles. + +Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été +volé par le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous +permettre de tout penser, de tout imaginer… + +Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans +l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit +cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait, +présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la +justice. + +Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge +d’instruction qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux +grattoir de l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi +qu’il ne pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les +vivants dont j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand +Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le +juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable, +le seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la +poterne et les deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant +surveillés les uns les autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant +qu’on tuait Bernier à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce +on fût Bernier lui-même. À quoi le juge d’instruction, très intéressé, +répliqua en nous demandant si quelqu’un de nous soupçonnait les raisons +d’un suicide probable de Bernier; à quoi Rouletabille répondit que, +pour mourir, on pouvait se passer du crime et du suicide et que +l’accident suffisait pour cela. L’arme du crime, comme il appelait par +ironie le plus vieux grattoir du monde, attestait par sa seule présence +l’accident. Rouletabille ne voyait point un assassin préméditant son +forfait avec le secours de cette vieille pierre. Encore moins eût-on +compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, n’eût point trouvé +d’autre arme pour son trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au +contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son attention par sa +forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si elle +s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame alors +s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si +malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il s’en +était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la +plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une +conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par +l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de Rouletabille, il +n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à le franchir. Six +heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans lassitude et sans +résultat. + +Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles +et vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux +Bob, nous nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où +venaient de partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur +le couloir de la Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous +entendions les gémissements de la mère Bernier qui veillait le corps de +son mari que l’on avait transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce +blessé aussi inexplicables, ma foi, l’un que l’autre, en dépit des +efforts de Rouletabille, notre situation, à Mrs. Edith et à moi, était, +il faut l’avouer, des plus pénibles, et tout l’effroi de ce que nous +avions vu se doublait dans le tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de +ce qui nous restait à voir. Mrs. Edith me saisit tout à coup la main: + +«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous. +Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de +mon mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant +qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à +l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le Bourreau +de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio seulement que +j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… C’est atroce!…» + +À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance +et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de +toute mon âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur +mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos +inoubliables à voix basse, pendant que passaient et repassaient dans la +cour les ombres rapides des gens de justice, tantôt précédés, tantôt +suivis de Rouletabille et de M. Darzac. Rouletabille ne manquait point +de jeter un coup d’oeil de notre côté chaque fois qu’il en avait +l’occasion. La fenêtre était restée ouverte. + +«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable +que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une +place que nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas, +Monsieur Sainclair? + +— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son +intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de +l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre +appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela +s’arrêterait!… S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a +accusé Larsan, l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!» + +Et j’appuyais sur ces derniers mots. + +«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes +raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, voyez- +vous!… Oui, oui, je ne redoute qu’une chose… + +— Quoi? Quoi?…» + +Elle s’était levée, fébrile… + +«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour mieux le +perdre!… + +— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction. + +— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de vos amis… +Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, j’aimerais encore mieux +avoir affaire à la justice!…» + +Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me +dit: + +«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre +jusqu’à la mort!…» + +Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa +robe. + +«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là? + +— Encore! m’exclamai-je avec colère. + +— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda- +t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant. + +— J’y suis prêt. + +— Contre tout le monde?» + +J’hésitai. Elle répéta: + +«Contre tout le monde? + +— Oui. + +— Contre votre ami? + +— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon +front en sueur. + +«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici +quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!» + +Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. +Puis elle s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle +courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!… + +Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille +et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. +Rouletabille s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au +courant de ma trahison. + +«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai +point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à +plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami… + +— Et vous, vous la plaignez trop!…» + +Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat. +Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec: + +«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez! +c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous adressiez +plus la parole, à M. Darzac et à moi!… + +— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui +tournai le dos. + +Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa +colère. + +Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous +appelèrent. L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après +la déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la +conclusion qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le +château. M. Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et +comme j’étais resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du +Téméraire, assailli de mille sinistres pressentiments et attendant avec +une angoisse croissante le retour de Mrs. Edith, cependant qu’à +quelques pas de moi, dans sa loge où elle avait allumé deux bougies +mortuaires, la mère Bernier continuait à psalmodier en gémissant auprès +du cadavre de son mari la prière des trépassés, j’entendis tout à coup +passer dans l’air du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong +formidable, quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris +que c’était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer! + +Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un +effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme +vers son seul refuge… + +… Puis je vis apparaître M. Darzac… + +… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir… + + + + +XX +Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»! + + +Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais +la démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût +pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous +eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la +pourpre ou l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé +l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je +crois bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle. + +Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort +inouï pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout, +dans son regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait +fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui +aussi, avait la mine sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais +ce qui, pardessus tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père +Jacques, de Walter et de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient +tous trois armés de fusils et vinrent se placer en silence devant la +porte d’entrée de la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de +Rouletabille, avec une passivité toute militaire, la consigne de ne +laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la +terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient +particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille +manoeuvre, et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne +lui répondirent pas. Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au +travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, +les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle s’écria d’une +voix rauque: + +«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le tuer?… + +— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… +Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, +nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé +nos armes, que nous n’en gardons aucune sur nous.» + +Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier +continuait de gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux +grattoir de l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos +revolvers et nous fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs. +Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l’arme que +Rouletabille n’ignorait point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais, +sur les instances du reporter qui lui fit entendre que ce désarmement +général ne pouvait que la tranquilliser, elle finit par y consentir. + +Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi +de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers +l’appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout +droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du corps de trop. +Et, tirant la petite clef spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit +cette porte. + +Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M. +et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche +à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux +Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet +plein de peinture rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au +milieu du bureau, se tenait, fort convenablement, reposant sur sa +mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne de l’humanité. + +Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant +que nous le considérions avec stupeur: + +«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.» + +Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes +place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême +défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets +familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille +banalité apparente, les raisons foudroyantes du plus redoutable des +drames. Et puis, le crâne semblait rire comme le vieux Bob. + +«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette +table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui +de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps. + +— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du vieux +Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée +plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour +supplier ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…» + +La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore +que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et +des coups furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous +suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait: + +«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!» + +Rouletabille ouvrit la porte: + +«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…» + +Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré: + +«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… Ah! j’ai +bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu les portes de fer +fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des morts. Oui, j’ai +cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!» + +Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la +porte aux verrous. + +«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez- vous +donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille. + +Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à +dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda: + +«Qui l’a tué?» + +Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la +main, mais en regardant la Dame en noir. + +«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac. + +— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, qu’il +a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi j’ai pu +douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous répète +que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!» + +Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me +rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui +avait prise des mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir +du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait- il y avoir +entre cette épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit +point que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite +épingle avait disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait +de la retrouver entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une +liasse de bank-notes dont l’oncle avait payé, cette nuit-là, la +complicité et le silence de Tullio qui l’avait conduit dans sa barque +devant la grotte de Roméo et Juliette et qui s’en était éloigné à +l’aurore, fort inquiet de n’avoir pas vu revenir son passager. + +Et Arthur Rance conclut, triomphant: + +«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à +tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de +pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!» + +Sur quoi, Mrs. Edith: + +«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez donc +que Tullio s’y trouvait? + +— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, là- bas… + +— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement Rouletabille… + +Et il ajouta, sur un ton glacial: + +«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De +cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du +château d’Hercule… pour lesquels ma démonstration corporelle de la +possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je vous +demande toute votre attention!» + +Mais Arthur Rance l’arrêta encore: + +«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous +les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité +du corps de trop peut avoir quelque intérêt? + +— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous +pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit, +se leva, toute tremblante: + +«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?… + +— J’en suis sûr!» dit Rouletabille… + +Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous +regarder. + +Le reporter reprit de son ton glacé: + +«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre, +madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas, +messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le +jour du déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si +j’en excepte Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, +n’a pas senti la présence de Larsan? + +— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au professeur +Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment que +nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le +professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite +réunion… + +— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir. + +— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de +Mrs. Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous +les hôtes du château d’Hercule… + +— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, prononça +avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai point +besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château +d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». Larsan, +lui, ne nous a pas quittés!» + +Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan +pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant +que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille: + +«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait +encore un personnage que je ne vois pas ici…» + +Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil: + +«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle +besogne le prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien +que ce ne sont point les malheurs de la fille du professeur Stangerson +qui l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire… + +— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est point du +raisonnement: + +— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.» + +Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à Mrs. +Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le +plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a +longtemps gardé rancune. + +«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, +du déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos +raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette +petite épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint +Tullio, qui se trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie +faisant communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux +Bob, cette petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a +pu, comme il le dit, prendre le chemin du puits, puisque nous avons +retrouvé le puits extérieurement fermé! + +— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna +étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, j’ai +trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de +Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé +à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de +courir au puits et de constater qu’il était ouvert… + +— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous refermé? Qui +vouliez-vous donc tromper? + +— Vous! monsieur!» + +Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en +monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés +de mon côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité +avec laquelle Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M. +Darzac, j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me +soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de +l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan! + +Moi! Larsan! + +Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas +les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de +tout mon être et mon indignation furibonde. La colère galopait dans mes +veines en feu. + +«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si +le prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, +il ne reste plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si +Larsan est parmi nous, montre-le donc, Rouletabille!» + +Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me +perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation: + +«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour +d’assises!… + +— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour être aussi +lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir. + +— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?… + +— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!» + +Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant? +Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes +yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait +avec effroi! + +«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne +soupçonnes pas!…» + +À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour +Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par +le reporter aux trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait +de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut +s’élancer, mais Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa +d’une phrase. + +«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et +ce coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!» + +Et, tourné vers moi: + +«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais +rien ni personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de +la raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin et +sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est +ici, parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: +rasseyez-vous donc tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, +car je vais commencer sur ce papier la démonstration corporelle de la +possibilité du corps de trop!» + +* * * + +Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous +de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un +compas. + +«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le +corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.» + +Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du +rayon du cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, +ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un +morceau de papier blanc immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de +cuivre sur la planche à dessin. + +Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara +du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait +là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne +comprenait rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en +effet c’était lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis. + +Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, +mais, de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le +papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il +avait «lavé» le plan de la presqu’île d’Hercule. + +«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et +cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez +qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien à ma +démonstration.» + +Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de +«laver» tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement +tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, +lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, +il ne pensait qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!… + +Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit: + +«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui +recouvre mon cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui +colore le cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même +teinte. + +— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela +signifie? + +— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que +cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur! + +— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état en +rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la +Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant +rouler son crâne! + +— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille. + +Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le +renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il +lui demanda encore: + +«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire +n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan. + +— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens +dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du +Téméraire… + +— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le +reporter. + +Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il +pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste +croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons +autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de toilette. Là, il +craqua une allumette et alluma sur une petite table une lampe à esprit +de vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole préalablement remplie +d’eau. Le crâne n’avait pas quitté le creux de son bras. + +Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. +Jamais l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi +incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous +donnait d’explications et plus il agissait, moins nous le comprenions. +Et nous avions peur, parce que nous sentions que quelqu’un autour de +nous, quelqu’un de nous avait peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui +donc était celui-là? Peut-être le plus calme! + +Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole. + +Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement? +Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi +la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, +commençons-nous un cri… un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où +l’avons-nous donc vu? + +Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille? +Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au +fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin +du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette +mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, +un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, +maintenant, se découpe sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! +Comme Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il +ressemble à son père! c’est Larsan! + +Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre +funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à +nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. +Edith, qui n’a jamais vu Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me +demande: «Que s’est-il passé?» + +Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa +casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne. + +C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. +Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation +devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant +lesquelles il nous avait ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix +minutes fort impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit +le crâne de la main droite et, avec le geste familier aux joueurs de +boules, il le fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il +nous montre le crâne et nous invite à constater qu’il ne porte la trace +d’aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre. + +«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart +d’heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la +Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, +après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière +lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que +lorsque nous sommes venus l’y chercher passé six heures. Quant au vieux +Bob, nous l’avons vu entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son +crâne vierge de peinture! + +«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher +est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure après +que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux Bob que +celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en entrant +dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et je vous défie +d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui est entré dans la +Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas le +même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde avant l’arrivée +du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la +Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis… +En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. Darzac ici présent devant +nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU’IL Y A DEUX +MANIFESTATIONS DARZAC!» + +Et Rouletabille regarda M. Darzac. + +Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse +démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une +épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que +disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore là nous +retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique +intelligence. + +M. Darzac s’écria: + +«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec un +déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et +qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai pas +vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en +quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le +père Bernier lui a-t-il ouvert!… + +— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir +entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame! +c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous! + +— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte, +je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi. + +— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père +Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas +eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a +vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment +qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train +d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le +seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch… + +— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était +entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point +étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne +l’avait pas vu ressortir? + +— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, +Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où +vous passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait +— ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son +plancher… et vous imaginez la vérité. + +— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!… + +— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!… + +— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les verrous +comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que j’avais ce +bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…» + +Rouletabille s’avança vers M. Darzac. + +«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les +yeux. + +— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!» + +Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir. + +Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les +deux mains aux épaules: + +«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de +bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris +comment s’était introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que +vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à +laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, +croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvai en +droit de soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à cinq +heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement Darzac! +J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai +Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac, +comme je vous ai soupçonné!… + +— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai point dit l’heure +exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour Carrée, c’est que cette +heure restait vague dans mon esprit et que je n’y attachais aucune +importance! + +— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans +s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la Dame +en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle +sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que +vous lui auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon +imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et +avec l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne +plus nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur +Darzac, que j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis +dans le sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et +l’inouï soupçon!… + +— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous +soupçonnés ici!…» + +Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches +et dit, s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant +l’horreur de l’imagination de Rouletabille: + +«Encore un peu de courage, madame!» + +Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa +voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème: + +«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… +Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait +Larsan… Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout +de ma raison, était d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, +ces deux manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé +par vous… Monsieur Darzac.» + +M. Darzac répondit à Rouletabille: + +«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire +tout de suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!… + +— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les +entourant tous deux. + +Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps +comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré +et nous exaspérait. + +«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» s’écriait Arthur +Rance… + +Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris +d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à la +porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que +notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, +ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation +intolérable. Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait +davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, +et peut-être à nous- mêmes, que nous n’étions pas Larsan! + +Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait +changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son +être semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard +avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous +particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui +s’obstinait à le vouloir protéger; il s’adossa à la porte, il croisa +les bras, et dit: + +«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. +Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac +sortantes, dont l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y +perdre! Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… +Que M. Darzac, ici, présent, me permette de lui dire: j’avais cent +excuses pour le soupçonner!…» + +Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui +aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir +l’Australie!» + +M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, +avec une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?… + +— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme +suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les +conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si +c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant +l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai +acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps +d’être Larsan.» + +Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se +soulever et de protester d’un grand geste épeuré. + +Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la +souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix: + +«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…» + +Mathilde baissa la tête et ne répondit pas. + +Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne +pouvais excuser, continuait: + +«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre +retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression +de la terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, +de sa perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il +faut que je m’explique ici, il le faut pour que tout le monde +s’explique ici!… Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… +Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. +La précipitation même qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter +la cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait de chasser +définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me +souviens, disaient alors, combien clairement: «Est-il possible que je +continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés, +qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!» + +«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu tout à +fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle, +contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer +sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui +dît…» + +Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et +lui dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que +Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: +«Est-ce que vous redevenez folle?» + +Et, se reculant un peu: + +«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur +Darzac!… Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la +suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son +hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par +instants, des plus délicates attentions!… Enfin, permettez-moi de vous +dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser +que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours au fond +d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la +pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons- nous bien… Ce n’est point +cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle +s’en apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés +par autre chose!… + +— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. Darzac… +ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si j’avais été +Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, j’avais tout +intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et je ne me +serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est revenu +au monde, que j’ai perdu Mathilde?… + +— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était +devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si +j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le +contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci: +c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de +croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan +existe en dehors de vous!» + +En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva +haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face +de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous +étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du +commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que +l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de +l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi +formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait… + +«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors +de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité +immédiate. Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que +vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré +vous, chez vous, aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous +voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore, +toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre femme que ce Larsan +ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur +Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes soupçons +ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins que nous +nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il +semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… Voyez +donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée +l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez +mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme +réalisée l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant +Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande +ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à +l’état de Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection +est indéniable. Il existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre +volonté d’être Larsan!…» + +M. Darzac n’interrompait plus. + +«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à +cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si +cette résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon +d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute l’affaire est +éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident de Bourg… je continue à +raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, dans le buffet… +Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a annoncé, vous +attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous +éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de +toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre +déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, +passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, +définitivement à moi, je mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de +même, il vous fatigue… et si bien vous fatigue-t-il, ma foi, que, +arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques minutes de +repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de cette barbe menteuse +et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la porte du +compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le temps de +voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de +s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le +danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne +voit pas Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à +contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre +femme qui accourt vous y chercher!… Elle vous trouve debout… Vous +n’avez pas même eu le temps de vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! +non… Votre malheur ne fait que commencer… Car l’atroce pensée que vous +êtes peut-être ensemble Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai +de la gare, en passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous +lâche la main et se jette comme une folle dans le bureau du chef de +gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser l’abominable pensée +tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment la +porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir Larsan! +Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle +oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à +m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre +conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre +son père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu, +vous avez l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme +continue à avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne +son revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui pourrait +se résumer dans cette phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et, +si c’est Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» +Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, +pour la rapprocher, vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher +Monsieur Darzac! Tout cela s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il +n’y avait point jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant +votre voyage de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de +nous, qui ne pouvait le plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez +pris le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez +descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là, après un +court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous apparaissiez +à l’état de Larsan à vos mêmes amis venus en promenade à Menton. Le +train suivant vous remportait vers Cannes, où nous nous rencontrâmes. +Seulement, comme vous eûtes, ce jour- là, le désagrément d’entendre, de +la bouche même d’Arthur Rance qui était, lui aussi, venu au-devant de +nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu cette fois Larsan et que +votre exhibition du matin n’avait servi de rien, vous vous obligeâtes, +le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la Tour +Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et voyez, mon +cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus +compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables +si, par hasard, mes soupçons devaient être confirmés!» + +À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je +ne pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement +Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir +la victime de quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, +autour de moi, frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car +les arguments de Rouletabille devenaient si terriblement possibles que +chacun se demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité +de la culpabilité, il allait pouvoir conclure à l’innocence. Quant à +Robert Darzac, après avoir monté la plus sombre agitation, il s’était à +peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla qu’il ouvrait +ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé, mais très +intéressé, qu’ont les accusés au banc d’assises quand ils entendent M. +le procureur général prononcer un de ces admirables réquisitoires qui +les convainquent eux-mêmes d’un crime que, quelquefois, ils n’ont pas +commis! La voix avec laquelle il parvint à prononcer les mots suivants +n’était plus une voix de colère, mais de curieux effroi, la voix d’un +homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien +pu échapper!» + +«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé +à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous +venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?… + +— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve +simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle +était Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été +fournie heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez +fermé le cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de +trop!» le jour où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous +aviez tiré les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre +chambre, vous nous avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez +entré dans cette chambre vers six heures et non point, comme le père +Bernier le disait et comme nous avions pu le constater nous-mêmes, à +cinq heures! Vous étiez alors le seul avec moi à savoir que le Darzac +de cinq heures, dont nous vous parlions comme de vous-même n’était +point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne prétendez pas que vous +n’attachiez aucune importance à cette heure de cinq heures, puisqu’elle +vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle vous apprenait qu’un autre +Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là, le +vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous taisez! Votre +silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac aurait-il eu +à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était venu avant +vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à nous +cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS +DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes +soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! ET +L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC! + +— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne +pouvais croire être Larsan. + +Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien +perdu de son calme, étendit le bras et dit: + +«Il y est encore!…» + +Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la +porte du placard avait été poussée par une main invisible, comme il +arriva le terrible soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»… + +Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise, +d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en noir +poussa un cri déchirant: + +«Robert!… Robert!… Robert!» + +Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si +semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper… +Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa raison, après +l’argumentation triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les +bras tendus, elle allait vers la seconde manifestation Darzac qui +descendait du fatal placard… Le visage de Mathilde rayonnait d’une vie +nouvelle; ses yeux, ses tristes yeux dont j’avais vu si souvent le +regard égaré autour de l’autre, fixaient celui-ci avec une joie +magnifique, mais tranquille et sûre. C’était lui! C’était celui qu’elle +croyait perdu, et qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre, +et qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce dont elle +avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie! + +Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire +coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait +soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il +tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré +de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie +audacieuse que, depuis quelques minutes, il nous donnait. N’ayant plus +aucun doute sur l’issue de la discussion qu’il soutenait avec +Rouletabille, il avait eu cette incroyable puissance sur lui-même de +n’en laisser rien paraître, et aussi cette habileté dernière de +prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille de dérouler à +loisir une argumentation au bout de laquelle il savait qu’il trouverait +sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens +de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si bien que, dans le moment +que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne pûmes l’empêcher de se +jeter d’un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à Mme Darzac +et d’en refermer violemment la porte avec une rapidité foudroyante! +Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu lorsqu’il était trop tard pour +déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la scène précédente, n’avait +songé qu’à garder la porte du corridor et il n’avait point pris garde +que chaque mouvement que faisait le faux Darzac, au fur et à mesure +qu’il était convaincu d’imposture, le rapprochait de la chambre de Mme +Darzac. Le reporter n’attachait aucune importance à ces mouvements-là, +sachant que cette chambre n’offrait à la fuite de Larsan aucune issue. +Et cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui fermait son +dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions +importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus forcenés. +Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie +de ses inexplicables évasions! + +«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…» + +Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, +me broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait +attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette +tempête, semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait +autour d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient +comme s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. Or, +ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille. + +Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les +trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des +haches qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais +verrous. Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de +bélier. Nous nous y mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. +Notre anxiété était au comble. En vain nous répétions-nous que nous +allions entrer dans une chambre où il n’y avait que des murs et des +barreaux… nous nous attendions à tout, ou plutôt à rien, car c’était +surtout la pensée de la disparition, de l’envolement, de la +dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait +plus fous. + +Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux +domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de +ne s’en servir que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant. +Puis, il donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin +tombée, il entra le premier dans la pièce. + +Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes +tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord, +Larsan était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il +avait arraché sa fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; +il avait repris sa face rase et pâle du Frédéric Larsan du château du +Glandier. Et on ne voyait que lui dans la chambre. Il était +tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de la pièce, et nous +regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras s’allongeaient +aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. On eût dit qu’il +nous donnait audience et qu’il attendait que nous lui exposions nos +revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa lèvre +ironique. + +Rouletabille s’avança encore: + +«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…» + +Mais Larsan ne répondit pas. + +Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous +aperçûmes que Larsan était mort. + +Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était +ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant. + +Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était +fini. + +Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et +d’oublier le mort. + +«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne +s’apercevra de sa disparition!» + +Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance: + +«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!» + +Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes +seul en face du cadavre de son père. + +* * * + +Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans +le salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et, +dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur +lui son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri +dans le moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances +qui restait encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre +qu’il ne courait aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que +Mrs. Edith. Quand les deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance +et moi lui donnâmes des soins qui nous renseignèrent tout d’abord sur +son curieux état de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de +nous avait pu croire mort et que l’on avait enfermé, râlant, dans un +sac, avait- il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous +eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui +cachait la blessure qu’il portait à la poitrine, nous connûmes au moins +que cette blessure, par un hasard qui n’est point si rare qu’on le +pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque immédiat, ne +présentait aucune gravité. La balle qui avait frappé Darzac, au milieu +de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir contre Larsan, s’était +aplatie sur le sternum, causant une forte hémorragie externe et +secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne suspendant en rien +aucune des fonctions vitales… . + +On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants +quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers +moments. Et moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer — +l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de se +battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain +d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que +celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et +logea dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner +l’amputation et qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien +qui était retombé dans son coma, il en sortit le lendemain pour aller +faire un tour sur le boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été +frappé au sternum.[4] + +Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur +nous la porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais +la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette +précaution, quand nous entendîmes des pas dans le corridor et un bruit +singulier comme celui d’un corps que l’on traînerait sur un plancher… +Et je pensai à Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille! + +Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. +Je ne m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre +cortège. + +Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute +chose. Je distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle +sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, +évidemment, à barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de +pénétrer dans la Cour du Téméraire… + +… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… +deux ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais +bien et qui, une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac +semblait lourd. Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors +je pus voir encore que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois +qui le fermait d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille +sauta sur la margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans +hésitation… il semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et +sa tête disparut. Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et +il se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais +plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant soigneusement +le plateau et assujettissant les ferrures, et celles-ci firent un bruit +que je me rappelai soudain, le bruit qui m’avait tant intrigué le soir +où, avant la découverte de l’Australie, je m’étais rué sur une ombre +qui avait soudain disparu et où je m’étais heurté le nez contre la +porte close du Château Neuf… + +* * * + +Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir… +Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la +parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité +tout entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la +vérité… + +J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château Neuf, je +me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé profondément dans +les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres jalouses. +Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai même point +perçu le bruit des rames sur les eaux… + +Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se +passait très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en +face de l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait +la nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil… + +… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de +petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi +énorme, formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un +mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis +se dresser, debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le +reconnaissais comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres +gestes se découpaient avec une précision fantastique sur la bande +rouge… Oh! ce ne fut pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en +soulevant un fardeau qui se confondit avec lui… Et puis le fardeau +glissa dans le noir et la petite ombre de l’homme réapparut toute +seule, se pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et +puis s’affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique +jusqu’à ce qu’elle fût sortie complètement de la bande rouge… Et la +bande rouge disparut à son tour… + +Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan. + + + + +Épilogue + + +Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler +sous mes yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain +de tant d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, +de me replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de +me retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à +deux pas de moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute, +c’est-à-dire jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas +troubler leurs douces, tendres ou désespérées confidences, leurs +projets d’avenir, leurs derniers adieux… Malgré toutes les prières de +Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de Paris et +de son journal. Il a cet héroïsme suprême de s’effacer devant l’époux. +La Dame en noir ne peut pas résister à Rouletabille; il a dicté ses +conditions… Il veut que M. et Mme Darzac continuent leur voyage de +noces comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire aux Rochers +Rouges. Ce n’est pas le même Darzac qui l’a commencé, c’est un autre +Darzac qui le finira, cet heureux voyage, mais pour tout le monde +Darzac aura été le même sans solution de continuité. M. et Mme Darzac +sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la loi religieuse, il est +avec le pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils +trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser leur situation +s’il est prouvé qu’elle en a besoin et d’apaiser les scrupules de leur +conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux, définitivement +heureux: ils l’ont bien gagné!… + +Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie du +sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où j’écris +ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la +prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux, +dans la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des +Rochers Rouges, comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui +recouvraient les secrets du Glandier. La faute en est à cet abominable +Brignolles qui est au courant de bien des choses et qui, du fond de +l’Amérique où il s’est réfugié, veut nous faire «chanter». Il nous +menace d’un affreux libelle, et comme maintenant le professeur +Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa théorie, tout, chaque +jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, nous avons pensé +qu’il était préférable de «prendre les devants» et de raconter toute la +vérité. + +Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et +terrible affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain du +drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la +Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me +le demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon +front à la vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de +Rouletabille m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait +guère à moi depuis la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui +ne s’étaient pas quittés… + +On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert +Darzac était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le +rejoindre… Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la +gare. Mrs. Edith, contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune +tristesse de mon départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le +prince Galitch était venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait +donné des nouvelles du vieux Bob, qui étaient excellentes, et ne +s’était plus occupée de moi. J’en avais conçu une peine réelle. Et, +ici, il est temps, je crois bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais +je ne lui eusse laissé deviner les sentiments que je ressentais pour +Mrs. Edith si, quelques années plus tard, après la mort d’Arthur Rance, +qui fut suivie de véritables tragédies, dont j’aurai peut-être à parler +un jour, je n’avais pas épousé la blonde et mélancolique et terrible +Edith. + +Nous approchons de Marseille… + +Marseille!… + +Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se +dirent rien. + +Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un +geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une +statue de deuil et de douleur. + +Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient. + +* * * + +Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous +nous rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous +courions au secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le +drame… Rouletabille maintenant parle… parle… évidemment il essaye de +s’étourdir, de ne plus penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un +tout petit enfant pendant des heures… + +«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de +reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours +considéré ce bandit comme un honnête homme… + +Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu +de lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire +enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert +Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent +tout de suite. On sait combien il est simple, encore aujourd’hui, de +faire enfermer un être, quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un +cabanon. La volonté d’un parent et la signature d’un médecin suffisent +encore en France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette +sinistre et rapide besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan. +Il fit un faux et Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand +Brignolles vint à Paris, il faisait déjà partie de la combinaison. +Larsan avait son plan: prendre la place de Darzac avant le mariage. +L’accident des yeux avait été, comme je l’avais du reste pensé +moi-même, des moins naturels. Brignolles avait mission de s’arranger de +telle sorte que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible +suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir +cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de +binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre! + +Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le +dessein des deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo +que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de +le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait +été aidé naturellement dans cette circonstance par cette police +spéciale, qui n’a rien à faire avec la police officielle, et qui se met +à la disposition des familles dans les cas les plus désagréables, +lesquels demandent autant de discrétion que de rapidité dans +l’exécution… + +Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison +de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la +frontière italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir +le malheureux. Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu +avec le directeur et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y +a des directeurs de maison de fous qui ne demandent point trop +d’explications, pourvu qu’ils soient en règle avec la loi… et qu’on les +paye bien… et ce fut vite fait… et ce sont des choses qui arrivent tous +les jours… + +«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille. + +— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit +morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour +où, sans m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre +à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans +le Midi. Ce bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les +deux syllabes bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les +circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous +l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me +l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait jeté fut +presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du +véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était lui, +«le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…» + +Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les +différentes phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au +bout rester incompréhensible pour nous. ç’avait été d’abord la +révélation brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et +puis cette autre révélation formidable qui lui était venue du mensonge +de l’une des deux manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire +que Rouletabille lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a +emporté le sac, a rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le +monde prend pour Darzac! Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là +n’a point dit à Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte +à cinq heures n’était point lui! Il cache déjà cette +contre-manifestation Darzac et il ne peut avoir d’intérêt à la cacher +que si cette manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu’il y a +ou qu’il y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela +est clair comme la lumière du jour! Rouletabille en est ébloui; il en +chancelle… . il s’en trouverait mal… il en claque des dents!… Mais +peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier s’est-il trompé… peut-être +a-t-il mal compris les paroles et les étonnements de M. Darzac… +Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il verra bien!… Ah! +qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à fermer le cercle!… +Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il revient, comme il +s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la figure de +l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… je ne +l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût été +si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la figure de +Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que c’était là une +dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui entrait si bien +dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il se serait +débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder encore… +Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les +raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac, +sur l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il +ment!… Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient +toujours derrière sa raison, voient maintenant!… + +Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être, +va lui échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée +à Larsan et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de +réfléchir, de savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande +vingt-quatre heures!… Il assure la sécurité de la Dame en noir en la +faisant habiter l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer +en secret qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui +faisant entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux +Bob. Et, comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste +un espoir… Celui que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou +vivant, il court à sa recherche… De Darzac, il possède un revolver, +celui qu’il a trouvé dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a +déjà remarqué le type chez un armurier de Menton… Il va chez cet +armurier… il montre le revolver… il apprend que cette arme a été +achetée la veille au matin par un homme dont on lui donne le +signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande +barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne +s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend +une autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait +ce que n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le +sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort +d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il +s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel de +la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de +redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon, +redescendait de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel. +Sospel! Est-ce que Brignolles n’était pas signalé comme descendu à +Sospel? Brignolles!… Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce +que Brignolles venait faire dans ces parages!… Sa présence devait être +étroitement liée au drame. D’un autre côté, la disparition et la +réapparition du véritable Darzac attestaient qu’il y avait eu +séquestration… Mais où… Brignolles, qui avait partie liée avec Larsan, +ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-être +était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette +séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique, +Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de +Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le +passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du +client de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il +paraissait très altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût +pu le prendre pour un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut +la sensation qu’il «brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez +donc par ici une maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de +l’auberge, la maison de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les +deux fameuses syllabes bonnet prenaient toute leur signification… +Désormais, il ne faisait plus de doute pour Rouletabille que le vrai +Darzac avait été enfermé par le faux comme fou dans la maison de santé +du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire à Sospel +qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de rencontrer là +Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le chemin du +mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout savoir, +à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, il +saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour +professeurs en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre +ce qu’il était advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment +qu’on avait retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de +la petite voiture descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait… +du moment que Larsan n’avait point jugé utile de se débarrasser +auparavant de Darzac par la mort, en le précipitant, dans le sac, au +fond du puits de Castillon, peut- être avait-il été de son intérêt de +reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison de santé! Et +Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, Darzac +vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!… +Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!… +Cet otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient +s’ensuivre entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, +Mathilde tuait Larsan de ses mains ou le livrait à la justice! + +Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de +santé, il se heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta +à la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il +cria à Rouletabille de l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart +d’heure après, Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point +suffi, car Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce +qui rendait la vie aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut +point de peine à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait +Larsan, mais qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille +Darzac à sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous +deux rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et +écouta leurs discours avec une certaine stupeur qui se transforma +bientôt en effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se +traduisait par la mise en liberté immédiate de Robert Darzac. Darzac, +par une chance miraculeuse que j’ai déjà expliquée, souffrait à peine +d’une blessure qui aurait pu être mortelle. Rouletabille, dans une joie +folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ à Menton. Je passe sur les +effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui donnant rendez-vous à +Paris pour le règlement des comptes. En route, Rouletabille apprenait +de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, était tombé +quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le +passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de +célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage +pour comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui +avait eu l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une +malheureuse femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la +plus folle entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces +inconnues. Après avoir volé le pardessus du directeur pour cacher son +uniforme d’aliéné et s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une +centaine de francs, il était parvenu, au risque de se casser le cou, à +escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui eût paru +infranchissable. Et il était descendu à Menton; et il avait couru au +fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu, Darzac! Il s’était vu +lui-même!… Il s’était donné quelques heures pour ressembler si bien à +lui-même que l’autre Darzac lui- même s’y serait trompé!… Son plan +était simple. Pénétrer dans le fort d’Hercule comme chez lui, entrer +dans l’appartement de Mathilde et se montrer à l’autre, pour le +confondre, devant Mathilde!… Il avait interrogé des gens de la côte et +appris où le ménage logeait: au fond de la Tour Carrée… Le ménage!… +Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors n’était rien à côté de ce +que ces deux mots: leur ménage… Le faisait souffrir!… Cette +souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait revu, lors +de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, la +Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le +regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais +elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et +en esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme +de l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient +perdus! + +Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un +revolver à Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût +pu le perdre, pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait +l’acquisition d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait +rappeler le costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq +heures le moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie, +tout en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où +il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il +s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et +étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment, +au fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé +auprès de nous et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une +forte envie de nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de +même à se retenir, voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir! +Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela seulement valait la +peine de vivre, et, une heure plus tard, quand il avait eu à sa +disposition la vie de Larsan qui, dans la même chambre, lui tournant le +dos, faisait sa correspondance, il n’avait même pas été tenté par la +vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait pas encore place dans +son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein pour toujours de +l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!… + +On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la +façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le +fort d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le +placard. Et c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M. +Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux +Bob qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide +d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui +avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de +l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette +nuit-là, il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en +terminer avec Larsan la nuit suivante. Le tout était de cacher, un +jour, M. Darzac dans la presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait +trouvé un petit coin abandonné et tranquille dans le Château Neuf. + +À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par un +cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire. + +«C’était donc cela! m’écriai-je. + +— Mais oui, fit-il… c’était cela. + +— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! Ce +soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et moi qui +ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que +l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle +tenait!… Oh! je comprends tout, maintenant! + +— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette +nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans +la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je +n’ai eu que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois +pendant que M. Darzac se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous +fûtes couché, après votre expérience de la barbe, il revint me voir et +nous étions assez embarrassés. Si, par hasard, vous parliez de cette +aventure, le lendemain matin, à l’autre M. Darzac, croyant avoir +affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une catastrophe. Et, +cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac qui +voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la sachant, +vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez +une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous +cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût +pu nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc +de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain +ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, d’ici +là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, dès la +première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes! + +— Oh! je comprends!… + +— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que vous +ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure +charmante de Mrs. Edith… + +— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me +mettre dans une sotte colère?… demandai-je. + +— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de +nous adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous +répète que je ne voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous +parlassiez à M. Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre, +Sainclair. + +— Je continue, mon ami… + +— Mes compliments… + +— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne +comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier? + +— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… C’est cette maudite +canne… + +— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir… + +— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est la +canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait +qu’exécuter…» + +Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai +point à la fin de cette belle intelligence. + +«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses — +pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je +laissais tomber la canne à bec-de-corbin d’Arthur Rance devant M. et +Mme Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous +rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec-de- corbin de Larsan, et le +geste que faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une +façon de tenir sa canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là +tenir une canne à bec-de-corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était +sûr!… Mais je voulais voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de +Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit jusqu’au lendemain, même après +ma visite à la maison des fous!… même quand j’eus serré dans mes bras +le vrai Darzac, j’ai encore voulu voir le faux avec les gestes de +Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa canne comme le bandit… +oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… redresser ses +épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason des +Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a +tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a vue +qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi +qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux +grattoir, qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir +tombé sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter +alors dans le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort +d’avoir revu, dans le même moment, la canne de Larsan!… il est mort +d’avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes +les batailles, Sainclair, ont leurs victimes innocentes…» + +Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la +rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je +ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur +le compte de son vieux Bob. + +Il sourit. + +«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce n’était +pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé son +repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de Bernier, +dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits après y +avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque +que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je +regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je +portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je +tombai dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un +bain à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui. +L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château +d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris que la +barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la mer +était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde qu’il +se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher, +racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait, +depuis plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les +jours. Paolo savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San +Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait +fallu une barque pour quitter le château, et cette barque était +justement celle du Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio +à San Remo et y envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur +Rance, persuadé que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux +Bob. En effet, le vieux Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât +cette nuit-là à la grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié +pour le vieux professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur +Rance; il pouvait, en effet, être arrivé quelque accident à son parent. +Quant à moi, je ne demandais au contraire qu’une chose, c’est que cet +exquis vieillard ne revînt pas avant que j’en eusse fini avec Larsan, +désirant toujours faire croire au faux Darzac que le vieux Bob me +préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand j’appris qu’on venait de le +retrouver, je n’en fus qu’à moitié réjoui, mais j’avouerai que la +nouvelle de sa blessure à la poitrine, à cause de la blessure à la +poitrine de l’homme au sac, ne me causa aucune peine. Grâce à elle, je +pouvais espérer, encore quelques heures, continuer mon jeu. + +— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite? + +— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de faire +disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait +tout le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour +nous avons eu là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes +n’était point faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir +qu’ils eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu +quand nous étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier +gendarme venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de +Garibaldi, le second que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes, +soupaient et que la mer était libre!… + +— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux +clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio +au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque +remporterait le lendemain?» + +Rouletabille baissa la tête: + +«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela, +Sainclair… Je ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après +tout, c’était mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de +trop pour la maison des fous!… Voyez- vous, Sainclair, je ne l’avais +condamné qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu +qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…» + +Nous ne dîmes plus un mot de la nuit. + +À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il +me refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin +et se précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les +feuilles étaient pleines des nouvelles de Russie. On venait de +découvrir, à Pétersbourg, une vaste conspiration contre le tsar. Les +faits relatés étaient si stupéfiants qu’on avait peine à y ajouter foi. + +Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en +première colonne de la première page: + +Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie + +et, au-dessous: + +Le tsar le réclame! + +Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit: + +«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur +veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le tsar… +avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas la mienne!… +En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de me reposer, +moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer +ensemble quelque part!… + +— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous +remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie folle +de travailler… + +— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…» + +Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida +ses poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une +enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer +comment. + +«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta. + +Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai +Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse +hilarité. + +«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que +c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir… + +— Pour où?… + +— Pour Saint-Pétersbourg!…» + +Et il me tendit la lettre où je lus: + +«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en +Russie, à la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour +de Tsarkoïé-Selo… Nous sommes obligés de vous avertir que vous +n’arriverez pas à Pétersbourg vivant. + +«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.» + +Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le +prince Galitch était à la gare,» fis-je simplement. + +Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit: + +«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!» + +Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir, +quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de +ne point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il +riait encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…» + +Et ce fut son dernier salut. + +Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les +premiers confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et +André Hesse. + +«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils. + +— Ah! excellentes!» répondis-je. + +Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux à la +buvette. + +FIN + + + + + [1] Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la + pointe de la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de + la presqu’île d’Hercule: + + [2] Historique. + + [3] Historique. + + [4] Historique. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg-tm License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg-tm electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le parfum de la Dame en noir + +Author: Gaston Leroux + +Release Date: April 5, 2005 [EBook #15554] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com. + + + + + + + + +Gaston Leroux + + + +LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR + + + +(1908) + + + +Table des matires + +I Qui commence par o les romans finissent. +II O il est question de l'humeur changeante de Joseph +Rouletabille. +III Le parfum. +IV En route. +V Panique. +VI Le fort d'Hercule. +VII De quelques prcautions qui furent prises par Joseph +Rouletabille pour dfendre le fort d'Hercule contre une attaque +ennemie. +VIII Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer. +IX Arrive inattendue du vieux Bob. +X La journe du 11. +XI L'attaque de la Tour Carre. +XII Le corps impossible. +XIII O l'pouvante de Rouletabille prend des proportions +inquitantes. +XIV Le sac de pommes de terre. +XV Les soupirs de la nuit. +XVI Dcouverte de L'Australie. +XVII Terrible aventure du vieux Bob. +XVIII Midi, roi des pouvantes. +XIX Rouletabille fait fermer les portes de fer. +XX Dmonstration corporelle de la possibilit du corps de trop! +pilogue + + + + Pierre WOLFF + +En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette +anne qui a vu clore Le Lys. + +GASTON LEROUX + + + + + + +I +Qui commence par o les romans finissent. + +Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut +lieu Paris, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans +la plus stricte intimit. Un peu plus de deux annes s'taient +donc coules depuis les vnements que j'ai rapports dans un +prcdent ouvrage, vnements si sensationnels qu'il n'est point +tmraire d'affirmer ici qu'un aussi court laps de temps n'avait +pu faire oublier le fameux Mystre de la Chambre Jaune... Celui-ci +tait encore si bien prsent tous les esprits que la petite +glise et t certainement envahie par une foule avide de +contempler les hros d'un drame qui avait passionn le monde, si +la crmonie nuptiale n'avait t tenue tout fait secrte, ce +qui avait t assez facile dans cette paroisse loigne du +quartier des coles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du +professeur Stangerson, sur la discrtion desquels on pouvait +compter, avaient t invits. J'tais du nombre; j'arrivai de +bonne heure l'glise, et mon premier soin, naturellement, fut +d'y chercher Joseph Rouletabille. J'avais t un peu du en ne +l'apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu'il +dt venir et, dans cette attente, je me rapprochai de matre +Henri-Robert et de matre Andr Hesse qui, dans la paix et le +recueillement de la petite chapelle Saint-Charles, voquaient tout +bas les plus curieux incidents du procs de Versailles, que +l'imminente crmonie leur remettait en mmoire. Je les coutais +distraitement en examinant les choses autour de moi. + +Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose +triste! Dcrpite, lzarde, crevasse, sale, non point de cette +salet auguste des ges, qui est la plus belle parure de la +pierre, mais de cette malpropret ordurire et poussireuse qui +semble particulire ces quartiers Saint-Victor et des +Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulirement +enchsse, cette glise, si sombre au dehors, est lugubre dedans. +Le ciel, qui parat plus loign de ce saint lieu que de partout +ailleurs, y dverse une lumire avare qui a toutes les peines du +monde venir trouver les fidles travers la crasse sculaire +des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d'enfance et de jeunesse, +de Renan? Poussez alors la porte de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et +vous comprendrez comment l'auteur de la Vie de Jsus, qui tait +enferm ct, dans le petit sminaire adjacent de l'abb +Dupanloup et qui n'en sortait que pour venir prier ici, dsira +mourir. Et c'est dans cette obscurit funbre, dans un cadre qui +ne paraissait avoir t invent que pour les deuils, pour tous les +rites consacrs aux trpasss, qu'on allait clbrer le mariage de +Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J'en conus une grande +peine et, tristement impressionn, en tirai un fcheux augure. + + ct de moi, matres Henri-Robert et Andr Hesse bavardaient +toujours, et le premier avouait au second qu'il n'avait t +dfinitivement tranquillis sur le sort de Robert Darzac et de +Mathilde Stangerson, mme aprs l'heureuse issue du procs de +Versailles, qu'en apprenant la mort officiellement constate de +leur impitoyable ennemi: Frdric Larsan. On se rappelle peut-tre +que c'est quelques mois aprs l'acquittement du professeur en +Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne, +paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre New- +York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre- +Neuve, La Dordogne avait t aborde par un trois-mts dont +l'avant tait entr dans sa chambre des machines. Et, pendant que +le navire abordeur s'en allait la drive, le paquebot avait +coul pic, en dix minutes. C'est tout juste si une trentaine de +passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le +temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le +lendemain par un bateau de pche qui rentra aussitt Saint-Jean. +Les jours suivants, l'ocan rejeta des centaines de morts parmi +lesquels on retrouva Larsan. Les documents que l'on dcouvrit, +soigneusement cousus et dissimuls dans les vtements d'un +cadavre, attestrent, cette fois, que Larsan avait vcu! Mathilde +Stangerson tait dlivre enfin de ce fantastique poux que, grce +aux facilits des lois amricaines, elle s'tait donn en secret, +aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux +bandit dont le vritable nom, illustre dans les fastes +judiciaires, tait Ballmeyer, et qui l'avait jadis pouse sous le +nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement +entre elle et celui qui, depuis de si longues annes, +silencieusement et hroquement l'aimait. J'ai rappel, dans Le +Mystre de la Chambre Jaune, tous les dtails de cette +retentissante affaire, l'une des plus curieuses qu'on puisse +relever dans les annales de la cour d'assises, et qui aurait eu le +plus tragique dnouement sans l'intervention quasi gniale de ce +petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui fut le +seul dcouvrir, sous les traits du clbre agent de la sret +Frdric Larsan, Ballmeyer lui-mme!... La mort accidentelle et, +nous pouvons le dire, providentielle du misrable avait sembl +devoir mettre un terme tant d'vnements dramatiques et elle ne +fut point -- avouons-le -- l'une des moindres causes de la +gurison rapide de Mathilde Stangerson, dont la raison avait t +fortement branle par les mystrieuses horreurs du Glandier. + +Voyez-vous, mon cher ami, disait matre Henri-Robert matre +Andr Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l'glise, +-- voyez-vous, dans la vie, il faut tre dcidment optimiste. +Tout s'arrange! mme les malheurs de Mlle Stangerson... Mais +qu'avez-vous regarder tout le temps ainsi derrire vous? Qui +cherchez-vous?... Vous attendez quelqu'un? + +-- Oui, rpondit matre Andr Hesse... J'attends Frdric Larsan! + +Matre Henri-Robert rit autant que la saintet du lieu lui +permettait de rire; mais moi je ne ris point, car je n'tais pas +loin de penser comme matre Hesse. Certes! j'tais cent lieues +de prvoir l'effroyable aventure qui nous menaait; mais, quand je +me reporte cette poque et que je fais abstraction de tout ce +que j'ai appris depuis -- ce quoi, du reste, je m'appliquerai +honntement au cours de ce rcit, ne laissant apparatre la vrit +qu'au fur et mesure qu'elle nous fut distribue nous-mmes -- +je me rappelle fort bien le curieux moi qui m'agitait alors la +pense de Larsan. + +Allons, Sainclair! fit matre Henri-Robert qui s'tait aperu de +mon attitude singulire, vous voyez bien que Hesse plaisante... + +-- Je n'en sais rien! rpondis-je. + +Et voil que je regardai attentivement autour de moi, comme +l'avait fait matre Andr Hesse. En vrit, on avait cru Larsan +mort si souvent quand il s'appelait Ballmeyer, qu'il pouvait bien +ressusciter une fois de plus l'tat de Larsan. + +Tenez! voici Rouletabille, dit matre Henri-Robert. Je parie +qu'il est plus rassur que vous. + +-- Oh! oh! il est bien ple! fit remarquer matre Andr Hesse. + +Le jeune reporter s'avanait vers nous. Il nous serra la main +assez distraitement. + +Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs... Je ne suis pas en +retard? + +Il me sembla que sa voix tremblait... Il s'loigna tout de suite, +s'isola dans un coin, et je le vis s'agenouiller sur un prie-Dieu +comme un enfant. Il se cacha le visage, qu'il avait en effet fort +ple, dans les mains, et pria. + +Je ne savais point que Rouletabille ft pieux et son ardente +prire m'tonna. Quand il releva la tte, ses yeux taient pleins +de larmes. Il ne les cachait pas; il ne se proccupait nullement +de ce qui se passait autour de lui; il tait tout entier sa +prire et peut-tre son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas +tre heureux d'assister une union dsire de tous? Le bonheur de +Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n'tait-il point son +oeuvre?... Aprs tout, c'tait peut-tre de bonheur que pleurait +le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit +d'un pilier. Je n'eus garde de l'y suivre, car je voyais bien +qu'il dsirait rester seul. + +Et puis, c'tait le moment o Mathilde Stangerson faisait son +entre dans l'glise, au bras de son pre. Robert Darzac marchait +derrire eux. Comme ils taient changs tous les trois! Ah! le +drame du Glandier avait pass bien douloureusement sur ces trois +tres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde Stangerson n'en +paraissait que plus belle encore! Certes, ce n'tait plus cette +magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique divinit, +cette froide beaut paenne qui suscitait, sur ses pas, dans les +ftes officielles de la Troisime Rpublique, auxquelles la +situation en vue de son pre la forait d'assister, un discret +murmure d'admiration extasie; il semblait, au contraire, que la +fatalit, en lui faisant expier si tard une imprudence commise si +jeune, ne l'avait prcipite dans une crise momentane de +dsespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque de +pierre derrire lequel se cachait l'me la plus dlicate et la +plus tendre. Et c'est cette me, encore inconnue, qui rayonnait ce +jour-l, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant clat, +sur le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d'une +tristesse heureuse, sur son front poli comme l'ivoire, o se +lisait l'amour de tout ce qui tait beau et de tout ce qui tait +bon. + +Quant sa toilette, j'avouerai sottement que je ne me la rappelle +plus et qu'il me serait impossible de dire mme la couleur de sa +robe. Mais ce dont je me souviens, par exemple, c'est de +l'expression trange que prit soudain son regard en ne dcouvrant +point parmi nous celui qu'elle cherchait. Elle ne parut redevenir +tout fait calme et matresse d'elle-mme que lorsqu'elle eut +enfin aperu Rouletabille derrire son pilier. Elle lui sourit et +nous sourit aussi, notre tour. + +Elle a encore ses yeux de folle! + +Je me retournai vivement pour voir qui avait prononc cette phrase +abominable. C'tait un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa +bont, avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, la +Sorbonne. Il se nommait Brignolles et tait vaguement cousin du +mari. Nous ne connaissions point d'autre parent M. Darzac, dont +la famille tait originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac +avait perdu son pre et sa mre; il n'avait ni frre ni soeur et +semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d'o il n'avait +rapport qu'un ardent dsir de russir, une facult de travail +exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel +d'affection et de dvouement qui avait trouv avidement l'occasion +de se satisfaire auprs du professeur Stangerson et de sa fille. +Il avait aussi rapport de la Provence, son pays natal, un doux +accent qui avait fait d'abord sourire ses lves de la Sorbonne, +mais que ceux-ci avaient aim bientt comme une musique agrable +et discrte qui attnuait un peu l'aridit ncessaire des cours de +leur jeune matre, dj clbre. + +Un beau matin du printemps prcdent, il y avait par consquent un +an environ de cela, Robert Darzac leur avait prsent Brignolles. +Il venait tout droit d'Aix o il avait t prparateur de physique +et o il avait d commettre quelque faute disciplinaire qui +l'avait jet tout coup sur le pav; mais il s'tait souvenu +temps qu'il tait parent de M. Darzac, avait pris le train pour +Paris et avait su si bien attendrir le fianc de Mathilde +Stangerson que celui-ci, le prenant en piti, avait trouv le +moyen de l'associer ses travaux. ce moment, la sant de Robert +Darzac tait loin d'tre florissante. Elle subissait le contrecoup +des formidables motions qui l'avaient assaillie au Glandier et en +cour d'assises; mais on et pu croire que la gurison, dsormais +assure, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain hymen +auraient la plus heureuse influence sur l'tat moral et, par +contrecoup, sur l'tat physique du professeur. Or, nous +remarqumes tous au contraire que, du jour o il s'adjoignit ce +Brignolles, dont le concours devait lui tre, disait-il, d'un +prcieux soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit +qu'augmenter. Enfin, nous constatmes aussi que Brignolles ne +portait pas chance, car deux fcheux accidents se produisirent +coup sur coup au cours d'expriences qui semblaient cependant ne +devoir prsenter aucun danger: le premier rsulta de l'clatement +inopin d'un tube de Gessler dont les dbris eussent pu +dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, +lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le +second, qui aurait pu tre extrmement grave, arriva la suite de +l'explosion stupide d'une petite lampe essence, au-dessus de +laquelle M. Darzac tait justement pench. La flamme faillit lui +brler la figure; heureusement, il n'en fut rien, mais elle lui +flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des +troubles de la vue, si bien qu'il ne pouvait plus supporter que +difficilement la pleine lumire du soleil. + +Depuis les mystres du Glandier, j'tais dans un tat d'esprit tel +que je me trouvais tout dispos considrer comme peu naturels +les vnements les plus simples. Lors de ce dernier accident, +j'tais prsent, tant venu chercher M. Darzac la Sorbonne. Je +conduisis moi-mme notre ami chez un pharmacien et de l chez un +docteur, et je priai assez schement Brignolles, qui manifestait +le dsir de nous accompagner, de rester son poste. En chemin, +M. Darzac me demanda pourquoi j'avais ainsi bouscul ce pauvre +Brignolles; je lui rpondis que j'en voulais ce garon d'une +faon gnrale parce que ses manires ne me plaisaient point, et +d'une faon particulire, ce jour-l, parce que j'estimais qu'il +fallait le rendre responsable de l'accident. M. Darzac voulut en +connatre la raison; mais je ne sus que rpondre et il se mit +rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque le docteur lui eut +dit qu'il aurait pu perdre la vue et que c'tait miracle qu'il en +ft quitte si bon compte. + +L'inquitude que me causait Brignolles tait, sans doute, +ridicule, et les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de +mme, j'tais si extraordinairement prvenu contre lui que, dans +le fond de moi-mme, je ne lui pardonnai pas que la sant de +M. Darzac ne s'amliort point. Au commencement de l'hiver, il +toussa, si bien que je le suppliai, et que nous le supplimes +tous, de demander un cong et de s'aller reposer dans le midi. Les +docteurs lui conseillrent San Remo. Il y fut et, huit jours +aprs, il nous crivait qu'il se sentait beaucoup mieux; il lui +semblait qu'on lui avait, depuis qu'il tait arriv dans ce pays, +enlev un poids de dessus la poitrine!... Je respire!... je +respire!... nous disait-il. Quand je suis parti de Paris, +j'touffais! Cette lettre de M. Darzac me donna beaucoup +rflchir et je n'hsitai point faire part de mes rflexions +Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s'tonner avec moi de ce que +M. Darzac tait si mal quand il se trouvait auprs de Brignolles, +et si bien quand il en tait loign... Cette impression tait si +forte chez moi, tout particulirement, que je n'eusse point permis + Brignolles de s'absenter. Ma foi non! S'il avait quitt Paris, +j'aurais t capable de le suivre! Mais il ne s'en alla point; au +contraire. Les Stangerson ne l'eurent jamais plus prs d'eux. Sous +prtexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il tait tout le +temps fourr chez M. Stangerson. Il parvint une fois voir Mlle +Stangerson, mais j'avais fait la fiance de M. Darzac un tel +portrait du prparateur de physique, que je russis l'en +dgoter pour toujours, ce dont je me flicitai dans mon for +intrieur. + +M. Darzac resta quatre mois San Remo et nous revint presque +entirement rtabli. Ses yeux, cependant, taient encore faibles +et il tait dans la ncessit d'en prendre le plus grand soin. +Rouletabille et moi avions dcid de surveiller le Brignolles, +mais nous fmes satisfaits d'apprendre que le mariage allait avoir +lieu presque aussitt et que M. Darzac emmnerait sa femme, dans +un long voyage, loin de Paris et... loin de Brignolles. + + son retour de San Remo, M. Darzac m'avait demand: + +Eh bien, o en tes-vous avec ce pauvre Brignolles? tes-vous +revenu sur son compte? + +-- Ma foi non! avais-je rpondu. + +Et il s'tait encore moqu de moi, m'envoyant quelques-unes de ces +plaisanteries provenales qu'il affectionnait quand les vnements +lui permettaient d'tre gai, et qui avaient retrouv dans sa +bouche une saveur nouvelle depuis que son sjour dans le midi +avait rendu son accent toute sa belle couleur initiale. + +Il tait heureux! Mais nous ne pmes avoir une ide vritable de +son bonheur -- car, entre son retour et son mariage, nous emes +peu d'occasions de le voir -- que sur le seuil mme de cette +glise o il nous apparut comme transform. Il redressait avec un +orgueil bien comprhensible sa taille lgrement vote. Le +bonheur le faisait plus grand et plus beau! + +C'est le cas de dire qu'il est la noce, le patron! ricana +Brignolles. + +Je m'loignai de cet homme qui me rpugnait et m'avanai jusque +dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras +croiss toute la crmonie, sans rien voir, sans rien entendre. On +dut lui frapper sur l'paule, quand tout fut fini, pour le tirer +de son rve. + +Quand on passa la sacristie, matre Andr Hesse poussa un +profond soupir. + +a y est! fit-il. Je respire... + +-- Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami? demanda matre +Henri-Robert. + +Alors matre Andr Hesse avoua qu'il avait redout jusqu' la +dernire minute l'arrive du mort... + +Que voulez-vous! rpliqua-t-il son confrre qui se moquait, je +ne puis me faire cette ide que Frdric Larsan consente tre +mort pour de bon!... + +.. .. .. .. .. + +Nous nous trouvions tous maintenant -- une dizaine de personnes au +plus -- dans la sacristie. Les tmoins signaient sur les registres +et les autres flicitaient gentiment les nouveaux maris. Cette +sacristie est encore plus sombre que l'glise et j'aurais pu +penser que je devais cette obscurit de ne point apercevoir, en +un pareil moment, Joseph Rouletabille, si la pice n'avait t si +petite. De toute vidence, il n'tait point l. Qu'est-ce que cela +signifiait? Mathilde l'avait dj rclam deux fois et M. Robert +Darzac me pria de l'aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai +dans la sacristie sans lui; je ne l'avais pas trouv. + +Voil qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout fait +inexplicable. tes-vous bien sr d'avoir regard partout? Il sera +dans quelque coin, rver. + +-- Je l'ai cherch partout et je l'ai appel, rpliquai-je. + +Mais M. Darzac ne s'en tint point ce que je lui disais. Il +voulut faire lui-mme le tour de l'glise. Tout de mme, il fut +plus heureux que moi, car il apprit d'un mendiant qui se tenait +sous le porche avec sa timbale qu'un jeune homme qui ne pouvait +tre, en effet, que Rouletabille tait sorti de l'glise quelques +minutes auparavant et s'tait loign dans un fiacre. Quand il +rapporta cette nouvelle sa femme, celle-ci en parut peine au- +del de toute expression. Elle m'appela et me dit: + +Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train +dans deux heures la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami +et amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable +m'inquite beaucoup... + +-- Comptez sur moi, fis-je... + +Et je me mis la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je +revins bredouille la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, +ni au caf du Barreau o les ncessits de son mtier le foraient +souvent de se trouver cette heure du jour, je ne pus mettre la +main sur lui. Aucun de ses camarades ne put me dire o j'aurais +quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse penser combien +tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac +tait navr; mais, comme il avait s'occuper de l'installation +des voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait +Menton, chez les Rance, accompagnait les nouveaux maris jusqu' +Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et +le Mont-Cenis, il me pria d'annoncer cette mauvaise nouvelle sa +femme. Je fis la triste commission en ajoutant que Rouletabille +viendrait sans doute avant le dpart du train. Aux premiers mots +que je lui dis de cela, Mathilde se prit pleurer doucement, et +elle secoua la tte: + +Non! Non!... c'est fini!... Il ne viendra plus!... + +Et elle monta dans son wagon... + +C'est alors que l'insupportable Brignolles, voyant l'moi de la +nouvelle marie, ne put s'empcher de rpter encore matre +Andr Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonntement, +comme il le mritait: Regardez donc! Regardez donc!... je vous +dis qu'elle a encore ses yeux de folle!... Ah! Robert a eu tort... +il aurait mieux fait d'attendre! Je vois encore Brignolles disant +cela, et je me rappelle le sentiment d'horreur que, dans le moment +mme, il m'inspira. Il ne faisait point de doute pour moi depuis +longtemps que ce Brignolles tait un mchant homme, et surtout un +jaloux, et qu'il ne pardonnait point son parent le service que +celui-ci lui avait rendu en le casant dans un poste tout fait +subalterne. Il avait la mine jaune et les traits longs, tirs de +haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et tout en lui tait +long. Il avait une longue taille, de longs bras, de longues jambes +et une longue tte. Cependant cette rgle de longueur, il +fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il +avait les extrmits petites et presque lgantes. Ayant t si +brusquement morign pour ses mchants propos par le jeune avocat, +Brignolles en conut une immdiate rancune et quitta la gare aprs +avoir prsent ses civilits aux poux. Du moins je crus qu'il +quitta la gare, car je ne le vis plus. + +Nous avions encore trois minutes avant le dpart du train. Nous +esprions encore en l'arrive de Rouletabille, et nous examinions +tous le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe htive des +voyageurs en retard la figure sympathique de notre jeune ami. +Comment se faisait-il qu'il n'appart point, selon sa coutume et +sa manire, bousculant tout et tous, ne se proccupant point des +protestations et des cris qui signalaient ordinairement son +passage dans une foule o il se montrait toujours plus press que +les autres? Que faisait-il?... Dj on fermait les portires; on +en entendait le claquement brutal... Et puis ce furent les brves +invitations des employs... En voiture! Messieurs!... en +voiture!... quelques galopades dernires... le coup de sifflet +aigu qui commandait le dpart... puis la clameur enroue de la +locomotive, et le convoi se mit en marche... Mais pas de +Rouletabille!... Nous en tions si tristes et, aussi, tellement +tonns, que nous restions sur le quai regarder Mme Darzac sans +penser lui faire entendre nos souhaits de bon voyage. La fille +du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et, dans +le moment que le train commenait acclrer sa marche, sre +dsormais qu'elle ne verrait plus, avant son dpart, son petit +ami, elle me tendit une enveloppe, par la portire... + +Pour lui! fit-elle... + +Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d'un si subit +effroi, et sur un ton si trange que je ne pus m'empcher de +songer aux nfastes rflexions de Brignolles. + +Au revoir, mes amis!... ou adieu! + + + + +II +O il est question de l'humeur changeante de Joseph Rouletabille. + +En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m'tonner de la +singulire tristesse qui m'avait envahi, sans que j'en pusse +dmler prcisment la cause. Depuis le procs de Versailles, aux +pripties duquel j'avais t si intimement ml, j'avais li tout + fait amiti avec le professeur Stangerson, sa fille et Robert +Darzac. J'aurais d tre particulirement heureux d'un vnement +qui semblait satisfaire tout le monde. Je pensai que +l'extraordinaire absence du jeune reporter devait tre pour +quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait +t trait par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, +surtout, depuis que Mathilde tait sortie de la maison de sant o +le dsarroi de son esprit avait ncessit pendant plusieurs mois +des soins assidus, depuis que la fille de l'illustre professeur +avait pu se rendre compte du rle extraordinaire jou par cet +enfant dans un drame o, sans lui, elle et invitablement sombr +avec tous ceux qu'elle aimait, depuis qu'elle avait lu avec toute +sa raison, enfin recouvre, le compte rendu stnographi des +dbats o Rouletabille apparaissait comme un petit hros +miraculeux, il n'tait point d'attentions quasi maternelles dont +elle n'et entour mon ami. Elle s'tait intresse tout ce qui +le touchait, elle avait excit ses confidences, elle avait voulu +en savoir sur Rouletabille plus que je n'en savais et plus peut- +tre qu'il n'en savait lui-mme. Elle avait montr une curiosit +discrte mais continue relativement une origine que nous +ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continu de se +taire avec une sorte de farouche orgueil. Trs sensible la +tendre amiti que lui tmoignait la pauvre femme, Rouletabille +n'en conservait pas moins une extrme rserve et affectait, dans +ses rapports avec elle, une politesse mue qui m'tonnait toujours +de la part d'un garon que j'avais connu si primesautier, si +exubrant, si entier dans ses sympathies ou dans ses aversions. +Plus d'une fois, je lui en avais fait la remarque, et il m'avait +toujours rpondu d'une faon vasive en faisant grand talage, +cependant, de ses sentiments dvous pour une personne qu'il +estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il +et t prt tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient +donn l'occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu'un. Il +avait aussi des moments d'une incomprhensible humeur. Par +exemple, aprs s'tre fait, devant moi, une fte d'aller passer +une grande journe de repos chez les Stangerson qui avaient lou +pour la belle saison -- car ils ne voulaient plus habiter le +Glandier -- une jolie petite proprit sur les bords de la Marne, + Chennevires, et aprs avoir montr, la perspective d'un si +heureux cong, une joie enfantine, il lui arrivait de se refuser, +tout coup, sans aucune raison apparente, m'accompagner. Et je +devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu'il avait +conserve au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur- +le-Prince. Je lui en voulais de toute la peine qu'il causait ainsi + cette bonne Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outre de +l'attitude de mon ami, rsolut d'aller le surprendre avec moi dans +sa retraite du quartier Latin. + +Quand nous arrivmes chez lui, Rouletabille, qui avait rpondu par +un nergique: Entrez! au coup que j'avais frapp sa porte, +Rouletabille, qui travaillait sa petite table, se leva en nous +apercevant et devint si ple... si ple que nous crmes qu'il +allait dfaillir. + +Mon Dieu! s'cria Mathilde Stangerson en se prcipitant vers +lui. Mais, plus prompt qu'elle encore, avant qu'elle ne ft +arrive la table o il s'appuyait, il avait jet sur les papiers +qui s'y trouvaient parpills une serviette de maroquin qui les +dissimula entirement. + +Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s'arrta, toute +surprise. + +Nous vous drangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche. + +-- Non! rpondit-il, j'ai fini de travailler. Je vous montrerai a +plus tard. C'est un chef-d'oeuvre, une pice en cinq actes dont je +n'arrive pas trouver le dnouement. + +Et il sourit. Bientt il redevint tout fait matre de lui et +nous dit cent drleries en nous remerciant d'tre venus le +troubler dans sa solitude. Il voulut absolument nous inviter +dner et nous allmes tous trois manger dans un restaurant du +quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soire! Rouletabille +avait tlphon Robert Darzac qui vint nous rejoindre au +dessert. cette poque, M. Darzac n'tait point trop souffrant et +l'tonnant Brignolles n'avait pas encore fait son apparition dans +la capitale. On s'amusa comme des enfants. Ce soir d't tait si +beau et si doux dans le Luxembourg solitaire. + +Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon +de l'humeur bizarre qu'il montrait quelquefois et s'accusa +d'avoir, au fond, un trs mchant caractre. Mathilde l'embrassa +et Robert Darzac aussi l'embrassa. Et il en fut si mu que, durant +le temps que je le reconduisis jusqu' sa porte, il ne me dit +point un mot; mais, au moment de nous sparer, il me serra la main +comme jamais encore il ne l'avait fait. Drle de petit +bonhomme!... Ah! si j'avais su!... Comme je me reproche maintenant +de l'avoir, par instants, cette poque, jug avec un peu trop +d'impatience... + +Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j'essayais +en vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remmorant +les innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois +douloureux caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernires +annes, mais rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me +faire prvoir ce qui venait de se passer, et encore moins me +l'expliquer. O tait Rouletabille? Je m'en fus son htel, +boulevard Saint-Michel, me disant que si, l encore, je ne le +trouvais pas, je pourrais, au moins, laisser la lettre de +Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupfaction, en entrant dans +l'htel, d'y trouver mon domestique portant ma valise! Je le priai +de m'expliquer ce que cela signifiait, et il me rpondit qu'il +n'en savait rien: qu'il fallait le demander M. Rouletabille. + +Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, except, +naturellement, chez moi, s'tait rendu mon domicile, rue de +Rivoli, s'tait fait conduire dans ma chambre par mon domestique, +lui avait fait apporter une valise et avait soigneusement rempli +cette valise de tout le linge ncessaire un honnte homme qui se +dispose partir en voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il +avait ordonn mon godiche de transporter ce petit bagage, une +heure plus tard, son htel du boul'Mich'. Je ne fis qu'un bond +jusqu' la chambre de mon ami o je le trouvai en train d'empiler +mticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du +linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne +fut point termine, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car, +dans les petites choses de la vie courante, il tait volontiers +maniaque et, en dpit de la modestie de ses ressources, tenait +vivre fort correctement, ayant l'horreur de tout ce qui touchait +de prs ou de loin la bohme. Il daigna enfin m'annoncer que +nous allions prendre nos vacances de Pques, et que, puisque +j'tais libre et que son journal l'poque lui accordait un cong +de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d'aller nous +reposer au bord de la mer. Je ne lui rpondis mme pas, tant +j'tais furieux de la faon dont il venait de se conduire, et +aussi tant je trouvais stupide cette proposition d'aller +contempler l'ocan ou la Manche par un de ces temps abominables de +printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois semaines, nous +font regretter l'hiver. Mais il ne s'mut point outre mesure de +mon silence, et, prenant ma valise d'une main, son sac de l'autre, +me poussant dans l'escalier, il me fit bientt monter dans un +fiacre qui nous attendait devant la porte de l'htel. Une demi- +heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un +compartiment de premire classe de la ligne du Nord, qui roulait +vers Le Trport, par Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, +il me dit: + +Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l'on vous a remise +pour moi? + +Je le regardai. Il avait devin que Mme Darzac aurait une grande +peine de ne l'avoir point vu au moment de son dpart et qu'elle +lui crirait. a n'tait pas bien malin. Je lui rpondis: + +Parce que vous ne le mritez pas. + +Et je lui fis d'amers reproches auxquels il ne prit point garde. +Il n'essaya mme pas de se disculper, ce qui me mit plus en colre +que tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, +en respira le doux parfum. Comme je le considrais avec curiosit, +il frona les sourcils, dissimulant, sous cette mine rbarbative, +une motion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher +qu'en s'appuyant le front la vitre et en s'absorbant dans une +tude approfondie du paysage. + +Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas? + +-- Non, me rpondit-il, pas ici!... Mais l-bas!... + +Nous arrivmes au Trport en pleine nuit noire, aprs six heures +d'un interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer +nous glaait et balayait le quai dsert. Nous ne rencontrmes +qu'un douanier enferm dans sa capote et dans son capuchon et qui +faisait les cent pas sur le pont du canal. Pas une voiture, +naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant dans leur +cage de verre, refltaient leur clat falot dans de larges flaques +de pluie o nous pataugions l'envi, cependant que nous courbions +le front sous la rafale. On entendait au loin le bruit que +faisaient, en claquant sur les dalles sonores, les petits sabots +de bois d'une Trportaise attarde. Si nous ne tombmes point dans +le grand trou noir de l'avant-port, c'est que nous fmes avertis +du danger par la fracheur sale qui montait de l'abme et par la +rumeur de la mare. Je maugrais derrire Rouletabille qui nous +dirigeait assez difficilement dans cette obscurit humide. +Cependant il devait connatre l'endroit, car nous arrivmes tout +de mme, cahin-caha, odieusement gifls par l'embrun, la porte +de l'unique htel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison, +sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite souper et du +feu, car nous avions grand-faim et grand froid. + +Ah ! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous +sommes venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui +nous guettent et de la pleursie qui nous menace? + +Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point +se rchauffer. + +Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le +parfum de la Dame en noir! + +Cette phrase me donna si bien rflchir que je n'en dormis gure +de la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur +la grve sa vaste plainte, puis s'engouffrant tout coup dans les +petites rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus +entendre remuer dans la chambre ct, qui tait celle de mon +ami: je me levai et poussai sa porte. Malgr le froid, malgr le +vent, il avait ouvert sa fentre, et je le vis distinctement qui +envoyait des baisers l'ombre. Il embrassait la nuit! + +Je refermai la porte et revins me coucher discrtement. Le +lendemain matin, je fus rveill par un Rouletabille pouvant. Sa +figure marquait une angoisse extrme et il me tendait un +tlgramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait t, sur +l'ordre qu'il en avait donn, rexpdi de Paris. Voici la +dpche: Venez immdiatement sans perdre une minute. Avons +renonc notre voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson + Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette dpche +reste secrte entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous +prtexterez auprs de nous cong, tout ce que vous voudrez, mais +venez! Tlgraphiez-moi poste restante Menton. Vite, vite, je +vous attends. Votre dsespr, DARZAC. + + + + +III +Le parfum. + +Eh bien, m'criai-je, en sautant de mon lit. a ne m'tonne +pas!... + +-- Vous n'avez jamais cru sa mort? me demanda Rouletabille avec +une motion telle que je ne pouvais pas me l'expliquer, malgr +l'horreur qui se dgageait de la situation, en admettant que nous +dussions prendre la lettre les termes du tlgramme de +M. Darzac. + +Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu'il +a pu faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la +catastrophe de La Dordogne. Mais qu'avez-vous, mon ami?... vous +paraissez d'une faiblesse extrme. tes-vous malade?... + +Rouletabille s'tait laiss choir sur une chaise. C'est d'une voix +presque tremblante qu'il me confia son tour qu'il n'avait cru +rellement sa mort qu'une fois la crmonie du mariage termine. +Il ne pouvait entrer dans l'esprit du jeune homme que Larsan et +laiss s'accomplir l'acte qui donnait Mathilde Stangerson +M. Darzac, s'il avait t encore vivant. Larsan n'avait qu' se +montrer pour empcher le mariage; et, si dangereuse qu'et t, +pour lui, cette manifestation, il n'et point hsit se livrer, +connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur +Stangerson, et sachant bien qu'elle n'et jamais consenti lier +son sort un autre homme, du vivant de son premier mari, se +trouvt-elle mme dlivre de celui-ci par la loi humaine? En vain +et-on invoqu auprs d'elle la nullit de ce premier mariage au +regard des lois franaises, il n'en restait pas moins qu'un prtre +avait fait d'elle la femme d'un misrable, pour toujours! + +Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, +ajoutait: + +Hlas! rappelez-vous, mon ami... aux yeux de Larsan "le +presbytre n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son +clat"! + +Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fivre. Je +voulus le calmer, mais il ne m'entendait pas: + +-- Et voil qu'il aurait attendu aprs le mariage, quelques heures +aprs le mariage, pour apparatre, s'cria-t-il. Car, pour moi, +comme pour vous, Sainclair, n'est-ce pas? la dpche de M. Darzac +ne signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l'autre est +revenu. + +-- videmment!... Mais M. Darzac a pu se tromper!... + +-- Oh! M. Darzac n'est pas un enfant qui a peur... cependant, il +faut esprer, il faut esprer, n'est-ce pas, Sainclair? Qu'il +s'est tromp!... Non, non! a n'est pas possible, ce serait trop +affreux!... trop affreux... Mon ami! Mon ami!... oh! Sainclair, ce +serait trop terrible!... + +Je n'avais jamais vu, mme au moment des pires vnements du +Glandier, Rouletabille aussi agit. Il s'tait lev, maintenant... +il marchait dans la chambre, dplaait sans raison des objets, +puis me regardait en rptant: Trop terrible!... trop terrible! + +Je lui fis remarquer qu'il n'tait point raisonnable de se mettre +dans un tat pareil, la suite d'une dpche qui ne prouvait rien +et pouvait tre le rsultat de quelque hallucination... Et puis, +j'ajoutai que ce n'tait pas dans le moment que nous allions sans +doute avoir besoin de tout notre sang-froid, qu'il fallait nous +laisser aller de semblables pouvantes, inexcusables chez un +garon de sa trempe. + +Inexcusables!... Vraiment, Sainclair... inexcusables!... + +-- Mais, enfin, mon cher... vous me faites peur!... que se passe- +t-il? + +-- Vous allez le savoir... La situation est horrible... Pourquoi +n'est-il pas mort? + +-- Et qu'est-ce qui vous dit, aprs tout, qu'il ne l'est pas. + +-- C'est que, voyez-vous, Sainclair... Chut!... Taisez-vous... +Taisez-vous, Sainclair!... C'est que, voyez-vous, s'il est vivant, +moi, j'aimerais autant tre mort! + +-- Fou! Fou! Fou! c'est surtout s'il est vivant qu'il faut que +vous soyez vivant, pour la dfendre, elle! + +-- Oh! oh! c'est vrai! Ce que vous venez de dire l, Sainclair!... +C'est trs exactement vrai!... Merci, mon ami!... Vous avez dit le +seul mot qui puisse me faire vivre: Elle! Croyez-vous cela!... +Je ne pensais qu' moi!... Je ne pensais qu' moi!... + +Et Rouletabille ricana, et, en vrit, j'eus peur, mon tour, de +le voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, +de bien vouloir me dire pourquoi il tait si effray, pourquoi il +parlait de sa mort lui, pourquoi il ricanait ainsi... + +Comme un ami, comme ton meilleur ami, Rouletabille!... Parle, +parle! Soulage-toi!... Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu'il +t'touffe!... Je t'ouvre mon coeur... + +Rouletabille a pos sa main sur mon paule... Il m'a regard +jusqu'au fond des yeux, jusqu'au fond de mon coeur, et il m'a dit: + +Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant +que moi, et vous allez tre aussi effray que moi, mon ami, parce +que vous tes bon, et que je sais que vous m'aimez! + +L-dessus, comme je croyais qu'il allait s'attendrir, il se borna + demander l'indicateur des chemins de fer. + +Nous partons une heure, me dit-il, il n'y a pas de train direct +entre la ville d'Eu et Paris, l'hiver; nous n'arriverons Paris +qu' sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire +nos malles et de prendre, la gare de Lyon, le train de neuf +heures pour Marseille et Menton. + +Il ne me demandait mme pas mon avis; il m'emmenait Menton comme +il m'avait emmen au Trport; il savait bien que dans les +conjonctures prsentes je n'avais rien lui refuser. Du reste, je +le voyais dans un tat si anormal que, n'et-il point voulu de +moi, je ne l'aurais pas quitt. Et puis, nous entrions en pleines +vacations et mes affaires du palais me laissaient toute libert. + +Nous allons donc la ville d'Eu? demandai-je. + +-- Oui, nous prendrons le train l-bas. Il faut une demi-heure +peine pour aller en voiture du Trport Eu... + +-- Nous serons rests peu de temps dans ce pays, fis-je. + +-- Assez, je l'espre... assez pour ce que je suis venu y +chercher, hlas!... + +Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m'avait- +il point dit que j'allais tout savoir. Il m'emmena sur la jete. +Le vent tait encore violent et nous dmes nous abriter derrire +le phare. Il resta un instant songeur et ferma les yeux devant la +mer. + +C'est ici, finit-il par dire, que je l'ai vue pour la dernire +fois. + +Il regarda le banc de pierre. + +Nous nous sommes assis l; elle m'a serr sur son coeur. J'tais +un tout petit enfant; j'avais neuf ans... elle m'a dit de rester +l, sur ce banc, et puis elle s'en est alle et je ne l'ai plus +jamais revue... C'tait le soir... un doux soir d't, le soir de +la distribution des prix... Oh! elle n'avait pas assist la +distribution, mais je savais qu'elle viendrait le soir... un soir +plein d'toiles et si clair que j'ai espr un instant distinguer +son visage. Cependant, elle s'est couverte de son voile en +poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l'ai plus +jamais revue. + +-- Et vous, mon ami? + +-- Moi? + +-- Oui; qu'avez-vous fait? Vous tes rest longtemps sur ce +banc?... + +-- J'aurais bien voulu... Mais le cocher est venu me chercher et +je suis rentr... + +-- O? + +-- Eh bien, mais... au collge... + +-- Il y a donc un collge au Trport? + +-- Non pas, mais il y en a un Eu... Je suis rentr au collge +d'Eu... + +Il me fit signe de le suivre. + +Nous y allons, dit-il... Comment voulez-vous que je sache ici?... +Il y a eu trop de temptes!... + +Une demi-heure plus tard nous tions Eu. Au bas de la rue des +marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavs durs de +la grande place froide et dserte, pendant que le cocher annonait +son arrive en faisant claquer son fouet tour de bras, +remplissant la petite ville morte de la musique dchirante de sa +lanire de cuir. + +Bientt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge -- +celle du collge, me dit Rouletabille -- et tout se tut. Le +cheval, la voiture, s'taient immobiliss sur la place. Le cocher +avait disparu dans un cabaret. Nous entrmes dans l'ombre glace +de la haute glise gothique qui bordait, d'un ct, la +grand'place. Rouletabille jeta un coup d'oeil sur le chteau dont +on apercevait l'architecture de briques roses couronnes de vastes +toits Louis XIII, faade morne qui semble pleurer ses princes +exils; il considra, mlancolique, le btiment carr de la mairie +qui avanait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les +maisons silencieuses, le caf de Paris -- le caf de messieurs les +officiers -- la boutique du coiffeur, celle du libraire. N'tait- +ce point l qu'il avait achet ses premiers livres neufs, pays +par la Dame en noir?... + +Rien n'est chang!... + +Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait +son museau paresseux sur ses pattes geles. + +C'est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!... + +C'est Cham! C'est mon bon Cham! + +Et il l'appela: + +Cham! Cham!... + +Le chien se souleva, tourn vers nous, coutant cette voix qui +l'appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frla, et +retourna s'allonger sur son seuil, indiffrent. + +Oh! dit Rouletabille, c'est lui!... Mais il ne me reconnat +plus... + +Il m'entrana dans une ruelle qui descendait une pente rapide, +pave de cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais +toujours sa fivre. Nous nous arrtmes bientt devant un petit +temple de style jsuite qui dressait devant nous son porche orn +de ces demi-cercles de pierre, sortes de consoles renverses, +qui sont le propre d'une architecture qui n'a contribu en rien +la gloire du dix-septime sicle. Ayant pouss une petite porte +basse, Rouletabille me fit entrer sous une vote harmonieuse au +fond de laquelle sont agenouilles, sur la pierre de leurs +tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de Catherine de +Clves et de Guise le Balafr. + +La chapelle du collge, me dit tout bas le jeune homme. + +Il n'y avait personne dans cette chapelle. + +Nous l'avons traverse en hte. Sur la gauche, Rouletabille poussa +trs doucement un tambour qui donnait sur une sorte d'auvent. + +Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons +entrs dans le collge et le concierge ne m'aura pas vu. +Certainement, il m'aurait reconnu! + +-- Quel mal y aurait-il cela? + +Mais justement, un homme, tte nue, un trousseau de clefs la +main, passa devant l'auvent et Rouletabille se rejeta dans +l'ombre. + +C'est le pre Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n'a plus de +cheveux. Attention!... c'est l'heure o il va balayer l'tude des +petits... Tout le monde est en classe en ce moment... Oh! nous +allons tre bien libres! Il ne reste plus que la mre Simon dans +sa loge, moins qu'elle ne soit morte... En tout cas, d'ici elle +ne nous verra pas... Mais attendons!... Voil que le pre Simon +revient!... + +Pourquoi Rouletabille tenait-il tant se dissimuler? Pourquoi? +Dcidment, je ne savais rien de ce garon que je croyais si bien +connatre! Chaque heure passe avec lui me rservait toujours une +surprise. En attendant que le pre Simon nous laisst le champ +libre, Rouletabille et moi parvnmes sortir de l'auvent sans +tre aperus et, dissimuls dans le coin d'une petite cour-jardin, +derrire des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchs au- +dessus d'une rampe de briques, contempler l'aise, au-dessous de +nous, les vastes cours et les btiments du collge que nous +dominions de notre cachette. Rouletabille me serrait le bras comme +s'il avait peur de tomber... + +Mon Dieu! fit-il, la voix rauque... tout cela a t boulevers! +On a dmoli la vieille tude o j'ai retrouv le couteau, et le +prau dans lequel il avait cach l'argent a t transport plus +loin... Mais les murs de la chapelle n'ont point chang de place, +eux!... Regardez, Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne +dans les sous-sols de la chapelle, c'est la porte de la petite +classe. Je l'ai franchie combien de fois, mon Dieu! Quand j'tais +tout petit enfant... Mais jamais, jamais je ne sortais de l aussi +joyeux, mme aux heures des plus folles rcrations, que lorsque +le pre Simon venait me chercher pour aller au parloir o +m'attendait la Dame en noir!... Pourvu, mon Dieu! qu'on n'ait +point touch au parloir!... + +Et il risqua un coup d'oeil en arrire, avana la tte. + +Non! non!... Tenez, le voil, le parloir!... ct de la +vote... c'est la premire porte droite... c'est l qu'elle +venait... c'est l... Nous allons y aller tout l'heure, quand le +pre Simon sera descendu... + +Et il claquait des dents... + +C'est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou... Qu'est-ce +que vous voulez? C'est plus fort que moi, n'est-ce pas?... L'ide +que je vais revoir le parloir... o elle m'attendait... Je ne +vivais que dans l'espoir de la voir, et, quand elle tait partie, +malgr que je lui promettais toujours d'tre raisonnable, je +tombais dans un si morne dsespoir que, chaque fois, on craignait +pour ma sant. On ne parvenait me faire sortir de ma prostration +qu'en m'affirmant que je ne la verrais plus si je tombais malade. +Jusqu' la visite suivante, je restais avec son souvenir et avec +son parfum. N'ayant jamais pu distinctement voir son cher visage, +et m'tant enivr jusqu' en dfaillir, lorsqu'elle me serrait +dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image +qu'avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je +m'chappais de temps en temps, pendant les rcrations, jusqu'au +parloir, et, lorsque celui-ci tait vide, comme aujourd'hui, +j'aspirais, je respirais religieusement cet air qu'elle avait +respir, je faisais provision de cette atmosphre o elle avait un +instant pass, et je sortais, le coeur embaum... C'tait le plus +dlicat, le plus subtil et certainement le plus naturel, le plus +doux parfum du monde et j'imaginais bien que je ne le +rencontrerais plus jamais, jusqu' ce jour que je vous ai dit, +Sainclair... vous vous rappelez... le jour de la rception +l'lyse... + +-- Ce jour-l, mon ami, vous avez rencontr Mathilde Stangerson... + +-- C'est vrai!... rpondit-il d'une voix tremblante... + +... Ah! si j'avais su ce moment que la fille du professeur +Stangerson, lors de son premier mariage en Amrique, avait eu un +enfant, un fils qui aurait d, s'il tait vivant encore, avoir +l'ge de Rouletabille, peut-tre, aprs le voyage que mon ami +avait fait l-bas et o il avait t certainement renseign, peut- +tre euss-je enfin compris son motion, sa peine, le trouble +trange qu'il avait prononcer ce nom de Mathilde Stangerson dans +ce collge o venait autrefois la Dame en noir! + +Il y eut un silence que j'osai troubler. + +Et vous n'avez jamais su pourquoi la Dame en noir n'tait plus +revenue? + +-- Oh! fit Rouletabille, je suis sr que la Dame en noir est +revenue... Mais c'est moi qui tais parti!... + +-- Qui est-ce qui tait venu vous chercher? + +-- Personne!... je m'tais sauv!... + +-- Pourquoi?... Pour la chercher? + +-- Non! non!... pour la fuir!... pour la fuir, vous dis-je, +Sainclair!... Mais elle est revenue!... je suis sr qu'elle est +revenue!... + +-- Elle a d tre dsespre de ne plus vous retrouver!... +Rouletabille leva les bras vers le ciel, secoua la tte. + +Est-ce que je sais?... Peut-on savoir?... Ah! je suis bien +malheureux!... Chut! mon ami!... chut!... le pre Simon... l... +Il s'en va... enfin!... Vite!... au parloir!... + +Nous y fmes en trois enjambes. C'tait une pice banale, assez +grande, avec de pauvres rideaux blancs ses fentres nues. Elle +tait meuble de six chaises de paille alignes contre les +murailles, d'une glace au-dessus de la chemine et d'une pendule. +Il faisait l-dedans assez sombre. + +En entrant dans cette pice, Rouletabille se dcouvrit avec un de +ces gestes de respect et de recueillement que l'on n'a, +l'ordinaire, qu'en pntrant dans un endroit sacr. Il tait +devenu trs rouge, s'avanait petits pas, trs embarrass, +roulant sa casquette de voyage entre ses doigts. Il se tourna vers +moi et, tout bas, plus bas encore qu'il ne m'avait parl dans la +chapelle... + +Oh! Sainclair! le voil, le parloir!... Tenez, touchez mes mains, +je brle... je suis rouge, n'est-ce pas?... J'tais toujours rouge +quand j'entrais ici et que je savais que j'allais l'y trouver!... +Certainement, j'ai couru... je suis essouffl... Je n'ai pas pu +attendre, n'est-ce pas?... Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme +quand j'tais tout petit... Tenez, j'arrivais ici... l, l!... +la porte, et puis je m'arrtais, tout honteux... Mais j'apercevais +son ombre noire dans le coin; elle me tendait silencieusement les +bras et je m'y jetais, et tout de suite, en nous embrassant, nous +pleurions!... C'tait bon! C'tait ma mre, Sainclair!... Oh! ce +n'est pas elle qui me l'a dit; au contraire, elle, elle me disait +que ma mre tait morte et qu'elle tait une amie de ma mre... +Seulement, comme elle me disait aussi de l'appeler: maman! et +qu'elle pleurait quand je l'embrassais, je sais bien que c'tait +ma mre... Tenez, elle s'asseyait toujours l, dans ce coin +sombre, et elle venait la tombe du jour, quand on n'avait pas +encore allum, dans le parloir... En arrivant, elle dposait, sur +le rebord de cette fentre, un gros paquet blanc, entour d'une +ficelle rose. C'tait une brioche. J'adore les brioches, +Sainclair!... + +Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s'accouda la chemine +et il pleura, pleura... Quand il fut un peu soulag, il releva la +tte, me regarda et me sourit tristement. Et puis, il s'assit, +trs las. Je n'avais garde de lui adresser la parole. Je sentais +si bien que ce n'tait pas avec moi qu'il causait, mais avec ses +souvenirs... + +Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais +remise et, les mains tremblantes, il la dcacheta. Il la lut +lentement. Soudain, sa main retomba, et il poussa un gmissement. +Lui, tout l'heure si rouge tait devenu si ple... si ple qu'on +et dit que tout son sang s'tait retir de son coeur. Je fis un +mouvement, mais son geste m'interdit de l'approcher. Et puis, il +ferma les yeux. + +J'aurais pu croire qu'il dormait. Je m'loignai tout doucement +alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d'un +malade. J'allai m'appuyer une croise qui donnait sur une petite +cour habite par un grand marronnier. Combien de temps restai-je +l considrer ce marronnier? Est-ce que je sais?... Est-ce que +je sais seulement ce que nous aurions rpondu quelqu'un de la +maison qui ft entr dans le parloir, ce moment? Je songeais +obscurment l'trange et mystrieuse destine de mon ami... +cette femme qui tait peut-tre sa mre et qui, peut-tre, ne +l'tait pas!... Rouletabille tait alors si jeune... Il avait tant +besoin d'une mre qu'il s'en tait peut-tre, dans son +imagination, donn une... Rouletabille!... quel autre nom lui +connaissions-nous?... Joseph Josphin... C'tait sans doute sous +ce nom-l qu'il avait fait ses premires tudes, ici... Joseph +Josphin, comme le disait le rdacteur en chef de l'poque: a +n'est pas un nom, a! Et, maintenant, qu'tait-il venu faire ici? +Rechercher la trace d'un parfum!... Revivre un souvenir?... une +illusion?... + +Je me retournai au bruit qu'il fit. Il tait debout; il paraissait +trs calme; il avait cette figure soudainement rassrne de ceux +qui viennent de remporter une grande victoire intrieure. + +Sainclair, il faut nous en aller, maintenant... Allons-nous-en, +mon ami!... Allons-nous-en!... + +Et il quitta le parloir sans mme regarder derrire lui. Je le +suivais. Dans la rue dserte o nous parvnmes sans avoir t +remarqus, je l'arrtai et je lui demandai, anxieux: + +Eh bien, mon ami... Avez-vous retrouv le parfum de la Dame en +noir?... + +Certes! il vit bien qu'il y avait dans ma question tout mon coeur, +plein de l'ardent dsir que cette visite aux lieux de son enfance +lui rendt un peu la paix de l'me. + +Oui, fit-il, trs grave... Oui, Sainclair... je l'ai retrouv... + +Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je +le regardais, hbt, ne comprenant pas... puisque je ne savais +pas... Alors, il me prit les deux mains et, les yeux dans les +yeux, il me dit: + +Je vais vous confier un grand secret, Sainclair... le secret de +ma vie et peut-tre, un jour, le secret de ma mort... Quoi qu'il +arrive, il mourra avec vous et avec moi!... Mathilde Stangerson +avait un enfant... un fils... ce fils est mort, est mort pour +tous, except pour vous et pour moi!... + +Je reculai, frapp de stupeur, tourdi, sous une pareille +rvlation... Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!... Et +puis, tout coup, j'eus un choc plus violent encore... Mais +alors!... Mais alors!... Rouletabille tait le fils de Larsan! + +Oh!... Je comprenais, maintenant, toutes les hsitations de +Rouletabille... Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa +prescience de la vrit, disait: Pourquoi n'est-il pas mort? S'il +est vivant, moi, j'aimerais autant tre mort! + +Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit +simplement un signe qui voulait dire: C'est cela, Sainclair, +maintenant, vous y tes! + +Puis il finit sa pense tout haut: + +Silence! + +Arrivs Paris, nous nous sommes spars pour nous retrouver la +gare. L, Rouletabille me tendit une nouvelle dpche qui venait +de Valence et qui tait signe du professeur Stangerson. En voici +le texte: M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de cong. +Nous serions tous trs heureux si vous pouviez venir les passer +parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur +Rance, qui sera enchant de vous prsenter sa femme. Ma fille +serait bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances +aux miennes. Amitis. + +Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de +l'htel de Rouletabille se prcipitait sur le quai et nous +apportait une troisime dpche. Elle venait, celle-l, de Menton, +et elle tait signe de Mathilde. Elle ne portait que ces deux +mots: Au secours! + + + + +IV +En route. + +Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son +extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi +il ne redoute rien tant cette heure que de voir Mme Darzac +pntrer le mystre qui les spare. Je n'ose plus rien dire, rien +conseiller mon ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!... Quand il +eut lu cette dpche: Au secours! il la porta ses lvres, et +puis, me broyant la main, il dit: Si j'arrive trop tard, je nous +vengerai! Ah! l'nergie froide et sauvage de cela! De temps en +temps, un geste trop brusque trahit la passion de son me, mais en +gnral il est calme. Comme il est calme maintenant, +affreusement!... Quelle rsolution a-t-il donc prise dans le +silence du parloir, alors qu'il se tenait immobile et les yeux +clos dans le coin o s'asseyait la Dame en noir?... + +... Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rve, +tendu, tout habill, sur sa couchette, je vous dirai donc comment +et pourquoi l'enfant s'tait chapp du collge d'Eu, et ce qu'il +en advint. + +Rouletabille s'tait enfui du collge comme un voleur! Il n'est +point besoin de chercher d'autre expression, puisqu'il tait bien +accus de vol! Voici toute l'affaire: tant g de neuf ans, -- il +tait dj d'une intelligence extraordinairement prcoce et port + la rsolution des problmes les plus bizarres, les plus +difficiles. D'une force de logique surprenante, quasi incomparable + cause de sa simplicit et de l'unit sommaire de son +raisonnement, il tonnait son professeur de mathmatiques par son +mode philosophique de travail. Il n'avait jamais pu apprendre sa +table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait +faire ordinairement ses oprations par ses camarades, comme on +donne une vulgaire besogne accomplir un domestique... Mais, +auparavant, il leur avait indiqu la marche du problme. Ignorant +encore les principes de l'algbre classique, il avait invent pour +son usage personnel une algbre, faite de signes bizarres +rappelant l'criture cuniforme, l'aide de laquelle il marquait +toutes les tapes de son raisonnement mathmatique, et il tait +arriv ainsi inscrire des formules gnrales qu'il tait le seul + comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil Pascal +trouvant tout seul, en gomtrie, les premires propositions +d'Euclide. Il appliquait la vie quotidienne cette admirable +facult de raisonner. Et cela, matriellement et moralement, +c'est--dire, par exemple, qu'un acte ayant t commis, farce +d'colier, scandale, dnonciation ou rapportage, par un inconnu +parmi dix personnages qu'il connaissait, il dgageait presque +fatalement cet inconnu d'aprs les donnes morales qu'on lui avait +fournies ou que ses observations personnelles lui avaient +procures. Ceci pour le moral; et pour le matriel, rien ne lui +semblait plus simple que de retrouver un objet cach ou perdu... +ou drob... C'est l surtout qu'il dployait une invention +merveilleuse, comme si la nature, dans son incroyable quilibre, +aprs avoir cr un pre qui tait le mauvais gnie du vol, avait +voulu en faire natre un fils qui et t le bon gnie des vols. + +Cette trange aptitude, aprs lui avoir valu, en plusieurs +circonstances amusantes, propos d'objets chips, quelques succs +d'estime dans le personnel du collge, devait un jour lui tre +fatale. Il dcouvrit d'une faon si anormale une petite somme +d'argent qui avait t vole au surveillant gnral, que nul ne +voulut croire que cette dcouverte tait uniquement due son +intelligence et sa perspicacit. Cette hypothse parut tous, +de toute vidence, impossible; et il finit bientt, grce une +malheureuse concidence d'heure et de lieu, par passer pour le +voleur. On voulut lui faire avouer sa faute; il s'en dfendit avec +une nergie indigne qui lui valut une punition svre; le +principal fit une enqute o Joseph Josphin fut desservi, avec la +lchet coutumire aux enfants, par ses petits camarades. Certains +se plaignaient qu'on leur drobait depuis quelque temps des +livres, des objets scolaires, et accusrent formellement celui +qu'ils voyaient dj accabl. Le fait qu'on ne lui connaissait +point de parents et qu'on ignorait d'o il venait lui fut, plus +que jamais, dans ce petit monde, reproch comme un crime. Quand +ils parlrent de lui, ils dirent: le voleur. Il se battit et il +eut le dessous, car il n'tait point trs fort. Il tait +dsespr. Il et voulu mourir. Le principal, qui tait le +meilleur des hommes, persuad malheureusement qu'il avait affaire + une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait produire une +impression profonde, en lui faisant comprendre toute l'horreur de +son acte, imagina de lui dire que, s'il n'avouait point le vol, il +ne le conserverait point plus longtemps, et qu'il tait dcid, du +reste, crire le jour mme la personne qui s'intressait +lui, Mme Darbel -- c'tait le nom qu'elle avait donn -- pour +qu'elle vnt le chercher. L'enfant ne rpondit point et se laissa +reconduire dans la petite chambre o il avait t confin. Le +lendemain, on l'y chercha en vain. Il s'tait enfui. Il avait +rflchi que le principal qui il avait t confi depuis les +plus tendres annes de son enfance -- si bien qu'il ne se +rappelait gure d'une faon un peu prcise d'autre cadre sa +petite vie que celui du collge -- s'tait toujours montr bon +pour lui et qu'il ne le traitait de la sorte que parce qu'il +croyait sa culpabilit. Il n'y avait donc point de raison pour +que la Dame en noir ne crt point, elle aussi, qu'il avait vol. +Passer pour un voleur auprs de la Dame en noir, plutt la mort! +Et il s'tait sauv, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du +jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en +sanglotant, aprs une pense suprme donne la Dame en noir, il +s'tait jet. Heureusement, dans son dsespoir, le pauvre enfant +avait oubli qu'il savait nager. + +Si j'ai rapport assez longuement cet incident de l'enfance de +Rouletabille, c'est que je suis sr que, dans sa situation +actuelle, on en comprendra toute l'importance. Alors qu'il +ignorait qu'il tait le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait +dj songer ce triste pisode sans tre dchir par l'ide que +la Dame en noir avait pu croire, en effet, qu'il tait un voleur, +mais depuis qu'il s'imaginait avoir la certitude -- imagination +trop fonde, hlas! -- du lien naturel et lgal qui l'unissait +Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait tre la +sienne! Sa mre, en apprenant l'vnement, avait d penser que les +criminels instincts du pre revivraient dans le fils et peut- +tre... -- et peut-tre -- ide plus cruelle que la mort elle- +mme, s'tait-elle rjouie de sa mort! + +Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite +jusqu'au canal, et on repcha son bret. En ralit, comment +vcut-il? De la faon la plus singulire. Au sortir de son bain +et, bien dcid fuir le pays, ce gamin, que l'on recherchait +partout, dans le canal et hors du canal, imagina une faon bien +originale de traverser toute la contre sans tre inquit. +Cependant, il n'avait pas lu La Lettre vole. Son gnie le servit. +Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir +entendu souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables +et mauvaises ttes, qui se sauvaient de chez leurs parents pour +courir les aventures, se cachant le jour dans les champs et dans +les bois, marchant la nuit, et vite retrouvs d'ailleurs par les +gendarmes ou forcs de revenir au logis parce qu'ils manquaient +bientt de tout et qu'ils n'osaient demander manger au long de +la route qu'ils suivaient et qui tait trop surveille. Notre +petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et +marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, aprs +avoir fait scher ses vtements -- on commenait entrer +heureusement dans la bonne saison et il n'eut point souffrir du +froid -- il les mit en pices. Il en fit des loques dont il se +couvrit et, ostensiblement, il mendia, sale et dguenill, il +tendait la main, affirmant aux passants que, s'il ne rapportait +point des sous, ses parents le battraient. Et on le prenait pour +quelque enfant de bohmiens dont il se trouvait toujours quelque +voiture dans les environs. Bientt ce fut l'poque des fraises des +bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de +feuillages. Et il m'avoua que, s'il n'avait pas t travaill par +l'affreuse pense que la Dame en noir pouvait croire qu'il tait +un voleur, il aurait conserv de cette priode de sa vie le plus +heureux souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent +pendant toute cette expdition qui dura des mois. O allait-il? +Marseille! C'tait son ide. + +Il avait vu, dans un livre de gographie, des vues du midi, et +jamais il n'avait regard ces gravures sans pousser un soupir en +songeant qu'il ne connatrait peut-tre jamais ce pays enchant. +force de vivre comme un bohmien, il fit la connaissance d'une +petite caravane de romanichels qui suivait la mme route que lui +et qui se rendait aux Saintes-Maries-de-la-Mer -- dans la Crau -- +pour lire leur roi. Il rendit ces gens quelques services, sut +leur plaire, et ceux-ci, qui n'ont point coutume de demander aux +passants leurs papiers, ne voulurent point en savoir davantage. +Ils pensrent que, victime de mauvais traitements, l'enfant +s'tait enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils le +gardrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs +d'Arles, il les quitta et arriva enfin Marseille. L, ce fut le +paradis... un ternel t et... le port! Le port tait d'une +ressource inpuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut +un trsor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au +fur et mesure de ses besoins, qui n'taient point grands. Par +exemple, il se fit pcheur d'oranges. C'est dans le moment qu'il +exerait cette lucrative profession qu'il fit connaissance, un +beau matin, sur les quais, d'un journaliste de Paris, M. Gaston +Leroux, et cette rencontre devait avoir par la suite une telle +influence sur la destine de Rouletabille que je ne crois point +superflu de donner ici l'article o le rdacteur du Matin a +rapport cette mmorable entrevue: + +Le petit pcheur d'oranges + +Comme le soleil, perant enfin un ciel de nues, frappait de ses +rayons obliques la robe d'or de Notre-Dame-de-la-Garde, je +descendis vers les quais. Les grandes dalles en taient humides +encore, et, sous nos pas, nous renvoyaient notre image. Le peuple +des matelots, des dbardeurs et des portefaix, s'agitait autour +des poutres venues des forts du nord, actionnait les poulies et +tirait sur les cbles. Le vent pre du large, se glissant +sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, +talait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port. +Flanc flanc, hanche hanche, les petites barques se tendaient +les bras o s'enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. + ct d'elles, fatigues des roulis lointains, lasses d'avoir +tangu pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les +lourdes carnes reposaient pesamment, tirant vers les cieux en +loques leurs grands mts immobiles. Mon regard, travers la fort +arienne des vergues et des hunes, alla jusqu' la tour qui +atteste qu'il y a vingt-cinq sicles des enfants de l'antique +Phoce jetrent l'ancre sur cette cte heureuse, et qu'ils +venaient des routes liquides d'Ionie. Puis mon attention retourna + la dalle des quais, et j'aperus le petit pcheur d'oranges. + +Il tait debout, cambr dans les lambeaux d'une jaquette qui lui +battait les talons, nu-tte et pieds nus, la chevelure blonde et +les yeux noirs; et je crois bien qu'il avait neuf ans. Une corde +passe en bretelle sur l'paule soutenait son ct un sac de +toile. Son poing gauche tait camp la taille, et de la main +droite il s'appuyait un bton, long trois fois comme lui, qui se +terminait tout l-haut par une petite rondelle de lige. L'enfant +tait immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce qu'il +faisait l. Il me rpondit qu'il tait pcheur d'oranges. + +Il paraissait trs fier d'tre pcheur d'oranges et ngligea de me +demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je +lui parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il +considrait attentivement l'eau. Nous tions entre la fine taille +du Fides, venu de Castellamare, et le beaupr d'un trois-mts- +golette venu de Gnes. Plus loin, deux tartanes arrives le matin +des Balares arrondissaient leurs ventres, et je vis que ces +ventres taient pleins d'oranges, car ils en perdaient de toutes +parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle lgre les +portait vers nous petites vagues. Mon pcheur sauta dans un +canot, courut la proue, et, arm de son bton couronn de lige, +attendit. Puis il pcha. Le lige de son bton amena une orange, +deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pcha +une cinquime, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d'or. Il +plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dvora. + +Bon apptit! lui fis-je. + +-- Monsieur, me rpondit-il, tout barbouill de jus vermeil, moi, +je n'aime que les fruits. + +-- a tombe bien, rpliquai-je; mais quand il n'y a pas d'oranges? + +-- Je travaille au charbon. + +Et sa menotte, s'tant engouffre dans le sac, en sortit avec un +norme morceau de charbon. + +Le jus de l'orange avait coul sur la guenille de sa jaquette. +Cette guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un +mouchoir innarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis +il remit avec orgueil son mouchoir dans sa poche. + +Qu'est-ce que fait ton pre? demandai-je. + +-- Il est pauvre. + +-- Oui, mais qu'est-ce qu'il fait? + +Le pcheur d'oranges eut un mouvement d'paules. + +Il ne fait rien, puisqu'il est pauvre! + +Mon questionnaire sur sa gnalogie n'avait point l'air de lui +plaire. + +Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivmes ainsi au +gardiennage, petit carr de mer o l'on tient en garde les +petits yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres +d'acajou cir, les petits navires d'une toilette irrprochable. +Mon gamin les considrait d'un oeil connaisseur et prenait cette +inspection un vif plaisir. Une embarcation jolie, toute sa voile +dehors -- elle n'en avait qu'une -- accosta. Cette voile tait +immacule, gonflait son albe triangle, clatant dans le radieux +soleil. + +Voil du beau linge! fit mon bonhomme. + +L-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui +dcidment le proccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout +clabousse. Quel dsastre! Il en aurait pleur. Vite, il sortit +son mouchoir et essuya, essuya, puis il me regarda d'un oeil +suppliant et me dit: + +Monsieur! je ne suis pas sale par derrire?... Je lui en donnai +ma parole d'honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son +mouchoir dans sa poche. quelques pas de l, sur le trottoir qui +longe les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons +dont les fentres talent la lessive des chiffons multicolores, il +y avait, derrire des tables, des marchandes de moules. Les +petites tables talaient les moules, un couteau rouill, un flacon +de vinaigre. + +Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules +taient fraches et tentantes, je dis au pcheur d'oranges: + +Si tu n'aimais pas que les fruits, je pourrais t'offrir une +douzaine de moules. + +Ses yeux noirs brillaient de dsir et nous nous mmes, tous deux, + manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous +dgustions. Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon +compagnon l'arrta d'un geste imprieux. Il ouvrit son sac, +ttonna, et sortit triomphalement un citron. Le citron, ayant +voisin avec le morceau de charbon, tait pass au noir. Mais son +propritaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit +et m'en offrit la moiti, mais j'aime les moules pour elles-mmes +et je le remerciai. + +Aprs djeuner, nous revnmes sur le quai. Le pcheur d'oranges me +demanda une cigarette qu'il alluma avec une allumette qu'il avait +dans une autre poche de sa jaquette. + +Alors, la cigarette aux lvres, lanant vers le ciel des bouffes +comme un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de +l'eau, et, le regard fix tout l-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, +il se mit dans la position du gamin clbre qui fait le plus bel +ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un pouce de sa taille, +tait trs fier et semblait vouloir emplir le port. + +GASTON LEROUX. + +Le surlendemain, Joseph Josphin retrouvait sur le port M. Gaston +Leroux qui venait lui le journal la main. Le gamin lut +l'article et le journaliste lui donna une belle pice de cent +sous. Rouletabille ne fit aucune difficult pour l'accepter. Il +trouva mme ce don fort naturel. Je prends votre pice, dit-il +Gaston Leroux, titre de collaborateur. Avec ces cent sous, il +s'acheta une magnifique bote cirer avec tous ses accessoires, +et il alla s'installer en face de Brgaillon. Pendant deux ans, il +s'empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet endroit +la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il s'asseyait +sur sa bote et lisait. Avec le sentiment de la proprit qu'il +avait trouv au fond de sa bote, l'ambition lui tait venue. Il +avait reu une trop bonne ducation et une trop bonne instruction +primaire pour ne point comprendre que, s'il n'achevait pas lui- +mme ce que d'autres avaient si bien commenc, il se privait de la +meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le +monde. + +Les clients finirent par s'intresser ce petit dcrotteur qui +avait toujours sur sa bote quelques bouquins d'histoire ou de +mathmatique et un armateur le prit si bien en amiti qu'il lui +donna une place de groom dans ses bureaux. + +Bientt Rouletabille fut promu la dignit de rond de cuir et put +faire quelques conomies. seize ans, ayant un peu d'argent en +poche, il prenait le train pour Paris. Qu'allait-il y faire? Y +chercher la Dame en noir. Pas un jour il n'avait cess de penser +la mystrieuse visiteuse du parloir et, bien qu'elle ne lui et +jamais dit qu'elle habitt la capitale, il tait persuad +qu'aucune autre ville du monde n'tait digne de possder une dame +qui avait un aussi joli parfum. Et puis, les petits collgiens +eux-mmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette lgante quand +elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: Tiens! +La Parisienne est venue aujourd'hui! Il et t difficile de +prciser l'ide de derrire la tte de Rouletabille, et peut-tre +bien l'ignorait-il lui-mme. Son dsir tait-il simplement de +voir la Dame en noir, de la regarder passer de loin comme un +dvot regarde passer une sainte image? Oserait-il l'aborder? +L'affreuse histoire de vol dont l'importance n'avait fait que +grandir dans l'imagination de Rouletabille n'tait-elle point +toujours entre eux comme une barrire qu'il n'avait pas le droit +de franchir? Peut-tre bien... peut-tre bien, mais enfin il +voulait la voir, de cela seulement il tait tout fait sr. + +Sitt dbarqu dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux +et s'en fit reconnatre, et puis il lui dclara que, ne se sentant +aucun got bien prcis pour un mtier quelconque, ce qui tait +tout fait fcheux pour une crature ardente au travail comme la +sienne, il avait rsolu de se faire journaliste et il lui demanda, +tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux tenta de le +dtourner d'un aussi funeste projet, mais en vain. C'est alors +que, de guerre lasse, il lui dit: + +Mon petit ami, puisque vous n'avez rien faire, tchez donc de +trouver le pied gauche de la rue Oberkampf. + +Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnrent rflchir au +pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de +lui. Cependant, ayant achet les feuilles, il lut que le journal +l'poque offrait une honnte rcompense qui lui rapporterait le +dbris humain qui manquait la femme coupe en morceaux de la rue +Oberkampf. Le reste, nous le connaissons. + +Dans Le Mystre de la Chambre Jaune, j'ai racont comment +Rouletabille se manifesta cette occasion et de quelle faon +aussi lui fut rvle du mme coup, lui-mme, sa singulire +profession qui devait tre toute sa vie de commencer raisonner +quand les autres avaient fini. + +J'ai dit par quel hasard il fut conduit un soir l'lyse o il +sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s'aperut alors +qu'il suivait Mlle Stangerson. Qu'ajouterais-je de plus? Des +considrations sur les motions qui ont assailli Rouletabille +propos de ce parfum lors des vnements du Glandier et surtout +depuis son voyage en Amrique! On les devine. Toutes ses +hsitations, toutes ses sautes d'humeur, qui donc maintenant ne +les comprendrait pas? Les renseignements rapports par lui de +Cincinnati sur l'enfant de celle qui avait t la femme de Jean +Roussel avaient d tre suffisamment explicites pour lui donner +penser qu'il pouvait bien tre cet enfant-l, pas assez cependant +pour qu'il pt en tre sr! Cependant son instinct le portait si +victorieusement vers la fille du professeur qu'il avait toutes les +peines du monde parfois ne point se jeter son cou, se +retenir de la presser dans ses bras et de lui crier: Tu es ma +mre! Tu es ma mre! Et il se sauvait, comme il s'tait sauv de +la sacristie pour ne point laisser chapper en une seconde +d'attendrissement ce secret qui le brlait depuis des annes!... +Et puis, en vrit, il avait peur!... Si elle allait le +rejeter!... le repousser!... l'loigner avec horreur!... lui, le +petit voleur du collge d'Eu! Lui... le fils de Roussel- +Ballmeyer!... lui l'hritier des crimes de Larsan!... S'il allait +ne plus la revoir, ne plus vivre ses cts, ne plus la respirer, +elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en noir!... Ah! +comme il lui avait fallu combattre, cause de cette vision +effroyable, le premier mouvement qui le poussait lui demander +chaque fois qu'il la voyait: Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en +noir? Quant elle, elle l'avait aim tout de suite, mais cause +de sa conduite au Glandier sans doute... Si c'tait vraiment elle, +elle devait le croire mort, lui!... Et si ce n'tait pas elle, ... +si par une fatalit qui mettait en droute et son pur instinct et +son raisonnement... si ce n'tait pas elle... Est-ce qu'il pouvait +risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu'il s'tait enfui +du collge d'Eu, pour vol?... Non! Non! pas a!... Elle lui avait +demand souvent: + +O avez-vous t lev, mon jeune ami? O avez-vous fait vos +premires tudes? + +Et il avait rpondu: + + Bordeaux! + +Il aurait voulu pouvoir rpondre: + + Pkin! + +Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c'tait elle, eh +bien, il saurait lui dire des choses qui feraient fondre son +coeur. + +Tout valait mieux que de n'tre point serr dans ses bras. Ainsi, +parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait tre sr!... sr au- +del de la raison, sr de se trouver en face de la Dame en noir +comme le chien est sr de respirer son matre... Cette mauvaise +figure de rhtorique qui se prsentait tout naturellement son +esprit devait le conduire l'ide de remonter la piste. Elle +nous mena, dans les conditions que l'on sait, au Trport et Eu. +Cependant, j'oserai dire que cette expdition n'aurait peut-tre +point donn de rsultats dcisifs aux yeux d'un tiers qui, comme +moi, n'tait pas influenc par l'odeur, si la lettre de Mathilde, +que j'avais remise Rouletabille dans le train, n'tait tout +coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. +Cette lettre, je ne l'ai point lue. C'est un document si sacr aux +yeux de mon ami que d'autres yeux ne le verront jamais, mais je +sais que les doux reproches qu'elle lui faisait l'ordinaire de +sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris sur ce +papier un tel accent de douleur que Rouletabille n'aurait pas pu +s'y tromper, mme si la fille du professeur Stangerson avait +oubli de lui confier, dans une phrase finale o sanglotait tout +son dsespoir de mre, que l'intrt qu'elle lui portait venait +moins des services rendus que du souvenir qu'elle avait gard d'un +petit garon, le fils de l'une de ses amies, qu'elle avait +beaucoup aime, et qui s'tait suicid, comme un petit homme, +l'ge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait beaucoup! + + + + +V +Panique. + +Dijon... Mcon... Lyon... Certainement, l-haut, au-dessus de ma +tte, il ne dort pas... Je l'ai appel tout doucement et il ne m'a +pas rpondu... Mais je mettrais ma main au feu qu'il ne dort +pas!... quoi songe-t-il?... Comme il est calme! Qu'est-ce donc +qui peut bien lui donner un calme pareil?... Je le vois encore, +dans le parloir, se levant soudain, en disant: Allons-nous-en! +et cela d'une voix si pose, si tranquille, si rsolue... Allons- +nous-en vers qui? Vers quoi avait-il rsolu d'aller? Vers elle, +videmment, qui tait en danger et qui ne pouvait tre sauve que +par lui; vers elle, qui tait sa mre et qui ne le saurait pas! + +C'est un secret qui doit rester entre vous et moi; l'enfant est +mort pour tous, except pour vous et pour moi! + +C'tait cela sa rsolution, cette volont subitement arrte de ne +rien lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n'tait venu chercher +cette certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le +moment mme qu'il savait, il s'astreignait oublier; il se +condamnait au silence. Petite grande me hroque, qui avait +compris que la Dame en noir qui avait besoin de son secours ne +voudrait pas d'un salut achet au prix de la lutte du fils contre +le pre! Jusqu'o pouvait aller cette lutte? Jusqu' quel sanglant +conflit? Il fallait tout prvoir et il fallait avoir les mains +libres, n'est-ce pas, Rouletabille, pour dfendre la Dame en +noir?... + +Si calme est Rouletabille que je n'entends pas sa respiration. Je +me penche sur lui... il a les yeux ouverts. + +Savez-vous quoi je rflchis? me dit-il... cette dpche qui +nous vient de Bourg et qui est signe Darzac, et cette autre +dpche qui nous vient de Valence et qui est signe Stangerson. + +-- J'y ai pens, et cela me semble, en effet, assez bizarre. +Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a +quitts Dijon. Du reste, la dpche le dit bien: Nous allons +rejoindre M. Stangerson. Or, la dpche Stangerson prouve que +M. Stangerson, qui avait continu directement son chemin vers +Marseille, se trouve nouveau avec les Darzac. Les Darzac +auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille; +mais alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrt +en route. quelle occasion? Il n'en prvoyait aucune. la gare, +il disait: Moi, je serai Menton demain matin dix heures. +Voyez l'heure laquelle la dpche a t mise Valence et +constatons sur l'indicateur l'heure laquelle M. Stangerson +devait normalement passer Valence moins qu'il ne se soit +arrt en route. + +Nous avons consult l'indicateur. M. Stangerson devait passer +Valence minuit quarante-quatre et la dpche portait minuit +quarante-sept, elle avait donc t jete par les soins de +M. Stangerson Valence, au cours de son voyage normal. ce +moment, il devait donc avoir t rejoint par M. et par Mme Darzac. +Toujours l'indicateur en main, nous parvnmes comprendre le +mystre de cette rencontre. M. Stangerson avait quitt les Darzac + Dijon, o ils taient tous arrivs six heures vingt-sept du +soir. Le professeur avait alors pris le train qui partait de Dijon + sept heures huit et arrivait Lyon dix heures quatre et +Valence minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac, +quittant Dijon sept heures, continuaient leur route sur Modane +et, par Saint-Amour, arrivaient Bourg neuf heures trois du +soir, train qui doit repartir normalement de Bourg neuf heures +huit. La dpche de M. Darzac tait partie de Bourg et portait +l'indication de dpt neuf heures vingt-huit. Les Darzac taient +donc rests Bourg, ayant laiss leur train. On pouvait prvoir +aussi le cas o le train aurait eu du retard. En tout cas, nous +devions chercher la raison d'tre de la dpche de M. Darzac entre +Dijon et Bourg, aprs le dpart de M. Stangerson. On pouvait mme +prciser entre Louhans et Bourg; le train s'arrte en effet +Louhans, et si le drame avait eu lieu avant Louhans (o ils +taient arrivs huit heures), il est probable que M. Darzac et +tlgraphi de cette station. + +Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatmes +que M. Darzac avait mis sa dpche Bourg une minute avant le +dpart pour Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train +arrive Lyon dix heures trente-trois, alors que le train de +M. Stangerson arrivait Lyon dix heures trente-quatre. Aprs le +dtour par Bourg et leur stationnement Bourg, M. et Mme Darzac +avaient pu, avaient d rejoindre M. Stangerson Lyon, o ils +taient une minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait +ainsi rejets de leur route? Nous ne pouvions que nous livrer aux +plus tristes hypothses qui avaient toutes pour base, hlas! la +rapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une nettet +suffisante, c'tait la volont de chacun de nos amis de n'effrayer +personne. M. Darzac, de son ct, Mme Darzac, du sien, avaient d +tout faire pour se dissimuler la gravit de la situation. Quant +M. Stangerson, nous pouvions nous demander s'il avait t mis au +courant du fait nouveau. + +Ayant ainsi approximativement dml les choses distance, +Rouletabille m'invita profiter de la luxueuse installation que +la compagnie internationale des wagons-lits met la disposition +des voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me +montra l'exemple en se livrant une toilette de nuit aussi +mticuleuse que s'il avait pu y procder dans une chambre d'htel. +Un quart d'heure aprs, il ronflait; mais je ne crus gure son +ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. Avignon, +Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et +courut sur le quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n'avais +pas faim. D'Avignon Marseille, dans notre anxit, le voyage se +passa assez silencieusement; puis, la vue de cette ville o il +avait men tout d'abord une existence si bizarre, Rouletabille, +sans doute pour ragir contre l'angoisse qui grandissait en nous +au fur et mesure que nous approchions de l'heure laquelle nous +allions savoir, se remmora quelques anciennes anecdotes qu'il +me conta sans paratre du reste y prendre le moindre plaisir. Je +n'tais gure ce qu'il me disait. Ainsi arrivmes-nous Toulon. + +Quel voyage! Il et pu tre si beau! l'ordinaire, c'tait avec +un enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays +merveilleux, cette cte d'azur aperue au rveil comme un coin de +paradis aprs l'horrible dpart de Paris, dans la neige, dans la +pluie ou dans la boue, dans l'humidit, dans le noir, dans le +sale! Avec quelle joie, le soir, je posais le pied sur les quais +du prestigieux P.-L.-M, sr de retrouver le glorieux ami qui +m'attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux rails de +fer: le soleil! + + partir de Toulon, notre impatience devint extrme. Cannes, +nous ne fmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de +la gare M. Darzac qui nous cherchait. Il avait t certainement +touch par la dpche que Rouletabille lui avait envoye de Dijon, +annonant l'heure de notre arrive Menton. Arriv lui-mme avec +Mme Darzac et M. Stangerson, la veille dix heures du matin, +Menton, il avait d repartir ce matin mme de Menton et venir au- +devant de nous jusqu' Cannes, car nous pensions bien que, d'aprs +sa dpche, il avait des choses confidentielles nous dire. Il +avait la figure sombre et dfaite. En le voyant, nous emes peur. + +Un malheur?... interrogea Rouletabille. + +-- Non, pas encore!... rpondit-il. + +-- Dieu soit lou! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons +temps... + +M. Darzac dit simplement: + +Merci d'tre venus! + +Et il nous serra la main en silence, nous entranant dans notre +compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer +les rideaux, ce qui nous isola compltement. Quand nous fmes tout + fait chez nous et que le train se ft remis en marche, il parla +enfin. Son motion tait telle que sa voix en tremblait. + +Eh bien, fit-il, il n'est pas mort! + +-- Nous nous en sommes bien douts, interrompit Rouletabille. +Mais, en tes-vous sr? + +-- Je l'ai vu comme je vous vois. + +-- Et Mme Darzac aussi l'a vu? + +-- Hlas! Mais il faut tout tenter pour qu'elle arrive croire +quelque illusion! Je ne tiens pas ce qu'elle redevienne folle, +la malheureuse!... Ah! mes amis, quelle fatalit nous poursuit!... +Qu'est-ce que cet homme est revenu faire autour de nous?... Que +nous veut-il encore?... + +Je regardai Rouletabille. Il tait alors encore plus sombre que +M. Darzac. Le coup qu'il craignait l'avait frapp. Il en restait +affal dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis +M. Darzac reprit: + +coutez! Il faut que cet homme disparaisse!... Il le faut!... On +le joindra, on lui demandera ce qu'il veut... et tout l'argent +qu'il voudra, on le lui donnera... ou alors, je le tue! C'est +simple!... Je crois que c'est ce qu'il y a de plus simple!... +N'est-ce pas votre avis?... + +Nous ne lui rpondmes point... Il paraissait trop plaindre. +Rouletabille, dominant son motion par un effort visible, engagea +M. Darzac essayer de se calmer et nous raconter par le menu +tout ce qui s'tait pass depuis son dpart de Paris. + +Alors, il nous apprit que l'vnement s'tait produit Bourg +mme, ainsi que nous l'avions pens. Il faut que l'on sache que +deux compartiments du wagon-lit avaient t lous par M. Darzac. +Ces deux compartiments taient relis entre eux par un cabinet de +toilette. Dans l'un on avait mis le sac de voyage et le ncessaire +de toilette de Mme Darzac, dans l'autre, les petits bagages. C'est +dans ce dernier compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur +Stangerson firent le voyage de Paris Dijon. L, tous trois +taient descendus et avaient dn au buffet. Ils avaient le temps +puisque, arrivs six heures vingt-sept, M. Stangerson ne +quittait Dijon qu' sept heures huit et les Darzac sept heures +exactement. + +Le professeur avait fait ses adieux sa fille et son gendre sur +le quai mme de la gare, aprs le dner. M. et Mme Darzac taient +monts dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) +et taient rests la fentre, s'entretenant avec le professeur, +jusqu'au dpart du train. Celui-ci tait dj en marche, quand le +professeur Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes +amicaux M. et Mme Darzac. De Dijon Bourg, ni M. et Mme Darzac +ne pntrrent dans le compartiment adjacent celui dans lequel +ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de +Mme Darzac. La portire de ce compartiment, donnant sur le +couloir, avait t ferme Paris, aussitt le bagage de +Mme Darzac dpos. Mais cette portire n'avait t ferme ni +extrieurement clef par l'employ, ni intrieurement au verrou +par les Darzac. Le rideau de cette portire avait t tir +intrieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle +sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait +dans le compartiment. Le rideau de la portire de l'autre +compartiment o se tenaient les voyageurs n'avait pas t tir. +Tout ceci fut tabli par Rouletabille grce un questionnaire +trs serr dans le dtail duquel je n'entre point, mais dont je +donne le rsultat pour tablir nettement les conditions +extrieures du voyage des Darzac jusqu' Bourg et de M. Stangerson +jusqu' Dijon. + +Arrivs Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d'un +accident survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait +immobilis pour une heure et demie en gare de Bourg. M. et +Mme Darzac taient alors descendus, s'taient promens un instant. +M. Darzac, au cours de la conversation qu'il eut alors avec sa +femme, s'tait rappel qu'il avait omis d'crire quelques lettres +pressantes avant leur dpart. Tous deux taient entrs au buffet. +M. Darzac avait demand qu'on lui remt ce qu'il fallait pour +crire. Mathilde s'tait assise ses cts, puis elle s'tait +leve et avait dit son mari qu'elle allait se promener devant la +gare, faire un petit tour pendant qu'il finirait sa +correspondance. + +C'est cela, avait rpondu M. Darzac. Aussitt que j'aurai +termin, j'irai vous rejoindre. + +Et, maintenant, je laisse la parole M. Darzac: + +J'avais fini d'crire, nous dit-il, et je me levai pour aller +rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affole, dans le +buffet. Aussitt qu'elle m'aperut, elle poussa un cri et se jeta +dans mes bras. Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu! et elle +ne pouvait pas dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je +la rassurai, je lui dis qu'elle n'avait rien craindre puisque +j'tais l, et je lui demandai doucement, patiemment, quel avait +t l'objet d'une aussi subite terreur. Je la fis asseoir, car +elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la suppliai de prendre +quelque chose, mais elle me dit qu'il lui serait impossible +d'absorber pour le moment mme une goutte d'eau, et elle claquait +des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en +s'interrompant presque chaque phrase et en regardant autour +d'elle avec pouvante, qu'elle tait alle se promener, comme elle +me l'avait dit, devant la gare, mais qu'elle n'avait pas os s'en +loigner, pensant que j'aurais bientt fini d'crire. Puis elle +tait rentre dans la gare et tait revenue sur le quai. Elle se +dirigeait vers le buffet quand elle aperut travers les vitres +claires du train, les employs des wagons-lits qui dressaient +les couchettes dans un wagon ct du ntre. Elle songea tout +coup que son sac de nuit, dans lequel elle avait mis des bijoux, +tait rest ouvert et elle voulut immdiatement aller le fermer, +non point qu'elle mt en doute la probit parfaite de ces honntes +gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle +monta donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva la +portire du compartiment qu'elle s'tait rserv, et dans lequel +nous n'tions point entrs depuis notre dpart de Paris. Elle +ouvrit cette portire, et, aussitt, elle poussa un horrible cri. +Or ce cri ne fut pas entendu, car il n'tait rest personne dans +le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant la gare +de la clameur de sa locomotive. Qu'tait-il donc arriv? Cette +chose inoue, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la +petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette tait demi tire + l'intrieur de ce compartiment, s'offrant de biais au regard de +la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte +tait orne d'une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait +d'apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrire, +appelant son secours, et fuyant si prcipitamment qu'en +bondissant hors du wagon elle tomba deux genoux sur le quai. Se +relevant, elle arrivait enfin au buffet, dans l'tat que je vous +ai dit. Quand elle m'eut dit ces choses, mon premier soin fut de +ne pas y croire, d'abord parce que je ne le voulais pas, +l'vnement tant trop horrible, ensuite parce que j'avais le +devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire +celui qui n'y croyait pas! Est-ce que Larsan n'tait pas mort, et +bien mort?... En vrit, je le croyais comme je le lui disais, et +il ne faisait point de doute pour moi qu'il n'y avait eu dans tout +ceci qu'un effet de glace et d'imagination. Je voulus +naturellement m'en assurer et je lui offris d'aller immdiatement +avec elle dans son compartiment pour lui prouver qu'elle avait t +victime d'une sorte d'hallucination. Elle s'y opposa, me criant +que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment +et que, du reste, elle se refusait voyager cette nuit! Elle +disait tout cela par petites phrases haches... Elle ne retrouvait +pas sa respiration... Elle me faisait une peine infinie... Plus je +lui disais qu'une telle apparition tait impossible, plus elle +insistait sur sa ralit! Je lui dis encore qu'elle avait bien peu +vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui tait vrai, et qu'elle +ne connaissait pas assez cette figure-l pour tre sre de ne +s'tre point trouve en face de l'image de quelqu'un qui lui +ressemblait! Elle me rpondit qu'elle se rappelait parfaitement la +figure de Larsan, que celle-ci lui tait apparue dans deux +circonstances telles qu'elle ne l'oublierait jamais, dt-elle +vivre cent ans! Une premire fois, lors de l'affaire de la galerie +inexplicable, et la seconde dans la minute mme o, dans sa +chambre, on tait venu m'arrter! Et puis, maintenant qu'elle +avait appris qui tait Larsan, ce n'taient point seulement les +traits du policier qu'elle avait reconnus; mais, derrire ceux-l, +le type redoutable de l'homme qui n'avait cess de la poursuivre +depuis tant d'annes!... Ah! elle jurait sur sa tte et sur la +mienne, qu'elle venait de voir Ballmeyer!... Que Ballmeyer tait +vivant!... vivant dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, +toute rase, toute rase... et son grand front dnud!... Elle +s'accrochait moi comme si elle et redout une sparation plus +terrible encore que les autres!... Elle m'avait entran sur le +quai... Et puis, tout coup, elle me quitta, en se mettant la +main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de +gare... Celui-ci fut aussi effray que moi de voir l'tat de la +malheureuse. Je me disais: Elle va redevenir folle! J'expliquai +au chef de gare que ma femme avait eu peur, toute seule, dans son +compartiment, que je le priais de veiller sur elle pendant que je +me rendrais dans le compartiment moi-mme pour tcher de +m'expliquer ce qui l'avait effraye ainsi... Alors, mes amis, +alors... continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef +de gare, mais je n'en tais pas plutt sorti que j'y rentrais, +refermant sur nous la porte prcipitamment. Je devais avoir une +mine singulire, car le chef de gare me considra avec une grande +curiosit. C'est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non! +non! ma femme n'avait pas rv tout veille... Larsan tait l, +dans la gare... sur le quai, derrire cette porte. + +Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de +cette vision personnelle lui tait la force de continuer son +rcit. Il se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit: + +Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, +sous le bec de gaz, il y avait Larsan. videmment, il nous +attendait, il nous guettait... et, chose extraordinaire, il ne se +cachait pas! Au contraire, on et dit qu'il se tenait l, +uniquement pour tre vu!... Le geste qui m'avait fait refermer la +porte devant cette apparition tait purement instinctif. Quand je +rouvris cette porte, dcid aller droit au misrable, il avait +disparu!... Le chef de gare croyait avoir affaire deux fous. +Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les yeux +grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint la ralit des +choses pour s'enqurir s'il y avait loin de Bourg Lyon et quel +tait le prochain train qui s'y rendait. En mme temps, elle me +priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait +de lui accorder que nous irions rejoindre son pre le plus tt +possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire +une objection quelconque ce nouveau projet, j'entrai +immdiatement dans ses vues. Du reste, maintenant que j'avais vu +Larsan, de mes propres yeux, oui, oui, de mes propres yeux vu, je +sentais bien que notre grand voyage tait devenu impossible et, +faut-il vous l'avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en se tournant +vers Rouletabille, je me pris penser que nous courions dsormais +un rel danger, un de ces mystrieux et fantastiques dangers dont +vous seul pouviez nous sauver, s'il en tait temps encore. +Mathilde me fut reconnaissante de la docilit avec laquelle je +pris immdiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus +tarder son pre, et elle me remercia avec une grande effusion +quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques minutes +plus tard -- car tout ce drame avait peine dur un quart d'heure +-- le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait Lyon dix +heures environ, et, en consultant l'indicateur des chemins de fer, +nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre Lyon mme +M. Stangerson. Mathilde m'en marqua encore une grande gratitude, +comme si j'avais t rellement responsable de cette heureuse +concidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand le train +de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d'y prendre place, +comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions +justement sous le bec de gaz o m'tait apparu Larsan, je la +sentis encore dfaillir mon bras et aussitt, je regardai autour +de nous, mais je n'aperus aucune figure suspecte. Je lui demandai +si elle avait encore vu quelque chose, mais elle ne me rpondit +pas. Son trouble cependant augmentait, et elle me supplia de ne +point nous isoler mais d'entrer dans un compartiment dj aux deux +tiers plein de voyageurs. Sous prtexte d'aller surveiller mes +bagages, je la quittai un instant au milieu de ces gens, et +j'allai jeter au tlgraphe la dpche que vous avez reue. Je ne +lui ai point parl de cette dpche parce que je continuais +prtendre que ses yeux l'avaient certainement trompe, et parce +que, pour rien au monde, je ne voulais paratre ajouter foi une +pareille rsurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac +de ma femme, qu'on n'avait pas touch ses bijoux. Les rares +paroles que nous changemes concernrent le secret que nous +devions garder sur tout ceci vis--vis de M. Stangerson, qui en +aurait conu un chagrin peut-tre mortel. Je passe sur la +stupfaction de celui-ci en nous dcouvrant sur le quai de la gare +de Lyon. Mathilde lui raconta qu' cause d'un grave accident de +chemin de fer, barrant la ligne de Culoz, nous avions dcid, +puisqu'il fallait nous rsoudre un dtour, de le rejoindre, et +d'aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance et sa +jeune femme, comme nous en avions t pris instamment, du reste, +par ce fidle ami de la famille. + +... ce propos, il serait peut-tre temps d'apprendre au lecteur, +quitte interrompre un instant le rcit de M. Darzac, que +M. Arthur William Rance qui, comme je l'ai rapport dans Le +Mystre de la Chambre Jaune, avait nourri pendant de si longues +annes un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait si bien +renonc, qu'il avait fini par convoler en justes noces avec une +jeune Amricaine qui ne rappelait en rien la mystrieuse fille de +l'illustre professeur. + +Aprs le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson tait +encore retenue dans une maison de sant des environs de Paris, o +elle achevait de se gurir, on apprit, un beau jour, que +M. William Arthur Rance allait pouser la nice d'un vieux +gologue de l'Acadmie des sciences de Philadelphie. Ceux qui +avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en +avaient mesur toute l'importance jusque dans les excs qu'elle +dtermina -- elle avait pu faire, un moment, d'un homme, jusqu' +ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique -- ceux-l +prtendirent que Rance se mariait par dsespoir et n'augurrent +rien de bon d'une union aussi inattendue. On racontait que +l'affaire, qui tait bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith +Prescott tait riche, s'tait conclue d'une faon assez bizarre. +Mais ce sont l des histoires que je vous raconterai quand j'aurai +le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle suite de +circonstances, les Rance taient venus se fixer aux Rochers +Rouges, dans l'antique chteau fort de la presqu'le d'Hercule +dont ils s'taient rendus, l'automne prcdent, propritaires. + +Mais, maintenant, il me faut rendre la parole M. Darzac, +continuant de raconter son trange voyage. + +Quand nous emes donn ces explications M. Stangerson, narra +notre ami, ma femme et moi vmes bien que le professeur ne +comprenait rien ce que nous lui racontions et qu'au lieu de se +rjouir de nous revoir il en tait tout attrist. Mathilde +essayait en vain de paratre gaie. Son pre voyait bien qu'il +s'tait pass, depuis que nous l'avions quitt, quelque chose que +nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s'en apercevait pas et +mit la conversation sur la crmonie du matin. Ainsi vint-elle +parler de vous, mon ami (M Darzac s'adressait Rouletabille), et +alors, je saisis l'occasion de faire comprendre M. Stangerson +que, puisque vous ne saviez que faire de votre cong, dans le +moment que nous allions nous trouver tous Menton, vous seriez +trs touch d'une invitation qui vous permettrait de le passer +parmi nous. Ce n'est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, +et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu' vous faire +plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m'approuvait du regard +et ma main qu'elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie +que ma proposition lui causait. C'est ainsi qu'en arrivant +Valence je pus mettre au tlgraphe la dpche que M. Stangerson, + mon instigation, venait d'crire et que vous avez certainement +reue. De toute la nuit, vous pensez bien que nous n'avons pas +dormi. Pendant que son pre reposait dans le compartiment ct +de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait tir un +revolver. Elle l'avait arm, me l'avait mis dans la poche de mon +paletot et m'avait dit: Si on nous attaque, vous nous dfendrez! +Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passe!... Nous +nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui +sommeillaient, les paupires closes dans la lumire, car nous +n'osions pas faire de l'ombre autour de nous. Les portires de +notre compartiment fermes au verrou, nous redoutions encore de le +voir apparatre. Quand un pas se faisait entendre dans le couloir, +nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnatre son pas... +Et elle avait masqu la glace, de peur d'y voir surgir encore son +visage!... Nous avait-il suivis?... Avions-nous pu le tromper?... +Lui avions-nous chapp?... tait-il remont dans le train de +Culoz?... Pouvions-nous esprer cela?... Quant moi, je ne le +pensais pas... Et elle! elle!... Ah! je la sentais, silencieuse et +comme morte, l, dans son coin... Je la sentais affreusement +dsespre, plus malheureuse encore que moi-mme, cause de tout +le malheur qu'elle tranait derrire elle, comme une fatalit... +J'aurais voulu la consoler, la rconforter, mais je ne trouvais +point les mots qu'il fallait sans doute, car, aux premiers que je +prononai, elle me fit un signe dsol et je compris qu'il serait +plus charitable de me taire. Alors, comme elle, je fermai les +yeux... + +Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n'est point une relation +approximative de son rcit. Nous avions jug, Rouletabille et moi, +cette narration si importante que nous fmes d'accord, notre +arrive Menton, pour la retracer aussi fidlement que possible. +Nous nous y employmes tous les deux, et, notre texte peu prs +arrt, nous le soummes M. Robert Darzac qui lui fit subir +quelques modifications sans importance, la suite de quoi il se +trouva tel que je le rapporte ici. + +La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne +prsenta aucun incident digne d'tre not. En gare de Menton- +Garavan, ils trouvrent Mr Arthur Rance, qui fut bien tonn de +voir les nouveaux poux; mais, quand il sut qu'ils avaient dcid +de passer chez lui quelques jours, aux cts de M. Stangerson, et +d'accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous diffrents +prtextes, avait jusqu'alors repousse, il en marqua une parfaite +satisfaction et dclara que sa femme en aurait une grande joie. +galement, il se rjouit d'apprendre la prochaine arrive de +Rouletabille. Mr Arthur Rance n'avait pas t sans souffrir de +l'extrme rserve avec laquelle, mme depuis son mariage avec Miss +Edith Prescott, M. Robert Darzac l'avait toujours trait. Lors de +son dernier voyage San Remo, le jeune professeur en Sorbonne +s'tait born, en passant, une visite au chteau d'Hercule, +faite sur le ton le plus crmonieux. Cependant, quand il tait +revenu en France, en gare de Menton-Garavan, la premire station +aprs la frontire, il avait t salu trs cordialement, et +gentiment compliment sur sa meilleure mine par les Rance qui, +avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s'taient +empresss d'aller le surprendre au passage. En somme, il ne +dpendait point d'Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac +devinssent excellents. + +Nous avons vu comment la rapparition de Larsan, en gare de Bourg, +avait jet bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et +aussi avait transform leur tat d'me, leur faisant oublier leurs +sentiments de retenue et de circonspection vis--vis de Rance, et +les jetant, avec M. Stangerson, qui n'tait averti de rien, bien +qu'il comment se douter de quelque chose, chez des gens qui ne +leur taient point sympathiques, mais qu'ils considraient comme +honntes et loyaux et susceptibles de les dfendre. En mme temps, +ils appelaient Rouletabille leur secours. C'tait une vritable +panique. Elle grandit, d'une faon des plus visibles, chez +M. Robert Darzac quand, arrivs en gare de Nice, nous fmes +rejoints par Mr Arthur Rance lui-mme. Mais, avant qu'il nous +rejoignt, il se passa un petit incident que je ne saurais passer +sous silence. Aussitt arrivs Nice, j'avais saut sur le quai +et m'tais prcipit au bureau de la gare pour demander s'il n'y +avait point l une dpche mon nom. On me tendit le papier bleu +et, sans l'ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M. Darzac. + +Lisez, dis-je au jeune homme. + +Rouletabille ouvrit la dpche, et lut: + +Brignolles pas quitt Paris depuis 6 avril; certitude. + +Rouletabille me regarda et pouffa. + +Ah ! fit-il. C'est vous qui avez demand ce renseignement? +Qu'est-ce que vous avez donc cru? + +-- C'est Dijon, rpondis-je, assez vex de l'attitude de +Rouletabille, que l'ide m'est venue que Brignolles pouvait tre +pour quelque chose dans les malheurs que font prvoir les dpches +que vous aviez reues. Et j'ai pri un de mes amis de bien vouloir +me renseigner sur les faits et gestes de cet individu. J'tais +trs curieux de savoir s'il n'avait pas quitt Paris. + +-- Eh bien, rpondit Rouletabille, vous voil renseign. Vous ne +pensez pourtant pas que les traits plots de votre Brignolles +cachaient Larsan ressuscit? + +-- a, non! m'criai-je, avec une entire mauvaise foi, car je me +doutais que Rouletabille se moquait de moi. + +La vrit tait que j'y avais bien pens. + +Vous n'en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda +tristement M. Darzac. C'est un pauvre homme, mais c'est un brave +homme. + +-- Je ne le crois pas, protestai-je. + +Et je me rejetai dans mon coin. D'une faon gnrale, je n'tais +pas trs heureux dans mes conceptions personnelles auprs de +Rouletabille, qui s'en amusait souvent. Mais, cette fois, nous +devions avoir, quelques jours plus tard, la preuve que, si +Brignolles ne cachait point une nouvelle transformation de Larsan, +il n'en tait pas moins un misrable. Et, ce propos, +Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage ma clairvoyance, +me firent leurs excuses. Mais n'anticipons pas. Si j'ai parl de +cet incident, c'est aussi pour montrer combien l'ide d'un Larsan +dissimul sous quelque figure de notre entourage, que nous +connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent +prouv, ce point de vue, son talent, je dirai mme son gnie, +que je croyais tre dans la note en me mfiant de toutes, de tous. +Je devais comprendre bientt -- et l'arrive inopine de Mr Arthur +Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes ides -- que +Larsan avait, cette fois, chang de tactique. Loin de se +dissimuler, le bandit s'exhibait maintenant, au moins certains +d'entre nous, avec une audace sans pareille. Qu'avait-il +craindre en ce pays? Ce n'tait ni M. Darzac, ni sa femme qui +allaient le dnoncer! Ni, par consquent, leurs amis. Son +ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux +poux qui croyaient tre jamais dbarrasss de lui! Mais, en ce +cas-l, une objection s'levait. Pourquoi cette vengeance? N'et- +il pas t plus veng en se montrant avant le mariage? Il l'aurait +empch! Oui, mais il fallait se montrer Paris! Encore pouvions- +nous nous arrter cette pense que le danger d'une telle +manifestation Paris et pu faire rflchir Larsan? Qui oserait +l'affirmer? + +Mais coutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, +dans notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien +de l'histoire de Bourg, rien de la rapparition de Larsan dans le +train, et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout +de mme, si nous avons gard, quelque espoir d'avoir perdu Larsan +sur la ligne de Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui +aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il est venu nous +avertir, avant notre arrive l-bas, pour que nous puissions nous +concerter sur la conduite tenir. + +Nous venions de vous conduire la gare, rapporte Rance Darzac. +Le train parti, votre femme, M. Stangerson et moi tions +descendus, en nous promenant, jusqu' la jete-promenade de +Menton. M. Stangerson donnait le bras Mme Darzac. Il lui +parlait. Moi, je me trouvais la droite de M. Stangerson qui, par +consquent, se tenait au milieu de nous. Tout coup, comme nous +nous arrtions, la sortie du jardin public, pour laisser passer +un tramway, je me heurtai un individu qui me dit: Pardon, +monsieur! et je tressaillis aussitt, car j'avais entendu cette +voix-l; je levai la tte: c'tait Larsan! C'tait la voix de la +cour d'assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux +calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l'exclamation +prte jaillir de mes lvres! Le nom du misrable! Comment je ne +m'criai point: Larsan!... J'entranai rapidement M. Stangerson +et sa fille qui, eux, n'avaient rien vu; je leur fis faire le tour +du kiosque de la musique, et les conduisis une station de +voitures. Sur le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai +Larsan. Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas comment +M. Stangerson et sa fille ne l'ont pas vu!... + +-- Vous en tes sr? interrogea anxieusement Robert Darzac. + +-- Absolument sr!... Je feignis un lger malaise; nous montmes +en voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L'homme +tait toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard +glac, quand nous nous mmes en route. + +-- Et vous tes sr que ma femme ne l'a pas vu? redemanda Darzac, +de plus en plus agit. + +-- Oh! certain, vous dis-je... + +-- Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur +Darzac, que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la +ralit de la rapparition de Larsan, vous vous faites de bien +grandes illusions. + +-- Cependant, rpliqua Darzac, ds la fin de notre voyage, l'ide +d'une hallucination avait fait de grands progrs dans son esprit +et en arrivant Garavan, elle me paraissait presque calme. + +-- En arrivant Garavan? fit Rouletabille, voil, mon cher +Monsieur Darzac, la dpche que votre femme m'envoyait. + +Et le reporter lui tendit le tlgramme o il n'y avait que ces +deux mots: Au secours! + +Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondr. + +Elle va redevenir folle! dit-il, en secouant lamentablement la +tte. + +C'est ce que nous redoutions tous, et, chose singulire, quand +nous arrivmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y +trouvmes M. Stangerson et Mme Darzac, qui taient sortis malgr +la promesse formelle que le professeur avait faite Arthur Rance, +de rester avec sa fille aux Rochers Rouges jusqu' son retour, +pour des raisons qu'il devait lui dire plus tard et qu'il n'avait +pas encore eu le temps d'inventer, c'est avec une phrase qui +n'tait que l'cho de notre terreur que Mme Darzac accueillit +Joseph Rouletabille. Aussitt qu'elle eut aperu le jeune homme, +elle courut lui, et nous emes cette impression qu'elle se +contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans ses +bras. Je vis qu'elle s'accrochait lui comme un naufrag +s'agrippe la main qui peut seule le sauver de l'abme. Et je +l'entendis qui murmurait: Je sens que je redeviens folle! Quant + Rouletabille, je l'avais vu quelquefois aussi ple, mais jamais +d'apparence aussi froide. + + + + +VI +Le fort d'Hercule. + +Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la +saison qui le voit venir en ce pays enchant, le voyageur peut se +croire parvenu en ce jardin des Hesprides, dont les pommes d'or +excitrent les convoitises du vainqueur du monstre de Nme. Je +n'aurais peut-tre point cependant, -- l'occasion des +innombrables citronniers et orangers qui, dans l'air embaum, +laissent pendre, au long des sentiers, pardessus les cltures, +leurs grappes de soleil, -- je n'aurais peut-tre point voqu le +souvenir surann du fils de Jupiter et d'Alcmne si, tout, ici, ne +rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse la +plus douce des rives. On raconte bien que les Phniciens, en +transportant leurs pnates l'ombre du rocher que devaient +habiter un jour les Grimaldi, donnrent au petit port qu'il abrite +et, tout le long de la cte, un mont, un cap, une +presqu'le, qui l'ont conserv, ce nom d'Hercule, qui tait celui +de leur Dieu; mais, moi, j'imagine que, ce nom, ils l'y trouvrent +dj et que si, en vrit, les divinits, fatigues de la +poussire blonde des chemins de l'Hellade, s'en furent chercher +ailleurs un merveilleux sjour, tide et parfum, pour s'y reposer +de leurs aventures, elles n'en ont point trouv de plus beau que +celui-l. Ce furent les premiers touristes de la Riviera. Le +jardin des Hesprides n'tait pas ailleurs, et Hercule avait +prpar la place ses camarades de l'Olympe en les dbarrassant +de ce mchant dragon cent ttes qui voulait conserver la Cte +d'Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sr que les +os de l'Elephas antiquus, dcouverts il y a quelques annes au +fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-l! + +Quand, descendant tous de la gare, nous fmes arrivs, en silence, +au rivage, nos yeux furent tout de suite frapps par la silhouette +blouissante du chteau fort, debout, sur la presqu'le d'Hercule, +que les travaux accomplis sur la frontire ont fait, hlas! +disparatre depuis une dizaine d'annes. Les feux obliques du +soleil qui allaient frapper les murs de la vieille Tour Carre, la +faisait clater sur la mer comme une cuirasse. Elle semblait +garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumire, +cette baie de Garavan recourbe comme une faucille d'azur. Et +puis, au fur et mesure que nous avanmes, son clat s'teignit. +L'astre, derrire nous, s'tait inclin vers la crte des monts; +les promontoires, l'occident, s'enveloppaient dj, l'approche +du soir, de leur charpe de pourpre, et le chteau n'tait plus +qu'une ombre menaante et hostile quand nous en franchmes le +seuil. + +Sur les premires marches d'un troit escalier qui conduisait +l'une des tours, se tenait une ple et charmante figure. C'tait +la femme d'Arthur Rance, la belle et tincelante Edith. Certes, la +fiance de Lammermoor n'tait pas plus blanche, le jour o le +jeune tranger aux yeux noirs la sauva d'un taureau imptueux; +mais Lucie avait les yeux bleus, mais Lucie tait blonde, +Edith!... Ah! quand on veut faire figure romanesque dans un cadre +moyengeux, figure de princesse incertaine, lointaine, plaintive +et mlancolique, il ne faut point avoir ces yeux-l, my lady! Et +votre chevelure est plus noire que l'aile d'un corbeau. Cette +couleur n'est point dans le genre anglique. tes-vous un ange, +Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de +vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces +questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la premire +fois, aprs avoir t sduit par la dlicate harmonie de toute +votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre, j'ai suivi +le regard noir de vos yeux qui s'est pos sur la fille du +professeur Stangerson, et il avait un clat dur qui faisait un +contraste trange avec le timbre amical de votre voix et le +sourire nonchalant de votre bouche. + +La voix de cette jeune femme est d'un charme sr; la grce de +toute sa personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux +prsentations dont Arthur Rance s'est naturellement charg, elle +rpond de la faon la plus simple, la plus accueillante, la plus +hospitalire. Rouletabille et moi tentons un effort poli pour +conserver notre libert; nous formulons la possibilit de gter +ailleurs qu'au chteau d'Hercule. Elle a une moue dlicieuse, +hausse les paules d'un geste enfantin, dclare que nos chambres +sont prtes et parle d'autre chose. + +Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le chteau. Vous allez +voir!... Vous allez voir!... Oh! je vous montrerai la Louve une +autre fois... C'est le seul coin triste d'ici! c'est lugubre! +sombre et froid! a fait peur! j'adore avoir peur!... Oh! monsieur +Rouletabille, vous me raconterez, n'est-ce pas, des histoires qui +me feront peur!... + +Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche +comme une comdienne. Elle est tout fait singulirement jolie, +dans ce jardin d'Orient, entre cette vieille tour menaante et les +frles arceaux fleuris d'une chapelle en ruine. La vaste cour que +nous traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes +grasses, d'herbes et de feuillages, de cactus et d'alos, de +lauriers-cerises, de roses sauvages et de marguerites, qu'on +jurerait qu'un printemps ternel a lu domicile dans cette +enceinte, jadis la baille du chteau o se runissait toute la +gent de guerre. Cette cour, de par l'aide des vents du ciel et de +par la ngligence des hommes, tait devenue naturellement jardin, +un beau jardin fou dans lequel on voit bien que la chtelaine a +fait tailler le moins possible et qu'elle n'a point tent de +ramener, trop brusquement, la raison. Derrire toute cette +verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse +chose qui se pt imaginer en architecture dfunte. Figurez-vous +les plus purs arceaux d'un gothique flamboyant, levs sur les +premires assises de la vieille chapelle romane; les piliers, +habills de plantes grimpantes, de granium-lierre et de verveine, +s'lancent de leur gaine parfume et recourbent dans l'azur du +ciel leur arc bris, que rien ne semble plus soutenir. Il n'y a +plus de toit cette chapelle. Et elle n'a plus de murs... Il ne +reste plus d'elle que ce morceau de dentelle de pierre qu'un +miracle d'quilibre retient suspendu dans l'air du soir... + +Et, notre gauche, voici la tour norme, massive, la tour du XIIe +sicle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la +Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la +guerre, ni le canon, ni la tempte, n'a pu branler. Elle est +telle encore qu'elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui +s'emparrent des les Lrins et qui ne purent rien contre le +chteau d'Hercule; telle qu'elle se montra Salagri et ses +corsaires gnois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, mme la +Tour Carre, mme le Vieux Chteau, elle tint bon, isole, ses +dfenseurs ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux +autres dfenses, jusqu' l'arrive des princes de Provence qui la +dlivrrent. C'est l que Mrs. Edith a lu domicile. + +Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, +Arthur Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant celle-ci et + Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et +M. Stangerson changent des propos quelconques. Au fond, la mme +pense habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, +lorsqu'ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons +une poterne. + +C'est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son +affectation d'enfantillage, la tour du jardinier. De cette +poterne, on dcouvre tout le fort, tout le chteau, le ct nord +et le ct sud. Voyez!... + +Et son bras, qui trane une charpe, nous dsigne des choses... + +Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous +tes bien sages... + +-- Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu'il n'y +a qu'elle de gaie, ici. + +Nous avons pass sous la poterne et nous voici dans une nouvelle +cour. Nous avons le vieux donjon en face de nous. L'aspect en est +vraiment impressionnant. Il est haut et carr; aussi le dsigne-t- +on quelquefois sous cette appellation: la Tour Carre. Et, comme +cette tour occupe le coin le plus important de toute la +fortification, on l'appelle encore la Tour du Coin... C'est le +morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette +agglomration d'ouvrages dfensifs. Les murs y sont plus pais que +partout ailleurs et plus hauts. mi-hauteur, c'est encore le +ciment romain qui les scelle... ce sont encore les pierres +entasses par les colons de Csar. + +L-bas, cette tour, dans le coin oppos, continue Edith, c'est la +tour de Charles le Tmraire, ainsi appele parce que c'est le duc +qui en a fourni le plan quand il a fallu transformer les dfenses +du chteau pour rsister l'artillerie. Oh! je suis trs +savante... Le vieux Bob a fait de cette tour son cabinet d'tudes. +C'est dommage, car nous aurions eu l une magnifique salle +manger... Mais je n'ai jamais rien su refuser au vieux Bob!... Le +vieux Bob, ajoute-t-elle, c'est mon oncle... C'est lui qui veut +que je l'appelle comme a, depuis que j'ai t toute petite... Il +n'est pas ici, en ce moment... Il est parti, il y a cinq jours, +pour Paris, et il revient demain. Il est all comparer des pices +anatomiques qu'il a trouves dans les Rochers Rouges avec celles +du Musum d'histoire naturelle de Paris... Ah! voici une +oubliette... + +Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, +qu'elle appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel +un eucalyptus, la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme +une femme la fontaine. + +Depuis que nous tions passs dans la seconde cour, nous +comprenions mieux -- moi, du moins, car Rouletabille, de plus en +plus indiffrent toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre +-- la disposition du fort d'Hercule. Comme cette disposition est +d'une importance capitale dans les incroyables vnements qui vont +se produire presque aussitt notre arrive aux Rochers Rouges, je +vais mettre, tout d'abord, sous les yeux du lecteur le plan +gnral du fort tel qu'il a t trac plus tard par Rouletabille +lui-mme... + +Ce chteau avait t construit, en 1140, par les seigneurs de la +Mortola. Pour l'isoler compltement de la terre, ceux-ci n'avaient +pas hsit faire une le de cette presqu'le en coupant l'isthme +minuscule qui la reliait au rivage. + + + +Sur le rivage mme, ils avaient tabli une barbacane, +fortification sommaire en demi-cercle, destine protger les +approches du pont-levis et des deux tours d'entre. Cette +barbacane n'avait point laiss de trace. Et l'isthme, dans la +suite des sicles, avait retrouv sa forme premire; le pont-levis +avait t enlev; le foss avait t combl. Les murs du chteau +d'Hercule pousaient la forme de la presqu'le, qui tait celle +d'un hexagone irrgulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et +celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le +creusaient, si bien qu'une petite barque et pu s'y abriter par +calme plat et quand elle ne craignait point que le ressac ne la +projett et ne la brist contre ce plafond naturel. Cette +disposition tait merveilleuse pour la dfense qui n'avait gure, +dans ces conditions, craindre l'escalade, de quelque ct que ce +ft. + +On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les +deux tours A et A' relies par une vote. Ces tours, qui avaient +fort souffert lors des derniers siges par les Gnois, avaient t +un peu rpares par la suite et venaient d'tre mises en tat +d'tre habites par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacr +les locaux la domesticit. Le rez-de-chausse de la tour A +servait de logis aux concierges. Une petite porte s'ouvrait dans +le flanc de la tour A, sous la vote, et permettait au veilleur de +se rendre compte de toutes les entres et sorties. Une lourde +porte de chne barde de fer, dont les deux vantaux taient +replis depuis d'innombrables annes contre le mur intrieur des +deux tours, ne servait plus de rien tant on l'avait trouve +difficile manier, et l'entre du chteau n'tait ferme que par +une petite grille que chacun ouvrait, matre ou fournisseur, +volont. Cette entre tait la seule qui permt de pntrer dans +le chteau. Comme je l'ai dit, pass cette entre, on se trouvait +dans une premire cour ou baille ferme de tous cts par le mur +d'enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs +taient loin d'avoir conserv leur hauteur premire. Les courtines +anciennes qui rejoignaient les tours avaient t rases et taient +remplaces par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on +montait de l'intrieur de la baille par des rampes assez douces. +Ces boulevards taient encore couronns d'un parapet perc de +meurtrires pour les petites pices. Car cette transformation +avait eu lieu au XVe sicle, dans le moment o tout chtelain +devait commencer compter srieusement avec l'artillerie. Quant +aux tours B, B', B'' qui avaient longtemps encore conserv leur +homognit et leur hauteur premire, et pour lesquelles on +s'tait born cette poque supprimer le toit pointu qui avait +t remplac par une plate-forme destine supporter de +l'artillerie, elles avaient t plus tard rases la hauteur du +parapet des boulevards et l'on en avait fait des sortes de demi- +lunes. Cette opration avait t accomplie au XVIIe sicle, lors +de la construction d'un chteau moderne, appel encore Chteau +Neuf bien qu'il ft en ruines, et cela pour dblayer la vue dudit +chteau. Ce Chteau Neuf tait plac en C C'. + +Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entour lui +aussi d'un parapet, on avait plant des palmiers qui, du reste, +avaient mal pouss, brls par le vent et l'eau de mer. Quand on +se penchait au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le +tour de la proprit en surplombant le roc avec lequel il faisait +corps, roc qui, lui-mme, surplombait la mer, on se rendait compte +que le chteau continuait tre aussi ferm que dans le temps o +les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur +des vieilles tours. La Louve avait t respecte, comme je l'ai +dit, et il n'tait point jusqu' son chauguette, restaure, bien +entendu, qui ne dresst sa silhouette trangement vieillotte au- +dessus de l'azur mditerranen. J'ai dit aussi les ruines de la +chapelle. Les anciens communs W adosss au parapet entre B et B' +avaient t transforms en curies et cuisines. + +Je viens de dcrire ici toute la partie avance du chteau +d'Hercule. On ne pouvait pntrer dans la seconde enceinte que par +la poterne H que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier +et qui n'tait, en somme, qu'un pais pavillon dfendu autrefois +par la tour B'' et par une autre tour, situe en C, et qui avait +entirement disparu au moment de la construction du Chteau Neuf C +C'. Un foss et un mur partaient alors de B'' pour aboutir en I +la Tour de Charles le Tmraire, avanant, en C, en forme d'peron +au milieu de la baille et barrant entirement toute la premire +cour qu'ils fermaient. Le foss existait toujours, large et +profond, mais le mur avait t supprim sur toute la longueur du +Chteau neuf et remplac par le mur du chteau lui-mme. Une porte +centrale en D, maintenant condamne, s'ouvrait sur un pont qui +avait t jet sur le foss et qui permettait autrefois les +communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait +t dmoli ou s'tait effondr, et, comme les fentres du chteau, +trs leves au-dessus du foss, taient encore garnies de leurs +pais barreaux de fer, on pouvait prtendre en toute vrit que la +seconde cour tait reste aussi impntrable que lorsqu'elle tait +entirement dfendue par son mur d'enceinte, au moment o le +Chteau Neuf n'existait pas. + +Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Tmraire, +comme les anciens guides du pays l'appelaient encore, tait un peu +plus lev que le niveau de la premire. Le roc formait l une +assise plus haute, naturel pidestal de cette colonne colossale, +prodigieuse et noire, de ce Vieux Chteau, tout carr, tout droit, +d'un seul bloc, allongeant son ombre formidable sur le flot clair. +On ne pntrait dans le Vieux Chteau F que par une petite porte +K. Les anciens du pays ne l'appelaient jamais autrement que la +Tour Carre, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles +le Tmraire. Un parapet semblable celui qui fermait la premire +cour, reliait entre elles les tours B'', F et L, fermant galement +la seconde. + +Nous avons dit que la Tour Ronde avait t autrefois rase mi- +hauteur, remanie et refaite par un Mortola, sur les plans de +Charles le Tmraire lui-mme, qui il avait rendu quelques +services dans la guerre helvtique. Cette tour avait quinze toises +de diamtre extrieurement et se composait d'une batterie basse +dont le sol tait plac une toise en contrebas du niveau +suprieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par +une pente, aboutissant une salle octogone dont les votes +portaient sur quatre gros piliers cylindriques. Sur cette chambre +s'ouvraient trois normes embrasures pour trois gros canons. C'est +de cette salle octogone que Mrs. Edith et voulu faire une vaste +salle manger, car, si elle tait admirablement frache cause +de l'paisseur des murs, qui tait formidable, la lumire du +rocher et l'blouissante clart de la mer pouvaient y pntrer +volont par ces embrasures-meurtrires qui avaient t agrandies +en carr et formaient maintenant des fentres garnies, elles +aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l'oncle de +Mrs. Edith s'tait empar pour y travailler et y caser ses +nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux o la +chtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes +et des fleurs, et o elle avait ainsi cr le plus tonnant jardin +suspendu qui se pt rver. Une cabane, tout habille de feuilles +sches de palmiers, formait l un heureux abri. J'ai marqu, sur +le plan, d'une teinte grise, tous les btiments ou parties de +btiments qui avaient t, par les soins de Mrs. Edith, disposs, +agencs et restaurs pour l'habitation immdiate. + +Du chteau du XVIIe sicle, dit Chteau Neuf, on n'avait rpar en +C', au premier tage, que deux chambres et un petit salon, pour +les htes de passage. C'est l que Rouletabille et moi devions +coucher; quant M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la +Tour Carre dont nous aurons parler d'une faon plus +particulire. + +Deux pices, au rez-de-chausse de cette Tour Carre, restaient +rserves au vieux Bob qui couchait l. M. Stangerson habitait au +premier tage de la Louve, au-dessous du mnage Rance. + +Mrs. Edith voulut nous montrer elle-mme nos chambres. Elle nous +fit traverser des salles aux plafonds effondrs, aux parquets +dfoncs, aux murs moisis; mais, de-ci de-l, quelques lambris, un +trumeau, une peinture caille, une tapisserie en loques, +attestaient l'ancienne splendeur du Chteau Neuf n de la +fantaisie d'un Mortola du grand sicle. En revanche, nos petites +chambres ne rappelaient en rien ce pass magnifique. Elles en +avaient t nettoyes avec un soin qui me toucha. Propres et +hyginiques, sans tapis, badigeonnes, laques de clair, meubles +sommairement la moderne, elles nous plurent beaucoup. J'ai dit +que nos deux chambres taient spares par un petit salon. + +Comme je faisais le noeud de ma cravate, j'appelai Rouletabille, +lui demandant s'il tait prt. Je n'obtins aucune rponse. J'allai +dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu'il en tait dj +parti. Je me mis sa fentre, qui donnait, comme les miennes, sur +la Cour de Charles le Tmraire. Cette cour tait vide, habite +seulement par son grand eucalyptus, dont, cette heure, l'odeur +forte montait jusqu' moi. Au-dessus du parapet du boulevard, +j'apercevais l'immense tendue des eaux silencieuses. La mer tait +devenue d'un bleu un peu sombre la tombe du soir, et les ombres +de la nuit taient visibles l'horizon de la cte italienne, +s'accrochant dj la pointe d'Ospdaletti. Aucun bruit, aucun +frisson, sur la terre et dans les cieux. Je n'avais observ encore +un pareil silence et une pareille immobilit de la nature qu' la +minute qui prcde les plus violents orages et le dchanement de +la foudre. Cependant, nous n'avions rien de tel craindre, et la +nuit s'annonait, dcidment, sereine... + +Mais quelle est cette ombre apparue? D'o vient ce spectre qui +glisse sur les eaux? Debout, l'avant d'une petite barque qu'un +pcheur fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j'ai +reconnu la silhouette de Larsan! Qui s'y tromperait, qui tenterait +de s'y tromper? Ah! il n'est que trop reconnaissable. Et si ceux +devant lesquels il vient ce soir taient disposs douter que ce +ft lui, il met une si menaante coquetterie s'exhiber dans +toute sa figure d'autrefois, qu'il ne les renseignerait pas +davantage en leur criant: C'est moi! + +Oh! oui, c'est lui! c'est lui! C'est le grand Fred. La barque, +silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du chteau +fort. Elle passe maintenant sous les fentres de la Tour Carre, +et puis elle dirige sa proue du ct de la pointe de Garibaldi +vers les carrires des Rochers Rouges[1]. Et l'homme est toujours +debout, les bras croiss, la tte tourne vers la tour, apparition +diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s'approche +de lui par derrire, l'enveloppe de sa gaze lgre et l'emporte. + +Maintenant, en baissant les yeux, j'aperois deux ombres dans la +Cour du Tmraire; elles sont au coin du parapet auprs de la +petite porte de la Tour Carre. L'une de ces ombres, la plus +grande, retient l'autre et supplie. La plus petite voudrait +s'chapper; on dirait qu'elle est prte prendre son lan vers la +mer. Et j'entends la voix de Mme Darzac qui dit: + +Prenez garde! C'est un pige qu'il vous tend. Je vous dfends de +me quitter, ce soir!... + +Et la voix de Rouletabille: + +Il faudra bien qu'il aborde au rivage. Laissez-moi courir au +rivage! + +-- Que ferez-vous? gmit la voix de Mathilde. + +-- Tout ce qu'il faudra. + +Et, encore, la voix de Mathilde, la voix pouvante: + +Je vous dfends de toucher cet homme! + +Et je n'entends plus rien. + +Je suis descendu et j'ai trouv Rouletabille, seul, assis sur la +margelle du puits. Je lui ai parl, et il ne m'a pas rpondu, +comme il lui arrive quelquefois. Je m'en fus dans la baille, et +l, je rencontrai M. Darzac qui vint moi, fort agit. Il me cria +de loin: + +Eh bien! L'avez-vous vu? + +-- Oui, je l'ai vu, fis-je. + +-- Et elle, elle, savez-vous si elle l'a vu? + +-- Elle l'a vu. Elle tait avec Rouletabille quand il est pass! +Quelle audace! + +Robert Darzac en tremblait encore de l'avoir vu. Il me dit +qu'aussitt qu'il l'avait aperu, il avait couru comme un fou au +rivage, mais qu'il n'tait pas arriv temps la pointe de +Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement. +Mais dj Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde, +anxieux de l'tat d'esprit dans lequel il allait la retrouver. +Cependant, il revenait presque aussitt, triste et abattu. La +porte de son appartement tait ferme. Sa femme dsirait tre +seule un instant. + +Et Rouletabille? demandai-je. + +-- Je ne l'ai pas vu! + +Nous restmes ensemble sur le parapet, regarder la nuit qui +avait emport Larsan. Robert Darzac tait infiniment triste. Pour +dtourner le cours de ses penses, je lui posai quelques questions +sur le mnage Rance, auxquelles il finit par rpondre. + +C'est ainsi que, peu peu, je devais apprendre comment, aprs le +procs de Versailles, Arthur Rance tait retourn Philadelphie, +et comment, un beau soir, il s'tait trouv dans un banquet de +famille, ct d'une jeune personne romanesque qui l'avait sduit +immdiatement par un tour d'esprit littraire qu'il avait rarement +rencontr chez ses belles compatriotes. Elle n'avait rien de ce +type alerte, dsinvolte, indpendant et audacieux qui devait +aboutir la fluffy-ruffles, si en honneur de nos jours. Un peu +ddaigneuse, douce et mlancolique, d'une pleur intressante, +elle et plutt rappel les tendres hrones de Walter Scott, +lequel tait, du reste, parat-il, son auteur favori. Ah! certes, +elle retardait, elle retardait d'une faon dlicieuse. Comment +cette figure dlicate parvint-elle impressionner si vivement +Arthur Rance qui avait tant aim la majestueuse Mathilde? Ce sont +l les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir +amoureux, Arthur Rance en avait profit, ce soir-l, pour se +griser abominablement. Il dut commettre quelque inlgante btise, +laisser chapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria +soudain, et haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le +lendemain, Arthur Rance faisait faire officiellement ses excuses +Miss Edith, et jurait qu'il ne boirait plus que de l'eau: il +devait tenir ce serment. + +Arthur Rance connaissait de longue date l'oncle, ce vieux brave +homme de Munder, le vieux Bob, comme on l'avait surnomm +l'Universit, un type extraordinaire qui tait aussi clbre par +ses aventures d'explorateur que par ses dcouvertes de gologue. +Il tait doux comme un mouton, mais n'avait pas son pareil pour +chasser le tigre des pampas. Il avait pass la moiti de son +existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez les Patagons, +la recherche de l'homme tertiaire ou tout au moins de son +squelette, non point de l'anthropopithque ou de quelque autre +pithcanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien +de l'homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos +jours la plante, de l'homme, enfin, contemporain des prodigieux +mammifres qui sont apparus sur le globe avant l'poque +quaternaire. Il revenait gnralement de ces expditions avec +quelques caisses de cailloux et un bagage respectable de tibias et +de fmurs sur lesquels le monde savant bataillait, mais aussi avec +une riche collection de peaux de lapin, comme il disait, qui +attestait que le vieux savant lunettes savait encore se servir +d'armes moins prhistoriques que la hache en silex ou le peroir +du troglodyte. Aussitt de retour Philadelphie, il reprenait +possession de sa chaire, se courbait sur ses bouquins, sur ses +cahiers et, maniaque comme un rond-de-cuir, dictait son cours, +s'amusant faire sauter dans les yeux de ses plus proches lves +les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais, +mais qu'il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint +son but -- qu'il visait -- on voyait apparatre au-dessus de son +pupitre sa bonne tte chenue que fendait, sous les lunettes d'or, +le large rire silencieux de sa bouche joviale. + +Tous ces dtails me furent donns plus tard par Arthur Rance lui- +mme, qui avait t l'lve du vieux Bob, mais qui ne l'avait pas +revu depuis de nombreuses annes, quand il fit la connaissance de +Miss Edith; et, si je les rapporte si compltement ici, c'est que, +par une suite de circonstances fort naturelles, nous allons +retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges. + +Miss Edith, lors de la fameuse soire o Arthur Rance lui fut +prsent et o il se conduisit d'une faon aussi incohrente, ne +s'tait montre peut-tre si mlancolique que parce qu'elle venait +de recevoir de fcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis +quatre ans, ne se dcidait pas revenir de chez les Patagons. +Dans sa dernire lettre, il lui disait qu'il tait bien malade et +qu'il dsesprait de la revoir avant de mourir. On pourrait tre +tent de penser qu'une nice au coeur tendre, dans ces conditions, +et pu s'abstenir de paratre un banquet, si familial ft-il +mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant +reu de fcheuses nouvelles, et son oncle tait revenu de si loin, +toujours si bien portant, qu'on ne lui tiendra certainement point +rigueur de ce que sa tristesse ne l'et point, ce soir-l, retenue + la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une nouvelle +lettre, elle dcida de partir et d'aller rejoindre, toute seule, +son oncle, au fond de l'Araucanie. Pendant ces trois mois, il +s'tait pass des vnements mmorables. Miss Edith avait t +touche des remords d'Arthur Rance et de sa persistance ne plus +boire que de l'eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes +d'intemprance de ce gentleman n'avaient t prises qu' la suite +d'un dsespoir d'amour, et cette circonstance lui avait plu par- +dessus tout. Ce caractre romanesque dont j'ai parl tout +l'heure devait servir rapidement les desseins d'Arthur Rance; et, +au moment du dpart de Miss Edith pour l'Araucanie, nul ne +s'tonna de ce que l'ancien lve du vieux Bob accompagnt sa +nice. Si les fianailles n'taient pas encore officielles, c'est +qu'elles n'attendaient pour le devenir que la bndiction du +gologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvrent San-Luis +l'excellent oncle. Il tait d'une humeur charmante et d'une sant +florissante. Rance, qui ne l'avait pas revu depuis si longtemps, +eut le toupet de lui dire qu'il avait rajeuni, ce qui est le plus +habile des compliments. Aussi, quand sa nice lui eut appris +qu'elle s'tait fiance ce charmant garon, la joie de l'oncle +fut remarquable. Tous trois revinrent Philadelphie o le mariage +fut clbr. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance +dcida d'y faire leur voyage de noces. Et c'est ainsi qu'ils +trouvrent, comme il sera cont tout l'heure, une occasion +scientifique de se fixer aux environs de Menton, non point en +France, mais cent mtres de la frontire, en Italie, devant les +Rochers Rouges. + +La cloche ayant retenti et Arthur Rance tant venu au-devant de +nous, nous nous dirigemes vers la Louve, dans la salle basse de +laquelle, ce soir-l, tait servi le dner. Quand nous y fmes +tous runis, moins le vieux Bob, absent du fort d'Hercule, +Mrs. Edith nous demanda si quelqu'un de nous avait aperu une +petite barque qui avait fait le tour du chteau et dans laquelle +se trouvait un homme debout. L'attitude singulire de cet homme +l'avait frappe. Comme personne ne lui rpondit, elle reprit: + +Oh! je saurai qui c'est, car je connais le marin qui conduisait +la barque. C'est un grand ami du vieux Bob. + +-- Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame? + +-- Il vient quelquefois au chteau. Il vient vendre du poisson. +Les gens du pays lui ont donn un nom bizarre que je ne saurais +vous rpter dans leur impossible patois, mais je me le suis fait +traduire. Cela veut dire: Le bourreau de la mer! Un bien joli +nom, n'est-ce pas? + + + + +VII +De quelques prcautions qui furent prises par Joseph Rouletabille +pour dfendre le fort d'Hercule contre une attaque ennemie. + +Rouletabille n'eut mme point la politesse de demander +l'explication de cet tonnant sobriquet. Il paraissait abm dans +les plus sombres rflexions. Drle de dner! Drle de chteau! +Drles de gens! Les grces languissantes de Mrs. Edith ne +suffirent point nous galvaniser. Il y avait l deux nouveaux +mnages, quatre amoureux qui auraient d tre la gaiet de +l'heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus +tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, mme sur +celui d'entre nous qui ne le savait point si proche. + +Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, +depuis qu'il avait appris la cruelle, la douloureuse vrit, ne +pouvait se dbarrasser de ce spectre-l. Je ne crois point +m'avancer beaucoup, en prtendant que la premire victime du drame +du Glandier et la plus malheureuse de toutes tait le professeur +Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la science, l'amour +du travail, et -- ruine plus affreuse que toutes les autres -- la +religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle avait t +pour lui l'objet d'un si constant orgueil. Il l'avait associe +pendant tant d'annes, vierge sublime, sa recherche de +l'inconnu! Il avait t si merveilleusement bloui de cette +dfinitive volont qu'elle avait eue de refuser sa beaut +quiconque et pu l'loigner de son pre et de la science! Et, +quand il en tait encore considrer avec extase un pareil +sacrifice, il apprenait que, si sa fille refusait de se marier, +c'est qu'elle l'tait dj un Ballmeyer! Le jour o Mathilde +avait dcid de tout avouer son pre et de lui confesser un +pass qui devait, aux yeux du professeur dj averti par le +mystre du Glandier, clairer le prsent d'un clat bien tragique, +le jour o, tombant ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui +avait racont le drame de son coeur et de sa jeunesse, le +professeur Stangerson avait serr dans ses bras tremblants son +enfant chrie; il avait dpos le baiser du pardon sur sa tte +adore, il avait ml ses larmes aux sanglots de celle qui avait +expi sa faute jusque dans la folie, et il lui avait jur qu'elle +ne lui avait jamais t plus prcieuse que depuis qu'il savait ce +qu'elle avait souffert. Et elle s'en tait alle un peu console. +Mais lui, rest seul, se releva un autre homme... un homme seul, +tout seul... l'homme seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa +fille et ses dieux! + +Il l'avait vue avec indiffrence se marier Robert Darzac, qui +avait t, cependant, son lve le plus cher. En vain Mathilde +s'efforait-elle de rchauffer son pre d'une tendresse plus +ardente. Elle sentait bien qu'il ne lui appartenait plus, que son +regard se dtournait d'elle, que ses yeux vagues fixaient dans le +pass une image qui n'tait plus la sienne, mais qui l'avait t, +hlas! Et que, s'ils revenaient elle, elle Mme Darzac, c'tait +pour apercevoir ses cts, non point la figure respecte d'un +honnte homme, mais la silhouette ternellement vivante, +ternellement infme, de l'autre! De celui qui avait t le +premier mari, de celui qui lui avait vol sa fille!... Il ne +travaillait plus!... Le grand secret de la Dissociation de la +matire qu'il s'tait promis d'apporter aux hommes retournerait au +nant d'o, un instant, il l'avait tir, et les hommes iraient, +rptant pendant des sicles encore, la parole imbcile: Ex nihilo +nihil! + +Le repas tait rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel +il nous tait servi, cadre sombre, clair d'une lampe gothique, +de vieux candlabres de fer forg, entre des murs de forteresse +garnis de tapisseries d'Orient et contre lesquels s'appuyaient de +vieilles armoires datant de la premire invasion sarrasine, et des +siges la Dagobert. + + tour de rle, j'examinais les convives, et ainsi +m'apparaissaient les causes particulires de la tristesse +gnrale. M. et Mme Robert Darzac taient ct l'un de l'autre. +La matresse de cans n'avait videmment point voulu sparer des +poux aussi neufs, dont l'union ne datait que de l'avant-veille. +Des deux, je dois dire que le plus dsol tait, sans contredit, +notre ami Robert. Il ne prononait pas une parole. Mme Darzac, +elle, se mlait encore la conversation, changeait quelques +rflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter mme, +ce propos, qu'aprs la scne laquelle j'avais assist du haut de +ma fentre entre Rouletabille et Mathilde je m'attendais voir +celle-ci plus atterre... quasi anantie par cette vision +menaante d'un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, +je constatais une remarquable diffrence entre l'aspect effar +sous lequel elle nous tait apparue prcdemment la gare, par +exemple, et celui-ci qui tait presque entirement de sang-froid. +On et dit que cette apparition l'avait plutt soulage et quand +je fis part, dans la soire, de cette rflexion Rouletabille, le +jeune reporter fut de mon avis et m'expliqua cette apparente +anomalie de la faon la plus simple. Mathilde ne devait rien tant +redouter que de redevenir folle, et la certitude cruelle o elle +tait maintenant de ne pas avoir t victime de l'hallucination de +son cerveau troubl avait certainement servi lui rendre un peu +de calme. Elle prfrait encore avoir se dfendre de Larsan +vivant que de son fantme! Dans la premire entrevue qu'elle avait +eue avec Rouletabille dans la Tour Carre pendant que j'achevais +ma toilette, elle avait, du reste, sembl mon jeune ami tout +fait hante par cette ide qu'elle redevenait folle! Rouletabille, +me racontant cette entrevue, m'avoua qu'il n'avait pu lui rendre +quelque tranquillit qu'en prenant le contre-pied de tout ce +qu'avait fait Robert Darzac, c'est--dire en ne lui cachant point +que ses yeux avaient bien vu clair et vu Frdric Larsan! Quand +elle sut que Robert Darzac ne lui avait dissimul cette ralit +que par la crainte qu'elle n'en ft pouvante et qu'il avait t +le premier tlgraphier Rouletabille de venir leur secours, +elle avait pouss un soupir qui ressemblait s'y mprendre un +sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait +soudain couvertes de baisers, comme une mre fait, dans un accs +de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. +videmment, elle tait instinctivement reconnaissante au jeune +homme vers lequel elle se sentait irrsistiblement porte par +toutes les forces mystrieuses de son tre maternel, de ce qu'il +repoussait, d'un mot, la folie qui rdait toujours autour d'elle +et qui, de temps en temps, revenait frapper sa porte. C'est dans +ce moment qu'ils avaient aperu, tous deux en mme temps, par la +fentre de la tour, Frdric Larsan, debout, dans sa barque. Ils +l'avaient d'abord regard avec stupeur, immobiles et muets. Puis +un cri de rage s'tait chapp de la gorge angoisse de +Rouletabille et celui-ci avait voulu se prcipiter, courir sus +l'homme! Nous avons vu comment Mathilde l'avait retenu, +s'accrochant lui jusque sur le parapet... videmment, c'tait +horrible, cette rsurrection naturelle de Larsan, mais moins +horrible que la rsurrection continuelle et surnaturelle d'un +Larsan qui n'existerait que dans son cerveau malade!... Elle ne +voyait plus Larsan partout. Elle le voyait o il tait! + + la fois nerveuse et douce, tantt patiente et par instants +impatiente, Mathilde, tout en rpondant Arthur Rance, prenait de +M. Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle +tait pleine d'attention, le servant elle-mme, avec un admirable +et srieux sourire, veillant ce qu'il n'et point la vue +fatigue par l'approche trop brusque d'une lumire. Robert la +remerciait et semblait, je dois bien le constater, affreusement +malheureux. Et j'tais bien oblig de me rappeler que le +malencontreux Larsan tait arriv temps pour rappeler +Mme Darzac qu'avant d'tre Mme Darzac elle tait Mme Jean Roussel- +Ballmeyer-Larsan devant Dieu et mme, au regard de certaines lois +transatlantiques, devant les hommes. + +Si le but de Larsan avait t, en se montrant, de porter un coup +affreux un bonheur qui n'tait encore qu'en expectative, il +avait pleinement russi!... Et, peut-tre, en historien exact de +l'vnement, devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement +l'honneur de Mathilde, que ce n'est point seulement l'tat de +dsarroi o se trouvait son esprit la suite de la rapparition +de Larsan, qui l'incita faire comprendre Robert Darzac, le +premier soir o ils se trouvrent face face -- enfin seuls! -- +dans l'appartement de la Tour Carre, que cet appartement tait +assez vaste pour y loger sparment leurs deux dsespoirs; mais ce +fut encore le sentiment du devoir, c'est--dire de ce qu'ils se +devaient chacun tous deux, qui leur dicta la plus noble et la +plus auguste des dcisions! J'ai dj dit que Mathilde Stangerson +avait t trs religieusement leve, non point par son pre qui +tait assez indiffrent sur ce chapitre, mais par les femmes et +surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les tudes auxquelles +elle s'tait livre par la suite, aux cts du professeur, +n'avaient en rien branl sa foi et le professeur s'tait bien +gard d'influencer en quoi que ce ft, ce propos, l'esprit de sa +fille. Celle-ci avait conserv, mme au moment le plus redoutable +de la cration du nant, thorie sortie du cerveau de son pre, +ainsi que celle de la dissociation de la matire, la foi des +Pasteur et des Newton. Et elle disait couramment que, s'il tait +prouv que tout venait de rien, c'est--dire de l'ther +impondrable, et retournait ce rien, pour en ressortir +ternellement, grce un systme qui se rapprochait d'une faon +singulire des fameux atomes crochus des anciens, il restait +prouver que ce rien, origine de tout, n'avait pas t cr par +Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, videmment, tait le sien, +le seul qui et son vicaire ici bas, appel pape. J'aurais peut- +tre pass sous silence les thories religieuses de Mathilde si +elles n'avaient t d'un appoint certain dans les rsolutions +qu'elle eut prendre vis--vis de son nouvel poux devant les +hommes, quand il lui fut rvl que son mari devant Dieu tait +encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle +tait alle une nouvelle bndiction nuptiale avec l'assentiment +de son confesseur, en veuve. Et voil qu'elle n'tait plus veuve, +mais bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n'tait +point irrmdiable et elle dut elle-mme faire luire aux yeux +attrists de ce pauvre M. Darzac la perspective d'un sort meilleur +qui serait arrang comme il convient par la cour de Rome, +laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent, +soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui prcde, +M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures aprs leur mariage +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre part, au fond de +la Tour Carre. Le lecteur comprendra alors qu'il n'en fallait +peut-tre point davantage pour expliquer l'irrmdiable mlancolie +de Robert et les soins consolateurs de Mathilde. + +Sans tre prcisment au courant, ce soir-l, de tous ces dtails, +j'en souponnai nanmoins le plus important. De M. et de +Mme Darzac, mes yeux s'en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur- +William Rance, et ma pense dj s'emparait d'un nouveau sujet +d'observation, lorsque le matre d'htel vint nous annoncer que le +concierge Bernier demandait parler tout de suite Rouletabille. +Celui-ci se leva aussitt, s'excusa, et sortit. + +Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier! + +On se rappelle, en effet, que ces Bernier -- l'homme et la femme - +- taient les concierges de M. Stangerson Sainte-Genevive-des- +Bois. J'ai racont, dans Le Mystre de la Chambre Jaune, comment +Rouletabille les avait fait remettre en libert, alors qu'ils +taient accuss de complicit dans l'attentat du pavillon de la +Chnaie. Leur reconnaissance pour le jeune reporter, cette +occasion, avait t des plus grandes, et Rouletabille avait pu, +ds lors, faire tat de leur dvouement. M. Stangerson rpondit +mon interpellation en m'apprenant que tous ses domestiques avaient +quitt le Glandier qu'il avait jamais abandonn. Comme les Rance +avaient besoin de concierges pour le fort d'Hercule, le professeur +avait t heureux de leur cder ces loyaux serviteurs dont il +n'avait jamais eu se plaindre, en dehors d'une petite histoire +de braconnage qui avait failli tourner si mal pour eux. +Maintenant, ils logeaient dans l'une des tours de la poterne +d'entre dont ils avaient fait leur loge et d'o ils surveillaient +le mouvement d'entre et de sortie du fort d'Hercule. + +Rouletabille n'avait pas paru le moins du monde tonn quand le +matre d'htel lui avait annonc que Bernier dsirait lui dire un +mot: c'tait donc, pensai-je, qu'il tait dj au fait de leur +prsence aux Rochers Rouges. En somme, je dcouvrais -- sans en +tre stupfait, du reste -- que Rouletabille avait srieusement +employ les quelques minutes pendant lesquelles je le croyais dans +sa chambre et que j'avais consacres, moi, ma toilette ou +d'inutiles bavardages avec M. Darzac. + +Ce dpart inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se +demandait si cette absence ne concidait point avec quelque +vnement important relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac +tait inquite. Et, parce que Mathilde se montrait fcheusement +impressionne, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de +manifester, lui aussi, un discret moi. Ici, il est bon de dire +que Mr Arthur Rance et sa femme n'taient point au courant de tous +les malheurs de la fille du professeur Stangerson. On avait, +naturellement, jug inutile de leur faire part du mariage secret +de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C'tait l un +secret de famille. Mais ils savaient mieux que n'importe qui -- +Arthur Rance pour avoir t ml au drame du Glandier, et sa femme +parce que son mari le lui avait racont -- avec quel acharnement +le clbre agent de la sret avait poursuivi celle qui devait +tre un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s'expliquaient +naturellement aux yeux d'Arthur Rance par une passion dsordonne, +et il ne faut point s'tonner qu'un homme qui avait t si +longtemps pris de Mathilde que le phrnologue amricain n'et +point cherch l'attitude de Larsan d'autre explication que celle +d'un amour furieux et sans espoir. Quant Mrs. Edith, je me +rendis bientt parfaitement compte que les raisons du drame du +Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait bien le +dire son mari. Pour qu'elle penst comme celui-ci, il et fallu +qu'elle prouvt pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui +d'Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que +j'observais loisir, sans qu'elle s'en doutt, disait: Mais, +enfin! qu'a donc cette femme de si tonnant pour avoir inspir des +sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels des coeurs +d'hommes, pendant de si longues annes?... Eh quoi! la voil donc +cette femme pour laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, +on s'enivre; et pour laquelle on se fait condamner, innocent? +Qu'a-t-elle de plus que moi qui n'ai su que me faire platement +pouser par un mari que je n'aurais jamais eu si elle ne l'avait +pas repouss? Oui, qu'a-t-elle? Elle n'a mme plus la jeunesse! Et +cependant, mon mari m'oublie pour la regarder encore! Voil ce +que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari +regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la +langoureuse Mrs. Edith! + +Je me flicite de ces prsentations ncessaires que je viens de +faire au lecteur. Il est bon qu'il sache les sentiments qui +habitent le coeur de chacun, dans le moment que chacun va avoir un +rle jouer dans l'trange et inou drame qui se prpare dans +l'ombre, dans l'ombre qui enveloppe le fort d'Hercule. Et encore, +je n'ai rien dit du vieux Bob, ni du prince Galitch, mais leur +tour, n'en doutez point, viendra. C'est que j'ai pris comme rgle, +dans une affaire aussi considrable, de ne peindre choses et gens +qu'au fur et mesure de leur apparition au cours des vnements. +Ainsi le lecteur passera par toutes les alternatives, que +quelques-uns de nous ont connues, d'angoisse et de paix, de +mystre et de clart, d'incomprhension et de comprhension! Tant +mieux si la lumire dfinitive se fait dans l'esprit du lecteur +avant l'heure o elle m'est apparue. Comme il disposera, ni plus +ni moins, des mmes moyens que nous pour voir clair, il se sera +prouv lui-mme qu'il jouit d'un cerveau digne du crne de +Rouletabille. + +Nous achevmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et +nous nous levmes de table sans nous communiquer le fond de notre +pense qui tait des plus troubles. Mathilde s'enquit +immdiatement de Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, +et je l'accompagnai jusqu' l'entre du fort. M. Darzac et +Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris cong de nous. +Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre +comme nous arrivions sous la vote. La nuit tait claire, toute +illumine de lune. Cependant, on avait allum des lanternes sous +la vote qui retentissait de grands coups sourds. Et nous +entendmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui +l'entouraient: Allons! encore un effort! disait-il, et des voix, +aprs la sienne, se mettaient haleter comme font les marins qui +halent les barques sur la jete, l'entre des ports. Enfin, un +grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une +cloche. C'taient les deux vantaux de l'norme porte de fer qui +venaient de se rejoindre pour la premire fois, depuis plus de +cent ans. + +Mrs. Edith s'tonna de cette manoeuvre de la dernire heure et +demanda ce qu'tait devenue la grille qui faisait jusqu'alors +fonction de porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle +comprit qu'elle n'avait qu' se taire, ce qui ne l'empcha point +de murmurer: Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un +sige? Mais Rouletabille entranait dj tout notre groupe dans +la baille, et nous annonait, en riant, que, si nous avions par +hasard le dsir d'aller faire un tour en ville, il fallait pour ce +soir-l y renoncer, attendu que ses ordres taient donns et que +nul ne pouvait plus sortir du chteau, ni y entrer. Le pre +Jacques, ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, tait +charg par lui d'excuter la consigne et chacun savait qu'il tait +impossible de sduire ce vieux serviteur. C'est ainsi que j'appris +que le pre Jacques, que j'avais connu au Glandier, avait +accompagn le professeur Stangerson qui il servait de valet de +chambre. La veille, il avait couch dans un petit cabinet de la +Louve, attenant la chambre de son matre, mais Rouletabille +avait chang tout cela, et c'tait le pre Jacques, maintenant, +qui avait pris la place des concierges dans la tour A. + +Mais o sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intrigue. + +-- Ils sont dj installs dans la Tour Carre, dans la chambre +d'entre, gauche; ils serviront de concierges la Tour +Carre!... rpondit Rouletabille. + +-- Mais la Tour Carre n'a pas besoin de concierges! s'cria +Mrs. Edith, dont l'ahurissement tait sans bornes. + +-- C'est ce que nous ne savons pas, madame, rpliqua le reporter +sans explication. + +Mais il prit part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu'il +devait mettre sa femme au courant de la rapparition de Larsan. Si +l'on prtendait cacher la vrit plus longtemps M. Stangerson, +on ne pouvait gure y parvenir sans l'aide intelligente de +Mrs. Edith. Enfin, il tait bon que chacun, dsormais, au fort +d'Hercule, ft prpar tout, autrement dit, ne ft surpris par +rien! + +L-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvmes + la poterne du jardinier. J'ai dit que cette poterne H commandait +l'entre de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu' cet +endroit le foss avait t combl. Autrefois, il y avait l un +pont-levis. Rouletabille, notre grande stupfaction, dclara que +le lendemain il ferait dgager le foss et rtablir le pont-levis! + +Dans le moment mme, il s'occupait de faire fermer, par les gens +du chteau, cette poterne par une sorte de porte de fortune en +attendant mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l'on +avait sortis de la btisse du jardinier. Ainsi, le chteau se +barricadait et Rouletabille tait seul maintenant en rire tout +haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par son mari, ne +disait plus rien, se contentant de s'amuser in petto +prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux +chteau fort en place imprenable parce qu'ils redoutaient +l'approche d'un homme, d'un seul homme!... C'est que Mrs. Edith ne +connaissait point cet homme-l et qu'elle n'avait pas pass par le +Mystre de la Chambre Jaune! Quant aux autres -- et Arthur Rance +lui-mme tait de ceux-l -- ils trouvaient tout naturel et +absolument raisonnable que Rouletabille les fortifit contre +l'inconnu, contre le mystre, contre l'invisible, contre ce on ne +savait quoi qui rdait dans la nuit, autour du fort d'Hercule! + + cette poterne, Rouletabille n'avait plac personne, car il se +rservait ce poste, cette nuit-l, pour lui-mme. De l, il +pouvait surveiller et la premire et la seconde cour. C'tait un +point stratgique qui commandait tout le chteau. On ne pouvait +parvenir du dehors jusqu'aux Darzac qu'en passant d'abord par le +pre Jacques, en A, par Rouletabille en H, et par le mnage +Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carre. Le jeune +homme avait dcid que les veilleurs dsigns ne se coucheraient +pas. Comme nous passions prs du puits de la Cour du Tmraire, je +vis la clart de la lune qu'on avait drang la planche +circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur la margelle, un seau +attach une corde. Rouletabille m'expliqua qu'il avait voulu +savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu'il y +avait puis une eau absolument douce, preuve que cette eau n'avait +aucune relation avec l'lment sal. Il fit quelques pas alors +avec Mme Darzac qui prit aussitt cong de nous et entra dans la +Tour Carre. M. Darzac, sur la prire de Rouletabille, resta avec +nous, ainsi qu'Arthur Rance. Quelques phrases d'excuses +l'adresse de Mrs. Edith firent comprendre celle-ci qu'on la +priait poliment de s'aller coucher, ce qu'elle fit d'une grce +assez nonchalante et en saluant Rouletabille d'un ironique: +Bonsoir, monsieur le capitaine! + +Quand nous fmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entrana +vers la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c'tait une +pice fort obscure, basse de plafond, o l'on se trouvait +merveilleusement blottis pour voir sans tre vus. L, Arthur +Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi, dans la nuit, sans mme +avoir allum une lanterne, nous tnmes notre premier conseil de +guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner cette +runion d'hommes effars, rfugis derrire les pierres de ce +vieux chteau guerrier. + +Nous pouvons tranquillement dlibrer ici, commena Rouletabille; +personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. +Si l'on parvenait franchir la premire porte garde par le pre +Jacques sans qu'il s'en apert, nous serions immdiatement +avertis par l'avant-poste que j'ai tabli au milieu mme de la +baille, dissimul dans les ruines de la chapelle. Oui, j'ai plac +l votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, ce qu'on +m'a dit, qu'on peut tre sr de cet homme? Dites-moi, je vous +prie, votre avis?... + +J'coutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison. +C'tait vrai qu'il s'improvisait notre capitaine et voil que, +d'emble, il prenait toutes dispositions susceptibles d'assurer la +dfense de la place. Certes! j'imagine qu'il n'avait point envie +de la rendre, n'importe quel prix, et qu'il tait parfaitement +dispos se faire sauter en notre compagnie, plutt que de +capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que c'tait l! +Et, en vrit, il fallait tre tout fait brave pour entreprendre +de dfendre le fort d'Hercule contre Larsan, plus brave que s'il +se ft agi de mille assigeants, comme il arriva l'un des comtes +de la Mortola qui n'et, pour dbarrasser la place, qu' faire +donner grosses pices, couleuvrines et bombardes et puis charger +l'ennemi dj moiti dfait par le feu bien dirig d'une +artillerie qui tait l'une des plus perfectionnes de l'poque. +Mais l, aujourd'hui, qui avions-nous combattre? Des tnbres! +O tait l'ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni +viser, ne sachant o tait le but, ni encore moins prendre +l'offensive, ignorant o il fallait porter nos coups? Il ne nous +restait qu' nous garder, nous enfermer, veiller et +attendre! + +Mr Arthur Rance ayant dclar Rouletabille qu'il rpondait de +son jardinier Mattoni, notre jeune homme, sr dsormais d'tre +couvert de ce ct, prit son temps pour nous expliquer d'abord +d'une faon gnrale la situation. Il alluma sa pipe, en tira +trois ou quatre bouffes rapides et dit: + +Voil! Pouvons-nous esprer que Larsan, aprs s'tre montr si +insolemment nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme +pour nous dfier, s'en tiendra cette manifestation platonique? +Se contentera-t-il d'un succs moral qui aura port le trouble, la +terreur et le dcouragement dans une partie de la garnison? Et +disparatra-t-il? Je ne le pense pas, vrai dire. D'abord, parce +que ce n'est point dans son caractre essentiellement combatif, et +qui ne se satisfait pas avec des demi-succs, ensuite parce que +rien ne le force disparatre! Songez qu'il peut tout contre +nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui, que nous dfendre +et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous +n'avons, en effet, aucun secours attendre du dehors. Et il le +sait bien; c'est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui +pouvons-nous appeler notre aide? + +-- Le procureur! fit, avec une certaine hsitation, Arthur Rance, +car il pensait bien que, si cette hypothse n'avait pas t encore +envisage par Rouletabille, c'est qu'il devait y avoir quelque +obscure raison cela. + +Rouletabille considra son hte avec un air de piti qui n'tait +point non plus exempt de reproche. Et il dit, d'un ton glac qui +renseigna dfinitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa +proposition: + +Vous devriez comprendre, monsieur, que je n'ai point, +Versailles, sauv Larsan de la justice franaise, pour le livrer, +aux Rochers Rouges, la justice italienne. + +Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l'ai dit, le premier +mariage de la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, +comme nous, toute l'impossibilit o nous tions de rvler +l'existence de Larsan sans dchaner, surtout depuis la crmonie +de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus +redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqus +du procs de Versailles avaient d suffisamment le frapper pour +qu'il ft mme de saisir que nous redoutions par-dessus tout +d'intresser nouveau le public ce que l'on avait appel Le +Mystre de Mademoiselle Stangerson. + +Il comprit ce soir-l, mieux que jamais, que Larsan nous tenait +par un de ces secrets terribles qui dcident de l'honneur ou de la +mort des gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre. + +Il s'inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; +mais ce salut signifiait de toute vidence que Mr Arthur Rance +tait prt combattre pour la cause de Mathilde comme un noble +chevalier qui s'inquite peu des raisons de la bataille, du moment +qu'il meure pour sa belle. Du moins, j'interprtai ainsi son +geste, persuad que l'Amricain, malgr son rcent mariage, tait +loin d'avoir oubli son ancienne passion. + +M. Darzac dit: + +Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu'on le +rduise merci, soit qu'on passe avec lui un trait de paix, soit +qu'on le tue!... Mais la premire condition de sa disparition est +le secret garder sur sa rapparition. Surtout, je me ferai +l'interprte de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde +pour que M. Stangerson ignore que nous sommes menacs encore des +coups de ce bandit! + +-- Les dsirs de Mme Darzac sont des ordres, rpliqua +Rouletabille. M. Stangerson ne saura rien!... + +On s'occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce +qu'on pouvait attendre d'eux. Heureusement, le pre Jacques et les +Bernier taient dj demi dans le secret des choses et ne +s'tonneraient de rien. Mattoni tait assez dvou pour obir +Mrs. Edith sans comprendre. Les autres ne comptaient pas. Il y +avait bien encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il +avait accompagn son matre Paris et ne devait revenir qu'avec +lui. + +Rouletabille se leva, changea par la fentre un signe avec +Bernier qui se tenait debout sur le seuil de la Tour Carre et +revint s'asseoir au milieu de nous. + +Larsan ne doit pas tre loin, dit-il. Pendant le dner, j'ai fait +une reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-del de +la porte Nord, d'une dfense naturelle et sociale merveilleuse et +qui remplace avantageusement l'ancienne barbacane du chteau. Nous +avons l, cinquante pas, du ct de l'Occident, les deux postes +frontires des douaniers franais et italiens dont l'inexorable +vigilance peut nous tre d'un grand secours. Le pre Bernier est +tout fait bien avec ces braves gens et je suis all avec lui les +interroger. Le douanier italien ne parle que l'italien, mais le +douanier franais parle les deux langues, plus le jargon du pays, +et c'est ce douanier (qui s'appelle, m'a dit Bernier, Michel) qui +nous a servi de truchement gnral. Par son intermdiaire, nous +avons appris que nos deux douaniers s'taient intresss la +manoeuvre insolite, autour de la presqu'le d'Hercule, de la +petite barque de Tullio, surnomm Le Bourreau de la Mer. Le vieux +Tullio est une des anciennes connaissances de nos douaniers. C'est +le plus habile contrebandier de la cte. Il tranait, ce soir, +dans sa barque, un individu que les douaniers n'avaient jamais vu. +La barque, Tullio et l'inconnu ont disparu du ct de la pointe de +Garibaldi. J'y suis all avec le pre Bernier, et, pas plus que +M. Darzac qui y tait all prcdemment, nous n'avons rien aperu. +Cependant Larsan a d dbarquer... J'en ai comme le pressentiment. +Dans tous les cas, je suis sr que la barque de Tullio a abord +prs de la pointe de Garibaldi... + +-- Vous en tes sr? s'cria M. Darzac. + +-- cause de quoi en tes-vous sr? demandai-je. + +-- Bah! fit Rouletabille, elle a laiss encore la trace de sa +proue dans le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber +de son bord le rchaud pommes de pin que j'ai retrouv et que +les douaniers ont reconnu, rchaud qui sert Tullio clairer +les eaux quand il pche la pieuvre, par les nuits calmes. + +-- Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac... Il est +aux Rochers Rouges!... + +-- En tout cas, si la barque l'a laiss aux Rochers Rouges, il +n'en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des +douaniers sont placs sur le chemin troit qui conduit des Rochers +Rouges en France, de telle sorte que nul n'y peut passer de jour +ou de nuit sans en tre aperu. Vous savez, d'autre part, que les +Rochers Rouges forment cul-de-sac et que le sentier s'arrte +devant ces rochers, trois cents mtres environ de la frontire. +Le sentier passe entre les rochers et la mer. Les rochers sont +pic et constituent une falaise d'une soixantaine de mtres de +hauteur. + +-- Certes! fit Arthur Rance, qui n'avait encore rien dit, et qui +semblait trs intrigu, il n'a pu escalader la falaise. + +-- Il se sera cach dans les grottes, observa Darzac; il y a dans +la falaise des poches profondes. + +-- Je l'ai pens! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourn +tout seul aux Rochers Rouges, aprs avoir renvoy le pre Bernier. + +-- C'tait imprudent, remarquai-je. + +-- C'tait par prudence! corrigea Rouletabille. J'avais des choses + dire Larsan, que je ne tenais point faire savoir un +tiers... Bref, je suis retourn aux Rochers Rouges; devant les +grottes, j'ai appel Larsan. + +-- Vous l'avez appel! s'cria Arthur Rance. + +-- Oui! je l'ai appel dans la nuit commenante, j'ai agit mon +mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. +Mais est-ce qu'il ne m'a point entendu? Est-ce qu'il n'a point vu +mon drapeau?... Il n'a pas rpondu. + +-- Il n'tait peut-tre plus l, hasardai-je. + +-- Je n'en sais rien!... J'ai entendu du bruit dans une grotte!... + +-- Et vous n'y tes pas all? demanda vivement Arthur Rance. + +-- Non! rpondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien, +n'est-ce pas? que ce n'est point parce que j'ai peur de lui... + +-- Courons-y! nous crimes-nous tous, en nous levant d'un mme +mouvement, et qu'on en finisse une bonne fois! + +-- Je crois, fit Arthur Rance, que nous n'avons jamais eu une +meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui +ce que nous voudrons, au fond des Rochers Rouges! + +Darzac et Arthur Rance taient dj prts; j'attendais ce +qu'allait dire Rouletabille. D'un geste il les calma et les pria +de se rasseoir... + +Il faut rflchir ceci, fit-il, que Larsan n'aurait pas agi +autrement qu'il ne l'a fait, s'il avait voulu nous attirer ce soir +dans les grottes des Rochers Rouges. Il se montre nous, il +dbarque presque sous nos yeux la pointe de Garibaldi, il nous +et cri en passant sous nos fentres: Vous savez, je suis aux +Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!... qu'il n'aurait peut- +tre pas t plus explicite ni plus loquent! + +-- Vous tes all aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui +s'avoua, du reste, profondment touch par l'argument de +Rouletabille... et il ne s'est pas montr. Il s'y cache, mditant +quelque crime abominable pour cette nuit... Il faut le dloger de +l. + +-- Sans doute, rpliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers +Rouges n'a produit aucun rsultat, parce que j'y suis all seul... +mais que nous y allions tous et nous pourrons trouver un rsultat + notre retour... + +-- notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas. + +-- Oui, expliqua Rouletabille, notre retour au chteau o nous +aurons laiss Mme Darzac toute seule! Et o nous ne la +retrouverions peut-tre plus!... Oh! ajouta-t-il, dans le silence +gnral, ce n'est l qu'une hypothse. En ce moment, il nous est +dfendu de raisonner autrement que par hypothse... + +Nous nous regardions tous, et cette hypothse nous accablait. +videmment, sans Rouletabille, nous allions peut-tre faire une +grosse btise, nous allions peut-tre un dsastre... + +Rouletabille s'tait lev, pensif. + +Au fond, finit-il par dire, nous n'avions rien de mieux faire +pour cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, +car je veux que la place soit mise en tat de dfense absolue ds +demain. J'ai fait fermer la porte de fer et je la fais garder par +le pre Jacques. J'ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. +J'ai rtabli ici un barrage, sous la poterne, le seul point +vulnrable de la seconde enceinte et je garderai moi-mme ce +barrage. Le pre Bernier veillera toute la nuit la porte de la +Tour Carre, et la mre Bernier, qui a de trs bons yeux, et +laquelle j'ai fait encore donner une lunette marine, restera +jusqu'au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair +s'installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la +terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il +surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les +boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se +rendront dans la baille et devront se promener jusqu' l'aurore, +le premier sur le boulevard de l'Ouest, le second sur celui de +l'Est, boulevards qui bornent la premire cour du ct de la mer. +Le service sera dur cette nuit, parce que nous ne sommes pas +encore organiss. Demain nous dresserons un tat de notre petite +garnison et des domestiques srs, dont nous pouvons disposer en +toute scurit. S'il y a des domestiques douteux, on les fera +sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en +cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils, +revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de +garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui ne rpond +pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnatre. Il n'y +a point de mot de passe, c'est inutile. Pour passer, il suffira de +crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n'y aura +que nous qui aurons le droit de passer. Ds demain matin, je ferai +dresser, l'entre intrieure de la porte Nord, la grille qui +fermait jusqu' ce soir son entre extrieure, -- entre qui est +close, dsormais, par la porte de fer; et, dans la journe, les +fournisseurs ne pourront franchir la vote au-del de la grille: +ils dposeront leur marchandise dans la petite loge de la tour o +j'ai gt le pre Jacques. sept heures, tous les soirs, la porte +de fer sera ferme. Demain matin, galement, Mr Arthur Rance +donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maons et +charpentiers. Tout ce monde sera compt et ne devra, sous aucun +prtexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce +monde sera galement compt avant sept heures du soir, heure +laquelle devra avoir lieu le dpart des ouvriers, au plus tard. +Dans cette journe, les ouvriers devront entirement achever leur +travail, qui consistera me fabriquer une porte pour ma poterne, + rparer une lgre brche du mur qui joint le Chteau Neuf la +Tour du Tmraire, et une autre petite brche, qui se trouve +situe prs de l'ancienne Tour Ronde de coin (B sur le plan) qui +dfend l'angle nord-ouest de la baille. Aprs quoi, je serai +tranquille, et Mme Darzac, laquelle je dfends de quitter le +chteau jusqu' nouvel ordre, tant ainsi en sret, je pourrai +tenter une sortie et partir en reconnaissance srieuse la +recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux +armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir... +Moi, j'ai prt mon revolver au pre Bernier, qui se promnera +devant la porte de l'appartement de Mme Darzac... + +Quiconque et ignor les vnements du Glandier et aurait entendu +un pareil langage dans la bouche de Rouletabille n'aurait point +manqu de traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui +l'coutaient! Mais, je le rpte, si celui-l avait vcu la nuit +de la galerie inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il +aurait fait comme moi: il et charg son revolver, et attendu le +jour sans faire le malin! + + + + +VIII +Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer. + +Une heure plus tard, nous tions tous notre poste et nous +faisions les cent pas, le long des parapets, sous la lune, +examinant attentivement la terre, le ciel et les eaux et coutant +avec anxit les moindres bruits de la nuit, la respiration de la +mer, le vent du large qui commena chanter vers trois heures du +matin. Mrs. Edith, qui s'tait leve, vint alors rejoindre +Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m'appela, me donna la garde +de la poterne et de Mrs. Edith et s'en fut faire une ronde. +Mrs. Edith tait de la plus charmante humeur du monde. Le sommeil +lui avait fait du bien et elle semblait s'amuser follement de la +figure blafarde qu'elle venait de trouver son mari auquel elle +avait port un verre de whisky. + +Oh! c'est trs amusant! me disait-elle en frappant dans ses +petites mains. C'est trs amusant!... Ce Larsan, comme je voudrais +le connatre!... + +Je ne pus m'empcher de frissonner en entendant un pareil +blasphme. Dcidment, il y a de petites mes romanesques qui ne +doutent de rien, et qui, dans leur inconscience, insultent au +destin. Ah! la malheureuse, si elle s'tait doute! + +Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith lui raconter +d'affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque +l'occasion s'en prsente, je me permettrai de faire connatre au +lecteur historiquement, si je puis me servir ici d'une expression +qui rend parfaitement ma pense, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont +certains, l'occasion du rle inou que je lui attribuai dans Le +Mystre de la Chambre Jaune, ont pu mettre l'existence en doute. +Comme ce rle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, des +hauteurs que quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j'estime +qu'il est de mon devoir de prparer l'esprit du lecteur admettre +en fin de compte que je ne suis que le vulgaire rapporteur d'une +affaire unique dans le monde, et que je n'invente rien. Au +surplus, Rouletabille, dans le cas o j'aurais la sotte prtention +d'ajouter une aussi prodigieuse et naturelle histoire quelque +ornement imaginaire, s'y opposerait et me dirait mon fait, raide +comme balle. Des intrts trop considrables sont en jeu et le +fait d'une telle publication doit entraner de trop redoutables +consquences pour que je ne m'astreigne point une narration +svre, un peu sche et mthodique. Je renverrai donc ceux qui +pourraient croire quelque roman policier -- l'abominable mot a +t prononc -- au procs de Versailles. Matres Henri-Robert et +Andr Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre +l d'admirables plaidoiries qui ont t stnographies et dont, +certainement, ils ont d conserver quelque copie. Enfin, il ne +faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mt aux prises +Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l'lgant bandit avait +donn une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n'avons +qu' ouvrir la Gazette des Tribunaux et parcourir les comptes +rendus des grands quotidiens, le jour o Ballmeyer fut condamn +par la Cour d'assises de la Seine dix ans de travaux forcs, +pour tre renseigns sur le type. Alors, on comprendra qu'il n'y a +plus rien inventer sur un homme quand on peut raconter une +pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant dsormais son +genre, c'est--dire sa faon d'oprer et son audace sans seconde, +se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre +Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis. + +M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publi les admirables Causes +criminelles et mondaines, a consacr de bien intressantes pages +Ballmeyer. + +Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n'est point arriv +l'escroquerie, comme tant d'autres, aprs avoir parcouru les dures +tapes de la misre. Fils d'un riche commissionnaire de la rue +Molay, il aurait pu rver d'autres destines; mais sa vocation, +c'tait la mainmise sur l'argent d'autrui. Tout jeune, il se +destina l'escroquerie comme d'autres se destinent l'cole des +Mines. Son dbut fut un coup de gnie. L'histoire est incroyable - +- Ballmeyer subtilisant une lettre charge adresse la maison de +son pre, puis prenant le train pour Lyon, avec l'argent vol, et +crivant l'auteur de ses jours: + +Monsieur, je suis un ancien militaire retrait et mdaill. Mon +fils, commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, +soustrait, dans le bureau ambulant, une lettre votre adresse. +J'ai runi la famille; d'ici quelques jours nous pourrons +parfaire la somme ncessaire au remboursement. Vous tes pre: +ayez piti d'un pre! Ne brisez pas tout un pass d'honneur! + +M. Ballmeyer pre accorda noblement des dlais. Il attend encore +le premier acompte ou plutt il ne l'attend plus, le procs lui +ayant appris, aprs dix annes, quel tait le vrai coupable. + +Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reu de la +nature tous les attributs qui constituent l'escroc de race: une +prodigieuse varit d'esprit, le don de persuader les nafs, le +souci de la mise en scne et du dtail, le gnie du +travestissement, la prcaution infinie, ce point qu'il faisait +marquer son linge des initiales appropries toutes les fois +qu'il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractrise +surtout, c'est, en dehors d'aptitudes tonnantes pour l'vasion, +une coquetterie de fraude, d'ironie, de dfi la justice; c'est +le plaisir malin de dnoncer lui-mme au parquet de prtendus +coupables, sachant combien le magistrat s'attarde par temprament +aux fausses pistes. + +Cette joie de mystifier les juges apparat dans tous les actes de +sa vie. Au rgiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il +accuse le capitaine-trsorier. Il commet un vol de quarante mille +francs au prjudice de la maison Furet, et, aussitt, il dnonce +au juge d'instruction M. Furet comme s'tant vol lui-mme. + +L'affaire Furet restera longtemps clbre dans les fastes +judiciaires, sous cette rubrique dsormais classique: le coup du +tlphone. La science applique l'escroquerie n'a encore rien +donn de mieux. + +Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling +dans le courrier de MM. Furet frres, ngociants commissionnaires, +rue Poissonnire, qui l'ont laiss s'installer dans leurs bureaux. + +Il se rend rue Poissonnire, dans la maison de M. Furet, et, +contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par tlphone +M. Cohen, banquier, s'il serait dispos escompter la traite. +M. Cohen rpond affirmativement et, dix minutes plus tard, +Ballmeyer, aprs avoir coup le fil tlphonique pour prvenir un +contre-ordre ou des demandes d'explications, fait toucher l'argent +par un compre, un nomm Rivard, qu'il a connu nagure aux +bataillons d'Afrique, o de fcheuses histoires de rgiment les +avaient fait expdier l'un et l'autre. + +Il prlve la part du lion; puis il court au parquet pour dnoncer +Rivard et, comme je le disais, le vol, M. Edmond Furet lui- +mme!... + +Une confrontation pique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le +juge d'instruction charg de l'affaire. + +Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au ngociant ahuri, je suis +dsol de vous accuser, mais vous devez la vrit la justice. +C'est une affaire qui ne tire pas consquence: avouez donc! Vous +avez eu besoin de quarante mille francs pour liquider une petite +dette au salon des courses, et vous les avez fait payer votre +maison. C'est vous qui avez tlphon. + +-- Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, ananti. + +-- Avouez donc, vous savez bien qu'on a reconnu votre voix. + +Le malheureux vol coucha bel et bien Mazas pendant huit jours +et la police fournit sur lui un rapport pouvantable; si bien que +M. Cruppi, alors avocat gnral, aujourd'hui ministre du Commerce, +dut prsenter M. Furet les excuses de la justice. Quant +Rivard, il tait condamn par contumace vingt ans de travaux +forcs! + +On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En +vrit, ce moment-l, avant de s'adonner au drame, il jouait la +comdie, et quelle comdie! Il faut connatre tout au long +l'histoire d'une de ses vasions. Rien de plus prodigieusement +comique que l'aventure de ce prisonnier rdigeant un long mmoire +insipide, uniquement pour pouvoir l'taler sur la table du juge, +M. Villers, et, en bouleversant les imprims, jeter un coup d'oeil +sur la formule des ordres de mises en libert. + +Rentr Mazas, le filou crivit une lettre signe Villers, dans +laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le +directeur de la prison de mettre le dtenu Ballmeyer en libert +sur-le-champ. Mais il manquait au papier le timbre du juge. + +Ballmeyer ne s'embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain + l'instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de +son innocence, feignit une grande colre, et, en gesticulant avec +le cachet dpos sur la table, il fit tout coup tomber l'encrier +sur le pantalon bleu du garde qui l'accompagnait. + +Pendant que le pauvre Pandore, entour du magistrat et du +greffier, qui compatissaient son malheur, pongeait tristement +son numro un, Ballmeyer profitait de l'inattention gnrale +pour appliquer un fort coup de tampon sur l'ordre de mise en +libert et se confondait son tour en excuses. + +Le tour tait jou. L'escroc sortit en jetant ngligemment le +papier sign et timbr aux gardes de la souricire. + + quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses +papiers! Me prend-il pour son domestique? + +Les gardes ramassrent prcieusement l'imprim, et le brigadier de +service le fit porter son adresse, Mazas. C'tait l'ordre de +mettre sur-le-champ en libert le nomm Ballmeyer. Le soir mme, +Ballmeyer tait libre. + +C'tait sa seconde vasion. Arrt pour le vol Furet, il s'tait +chapp une premire fois en passant la jambe et en jetant du +poivre au garde qui l'amenait au dpt, et le soir mme il +assistait, cravat de blanc, une premire de la Comdie- +Franaise. Dj, l'poque o il avait t condamn par le +conseil de guerre cinq ans de travaux publics pour avoir vol la +caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en +se faisant enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de +rebut. Un contre-appel imprvu fit chouer ce plan si bien conu. + +... Mais on n'en finirait point s'il fallait raconter ici les +tonnantes aventures du premier Ballmeyer. + +Tour tour comte de Maupas, vicomte Drouet d'Erlon, comte de +Motteville, comte de Bonneville[2], lgant, beau joueur, faisant +la mode, il parcourt les plages et les villes d'eaux: Biarritz, +Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu' dix mille francs +dans sa soire, entour de jolies femmes qui se disputent ses +sourires; car cet escroc mrite est doubl d'un sducteur. Au +rgiment, il avait fait la conqute, platonique heureusement, de +la fille de son colonel!... Connaissez-vous le type maintenant? + +Eh bien, c'est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre! + +Je crus bien, ce soir-l, avoir suffisamment difi Mrs. Edith sur +la personnalit du clbre bandit. Elle m'coutait dans un silence +qui finit par m'impressionner et alors, me penchant sur elle, je +m'aperus qu'elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me +donner une grande ide de cette petite personne. Mais, comme elle +me permit de la contempler loisir, il en rsulta au contraire +pour moi des sentiments que je voulus plus tard en vain chasser de +mon coeur. + +La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai +avec un grand soupir de soulagement. Tout de mme Rouletabille ne +me permit de m'aller coucher qu' huit heures du matin quand il +eut rgl son service de jour. Il tait dj au milieu des +ouvriers qu'il avait fait venir et qui travaillaient activement +la rparation de la brche de la tour B. Les travaux furent mens +si judicieusement et si promptement que le chteau fort d'Hercule +se trouva le soir mme aussi hermtiquement clos dans la nature, +avec toutes ses enceintes, qu'il l'est linairement parlant sur le +papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-l, Rouletabille +commenait dj dessiner sur son calepin le plan que j'ai soumis +au lecteur, et il me disait, cependant que, fatigu de ma nuit, je +faisais des efforts ridicules pour ne point fermer les yeux: + +Voyez-vous, Sainclair! Les imbciles vont croire que je me +fortifie pour me dfendre. Eh bien, ce n'est l qu'une pauvre +partie de la vrit: car je me fortifie surtout pour raisonner. +Et, si je bouche des brches, c'est moins pour que Larsan ne +puisse s'y introduire que pour pargner ma raison l'occasion +d'une fuite! Par exemple, je ne pourrais raisonner dans une +fort! Comment voulez-vous raisonner dans une fort? La raison +fuit de toutes parts, dans une fort! Mais dans un chteau fort +bien clos! Mon ami, c'est comme dans un coffre-fort bien ferm: si +vous tes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que +votre raison s'y retrouve! + +-- Oui, oui! rptai-je en branlant la tte, il faut bien que +votre raison s'y retrouve!... + +-- Eh bien, l-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car +vous dormez tout debout. + + + + +IX +Arrive inattendue du vieux Bob. + +Quand on vint frapper ma porte, vers onze heures du matin, +cependant que la voix de la mre Bernier me transmettait l'ordre +de Rouletabille de me lever, je me prcipitai ma fentre. La +rade tait d'une splendeur sans pareille et la mer d'une +transparence telle que la lumire du soleil la traversait comme +elle et fait d'une glace sans tain, de telle sorte qu'on +apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond +maritime, comme si l'lment aquatique et cess de les recouvrir. +La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde +pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches +et toutes roses, paraissaient fraches closes de cette nuit. La +presqu'le d'Hercule tait un bouquet qui flottait sur les eaux, +et les vieilles pierres du chteau embaumaient. + +Jamais la nature ne m'tait apparue plus douce, plus accueillante, +plus aimante, ni surtout plus digne d'tre aime. L'air serein, la +rive nonchalante, la mer pme, les montagnes violettes, tout ce +tableau auquel mes sens d'homme du Nord taient peu accoutums +voquait des ides de caresses. C'est alors que je vis un homme +qui frappait la mer. Oh! il la frappait tour de bras! J'en +aurais pleur, si j'avais t pote. Le misrable paraissait agit +d'une rage affreuse. Je ne pouvais me rendre compte de ce qui +avait excit sa fureur contre cette onde tranquille; mais celle-ci +devait videmment lui avoir donn quelque motif srieux de +mcontentement, car il ne cessait ses coups. Il s'tait arm d'un +norme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu'un enfant +craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait la +mer, un instant clabousse, une dgele de marrons qui +provoquait la muette indignation de quelques trangers arrts au +rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas o l'on +redoute de se mler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci +laissaient faire sans protester. Qu'est-ce qui pouvait ainsi +exciter cet homme sauvage? Peut-tre bien le calme mme de la mer +qui, aprs avoir t un moment trouble par l'insulte de ce fou, +reprenait son visage immobile. + +Je fus alors interpell par la voix amie de Rouletabille qui +m'annonait que l'on djeunait midi. Rouletabille exhibait une +tenue de pltrier, tous ses habits attestant qu'il s'tait promen +dans des maonneries trop fraches. D'une main il s'appuyait sur +un mtre et son autre main jouait avec un fil plomb. Je lui +demandai s'il avait aperu l'homme qui battait les eaux. Il me +rpondit que c'tait Tullio qui travaillait de son tat chasser +le poisson dans les filets, en lui faisant peur. C'est alors que +je compris pourquoi, dans le pays, on appelait Tullio le Bourreau +de la Mer. + +Rouletabille m'apprit encore par la mme occasion qu'ayant +interrog Tullio, ce matin, sur l'homme qu'il avait conduit dans +sa barque la veille au soir et qui il avait fait faire le tour +de la presqu'le d'Hercule, Tullio lui avait rpondu qu'il ne +connaissait point cet homme, que c'tait un original qu'il avait +embarqu Menton et qui lui avait donn cinq francs pour qu'il le +dbarqut la pointe des Rochers Rouges. + +Je m'habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m'apprit que +nous allions avoir au djeuner un nouvel hte: il s'agissait du +vieux Bob. On l'attendit pour se mettre table et puis, comme il +n'arrivait point, on commena de djeuner sans lui, dans le cadre +fleuri de la terrasse ronde du Tmraire. + +Une admirable bouillabaisse apporte toute fumante du restaurant +des Grottes, qui possde la rserve la mieux fournie en rascasses +et poissons de roches de tout le littoral, arrose d'un petit +vino del paese et servie dans la lumire et la gaiet des +choses, contribua au moins autant que toutes les prcautions de +Rouletabille nous rassrner. En vrit, le redoutable Larsan +nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux clatants +qu' la ple lueur de la lune et des toiles! Ah! que la nature +humaine est oublieuse et facilement impressionnable! J'ai honte de +le dire: nous tions trs fiers -- oh! tout fait fiers (du moins +je parle pour moi et pour Arthur Rance et aussi naturellement pour +Mrs. Edith, dont la nature romanesque et mlancolique tait +superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de notre +garde arme sur les boulevards de la citadelle... quand le vieux +Bob fit son apparition. Et -- disons-le, disons-le -- ce n'est +point cette apparition qui et pu nous ramener des pensers plus +moroses. J'ai rarement aperu quelqu'un de plus comique que le +vieux Bob se promenant, dans le soleil blouissant d'un printemps +du midi, avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, +son gilet noir, son pantalon noir, ses lunettes noires, ses +cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons bien ri +sous la tonnelle de la tour de Charles le Tmraire. Et le vieux +Bob rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaiet mme. + +Que faisait ce vieux savant au chteau d'Hercule? Le moment est +peut-tre venu de le dire. Comment s'tait-il rsolu quitter ses +collections d'Amrique, et ses travaux, et ses dessins, et son +muse de Philadelphie? Voil. On n'a pas oubli que Mr Arthur +Rance tait dj considr dans sa patrie comme un phrnologue +d'avenir, quand sa msaventure amoureuse avec Mlle Stangerson +l'loigna tout coup de l'tude qu'il prit en dgot. Aprs son +mariage avec Miss Edith, celle-ci l'y poussant, il sentit qu'il se +remettrait avec plaisir la science de Gall et de Lavater. Or, +dans le moment mme qu'ils visitaient la Cte d'Azur, l'automne +qui prcda les vnements actuels, on faisait grand bruit autour +des dcouvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers +Rouges, dnomms encore, dans le patois mentonais, Baouss-Rouss. +Depuis de longues annes, depuis 1874, les gologues et tous ceux +qui s'occupent d'tudes prhistoriques avaient t extrmement +intresss par les dbris humains trouvs dans les cavernes et les +grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivire, Girardin, +Delesot, taient venus travailler sur place et avaient su +intresser l'Institut et le ministre de l'Instruction publique +leurs dcouvertes. Celles-ci firent bientt sensation, car elles +attestaient, ne pouvoir s'y mprendre, que les premiers hommes +avaient vcu en cet endroit avant l'poque glaciaire. Sans doute +la preuve de l'existence de l'homme l'poque quaternaire tait +faite depuis longtemps; mais, cette poque mesurant, d'aprs +certains, deux cent mille ans, il tait intressant de fixer cette +existence dans une tape dtermine de ces deux cent mille annes. +On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on allait de surprise +en surprise. Cependant, la plus belle des grottes, la Barma +Grande, comme on l'appelait dans le pays, tait reste intacte, +car elle tait proprit prive de M. Abbo, qui tenait le +restaurant des Grottes, non loin de l, au bord de la mer. M. Abbo +venait de se dterminer, lui aussi, fouiller sa grotte. Or, la +rumeur publique (car l'vnement avait dpass les bornes du monde +scientifique) rpandait le bruit qu'il venait de trouver dans la +Barma Grande d'extraordinaires ossements humains, des squelettes +trs bien conservs par une terre ferrugineuse, contemporaine des +mammouths du dbut de l'poque quaternaire ou mme de la fin de +l'poque tertiaire! + +Arthur Rance et sa femme coururent Menton et, pendant que son +mari passait ses journes remuer des dbris de cuisine, comme +on dit en termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, +fouillant lui-mme l'humus de la Barma Grande et mesurant les +crnes de nos anctres, sa jeune femme prenait un inlassable +plaisir s'accouder non loin de l, aux crneaux moyengeux d'un +vieux chteau fort qui dressait sa massive silhouette sur une +petite presqu'le, relie aux Rochers Rouges par quelques pierres +croules de la falaise. Les lgendes les plus romanesques se +rattachaient ce vestige des vieilles guerres gnoises; et il +semblait Edith, mlancoliquement penche au haut de sa terrasse, +sur le plus beau dcor du monde, qu'elle tait une de ces nobles +demoiselles de l'ancien temps, dont elle avait tant aim les +cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le +chteau tait vendre un prix des plus raisonnables. Arthur +Rance l'acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit +venir les maons et les tapissiers et eut tt fait, en trois mois, +de transformer cette antique btisse en un dlicieux nid +d'amoureux pour une jeune personne qui se souvient de La Dame du +lac et de La Fiance de Lammermoor. + +Quand Arthur Rance s'tait trouv en face du dernier squelette +dcouvert dans la Barma Grande ainsi que des fmurs de l'Elephas +antiquus sortis de la mme couche de terrain, il avait t +transport d'enthousiasme, et son premier soin avait t de +tlgraphier au vieux Bob que l'on avait peut-tre enfin dcouvert + quelques kilomtres de Monte-Carlo ce qu'il cherchait, au prix +de mille prils, depuis tant d'annes, au fond de la Patagonie. +Mais son tlgramme ne parvint pas destination, car le vieux +Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau mnage dans quelques +mois avait dj pris le bateau pour l'Europe. videmment, la +renomme l'avait dj renseign sur les trsors des Baouss- +Rouss. Quelques jours plus tard, il dbarquait Marseille et +arrivait Menton o il s'installait en compagnie d'Arthur Rance +et de sa nice dans le fort d'Hercule, qu'il remplit aussitt des +clats de sa gaiet. + +La gaiet du vieux Bob nous parat un peu thtrale, mais c'est +l, sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le +vieux Bob a une me d'enfant; et il est coquet comme une vieille +femme, c'est--dire que sa coquetterie change rarement d'objet et +qu'ayant, une fois pour toutes, adopt un costume svre, de +prfrence correct (redingote noire, gilet noir, pantalon noir, +cheveux blancs, joues roses), elle s'attache uniquement en +perptuer l'impressionnante harmonie. C'est dans cet uniforme +professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et qu'il +fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, la recherche +des derniers ossements de l'Elephas antiquus. + +Mrs. Edith nous le prsenta et il poussa un gloussement poli, et +puis il se reprit rire de toute sa large bouche qui allait de +l'un l'autre de ses favoris poivre et sel qu'il avait +soigneusement taills en triangles. Le vieux Bob exultait et nous +en apprmes bientt la raison. Il rapportait de sa visite au +Musum de Paris la certitude que le squelette de la Barma Grande +n'tait point plus ancien que celui qu'il avait rapport de sa +dernire expdition la Terre de Feu. Tout l'Institut tait de +cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que +l'os moelle de l'Elephas que le vieux Bob avait apport Paris, +et que le propritaire de la Barma Grande lui avait prt aprs +lui avoir affirm qu'il l'avait trouv dans la mme couche de +terrain que le fameux squelette, -- que cet os moelle, disons- +nous, appartenait un Elephas antiquus du milieu de la priode +quaternaire. Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mpris le +vieux Bob parlait de ce milieu de la priode quaternaire! cette +ide d'un os moelle du milieu de la priode quaternaire, il +clatait de rire comme si on lui avait cont une bonne farce! Est- +ce qu' notre poque un savant, un vritable savant, digne en +vrit de ce nom de savant, pouvait encore s'intresser un +squelette du milieu de la priode quaternaire! Le sien -- son +squelette, ou tout au moins celui qu'il avait rapport de la terre +de feu -- datait du commencement de cette priode, par consquent +tait plus vieux de cent mille ans... vous entendez: cent mille +ans! Et il en tait sr, cause de cette omoplate ayant appartenu + l'ours des cavernes, omoplate qu'il avait trouve, lui, le vieux +Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il disait: mon +propre squelette, ne faisant plus de diffrence, dans son +enthousiasme, entre son squelette vivant qu'il habillait tous les +jours de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon +noir, de ses cheveux blancs, de ses joues roses, et le squelette +prhistorique de la Terre de Feu). + +Ainsi, mon squelette date de l'ours des cavernes!... Mais celui +des Baouss-Rouss! Oh! l l! mes enfants! tout au plus de +l'poque du mammouth... et encore! non, non!... du rhinocros +narines cloisonnes! Ainsi!... On n'a plus rien dcouvrir, +mesdames et messieurs, dans la priode du rhinocros narines +cloisonnes!... Je vous le jure, foi de vieux Bob!... Mon +squelette moi vient de l'poque chellenne, comme vous dites en +France... Pourquoi riez-vous, espces d'nes!... Tandis que je ne +suis mme point sr que l'Elephas antiquus des Rochers Rouges date +de l'poque moustrienne! Et pourquoi pas de l'poque solutrenne? +Ou encore, ou encore! De l'poque magdalnienne!... Non! non! c'en +est trop! Un Elephas antiquus de l'poque magdalnienne, a n'est +pas possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra +malade! Ah! j'en mourrai de joie... pauvres Baouss-Rouss! + +Mrs. Edith eut la cruaut d'interrompre la jubilation du vieux Bob +en lui annonant que le prince Galitch, qui s'tait rendu +acqureur de la grotte de Romo et Juliette, aux Rochers Rouges, +devait avoir fait une dcouverte tout fait sensationnelle, car +elle l'avait vu, le lendemain mme du dpart du vieux Bob pour +Paris, passer devant le fort d'Hercule, emportant sous son bras +une petite caisse qu'il lui avait montre en lui disant: Voyez- +vous, mistress Rance, j'ai l un trsor! Oh! un vritable trsor! +Elle avait demand ce que c'tait que ce trsor, mais l'autre +l'avait agace, disant qu'il voulait en faire la surprise au vieux +Bob, son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avou qu'il +venait de dcouvrir le plus vieux crne de l'humanit! + +Mrs. Edith n'avait pas plutt prononc cette phrase que toute la +gaiet du vieux Bob s'croula; une fureur souveraine se rpandit +sur ses traits ravags et il cria: + +a n'est pas vrai!... Le plus vieux crne de l'humanit, il est +au vieux Bob! C'est le crne du vieux Bob! + +Et il hurla: + +Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!... ici!... + +Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Tmraire avec +le bagage du vieux Bob sur son dos. Il obit au professeur et +apporta la malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son +trousseau de clefs, se jeta genoux et ouvrit la caisse. De cette +caisse, qui contenait des effets et du linge plis avec beaucoup +d'ordre, il sortit un carton chapeau et, de ce carton chapeau, +il sortit un crne qu'il dposa au milieu de la table, parmi nos +tasses caf. + +Le plus vieux crne de l'humanit, dit-il, le voil!... C'est le +crne du vieux Bob!... Regardez-le!... C'est lui! Le vieux Bob ne +sort jamais sans son crne!... + +Et il le prit et se mit le caresser, les yeux brillants et ses +lvres paisses cartes nouveau par le rire. Si vous voulez +bien vous reprsenter que le vieux Bob savait imparfaitement le +franais et le prononait mi l'anglaise, mi l'espagnole -- il +parlait parfaitement l'espagnol -- vous voyez et vous entendez la +scne! Rouletabille et moi, nous n'en pouvions plus et nous nous +tenions les ctes de rire. D'autant mieux que, dans ses discours, +le vieux Bob s'interrompait lui-mme de rire pour nous demander +quel tait l'objet de notre gaiet. Sa colre eut auprs de nous +plus de succs encore, et il n'est pas jusqu' Mme Darzac qui ne +s'essuyt les yeux, parce que, en vrit, le vieux Bob tait drle + faire pleurer avec son plus vieux crne de l'humanit. Je pus +constater cette heure o nous prenions le caf qu'un crne de +deux cent mille ans n'est point effrayant voir, surtout si, +comme celui-l, il a toutes ses dents. + +Soudain le vieux Bob devint srieux. Il leva le crne dans la +main droite et, l'index de la main gauche appuy au front de +l'anctre: + +Lorsqu'on regarde le crne par le haut, on note une forme +pentagonale trs nette, qui est due au dveloppement notable des +bosses paritales et la saillie de l'caille de l'occipital! La +grande largeur de la face tient au dveloppement exagr des +accords zygomatiques!... Tandis que, dans la tte des troglodytes +des Baouss-Rouss, qu'est-ce que j'aperois?... + +Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperut, dans ce moment-l, +dans la tte des troglodytes, car je ne l'coutais plus, mais je +le regardais. Et je n'avais plus envie de rire du tout. Le vieux +Bob me parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, +avec sa gaiet en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le +quittai plus des yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! +Oui, comme remue une perruque. Une pense, la pense de Larsan qui +ne me quittait plus jamais compltement m'embrasa la cervelle; +j'allais peut-tre parler quand un bras se glissa sous le mien, et +je fus entran par Rouletabille. + +Qu'avez-vous, Sainclair?... me demanda, sur un ton affectueux, le +jeune homme. + +-- Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous +moqueriez encore de moi... + +Il ne me rpondit pas tout d'abord et m'entrana vers le boulevard +de l'Ouest. L, il regarda autour de lui, vit que nous tions +seuls, et me dit: + +Non, Sainclair, non... Je ne me moquerai point de vous... Car +vous tes dans la vrit en le voyant partout autour de vous. S'il +n'y tait point tout l'heure, il y est peut-tre maintenant... +Ah! il est plus fort que les pierres!... Il est plus fort que +tout!... Je le redoute moins dehors que dedans!... Et je serais +bien heureux que ces pierres que j'ai appeles mon secours pour +l'empcher d'entrer m'aident le retenir... Car, Sainclair, JE LE +SENS ICI! + +Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose +singulire, j'avais cette impression... Je sentais sur moi les +yeux de Larsan... Je l'entendais respirer... Quand cette sensation +avait-elle commenc? Je n'aurais pu le dire... Mais il me semblait +qu'elle m'tait venue avec le vieux Bob. + +Je dis Rouletabille, avec inquitude: + +Le vieux Bob? + +Il ne me rpondit pas. Au bout de quelques instants, il fit: + +Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main +droite et demandez-vous: Est-ce toi, Larsan? Quand vous vous +serez rpondu, ne soyez pas trop rassur, car il vous aura peut- +tre menti et il sera dj dans votre peau que vous n'en saurez +rien encore! + +Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l'Ouest. +C'est l que le pre Jacques vint me trouver. Il m'apportait une +dpche. Avant de la lire, je le flicitai sur sa bonne mine. +Comme nous tous, il avait cependant pass une nuit blanche; mais +il m'expliqua que le plaisir de voir enfin sa matresse heureuse +le rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les +motifs de la veille trange qu'on lui avait impose et le pourquoi +de tous les vnements qui se poursuivaient au chteau depuis +l'arrive de Rouletabille et des prcautions exceptionnelles qui +avaient t prises pour en dfendre l'entre tout tranger. Il +ajouta mme que, si cet affreux Larsan n'tait point mort, il +serait port croire qu'on redoutait son retour. Je lui rpondis +que ce n'tait point le moment de raisonner et que, s'il tait un +brave homme, il devait, comme tous les autres serviteurs, observer +la consigne en soldat, sans essayer d'y rien comprendre ni surtout +de la discuter. Il me salua et s'loigna en hochant la tte. Cet +homme tait videmment trs intrigu et il ne me dplaisait point +que, puisqu'il avait la surveillance de la porte Nord, il songet + Larsan. Lui aussi avait failli tre victime de Larsan; il ne +l'avait pas oubli. Il s'en tiendrait mieux sur ses gardes. + +Je ne me pressais point d'ouvrir cette dpche que le pre Jacques +m'avait apporte et j'avais tort, car elle me parut +extraordinairement intressante ds le premier coup d'oeil que j'y +portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prire, m'avait dj +renseign sur Brignolles m'apprenait que ledit Brignolles avait +quitt Paris la veille au soir pour le midi. Il avait pris le +train de dix heures trente-cinq minutes du soir. Mon ami me disait +qu'il avait des raisons de croire que Brignolles avait pris un +billet pour Nice. + +Qu'est-ce que Brignolles venait faire Nice? C'est une question +que je me posai et que, dans un sot accs d'amour-propre, que j'ai +bien regrett depuis, je ne soumis point Rouletabille. Celui-ci +s'tait si bien moqu de moi lorsque je lui avais montr la +premire dpche m'annonant que Brignolles n'avait point quitt +Paris, que je rsolus de ne point lui faire part de celle qui +m'affirmait son dpart. Puisque Brignolles avait si peu +d'importance pour lui, je n'aurais garde de l'excder avec +Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout seul! Si bien +que, prenant mon air le plus indiffrent, je rejoignis +Rouletabille dans la Cour de Charles le Tmraire. Il tait en +train de consolider avec des barres de fer la lourde planche de +chne circulaire qui fermait l'ouverture du puits, et il me +dmontra que, mme si le puits communiquait avec la mer, il serait +impossible quelqu'un qui tenterait de s'introduire dans le +chteau par ce chemin de soulever cette planche, et qu'il devrait +renoncer son projet. Il tait en sueur, les bras nus, le col +arrach, un lourd marteau la main. Je trouvai qu'il se donnait +bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne +pus me retenir de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus +loin que le bout de son nez! Est-ce que je n'aurais pas d deviner +que ce garon s'extnuait volontairement, et qu'il ne se livrait +toute cette fatigue physique que pour s'efforcer d'oublier le +chagrin qui lui brlait sa brave petite me? Mais non! Je n'ai pu +comprendre cela qu'une demi-heure plus tard, en le surprenant +tendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le +sommeil qui tait venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un +mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son tat +d'me: Maman!... Rouletabille rvait de la Dame en noir!... Il +rvait peut-tre qu'il l'embrassait comme autrefois, quand il +tait tout petit et qu'il arrivait tout rouge d'avoir couru, dans +le parloir du collge d'Eu. J'attendis alors un instant, me +demandant avec inquitude s'il fallait le laisser l et s'il +n'allait point par hasard dans son sommeil laisser chapper son +secret. Mais, ayant avec ce mot soulag son coeur, il ne laissa +plus entendre qu'une musique sonore. Rouletabille ronflait comme +une toupie. Je crois bien que c'tait la premire fois que +Rouletabille dormait rellement depuis notre arrive de Paris. + +J'en profitai pour quitter le chteau sans avertir personne, et, +bientt, ma dpche en poche, je prenais le train pour Nice. +Ensuite j'eus l'occasion de lire cet cho de premire page du +Petit Niois: Le professeur Stangerson est arriv Garavan o il +va passer quelques semaines chez Mr Arthur Rance, qui s'est rendu +acqureur du fort d'Hercule et qui, aid de la gracieuse +Mrs. Arthur Rance, se plat offrir la plus exquise hospitalit +ses amis dans ce cadre pittoresque et moyengeux. la dernire +minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont +le mariage avec M. Robert Darzac vient d'tre clbr Paris, est +arrive galement au fort d'Hercule avec le jeune et clbre +professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux htes nous descendent du +Nord au moment o tous les trangers nous quittent. Combien ils +ont raison! Il n'est point de plus beau printemps au monde que +celui de la cte d'azur! + + Nice, dissimul derrire une vitre du buffet, je guettai +l'arrive du train de Paris dans lequel pouvait se trouver +Brignolles. Et, justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah! +mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont il n'avait point +fait part M. Darzac ne me paraissait rien moins que naturel! Et +puis, je n'avais pas la berlue: Brignolles se cachait. Brignolles +baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur, +parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j'tais derrire lui. Il +sauta dans une voiture ferme, je me prcipitai dans une voiture +non moins ferme. Place Massna, il quitta son fiacre, se dirigea +vers la jete-promenade et l, prit une autre voiture; je le +suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient de plus en plus +louches. Enfin la voiture de Brignolles s'engagea sur la route de +la corniche et, prudemment, je pris le mme chemin que lui. Les +nombreux dtours de cette route, ses courbes accentues me +permettaient de voir sans tre vu. J'avais promis un fort +pourboire mon cocher s'il m'aidait raliser ce programme, et +il s'y employa le mieux du monde. Ainsi arrivmes-nous la gare +de Beaulieu. L, je fus bien tonn de voir la voiture de +Brignolles s'arrter la gare, et Brignolles descendre, rgler +son cocher et entrer dans la salle d'attente. Il allait prendre un +train. Comment faire? Si je voulais monter dans le mme train que +lui, n'allait-il point m'apercevoir dans cette petite gare, sur ce +quai dsert? Enfin, je devais tenter le coup. S'il m'apercevait, +j'en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lcher +jusqu' ce que je fusse sr de ce qu'il venait faire dans ces +parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne +m'aperut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait +vers la frontire italienne. En somme, tous les pas de Brignolles +le rapprochaient du fort d'Hercule. J'tais mont dans le wagon +qui suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs +toutes les gares. + +Brignolles ne s'arrta qu' Menton. Il avait voulu certainement y +arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un +moment o il avait peu de chances de rencontrer des visages de +connaissance la gare. Je le vis descendre; il avait relev le +col de son pardessus et enfonc davantage encore son chapeau de +feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai, et, +rassur, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une +vieille et sordide diligence qui attendait le long du trottoir. +D'un coin de la salle d'attente, j'observai mon Brignolles. +Qu'est-ce qu'il faisait l? Et o allait-il dans cette vieille +guimbarde poussireuse? J'interrogeai un employ qui me dit que +cette voiture tait la diligence de Sospel. + +Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers +contreforts des Alpes, deux heures et demie de Menton, en +voiture. Aucun chemin de fer n'y passe. C'est l'un des coins les +plus retirs, les plus inconnus de la France et les plus redouts +des fonctionnaires et... des chasseurs alpins qui y tiennent +garnison. Seulement, le chemin qui y mne est l'un des plus beaux +qui soient, car il faut, pour dcouvrir Sospel, contourner je ne +sais combien de montagnes, longer de hauts prcipices, et suivre, +jusqu' Castillon, l'troite et profonde valle du Care, tantt +sauvage comme un paysage de Jude, tantt verte ou fleurie, +fconde, douce au regard avec le frmissement argent de ses +innombrables plants d'oliviers qui descendent du ciel jusqu'au lit +clair du torrent par un escalier de gants. J'tais all Sospel +quelques annes auparavant, avec une bande de touristes anglais, +dans un immense char tran par huit chevaux, et j'avais gard de +ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout entire +ds que le nom fut prononc. Qu'est-ce que Brignolles allait faire + Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s'tait remplie et +dj elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et +de vitres dansantes. Je fis march avec une voiture de place, et +moi aussi, j'escaladai la valle du Care. Ah! comme je regrettais +dj de n'avoir pas averti Rouletabille! L'attitude bizarre de +Brignolles lui et donn des ides, des ides utiles, des ides +raisonnables, tandis que moi je ne savais pas raisonner, je ne +savais que suivre ce Brignolles comme un chien suit son matre ou +un policier son gibier, la piste. Et encore, si je l'avais bien +suivie, cette piste! C'est dans le moment qu'il ne fallait pour +rien au monde la perdre qu'elle m'chappa, dans le moment o je +venais de faire une dcouverte formidable! J'avais laiss la +diligence prendre une certaine avance, prcaution que j'estimais +ncessaire, et j'arrivais moi-mme Castillon peut-tre dix +minutes aprs Brignolles. Castillon se trouve tout fait au +sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda +la permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui +donner boire. Je descendis de voiture et qu'est-ce que je vis +l'entre d'un tunnel sous lequel il tait ncessaire de passer +pour atteindre le versant oppos de la montagne? Brignolles et +Frdric Larsan! + +Je restai plant sur mes pieds comme si, soudain, j'avais pris +racine au sol! Je n'eus pas un cri, pas un geste. J'tais, ma foi, +foudroy par cette rvlation! Puis je repris mon esprit et, en +mme temps qu'un sentiment d'horreur m'envahissait pour +Brignolles, un sentiment d'admiration m'envahissait pour moi-mme. +Ah! j'avais devin juste! J'tais le seul avoir devin que ce +Brignolles du diable tait un danger terrible pour Robert Darzac! +Si l'on m'avait cout, il y aurait beau temps que le professeur +sorbonien s'en serait spar! Brignolles, crature de Larsan, +complice de Larsan!... quelle dcouverte! Quand je disais que les +accidents de laboratoire n'taient pas naturels! Me croira-t-on, +maintenant? Ainsi, j'avais bien vu Brignolles et Larsan se +parlant, discutant l'entre du tunnel de Castillon! Je les avais +vus... Mais o donc taient-ils passs? Car je ne les voyais +plus... Dans le tunnel, videmment. Je htai le pas, laissant l +mon cocher, et arrivai moi-mme sous le tunnel, ttant dans ma +poche mon revolver. J'tais dans un tat! Ah! Qu'est-ce qu'allait +dire Rouletabille, quand je lui raconterais une chose pareille?... +Moi, moi, j'avais dcouvert Brignolles et Larsan. + +... Mais o sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir... Pas de +Larsan, pas de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers +Sospel... Personne sur la route... Mais, sur ma gauche, vers le +vieux Castillon, il m'a sembl apercevoir deux ombres qui se +htent... Elles disparaissent... Je cours... J'arrive au milieu +des ruines... Je m'arrte... Qui me dit que les deux ombres ne me +guettent point derrire un mur?... + +Ce vieux Castillon n'tait plus habit et pour cause. Il avait t +entirement ruin, dtruit, par le tremblement de terre de 1887. +Il ne restait plus, et l, que quelques pans de murailles +achevant tout doucement de s'crouler, quelques masures dcapites +et noircies par l'incendie, quelques piliers isols qui taient +rests debout, pargns par la catastrophe et qui se penchaient +mlancoliquement vers le sol, tristes de n'avoir plus rien +soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille prcautions, j'ai +parcouru ces ruines, considrant avec effroi la profondeur des +crevasses que, prs de l, la secousse de 1887 avait ouvertes dans +le roc. L'une particulirement paraissait un puits sans fond et, +comme j'tais pench au-dessus d'elle, me retenant au tronc noirci +d'un olivier, je fus presque bouscul par un coup d'aile. J'en +sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un +aigle venait de sortir, rapide comme une flche, de cet abme. Il +monta droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et +dcrire des cercles menaants au-dessus de ma tte, poussant des +clameurs sauvages comme pour me reprocher d'tre venu le troubler +dans ce royaume de solitude et de mort que le feu de la terre lui +avait donn. + +Avais-je t victime d'une illusion? Je ne revis plus mes deux +ombres... tais-je encore le jouet de mon imagination, en +ramassant sur le chemin un morceau de papier lettre qui me parut +ressembler singulirement celui dont M. Robert Darzac se servait + la Sorbonne? + +Sur ce bout de papier je dchiffrai deux syllabes que je pensai +avoir t traces par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer +un mot dont le commencement manquait. cause de la dchirure on +ne pouvait plus lire que bonnet. + +Deux heures plus tard, je rentrais au fort d'Hercule et racontai +le tout Rouletabille qui se borna mettre le morceau de papier +dans son portefeuille et me prier de garder le secret de mon +expdition pour moi tout seul. + +tonn de produire si peu d'effet avec une dcouverte que je +jugeais si importante, je regardai Rouletabille. Il dtourna la +tte, mais point assez vite pour qu'il pt me cacher ses yeux +pleins de larmes. + +Rouletabille! m'criai-je... + +Mais, encore, il me ferma la bouche: + +Silence! Sainclair! + +Je lui pris la main; il avait la fivre. Et je pensai bien que +cette agitation ne lui venait point seulement de proccupations +relatives Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se +passait entre lui et la Dame en noir, mais il ne me rpondit pas, +suivant sa coutume, et s'loigna une fois de plus en poussant un +profond soupir. + +On m'avait attendu pour dner. Il tait tard. Le dner fut lugubre +malgr les clats de la gaiet du vieux Bob. Nous n'essayions mme +plus de nous dissimuler l'atroce angoisse qui nous glaait le +coeur. On et dit que chacun de nous tait renseign sur le coup +qui nous menaait et que le drame pesait dj sur nos ttes. M. et +Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me regardait d'une +singulire faon. dix heures, j'allai prendre ma faction, avec +soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que j'tais +dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille +passrent sous la vote. Un falot les clairait. Mme Darzac +m'apparut dans un tat d'exaltation remarquable. Elle suppliait +Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je n'entendis +de cette sorte d'altercation qu'un seul mot prononc par +Rouletabille: Voleur!... Tous deux taient entrs dans la Cour +du Tmraire... La Dame en noir tendit vers le jeune homme des +bras qu'il ne vit pas, car il la quitta aussitt et s'en fut +s'enfermer dans sa chambre... Elle resta seule un instant, dans la +cour, s'appuya au tronc de l'eucalyptus dans une attitude de +douleur inexprimable, puis rentra pas lents dans la Tour Carre. + +Nous tions au 10 avril. L'attaque de la Tour Carre devait se +produire dans la nuit du 11 au 12. + + + + +X +La journe du 11. + +Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystrieuses et si +en dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me +permettra, pour mieux lui faire saisir tout ce que l'vnement eut +de tragiquement draisonnable, d'insister sur certaines +particularits de l'emploi de notre temps dans la journe du 11. + +1 La matine. + +Toute cette journe fut d'une chaleur accablante et les heures de +garde furent particulirement pnibles. Le soleil tait torride et +il nous et t douloureux de surveiller la mer qui brlait comme +une plaque d'acier chauffe blanc, si nous n'avions t munis de +lorgnons de verres fums dont il est difficile de se passer dans +ce pays, la saison d'hiver coule. + + neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la +poterne, dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever +de sa garde Rouletabille. Je n'eus point le temps de lui poser la +moindre question, car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous +annonant qu'il avait nous dire des choses fort importantes. +Nous lui demandmes avec anxit de quoi il s'agissait, et il nous +rpondit qu'il voulait quitter le fort d'Hercule avec Mme Darzac. +Cette dclaration nous laissa d'abord muets de surprise, le jeune +reporter et moi. Je fus le premier dissuader M. Darzac de +commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement + M. Darzac la raison qui l'avait soudain dtermin ce dpart. +Il nous renseigna en nous rapportant une scne qui s'tait passe +la veille au soir au chteau, et nous saismes, en effet, combien +la situation des Darzac devenait difficile au fort d'Hercule. +L'affaire tenait en une phrase: Mrs. Edith avait eu une attaque +de nerfs! Nous comprmes immdiatement propos de quoi, car il +ne faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la +jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu'elle +supportait de plus en plus avec impatience les attentions de son +mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernire querelle qu'elle +avait cherche Mr Rance avaient travers, la nuit dernire, les +murs pourtant pais de la Louve, et M. Darzac, qui passait +tranquillement dans la baille accomplissant, son tour, son +service de surveillance et faisant sa ronde, avait t touch par +quelques chos de cette effroyable colre. + +Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, +M. Darzac, le langage de la raison. Il lui accorda en principe que +son sjour et celui de Mme Darzac au fort d'Hercule devaient tre, +le plus possible, abrgs; mais aussi il lui fit entendre qu'il y +allait de leur scurit tous deux que leur dpart ne ft point +trop prcipit. Une nouvelle lutte tait engage entre eux et +Larsan. S'ils s'en allaient, Larsan saurait toujours bien les +rejoindre, et dans un pays et dans un moment o ils l'attendraient +le moins. Ici, ils taient prvenus, ils taient sur leurs gardes, +car ils savaient. l'tranger, ils se trouveraient la merci de +tout ce qui les entourerait, car ils n'auraient point les remparts +du fort d'Hercule pour les dfendre. Certes! cette situation ne +pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit +jours, pas un de plus, pas un de moins. Huit jours, leur dit +Colomb, et je vous donne un monde, Rouletabille et volontiers +dit: Huit jours, et dans huit jours je vous livre Larsan. Il ne +le disait pas, mais on sentait bien qu'il le pensait. + +M. Darzac nous quitta en haussant les paules. Il paraissait +furieux. C'tait la premire fois que nous lui voyions cette +humeur. + +Rouletabille dit: + +Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera. + +Et il s'en alla son tour. + +Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait +une toilette charmante, d'une simplicit qui lui seyait +merveilleusement. Elle fut tout de suite coquette avec moi, +montrant une gaiet un peu force et se moquant joliment du mtier +que je faisais. Je lui rpondis un peu vivement qu'elle manquait +de charit puisqu'elle n'ignorait point que tout le mal +exceptionnel que nous nous donnions et que la pnible surveillance + laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-tre, dans le +moment, la meilleure des femmes. Alors, elle s'cria, en clatant +de rire: + +La Dame en noir!... Elle vous a donc tous ensorcels!... + +Mon Dieu! Qu'elle avait un joli rire! En d'autres temps, certes! +Je n'eusse point permis qu'on parlt ainsi la lgre de la Dame +en noir, mais je n'eus point, ce matin-l, le courage de me +fcher... Au contraire, je ris avec Mrs. Edith. + +C'est que c'est un peu vrai, fis-je... + +-- Mon mari en est encore fou!... Jamais je ne l'aurais cru si +romanesque!... Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drlement, je +suis romanesque... + +Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, dj, m'avait tant +troubl... + +Ah!... + +C'est tout ce que je trouvais dire. + +Ainsi, j'ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, la +conversation du prince Galitch, qui est certainement plus +romanesque que vous tous! + +Je dus faire une drle de mine, car elle en marqua un bruyant +amusement. Quelle petite femme bizarre! + +Alors, je lui demandai qui tait ce prince Galitch dont elle nous +parlait souvent et qu'on ne voyait jamais. + +Elle me rpliqua qu'on le verrait au djeuner, car elle l'avait +invit notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques +dtails. + +J'appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches +boyards de cette partie de la Russie appele Terre noire, +fconde entre toutes, place entre les forts du Nord et les +steppes du midi. + +Hritier, ds l'ge de vingt ans, d'un des plus vastes patrimoines +moscovites, il avait su encore l'agrandir par une gestion conome +et intelligente dont on n'et point cru capable un jeune homme qui +avait eu jusqu'alors pour principale occupation la chasse et les +livres. On le disait sobre, avare et pote. Il avait hrit de son +pre, la cour, une haute situation. Il tait chambellan de sa +majest et l'on supposait que l'empereur, cause des immenses +services rendus par le pre, avait pris le fils en particulire +affection. Avec cela, il tait dlicat comme une femme la fois +et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour +lui. Sans le connatre, il m'tait dj antipathique. Quant ses +relations avec les Rance, elles taient d'excellent voisinage. +Ayant achet depuis deux ans la proprit magnifique que ses +jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses balcons embaums +avaient fait surnommer, Garavan, les jardins de Babylone, il +avait eu l'occasion de rendre quelques services Mrs. Edith +lorsque celle-ci avait achev de transformer la baille du chteau +en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines +plantes qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort +d'Hercule une vgtation peu prs retenue jusqu'alors aux rives +du Tigre et de l'Euphrate. Mr Rance avait invit quelquefois le +prince dner, la suite de quoi le prince avait envoy, en +guise de fleurs, un palmier de Ninive ou un cactus dit de +Smiramis. Cela ne lui cotait rien. Il en avait trop, il en tait +gn, et il prfrait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait +pris un certain intrt la frquentation du jeune boyard, +cause des vers qu'il lui disait. Aprs les lui avoir dits en +russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait mme fait, +en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers +d'un pote, ddis Mrs. Edith! Celle-ci en avait t si flatte +qu'elle avait demand ce russe qui lui avait fait des vers +anglais de les lui traduire en russe. C'taient l jeux +littraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu'Arthur +Rance gotait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le +prince Galitch ne lui plaisait qu' moiti, et, s'il en tait +ainsi, ce n'tait point que la moiti qui dplaisait Mr Rance +chez le prince Galitch ft prcisment la moiti qui intressait +tant sa femme, c'est--dire la moiti pote; non, c'tait la +moiti avare. Il ne comprenait pas qu'un pote ft avare. +J'tais bien de son avis. Le prince n'avait point d'quipage. Il +prenait le tramway et souvent faisait son march lui-mme, assist +de son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions. +Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce dtail +de sa propre cuisinire, -- il se disputait chez les marchandes de +poisson, propos d'une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, +cette extrme avarice ne rpugnait point Mrs. Edith qui lui +trouvait une certaine originalit. Enfin, nul n'tait jamais entr +chez lui. Jamais il n'avait invit les Rance venir admirer ses +jardins. + +Il est beau? demandai-je Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son +pangyrique. + +-- Trop beau! me rpliqua-t-elle. Vous verrez!... + +Je ne saurais dire pourquoi cette rponse me fut particulirement +dsagrable. Je ne fis qu'y penser aprs le dpart de Mrs. Edith +et jusqu' la fin de mon service de garde qui se termina onze +heures et demie. + +Le premier coup de cloche du djeuner venait de sonner; je courus +me laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les +degrs de la Louve rapidement, croyant que le djeuner serait +servi dans cette tour; mais je m'arrtai dans le vestibule, tout +tonn d'entendre de la musique. Qui donc, dans les circonstances +actuelles, osait, au fort d'Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on +chantait; oui, une voix douce, douce et mle la fois, en +sourdine, chantait. C'tait un chant trange, une mlope tantt +plaintive, tantt menaante. Je la sais maintenant par coeur; je +l'ai tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-tre +si vous avez franchi les frontires de la froide Lithuanie, si +vous tes entr une fois dans le vaste empire du nord. C'est le +chant des vierges demi-nues qui entranent le voyageur dans les +flots et le noient sans misricorde; c'est le chant du Lac de +Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel Michel +Vereszezaka. coutez a: + +Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front +tourn vers le lac, des toiles sur vos ttes, des toiles sous +vos pieds, et deux lunes pareilles s'offriront vos yeux... tu +vois cette plante qui caresse le rivage, ce sont les pouses et +les filles de Switez que Dieu a changes en fleurs. Elles +balancent au-dessus de l'abme leurs ttes blanches comme des +phalnes; leur feuille est verte comme l'aiguille du mlze +argente par les frimas... + +Image de l'innocence pendant la vie, elles ont gard sa robe +virginale aprs la mort; elles vivent dans l'ombre et ne souffrent +point de souillure; des mains mortelles n'oseraient y toucher. + +Le tsar et sa horde en firent un jour l'exprience, lorsque aprs +avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs +tempes et leurs casques d'acier. + +Tous ceux qui tendirent leurs mains sur les flots (si terrible +est le pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou +frapps de mort subite. + +Quand le temps eut effac ces choses de la mmoire des hommes, +seul, le souvenir du chtiment s'est conserv pour le peuple, et +le peuple en le perptuant par ses rcits, appelle aujourd'hui +tsars les fleurs du Switez!... + +Cela disant, la Dame du lac s'loigna lentement; le lac +s'entrouvrit jusqu'au plus profond de ses entrailles; mais le +regard cherchait en vain la belle inconnue qui s'tait couvert la +tte d'une vague et dont on n'a jamais plus entendu parler... + +C'taient les paroles mmes, les paroles traduites de la chanson +que murmurait la voix la fois douce et mle, pendant que le +piano faisait entendre un accompagnement mlancolique. Je poussai +la porte de la salle et je me trouvai en face d'un jeune homme qui +se leva. Aussitt, derrire moi, j'entendis le pas de Mrs. Edith. +Elle nous prsenta. J'avais devant moi le prince Galitch. + +Le prince tait ce que l'on est convenu d'appeler dans les romans: +un beau et pensif jeune homme; son profil droit et un peu dur +aurait donn sa physionomie un aspect particulirement svre, +si ses yeux, d'une clart et d'une douceur et d'une candeur +troublantes, n'eussent laiss transparatre une me presque +enfantine. Ils taient entours de longs cils noirs, si noirs +qu'ils ne l'eussent point t davantage s'ils avaient t brosss +au khol; et, quand on avait remarqu cette particularit des cils, +on avait, du coup, saisi la raison de toute l'tranget de cette +physionomie. La peau du visage tait presque trop frache, ainsi +qu'elle est au visage des femmes savamment maquilles et des +phtisiques. Telle fut mon impression; mais j'tais trop intimement +prvenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement +quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que +je ne l'tais plus assez. + +Je ne trouvai rien dire ce trop beau jeune homme qui chantait +des pomes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me +prit le bras -- ce qui me fit grand plaisir -- et nous emmena +travers les buissons parfums de la baille, en attendant le second +coup de cloche du djeuner qui devait tre servi sous la cabane de +palmes sches, au terre-plein de la Tour du Tmraire. + +2 Le djeuner et ce qui s'en suivit. Une terreur contagieuse +s'empare de nous. + + midi, nous nous mettions table sur la terrasse du tmraire, +d'o la vue tait incomparable. Les feuilles de palmier nous +couvraient d'une ombre propice; mais, hors de cette ombre, +l'embrasement de la terre et des cieux tait tel que nos yeux n'en +auraient pu supporter l'clat si nous n'avions tous pris la +prcaution de mettre ces binocles noirs dont j'ai parl au dbut +de ce chapitre. + + ce djeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux +Bob, M. Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le +prince Galitch et moi. Rouletabille tournait le dos la mer, +s'occupant fort peu des convives, et tait plac de telle sorte +qu'il pouvait surveiller tout ce qui se passait dans toute +l'tendue du chteau fort. Les domestiques taient leurs postes; +le pre Jacques la grille d'entre, Mattoni la poterne du +jardinier et les Bernier dans la Tour Carre, devant la porte de +l'appartement de M. et de Mme Darzac. + +Le dbut du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous +tions presque inquitants contempler, autour de cette table, +muets, penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrire +lesquelles il tait aussi impossible d'apercevoir nos prunelles +que nos penses. + +Le prince Galitch parla le premier. + +Il fut tout fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait +un compliment sur la renomme du reporter, celui-ci le bouscula un +peu. Le prince n'en parut point froiss, mais il expliqua qu'il +s'intressait particulirement aux faits et gestes de mon ami en +sa qualit de sujet du tsar, depuis qu'il savait que Rouletabille +devait partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter +rpliqua que rien encore n'tait dcid et qu'il attendait des +ordres de son journal; sur quoi le prince s'tonna en tirant un +journal de sa poche. C'tait une feuille de son pays dont il nous +traduisit quelques lignes annonant l'arrive prochaine Saint- +Ptersbourg de Rouletabille. Il se passait l-bas, ce que nous +conta le prince, des vnements si incroyables et si dnus +apparemment de logique dans la haute sphre gouvernementale que, +sur le conseil mme du chef de la sret de Paris, le matre de la +police avait rsolu de prier le journal l'poque de lui prter son +jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien prsent la chose +que Rouletabille rougit jusqu'aux deux oreilles et qu'il rpliqua +schement qu'il n'avait jamais, mme dans sa courte vie, fait +oeuvre policire et que le chef de la Sret de Paris et le matre +de la police de Saint-Ptersbourg taient deux imbciles. Le +prince se prit rire de toutes ses dents, qu'il avait belles et +vraiment je vis bien que son rire n'tait point beau, mais froce +et bte, ma foi, comme un rire d'enfant dans une bouche de grande +personne. Il fut tout fait de l'avis de Rouletabille et, pour le +prouver, il ajouta: + +Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car +on demande maintenant au journaliste des besognes qui n'ont point +affaire avec un vritable homme de lettres. + +Rouletabille, indiffrent, laissa tomber la conversation. + +Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la +nature. Mais, pour elle, il n'tait rien de plus beau sur la cte +que les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec +malice: + +Ils nous paraissent d'autant plus beaux, qu'on ne peut les voir +que de loin. + +L'attaque tait si directe que je crus que le prince allait y +rpondre par une invitation. + +Mais il n'en fut rien. Mrs. Edith marqua un lger dpit, et elle +dclara tout coup: + +Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus. + +-- Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid. + +-- Oui, je les ai visits, et voici comment... + +Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une +attitude glace, comment elle avait vu les jardins de Babylone. + +Elle y avait pntr, comme par mgarde, par derrire, en poussant +une barrire qui faisait communiquer directement ces jardins avec +la montagne. Elle avait march d'enchantement en enchantement, +mais sans tre tonne. Quand on passait sur le bord de la mer, ce +que l'on apercevait des jardins de Babylone l'avait prpare aux +merveilles dont elle violait si audacieusement le secret. Elle +tait arrive auprs d'un petit tang, tout petit, noir comme de +l'encre, et sur la rive duquel se tenaient un grand lis d'eau et +une petite vieille toute ratatine, au menton en galoche. En +l'apercevant, le grand lis d'eau et la petite vieille s'taient +enfuis, celle-ci si lgre, qu'elle s'appuyait pour courir sur +celui-l comme elle et fait d'un bton. Mrs. Edith avait bien ri. +Elle avait appel: + +Madame! Madame! + +Mais la petite vieille n'en avait t que plus pouvante et elle +avait disparu avec son lis derrire un figuier de Barbarie. +Mrs. Edith avait continu sa route, mais ses pas taient devenus +plus inquiets. Soudain, elle avait entendu un grand froissement de +feuillages et ce bruit particulier que font les oiseaux sauvages +quand, surpris par le chasseur, ils s'chappent de la prison de +verdure o ils se sont blottis. C'tait une seconde petite +vieille, plus ratatine encore que la premire, mais moins lgre, +et qui s'appuyait sur une vraie canne bec-de-corbin. Elle +s'vanouit -- c'est--dire que Mrs. Edith la perdit de vue au +dtour du sentier. Et une troisime petite vieille appuye sur +deux cannes bec-de-corbin surgit encore du mystrieux jardin; +elle s'chappa du tronc d'un eucalyptus gant; et elle allait +d'autant plus vite qu'elle avait, pour courir, quatre pattes, tant +de pattes qu'il tait tout fait tonnant qu'elle ne s'y +embrouillt point. Mrs. Edith avanait toujours. Et ainsi elle +parvint jusqu'au perron de marbre habill de roses de la villa; +mais, la gardant, les trois petites vieilles taient alignes sur +la plus haute marche, comme trois corneilles sur une branche, et +elles ouvrirent leurs becs menaants d'o s'chapprent des +croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s'enfuir. + +Mrs. Edith avait racont son aventure d'une faon si dlicieuse et +avec tant de charme emprunt une littrature falote et enfantine +que j'en fus tout boulevers et que je compris combien certaines +femmes qui n'ont rien de naturel peuvent l'emporter dans le coeur +d'un homme sur d'autres qui n'ont pour elles que la nature. + +Le prince ne parut nullement embarrass de cette petite histoire. +Il dit, sans sourire: + +Ce sont mes trois fes. Elles ne m'ont jamais quitt depuis que +je suis n au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans +elles. Je ne sors que lorsqu'elles me le permettent et elles +veillent sur mon labeur potique avec une jalousie froce. + +Le prince n'avait pas fini de nous donner cette fantaisiste +explication de la prsence des trois vieilles aux jardins de +Babylone, que Walter, le valet du vieux Bob, apporta une dpche +Rouletabille. Celui-ci demanda la permission de l'ouvrir, et lut +tout haut: + +-- Revenez le plus tt possible; vous attendons avec impatience. +Magnifique reportage faire Ptersbourg. + +Cette dpche tait signe du rdacteur en chef de l'poque. + +Eh! qu'en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; +ne trouvez-vous point, maintenant, que j'tais bien renseign? + +La Dame en noir n'avait pu retenir un soupir. + +Je n'irai pas Ptersbourg, dclara Rouletabille. + +-- On le regrettera la cour, fit le prince, j'en suis sr, et +permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez +l'occasion de votre fortune. + +Le jeune homme dplut singulirement Rouletabille qui ouvrit +la bouche pour rpondre au prince, mais qui la referma, mon +grand tonnement, sans avoir rpondu. Et le prince continua: + +... Vous eussiez trouv l-bas un terrain d'expriences digne de +vous. On peut tout esprer quand on a t assez fort pour dvoiler +un Larsan!... + +Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous rfugimes +derrire nos vitres noires d'un commun mouvement. Le silence qui +suivit fut horrible... Nous restions maintenant immobiles autour +de ce silence-l, comme des statues... Larsan!... + +Pourquoi ce nom que nous avions prononc si souvent depuis +quarante-huit heures, ce nom qui reprsentait un danger avec +lequel nous commencions de nous familiariser, -- pourquoi, ce +moment prcis, ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma +part, je n'avais encore jamais aussi brutalement ressenti? Il me +semblait que j'tais sous le coup de foudre d'un geste magntique. +Un malaise indfinissable se glissait dans mes veines. J'aurais +voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je n'aurais point +la force de me contenir... Le silence que nous continuions +garder contribuait augmenter cet incroyable tat d'hypnose... +Pourquoi ne parlait-on pas?... Qu'est-ce que faisait la gaiet du +vieux Bob?... On ne l'avait pas entendue au repas?... Et les +autres, les autres, pourquoi restaient-ils muets derrire leurs +vitres noires?... Tout coup, je tournai la tte et je regardai +derrire moi. Alors, je compris, ce geste instinctif, que +j'tais la proie d'un phnomne tout naturel... Quelqu'un me +regardait... Deux yeux taient fixs sur moi, pesaient sur moi. Je +ne vis point ces yeux et je ne sus d'o me venait ce regard... +Mais il tait l... Je le sentais... Et c'tait son regard +lui... Et cependant, il n'y avait personne derrire moi... ni +droite, ni gauche, ni en face... personne autour de moi que les +gens qui taient assis cette table, immobiles derrire leurs +binocles noirs... Alors... alors, j'eus la certitude que les yeux +de Larsan me regardaient derrire l'un de ces binocles l!... Ah! +les vitres noires! les vitres noires derrire lesquelles se +cachait Larsan!... + +Et puis, tout coup, je ne sentis plus rien... Le regard, sans +doute, avait cess de regarder... je respirai... Un double soupir +rpondit au mien... Est-ce que Rouletabille?... Est-ce que la Dame +en noir auraient, eux aussi, support le mme poids, dans le mme +moment, le poids de ses yeux?... Le vieux Bob disait: + +Prince, je ne crois point que votre dernier os moelle du milieu +de la priode quaternaire... + +Et tous les binocles noirs remurent... + +Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis +htivement dans la salle du conseil. Aussitt que je me prsentai, +il ferma la porte et me dit: + +Eh bien, l'avez-vous senti?... + +J'touffais; je murmurai: + +Il est l!... il est l!... moins que nous ne devenions +fous!... + +Un silence, et je repris, plus calme: + +Vous savez, Rouletabille, qu'il est trs possible que nous +devenions fous... Cette hantise de Larsan nous conduira au +cabanon, mon ami!... Il n'y a pas deux jours que nous sommes +enferms dans ce chteau, et voyez dj dans quel tat... + +Rouletabille m'interrompit. + +Non! non!... je le sens!... Il est l!... Je le touche!... Mais +o?... Mais quand?... Depuis que je suis entr ici, je sens qu'il +ne faut pas que je m'en loigne!... Je ne tomberai pas dans le +pige!... Je n'irai pas le chercher dehors, bien que je l'aie vu +dehors!... Bien que vous l'ayez vu, vous-mme, dehors!... + +Puis il s'est calm tout fait, a fronc les sourcils, a allum +sa bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours o sa +raison, qui ignorait encore le lien qui l'unissait la Dame en +noir, n'tait pas trouble par les mouvements de son coeur: + +Raisonnons!... + +Et il en revint tout de suite cet argument qu'il nous avait dj +servi et qu'il se rptait sans cesse lui-mme pour ne point, +disait-il, se laisser sduire par le ct extrieur des choses. +Ne point chercher Larsan l o il se montre, le chercher partout +o il se cache. + +Ceci suivi de cet autre argument complmentaire: + +Il ne se montre si bien l o il parat tre que pour qu'on ne le +voie pas l o il est. + +Et il reprit: + +Ah! le ct extrieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a +des moments o, pour raisonner, je voudrais pouvoir m'arracher les +yeux. Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes... cinq +minutes seulement... et nous verrons peut-tre clair! + +Il s'assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tte dans les +mains et dit: + +Voici, je n'ai plus d'yeux. Dites-moi, Sainclair: qu'y a-t-il +l'intrieur des pierres? + +-- Qu'est-ce que je vois l'intrieur des pierres? rptai je. + +-- Eh non! Eh non! vous n'avez plus d'yeux, vous ne voyez plus +rien! numrez sans voir! NUMREZ-LES TOUS! + +-- Il y a d'abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin o il +voulait en venir. + +-- Trs bien. + +-- Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan. + +-- Pourquoi? + +-- Pourquoi?... Eh! dites-le donc!... Il faut que vous me disiez +pourquoi! J'admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j'en suis sr, +puisque je suis Rouletabille; mais, vis--vis de Rouletabille, me +direz-vous pourquoi vous n'tes pas Larsan?... + +-- Parce que vous l'auriez bien vu!... + +-- Malheureux! hurla Rouletabille, en s'enfonant avec plus de +force les poings dans les yeux! Je n'ai plus d'yeux... Je ne peux +pas vous voir!... Si Jarry, de la brigade des jeux, n'avait pas vu +s'asseoir la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait +jur, par la seule vertu du raisonnement, que l'homme qui prenait +alors les cartes tait Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des +garnis, ne s'tait trouv face face, un soir, chez la Troyon, +avec un homme qu'il reconnut pour tre la vicomte Drouet d'Eslon, +il aurait jur que l'homme qu'il venait arrter et qu'il n'arrta +pas parce qu'il l'avait vu, tait Ballmeyer! Si l'inspecteur +Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous me +connaissez, n'avait pas vu, un aprs-midi, aux courses de +Longchamp, causant deux de ses amis dans le pesage, n'avait pas +vu, dis-je, le comte de Motteville, il et arrt Ballmeyer[3]! Ah! +voyez-vous, Sainclair! ajouta le jeune homme d'une voix sourde et +frmissante, mon pre est n avant moi!... et il faut tre bien +fort pour arrter mon pre!... + +Ceci fut dit avec tant de dsespoir, que le peu de force que +j'avais de raisonner s'vanouit tout fait. Je me bornai lever +les mains au ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne +voulait plus rien voir!... + +Non! non! il ne faut plus rien voir, rpta-t-il... ni vous, ni +M. Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni +le prince Galitch... Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-l +ne peut tre Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai +derrire les pierres... + +Moi, je ne respirais plus... On entendait, sous la vote de la +poterne, le pas rgulier de Mattoni qui montait sa garde. + +Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort... et Mattoni?... +et les autres? + +-- Je sais, je suis sr qu'ils n'ont point quitt le fort +d'Hercule pendant que Larsan apparaissait Mme Darzac et +M. Darzac, en gare de Bourg... + +-- Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en +occupez pas, parce que tout l'heure, ils n'taient point +derrire les binocles noirs! + +Rouletabille frappa du pied, et s'cria: Taisez-vous! Taisez- +vous, Sainclair!... Vous allez me rendre plus nerveux que ma +mre! + +Cette phrase, dite dans la colre, me frappa trangement. J'eus +voulu questionner Rouletabille sur l'tat d'esprit de la Dame en +noir, mais il avait repris, posment: + +1 Sainclair n'est pas Larsan puisque Sainclair tait au Trport +avec moi pendant que Larsan tait Bourg. + +2 Le professeur Stangerson n'est pas Larsan, puisqu'il tait sur +la ligne de Dijon Lyon pendant que Larsan tait Bourg. En +effet, arrivs Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le +virent descendre de son train. + +Mais tous les autres, s'il est suffisant de pouvoir tre Bourg + ce moment-l pour tre Larsan, peuvent tre Larsan, car tous +pouvaient tre Bourg. + +D'abord M. Darzac y tait; ensuite Arthur Rance a t absent les +deux jours qui ont prcd l'arrive du professeur et de +M. Darzac. Il arrivait tout juste Menton pour les recevoir +(Mrs. Edith elle-mme, sur mes questions, que je posais bon +escient, m'a avou que, ces deux jours-l, son mari avait d +s'absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son voyage +Paris. Enfin, le prince Galitch n'a pas t vu aux grottes ni hors +des jardins de Babylone... + +Prenons d'abord M. Darzac. + +-- Rouletabille! m'criai-je, c'est un sacrilge! + +-- Je le sais bien! + +-- Et c'est une stupidit!... + +-- Je le sais aussi... Mais pourquoi? + +-- Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du gnie; +il pourra peut-tre tromper un policier, un journaliste, un +reporter, et, je le dis: un Rouletabille... il pourra peut-tre +tromper un ami, quelques instants, je l'admets... Mais il ne +pourra jamais tromper une fille au point de se faire passer pour +son pre -- ceci pour vous rassurer sur le cas de M. Stangerson -- +ni une femme, au point de se faire passer pour son fianc. Eh! mon +ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu'elle n'et +franchi son bras le fort d'Hercule!... + +-- Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement +Rouletabille. Eh bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, +mais, comme (oh! l'ironie de cela!) je ne sais pas au juste +jusqu'o va le gnie de mon pre, j'aime mieux, pour rendre +M. Robert Darzac une personnalit que je n'ai jamais song lui +enlever, me baser sur un argument un peu plus solide: Si Robert +Darzac tait Larsan, Larsan ne serait pas apparu plusieurs +reprises Mathilde Stangerson, puisque c'est la rapparition de +Larsan qui enlve Mathilde Stangerson Robert Darzac! + +-- Eh! m'criai-je... quoi bon tant de vains raisonnements quand +on n'a qu' ouvrir les yeux?... Ouvrez-les, Rouletabille! + +Il les ouvrit. + +Sur qui? fit-il avec une amertume sans gale. Sur le prince +Galitch? + +-- Pourquoi pas? Il vous plat, vous, ce prince de la Terre +Noire qui chante des chansons lithuaniennes? + +-- Non! rpondit Rouletabille, mais il plat Mrs. Edith. + +Et il ricana. Je serrai les poings. Il s'en aperut, mais fit tout +comme s'il ne s'en apercevait pas. + +Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m'occupe gure, fit-il +tranquillement. + +-- Vous en tes sr?... Qui vous a dit?... + +-- La femme de Bernier connat l'une des trois petites vieilles +dont nous a parl, au djeuner, Mrs. Edith. J'ai fait une enqute. +C'est la mre d'un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu +faire sauter l'empereur. J'ai vu la photographie des malheureux. +Les deux autres vieilles sont les deux autres mres... Aucun +intrt, fit brusquement Rouletabille. + +Je ne pus retenir un geste d'admiration. + +Ah! vous ne perdez pas votre temps! + +-- L'autre non plus, gronda-t-il. + +Je croisai les bras. + +Et le vieux Bob? fis-je. + +-- Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; +celui-l, non!... Vous avez vu qu'il a une perruque, n'est-ce +pas?... Eh bien, je vous prie de croire que lorsque mon pre met +une perruque, cela ne se voit pas! + +Il me dit cela si mchamment que je me disposai le quitter. Il +m'arrta. + +Eh bien, mais?... Nous n'avons rien dit d'Arthur Rance?... + +-- Oh! celui-l n'a pas chang... dis-je. + +-- Toujours les yeux! Prenez garde vos yeux, Sainclair... + +Et il me serra la main. Je sentis que la sienne tait moite et +brlante. Il s'loigna. Je restai un instant sur place, +songeant... songeant quoi? ceci, que j'avais tort de prtendre +qu'Arthur Rance n'avait pas chang... D'abord, maintenant, il +laissait pousser un soupon de moustache, ce qui tait tout fait +anormal pour un Amricain routinier de sa trempe... Ensuite, il +portait les cheveux plus longs, avec une large mche colle sur le +front... Ensuite, je ne l'avais pas vu depuis deux ans... On +change toujours en deux ans... Et puis Arthur Rance, qui ne buvait +que de l'alcool, ne boit plus que de l'eau... Mais alors, +Mrs. Edith?... Qu'est-ce que Mrs. Edith?... Ah ! Est-ce que je +deviens fou, moi aussi?... Pourquoi dis-je: moi aussi?... comme... +comme la Dame en noir?... comme... comme Rouletabille?... Est-ce +que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu fou?... Ah! +la Dame en noir nous a tous ensorcels!... Parce que la Dame en +noir vit dans le perptuel frisson de son souvenir, voil que nous +tremblons du mme frisson qu'elle... La peur, a se gagne... comme +le cholra. + +3 De l'emploi de mon aprs-midi, jusqu' cinq heures. + +Je profitai de ce que je n'tais point de garde pour aller me +reposer dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rv tout de +suite que le vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une +affreuse association de bandits qui avaient jur notre perte +Rouletabille et moi. Et, quand je me rveillai, sous cette +impression funbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux +chteau, toutes ces pierres menaantes, je ne fus pas loin de +donner raison mon cauchemar et je me dis tout haut: Dans quel +repaire sommes-nous venus nous rfugier? Je mis le nez la +fentre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Tmraire, +s'entretenant ngligemment avec Rouletabille et roulant entre ses +jolis doigts fusels une rose clatante. Je descendis aussitt. +Mais, arriv dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis +Rouletabille qui entrait faire son tour d'inspection dans la Tour +Carre. + +Je le vis trs calme et trs matre de sa pense; trs matre +aussi de ses yeux qu'il ne fermait plus. Ah! C'tait toujours un +spectacle de le voir regarder les choses autour de lui. Rien ne +lui chappait. La Tour Carre, habitation de la Dame en noir, +tait l'objet de son constant souci. + +Et, ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le +moment o va se produire la tant mystrieuse attaque, de donner +ici le plan intrieur de l'tage habit de cette tour, tage qui +se trouvait de plain-pied avec la Cour de Charles le Tmraire. + + + +Quand on entrait dans la Tour Carre par la seule porte K, on se +trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de +la salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout +l'espace O, O1, O2, O3, et tait ferme de murs de pierre qui +existaient toujours avec leurs portes donnant sur les autres +pices du Vieux Chteau. C'est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette +salle des gardes, avait fait lever des murailles de planches de +faon constituer une pice assez spacieuse qu'elle avait le +dessein de transformer en salle de bains. + +Cette pice mme tait entoure maintenant par les deux couloirs +angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pice qui servait +de loge aux Bernier tait situe en S. On tait dans la ncessit +de passer devant cette porte pour se rendre en R, o se trouvait +l'unique porte permettant d'entrer dans l'appartement des Darzac. +L'un des poux Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et +il n'y avait qu'eux qui avaient le droit d'entrer dans leur loge. +De cette loge, on surveillait galement, par une petite fentre +pratique en Y, la porte V, qui donnait sur l'appartement du vieux +Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur +appartement, l'unique clef qui ouvrait la porte R tait toujours +chez les Bernier; et c'tait une clef spciale et toute neuve, +fabrique la veille dans un endroit que seul Rouletabille +connaissait. Le jeune reporter avait pos la serrure lui-mme. + +Rouletabille aurait bien dsir que la consigne qu'il avait +impose pour l'appartement Darzac ft galement suivie pour +l'appartement du vieux Bob, mais celui-ci s'y tait oppos avec un +clat comique auquel il avait fallu cder. Le vieux Bob ne voulait +pas tre trait comme un prisonnier et il tenait absolument +entrer chez lui et en ressortir quand il lui en prenait +fantaisie sans avoir demander sa clef au concierge. + +Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois +qu'il lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon son +bureau install dans la tour de Charles le Tmraire sans dranger +personne et sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait +encore laisser la porte K ouverte. Il l'exigea et Mrs. Edith donna +raison son oncle sur un ton d'ironie tel, ironie qui s'adressait + la prtention que pouvait avoir Rouletabille de traiter le vieux +Bob l'instar de la fille du professeur Stangerson, que +Rouletabille n'insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de ses lvres +minces: Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint +pas qu'on l'enlve! Et Rouletabille avait compris qu'il n'avait +plus qu' rire avec le vieux Bob de cette ide saugrenue, qu'on +pt enlever comme une jolie femme l'homme dont le principal +attrait tait de possder le plus vieux crne de l'humanit! Et il +avait ri... Il avait mme ri plus fort que le vieux Bob, mais +une condition c'est que la porte K ft ferme clef pass dix +heures du soir, et que cette clef restt toujours en possession +des Bernier qui viendraient lui ouvrir s'il y avait lieu. Ceci +encore drangeait le vieux Bob qui travaillait quelquefois trs +tard dans la tour de Charles Le Tmraire. Mais non plus il ne +voulait avoir l'air de contrecarrer en tout ce brave +M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des voleurs! Car il +faut tout de suite faire observer la dcharge du vieux Bob que, +s'il se prtait si peu aux consignes dfensives de notre jeune +ami, c'est qu'on n'avait point jug utile de le mettre au courant +de la rsurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu +parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois +sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il tait cent lieues de +penser qu'elle n'avait point rompu avec ces malheurs-l depuis +qu'elle s'appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob tait un +goste comme presque tous les savants. Trs heureux, cause +qu'il possdait le plus vieux crne de l'humanit, il ne pouvait +concevoir que tout le monde ne le ft point autour de lui. + +Rouletabille, aprs s'tre aimablement enquis de la sant de la +mre Bernier qui tait en train d'plucher des pommes de terre +dites saucisses, dont un grand sac, ses cts, tait plein, +pria le pre Bernier de nous ouvrir la porte de l'appartement +Darzac. + +C'tait la premire fois que je pntrais dans la chambre de +M. Darzac. L'aspect en tait glacial. Elle me parut froide et +sombre. La pice, trs vaste, tait meuble fort simplement d'un +lit de chne, d'une table-toilette que l'on avait glisse dans +l'une des deux ouvertures J pratiques dans la muraille, autour de +ce qui avait t autrefois des meurtrires. Si paisse tait la +muraille et si grande l'ouverture que toute cette embrasure +formait une sorte de petite chambrette dans la grande, et +M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde +fentre J' tait plus petite. Ces deux fentres taient garnies de +barreaux pais entre lesquels on pouvait peine passer le bras. +Le lit, haut sur ses pieds, tait adoss la muraille extrieure +et pouss contre la cloison (de pierre) qui sparait la chambre de +M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans l'angle de la tour, +se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table- +guridon sur laquelle on avait dpos quelques livres de science +et tout ce qu'il fallait pour crire. Et puis, un fauteuil et +trois chaises. C'tait tout. Il tait absolument impossible de se +cacher dans cette chambre, si ce n'est, naturellement, dans le +placard. Aussi le pre et la mre Bernier avaient-ils reu l'ordre +de visiter, chaque fois qu'ils faisaient l'appartement, ce placard +o M. Darzac enfermait ses vtements; et Rouletabille lui-mme +qui, en l'absence des Darzac, venait de temps autre jeter, dans +les chambres de la Tour Carre, le coup d'oeil du matre, ne +manquait-il jamais de le fouiller. + +Il le fit encore devant moi. Quand nous passmes ensuite dans la +chambre de Mme Darzac, nous tions bien srs que nous ne laissions +personne derrire nous chez M. Darzac. Aussitt entr dans +l'appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme +il le faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient +intrieurement l'unique porte faisant communiquer l'appartement +avec le corridor. + +La chambre de Mme Darzac tait plus petite que celle de son mari. +Mais bien claire, cause de la disposition spciale des +fentres, et gaie. Aussitt qu'il y eut mis les pieds, je vis +Rouletabille plir et tourner vers moi son bon et (alors) +mlancolique visage. Il me dit: + +Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir? + +Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fentre, garnie de +barreaux comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, +tait, du reste, grande ouverte et une brise lgre faisait +voleter l'toffe que l'on avait tire sur une tringle au-dessus +d'une penderie qui garnissait un ct de la muraille. L'autre +ct tait occup par le lit. Cette penderie tait si haut place +que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que l'toffe qui +la recouvrait ne tombaient point jusqu'au parquet, de telle sorte +qu'il et t absolument impossible quelqu'un qui et voulu se +cacher l de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme +la tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux tait des +plus lgres, il n'et pu galement s'y suspendre. Rouletabille +n'en examina pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard +dans cette pice. Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux +chaises et les quatre murs, entre lesquels personne que nous, en +toute vrit vidente du bon Dieu. + +Rouletabille, aprs avoir regard sous le lit, donna le signal du +dpart et nous balaya d'un geste de l'appartement. Il en sortit le +dernier. Bernier ferma aussitt la porte avec la petite clef qu'il +remit dans la poche du haut de son veston que fermait une +boutonnire qu'il boutonna. Nous fmes le tour des corridors et +aussi celui de l'appartement du vieux Bob, compos d'un salon et +d'une chambre aussi facile visiter que l'appartement Darzac. +Personne dans l'appartement, ameublement sommaire, un placard, une +bibliothque, peu prs vides, aux portes ouvertes. Quand nous +sortmes de l'appartement, la mre Bernier venait de placer sa +chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus +clair sa besogne qui tait toujours celle du pelage des pommes +de terre dites saucisses. + +Nous entrmes dans la pice occupe par les Bernier et la +visitmes comme le reste. Les autres tages taient inhabits et +communiquaient avec le rez-de-chausse par un petit escalier +intrieur qui commenait dans l'angle O3 pour aboutir au sommet de +la tour. Une trappe dans le plafond de la pice habite par les +Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda un marteau et +des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait +inutilisable. + +On pouvait dire en principe et en fait que rien n'chappait +Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tourne dans la Tour +Carre n'y laissa personne d'autres que le pre et la mre Bernier +quand nous en fmes sortis tous deux. On peut dire galement +qu'aucun tre humain ne se trouvait dans l'appartement des Darzac +avant que Bernier, quelques minutes plus tard, ne l'et ouvert +lui-mme M. Darzac, ainsi que je vais le raconter. + +Il tait environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier +dans son corridor, devant la porte de l'appartement Darzac, +Rouletabille et moi nous nous retrouvmes dans la Cour du +Tmraire. + + ce moment, nous gagnons le terre-plein de l'ancienne tour B''. +Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tourns vers la terre, +attirs par la rverbration sanglante des Rochers Rouges. +Justement, voil que nous apercevons, vers le bord de la Barma +Grande, qui ouvre sa gueule mystrieuse dans la face flamboyante +des Baouss Rouss, la silhouette agite et funraire du vieux +Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La falaise rouge +surgit des eaux dans un tel lan radieux qu'on pourrait la croire +toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l'a mise +au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque- +mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme, s'agite-t- +il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents fois +millnaire, creuse dans la lave ardente pour servir de premier +toit la premire famille, aux premiers jours de la terre? +Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce dcor embras? Nous le +voyons brandir son crne et nous l'entendons rire... rire... rire. +Ah! son rire nous fait mal maintenant, nous dchire les oreilles +et le coeur. + +Du vieux Bob, notre attention s'en va M. Robert Darzac qui vient +de passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du +Tmraire. Il ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! +Rouletabille le plaint et il comprend qu'il soit bout de +patience. Dans l'aprs-midi, il a encore dit mon ami qui me l'a +rpt: Huit jours, c'est beaucoup! Je ne sais pas si je pourrai +supporter ce supplice encore huit jours. + +-- Et o irez-vous? lui demanda Rouletabille. + +-- Rome! a-t-il rpondu. videmment, la fille du professeur +Stangerson ne le suivra maintenant que l et Rouletabille croit +que c'est cette ide que le pape pourra arranger son affaire qui a +mis ce voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, +pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous +ne le quittons pas des yeux jusqu' la porte de la Tour Carre. Il +est certain qu'il n'en peut plus! Sa taille s'est encore vote. +Il a les mains dans les poches. Il a l'air dgot de tout! de +tout! Oui, il a l'air dgot de tout, avec ses mains dans ses +poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et l'on +ne sourira pas toujours! Et, je puis l'avouer tout de suite, moi +qui ai souri... Eh bien, M. Darzac m'a procur, grce l'aide +gniale de Rouletabille, le frisson d'pouvante le plus affreux +qui puisse secouer des moelles humaines, en vrit! Alors! Alors, +qu'est-ce qui l'aurait cru?... + +M. Darzac s'en fut tout droit la Tour Carre, o il trouva +naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme +Bernier tait sorti devant la porte de l'appartement, qu'il avait +la clef dans sa poche et que, dans l'appartement, il fut tabli +par la suite qu'aucun barreau n'avait t sci, nous tablissons +que lorsque M. Darzac entre dans sa chambre, il n'y a personne +dans l'appartement. Et c'est la vrit. + +videmment tout cela a t bien prcis aprs, par chacun de nous; +mais si je vous en parle avant, c'est que je suis dj hant par +l'inexplicable qui se prpare dans l'ombre et qui est prt +clater. + + ce moment, il est cinq heures. + +4 La soire depuis cinq heures jusqu' la minute o se produisit +l'attaque de la Tour Carre. + +Rouletabille et moi restmes une heure environ bavarder, +autrement dit, continuer nous monter la tte, sur le terre- +plein de cette tour B''. Tout coup, Rouletabille me donna un +petit coup sec sur l'paule et fit: Mais, j'y pense!... et il +s'en fut dans la Tour Carre o je le suivis. J'tais cent +lieues de deviner quoi il pensait. Il pensait au sac de pommes +de terre de la mre Bernier qu'il vida entirement sur le plancher +de leur chambre pour la plus grande stupfaction de la bonne +femme; puis, content de ce geste qui rpondait videmment une +proccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour du +Tmraire, cependant que, derrire nous, le pre Bernier riait +encore des pommes de terre rpandues. + +Mme Darzac se montra un instant la fentre de la chambre occupe +par son pre, au premier tage de la Louve. + +La chaleur tait devenue insupportable. Nous tions menacs d'un +violent orage et nous aurions voulu qu'il clatt tout de suite... + +Ah! l'orage nous soulagerait beaucoup... La mer a la tranquillit +lourde et paisse d'une nappe olagineuse. Ah! la mer est pesante, +et l'air est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n'y a de +lger sur la terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est +rapparu sur le bord de la Barma Grande et qui s'agite encore. On +dirait qu'il danse. Non, il fait un discours. qui? Nous nous +penchons sur le parapet pour voir. Il y a videmment quelqu'un sur +la grve qui le vieux Bob tient des propos prhistoriques. Mais +des feuilles de palmier nous cachent l'auditoire du vieux Bob. +Enfin, l'auditoire remue et s'avance; il s'approche du professeur +noir, comme l'appelle Rouletabille. Cet auditoire est compos de +deux personnes: Mrs. Edith... c'est bien elle, avec ses grces +languissantes, sa faon de s'appuyer sur le bras de son mari... Au +bras de son mari! Mais celui-ci n'est point son mari!... Quel est +donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s'appuie +avec tant de grces languissantes? + +Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu'un pour +nous renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le +seuil de la porte de la Tour Carre. Rouletabille lui fait signe. +Bernier nous rejoint et son oeil suit la direction indique par +l'index de Rouletabille. + +Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?... + +-- Ce jeune homme? rpond sans hsiter Bernier, c'est le prince +Galitch. + +Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous +n'avions jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais +vraiment je ne me serais pas imagin cette dmarche... Et puis, il +ne me semblait pas si grand... Rouletabille me comprend, hausse +les paules... + +C'est bien, dit-il Bernier... Merci... + +Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince. + +Je ne puis dire qu'une chose, fait Bernier avant de nous quitter, +c'est que c'est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. +Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu'il est +russe. a va, a vient, a quitte le pays sans dire gare! L'avant- +dernire fois qu'il tait invit ici djeuner, madame et +monsieur l'attendaient et n'osaient commencer sans lui. Eh bien, +on a reu une dpche priant de l'excuser parce qu'il avait manqu +le train. La dpche tait date de Moscou... + +Et Bernier, ricanant drlement, retourne sur le seuil de sa tour. + +Nos yeux fixent toujours la grve. Mrs. Edith et le prince +continuent leur promenade vers la grotte de Romo et Juliette; le +vieux Bob cesse soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, +s'en vient vers le chteau, y entre, traverse la baille, et nous +voyons trs bien (du haut du terre-plein de la tour B'') qu'il a +fini de rire. Le vieux Bob est devenu la tristesse mme. Il est +silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous l'appelons; +il ne nous entend pas. Il porte devant lui bras tendus son plus +vieux crne et tout coup, voil qu'il devient furieux. Il +adresse les pires injures au plus vieux crne de l'humanit. Il +descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps +encore les clats de sa colre jusqu'au fond de la batterie basse. +Des coups sourds y retentissaient. On et dit qu'il se battait +contre les murs. + +Six heures, ce moment, sonnaient la vieille horloge du Chteau +Neuf. Et, presque en mme temps, un roulement de tonnerre se fit +entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l'horizon devint +toute noire. + +Alors, un garon d'curie, Walter, une brave brute, incapable +d'une ide, mais qui avait montr depuis des annes un dvouement +de bte son matre, qui tait le vieux Bob, passa sous la +poterne du jardinier, entra dans la Cour de Charles le Tmraire +et vint nous. Il me tendit une lettre, il en donna une galement + Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carre. + +Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu'il allait faire la Tour +Carre. Il rpondit qu'il allait porter au pre Bernier le +courrier de M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne +connat que cette langue; mais nous, nous la parlons suffisamment +pour la comprendre. Walter tait charg de distribuer le courrier +depuis que le pre Jacques n'avait plus le droit de s'loigner de +sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et lui dit +qu'il allait faire lui-mme la commission. + +Quelques gouttes d'eau commenaient alors tomber. + +Nous nous dirigemes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, + cheval sur une chaise, le pre Bernier fumait sa pipe. + +M. Darzac est toujours l? demanda Rouletabille. + +-- Il n'a pas boug, rpondit Bernier. + +Nous frappons. Nous entendons les verrous que l'on tire de +l'intrieur (ces verrous doivent toujours tre pousss ds que la +personne est entre. Rglement Rouletabille). + +M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous +pntrons chez lui. Pour crire, il s'asseyait devant la petite +table-guridon, juste en face de la porte R et faisait face +cette porte. + +Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la +lettre qu'il lit confirme le tlgramme qu'il a reu le matin et +le presse de revenir Paris: son journal veut absolument +l'envoyer en Russie. + +M. Darzac lit avec indiffrence les deux ou trois lettres que nous +venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends +Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon +ami de Paris qui, aprs m'avoir donn quelques dtails sans +importance sur le dpart de Brignolles, m'apprend que ledit +Brignolles se fait adresser son courrier Sospel, l'htel des +Alpes. Ceci est extrmement intressant et M. Darzac et +Rouletabille se rjouissent du renseignement. Nous convenons +d'aller Sospel le plus tt qu'il nous sera possible, et nous +sortons de l'appartement Darzac. La porte de la chambre de +Mme Darzac n'tait pas ferme. Voil ce que j'observai en sortant. +J'ai dit, du reste, que Mme Darzac n'tait point chez elle. +Aussitt que nous fmes sortis, le pre Bernier referma clef la +porte de l'appartement, aussitt... aussitt... je l'ai vu, vu, +vu... aussitt et il mit la clef dans sa poche, dans la petite +poche d'en haut de son veston. Ah! je le vois encore mettre la +clef dans sa petite poche d'en haut de son veston, je le jure!... +et il en a boutonn le bouton. + +Puis nous sortons de la Tour Carre, tous les trois, laissant le +pre Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu'il +est et qu'il n'a jamais cess d'tre jusqu'au dernier jour. Ce +n'est pas parce qu'on a un peu braconn qu'on ne saurait tre un +bon chien de garde. Au contraire, ces chiens-l, a braconne +toujours. Et je le dis hautement, dans tout ce qui va suivre, le +pre Bernier a toujours fait son devoir et n'a jamais dit que la +vrit. Sa femme aussi, la mre Bernier, tait une excellente +concierge, intelligente, et avec a pas bavarde. Aujourd'hui +qu'elle est veuve, je l'ai mon service. Elle sera heureuse de +lire ici le cas que je fais d'elle et aussi l'hommage rendu son +mari. Ils l'ont mrit tous les deux. + +Il tait environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour +Carre, nous allmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour +Ronde, Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitt entr dans la +batterie basse, M. Darzac poussa un cri en voyant l'tat dans +lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait depuis la +veille pour essayer de se distraire, et qui reprsentait le plan +une grande chelle du chteau fort d'Hercule tel qu'il existait au +XVe sicle, d'aprs des documents que nous avait montrs Arthur +Rance. Ce lavis tait tout fait gch et la peinture en avait +t toute barbouille. Il tenta en vain de demander des +explications au vieux Bob, qui tait agenouill auprs d'une +caisse contenant un squelette, et si proccup par une omoplate +qu'il ne lui rpondit mme pas. + +J'ouvre ici une petite parenthse pour demander pardon au lecteur +de la prcision mticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, +je reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite +que les vnements les plus futiles ont une importance en ralit +considrable, car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous +le faisons en plein drame, sans nous en douter, hlas! + +Comme le vieux Bob tait d'une humeur de dogue, nous le quittmes, +du moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis +gch, et pensant sans doute tout autre chose. + +En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levmes les yeux +au ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempte tait +proche. En attendant, la pluie ne tombait dj plus et nous +touffions. + +Je vais me jeter sur mon lit, dclarai-je... Je n'en puis plus... +Il fait peut-tre frais l-haut, toutes fentres ouvertes... + +Rouletabille me suivit dans le Chteau Neuf. Soudain, comme nous +tions arrivs sur le premier palier du vaste escalier branlant, +il m'arrta: + +Oh! oh! fit-il voix basse, elle est l... + +-- Qui? + +-- La Dame en noir!... Vous ne sentez pas que tout l'escalier en +est embaum? + +Et il se dissimula derrire une porte en me priant de continuer +mon chemin sans plus m'occuper de lui; ce que je fis. + +Quelle ne fut pas ma stupfaction, en poussant la porte de ma +chambre, de me trouver face face avec Mathilde!... + +Elle poussa un lger cri et disparut dans l'ombre, s'envolant +comme un oiseau surpris. Je courus l'escalier et me penchai sur +la rampe. Elle glissait le long des marches comme un fantme. Elle +fut bientt au rez-de-chausse et je vis au-dessous de moi +Rouletabille qui, pench sur la rampe du premier palier, +regardait, lui aussi. + +Et il remonta jusqu' moi. + +Hein! fit-il, qu'est-ce que je vous avais dit!... La +malheureuse! + +Il paraissait nouveau trs agit. + +J'ai demand huit jours M. Darzac... Il faut que tout soit fini +dans vingt-quatre heures ou je n'aurai plus la force de rien!... + +Et il s'affala tout coup sur une chaise. + +J'touffe!... gmit-il, j'touffe! Et il arracha sa cravate. De +l'eau! J'allais lui chercher une carafe, mais il m'arrta: +Non!... c'est l'eau du ciel qu'il me faut! Et il montra le poing +au ciel noir qui ne crevait toujours point. + +Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, penser. Ce qui +m'tonnait, c'est qu'il ne me posait aucune question sur ce que la +Dame en noir tait venue faire chez moi. J'aurais t bien +embarrass de lui rpondre. Enfin, il se leva: + +O allez-vous? + +-- Prendre la garde la poterne. + +Il ne voulut mme point venir dner et demanda qu'on lui apportt +l sa soupe, comme un soldat. Le dner fut servi huit heures +et demie la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux +Bob, dclara que celui-ci ne voulait pas dner. Mrs. Edith, +craignant qu'il ne ft souffrant, s'en fut tout de suite la Tour +Ronde. Elle ne voulut point que Mr Arthur Rance l'accompagnt. +Elle paraissait en fort mauvais termes avec son mari. La Dame en +noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur Stangerson. +Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui +me troubla profondment. Ses yeux ne me quittaient point. Personne +ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. +Toutes les fentres taient ouvertes. On suffoquait. Un clair et +un violent coup de tonnerre se succdrent rapidement et, tout +coup, ce fut le dluge. Un soupir de soulagement dtendit nos +poitrines oppresses. Mrs. Edith revenait juste temps pour +n'tre point noye par la pluie furieuse qui semblait devoir +engloutir la presqu'le. + +Elle raconta avec animation qu'elle avait trouv le vieux Bob le +dos courb devant son bureau, et la tte dans les mains. Il +n'avait point rpondu ses questions. Elle l'avait secou +amicalement, mais il avait fait l'ours. Alors, comme il tenait +obstinment ses mains sur ses oreilles, elle l'avait piqu, avec +une petite pingle tte de rubis, dont elle retenait +l'ordinaire les plis du fichu lger qu'elle jetait le soir sur ses +paules. Il avait grogn, lui avait attrap la petite pingle +tte de rubis et l'avait jete en rageant sur son bureau. Et puis, +il lui avait enfin parl brutalement, comme il ne l'avait encore +jamais fait: Vous, madame ma nice, laissez-moi tranquille. +Mrs. Edith en avait t si peine qu'elle tait sortie sans +ajouter un mot, se promettant de ne plus remettre, ce soir-l, les +pieds la Tour Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith +avait tourn la tte pour voir une fois encore son vieil oncle et +elle avait t stupfaite de ce qu'il lui avait t donn +d'apercevoir. Le plus vieux crne de l'humanit tait sur le +bureau de l'oncle sens dessus dessous, la mchoire en l'air toute +barbouille de sang, et le vieux Bob, qui s'tait toujours conduit +d'une faon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son +crne! Elle s'tait enfuie, un peu effraye. + +L-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce +qu'elle avait pris pour du sang tait de la peinture. Le crne du +vieux Bob tait badigeonn de la peinture de Robert Darzac. + +Je quittai le premier la table pour courir Rouletabille, et +aussi pour chapper au regard de Mathilde. Qu'est-ce que la Dame +en noir tait venue faire dans ma chambre? Je devais bientt le +savoir. + +Quand je sortis, la foudre tait sur nos ttes et la pluie +redoublait de force. Je ne fis qu'un bond jusqu' la poterne. Pas +de Rouletabille! Je le trouvai sur la terrasse B'', surveillant +l'entre de la Tour Carre et recevant tout l'orage sur le dos. + +Je le secouai pour l'entraner sous la poterne. + +Laisse donc, me disait-il... Laisse donc! C'est le dluge! Ah! +comme c'est bon! comme c'est bon! Toute cette colre du ciel! Tu +n'as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, +je hurle, coute! Je hurle!... Je hurle!... Heu! heu! heu!... Plus +fort que le tonnerre!... Tiens! on ne l'entend plus!... + +Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots +soulevs, des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu'il +tait devenu vraiment fou. Hlas! Le malheureux enfant exhalait en +cris indistincts l'atroce douleur qui le brlait, dont il essayait +en vain d'touffer la flamme dans sa poitrine hroque: la douleur +du fils de Larsan! + +Et tout coup je me retournai, car une main venait de me saisir +le poignet et une forme noire s'accrochait moi dans la tempte: + +O est-il?... O est-il? + +C'tait Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un +nouvel clat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un +affreux dlire, hurlait au tonnerre se dchirer la gorge. Elle +l'entendit. Elle le vit. Nous tions couverts d'eau, tremps par +la pluie du ciel et par l'cume de la mer. La jupe de Mme Darzac +claquait dans la nuit comme un drapeau noir et m'enveloppait les +jambes. Je soutins la malheureuse, car je la sentais dfaillir, +et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste dchanement des +lments, au cours de cette tempte, sous cette douche terrible, +au sein de la mer rugissante, je sentis tout coup son parfum, le +doux et pntrant et si mlancolique parfum de la Dame en noir!... +Ah! je comprends! Je comprends comment Rouletabille, s'en est +souvenu par-del les annes... Oui, oui, c'est une odeur pleine de +mlancolie, un parfum pour tristesse intime... Quelque chose comme +le parfum isol et discret et tout fait personnel d'une plante +abandonne, qui et t condamne fleurir pour elle toute seule, +toute seule... Enfin! C'est un parfum qui m'a donn de ces ides- +l et que j'ai essay d'analyser comme a, plus tard... parce que +Rouletabille m'en parlait toujours... Mais c'tait un bien doux et +bien tyrannique parfum qui m'a comme enivr tout d'un coup, l, au +milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout +d'un coup, quand je l'ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! +extraordinaire, car j'avais pass vingt fois auprs de la Dame en +noir sans dcouvrir ce que ce parfum avait d'extraordinaire, et il +m'apparaissait dans un moment o les plus persistants parfums de +la terre -- et mme tous ceux qui font mal la tte -- sont +balays comme une haleine de rose par le vent de mer. Je comprends +que lorsqu'on l'avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin +tant pis si je me vante, mais je suis persuad que tout le monde +ne pourrait son gr comprendre le parfum de la Dame en noir, et +il fallait certainement pour cela tre trs intelligent, et il est +probable que, ce soir-l, je l'tais plus que les autres soirs, +bien que, ce soir-l, je ne dusse rien comprendre ce qui se +passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette +mlancolique et captivante, et adorablement dsesprante odeur, -- +eh bien, c'tait pour la vie! Et le coeur devait en tre embaum, +si c'tait un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou +embras, si c'tait un coeur d'amant, comme celui de M. Darzac; ou +empoisonn, si c'tait un coeur de bandit, comme celui de +Larsan... Non! non, on ne devait plus pouvoir s'en passer jamais! +Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac et Larsan et +tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!... + +Donc, dans la tempte, s'accrochant mon bras, la Dame en noir +appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous +chappa, bondit, se sauva travers la nuit en criant: Le parfum +de la Dame en noir! Le parfum de la Dame en noir!... + +La malheureuse sanglotait. Elle m'entrana vers la tour. Elle +frappa de son poing dsespr la porte que Bernier nous ouvrit, +et elle ne s'arrtait point de pleurer. Je lui disais des choses +banales, la suppliant de se calmer, et cependant j'aurais donn ma +fortune pour trouver des mots qui, sans trahir personne, lui +eussent peut-tre fait comprendre quelle part je prenais au drame +qui se jouait entre la mre et l'enfant. + +Brusquement elle me fit entrer droite, dans le salon qui +prcdait la chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte +en tait ouverte. L, nous allions tre aussi seuls que si elle +m'avait fait entrer chez elle, car nous savions que le vieux Bob +travaillait tard dans la Tour du Tmraire. + +Mon Dieu! Dans cette soire horrible, le souvenir de ce moment que +je passai en face de la Dame en noir n'est pas le moins +douloureux. J'y fus mis une preuve laquelle je ne m'attendais +point et quand, brle-pourpoint, sans qu'elle prt mme le temps +de nous plaindre de la faon dont nous venions d'tre traits par +les lments -- car je ruisselais sur le parquet comme un vieux +parapluie -- elle me demanda: Il y a longtemps, Monsieur +Sainclair, que vous tes all au Trport? je fus plus bloui, +tourdi, que par tous les coups de foudre de l'orage. Et je +compris que, dans le moment mme que la nature entire s'apaisait +au dehors, j'allais subir, maintenant que je me croyais l'abri, +un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre +vainement depuis des sicles au rocher d'Hercule! Je dus faire +mauvaise contenance et trahir tout l'moi o me plongeait cette +phrase inattendue. D'abord, je ne rpondis point; je balbutiai, et +certainement je fus tout fait ridicule. Voil des annes que ces +choses se sont passes. Mais j'y assiste encore comme si j'tais +mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouills et qui ne +sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau tre +trempe et, comme moi, sortir de l'ouragan, eh bien, elle tait +admirable avec ses cheveux dfaits, son col nu, ses magnifiques +paules que moulait la soie lgre d'un vtement, lequel +apparaissait mes yeux extasis comme une loque sublime, jete +par quelque hritier de Phidias sur la glaise immortelle qui vient +de prendre la forme de la beaut! Je sens bien que mon motion, +mme aprs tant d'annes, quand je songe ces choses, me fait +crire des phrases qui manquent de simplicit. Je n'en dirai point +plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approch la fille du +professeur Stangerson me comprendront peut-tre, et je ne veux +ici, vis--vis de Rouletabille, qu'affirmer le sentiment de +respectueuse consternation qui me gonfla le coeur devant cette +mre divinement belle, qui, dans le dsordre harmonieux o l'avait +jete l'affreuse tempte -- physique et morale -- o elle se +dbattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car j'avais +jur Rouletabille de me taire, et voil, hlas! Que mon silence +mme parlait plus haut que ne l'avait jamais fait aucune de mes +plaidoiries. + +Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n'oublierai de +ma vie: + +Vous tes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert +tous deux! + +Et elle ajouta avec un gros sanglot: + +Pourquoi continue-t-il mentir? + +Moi, je ne rpondais rien. Qu'est-ce que j'aurais rpondu? Cette +femme avait t toujours si distante, comme on dit maintenant, +vis--vis de tout le monde en gnral et de moi en particulier. Je +n'avais jamais exist pour elle... et voil qu'aprs m'avoir fait +respirer le parfum de la Dame en noir elle pleurait devant moi +comme une vieille amie... + +Oui, comme une vieille amie... Elle me raconta tout, j'appris +tout, en quelques phrases pitoyables et simples comme l'amour +d'une mre... tout ce que me cachait ce petit sournois de +Rouletabille. videmment, ce jeu de cache-cache ne pouvait durer +et ils s'taient bien devins tous les deux. Pousse par un sr +instinct, elle avait voulu dfinitivement savoir ce que c'tait +que ce Rouletabille qui l'avait sauve et qui avait l'ge de +l'autre... et qui ressemblait l'autre. Et une lettre tait venue +lui apporter Menton mme la preuve rcente que Rouletabille lui +avait menti et n'avait jamais mis les pieds dans une institution +de Bordeaux. Immdiatement, elle avait exig du jeune homme une +explication, mais celui-ci s'y tait prement drob. Toutefois, +il s'tait troubl quand elle lui avait parl du Trport et du +collge d'Eu et du voyage que nous avions fait l-bas avant de +venir Menton. + +Comment l'avez-vous su? m'criai-je, me trahissant aussitt. + +Elle ne triompha mme point de mon innocent aveu, et elle m'apprit +d'une phrase tout son stratagme. Ce n'tait point la premire +fois qu'elle venait dans nos chambres quand je l'avais surprise le +soir mme... Mon bagage portait encore l'tiquette rcente de la +consigne eudoise. + +Pourquoi ne s'est-il point jet dans mes bras, quand je les lui +ai ouverts? gmit-elle. Hlas! Hlas! s'il se refuse tre le +fils de Larsan, ne consentira-t-il jamais tre le mien? + +Rouletabille s'tait conduit d'une faon atroce pour cette femme +qui avait cru son enfant mort, qui l'avait pleur dsesprment, +comme je l'appris plus tard, et qui gotait enfin, au milieu de +malheurs incomparables, la joie mortelle de voir son fils +ressuscit... Ah! le malheureux!... La veille au soir, il lui +avait ri au nez, quand elle lui avait cri, bout de forces, +qu'elle avait eu un fils et que ce fils c'tait lui! Il lui avait +ri au nez en pleurant!... Arrangez cela comme vous voudrez! C'est +elle qui me l'a dit et je n'aurais jamais cru Rouletabille si +cruel, ni si sournois, ni si mal lev. + +Certes! il se conduisait d'une faon abominable! Il tait all +jusqu' lui dire qu'il n'tait sr d'tre le fils de personne, pas +mme d'un voleur! C'est alors qu'elle tait rentre dans la Tour +Carre et qu'elle avait dsir mourir. Mais elle n'avait pas +retrouv son fils pour le perdre sitt et elle vivait encore! +J'tais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais +pardon pour Rouletabille. Ainsi, voil quel tait le rsultat de +la politique de mon ami. Sous prtexte de la mieux dfendre contre +Larsan, c'est lui qui la tuait! Je ne voulus pas en savoir +davantage! J'en savais trop! Je m'enfuis! J'appelai Bernier qui +m'ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carre, en maudissant +Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du Tmraire, +mais celle-ci tait dserte. + + la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il +y avait une lumire dans la chambre de mon ami. J'escaladai +l'escalier branlant du Chteau Neuf. Enfin! Voici sa porte: je +l'ouvre, je l'enfonce. Rouletabille est devant moi: + +Que voulez-vous, Sainclair? + +En quelques phrases haches, je lui narre tout, et il connat mon +courroux. + +Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, rplique-t-il d'une voix +glace. Elle ne vous a pas dit qu'elle me dfend de toucher cet +homme!... + +-- C'est vrai, m'criai-je... je l'ai entendue!... + +-- Eh bien! Qu'est-ce que vous venez me raconter, alors? continue- +t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu'elle m'a dit hier?... Elle +m'a ordonn de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir +aux prises avec mon pre! + +Et il ricane, ricane. + +Avec mon pre!... Elle le croit sans doute plus fort que moi!... + +Il tait affreux en parlant ainsi. + +Mais, tout coup, il se transforma et rayonna d'une beaut +fulgurante. Elle a peur pour moi!... eh bien, moi, j'ai peur pour +elle!... Et je ne connais pas mon pre... Et je ne connais pas ma +mre! + +.. .. .. .. .. + + ce moment, un coup de feu dchire la nuit, suivi du cri de la +mort! Ah! revoil le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes +cheveux se dressent sur ma tte et Rouletabille chancelle comme +s'il venait d'tre frapp lui-mme!... + +Et puis, il bondit la fentre ouverte et une clameur dsespre +emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman! + + + + +XI +L'attaque de la Tour Carre. + +J'avais bondi derrire lui, je l'avais pris bras le corps, +redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: Maman! +Maman! Maman! une telle fureur de dsespoir, un appel ou plutt +une annonce de secours tellement au-dessus des forces humaines que +je pouvais craindre qu'il n'oublit qu'il n'tait qu'un homme, +c'est--dire incapable de voler directement de cette fentre +cette tour, de traverser comme un oiseau ou comme une flche cet +espace noir qui le sparait du crime et qu'il remplissait de son +effrayante clameur. Tout coup, il se retourna, me renversa, se +prcipita, dvala, dgringola, roula, se rua travers couloirs, +chambres, escaliers, cours, jusqu' cette tour maudite qui venait +de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable! + +Et moi, je n'avais encore eu que le temps de rester la fentre, +clou sur place par l'horreur de ce cri. J'y tais encore quand la +porte de la Tour Carre s'ouvrit et quand, dans son cadre de +lumire, apparut la forme de la Dame en noir! Elle tait toute +droite et bien vivante, malgr le cri de la mort, mais son ple et +spectral visage refltait une terreur indicible. Elle tendit les +bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille, et les bras de +la Dame en noir se refermrent et je n'entendis plus que des +soupirs et des gmissements, et encore ces deux syllabes que la +nuit rptait indfiniment: Maman! Maman! + +Je descendis mon tour dans la cour, les tempes battantes, le +coeur dsordonn, les reins rompus. Ce que j'avais vu sur le seuil +de la Tour Carre ne me rassurait en aucune faon. C'est en vain +que j'essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment mme o nous +croyions tout perdu, tout, au contraire, n'tait-il point +retrouv? Le fils n'avait-il point retrouv la mre? La mre +n'avait-elle point enfin retrouv l'enfant?... Mais pourquoi... +pourquoi ce cri de mort quand elle tait si vivante? Pourquoi ce +cri d'angoisse avant qu'elle appart, debout, sur le seuil de la +tour? + +Chose extraordinaire, il n'y avait personne dans la Cour du +Tmraire quand je la traversai. Personne n'avait donc entendu le +coup de feu? Personne n'avait donc entendu les cris? O se +trouvait M. Darzac? O se trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils +encore dans la batterie basse de la Tour Ronde? J'aurais pu le +croire, car j'apercevais, au niveau du sol de cette tour, de la +lumire. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, n'avait donc rien +entendu?... Mattoni qui veillait sous la poterne du jardinier? Eh +bien! Et Bernier! et la mre Bernier! Je ne les voyais pas. Et la +porte de la Tour Carre tait reste ouverte! Ah! le doux murmure: +Maman! Maman! Maman! Et je l'entendais, elle, qui ne disait que +cela en pleurant: Mon petit! mon petit! mon petit! Ils n'avaient +mme pas eu la prcaution de refermer compltement la porte du +salon du vieux Bob. C'est l encore qu'elle avait entran, +qu'elle avait emport son enfant! + +... Et ils y taient seuls, dans cette pice, s'treindre, se +rpter: Maman! Mon petit!... Et puis ils se dirent des choses +entrecoupes, des phrases sans suite... des stupidits divines... +Alors, tu n'es pas mort!... Sans doute, n'est-ce pas? Eh bien, +c'tait suffisant pour les faire repartir pleurer... Ah! ce +qu'ils devaient s'embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu'il +devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en noir!... Je +l'entendis qui disait encore: Tu sais, maman, ce n'est pas moi +qui avais vol!... Et l'on aurait pens, au son de sa voix, qu'il +avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre +Rouletabille. Non! mon petit!... non, tu n'as pas vol!... Mon +petit! mon petit!... Ah! ce n'tait pas ma faute si +j'entendais... mais j'en avais l'me toute chavire... C'tait une +mre qui avait retrouv son petit, quoi!... + +Mais o tait Bernier? J'entrai gauche dans la loge, car je +voulais savoir pourquoi on avait cri et qui est-ce qui avait +tir. + +La mre Bernier se tenait au fond de la loge qu'clairait une +petite veilleuse. Elle tait un paquet noir sur un fauteuil. Elle +devait tre au lit quand le coup de feu avait clat et elle avait +jet sur elle, la hte, quelque vtement. J'approchai la +veilleuse de son visage. Les traits taient dcomposs par la +peur. + +O est le pre Bernier? demandai-je. + +-- Il est l, rpondit-elle en tremblant. + +-- L?... O, l?... + +Mais elle ne me rpondit pas. + +Je fis quelques pas dans la loge et je trbuchai. Je me penchai +pour savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de +terre. Je baissai la veilleuse et j'examinai le parquet. Le +parquet tait couvert de pommes de terre; il en avait roul +partout. La mre Bernier ne les avait donc pas ramasses depuis +que Rouletabille avait vid le sac? + +Je me relevai, je retournai la mre Bernier: + +Ah ! fis-je, on a tir!... Qu'est-ce qu'il y a eu? + +-- Je ne sais pas, rpondit-elle. + +Et, aussitt, j'entendis qu'on refermait la porte de la tour, et +le pre Bernier apparut sur le seuil de la loge. + +Ah! c'est vous, monsieur Sainclair? + +-- Bernier!... Qu'est-il arriv? + +-- Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de +grave... (Et sa voix tait trop forte, trop brave pour tre +aussi assure qu'elle le voulait paratre.) Un accident sans +importance... M. Darzac, en posant son revolver sur sa table de +nuit, l'a fait partir. Madame a eu peur, naturellement, et elle a +cri; et, comme la fentre de leur appartement tait ouverte, elle +a bien pens que M. Rouletabille et vous aviez entendu quelque +chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer. + +-- M. Darzac tait donc rentr chez lui?... + +-- Il est arriv ici presque aussitt que vous avez eu quitt la +tour, monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque +aussitt qu'il est entr dans sa chambre. Vous pensez que, moi +aussi, j'ai eu peur! Ah! je me suis prcipit!... M. Darzac m'a +ouvert lui-mme. Heureusement, il n'y avait personne de bless. + +-- Aussitt mon dpart de la tour, Mme Darzac tait donc rentre +chez elle? + +-- Aussitt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait la tour et +elle l'a suivi dans leur appartement. Ils y sont alls ensemble. + +-- Et M. Darzac? Il est rest dans sa chambre? + +-- Tenez, le voil!... + +Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgr le peu de clart de +l'appartement, je vis qu'il tait atrocement ple. Il me faisait +signe. Je m'approchai de lui et il me dit: + +coutez, Sainclair! Bernier a d vous raconter l'accident. Ce +n'est pas la peine d'en parler personne, si l'on ne vous en +parle pas. Les autres n'ont peut-tre pas entendu ce coup de +revolver. C'est inutile d'effrayer les gens, n'est-ce pas?... +Dites-donc! J'ai un service personnel vous demander. + +-- Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le +savez bien. Disposez de moi, si je puis vous tre utile. + +-- Merci, mais il ne s'agit que de dcider Rouletabille aller se +coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et +elle ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du +calme, du calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de +silence... + +-- Bien, mon ami, comptez sur moi! + +Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui +attestait mon dvouement; j'tais persuad que tous ces gens-l +nous cachaient quelque chose, quelque chose de trs grave!... + +Il entra dans sa chambre, et je n'hsitai pas aller retrouver +Rouletabille dans le salon du vieux Bob. + +Mais, sur le seuil de l'appartement du vieux Bob, je me heurtai +la Dame en noir et son fils qui en sortaient. Ils taient tous +deux si silencieux et avaient une attitude si incomprhensible +pour moi, qui avais entendu les transports de tout l'heure et +qui m'attendais trouver le fils dans les bras de sa mre, que je +restai en face d'eux sans dire un mot, sans faire un geste. +L'empressement que mettait Mme Darzac quitter Rouletabille en +une circonstance aussi exceptionnelle m'intrigua un point que je +ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille +acceptait son cong m'anantissait. Mathilde se pencha sur le +front de mon ami, l'embrassa et lui dit: Au revoir, mon enfant +d'une voix si blanche, si triste, et en mme temps si solennelle, +que je crus entendre l'adieu dj lointain d'une mourante. +Rouletabille, sans rpondre sa mre, m'entrana hors de la tour. +Il tremblait comme une feuille. + +Ce fut la Dame en noir elle-mme qui ferma la porte de la Tour +Carre. J'tais sr qu'il se passait dans la tour quelque chose +d'inou. L'histoire de l'accident ne me satisfaisait en rien; et +il n'est point douteux que Rouletabille n'et pens comme moi, si +sa raison et son coeur n'eussent encore t tout tourdis de ce +qui venait de se passer entre la Dame en noir et lui!... Et puis, +qui me disait que Rouletabille ne pensait pas comme moi? + +... Nous tions peine sortis de la Tour Carre que +j'entreprenais Rouletabille. D'abord je le poussai dans +l'encoignure du parapet qui joignait la Tour Carre la Tour +Ronde, dans l'angle form par l'avance, sur la cour, de la Tour +Carre. + +Le reporter, qui s'tait laiss conduire par moi docilement, comme +un enfant, dit voix basse: + +Sainclair, j'ai jur ma mre que je ne verrais rien, que je +n'entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit la Tour +Carre. C'est le premier serment que je fais ma mre, Sainclair; +mais ma part de paradis pour elle! Il faut que je voie et que +j'entende... + +Nous tions l non loin d'une fentre encore claire, ouvrant sur +le salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fentre n'tait +point ferme, et c'est ce qui nous avait permis, sans doute, +d'entendre distinctement le coup de revolver et le cri de la mort +malgr l'paisseur des murailles de la tour. De l'endroit o nous +nous trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette +fentre, mais n'tait-ce pas dj quelque chose que de pouvoir +entendre?... L'orage avait fui, mais les flots n'taient pas +encore apaiss et ils se brisaient sur les rocs de la presqu'le +d'Hercule avec cette violence qui rendait toute approche de barque +impossible! Ainsi pensai-je dans le moment une barque, parce +que, une seconde, je crus voir apparatre ou disparatre -- dans +l'ombre -- une ombre de barque. Mais quoi! C'tait l videmment +une illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout, +-- de mon esprit certainement plus agit que les flots. + +Nous nous tenions l, immobiles, depuis cinq minutes, quand un +soupir -- ah! ce long, cet affreux soupir! un gmissement profond +comme une expiration, comme un souffle d'agonie, une plainte +sourde, lointaine comme la vie qui s'en va, proche comme la mort +qui vient, nous arriva par cette fentre et passa sur nos fronts +en sueur. Et puis, plus rien... non, on n'entendait plus rien que +le mugissement intermittent de la mer, et, tout coup, la lumire +de la fentre s'teignit. La Tour Carre, toute noire, rentra dans +la nuit. Mon ami et moi nous tions saisi la main et nous nous +commandions ainsi, par cette communication muette, l'immobilit et +le silence. Quelqu'un mourait, l, dans la tour! Quelqu'un qu'on +nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu'un qui n'tait ni +Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le pre Bernier, ni la mre Bernier, +ni, n'en point douter, le vieux Bob: quelqu'un qui ne pouvait +pas tre dans la tour. + +Penchs tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette +fentre qui avait laiss passer cette agonie, nous coutions +encore. Un quart d'heure s'coula ainsi... un sicle. Rouletabille +me montra alors la fentre de sa chambre, reste claire. Je +compris. Il fallait aller teindre cette lumire et redescendre. +Je pris mille prcautions; cinq minutes plus tard, j'tais revenu +auprs de Rouletabille. Il n'y avait plus maintenant d'autre +lumire dans la Cour du Tmraire que la faible lueur au ras du +sol dnonant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie +basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier +o veillait Mattoni. En somme, en considrant la position qu'ils +occupaient, on pouvait trs bien s'expliquer que ni le vieux Bob +ni Mattoni n'eussent rien entendu de ce qui s'tait pass dans la +Tour Carre, ni mme, dans l'orage finissant, des clameurs de +Rouletabille pousses au-dessus de leurs ttes. Les murs de la +poterne taient pais et le vieux Bob tait enfoui dans un +vritable souterrain. + +J'avais eu peine le temps de me glisser auprs de Rouletabille, +dans l'encoignure de la tour et du parapet, poste d'observation +qu'il n'avait point quitt, que nous entendions distinctement la +porte de la Tour Carre qui tournait avec prcaution sur ses +gonds. Comme j'allais me pencher au del de l'encoignure, et +allonger mon buste sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon +coin, ne permettant qu' lui-mme de dpasser de la tte le mur de +la Tour Carre; mais, comme il tait trs courb, je violai la +consigne et je regardai par-dessus la tte de mon ami, et voici ce +que je vis: + +D'abord, le pre Bernier, bien reconnaissable malgr l'obscurit, +qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du +ct de la poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s'arrta, +regarda du ct de nos fentres, le front lev sur le Chteau +Neuf, et puis il se retourna du ct de la tour et fit un signe +que nous pouvions interprter comme un signe de tranquillit. +qui s'adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore; mais il +se rejeta brusquement en arrire, me repoussant. + +Quand nous nous risqumes regarder nouveau dans la cour, il +n'y avait plus personne. Enfin, nous vmes revenir le pre +Bernier, ou plutt nous l'entendmes d'abord, car il y eut entre +lui et Mattoni une courte conversation dont l'cho assourdi nous +arrivait. Et puis nous entendmes quelque chose qui grimpait sous +la vote de la poterne du jardinier, et le pre Bernier apparut +avec, ct de lui, la masse noire et tout doucement roulante +d'une voiture. Nous distinguions bientt que c'tait la petite +charrette anglaise, trane par Toby, le poney d'Arthur Rance. La +Cour du Tmraire tait de terre battue et le petit quipage ne +faisait pas plus de bruit sur cette terre que s'il avait gliss +sur un tapis. Enfin, Toby tait si sage et si tranquille qu'on et +dit qu'il avait reu les instructions du pre Bernier. Celui-ci, +arriv ct du puits, releva encore la tte du ct de nos +fentres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans +encombre la porte de la Tour Carre; enfin, laissant devant la +porte le petit quipage, il entra dans la tour. Quelques instants +s'coulrent qui nous parurent, comme on dit, des sicles, surtout + mon ami qui s'tait mis nouveau trembler de tous ses membres +sans que j'en pusse deviner la raison subite. + +Et le pre Bernier rapparut. Il retraversait la cour, tout seul, +et retournait la poterne. C'est alors que nous dmes nous +pencher davantage, et, certainement, les personnes qui taient +maintenant sur le seuil de la Tour Carre auraient pu nous +apercevoir si elles avaient regard de notre ct, mais elles ne +pensaient gure nous. La nuit s'claircissait alors d'un beau +rayon de lune qui fit une grande raie clatante sur la mer et +allongea sa clart bleue dans la Cour du Tmraire. Les deux +personnages qui taient sortis de la tour et s'taient approchs +de la voiture parurent si surpris qu'ils eurent un mouvement de +recul. Mais nous entendions trs bien la Dame en noir prononcer +cette phrase voix basse: Allons, du courage, Robert, il le +faut! Plus tard, nous avons discut avec Rouletabille pour savoir +si elle avait dit: il le faut ou il en faut, mais nous ne +pmes point conclure. + +Et Robert Darzac dit d'une voix singulire: Ce n'est point ce qui +me manque. Il tait courb sur quelque chose qu'il tranait et +qu'il souleva avec une peine infinie et qu'il essaya de glisser +sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille +avait retir sa casquette et claquait littralement des dents. +Autant que nous pmes distinguer, la chose tait un sac. Pour +remuer ce sac, M. Darzac avait fait de gros efforts, et nous +entendmes un soupir. Appuye contre le mur de la tour, la Dame en +noir le regardait, sans lui prter aucune aide. Et, soudain, dans +le moment que M. Darzac avait russi pousser le sac dans la +voiture, Mathilde pronona, d'une voix sourdement pouvante, ces +mots: Il remue encore!... -- C'est la fin!... rpondit +M. Darzac qui, maintenant, s'pongeait le front. Sur quoi il mit +son pardessus et prit Toby par la bride. Il s'loigna, faisant un +signe la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuye la +muraille comme si on l'avait allonge l pour quelque supplice, ne +lui rpondit pas. M. Darzac nous parut plutt calme. Il avait +redress la taille. Il marchait d'un pas ferme... on pouvait dire: +d'un pas d'honnte homme conscient d'avoir accompli son devoir. +Toujours avec de grandes prcautions, il disparut avec sa voiture +sous la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la +Tour Carre. + +Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m'y +maintint nergiquement. Il fit bien, car Bernier dbouchait de la +poterne et retraversait la cour, se dirigeant nouveau vers la +Tour Carre. Quand il ne fut plus qu' deux mtres de la porte qui +s'tait referme, Rouletabille sortit lentement de l'encoignure du +parapet, se glissa entre la porte et Bernier effray, et mit les +mains au poignet du concierge. + +Venez avec moi, lui dit-il. + +L'autre paraissait ananti. J'tais sorti de ma cachette, moi +aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, +ses yeux taient inquiets et ses lvres murmurrent: + +C'est un grand malheur! + + + + +XII +Le corps impossible. + +Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vrit, +rpliqua Rouletabille voix basse; mais il n'y aura point de +malheur du tout si vous ne nous cachez rien. Allons, venez! + +Et il l'entrana, lui tenant toujours le poignet, vers le Chteau +Neuf, et je les suivis. partir de ce moment, je retrouvai tout +mon Rouletabille. Maintenant qu'il tait si heureusement +dbarrass d'un problme sentimental qui l'avait intress si +personnellement, maintenant qu'il avait retrouv le parfum de la +Dame en noir, il reconqurait toutes les forces incroyables de son +esprit pour la lutte entreprise contre le mystre! Et jusqu'au +jour o tout fut conclu, jusqu' la minute suprme -- la plus +dramatique que j'aie vcu de ma vie, mme aux cts de +Rouletabille -- o la vie et la mort eurent parl et se furent +expliques par sa bouche, il ne va plus avoir un geste +d'hsitation dans la marche suivre; il ne prononcera plus un mot +qui ne contribue ncessairement nous sauver de l'pouvantable +situation faite l'assig par l'attaque de la Tour Carre, dans +la nuit du 12 au 13 avril. + +Bernier ne lui rsista pas. D'autres voudront lui rsister qu'il +brisera et qui crieront grce. + +Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accus qui va +rendre compte des juges. Et, quand nous sommes arrivs dans la +chambre de Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; +j'ai allum la lampe. + +Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en +bourrant sa pipe; il essaye videmment de lire sur ce visage toute +l'honntet qui s'y peut trouver. Puis son sourcil fronc +s'allonge, son oeil s'claire, et, ayant jet vers le plafond +quelques nuages de fume, il dit: + +Voyons, Bernier, comment l'ont-ils tu? + +Bernier secoua sa rude tte de gars picard. + +J'ai jur de ne rien dire. Je n'en sais rien, monsieur! Ma foi, +je n'en sais rien!... + +Rouletabille: + +Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me +racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne rponds plus +de rien!... + +-- Et de quoi donc, monsieur, ne rpondez-vous plus? + +-- Mais, de votre scurit, Bernier!... + +-- De ma scurit, moi?... Je n'ai rien fait! + +-- De notre scurit tous, de notre vie! rpliqua Rouletabille +en se levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui +lui donna le temps de faire sans doute, mentalement, quelque +opration algbrique ncessaire... Alors, reprit-il, il tait +dans la Tour Carre? + +-- Oui, fit la tte de Bernier. + +-- O? Dans la chambre du vieux Bob? + +-- Non! fit la tte de Bernier. + +-- Cach chez vous, dans votre loge? + +-- Non, fit la tte de Bernier. + +-- Ah ! mais o tait-il donc? Il n'tait pourtant pas dans +l'appartement de M. et Mme Darzac? + +-- Oui, fit la tte de Bernier. + +-- Misrable! grina Rouletabille. + +Et il sauta la gorge de Bernier. Je courus au secours du +concierge, et l'enlevai aux griffes de Rouletabille. + +Quand il put respirer: + +Ah ! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m'trangler? +fit-il. + +-- Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et +vous avouez qu'il tait dans l'appartement de M. et de Mme Darzac! +Et qui donc l'a introduit dans cet appartement, si ce n'est vous? +Vous qui, seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas +l? + +Bernier se leva, trs ple: C'est vous, monsieur Rouletabille, +qui m'accusez d'tre le complice de Larsan? + +-- Je vous dfends de prononcer ce nom-l! s'cria le reporter. +Vous savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!... + +-- Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique... c'est vrai... +j'ai eu tort de l'oublier! Quand on se dvoue ses matres, quand +on se bat pour ses matres, il faut ignorer mme contre qui. Je +vous demande pardon! + +-- coutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. +Vous tes un brave homme. Aussi, ce n'est pas votre bonne foi que +j'incrimine: c'est votre ngligence. + +-- Ma ngligence! Et, Bernier, de ple qu'il tait, devint +carlate. Ma ngligence! Je n'ai point boug de ma loge, de mon +couloir! J'ai eu toujours la clef sur moi et je vous jure que +personne n'est entr dans cet appartement, personne d'autre, aprs +que vous l'avez eu visit, cinq heures, que M. Robert et +Mme Robert Darzac. Je ne compte point, naturellement, la visite +que vous y avez faite, six heures environ, vous et M. Sainclair! + +-- Ah ! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que +cet individu -- nous avons oubli son nom, n'est-ce pas, Bernier? +nous l'appellerons l'homme -- que l'homme a t tu chez M. et +Mme Darzac s'il n'y tait pas! + +-- Non! Aussi je puis vous affirmer qu'il y tait! + +-- Oui, mais comment y tait-il? Voil ce que je vous demande, +Bernier. Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la +clef en l'absence de M. Darzac, et que M. Darzac n'a point quitt +sa chambre quand il avait la clef, et qu'on ne pouvait se cacher +dans sa chambre pendant qu'il tait l! + +-- Ah! voil bien le mystre, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac +plus que tout! Mais je n'ai pu lui rpondre que ce que je vous +rponds: voil bien le mystre! + +-- Quand nous avons quitt la chambre de M. Darzac, M. Sainclair +et moi, avec M. Darzac, six heures un quart environ, vous avez +ferm immdiatement la porte? + +-- Oui, monsieur. + +-- Et quand l'avez-vous rouverte? + +-- Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et +Mme Darzac chez eux. M. Darzac venait d'arriver et Mme Darzac +tait depuis quelque temps dans le salon de M. Bob d'o venait de +partir M. Sainclair. Ils se sont retrouvs dans le couloir et je +leur ai ouvert la porte de leur appartement! Voil! Aussitt +qu'ils ont t entrs, j'ai entendu qu'on repoussait les verrous. + +-- Donc, entre six heures et quart et ce moment-l, vous n'avez +pas ouvert la porte? + +-- Pas une seule fois. + +-- Et o tiez-vous, pendant tout ce temps? + +-- Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de +l'appartement, et c'est l que ma femme et moi nous avons dn, +six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce +que, la porte de la tour tant ouverte, il faisait plus clair et +que c'tait plus gai. Aprs le dner, je suis rest fumer des +cigarettes et bavarder avec ma femme, sur le seuil de ma loge. +Nous tions placs de faon que, mme si nous l'avions voulu, nous +n'aurions pas pu quitter des yeux la porte de l'appartement de +M. Darzac. Ah! c'est un mystre! un mystre plus incroyable que le +mystre de la Chambre Jaune! Car, l-bas, on ne savait pas ce qui +s'tait pass avant. Mais, l, monsieur! on sait ce qui s'est +pass avant puisque vous avez vous-mme visit l'appartement +cinq heures et qu'il n'y avait personne dedans; on sait ce qui +s'est pass pendant, puisque j'avais la clef dans ma poche, ou que +M. Darzac tait dans sa chambre, et qu'il aurait bien aperu, tout +de mme, l'homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour +l'assassiner, et puis, encore que j'tais, moi, dans le couloir, +devant cette porte et que j'aurais bien vu passer l'homme; et on +sait ce qui s'est pass aprs. Aprs, il n'y a pas eu d'aprs. +Aprs, a a t la mort de l'homme, ce qui prouvait bien que +l'homme tait l! Ah! C'est un mystre! + +-- Et, depuis cinq heures jusqu'au moment du drame, vous affirmez +bien que vous n'avez pas quitt le couloir? + +-- Ma foi, oui! + +-- Vous en tes sr, insista Rouletabille. + +-- Ah! pardon, monsieur... il y a un moment... une minute o vous +m'avez appel... + +-- C'est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez +cette minute-l... + +-- Mais a n'a pas dur plus d'une minute ou deux, et M. Darzac +tait dans sa chambre. Il ne l'a pas quitte. Ah! c'est un +mystre!... + +-- Comment savez-vous qu'il ne l'a pas quitte pendant ces deux +minutes-l? + +-- Dame! s'il l'avait quitte, ma femme qui tait dans la loge +l'aurait bien vu! Et puis a expliquerait tout et il ne serait pas +si intrigu, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui +rpte: que personne d'autre n'tait entr que lui cinq heures +et vous six, et que personne n'tait plus rentr dans la chambre +avant sa rentre, lui, la nuit, avec Mme Darzac... Il tait +comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le lui ai jur sur le +cadavre qui tait l! + +-- O tait-il, le cadavre? + +-- Dans sa chambre. + +-- C'tait bien un cadavre? + +-- Oh! il respirait encore!... Je l'entendais! + +-- Alors, a n'tait pas un cadavre, pre Bernier. + +-- Oh! monsieur Rouletabille, c'tait tout comme. Pensez donc! Il +avait un coup de revolver dans le coeur! + +Enfin, le pre Bernier allait nous parler du cadavre. L'avait-il +vu? Comment tait-il? On et dit que ceci apparaissait comme +secondaire aux yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait +proccup que du problme de savoir comment le cadavre se trouvait +l! Comment cet homme tait-il venu se faire tuer? + +Seulement, de ce ct, le pre Bernier savait peu de choses. +L'affaire avait t rapide comme un coup de feu -- lui semblait-il +-- et il tait derrire la porte. Il nous raconta qu'il s'en +allait tout doucement dans sa loge et qu'il se disposait se +mettre au lit, quand la mre Bernier et lui entendirent un si +grand bruit venant de l'appartement de Darzac qu'ils en restrent +saisis. C'taient des meubles qu'on bousculait, des coups dans le +mur. Qu'est-ce qui se passe? fit la bonne femme, et aussitt, on +entendit la voix de Mme Darzac qui appelait: Au secours! Ce cri- +l, nous ne l'avions pas entendu, nous autres, dans la chambre du +Chteau Neuf. Le pre Bernier, pendant que sa femme s'affalait, +pouvante, courut la porte de la chambre de M. Darzac et la +secoua en vain, criant qu'on lui ouvrt. La lutte continuait de +l'autre ct, sur le plancher. Il entendit le haltement de deux +hommes, et il reconnut la voix de Larsan, un moment o ces mots +furent prononcs: Ce coup-ci, j'aurai ta peau! Puis il entendit +M. Darzac qui appelait sa femme son secours d'une voix touffe, +puise: Mathilde! Mathilde! videmment, il devait avoir le +dessous dans un corps--corps avec Larsan quand, tout coup, le +coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le pre +Bernier que le cri qui l'accompagna. On et pu penser que +Mme Darzac, qui avait pouss le cri, avait t mortellement +frappe. Bernier ne s'expliquait point cela: l'attitude de +Mme Darzac. Pourquoi n'ouvrait-elle point au secours qu'il lui +apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque +aussitt aprs le coup de revolver, la porte sur laquelle le pre +Bernier n'avait cess de frapper s'tait ouverte. La chambre tait +plonge dans l'obscurit, ce qui n'tonna point le pre Bernier, +car la lumire de la bougie qu'il avait aperue sous la porte, +pendant la lutte, s'tait brusquement teinte et il avait entendu +en mme temps le bougeoir qui roulait par terre. C'tait +Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l'ombre de M. Darzac +tait penche sur un rle, sur quelqu'un qui se mourait! Bernier +avait appel sa femme pour qu'elle apportt de la lumire, mais +Mme Darzac s'tait crie: Non! non! pas de lumire! pas de +lumire! Et surtout qu'il ne sache rien! Et, aussitt, elle avait +couru la porte de la tour en criant: Il vient! il vient! je +l'entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, pre Bernier! Je vais +le recevoir! Et le pre Bernier lui avait ouvert la porte, +pendant qu'elle rptait, en gmissant: Cachez-vous! Allez-vous- +en! Qu'il ne sache rien! + +Le pre Bernier continuait: + +Vous tes arriv comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle +vous a entran dans le salon du vieux Bob. Vous n'avez rien vu. +Moi, j'tais retenu auprs de M. Darzac. L'homme, sur le plancher, +avait fini de rler. M. Darzac, toujours pench sur lui, m'avait +dit: Un sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche la +mer, et on n'en entend plus parler! + +-- Alors, continua Bernier, j'ai pens mon sac de pommes de +terre; ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je +l'ai vid mon tour et je l'ai apport. Ah! nous faisions le +moins de bruit possible. Pendant ce temps-l, madame vous +racontait des histoires sans doute, dans le salon du vieux Bob et +nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme dans la +loge. Nous, en douceur, nous avons gliss le cadavre, que +M. Darzac avait proprement ficel, dans le sac. Mais j'avais dit +M. Darzac: Un conseil, ne le jetez pas l'eau. Elle n'est pas +assez profonde pour le cacher. Il y a des jours o la mer est si +claire qu'on en voit le fond. -- Qu'est-ce que je vais en faire? +a demand M. Darzac voix basse. Je lui ai rpondu: Ma foi, je +n'en sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, +et pour madame, et pour l'humanit, contre un bandit comme +Frdric Larsan, je l'ai fait. Mais ne m'en demandez pas davantage +et que Dieu vous protge! Et je suis sorti de la chambre, et je +vous ai retrouv dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous +avez rejoint M. Rouletabille, sur la prire de M. Darzac qui tait +sorti de sa chambre. Quant ma femme, elle s'est presque vanouie +quand elle a vu tout coup que M. Darzac tait plein de sang... +et moi aussi!... Tenez, messieurs, mes mains sont rouges! Ah! +pourvu que tout a ne nous porte pas malheur! Enfin, nous avons +fait notre devoir! Et c'tait un fier bandit!... Mais, voulez-vous +que je vous dise?... Eh bien, on ne pourra jamais cacher une +histoire pareille... et on ferait mieux de la raconter tout de +suite la justice... J'ai promis de me taire et je me tairai, +tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de mme de me +dcharger d'un pareil poids devant vous, qui tes des amis +madame et monsieur... Et qui pouvez peut-tre leur faire +entendre raison... Pourquoi qu'ils se cachent? C'est-y pas un +honneur de tuer un Larsan! Pardon d'avoir encore prononc ce nom- +l... je sais bien, il n'est pas propre... C'est-y pas un honneur +d'en avoir dlivr la terre en s'en dlivrant soi-mme? Ah! +tenez!... une fortune!... Mme Darzac m'a promis une fortune si je +me taisais! Qu'est-ce que j'en ferais?... C'est-y pas la meilleure +fortune de la servir, cette pauv'dame-l qu'a eu tant de +malheurs!... Tenez!... Rien du tout!... rien du tout!... Mais +qu'elle parle!... Qu'est-ce qu'elle craint? Je le lui ai demand +quand vous tes alls soi-disant vous coucher, et que nous nous +sommes retrouvs tout seuls dans la Tour Carre avec notre +cadavre. Je lui ai dit: Criez donc que vous l'avez tu! Tout le +monde fera bravo!... Elle m'a rpondu: Il y a eu dj trop de +scandale, Bernier; tant que cela dpendra de moi, et si c'est +possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon pre en +mourrait! Je ne lui ai rien rpondu, mais j'en avais bien envie. +J'avais sur la langue de lui dire: Si on apprend l'affaire plus +tard, on croira des tas de choses injustes, et monsieur votre +pre en mourra bien davantage! Mais c'tait son ide! Elle veut +qu'on se taise! Eh bien, on se taira!... Suffit! + +Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains: + +Il faut que j'aille me dbarbouiller de tout le sang de ce +cochon-l! + +Rouletabille l'arrta: + +Et qu'est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-l? Quel tait +son avis? + +-- Il rptait: Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il +faut lui obir, Bernier. Son veston tait arrach et il avait une +lgre blessure la gorge, mais il ne s'en occupait pas, et, au +fond, il n'y avait qu'une chose qui l'intressait, c'tait la +faon dont le misrable avait pu s'introduire chez lui! a, je +vous le rpte, il n'en revenait pas et j'ai d lui donner encore +des explications. Ses premires paroles, ce sujet, avaient t +pour dire: + +Mais enfin, quand je suis entr, tantt, dans ma chambre, il n'y +avait personne, et j'ai aussitt ferm ma porte au verrou. + +-- O cela se passait-il? + +-- Dans ma loge, devant ma femme, qui en tait comme abrutie, la +pauvre chre femme. + +-- Et le cadavre? O tait-il? + +-- Il tait rest dans la chambre de M. Darzac. + +-- Et qu'est-ce qu'ils avaient dcid pour s'en dbarrasser? + +-- Je n'en sais trop rien, mais, pour sr, leur rsolution tait +prise, car Mme Darzac me dit: Bernier, je vous demanderai un +dernier service; vous allez aller chercher la charrette anglaise +l'curie, et vous y attellerez Toby. Ne rveillez pas Walter, si +c'est possible. Si vous le rveillez, et s'il vous demande des +explications, vous lui direz ainsi qu' Mattoni qui est de garde +sous la poterne: C'est pour M. Darzac, qui doit se trouver ce +matin quatre heures Castelar pour la tourne des Alpes. +Mme Darzac m'a dit aussi: Si vous rencontrez M. Sainclair, ne lui +dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez +M. Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien! Ah! monsieur! +madame n'a voulu que je sorte que lorsque la fentre de votre +chambre a t ferme et que votre lumire a t teinte. Et, +cependant, nous n'tions point rassurs avec le cadavre que nous +croyions mort et qui se reprit, une fois encore, soupirer, et +quel soupir! Le reste, monsieur, vous l'avez vu, et vous en savez +maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde! + +Quand Bernier eut ainsi racont l'impossible drame, Rouletabille +le remercia, avec sincrit, de son grand dvouement ses +matres, lui recommanda la plus grande discrtion, le pria de +l'excuser de sa brutalit, et lui ordonna de ne rien dire de +l'interrogatoire qu'il venait de subir Mme Darzac. Bernier, +avant de s'en aller, voulut lui serrer la main, mais Rouletabille +retira la sienne. + +Non! Bernier, vous tes encore tout plein de sang... Bernier +nous quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. Eh bien! fis- +je, quand nous fmes seuls. Larsan est mort?... + +-- Oui, me rpliqua-t-il, je le crains. + +-- Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?... + +-- Parce que, fit-il d'une voix blanche que je ne lui connaissais +pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS +TRE ENTR NI MORT NI VIVANT, M'POUVANTE PLUS QUE SA VIE! + + + + +XIII +O l'pouvante de Rouletabille prend des proportions inquitantes. + +Et c'est vrai qu'il tait littralement pouvant. Et je fus +effray moi-mme plus qu'on ne saurait dire. Je ne l'avais jamais +encore vu dans un tat d'inquitude crbrale pareil. Il marchait + travers la chambre d'un pas saccad, s'arrtait parfois devant +la glace, se regardait trangement en se passant une main sur le +front comme s'il et demand sa propre image: Est-ce toi, est- +ce bien toi, Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela? +Penser quoi? Il paraissait plutt tre sur le point de penser. Il +semblait plutt ne vouloir point penser. Il secoua la tte +farouchement et alla quasi s'accroupir la fentre, se penchant +sur la nuit, coutant la moindre rumeur sur la rive lointaine, +attendant peut-tre le roulement de la petite voiture et le bruit +du sabot de Toby. On et dit une bte l'afft. + +... Le ressac s'tait tu; la mer s'tait tout fait apaise... +Une raie blanche s'inscrivit soudain sur les flots noirs, +l'Orient. C'tait l'aurore. Et, presque aussitt, le Vieux Chteau +sortait de la nuit, blme, livide, avec la mme mine que nous, la +mine de quelqu'un qui n'a pas dormi. + +Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais +compte de mon incroyable audace, votre entrevue a t bien brve +avec votre mre. Et comme vous vous tes spars en silence! Je +voudrais savoir, mon ami, si elle vous a racont l'histoire de +l'accident de revolver sur la table de nuit? + +-- Non!... me rpondit-il sans se dtourner. + +-- Elle ne vous a rien dit de cela? + +-- Non! + +-- Et vous ne lui avez demand aucune explication du coup de feu +ni du cri de mort de la galerie inexplicable. Car elle a cri +comme ce jour-l!... + +-- Sainclair, vous tes curieux!... Vous tes plus curieux que +moi, Sainclair; je ne lui ai rien demand! + +-- Et vous avez jur de ne rien voir et de ne rien entendre avant +qu'elle vous et dit quoi que ce ft propos de ce coup de feu et +de ce cri? + +-- En vrit, Sainclair, il faut me croire... Moi, je respecte les +secrets de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je +lui eusse rien demand, certes!... il lui a suffi de me dire: +Nous pouvons nous quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SPARE +PLUS! pour que je la quitte... + +-- Ah! elle vous avait dit cela? Rien ne nous spare plus! + +-- Oui, mon ami... et elle avait du sang sur les mains... + +Nous nous tmes. J'tais maintenant la fentre et ct du +reporter. Tout coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me +dsigna le petit falot qui brlait encore l'entre de la porte +souterraine qui conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour +du Tmraire. + +Voil l'aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille +toujours! Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions +voir travailler le vieux Bob. Cela nous changera les ides et je +ne penserai plus mon cercle, qui m'trangle, qui me garrotte, +qui m'puise. + +Et il poussa un gros soupir: + +Darzac, fit-il, se parlant lui-mme, ne rentrera-t-il donc +jamais!... + +Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions +dans la salle octogone du Tmraire. Elle tait vide! La lampe +brlait toujours sur la table-bureau. Mais il n'y avait plus de +vieux Bob! + +Rouletabille fit: + +Oh! oh! + +Et il prit la lampe qu'il souleva, examinant toutes choses autour +de lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les +murs de la batterie basse. L, rien n'avait t chang de place, +et tout tait relativement en ordre et scientifiquement tiquet. +Quand nous emes bien regard les ossements et coquillages et +cornes des premiers ges, des pendeloques en coquille, des +anneaux scis dans la diaphyse d'un os long, des boucles +d'oreilles, des lames tranchant abattu de la couche du renne, +des grattoirs du type magdalnien et de la poudre racle en +silex de la couche de l'lphant, nous revnmes la table- +bureau. L, se trouvait le plus vieux crne, et c'tait vrai +qu'il avait encore la mchoire rouge du lavis que M. Darzac avait +mis scher sur la partie de bureau qui tait en face de la +fentre, expose au soleil. J'allai la fentre, toutes les +fentres, et prouvai la solidit des barreaux auxquels on n'avait +pas touch. + +Rouletabille me vit et me dit: + +Qu'est-ce que vous faites? Avant d'imaginer qu'il ait pu sortir +par les fentres, il faudrait savoir s'il n'est pas sorti par la +porte. + +Il plaa la lampe sur le parquet et se prit examiner toutes les +traces de pas. + +Allez frapper, dit-il, la porte de la Tour Carre et demandez +Bernier si le vieux Bob est rentr; interrogez Mattoni sous la +poterne et le pre Jacques la porte de fer. Allez, Sainclair, +allez!... + +Cinq minutes aprs, je revenais avec les renseignements prvus. On +n'avait vu le vieux Bob nulle part!... Il n'tait pass nulle +part! + +Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit: + +Il a laiss cette lampe allume pour qu'on s'imagine qu'il +travaille toujours. + +Et puis, soucieux, il ajouta: + +Il n'y a point de traces de luttes d'aucune sorte et, sur le +plancher, je ne relve que le passage de Mr Arthur Rance et de +Robert Darzac, lesquels sont arrivs hier soir dans cette pice +pendant l'orage, et ont tran leurs semelles un peu de la terre +dtrempe de la Cour du Tmraire et aussi du terreau lgrement +ferrugineux de la baille. Il n'y a nulle part trace de pas du +vieux Bob. Le vieux Bob tait arriv ici avant l'orage et il en +est peut-tre sorti pendant, mais, en tout cas, il n'y est point +revenu depuis! + +Rouletabille s'est relev. Il a repris, sur le bureau, la lampe +qui claire nouveau le crne, dont la mchoire rouge n'a jamais +ri d'une faon plus effroyable. Autour de nous, il n'y a que des +squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux +Bob absent. + +Rouletabille reste un instant en face du crne ensanglant, puis +il le prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses +orbites vides. Puis il lve le crne, au bout de ses deux mains +tendues, et le considre un instant, avec une attention +surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le dpose +entre les mains, et je dois l'lever mon tour au-dessus de ma +tte, comme le plus prcieux des fardeaux, et Rouletabille, +pendant ce temps, dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tte. + +Tout coup, une ide me traverse la cervelle. Je laisse rouler le +crne sur le bureau et me prcipite dans la cour jusqu'au puits. +L je constate que les ferrures qui le fermaient le ferment +toujours. Si quelqu'un s'tait enfui par le puits ou tait tomb +dans le puits, ou s'y tait jet, les ferrures eussent t +ouvertes. Je reviens, anxieux plus que jamais: + +Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour +qu'il s'en aille, que le sac! + +Je rptai la phrase, mais le reporter ne m'coutait point, et je +fus surpris de le trouver occup une besogne dont il me fut +impossible de deviner l'intrt. Comment, dans un moment aussi +tragique, alors que nous n'attendions plus que le retour de +M. Darzac pour fermer le cercle dans lequel tait mort le corps de +trop, alors que dans la vieille tour ct, dans le Vieux Chteau +du coin, la Dame en noir devait tre occupe effacer de ses +mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment +Rouletabille pouvait-il s'amuser faire des dessins avec une +rgle, une querre, un tire-ligne et un compas? Oui, il s'tait +assis dans le fauteuil du gologue et avait attir lui la +planche dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un +plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un +pacifique et gentil commis d'architecte. + +Il avait piqu le papier de l'une des pointes de son compas, et +l'autre traait le cercle qui pouvait reprsenter l'espace occup +par la Tour du Tmraire, comme nous pouvions le voir sur le +dessin de M. Darzac. + +Le jeune homme s'appliqua quelques traits encore; et puis, +trempant un pinceau dans un godet moiti plein de la peinture +rouge qui avait servi M. Darzac, il tala soigneusement cette +peinture dans tout l'espace du cercle. Ce faisant, il se montrait +mticuleux au possible, prtant grande attention ce que la +peinture ft de mince valeur partout, et telle qu'on et pu en +fliciter un bon lve. Il penchait la tte de droite et de gauche +pour juger de l'effet, et tirait un peu la langue comme un colier +appliqu. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais +il se taisait toujours. Ses yeux taient fixes, attachs au +dessin. Ils n'en bougeaient pas. Tout coup, sa bouche se crispa +et laissa chapper une exclamation d'horreur indicible; je ne +reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement +vers moi qu'il renversa le vaste fauteuil. + +Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!... regarde la +peinture rouge! + +Je me penchai sur le dessin, haletant, effray de cette exaltation +sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu'un petit lavis bien propret... + +La peinture rouge! La peinture rouge!... continuait-il gmir, +les yeux agrandis comme s'il assistait quelque affreux +spectacle. + +Je ne pus m'empcher de lui demander: + +Mais, qu'est-ce qu'elle a?... + +-- Quoi?... qu'est-ce qu'elle a?... Tu ne vois donc pas qu'elle +est sche maintenant! Tu ne vois donc pas que c'est du sang!... + +Non! je ne voyais pas cela, car j'tais bien sr que ce n'tait +pas du sang. C'tait de la peinture rouge bien naturelle. + +Mais je n'eus garde, dans un tel moment, de contrarier +Rouletabille. Je m'intressai ostensiblement cette ide de sang. + +Du sang de qui? fis-je... le savez-vous?... du sang de qui?... du +sang de Larsan?... + +-- Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!... Qui est-ce qui connat le +sang de Larsan?... Qui en a jamais vu la couleur? Pour connatre +la couleur du sang de Larsan, il faudrait m'ouvrir les veines, +Sainclair!... C'est le seul moyen!... + +J'tais tout fait, tout fait tonn. + +Mon pre ne se laisse pas prendre son sang comme a!... + +Voil qu'il reparlait, avec ce singulier orgueil dsespr, de son +pre... Quand mon pre porte perruque, a ne se voit pas! Mon +pre ne se laisse pas prendre son sang comme a! + +Les mains de Bernier en taient pleines, et vous en avez vu sur +celles de la Dame en noir!... + +-- Oui! oui!... On dit a!... On dit a!... Mais on ne tue pas mon +pre comme a!... + +Il paraissait toujours trs agit et il ne cessait de regarder le +petit lavis bien propret. Il dit, la gorge gonfle soudain d'un +gros sanglot: + +Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez piti de nous! Cela serait +trop affreux. + +Et il dit encore: + +Ma pauvre maman n'a pas mrit cela! ni moi non plus! ni +personne!... + +Ce fut alors qu'une grosse larme, glissant au long de sa joue, +tomba dans le godet: + +Oh! fit-il... il ne faut pas allonger la peinture! + +Et, disant cela d'une voix tremblante, il prit le godet avec un +soin infini et l'alla enfermer dans une petite armoire. + +Puis il me prit par la main et m'entrana, cependant que je le +regardais faire, me demandant si rellement il n'tait point, tout + coup, devenu vraiment fou. + +Allons!... Allons!... fit-il... Le moment est venu, Sainclair! +Nous ne pouvons plus reculer devant rien... Il faut que la Dame en +noir nous dise tout... tout ce qui s'est pass dans le sac... Ah! +si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite... tout de suite... Ce +serait moins pnible... Certes! je ne peux plus attendre!... + +Attendre quoi?... attendre quoi?... Et encore une fois, pourquoi +s'effrayait-il ainsi? Quelle pense lui faisait ce regard fixe? +Pourquoi se remit-il nerveusement claquer des dents?... + +Je ne pus m'empcher de lui demander nouveau: + +Qu'est-ce qui vous pouvante ainsi?... Est-ce que Larsan n'est +pas mort!... + +Et il me rpta, me serrant nerveusement le bras: + +Je vous dis, je vous dis que sa mort m'pouvante plus que sa +vie!... + +Et il frappa la porte de la Tour Carre devant laquelle nous +nous trouvions. Je lui demandai s'il ne dsirait point que je le +laissasse seul en prsence de sa mre. Mais, mon grand +tonnement, il me rpondit qu'il ne fallait, en ce moment, le +quitter pour rien au monde, tant que le cercle ne serait point +ferm. + +Et il ajouta, lugubre: + +Puisse-t-il ne l'tre jamais!... + +La porte de la Tour restait close; il frappa nouveau; alors elle +s'entrouvrit et nous vmes rapparatre la figure dfaite de +Bernier. Il parut trs fch de nous voir. + +Qu'est-ce que vous voulez? Qu'est-ce que vous voulez encore? fit- +il... Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob... Et +le vieux n'est toujours pas rentr. + +-- Laissez-nous entrer, Bernier..., commanda Rouletabille. + +Et il poussa la porte. + +Surtout ne dites pas madame... + +-- Mais non!... Mais non!... + +Nous fmes dans le vestibule de la Tour. L'obscurit tait peu +prs complte. + +Qu'est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le +reporter voix basse. + +-- Elle attend... elle attend le retour de M. Darzac... Elle n'ose +plus rentrer dans la chambre... ni moi non plus... + +-- Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna +Rouletabille, et attendez que je vous appelle! + +Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, +nous apermes la Dame en noir, ou plutt son ombre, car la pice +tait encore fort obscure, peine touche des premiers rayons du +jour. La grande silhouette sombre de Mathilde tait debout, +appuye un coin de la fentre qui donnait sur la Cour du +Tmraire. notre apparition, elle n'eut pas un mouvement. Mais +Mathilde nous dit tout de suite, d'une voix si affreusement +altre que je ne la reconnaissais plus: + +Pourquoi tes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. +Vous n'avez pas quitt la cour. Vous savez tout. Qu'est-ce que +vous voulez? + +Et elle ajouta sur un ton d'une douleur infinie: + +Vous m'aviez jur de ne rien voir. + +Rouletabille alla la Dame en noir et lui prit la main avec un +respect infini: + +Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa +bouche le ton d'une prire trs douce et trs pressante... Viens! +Viens!... Viens!... + +Et il l'entrana. Elle ne lui rsistait point. Sitt qu'il lui et +pris la main, il sembla qu'il pouvait la diriger son gr. +Cependant, quand il l'eut ainsi conduite devant la porte de la +chambre fatale, elle eut un recul de tout le corps. + +Pas l! gmit-elle... + +Et elle s'appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille +secoua la porte. Elle tait ferme. Il appela Bernier qui, sur son +ordre, l'ouvrit et disparut ou plutt se sauva. + +La porte pousse, nous avanmes la tte. Quel spectacle! La +chambre tait dans un dsordre inou. Et la sanglante aurore qui +entrait par les vastes embrasures rendait ce dsordre plus +sinistre encore. Quel clairage pour une chambre de meurtre! Que +de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!... Le +sang du soleil levant et de l'homme que Toby avait emport on ne +savait o... dans le sac de pommes de terre! Les tables, les +fauteuils, les chaises, tout tait renvers. Les draps du lit +auxquels l'homme, dans son agonie, avait d dsesprment +s'accrocher, taient moiti tirs par terre et l'on voyait sur +le linge la marque d'une main rouge. C'est dans tout cela que nous +entrmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prte +s'vanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce +et suppliante: Il le faut, maman! Il le faut! Et il l'interrogea +tout de suite aprs l'avoir dpose en quelque sorte sur un +fauteuil que je venais de remettre sur ses pieds. Elle lui +rpondait par monosyllabes, par signes de tte ou par une +dsignation de la main. Et je voyais bien que, au fur et mesure +qu'elle rpondait, Rouletabille tait de plus en plus troubl, +inquiet, effar visiblement; il essayait de reconqurir tout le +calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais +il n'y parvenait gure. Il la tutoyait et l'appelait: Maman! +Maman! tout le temps pour lui donner du courage... Mais elle n'en +avait plus; elle lui tendit les bras et il s'y jeta; ils +s'embrassrent s'touffer, et cela la ranima; et, comme elle +pleura tout coup, elle fut un peu soulage du poids terrible de +toute cette horreur qui pesait sur elle. Je voulus faire un +mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous les deux et +je compris qu'ils ne voulaient pas rester seuls dans la chambre +rouge. Elle dit voix basse: + +Nous sommes dlivrs... + +Rouletabille avait gliss ses genoux et, tout de suite, de sa +voix de prire: Pour en tre sre, maman... sre... il faut que +tu me dises tout... tout ce qui s'est pass... tout ce que tu as +vu... + +Alors, elle put enfin parler... Elle regarda du ct de la porte +qui tait close; ses yeux se fixrent avec une pouvante nouvelle +sur les objets pars, sur le sang qui maculait les meubles et le +plancher et elle raconta l'atroce scne voix si basse que je dus +m'approcher, me pencher sur elle pour l'entendre. De ses petites +phrases haches, il ressortait qu'aussitt arrivs dans la chambre +M. Darzac avait pouss les verrous et s'tait avanc droit vers la +table-bureau, de telle sorte qu'il se trouvait juste au milieu de +la pice quand la chose arriva. La Dame en noir, elle, tait un +peu sur la gauche, se disposant passer dans sa chambre. La pice +n'tait claire que par une bougie, place sur la table de nuit, + gauche, porte de Mathilde. Et voici ce qu'il advint. Dans le +silence de la pice, il y eut un craquement, un craquement brusque +de meuble qui leur fit dresser la tte tous les deux, et +regarder du mme ct, pendant qu'une mme angoisse leur faisait +battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout +s'tait tu. Ils se regardrent sans oser se dire un mot, peut-tre +sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement +naturel et jamais ils n'avaient entendu crier le placard. Darzac +fit un mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait +au fond, droite. Il fut comme clou sur place par un second +craquement, plus fort que le premier et, cette fois, il parut +Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se demanda si +elle n'tait pas victime de quelque hallucination, si elle avait +vu rellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la +mme sensation, car il quitta tout coup la table-bureau et fit +bravement un pas en avant... C'est ce moment que la porte... la +porte du placard... s'ouvrit devant eux... Oui, elle fut pousse +par une main invisible... elle tourna sur ses gonds... La Dame en +noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas... Mais elle eut +un geste de terreur et d'affolement qui jeta par terre la bougie +au moment mme o du placard surgissait une ombre et au moment +mme o Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette +ombre... + +Et cette ombre... et cette ombre avait une figure! interrompit +Rouletabille... Maman!... pourquoi n'as-tu pas vu la figure de +l'ombre?... Vous avez tu l'ombre; mais qui me dit que l'ombre +tait Larsan, puisque tu n'as pas vu la figure!... Vous n'avez +peut-tre mme pas tu l'ombre de Larsan! + +-- Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort! (Et +elle ne dit plus rien...) + +Et je me demandais en regardant Rouletabille: Mais qui donc +auraient-ils tu, s'ils n'avaient pas tu celui-l! Si Mathilde +n'avait pas vu la figure de l'ombre, elle avait bien entendu sa +voix!... elle en frissonnait encore... elle l'entendait encore. Et +Bernier aussi avait entendu sa voix et reconnu sa voix... La voix +terrible de Larsan... La voix de Ballmeyer qui, dans l'abominable +lutte, au milieu de la nuit, annonait la mort Robert Darzac: +Ce coup-ci, j'aurai ta peau! pendant que l'autre ne pouvait plus +que gmir d'une voix expirante: Mathilde!... Mathilde!... Ah! +comme il l'avait appele!... comme il l'avait appele du fond de +la nuit o il rlait, dj vaincu... Et elle... elle... elle +n'avait pu que mler, hurlante d'horreur, son ombre ces deux +ombres, que s'accrocher elles au hasard des tnbres, en +appelant un secours qu'elle ne pouvait pas donner et qui ne +pouvait pas venir. Et puis, tout coup, 'avait t le coup de +feu qui lui avait fait pousser le cri atroce... Comme si elle +avait t frappe elle-mme... Qui tait mort?... Qui tait +vivant?... Qui allait parler?... Quelle voix allait-elle +entendre?... + +... Et voil que c'tait Robert qui avait parl!... + +Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la +souleva, et elle se laissa presque porter par lui jusqu' la porte +de sa chambre. Et l, il lui dit: Va, maman, laisse-moi, il faut +que je travaille, que je travaille beaucoup! pour toi, pour +M. Darzac et pour moi! -- Ne me quittez plus!... Je ne veux plus +que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac! s'cria-t- +elle, pleine d'effroi. Rouletabille le lui promit, la supplia de +tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre +quand on frappa la porte du couloir. Rouletabille demandait qui +tait l. La voix de Darzac rpondit. Rouletabille fit: + +Enfin! + +Et il ouvrit. + +Nous crmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus +ple, plus exsangue, plus dnue de vie. Tant d'motions l'avaient +ravage qu'elle n'en exprimait plus aucune. + +Ah! vous tiez l, dit-il. Eh bien, c'est fini!... + +Et il se laissa choir sur le fauteuil qu'occupait tout l'heure +la Dame en noir. Il leva les yeux sur elle: + +Votre volont est accomplie, dit-il... Il est l o vous avez +voulu!... + +Rouletabille demanda tout de suite: + +Au moins, vous avez vu sa figure? + +-- Non! dit-il... je ne l'ai pas vue!... Croyez-vous donc que +j'allais ouvrir le sac?... + +J'aurais cru que Rouletabille allait se montrer dsespr de cet +incident; mais, au contraire, il vint tout coup M. Darzac, et +lui dit: + +Ah! vous n'avez pas vu sa figure!... Eh bien! c'est trs bien, +cela!... + +Et il lui serra la main avec effusion... + +Mais, l'important, dit-il, l'important n'est pas l... Il faut +maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez +nous y aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!... + +Et, presque joyeux, il se jeta quatre pattes. Maintenant, +Rouletabille m'apparaissait avec une tte de chien. Il sautait +partout quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je +l'avais vu dj dans la Chambre Jaune, et il levait de temps +autre son museau, pour dire: + +Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous +sauvera! + +Je lui rpondis en regardant M. Darzac: + +Mais ne sommes-nous pas dj sauvs? + +-- ... Qui nous sauvera la cervelle... reprit Rouletabille. + +-- Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir +comment cet homme est entr... + +Tout coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un +revolver qu'il venait de trouver sous le placard. + +Ah! vous avez trouv son revolver! fit M. Darzac. Heureusement +qu'il n'a pas eu le temps de s'en servir. + +Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son +propre revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme. + +Voil une bonne arme! fit-il. + +Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter +le culot de la cartouche qui avait donn la mort; puis il compara +cette arme l'autre, celle qu'il avait trouve sous le placard et +qui avait chapp aux mains de l'assassin. Celle-ci tait un +bulldog et portait une marque de Londres; il paraissait tout neuf, +tait garni de toutes ses cartouches et Rouletabille affirma qu'il +n'avait encore jamais servi. + +Larsan ne se sert des armes feu qu' la dernire extrmit, +fit-il. Il lui rpugne de faire du bruit. Soyez persuad qu'il +voulait simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il +et tir tout de suite. + +Et Rouletabille rendit son revolver M. Darzac et mit celui de +Larsan dans sa poche. + +Oh! quoi bon rester arms maintenant! fit M. Darzac en secouant +la tte, je vous jure que c'est bien inutile! + +-- Vous croyez? demanda Rouletabille. + +-- J'en suis sr. + +Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit: + +Avec Larsan, on n'est jamais sr d'une chose pareille. O est le +cadavre? + +M. Darzac rpondit: + +Demandez-le Mme Darzac. Moi, je veux l'avoir oubli. Je ne sais +plus rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce +voyage atroce avec cet homme l'agonie, ballottant dans mes +jambes, me reviendra, je dirai: c'est un cauchemar! Et je le +chasserai!... Ne me parlez plus jamais de cela. Il n'y a plus que +Mme Darzac qui sache o est le cadavre. Elle vous le dira, s'il +lui plat. + +-- Moi aussi, je l'ai oubli, fit Mme Darzac. Il le faut. + +-- Tout de mme, insista Rouletabille, qui secouait la tte, tout +de mme, vous disiez qu'il tait encore l'agonie. Et maintenant, +tes-vous sr qu'il soit mort? + +-- J'en suis sr, rpondit simplement M. Darzac. + +-- Oh! c'est fini! c'est fini! N'est-ce pas que tout est fini? +implora Mathilde. (Elle alla la fentre.) Regardez, voici le +soleil!... Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C'est +fini! + +Pauvre Dame en noir! Tout son tat d'me tait prsentement dans +ce mot-l: C'est fini!... Et elle oubliait toute l'horreur du +drame qui venait de se passer dans cette chambre devant cet +vident rsultat. Plus de Larsan! Enterr, Larsan! Enterr dans le +sac de pommes de terre! + +Et nous nous dressmes tous, affols, parce que la Dame en noir +venait d'clater de rire, un rire frntique qui s'arrta +subitement et qui fut suivi d'un silence horrible. Nous n'osions +ni nous regarder ni la regarder; ce fut elle, la premire, qui +parla: + +C'est pass... dit-elle, c'est fini!... c'est fini, je ne rirai +plus!... + +Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, trs bas. + +Ce sera fini quand nous saurons comment il est entr! + +-- quoi bon? rpliqua la Dame en noir. C'est un mystre qu'il a +emport. Il n'y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort. + +-- Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit +Rouletabille. + +-- videmment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, +nous voudrons le savoir; et il sera l, debout, dans notre esprit. +Il faut le chasser! Il faut le chasser! + +-- Chassons-le, dit encore Rouletabille. + +Alors, il se leva et tout doucement s'en fut prendre la main de la +Dame en noir. Il essaya encore de l'entraner dans la chambre +voisine en lui parlant de repos. Mais Mathilde dclara qu'elle ne +s'en irait point. Elle dit: Vous voulez chasser Larsan et je ne +serais pas l!... Et nous crmes qu'elle allait encore rire! +Alors, nous fmes signe Rouletabille de ne point insister. + +Rouletabille ouvrit alors la porte de l'appartement et appela +Bernier et sa femme. + +Ceux-ci entrrent parce que nous les y formes et il eut une +confrontation gnrale de nous tous d'o il rsulta d'une faon +dfinitive que: + +1 Rouletabille avait visit l'appartement cinq heures et +fouill le placard et qu'il n'y avait personne dans l'appartement; + +2 Depuis cinq heures la porte de l'appartement avait t ouverte +deux fois par le pre Bernier qui, seul, pouvait l'ouvrir en +l'absence de M. et Mme Darzac. D'abord cinq heures et quelques +minutes pour y laisser entrer M. Darzac; ensuite onze heures et +demie pour y laisser entrer M. et Mme Darzac; + +3 Bernier avait referm la porte de l'appartement quand M. Darzac +en tait sorti avec nous entre six heures et quart et six heures +et demie; + +4 La porte de l'appartement avait t referme au verrou par +M. Darzac aussitt qu'il tait entr dans sa chambre, et cela les +deux fois, l'aprs-midi et le soir; + +5 Bernier tait rest en sentinelle devant la porte de +l'appartement de cinq heures onze heures et demie avec une +courte interruption de deux minutes six heures. + +Quand ceci fut tabli, Rouletabille, qui s'tait assis au bureau +de M. Darzac pour prendre des notes, se leva et dit: + +Voil, c'est bien simple. Nous n'avons qu'un espoir: il est dans +la brve solution de continuit qui se trouve dans la garde de +Bernier vers six heures. Au moins, ce moment, il n'y a plus +personne devant la porte. Mais il y a quelqu'un derrire. C'est +vous, monsieur Darzac. Pouvez-vous rpter, aprs avoir rappel +tout votre souvenir, pouvez-vous rpter que, lorsque vous tes +entr dans la chambre, vous avez ferm immdiatement la porte de +l'appartement et que vous en avez pouss les verrous? + +M. Darzac, sans hsitation, rpondit solennellement: Je le +rpte! et il ajouta: Et je n'ai rouvert ces verrous que lorsque +vous tes venu avec votre ami Sainclair frapper ma porte. Je le +rpte! + +Et, en rptant cela, cet homme disait la vrit comme il a t +prouv plus tard. + +On remercia les Bernier qui retournrent dans leur loge. + +Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit: + +C'est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERM LE CERCLE!... +L'appartement de la Tour Carre est aussi ferm maintenant que +l'tait la Chambre Jaune, qui l'tait comme un coffre-fort; ou +encore que l'tait la galerie inexplicable. + +-- On reconnat tout de suite que l'on a affaire Larsan, fis-je: +ce sont les mmes procds. + +-- Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont +les mmes procds, et elle enleva du cou de son mari la cravate +qui cachait ses blessures. + +-- Voyez, ajouta-t-elle, c'est le mme coup de pouce. Je le +connais bien!... + +Il y eut un douloureux silence. + +M. Darzac, lui, ne songeait qu' cet trange problme, renouvel +du crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il rpta ce +qui avait t dit pour la Chambre Jaune. + +Il faut, dit-il, qu'il y ait un trou dans ce plancher, dans ces +plafonds et dans ces murs. + +-- Il n'y en a pas, rpondit Rouletabille. + +-- Alors, c'est se jeter le front contre les murs pour en faire! +continua M. Darzac. + +-- Pourquoi donc? rpondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux +murs de la Chambre Jaune? + +-- Oh! ici, ce n'est pas la mme chose! fis-je, et la chambre de +la Tour Carre est encore plus ferme que la Chambre Jaune, +puisqu'on n'y peut introduire personne avant ni aprs. + +-- Non, ce n'est pas la mme chose, conclut Rouletabille, puisque +c'est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de +moins; dans la chambre de la Tour Carre, il y a un corps de +trop! + +Et il chancela, s'appuya mon bras pour ne pas tomber. La Dame en +noir s'tait prcipite... Il eut la force de l'arrter d'un +geste, d'un mot: + +Oh!... ce n'est rien!... un peu de fatigue... + + + + +XIV +Le sac de pommes de terre. + +Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille +s'employait avec Bernier faire disparatre les traces du drame, +la Dame en noir, qui avait htivement chang de toilette, +s'empressa de gagner l'appartement de son pre avant qu'elle +court le risque de rencontrer quelque hte de la Louve. Son +dernier mot avait t pour nous recommander la prudence et le +silence. Rouletabille nous donna cong. + +Il tait alors sept heures et la vie renaissait dans le chteau et +autour du chteau. On entendait le chant nasillard des pcheurs +dans leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je +m'endormis profondment, vaincu par la fatigue physique, plus +forte que tout. Quand je me rveillai, je restai quelques instants +sur ma couche, dans un doux anantissement; et puis tout coup je +me dressai, me rappelant les vnements de la nuit. + +Ah ! fis-je tout haut, "ce corps de trop" est impossible! + +Ainsi, c'tait cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de +ma pense, au-dessus de l'abme de ma mmoire: cette impossibilit +du corps de trop! Et ce sentiment que je trouvai mon rveil ne +me fut point spcial, loin de l! Tous ceux qui eurent +intervenir, de prs ou de loin, dans cet trange drame de la Tour +Carre, le partageaient; et alors que l'horreur de l'vnement en +lui-mme -- l'horreur de ce corps l'agonie enferm dans un sac +qu'un homme emportait dans la nuit pour le jeter dans on ne savait +quelle lointaine et profonde et mystrieuse tombe, o il +achverait de mourir -- s'apaisait, s'vanouissait dans les +esprits, s'effaait de la vision, au contraire l'impossibilit de +a -- du corps de trop -- monta, grandit, se dressa devant nous, +toujours plus haut, et plus menaante et plus affolante. Certains, +comme Mrs. Edith, par exemple, qui nirent par habitude de nier ce +qu'ils ne comprenaient pas -- qui nirent les termes du problme +que nous posait le destin, tels que nous les avons tablis sans +retour dans le chapitre prcdent -- durent, par la suite des +vnements qui eurent pour thtre le fort d'Hercule, se rendre +l'vidence de l'exactitude de ces termes. + +Et d'abord, l'attaque? Comment l'attaque s'est-elle produite? +quel moment? Par quels travaux d'approche moraux? Quelles mines, +contre-mines, tranches, chemins couverts, bretches -- dans le +domaine de la fortification intellectuelle -- ont servi +l'assaillant et lui ont livr le chteau? Oui, dans ces +conditions, o est l'attaque? Ah! que de silence! Et pourtant, il +faut savoir! Rouletabille l'a dit: il faut savoir! Dans un sige +aussi mystrieux, l'attaque dut tre dans tout et dans rien! +L'assaillant se tait et l'assaut se livre sans clameur; et +l'ennemi s'approche des murailles en marchant sur ses bas. +L'attaque! Elle est peut-tre dans tout ce qui se tait, mais elle +est peut-tre encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, +dans un soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si +elle peut tre aussi dans tout ce qui se cache, elle peut tre +galement dans tout ce qui se voit... dans tout ce qui se voit et +que l'on ne voit pas! + +Onze heures!... O est Rouletabille?... Son lit n'est pas +dfait... Je m'habille la hte et je trouve mon ami dans la +baille. Il me prend sous le bras et m'entrane dans la grande +salle de la Louve. L, je suis tout tonn de trouver, bien qu'il +ne soit pas encore l'heure de djeuner, tant de monde runi. M. et +Mme Darzac sont l. Il me semble que Mr Arthur Rance a une +attitude extraordinairement froide. Sa poigne de main est glace. +Aussitt que nous sommes arrivs, Mrs. Edith, du coin sombre o +elle est nonchalamment tendue, nous salue de ces mots: Ah! voici +M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce +qu'il veut. quoi Rouletabille rpond en s'excusant de nous +avoir tous fait venir cette heure dans la Louve; mais il a, +affirme-t-il, une si grave communication nous faire qu'il n'a +pas voulu la retarder d'une seconde. Le ton qu'il a pris pour nous +dire cela est si srieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et +simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne dmonte, +dit: Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il +s'agit. J'ai vous faire part d'une nouvelle qui n'est point +gaie! Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J'essaye de +lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur expression du jour. +Comment leur visage se tient-il depuis la nuit dernire? Trs +bien, ma foi, trs bien!... On n'est pas plus ferm. Mais qu'as- +tu donc nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie ceux d'entre +nous qui sont rests debout de s'asseoir et, enfin, il commence. +Il s'adresse Mrs. Edith. + +Et d'abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j'ai +dcid de supprimer toute cette garde qui entourait le chteau +d'Hercule comme d'une seconde enceinte, que j'avais juge +ncessaire la scurit de M. et de Mme Darzac, et que vous +m'aviez laiss tablir, bien qu'elle vous gnt, ma guise avec +tant de bonne grce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois +avec tant de bonne humeur. + +Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait +Mrs. Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur +Rance et Mrs. Edith elle-mme. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne +sourions, car nous nous demandons avec un commencement d'anxit +o notre ami veut en venir. + +Ah! vraiment, vous supprimez la garde du chteau, monsieur +Rouletabille! Eh bien, vous m'en voyez toute rjouie, non point +qu'elle m'ait jamais gne! fait Mrs. Edith avec une affectation +de gaiet (affectation de peur, affectation de gaiet, je trouve +Mrs. Edith trs affecte et, chose curieuse, elle me plat +beaucoup ainsi), au contraire, elle m'a tout fait intresse +cause de mes gots romanesques; mais, si je me rjouis de sa +disparition, c'est qu'elle me prouve que M. et Mme Darzac ne +courent plus aucun danger. + +-- Et c'est la vrit, madame, rplique Rouletabille, depuis cette +nuit. + +Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le +seul apercevoir. + +Tant mieux! s'crie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit bni! Mais +comment mon mari et moi sommes-nous les derniers apprendre une +pareille nouvelle?... Il s'est donc pass cette nuit des choses +intressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?... +M. Darzac n'est-il pas all Castelar? + +Pendant qu'elle parlait ainsi, je voyais crotre l'embarras de +M. et de Mme Darzac. M. Darzac, aprs avoir regard sa femme, +voulut placer un mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas. + +Madame, je ne sais pas o M. Darzac est all cette nuit, mais il +faut, il est ncessaire que vous sachiez une chose: c'est la +raison pour laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun +danger. Votre mari, madame, vous a mise au courant des affreux +drames du Glandier et du rle criminel qu'y joua... + +-- Frdric Larsan... Oui, monsieur, je sais tout cela. + +-- Vous savez galement, par consquent, que nous ne faisions si +bonne garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous +avions vu rapparatre ce personnage. + +-- Parfaitement. + +-- Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce +que ce personnage ne reparatra plus. + +-- Qu'est-il devenu? + +-- Il est mort! + +-- Quand? + +-- Cette nuit. + +-- Et comment est-il mort, cette nuit? + +-- On l'a tu, madame. + +-- Et o l'a-t-on tu? + +-- Dans la Tour Carre! + +Nous nous levmes tous cette dclaration, dans une agitation +bien comprhensible: M. et Mrs. Rance stupfaits de ce qu'ils +apprenaient, M. et Mme Darzac et moi, effars de ce que +Rouletabille n'avait pas hsit le leur apprendre. + +Dans la Tour Carre! s'cria Mrs. Edith... Et qui est-ce qui l'a +tu? + +-- M. Robert Darzac! fit Rouletabille, et il pria tout le monde +de se rasseoir. + +Chose tonnante, nous nous rassmes comme si, dans un moment +pareil, nous n'avions pas autre chose faire qu' obir ce +gamin. + +Mais presque aussitt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de +M. Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation vritable +cette fois-ci (dcidment, aurais-je mal jug Mrs. Edith en la +trouvant affecte): + +Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman! + +Et elle se retourna vers son mari en s'criant: + +Ah! voil un homme! Il est digne d'tre aim! + +Alors, elle fit des compliments exagrs (mais c'tait peut-tre +dans sa nature, aprs tout, d'exagrer ainsi toute chose) +Mme Darzac; elle lui promit une amiti indestructible; elle +dclara qu'elle et son mari taient tout prts, dans une +circonstance aussi difficile, les seconder, elle et M. Darzac, +qu'on pouvait compter sur leur zle, leur dvouement et qu'ils +taient prts attester tout ce que l'on voudrait devant les +juges. + +Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s'agit point +de juges et nous n'en voulons pas. Nous n'en avons pas besoin. +Larsan tait mort pour tout le monde avant qu'on ne le tut cette +nuit; eh bien, il continue tre mort, voil tout! Nous avons +pens qu'il serait tout fait inutile de recommencer un scandale +dont M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson ont t beaucoup +trop dj les innocentes victimes et nous avons compt pour cela +sur votre complicit. Le drame s'est pass d'une faon si +mystrieuse, cette nuit, que vous-mmes, si nous n'avions pris la +prcaution de vous le faire connatre, eussiez pu ne jamais le +souponner. Mais M. et Mme Darzac sont dous de sentiments trop +levs pour oublier ce qu'ils devaient leurs htes en une +pareille occurrence. La plus simple des politesses leur ordonnait +de vous faire savoir qu'ils avaient tu quelqu'un chez vous, cette +nuit! Quelle que soit, en effet, notre quasi-certitude de pouvoir +dissimuler cette fcheuse histoire la justice italienne, on doit +toujours prvoir le cas o un incident imprvu la mettrait au +courant de l'affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour +ne point vouloir vous faire courir le risque d'apprendre un jour +par la rumeur publique, ou par une descente de police, un +vnement aussi important qui s'est pass justement sous votre +toit. + +Mr Arthur Rance, qui n'avait encore rien dit, se leva, tout blme. + +Frdric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne +s'en rjouira plus que moi; et, s'il a reu, de la main mme de +M. Darzac, le chtiment de ses crimes, nul plus que moi n'en +flicitera M. Darzac. Mais j'estime avant tout que c'est l un +acte glorieux dont M. Darzac aurait tort de se cacher! Le mieux +serait d'avertir la justice et sans tarder. Si elle apprend cette +affaire par d'autres que par nous, voyez notre situation! Si nous +nous dnonons, nous faisons oeuvre de justice, si nous nous +cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer... + + entendre Mr Rance, qui parlait en bgayant, tant il tait mu de +cette tragique rvlation, on et dit que c'tait lui qui avait +tu Frdric Larsan... Lui qui, dj, en tait accus par la +justice... lui qui tait tran en prison. + +Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire... + +Mrs. Edith ajouta: + +Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une +dcision, il conviendrait de savoir comment les choses se sont +passes. + +Et elle s'adressa directement M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci +taient encore sous le coup de la surprise que leur avait procure +Rouletabille en parlant, Rouletabille qui, le matin mme, devant +moi, leur promettait le silence et nous engageait tous au silence; +aussi n'eurent-ils point une parole. Ils taient comme en pierre +dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance rptait: Pourquoi nous +cacher? Il faut tout dire! + +Tout coup, le reporter sembla prendre une rsolution subite; je +compris ses yeux traverss d'un brusque clair que quelque chose +de considrable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se +pencha sur Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuye sur +une canne bec-de-corbin. Le bec en tait d'ivoire et joliment +travaill par un ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit +cette canne. + +Vous permettez? dit-il. Je suis trs amateur du travail de +l'ivoire et mon ami Sainclair m'a parl de votre canne. Je ne +l'avais pas encore remarque. Elle est, en effet, fort belle. +C'est une figure de Lambesse. Il n'y a point de meilleur ouvrier +sur la cte normande. + +Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu' +la canne. Il la mania si bien qu'elle lui chappa des mains et +vint tomber devant Mme Darzac. Je me prcipitai, la ramassai et la +rendis immdiatement Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia +avec un regard qui me foudroya. Et, avant d'tre foudroy, j'avais +lu dans ce regard-l que j'tais un imbcile! + +Mrs. Edith s'tait leve, trs nerve de l'attitude insupportable +de suffisance de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac. + +Chre, fit-elle Mme Darzac, je vois que vous tes trs +fatigue. Les motions de cette nuit pouvantable vous ont +extnue. Venez, je vous en prie, dans nos chambres, vous vous +reposerez. + +-- Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, +Mrs. Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste dire +vous intresse particulirement. + +-- Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi. + +Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il +qu'il racheta la lenteur de ses prolgomnes par la rapidit, la +nettet, le saisissant relief avec lequel il retraa les +vnements de la nuit. Jamais le problme du corps de trop dans +la Tour Carre ne devait nous apparatre avec plus de mystrieuse +horreur! Mrs. Edith en tait toute rellement (je dis rellement, +ma foi) frissonnante. Quant Arthur Rance, il avait mis le bout +du bec de sa canne dans sa bouche et il rptait avec un flegme +tout amricain, mais avec une conviction impressionnante: C'est +une histoire du diable! C'est une histoire du diable! L'histoire +du corps de trop est une histoire du diable!... + +Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de +Mme Darzac qui dpassait un peu le bord de sa robe. ce moment-l +seulement la conversation devint peu prs gnrale; mais c'tait +moins une conversation qu'une suite ou qu'un mlange +d'interjections, d'indignations, de plaintes, de soupirs et de +condolances, aussi de demandes d'explications sur les conditions +d'arrive possible du corps de trop, explications qui +n'expliquaient rien et ne faisaient qu'augmenter la confusion +gnrale. On parla aussi de l'horrible sortie du corps de trop +dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, ce propos, rdita +l'expression de son admiration pour le gentleman hroque qu'tait +M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser +tomber un mot dans tout ce gchis de paroles. Visiblement, il +mprisait cette manifestation verbale du dsarroi des esprits, +manifestation qu'il supportait avec l'air d'un professeur qui +accorde quelques minutes de rcration des lves qui ont t +bien sages. C'tait l un de ses airs qui ne me plaisaient pas et +que je lui reprochais quelquefois, sans succs d'ailleurs, car +Rouletabille a toujours pris les airs qu'il a voulus. + +Enfin, il jugea sans doute que la rcration avait assez dur, car +il demanda brusquement Mrs. Edith: + +Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu'il faille avertir la +justice? + +-- Je le pense plus que jamais, rpondit-elle. Ce que nous serions +impuissants dcouvrir, elle le dcouvrira certainement, elle! +(Cette allusion voulue l'impuissance intellectuelle de mon ami +laissa celui-ci parfaitement indiffrent.) Et je vous avouerai +mme une chose, monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c'est que je +trouve qu'on aurait pu l'avertir plus tt, la justice! Cela vous +et vit quelques longues heures de garde et des nuits d'insomnie +qui n'ont, en somme, servi rien, puisqu'elle n'ont pas empch +celui que vous redoutiez tant de pntrer dans la place! + +Rouletabille s'assit, domptant une motion vive qui le faisait +presque trembler, et, d'un geste qu'il voulait rendre videmment +inconscient, s'empara nouveau de la canne que Mr Arthur Rance +venait de poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais: +Qu'est-ce qu'il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n'y +toucherai plus! Ah! je m'en garderai bien!... + +Jouant avec la canne, il rpondit Mrs. Edith qui venait de +l'attaquer d'une faon aussi vive, presque cruelle. + +Mrs. Edith, vous avez tort de prtendre que toutes les +prcautions que j'avais prises pour la scurit de M. et +Mme Darzac ont t inutiles. Si elles m'ont permis de constater la +prsence inexplicable d'un corps de trop, elles m'ont galement +permis de constater l'absence peut-tre moins inexplicable d'un +corps de moins. + +Nous nous regardmes tous encore, les uns cherchant comprendre, +les autres redoutant dj de comprendre. + +Eh! Eh! rpliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir +qu'il ne va plus y avoir de mystre du tout et que tout va +s'arranger. Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, +afin de s'en moquer: Un corps de trop d'un ct, un corps de +moins de l'autre! Tout est pour le mieux! + +-- Oui, fit Rouletabille, et c'est bien ce qui est affreux, car ce +corps de moins arrive tout fait temps pour nous expliquer le +corps de trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de +moins est le corps de votre oncle, M. Bob! + +-- Le vieux Bob! s'cria-t-elle. Le vieux Bob a disparu! Et nous +crimes tous avec elle: + +Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu! + +-- Hlas! fit Rouletabille. + +Et il laissa tomber la canne. + +Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement +saisi les Rance et les Darzac que nous ne portmes aucune +attention cette canne qui tombait. + +Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette +canne, dit Rouletabille. + +Ma foi, je l'ai ramasse, cependant que Rouletabille ne daignait +mme pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout coup +comme une lionne sur M. Robert Darzac qui opra un mouvement de +recul trs accentu, poussait une clameur sauvage: + +Vous avez tu mon oncle! + +Son mari et moi-mme eurent de la peine la maintenir et la +calmer. D'un ct, nous lui affirmions que ce n'tait pas une +raison parce que son oncle avait momentanment disparu pour qu'il +et disparu dans le sac tragique, et de l'autre nous reprochions +Rouletabille la brutalit avec laquelle il venait de nous faire +apparatre une opinion qui, au surplus, ne pouvait encore tre, +dans son esprit inquiet, qu'une bien tremblante hypothse. Et, +nous ajoutmes, en suppliant Mrs. Edith de nous couter, que cette +hypothse ne pouvait en aucune faon tre considre par +Mrs. Edith comme une injure, attendu qu'elle n'tait possible +qu'en admettant la supercherie d'un Larsan qui aurait pris la +place de son respectable oncle. Mais elle ordonna son mari de se +taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit: + +Monsieur Sainclair, j'espre, fermement mme, que mon oncle n'a +disparu que pour bientt rapparatre; s'il en tait autrement, je +vous accuserais d'tre le complice du plus lche des crimes. Quant + vous, monsieur (elle s'tait retourne vers Rouletabille), +l'ide mme que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un +vieux Bob me dfend jamais de vous serrer la main, et j'espre +que vous aurez le tact de me dbarrasser bientt de votre +prsence! + +-- Madame! rpliqua Rouletabille en s'inclinant trs bas, j'allais +justement vous demander la permission de prendre cong de votre +grce. J'ai un court voyage de vingt-quatre heures faire. Dans +vingt-quatre heures je serai de retour et prt vous aider dans +les difficults qui pourraient surgir, la suite de la +disparition de votre respectable oncle. + +-- Si dans vingt-quatre heures mon oncle n'est pas revenu, je +dposerai une plainte entre les mains de la justice italienne, +monsieur. + +-- C'est une bonne justice, madame; mais, avant d'y avoir recours, +je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui +vous pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez- +vous confiance, madame, en Mattoni? + +-- Oui, monsieur, j'ai confiance en Mattoni. + +-- Eh bien, madame, questionnez-le!... Questionnez-le!... Ah! +avant mon dpart, permettez-moi de vous laisser cet excellent et +historique livre... + +Et Rouletabille tira un livre de sa poche. + +Qu'est-ce que a encore? demanda Mrs. Edith, superbement +ddaigneuse. + +-- a, madame, c'est un ouvrage de M. Albert Bataille, un +exemplaire de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je +vous conseille de lire les aventures, dguisements, +travestissements, tromperies d'un illustre bandit dont le vrai nom +est Ballmeyer. + +Rouletabille ignorait que j'avais dj cont pendant deux heures +les histoires extraordinaires de Ballmeyer Mrs. Rance. + +Aprs cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous +demander si l'astuce criminelle d'un pareil individu aurait trouv +des difficults insurmontables se prsenter devant vos yeux sous +l'aspect d'un oncle que vos yeux n'auraient point vu depuis quatre +ans (car il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n'avaient +point vu monsieur le vieux Bob quand vous avez trouv ce +respectable oncle au sein des pampas de l'Araucanie.) Quant aux +souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous accompagnait, ils taient +beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles d'tre +tromps que vos souvenirs et votre coeur de nice!... Je vous en +conjure genoux, madame, ne nous fchons pas! La situation, pour +nous tous, n'a jamais t aussi grave. Restons unis. Vous me dites +de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s'il fallait tout de +mme s'arrter l'abominable hypothse de Larsan ayant pris la +place de monsieur le vieux Bob, il nous resterait chercher +monsieur le vieux Bob lui-mme; auquel cas je serais, madame, +votre disposition et toujours votre trs humble et trs obissant +serviteur. + + ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de +comdie outrage, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui +dit: + +Il faut agrer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de +se passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal +gentleman que vous tes pour les faire agrer Mrs. Arthur Rance. +En somme, vous me reprochez la rapidit avec laquelle j'ai expos +mon hypothse, mais veuillez vous souvenir, monsieur, que +Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur! + +Mais Arthur Rance ne l'coutait dj plus. Il avait pris le bras +de sa femme et tous deux se disposaient quitter la pice quand +la porte s'ouvrit et le garon d'curie, Walter, le fidle +serviteur du vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il tait +dans un tat de salet surprenant, entirement recouvert de boue +et les vtements arrachs. Son visage en sueur, sur lequel se +plaquaient les mches de ses cheveux en dsordre, refltait une +colre mle d'effroi qui nous fit craindre tout de suite quelque +nouveau malheur. Enfin, il avait la main une loque infme qu'il +jeta sur la table. Cette toile repoussante, macule de larges +taches d'un brun rougetre, n'tait autre -- nous le devinmes +immdiatement en reculant d'horreur -- que le sac qui avait servi + emporter le corps de trop. + +De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait +dj mille choses dans son incomprhensible anglais, et nous nous +demandions tous, l'exception d'Arthur Rance et de Mrs. Edith: +Qu'est-ce qu'il dit?... Qu'est-ce qu'il dit?... + +Et Arthur Rance l'interrompait de temps en temps, cependant que +l'autre nous montrait des poings menaants et regardait Robert +Darzac avec des yeux de fou. Un instant, nous crmes mme qu'il +allait s'lancer, mais un geste de Mrs. Edith l'arrta net. Et +Arthur Rance traduisit pour nous: + +Il dit que, ce matin, il a remarqu des taches de sang dans la +charrette anglaise et que Toby tait trs fatigu de sa course de +nuit. Cela l'a intrigu tellement qu'il a rsolu tout de suite +d'en parler au vieux Bob; mais il l'a cherch en vain. Alors, pris +d'un sinistre pressentiment, il a suivi la piste le voyage de +nuit de la charrette anglaise, ce qui lui tait facile cause de +l'humidit du chemin et de l'cartement exceptionnel des roues; +c'est ainsi qu'il est parvenu jusqu' une crevasse du vieux +Castillon dans laquelle il est descendu, persuad qu'il y +trouverait le corps de son matre; mais il n'en a rapport que ce +sac vide qui a peut-tre contenu le cadavre du vieux Bob, et, +maintenant, revenu en toute hte dans une carriole de paysan, il +rclame son matre, demande si on l'a vu et accuse Robert Darzac +d'assassinat si on ne le lui montre pas... + +Nous tions tous consterns. Mais, notre grand tonnement, +Mrs. Edith reconquit la premire son sang-froid. Elle calma Walter +en quelques mots, lui promit qu'elle lui montrerait, tout +l'heure, son vieux Bob, en excellente sant, et le congdia. Et +elle dit Rouletabille: + +Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle +revienne. + +-- Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s'il ne revient pas, +c'est moi qui ai raison! + +-- Mais, enfin, o peut-il tre? s'cria-t-elle. + +-- Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu'il +n'est plus dans le sac! + +Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de +son mari. Aussitt, Robert Darzac nous montra toute sa +stupfaction de l'histoire du sac. Il avait jet le sac l'abme +et le sac en revenait tout seul. Quant Rouletabille il nous dit: + +Larsan n'est pas mort, soyez-en srs! Jamais la situation n'a t +aussi effroyable, et il faut que je m'en aille!... Je n'ai pas une +minute perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je +serai ici... Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point +quitter ce chteau... Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous +veillerez sur Mme Darzac, que vous lui dfendrez, mme par la +force, si c'est ncessaire, toute sortie!... Ah! et puis... il ne +faut plus que vous habitiez la Tour Carre!... Non, il ne le faut +plus!... l'tage o habite M. Stangerson, il y a deux chambres +libres. Il faut les prendre. C'est ncessaire... Sainclair, vous +veillerez ce dmnagement-l... Aussitt mon dpart, ne plus +remettre les pieds dans la Tour Carre, hein? ni les uns ni les +autres... Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser... tous les +trois!... + +Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d'abord, puis moi; et puis, +en tombant sur le sein de la Dame en noir, il clata en sanglots. +Toute cette attitude de Rouletabille, malgr la gravit des +vnements, m'apparaissait incomprhensible. Hlas! combien je +devais la trouver naturelle plus tard! + + + + +XV +Les soupirs de la nuit. + +Deux heures du matin. Tout semble dormir au chteau. Quel silence +sur la terre et dans les cieux! Pendant que je suis ma fentre, +le front brlant et le coeur glac, la mer rend son dernier soupir +et aussitt la lune s'est arrte dans un ciel sans nuages. Les +ombres ne tournent plus autour de l'astre des nuits. Alors, dans +le grand sommeil immobile de ce monde, j'ai entendu les mots de la +chanson lithuanienne: Mais le regard cherchait en vain la belle +inconnue qui s'tait couvert la tte d'une vague et dont on n'a +plus jamais entendu parler... Ces paroles m'arrivent, claires et +distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui les prononce? Sa +bouche lui? sa bouche elle? ou mon hallucinant souvenir? Ah +! qu'est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la +Cte d'Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image +et ses chants me poursuivent-ils ainsi? + +Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres +et ses longs cils chargs d'ombre et ses chansons lithuaniennes! +et moi aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collgien? Je +ne le crois pas. J'aime mieux vraiment m'arrter cette hypothse +que ce qui m'agite dans la personnalit du prince Galitch est +moins l'intrt que lui porte Mrs. Edith que la pense de +l'autre!... Oui, c'est bien cela; dans mon esprit, le prince et +Larsan viennent m'inquiter ensemble. On ne l'a pas vu au chteau +depuis le fameux djeuner o il nous fut prsent, c'est--dire +depuis l'avant-veille. + +L'aprs-midi qui a suivi le dpart de Rouletabille ne nous a rien +apport de nouveau. Nous n'avons pas de nouvelles de lui, pas plus +que du vieux Bob. Mrs. Edith est reste enferme chez elle, aprs +avoir interrog les domestiques et visit les appartements du +vieux Bob et la Tour Ronde. Elle n'a pas voulu pntrer dans +l'appartement de Darzac. C'est l'affaire de la justice, a-t-elle +dit. Arthur Rance s'est promen une heure sur le boulevard de +l'Ouest, et il paraissait fort impatient. Personne ne m'a parl. +Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve. Chacun a dn chez +soi. On n'a pas vu le professeur Stangerson. + +... Et, maintenant, tout semble dormir au chteau... Mais les +ombres se reprennent tourner autour de l'astre des nuits. +Qu'est-ce que ceci, sinon l'ombre d'un canot qui se dtache de +l'ombre du fort et glisse maintenant sur le flot argent? Quelle +est cette silhouette qui se dresse, orgueilleuse, l'avant, +pendant qu'une autre ombre se courbe sur la rame silencieuse? +C'est la tienne, Fodor Fodorowitch! Eh! voil un mystre qui +sera peut-tre plus facile pntrer que celui de la Tour Carre, + Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y +suffirait... + +Nuit hypocrite!... Tout semble dormir et rien ne dort, ni +personne... Qui donc peut se vanter de pouvoir dormir au chteau +d'Hercule? Croyez-vous que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac, +dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui semble dormir tout +veill, le jour, dormirait-il justement cette nuit-l, lui dont +la couche n'a cess d'tre visite, comme on dit, par la ple +insomnie depuis la rvlation du Glandier? Et moi, est-ce que je +dors? + +J'ai quitt ma chambre, je suis descendu dans la Cour du +Tmraire; mes pas m'ont port en hte sur le boulevard de la Tour +Ronde. Si bien que je suis arriv temps pour voir, sous la +clart lunaire, la barque du prince Galitch aborder la grve, +devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le galet, et, +derrire lui, l'homme, ayant rang les rames, sauta. Je reconnus +le matre et le domestique: Fodor Fodorowitch et son esclave +Jean. Quelques secondes plus tard, ils s'enfonaient dans l'ombre +protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus gants... + +Aussitt, j'ai fait le tour du boulevard de la Cour du +Tmraire... Et puis, le coeur battant, je me suis dirig vers la +baille. Les dalles de la poterne ont retenti sous mon pas +solitaire et il m'a sembl voir une ombre se dresser, attentive, +sous l'ogive demi dtruite du porche de la chapelle. Je me suis +arrt dans la nuit paisse de la Tour du Jardinier et j'ai tt +dans ma poche mon revolver. L'ombre, l-bas, n'a pas boug. Est-ce +bien une ombre humaine qui coute? Je me glisse derrire une haie +de verveine qui borde le sentier conduisant directement la +Louve, travers buissons et bosquets et tout le dbordement +parfum du printemps en fleurs. Je n'ai point fait de bruit, et +l'ombre, rassure sans doute, a fait, elle, un mouvement. C'est la +Dame en noir! La lune, sous l'ogive demi dtruite, me la montre +toute blanche. Et puis, cette forme tout coup disparat comme +par enchantement. Alors, je me suis rapproch encore de la +chapelle, et, au fur et mesure que je diminuais la distance qui +me sparait de ces ruines, je percevais un lger murmure, des +paroles entrecoupes de soupirs si mouills de larmes que mes +propres yeux en devinrent humides. La Dame en noir pleurait, l, +derrire quelque pilier. tait-elle seule? N'avait-elle point +choisi, dans cette nuit d'angoisse, cet autel envahi par les +fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prire embaume? + +Tout coup, j'aperus une ombre ct de la Dame en noir, et je +reconnus Robert Darzac. De l'endroit o j'tais, je pouvais +maintenant entendre tout ce qu'ils pouvaient se dire. +L'indiscrtion tait forte, inlgante, honteuse. Chose curieuse, +je crus de mon devoir d'couter. Maintenant je ne songeais plus du +tout Mrs. Edith ni au prince Galitch... Mais je songeais +toujours Larsan... Pourquoi?... Pourquoi tait-ce cause de +Larsan que je voulais savoir ce qu'ils se disaient?... Je compris +que Mathilde tait descendue furtivement de la Louve pour promener +son angoisse dans le jardin, et que son mari l'avait rejointe... +La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert +Darzac, et elle lui disait: + +Je sais... Je sais toute votre peine... ne me la dites plus... +quand je vous vois si chang, si malheureux... je m'accuse de +votre douleur... mais ne me dites pas que je ne vous aime plus... +Oh! je vous aimerai encore, Robert... comme autrefois... je vous +le promets... + +Et elle sembla rflchir, pendant que lui, incrdule, l'coutait +encore. + +Elle reprit, bizarre, et cependant avec une nergique conviction: + +Certes! je vous le promets... + +Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un +divin, mais si malheureux sourire, que je me demandai comment +cette femme avait pu parler cet homme de bonheur possible. Elle +me frla sans me voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis +plus les lauriers-cerises derrire lesquels j'tais cach. + +M. Darzac tait rest sa place. Il la regardait encore. Il dit +tout haut avec une violence qui me fit rflchir: + +Oui, il faut tre heureux! Il le faut! + +Ah! certes, il tait bien bout de patience. Et, avant de +s'loigner son tour, il eut un geste de protestation contre le +mauvais sort, d'emportement contre la Destine, un geste qui +ravissait la Dame en noir, la jetait sur sa poitrine et l'en +faisait le matre, travers l'espace. + +Il n'eut pas plutt fait ce geste, que ma pense se prcisa, ma +pense qui errait autour de Larsan s'arrta sur Darzac! Oh! je +m'en souviens trs bien; c'est partir de cette seconde o il eut +ce geste de rapt dans la nuit lunaire que j'osai me dire ce que je +m'tais dj dit pour tant d'autres... pour tous les autres... Si +c'tait Larsan! + +Et, en cherchant bien, au fond de ma mmoire, je trouve que ma +pense a t plus directe encore. Au geste de l'homme, elle a +rpondu tout de suite, elle a cri: C'est Larsan! + +J'en fus tellement pouvant que, voyant Robert Darzac se diriger +vers moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui rvla +ma prsence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit: + +Vous tiez l, Sainclair, vous veilliez!... Nous veillons tous, +mon ami... Et vous l'avez entendue!... Voyez-vous, Sainclair, +c'est trop de douleur; moi, je n'en puis plus. Nous allions tre +heureux; elle-mme pouvait croire qu'elle avait t oublie du +Destin, quand l'autre est rapparu! Alors, 'a t fini, elle n'a +plus eu de force pour notre amour. Elle s'est courbe sous la +fatalit; elle a d s'imaginer que celle-ci la poursuivait d'un +ternel chtiment. Il a fallu le drame effroyable de la nuit +dernire pour me prouver moi-mme que cette femme m'a rellement +aim... autrefois... Oui, un moment, elle a craint pour moi, et +moi, hlas! je n'ai tu que pour elle... Mais la voil retourne +son indiffrence mortelle. Elle ne songe plus -- si elle songe +encore quelque chose -- qu' promener un vieillard en +silence... + +Il soupira si tristement et si sincrement que l'abominable pense +en fut chasse du coup. Je ne songeai plus qu' ce qu'il me +disait... la douleur de cet homme qui semblait avoir perdu +dfinitivement la femme qu'il aimait, dans le moment que celle-ci +retrouvait un fils dont il continuait d'ignorer l'existence... De +fait, il n'avait d rien comprendre l'attitude de la Dame en +noir, la facilit avec laquelle elle paraissait s'tre dtache +de lui... et il ne trouvait pour expliquer une aussi cruelle +mtamorphose que l'amour, exaspr par le remords, de la fille du +professeur Stangerson pour son pre... + +M. Darzac continua de gmir. + + quoi m'aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tu? Pourquoi +m'impose-t-elle, comme un criminel, cet horrible silence, si +elle ne veut pas m'en rcompenser de son amour? Redoute-t-elle +pour moi de nouveaux juges? Hlas! pas mme, Sainclair... non, +non, pas mme. Elle redoute que la pense agonisante de son pre +ne succombe devant l'clat d'un nouveau scandale. Son pre! +Toujours son pre! Et moi, je n'existe pas! Je l'ai attendue vingt +ans, et quand, enfin, je crois qu'elle est venue, son pre me la +reprend! + +Je me disais: Son pre... son pre et son enfant! + +Il s'assit sur une vieille pierre croule de la chapelle et dit +encore, se parlant lui-mme: Mais je l'arracherai de ces +murs... je ne peux plus la voir errer ici au bras de son pre... +comme si je n'existais pas!... + +Et, pendant qu'il disait ces choses, je revoyais la double et +lamentable silhouette du pre et de la fille, passant et +repassant, l'heure du crpuscule, dans l'ombre colossale de la +Tour du Nord, allonge par les feux du soir, et j'imaginais qu'ils +ne devaient pas tre plus crass sous les coups du ciel, cet +Oedipe et cette Antigone qu'on nous reprsente ds notre plus +jeune ge tranant, sous les murs de Colone, le poids d'une +surhumaine infortune. + +Et puis tout coup, sans que je pusse en dmler la raison, peut- +tre cause d'un geste de Darzac, l'affreuse pense me +ressaisit... et je demandai brle-pourpoint: + +Comment se fait-il que le sac tait vide? + +Je constatai qu'il ne se troubla point. Il me rpondit simplement: +Rouletabille nous le dira peut-tre... Puis il me serra la main +et s'enfona, pensif, dans les massifs de la baille. + +Je le regardais marcher... + +... Je suis fou... + + + + +XVI +Dcouverte de L'Australie. + +La lune l'a frapp en plein visage. Il se croit seul dans la nuit +et voici certainement l'un des moments o il doit dposer le +masque du jour. D'abord les vitres noires ont cess de protger +son regard incertain. Et si sa taille, pendant les heures de +comdie, s'est fatigue se courber plus que de nature, si les +paules se sont trs habilement arrondies, voici la minute o le +grand corps de Larsan, sorti de scne, va se dlasser. Qu'il se +dlasse donc! Je l'pie dans la coulisse... derrire les figuiers +de Barbarie, pas un de ses mouvements ne m'chappe... + +Maintenant, il est debout sur le boulevard de l'Ouest qui lui fait +comme un pidestal; les rayons lunaires l'enveloppent d'une lueur +froide et funbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l'ombre +de Larsan revenue de chez les morts? + +Je suis fou... En vrit, il faut avoir piti de nous qui sommes +tous fous. Nous voyons Larsan partout et peut-tre Darzac lui-mme +m'a-t-il regard un jour, moi, Sainclair, en se disant: Si +c'tait Larsan!... Un jour!... je parle comme s'il y avait des +annes que nous tions enferms dans ce chteau et il y a tout +juste quatre jours... Nous sommes arrivs ici, le 8 avril, un +soir... + +Sans doute, mais jamais mon coeur n'a ainsi battu quand je me +posais la terrible question pour les autres; c'est peut-tre aussi +qu'elle tait moins terrible quand il s'agissait des autres... Et +puis, c'est singulier ce qui m'arrive. Au lieu que mon esprit +recule effray devant l'abme d'une aussi incroyable hypothse, au +contraire, il est attir, entran, horriblement sduit. Il a le +vertige et il ne fait rien pour l'viter. Il me pousse ne point +quitter des yeux le spectre debout sur le boulevard de l'Ouest, +lui trouver des attitudes, des gestes, une ressemblance, par +derrire... et puis aussi le profil... et puis aussi la face... +L, comme a... Il ressemble tout fait Larsan... Oui, mais +comme a, il ressemble tout fait Darzac... + +Comment se fait-il que cette ide me vienne, cette nuit, pour la +premire fois? Quand j'y songe... Elle et d tre notre premire +ide! Est-ce que, lors du Mystre de la Chambre Jaune, la +silhouette Larsan n'apparaissait point, au moment du crime, tout +fait confondue avec la silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui +venait chercher la rponse de Mlle Stangerson au bureau de poste +40 n'tait point Larsan lui-mme? Est-ce que cet empereur du +camouflage n'avait point dj entrepris avec succs d'tre Darzac, +si bien qu'il avait russi faire accuser de ses propres crimes +le fianc de Mlle Stangerson!... + +Sans doute... sans doute... mais, tout de mme, si j'ordonne mon +coeur inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je +saurai que mon hypothse est insense... Insense?... Pourquoi?... +Tenez, le voil, le spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux +de ses jambes, qui marche comme Larsan... oui, mais il a les +paules de Darzac. + +Je dis insense parce que, si l'on n'est pas Darzac, on peut +tenter de l'tre dans l'ombre, dans le mystre, de loin, comme +lors des drames du Glandier... mais ici, nous touchons l'homme!... +nous vivons avec lui!... + +Nous vivons avec lui?... Non!... + +D'abord, il est rarement l... presque toujours enferm dans sa +chambre ou pench sur cet inutile travail de la Tour du +Tmraire... Voil, ma foi, un beau prtexte que celui de dessiner +pour qu'on ne voie pas votre tte et pour rpondre aux gens sans +tourner la tte... + +Mais enfin, il ne dessine pas toujours... Oui, mais dehors, +toujours, except ce soir, il a son binocle noir... Ah! cet +accident du laboratoire a t des plus intelligents... Cette +petite lampe qui a fait explosion savait -- je l'ai toujours pens +-- le service qu'elle allait rendre Larsan lorsque Larsan aurait +pris la place de Darzac... Elle lui permettrait d'viter, +toujours... toujours, la grande lumire du jour... cause de la +faiblesse des yeux... Comment donc!... Il n'est point jusqu' Mlle +Stangerson et Rouletabille qui ne s'arrangeaient pour trouver les +coins d'ombre o les yeux de M. Darzac n'avaient rien redouter +de la lumire du jour... Du reste, il a, plus que tout autre, en y +rflchissant, depuis que nous sommes arrivs ici, cette +proccupation de l'ombre... nous l'avons vu peu, mais toujours +l'ombre. Cette petite salle du conseil est fort sombre, ... la +Louve est sombre... Et il a choisi, des deux chambres de la Tour +Carre, celle qui reste toujours plonge dans une demi-obscurit. + +Tout de mme... Voyons! Voyons!... Voyons! On ne trompe pas +Rouletabille comme a!... ne serait-ce que trois jours!... +Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est n avant +Rouletabille, puisqu'il est son pre... + +... Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu +au-devant de nous Cannes, et qu'il est mont dans notre +compartiment... Il a tir le rideau... De l'ombre, toujours... + +Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l'Ouest, s'est +retourn de mon ct... Je le vois bien... de face... pas de +binocle... il est immobile... il est plac l comme si on allait +le photographier... Ne bougez pas!... L, a y est!... Eh bien, +c'est Robert Darzac! c'est Robert Darzac! + +... Il se remet en marche... Je ne sais plus... il y a quelque +chose qui me manque, dans la marche de Darzac, pour que je +reconnaisse la marche de Larsan; mais quoi?... + +Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?... Rouletabille raisonne +plus qu'il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de +regarder que cela?... + +Non!... N'oublions pas que Darzac est all passer trois mois dans +le Midi!... C'est vrai!... Ah! on peut raisonner l-dessus: trois +mois, pendant lesquels on ne l'a pas vu... Il tait parti +malade... Il tait revenu bien portant... On ne s'tonne point que +la figure d'un homme ait un peu chang quand, partie avec une mine +de mort, elle rapparat avec une mine de vivant. + +Et la crmonie du mariage a eu lieu tout de suite... Comme il +s'est montr nous avec parcimonie avant, et depuis... Et, du +reste, il n'y a pas encore une semaine de tout cela... Un Larsan +peut tenir le coup pendant six jours. + +L'homme (Darzac? Larsan?) descend de son pidestal du boulevard de +l'Ouest et vient droit moi... M'a-t-il vu? Je me fais plus petit +derrire mon figuier de Barbarie. + +... Trois mois d'absence pendant lesquels Larsan a pu tudier tous +les tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime +Darzac et on prend sa place, et sa femme... on l'emporte... le +tour est jou!... + +... La voix? Quoi de plus facile que d'imiter une voix du Midi? On +a un peu plus ou un peu moins l'accent, voil tout. Moi, j'ai cru +observer qu'il l'avait un peu plus... Oui, le Darzac d'aujourd'hui +a un peu plus l'accent -- je crois -- que celui d'avant le +mariage... + +Il est presque sur moi, il passe mes cts... Il ne m'a pas +vu... + +... C'est Larsan! Je vous dis que c'est Larsan!... + +Mais il s'arrte une seconde, regarde perdument toutes ces choses +endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, +et il gmit, comme un pauvre malheureux homme qu'il est... + +... C'est Darzac!... + +Et puis, il est parti... Et je suis rest l, derrire un figuier, +dans l'anantissement de ce que j'avais os penser!... + +Combien de temps restai-je ainsi, prostr? Une heure? Deux heures? +Quand je me relevai, j'avais les reins rompus et l'esprit trs +fatigu. Oh! trs fatigu! J'tais all, au cours de mes +tourdissantes hypothses, jusqu' me demander si par hasard (par +hasard!) le Larsan qui tait dans le sac de pommes de terre dites +saucisses ne s'tait pas substitu au Darzac qui le conduisait, +dans la petite voiture anglaise trane par Toby aux gouffres du +puits de Castillon!... Parfaitement, je voyais le corps l'agonie +ressuscitant tout coup et priant M. Darzac d'aller prendre sa +place. Il n'avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon absurde +cogitation cette supposition imbcile, rien moins que le rappel de +la preuve absolue de son impossibilit, qui m'avait t donne le +matin mme par une conversation trs intime entre M. Darzac et +moi, au sortir de notre cruelle sance dans la Tour Carre, sance +pendant laquelle avaient t si bien tablis tous les termes du +problme du corps de trop. ce moment, je lui avais pos, +propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me +poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite +rpondu en faisant allusion une autre conversation trs +scientifique que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui +n'avait pu matriellement tre entendue de personne autre que de +nous deux, au sujet de ce mme prince Galitch. Lui seul +connaissait cette conversation l, et il ne faisait point de +doute, par cela mme, que le Darzac qui me proccupait tant +aujourd'hui n'tait autre que celui de la veille. + +Si insense que ft l'ide de cette substitution, on me pardonnera +tout de mme de l'avoir eue. Rouletabille en tait un peu la cause +avec ses faons de me parler de son pre comme du Dieu de la +mtamorphose! Et j'en revins la seule hypothse possible -- +possible pour un Larsan qui aurait pris la place d'un Darzac -- +celle de la substitution au moment du mariage, lors du retour du +fianc de Mlle Stangerson Paris, aprs trois mois d'absence dans +le Midi... + +La plainte dchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait +laiss chapper, tout l'heure mes cts, ne parvenait point +chasser tout fait cette ide-l... Je le voyais entrant +l'glise Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse laquelle il avait +voulu que le mariage et lieu... peut-tre, pensai-je, parce qu'il +n'y avait point d'glise plus sombre Paris... + +Ah! on est trs curieusement bte quand on se trouve, par une nuit +lunaire, derrire un figuier de Barbarie, aux prises avec la +pense de Larsan!... + +Trs, trs bte! me disais-je, en regagnant tout doucement, +travers les massifs de la baille, le lit qui m'attendait dans une +petite chambre solitaire du Chteau Neuf... trs bte... car, +comme l'avait si bien dit Rouletabille... si Larsan avait t +alors Darzac, il n'avait qu' emporter sa belle proie et il ne se +serait point complu rapparatre l'tat de Larsan pour +pouvanter Mathilde, et il ne l'aurait pas amene au chteau fort +d'Hercule, au milieu des siens, et il n'aurait pas pris la +prcaution dsastreuse pour ses desseins de montrer nouveau, +dans la barque de Tullio, la figure menaante de Roussel- +Ballmeyer! + + ce moment, Mathilde lui appartenait, et c'est depuis ce moment +qu'elle s'tait reprise. La rapparition de Larsan ravissait +dfinitivement la Dame en noir Darzac, donc Darzac n'tait pas +Larsan! Mon Dieu! que j'ai mal la tte... C'est la lune +blouissante, l-haut, qui m'a frapp douloureusement la +cervelle... j'ai un coup de lune... + +Et puis... et puis, n'tait-il pas apparu Arthur Rance lui-mme, +dans les jardins de Menton, alors que Darzac venait d'tre mis +dans le train qui le conduisait Cannes, au-devant de nous! Si +Arthur Rance avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute +tranquillit... Et pourquoi Arthur Rance et-il menti?... Arthur +Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui n'a pas +cess de l'tre... Mrs. Edith n'est pas une sotte; elle a tout vu, +Mrs. Edith!... Allons!... allons nous coucher... + +J'tais encore sous la poterne du Jardinier et j'allais entrer +dans la Cour du Tmraire quand il m'a sembl entendre quelque +chose... on et dit une porte que l'on refermait... cela avait +fait comme un bruit de bois et de fer... de serrure... je passai +vivement la tte hors de la poterne et je crus apercevoir une +vague silhouette humaine prs de la porte du Chteau Neuf, une +silhouette, qui, aussitt, s'tait confondue avec l'ombre du +Chteau Neuf elle-mme; j'armai mon revolver et, en trois bonds, +entrai dans l'ombre mon tour... Mais je n'aperus plus rien que +l'ombre. La porte du Chteau Neuf tait ferme et je croyais bien +me rappeler que je l'avais laisse entrouverte. J'tais trs mu, +trs anxieux... je ne me sentais pas seul... qui donc pouvait tre +autour de moi? videmment, si la silhouette existait en dehors de +ma vision et de mon esprit troubls, elle ne pouvait plus tre +maintenant que dans le Chteau Neuf, car la Cour du Tmraire +tait dserte. + +Je poussai avec prcaution la porte, et entrai dans le Chteau +Neuf. J'coutai attentivement et sans faire le moindre mouvement +au moins pendant cinq minutes... Rien!... je devais m'tre +tromp... Cependant je ne fis point craquer d'allumettes et, le +plus silencieusement que je pus, je gravis l'escalier et gagnai ma +chambre. L, je m'enfermai et seulement respirai l'aise... + +Cette vision continuait cependant m'inquiter plus que je ne me +l'avouais moi-mme, et, bien que je me fusse couch, je ne +parvenais point m'endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre +la raison, la vision de la silhouette et la pense de Darzac- +Larsan se mlaient trangement dans mon esprit dsquilibr... + +Si bien que j'en tais arriv me dire: je ne serai tranquille +que lorsque je me serai assur que M. Darzac lui-mme n'est pas +Larsan! Et je ne manquerai point de le faire la prochaine +occasion. + +Oui, mais comment?... Lui tirer la barbe?... Si je me trompe, il +me prendra pour un fou ou il devinera ma pense et elle ne sera +point faite pour le consoler de tous les malheurs dont il gmit. +Il ne manquerait plus son infortune que d'tre souponn d'tre +Larsan! + +Soudain, je rejetai mes couvertures, je m'assis sur mon lit, et +m'criai: + +L'Australie! + +Je venais de me souvenir d'un pisode dont j'ai parl au +commencement de ce rcit. On se rappelle que, lors de l'accident +du laboratoire, j'avais accompagn M. Robert Darzac chez le +pharmacien. Or, dans le moment qu'on le soignait, comme il avait +d ter sa jaquette, la manche de sa chemise, dans un faux +mouvement, s'tait releve jusqu'au coude et y avait t arrte +pendant toute la sance, ce qui m'avait permis de constater que +M. Darzac avait, prs de la saigne du bras droit une large tache +de naissance dont les contours semblaient curieusement suivre le +dessin gographique de l'Australie. Mentalement, pendant que le +pharmacien oprait, je n'avais pu m'empcher de placer, sur ce +bras, aux endroits qu'elles occupent sur la carte, Melbourne, +Sydney, Adlade; et il y avait encore sous cette large tache une +autre toute petite tache situe dans les environs de la terre dite +de Tasmanie. + +Et quand, par hasard, plus tard, il m'tait arriv de penser cet +accident, la sance chez le pharmacien et la tache de +naissance, j'avais toujours pens aussi, par une liaison d'ides +bien comprhensible, l'Australie. + +Et dans cette nuit d'insomnie, voil que l'Australie encore +m'apparaissait!... + +Assis sur mon lit, j'avais eu peine le temps de me fliciter +d'avoir song une preuve aussi dcisive de l'identit de Robert +Darzac et je commenais agiter la question de savoir comment je +pourrais bien m'y prendre pour me la fournir moi-mme, quand un +bruit singulier me fit dresser l'oreille... Le bruit se rpta... +on et dit que des marches craquaient sous des pas lents et +prcautionneux. + +Haletant, j'allai ma porte et, l'oreille la serrure, +j'coutai. D'abord, ce fut le silence, et puis les marches +craqurent nouveau... Quelqu'un tait dans l'escalier, je ne +pouvais plus en douter... et quelqu'un qui avait intrt +dissimuler sa prsence... je songeai l'ombre que j'avais cru +voir tout l'heure en entrant dans la Cour du Tmraire... quelle +pouvait tre cette ombre, et que faisait-elle dans l'escalier? +Montait-elle? Descendait-elle?... + +Un nouveau silence... J'en profitai pour passer rapidement mon +pantalon et, arm de mon revolver, je russis ouvrir ma porte +sans la faire geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, +j'avanai jusqu' la rampe de l'escalier et j'attendis. J'ai dit +l'tat de dlabrement dans lequel se trouvait le Chteau Neuf. Les +rayons funbres de la lune arrivaient obliquement par les hautes +fentres qui s'ouvraient sur chaque palier et dcoupaient avec +prcision des carrs de lumire blme dans la nuit opaque de cette +cage d'escalier qui tait trs vaste. La misre du chteau ainsi +claire par endroits n'en paraissait que plus dfinitive. La +ruine de la rampe de l'escalier, les barreaux briss, les murs +lzards contre lesquels, et l, de vastes lambeaux de +tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m'avait que fort peu +impressionn dans le jour, me frappait alors trangement, et mon +esprit tait tout prt me reprsenter ce dcor lugubre du pass +comme un lieu propice l'apparition de quelque fantme... +Rellement, j'avais peur... L'ombre, tout l'heure, m'avait si +bien gliss entre les doigts... car j'avais bien cru la toucher... +Tout de mme, un fantme peut se promener dans un vieux chteau +sans faire craquer des marches d'escalier... Mais elles ne +craquaient plus... + +Tout coup, comme j'tais pench au-dessus de la rampe, je revis +l'ombre!... elle tait claire d'une faon clatante... de telle +sorte que d'ombre qu'elle tait elle tait devenue lueur. La lune +l'avait allume comme un flambeau... Et je reconnus Robert Darzac! + +Il tait arriv au rez-de-chausse et traversait le vestibule en +levant la tte vers moi comme s'il sentait peser mon regard sur +lui. Instinctivement, je me rejetai en arrire. Et puis, je revins + mon poste d'observation juste temps pour le voir disparatre +dans un couloir qui conduisait un autre escalier desservant +l'autre partie du btiment. Que signifiait ceci? Qu'est-ce que +Robert Darzac faisait la nuit dans le Chteau Neuf? Pourquoi +prenait-il tant de prcautions pour n'tre point vu? Mille +soupons me traversrent l'esprit, ou plutt toutes les mauvaises +penses de tout l'heure me ressaisirent avec une force +extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m'lanai la +dcouverte de l'Australie. + +J'eus tt fait d'arriver au corridor au moment mme o il le +quittait et commenai de gravir, toujours fort prudemment, les +degrs vermoulus du second escalier. Cach dans le corridor, je le +vis s'arrter au premier palier, et pousser une porte. Et puis je +ne vis plus rien; il tait rentr dans l'ombre et peut-tre dans +la chambre. Je grimpai jusqu' cette porte qui tait referme et, +sr qu'il tait dans la chambre, je frappai trois petits coups. Et +j'attendis. Mon coeur battait se rompre. Toutes ces chambres +taient inhabites, abandonnes... Qu'est-ce que M. Robert Darzac +venait faire dans l'une de ces chambres-l?... + +J'attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme +personne ne me rpondait, comme la porte ne s'ouvrait pas, je +frappai nouveau et j'attendis encore... alors, la porte s'ouvrit +et Robert Darzac me dit de sa voix la plus naturelle: + +C'est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?... + +-- Je veux savoir, fis-je -- et ma main serrait au fond de ma +poche mon revolver, et ma voix, moi, tait comme trangle, +tant, au fond, j'avais peur -- je veux savoir ce que vous faites +ici, une pareille heure... + +Tranquillement, il craqua une allumette, et dit: + +Vous voyez!... je me prparais me coucher... + +Et il alluma une bougie que l'on avait pose sur une chaise, car +il n'y avait mme pas, dans cette chambre dlabre, une pauvre +table de nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l'on avait +d apporter l dans la journe, composait tout l'ameublement. + +Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, ct de +Mme Darzac et du professeur, au premier tage de la Louve... + +-- L'appartement tait trop petit; j'aurais pu gner Mme Darzac, +fit amrement le malheureux... J'ai demand Bernier de me donner +un lit ici... Et puis, peu m'importe o je couche puisque je ne +dors pas... + +Nous restmes un instant silencieux. J'avais tout fait honte de +moi et de mes combinaisons saugrenues. Et, franchement, mon +remords tait tel que je ne pus en retenir l'expression. Je lui +avouai tout: mes infmes soupons, et comment j'avais bien cru, en +le voyant errer si mystrieusement de nuit dans le Chteau Neuf, +avoir affaire Larsan, et comment je m'tais dcid aller la +dcouverte de l'Australie. Car, je ne lui cachai mme pas que +j'avais mis un instant tout mon espoir dans l'Australie. + +Il m'coutait avec la face la plus douloureuse du monde et, +tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de +la bougie, il me montra la tache de naissance qui devait me +faire rentrer dans mes esprits. Je ne voulais point la voir, +mais il insista pour que je la touchasse, et je dus constater que +c'tait l une tache trs naturelle et sur laquelle on et pu +mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney, +Melbourne, Adlade... et, en bas, il y avait une autre petite +tache qui reprsentait la Tasmanie... + +Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument +dsabuse... a ne s'en va pas!... + +Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne +voulut me pardonner que lorsqu'il m'eut forc lui tirer la +barbe, laquelle ne me resta point dans la main... + +Alors, seulement, il me permit d'aller me recoucher, ce que je fis +en me traitant d'imbcile. + + + + +XVII +Terrible aventure du vieux Bob. + +Quand je me rveillai, ma premire pense courut encore Larsan. +En vrit, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni +sur sa mort ni sur sa vie. tait-il moins bless qu'on ne l'avait +cru?... Que dis-je? tait-il moins mort qu'on ne l'avait pens? +Avait-il pu s'enfuir du sac jet par Darzac au gouffre de +Castillon? Aprs tout, la chose tait fort possible, ou plutt +l'hypothse n'allait point au-dessus des forces humaines d'un +Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqu qu'il avait +trouv le sac trois mtres de l'orifice de la crevasse, sur un +palier naturel dont M. Darzac ne souponnait certainement pas +l'existence quand il avait cru jeter la dpouille de Larsan +l'abme... + +Ma seconde pense alla Rouletabille. Que faisait-il pendant ce +temps? Pourquoi tait-il parti? Jamais sa prsence au fort +d'Hercule n'avait t aussi ncessaire! S'il tardait venir, +cette journe ne se passerait point sans quelque drame entre les +Rance et les Darzac! + +C'est alors que l'on frappa ma porte et que le pre Bernier +m'apporta justement un bref billet de mon ami qu'un petit voyou de +la ville venait de dposer entre les mains du pre Jacques. +Rouletabille me disait: Serai de retour ce matin. Levez-vous vite +et soyez assez aimable pour aller me pcher pour mon djeuner de +ces excellentes palourdes qui abondent sur les rochers qui +prcdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant. +Amitis et merci. Rouletabille! Ce billet me laissa tout fait +songeur, car je savais par exprience que, lorsque Rouletabille +paraissait s'occuper de babioles, jamais son activit ne portait +en ralit sur des objets plus considrables. + +Je m'habillai la hte et, arm d'un vieux couteau que m'avait +prt le pre Bernier, je me mis en mesure de contenter la +fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, +n'ayant rencontr personne cette heure matinale -- il pouvait +tre sept heures -- je fus rejoint par Mrs. Edith qui je fis +part du petit mot de Rouletabille. Mrs. Edith -- que l'absence +prolonge du vieux Bob affolait tout fait -- le trouva bizarre +et inquitant et elle me suivit la pche aux palourdes. En +route elle me confia que son oncle n'tait point ennemi, de temps + autre, d'une petite fugue, et qu'elle avait, jusqu' cette +heure, conserv l'espoir que tout s'expliquerait par son retour; +mais maintenant l'ide recommenait lui enflammer la cervelle +d'une affreuse mprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la +vengeance des Darzac!... + +Elle profra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la +Dame en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu' midi et puis +ne dit plus rien. + +Nous nous mmes pcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith +avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith +m'occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les +pieds de Mrs. Edith, que j'ai dcouverts dans la mer d'Hercule, +sont les plus dlicats coquillages du monde, et qu'ils me firent +si bien oublier les palourdes que ce pauvre Rouletabille s'en +serait certainement pass son djeuner si la jeune femme n'avait +montr un si beau zle. Elle clapotait dans l'onde amre et +glissait son couteau sous les rocs avec une grce un peu nerve +qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout coup, nous nous +redressmes tous deux et tendmes l'oreille d'un mme mouvement. +On entendait des cris du ct des grottes. Au seuil mme de celle +de Romo et Juliette, nous distingumes un petit groupe qui +faisait des gestes d'appel. Pousss par le mme pressentiment, +nous regagnmes la hte le rivage. Bientt, nous apprenions +qu'attirs par des plaintes, deux pcheurs venaient de dcouvrir, +dans un trou de la grotte de Romo et Juliette, un malheureux qui +y tait tomb et qui avait d y rester, de longues heures, +vanoui. + +... Nous ne nous tions pas tromps. C'tait bien le vieux Bob qui +tait au fond du trou. Quand on l'et tir au bord de la grotte, +dans la lumire du jour, il apparut certainement digne de piti, +tant sa belle redingote noire tait salie, fripe, arrache. +Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout quand on se fut +aperu que le vieil homme avait une clavicule dmise et un pied +foul, et il tait si ple qu'on et pu croire qu'il allait +mourir. + +Heureusement il n'en fut rien. Dix minutes plus tard, il tait, +sur les ordres qu'il donna, tendu sur son lit dans sa chambre de +la Tour Carre. Mais peut-on imaginer que cet entt refusa de se +dshabiller et de quitter sa redingote avant l'arrive des +mdecins? Mrs. Edith, de plus en plus inquite, s'installait son +chevet; mais, quand arrivrent les docteurs, le vieux Bob exigea +de sa nice qu'elle le quittt sur-le-champ et qu'elle sortt de +la Tour Carre. Et il en fit mme fermer la porte. + +Cette prcaution dernire nous surprit beaucoup. Nous tions +runis dans la Cour du Tmraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur +Rance et moi, ainsi que le pre Bernier qui me guettait drlement, +attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carre +aprs l'arrive des mdecins, elle vint nous et nous dit: + +Esprons que a ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. +Qu'est-ce que je vous avais dit! Je l'ai confess: c'est un vieux +farceur; il a voulu voler le crne du prince Galitch! Jalousie de +savant; nous rirons bien quand il sera guri. + +Alors, la porte de la Tour Carre s'ouvrit et Walter, le fidle +serviteur du vieux Bob, parut. Il tait ple, inquiet. + +Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas +qu'on le dise, mais il faut le sauver!... + +Mrs. Edith avait dj disparu dans la Tour Carre. Quant nous, +nous n'osions avancer. Bientt elle rapparut: + +Oh! nous fit-elle... C'est affreux! Il a toute la poitrine +arrache. + +J'allai lui offrir mon bras pour qu'elle s'y appuyt, car, chose +singulire, Mr Arthur Rance s'tait, dans ce moment, loign de +nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrire le dos, +en sifflotant. J'essayai de rconforter Mrs. Edith et je la +plaignis, mais ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent. + +Rouletabille arriva au chteau une heure aprs l'vnement. Je +guettais son retour du haut du boulevard de l'Ouest et, sitt que +je le vis sur le bord de la mer, je courus lui. Il me coupa la +parole ds ma premire demande d'explication et me demanda tout de +suite si j'avais fait une bonne pche, mais je ne me trompais +point l'expression de son regard inquisiteur. Je voulus me +montrer aussi malin que lui et je rpondis: + +Oh! une trs bonne pche! j'ai repch le vieux Bob! + +Il sursauta. Je haussai les paules, car je croyais de la +comdie et je lui dis: + +Allons donc! Vous saviez bien o vous nous conduisiez avec votre +pche et votre dpche! + +Il me fixa d'un air tonn: + +Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut tre la porte +de vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m'auriez vit +la peine de protester contre une pareille accusation! + +-- Mais quelle accusation? m'criai-je. + +-- Celle d'avoir laiss le vieux Bob au fond de la grotte de Romo +et Juliette, sachant qu'il y agonisait. + +-- Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob +n'est pas l'agonie. Il a un pied foul, une paule dmise, a +n'est pas grave et son histoire est la plus honnte du monde: il +prtend qu'il voulait voler le crne du prince Galitch! + +-- Quelle drle d'ide! ricana Rouletabille. + +Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux: + +Vous croyez cette histoire-l, vous?... Et... c'est tout? Pas +d'autres blessures? + +-- Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs +viennent de la dclarer sans gravit aucune. Il a la poitrine +dchire. + +-- La poitrine dchire! reprit Rouletabille en me serrant +nerveusement la main. Et comment est-elle dchire, cette +poitrine? + +-- Nous ne savons pas; nous ne l'avons pas vue. Le vieux Bob est +d'une trange pudeur. Il n'a point voulu quitter sa redingote +devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous +ne nous serions jamais dout de cette blessure-l si Walter +n'tait venu nous en parler, pouvant qu'il tait par le sang +qu'elle avait rpandu. + +Aussitt arrivs au chteau, nous tombmes sur Mrs. Edith qui +semblait nous chercher. + +Mon oncle ne veut point de moi son chevet, fit-elle en +regardant Rouletabille avec un air d'anxit que je ne lui avais +jamais encore connu: c'est incomprhensible! + +-- Oh! madame! rpliqua le reporter en adressant notre gracieuse +htesse son salut le plus crmonieux, je vous affirme qu'il n'y a +rien au monde d'incomprhensible, quand on veut un peu se donner +la peine de comprendre! Et il la flicita d'avoir retrouv un si +bon oncle dans le moment qu'elle le croyait perdu. + +Mrs. Edith, tout fait renseigne sur la pense de mon ami, +allait lui rpondre, quand nous fmes rejoints par le prince +Galitch. Il venait chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, +ayant appris l'accident. Mrs. Edith le rassura sur les suites de +l'quipe de son fantastique oncle et pria le prince de pardonner + son parent son amour excessif pour les plus vieux crnes de +l'humanit. Le prince sourit avec grce et politesse quand elle +lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler. + +Vous retrouverez votre crne, dit-elle, au fond du trou de la +grotte o il a roul avec lui... C'est lui qui me l'a dit... +Rassurez-vous donc, prince, pour votre collection... + +Le prince demanda encore des dtails. Il semblait trs curieux de +l'affaire. Et Mrs. Edith raconta que l'oncle lui avait avou qu'il +avait quitt le fort d'Hercule par le chemin du puits qui +communique avec la mer. Aussitt qu'elle eut encore ajout cela, +comme je me rappelais l'exprience du seau d'eau de Rouletabille +et aussi les ferrures fermes, les mensonges du vieux Bob +reprirent dans mon esprit des proportions gigantesques; et j'tais +sr qu'il devait en tre de mme pour tous ceux qui nous +entouraient, s'ils taient de bonne foi. Enfin, Mrs. Edith nous +dit que Tullio l'avait attendu avec sa barque l'orifice de la +galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage devant la +grotte de Romo et Juliette. + +Que de dtours, ne pus-je m'empcher de m'crier, quand il tait +si simple de sortir par la porte! + +Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitt +d'avoir pris aussi manifestement parti contre elle. + +Voil qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le +prince. Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre +cong de moi, car il quittait le pays et je suis sr qu'il a pris +le train pour Venise, son pays d'origine, cinq heures du soir. +Comment voulez-vous qu'il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque +la nuit suivante! D'abord il n'tait plus l, ensuite il avait +vendu sa barque... m'a-t-il dit, tant dcid ne plus revenir +dans le pays... + +Il y eut un silence et puis Galitch reprit: + +Tout ceci n'a que peu d'importance... pourvu que votre oncle, +madame, gurisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t- +il avec un nouveau sourire encore plus charmant que tous les +prcdents, si vous voulez bien m'aider retrouver un pauvre +caillou qui a disparu de la grotte et dont je vous donne le +signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimtres de long et us + l'une de ses extrmits en forme de grattoir; bref, le plus +vieux grattoir de l'humanit... J'y tiens beaucoup, appuya le +prince, et peut-tre pourriez-vous savoir, madame, auprs de votre +oncle vieux Bob, ce qu'il est devenu. + +Mrs. Edith promit aussitt au prince, avec une certaine hauteur +qui me plut, qu'elle ferait tout au monde pour que ne s'gart +point un aussi prcieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. +Quand nous nous retournmes, Mr Arthur Rance tait devant nous. Il +avait d entendre toute cette conversation et semblait y +rflchir. Il avait sa canne bec-de-corbin dans la bouche, +sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une +insistance si bizarre que celle-ci s'en montra agace: + +Je sais, fit la jeune femme... je sais ce que vous pensez, +monsieur... et n'en suis nullement tonne... croyez-le bien!... + +Et elle se retourna, singulirement nerve, du ct de +Rouletabille: + +En tout cas!... s'cria-t-elle... Vous ne pourrez jamais +m'expliquer comment, puisqu'il tait hors de la Tour Carre, il +aurait pu se trouver dans le placard!... + +-- Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith +comme s'il et voulu l'hypnotiser... patience et courage!... Si +Dieu est avec moi, avant ce soir, je vous aurai expliqu ce que +vous me demandez l! + + + + +XVIII +Midi, roi des pouvantes. + +Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, +en tte tte avec Mrs. Edith. J'essayais de la rassurer, la +voyant impatiente et inquite; mais elle passa ses mains sur ses +yeux hagards... Et ses lvres tremblantes laissrent chapper +l'aveu de sa fivre: J'ai peur, dit-elle. Je lui demandai, de +quoi elle avait peur et elle me rpondit: Vous n'avez pas peur, +vous? Alors, je gardai le silence. C'tait vrai, j'avais peur, +moi aussi. Elle dit encore: Vous ne sentez pas qu'il se passe +quelque chose? -- O a? -- O a! o a! Autour de nous! Elle +haussa les paules: Ah! je suis toute seule! toute seule! et j'ai +peur! Elle se dirigea vers la porte: O allez-vous? -- Je vais +chercher quelqu'un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. +-- Qui allez-vous chercher? -- Le prince Galitch! -- Votre Fodor +Fodorowitch! m'criai-je... Qu'en avez-vous besoin? Est-ce que je +ne suis point l? + +Son inquitude, malheureusement, grandissait au fur et mesure +que je faisais tout mon possible pour la faire disparatre, et je +n'eus point de peine comprendre qu'elle lui venait surtout du +doute affreux qui tait entr dans son me au sujet de la +personnalit de son oncle vieux Bob. + +Elle me dit: Sortons! et elle m'entrana hors de la Louve. On +approchait alors de l'heure de midi et toute la baille +resplendissait dans un embrasement embaum. N'ayant point sur nous +nos lunettes noires nous dmes mettre nos mains devant nos yeux +pour leur cacher la couleur trop clatante des fleurs; mais les +graniums gants continurent de saigner dans nos prunelles +blesses. Quand nous fmes un peu remis de cet blouissement, nous +nous avanmes sur le sol calcin, nous marchmes en nous tenant +par la main sur le sable brlant. Mais nos mains taient plus +brlantes encore que tout ce qui nous touchait, que toute la +flamme qui nous enveloppait. Nous regardions nos pieds pour ne +pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-tre, +peut-tre pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la +profondeur de la lumire. Mrs. Edith me rptait: J'ai peur! Et +moi aussi, j'avais peur, si bien prpar par les mystres de la +nuit, peur de ce grand silence crasant et lumineux de midi! La +clart dans laquelle on sait qu'il se passe quelque chose que l'on +ne voit pas est plus redoutable que les tnbres. Midi! Tout +repose et tout vit; tout se tait et tout bruit. coutez votre +oreille: elle rsonne comme une conque marine de sons plus +mystrieux que ceux qui s'lvent de la terre quand monte le soir. +Fermez vos paupires et regardez dans vos yeux: vous y trouverez +une foule de visions argentes plus troublantes que les fantmes +de la nuit. + +Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front ple coulait en +ruisseaux glacs. Je me mis trembler comme elle, car je savais, +hlas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait +s'accomplir, s'accomplissait autour de nous, sans que nous +puissions rien arrter ni prvoir. Elle m'entranait maintenant +vers la poterne qui ouvre sur la Cour du Tmraire. La vote de +cette poterne faisait un arc noir dans la lumire et, +l'extrmit de ce frais tunnel, nous apercevions, tourns vers +nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du +Tmraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait la +main la canne d'Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce +dtail m'inquita. Du bout de sa canne, il montrait Robert +Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la +vote, et puis il nous dsigna nous-mmes du bout de sa canne. +Nous n'entendions point ce qu'ils disaient. Ils se parlaient en +remuant peine les lvres, comme deux complices qui ont un +secret. Mrs. Edith s'arrta, mais Rouletabille lui fit signe +d'avancer encore, et il rpta le signe avec sa canne. + +Oh! fit-elle, qu'est-ce qu'il me veut encore? Ma foi, Monsieur +Sainclair, j'ai trop peur! Je vais tout dire mon oncle vieux +Bob, et nous verrons bien ce qui arrivera. + +Nous avions pntr sous la vote, et les autres nous regardaient +venir sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilit tait +tonnante, et je leur dis d'une voix qui sonna trangement mes +oreilles, sous cette vote: + +Qu'est-ce que vous faites ici? + +Alors, comme nous tions arrivs ct d'eux, sur le seuil de la +Cour du Tmraire, ils nous firent tourner le dos cette cour +pour que nous puissions voir ce qu'ils regardaient. C'tait, au +sommet de l'arc, un cusson, le blason des La Mortola barr du +lambel de la branche cadette. Cet cusson avait t sculpt dans +une pierre maintenant branlante et qui manquait de choir sur la +tte des passants. Rouletabille avait sans doute aperu ce blason +suspendu si dangereusement sur nos ttes, et il demandait +Mrs. Edith si elle ne voyait point d'inconvnient le faire +disparatre, quitte le remettre en place ensuite plus +solidement. + +Je suis sr, dit-il, que si l'on touchait cette pierre du bout +de sa canne, elle tomberait. + +Et il passa sa canne Mrs. Edith: + +Vous tes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-mme. + +Mais nous essayions en vain les uns et les autres d'atteindre la +pierre; elle tait trop haut place et j'tais en train de me +demander quoi rimait ce singulier exercice, quand tout coup, +dans mon dos, retentit le cri de la mort! + +Nous nous retournmes d'un seul mouvement en poussant tous les +trois une exclamation d'horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui +passait dans le soleil de midi aprs avoir travers nos nuits, +quand donc cesserait-il? Quand donc l'affreuse clameur que +j'entendis retentir pour la premire fois dans les nuits du +Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu'il y a autour de +nous une victime nouvelle? que l'un de nous vient d'tre frapp +par le crime, subitement et sournoisement et mystrieusement, +comme par la peste? Certes! la marche de l'pidmie est moins +invisible que cette main qui tue! Et nous sommes l, tous quatre, +frissonnants, les yeux grands d'pouvante, interrogeant la +profondeur de la lumire toute vibrante encore du cri de la mort! +Qui donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante +laisse maintenant chapper ce gmissement suprme? Comment nous +diriger dans la lumire? On dirait que c'est la clart du jour +elle-mme qui se plaint et soupire. + +Le plus effray est Rouletabille. Je l'ai vu dans les +circonstances les plus inattendues garder un sang-froid au-dessus +des forces humaines; je l'ai vu, cet appel du cri de la mort, se +ruer dans le danger obscur et se jeter comme un sauveur hroque +dans la mer des tnbres; pourquoi aujourd'hui tremble-t-il ainsi +dans la splendeur du jour? Le voil, devant nous, pusillanime +comme un enfant qu'il est, lui qui prtendait agir comme le matre +de l'heure. Il n'avait donc point prvu cette minute-l? cette +minute o quelqu'un expire dans la lumire de midi? Mattoni, qui +passait ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi, +est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la +poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant, +s'avance vers la plainte, ou plutt marche vers le centre de la +plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de +nous, dans l'espace embras. Et nous allons derrire lui, retenant +notre respiration et les bras tendus, comme on fait quand on va +ttons dans le noir, et que l'on craint de se heurter quelque +chose que l'on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et +quand nous avons dpass l'ombre de l'eucalyptus, nous trouvons le +spasme au bout de l'ombre. Il secoue un corps l'agonie. Ce +corps, nous l'avons reconnu. C'est Bernier! c'est Bernier qui +rle, qui essaye de se soulever, qui n'y parvient pas, qui +touffe, Bernier dont la poitrine laisse chapper un flot de sang, +Bernier sur qui nous nous penchons, et qui, avant de mourir, a +encore la force de nous jeter ces deux mots: Frdric Larsan! + +Et sa tte retombe. Frdric Larsan! Frdric Larsan! Lui partout +et nulle part! Toujours lui, nulle part! Voil encore sa marque! +Un cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!... +Car la seule issue de ces lieux o l'on a assassin, c'est cette +poterne o nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes +retourns, d'un seul mouvement, tous les quatre, aussitt le cri +de la mort, si vite, si vite, que nous aurions d voir le geste de +la mort! Et nous n'avons rien vu que de la lumire!... Nous +pntrons, mus, il me semble, par le mme sentiment, dans la Tour +Carre, dont la porte est reste ouverte; nous entrons sans +hsitation dans les appartements du vieux Bob, dans le salon vide; +nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est +tranquillement tendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme +sur la tte, et prs de lui, veille une femme: la mre Bernier! En +vrit! comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu +nos figures et elle jette un cri d'effroi dans le pressentiment +immdiat de quelque catastrophe! Elle n'a rien entendu! elle ne +sait rien!... Mais elle veut sortir, elle veut voir, elle veut +savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!... C'est en +vain. Elle sort de la tour, elle aperoit le cadavre. Et c'est +elle, maintenant, qui gmit atrocement, dans l'ardeur terrible de +midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de +l'homme tendu l et nous dcouvrons une plaie au-dessous du +coeur. Rouletabille se relve avec cet air que je lui ai connu +quand il venait au Glandier d'examiner la plaie du cadavre +incroyable. + +On dirait, fit-il, que c'est le mme coup de couteau! C'est la +mme mesure! Mais o est le couteau? + +Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L'homme qui +a frapp l'aura emport. O est l'homme? Quel homme? Si nous ne +savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut- +tre mort de ce qu'il a su!... Frdric Larsan! Nous rptons en +tremblant les deux mots du mort. + +Tout coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparatre le +prince Galitch, un journal la main. Le prince Galitch vient +nous en lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith +court lui, lui arrache le journal des mains, lui montre le +cadavre et lui dit: + +Voil un homme que l'on vient d'assassiner. Allez chercher la +police. + +Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce +pas un mot, et s'loigne en hte; il va chercher la police. La +mre Bernier continue pousser des gmissements. Rouletabille +s'assied sur le puits. Il parat avoir perdu toutes ses forces. Il +dit mi-voix Mrs. Edith: + +Que la police vienne donc, madame!... C'est vous qui l'aurez +voulu! + +Mais Mrs. Edith le foudroie d'un clair de ses yeux noirs. Et je +sais ce qu'elle pense. Elle pense qu'elle hait Rouletabille qui a +pu un instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu'on +assassinait Bernier, est-ce que le vieux Bob n'tait pas dans sa +chambre, veill par la mre Bernier elle-mme? + +Rouletabille, qui vient d'examiner avec lassitude la fermeture du +puits, fermeture reste intacte, s'allonge sur la margelle de ce +puits, comme sur un lit o il voudrait enfin goter quelque repos +et il dit encore, plus bas: + +Et qu'est-ce que vous lui direz, la police? + +-- Tout! + +Mrs. Edith a prononc ce mot-l, les dents serres, rageusement. +Rouletabille secoue la tte dsesprment, et puis il ferme les +yeux. Il me parat cras, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher +Rouletabille l'paule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour +Carre, la Tour du Tmraire, le Chteau Neuf, toutes les +dpendances de cette cour dont personne n'a pu s'chapper et o, +logiquement, l'assassin doit se trouver encore. Le reporter, +tristement, l'en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque +chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherch au +Glandier, aprs le phnomne de la dissociation de la matire, +l'homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non! non! je +sais maintenant qu'il ne faut plus chercher Larsan avec ses yeux! +Un homme vient d'tre tu derrire nous. Nous l'entendons crier +sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons +rien que de la lumire! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme +Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voil-t-il pas +qu'il les rouvre? Une nergie nouvelle le redresse. Il est debout. +Il lve vers le ciel son poing ferm. + +a n'est pas possible, s'cria-t-il, ou il n'y a plus de bon bout +de la raison! + +Et il se jette par terre, et le revoil quatre pattes, le nez +sur le sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et +de la mre Bernier qu'on a tent en vain d'loigner du corps de +son mari, tournant autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! +c'est le cas de le dire: le revoil tel qu'un porc cherchant sa +nourriture dans la fange, et nous sommes rests le regarder +curieusement, btement, sinistrement. un moment, il s'est +relev, a pris un peu de poussire et l'a jete en l'air avec un +cri de triomphe comme s'il allait faire natre de cette cendre +l'image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le jeune +homme vient-il de remporter sur le mystre?... Qui lui fait, +l'instant, le regard si assur? Qui lui a rendu le son de sa voix? +Oui, le voil revenu l'ordinaire diapason quand il dit +M. Robert Darzac: + +Rassurez-vous, monsieur, rien n'est chang! + +Et, tourn vers Mrs. Edith: + +Nous n'avons plus, madame, qu' attendre la police. J'espre +qu'elle ne tardera pas! + +La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur. + +Ah! oui, qu'elle vienne! Et qu'elle se charge de tout! Qu'elle +pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu'il arrive! fait +Mrs. Edith en me prenant le bras. + +Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le pre Jacques, +suivi de trois gendarmes. C'est le brigadier de La Mortola et deux +de ses hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le +lieu du crime. + +Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu'il y a eu un crime! +s'exclame le pre Jacques qui ne sait rien encore. + +-- Du calme, pre Jacques! lui crie Rouletabille, et, quand le +portier, essouffl, se trouve auprs du reporter, celui-ci lui dit + voix basse: + +Rien n'est chang, pre Jacques. + +Mais le pre Jacques a vu le cadavre de Bernier. + +Rien qu'un cadavre de plus, soupire-t-il; c'est Larsan! + +-- C'est la fatalit, rplique Rouletabille. Larsan, la fatalit, +c'est tout un. Mais que signifie ce rien n'est chang de +Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgr le cadavre +incidentel de Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de +ce dont nous frissonnons, Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons +pas? + +Les gendarmes sont affairs et baragouinent autour du corps un +jargon incomprhensible. Le brigadier nous annonce qu'on a +tlphon deux pas de l l'auberge Garibaldi o djeune +justement le delegato ou commissaire spcial de la gare de +Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer l'enqute que continuera +le juge d'instruction galement averti. + +Et le delegato arrive. Il est enchant, malgr qu'il n'ait point +pris le temps de finir de djeuner. Un crime! un vrai crime! dans +le chteau d'Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est dj +tout affair, tout important. Il ordonne au brigadier de mettre +un de ses hommes la porte du chteau avec la consigne de ne +laisser sortir personne. Et puis il s'agenouille auprs du +cadavre. Un gendarme entrane la mre Bernier, qui gmit plus fort +que jamais dans la Tour Carre. Le delegato examine la plaie. Il +dit en trs bon franais: Voil un fameux coup de couteau! Cet +homme est enchant. S'il tenait l'assassin sous la main, certes, +il lui ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dvisage. +Il cherche peut-tre parmi nous l'auteur du crime, pour lui +signifier toute son admiration. Il se relve. + +Et comment cela est-il arriv? fait-il, encourageant et gotant +dj au plaisir d'avoir une bonne histoire bien criminelle. C'est +incroyable! ajouta-t-il, incroyable!... Depuis cinq ans que je +suis delegato, on n'a assassin personne! M. le juge +d'instruction... + +Ici il s'arrte, mais nous finissons la phrase: + +M. le juge d'instruction va tre bien content! Il brosse de la +main la poussire blanche qui couvre ses genoux, il s'ponge le +front, il rpte: C'est incroyable! avec un accent du Midi qui +double son allgresse. Mais il reconnat, dans un nouveau +personnage qui entre dans la cour, un docteur de Menton qui arrive +justement pour continuer ses soins au vieux Bob. + +Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-l et +dites-moi ce que vous pensez d'un pareil coup de couteau! Surtout, +autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant +l'arrive de M. le juge d'instruction. + +Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les dtails +techniques que nous pouvions dsirer. Il n'y a point de doute. +C'est l le beau coup de couteau qui pntre de bas en haut, dans +la rgion cardiaque et dont la pointe a dchir certainement un +ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et le docteur, +Rouletabille n'a point cess de regarder Mrs. Edith, qui a pris +dcidment mon bras, cherchant auprs de moi un refuge. Ses yeux +fuient les yeux de Rouletabille qui l'hypnotisent, qui lui +ordonnent de se taire. Or, je sais qu'elle est toute tremblante de +la volont de parler. + +Sur la prire du delegato, nous sommes entrs tous dans la Tour +Carre. Nous nous sommes installs dans le salon du vieux Bob o +va commencer l'enqute et o nous racontons chacun tour de rle +ce que nous avons vu et entendu. La mre Bernier est interroge la +premire. Mais on n'en tire rien. Elle dclare ne rien savoir. +Elle tait enferme dans la chambre du vieux Bob, veillant le +bless, quand nous sommes entrs comme des fous. Elle tait l +depuis plus d'une heure, ayant laiss son mari dans la loge de la +Tour Carre, en train de travailler tresser une corde! Chose +curieuse, je m'intresse en ce moment moins ce qui se passe sous +mes yeux et ce qui se dit qu' ce que je ne vois pas et que +j'attends... Mrs. Edith va-t-elle parler?... Elle regarde +obstinment par la fentre ouverte. Un gendarme est rest auprs +de ce cadavre sur la figure duquel on a pos un mouchoir. +Mrs. Edith, comme moi, ne prte qu'une mdiocre attention ce qui +se passe dans le salon devant le delegato. Son regard continue +faire le tour du cadavre. + +Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et + mesure que nous nous expliquons, l'tonnement du commissaire +italien grandit dans des proportions inquitantes et il trouve +naturellement le crime de plus en plus incroyable. Il est sur le +point de le trouver impossible, quand c'est le tour de Mrs. Edith +d'tre interroge. + +On l'interroge... Elle a dj la bouche ouverte pour rpondre, +quand on entend la voix tranquille de Rouletabille: + +Regardez au bout de l'ombre de l'eucalyptus. + +-- Qu'est-ce qu'il y a au bout de l'ombre de l'eucalyptus? demande +le delegato. + +-- L'arme du crime! rplique Rouletabille. + +Il saute par la fentre, dans la cour, et ramasse parmi d'autres +cailloux ensanglants, un caillou brillant et aigu. Il le brandit + nos yeux. + +Nous le reconnaissons: c'est le plus vieux grattoir de +l'humanit! + + + + +XIX +Rouletabille fait fermer les portes de fer. + +L'arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait +de doute pour personne que celle-ci lui avait t vole par le +vieux Bob, et nous ne pouvions oublier qu'avant d'expirer, Bernier +avait accus Larsan d'tre son assassin. Jamais l'image du vieux +Bob et celle de Larsan ne s'taient encore si bien mles dans nos +esprits inquiets que depuis que Rouletabille avait ramass dans le +sang de Bernier le plus vieux grattoir de l'humanit. Mrs. Edith +avait compris immdiatement que le sort du vieux Bob tait +dsormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci n'avait que +quelques mots dire au delegato, relativement aux singuliers +incidents qui avaient accompagn la chute du vieux Bob dans la +grotte de Romo et Juliette, numrer les raisons que l'on avait +de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent le mme personnage, + rpter enfin l'accusation de la dernire victime de Larsan, +pour que tous les soupons de la justice se portassent sur la tte + perruque du gologue. Or, Mrs. Edith, qui n'avait point cess de +croire, tout dans le fond de son me de nice, que le vieux Bob +prsent tait bien son oncle, mais s'imaginant comprendre tout +coup, grce au grattoir meurtrier, que l'invisible Larsan +accumulait autour du vieux Bob tous les lments de sa perte, dans +le dessein sans doute de lui faire porter le chtiment de ses +crimes et aussi le poids dangereux de sa personnalit, -- +Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob, pour elle-mme; elle trembla +d'pouvante au centre de cette trame comme un insecte au milieu de +la toile o il vient de se prendre, toile mystrieuse tisse par +Larsan, aux fils invisibles accrochs aux vieux murs du chteau +d'Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement +-- un mouvement des lvres -- ils taient perdus tous deux, et que +l'immonde bte de proie n'attendait que ce mouvement-l pour les +dvorer. Alors, elle qui avait dcid de parler se tut, et ce fut + son tour de redouter que Rouletabille parlt. Elle me raconta +plus tard l'tat de son esprit ce moment du drame, et elle +m'avoua qu'elle eut alors la terreur de Larsan un point que nous +n'avions peut-tre, nous-mmes, jamais ressenti. Ce loup-garou, +dont elle avait entendu parler avec un effroi qui l'avait d'abord +fait sourire, l'avait ensuite intresse lors de l'pisode de La +Chambre Jaune, cause de l'impossibilit o la justice avait t +d'expliquer sa sortie; puis il l'avait passionne lorsqu'elle +avait appris le drame de la Tour Carre, cause de +l'impossibilit o l'on tait d'expliquer son entre; mais l, l, +dans le soleil de midi, Larsan avait tu, sous leurs yeux, dans un +espace o il n'y avait qu'elle, Robert Darzac, Rouletabille, +Sainclair, le vieux Bob et la mre Bernier, les uns et les autres +assez loin du cadavre pour qu'ils n'eussent pu avoir frapp +Bernier. Et Bernier avait accus Larsan! O Larsan? Dans le corps +de qui? pour raisonner comme je le lui avais enseign moi-mme en +lui racontant la galerie inexplicable! Elle tait sous la vote +entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous, quand le +cri de la mort avait retenti au bout de l'ombre de l'eucalyptus, +c'est--dire moins de sept mtres de l! Quant au vieux Bob et +la mre Bernier, ils ne s'taient point quitts, celle-ci +surveillant celui-l! Si elle les cartait de son argument, il ne +lui restait plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette +fois on ignorait comment il tait parti, comment il tait arriv, +mais encore comment il avait t prsent. Ah! elle comprit, elle +comprit qu'il y avait des moments o, en songeant Larsan, on +pouvait trembler jusque dans les moelles. + +Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait +t vol par le vieux Bob. C'tait affreux, et c'tait suffisant +pour nous permettre de tout penser, de tout imaginer... + +Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans +l'attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit +cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci +n'avait, prsentement, d'autre but que de sauver le vieux Bob des +soupons de la justice. + +Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge +d'instruction qui venait d'arriver, et il raisonnait, le plus +vieux grattoir de l'humanit la main. Il semblait dfinitivement +tabli qu'il ne pouvait y avoir d'autres coupables, autour du +mort, que les vivants dont j'ai fait quelques lignes plus haut +l'numration, quand Rouletabille prouva avec une rapidit de +logique qui combla d'aise le juge d'instruction et dsespra le +delegato que le vritable coupable, le seul coupable, tait le +mort lui-mme. Les quatre vivants de la poterne et les deux +vivants de la chambre du vieux Bob s'tant surveills les uns les +autres et ne s'tant pas perdus de vue, pendant qu'on tuait +Bernier quelques pas de l, il devenait ncessaire que ce on ft +Bernier lui-mme. quoi le juge d'instruction, trs intress, +rpliqua en nous demandant si quelqu'un de nous souponnait les +raisons d'un suicide probable de Bernier; quoi Rouletabille +rpondit que, pour mourir, on pouvait se passer du crime et du +suicide et que l'accident suffisait pour cela. L'arme du crime, +comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde, +attestait par sa seule prsence l'accident. Rouletabille ne voyait +point un assassin prmditant son forfait avec le secours de cette +vieille pierre. Encore moins et-on compris que Bernier, s'il +avait dcid son suicide, n'et point trouv d'autre arme pour son +trpas que le couteau des troglodytes. Que si, au contraire, cette +pierre, qui avait pu attirer son attention par sa forme trange, +avait t ramasse par le pre Bernier, que si elle s'tait +trouve dans sa main au moment d'une chute, le drame alors +s'expliquait, et combien simplement. Le pre Bernier tait tomb +si malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire +qu'il s'en tait perc le coeur. Sur quoi le mdecin fut appel +nouveau, la plaie redcouverte et confronte avec l'objet fatal, +d'o une conclusion scientifique s'imposa, celle de la blessure +faite par l'objet. De l l'accident, aprs l'argumentation de +Rouletabille, il n'y avait qu'un pas. Les juges mirent six heures + le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous +interrogrent sans lassitude et sans rsultat. + +Quant Mrs. Edith et votre serviteur, aprs quelques tracas +inutiles et vaines inquisitions, pendant que les mdecins +soignaient le vieux Bob, nous nous assmes dans le salon qui +prcdait sa chambre et d'o venaient de partir les magistrats. La +porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la Tour Carre +tait reste ouverte. Par l, nous entendions les gmissements de +la mre Bernier qui veillait le corps de son mari que l'on avait +transport dans la loge. Entre ce cadavre et ce bless aussi +inexplicables, ma foi, l'un que l'autre, en dpit des efforts de +Rouletabille, notre situation, Mrs. Edith et moi, tait, il +faut l'avouer, des plus pnibles, et tout l'effroi de ce que nous +avions vu se doublait dans le trfonds de nous-mmes de +l'pouvante de ce qui nous restait voir. Mrs. Edith me saisit +tout coup la main: + +Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n'ai plus que +vous. Je ne sais o est le prince Galitch, et je n'ai point de +nouvelles de mon mari. C'est cela qui est horrible! Il m'a laiss +un mot me disant qu'il tait all la recherche de Tullio. Mr +Rance ne sait mme pas, l'heure actuelle, que l'on a assassin +Bernier. A-t-il vu le Bourreau de la mer? C'est du Bourreau de la +mer, c'est de Tullio seulement que j'attends maintenant la vrit! +Et pas une dpche!... C'est atroce!... + + partir de cette minute o elle me prit la main avec tant de +confiance et o elle la garda un instant dans les siennes, je fus + Mrs. Edith de toute mon me, et je ne lui cachai point qu'elle +pouvait compter sur mon entier dvouement. Nous changemes ces +quelques propos inoubliables voix basse, pendant que passaient +et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens de +justice, tantt prcds, tantt suivis de Rouletabille et de +M. Darzac. Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d'oeil +de notre ct chaque fois qu'il en avait l'occasion. La fentre +tait reste ouverte. + +Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. merveille! Il est +probable que nous le gnons, lui et M. Darzac, en restant ici. +Mais c'est une place que nous ne quitterons point, quoi qu'il +arrive, n'est-ce pas, Monsieur Sainclair? + +-- Il faut tre reconnaissant Rouletabille, osai-je dire, de son +intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir +de l'humanit. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre +appartient votre oncle vieux Bob, qui pourrait prvoir o tout +cela s'arrterait!... S'ils savaient galement que Bernier, en +mourant, a accus Larsan, l'histoire de l'accident deviendrait +plus difficile! + +Et j'appuyais sur ces derniers mots. + +Oh! rpliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes +raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu'une chose, voyez- +vous!... Oui, oui, je ne redoute qu'une chose... + +-- Quoi? Quoi?... + +Elle s'tait leve, fbrile... + +Je redoute qu'il n'ait sauv mon oncle de la justice que pour +mieux le perdre!... + +-- Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction. + +-- Eh! j'ai bien cru lire cela tout l'heure dans les yeux de vos +amis... Si j'tais sre de ne m'tre point trompe, j'aimerais +encore mieux avoir affaire la justice!... + +Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothse, et puis +me dit: + +Enfin, il faut toujours tre prt tout, et je saurai le +dfendre jusqu' la mort!... + +Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu'elle cachait sous sa +robe. + +Ah! s'cria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n'est-il point l? + +-- Encore! m'exclamai-je avec colre. + +-- Est-il vrai que vous soyez prt me dfendre, moi? me demanda- +t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant. + +-- J'y suis prt. + +-- Contre tout le monde? + +J'hsitai. Elle rpta: + +Contre tout le monde? + +-- Oui. + +-- Contre votre ami? + +-- S'il le faut! fis-je en soupirant, et je passai ma main sur +mon front en sueur. + +C'est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse +ici quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi! + +Et elle me montrait la porte derrire laquelle reposait le vieux +Bob. Puis elle s'enfuit. O allait-elle? Elle me l'avoua plus +tard! Elle courait la recherche du prince Galitch! Ah! femme! +femme!... + +Elle n'eut point plutt disparu sous la poterne que je vis +Rouletabille et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout +entendu. Rouletabille s'avana vers moi et ne me cacha point qu'il +tait au courant de ma trahison. + +Voil un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je +n'ai point pour habitude de trahir personne... Mrs. Edith est +rellement plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami... + +-- Et vous, vous la plaignez trop!... + +Je rougis jusqu'au bout des oreilles. J'tais prt quelque +clat. Mais Rouletabille me coupa la parole d'un geste sec: + +Je ne vous demande plus qu'une chose, qu'une seule, vous +entendez! c'est que, quoi qu'il arrive... quoi qu'il arrive... +Vous ne nous adressiez plus la parole, M. Darzac et moi!... + +-- Ce sera une chose facile! rpliquai-je, sottement irrit, et +je lui tournai le dos. + +Il me sembla qu'il eut alors un mouvement pour rattraper les mots +de sa colre. + +Mais, dans ce moment mme, les juges, sortant du Chteau Neuf, +nous appelrent. L'enqute tait termine. L'accident, leurs +yeux, aprs la dclaration du mdecin, n'tait plus douteux, et +telle fut la conclusion qu'ils donnrent cette affaire. Ils +quittaient donc le chteau. M. Darzac et Rouletabille sortirent +pour les accompagner. Et comme j'tais rest accoud la fentre +qui donnait sur la Cour du Tmraire, assailli de mille sinistres +pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le retour +de Mrs. Edith, cependant qu' quelques pas de moi, dans sa loge o +elle avait allum deux bougies mortuaires, la mre Bernier +continuait psalmodier en gmissant auprs du cadavre de son mari +la prire des trpasss, j'entendis tout coup passer dans l'air +du soir, au-dessus de ma tte, comme un coup de gong formidable, +quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris que +c'tait Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer! + +Une minute ne s'tait pas coule, que je voyais accourir, dans un +effarement dsordonn, Mrs. Edith qui se prcipitait vers moi +comme vers son seul refuge... + +... Puis je vis apparatre M. Darzac... + +... Puis Rouletabille, qui avait son bras la Dame en noir... + + + + +XX +Dmonstration corporelle de la possibilit du corps de trop! + +Rouletabille et la Dame en noir pntrrent dans la Tour Carre. +Jamais la dmarche de Rouletabille n'avait t aussi solennelle. +Et elle et pu faire sourire si, en vrit, dans ce moment +tragique, elle ne nous et tout fait inquits. Jamais magistrat +ou procureur, tranant la pourpre ou l'hermine, n'tait entr dans +le prtoire, o l'accus l'attendait, avec plus de menaante et +tranquille majest. Mais je crois bien aussi que jamais juge +n'avait t aussi ple. + +Quant la Dame en noir, il tait visible qu'elle faisait un +effort inou pour dissimuler le sentiment d'effroi qui perait, +malgr tout, dans son regard troubl, pour nous cacher l'motion +qui lui faisait fbrilement serrer le bras de son jeune compagnon. +Robert Darzac, lui aussi, avait la mine sombre et tout fait +rsolue d'un justicier. Mais ce qui, pardessus tout, ajouta +notre moi, fut l'apparition du pre Jacques, de Walter et de +Mattoni dans la Cour du Tmraire. Ils taient tous trois arms de +fusils et vinrent se placer en silence devant la porte d'entre de +la Tour Carre o ils reurent, de la bouche de Rouletabille, avec +une passivit toute militaire, la consigne de ne laisser sortir +personne du Vieux Chteau. Mrs. Edith, au comble de la terreur, +demanda Mattoni et Walter, qui lui taient particulirement +fidles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre, et +qui elle menaait; mais, mon grand tonnement, ils ne lui +rpondirent pas. Alors, elle s'en fut se placer hroquement au +travers de la porte qui donnait accs dans le salon du vieux Bob, +et, les deux bras tendus comme pour barrer le passage, elle +s'cria d'une voix rauque: + +Qu'est-ce que vous allez faire? Vous n'allez pourtant pas le +tuer?... + +-- Non, madame, rpliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le +juger... Et pour tre plus srs que les juges ne seront point des +bourreaux, nous allons jurer sur le cadavre du pre Bernier, aprs +avoir dpos nos armes, que nous n'en gardons aucune sur nous. + +Et il nous entrana dans la chambre mortuaire o la mre Bernier +continuait de gmir au chevet de son poux qu'avait tu le plus +vieux grattoir de l'humanit. L, nous nous dbarrassmes tous de +nos revolvers et nous fmes le serment qu'exigeait Rouletabille. +Mrs. Edith, seule, fit des difficults pour se dfaire de l'arme +que Rouletabille n'ignorait point qu'elle cachait sous ses +vtements. Mais, sur les instances du reporter qui lui fit +entendre que ce dsarmement gnral ne pouvait que la +tranquilliser, elle finit par y consentir. + +Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, +suivi de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger +vers l'appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il +alla tout droit la porte qui donnait accs dans la chambre du +corps de trop. Et, tirant la petite clef spciale dont j'ai dj +parl, il ouvrit cette porte. + +Nous fmes trs tonns, en pntrant dans l'ancien appartement de +M. et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la +planche dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaill, aux +cts du vieux Bob, dans son cabinet de la Cour du Tmraire, et +aussi le petit godet plein de peinture rouge, et, y trempant, le +petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait, fort +convenablement, reposant sur sa mchoire ensanglante, le plus +vieux crne de l'humanit. + +Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez mu, +pendant que nous le considrions avec stupeur: + +Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie. + +Des chaises taient disposes autour de la table et nous y prmes +place, en proie un malaise grandissant, je dirais mme une +extrme dfiance. Un secret pressentiment nous avertissait que +tous ces objets familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous +leur tranquille banalit apparente, les raisons foudroyantes du +plus redoutable des drames. Et puis, le crne semblait rire comme +le vieux Bob. + +Vous constaterez, fit Rouletabille, qu'il y a ici, auprs de +cette table, une chaise de trop et, par consquent, un corps de +moins, celui de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus +longtemps. + +-- Il possde peut-tre, en ce moment, la preuve de l'innocence du +vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces prparatifs +avaient trouble plus que personne. Je demande Madame Darzac de +se joindre moi pour supplier ces messieurs de ne rien faire +avant le retour de mon mari!... + +La Dame en noir n'eut pas intervenir, car Mrs. Edith parlait +encore que nous entendmes derrire la porte du corridor un grand +bruit; et des coups furent frapps, pendant que la voix d'Arthur +Rance nous suppliait de lui ouvrir tout de suite. Il criait: + +J'apporte la petite pingle tte de rubis! + +Rouletabille ouvrit la porte: + +Arthur Rance! dit-il, vous voil donc enfin!... + +Le mari de Mrs. Edith semblait dsespr: + +Qu'est-ce que j'apprends? Qu'y a-t-il?... Un nouveau malheur?... +Ah! j'ai bien cru que j'arriverais trop tard quand j'ai vu les +portes de fer fermes et que j'ai entendu dans la tour la prire +des morts. Oui, j'ai cru que vous aviez excut le vieux Bob! + +Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrire Arthur Rance, +referm la porte aux verrous. + +Le vieux Bob est vivant, et le pre Bernier est mort! Asseyez- +vous donc, monsieur, fit poliment Rouletabille. + +Arthur Rance, considrant, son tour, avec tonnement, la planche + dessin, le godet pour la peinture, et le crne ensanglant, +demanda: + +Qui l'a tu? + +Il daigna alors s'apercevoir que sa femme tait l et il lui serra +la main, mais en regardant la Dame en noir. + +Avant de mourir, Bernier a accus Frdric Larsan! rpondit +M. Darzac. + +-- Voulez-vous dire par l, interrompit vivement Mr Arthur Rance, +qu'il a accus le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi +j'ai pu douter de la personnalit de notre bien-aim oncle, mais +je vous rpte que je vous rapporte la petite pingle tte de +rubis! + +Que voulait-il dire, avec sa petite pingle tte de rubis? Je me +rappelais que Mrs. Edith nous avait racont que le vieux Bob la +lui avait prise des mains, alors qu'elle s'amusait l'en piquer, +le soir du drame du corps de trop. Mais quelle relation pouvait- +il y avoir entre cette pingle et l'aventure du vieux Bob? Arthur +Rance n'attendit point que nous le lui demandions, et il nous +apprit que cette petite pingle avait disparu en mme temps que le +vieux Bob, et qu'il venait de la retrouver entre les mains du +Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont l'oncle +avait pay, cette nuit-l, la complicit et le silence de Tullio +qui l'avait conduit dans sa barque devant la grotte de Romo et +Juliette et qui s'en tait loign l'aurore, fort inquiet de +n'avoir pas vu revenir son passager. + +Et Arthur Rance conclut, triomphant: + +Un homme qui donne un autre homme, dans une barque, une pingle + tte de rubis ne peut pas tre, la mme heure, enferm dans un +sac de pommes de terre, au fond de la Tour Carre! + +Sur quoi, Mrs. Edith: + +Et comment avez-vous eu l'ide d'aller San Remo. Vous saviez +donc que Tullio s'y trouvait? + +-- J'avais reu une lettre anonyme m'avisant de son adresse, l- +bas... + +-- C'est moi qui vous l'ai envoye, fit tranquillement +Rouletabille... + +Et il ajouta, sur un ton glacial: + +Messieurs, je me flicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De +cette faon, voil runis autour de cette table, tous les htes du +chteau d'Hercule... pour lesquels ma dmonstration corporelle de +la possibilit du corps de trop peut avoir quelque intrt. Je +vous demande toute votre attention! + +Mais Arthur Rance l'arrta encore: + +Qu'entendez-vous par ces mots: Voil runis autour de cette table +tous les htes pour lesquels la dmonstration corporelle de la +possibilit du corps de trop peut avoir quelque intrt? + +-- J'entends, dclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous +pouvons trouver Larsan! La Dame en noir, qui n'avait encore rien +dit, se leva, toute tremblante: + +Comment! gmit-elle dans un souffle... Larsan est donc parmi +nous?... + +-- J'en suis sr! dit Rouletabille... + +Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n'osions pas nous +regarder. + +Le reporter reprit de son ton glac: + +J'en suis sr... Et c'est une ide qui ne doit pas vous +surprendre, madame, car elle ne vous a jamais quitte!... Quant +nous, n'est-ce pas, messieurs, que la pense nous en est arrive +tout fait prcise, le jour du djeuner des binocles noirs sur la +terrasse du Tmraire? Si j'en excepte Mrs. Edith, quel est celui +de nous qui, cette minute-l, n'a pas senti la prsence de +Larsan? + +-- C'est une question que l'on pourrait aussi bien poser au +professeur Stangerson lui-mme, rpliqua aussitt Arthur Rance. +Car, du moment que nous commenons raisonner de la sorte, je ne +vois pas pourquoi le professeur, qui tait de ce djeuner, ne se +trouve point cette petite runion... + +-- Mr Rance!... s'cria la Dame en noir. + +-- Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari +de Mrs. Edith... Mais Rouletabille a eu tort de gnraliser et de +dire: tous les htes du chteau d'Hercule... + +-- Le professeur Stangerson est si loin de nous par l'esprit, +pronona avec sa belle solennit enfantine Rouletabille, que je +n'ai point besoin de son corps... Bien que le professeur +Stangerson, au chteau d'Hercule, ait vcu nos cts, il n'a +jamais t avec nous. Larsan, lui, ne nous a pas quitts! + +Cette fois, nous nous regardmes la drobe, et l'ide que +Larsan pouvait tre rellement parmi nous me parut tellement folle +qu'oubliant que je ne devais plus adresser la parole +Rouletabille: + +Mais, ce djeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait +encore un personnage que je ne vois pas ici... + +Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d'oeil: + +Encore le prince Galitch! Je vous ai dj dit, Sainclair, +quelle besogne le prince est occup sur cette frontire... Et je +vous jure bien que ce ne sont point les malheurs de la fille du +professeur Stangerson qui l'intressent! Laissez le prince Galitch + sa besogne humanitaire... + +-- Tout cela, fis-je observer assez mchamment, tout cela n'est +point du raisonnement: + +-- Justement, Sainclair, vos bavardages m'empchent de raisonner. + +Mais j'tais sottement lanc, et, oubliant que j'avais promis +Mrs. Edith de dfendre le vieux Bob, je me repris l'attaquer +pour le plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, +Mrs. Edith m'en a longtemps gard rancune. + +Le vieux Bob, prononai-je avec clart et assurance, en tait +aussi, du djeuner des binocles noirs, et vous l'cartez d'emble +de vos raisonnements cause de la petite pingle tte de rubis. +Mais cette petite pingle qui est l pour nous prouver que le +vieux Bob a rejoint Tullio, qui se trouvait avec sa barque +l'orifice d'une galerie faisant communiquer la mer avec le puits, +s'il faut en croire le vieux Bob, cette petite pingle ne nous +explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit, prendre +le chemin du puits, puisque nous avons retrouv le puits +extrieurement ferm! + +-- Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une svrit qui me +gna trangement. C'est vous qui l'avez retrouv ainsi! mais moi, +j'ai trouv le puits ouvert! Je vous avais envoy aux nouvelles +auprs de Mattoni et du pre Jacques. Quand vous tes revenu, vous +m'avez trouv la mme place, dans la Tour du Tmraire, mais +j'avais eu le temps de courir au puits et de constater qu'il tait +ouvert... + +-- Et de le refermer! m'criai-je. Et pourquoi l'avez-vous +referm? Qui vouliez-vous donc tromper? + +-- Vous! monsieur! + +Il pronona ces deux mots avec un mpris si crasant que le rouge +m'en monta au visage. Je me levai. Tous les yeux taient +maintenant tourns de mon ct et, dans le mme moment que je me +rappelais la brutalit avec laquelle Rouletabille m'avait trait +tout l'heure devant M. Darzac, j'eus l'horrible sensation que +tous les yeux qui taient l me souponnaient, m'accusaient! Oui, +je me suis senti envelopp de l'atroce pense gnrale que je +pouvais tre Larsan! + +Moi! Larsan! + +Je les regardais tour de rle. Rouletabille, lui-mme, ne baissa +pas les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche +protestation de tout mon tre et mon indignation furibonde. La +colre galopait dans mes veines en feu. + +Ah ! m'criai-je... Il faut en finir. Si le vieux Bob est +cart, si le prince Galitch est cart, si le professeur +Stangerson est cart, il ne reste plus que nous, qui sommes +enferms dans cette salle, et si Larsan est parmi nous, montre-le +donc, Rouletabille! + +Et je rptai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me +peraient, me mettait hors de moi et de toute bonne ducation: + +Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voil aussi lent qu' la cour +d'assises!... + +-- N'avais-je point des raisons, la cour d'assises, pour tre +aussi lent que cela? rpondit-il sans s'mouvoir. + +-- Tu veux donc encore lui permettre de s'chapper?... + +-- Non, je te jure que cette fois, il ne s'chappera pas! + +Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d'tre aussi +menaant? Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan +tait en moi? Mes yeux rencontrrent alors ceux de la Dame en +noir. Elle me considrait avec effroi! + +Rouletabille, fis-je, la voix trangle, tu ne penses pas... tu +ne souponnes pas!... + + ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout prs de la +Tour Carre, et nous sursautmes tous, nous rappelant la consigne +donne par le reporter aux trois hommes d'avoir tirer sur +quiconque essayerait de sortir de la Tour Carre. Mrs. Edith +poussa un cri et voulut s'lancer, mais Rouletabille qui n'avait +pas fait un geste, l'apaisa d'une phrase. + +Si l'on avait tir sur lui, dit-il, les trois hommes eussent +tir! Et ce coup de feu n'est qu'un signal, celui qui me dit de +commencer! + +Et, tourn vers moi: + +Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne souponne +jamais rien ni personne, sans m'tre appuy pralablement sur le +bon bout de la raison! C'est un bton solide qui ne m'a jamais +failli en chemin et sur lequel je vous invite tous ici vous +appuyer avec moi!... Larsan est ici, parmi nous, et le bon bout de +la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc tous, je vous +prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce +papier la dmonstration corporelle de la possibilit du corps de +trop! + +* * * + +Auparavant, il s'en fut encore constater que, derrire lui, les +verrous de la porte taient bien tirs, puis, revenant la table, +il prit un compas. + +J'ai voulu faire ma dmonstration, dit-il, sur les lieux mmes o +le corps de trop s'est produit. Elle n'en sera que plus +irrfutable. + +Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure +du rayon du cercle qui figurait l'espace occup par la Tour du +Tmraire, ce qui lui permit de retracer immdiatement ce mme +cercle sur un morceau de papier blanc immacul, qu'il avait fix +avec des punaises de cuivre sur la planche dessin. + +Quand ce cercle fut trac, Rouletabille, dposant son compas, +s'empara du godet la peinture rouge et demanda M. Darzac s'il +reconnaissait l sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas +plus que nous, ne comprenait rien aux faits et gestes du jeune +homme, rpondit qu'en effet c'tait lui qui avait fabriqu cette +peinture-l pour son lavis. + +Une bonne moiti de la peinture s'tait dessche au fond du +godet, mais, de l'avis de M. Darzac, la moiti qui restait devait, +sur le papier, donner peu de chose prs la mme teinte que celle +dont il avait lav le plan de la presqu'le d'Hercule. + +On n'y a pas touch! reprit avec une grande gravit Rouletabille, +et cette peinture n'a t allonge que d'une larme. Du reste, vous +verrez qu'une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait +en rien ma dmonstration. + +Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en +mesure de laver tout l'espace occup par le cercle qu'il avait +pralablement trac. Il le fit avec ce soin mticuleux qui m'avait +dj tonn, lorsque, dans la Tour du Tmraire, pour ma plus +grande stupfaction, il ne pensait qu' dessiner pendant qu'on +s'assassinait!... + +Quand il eut fini, il regarda l'heure son norme oignon et il +dit: + +Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui +recouvre mon cercle, n'est ni plus ni moins paisse que celle qui +colore le cercle de M. Darzac. C'est, peu de chose prs, la mme +teinte. + +-- Sans doute, rpondit M. Darzac, mais qu'est-ce que tout cela +signifie? + +-- Attendez! rpliqua le reporter. Il est bien entendu que ce +plan, que cette peinture, c'est vous qui en tes l'auteur! + +-- Dame! j'ai t assez mcontent de les retrouver en fcheux tat +en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, notre sortie +de la Tour Carre. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y +faisant rouler son crne! + +-- Nous y sommes!... ponctua Rouletabille. + +Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crne de l'humanit. Il +le renversa et, en montrant la mchoire toute rouge M. Robert +Darzac, il lui demanda encore: + +C'est bien votre ide que le rouge qui se trouve sur cette +mchoire n'est autre que le rouge qui a t enlev votre plan. + +-- Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crne tait encore +sens dessus dessous sur mon plan quand nous entrmes dans la Tour +du Tmraire... + +-- Nous continuons donc tre tout fait du mme avis! appuya +le reporter. + +Alors il se leva, gardant le crne dans le creux de son bras, et +il pntra dans cette ouverture de la muraille, claire par une +vaste croise, garnie de barreaux, qui avait t une meurtrire +pour canons autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de +toilette. L, il craqua une allumette et alluma sur une petite +table une lampe esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une +casserole pralablement remplie d'eau. Le crne n'avait pas quitt +le creux de son bras. + +Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des +yeux. Jamais l'attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi +incomprhensible, ni aussi ferme, ni aussi inquitante. Plus il +nous donnait d'explications et plus il agissait, moins nous le +comprenions. Et nous avions peur, parce que nous sentions que +quelqu'un autour de nous, quelqu'un de nous avait peur! peur, plus +qu'aucun de nous! Qui donc tait celui-l? Peut-tre le plus +calme! + +Le plus calme, c'est Rouletabille, entre son crne et sa +casserole. + +Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d'un mme +mouvement? Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi +nouveau, pourquoi la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, +pourquoi moi-mme, commenons-nous un cri... un nom qui expire sur +nos lvres: Larsan!... O l'avons-nous donc vu? + +O l'avons-nous dcouvert, cette fois, nous qui regardons +Rouletabille? Ah! ce profil, dans l'ombre rouge de la nuit +commenante, ce front au fond de l'embrasure que vient +ensanglanter le crpuscule comme au matin du crime est venue +rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mchoire dure et +volontaire qui s'arrondissait tout l'heure, douce, un peu amre, +mais charmante dans la lumire du jour et qui, maintenant, se +dcoupe sur l'cran du soir, mauvaise et menaante! Comme +Rouletabille ressemble Larsan! Comme, dans ce moment, il +ressemble son pre! c'est Larsan! + +Autre moi: au gmissement de sa mre, Rouletabille sort de ce +cadre funbre o il nous est apparu avec une figure de bandit et +il vient nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons +encore. Mrs. Edith, qui n'a jamais vu Larsan, ne peut pas +comprendre. Elle me demande: Que s'est-il pass? + +Rouletabille est l, devant nous, avec son eau chaude dans sa +casserole, une serviette et son crne. Et il nettoie son crne. + +C'est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. +Alors, se plaant devant le bureau, il reste en muette +contemplation devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix +minutes, pendant lesquelles il nous avait ordonn, d'un signe, de +garder le silence... dix minutes fort impressionnantes... +Qu'attend-il donc?... Soudain, il saisit le crne de la main +droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le +fait rouler plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous +montre le crne et nous invite constater qu'il ne porte la trace +d'aucune peinture rouge. Rouletabille tire nouveau sa montre. + +La peinture est sche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart +d'heure scher. Dans la journe du 11, nous avons vu entrer dans +la Tour Carre, CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, +M. Darzac, aprs tre entr dans la Tour Carre, et aprs avoir +referm derrire lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, +n'en est ressorti que lorsque nous sommes venus l'y chercher pass +six heures. Quant au vieux Bob, nous l'avons vu entrer dans la +Tour Ronde SIX HEURES, avec son crne vierge de peinture! + +Comment cette peinture qui met seulement un quart d'heure +scher est-elle, ce jour-l, encore assez frache, -- plus d'une +heure aprs que M. Darzac l'a quitte, -- pour teindre le crne du +vieux Bob que celui-ci, d'un geste de colre, fait rouler sur le +lavis en entrant dans la Tour Ronde? Il n'y a qu'une explication +cela et je vous dfie d'en trouver une autre, c'est que le +M. Darzac qui est entr dans la Tour Carre CINQ HEURES, et que +nul n'a vu ressortir, n'est pas le mme que celui qui venait de +peindre dans la Tour Ronde avant l'arrive du vieux Bob SIX +HEURES, que nous avons trouv dans la chambre de la Tour Carre +sans l'y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis... En +un mot: qu'il n'est pas le mme que le M. Darzac ici prsent +devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU'IL Y A DEUX +MANIFESTATIONS DARZAC! + +Et Rouletabille regarda M. Darzac. + +Celui-ci, comme nous tous, tait sous le coup de la lumineuse +dmonstration du jeune reporter. Nous tions tous partags entre +une pouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout +ce que disait Rouletabille tait clair! clair et effrayant! Encore +l nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et +mathmatique intelligence. + +M. Darzac s'cria: + +C'est donc comme cela qu'il a pu entrer dans la Tour Carre avec +un dguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, +et qu'il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne +l'ai pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma +correspondance en quittant la Tour du Tmraire o je laissais mon +lavis. Mais comment le pre Bernier lui a-t-il ouvert!... + +-- Dame! rpliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame +en noir entre les siennes, comme s'il et voulu lui donner du +courage... Dame! c'est qu'il a bien cru avoir affaire vous! + +-- C'est donc cela qui explique que, lorsque je suis arriv ma +porte, je n'avais qu' la pousser. Le pre Bernier me croyait chez +moi. + +-- Trs juste! puissamment raisonn! obtempra Rouletabille. Et le +pre Bernier, qui avait ouvert la premire manifestation Darzac, +n'a pas eu s'occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, +il ne l'a vue. Vous tes certainement arriv la Tour Carre dans +le moment qu'avec le pre Bernier nous nous trouvions sur le +parapet, en train d'examiner les gesticulations tranges du vieux +Bob parlant, sur le seuil de la Barma Grande, Mrs. Edith et au +prince Galitch... + +-- Mais, fit encore M. Darzac, comment la mre Bernier, elle, qui +tait entre dans sa loge, ne m'a-t-elle point vu et ne s'est-elle +point tonne de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors +qu'elle ne l'avait pas vu ressortir? + +-- Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, +Monsieur Darzac, que la mre Bernier, dans ce moment-l -- au +moment o vous passiez... c'est--dire: o la seconde +manifestation Darzac passait -- ramassait les pommes de terre d'un +sac que j'avais vid sur son plancher... et vous imaginez la +vrit. + +-- Eh bien, je puis me fliciter de me trouver encore de ce +monde!... + +-- Flicitez-vous, monsieur Darzac, flicitez-vous!... + +-- Quand je songe qu'aussitt rentr chez moi j'ai ferm les +verrous comme je vous l'ai dit, que je me suis mis au travail et +que j'avais ce bandit dans le dos! Ah! il et pu me tuer sans +rsistance!... + +Rouletabille s'avana vers M. Darzac. + +Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans +les yeux. + +-- Vous savez bien qu'il attendait quelqu'un! + +Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du ct de la Dame en +noir. + +Rouletabille tait maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit +les deux mains aux paules: + +Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de +bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j'eus compris +comment s'tait introduit le corps de trop, et que j'eus +constat que vous ne faisiez rien pour nous dtromper sur l'heure +de cinq heures laquelle nous avions cru, laquelle tout le +monde, except moi, croyait que vous tiez entr dans la Tour +Carre, je me trouvai en droit de souponner que le bandit n'tait +point celui qui, cinq heures, tait entr dans la Tour Carre +sous le dguisement Darzac! J'ai pens, au contraire, que ce +Darzac-l pouvait bien tre le vrai Darzac et que le faux, c'tait +vous! Ah! mon cher monsieur Darzac, comme je vous ai souponn!... + +-- C'est de la folie! s'cria M. Darzac. Si je n'ai point dit +l'heure exacte laquelle j'tais entr dans la Tour Carre, c'est +que cette heure restait vague dans mon esprit et que je n'y +attachais aucune importance! + +-- De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans +s'occuper des interruptions de son interlocuteur, de l'moi de la +Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effare tous, +de telle sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa +place que vous lui auriez vole -- dans mon imagination, Monsieur +Darzac, dans mon imagination, rassurez-vous!... -- aurait t, par +vos soins obscurs et avec l'aide trop fidle de la Dame en noir, +mis en parfait tat de ne plus nuire votre audacieuse +entreprise!... de telle sorte, Monsieur Darzac, que j'ai pu penser +que, vous tant Larsan, l'homme qui fut mis dans le sac tait +Darzac!... Ah! la belle imagination que j'avais l!... Et l'inou +soupon!... + +-- Bah! rpondit sourdement le mari de Mathilde... Nous nous +sommes tous souponns ici!... + +Rouletabille tourna le dos M. Darzac, mit ses mains dans ses +poches et dit, s'adressant Mathilde, qui semblait prte +s'vanouir devant l'horreur de l'imagination de Rouletabille: + +Encore un peu de courage, madame! + +Et, cette fois, de sa voix perche que je lui connaissais bien, +de sa voix de professeur de mathmatiques exposant ou rsolvant un +thorme: + +Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations +Darzac... Pour savoir quelle tait la vraie et quelle tait celle +qui cachait Larsan... Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me +montrait le bon bout de ma raison, tait d'examiner sans peur ni +reproche, tour de rle, ces deux manifestations-l... en toute +impartialit! Alors, j'ai commenc par vous... Monsieur Darzac. + +M. Darzac rpondit Rouletabille: + +En voil assez, puisque vous ne me souponnez plus! Vous allez me +dire tout de suite qui est Larsan!... Je le veux! je l'exige!... + +-- Nous le voulons tous!... et tout de suite! nous crimes-nous +en les entourant tous deux. + +Mathilde s'tait prcipite sur son enfant et le couvrait de son +corps comme s'il et t dj menac. Mais cette scne avait dj +trop dur et nous exasprait. + +Puisqu'il le sait! qu'il le dise!... qu'on en finisse! s'criait +Arthur Rance... + +Et, soudain, comme je me rappelais que j'avais entendu les mmes +cris d'impatience la cour d'assises, un nouveau coup de feu +retentit la porte de la Tour Carre, et nous en fmes tous si +bien saisis que notre colre en tomba du coup et que nous nous +mmes prier, poliment, ma foi, Rouletabille de mettre fin le +plus tt possible une situation intolrable. Dans ce moment, en +vrit, c'tait qui le supplierait davantage, comme si nous +comptions l-dessus pour prouver aux autres, et peut-tre nous- +mmes, que nous n'tions pas Larsan! + +Rouletabille, aussitt qu'il avait entendu le second coup de feu, +avait chang de physionomie. Tout son visage s'tait transform, +tout son tre semblait vibrer d'une nergie farouche. Quittant le +ton goguenard avec lequel il parlait M. Darzac et qui nous avait +tous particulirement froisss, il carta doucement la Dame en +noir qui s'obstinait le vouloir protger; il s'adossa la +porte, il croisa les bras, et dit: + +Dans une affaire comme celle-l, voyez-vous, il ne faut rien +ngliger. Deux manifestations Darzac entrantes et deux +manifestations Darzac sortantes, dont l'une de celles-ci dans le +sac! Il y a de quoi s'y perdre! Et maintenant encore je voudrais +bien ne pas dire de btises!... Que M. Darzac, ici, prsent, me +permette de lui dire: j'avais cent excuses pour le souponner!... + +Alors, je pensai: Quel malheur qu'il ne m'en ait pas parl! Je +lui aurais vit de la besogne et je lui aurais fait dcouvrir +l'Australie! + +M. Darzac s'tait plant devant le reporter et rptait +maintenant, avec une rage insistante: Quelles excuses?... Quelles +excuses?... + +-- Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un +calme suprme. La premire chose que je me suis dite, quand j'ai +examin les conditions de votre manifestation Darzac vous, est +celle-ci: Bah! si c'tait Larsan! la fille du professeur +Stangerson s'en serait bien aperue! videmment, n'est-ce pas?... +videmment!... Or, en examinant l'attitude de celle qui est +devenue, votre bras, Mme Darzac, j'ai acquis la certitude, +monsieur, qu'elle vous souponnait tout le temps d'tre Larsan. + +Mathilde, qui tait retombe sur une chaise, trouva la force de se +soulever et de protester d'un grand geste peur. + +Quant M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravag par +la souffrance. Il s'assit, en disant mi-voix: + +Se peut-il que vous ayez pens cela, Mathilde?... + +Mathilde baissa la tte et ne rpondit pas. + +Rouletabille, avec une cruaut implacable, et que, pour ma part, +je ne pouvais excuser, continuait: + +Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre +retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d'eux +l'expression de la terreur qu'elle avait de laisser chapper le +secret de sa peur, de sa perptuelle angoisse... Ah! laissez-moi +parler, Monsieur Darzac... Il faut que je m'explique ici, il le +faut pour que tout le monde s'explique ici!... Nous sommes en +train de nettoyer la situation!... Rien, alors, n'tait naturel +dans les faons d'tre de Mlle Stangerson. La prcipitation mme +qu'elle a mise accder votre dsir de hter la crmonie +nuptiale prouvait le dsir qu'elle avait de chasser dfinitivement +le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient +alors, combien clairement: Est-il possible que je continue voir +Larsan partout, mme dans celui qui est mes cts, qui me +conduit l'autel, qui m'emporte avec lui! + + ce qu'il parat qu' la gare, monsieur, elle a jet un adieu +tout fait dchirant! Elle criait dj: Au secours! au secours +contre elle, contre sa pense!... et peut-tre contre vous?... +Mais elle n'osait exposer sa pense personne, parce qu'elle +redoutait certainement qu'on lui dt... + +Et Rouletabille se pencha tranquillement l'oreille de M. Darzac +et lui dit tout bas, pas si bas que je ne l'entendisse, assez bas +pour que Mathilde ne souponnt point les mots qui sortaient de sa +bouche: Est-ce que vous redevenez folle? + +Et, se reculant un peu: + +Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur +Darzac!... Et cette trange froideur avec laquelle vous ftes, par +la suite, trait; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son +hsitation incessante, poussaient Mme Darzac vous entourer, par +instants, des plus dlicates attentions!... Enfin, permettez-moi +de vous dire que je vous ai vu moi-mme parfois si sombre, que +j'ai pu penser que vous aviez dcouvert que Mme Darzac avait +toujours au fond d'elle-mme, en vous regardant, en vous parlant, +en se taisant, la pense de Larsan!... Par consquent, entendons- +nous bien... Ce n'est point cette ide que la fille du professeur +Stangerson s'en serait bien aperu qui pouvait chasser mes +soupons, puisque, malgr elle, elle s'en apercevait tout le +temps! Non! Non!... Mes soupons ont t chasss par autre +chose!... + +-- Ils auraient pu l'tre, s'cria, ironique, et dsespr, +M. Darzac... ils auraient pu l'tre par ce simple raisonnement +que, si j'avais t Larsan, possdant Mlle Stangerson, devenue ma +femme, j'avais tout intrt continuer faire croire la mort +de Larsan! Et je ne me serais point ressuscit!... N'est-ce point +du jour o Larsan est revenu au monde, que j'ai perdu Mathilde?... + +-- Pardon! monsieur, pardon! rpliqua cette fois Rouletabille, qui +tait devenu plus blanc qu'un linge... Vous abandonnez encore une +fois, si j'ose dire, le bon bout de la raison!... Car celui-ci +nous montre tout le contraire de ce que vous croyez apercevoir!... +Moi, j'aperois ceci: c'est que, lorsqu'on a une femme qui croit +ou qui est trs prs de croire que vous tes Larsan, on a tout +intrt lui montrer que Larsan existe en dehors de vous! + +En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, +arriva haletante jusqu'aux cts de Rouletabille, et dvora du +regard la face de M. Darzac, qui tait devenue effroyablement +dure. Quant nous, nous tions tous tellement frapps de la +nouveaut et de l'irrfutabilit du commencement de raisonnement +de Rouletabille que nous n'avions plus que l'ardent dsir d'en +connatre la suite, et nous nous gardmes de l'interrompre, nous +demandant jusqu'o pourrait aller une aussi formidable hypothse! +Le jeune homme, imperturbable, continuait... + +Mais si vous aviez intrt lui montrer que Larsan existait en +dehors de vous, il est un cas o cet intrt se transformait en +une ncessit immdiate. Imaginez... je dis imaginez, mon cher +Monsieur Darzac, que vous ayez rellement ressuscit Larsan, une +fois, une seule, malgr vous, chez vous, aux yeux de la fille du +professeur Stangerson, et vous voil, je dis bien, dans la +ncessit de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous... +pour prouver votre femme que ce Larsan ressuscit n'est pas en +vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur Darzac!... je vous en +supplie... Puisque je vous ai dit que mes soupons ont t +chasss, dfinitivement chasss!... C'est bien le moins que nous +nous amusions raisonner un peu, aprs de pareilles angoisses o +il semblait qu'il n'y et point de place pour aucun +raisonnement... Voyez donc o je suis oblig d'en venir, en +considrant comme ralise l'hypothse (ce sont l procds de +mathmatiques que vous connaissez mieux que moi, vous qui tes un +savant), en considrant, dis-je, comme ralise l'hypothse de la +manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan. Donc, dans mon +raisonnement, vous tes Larsan! Et je me demande ce qui a bien pu +arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez l'tat de +Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la rsurrection est +indniable. Il existe. Il ne peut s'expliquer ce moment par +votre volont d'tre Larsan!... + +M. Darzac n'interrompait plus. + +Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, +c'est cause de cette rsurrection-l que le bonheur vous +chappe... Donc, si cette rsurrection ne peut tre volontaire, +elle n'a plus qu'une faon d'tre... c'est d'tre accidentelle!... +Et voyez comme toute l'affaire est claircie... Oh! j'ai beaucoup +tudi l'incident de Bourg... je continue raisonner... ne vous +pouvantez pas... Vous tes Bourg, dans le buffet... Vous croyez +que votre femme, ainsi qu'elle vous l'a annonc, vous attend hors +de la gare... Ayant termin votre correspondance, vous prouvez le +besoin d'aller dans votre compartiment, faire un peu de +toilette... jeter le coup d'oeil du matre s camouflage sur votre +dguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comdie, +et, pass la frontire, dans un endroit o elle sera bien moi, +dfinitivement moi, je mettrai bas le masque... Car ce masque, +tout de mme, il vous fatigue... et si bien vous fatigue-t-il, ma +foi, que, arriv dans le compartiment, vous vous accordez quelques +minutes de repos... Vous l'enlevez donc!... Vous vous soulagez de +cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le mme +moment, la porte du compartiment s'ouvre... Votre femme, +pouvante, ne prend que le temps de voir cette face sans barbe +dans la glace, la face de Larsan, et de s'enfuir, en poussant une +clameur pouvante... Ah! vous avez compris le danger!... Vous +tes perdu si, immdiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas +Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez +contre-voie par la glace du coup et vous arrivez au buffet avant +votre femme qui accourt vous y chercher!... Elle vous trouve +debout... Vous n'avez pas mme eu le temps de vous rasseoir... +Tout est-il sauv? Hlas! non... Votre malheur ne fait que +commencer... Car l'atroce pense que vous tes peut-tre ensemble +Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en +passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous lche la main +et se jette comme une folle dans le bureau du chef de gare... Ah! +vous avez encore compris! Il faut chasser l'abominable pense tout +de suite... Vous sortez du bureau et vous refermez prcipitamment +la porte, et, vous aussi, vous prtendez que vous venez de voir +Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le +cas o elle oserait nous dvoiler sa pense... vous tes le +premier m'avertir... m'envoyer une dpche!... Hein? comme, +claire de ce jour, toute votre conduite devient nette! Vous ne +pouvez lui refuser d'aller rejoindre son pre... Elle irait sans +vous!... Et, comme rien n'est encore perdu, vous avez l'espoir de +tout rattraper... Au cours du voyage, votre femme continue avoir +des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son +revolver, dans une sorte de dlire de son imagination, qui +pourrait se rsumer dans cette phrase: Si c'est Darzac, qu'il me +dfende! et, si c'est Larsan, qu'il me tue!... Mais que je cesse +de ne plus savoir! Aux Rochers Rouges, vous la sentez nouveau +si loigne de vous que, pour la rapprocher, vous lui remontrez +Larsan!... Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela +s'arrangeait trs bien dans ma pense... et il n'y avait point +jusqu' votre apparition de Larsan, Menton, pendant votre voyage +de Darzac Cannes, pendant que vous vntes au-devant de nous, qui +ne pouvait le plus btement du monde s'expliquer. Vous auriez pris +le train devant vos amis Menton-Garavan, mais vous en seriez +descendu la station suivante qui est celle de Menton et, l, +aprs un court sjour ncessaire dans votre vestiaire urbain, vous +apparaissiez l'tat de Larsan vos mmes amis venus en +promenade Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, +o nous nous rencontrmes. Seulement, comme vous etes, ce jour- +l, le dsagrment d'entendre, de la bouche mme d'Arthur Rance +qui tait, lui aussi, venu au-devant de nous Nice, que +Mme Darzac n'avait pas vu cette fois Larsan et que votre +exhibition du matin n'avait servi de rien, vous vous obligetes, +le soir mme, lui montrer Larsan, sous les fentres mmes de la +Tour Carre, devant lesquelles passait la barque de Tullio!... Et +voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, +les plus compliques, devenaient tout coup simples et +logiquement explicables si, par hasard, mes soupons devaient tre +confirms! + + ces mots, moi-mme qui avais cependant vu et touch l'Australie, +je ne pus m'empcher de frissonner en regardant presque avec +apitoiement Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le +point de devenir la victime de quelque effroyable erreur +judiciaire. Et tous les autres, autour de moi, frissonnrent +galement pour lui ou cause de lui, car les arguments de +Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se +demandait comment, aprs avoir si bien tabli la possibilit de la +culpabilit, il allait pouvoir conclure l'innocence. Quant +Robert Darzac, aprs avoir mont la plus sombre agitation, il +s'tait peu prs calm, coutant le jeune homme, et il me sembla +qu'il ouvrait ces yeux tonnants, extravagants, au regard affol, +mais trs intress, qu'ont les accuss au banc d'assises quand +ils entendent M. le procureur gnral prononcer un de ces +admirables rquisitoires qui les convainquent eux-mmes d'un crime +que, quelquefois, ils n'ont pas commis! La voix avec laquelle il +parvint prononcer les mots suivants n'tait plus une voix de +colre, mais de curieux effroi, la voix d'un homme qui se dit: +Mon Dieu! quel danger, sans le savoir, ai-je bien pu chapper! + +Mais, puisque vous n'avez plus ces soupons, monsieur, fit-il, +retomb un calme singulier, je voudrais bien savoir, aprs tout +ce que vous venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?... + +-- Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une +preuve simple, mais absolue, qui me montrt d'une faon clatante +laquelle tait Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve +m'a t fournie heureusement par vous, monsieur, l'heure mme o +vous avez ferm le cercle, le cercle dans lequel s'tait trouv +le corps de trop! le jour o, ayant affirm -- ce qui tait la +vrit -- que vous aviez tir les verrous de votre appartement +aussitt rentr dans votre chambre, vous nous avez menti en ne +nous dvoilant pas que vous tiez entr dans cette chambre vers +six heures et non point, comme le pre Bernier le disait et comme +nous avions pu le constater nous-mmes, cinq heures! Vous tiez +alors le seul avec moi savoir que le Darzac de cinq heures, dont +nous vous parlions comme de vous-mme n'tait point vous-mme! Et +vous n'avez rien dit! Et ne prtendez pas que vous n'attachiez +aucune importance cette heure de cinq heures, puisqu'elle vous +expliquait tout, vous, puisqu'elle vous apprenait qu'un autre +Darzac que vous tait venu dans la Tour Carre cette heure-l, +le vrai! Aussi, aprs vos faux tonnements, comme vous vous +taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intrt le vritable +Darzac aurait-il eu cacher qu'un autre Darzac, qui pouvait tre +Larsan, tait venu avant vous se cacher dans la Tour Carre? Seul, +Larsan avait intrt nous cacher qu'il y avait un autre Darzac +que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE TAIT +NCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes soupons ont-ils t +chasss par la certitude! LARSAN C'TAIT VOUS! ET L'HOMME QUI +TAIT DANS LE PLACARD, C'TAIT DARZAC! + +-- Vous mentez! hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je +ne pouvais croire tre Larsan. + +Mais nous nous tions interposs et Rouletabille, qui n'avait rien +perdu de son calme, tendit le bras et dit: + +Il y est encore!... + +Scne indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de +Rouletabille, la porte du placard avait t pousse par une main +invisible, comme il arriva le terrible soir qui avait vu le +mystre du corps de trop... + +Et le corps de trop lui-mme apparut! Des clameurs de surprise, +d'enthousiasme et d'effroi remplirent la Tour Carre. La Dame en +noir poussa un cri dchirant: + +Robert!... Robert!... Robert! + +Et c'tait un cri de joie. Deux Darzac taient devant nous, si +semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s'y +tromper... Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa +raison, aprs l'argumentation triomphante de Rouletabille, et pu +hsiter encore. Les bras tendus, elle allait vers la seconde +manifestation Darzac qui descendait du fatal placard... Le visage +de Mathilde rayonnait d'une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes +yeux dont j'avais vu si souvent le regard gar autour de l'autre, +fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et +sre. C'tait lui! C'tait celui qu'elle croyait perdu, et qu'elle +avait os chercher sur le visage de l'autre, et qu'elle n'avait +pas retrouv sur le visage de l'autre, ce dont elle avait accus, +pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie! + +Quant celui que, jusqu' la dernire minute, je n'avais pu +croire coupable, quant l'homme farouche qui, dvoil et traqu, +voyait soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son +crime, il tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l'avaient +sauv. Entour de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous +comprmes la comdie audacieuse que, depuis quelques minutes, il +nous donnait. N'ayant plus aucun doute sur l'issue de la +discussion qu'il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette +incroyable puissance sur lui-mme de n'en laisser rien paratre, +et aussi cette habilet dernire de prolonger la dispute et de +permettre Rouletabille de drouler loisir une argumentation au +bout de laquelle il savait qu'il trouverait sa perte, mais pendant +laquelle il dcouvrirait, peut-tre, les moyens de sa fuite. C'est +ainsi qu'il manoeuvra si bien que, dans le moment que nous +avancions vers l'autre Darzac, nous ne pmes l'empcher de se +jeter d'un bond dans la pice qui avait servi de chambre +Mme Darzac et d'en refermer violemment la porte avec une rapidit +foudroyante! Nous nous apermes qu'il avait disparu lorsqu'il +tait trop tard pour djouer sa ruse. Rouletabille, pendant la +scne prcdente, n'avait song qu' garder la porte du corridor +et il n'avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le +faux Darzac, au fur et mesure qu'il tait convaincu d'imposture, +le rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter +n'attachait aucune importance ces mouvements-l, sachant que +cette chambre n'offrait la fuite de Larsan aucune issue. Et +cependant, quand le bandit fut derrire cette porte, qui fermait +son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions +importantes. On et dit que, tout coup, nous tions devenus +forcens. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions tous les +coups de gnie de ses inexplicables vasions! + +Il va s'chapper!... Il va encore nous chapper!... + +Arthur Rance tait le plus enrag. Mrs. Edith, de son poignet +nerveux, me broyait le bras, tant la scne l'impressionnait. Nul +ne faisait attention la Dame en noir et Robert Darzac qui, au +milieu de cette tempte, semblaient avoir tout oubli, mme le +bruit que l'on menait autour d'eux. Ils n'avaient pas une parole, +mais ils se regardaient comme s'ils dcouvraient un monde nouveau, +celui o l'on s'aime. Or, ils venaient simplement de le retrouver, +grce Rouletabille. + +Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appel la +rescousse les trois domestiques. Ils arrivrent avec leurs fusils. +Mais c'taient des haches qu'il fallait. La porte tait solide et +barricade d'pais verrous. Le pre Jacques alla chercher une +poutre qui nous servit de blier. Nous nous y mmes tous, et, +enfin, nous vmes la porte cder. Notre anxit tait au comble. +En vain nous rptions-nous que nous allions entrer dans une +chambre o il n'y avait que des murs et des barreaux... nous nous +attendions tout, ou plutt rien, car c'tait surtout la pense +de la disparition, de l'envolement, de la dissociation de la +matire de Larsan qui nous hantait et nous rendait plus fous. + +Quand la porte eut commenc de cder, Rouletabille ordonna aux +domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, +cependant, de ne s'en servir que s'il tait impossible de +s'emparer de lui, vivant. Puis, il donna un dernier coup d'paule +et, la porte tant enfin tombe, il entra le premier dans la +pice. + +Nous le suivions. Et, derrire lui, sur le seuil, nous nous +arrtmes tous, tant ce que nous vmes nous remplit de +stupfaction. D'abord, Larsan tait l! Oh! il tait visible! Et +il tait reconnaissable! Il avait arrach sa fausse barbe; il +avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face rase +et ple du Frdric Larsan du chteau du Glandier. Et on ne voyait +que lui dans la chambre. Il tait tranquillement assis dans un +fauteuil, au milieu de la pice, et nous regardait de ses grands +yeux calmes et fixes. Ses bras s'allongeaient aux bras du +fauteuil. Sa tte s'appuyait au dossier. On et dit qu'il nous +donnait audience et qu'il attendait que nous lui exposions nos +revendications. Je crus mme discerner un lger sourire sur sa +lvre ironique. + +Rouletabille s'avana encore: + +Larsan, fit-il... Larsan, vous rendez-vous?... + +Mais Larsan ne rpondit pas. + +Alors Rouletabille le toucha la main et au visage, et nous nous +apermes que Larsan tait mort. + +Rouletabille nous montra son doigt le chaton d'une bague qui +tait ouvert et qui avait d contenir un poison foudroyant. + +Arthur Rance couta les battements du coeur et dclara que tout +tait fini. + +Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carre et +d'oublier le mort. + +Je me charge de tout, fit-il gravement. C'est un corps de trop, +nul ne s'apercevra de sa disparition! + +Et il donna Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance: + +Walter, vous m'apporterez tout de suite le sac du corps de +trop! + +Puis, il fit un geste auquel nous obmes tous. Et nous le +laissmes seul en face du cadavre de son pre. + +* * * + +Aussitt, nous emes transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, +dans le salon du vieux Bob. Mais ce n'tait qu'une faiblesse +passagre et, ds qu'il eut rouvert les yeux, il sourit Mathilde +qui penchait sur lui son beau visage o se lisait l'pouvante de +perdre un poux chri dans le moment mme qu'elle venait, par un +concours de circonstances qui restait encore mystrieux, de le +retrouver. Il sut la convaincre qu'il ne courait aucun danger et +il la pria de s'loigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les deux +femmes nous eurent quitts, Mr Arthur Rance et moi lui donnmes +des soins qui nous renseignrent tout d'abord sur son curieux tat +de sant. Car, enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu +croire mort et que l'on avait enferm, rlant, dans un sac, avait- +il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous emes +ouvert ses vtements et dfait, pour le refaire, le bandage qui +cachait la blessure qu'il portait la poitrine, nous connmes au +moins que cette blessure, par un hasard qui n'est point si rare +qu'on le pourrait croire, aprs avoir dtermin un coma presque +immdiat, ne prsentait aucune gravit. La balle qui avait frapp +Darzac, au milieu de la lutte farouche qu'il avait eu soutenir +contre Larsan, s'tait aplatie sur le sternum, causant une forte +hmorragie externe et secouant douloureusement tout l'organisme, +mais ne suspendant en rien aucune des fonctions vitales... . + +On avait vu des blesss de cet ordre se promener parmi les vivants +quelques heures aprs que ceux-ci avaient cru assister leurs +derniers moments. Et moi-mme, je me rappelai -- ce qui acheva de +me rassurer -- l'aventure d'un de mes bons amis, le journaliste +L..., qui, venant de se battre en duel avec le musicien V..., se +dsesprait sur le terrain d'avoir tu son adversaire d'une balle +en pleine poitrine, sans que celui-ci ait eu mme le temps de +tirer. Soudain le mort se souleva et logea dans la cuisse de mon +ami une balle qui faillit entraner l'amputation et qui le retint +de longs mois au lit. Quant au musicien qui tait retomb dans son +coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le +boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait t frapp au sternum.[4] + +Comme nous finissions de panser Darzac, le pre Jacques vint +fermer sur nous la porte du salon qui tait reste entrouverte et +je me demandais la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme +prendre cette prcaution, quand nous entendmes des pas dans le +corridor et un bruit singulier comme celui d'un corps que l'on +tranerait sur un plancher... Et je pensai Larsan, et au sac du +corps de trop, et Rouletabille! + +Laissant Arthur Rance aux cts de M. Darzac, je courus la +fentre. Je ne m'tais pas tromp et je vis apparatre dans la +cour le sinistre cortge. + +Il faisait alors presque nuit. Une obscurit propice entourait +toute chose. Je distinguai cependant Walter que l'on avait mis en +sentinelle sous la poterne du jardinier. Il regardait du ct de +la baille, prt, videmment, barrer le passage qui prouverait +alors le besoin de pntrer dans la Cour du Tmraire... + +... Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le pre +Jacques... deux ombres courbes sur une autre ombre... une ombre +que je connaissais bien et qui, une nuit d'horreur, avait contenu +un autre corps. Le sac semblait lourd. Ils le soulevrent jusqu' +la margelle du puits. Alors je pus voir encore que le puits tait +ouvert... oui, le plateau de bois qui le fermait d'ordinaire avait +t rejet sur le ct. Rouletabille sauta sur la margelle, et +puis entra dans le puits... Il y pntrait sans hsitation... il +semblait connatre ce chemin. Peu aprs il s'enfona et sa tte +disparut. Alors le pre Jacques poussa le sac dans le puits et il +se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne +voyais plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant +soigneusement le plateau et assujettissant les ferrures, et +celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui +m'avait tant intrigu le soir o, avant la dcouverte de +l'Australie, je m'tais ru sur une ombre qui avait soudain +disparu et o je m'tais heurt le nez contre la porte close du +Chteau Neuf... + +* * * + +Je veux voir... jusqu' la dernire minute, je veux voir, je veux +savoir... Trop de choses inexpliques m'inquitent encore!... Je +n'ai que la parcelle la plus importante de la vrit, mais je n'ai +pas la vrit tout entire ou plutt il me manque quelque chose +qui expliquerait la vrit... + +J'ai quitt la Tour Carre, j'ai regagn ma chambre du Chteau +Neuf, je me suis mis ma fentre et mon regard s'est enfonc +profondment dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit paisse, +tnbres jalouses. Rien. Alors, je me suis efforc d'entendre, +mais je n'ai mme point peru le bruit des rames sur les eaux... + +Tout coup... loin... trs loin... en tout cas, il me semble que +ceci se passait trs loin sur la mer, tout l-haut l'horizon... +Ou plutt en face de l'horizon, je veux dire dans l'troite bande +rouge qui dcorait la nuit, le seul souvenir qui nous restait du +soleil... + +... Dans cette troite bande rouge quelque chose entra, de sombre +et de petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me +parut moi norme, formidable. C'tait une ombre de barque qui +glissait d'un mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle +s'arrta, et je vis se dresser, debout, l'ombre de Rouletabille. +Je le distinguais je le reconnaissais comme s'il avait t dix +mtres de moi... Ses moindres gestes se dcoupaient avec une +prcision fantastique sur la bande rouge... Oh! ce ne fut pas +long! Il se pencha et se releva aussitt en soulevant un fardeau +qui se confondit avec lui... Et puis le fardeau glissa dans le +noir et la petite ombre de l'homme rapparut toute seule, se +pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et puis +s'affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique +jusqu' ce qu'elle ft sortie compltement de la bande rouge... Et +la bande rouge disparut son tour... + +Rouletabille venait de confier au flot d'Hercule le cadavre de +Larsan. + + + + +pilogue + +Nice... Cannes... Saint-Raphal... Toulon!... Je regarde sans +regret dfiler sous mes yeux toutes ces tapes de mon voyage de +retour... Au lendemain de tant d'horreurs, j'ai hte de quitter le +Midi, de retrouver Paris, de me replonger dans mes affaires... et +aussi... et surtout, j'ai hte de me retrouver en tte tte avec +Rouletabille qui est enferm l, deux pas de moi, avec la Dame +en noir. Jusqu' la dernire minute, c'est--dire jusqu' +Marseille o ils se spareront, je ne veux pas troubler leurs +douces, tendres ou dsespres confidences, leurs projets +d'avenir, leurs derniers adieux... Malgr toutes les prires de +Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de +Paris et de son journal. Il a cet hrosme suprme de s'effacer +devant l'poux. La Dame en noir ne peut pas rsister +Rouletabille; il a dict ses conditions... Il veut que M. et +Mme Darzac continuent leur voyage de noces comme s'il ne s'tait +rien pass d'extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n'est pas le +mme Darzac qui l'a commenc, c'est un autre Darzac qui le finira, +cet heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura t le +mme sans solution de continuit. M. et Mme Darzac sont maris. La +loi civile les unit. Quant la loi religieuse, il est avec le +pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils +trouveront tous deux Rome les moyens de rgulariser leur +situation s'il est prouv qu'elle en a besoin et d'apaiser les +scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux, +dfinitivement heureux: ils l'ont bien gagn!... + +Et personne n'aurait peut-tre souponn jamais l'horrible +tragdie du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions +aujourd'hui o j'cris ces lignes, aprs des annes qui nous ont +acquis du reste la prescription et dbarrass de tous les alas +d'un procs scandaleux, dans la ncessit de faire connatre au +public tout le mystre des Rochers Rouges, comme j'ai d autrefois +soulever les voiles qui recouvraient les secrets du Glandier. La +faute en est cet abominable Brignolles qui est au courant de +bien des choses et qui, du fond de l'Amrique o il s'est rfugi, +veut nous faire chanter. Il nous menace d'un affreux libelle, et +comme maintenant le professeur Stangerson est descendu ce nant +o d'aprs sa thorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui, +chaque jour, cre tout, nous avons pens qu'il tait prfrable de +prendre les devants et de raconter toute la vrit. + +Brignolles! quel jeu avait donc t le sien dans cette seconde et +terrible affaire? l'heure o je me trouvais -- c'tait le +lendemain du drame final -- dans le train qui me ramenait Paris, + deux pas de la Dame en noir et de Rouletabille qui +s'embrassaient en pleurant, je me le demandais encore! Que de +questions je me posais en appuyant mon front la vitre du couloir +de mon sleeping-car... Un mot, une phrase de Rouletabille +m'eussent videmment tout expliqu... mais il ne pensait gure +moi depuis la veille... Depuis la veille, la Dame en noir et lui +ne s'taient pas quitts... + +On avait dit adieu, la Louve mme, au professeur Stangerson... +Robert Darzac tait parti tout de suite pour Bordighera o +Mathilde devait le rejoindre... Arthur Rance et Mrs. Edith nous +avaient accompagns la gare. Mrs. Edith, contrairement ce que +j'esprais, ne montra aucune tristesse de mon dpart. J'attribuai +cette indiffrence ce que le prince Galitch tait venu nous +rejoindre sur le quai. Elle lui avait donn des nouvelles du vieux +Bob, qui taient excellentes, et ne s'tait plus occupe de moi. +J'en avais conu une peine relle. Et, ici, il est temps, je crois +bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laiss +deviner les sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si, +quelques annes plus tard, aprs la mort d'Arthur Rance, qui fut +suivie de vritables tragdies, dont j'aurai peut-tre parler un +jour, je n'avais pas pous la blonde et mlancolique et terrible +Edith. + +Nous approchons de Marseille... + +Marseille!... + +Les adieux furent dchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne +se dirent rien. + +Et, quand le train se fut branl, elle resta sur le quai, sans un +geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme +une statue de deuil et de douleur. + +Devant moi, les paules de Rouletabille sanglotaient. + +* * * + +Lyon!... Nous ne pouvons dormir... nous sommes descendus sur le +quai... nous nous rappelons notre passage ici... Il y a quelques +jours... quand nous courions au secours de la malheureuse... Nous +sommes replongs dans le drame... Rouletabille maintenant parle... +parle... videmment il essaye de s'tourdir, de ne plus penser +sa peine qui l'a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant +des heures... + +Mon vieux, ce Brignolles tait un saligaud! me dit-il sur un ton +de reproche qui et presque russi me faire croire que j'avais +toujours considr ce bandit comme un honnte homme... + +Et alors il m'apprend tout, toute la chose norme qui tient en si +peu de lignes. Larsan avait eu besoin d'un parent de Darzac pour +faire enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait +dcouvert Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes +se comprirent tout de suite. On sait combien il est simple, encore +aujourd'hui, de faire enfermer un tre, quel qu'il soit, entre les +quatre murs d'un cabanon. La volont d'un parent et la signature +d'un mdecin suffisent encore en France, si invraisemblable que la +chose paraisse, cette sinistre et rapide besogne. Une signature +n'a jamais embarrass Larsan. Il fit un faux et Brignolles, +largement pay, se chargea de tout. Quand Brignolles vint Paris, +il faisait dj partie de la combinaison. Larsan avait son plan: +prendre la place de Darzac avant le mariage. L'accident des yeux +avait t, comme je l'avais du reste pens moi-mme, des moins +naturels. Brignolles avait mission de s'arranger de telle sorte +que les yeux de Darzac fussent le plus tt possible suffisamment +endommags pour que Larsan qui le remplacerait pt avoir cet atout +formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, dfaut de +binocles, que l'on ne peut porter toujours, le droit l'ombre! + +Le dpart de Darzac pour le Midi devait trangement faciliter le +dessein des deux bandits. Ce n'est qu' la fin de son sjour San +Remo que Darzac avait t, par les soins de Larsan, qui n'avait +pas cess de le surveiller, vritablement emball pour la maison +de fous. Il avait t aid naturellement dans cette circonstance +par cette police spciale, qui n'a rien faire avec la police +officielle, et qui se met la disposition des familles dans les +cas les plus dsagrables, lesquels demandent autant de discrtion +que de rapidit dans l'excution... + +Un jour qu'il faisait une promenade pied dans la montagne... La +maison de fous se trouvait justement dans la montagne, deux pas +de la frontire italienne... tout tait prpar depuis longtemps +pour recevoir le malheureux. Brignolles, avant de partir pour +Paris, s'tait entendu avec le directeur et avait prsent son +fond de pouvoir, Larsan... Il y a des directeurs de maison de +fous qui ne demandent point trop d'explications, pourvu qu'ils +soient en rgle avec la loi... et qu'on les paye bien... et ce fut +vite fait... et ce sont des choses qui arrivent tous les jours... + +Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je +Rouletabille. + +-- Vous vous rappelez, mon ami, me rpondit le reporter, ce petit +morceau de papier que vous me rapporttes au Chteau d'Hercule, le +jour o, sans m'avertir d'aucune sorte, vous prtes sur vous-mme +de suivre la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un +petit tour dans le Midi. Ce bout de papier qui portait l'entte de +la Sorbonne et les deux syllabes bonnet... devait m'tre du plus +utile secours. D'abord les circonstances dans lesquelles vous +l'aviez dcouvert, puisque vous l'aviez ramass aprs le passage +de Larsan et de Brignolles, me l'avaient rendu prcieux. Et puis, +l'endroit o on l'avait jet fut presque pour moi une rvlation +lorsque je me mis la recherche du vritable Darzac, aprs que +j'eus acquis la certitude que c'tait lui, le corps de trop que +l'on avait mis et emport dans le sac!... + +Et Rouletabille, de la faon la plus nette, me fit passer par les +diffrentes phases de sa comprhension du mystre qui devait +jusqu'au bout rester incomprhensible pour nous. 'avait t +d'abord la rvlation brutale qui lui tait venue du schage de la +peinture, et puis cette autre rvlation formidable qui lui tait +venue du mensonge de l'une des deux manifestations Darzac! +Bernier, dans l'interrogatoire que Rouletabille lui a fait subir +avant le retour de l'homme qui a emport le sac, a rapport les +paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac! +Celui-l s'est tonn devant Bernier. Celui-l n'a point dit +Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte cinq +heures n'tait point lui! Il cache dj cette contre-manifestation +Darzac et il ne peut avoir d'intrt la cacher que si cette +manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu'il y a ou qu'il +y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela est +clair comme la lumire du jour! Rouletabille en est bloui; il en +chancelle... . il s'en trouverait mal... il en claque des +dents!... Mais peut-tre... espre-t-il... peut-tre Bernier +s'est-il tromp... peut-tre a-t-il mal compris les paroles et les +tonnements de M. Darzac... Rouletabille questionnera lui-mme +M. Darzac et il verra bien!... Ah! qu'il revienne vite!... C'est +M. Darzac lui-mme fermer le cercle!... Comme il l'attend avec +impatience!... Et, quand il revient, comme il s'accroche au plus +faible espoir... Avez-vous regard la figure de l'homme? +demande-t-il, et quand ce Darzac lui rpond: Non!... je ne l'ai +pas regarde... Rouletabille ne dissimule pas sa joie... Il et +t si facile Larsan de rpondre: Je l'ai vue! c'tait bien la +figure de Larsan!... Et le jeune homme n'avait pas compris que +c'tait l une dernire malice du bandit, une ngligence voulue et +qui entrait si bien dans son rle: le vrai Darzac n'et pas agi +autrement! Il se serait dbarrass de l'affreuse dpouille sans la +vouloir regarder encore... Mais que pouvaient tous les artifices +d'un Larsan contre les raisonnements, un seul raisonnement de +Rouletabille?... Le faux Darzac, sur l'interrogation trs nette de +Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!... Rouletabille, +maintenant, sait!... Du reste, ses yeux, qui voient toujours +derrire sa raison, voient maintenant!... + +Mais que va-t-il faire?... Dvoiler tout de suite Larsan, qui, +peut-tre, va lui chapper? Apprendre du mme coup sa mre +qu'elle est remarie Larsan et qu'elle a aid tuer Darzac? +Non! Non! Il a besoin de rflchir, de savoir, de combiner!... Il +veut agir coup sr! Il demande vingt-quatre heures!... Il assure +la scurit de la Dame en noir en la faisant habiter l'appartement +de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret qu'elle ne +sortira pas du chteau. Il trompe Larsan en lui faisant entendre +qu'il croit dur comme fer la culpabilit du vieux Bob. Et, +comme Walter rentre au chteau avec le sac vide... Il lui reste un +espoir... Celui que peut-tre Darzac n'est pas mort!... Enfin, +mort ou vivant, il court sa recherche... De Darzac, il possde +un revolver, celui qu'il a trouv dans la Tour Carre... revolver +tout neuf, dont il a dj remarqu le type chez un armurier de +Menton... Il va chez cet armurier... il montre le revolver... il +apprend que cette arme a t achete la veille au matin par un +homme dont on lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus +gris ample et flottant, grande barbe en collier... Et puis il perd +tout de suite cette piste... Mais il ne s'y attarde pas!... Il +remonte une autre piste, ou plutt il en reprend une autre qui +avait conduit Walter au puits de Castillon. L, il fait ce que n'a +point fait Walter. Celui-ci, une fois qu'il eut retrouv le sac, +ne s'tait plus occup de rien et tait redescendu au fort +d'Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste... +Et il s'aperut que cette piste (constitue par l'cartement +exceptionnel de la marque des deux roues de la petite charrette +anglaise) au lieu de redescendre vers Menton, aprs avoir touch +au puits de Castillon, redescendait de l'autre ct du versant de +la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que Brignolles n'tait pas +signal comme descendu Sospel? Brignolles!... Rouletabille se +rappela mon expdition... Qu'est-ce que Brignolles venait faire +dans ces parages!... Sa prsence devait tre troitement lie au +drame. D'un autre ct, la disparition et la rapparition du +vritable Darzac attestaient qu'il y avait eu squestration... +Mais o... Brignolles, qui avait partie lie avec Larsan, ne +devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-tre +tait-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette +squestration-l!... Songeant ainsi et poursuivant sa pense +logique, Rouletabille avait interrog le patron de l'auberge du +tunnel de Castillon qui lui avoua qu'il avait t fort intrigu la +veille par le passage d'un homme qui rpondait singulirement au +signalement du client de l'armurier. Cet homme tait entr boire +chez lui; il paraissait trs altr et il avait des manires si +tranges qu'on et pu le prendre pour un chapp de la maison de +sant... Rouletabille eut la sensation qu'il brlait, et, d'une +voix indiffrente: Vous avez donc par ici une maison de sant? +Mais oui, rpondit le patron de l'auberge, la maison de sant du +mont Barbonnet! C'est ici que les deux fameuses syllabes bonnet +prenaient toute leur signification... Dsormais, il ne faisait +plus de doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait t +enferm par le faux comme fou dans la maison de sant du mont +Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire Sospel +qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de +rencontrer l Brignolles?... Mais il ne le vit point et +immdiatement prit le chemin du mont Barbonnet et de la maison de +sant. Il tait rsolu tout savoir, tout oser. Fort de sa +qualit de reporter au journal L'poque, il saurait faire parler +le directeur de cette maison de fous pour professeurs en +Sorbonne!... Et peut-tre... peut-tre... allait-il apprendre ce +qu'il tait advenu dfinitivement de Robert Darzac... car, du +moment qu'on avait retrouv le sac sans le cadavre... du moment +que la piste de la petite voiture descendait Sospel o, +d'ailleurs, elle se perdait... du moment que Larsan n'avait point +jug utile de se dbarrasser auparavant de Darzac par la mort, en +le prcipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut- +tre avait-il t de son intrt de reconduire Darzac, vivant +encore, dans la maison de sant! Et Rouletabille pensait ainsi des +choses tout fait raisonnables, Darzac vivant tait en effet +beaucoup plus utile Larsan que Darzac mort!... Quel otage pour +le jour o Mathilde s'apercevrait de son imposture!... Cet otage +le faisait le matre de tous les traits qui pouvaient s'ensuivre +entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde +tuait Larsan de ses mains ou le livrait la justice! + +Et Rouletabille avait bien tout devin. la porte de la maison de +sant, il se heurta Brignolles. Alors, sans mnagement, il lui +sauta la gorge et le menaa de son revolver. Brignolles tait +lche. Il cria Rouletabille de l'pargner, que Darzac tait +vivant! Un quart d'heure aprs, Rouletabille savait tout. Mais le +revolver n'avait point suffi, car Brignolles, qui dtestait la +mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie aimable, en +particulier l'argent. Rouletabille n'eut point de peine le +convaincre qu'il tait perdu s'il ne trahissait Larsan, mais qu'il +aurait beaucoup gagner s'il aidait la famille Darzac sortir de +ce drame, sans scandale. Ils s'entendirent et tous deux rentrrent +dans la maison de sant o le directeur les reut et couta leurs +discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientt en +effroi, puis en une immense amabilit, laquelle se traduisait par +la mise en libert immdiate de Robert Darzac. Darzac, par une +chance miraculeuse que j'ai dj explique, souffrait peine +d'une blessure qui aurait pu tre mortelle. Rouletabille, dans une +joie folle, s'en empara et le ramena sur-le-champ Menton. Je +passe sur les effusions. On avait sem le Brignolles en lui +donnant rendez-vous Paris pour le rglement des comptes. En +route, Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci, +dans sa prison, tait tomb quelques jours auparavant sur un +journal du pays qui relatait le passage au fort d'Hercule de M. et +de Mme Darzac, dont on venait de clbrer le mariage Paris! Il +ne lui en avait pas fallu davantage pour comprendre d'o venaient +tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu l'audace +fantastique de prendre sa place auprs d'une malheureuse femme +dont l'esprit encore chancelant faisait possible la plus folle +entreprise. Cette dcouverte lui avait donn des forces inconnues. +Aprs avoir vol le pardessus du directeur pour cacher son +uniforme d'alin et s'tre empar dans la bourse de celui-ci +d'une centaine de francs, il tait parvenu, au risque de se casser +le cou, escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui +et paru infranchissable. Et il tait descendu Menton; et il +avait couru au fort d'Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu, +Darzac! Il s'tait vu lui-mme!... Il s'tait donn quelques +heures pour ressembler si bien lui-mme que l'autre Darzac lui- +mme s'y serait tromp!... Son plan tait simple. Pntrer dans le +fort d'Hercule comme chez lui, entrer dans l'appartement de +Mathilde et se montrer l'autre, pour le confondre, devant +Mathilde!... Il avait interrog des gens de la cte et appris o +le mnage logeait: au fond de la Tour Carre... Le mnage!... Tout +ce que Darzac avait souffert jusqu'alors n'tait rien ct de ce +que ces deux mots: leur mnage... Le faisait souffrir!... Cette +souffrance-l ne devait cesser que de la minute o il avait revu, +lors de la dmonstration corporelle de la possibilit de corps de +trop, la Dame en noir!... Alors il avait compris!... jamais elle +n'et os le regarder ainsi... Jamais elle n'et pouss un pareil +cri de joie, jamais elle ne l'et si victorieusement reconnu, si, +une seconde, en corps et en esprit, elle avait, victime des +malfices de l'autre, t la femme de l'autre!... Ils avaient t +spars... mais jamais ils ne s'taient perdus! + +Avant de mettre son projet excution, il tait all acheter un +revolver Menton, s'tait dbarrass ensuite de son pardessus qui +et pu le perdre, pour peu que l'on ft sa recherche, avait fait +l'acquisition d'un veston qui, par la couleur et par la coupe, +pouvait rappeler le costume de l'autre Darzac, et avait attendu +jusqu' cinq heures le moment d'agir. Il s'tait dissimul +derrire la villa Lucie, tout en haut du boulevard de Garavan, au +sommet d'un petit tertre d'o il apercevait tout ce qui se passait +dans le chteau. cinq heures, il s'tait risqu, sachant que +Darzac tait dans la Tour du Tmraire, et tant sr par +consquent qu'il ne le trouverait point, dans le moment, au fond +de la Tour Carre qui tait son but. Quand il tait pass auprs +de nous et qu'il nous avait aperus tous deux, il avait eu une +forte envie de nous crier qui il tait, mais il tait parvenu tout +de mme se retenir, voulant tre uniquement reconnu par la Dame +en noir! Cette esprance seulement soutenait ses pas. Cela +seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus tard, quand +il avait eu sa disposition la vie de Larsan qui, dans la mme +chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il +n'avait mme pas t tent par la vengeance. Aprs tant +d'preuves, il n'y avait pas encore place dans son coeur pour la +haine de Larsan, tant il tait plein pour toujours de l'amour de +la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!... + +On sait le reste de l'aventure. Ce que je ne savais pas, c'tait +la faon dont le vrai M. Darzac avait pntr une seconde fois +dans le fort d'Hercule, et tait parvenu une seconde fois jusque +dans le placard. Et c'est alors que j'appris que la nuit mme +qu'il ramena M. Darzac Menton, Rouletabille qui avait appris par +la fuite du vieux Bob qu'il existait une issue au chteau par le +puits, avait, l'aide d'une barque, fait rentrer dans le chteau +M. Darzac, par le chemin qui avait vu sortir le vieux Bob! +Rouletabille voulait tre le matre de l'heure laquelle il +allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-l, il tait trop +tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la +nuit suivante. Le tout tait de cacher, un jour, M. Darzac dans la +presqu'le. Aid de Bernier, il lui avait trouv un petit coin +abandonn et tranquille dans le Chteau Neuf. + + ce passage, je ne pus m'empcher d'interrompre Rouletabille par +un cri qui eut le don de le faire partir d'un franc clat de rire. + +C'tait donc cela! m'criai-je. + +-- Mais oui, fit-il... c'tait cela. + +-- Voil donc pourquoi j'ai dcouvert ce soir-l l'Australie! Ce +soir-l, c'tait le vrai Darzac que j'avais en face de moi!... Et +moi qui ne comprenais rien cela!... Car enfin, il n'y avait pas +que l'Australie!... Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!... +elle tenait!... Oh! je comprends tout, maintenant! + +-- Vous y avez mis le temps... rpliqua, placide, Rouletabille... +Cette nuit-l, mon ami, vous nous avez bien gns. Quand vous +appartes dans la Cour du Tmraire, M. Darzac venait de me +reconduire mon puits. Je n'ai eu que le temps de faire retomber +sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac se sauvait dans +le Chteau Neuf... Mais quand vous ftes couch, aprs votre +exprience de la barbe, il revint me voir et nous tions assez +embarrasss. Si, par hasard, vous parliez de cette aventure, le +lendemain matin, l'autre M. Darzac, croyant avoir affaire au +Darzac du Chteau Neuf, c'tait une catastrophe. Et, cependant, je +ne voulus point cder aux prires de M. Darzac qui voulait aller +vous dire toute la vrit. J'avais peur que, la sachant, vous ne +pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez une +nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d'un mchant vous +cause, l'ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, +et pu nous nuire. Et puis, l'autre Darzac tait si malin!... Je +rsolus donc de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais +rentrer le lendemain ostensiblement au chteau dans la matine... +Il fallait s'arranger, d'ici l, pour que vous ne rencontriez pas +Darzac. C'est pourquoi, ds la premire heure, je vous envoyai +pcher des palourdes! + +-- Oh! je comprends!... + +-- Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J'espre que +vous ne m'en voulez point de cette pche-l qui vous a valu une +heure charmante de Mrs. Edith... + +-- propos de Mrs. Edith, pourquoi prtes-vous le malin plaisir +de me mettre dans une sotte colre?... demandai-je. + +-- Pour avoir le droit de dchaner la mienne et de vous dfendre +de nous adresser, dsormais, la parole, moi et M. Darzac!... +Je vous rpte que je ne voulais point qu'aprs votre aventure de +la nuit, vous parlassiez M. Darzac!... Il faudrait pourtant +continuer comprendre, Sainclair. + +-- Je continue, mon ami... + +-- Mes compliments... + +-- Et cependant, m'criai-je, il y a encore une chose que je ne +comprends pas!... La mort du pre Bernier!... Qui est-ce qui a tu +Bernier? + +-- C'est la canne! dit Rouletabille d'un air sombre... C'est cette +maudite canne... + +-- Je croyais que c'tait le plus vieux grattoir... + +-- Ils taient deux: la canne et le plus vieux grattoir... Mais +c'est la canne qui a dcid la mort... Le plus vieux grattoir n'a +fait qu'excuter... + +Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je +n'assistai point la fin de cette belle intelligence. + +Vous n'avez jamais compris, Sainclair -- entre autres choses -- +pourquoi, le lendemain du jour o j'avais tout compris, moi, je +laissais tomber la canne bec-de-corbin d'Arthur Rance devant +M. et Mme Darzac. C'est que j'esprais que M. Darzac la +ramasserait. Vous rappelez-vous, Sainclair, la canne bec-de- +corbin de Larsan, et le geste que faisait Larsan avec sa canne, au +Glandier!... Il avait une faon de tenir sa canne bien lui... je +voulais voir... voir ce Darzac-l tenir une canne bec-de-corbin +comme Larsan!... Mon raisonnement tait sr!... Mais je voulais +voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan... Et cette ide +fixe me poursuivit jusqu'au lendemain, mme aprs ma visite la +maison des fous!... mme quand j'eus serr dans mes bras le vrai +Darzac, j'ai encore voulu voir le faux avec les gestes de +Larsan!... Ah! le voir tout coup brandir sa canne comme le +bandit... oublier le dguisement de sa taille, une seconde!... +redresser ses paules faussement courbes... Tapez donc! Tapez +donc sur le blason des Mortola!... grands coups de canne, cher, +cher Monsieur Darzac!... Et il a tap!... et j'ai vu toute sa +taille!... toute!... Et un autre aussi l'a vue qui en est mort... +C'est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi qu'il en +chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir, +qu'il en est mort!... Il est mort d'avoir ramass le grattoir +tomb sans doute de la redingote du vieux Bob et qu'il devait +porter alors dans le bureau du professeur, la Tour Ronde... Il +est mort d'avoir revu, dans le mme moment, la canne de Larsan!... +il est mort d'avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste, +Larsan!... Toutes les batailles, Sainclair, ont leurs victimes +innocentes... + +Nous nous tmes un instant. Et puis je ne pus m'empcher de lui +dire la rancoeur que je lui gardais qu'il ait eu si peu de +confiance en moi. Je ne lui pardonnais pas d'avoir voulu me +tromper avec tout le monde sur le compte de son vieux Bob. + +Il sourit. + +En voil un qui ne m'occupait pas!... J'tais bien sr que ce +n'tait pas lui qui tait dans le sac... Cependant, la nuit qui a +prcd son repchage, ds que j'eus cas le vrai Darzac, sous +l'gide de Bernier, dans le Chteau Neuf, et que j'eus quitt la +galerie du puits aprs y avoir laiss pour mes projets du +lendemain, ma barque moi... une barque que j'avais eue de Paolo +le pcheur, un ami du Bourreau de la mer, je regagnai le rivage +la nage. Je m'tais naturellement dvtu et je portais mes +vtements en paquet sur ma tte. Comme j'accostais, je tombai dans +l'ombre sur le Paolo, qui s'tonna de me voir prendre un bain +cette heure, et qui m'invita venir pcher la pieuvre avec lui. +L'vnement me permettait de tourner toute la nuit autour du +chteau d'Hercule et de le surveiller. J'acceptai. Et alors +j'appris que la barque qui m'avait servi tait celle de Tullio. Le +Bourreau de la mer tait devenu soudainement riche et avait +annonc tout le monde qu'il se retirait dans son pays natal. Il +avait vendu trs cher, racontait-il, de prcieux coquillages au +vieux savant, et, de fait, depuis plusieurs jours, on l'avait vu +avec le vieux savant tous les jours. Paolo savait qu'avant d'aller + Venise Tullio s'arrterait San Remo. Pour moi, l'aventure du +vieux Bob se prcisait: il lui avait fallu une barque pour quitter +le chteau, et cette barque tait justement celle du Bourreau de +la mer. Je demandai l'adresse de Tullio San Remo et y envoyai, +par le truchement d'une lettre anonyme, Arthur Rance, persuad que +Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet, +le vieux Bob avait pay Tullio pour qu'il l'accompagnt cette +nuit-l la grotte et qu'il dispart ensuite... C'est par piti +pour le vieux professeur que je me dcidai avertir ainsi Arthur +Rance; il pouvait, en effet, tre arriv quelque accident son +parent. Quant moi, je ne demandais au contraire qu'une chose, +c'est que cet exquis vieillard ne revnt pas avant que j'en eusse +fini avec Larsan, dsirant toujours faire croire au faux Darzac +que le vieux Bob me proccupait par-dessus tout. Aussi, quand +j'appris qu'on venait de le retrouver, je n'en fus qu' moiti +rjoui, mais j'avouerai que la nouvelle de sa blessure la +poitrine, cause de la blessure la poitrine de l'homme au sac, +ne me causa aucune peine. Grce elle, je pouvais esprer, encore +quelques heures, continuer mon jeu. + +-- Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite? + +-- Ne comprenez-vous donc point qu'il m'tait impossible de faire +disparatre le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me +fallait tout le jour pour prparer sa disparition dans la nuit! +Mais quel jour nous avons eu l avec la mort de Bernier! L'arrive +des gendarmes n'tait point faite pour simplifier les choses. J'ai +attendu pour agir qu'ils eussent disparu! Le premier coup de fusil +que vous avez entendu quand nous tions dans la Tour Carre fut +pour m'avertir que le dernier gendarme venait de quitter l'auberge +des Albo, la pointe de Garibaldi, le second que les douaniers, +rentrs dans leurs cabanes, soupaient et que la mer tait +libre!... + +-- Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses +yeux clairs, quand vous avez laiss, pour vos projets, la barque +de Tullio au bout de la galerie du puits, vous saviez dj ce que +cette barque remporterait le lendemain? + +Rouletabille baissa la tte: + +Non... fit-il sourdement... et lentement... non... ne croyez pas +cela, Sainclair... Je ne croyais pas qu'elle remporterait un +cadavre... aprs tout, c'tait mon pre!... Je croyais qu'elle +remporterait un corps de trop pour la maison des fous!... Voyez- +vous, Sainclair, je ne l'avais condamn qu' la prison... pour +toujours... Mais il s'est tu... C'est Dieu qui l'a voulu!... que +Dieu lui pardonne!... + +Nous ne dmes plus un mot de la nuit. + + Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, +mais il me refusa ce djeuner avec fivre. Il acheta tous les +journaux du matin et se prcipita, tte baisse, dans les +vnements du jour. Les feuilles taient pleines des nouvelles de +Russie. On venait de dcouvrir, Ptersbourg, une vaste +conspiration contre le tsar. Les faits relats taient si +stupfiants qu'on avait peine y ajouter foi. + +Je dployai L'poque et je lus en grosses lettres majuscules en +premire colonne de la premire page: + +Dpart de Joseph Rouletabille pour la Russie + +et, au-dessous: + +Le tsar le rclame! + +Je passai le journal Rouletabille qui haussa les paules, et +fit: + +Bah!... Sans me demander mon avis!... Qu'est-ce que monsieur mon +directeur veut que j'aille faire l-bas?... Il ne m'intresse pas, +moi, le tsar... avec les rvolutionnaires... c'est son affaire!... +ce n'est pas la mienne!... En Russie?... je vais demander un +cong, oui!... j'ai besoin de me reposer, moi!... Sainclair, mon +ami, voulez-vous?... Nous irons nous reposer ensemble quelque +part!... + +-- Non! Non! m'criai-je avec une certaine prcipitation, je vous +remercie!... j'en ai assez de me reposer avec vous!... j'ai une +envie folle de travailler... + +-- Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens... + +Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, +vida ses poches et fut surpris tout coup de trouver dans l'une +d'elles une enveloppe toute rouge qui tait venue l sans qu'il +pt s'expliquer comment. + +Ah! bah! fit-il, et il la dcacheta. + +Et il partit d'un vaste clat de rire. Je retrouvais mon gai +Rouletabille, je voulus connatre la cause de cette merveilleuse +hilarit. + +Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!... Ah! du +moment que c'est comme a!... Je pars!... Je prends le train, ce +soir... + +-- Pour o?... + +-- Pour Saint-Ptersbourg!... + +Et il me tendit la lettre o je lus: + +Nous savons, monsieur, que votre journal a dcid de vous envoyer +en Russie, la suite des incidents qui bouleversent en ce moment +la cour de Tsarko-Selo... Nous sommes obligs de vous avertir +que vous n'arriverez pas Ptersbourg vivant. + +Sign: LE COMIT CENTRAL RVOLUTIONNAIRE. + +Je regardais Rouletabille dont la joie dbordait de plus en plus: +Le prince Galitch tait la gare, fis-je simplement. + +Il me comprit, haussa les paules avec indiffrence, et repartit: + +Ah! bien, mon vieux! on va s'amuser! + +Et c'est tout ce que je pus en tirer malgr mes protestations. Le +soir, quand, la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le +suppliant de ne point nous quitter et en pleurant mes larmes +dsespres d'ami... Il riait encore, il rptait encore: Ah! +bien, on va s'amuser!... + +Et ce fut son dernier salut. + +Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les +premiers confrres que je rencontrai furent matres Henri Robert +et Andr Hesse. + +Tu as pris de bonnes vacances? me demandrent-ils. + +-- Ah! excellentes! rpondis-je. + +Mais j'avais si mauvaise mine qu'ils m'entranrent tous deux la +buvette. + +FIN + + + + [1] Voici un croquis de la cte mditerranenne, entre +Menton et la pointe de la Mortola, indiquant la situation +des Rochers Rouges et de la presqu'le d'Hercule : + + [2] Historique. + [3] Historique. + [4] Historique. + + + + + +End of Project Gutenberg's Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + +***** This file should be named 15554-8.txt or 15554-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/5/5/15554/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/15554-8.zip b/old/15554-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..24f3126 --- /dev/null +++ b/old/15554-8.zip diff --git a/old/15554-h_2023-06-12.htm b/old/15554-h_2023-06-12.htm new file mode 100644 index 0000000..c4100a4 --- /dev/null +++ b/old/15554-h_2023-06-12.htm @@ -0,0 +1,14312 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> +<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> +<title>The Project Gutenberg eBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux</title> + +<style type="text/css"> + +body { margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + text-align: justify; } + +h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center; font-style: normal; font-weight: +normal; line-height: 1.5; margin-top: .5em; margin-bottom: .5em;} + +h1 {font-size: 300%; + margin-top: 0.6em; + margin-bottom: 0.6em; + letter-spacing: 0.12em; + word-spacing: 0.2em; + text-indent: 0em;} +h2 {font-size: 150%; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h3 {font-size: 130%; margin-top: 1em;} +h4 {font-size: 120%;} +h5 {font-size: 110%;} + +.no-break {page-break-before: avoid;} /* for epubs */ + +div.chapter {page-break-before: always; margin-top: 4em;} + +hr {width: 80%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + +p {text-indent: 1em; + margin-top: 0.25em; + margin-bottom: 0.25em; } + +p.letter {text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.center {text-align: center; + text-indent: 0em; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.right {text-align: right; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.footnote {font-size: 90%; + text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +sup { vertical-align: top; font-size: 0.6em; } + +a:link {color:blue; text-decoration:none} +a:visited {color:blue; text-decoration:none} +a:hover {color:red} + +</style> + +</head> + +<body> + +<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le parfum de la Dame en noir</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Gaston Leroux</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554]<br /> +[Most recently updated: April 29, 2022]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div> + +<h1>Le parfum de la Dame en noir</h1> + +<h2 class="no-break">by Gaston Leroux</h2> + +<h3>(1908)</h3> + +<hr /> + +<h2>Table des matières</h2> + +<table summary="" style=""> + +<tr> +<td> <a href="#chap01">I. Qui commence par où les romans finissent</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap02">II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap03">III. Le parfum</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap04">IV. En route</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap05">V. Panique</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap06">VI. Le fort d’Hercule</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap07">VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap08">VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap09">IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap10">X. La journée du 11</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap11">XI. L’attaque de la Tour Carrée</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap12">XII. Le corps impossible</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap13">XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap14">XIV. Le sac de pommes de terre</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap15">XV. Les soupirs de la nuit</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap16">XVI. Découverte de «L’Australie»</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap17">XVII. Terrible aventure du vieux Bob</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap18">XVIII. Midi, roi des épouvantes</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap19">XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap20">XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap21">Épilogue</a></td> +</tr> + +</table> + +<div class="chapter"> + +<p class="center"> +À Pierre WOLFF +</p> + +<p class="letter"> +En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année qui a vu +éclore Le Lys. +</p> + +<p class="right"> +GASTON LEROUX +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap01"></a>I<br/> +Qui commence par où les romans finissent</h2> + +<p> +Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu à Paris, +à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus stricte intimité. +Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées depuis les événements +que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage, événements si sensationnels +qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici qu’un aussi +court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux Mystère de la +Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à tous les esprits que la +petite église eût été certainement envahie par une foule avide de contempler +les héros d’un drame qui avait passionné le monde, si la cérémonie +nuptiale n’avait été tenue tout à fait secrète, ce qui avait été assez +facile dans cette paroisse éloignée du quartier des écoles. Seuls, quelques +amis de M. Darzac et du professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on +pouvait compter, avaient été invités. J’étais du nombre; j’arrivai +de bonne heure à l’église, et mon premier soin, naturellement, fut +d’y chercher Joseph Rouletabille. J’avais été un peu déçu en ne +l’apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu’il +dût venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître Henri-Robert et de +maître André Hesse qui, dans la paix et le recueillement de la petite chapelle +Saint-Charles, évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de +Versailles, que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les +écoutais distraitement en examinant les choses autour de moi. +</p> + +<p> +Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste! +Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste des +âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette malpropreté +ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces quartiers Saint-Victor +et des Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulièrement +enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans. Le ciel, qui +paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout ailleurs, y déverse une +lumière avare qui a toutes les peines du monde à venir trouver les fidèles à +travers la crasse séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs +d’enfance et de jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la +Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire adjacent de +l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier ici, +désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un cadre qui +ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les rites +consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le mariage de Robert +Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une grande peine et, +tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure. +</p> + +<p> +À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient toujours, et le +premier avouait au second qu’il n’avait été définitivement +tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson, même après +l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en apprenant la mort +officiellement constatée de leur impitoyable ennemi: Frédéric Larsan. On se +rappelle peut-être que c’est quelques mois après l’acquittement du +professeur en Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne, +paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre à New- York. Par temps +de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre- Neuve, La Dordogne avait été +abordée par un trois-mâts dont l’avant était entré dans sa chambre des +machines. Et, pendant que le navire abordeur s’en allait à la dérive, le +paquebot avait coulé à pic, en dix minutes. C’est tout juste si une +trentaine de passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le +temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un +bateau de pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, +l’océan rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. +Les documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans +les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait +vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que, +grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en secret, +aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux bandit dont +le véritable nom, illustre dans les fastes judiciaires, était Ballmeyer, et qui +l’avait jadis épousée sous le nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se +dresser criminellement entre elle et celui qui, depuis de si longues années, +silencieusement et héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le +Mystère de la Chambre Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, +l’une des plus curieuses qu’on puisse relever dans les annales de +la cour d’assises, et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans +l’intervention quasi géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph +Rouletabille, qui fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de +la sûreté Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous +pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre un +terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point — +avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de +Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par les +mystérieuses horreurs du Glandier. +</p> + +<p> +«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André Hesse, +dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, — voyez-vous, +dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout s’arrange! même les +malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à regarder tout le temps +ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous attendez quelqu’un? +</p> + +<p> +— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!» +</p> + +<p> +Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait de rire; +mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser comme maître +Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir l’effroyable +aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à cette époque et que je +fais abstraction de tout ce que j’ai appris depuis — ce à quoi, du +reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de ce récit, ne laissant +apparaître la vérité qu’au fur et à mesure qu’elle nous fut +distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le curieux émoi qui +m’agitait alors à la pensée de Larsan. +</p> + +<p> +«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon +attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante… +</p> + +<p> +— Je n’en sais rien!» répondis-je. +</p> + +<p> +Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait fait +maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent quand il +s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois de +plus à l’état de Larsan. +</p> + +<p> +«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est +plus rassuré que vous. +</p> + +<p> +— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse. +</p> + +<p> +Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez +distraitement. +</p> + +<p> +«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?» +</p> + +<p> +Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, +s’isola dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu +comme un enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, +dans les mains, et pria. +</p> + +<p> +Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière +m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes. Il +ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se passait autour +de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à son chagrin. Quel +chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à une union désirée de +tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n’était-il +point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être de bonheur que pleurait +le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit d’un +pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car je voyais bien +qu’il désirait rester seul. +</p> + +<p> +Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée dans +l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière eux. Comme +ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier avait passé bien +douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde +Stangerson n’en paraissait que plus belle encore! Certes, ce +n’était plus cette magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique +divinité, cette froide beauté païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les +fêtes officielles de la Troisième République, auxquelles la situation en vue de +son père la forçait d’assister, un discret murmure d’admiration +extasiée; il semblait, au contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si +tard une imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une +crise momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque +de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et la plus +tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce jour-là, me +semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur le pur ovale de son +visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse heureuse, sur son front poli +comme l’ivoire, où se lisait l’amour de tout ce qui était beau et +de tout ce qui était bon. +</p> + +<p> +Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus +et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais ce +dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que +prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle +cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse +d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière +son pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour. +</p> + +<p> +«Elle a encore ses yeux de folle!» +</p> + +<p> +Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase abominable. +C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, avait fait +nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se nommait Brignolles +et était vaguement cousin du marié. Nous ne connaissions point d’autre +parent à M. Darzac, dont la famille était originaire du midi. Depuis longtemps, +M. Darzac avait perdu son père et sa mère; il n’avait ni frère ni soeur +et semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d’où il +n’avait rapporté qu’un ardent désir de réussir, une faculté de +travail exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel +d’affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l’occasion +de se satisfaire auprès du professeur Stangerson et de sa fille. Il avait aussi +rapporté de la Provence, son pays natal, un doux accent qui avait fait +d’abord sourire ses élèves de la Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé +bientôt comme une musique agréable et discrète qui atténuait un peu +l’aridité nécessaire des cours de leur jeune maître, déjà célèbre. +</p> + +<p> +Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an environ +de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il venait tout droit +d’Aix où il avait été préparateur de physique et où il avait dû commettre +quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout à coup sur le pavé; +mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent de M. Darzac, +avait pris le train pour Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de +Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le moyen de +l’associer à ses travaux. À ce moment, la santé de Robert Darzac était +loin d’être florissante. Elle subissait le contrecoup des formidables +émotions qui l’avaient assaillie au Glandier et en cour d’assises; +mais on eût pu croire que la guérison, désormais assurée, de Mathilde, et que +la perspective de leur prochain hymen auraient la plus heureuse influence sur +l’état moral et, par contrecoup, sur l’état physique du professeur. +Or, nous remarquâmes tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce +Brignolles, dont le concours devait lui être, disait-il, d’un précieux +soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous +constatâmes aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux +accidents se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui +semblaient cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de +l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent +pu dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, lequel en +conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, qui aurait pu être +extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion stupide d’une +petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac était justement penché. +La flamme faillit lui brûler la figure; heureusement, il n’en fut rien, +mais elle lui flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des +troubles de la vue, si bien qu’il ne pouvait plus supporter que +difficilement la pleine lumière du soleil. +</p> + +<p> +Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel +que je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les événements +les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais présent, étant +venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis moi-même notre ami chez un +pharmacien et de là chez un docteur, et je priai assez sèchement Brignolles, +qui manifestait le désir de nous accompagner, de rester à son poste. En chemin, +M. Darzac me demanda pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre +Brignolles; je lui répondis que j’en voulais à ce garçon d’une +façon générale parce que ses manières ne me plaisaient point, et d’une +façon particulière, ce jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait +le rendre responsable de l’accident. M. Darzac voulut en connaître la +raison; mais je ne sus que répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de +rire cependant lorsque le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la +vue et que c’était miracle qu’il en fût quitte à si bon compte. +</p> + +<p> +L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et +les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si +extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je ne lui +pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au +commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que +nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer dans +le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, huit jours +après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il lui semblait +qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays, enlevé un +poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous disait-il. Quand +je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de M. Darzac me donna +beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire part de mes réflexions +à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s’étonner avec moi de ce que M. +Darzac était si mal quand il se trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand +il en était éloigné… Cette impression était si forte chez moi, tout +particulièrement, que je n’eusse point permis à Brignolles de +s’absenter. Ma foi non! S’il avait quitté Paris, j’aurais été +capable de le suivre! Mais il ne s’en alla point; au contraire. Les +Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux. Sous prétexte de +demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le temps fourré chez M. +Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle Stangerson, mais j’avais fait +à la fiancée de M. Darzac un tel portrait du préparateur de physique, que je +réussis à l’en dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon +for intérieur. +</p> + +<p> +M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque entièrement +rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il était dans la +nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille et moi avions +décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes satisfaits +d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque aussitôt et que M. +Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage, loin de Paris et… loin de +Brignolles. +</p> + +<p> +À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé: +</p> + +<p> +«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu sur son +compte? +</p> + +<p> +— Ma foi non!» avais-je répondu. +</p> + +<p> +Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces +plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui +permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une +saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son accent +toute sa belle couleur initiale. +</p> + +<p> +Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son bonheur +— car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu d’occasions +de le voir — que sur le seuil même de cette église où il nous apparut +comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien compréhensible sa taille +légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus grand et plus beau! +</p> + +<p> +«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana +Brignolles. +</p> + +<p> +Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque +dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute +la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper sur +l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve. +</p> + +<p> +Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond soupir. +</p> + +<p> +«Ça y est! fit-il. Je respire… +</p> + +<p> +— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître +Henri-Robert. +</p> + +<p> +Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la +dernière minute l’arrivée du mort… +</p> + +<p> +«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne puis me +faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort pour de bon!…» +</p> + +<p> +.. .. .. .. .. +</p> + +<p> +Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus +— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les +autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est encore +plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à +cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph +Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il +n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde +l’avait déjà réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de +l’aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans +lui; je ne l’avais pas trouvé. +</p> + +<p> +«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable. Êtes-vous +bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin, à rêver. +</p> + +<p> +— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je. +</p> + +<p> +Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut faire +lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux que moi, +car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec sa timbale +qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que Rouletabille était +sorti de l’église quelques minutes auparavant et s’était éloigné +dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut +peinée au- delà de toute expression. Elle m’appela et me dit: +</p> + +<p> +«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans deux +heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et amenez-le moi, et +dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète beaucoup… +</p> + +<p> +— Comptez sur moi», fis-je… +</p> + +<p> +Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins +bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du Barreau +où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se trouver à cette +heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun de ses camarades ne put +me dire où j’aurais quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse à +penser combien tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac +était navré; mais, comme il avait à s’occuper de l’installation des +voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les +Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que +ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria +d’annoncer cette mauvaise nouvelle à sa femme. Je fis la triste +commission en ajoutant que Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du +train. Aux premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer +doucement, et elle secoua la tête: +</p> + +<p> +«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…» +</p> + +<p> +Et elle monta dans son wagon… +</p> + +<p> +C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de +la nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André +Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le méritait: +«Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore ses yeux de +folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait d’attendre!» Je vois +encore Brignolles disant cela, et je me rappelle le sentiment d’horreur +que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne faisait point de doute pour +moi depuis longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un +jaloux, et qu’il ne pardonnait point à son parent le service que celui-ci +lui avait rendu en le casant dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la +mine jaune et les traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait +amertume, et tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, +de longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, il +fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il avait les +extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si brusquement morigéné pour +ses méchants propos par le jeune avocat, Brignolles en conçut une immédiate +rancune et quitta la gare après avoir présenté ses civilités aux époux. Du +moins je crus qu’il quitta la gare, car je ne le vis plus. +</p> + +<p> +Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous espérions +encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous le quai, +pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs en retard la +figure sympathique de notre jeune ami. Comment se faisait-il qu’il +n’apparût point, selon sa coutume et sa manière, bousculant tout et tous, +ne se préoccupant point des protestations et des cris qui signalaient +ordinairement son passage dans une foule où il se montrait toujours plus pressé +que les autres? Que faisait-il?… Déjà on fermait les portières; on en entendait +le claquement brutal… Et puis ce furent les brèves invitations des employés… +«En voiture! Messieurs!… en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de +sifflet aigu qui commandait le départ… puis la clameur enrouée de la +locomotive, et le convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en +étions si tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à +regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de bon +voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et, +dans le moment que le train commençait à accélérer sa marche, sûre désormais +qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son petit ami, elle me tendit +une enveloppe, par la portière… +</p> + +<p> +«Pour lui!» fit-elle… +</p> + +<p> +Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi, et +sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux néfastes +réflexions de Brignolles. +</p> + +<p> +«Au revoir, mes amis!… ou adieu!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap02"></a>II<br/> +Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</h2> + +<p> +En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière +tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler +précisément la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel +j’avais été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec +le professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être +particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le +monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait +être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait été +traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, surtout, depuis +que Mathilde était sortie de la maison de santé où le désarroi de son esprit +avait nécessité pendant plusieurs mois des soins assidus, depuis que la fille +de l’illustre professeur avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire +joué par cet enfant dans un drame où, sans lui, elle eût inévitablement sombré +avec tous ceux qu’elle aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute +sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu sténographié des débats où +Rouletabille apparaissait comme un petit héros miraculeux, il n’était +point d’attentions quasi maternelles dont elle n’eût entouré mon +ami. Elle s’était intéressée à tout ce qui le touchait, elle avait excité +ses confidences, elle avait voulu en savoir sur Rouletabille plus que je +n’en savais et plus peut- être qu’il n’en savait lui-même. +Elle avait montré une curiosité discrète mais continue relativement à une +origine que nous ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continué +de se taire avec une sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre +amitié que lui témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait +pas moins une extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une +politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que +j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses +sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait +la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en +faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une personne +qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il +eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient donné +l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il avait +aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple, après +s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande journée +de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle saison — car +ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie petite propriété +sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après avoir montré, à la +perspective d’un si heureux congé, une joie enfantine, il lui arrivait de +se refuser, tout à coup, sans aucune raison apparente, à m’accompagner. +Et je devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu’il avait +conservée au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur- le-Prince. +Je lui en voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne +Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami, +résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier +Latin. +</p> + +<p> +Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un +énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte, Rouletabille, +qui travaillait à sa petite table, se leva en nous apercevant et devint si +pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait défaillir. +</p> + +<p> +«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. Mais, +plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la table +où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y trouvaient +éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula entièrement. +</p> + +<p> +Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute +surprise. +</p> + +<p> +«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche. +</p> + +<p> +— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça +plus tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je +n’arrive pas à trouver le dénouement.» +</p> + +<p> +Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit cent +drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa solitude. +Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes tous trois manger +dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soirée! +Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui vint nous rejoindre au +dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point trop souffrant et +l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son apparition dans +la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir d’été était si +beau et si doux dans le Luxembourg solitaire. +</p> + +<p> +Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de +l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa +d’avoir, au fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et +Robert Darzac aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps +que je le reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, +au moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne +l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme +je me reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé +avec un peu trop d’impatience… +</p> + +<p> +Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en vain +de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les innombrables +fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux caprices de Rouletabille au +cours de ces deux dernières années, mais rien, cependant, rien de tout cela ne +pouvait me faire prévoir ce qui venait de se passer, et encore moins me +l’expliquer. Où était Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, +boulevard Saint-Michel, me disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je +pourrais, au moins, laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma +stupéfaction, en entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique +portant ma valise! Je le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et +il me répondit qu’il n’en savait rien: qu’il fallait le +demander à M. Rouletabille. +</p> + +<p> +Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté, +naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli, +s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait fait +apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de tout le linge +nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en voyage pour quatre ou +cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche de transporter ce petit +bagage, une heure plus tard, à son hôtel du boul’Mich’. Je ne fis +qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le trouvai en train +d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du +linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne fut point +terminée, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car, dans les petites choses de +la vie courante, il était volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de +ses ressources, tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout +ce qui touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin +m’annoncer que «nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, +puisque j’étais libre et que son journal l’Époque lui accordait un +congé de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous +reposer «au bord de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais +furieux de la façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais +stupide cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche +par un de ces temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou +trois semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut +point outre mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son +sac de l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt +monter dans un fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une +demi- heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de +première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par Amiens. +Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit: +</p> + +<p> +«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour +moi?» +</p> + +<p> +Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine de ne +l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait. +Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis: +</p> + +<p> +«Parce que vous ne le méritez pas.» +</p> + +<p> +Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il +n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que tout. +Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en respira le doux +parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il fronça les sourcils, +dissimulant, sous cette mine rébarbative, une émotion souveraine. Mais il ne +put finalement me la cacher qu’en s’appuyant le front à la vitre et +en s’absorbant dans une étude approfondie du paysage. +</p> + +<p> +«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas? +</p> + +<p> +— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…» +</p> + +<p> +Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un +interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous glaçait et +balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier enfermé dans +sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas sur le pont du +canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant +dans leur cage de verre, reflétaient leur éclat falot dans de larges flaques de +pluie où nous pataugions à l’envi, cependant que nous courbions le front +sous la rafale. On entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur +les dalles sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. +Si nous ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, +c’est que nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait +de l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière +Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette obscurité +humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous arrivâmes tout +de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à la porte de +l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison, sur la +plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du feu, car nous avions +grand-faim et grand froid. +</p> + +<p> +«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes venus +chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous guettent et de la +pleurésie qui nous menace?» +</p> + +<p> +Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se +réchauffer. +</p> + +<p> +«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum de la +Dame en noir!» +</p> + +<p> +Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de la +nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la grève sa vaste +plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites rues de la +ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer dans la chambre à +côté, qui était celle de mon ami: je me levai et poussai sa porte. Malgré le +froid, malgré le vent, il avait ouvert sa fenêtre, et je le vis distinctement +qui envoyait des baisers à l’ombre. Il embrassait la nuit! +</p> + +<p> +Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain matin, je +fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure marquait une angoisse +extrême et il me tendait un télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait +été, sur l’ordre qu’il en avait donné, réexpédié de Paris. Voici la +dépêche: «Venez immédiatement sans perdre une minute. Avons renoncé à notre +voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson à Menton, chez les Rance, +aux Rochers Rouges. Que cette dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut +effrayer personne. Vous prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous +voudrez, mais venez! Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je +vous attends. Votre désespéré, DARZAC.» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap03"></a>III<br/> +Le parfum</h2> + +<p> +«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!… +</p> + +<p> +— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec +une émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré +l’horreur qui se dégageait de la situation, en admettant que nous +dussions prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac. +</p> + +<p> +«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu +faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La Dordogne. +Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse +extrême. Êtes-vous malade?…» +</p> + +<p> +Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une +voix presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il +n’avait cru réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du +mariage terminée. Il ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que +Larsan eût laissé s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde +Stangerson à M. Darzac, s’il avait été encore vivant. Larsan +n’avait qu’à se montrer pour empêcher le mariage; et, si dangereuse +qu’eût été, pour lui, cette manifestation, il n’eût point hésité à +se livrer, connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur +Stangerson, et sachant bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier +son sort à un autre homme, du vivant de son premier mari, se trouvât-elle même +délivrée de celui-ci par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès +d’elle la nullité de ce premier mariage au regard des lois françaises, il +n’en restait pas moins qu’un prêtre avait fait d’elle la +femme d’un misérable, pour toujours! +</p> + +<p> +Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait: +</p> + +<p> +«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère +n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!» +</p> + +<p> +Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je voulus le +calmer, mais il ne m’entendait pas: +</p> + +<p> +— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures +après le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme +pour vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne +signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu. +</p> + +<p> +— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!… +</p> + +<p> +— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut +espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il +s’est trompé!… Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop +affreux!… trop affreux… Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop +terrible!…» +</p> + +<p> +Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier, +Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans +la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en répétant: +«Trop terrible!… trop terrible!» +</p> + +<p> +Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre +dans un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et +pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai que +ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir besoin de +tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de semblables +épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe. +</p> + +<p> +«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!… +</p> + +<p> +— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe- t-il? +</p> + +<p> +— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi +n’est-il pas mort? +</p> + +<p> +— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est +pas. +</p> + +<p> +— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… +Taisez-vous, Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, +moi, j’aimerais autant être mort! +</p> + +<p> +— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il +faut que vous soyez vivant, pour la défendre, elle! +</p> + +<p> +— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… +C’est très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot +qui puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à +moi!… Je ne pensais qu’à moi!…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le voir +ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien vouloir me +dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa mort à lui, +pourquoi il ricanait ainsi… +</p> + +<p> +«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle! +Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… +Je t’ouvre mon coeur…» +</p> + +<p> +Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au +fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit: +</p> + +<p> +«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que moi, et +vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous êtes bon, et que +je sais que vous m’aimez!» +</p> + +<p> +Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à +demander l’indicateur des chemins de fer. +</p> + +<p> +«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct entre +la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris +qu’à sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos +malles et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour Marseille +et Menton.» +</p> + +<p> +Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il +m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures +présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un +état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais +pas quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du +palais me laissaient toute liberté. +</p> + +<p> +«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je. +</p> + +<p> +— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine +pour aller en voiture du Tréport à Eu… +</p> + +<p> +— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je. +</p> + +<p> +— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher, +hélas!…» +</p> + +<p> +Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait- il +point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le +vent était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il +resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer. +</p> + +<p> +«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière +fois.» +</p> + +<p> +Il regarda le banc de pierre. +</p> + +<p> +«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais +un tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, +sur ce banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais +revue… C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la +distribution des prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, +mais je savais qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles +et si clair que j’ai espéré un instant distinguer son visage. Cependant, +elle s’est couverte de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est +partie. Je ne l’ai plus jamais revue. +</p> + +<p> +— Et vous, mon ami? +</p> + +<p> +— Moi? +</p> + +<p> +— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?… +</p> + +<p> +— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je +suis rentré… +</p> + +<p> +— Où? +</p> + +<p> +— Eh bien, mais… au collège… +</p> + +<p> +— Il y a donc un collège au Tréport? +</p> + +<p> +— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…» +</p> + +<p> +Il me fit signe de le suivre. +</p> + +<p> +«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a eu trop +de tempêtes!…» +</p> + +<p> +Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des marronniers, +notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la grande place froide et +déserte, pendant que le cocher annonçait son arrivée en faisant claquer son +fouet à tour de bras, remplissant la petite ville morte de la musique +déchirante de sa lanière de cuir. +</p> + +<p> +Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle du +collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la voiture, +s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu dans un +cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église gothique +qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un coup +d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques +roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble pleurer +ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la mairie +qui avançait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les maisons +silencieuses, le café de Paris — le café de messieurs les officiers +— la boutique du coiffeur, celle du libraire. N’était- ce point là +qu’il avait acheté ses premiers livres neufs, payés par la Dame en noir?… +</p> + +<p> +«Rien n’est changé!…» +</p> + +<p> +Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son museau +paresseux sur ses pattes gelées. +</p> + +<p> +«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!… +</p> + +<p> +C’est Cham! C’est mon bon Cham!» +</p> + +<p> +Et il l’appela: +</p> + +<p> +«Cham! Cham!…» +</p> + +<p> +Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui +l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna +s’allonger sur son seuil, indifférent. +</p> + +<p> +«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…» +</p> + +<p> +Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de +cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa fièvre. +Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style jésuite qui +dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de pierre, sortes de +«consoles renversées», qui sont le propre d’une architecture qui +n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième siècle. Ayant poussé +une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer sous une voûte harmonieuse +au fond de laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs tombeaux vides, +les magnifiques statues de marbre de Catherine de Clèves et de Guise le +Balafré. +</p> + +<p> +«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme. +</p> + +<p> +Il n’y avait personne dans cette chapelle. +</p> + +<p> +Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très +doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent. +</p> + +<p> +«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés dans le +collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il m’aurait +reconnu! +</p> + +<p> +— Quel mal y aurait-il à cela?» +</p> + +<p> +Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main, passa +devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre. +</p> + +<p> +«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de +cheveux. Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude +des petits… Tout le monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien +libres! Il ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle +ne soit morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais +attendons!… Voilà que le père Simon revient!…» +</p> + +<p> +Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? Décidément, je +ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien connaître! Chaque heure +passée avec lui me réservait toujours une surprise. En attendant que le père +Simon nous laissât le champ libre, Rouletabille et moi parvînmes à sortir de +l’auvent sans être aperçus et, dissimulés dans le coin d’une petite +cour-jardin, derrière des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au- +dessus d’une rampe de briques, contempler à l’aise, au-dessous de +nous, les vastes cours et les bâtiments du collège que nous dominions de notre +cachette. Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de +tomber… +</p> + +<p> +«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a démoli la +vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans lequel «il +avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les murs de la +chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez, Sainclair, +penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la chapelle, +c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien de +fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais je +ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles récréations, que +lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au parloir où +m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait +point touché au parloir!…» +</p> + +<p> +Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête. +</p> + +<p> +«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la +première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… +Nous allons y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…» +</p> + +<p> +Et il claquait des dents… +</p> + +<p> +«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que +vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée +que je vais revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans +l’espoir de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui +promettais toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne +désespoir que, chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me +faire sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la +verrais plus si je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais +avec son souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement +voir son cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, +lorsqu’elle me serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec +son image qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je +m’échappais de temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au +parloir, et, lorsque celui-ci était vide, comme aujourd’hui, +j’aspirais, je respirais religieusement cet air qu’elle avait +respiré, je faisais provision de cette atmosphère où elle avait un instant +passé, et je sortais, le coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus +subtil et certainement le plus naturel, le plus doux parfum du monde et +j’imaginais bien que je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce +jour que je vous ai dit, Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception +à l’Élysée… +</p> + +<p> +— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson… +</p> + +<p> +— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante… +</p> + +<p> +… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson, +lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils qui aurait +dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille, +peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait été +certainement renseigné, peut- être eussé-je enfin compris son émotion, sa +peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de Mathilde +Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en noir! +</p> + +<p> +Il y eut un silence que j’osai troubler. +</p> + +<p> +«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus +revenue? +</p> + +<p> +— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… Mais +c’est moi qui étais parti!… +</p> + +<p> +— Qui est-ce qui était venu vous chercher? +</p> + +<p> +— Personne!… je m’étais sauvé!… +</p> + +<p> +— Pourquoi?… Pour la chercher? +</p> + +<p> +— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais +elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!… +</p> + +<p> +— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille +leva les bras vers le ciel, secoua la tête. +</p> + +<p> +«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… Chut! mon +ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au parloir!…» +</p> + +<p> +Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez grande, +avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était meublée de six +chaises de paille alignées contre les murailles, d’une glace au-dessus de +la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans assez sombre. +</p> + +<p> +En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces gestes de +respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire, +qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge, +s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de voyage +entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas encore +qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle… +</p> + +<p> +«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je brûle… je +suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand +j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… +Certainement, j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu +attendre, n’est-ce pas?… Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand +j’étais tout petit… Tenez, j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et +puis je m’arrêtais, tout honteux… Mais j’apercevais son ombre noire +dans le coin; elle me tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, +et tout de suite, en nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! +C’était ma mère, Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a +dit; au contraire, elle, elle me disait que ma mère était morte et +qu’elle était une amie de ma mère… Seulement, comme elle me disait aussi +de l’appeler: «maman!» et qu’elle pleurait quand je +l’embrassais, je sais bien que c’était ma mère… Tenez, elle +s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle venait à la tombée +du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le parloir… En +arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un gros paquet blanc, +entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche. J’adore les +brioches, Sainclair!…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et il +pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me regarda et +me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je n’avais +garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce n’était pas +avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs… +</p> + +<p> +Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise et, les +mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. Soudain, sa main +retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à l’heure si rouge était +devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout son sang s’était +retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son geste m’interdit de +l’approcher. Et puis, il ferma les yeux. +</p> + +<p> +J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout +doucement alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre +d’un malade. J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur +une petite cour habitée par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là +à considérer ce marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement +ce que nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans +le parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et +mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa mère et +qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si jeune… Il +avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans +son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui +connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là +qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le +disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» +Et, maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace +d’un parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?… +</p> + +<p> +Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très +calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui viennent de +remporter une grande victoire intérieure. +</p> + +<p> +«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon ami!… +Allons-nous-en!…» +</p> + +<p> +Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. Dans la +rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je l’arrêtai et +je lui demandai, anxieux: +</p> + +<p> +«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…» +</p> + +<p> +Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur, plein +de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui rendît un +peu la paix de l’âme. +</p> + +<p> +«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…» +</p> + +<p> +Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le +regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, il me +prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit: +</p> + +<p> +«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie et +peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il mourra +avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un fils… ce fils +est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!…» +</p> + +<p> +Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation… +Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup, +j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… Rouletabille +était le fils de Larsan! +</p> + +<p> +Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… Je +comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la vérité, +disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi, +j’aimerais autant être mort!» +</p> + +<p> +Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit simplement +un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair, maintenant, vous y +êtes!» +</p> + +<p> +Puis il finit sa pensée tout haut: +</p> + +<p> +«Silence!» +</p> + +<p> +Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la gare. Là, +Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de Valence et qui était +signée du professeur Stangerson. En voici le texte: «M. Darzac me dit que vous +avez quelques jours de congé. Nous serions tous très heureux si vous pouviez +venir les passer parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr +Arthur Rance, qui sera enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait +bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. +Amitiés.» +</p> + +<p> +Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel de +Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une troisième +dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était signée de Mathilde. +Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap04"></a>IV<br/> +En route</h2> + +<p> +Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son extraordinaire +et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne redoute rien tant à +cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le mystère qui les sépare. Je +n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon ami. Ah! le malheureux pauvre +gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: «Au secours!» il la porta à ses lèvres, +et puis, me broyant la main, il dit: «Si j’arrive trop tard, je nous +vengerai!» Ah! l’énergie froide et sauvage de cela! De temps en temps, un +geste trop brusque trahit la passion de son âme, mais en général il est calme. +Comme il est calme maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc +prise dans le silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les +yeux clos dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?… +</p> + +<p> +… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, tout +habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi +l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il +en advint. +</p> + +<p> +Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est +point besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien +accusé de vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il +était déjà d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la +résolution des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une +force de logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de +l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de +mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais pu +apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait +faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on donne une +vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, auparavant, il leur avait +indiqué la marche du problème. Ignorant encore les principes de l’algèbre +classique, il avait inventé pour son usage personnel une algèbre, faite de +signes bizarres rappelant l’écriture cunéiforme, à l’aide de +laquelle il marquait toutes les étapes de son raisonnement mathématique, et il +était arrivé ainsi à inscrire des formules générales qu’il était le seul +à comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout +seul, en géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à +la vie quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela, +matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte +ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou rapportage, +par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il dégageait +presque fatalement cet inconnu d’après les données morales qu’on +lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui avaient procurées. +Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui semblait plus simple que +de retrouver un objet caché ou perdu… ou dérobé… C’est là surtout +qu’il déployait une invention merveilleuse, comme si la nature, dans son +incroyable équilibre, après avoir créé un père qui était le mauvais génie du +vol, avait voulu en faire naître un fils qui eût été le bon génie des volés. +</p> + +<p> +Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs circonstances +amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès d’estime dans +le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. Il découvrit +d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui avait été +volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que cette découverte +était uniquement due à son intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse +parut à tous, de toute évidence, impossible; et il finit bientôt, grâce à une +malheureuse coïncidence d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On +voulut lui faire avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie +indignée qui lui valut une punition sévère; le principal fit une enquête où +Joseph Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses +petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis +quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent formellement +celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui +connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui +fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. Quand ils +parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il eut le dessous, +car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il eût voulu mourir. +Le principal, qui était le meilleur des hommes, persuadé malheureusement +qu’il avait affaire à une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait +produire une impression profonde, en lui faisant comprendre toute +l’horreur de son acte, imagina de lui dire que, s’il +n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus longtemps, et +qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la personne qui +s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom +qu’elle avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. +L’enfant ne répondit point et se laissa reconduire dans la petite chambre +où il avait été confiné. Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il +s’était enfui. Il avait réfléchi que le principal à qui il avait été +confié depuis les plus tendres années de son enfance — si bien +qu’il ne se rappelait guère d’une façon un peu précise +d’autre cadre à sa petite vie que celui du collège — s’était +toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait de la sorte que +parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc point de +raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu’il avait +volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, plutôt la mort! Et il +s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du jardin. Il avait +couru tout de suite au canal dans lequel, en sanglotant, après une pensée +suprême donnée à la Dame en noir, il s’était jeté. Heureusement, dans son +désespoir, le pauvre enfant avait oublié qu’il savait nager. +</p> + +<p> +Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de +Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on +en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il +était le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste +épisode sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, +en effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il +s’imaginait avoir la certitude — imagination trop fondée, hélas! +— du lien naturel et légal qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, +quelle peine infinie devait être la sienne! Sa mère, en apprenant +l’événement, avait dû penser que les criminels instincts du père +revivraient dans le fils et peut- être… — et peut-être — idée plus +cruelle que la mort elle- même, s’était-elle réjouie de sa mort! +</p> + +<p> +Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite +jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? De +la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à fuir le +pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et hors du +canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la contrée sans être +inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre volée. Son génie le +servit. Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir entendu +souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables et mauvaises têtes, +qui se sauvaient de chez leurs parents pour courir les aventures, se cachant le +jour dans les champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés +d’ailleurs par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce +qu’ils manquaient bientôt de tout et qu’ils n’osaient +demander à manger au long de la route qu’ils suivaient et qui était trop +surveillée. Notre petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la +nuit, et marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après +avoir fait sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement +dans la bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les +mit en pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il +mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants que, +s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et on le +prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait toujours quelque +voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des fraises des bois. +Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de feuillages. Et il +m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par +l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un +voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux souvenir. +Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute cette expédition +qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était son idée. +</p> + +<p> +Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais il +n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant +qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de vivre +comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane de +romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux +Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il +rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui +n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne voulurent +point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de mauvais traitements, +l’enfant s’était enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils +le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs +d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. Là, ce fut le +paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une ressource +inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un trésor pour +Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et à mesure de ses +besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se fit «pêcheur +d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette +lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les +quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre +devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de Rouletabille +que je ne crois point superflu de donner ici l’article où le rédacteur du +Matin a rapporté cette mémorable entrevue: +</p> + +<p> +Le petit pêcheur d’oranges +</p> + +<p> +Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons +obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les +quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, nous +renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et des +portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord, +actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se +glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, +étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port. Flanc à +flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient les bras où +s’enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. À côté +d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir tangué +pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les lourdes carènes +reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques leurs grands mâts +immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne des vergues et des hunes, +alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a vingt-cinq siècles des +enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur cette côte +heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie. Puis mon +attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit pêcheur +d’oranges. +</p> + +<p> +Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui battait +les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs; et je +crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en bretelle sur +l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing gauche était +campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un bâton, long +trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une petite rondelle de +liège. L’enfant était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce +qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était pêcheur +d’oranges. +</p> + +<p> +Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me +demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai +encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait attentivement +l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de Castellamare, +et le beaupré d’un trois-mâts- goélette venu de Gênes. Plus loin, deux +tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis +que ces ventres étaient pleins d’oranges, car ils en perdaient de toutes +parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les portait vers +nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un canot, courut à la proue, et, +armé de son bâton couronné de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son +bâton amena une orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il +en pêcha une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il +plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora. +</p> + +<p> +«Bon appétit! lui fis-je. +</p> + +<p> +— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je +n’aime que les fruits. +</p> + +<p> +— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas +d’oranges? +</p> + +<p> +— Je travaille au charbon.» +</p> + +<p> +Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme +morceau de charbon. +</p> + +<p> +Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette +guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable +et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec orgueil son mouchoir +dans sa poche. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je. +</p> + +<p> +— Il est pauvre. +</p> + +<p> +— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?» +</p> + +<p> +Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules. +</p> + +<p> +«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!» +</p> + +<p> +Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui +plaire. +</p> + +<p> +Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au «gardiennage», +petit carré de mer où l’on tient en garde les petits yachts de plaisance, +les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les petits navires +d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait d’un oeil +connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une embarcation +jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une — +accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans +le radieux soleil. +</p> + +<p> +«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme. +</p> + +<p> +Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le +préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel désastre! +Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, essuya, puis il me +regarda d’un oeil suppliant et me dit: +</p> + +<p> +«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma parole +d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son mouchoir dans sa +poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe les vieilles maisons +jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les fenêtres étalent la lessive +des chiffons multicolores, il y avait, derrière des tables, des marchandes de +moules. Les petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon +de vinaigre. +</p> + +<p> +Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient fraîches +et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges: +</p> + +<p> +«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une +douzaine de moules.» +</p> + +<p> +Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à manger des +moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. Elle voulut nous +servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un geste +impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le +citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son +propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit et +m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules pour elles-mêmes et +je le remerciai. +</p> + +<p> +Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me +demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait +dans une autre poche de sa jaquette. +</p> + +<p> +Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme un +homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le regard +fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la position du +gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un +pouce de sa taille, était très fier et semblait vouloir emplir le port. +</p> + +<h5>GASTON LEROUX.</h5> + +<p> +Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston Leroux qui +venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et le +journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne fit aucune +difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort naturel. «Je +prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de collaborateur.» Avec ces +cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses +accessoires, et il alla s’installer en face de Brégaillon. Pendant deux +ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet +endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il +s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété +qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui était venue. +Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction primaire +pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas lui- même ce que +d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la meilleure chance +qui lui restait de se faire une situation dans le monde. +</p> + +<p> +Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait +toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique et +un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de groom +dans ses bureaux. +</p> + +<p> +Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put faire +quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche, il +prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la Dame en +noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse visiteuse +du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle habitât +la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde +n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et +puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette +élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: «Tiens! +La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il eût été difficile de préciser +l’idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être bien +l’ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de «voir» la Dame +en noir, de la regarder passer de loin comme un dévot regarde passer une sainte +image? Oserait-il l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont +l’importance n’avait fait que grandir dans l’imagination de +Rouletabille n’était-elle point toujours entre eux comme une barrière +qu’il n’avait pas le droit de franchir? Peut-être bien… peut-être +bien, mais enfin il voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait +sûr. +</p> + +<p> +Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et s’en +fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun goût bien +précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait fâcheux pour une +créature ardente au travail comme la sienne, il avait résolu de se faire +journaliste et il lui demanda, tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux +tenta de le détourner d’un aussi funeste projet, mais en vain. +C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit: +</p> + +<p> +«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de trouver +«le pied gauche de la rue Oberkampf». +</p> + +<p> +Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au pauvre +Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. Cependant, ayant +acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque offrait une honnête +récompense à qui lui rapporterait le débris humain qui manquait à la femme +coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le reste, nous le connaissons. +</p> + +<p> +Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille se +manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée du même +coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être toute sa vie de +commencer à raisonner quand les autres avaient fini. +</p> + +<p> +J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il +sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors +qu’il suivait Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des +considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce +parfum lors des événements du Glandier et surtout depuis son voyage en +Amérique! On les devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» +d’humeur, qui donc maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements +rapportés par lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la +femme de Jean Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à +penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour +qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si +victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les peines +du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de la presser dans +ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma mère!» Et il se sauvait, +comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne point laisser échapper en +une seconde d’attendrissement ce secret qui le brûlait depuis des +années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si elle allait le rejeter!… le +repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui, le petit voleur du collège +d’Eu! Lui… le fils de Roussel- Ballmeyer!… lui l’héritier des +crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne plus vivre à ses +côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en +noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision +effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander chaque fois +qu’il la voyait: «Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, +elle l’avait aimé tout de suite, mais à cause de sa conduite au Glandier +sans doute… Si c’était vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… +Et si ce n’était pas elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute +et son pur instinct et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce +qu’il pouvait risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il +s’était enfui du collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle +lui avait demandé souvent: +</p> + +<p> +«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières +études?» +</p> + +<p> +Et il avait répondu: +</p> + +<p> +«À Bordeaux!» +</p> + +<p> +Il aurait voulu pouvoir répondre: +</p> + +<p> +«À Pékin!» +</p> + +<p> +Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il +saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur. +</p> + +<p> +Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi, parfois +se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au- delà de la raison, sûr +de se trouver en face de la Dame en noir comme le chien est sûr de respirer son +maître… Cette mauvaise figure de rhétorique qui se présentait tout +naturellement à son esprit devait le conduire à l’idée de «remonter la +piste». Elle nous mena, dans les conditions que l’on sait, au Tréport et +à Eu. Cependant, j’oserai dire que cette expédition n’aurait +peut-être point donné de résultats décisifs aux yeux d’un tiers qui, +comme moi, n’était pas influencé par l’odeur, si la lettre de +Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille dans le train, n’était +tout à coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. Cette +lettre, je ne l’ai point lue. C’est un document si sacré aux yeux +de mon ami que d’autres yeux ne le verront jamais, mais je sais que les +doux reproches qu’elle lui faisait à l’ordinaire de sa sauvagerie +et de son manque de confiance avaient pris sur ce papier un tel accent de +douleur que Rouletabille n’aurait pas pu s’y tromper, même si la +fille du professeur Stangerson avait oublié de lui confier, dans une phrase +finale où sanglotait tout son désespoir de mère, que «l’intérêt +qu’elle lui portait venait moins des services rendus que du souvenir +qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils de l’une de +ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était suicidé, +«comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait +beaucoup!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap05"></a>V<br/> +Panique</h2> + +<p> +Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne dort +pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais +je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… Comme +il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme pareil?… +Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en disant: +«Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille, si résolue… +Allons- nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d’aller? Vers elle, +évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que par lui; vers +elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas! +</p> + +<p> +C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est +mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!» +</p> + +<p> +C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien +lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette +certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même +qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au +silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui +avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix de +la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte? +Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait +avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame +en noir?… +</p> + +<p> +Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me +penche sur lui… il a les yeux ouverts. +</p> + +<p> +«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous vient de +Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui nous vient de +Valence et qui est signée Stangerson. +</p> + +<p> +— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À +Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à +Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. Stangerson.» +Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui avait continué +directement son chemin vers Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les +Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille; mais +alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrêté en route. À +quelle occasion? Il n’en prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je +serai à Menton demain matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la +dépêche a été mise à Valence et constatons sur l’indicateur l’heure +à laquelle M. Stangerson devait normalement passer à Valence à moins +qu’il ne se soit arrêté en route.» +</p> + +<p> +Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence à +minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», elle avait +donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage +normal. À ce moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac. +Toujours l’indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le mystère de +cette rencontre. M. Stangerson avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient +tous arrivés à six heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le +train qui partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures +quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac, +quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane et, par +Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du soir, train qui doit +repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. La dépêche de M. Darzac était +partie de Bourg et portait l’indication de dépôt neuf heures vingt-huit. +Les Darzac étaient donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait +prévoir aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions +chercher la raison d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et +Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans +et Bourg; le train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu +lieu avant Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que +M. Darzac eût télégraphié de cette station. +</p> + +<p> +Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. Darzac +avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour Lyon du train de +neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à dix heures trente-trois, +alors que le train de M. Stangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre. +Après le détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac +avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une +minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? +Nous ne pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes +pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une +netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis de +n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, avaient +dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant à M. +Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis au courant du +fait nouveau. +</p> + +<p> +Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, Rouletabille +m’invita à profiter de la luxueuse installation que la compagnie +internationale des wagons-lits met à la disposition des voyageurs amis du repos +autant que des voyages, et il me montra l’exemple en se livrant à une +toilette de nuit aussi méticuleuse que s’il avait pu y procéder dans une +chambre d’hôtel. Un quart d’heure après, il ronflait; mais je ne +crus guère à son ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, +Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et courut sur le +quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n’avais pas faim. +D’Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se passa assez +silencieusement; puis, à la vue de cette ville où il avait mené tout +d’abord une existence si bizarre, Rouletabille, sans doute pour réagir +contre l’angoisse qui grandissait en nous au fur et à mesure que nous +approchions de l’heure à laquelle nous allions «savoir», se remémora +quelques anciennes anecdotes qu’il me conta sans paraître du reste y +prendre le moindre plaisir. Je n’étais guère à ce qu’il me disait. +Ainsi arrivâmes-nous à Toulon. +</p> + +<p> +Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un +enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, cette côte +d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après l’horrible +départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la boue, dans +l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le soir, je +posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le +glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux +rails de fer: le soleil! +</p> + +<p> +À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne fûmes +point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. Darzac qui nous +cherchait. Il avait été certainement touché par la dépêche que Rouletabille lui +avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure de notre arrivée à Menton. +Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du +matin, à Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au- +devant de nous jusqu’à Cannes, car nous pensions bien que, d’après +sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure +sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur. +</p> + +<p> +«Un malheur?… interrogea Rouletabille. +</p> + +<p> +— Non, pas encore!… répondit-il. +</p> + +<p> +— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à temps…» +</p> + +<p> +M. Darzac dit simplement: +</p> + +<p> +«Merci d’être venus!» +</p> + +<p> +Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre compartiment, +dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les rideaux, ce qui nous +isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait chez nous et que le train se +fût remis en marche, il parla enfin. Son émotion était telle que sa voix en +tremblait. +</p> + +<p> +«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort! +</p> + +<p> +— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en +êtes-vous sûr? +</p> + +<p> +— Je l’ai vu comme je vous vois. +</p> + +<p> +— Et Mme Darzac aussi l’a vu? +</p> + +<p> +— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à +quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la +malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce que +cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il encore?…» +</p> + +<p> +Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. Darzac. Le +coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé dans son +coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac reprit: +</p> + +<p> +«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le joindra, on +lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra, +on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que +c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre +avis?…» +</p> + +<p> +Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. Rouletabille, +dominant son émotion par un effort visible, engagea M. Darzac à essayer de se +calmer et à nous raconter par le menu tout ce qui s’était passé depuis +son départ de Paris. +</p> + +<p> +Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même, +ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux +compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux +compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans +l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme +Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier +compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le voyage +de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient dîné au buffet. +Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne +quittait Dijon qu’à sept heures huit et les Darzac à sept heures +exactement. +</p> + +<p> +Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le quai même +de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés dans leur +compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient restés à la +fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ du +train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur Stangerson, sur le +quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg, +ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans +lequel ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de Mme +Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le couloir, avait été +fermée à Paris, aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière +n’avait été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni +intérieurement au verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été +tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle sorte +que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans le +compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se +tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par +Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel je +n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement les +conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M. +Stangerson jusqu’à Dijon. +</p> + +<p> +Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident +survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une heure +et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors descendus, +s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la conversation +qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait +omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux +étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce +qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, +puis elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se +promener devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa +correspondance. +</p> + +<p> +«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé, +j’irai vous rejoindre.» +</p> + +<p> +Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac: +</p> + +<p> +«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller +rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. Aussitôt +qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes bras. +«Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas dire autre +chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui dis qu’elle +n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui demandai +doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi subite +terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la +suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il lui serait +impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau, et elle +claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en +s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour +d’elle avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle +me l’avait dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé +s’en éloigner, pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. +Puis elle était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se +dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du +train, les employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon +à côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel elle +avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le +fermer, non point qu’elle mît en doute la probité parfaite de ces +honnêtes gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle monta +donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la portière du +compartiment qu’elle s’était réservé, et dans lequel nous +n’étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle ouvrit cette +portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri. Or ce cri ne fut pas +entendu, car il n’était resté personne dans le wagon et un train passait +dans ce moment, remplissant la gare de la clameur de sa locomotive. +Qu’était-il donc arrivé? Cette chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans +le compartiment, la petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à +demi tirée à l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au +regard de la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte +était ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait +d’apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à +son secours, et fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon +elle tomba à deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au +buffet, dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces +choses, mon premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne +le voulais pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que +j’avais le devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire +celui qui n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et +bien mort?… En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait +point de doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci +qu’un effet de glace et d’imagination. Je voulus naturellement +m’en assurer et je lui offris d’aller immédiatement avec elle dans +son compartiment pour lui prouver qu’elle avait été victime d’une +sorte d’hallucination. Elle s’y opposa, me criant que ni elle, ni +moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment et que, du reste, elle se +refusait à voyager cette nuit! Elle disait tout cela par petites phrases +hachées… Elle ne retrouvait pas sa respiration… Elle me faisait une peine +infinie… Plus je lui disais qu’une telle apparition était impossible, +plus elle insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien +peu vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne +connaissait pas assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point +trouvée en face de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle +me répondit qu’elle se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que +celle-ci lui était apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne +l’oublierait jamais, dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de +l’affaire de la galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même +où, dans sa chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant +qu’elle avait appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement +les traits du policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le +type redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre +depuis tant d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, +qu’elle venait de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant +dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son +grand front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté +une séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait +entraîné sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la +main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… Celui-ci fut +aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je me disais: +«Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que ma femme avait +eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le priais de veiller sur +elle pendant que je me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de +m’expliquer ce qui l’avait effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… +continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef de gare, mais je +n’en étais pas plutôt sorti que j’y rentrais, refermant sur nous la +porte précipitamment. Je devais avoir une mine singulière, car le chef de gare +me considéra avec une grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais +de voir Larsan! Non! non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan +était là, dans la gare… sur le quai, derrière cette porte.» +</p> + +<p> +Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de cette vision +personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il se passa la main sur +le front, poussa un soupir, reprit: +</p> + +<p> +«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le bec de +gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous guettait… et, +chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, on eût dit +qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui m’avait +fait refermer la porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand +je rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait disparu!… +Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous. Mathilde me regardait agir +sans prononcer une parole, les yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle +revint à la réalité des choses pour s’enquérir s’il y avait loin de +Bourg à Lyon et quel était le prochain train qui s’y rendait. En même +temps, elle me priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me +demandait de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt +possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une +objection quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses +vues. Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, +oui, oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage était +devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en +se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais +un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont vous seul +pouviez nous sauver, s’il en était temps encore. Mathilde me fut +reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris immédiatement toutes +dispositions pour rejoindre sans plus tarder son père, et elle me remercia avec +une grande effusion quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques +minutes plus tard — car tout ce drame avait à peine duré un quart +d’heure — le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à +dix heures environ, et, en consultant l’indicateur des chemins de fer, +nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. +Mathilde m’en marqua encore une grande gratitude, comme si j’avais +été réellement responsable de cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis +un peu de calme quand le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment +d’y prendre place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous +passions justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la +sentis encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous, +mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait +encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble cependant +augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais d’entrer dans +un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. Sous prétexte +d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant au milieu de ces +gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je +ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je continuais à prétendre que +ses yeux l’avaient certainement trompée, et parce que, pour rien au +monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une pareille résurrection. Du +reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma femme, qu’on n’avait +pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que nous échangeâmes concernèrent le +secret que nous devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en +aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de +celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui +raconta qu’à cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la +ligne de Culoz, nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un +détour, de le rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez +Arthur Rance et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du +reste, par ce fidèle ami de la famille.» +</p> + +<p> +… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte à +interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William Rance qui, +comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri +pendant de si longues années un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait +si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler en justes noces avec une +jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de +l’illustre professeur. +</p> + +<p> +Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore retenue +dans une maison de santé des environs de Paris, où elle achevait de se guérir, +on apprit, un beau jour, que M. William Arthur Rance allait épouser la nièce +d’un vieux géologue de l’Académie des sciences de Philadelphie. +Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en avaient +mesuré toute l’importance jusque dans les excès qu’elle détermina +— elle avait pu faire, un moment, d’un homme, jusqu’à ce +jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique — ceux-là prétendirent que +Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent rien de bon d’une +union aussi inattendue. On racontait que l’affaire, qui était bonne pour +Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, s’était conclue +d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des histoires que je vous +raconterai quand j’aurai le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle +suite de circonstances, les Rance étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, +dans l’antique château fort de la presqu’île d’Hercule dont +ils s’étaient rendus, l’automne précédent, propriétaires. +</p> + +<p> +Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant de +raconter son étrange voyage. +</p> + +<p> +«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre ami, ma +femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à ce que nous lui +racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir il en était tout +attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. Son père voyait bien +qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions quitté, quelque +chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en apercevait pas et +mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à parler de +vous, mon ami (M Darzac s’adressait à Rouletabille), et alors, je saisis +l’occasion de faire comprendre à M. Stangerson que, puisque vous ne +saviez que faire de votre congé, dans le moment que nous allions nous trouver +tous à Menton, vous seriez très touché d’une invitation qui vous +permettrait de le passer parmi nous. Ce n’est pas la place qui manque aux +Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu’à +vous faire plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m’approuvait du +regard et ma main qu’elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie +que ma proposition lui causait. C’est ainsi qu’en arrivant à +Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche que M. Stangerson, à mon +instigation, venait d’écrire et que vous avez certainement reçue. De +toute la nuit, vous pensez bien que nous n’avons pas dormi. Pendant que +son père reposait dans le compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert +mon sac et en avait tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait +mis dans la poche de mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, +vous nous défendrez!» Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… +Nous nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient, +les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de +l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au +verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se faisait +entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître +son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur d’y voir surgir encore +son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous pu le tromper?… Lui avions-nous +échappé?… Était-il remonté dans le train de Culoz?… Pouvions-nous espérer +cela?… Quant à moi, je ne le pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, +silencieuse et comme morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement +désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur +qu’elle traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu +la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il +fallait sans doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe +désolé et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, +comme elle, je fermai les yeux…» +</p> + +<p> +Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation +approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, cette +narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée à +Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y employâmes +tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le soumîmes à M. Robert +Darzac qui lui fit subir quelques modifications sans importance, à la suite de +quoi il se trouva tel que je le rapporte ici. +</p> + +<p> +La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta aucun +incident digne d’être noté. En gare de Menton- Garavan, ils trouvèrent Mr +Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux époux; mais, quand il +sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui quelques jours, aux côtés de +M. Stangerson, et d’accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous +différents prétextes, avait jusqu’alors repoussée, il en marqua une +parfaite satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie. +Également, il se réjouit d’apprendre la prochaine arrivée de +Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été sans souffrir de +l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec Miss Edith +Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours traité. Lors de son dernier +voyage à San Remo, le jeune professeur en Sorbonne s’était borné, en +passant, à une visite au château d’Hercule, faite sur le ton le plus +cérémonieux. Cependant, quand il était revenu en France, en gare de +Menton-Garavan, la première station après la frontière, il avait été salué très +cordialement, et gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, +avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés +d’aller le surprendre au passage. En somme, il ne dépendait point +d’Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac devinssent excellents. +</p> + +<p> +Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, avait jeté +bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi avait transformé +leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments de retenue et de +circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec M. Stangerson, qui +n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se douter de quelque +chose, chez des gens qui ne leur étaient point sympathiques, mais qu’ils +considéraient comme honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même +temps, ils appelaient Rouletabille à leur secours. C’était une véritable +panique. Elle grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert +Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance +lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit incident +que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à Nice, j’avais +sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la gare pour demander +s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le +papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M. +Darzac. +</p> + +<p> +«Lisez», dis-je au jeune homme. +</p> + +<p> +Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut: +</p> + +<p> +«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.» +</p> + +<p> +Rouletabille me regarda et pouffa. +</p> + +<p> +«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? +Qu’est-ce que vous avez donc cru? +</p> + +<p> +— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de +Rouletabille, que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être +pour quelque chose dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous +aviez reçues. Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner +sur les faits et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir +s’il n’avait pas quitté Paris. +</p> + +<p> +— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez +pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan +ressuscité? +</p> + +<p> +— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me +doutais que Rouletabille se moquait de moi. +</p> + +<p> +La vérité était que j’y avais bien pensé. +</p> + +<p> +«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement M. +Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme. +</p> + +<p> +— Je ne le crois pas», protestai-je. +</p> + +<p> +Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais +pas très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, qui +s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir, quelques +jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point une nouvelle +transformation de Larsan, il n’en était pas moins un misérable. Et, à ce +propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance, me +firent leurs excuses. Mais n’anticipons pas. Si j’ai parlé de cet +incident, c’est aussi pour montrer combien l’idée d’un Larsan +dissimulé sous quelque figure de notre entourage, que nous connaissions peu, me +hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent prouvé, à ce point de vue, son +talent, je dirai même son génie, que je croyais être dans la note en me méfiant +de toutes, de tous. Je devais comprendre bientôt — et l’arrivée +inopinée de Mr Arthur Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes idées +— que Larsan avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se +dissimuler, le bandit s’exhibait maintenant, au moins à certains +d’entre nous, avec une audace sans pareille. Qu’avait-il à craindre +en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac, ni sa femme qui allaient le +dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. Son ostentation semblait avoir pour +but de ruiner le bonheur des deux époux qui croyaient être à jamais débarrassés +de lui! Mais, en ce cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette +vengeance? N’eût- il pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? +Il l’aurait empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore +pouvions- nous nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle +manifestation à Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait +l’affirmer? +</p> + +<p> +Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans notre +compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de l’histoire de +Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, et il vient nous +apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si nous avons gardé, quelque +espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de Culoz, il va falloir y +renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il +est venu nous avertir, avant notre arrivée là-bas, pour que nous puissions nous +concerter sur la conduite à tenir. +</p> + +<p> +«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le train +parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en nous promenant, +jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson donnait le bras à Mme +Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la droite de M. Stangerson qui, +par conséquent, se tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme nous nous +arrêtions, à la sortie du jardin public, pour laisser passer un tramway, je me +heurtai à un individu qui me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis +aussitôt, car j’avais entendu cette voix-là; je levai la tête: +c’était Larsan! C’était la voix de la cour d’assises! Il nous +fixait tous les trois avec ses yeux calmes. Je ne sais point comment je pus +retenir l’exclamation prête à jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! +Comment je ne m’écriai point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. +Stangerson et sa fille qui, eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le +tour du kiosque de la musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur +le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je +ne sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!… +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac. +</p> + +<p> +— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en voiture +et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était toujours debout +sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand nous nous mîmes en +route. +</p> + +<p> +— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de +plus en plus agité. +</p> + +<p> +— Oh! certain, vous dis-je… +</p> + +<p> +— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac, +que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la +réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions. +</p> + +<p> +— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée +d’une hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en +arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme. +</p> + +<p> +— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur +Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.» +</p> + +<p> +Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux +mots: «Au secours!» +</p> + +<p> +Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré. +</p> + +<p> +«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête. +</p> + +<p> +C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous +arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M. +Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse formelle que le +professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec sa fille aux Rochers +Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il devait lui dire +plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps d’inventer, +c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre terreur +que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle eut +aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette impression +qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans +ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un naufragé +s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je +l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à +Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais +d’apparence aussi froide. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap06"></a>VI<br/> +Le fort d’Hercule</h2> + +<p> +Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison qui le +voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire parvenu en ce jardin +des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent les convoitises du +vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être point cependant, +— à l’occasion des innombrables citronniers et orangers qui, dans +l’air embaumé, laissent pendre, au long des sentiers, pardessus les +clôtures, leurs grappes de soleil, — je n’aurais peut-être point +évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter et d’Alcmène si, tout, ici, +ne rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse à la plus douce +des rives. On raconte bien que les Phéniciens, en transportant leurs pénates à +l’ombre du rocher que devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au +petit port qu’il abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, +à une presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui +était celui de leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y +trouvèrent déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière +blonde des chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un +merveilleux séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs +aventures, elles n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce +furent les premiers touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides +n’était pas ailleurs, et Hercule avait préparé la place à ses camarades +de l’Olympe en les débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui +voulait conserver la Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis +point bien sûr que les os de l’Elephas antiquus, découverts il y a +quelques années au fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là! +</p> + +<p> +Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au rivage, +nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette éblouissante du château +fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que les travaux +accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître depuis une dizaine +d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient frapper les murs de la +vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la mer comme une cuirasse. Elle +semblait garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette +baie de Garavan recourbée comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à +mesure que nous avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière +nous, s’était incliné vers la crête des monts; les promontoires, à +l’occident, s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de +leur écharpe de pourpre, et le château n’était plus qu’une ombre +menaçante et hostile quand nous en franchîmes le seuil. +</p> + +<p> +Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à +l’une des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la +femme d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée +de Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux +yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux +bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire figure +romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse incertaine, lointaine, +plaintive et mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là, my lady! Et +votre chevelure est plus noire que l’aile d’un corbeau. Cette +couleur n’est point dans le genre angélique. Êtes-vous un ange, Edith? +Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de vos traits ne +ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces questions, Edith; mais, quand +je vous ai vue pour la première fois, après avoir été séduit par la délicate +harmonie de toute votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre, +j’ai suivi le regard noir de vos yeux qui s’est posé sur la fille +du professeur Stangerson, et il avait un éclat dur qui faisait un contraste +étrange avec le timbre amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre +bouche. +</p> + +<p> +La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa +personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont Arthur +Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la plus simple, +la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille et moi tentons un +effort poli pour conserver notre liberté; nous formulons la possibilité de +gîter ailleurs qu’au château d’Hercule. Elle a une moue délicieuse, +hausse les épaules d’un geste enfantin, déclare que nos chambres sont +prêtes et parle d’autre chose. +</p> + +<p> +«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!… Vous allez +voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est le seul coin +triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait peur! +j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me raconterez, +n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…» +</p> + +<p> +Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme une +comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce jardin +d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles arceaux +fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous traversons est si +bien garnie de toutes parts de plantes grasses, d’herbes et de +feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises, de roses sauvages +et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps éternel a élu +domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château où se réunissait toute +la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des vents du ciel et de par +la négligence des hommes, était devenue naturellement jardin, un beau jardin +fou dans lequel on voit bien que la châtelaine a fait tailler le moins possible +et qu’elle n’a point tenté de ramener, trop brusquement, à la +raison. Derrière toute cette verdure et tout cet embaumement, on apercevait la +plus gracieuse chose qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous +les plus purs arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières +assises de la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes +grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine +parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne +semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle +n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de +dentelle de pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans +l’air du soir… +</p> + +<p> +Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe siècle que +les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la Louve et que rien, ni +le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la guerre, ni le canon, ni la tempête, +n’a pu ébranler. Elle est telle encore qu’elle apparut aux +Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent des îles Lérins et qui ne +purent rien contre le château d’Hercule; telle qu’elle se montra à +Salagéri et à ses corsaires génois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, même +la Tour Carrée, même le Vieux Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs +ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux autres défenses, +jusqu’à l’arrivée des princes de Provence qui la délivrèrent. +C’est là que Mrs. Edith a élu domicile. +</p> + +<p> +Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur Rance, par +exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à Rouletabille, ils semblent +loin, loin de nous. M. Darzac et M. Stangerson échangent des propos +quelconques. Au fond, la même pensée habite tous ces gens qui ne se disent rien +ou qui, lorsqu’ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons à +une poterne. +</p> + +<p> +«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation +d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre tout +le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…» +</p> + +<p> +Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses… +</p> + +<p> +«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes bien +sages… +</p> + +<p> +— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il +n’y a qu’elle de gaie, ici.» +</p> + +<p> +Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. Nous +avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment +impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t- on quelquefois sous +cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette tour occupe le coin le plus +important de toute la fortification, on l’appelle encore la Tour du Coin… +C’est le morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette +agglomération d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que +partout ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment +romain qui les scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de +César. +</p> + +<p> +«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour +de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a +fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château pour +résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a fait de +cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous aurions eu +là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien su refuser au +vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle… C’est lui +qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute +petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq jours, +pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces anatomiques +qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles du Muséum +d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…» +</p> + +<p> +Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle +appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un eucalyptus, à la +chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une femme à la fontaine. +</p> + +<p> +Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions mieux +— moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à toutes +choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du fort +d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale +dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt notre +arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous les yeux +du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus tard par +Rouletabille lui-même… +</p> + +<p> +Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la Mortola. Pour +l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas hésité à +faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme minuscule qui +la reliait au rivage. +</p> + +<p> +Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification sommaire en +demi-cercle, destinée à protéger les approches du pont-levis et des deux tours +d’entrée. Cette barbacane n’avait point laissé de trace. Et +l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé sa forme première; le +pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été comblé. Les murs du château +d’Hercule épousaient la forme de la presqu’île, qui était celle +d’un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et +celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le creusaient, +si bien qu’une petite barque eût pu s’y abriter par calme plat et +quand elle ne craignait point que le ressac ne la projetât et ne la brisât +contre ce plafond naturel. Cette disposition était merveilleuse pour la défense +qui n’avait guère, dans ces conditions, à craindre l’escalade, de +quelque côté que ce fût. +</p> + +<p> +On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux tours A +et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort souffert lors +des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu réparées par la suite et +venaient d’être mises en état d’être habitées par les soins de Mrs. +Rance, qui en avait consacré les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de +la tour A servait de logis aux concierges. Une petite porte s’ouvrait +dans le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de se +rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde porte de chêne +bardée de fer, dont les deux vantaux étaient repliés depuis +d’innombrables années contre le mur intérieur des deux tours, ne servait +plus de rien tant on l’avait trouvée difficile à manier, et +l’entrée du château n’était fermée que par une petite grille que +chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à volonté. Cette entrée était la seule +qui permît de pénétrer dans le château. Comme je l’ai dit, passé cette +entrée, on se trouvait dans une première cour ou baille fermée de tous côtés +par le mur d’enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces +murs étaient loin d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines +anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées +par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de +l’intérieur de la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards +étaient encore couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les +petites pièces. Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le +moment où tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec +l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient +longtemps encore conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour +lesquelles on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui +avait été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de +l’artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet +des boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi- lunes. Cette +opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction +d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en +ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf était placé +en C C’. +</p> + +<p> +Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi +d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal +poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait +au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la propriété en +surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, lui-même, surplombait +la mer, on se rendait compte que le château continuait à être aussi fermé que +dans le temps où les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la +hauteur des vieilles tours. La Louve avait été respectée, comme je l’ai +dit, et il n’était point jusqu’à son échauguette, restaurée, bien +entendu, qui ne dressât sa silhouette étrangement vieillotte au- dessus de +l’azur méditerranéen. J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les +anciens communs W adossés au parapet entre B et B’ avaient été +transformés en écuries et cuisines. +</p> + +<p> +Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule. On +ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H que Mrs. +Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en somme, +qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par +une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment de la +construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient alors de +B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, avançant, +en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant entièrement +toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait toujours, +large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la longueur du +Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. Une porte centrale en +D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont qui avait été jeté sur le +fossé et qui permettait autrefois les communications directes avec la baille. +Or, ce pont volant avait été démoli ou s’était effondré, et, comme les +fenêtres du château, très élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de +leurs épais barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la +seconde cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était +entièrement défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf +n’existait pas. +</p> + +<p> +Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme les +anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé que +le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, naturel +piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de ce Vieux +Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant son ombre +formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux Château F que par +une petite porte K. Les anciens du pays ne l’appelaient jamais autrement +que la Tour Carrée, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles le +Téméraire. Un parapet semblable à celui qui fermait la première cour, reliait +entre elles les tours B’’, F et L, fermant également la seconde. +</p> + +<p> +Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi- hauteur, +remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles le Téméraire +lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la guerre helvétique. +Cette tour avait quinze toises de diamètre extérieurement et se composait +d’une batterie basse dont le sol était placé à une toise en contrebas du +niveau supérieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par une +pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre +gros piliers cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes +embrasures pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. +Edith eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était +admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était +formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer +pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui avaient été +agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres garnies, elles aussi, +de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l’oncle de Mrs. Edith +s’était emparé pour y travailler et y caser ses nouvelles collections, +avait un terre-plein merveilleux où la châtelaine avait fait transporter de la +terre arable, des plantes et des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus +étonnant jardin suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de +feuilles sèches de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur +le plan, d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments +qui avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et restaurés +pour l’habitation immédiate. +</p> + +<p> +Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en +C’, au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes +de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à M. +et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous aurons à +parler d’une façon plus particulière. +</p> + +<p> +Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient réservées au +vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au premier étage de la Louve, +au-dessous du ménage Rance. +</p> + +<p> +Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit traverser +des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux murs moisis; +mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une peinture écaillée, une +tapisserie en loques, attestaient l’ancienne splendeur du Château Neuf né +de la fantaisie d’un Mortola du grand siècle. En revanche, nos petites +chambres ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles en avaient été +nettoyées avec un soin qui me toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, +badigeonnées, laquées de clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous +plurent beaucoup. J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un +petit salon. +</p> + +<p> +Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui +demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. +J’allai dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu’il en +était déjà parti. Je me mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur +la Cour de Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par +son grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait +jusqu’à moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais +l’immense étendue des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un +bleu un peu sombre à la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient +visibles à l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la +pointe d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans +les cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille +immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents +orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien de +tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine… +</p> + +<p> +Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse sur +les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur +fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette +de Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il +n’est que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce +soir étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante +coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, +qu’il ne les renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est +moi!» +</p> + +<p> +Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La +barque, silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort. +Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle dirige +sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières des Rochers +Rouges<a href="#fn1" name="fnref1"><sup>[1]</sup></a>. Et l’homme est +toujours debout, les bras croisés, la tête tournée vers la tour, apparition +diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui +par derrière, l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte. +</p> + +<p> +Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour du +Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte de la Tour +Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre et +supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est +prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme Darzac +qui dit: +</p> + +<p> +«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de +me quitter, ce soir!…» +</p> + +<p> +Et la voix de Rouletabille: +</p> + +<p> +«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage! +</p> + +<p> +— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde. +</p> + +<p> +— Tout ce qu’il faudra.» +</p> + +<p> +Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée: +</p> + +<p> +«Je vous défends de toucher à cet homme!» +</p> + +<p> +Et je n’entends plus rien. +</p> + +<p> +Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la margelle +du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il lui arrive +quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je rencontrai M. Darzac +qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin: +</p> + +<p> +«Eh bien! L’avez-vous vu? +</p> + +<p> +— Oui, je l’ai vu, fis-je. +</p> + +<p> +— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu? +</p> + +<p> +— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! +Quelle audace!» +</p> + +<p> +Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit +qu’aussitôt qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou +au rivage, mais qu’il n’était pas arrivé à temps à la pointe de +Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement. Mais déjà +Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état +d’esprit dans lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait +presque aussitôt, triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. +Sa femme désirait être seule un instant. +</p> + +<p> +«Et Rouletabille? demandai-je. +</p> + +<p> +— Je ne l’ai pas vu!» +</p> + +<p> +Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait emporté +Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner le cours de ses +pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage Rance, auxquelles il +finit par répondre. +</p> + +<p> +C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le procès +de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et comment, un beau +soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à côté d’une +jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement par un tour +d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses belles +compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte, +indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si en +honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, d’une +pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes de Walter +Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. Ah! certes, elle +retardait, elle retardait d’une façon délicieuse. Comment cette figure +délicate parvint-elle à impressionner si vivement Arthur Rance qui avait tant +aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là les secrets du coeur. Toujours est-il +que, se sentant devenir amoureux, Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, +pour se griser abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, +laisser échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à +haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur Rance +faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait qu’il ne +boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment. +</p> + +<p> +Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme de +Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un +type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures +d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme un +mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des pampas. Il +avait passé la moitié de son existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez +les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou tout au moins de son +squelette, non point de l’anthropopithèque ou de quelque autre +pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien de +l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos jours la +planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux mammifères qui +sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il revenait +généralement de ces expéditions avec quelques caisses de cailloux et un bagage +respectable de tibias et de fémurs sur lesquels le monde savant bataillait, +mais aussi avec une riche collection de «peaux de lapin», comme il disait, qui +attestait que le vieux savant à lunettes savait encore se servir d’armes +moins préhistoriques que la hache en silex ou le perçoir du troglodyte. +Aussitôt de retour à Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se +courbait sur ses bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un +«rond-de-cuir», dictait son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux +de ses plus proches élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se +servait jamais, mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait +atteint son but — qu’il visait — on voyait apparaître +au-dessus de son pupitre sa bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes +d’or, le large rire silencieux de sa bouche joviale. +</p> + +<p> +Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui- même, qui +avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis +de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, si je les +rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de circonstances +fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges. +</p> + +<p> +Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté et où il +se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée +peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de +fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se décidait +pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, il lui disait +qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir avant de +mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur tendre, +dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un banquet, si +familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant +reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était revenu de si loin, toujours si +bien portant, qu’on ne lui tiendra certainement point rigueur de ce que +sa tristesse ne l’eût point, ce soir-là, retenue à la maison. Cependant, +trois mois plus tard, sur une nouvelle lettre, elle décida de partir et +d’aller rejoindre, toute seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. +Pendant ces trois mois, il s’était passé des événements mémorables. Miss +Edith avait été touchée des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à +ne plus boire que de l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes +d’intempérance de ce gentleman n’avaient été prises qu’à la +suite d’un désespoir d’amour, et cette circonstance lui avait plu +par- dessus tout. Ce caractère romanesque dont j’ai parlé tout à +l’heure devait servir rapidement les desseins d’Arthur Rance; et, +au moment du départ de Miss Edith pour l’Araucanie, nul ne s’étonna +de ce que l’ancien élève du vieux Bob accompagnât sa nièce. Si les +fiançailles n’étaient pas encore officielles, c’est qu’elles +n’attendaient pour le devenir que la bénédiction du géologue. Miss Edith +et Arthur Rance retrouvèrent à San-Luis l’excellent oncle. Il était +d’une humeur charmante et d’une santé florissante. Rance, qui ne +l’avait pas revu depuis si longtemps, eut le toupet de lui dire +qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus habile des compliments. Aussi, +quand sa nièce lui eut appris qu’elle s’était fiancée à ce charmant +garçon, la joie de l’oncle fut remarquable. Tous trois revinrent à +Philadelphie où le mariage fut célébré. Miss Edith ne connaissait pas la +France. Arthur Rance décida d’y faire leur voyage de noces. Et +c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme il sera conté tout à +l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux environs de Menton, +non point en France, mais à cent mètres de la frontière, en Italie, devant les +Rochers Rouges. +</p> + +<p> +La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, nous nous +dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce soir-là, était +servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le vieux Bob, absent du +fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si quelqu’un de nous avait +aperçu une petite barque qui avait fait le tour du château et dans laquelle se +trouvait un homme debout. L’attitude singulière de cet homme +l’avait frappée. Comme personne ne lui répondit, elle reprit: +</p> + +<p> +«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la +barque. C’est un grand ami du vieux Bob. +</p> + +<p> +— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame? +</p> + +<p> +— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens +du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter dans leur +impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela veut dire: «Le +bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap07"></a>VII<br/> +De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre +le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</h2> + +<p> +Rouletabille n’eut même point la politesse de demander +l’explication de cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les +plus sombres réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les +grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous galvaniser. Il y +avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui auraient dû être la gaieté +de l’heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus +tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, même sur celui +d’entre nous qui ne le savait point si proche. +</p> + +<p> +Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis +qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se +débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en +prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus malheureuse +de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la +science, l’amour du travail, et — ruine plus affreuse que toutes +les autres — la religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle +avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil. Il +l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa +recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de cette +définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à quiconque eût +pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il en était encore +à considérer avec extase un pareil sacrifice, il apprenait que, si sa fille +refusait de se marier, c’est qu’elle l’était déjà à un +Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à son père et de lui +confesser un passé qui devait, aux yeux du professeur déjà averti par le +mystère du Glandier, éclairer le présent d’un éclat bien tragique, le +jour où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui avait raconté +le drame de son coeur et de sa jeunesse, le professeur Stangerson avait serré +dans ses bras tremblants son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon +sur sa tête adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait +expié sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui +avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle +avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui, resté +seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme seul! +Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux! +</p> + +<p> +Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait +été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde s’efforçait-elle +de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente. Elle sentait bien +qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se détournait d’elle, +que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image qui n’était plus la +sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils revenaient à +elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses côtés, non point +la figure respectée d’un honnête homme, mais la silhouette éternellement +vivante, éternellement infâme, de l’autre! De celui qui avait été le +premier mari, de celui qui lui avait volé sa fille!… Il ne travaillait plus!… +Le grand secret de la Dissociation de la matière qu’il s’était +promis d’apporter aux hommes retournerait au néant d’où, un +instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient, répétant pendant des +siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo nihil! +</p> + +<p> +Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il nous était +servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux candélabres +de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de tapisseries d’Orient +et contre lesquels s’appuyaient de vieilles armoires datant de la +première invasion sarrasine, et des sièges à la Dagobert. +</p> + +<p> +À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient +les causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac +étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait +évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne +datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé +était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme +Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques +réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à ce propos, +qu’après la scène à laquelle j’avais assisté du haut de ma fenêtre +entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à voir celle-ci plus +atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante d’un Larsan surgi des +eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais une remarquable différence +entre l’aspect effaré sous lequel elle nous était apparue précédemment à +la gare, par exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid. +On eût dit que cette apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis +part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut +de mon avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus +simple. Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la +certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime de +l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à lui +rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan +vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle avait eue +avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais ma toilette, +elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait hantée par cette idée +qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me racontant cette entrevue, +m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque tranquillité +qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait Robert +Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux avaient bien vu +clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert Darzac ne lui avait +dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle n’en fût +épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à Rouletabille de +venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s’y +méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait +soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès de +gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. Évidemment, elle +était instinctivement reconnaissante au jeune homme vers lequel elle se sentait +irrésistiblement portée par toutes les forces mystérieuses de son être +maternel, de ce qu’il repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait +toujours autour d’elle et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa +porte. C’est dans ce moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en +même temps, par la fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. +Ils l’avaient d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. +Puis un cri de rage s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille +et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons +vu comment Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur +le parapet… Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de +Larsan, mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle +d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne +voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était! +</p> + +<p> +À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants impatiente, +Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. Darzac les soins les +plus charmants, les plus tendres. Elle était pleine d’attention, le +servant elle-même, avec un admirable et sérieux sourire, veillant à ce +qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche trop brusque +d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois bien le +constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de me rappeler +que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à Mme Darzac +qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel- +Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois +transatlantiques, devant les hommes. +</p> + +<p> +Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup affreux à un +bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait pleinement +réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, devons-nous +appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de Mathilde, que ce +n’est point seulement l’état de désarroi où se trouvait son esprit +à la suite de la réapparition de Larsan, qui l’incita à faire comprendre +à Robert Darzac, le premier soir où ils se trouvèrent face à face — enfin +seuls! — dans l’appartement de la Tour Carrée, que cet appartement +était assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce fut +encore le sentiment du devoir, c’est-à-dire de ce qu’ils se +devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la plus auguste +des décisions! J’ai déjà dit que Mathilde Stangerson avait été très +religieusement élevée, non point par son père qui était assez indifférent sur +ce chapitre, mais par les femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. +Les études auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du +professeur, n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur +s’était bien gardé d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, +l’esprit de sa fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus +redoutable de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, +ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des +Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout venait +de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à ce +rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se rapprochait +d’une façon singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait +à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas été créé par Dieu. +Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien, le seul qui eût +son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais peut- être passé sous silence +les théories religieuses de Mathilde si elles n’avaient été d’un +appoint certain dans les résolutions qu’elle eut à prendre vis-à-vis de +son nouvel époux devant les hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant +Dieu était encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle +était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son +confesseur, en veuve. Et voilà qu’elle n’était plus veuve, mais +bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n’était point +irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux attristés de ce pauvre +M. Darzac la perspective d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il +convient par la cour de Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait +incontinent, soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, +M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la Tour +Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être +point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et les +soins consolateurs de Mathilde. +</p> + +<p> +Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en +soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes yeux +s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur- William Rance, et ma pensée +déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le +maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à +parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, s’excusa, +et sortit. +</p> + +<p> +«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!» +</p> + +<p> +On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme - - +étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des- Bois. +J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille +les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de +complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur reconnaissance +pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des plus grandes, et +Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson +répondit à mon interpellation en m’apprenant que tous ses domestiques +avaient quitté le Glandier qu’il avait à jamais abandonné. Comme les +Rance avaient besoin de concierges pour le fort d’Hercule, le professeur +avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il n’avait +jamais eu à se plaindre, en dehors d’une petite histoire de braconnage +qui avait failli tourner si mal pour eux. Maintenant, ils logeaient dans +l’une des tours de la poterne d’entrée dont ils avaient fait leur +loge et d’où ils surveillaient le mouvement d’entrée et de sortie +du fort d’Hercule. +</p> + +<p> +Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître +d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: +c’était donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence +aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du +reste — que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes +pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais +consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. Darzac. +</p> + +<p> +Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait si cette +absence ne coïncidait point avec quelque événement important relatif au retour +de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait +fâcheusement impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de +manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire que Mr Arthur +Rance et sa femme n’étaient point au courant de tous les malheurs de la +fille du professeur Stangerson. On avait, naturellement, jugé inutile de leur +faire part du mariage secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. +C’était là un secret de famille. Mais ils savaient mieux que +n’importe qui — Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du +Glandier, et sa femme parce que son mari le lui avait raconté — avec quel +acharnement le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être +un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux +yeux d’Arthur Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point +s’étonner qu’un homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde +que le phrénologue américain n’eût point cherché à l’attitude de +Larsan d’autre explication que celle d’un amour furieux et sans +espoir. Quant à Mrs. Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les +raisons du drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait +bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu +qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui +d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que +j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: +«Mais, enfin! qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des +sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, +pendant de si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour +laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour +laquelle on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui +n’ai su que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais +jamais eu si elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle +n’a même plus la jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la +regarder encore!» Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait +son mari regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse +Mrs. Edith! +</p> + +<p> +Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire au +lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur de +chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans l’étrange +et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui +enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux +Bob, ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. +C’est que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi +considérable, de ne peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur +apparition au cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les +alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de +paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension! +Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur +avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni +moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à lui-même +qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille. +</p> + +<p> +Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous nous +levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui était des +plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de Rouletabille quand elle +fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai jusqu’à l’entrée +du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris congé +de nous. Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre comme +nous arrivions sous la voûte. La nuit était claire, toute illuminée de lune. +Cependant, on avait allumé des lanternes sous la voûte qui retentissait de +grands coups sourds. Et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui +encourageait ceux qui l’entouraient: «Allons! encore un effort!» +disait-il, et des voix, après la sienne, se mettaient à haleter comme font les +marins qui halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, +un grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche. +C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de +se rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans. +</p> + +<p> +Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda ce +qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de +porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle +n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer: +«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais Rouletabille +entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous annonçait, en riant, +que, si nous avions par hasard le désir d’aller faire un tour en ville, +il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu que ses ordres étaient donnés et +que nul ne pouvait plus sortir du château, ni y entrer. Le père Jacques, +ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, était chargé par lui +d’exécuter la consigne et chacun savait qu’il était impossible de +séduire ce vieux serviteur. C’est ainsi que j’appris que le père +Jacques, que j’avais connu au Glandier, avait accompagné le professeur +Stangerson à qui il servait de valet de chambre. La veille, il avait couché +dans un petit cabinet de la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais +Rouletabille avait changé tout cela, et c’était le père Jacques, +maintenant, qui avait pris la place des concierges dans la tour A. +</p> + +<p> +«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée. +</p> + +<p> +— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre +d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!… +répondit Rouletabille. +</p> + +<p> +— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria +Mrs. Edith, dont l’ahurissement était sans bornes. +</p> + +<p> +— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter +sans explication. +</p> + +<p> +Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait +mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on +prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne pouvait guère +y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin, il était bon +que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à tout, autrement +dit, ne fût surpris par rien! +</p> + +<p> +Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la poterne +du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée de +la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le fossé +avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis. Rouletabille, à notre +grande stupéfaction, déclara que le lendemain il ferait dégager le fossé et +rétablir le pont-levis! +</p> + +<p> +Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du +château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant mieux, +faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la bâtisse +du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille était seul +maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par +son mari, ne disait plus rien, se contentant de s’amuser in petto +prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux château fort en +place imprenable parce qu’ils redoutaient l’approche d’un +homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs. Edith ne connaissait point +cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé par le Mystère de la +Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance lui-même était de +ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument raisonnable que +Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le mystère, contre +l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait dans la nuit, autour +du fort d’Hercule! +</p> + +<p> +À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se réservait +ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait surveiller et la +première et la seconde cour. C’était un point stratégique qui commandait +tout le château. On ne pouvait parvenir du dehors jusqu’aux Darzac +qu’en passant d’abord par le père Jacques, en A, par Rouletabille +en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carrée. +Le jeune homme avait décidé que les veilleurs désignés ne se coucheraient pas. +Comme nous passions près du puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté +de la lune qu’on avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je +vis aussi, sur la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille +m’expliqua qu’il avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait +avec la mer et qu’il y avait puisé une eau absolument douce, preuve que +cette eau n’avait aucune relation avec l’élément salé. Il fit +quelques pas alors avec Mme Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra +dans la Tour Carrée. M. Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, +ainsi qu’Arthur Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse +de Mrs. Edith firent comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de +s’aller coucher, ce qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante +et en saluant Rouletabille d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le +capitaine!» +</p> + +<p> +Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers la +poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort +obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis +pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi, +dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes notre premier +conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner à cette réunion +d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres de ce vieux château +guerrier. +</p> + +<p> +«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; personne ne +nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si l’on parvenait à +franchir la première porte gardée par le père Jacques sans qu’il +s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par l’avant-poste +que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé dans les ruines de +la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance. +Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être sûr de cet +homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…» +</p> + +<p> +J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison. +C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà +que, d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles +d’assurer la défense de la place. Certes! j’imagine qu’il +n’avait point envie de la rendre, à n’importe quel prix, et +qu’il était parfaitement disposé à se faire sauter en notre compagnie, +plutôt que de capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que +c’était là! Et, en vérité, il fallait être tout à fait brave pour +entreprendre de défendre le fort d’Hercule contre Larsan, plus brave que +s’il se fût agi de mille assiégeants, comme il arriva à l’un des +comtes de la Mortola qui n’eût, pour débarrasser la place, qu’à +faire donner grosses pièces, couleuvrines et bombardes et puis à charger +l’ennemi déjà à moitié défait par le feu bien dirigé d’une +artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de l’époque. +Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des ténèbres! Où était +l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni viser, ne sachant où +était le but, ni encore moins prendre l’offensive, ignorant où il fallait +porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous garder, à nous enfermer, à +veiller et à attendre! +</p> + +<p> +Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son +jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de ce +côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon +générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre bouffées +rapides et dit: +</p> + +<p> +«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si +insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour nous +défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se contentera-t-il +d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur et le +découragement dans une partie de la garnison? Et disparaîtra-t-il? Je ne le +pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que ce n’est point dans son +caractère essentiellement combatif, et qui ne se satisfait pas avec des +demi-succès, ensuite parce que rien ne le force à disparaître! Songez +qu’il peut tout contre nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui, +que nous défendre et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous +n’avons, en effet, aucun secours à attendre du dehors. Et il le sait +bien; c’est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui +pouvons-nous appeler à notre aide? +</p> + +<p> +— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car il +pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore envisagée par +Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure raison à +cela. +</p> + +<p> +Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point +non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna +définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition: +</p> + +<p> +«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles, +sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers Rouges, à la +justice italienne.» +</p> + +<p> +Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de +la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous, toute +l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan +sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le +pire des scandales et la plus redoutable des catastrophes; mais certains +incidents inexpliqués du procès de Versailles avaient dû suffisamment le +frapper pour qu’il fût à même de saisir que nous redoutions par-dessus +tout d’intéresser à nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le +Mystère de Mademoiselle Stangerson. +</p> + +<p> +Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un de ces +secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des gens, en +dehors de toutes les magistratures de la terre. +</p> + +<p> +Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais ce +salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à combattre +pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui s’inquiète peu des +raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour sa belle. Du moins, +j’interprétai ainsi son geste, persuadé que l’Américain, malgré son +récent mariage, était loin d’avoir oublié son ancienne passion. +</p> + +<p> +M. Darzac dit: +</p> + +<p> +«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le +réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit +qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le secret +à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète de Mme +Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. Stangerson ignore que +nous sommes menacés encore des coups de ce bandit! +</p> + +<p> +— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M. +Stangerson ne saura rien!…» +</p> + +<p> +On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce +qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les +Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne +s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs. +Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien encore +Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son maître à Paris +et ne devait revenir qu’avec lui. +</p> + +<p> +Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui se +tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au +milieu de nous. +</p> + +<p> +«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une +reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte Nord, +d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace +avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à +cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des +douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous être +d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces braves +gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier italien ne parle que +l’italien, mais le douanier français parle les deux langues, plus le +jargon du pays, et c’est ce douanier (qui s’appelle, m’a dit +Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement général. Par son intermédiaire, +nous avons appris que nos deux douaniers s’étaient intéressés à la +manoeuvre insolite, autour de la presqu’île d’Hercule, de la petite +barque de Tullio, surnommé Le Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des +anciennes connaissances de nos douaniers. C’est le plus habile +contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que +les douaniers n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu +ont disparu du côté de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père +Bernier, et, pas plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous +n’avons rien aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme +le pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a +abordé près de la pointe de Garibaldi… +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac. +</p> + +<p> +— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je. +</p> + +<p> +— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans +le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le réchaud à +pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont reconnu, réchaud +qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche la pieuvre, par les nuits +calmes. +</p> + +<p> +— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux Rochers +Rouges!… +</p> + +<p> +— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il +n’en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers +sont placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France, de +telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être +aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment +cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents +mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et la mer. +Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une soixantaine de +mètres de hauteur. +</p> + +<p> +— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui +semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise. +</p> + +<p> +— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la +falaise des poches profondes. +</p> + +<p> +— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné +tout seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier. +</p> + +<p> +— C’était imprudent, remarquai-je. +</p> + +<p> +— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des +choses à dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref, +je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé +Larsan. +</p> + +<p> +— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance. +</p> + +<p> +— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité +mon mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais +est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a +point vu mon drapeau?… Il n’a pas répondu. +</p> + +<p> +— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je. +</p> + +<p> +— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!… +</p> + +<p> +— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance. +</p> + +<p> +— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien, +n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui… +</p> + +<p> +— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même +mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois! +</p> + +<p> +— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une +meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous +voudrons, au fond des Rochers Rouges!» +</p> + +<p> +Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait +dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir… +</p> + +<p> +«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi autrement +qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans +les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque presque sous +nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en passant sous nos +fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!…» +qu’il n’aurait peut- être pas été plus explicite ni plus éloquent! +</p> + +<p> +— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui +s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de +Rouletabille… et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant +quelque crime abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là. +</p> + +<p> +— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges +n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que +nous y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour… +</p> + +<p> +— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas. +</p> + +<p> +— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons +laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être plus!… +Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une +hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que par +hypothèse…» +</p> + +<p> +Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. Évidemment, sans +Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse bêtise, nous allions +peut-être à un désastre… +</p> + +<p> +Rouletabille s’était levé, pensif. +</p> + +<p> +«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour +cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je veux que +la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai fait +fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques. J’ai mis +Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un barrage, sous +la poterne, le seul point vulnérable de la seconde enceinte et je garderai +moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera toute la nuit à la porte de la +Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a de très bons yeux, et à laquelle +j’ai fait encore donner une lunette marine, restera jusqu’au matin +sur la plate-forme de la tour. Sainclair s’installera dans le petit +pavillon de feuilles de palmier, sur la terrasse de la Tour Ronde. Du haut de +cette terrasse, il surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les +boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans +la baille et devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur +le boulevard de l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards +qui bornent la première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, +parce que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état +de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons disposer en +toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les fera sortir de +la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en cachette, toutes les +armes dont vous pouvez disposer, fusils, revolvers. On se les partagera suivant +les besoins du service de garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui +ne répond pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il +n’y a point de mot de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira +de crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que +nous qui aurons le droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à +l’entrée intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à +ce soir son entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la +porte de fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la +voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la petite loge +de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures, tous les soirs, +la porte de fer sera fermée. Demain matin, également, Mr Arthur Rance donnera +des ordres pour faire venir menuisiers, maçons et charpentiers. Tout ce monde +sera compté et ne devra, sous aucun prétexte, franchir la poterne de la seconde +enceinte; tout ce monde sera également compté avant sept heures du soir, heure +à laquelle devra avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette +journée, les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera +à me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du mur +qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre petite brèche, +qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de coin (B sur le +plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après quoi, je serai +tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de quitter le château +jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je pourrai tenter une sortie +et partir en reconnaissance sérieuse à la recherche du camp de Larsan. Allons, +Mister Arthur Rance, aux armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez +ce soir… Moi, j’ai prêté mon revolver au père Bernier, qui se promènera +devant la porte de l’appartement de Mme Darzac…» +</p> + +<p> +Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un pareil +langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de traiter +de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais, je le +répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie inexplicable, et la nuit +du cadavre incroyable, il aurait fait comme moi: il eût chargé son revolver, et +attendu le jour sans faire le malin! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap08"></a>VIII<br/> +Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</h2> + +<p> +Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions les cent +pas, le long des parapets, sous la lune, examinant attentivement la terre, le +ciel et les eaux et écoutant avec anxiété les moindres bruits de la nuit, la +respiration de la mer, le vent du large qui commença à chanter vers trois +heures du matin. Mrs. Edith, qui s’était levée, vint alors rejoindre +Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m’appela, me donna la garde de la +poterne et de Mrs. Edith et s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de +la plus charmante humeur du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle +semblait s’amuser follement de la figure blafarde qu’elle venait de +trouver à son mari auquel elle avait porté un verre de whisky. +</p> + +<p> +«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites +mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le connaître!…» +</p> + +<p> +Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème. +Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien, et qui, +dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la malheureuse, si elle +s’était doutée! +</p> + +<p> +Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter +d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque +l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au +lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui +rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont certains, à +l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le Mystère de la +Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme ce rôle atteint, +dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que quelques-uns pourraient +juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon devoir de préparer +l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que je ne suis que le +vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le monde, et que je +n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas où j’aurais +la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et naturelle +histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me dirait mon +fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables sont en jeu et le fait +d’une telle publication doit entraîner de trop redoutables conséquences +pour que je ne m’astreigne point à une narration sévère, un peu sèche et +méthodique. Je renverrai donc ceux qui pourraient croire à quelque roman +policier — l’abominable mot a été prononcé — au procès de +Versailles. Maîtres Henri-Robert et André Hesse, qui plaidaient pour M. Robert +Darzac, firent entendre là d’admirables plaidoiries qui ont été +sténographiées et dont, certainement, ils ont dû conserver quelque copie. +Enfin, il ne faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises +Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné une +rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir +la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands +quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de la +Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. Alors, on +comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme quand on +peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant désormais +«son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et son audace sans +seconde, se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre +Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis. +</p> + +<p> +M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes criminelles +et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à Ballmeyer. +</p> + +<p> +Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à +l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures +étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay, il +aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la +mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à +l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des +Mines. Son début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable - - +Ballmeyer subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis +prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à +l’auteur de ses jours: +</p> + +<p> +«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, commis +des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le bureau ambulant, +une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille; d’ici à quelques +jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au remboursement. Vous êtes +père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout un passé d’honneur!» +</p> + +<p> +M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le premier +acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant appris, après +dix années, quel était le vrai coupable. +</p> + +<p> +Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature tous les +attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse variété +d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en scène et +du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, à ce point +qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées toutes les +fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractérise +surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour +l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la +justice; c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de +prétendus coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par +tempérament aux fausses pistes. +</p> + +<p> +Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa vie. Au +régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse le +capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au préjudice de +la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge d’instruction M. Furet +comme s’étant volé lui-même. +</p> + +<p> +L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires, +sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La science +appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux. +</p> + +<p> +Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans le +courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue Poissonnière, +qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux. +</p> + +<p> +Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, contrefaisant la +voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. Cohen, banquier, s’il +serait disposé à escompter la traite. M. Cohen répond affirmativement et, dix +minutes plus tard, Ballmeyer, après avoir coupé le fil téléphonique pour +prévenir un contre-ordre ou des demandes d’explications, fait toucher +l’argent par un compère, un nommé Rivard, qu’il a connu naguère aux +bataillons d’Afrique, où de fâcheuses histoires de régiment les avaient +fait expédier l’un et l’autre. +</p> + +<p> +Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer Rivard et, +comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui- même!… +</p> + +<p> +Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge +d’instruction chargé de l’affaire. +</p> + +<p> +«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis désolé de +vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est une affaire +qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu besoin de quarante +mille francs pour liquider une petite dette au salon des courses, et vous les +avez fait payer à votre maison. C’est vous qui avez téléphoné. +</p> + +<p> +— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti. +</p> + +<p> +— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.» +</p> + +<p> +Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la police +fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, alors avocat +général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à M. Furet les +excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné par contumace à vingt +ans de travaux forcés! +</p> + +<p> +On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, à ce +moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et quelle +comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses +évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce +prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir +l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les +imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en +liberté. +</p> + +<p> +Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans laquelle, +selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de la prison de +mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais il manquait au papier +le timbre du juge. +</p> + +<p> +Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à +l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son +innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet déposé +sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le pantalon bleu du +garde qui l’accompagnait. +</p> + +<p> +Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui +compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», Ballmeyer +profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort coup de tampon +sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son tour en excuses. +</p> + +<p> +Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier +signé et timbré aux gardes de la souricière. +</p> + +<p> +«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! Me +prend-il pour son domestique?» +</p> + +<p> +Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de +service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de +mettre sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer +était libre. +</p> + +<p> +C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était +échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au garde +qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de blanc, à +une première de la Comédie- Française. Déjà, à l’époque où il avait été +condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux publics pour avoir volé +la caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en se faisant +enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de rebut. Un contre-appel +imprévu fit échouer ce plan si bien conçu. +</p> + +<p> +… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les +étonnantes aventures du premier Ballmeyer. +</p> + +<p> +Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de Motteville, +comte de Bonneville<a href="#fn2" name="fnref2"><sup>[2]</sup></a>, élégant, +beau joueur, faisant la mode, il parcourt les plages et les villes +d’eaux: Biarritz, Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à +dix mille francs dans sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses +sourires; car cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, +il avait fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son +colonel!… Connaissez-vous le «type» maintenant? +</p> + +<p> +Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre! +</p> + +<p> +Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la +personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui finit +par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus +qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande +idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la contempler à +loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments que je voulus plus +tard en vain chasser de mon coeur. +</p> + +<p> +La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec un +grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit de +m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son +service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait +venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de la tour +B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement que le château +fort d’Hercule se trouva le soir même aussi hermétiquement clos dans la +nature, avec toutes ses enceintes, qu’il l’est linéairement parlant +sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-là, Rouletabille commençait +déjà à dessiner sur son calepin le plan que j’ai soumis au lecteur, et il +me disait, cependant que, fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules +pour ne point fermer les yeux: +</p> + +<p> +«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie pour me +défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la vérité: +car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des brèches, +c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour +épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne +pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans une +forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un château +fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien fermé: si +vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que votre raison +s’y retrouve! +</p> + +<p> +— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre raison +s’y retrouve!… +</p> + +<p> +— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous +dormez tout debout. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap09"></a>IX<br/> +Arrivée inattendue du «vieux Bob»</h2> + +<p> +Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant que la +voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille de me +lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une splendeur sans +pareille et la mer d’une transparence telle que la lumière du soleil la +traversait comme elle eût fait d’une glace sans tain, de telle sorte +qu’on apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond +maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé de les recouvrir. La +courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde pure dans un +cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches et toutes roses, +paraissaient fraîches écloses de cette nuit. La presqu’île +d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et les vieilles +pierres du château embaumaient. +</p> + +<p> +Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus +aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive +nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau auquel mes +sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des idées de +caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer. Oh! il la +frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été poète. +Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais me +rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde tranquille; +mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque motif sérieux de +mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il s’était armé d’un +énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu’un enfant +craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait à la mer, un instant +éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui provoquait la muette indignation de +quelques étrangers arrêtés au rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil +cas où l’on redoute de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci +laissaient faire sans protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet +homme sauvage? Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un +moment troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile. +</p> + +<p> +Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui m’annonçait +que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue de plâtrier, +tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des +maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et +son autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait +aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était +Tullio qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en lui +faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on +appelait Tullio «le Bourreau de la Mer». +</p> + +<p> +Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant +interrogé Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa +barque la veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la +presqu’île d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne +connaissait point cet homme, que c’était un original qu’il avait +embarqué à Menton et qui lui avait donné cinq francs pour qu’il le +débarquât à la pointe des Rochers Rouges. +</p> + +<p> +Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que +nous allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux +Bob. On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il +n’arrivait point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri +de la terrasse ronde du Téméraire. +</p> + +<p> +Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des Grottes, +qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et poissons de roches de +tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del paese» et servie dans la +lumière et la gaieté des choses, contribua au moins autant que toutes les +précautions de Rouletabille à nous rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan +nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la +pâle lueur de la lune et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse +et facilement impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très +fiers — oh! tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur +Rance et aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et +mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de +notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le vieux Bob fit +son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est point +cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus moroses. J’ai +rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux Bob se promenant, +dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi, avec un chapeau haut +de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, son pantalon noir, ses +lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons +bien ri sous la tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le vieux Bob +rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaieté même. +</p> + +<p> +Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est peut-être +venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses collections +d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de Philadelphie? +Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà considéré dans sa +patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec +Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de l’étude qu’il prit +en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, celle-ci l’y poussant, il +sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la science de Gall et de +Lavater. Or, dans le moment même qu’ils visitaient la Côte d’Azur, +l’automne qui précéda les événements actuels, on faisait grand bruit +autour des découvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers +Rouges, dénommés encore, dans le patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de +longues années, depuis 1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent +d’études préhistoriques avaient été extrêmement intéressés par les débris +humains trouvés dans les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. +Julien, Rivière, Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et +avaient su intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction +publique à leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles +attestaient, à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient +vécu en cet endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de +l’existence de l’homme à l’époque quaternaire était faite +depuis longtemps; mais, cette époque mesurant, d’après certains, deux +cent mille ans, il était intéressant de fixer cette existence dans une étape +déterminée de ces deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers +Rouges et on allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des +grottes, la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée +intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le restaurant +des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo venait de se +déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur publique (car +l’événement avait dépassé les bornes du monde scientifique) répandait le +bruit qu’il venait de trouver dans la Barma Grande +d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien conservés +par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du début de +l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire! +</p> + +<p> +Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari passait +ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en termes +scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même l’humus +de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa jeune femme +prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là, aux créneaux +moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive silhouette sur +une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres +écroulées de la falaise. Les légendes les plus romanesques se rattachaient à ce +vestige des vieilles guerres génoises; et il semblait à Edith, mélancoliquement +penchée au haut de sa terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle +était une de ces nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait +tant aimé les cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le +château était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance +l’acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les +maçons et les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette +antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne +qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor. +</p> + +<p> +Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette découvert +dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas antiquus sortis de +la même couche de terrain, il avait été transporté d’enthousiasme, et son +premier soin avait été de télégraphier au vieux Bob que l’on avait +peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu’il +cherchait, au prix de mille périls, depuis tant d’années, au fond de la +Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à destination, car le vieux Bob, +qui avait promis de rejoindre le nouveau ménage dans quelques mois avait déjà +pris le bateau pour l’Europe. Évidemment, la renommée l’avait déjà +renseigné sur les trésors des Baoussé- Roussé. Quelques jours plus tard, il +débarquait à Marseille et arrivait à Menton où il s’installait en +compagnie d’Arthur Rance et de sa nièce dans le fort d’Hercule, +qu’il remplit aussitôt des éclats de sa gaieté. +</p> + +<p> +La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là, sans +doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob a une âme +d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme, c’est-à-dire +que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant, une fois +pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct (redingote noire, +gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues roses), elle s’attache +uniquement à en perpétuer l’impressionnante harmonie. C’est dans +cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et +qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, à la recherche +des derniers ossements de l’Elephas antiquus. +</p> + +<p> +Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis il se +reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à l’autre +de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés en +triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la raison. Il +rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que le squelette de la +Barma Grande n’était point plus ancien que celui qu’il avait +rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout l’Institut +était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que +l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à Paris, +et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après lui avoir +affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain que le +fameux squelette, — que cet os à moelle, disons- nous, appartenait à un +Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire. Ah! il fallait entendre +avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de ce milieu de la période +quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du milieu de la période +quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui avait conté une bonne farce! +Est- ce qu’à notre époque un savant, un véritable savant, digne en vérité +de ce nom de savant, pouvait encore s’intéresser à un squelette du milieu +de la période quaternaire! Le sien — son squelette, ou tout au moins +celui qu’il avait rapporté de la terre de feu — datait du +commencement de cette période, par conséquent était plus vieux de cent mille +ans… vous entendez: cent mille ans! Et il en était sûr, à cause de cette +omoplate ayant appartenu à l’ours des cavernes, omoplate qu’il +avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il +disait: mon propre squelette, ne faisant plus de différence, dans son +enthousiasme, entre son squelette vivant qu’il habillait tous les jours +de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux +blancs, de ses joues roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu). +</p> + +<p> +«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des +Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du +mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées! Ainsi!… On +n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la période du +rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de vieux Bob!… Mon +squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme vous dites en France… +Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que je ne suis même point sûr +que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges date de l’époque +moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne? Ou encore, ou +encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est trop! Un +Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas possible! +Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah! j’en +mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en lui +annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la grotte +de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une découverte tout +à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le lendemain même du départ +du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort d’Hercule, emportant sous +son bras une petite caisse qu’il lui avait montrée en lui disant: «Voyez- +vous, mistress Rance, j’ai là un trésor! Oh! un véritable trésor!» Elle +avait demandé ce que c’était que ce trésor, mais l’autre +l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la surprise au vieux +Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avoué qu’il venait +de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»! +</p> + +<p> +Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté +du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses traits +ravagés et il cria: +</p> + +<p> +«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au +vieux Bob! C’est le crâne du vieux Bob!» +</p> + +<p> +Et il hurla: +</p> + +<p> +«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…» +</p> + +<p> +Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le bagage du +vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la malle devant nous. +Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de clefs, se jeta à genoux et +ouvrit la caisse. De cette caisse, qui contenait des effets et du linge pliés +avec beaucoup d’ordre, il sortit un carton à chapeau et, de ce carton à +chapeau, il sortit un crâne qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos +tasses à café. +</p> + +<p> +«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le +crâne du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais +sans son crâne!…» +</p> + +<p> +Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres +épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous représenter +que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le prononçait mi à +l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement +l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et +moi, nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire. +D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait +lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté. +Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas +jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, +le vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de +l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café +qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir, +surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents. +</p> + +<p> +Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main droite et, +l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre: +</p> + +<p> +«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale +très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales et à la +saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la face +tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis que, dans la +tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que +j’aperçois?…» +</p> + +<p> +Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans la tête +des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le regardais. Et je +n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me parut effrayant, +farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté en fer-blanc et sa +science de pacotille. Je ne le quittai plus des yeux. Il me sembla que ses +cheveux remuaient! Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la pensée de +Larsan qui ne me quittait plus jamais complètement m’embrasa la cervelle; +j’allais peut-être parler quand un bras se glissa sous le mien, et je fus +entraîné par Rouletabille. +</p> + +<p> +«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune +homme. +</p> + +<p> +— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez +encore de moi…» +</p> + +<p> +Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard +de l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et +me dit: +</p> + +<p> +«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes dans la +vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était point +tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus fort que +les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins dehors que +dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai appelées à +mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir… +Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!» +</p> + +<p> +Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière, +j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je +l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je +n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était +venue avec le vieux Bob. +</p> + +<p> +Je dis à Rouletabille, avec inquiétude: +</p> + +<p> +«Le vieux Bob?» +</p> + +<p> +Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit: +</p> + +<p> +«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite et +demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu, ne soyez +pas trop rassuré, car il vous aura peut- être menti et il sera déjà dans votre +peau que vous n’en saurez rien encore!» +</p> + +<p> +Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest. +C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une +dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme nous tous, +il avait cependant passé une nuit blanche; mais il m’expliqua que le +plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le rajeunissait de dix ans. Puis il +tenta de me demander les motifs de la veille étrange qu’on lui avait +imposée et le pourquoi de tous les événements qui se poursuivaient au château +depuis l’arrivée de Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui +avaient été prises pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta +même que, si cet affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à +croire qu’on redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était +point le moment de raisonner et que, s’il était un brave homme, il +devait, comme tous les autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans +essayer d’y rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et +s’éloigna en hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et +il ne me déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la +porte Nord, il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; +il ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes. +</p> + +<p> +Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques +m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut +extraordinairement intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y +portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur +Brignolles m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille +au soir pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes +du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que +Brignolles avait pris un billet pour Nice. +</p> + +<p> +Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question +que je me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai +bien regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était +si bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche +m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je +résolus de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. +Puisque Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais +garde de «l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi +tout seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis +Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de +consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire qui +fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le puits +communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui tenterait +de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever cette planche, +et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en sueur, les bras nus, +le col arraché, un lourd marteau à la main. Je trouvai qu’il se donnait +bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne pus me retenir +de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! +Est-ce que je n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait +volontairement, et qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que +pour s’efforcer d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave +petite âme? Mais non! Je n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure +plus tard, en le surprenant étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, +exhalant, dans le sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, +un mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme: +«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être +qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et +qu’il arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège +d’Eu. J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude +s’il fallait le laisser là et s’il n’allait point par hasard +dans son sommeil laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé +son coeur, il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille +ronflait comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que +Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris. +</p> + +<p> +J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, bientôt, +ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite j’eus +l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le +professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques semaines +chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort d’Hercule +et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à offrir la plus +exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque et moyenâgeux. À la +dernière minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont le +mariage avec M. Robert Darzac vient d’être célébré à Paris, est arrivée +également au fort d’Hercule avec le jeune et célèbre professeur de la +Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous descendent du Nord au moment où tous les +étrangers nous quittent. Combien ils ont raison! Il n’est point de plus +beau printemps au monde que celui de la côte d’azur!» +</p> + +<p> +À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du +train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et, justement, je vis +descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont +il n’avait point fait part à M. Darzac ne me paraissait rien moins que +naturel! Et puis, je n’avais pas la berlue: Brignolles se cachait. +Brignolles baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur, +parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta +dans une voiture fermée, je me précipitai dans une voiture non moins fermée. +Place Masséna, il quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, +prit une autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient +de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur la +route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. Les +nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me permettaient de voir +sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à mon cocher s’il +m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le mieux du +monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus bien étonné de +voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et Brignolles +descendre, régler son cocher et entrer dans la salle d’attente. Il allait +prendre un train. Comment faire? Si je voulais monter dans le même train que +lui, n’allait-il point m’apercevoir dans cette petite gare, sur ce +quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. S’il m’apercevait, +j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lâcher +jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire dans ces +parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne m’aperçut pas. +Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la frontière italienne. En +somme, tous les pas de Brignolles le rapprochaient du fort d’Hercule. +J’étais monté dans le wagon qui suivait le sien et je surveillai le +mouvement des voyageurs à toutes les gares. +</p> + +<p> +Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y +arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où il avait +peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la gare. Je le vis +descendre; il avait relevé le col de son pardessus et enfoncé davantage encore +son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai, +et, rassuré, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une vieille et +sordide diligence qui attendait le long du trottoir. D’un coin de la +salle d’attente, j’observai mon Brignolles. Qu’est-ce +qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette vieille guimbarde +poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que cette voiture était +la diligence de Sospel. +</p> + +<p> +Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers contreforts +des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture. Aucun chemin de fer +n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés, les plus +inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires et… des chasseurs +alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin qui y mène est l’un +des plus beaux qui soient, car il faut, pour découvrir Sospel, contourner je ne +sais combien de montagnes, longer de hauts précipices, et suivre, jusqu’à +Castillon, l’étroite et profonde vallée du Careï, tantôt sauvage comme un +paysage de Judée, tantôt verte ou fleurie, féconde, douce au regard avec le +frémissement argenté de ses innombrables plants d’oliviers qui descendent +du ciel jusqu’au lit clair du torrent par un escalier de géants. +J’étais allé à Sospel quelques années auparavant, avec une bande de +touristes anglais, dans un immense char traîné par huit chevaux, et +j’avais gardé de ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout +entière dès que le nom fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait +faire à Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s’était remplie et +déjà elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres +dansantes. Je fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, +j’escaladai la vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de +n’avoir pas averti Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles +lui eût donné des idées, des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que +moi je ne savais pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme +un chien suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si +je l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment +qu’il ne fallait pour rien au monde la perdre qu’elle +m’échappa, dans le moment où je venais de faire une découverte +formidable! J’avais laissé la diligence prendre une certaine avance, +précaution que j’estimais nécessaire, et j’arrivais moi-même à +Castillon peut-être dix minutes après Brignolles. Castillon se trouve tout à +fait au sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda la +permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui donner à boire. Je +descendis de voiture et qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un +tunnel sous lequel il était nécessaire de passer pour atteindre le versant +opposé de la montagne? Brignolles et Frédéric Larsan! +</p> + +<p> +Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine au +sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé +par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un +sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment +d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné +juste! J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était +un danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y +aurait beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! +Brignolles, créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand +je disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me +croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se +parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus… +Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le tunnel, +évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai moi-même sous +le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais dans un état! Ah! +Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui raconterais une +chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles et Larsan. +</p> + +<p> +… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas de +Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne sur la route… +Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a semblé apercevoir +deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je cours… J’arrive au +milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les deux ombres ne me +guettent point derrière un mur?… +</p> + +<p> +Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été +entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne restait +plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout doucement de +s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par l’incendie, +quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés par la catastrophe +et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol, tristes de n’avoir +plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille précautions, +j’ai parcouru ces ruines, considérant avec effroi la profondeur des +crevasses que, près de là, la secousse de 1887 avait ouvertes dans le roc. +L’une particulièrement paraissait un puits sans fond et, comme +j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au tronc noirci +d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile. +J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un +aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta droit +au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des cercles +menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages comme pour me +reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de solitude et de mort +que le feu de la terre lui avait donné. +</p> + +<p> +Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres… +Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin un +morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à celui dont +M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne? +</p> + +<p> +Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir été +tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont le +commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus lire que +«bonnet». +</p> + +<p> +Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le tout +à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son portefeuille +et à me prier de garder le secret de mon expédition pour moi tout seul. +</p> + +<p> +Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si +importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point assez +vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes. +</p> + +<p> +«Rouletabille!» m’écriai-je… +</p> + +<p> +Mais, encore, il me ferma la bouche: +</p> + +<p> +«Silence! Sainclair!» +</p> + +<p> +Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette agitation +ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à Larsan. Je lui +reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la Dame en noir, mais il +ne me répondit pas, suivant sa coutume, et s’éloigna une fois de plus en +poussant un profond soupir. +</p> + +<p> +On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre malgré +les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus de nous +dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût dit que +chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et que le drame +pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me +regardait d’une singulière façon. À dix heures, j’allai prendre ma +faction, avec soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que +j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille +passèrent sous la voûte. Un falot les éclairait. Mme Darzac m’apparut +dans un état d’exaltation remarquable. Elle suppliait Rouletabille avec +des mots que je ne saisissais pas. Je n’entendis de cette sorte +d’altercation qu’un seul mot prononcé par Rouletabille: «Voleur!»… +Tous deux étaient entrés dans la Cour du Téméraire… La Dame en noir tendit vers +le jeune homme des bras qu’il ne vit pas, car il la quitta aussitôt et +s’en fut s’enfermer dans sa chambre… Elle resta seule un instant, +dans la cour, s’appuya au tronc de l’eucalyptus dans une attitude +de douleur inexprimable, puis rentra à pas lents dans la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire +dans la nuit du 11 au 12. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap10"></a>X<br/> +La journée du 11</h2> + +<p> +Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en dehors de +la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra, pour mieux lui +faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement déraisonnable, +d’insister sur certaines particularités de l’emploi de notre temps +dans la journée du 11. +</p> + +<p> +1° La matinée. +</p> + +<p> +Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde +furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous eût été +douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque d’acier +chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de verres fumés +dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison d’hiver +écoulée. +</p> + +<p> +À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne, dans la +salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde Rouletabille. Je +n’eus point le temps de lui poser la moindre question, car M. Darzac +arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à nous dire des +choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété de quoi il +s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le fort +d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord +muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à dissuader M. +Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement à +M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé à ce départ. Il nous +renseigna en nous rapportant une scène qui s’était passée la veille au +soir au château, et nous saisîmes, en effet, combien la situation des Darzac +devenait difficile au fort d’Hercule. L’affaire tenait en une +phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de nerfs!» Nous comprîmes +immédiatement à propos de quoi, car il ne faisait pas de doute pour +Rouletabille et pour moi que la jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure +grandissante et qu’elle supportait de plus en plus avec impatience les +attentions de son mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernière querelle +qu’elle avait cherchée à Mr Rance avaient traversé, la nuit dernière, les +murs pourtant épais de la Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans +la baille accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa +ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère. +</p> + +<p> +Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac, le +langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et celui de Mme +Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible, abrégés; mais +aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité à tous deux que +leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle lutte était engagée entre +eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan saurait toujours bien +les rejoindre, et dans un pays et dans un moment où ils l’attendraient le +moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient sur leurs gardes, car ils +savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à la merci de tout ce qui les +entourerait, car ils n’auraient point les remparts du fort +d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation ne pourrait se +prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit jours, pas un de plus, pas +un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde», +Rouletabille eût volontiers dit: «Huit jours, et dans huit jours je vous livre +Larsan.» Il ne le disait pas, mais on sentait bien qu’il le pensait. +</p> + +<p> +M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux. +C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur. +</p> + +<p> +Rouletabille dit: +</p> + +<p> +«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.» +</p> + +<p> +Et il s’en alla à son tour. +</p> + +<p> +Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une toilette +charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement. Elle fut +tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu forcée et se +moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis un peu vivement +qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait point que +tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la pénible surveillance +à laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-être, dans le moment, la +meilleure des femmes. Alors, elle s’écria, en éclatant de rire: +</p> + +<p> +«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…» +</p> + +<p> +Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je +n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en +noir, mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au +contraire, je ris avec Mrs. Edith. +</p> + +<p> +«C’est que c’est un peu vrai, fis-je… +</p> + +<p> +— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si +romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis +romanesque…» +</p> + +<p> +Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé… +</p> + +<p> +«Ah!…» +</p> + +<p> +C’est tout ce que je trouvais à dire. +</p> + +<p> +«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du +prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!» +</p> + +<p> +Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant amusement. Quelle +petite femme bizarre! +</p> + +<p> +Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous parlait +souvent et qu’on ne voyait jamais. +</p> + +<p> +Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait +invité à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails. +</p> + +<p> +J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de +cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes, placée +entre les forêts du Nord et les steppes du midi. +</p> + +<p> +Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines +moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et +intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait eu +jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On le +disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la cour, une haute +situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on supposait que +l’empereur, à cause des immenses services rendus par le père, avait pris +le fils en particulière affection. Avec cela, il était délicat comme une femme +à la fois et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour +lui. Sans le connaître, il m’était déjà antipathique. Quant à ses +relations avec les Rance, elles étaient d’excellent voisinage. Ayant +acheté depuis deux ans la propriété magnifique que ses jardins suspendus, ses +terrasses fleuries, ses balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan, +«les jardins de Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques +services à Mrs. Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du +château en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes +qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une +végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de +l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la +suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de Ninive +ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en avait trop, il +en était gêné, et il préférait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait pris +un certain intérêt à la fréquentation du jeune boyard, à cause des vers +qu’il lui disait. Après les lui avoir dits en russe, il les traduisait en +anglais et il lui en avait même fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. +Des vers, de vrais vers d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en +avait été si flattée qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait +des vers anglais de les lui traduire en russe. C’étaient là jeux +littéraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance +goûtait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui +plaisait qu’à moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était +point que la moitié qui déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût +précisément la moitié qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la +«moitié poète»; non, c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas +qu’un poète fût avare. J’étais bien de son avis. Le prince +n’avait point d’équipage. Il prenait le tramway et souvent faisait +son marché lui-même, assisté de son seul domestique Ivan, qui portait le panier +aux provisions. Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce +détail de sa propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de +poisson, à propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette +extrême avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine +originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il +n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins. +</p> + +<p> +«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son panégyrique. +</p> + +<p> +— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…» +</p> + +<p> +Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement désagréable. +Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et jusqu’à la +fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et demie. +</p> + +<p> +Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me laver les +mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de la Louve +rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette tour; mais je +m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la musique. +Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort d’Hercule, +jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce, douce et mâle à la +fois, en sourdine, chantait. C’était un chant étrange, une mélopée tantôt +plaintive, tantôt menaçante. Je la sais maintenant par coeur; je l’ai +tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-être si vous avez +franchi les frontières de la froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans +le vaste empire du nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui +entraînent le voyageur dans les flots et le noient sans miséricorde; +c’est le chant du Lac de Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour +immortel à Michel Vereszezaka. Écoutez ça: +</p> + +<p> +«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné vers le +lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et deux lunes +pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui caresse le +rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu a changées en +fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes blanches comme +des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du mélèze argentée +par les frimas… +</p> + +<p> +«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale +après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de +souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher. +</p> + +<p> +«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après avoir +cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et leurs casques +d’acier. +</p> + +<p> +«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le pouvoir +de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort subite. +</p> + +<p> +«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, le +souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en le +perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du +Switez!… +</p> + +<p> +«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac +s’entrouvrit jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le +regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête +d’une vague et dont on n’a jamais plus entendu parler…» +</p> + +<p> +C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que +murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait +entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la salle et je +me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt, derrière moi, +j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. J’avais devant +moi le prince Galitch. +</p> + +<p> +Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: +«un beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait donné à +sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux, d’une +clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes, +n’eussent laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient +entourés de longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point +été davantage s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait +remarqué cette particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de +toute l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque +trop fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées +et des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement +prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement quelque +importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne l’étais +plus assez. +</p> + +<p> +Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des poèmes si +exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras — ce qui me +fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons parfumés de la +baille, en attendant le second coup de cloche du déjeuner qui devait être servi +sous la cabane de palmes sèches, au terre-plein de la Tour du Téméraire. +</p> + +<p> +2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse +s’empare de nous. +</p> + +<p> +À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où la +vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient d’une +ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la terre et +des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter l’éclat +si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles noirs +dont j’ai parlé au début de ce chapitre. +</p> + +<p> +À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. Darzac, +Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et moi. +Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des convives, +et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout ce qui se +passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques étaient à +leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à la poterne +du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de +l’appartement de M. et de Mme Darzac. +</p> + +<p> +Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions presque +inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, penchant les uns vers +les autres nos vitres noires derrière lesquelles il était aussi impossible +d’apercevoir nos prunelles que nos pensées. +</p> + +<p> +Le prince Galitch parla le premier. +</p> + +<p> +Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un +compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le prince +n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il +s’intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa +qualité de sujet du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait +partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore +n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur +quoi le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était +une feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant +l’arrivée prochaine à Saint- Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait +là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et si +dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale que, sur le +conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la police avait résolu +de prier le journal l’Époque de lui prêter son jeune reporter. Le prince +Galitch avait si bien présenté la chose que Rouletabille rougit jusqu’aux +deux oreilles et qu’il répliqua sèchement qu’il n’avait +jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et que le chef de la +Sûreté de Paris et le maître de la police de Saint-Pétersbourg étaient deux +imbéciles. Le prince se prit à rire de toutes ses dents, qu’il avait +belles et vraiment je vis bien que son rire n’était point beau, mais +féroce et bête, ma foi, comme un rire d’enfant dans une bouche de grande +personne. Il fut tout à fait de l’avis de Rouletabille et, pour le +prouver, il ajouta: +</p> + +<p> +«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on demande +maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire avec un +véritable homme de lettres.» +</p> + +<p> +Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation. +</p> + +<p> +Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la nature. Mais, +pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que les jardins de +Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice: +</p> + +<p> +«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir +que de loin.» +</p> + +<p> +L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre +par une invitation. +</p> + +<p> +Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle déclara +tout à coup: +</p> + +<p> +«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus. +</p> + +<p> +— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid. +</p> + +<p> +— Oui, je les ai visités, et voici comment…» +</p> + +<p> +Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude glacée, +comment elle avait vu les jardins de Babylone. +</p> + +<p> +Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une barrière +qui faisait communiquer directement ces jardins avec la montagne. Elle avait +marché d’enchantement en enchantement, mais sans être étonnée. Quand on +passait sur le bord de la mer, ce que l’on apercevait des jardins de +Babylone l’avait préparée aux merveilles dont elle violait si +audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès d’un petit étang, +tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive duquel se tenaient un +grand lis d’eau et une petite vieille toute ratatinée, au menton en +galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et la petite vieille +s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle s’appuyait pour +courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton. Mrs. Edith avait bien +ri. Elle avait appelé: +</p> + +<p> +«Madame! Madame!» +</p> + +<p> +Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait +disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait continué +sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, elle avait +entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit particulier que font les +oiseaux sauvages quand, surpris par le chasseur, ils s’échappent de la +prison de verdure où ils se sont blottis. C’était une seconde petite +vieille, plus ratatinée encore que la première, mais moins légère, et qui +s’appuyait sur une vraie canne à bec-de-corbin. Elle s’évanouit +— c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit de vue au détour du +sentier. Et une troisième petite vieille appuyée sur deux cannes à +bec-de-corbin surgit encore du mystérieux jardin; elle s’échappa du tronc +d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant plus vite +qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes qu’il +était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs. +Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de marbre +habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois petites vieilles +étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois corneilles sur une +branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants d’où s’échappèrent +des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s’enfuir. +</p> + +<p> +Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec +tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en +fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui n’ont +rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur +d’autres qui n’ont pour elles que la nature. +</p> + +<p> +Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il dit, sans +sourire: +</p> + +<p> +«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je suis +né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. Je ne sors +que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon labeur +poétique avec une jalousie féroce.» +</p> + +<p> +Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication +de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, le valet +du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci demanda la +permission de l’ouvrir, et lut tout haut: +</p> + +<p> +«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience. +Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.» +</p> + +<p> +Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque. +</p> + +<p> +«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne +trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?» +</p> + +<p> +La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir. +</p> + +<p> +«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille. +</p> + +<p> +— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et +permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de +votre fortune.» +</p> + +<p> +Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la bouche pour +répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand étonnement, sans avoir +répondu. Et le prince continua: +</p> + +<p> +«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous. On +peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un Larsan!…» +</p> + +<p> +Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes derrière nos +vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit fut horrible… +Nous restions maintenant immobiles autour de ce silence-là, comme des statues… +Larsan!… +</p> + +<p> +Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis quarante-huit +heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel nous commencions de nous +familiariser, — pourquoi, à ce moment précis, ce nom nous produisit-il un +effet que, pour ma part, je n’avais encore jamais aussi brutalement +ressenti? Il me semblait que j’étais sous le coup de foudre d’un +geste magnétique. Un malaise indéfinissable se glissait dans mes veines. +J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je +n’aurais point la force de me contenir… Le silence que nous continuions à +garder contribuait à augmenter cet incroyable état d’hypnose… Pourquoi ne +parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté du vieux Bob?… On ne +l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les autres, pourquoi +restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?… Tout à coup, je tournai la +tête et je regardai derrière moi. Alors, je compris, à ce geste instinctif, que +j’étais la proie d’un phénomène tout naturel… Quelqu’un me +regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, pesaient sur moi. Je ne vis point +ces yeux et je ne sus d’où me venait ce regard… Mais il était là… Je le +sentais… Et c’était son regard à lui… Et cependant, il n’y avait +personne derrière moi… ni à droite, ni à gauche, ni en face… personne autour de +moi que les gens qui étaient assis à cette table, immobiles derrière leurs +binocles noirs… Alors… alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan +me regardaient derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires! +les vitres noires derrière lesquelles se cachait Larsan!… +</p> + +<p> +Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, avait +cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au mien… Est-ce que +Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient, eux aussi, supporté le même +poids, dans le même moment, le poids de ses yeux?… Le vieux Bob disait: +</p> + +<p> +«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de la +période quaternaire…» +</p> + +<p> +Et tous les binocles noirs remuèrent… +</p> + +<p> +Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement dans la +salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la porte et me dit: +</p> + +<p> +«Eh bien, l’avez-vous senti?…» +</p> + +<p> +J’étouffais; je murmurai: +</p> + +<p> +«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…» +</p> + +<p> +Un silence, et je repris, plus calme: +</p> + +<p> +«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions +fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il n’y +a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez déjà dans +quel état…» +</p> + +<p> +Rouletabille m’interrompit. +</p> + +<p> +«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais quand?… +Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je m’en +éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le chercher +dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu, +vous-même, dehors!…» +</p> + +<p> +Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa +bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, qui +ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était +pas troublée par les mouvements de son coeur: +</p> + +<p> +«Raisonnons!…» +</p> + +<p> +Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà servi +et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, disait-il, se +laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne point chercher Larsan là +où il se montre, le chercher partout où il se cache.» +</p> + +<p> +Ceci suivi de cet autre argument complémentaire: +</p> + +<p> +«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie +pas là où il est.» +</p> + +<p> +Et il reprit: +</p> + +<p> +«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des moments +où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux. +Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes seulement… et +nous verrons peut-être clair!» +</p> + +<p> +Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains et +dit: +</p> + +<p> +«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y +a-t-il à l’intérieur des pierres? +</p> + +<p> +— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai +je. +</p> + +<p> +— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus +rien! Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS! +</p> + +<p> +— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il +voulait en venir. +</p> + +<p> +— Très bien. +</p> + +<p> +— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan. +</p> + +<p> +— Pourquoi? +</p> + +<p> +— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi! +J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je +suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous pourquoi vous +n’êtes pas Larsan?… +</p> + +<p> +— Parce que vous l’auriez bien vu!… +</p> + +<p> +— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force +les poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous +voir!… Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à +la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu +du raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était +Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à +face, un soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la +vicomte Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il +venait arrêter et qu’il n’arrêta pas parce qu’il +l’avait vu, était Ballmeyer! Si l’inspecteur Giraud, qui +connaissait le comte de Motteville comme vous me connaissez, n’avait pas +vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, causant à deux de ses amis dans le +pesage, n’avait pas vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté +Ballmeyer<a href="#fn3" name="fnref3"><sup>[3]</sup></a>! Ah! voyez-vous, +Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon +père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon père!…» +</p> + +<p> +Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de +raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au ciel, +geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien voir!… +</p> + +<p> +«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. Stangerson, +ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince Galitch… Mais il +faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut être Larsan! Seulement alors, +seulement, je respirerai derrière les pierres…» +</p> + +<p> +Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, le pas +régulier de Mattoni qui montait sa garde. +</p> + +<p> +«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les autres? +</p> + +<p> +— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort +d’Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en +gare de Bourg… +</p> + +<p> +— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, +parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles +noirs!» +</p> + +<p> +Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez- vous, +Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!» +</p> + +<p> +Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu +questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, +mais il avait repris, posément: +</p> + +<p> +«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec +moi pendant que Larsan était à Bourg. +</p> + +<p> +«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur +la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, arrivés à +Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent descendre de son train. +</p> + +<p> +«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce +moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient être à +Bourg. +</p> + +<p> +«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux +jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il +arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, sur mes +questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux jours-là, +son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son +voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux grottes ni +hors des jardins de Babylone… +</p> + +<p> +«Prenons d’abord M. Darzac. +</p> + +<p> +— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège! +</p> + +<p> +— Je le sais bien! +</p> + +<p> +— Et c’est une stupidité!… +</p> + +<p> +— Je le sais aussi… Mais pourquoi? +</p> + +<p> +— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il pourra +peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis: un +Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, quelques instants, je +l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une fille au point de se faire +passer pour son père — ceci pour vous rassurer sur le cas de M. +Stangerson — ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé. +Eh! mon ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu’elle +n’eût franchi à son bras le fort d’Hercule!… +</p> + +<p> +— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh +bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie de +cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père, +j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je +n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus +solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs +reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition de Larsan +qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac! +</p> + +<p> +— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on +n’a qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!» +</p> + +<p> +Il les ouvrit. +</p> + +<p> +«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch? +</p> + +<p> +— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui +chante des chansons lithuaniennes? +</p> + +<p> +— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.» +</p> + +<p> +Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout comme +s’il ne s’en apercevait pas. +</p> + +<p> +«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il +tranquillement. +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?… +</p> + +<p> +— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont +nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est +la mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter +l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres +vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement +Rouletabille. +</p> + +<p> +Je ne pus retenir un geste d’admiration. +</p> + +<p> +«Ah! vous ne perdez pas votre temps! +</p> + +<p> +— L’autre non plus», gronda-t-il. +</p> + +<p> +Je croisai les bras. +</p> + +<p> +«Et le vieux Bob? fis-je. +</p> + +<p> +— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; celui-là, +non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh bien, je +vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, cela ne se voit +pas!» +</p> + +<p> +Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il +m’arrêta. +</p> + +<p> +«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?… +</p> + +<p> +— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je. +</p> + +<p> +— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…» +</p> + +<p> +Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et brûlante. Il +s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… songeant à quoi? À +ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance n’avait +pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon de +moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain routinier de sa +trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée +sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu depuis deux ans… On change +toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, qui ne buvait que de +l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, Mrs. Edith?… +Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens fou, moi aussi?… +Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en noir?… comme… comme +Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu +fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous ensorcelés!… Parce que la Dame en noir +vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous tremblons du même +frisson qu’elle… La peur, ça se gagne… comme le choléra. +</p> + +<p> +3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures. +</p> + +<p> +Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer +dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le vieux Bob, +Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de bandits qui +avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai, +sous cette impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux +château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de donner raison à +mon cauchemar et je me dis tout haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous +réfugier?» Je mis le nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du +Téméraire, s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre +ses jolis doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, +arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait +faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de ses yeux +qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le voir +regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour Carrée, +habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant souci. +</p> + +<p> +Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où va se +produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan intérieur de +l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de plain-pied avec la +Cour de Charles le Téméraire. +</p> + +<p> +Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se trouvait dans +un large corridor qui avait fait partie autrefois de la salle des gardes. La +salle des gardes prenait autrefois tout l’espace O, O1, O2, O3, et était +fermée de murs de pierre qui existaient toujours avec leurs portes donnant sur +les autres pièces du Vieux Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans +cette salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de façon à +constituer une pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de +transformer en salle de bains. +</p> + +<p> +Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à angle droit +O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de loge aux Bernier était +située en S. On était dans la nécessité de passer devant cette porte pour se +rendre en R, où se trouvait l’unique porte permettant d’entrer dans +l’appartement des Darzac. L’un des époux Bernier devait toujours se +tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux qui avaient le droit +d’entrer dans leur loge. De cette loge, on surveillait également, par une +petite fenêtre pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur l’appartement +du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur +appartement, l’unique clef qui ouvrait la porte R était toujours chez les +Bernier; et c’était une clef spéciale et toute neuve, fabriquée la veille +dans un endroit que seul Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé +la serrure lui-même. +</p> + +<p> +Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée pour +l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du +vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel il +avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un prisonnier +et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en +prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge. +</p> + +<p> +Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il lui +plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau installé dans la +tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et sans se tourmenter de +personne. Pour cela, il fallait encore laisser la porte K ouverte. Il +l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur un ton d’ironie +tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait avoir +Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du professeur +Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de +ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint pas +qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait compris qu’il +n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue, +qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le principal +attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité! Et il avait +ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une condition +c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du soir, et que +cette clef restât toujours en possession des Bernier qui viendraient lui ouvrir +s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le vieux Bob qui travaillait +quelquefois très tard dans la tour de Charles Le Téméraire. Mais non plus il ne +voulait avoir l’air de contrecarrer en tout ce brave M. Rouletabille qui +avait, disait-il, peur des voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à +la décharge du vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes +défensives de notre jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé +utile de le mettre au courant de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait +bien entendu parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois +sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser +qu’elle n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis +qu’elle s’appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob était un +égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause qu’il +possédait le plus vieux crâne de l’humanité, il ne pouvait concevoir que +tout le monde ne le fût point autour de lui. +</p> + +<p> +Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère +Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites +«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père Bernier +de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac. +</p> + +<p> +C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac. +L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, très +vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une +table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux +ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois +des meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture +que toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la +grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde fenêtre +J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de barreaux épais +entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le lit, haut sur ses pieds, +était adossé à la muraille extérieure et poussé contre la cloison (de pierre) +qui séparait la chambre de M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans +l’angle de la tour, se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une +table- guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout +ce qu’il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. +C’était tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette +chambre, si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la +mère Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois +qu’ils faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait +ses vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac, +venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le coup +d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller. +</p> + +<p> +Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la chambre de Mme +Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions personne derrière nous chez +M. Darzac. Aussitôt entré dans l’appartement, Bernier qui nous avait +suivis avait eu soin, comme il le faisait toujours, de tirer les verrous qui +fermaient intérieurement l’unique porte faisant communiquer +l’appartement avec le corridor. +</p> + +<p> +La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais bien +éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et gaie. Aussitôt +qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et tourner vers moi +son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit: +</p> + +<p> +«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?» +</p> + +<p> +Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux comme +toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du reste, grande +ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que l’on avait +tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui garnissait un côté +de la muraille. L’autre côté était occupé par le lit. Cette penderie +était si haut placée que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que +l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point jusqu’au parquet, de +telle sorte qu’il eût été absolument impossible à quelqu’un qui eût +voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme la +tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des plus légères, il +n’eût pu également s’y suspendre. Rouletabille n’en examina +pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. +Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, +entre lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu. +</p> + +<p> +Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du départ et +nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le dernier. +Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il remit dans la +poche du haut de son veston que fermait une boutonnière qu’il boutonna. +Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de l’appartement du vieux +Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi facile à visiter que +l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement, ameublement +sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes. +Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère Bernier venait de placer sa +chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus clair à sa +besogne qui était toujours celle du pelage des pommes de terre dites +«saucisses». +</p> + +<p> +Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes comme le +reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient avec le +rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait dans +l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le plafond +de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda +un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait +inutilisable. +</p> + +<p> +On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à +Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée +n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand +nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être +humain ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier, +quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi +que je vais le raconter. +</p> + +<p> +Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans son +corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et moi +nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire. +</p> + +<p> +À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour +B’’. Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la +terre, attirés par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, +voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule +mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette agitée +et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La +falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on pourrait la +croire toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l’a mise +au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque- mort, avec sa +redingote et son chapeau haut de forme, s’agite-t- il, grotesque et +macabre, devant cette caverne trois cents fois millénaire, creusée dans la lave +ardente pour servir de premier toit à la première famille, aux premiers jours +de la terre? Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le +voyons brandir son crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son +rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur. +</p> + +<p> +Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de +passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il ne nous +voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il comprend +qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore dit à +mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne sais +pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours. +</p> + +<p> +— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille. +</p> + +<p> +— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur Stangerson +ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que c’est cette idée +que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce voyage dans la cervelle de +ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en +sourire. Nous ne le quittons pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour +Carrée. Il est certain «qu’il n’en peut plus»! Sa taille +s’est encore voûtée. Il a les mains dans les poches. Il a l’air +dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de tout, avec ses mains +dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et +l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis l’avouer tout de suite, +moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a procuré, grâce à l’aide +géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante le plus affreux qui +puisse secouer des moelles humaines, en vérité! Alors! Alors, qu’est-ce +qui l’aurait cru?… +</p> + +<p> +M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva +naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier était sorti +devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans sa poche +et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite qu’aucun +barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M. Darzac entre +dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et +c’est la vérité. +</p> + +<p> +Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais si je +vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par +«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à +éclater. +</p> + +<p> +À ce moment, il est cinq heures. +</p> + +<p> +4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit +l’attaque de la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement dit, à +continuer à nous «monter la tête», sur le terre- plein de cette tour +B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur +l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la +Tour Carrée où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il +pensait. Il pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il +vida entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande +stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait +évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour +du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait encore des +pommes de terre répandues. +</p> + +<p> +Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par son +père, au premier étage de la Louve. +</p> + +<p> +La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un violent +orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite… +</p> + +<p> +Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde et +épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air +est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la +terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord de la +Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, il +fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour voir. Il y a +évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient des propos +préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent l’auditoire du +vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il +s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet +auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle, +avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son +mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel est +donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie avec +tant de grâces languissantes? +</p> + +<p> +Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous +renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de la porte +de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous rejoint et son +oeil suit la direction indiquée par l’index de Rouletabille. +</p> + +<p> +«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?… +</p> + +<p> +— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince +Galitch.» +</p> + +<p> +Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions +jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne me +serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si grand… +Rouletabille me comprend, hausse les épaules… +</p> + +<p> +«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…» +</p> + +<p> +Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince. +</p> + +<p> +«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter, +c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. +Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. ça +va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant- dernière fois +qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient +et n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de +l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée +de Moscou…» +</p> + +<p> +Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour. +</p> + +<p> +Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent leur +promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse soudain de +gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le château, y +entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut du terre-plein de +la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est devenu la +tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous +l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son +plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient furieux. Il adresse +les pires injures au plus vieux crâne de l’humanité. Il descend dans la +Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps encore les éclats de sa colère +jusqu’au fond de la batterie basse. Des coups sourds y retentissaient. On +eût dit qu’il se battait contre les murs. +</p> + +<p> +Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château Neuf. Et, +presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit entendre sur la mer +lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute noire. +</p> + +<p> +Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une +idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à son +maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, entra dans +la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en +donna une également à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour Carrée. +Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de M. et Mme +Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette langue; mais +nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. Walter était chargé de +distribuer le courrier depuis que le père Jacques n’avait plus le droit +de s’éloigner de sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et +lui dit qu’il allait faire lui-même la commission. +</p> + +<p> +Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber. +</p> + +<p> +Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à cheval sur +une chaise, le père Bernier fumait sa pipe. +</p> + +<p> +«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille. +</p> + +<p> +— Il n’a pas bougé», répondit Bernier. +</p> + +<p> +Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de +l’intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la +personne est entrée. Règlement Rouletabille). +</p> + +<p> +M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons chez +lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon, juste en +face de la porte R et faisait face à cette porte. +</p> + +<p> +Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la lettre +qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le presse +de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en Russie. +</p> + +<p> +M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous venons lui +remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à Rouletabille la missive que +je viens de recevoir; elle est de mon ami de Paris qui, après m’avoir +donné quelques détails sans importance sur le départ de Brignolles, +m’apprend que ledit Brignolles se fait adresser son courrier à Sospel, à +l’hôtel des Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et +Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons d’aller à +Sospel le plus tôt qu’il nous sera possible, et nous sortons de +l’appartement Darzac. La porte de la chambre de Mme Darzac n’était +pas fermée. Voilà ce que j’observai en sortant. J’ai dit, du reste, +que Mme Darzac n’était point chez elle. Aussitôt que nous fûmes sortis, +le père Bernier referma à clef la porte de l’appartement, aussitôt… +aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et il mit la clef dans sa poche, +dans la petite poche d’en haut de son veston. Ah! je le vois encore +mettre la clef dans sa petite poche d’en haut de son veston, je le jure!… +et il en a boutonné le bouton. +</p> + +<p> +Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père Bernier +dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et qu’il +n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est +pas parce qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon +chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis +hautement, dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son +devoir et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, +était une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. +Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle +sera heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi +l’hommage rendu à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux. +</p> + +<p> +Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour Carrée, nous +allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, Rouletabille, M. Darzac +et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, M. Darzac poussa un cri en +voyant l’état dans lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait +depuis la veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à +une grande échelle du château fort d’Hercule tel qu’il existait au +XVe siècle, d’après des documents que nous avait montrés Arthur Rance. Ce +lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait été toute barbouillée. Il +tenta en vain de demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé +auprès d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une +omoplate qu’il ne lui répondit même pas. +</p> + +<p> +J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la +précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je reproduis nos +faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les événements les plus +futiles ont une importance en réalité considérable, car chaque pas que nous +faisons, en ce moment, nous le faisons en plein drame, sans nous en douter, +hélas! +</p> + +<p> +Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du +moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, et +pensant sans doute à tout autre chose. +</p> + +<p> +En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au ciel qui +se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En attendant, la +pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions. +</p> + +<p> +«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait +peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…» +</p> + +<p> +Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions arrivés +sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta: +</p> + +<p> +«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là… +</p> + +<p> +— Qui? +</p> + +<p> +— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est +embaumé?» +</p> + +<p> +Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon chemin sans +plus m’occuper de lui; ce que je fis. +</p> + +<p> +Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, de me +trouver face à face avec Mathilde!… +</p> + +<p> +Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme +un oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. +Elle glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au +rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché sur la +rampe du premier palier, regardait, lui aussi. +</p> + +<p> +Et il remonta jusqu’à moi. +</p> + +<p> +«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!» +</p> + +<p> +Il paraissait à nouveau très agité. +</p> + +<p> +«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans +vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…» +</p> + +<p> +Et il s’affala tout à coup sur une chaise. +</p> + +<p> +«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De +l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: +«Non!… c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le +poing au ciel noir qui ne crevait toujours point. +</p> + +<p> +Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui +m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce +que la Dame en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien +embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva: +</p> + +<p> +«Où allez-vous? +</p> + +<p> +— Prendre la garde à la poterne.» +</p> + +<p> +Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa +soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à la Louve. +Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara que celui-ci ne +voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût souffrant, +s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point que Mr +Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais termes avec +son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur +Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui me +troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne ne mangea. +Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. Toutes les fenêtres +étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et un violent coup de tonnerre se +succédèrent rapidement et, tout à coup, ce fut le déluge. Un soupir de +soulagement détendit nos poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à +temps pour n’être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir +engloutir la presqu’île. +</p> + +<p> +Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos +courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point +répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait +fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses +oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis, +dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle +jetait le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite +épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et +puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore +jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. Edith en +avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, se +promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour Ronde. En +sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête pour voir une fois +encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite de ce qu’il lui avait +été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de l’humanité était sur +le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l’air +toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s’était toujours conduit +d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son crâne! Elle +s’était enfuie, un peu effrayée. +</p> + +<p> +Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce qu’elle +avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob était +badigeonné de la peinture de Robert Darzac. +</p> + +<p> +Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi pour +échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir était venue +faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir. +</p> + +<p> +Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait de force. +Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! Je le +trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour +Carrée et recevant tout l’orage sur le dos. +</p> + +<p> +Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne. +</p> + +<p> +«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme +c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu +n’as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je +hurle, écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le +tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…» +</p> + +<p> +Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, des +clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu vraiment +fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts l’atroce +douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la flamme +dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan! +</p> + +<p> +Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le poignet et +une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête: +</p> + +<p> +«Où est-il?… Où est-il?» +</p> + +<p> +C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel +éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux délire, +hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit. Elle le vit. +Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel et par +l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit comme un +drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la malheureuse, car +je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste +déchaînement des éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche +terrible, au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le +doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!… Ah! je +comprends! Je comprends comment Rouletabille, s’en est souvenu par-delà +les années… Oui, oui, c’est une odeur pleine de mélancolie, un parfum +pour tristesse intime… Quelque chose comme le parfum isolé et discret et tout à +fait personnel d’une plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir +pour elle toute seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a +donné de ces idées- là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus +tard… parce que Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un +bien doux et bien tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un +coup, là, au milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout +d’un coup, quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! +extraordinaire, car j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir +sans découvrir ce que ce parfum avait d’extraordinaire, et il +m’apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de la terre +— et même tous ceux qui font mal à la tête — sont balayés comme une +haleine de rose par le vent de mer. Je comprends que lorsqu’on +l’avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin tant pis si je me +vante, mais je suis persuadé que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre +le parfum de la Dame en noir, et il fallait certainement pour cela être très +intelligent, et il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les +autres soirs, bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se +passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique +et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, +c’était pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était +un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un +coeur d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était +un coeur de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir +s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac +et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!… +</p> + +<p> +Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir appelait +Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, bondit, se sauva à +travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en noir! Le parfum de la Dame +en noir!…» +</p> + +<p> +La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de +son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne +s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la +suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour +trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait +comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère et +l’enfant. +</p> + +<p> +Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la chambre +du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. Là, nous allions +être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez elle, car nous +savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour du Téméraire. +</p> + +<p> +Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je passai en +face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y fus mis +à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à +brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la +façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je +ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda: «Il +y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» je fus plus +ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de l’orage. Et je +compris que, dans le moment même que la nature entière s’apaisait au +dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à l’abri, un +plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre vainement depuis des +siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise contenance et trahir +tout l’émoi où me plongeait cette phrase inattendue. D’abord, je ne +répondis point; je balbutiai, et certainement je fus tout à fait ridicule. +Voilà des années que ces choses se sont passées. Mais j’y assiste encore +comme si j’étais mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés +et qui ne sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée +et, comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec +ses cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la soie +légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés comme une +loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle +qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens bien que mon émotion, même +après tant d’années, quand je songe à ces choses, me fait écrire des +phrases qui manquent de simplicité. Je n’en dirai point plus long sur ce +sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du professeur Stangerson me +comprendront peut-être, et je ne veux ici, vis-à-vis de Rouletabille, +qu’affirmer le sentiment de respectueuse consternation qui me gonfla le +coeur devant cette mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où +l’avait jetée l’affreuse tempête — physique et morale — +où elle se débattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car +j’avais juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas! Que mon silence +même parlait plus haut que ne l’avait jamais fait aucune de mes +plaidoiries. +</p> + +<p> +Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma vie: +</p> + +<p> +«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous deux!» +</p> + +<p> +Et elle ajouta avec un gros sanglot: +</p> + +<p> +«Pourquoi continue-t-il à mentir?» +</p> + +<p> +Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette +femme avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de +tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais +existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum +de la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie… +</p> + +<p> +Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en +quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… +tout ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu de +cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les deux. +Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que +c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui avait +l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre +était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui +avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une institution de +Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une explication, mais +celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il s’était troublé +quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège d’Eu et du voyage que +nous avions fait là-bas avant de venir à Menton. +</p> + +<p> +«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt. +</p> + +<p> +Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit +d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois +qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir +même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne +eudoise. +</p> + +<p> +«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai +ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de +Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?» +</p> + +<p> +Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme +qui avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je +l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs +incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le +malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui avait +crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils +c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme +vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais +cru Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé. +</p> + +<p> +Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé +jusqu’à lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de +personne, pas même d’un voleur! C’est alors qu’elle était +rentrée dans la Tour Carrée et qu’elle avait désiré mourir. Mais elle +n’avait pas retrouvé son fils pour le perdre sitôt et elle vivait encore! +J’étais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais pardon +pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était le résultat de la politique de mon +ami. Sous prétexte de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la +tuait! Je ne voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je +m’enfuis! J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis +de la Tour Carrée, en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la +Cour du Téméraire, mais celle-ci était déserte. +</p> + +<p> +À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y avait une +lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier branlant +du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je l’enfonce. +Rouletabille est devant moi: +</p> + +<p> +«Que voulez-vous, Sainclair?» +</p> + +<p> +En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon courroux. +</p> + +<p> +«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée. +Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!… +</p> + +<p> +— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!… +</p> + +<p> +— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue- +t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle +m’a ordonné de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux +prises avec mon père!» +</p> + +<p> +Et il ricane, ricane. +</p> + +<p> +«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…» +</p> + +<p> +Il était affreux en parlant ainsi. +</p> + +<p> +Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante. +«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne +connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!» +</p> + +<p> +.. .. .. .. .. +</p> + +<p> +À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! Ah! +revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se dressent sur +ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être frappé +lui-même!… +</p> + +<p> +Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée emplit la +forteresse: Maman! Maman! Maman! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap11"></a>XI<br/> +L’attaque de la Tour Carrée</h2> + +<p> +J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, +redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» +une telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours +tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il +n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire +incapable de voler directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser +comme un oiseau ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et +qu’il remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, +me renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers +couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui +venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable! +</p> + +<p> +Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué +sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte +de la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut +la forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante, malgré le +cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait une terreur +indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille, +et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je n’entendis plus que +des soupirs et des gémissements, et encore ces deux syllabes que la nuit +répétait indéfiniment: «Maman! Maman!» +</p> + +<p> +Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur +désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour +Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que +j’essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions +tout perdu, tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils +n’avait-il point retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin +retrouvé l’enfant?… Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle +était si vivante? Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, +debout, sur le seuil de la tour? +</p> + +<p> +Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire +quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu? +Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se +trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse de la +Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du +sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, +n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du +jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais pas. Et la +porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux murmure: «Maman! +Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait que cela en +pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient même pas eu la +précaution de refermer complètement la porte du salon du vieux Bob. C’est +là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait emporté son enfant! +</p> + +<p> +… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se répéter: +«Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses entrecoupées, des phrases +sans suite… des stupidités divines… «Alors, tu n’es pas mort!»… Sans +doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était suffisant pour les faire +repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient s’embrasser, rattraper +le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en +noir!… Je l’entendis qui disait encore: «Tu sais, maman, ce n’est +pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait pensé, au son de sa voix, +qu’il avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre Rouletabille. +«Non! mon petit!… non, tu n’as pas volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce +n’était pas ma faute si j’entendais… mais j’en avais +l’âme toute chavirée… C’était une mère qui avait retrouvé son +petit, quoi!… +</p> + +<p> +Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais +savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré. +</p> + +<p> +La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite +veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être au lit +quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à la hâte, +quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les traits +étaient décomposés par la peur. +</p> + +<p> +«Où est le père Bernier? demandai-je. +</p> + +<p> +— Il est là, répondit-elle en tremblant. +</p> + +<p> +— Là?… Où, là?…» +</p> + +<p> +Mais elle ne me répondit pas. +</p> + +<p> +Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour savoir sur +quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je baissai la veilleuse +et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert de pommes de terre; il +en avait roulé partout. La mère Bernier ne les avait donc pas ramassées depuis +que Rouletabille avait vidé le sac? +</p> + +<p> +Je me relevai, je retournai à la mère Bernier: +</p> + +<p> +«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu? +</p> + +<p> +— Je ne sais pas», répondit-elle. +</p> + +<p> +Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le +père Bernier apparut sur le seuil de la loge. +</p> + +<p> +«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair? +</p> + +<p> +— Bernier!… Qu’est-il arrivé? +</p> + +<p> +— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave… +(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée +qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac, en +posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a eu +peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur appartement +était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et vous aviez entendu +quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer. +</p> + +<p> +— M. Darzac était donc rentré chez lui?… +</p> + +<p> +— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour, +monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il +est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur! Ah! +je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement, il +n’y avait personne de blessé. +</p> + +<p> +— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez +elle? +</p> + +<p> +— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle +l’a suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble. +</p> + +<p> +— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre? +</p> + +<p> +— Tenez, le voilà!…» +</p> + +<p> +Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de +l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait +signe. Je m’approchai de lui et il me dit: +</p> + +<p> +«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce +n’est pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en +parle pas. Les autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. +C’est inutile d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! +J’ai un service personnel à vous demander. +</p> + +<p> +— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez bien. +Disposez de moi, si je puis vous être utile. +</p> + +<p> +— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se +coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle ira se +reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du calme, Sainclair! +Nous avons tous besoin de calme et de silence… +</p> + +<p> +— Bien, mon ami, comptez sur moi!» +</p> + +<p> +Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui attestait mon +dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous cachaient quelque +chose, quelque chose de très grave!… +</p> + +<p> +Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver +Rouletabille dans le salon du vieux Bob. +</p> + +<p> +Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la Dame +en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si silencieux et +avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui avais entendu les +transports de tout à l’heure et qui m’attendais à trouver le fils +dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux sans dire un mot, +sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme Darzac à quitter +Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle m’intrigua à un +point que je ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille +acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se pencha sur le front de +mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon enfant» d’une voix +si blanche, si triste, et en même temps si solennelle, que je crus entendre +l’adieu déjà lointain d’une mourante. Rouletabille, sans répondre à +sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il tremblait comme une feuille. +</p> + +<p> +Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée. +J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose +d’inouï. L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; +et il n’est point douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, +si sa raison et son coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui +venait de se passer entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que +Rouletabille ne pensait pas comme moi? +</p> + +<p> +… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais +Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet +qui joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par +l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un +enfant, dit à voix basse: +</p> + +<p> +«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je +n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée. +C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part +de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…» +</p> + +<p> +Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le +salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point +fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre +distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré l’épaisseur +des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous trouvions maintenant, +nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre, mais n’était-ce pas déjà +quelque chose que de pouvoir entendre?… L’orage avait fui, mais les flots +n’étaient pas encore apaisés et ils se brisaient sur les rocs de la +presqu’île d’Hercule avec cette violence qui rendait toute approche +de barque impossible! Ainsi pensai-je dans le moment à une barque, parce que, +une seconde, je crus voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre +— une ombre de barque. Mais quoi! C’était là évidemment une +illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout, — de mon +esprit certainement plus agité que les flots. +</p> + +<p> +Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir — +ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une expiration, +comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine comme la vie qui +s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva par cette fenêtre et +passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien… non, on n’entendait +plus rien que le mugissement intermittent de la mer, et, tout à coup, la +lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour Carrée, toute noire, rentra +dans la nuit. Mon ami et moi nous étions saisi la main et nous nous commandions +ainsi, par cette communication muette, l’immobilité et le silence. +Quelqu’un mourait, là, dans la tour! Quelqu’un qu’on nous +cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un qui n’était ni Mme +Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère Bernier, ni, à n’en +point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne pouvait pas être dans la +tour. +</p> + +<p> +Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre qui +avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart d’heure +s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la fenêtre de sa +chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller éteindre cette lumière +et redescendre. Je pris mille précautions; cinq minutes plus tard, +j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait plus maintenant +d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible lueur au ras du +sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie basse de la Tour +Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier où veillait Mattoni. En somme, +en considérant la position qu’ils occupaient, on pouvait très bien +s’expliquer que ni le vieux Bob ni Mattoni n’eussent rien entendu +de ce qui s’était passé dans la Tour Carrée, ni même, dans l’orage +finissant, des clameurs de Rouletabille poussées au-dessus de leurs têtes. Les +murs de la poterne étaient épais et le vieux Bob était enfoui dans un véritable +souterrain. +</p> + +<p> +J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans +l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation +qu’il n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la +porte de la Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme +j’allais me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste +sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à +lui-même de dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était +très courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon +ami, et voici ce que je vis: +</p> + +<p> +D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, +qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la +poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté +de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se retourna du +côté de la tour et fit un signe que nous pouvions interpréter comme un signe de +tranquillité. À qui s’adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore; +mais il se rejeta brusquement en arrière, me repoussant. +</p> + +<p> +Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y avait +plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou plutôt nous +l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une courte +conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous entendîmes +quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du jardinier, et le père +Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse noire et tout doucement roulante +d’une voiture. Nous distinguions bientôt que c’était la petite +charrette anglaise, traînée par Toby, le poney d’Arthur Rance. La Cour du +Téméraire était de terre battue et le petit équipage ne faisait pas plus de +bruit sur cette terre que s’il avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby +était si sage et si tranquille qu’on eût dit qu’il avait reçu les +instructions du père Bernier. Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore +la tête du côté de nos fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, +arriva sans encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la +porte le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants +s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à mon +ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans que +j’en pusse deviner la raison subite. +</p> + +<p> +Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et retournait +à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher davantage, et, +certainement, les personnes qui étaient maintenant sur le seuil de la Tour +Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient regardé de notre côté, mais +elles ne pensaient guère à nous. La nuit s’éclaircissait alors d’un +beau rayon de lune qui fit une grande raie éclatante sur la mer et allongea sa +clarté bleue dans la Cour du Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis +de la tour et s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris +qu’ils eurent un mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la +Dame en noir prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, +il le faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si +elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point +conclure. +</p> + +<p> +Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui +me manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et +qu’il souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser +sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa +casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes +distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait fait de +gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le mur de la tour, +la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune aide. Et, soudain, dans le +moment que M. Darzac avait réussi à pousser le sac dans la voiture, Mathilde +prononça, d’une voix sourdement épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» +— «C’est la fin!…» répondit M. Darzac qui, maintenant, +s’épongeait le front. Sur quoi il mit son pardessus et prit Toby par la +bride. Il s’éloigna, faisant un signe à la Dame en noir, mais celle-ci, +toujours appuyée à la muraille comme si on l’avait allongée là pour +quelque supplice, ne lui répondit pas. M. Darzac nous parut plutôt calme. Il +avait redressé la taille. Il marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: +d’un pas d’honnête homme conscient d’avoir accompli son +devoir. Toujours avec de grandes précautions, il disparut avec sa voiture sous +la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint +énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et +retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand il ne +fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée, +Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa entre +la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du concierge. +</p> + +<p> +«Venez avec moi», lui dit-il. +</p> + +<p> +L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi +aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux +étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent: +</p> + +<p> +«C’est un grand malheur!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap12"></a>XII<br/> +Le corps impossible</h2> + +<p> +«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua +Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si +vous ne nous cachez rien. Allons, venez!» +</p> + +<p> +Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf, +et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon Rouletabille. +Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un problème +sentimental qui l’avait intéressé si personnellement, maintenant +qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il reconquérait toutes +les forces incroyables de son esprit pour la lutte entreprise contre le +mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu, jusqu’à la minute +suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma vie, même aux +côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé et se furent +expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste d’hésitation dans +la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui ne contribue +nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation faite à +l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 au 13 +avril. +</p> + +<p> +Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il +brisera et qui crieront grâce. +</p> + +<p> +Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre compte à +des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de Rouletabille, nous +le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la lampe. +</p> + +<p> +Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa pipe; +il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui +s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil +s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il +dit: +</p> + +<p> +«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?» +</p> + +<p> +Bernier secoua sa rude tête de gars picard. +</p> + +<p> +«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je +n’en sais rien!…» +</p> + +<p> +Rouletabille: +</p> + +<p> +«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me racontez pas +ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de rien!… +</p> + +<p> +— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus? +</p> + +<p> +— Mais, de votre sécurité, Bernier!… +</p> + +<p> +— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait! +</p> + +<p> +— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se +levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le temps de +faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique nécessaire… «Alors, +reprit-il, il était dans la Tour Carrée? +</p> + +<p> +— Oui, fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Où? Dans la chambre du vieux Bob? +</p> + +<p> +— Non! fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Caché chez vous, dans votre loge? +</p> + +<p> +— Non, fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans +l’appartement de M. et Mme Darzac? +</p> + +<p> +— Oui, fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Misérable!» grinça Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge, et +l’enlevai aux griffes de Rouletabille. +</p> + +<p> +Quand il put respirer: +</p> + +<p> +«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler? fit-il. +</p> + +<p> +— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous avouez +qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui donc +l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui, +seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?» +</p> + +<p> +Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui +m’accusez d’être le complice de Larsan? +</p> + +<p> +— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous +savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!… +</p> + +<p> +— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… +j’ai eu tort de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand +on se bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande +pardon! +</p> + +<p> +— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous êtes +un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que +j’incrimine: c’est votre négligence. +</p> + +<p> +— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. +Ma négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai +eu toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans +cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, +à cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point, +naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, vous et +M. Sainclair! +</p> + +<p> +— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet +individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous +l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. +et Mme Darzac s’il n’y était pas! +</p> + +<p> +— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était! +</p> + +<p> +— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. Et +vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en l’absence de +M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre quand il avait la +clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre pendant qu’il +était là! +</p> + +<p> +— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus que +tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: voilà bien +le mystère! +</p> + +<p> +— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi, +avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé immédiatement la +porte? +</p> + +<p> +— Oui, monsieur. +</p> + +<p> +— Et quand l’avez-vous rouverte? +</p> + +<p> +— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac +chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque +temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils se +sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur +appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu +qu’on repoussait les verrous. +</p> + +<p> +— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas +ouvert la porte? +</p> + +<p> +— Pas une seule fois. +</p> + +<p> +— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps? +</p> + +<p> +— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de +l’appartement, et c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à +six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte +de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. +Après le dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma +femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même si nous +l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte de +l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus +incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne savait pas ce +qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce qui s’est +passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement à cinq +heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui +s’est passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que +M. Darzac était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de +même, l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, +et puis, encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et +que j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est +passé après. Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la +mort de l’homme, ce qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! +C’est un mystère! +</p> + +<p> +— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez +bien que vous n’avez pas quitté le couloir? +</p> + +<p> +— Ma foi, oui! +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille. +</p> + +<p> +— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez +appelé… +</p> + +<p> +— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez +cette minute-là… +</p> + +<p> +— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. +Darzac était dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un +mystère!… +</p> + +<p> +— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces +deux minutes-là? +</p> + +<p> +— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge +l’aurait bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si +intrigué, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne +d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que +personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, la +nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le +lui ai juré sur le cadavre qui était là! +</p> + +<p> +— Où était-il, le cadavre? +</p> + +<p> +— Dans sa chambre. +</p> + +<p> +— C’était bien un cadavre? +</p> + +<p> +— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais! +</p> + +<p> +— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier. +</p> + +<p> +— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il +avait un coup de revolver dans le coeur!» +</p> + +<p> +Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu? +Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux yeux de +Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème de savoir +comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il venu se faire +tuer? +</p> + +<p> +Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire +avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il +était derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout +doucement dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la +mère Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement +de Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles +qu’on bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» +fit la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui +appelait: «Au secours!» Ce cri- là, nous ne l’avions pas entendu, nous +autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme +s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et +la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte continuait de +l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux hommes, +et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots furent prononcés: «Ce +coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit M. Darzac qui appelait sa +femme à son secours d’une voix étouffée, épuisée: «Mathilde! Mathilde!» +Évidemment, il devait avoir le dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand, +tout à coup, le coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père +Bernier que le cri qui l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui +avait poussé le cri, avait été mortellement frappée. Bernier ne +s’expliquait point cela: l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi +n’ouvrait-elle point au secours qu’il lui apportait? Pourquoi ne +tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque aussitôt après le coup de revolver, +la porte sur laquelle le père Bernier n’avait cessé de frapper +s’était ouverte. La chambre était plongée dans l’obscurité, ce qui +n’étonna point le père Bernier, car la lumière de la bougie qu’il +avait aperçue sous la porte, pendant la lutte, s’était brusquement +éteinte et il avait entendu en même temps le bougeoir qui roulait par terre. +C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l’ombre de M. +Darzac était penchée sur un râle, sur quelqu’un qui se mourait! Bernier +avait appelé sa femme pour qu’elle apportât de la lumière, mais Mme +Darzac s’était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de lumière! Et +surtout qu’il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait couru à la porte +de la tour en criant: «Il vient! il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! +ouvrez la porte, père Bernier! Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui +avait ouvert la porte, pendant qu’elle répétait, en gémissant: +«Cachez-vous! Allez-vous- en! Qu’il ne sache rien!» +</p> + +<p> +Le père Bernier continuait: +</p> + +<p> +«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous a +entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi, +j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait +fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un sac, +Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en entend +plus parler!» +</p> + +<p> +— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; +ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon +tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible. +Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, dans le +salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme +dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que M. Darzac +avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j’avais dit à M. Darzac: «Un +conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle n’est pas assez profonde +pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si claire qu’on en voit le +fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a demandé M. Darzac à voix +basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en sais rien, monsieur. Tout ce +que je pouvais faire pour vous, et pour madame, et pour l’humanité, +contre un bandit comme Frédéric Larsan, je l’ai fait. Mais ne m’en +demandez pas davantage et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la +chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous +avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa +chambre. Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu +tout à coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, messieurs, +mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin, +nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier bandit!… Mais, +voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra jamais cacher une histoire +pareille… et on ferait mieux de la raconter tout de suite à la justice… +J’ai promis de me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais je +suis bien content tout de même de me décharger d’un pareil poids devant +vous, qui êtes des amis à madame et à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur +faire entendre raison… Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un +honneur de tuer un Larsan! Pardon d’avoir encore prononcé ce nom- là… je +sais bien, il n’est pas propre… C’est-y pas un honneur d’en +avoir délivré la terre en s’en délivrant soi-même? Ah! tenez!… une +fortune!… Mme Darzac m’a promis une fortune si je me taisais! +Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la meilleure fortune +de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de malheurs!… Tenez!… +Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… Qu’est-ce +qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant +vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée +avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l’avez tué! Tout +le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a eu déjà trop de +scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c’est possible, +on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en mourrait!» Je ne lui ai rien +répondu, mais j’en avais bien envie. J’avais sur la langue de lui +dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, on croira à des tas de choses +injustes, et monsieur votre père en mourra bien davantage!» Mais c’était +son idée! Elle veut qu’on se taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!» +</p> + +<p> +Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains: +</p> + +<p> +«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!» +</p> + +<p> +Rouletabille l’arrêta: +</p> + +<p> +«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son +avis? +</p> + +<p> +— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui +obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère blessure à la +gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y avait +qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le +misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il +n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. +Ses premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire: +</p> + +<p> +«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait +personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.» +</p> + +<p> +— Où cela se passait-il? +</p> + +<p> +— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre +chère femme. +</p> + +<p> +— Et le cadavre? Où était-il? +</p> + +<p> +— Il était resté dans la chambre de M. Darzac. +</p> + +<p> +— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en +débarrasser? +</p> + +<p> +— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était +prise, car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service; +vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y +attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le +réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi +qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. +Darzac, qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée +des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair, +ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. Rouletabille, +ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame n’a voulu que je +sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été fermée et que votre lumière +a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions point rassurés avec le +cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer, +et quel soupir! Le reste, monsieur, vous l’avez vu, et vous en savez +maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!» +</p> + +<p> +Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le +remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui recommanda +la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa brutalité, et lui +ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il venait de subir à +Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui serrer la main, mais +Rouletabille retira la sienne. +</p> + +<p> +«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous quitta pour +aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis- je, quand nous fûmes seuls. +Larsan est mort?… +</p> + +<p> +— Oui, me répliqua-t-il, je le crains. +</p> + +<p> +— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?… +</p> + +<p> +— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais +pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ NI +MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap13"></a>XIII<br/> +Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</h2> + +<p> +Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus +effrayé moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais +encore vu dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à +travers la chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la +glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le front comme +s’il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est- ce bien toi, +Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il +paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne vouloir +point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi s’accroupir à +la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive +lointaine, attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit du +sabot de Toby. On eût dit une bête à l’affût. +</p> + +<p> +… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une +raie blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. +C’était l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de +la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un +qui n’a pas dormi. +</p> + +<p> +«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais compte de +mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec votre mère. Et +comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais savoir, mon ami, si elle +vous a raconté «l’histoire de l’accident de revolver sur la table +de nuit»? +</p> + +<p> +— Non!… me répondit-il sans se détourner. +</p> + +<p> +— Elle ne vous a rien dit de cela? +</p> + +<p> +— Non! +</p> + +<p> +— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du cri +de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce jour-là!… +</p> + +<p> +— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi, +Sainclair; je ne lui ai rien demandé! +</p> + +<p> +— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant +qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de ce +cri? +</p> + +<p> +— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets +de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse rien +demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous quitter, mon +ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte… +</p> + +<p> +— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!» +</p> + +<p> +— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…» +</p> + +<p> +Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter. +Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit falot +qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui conduisait au +cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire. +</p> + +<p> +«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! Ce +vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le vieux Bob. +Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui +m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.» +</p> + +<p> +Et il poussa un gros soupir: +</p> + +<p> +«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…» +</p> + +<p> +Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans la salle +octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait toujours sur la +table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob! +</p> + +<p> +Rouletabille fit: +</p> + +<p> +«Oh! oh!» +</p> + +<p> +Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de lui. +Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de la batterie +basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était relativement +en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes bien regardé les +ossements et coquillages et cornes des premiers âges, des «pendeloques en +coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un os long», des +«boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du +renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en silex de +la couche de l’éléphant», nous revînmes à la table- bureau. Là, se +trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il avait encore +la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à sécher sur la partie de +bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au soleil. J’allai à la +fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels +on n’avait pas touché. +</p> + +<p> +Rouletabille me vit et me dit: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu +sortir par les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti +par la porte.» +</p> + +<p> +Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les traces de +pas. +</p> + +<p> +«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à Bernier si +le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne et le père Jacques +à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…» +</p> + +<p> +Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On +n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part! +</p> + +<p> +Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit: +</p> + +<p> +«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il +travaille toujours.» +</p> + +<p> +Et puis, soucieux, il ajouta: +</p> + +<p> +«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le +plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac, +lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et ont +traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du Téméraire et +aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il n’y a nulle part +trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l’orage et +il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n’y est point +revenu depuis!» +</p> + +<p> +Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui +éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri +d’une façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des +squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent. +</p> + +<p> +Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le prend +dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites vides. Puis il +élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le considère un instant, +avec une attention surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le +dépose entre les mains, et je dois l’élever à mon tour au-dessus de ma +tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, +dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête. +</p> + +<p> +Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le crâne sur le +bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je constate que +les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si quelqu’un +s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou s’y +était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux plus que +jamais: +</p> + +<p> +«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il +s’en aille, que le sac!» +</p> + +<p> +Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus +surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de deviner +l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que nous +n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle dans +lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans +le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses +mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment Rouletabille +pouvait-il s’amuser à faire des dessins avec une règle, une équerre, un +tire-ligne et un compas? Oui, il s’était assis dans le fauteuil du +géologue et avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui +aussi, il faisait un plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme +un pacifique et gentil commis d’architecte. +</p> + +<p> +Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et +l’autre traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé +par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. +Darzac. +</p> + +<p> +Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant un +pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait servi à M. +Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout l’espace du +cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, prêtant grande +attention à ce que la peinture fût de mince valeur partout, et telle +qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et +de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu la langue comme un +écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se +taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au dessin. Ils n’en +bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa et laissa échapper une +exclamation d’horreur indicible; je ne reconnus plus sa figure de fou. Et +il se retourna si brusquement vers moi qu’il renversa le vaste fauteuil. +</p> + +<p> +«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture rouge!» +</p> + +<p> +Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation sauvage. +Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret… +</p> + +<p> +«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les yeux +agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle. +</p> + +<p> +Je ne pus m’empêcher de lui demander: +</p> + +<p> +«Mais, qu’est-ce qu’elle a?… +</p> + +<p> +— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas +qu’elle est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du +sang!…» +</p> + +<p> +Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas +du sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle. +</p> + +<p> +Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je +m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang. +</p> + +<p> +«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de Larsan?… +</p> + +<p> +— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de +Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du sang de +Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le seul +moyen!…» +</p> + +<p> +J’étais tout à fait, tout à fait étonné. +</p> + +<p> +«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…» +</p> + +<p> +Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son père… +«Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne se laisse pas +prendre son sang comme ça!» +</p> + +<p> +«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles de la +Dame en noir!… +</p> + +<p> +— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme +ça!…» +</p> + +<p> +Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit lavis +bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot: +</p> + +<p> +«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop affreux.» +</p> + +<p> +Et il dit encore: +</p> + +<p> +«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…» +</p> + +<p> +Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba dans +le godet: +</p> + +<p> +«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!» +</p> + +<p> +Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin +infini et l’alla enfermer dans une petite armoire. +</p> + +<p> +Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le regardais +faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à coup, devenu +vraiment fou. +</p> + +<p> +«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne pouvons plus +reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise tout… tout ce qui +s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite… +tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! je ne peux plus attendre!…» +</p> + +<p> +Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi +s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? Pourquoi +se remit-il nerveusement à claquer des dents?… +</p> + +<p> +Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas +mort!…» +</p> + +<p> +Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras: +</p> + +<p> +«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…» +</p> + +<p> +Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous trouvions. +Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse seul en +présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me répondit qu’il +ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, «tant que le cercle ne +serait point fermé». +</p> + +<p> +Et il ajouta, lugubre: +</p> + +<p> +«Puisse-t-il ne l’être jamais!…» +</p> + +<p> +La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle +s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. Il +parut très fâché de nous voir. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit- +il… Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux +n’est toujours pas rentré. +</p> + +<p> +— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il poussa la porte. +</p> + +<p> +«Surtout ne dites pas à madame… +</p> + +<p> +— Mais non!… Mais non!…» +</p> + +<p> +Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près +complète. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le +reporter à voix basse. +</p> + +<p> +— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus +rentrer dans la chambre… ni moi non plus… +</p> + +<p> +— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et +attendez que je vous appelle!» +</p> + +<p> +Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous +aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était encore fort +obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La grande silhouette +sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait +sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, elle n’eut pas un +mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, d’une voix si +affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus: +</p> + +<p> +«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous +n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous +voulez?» +</p> + +<p> +Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie: +</p> + +<p> +«Vous m’aviez juré de ne rien voir.» +</p> + +<p> +Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect infini: +</p> + +<p> +«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le ton +d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…» +</p> + +<p> +Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût +pris la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, +quand il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle +eut un recul de tout le corps. +</p> + +<p> +«Pas là!» gémit-elle… +</p> + +<p> +Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille secoua +la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son ordre, +l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva. +</p> + +<p> +La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre était dans +un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par les vastes embrasures +rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel éclairage pour une chambre de +meurtre! Que de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!… Le +sang du soleil levant et de l’homme que Toby avait emporté on ne savait +où… dans le sac de pommes de terre! Les tables, les fauteuils, les chaises, +tout était renversé. Les draps du lit auxquels l’homme, dans son agonie, +avait dû désespérément s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et +l’on voyait sur le linge la marque d’une main rouge. C’est +dans tout cela que nous entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait +prête à s’évanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce +et suppliante: «Il le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout +de suite après l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je +venais de remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par +signes de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au fur +et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus +troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout le calme +qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il n’y +parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout le +temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle lui +tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à +s’étouffer, et cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle +fut un peu soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur +elle. Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous +les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans la +chambre rouge. Elle dit à voix basse: +</p> + +<p> +«Nous sommes délivrés…» +</p> + +<p> +Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de prière: +«Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout… tout ce qui +s’est passé… tout ce que tu as vu…» +</p> + +<p> +Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui était close; +ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les objets épars, sur le +sang qui maculait les meubles et le plancher et elle raconta l’atroce +scène à voix si basse que je dus m’approcher, me pencher sur elle pour +l’entendre. De ses petites phrases hachées, il ressortait +qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé les verrous et +s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle sorte qu’il se +trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose arriva. La Dame en noir, +elle, était un peu sur la gauche, se disposant à passer dans sa chambre. La +pièce n’était éclairée que par une bougie, placée sur la table de nuit, à +gauche, à portée de Mathilde. Et voici ce qu’il advint. Dans le silence +de la pièce, il y eut un craquement, un craquement brusque de meuble qui leur +fit dresser la tête à tous les deux, et regarder du même côté, pendant +qu’une même angoisse leur faisait battre le coeur. Le craquement venait +du placard. Et puis tout s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire +un mot, peut-être sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement +naturel et jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un +mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il +fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le premier +et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se +demanda si elle n’était pas victime de quelque hallucination, si elle +avait vu réellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la même +sensation, car il quitta tout à coup la table-bureau et fit bravement un pas en +avant… C’est à ce moment que la porte… la porte du placard… +s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut poussée par une main invisible… elle +tourna sur ses gonds… La Dame en noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait +pas… Mais elle eut un geste de terreur et d’affolement qui jeta par terre +la bougie au moment même où du placard surgissait une ombre et au moment même +où Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre… +</p> + +<p> +«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit Rouletabille… +Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?… Vous avez +tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan, puisque tu +n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué +l’ombre de Larsan! +</p> + +<p> +— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne +dit plus rien…) +</p> + +<p> +Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc auraient-ils tué, +s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait pas vu +la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en +frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait +entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix de +Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit, annonçait +la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» pendant que +l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante: «Mathilde!… +Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait appelée +du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle… elle n’avait +pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux ombres, que +s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un secours +qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et puis, tout +à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait pousser le cri +atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui était mort?… Qui était +vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix allait-elle entendre?… +</p> + +<p> +… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!… +</p> + +<p> +Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et elle se +laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre. Et là, il +lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille, que je travaille +beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne me quittez plus!… +Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac!» +s’écria-t- elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui promit, la +supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre +quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille demandait qui était là. La +voix de Darzac répondit. Rouletabille fit: +</p> + +<p> +«Enfin!» +</p> + +<p> +Et il ouvrit. +</p> + +<p> +Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus pâle, plus +exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient ravagée +qu’elle n’en exprimait plus aucune. +</p> + +<p> +«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…» +</p> + +<p> +Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la +Dame en noir. Il leva les yeux sur elle: +</p> + +<p> +«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…» +</p> + +<p> +Rouletabille demanda tout de suite: +</p> + +<p> +«Au moins, vous avez vu sa figure? +</p> + +<p> +— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que +j’allais ouvrir le sac?…» +</p> + +<p> +J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet +incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui dit: +</p> + +<p> +«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, +cela!…» +</p> + +<p> +Et il lui serra la main avec effusion… +</p> + +<p> +«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut +maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y aider, +monsieur Darzac. Attendez-moi!…» +</p> + +<p> +Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, Rouletabille +m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout à quatre +pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu déjà dans la +Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, pour dire: +</p> + +<p> +«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!» +</p> + +<p> +Je lui répondis en regardant M. Darzac: +</p> + +<p> +«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés? +</p> + +<p> +— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille. +</p> + +<p> +— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment +cet homme est entré…» +</p> + +<p> +Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver +qu’il venait de trouver sous le placard. +</p> + +<p> +«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il +n’a pas eu le temps de s’en servir.» +</p> + +<p> +Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre +revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme. +</p> + +<p> +«Voilà une bonne arme!» fit-il. +</p> + +<p> +Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le culot de la +cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette arme à l’autre, +celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait échappé aux mains +de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait une marque de +Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes ses cartouches et +Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais servi. +</p> + +<p> +«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il. Il +lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait simplement +vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré tout de suite.» +</p> + +<p> +Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan dans sa +poche. +</p> + +<p> +«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la tête, je +vous jure que c’est bien inutile! +</p> + +<p> +— Vous croyez? demanda Rouletabille. +</p> + +<p> +— J’en suis sûr.» +</p> + +<p> +Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit: +</p> + +<p> +«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le +cadavre?» +</p> + +<p> +M. Darzac répondit: +</p> + +<p> +«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus +rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce avec cet +homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je dirai: +c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus jamais de +cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous +le dira, s’il lui plaît. +</p> + +<p> +— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut. +</p> + +<p> +— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de même, +vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant, êtes-vous +sûr qu’il soit mort? +</p> + +<p> +— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac. +</p> + +<p> +— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est +fini? implora Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… +Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!» +</p> + +<p> +Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce +mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame +qui venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat. Plus de +Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de terre! +</p> + +<p> +Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait +d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et +qui fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder +ni la regarder; ce fut elle, la première, qui parla: +</p> + +<p> +«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai +plus!…» +</p> + +<p> +Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas. +</p> + +<p> +«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré! +</p> + +<p> +— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère +qu’il a emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il +est mort. +</p> + +<p> +— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit +Rouletabille. +</p> + +<p> +— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous +voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut le +chasser! Il faut le chasser! +</p> + +<p> +— Chassons-le», dit encore Rouletabille. +</p> + +<p> +Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame +en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui +parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait +point. Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous +crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à Rouletabille +de ne point insister. +</p> + +<p> +Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier et +sa femme. +</p> + +<p> +Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une confrontation +générale de nous tous d’où il résulta d’une façon définitive que: +</p> + +<p> +1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le +placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement; +</p> + +<p> +2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux +fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence +de M. et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y +laisser entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer +M. et Mme Darzac; +</p> + +<p> +3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en +était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie; +</p> + +<p> +4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac +aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois, +l’après-midi et le soir; +</p> + +<p> +5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement de +cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de deux minutes +à six heures. +</p> + +<p> +Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M. +Darzac pour prendre des notes, se leva et dit: +</p> + +<p> +«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est +dans la brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier +vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant la +porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac. +Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, pouvez-vous +répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous avez fermé +immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez poussé les +verrous?» +</p> + +<p> +M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et il +ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu avec +votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!» +</p> + +<p> +Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé plus +tard. +</p> + +<p> +On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge. +</p> + +<p> +Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit: +</p> + +<p> +«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… +L’appartement de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que +l’était la Chambre Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou +encore que l’était la galerie inexplicable. +</p> + +<p> +— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: +ce sont les mêmes procédés. +</p> + +<p> +— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les +mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui cachait ses +blessures. +</p> + +<p> +— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais +bien!…» +</p> + +<p> +Il y eut un douloureux silence. +</p> + +<p> +M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du crime +du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui avait été dit +pour la Chambre Jaune. +</p> + +<p> +«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces plafonds +et dans ces murs. +</p> + +<p> +— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. +</p> + +<p> +— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire! +continua M. Darzac. +</p> + +<p> +— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs de +la Chambre Jaune? +</p> + +<p> +— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la +Tour Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on +n’y peut introduire personne avant ni après. +</p> + +<p> +— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque +c’est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; +dans la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!» +</p> + +<p> +Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir +s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, +d’un mot: +</p> + +<p> +«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap14"></a>XIV<br/> +Le sac de pommes de terre</h2> + +<p> +Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait avec +Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir, qui avait +hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner l’appartement +de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer quelque hôte de +la Louve. Son dernier mot avait été pour nous recommander la prudence et le +silence. Rouletabille nous donna congé. +</p> + +<p> +Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et autour du +château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans leurs barques. Je me +jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis profondément, vaincu par +la fatigue physique, plus forte que tout. Quand je me réveillai, je restai +quelques instants sur ma couche, dans un doux anéantissement; et puis tout à +coup je me dressai, me rappelant les événements de la nuit. +</p> + +<p> +«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!» +</p> + +<p> +Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma +pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du «corps +de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut point spécial, +loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près ou de loin, dans cet +étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient; et alors que l’horreur +de l’événement en lui-même — l’horreur de ce corps à +l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit +pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et mystérieuse +tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait, +s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au +contraire l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, +grandit, se dressa devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus +affolante. Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de +nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du +problème que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour +dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui +eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de +l’exactitude de ces termes. +</p> + +<p> +Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle +produite? à quel moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles +mines, contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le +domaine de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant +et lui ont livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? +Ah! que de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il +faut savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout +et dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans +clameur; et l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses +bas. L’attaque! Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle +est peut-être encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un +soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi +dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se voit… +dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas! +</p> + +<p> +Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je +m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend sous +le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je suis tout +étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de +déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble que Mr +Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa poignée de main est +glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. Edith, du coin sombre où elle +est nonchalamment étendue, nous salue de ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille +avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce qu’il veut». À quoi +Rouletabille répond en s’excusant de nous avoir tous fait venir à cette +heure dans la Louve; mais il a, affirme-t-il, une si grave communication à nous +faire qu’il n’a pas voulu la retarder d’une seconde. Le ton +qu’il a pris pour nous dire cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de +frissonner et simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne +démonte, dit: «Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il +s’agit. J’ai à vous faire part d’une nouvelle qui n’est +point gaie!» Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J’essaye de +lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur «expression» du jour. Comment leur +visage se tient-il depuis la nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On +n’est pas plus «fermé». Mais qu’as- tu donc à nous dire, +Rouletabille? Parle! Il prie ceux d’entre nous qui sont restés debout de +s’asseoir et, enfin, il commence. Il s’adresse à Mrs. Edith. +</p> + +<p> +«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai +décidé de supprimer toute cette «garde» qui entourait le château +d’Hercule comme d’une seconde enceinte, que j’avais jugée +nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez +laissé établir, bien qu’elle vous gênât, à ma guise avec tant de bonne +grâce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur. +</p> + +<p> +Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. Edith +quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. Edith +elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous nous demandons +avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en venir. +</p> + +<p> +«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur Rouletabille! Eh +bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle m’ait +jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté (affectation de +peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très affectée et, chose +curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au contraire, elle m’a tout à +fait intéressée à cause de mes goûts romanesques; mais, si je me réjouis de sa +disparition, c’est qu’elle me prouve que M. et Mme Darzac ne +courent plus aucun danger. +</p> + +<p> +— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette +nuit.» +</p> + +<p> +Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à +apercevoir. +</p> + +<p> +«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais +comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une pareille +nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses intéressantes? Ce +voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac n’est-il pas allé à +Castelar?» +</p> + +<p> +Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. +et de Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un +mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas. +</p> + +<p> +«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, il est +nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour laquelle M. +et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, madame, vous a mise au +courant des affreux drames du Glandier et du rôle criminel qu’y joua… +</p> + +<p> +— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela. +</p> + +<p> +— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne +garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu +réapparaître ce personnage. +</p> + +<p> +— Parfaitement. +</p> + +<p> +— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce +personnage ne reparaîtra plus. +</p> + +<p> +— Qu’est-il devenu? +</p> + +<p> +— Il est mort! +</p> + +<p> +— Quand? +</p> + +<p> +— Cette nuit. +</p> + +<p> +— Et comment est-il mort, cette nuit? +</p> + +<p> +— On l’a tué, madame. +</p> + +<p> +— Et où l’a-t-on tué? +</p> + +<p> +— Dans la Tour Carrée!» +</p> + +<p> +Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien +compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient, M. +et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas hésité à +le leur apprendre. +</p> + +<p> +«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a +tué? +</p> + +<p> +— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se +rasseoir. +</p> + +<p> +Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil, nous +n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin. +</p> + +<p> +Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M. Darzac, +elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette fois-ci +(décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant affectée): +</p> + +<p> +«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!» +</p> + +<p> +Et elle se retourna vers son mari en s’écriant: +</p> + +<p> +«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!» +</p> + +<p> +Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans sa +nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle lui +promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari +étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les seconder, elle +et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur dévouement et +qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait devant +les juges. +</p> + +<p> +«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de juges +et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan était +mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh bien, il +continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il serait tout à +fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme Darzac et le professeur +Stangerson ont été beaucoup trop déjà les innocentes victimes et nous avons +compté pour cela sur votre complicité. Le drame s’est passé d’une +façon si mystérieuse, cette nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris +la précaution de vous le faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. +Mais M. et Mme Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce +qu’ils devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple +des politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué +quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre +quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la justice +italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident imprévu la mettrait +au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour ne +point vouloir vous faire courir le risque d’apprendre un jour par la +rumeur publique, ou par une descente de police, un événement aussi important +qui s’est passé justement sous votre toit.» +</p> + +<p> +Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême. +</p> + +<p> +«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en +réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac, le +châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac. Mais +j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac +aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans +tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez +notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de justice, si +nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer…» +</p> + +<p> +À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de cette +tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué Frédéric +Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui était traîné en +prison. +</p> + +<p> +«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…» +</p> + +<p> +Mrs. Edith ajouta: +</p> + +<p> +«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision, il +conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.» +</p> + +<p> +Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient +encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille en +parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur promettait le +silence et nous engageait tous au silence; aussi n’eurent-ils point une +parole. Ils étaient comme en pierre dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance +répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout dire!» +</p> + +<p> +Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je compris à ses +yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de considérable +venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur Arthur Rance. +Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à bec-de-corbin. Le bec en +était d’ivoire et joliment travaillé par un ouvrier illustre de Dieppe. +Rouletabille lui prit cette canne. +</p> + +<p> +«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et +mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas +encore remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de +Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.» +</p> + +<p> +Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la +canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber +devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis immédiatement à +Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un regard qui me foudroya. Et, +avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce regard-là que +j’étais un imbécile! +</p> + +<p> +Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable +de «suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac. +</p> + +<p> +«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les +émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous en prie, +dans nos chambres, vous vous reposerez. +</p> + +<p> +— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs. +Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous intéresse +particulièrement. +</p> + +<p> +— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.» +</p> + +<p> +Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il +racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le +saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit. Jamais le +problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait nous apparaître avec +plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était toute réellement (je dis +réellement, ma foi) frissonnante. Quant à Arthur Rance, il avait mis le bout du +bec de sa canne dans sa bouche et il répétait avec un flegme tout américain, +mais avec une conviction impressionnante: «C’est une histoire du diable! +C’est une histoire du diable! L’histoire du corps de trop est une +histoire du diable!…» +</p> + +<p> +Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui +dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la conversation +devint à peu près générale; mais c’était moins une conversation +qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections, +d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de +demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du +«corps de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient +qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible +sortie du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce +propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman héroïque +qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser +tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il méprisait cette +manifestation verbale du désarroi des esprits, manifestation qu’il +supportait avec l’air d’un professeur qui accorde quelques minutes +de récréation à des élèves qui ont été bien sages. C’était là un de ses +airs qui ne me plaisaient pas et que je lui reprochais quelquefois, sans succès +d’ailleurs, car Rouletabille a toujours pris les airs qu’il a +voulus. +</p> + +<p> +Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il demanda +brusquement à Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la +justice? +</p> + +<p> +— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions +impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette allusion +voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa celui-ci +parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose, monsieur +Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait pu +l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues +heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi +à rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant +de pénétrer dans la place!» +</p> + +<p> +Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque +trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment +inconscient, s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de +poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce +qu’il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai +plus! Ah! je m’en garderai bien!…» +</p> + +<p> +Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer +d’une façon aussi vive, presque cruelle. +</p> + +<p> +«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que +j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. Si +elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps +de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence +peut-être moins inexplicable d’un corps de moins.» +</p> + +<p> +Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les autres +redoutant déjà de comprendre. +</p> + +<p> +«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir qu’il +ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.» Et elle +ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer: «Un corps +de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est pour le +mieux!» +</p> + +<p> +— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce +corps de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de trop, +madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le corps de votre +oncle, M. Bob! +</p> + +<p> +— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous +criâmes tous avec elle: +</p> + +<p> +«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu! +</p> + +<p> +— Hélas!» fit Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il laissa tomber la canne. +</p> + +<p> +Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» les +Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette canne qui +tombait. +</p> + +<p> +«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette canne», dit +Rouletabille. +</p> + +<p> +Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même pas +me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une lionne sur M. +Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très accentué, poussait une +clameur sauvage: +</p> + +<p> +«Vous avez tué mon oncle!» +</p> + +<p> +Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer. +D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce +que son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le +sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la brutalité +avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion qui, au surplus, +ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, qu’une bien tremblante +hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. Edith de nous écouter, que +cette hypothèse ne pouvait en aucune façon être considérée par Mrs. Edith comme +une injure, attendu qu’elle n’était possible qu’en admettant +la supercherie d’un Larsan qui aurait pris la place de son respectable +oncle. Mais elle ordonna à son mari de se taire et, me toisant du haut en bas, +elle me dit: +</p> + +<p> +«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a +disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous +accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous, +monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même +que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à +jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me +débarrasser bientôt de votre présence! +</p> + +<p> +— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, +j’allais justement vous demander la permission de prendre congé de votre +grâce. J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans +vingt-quatre heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les +difficultés qui pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre +respectable oncle. +</p> + +<p> +— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je +déposerai une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur. +</p> + +<p> +— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir +recours, je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous +pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez- vous confiance, +madame, en Mattoni? +</p> + +<p> +— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni. +</p> + +<p> +— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon +départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique livre…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille tira un livre de sa poche. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse. +</p> + +<p> +— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire +de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de lire +les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un illustre +bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.» +</p> + +<p> +Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les +histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance. +</p> + +<p> +«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous demander si +l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des +difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect +d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car +il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur +le vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des pampas de +l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous +accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles +d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!… Je vous en +conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, pour nous tous, +n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites de partir: je +pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même s’arrêter +à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de monsieur le +vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux Bob lui-même; auquel +cas je serais, madame, à votre disposition et toujours votre très humble et +très obéissant serviteur.» +</p> + +<p> +À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie +outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit: +</p> + +<p> +«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se passer, +toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que vous êtes pour +les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me reprochez la rapidité +avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais veuillez vous souvenir, +monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur!» +</p> + +<p> +Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa +femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte +s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du +vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté +surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés. Son visage +en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux en désordre, +reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre tout de suite +quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une loque infâme qu’il +jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée de larges taches d’un +brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes immédiatement en +reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à emporter le corps +de trop. +</p> + +<p> +De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà mille +choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions tous, à +l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce +qu’il dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…» +</p> + +<p> +Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que +l’autre nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac +avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait +s’élancer, mais un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur +Rance traduisit pour nous: +</p> + +<p> +«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la charrette +anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. Cela l’a +intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au +vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre +pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette +anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de +l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est +parvenu jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est +descendu, persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il +n’en a rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du +vieux Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, il +réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac +d’assassinat si on ne le lui montre pas…» +</p> + +<p> +Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith +reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques mots, lui +promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob, en +excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille: +</p> + +<p> +«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne. +</p> + +<p> +— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, +c’est moi qui ai raison! +</p> + +<p> +— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle. +</p> + +<p> +— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il +n’est plus dans le sac!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son mari. +Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de l’histoire +du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait tout seul. +Quant à Rouletabille il nous dit: +</p> + +<p> +«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été +aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une +minute à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici… +Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… Jurez-moi, +Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous lui défendrez, +même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!… Ah! et puis… il ne +faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il ne le faut plus!… À +l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux chambres libres. Il faut les +prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous veillerez à ce +déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre les pieds dans la Tour +Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous +embrasser… tous les trois!…» +</p> + +<p> +Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en +tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute cette +attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements, +m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver +naturelle plus tard! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap15"></a>XV<br/> +Les soupirs de la nuit</h2> + +<p> +Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur la terre +et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front brûlant et le +coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt la lune s’est +arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent plus autour de +l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile de ce monde, +j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le regard +cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête +d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles +m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui +les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant souvenir? +Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la Côte +d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image et ses +chants me poursuivent-ils ainsi? +</p> + +<p> +Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et ses longs +cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi aussi je suis +ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois pas. J’aime +mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui m’agite dans +la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que lui porte Mrs. +Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela; dans mon +esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On ne +l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut présenté, +c’est-à-dire depuis l’avant-veille. +</p> + +<p> +L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien apporté +de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que du vieux +Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir interrogé les +domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la Tour Ronde. Elle +n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac. «C’est +l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est promené +une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort impatient. +Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve. +Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur Stangerson. +</p> + +<p> +… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se reprennent +à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci, sinon +l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et +glisse maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se +dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se +courbe sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh! +voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de la Tour +Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y suffirait… +</p> + +<p> +Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui donc peut +se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous que Mrs. +Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui +semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il justement cette nuit-là, lui +dont la couche n’a cessé d’être visitée, comme on dit, par la pâle +insomnie depuis la révélation du Glandier? Et moi, est-ce que je dors? +</p> + +<p> +J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes +pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que je +suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du prince +Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le +galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames, sauta. Je +reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et son esclave Jean. +Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans l’ombre +protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants… +</p> + +<p> +Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et +puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de la +poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une +ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de la +chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du Jardinier et +j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a +pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse derrière une +haie de verveine qui borde le sentier conduisant directement à la Louve, à +travers buissons et bosquets et tout le débordement parfumé du printemps en +fleurs. Je n’ai point fait de bruit, et l’ombre, rassurée sans +doute, a fait, elle, un mouvement. C’est la Dame en noir! La lune, sous +l’ogive à demi détruite, me la montre toute blanche. Et puis, cette forme +tout à coup disparaît comme par enchantement. Alors, je me suis rapproché +encore de la chapelle, et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui +me séparait de ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles +entrecoupées de soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent +humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier. Était-elle +seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit d’angoisse, cet +autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prière +embaumée? +</p> + +<p> +Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je +reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais +maintenant entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. +L’indiscrétion était forte, inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus +de mon devoir d’écouter. Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. +Edith ni au prince Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… +Pourquoi était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se +disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la Louve pour +promener son angoisse dans le jardin, et que son mari l’avait rejointe… +La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert Darzac, et elle +lui disait: +</p> + +<p> +«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous vois si +changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me dites pas +que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert… comme autrefois… +je vous le promets…» +</p> + +<p> +Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait encore. +</p> + +<p> +Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction: +</p> + +<p> +«Certes! je vous le promets…» +</p> + +<p> +Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin, mais si +malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme avait pu parler à +cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me voir. Elle passa avec son +parfum et je ne sentis plus les lauriers-cerises derrière lesquels +j’étais caché. +</p> + +<p> +M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout haut avec +une violence qui me fit réfléchir: +</p> + +<p> +«Oui, il faut être heureux! Il le faut!» +</p> + +<p> +Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à +son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort, +d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en noir, +la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers +l’espace. +</p> + +<p> +Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée +qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en +souviens très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de +rapt dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà +dit pour tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!» +</p> + +<p> +Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a été +plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de suite, +elle a crié: «C’est Larsan!» +</p> + +<p> +J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers +moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma présence. Il me +vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit: +</p> + +<p> +«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… Et vous +l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur; +moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait +croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est +réapparu! Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre +amour. Elle s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer +que celle-ci la poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame +effroyable de la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme +m’a réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, +et moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son +indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à +quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…» +</p> + +<p> +Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en fut +chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la +douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme +qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il +continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien +comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle +elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour expliquer +une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le remords, de +la fille du professeur Stangerson pour son père… +</p> + +<p> +M. Darzac continua de gémir. +</p> + +<p> +«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi +m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne +veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de +nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle redoute +que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat +d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je +n’existe pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois +qu’elle est venue, son père me la reprend!» +</p> + +<p> +Je me disais: «Son père… son père et son enfant!» +</p> + +<p> +Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit encore, +se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne peux plus +la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais pas!…» +</p> + +<p> +Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et lamentable +silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à l’heure du +crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord, allongée par les +feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas être plus +écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone qu’on nous +représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs de Colone, le poids +d’une surhumaine infortune. +</p> + +<p> +Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut- être à cause +d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je +demandai à brûle-pourpoint: +</p> + +<p> +«Comment se fait-il que le sac était vide?» +</p> + +<p> +Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement: +«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et +s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille. +</p> + +<p> +Je le regardais marcher… +</p> + +<p> +… Je suis fou… +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap16"></a>XVI<br/> +Découverte de «L’Australie»</h2> + +<p> +La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et +voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du jour. +D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard incertain. Et +si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est fatiguée à se courber +plus que de nature, si les épaules se sont très habilement arrondies, voici la +minute où le grand corps de Larsan, sorti de scène, va se délasser. Qu’il +se délasse donc! Je l’épie dans la coulisse… derrière les figuiers de +Barbarie, pas un de ses mouvements ne m’échappe… +</p> + +<p> +Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait comme +un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur froide +et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de Larsan +revenue de chez les morts? +</p> + +<p> +Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous fous. Nous +voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il regardé un +jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un jour!… je +parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés dans ce +château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés ici, le 8 avril, +un soir… +</p> + +<p> +Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la +terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle +était moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est +singulier ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant +l’abîme d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est +attiré, entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour +l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout sur +le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes, une +ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi la face… Là, +comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais comme ça, il ressemble +tout à fait à Darzac… +</p> + +<p> +Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la première fois? +Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée! Est-ce que, lors +du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan n’apparaissait +point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la silhouette Darzac? +Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse de Mlle Stangerson au +bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même? Est-ce que cet empereur +du camouflage n’avait point déjà entrepris avec succès d’être +Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses propres crimes +le fiancé de Mlle Stangerson!… +</p> + +<p> +Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur +inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon +hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le spectre +Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche comme Larsan… +oui, mais il a les épaules de Darzac. +</p> + +<p> +Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter +de l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des +drames du Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec +lui!… +</p> + +<p> +Nous vivons avec lui?… Non!… +</p> + +<p> +D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre ou +penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma foi, un beau +prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas votre tête et pour +répondre aux gens sans tourner la tête… +</p> + +<p> +Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours, excepté ce +soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire a été des plus +intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion savait — je +l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à +Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui permettrait +d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à cause de la +faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à Mlle +Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les coins +d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la +lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y réfléchissant, +depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation de l’ombre… nous +l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite salle du +conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a choisi, des deux +chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours plongée dans une +demi-obscurité. +</p> + +<p> +Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille comme ça!… +ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est né +avant Rouletabille, puisqu’il est son père… +</p> + +<p> +… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant de nous +à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré le +rideau… De l’ombre, toujours… +</p> + +<p> +Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné +de mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il est +placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là, ça y est!… Eh +bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac! +</p> + +<p> +… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me manque, +dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de Larsan; mais +quoi?… +</p> + +<p> +Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus qu’il +ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que cela?… +</p> + +<p> +Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le Midi!… +C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois, pendant +lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était revenu bien +portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait un peu +changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec une mine de +vivant. +</p> + +<p> +Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est montré +à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a pas +encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup pendant six +jours. +</p> + +<p> +L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de +l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit +derrière mon figuier de Barbarie. +</p> + +<p> +… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les +tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et on prend +sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!… +</p> + +<p> +… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un peu +plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer +qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui +a un peu plus l’accent — je crois — que celui d’avant +le mariage… +</p> + +<p> +Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu… +</p> + +<p> +… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!… +</p> + +<p> +Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses +endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il gémit, +comme un pauvre malheureux homme qu’il est… +</p> + +<p> +… C’est Darzac!… +</p> + +<p> +Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans +l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!… +</p> + +<p> +Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? Quand je me +relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué. Oh! +très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes hypothèses, +jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan qui était dans +le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était pas substitué au +Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture anglaise traînée par Toby aux +gouffres du puits de Castillon!… Parfaitement, je voyais le corps à +l’agonie ressuscitant tout à coup et priant M. Darzac d’aller +prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon +absurde cogitation cette supposition imbécile, rien moins que le rappel de la +preuve absolue de son impossibilité, qui m’avait été donnée le matin même +par une conversation très intime entre M. Darzac et moi, au sortir de notre +cruelle séance dans la Tour Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien +établis tous les termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais +posé, à propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me +poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite répondu en +faisant allusion à une autre conversation très scientifique que nous avions eue +la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu matériellement être entendue +de personne autre que de nous deux, au sujet de ce même prince Galitch. Lui +seul connaissait cette conversation là, et il ne faisait point de doute, par +cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui +n’était autre que celui de la veille. +</p> + +<p> +Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout +de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses +façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et j’en +revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui aurait +pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment du +mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois mois +d’absence dans le Midi… +</p> + +<p> +La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé +échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout à +fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le mariage +eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point +d’église plus sombre à Paris… +</p> + +<p> +Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit lunaire, +derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de Larsan!… +</p> + +<p> +Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers les +massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite chambre +solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si bien dit +Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait qu’à +emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à réapparaître à +l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne l’aurait pas +amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et il +n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de montrer +à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de Roussel- Ballmeyer! +</p> + +<p> +À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment +qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait +définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas Larsan! +Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante, +là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup +de lune… +</p> + +<p> +Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans les +jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le train» qui +le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance avait dit vrai, je +pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et pourquoi Arthur Rance eût-il +menti?… Arthur Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui +n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith n’est pas une sotte; elle +a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous coucher… +</p> + +<p> +J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans +la Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût +dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de bois +et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la poterne et je crus +apercevoir une vague silhouette humaine près de la porte du Château Neuf, une +silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue avec l’ombre du +Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en trois bonds, entrai +dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus rien que +l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais bien me +rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému, très +anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour de moi? +Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et de mon esprit +troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans le Château Neuf, car la +Cour du Téméraire était déserte. +</p> + +<p> +Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf. +J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins +pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne fis +point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus, je +gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et +seulement respirai à l’aise… +</p> + +<p> +Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me +l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais +point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la +vision de la silhouette et la pensée de Darzac- Larsan se mêlaient étrangement +dans mon esprit déséquilibré… +</p> + +<p> +Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que +lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et je +ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion. +</p> + +<p> +Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra pour un +fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour le consoler de +tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à son infortune que +d’être soupçonné d’être Larsan! +</p> + +<p> +Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et +m’écriai: +</p> + +<p> +«L’Australie!» +</p> + +<p> +Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au +commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du +laboratoire, j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, +dans le moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la +manche de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée +jusqu’au coude et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui +m’avait permis de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du +bras droit une large «tache de naissance» dont les contours semblaient +curieusement suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, +pendant que le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de +placer, sur ce bras, aux endroits qu’elles occupent sur la carte, +Melbourne, Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une +autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie. +</p> + +<p> +Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet +accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance, +j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien +compréhensible, à l’Australie. +</p> + +<p> +Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore +m’apparaissait!… +</p> + +<p> +Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter +d’avoir songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert +Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien +m’y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me +fit dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches +craquaient sous des pas lents et précautionneux. +</p> + +<p> +Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, +j’écoutai. D’abord, ce fut le silence, et puis les marches +craquèrent à nouveau… Quelqu’un était dans l’escalier, je ne +pouvais plus en douter… et quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa +présence… je songeai à l’ombre que j’avais cru voir tout à +l’heure en entrant dans la Cour du Téméraire… quelle pouvait être cette +ombre, et que faisait-elle dans l’escalier? Montait-elle? +Descendait-elle?… +</p> + +<p> +Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon et, +armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire geindre sur +ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe de +l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de +délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la +lune arrivaient obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur +chaque palier et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la +nuit opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du +château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus définitive. +La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, les murs +lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de tapisserie pendaient +encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu impressionné dans le jour, +me frappait alors étrangement, et mon esprit était tout prêt à me représenter +ce décor lugubre du passé comme un lieu propice à l’apparition de quelque +fantôme… Réellement, j’avais peur… L’ombre, tout à l’heure, +m’avait si bien glissé entre les doigts… car j’avais bien cru la +toucher… Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château sans +faire craquer des marches d’escalier… Mais elles ne craquaient plus… +</p> + +<p> +Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis +l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte +que d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune +l’avait allumée comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac! +</p> + +<p> +Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant la tête +vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. Instinctivement, je +me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon poste d’observation juste +à temps pour le voir disparaître dans un couloir qui conduisait à un autre +escalier desservant l’autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci? +Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf? +Pourquoi prenait-il tant de précautions pour n’être point vu? Mille +soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt toutes les mauvaises pensées +de tout à l’heure me ressaisirent avec une force extraordinaire et, sur +les traces de Darzac, je m’élançai à la découverte de l’Australie. +</p> + +<p> +J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le +quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus +du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au +premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il était +rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai +jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la +chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur battait +à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, abandonnées… +Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de ces +chambres-là?… +</p> + +<p> +J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme personne +ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à nouveau et +j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac me dit +de sa voix la plus naturelle: +</p> + +<p> +«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?… +</p> + +<p> +— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche +mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond, +j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une +pareille heure…» +</p> + +<p> +Tranquillement, il craqua une allumette, et dit: +</p> + +<p> +«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…» +</p> + +<p> +Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il +n’y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de +nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là +dans la journée, composait tout l’ameublement. +</p> + +<p> +«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac et du +professeur, au premier étage de la Louve… +</p> + +<p> +— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme +Darzac, fit amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner +un lit ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…» +</p> + +<p> +Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi et +de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était tel que je +ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes infâmes soupçons, +et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si mystérieusement de +nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, et comment je m’étais +décidé à aller à la découverte de l’Australie. Car, je ne lui cachai même +pas que j’avais mis un instant tout mon espoir dans l’Australie. +</p> + +<p> +Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et, +tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la bougie, il +me montra la «tache de naissance» qui devait me faire rentrer «dans mes +esprits». Je ne voulais point la voir, mais il insista pour que je la +touchasse, et je dus constater que c’était là une tache très naturelle et +sur laquelle on eût pu mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney, +Melbourne, Adélaïde… et, en bas, il y avait une autre petite tache qui +représentait la Tasmanie… +</p> + +<p> +«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça ne +s’en va pas!…» +</p> + +<p> +Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut me +pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle +ne me resta point dans la main… +</p> + +<p> +Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en me +traitant d’imbécile. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap17"></a>XVII<br/> +Terrible aventure du vieux Bob</h2> + +<p> +Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En vérité, je +ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa mort ni sur sa vie. +Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que dis-je? était-il +moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu s’enfuir du +sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la chose était fort +possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point au-dessus des forces +humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué +qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de la +crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas +l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à +l’abîme… +</p> + +<p> +Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps? +Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule +n’avait été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée +ne se passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac! +</p> + +<p> +C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier +m’apporta justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de +la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me +disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez aimable pour +aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes palourdes qui abondent sur +les rochers qui précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant. +Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait songeur, car +je savais par expérience que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper +de babioles, jamais son activité ne portait en réalité sur des objets plus +considérables. +</p> + +<p> +Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que +m’avait prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la +fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant +rencontré personne à cette heure matinale — il pouvait être sept heures +— je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de +Rouletabille. Mrs. Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob +affolait tout à fait — le trouva «bizarre et inquiétant» et elle me +suivit à la pêche aux palourdes. En route elle me confia que son oncle +n’était point ennemi, de temps à autre, d’une petite fugue, et +qu’elle avait, jusqu’à cette heure, conservé l’espoir que +tout s’expliquerait par son retour; mais maintenant l’idée +recommençait à lui enflammer la cervelle d’une affreuse méprise qui +aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance des Darzac!… +</p> + +<p> +Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame en noir, +ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit plus rien. +</p> + +<p> +Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith avait les +pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith m’occupaient +beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de Mrs. Edith, que +j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus délicats +coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les palourdes +que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à son déjeuner +si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle clapotait dans +l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu +énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous +redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un même mouvement. On +entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle de Roméo et +Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui faisait des gestes +d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous regagnâmes à la hâte le +rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par des plaintes, deux +pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette, +un malheureux qui y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures, +évanoui. +</p> + +<p> +… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était au +fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la lumière +du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle redingote noire +était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout +quand on se fut aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied +foulé, et il était si pâle qu’on eût pu croire qu’il allait mourir. +</p> + +<p> +Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les +ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour Carrée. +Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller et de quitter sa +redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de plus en plus +inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs, +le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le quittât sur-le-champ et +qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte. +</p> + +<p> +Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis dans la +Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, ainsi que le père +Bernier qui me guettait drôlement, attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith +sortit de la Tour Carrée après l’arrivée des médecins, elle vint à nous +et nous dit: +</p> + +<p> +«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce +que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il +a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons bien +quand il sera guéri.» +</p> + +<p> +Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle serviteur +du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet. +</p> + +<p> +«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on le +dise, mais il faut le sauver!…» +</p> + +<p> +Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous +n’osions avancer. Bientôt elle réapparut: +</p> + +<p> +«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.» +</p> + +<p> +J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, +chose singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de +nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en +sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais +ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent. +</p> + +<p> +Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais +son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur le +bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma première demande +d’explication et me demanda tout de suite si j’avais fait une bonne +pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de son regard +inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je répondis: +</p> + +<p> +«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!» +</p> + +<p> +Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et je lui +dis: +</p> + +<p> +«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche et +votre dépêche!» +</p> + +<p> +Il me fixa d’un air étonné: +</p> + +<p> +«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de vos +paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine de +protester contre une pareille accusation! +</p> + +<p> +— Mais quelle accusation? m’écriai-je. +</p> + +<p> +— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo +et Juliette, sachant qu’il y agonisait. +</p> + +<p> +— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est +pas à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas +grave et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il +voulait voler le crâne du prince Galitch! +</p> + +<p> +— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille. +</p> + +<p> +Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux: +</p> + +<p> +«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas +d’autres blessures? +</p> + +<p> +— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de la +déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée. +</p> + +<p> +— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement la +main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine? +</p> + +<p> +— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est +d’une étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote +devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous +serions jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en +parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.» +</p> + +<p> +Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait nous +chercher. +</p> + +<p> +«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant +Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore +connu: c’est incompréhensible! +</p> + +<p> +— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse hôtesse +son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien au +monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de +comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le +moment qu’elle le croyait perdu. +</p> + +<p> +Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui +répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait chercher +des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident. Mrs. Edith +le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique oncle et pria +le prince de pardonner à son parent son amour excessif pour les plus vieux +crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce et politesse quand elle +lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler. +</p> + +<p> +«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte où il a +roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc, +prince, pour votre collection…» +</p> + +<p> +Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de +l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué +qu’il avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui +communique avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je +me rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi +les ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit des +proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de +même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi. +Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à +l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage +devant la grotte de Roméo et Juliette. +</p> + +<p> +«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était +si simple de sortir par la porte!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir +pris aussi manifestement parti contre elle. +</p> + +<p> +«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince. +Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, car il +quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour Venise, son +pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous qu’il +ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord il +n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit, +étant décidé à ne plus revenir dans le pays…» +</p> + +<p> +Il y eut un silence et puis Galitch reprit: +</p> + +<p> +«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, +madame, guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t- il avec un +nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous voulez +bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la grotte et +dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimètres de +long et usé à l’une de ses extrémités en forme de grattoir; bref, le plus +vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens beaucoup, appuya le prince, +et peut-être pourriez-vous savoir, madame, auprès de votre oncle vieux Bob, ce +qu’il est devenu.» +</p> + +<p> +Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me plut, +qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi +précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous retournâmes, +Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre toute cette +conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à bec-de-corbin dans la +bouche, sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une +insistance si bizarre que celle-ci s’en montra agacée: +</p> + +<p> +«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et +n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!… +</p> + +<p> +Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille: +</p> + +<p> +«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer +comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se trouver +dans le placard!… +</p> + +<p> +— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme +s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec +moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap18"></a>XVIII<br/> +Midi, roi des épouvantes</h2> + +<p> +Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en tête à +tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant impatiente et +inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… Et ses lèvres +tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre: «J’ai peur», +dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle me répondit: «Vous +n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. C’était vrai, +j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez pas qu’il +se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de nous!» +Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! et j’ai +peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais chercher +quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui +allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor +Féodorowitch! m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne +suis point là?» +</p> + +<p> +Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je faisais +tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point de peine à +comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui était entré +dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux Bob. +</p> + +<p> +Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On +approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait +dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires +nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur trop +éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de saigner dans +nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet éblouissement, +nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous marchâmes en nous tenant par la +main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient plus brûlantes encore que +tout ce qui nous touchait, que toute la flamme qui nous enveloppait. Nous +regardions à nos pieds pour ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et +aussi peut-être, peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la +profondeur de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi +aussi, j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de +ce grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on sait +qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus +redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se tait et +tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une conque marine de sons +plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la terre quand monte le soir. +Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux: vous y trouverez une foule de +visions argentées plus troublantes que les fantômes de la nuit. +</p> + +<p> +Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en ruisseaux +glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, hélas! que je ne +pouvais rien pour elle et que ce qui devait s’accomplir, +s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions rien arrêter ni +prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne qui ouvre sur la +Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait un arc noir dans la +lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous apercevions, tournés +vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du +Téméraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait à la main la canne +d’Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce détail m’inquiéta. +Du bout de sa canne, il montrait à Robert Darzac quelque chose que nous ne +voyions pas, au sommet de la voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout +de sa canne. Nous n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se +parlaient en remuant à peine les lèvres, comme deux complices qui ont un +secret. Mrs. Edith s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe +d’avancer encore, et il répéta le signe avec sa canne. +</p> + +<p> +«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur +Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et +nous verrons bien ce qui arrivera.» +</p> + +<p> +Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir sans +faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante, et je leur dis +d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous cette voûte: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous faites ici?» +</p> + +<p> +Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour du +Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous puissions +voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un +écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche cadette. Cet +écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant branlante et qui manquait +de choir sur la tête des passants. Rouletabille avait sans doute aperçu ce +blason suspendu si dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith +si elle ne voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à +le remettre en place ensuite plus solidement. +</p> + +<p> +«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa +canne, elle tomberait.» +</p> + +<p> +Et il passa sa canne à Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.» +</p> + +<p> +Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la pierre; +elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander à quoi +rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos, retentit le cri +de la mort! +</p> + +<p> +Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois une +exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait dans le +soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc cesserait-il? Quand +donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir pour la première +fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu’il y +a autour de nous une victime nouvelle? que l’un de nous vient +d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement et +mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie est +moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous quatre, +frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la profondeur de +la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui donc est mort? Ou qui +donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse maintenant échapper ce +gémissement suprême? Comment nous diriger dans la lumière? On dirait que +c’est la clarté du jour elle-même qui se plaint et soupire. +</p> + +<p> +Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les +plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je +l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur et +se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres; pourquoi +aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le voilà, +devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui prétendait +agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu cette +minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de midi? +Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi, +est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la poterne, en +immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant, s’avance vers la +plainte, ou plutôt marche vers le centre de la plainte, car la plainte nous +entoure, fait des cercles autour de nous, dans l’espace embrasé. Et nous +allons derrière lui, retenant notre respiration et les bras étendus, comme on +fait quand on va à tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter +à quelque chose que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et +quand nous avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le +spasme au bout de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, +nous l’avons reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, +qui essaye de se soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier +dont la poitrine laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous +penchons, et qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux +mots: Frédéric Larsan! +</p> + +<p> +Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et nulle +part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un cadavre et personne, +raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la seule issue de ces lieux où +l’on a assassiné, c’est cette poterne où nous nous tenions tous les +quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un seul mouvement, tous les +quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite, si vite, que nous aurions dû voir +le geste de la mort! Et nous n’avons rien vu que de la lumière!… Nous +pénétrons, mus, il me semble, par le même sentiment, dans la Tour Carrée, dont +la porte est restée ouverte; nous entrons sans hésitation dans les appartements +du vieux Bob, dans le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux +Bob est tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur +la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité! comme +ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et elle jette un +cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque catastrophe! Elle +n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut sortir, elle veut +voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!… +C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le cadavre. Et +c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur +terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de +l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur. +Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait au +Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable. +</p> + +<p> +«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la +même mesure! Mais où est le couteau?» +</p> + +<p> +Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a +frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne +savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut- être mort de ce +qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux mots du +mort. +</p> + +<p> +Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le prince +Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en lisant le +journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui, lui arrache le +journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit: +</p> + +<p> +«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la +police.» +</p> + +<p> +Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un mot, et +s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier continue à +pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le puits. Il paraît +avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!» +</p> + +<p> +Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais ce +qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un +instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait Bernier, +est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé par la mère +Bernier elle-même? +</p> + +<p> +Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du puits, +fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits, comme +sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit encore, plus +bas: +</p> + +<p> +«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police? +</p> + +<p> +— Tout!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. Rouletabille +secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux. Il me paraît écrasé, +vaincu. M. Robert Darzac vient toucher Rouletabille à l’épaule. M. Robert +Darzac veut fouiller la Tour Carrée, la Tour du Téméraire, le Château Neuf, +toutes les dépendances de cette cour dont personne n’a pu +s’échapper et où, logiquement, l’assassin doit se trouver encore. +Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque +chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherché au Glandier, après le +phénomène de la dissociation de la matière, l’homme qui avait disparu de +la galerie inexplicable? Non! non! je sais maintenant qu’il ne faut plus +chercher Larsan avec ses yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. +Nous l’entendons crier sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons +et nous ne voyons rien que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, +comme Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas +qu’il les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il +lève vers le ciel son poing fermé. +</p> + +<p> +«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon +bout de la raison!» +</p> + +<p> +Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le sol, +flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère Bernier +qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant +autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire: +le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et nous +sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement. À un moment, +il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée en +l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de +cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le +jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à +l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui, +le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac: +</p> + +<p> +«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!» +</p> + +<p> +Et, tourné vers Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère +qu’elle ne tardera pas!» +</p> + +<p> +La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur. +</p> + +<p> +«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! +Qu’elle pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» +fait Mrs. Edith en me prenant le bras. +</p> + +<p> +Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi de +trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses hommes +qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du crime. +</p> + +<p> +«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime! +s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore. +</p> + +<p> +— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier, +essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse: +</p> + +<p> +«Rien n’est changé, père Jacques.» +</p> + +<p> +Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier. +</p> + +<p> +«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan! +</p> + +<p> +— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, +c’est tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de +Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de +Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, +Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons pas? +</p> + +<p> +Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon +incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux pas +de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou +commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer +l’enquête que continuera le juge d’instruction également averti. +</p> + +<p> +Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point +pris le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château +d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé, tout +«important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à la porte du +château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et puis il +s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère Bernier, qui +gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le delegato examine la plaie. +Il dit en très bon français: «Voilà un fameux coup de couteau!» Cet homme est +enchanté. S’il tenait l’assassin sous la main, certes, il lui +ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dévisage. Il cherche peut-être +parmi nous l’auteur du crime, pour lui signifier toute son admiration. Il +se relève. +</p> + +<p> +«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà au +plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est +incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis delegato, on +n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…» +</p> + +<p> +Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase: +</p> + +<p> +«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main la +poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il répète: +«C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son allégresse. +Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre dans la cour, un +docteur de Menton qui arrive justement pour continuer ses soins au vieux Bob. +</p> + +<p> +«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et dites-moi ce +que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout, autant que +possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée de M. le +juge d’instruction.» +</p> + +<p> +Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que nous +pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup de +couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont la pointe +a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et +le docteur, Rouletabille n’a point cessé de regarder Mrs. Edith, qui a +pris décidément mon bras, cherchant auprès de moi un refuge. Ses yeux fuient +les yeux de Rouletabille qui l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se +taire. Or, je sais qu’elle est toute tremblante de la volonté de parler. +</p> + +<p> +Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée. Nous +nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer +l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons vu +et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en tire +rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la chambre du vieux +Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés comme des fous. Elle était là +depuis plus d’une heure, ayant laissé son mari dans la loge de la Tour +Carrée, en train de travailler à tresser une corde! Chose curieuse, je +m’intéresse en ce moment moins à ce qui se passe sous mes yeux et à ce +qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et que j’attends… Mrs. Edith +va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément par la fenêtre ouverte. Un gendarme +est resté auprès de ce cadavre sur la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. +Edith, comme moi, ne prête qu’une médiocre attention à ce qui se passe +dans le salon devant le delegato. Son regard continue à faire le tour du +cadavre. +</p> + +<p> +Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à mesure que +nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien grandit dans +des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le crime de plus en +plus incroyable. Il est sur le point de le trouver impossible, quand +c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée. +</p> + +<p> +On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on +entend la voix tranquille de Rouletabille: +</p> + +<p> +«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus. +</p> + +<p> +— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de +l’eucalyptus? demande le delegato. +</p> + +<p> +— L’arme du crime!» réplique Rouletabille. +</p> + +<p> +Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres cailloux +ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos yeux. +</p> + +<p> +Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de +l’humanité»! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap19"></a>XIX<br/> +Rouletabille fait fermer les portes de fer</h2> + +<p> +L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de +doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob, et nous +ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé Larsan +d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de Larsan +ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que depuis +que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus vieux grattoir +de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement que le sort du +vieux Bob était désormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci +n’avait que quelques mots à dire au delegato, relativement aux singuliers +incidents qui avaient accompagné la chute du vieux Bob dans la grotte de Roméo +et Juliette, à énumérer les raisons que l’on avait de craindre que le +vieux Bob et Larsan fussent le même personnage, à répéter enfin +l’accusation de la dernière victime de Larsan, pour que tous les soupçons +de la justice se portassent sur la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, +qui n’avait point cessé de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, +que le vieux Bob présent était bien son oncle, mais s’imaginant +comprendre tout à coup, grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible +Larsan accumulait autour du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le +dessein sans doute de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le +poids dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux +Bob, pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame +comme un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile +mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux murs du +château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement +— un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et que +l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les +dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son tour de +redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard l’état de son +esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut alors la +terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être, nous-mêmes, +jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu parler avec un effroi +qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite intéressée +lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de l’impossibilité +où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il l’avait +passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée, à cause +de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais +là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans un +espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille, +Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez loin du +cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et Bernier +avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour raisonner comme je +le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la «galerie inexplicable!» Elle +était sous la voûte entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous, +quand le cri de la mort avait retenti au bout de l’ombre de +l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de sept mètres de là! Quant au +vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne s’étaient point quittés, celle-ci +surveillant celui-là! Si elle les écartait de son argument, il ne lui restait +plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment +il était parti, comment il était arrivé, mais encore comment il avait été +présent. Ah! elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en +songeant à Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles. +</p> + +<p> +Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été volé par +le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous +permettre de tout penser, de tout imaginer… +</p> + +<p> +Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans +l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit +cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait, +présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la +justice. +</p> + +<p> +Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge d’instruction +qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux grattoir de +l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi qu’il ne +pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les vivants dont +j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand +Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le +juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable, le +seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la poterne et les +deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant surveillés les uns les +autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant qu’on tuait Bernier +à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce on fût Bernier lui-même. À +quoi le juge d’instruction, très intéressé, répliqua en nous demandant si +quelqu’un de nous soupçonnait les raisons d’un suicide probable de +Bernier; à quoi Rouletabille répondit que, pour mourir, on pouvait se passer du +crime et du suicide et que l’accident suffisait pour cela. L’arme +du crime, comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde, +attestait par sa seule présence l’accident. Rouletabille ne voyait point +un assassin préméditant son forfait avec le secours de cette vieille pierre. +Encore moins eût-on compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, +n’eût point trouvé d’autre arme pour son trépas que le couteau des +troglodytes. Que si, au contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son +attention par sa forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si +elle s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame +alors s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si +malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il +s’en était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la +plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une +conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par +l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de +Rouletabille, il n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à +le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans +lassitude et sans résultat. +</p> + +<p> +Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles et +vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux Bob, nous +nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où venaient de +partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la +Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous entendions les gémissements de +la mère Bernier qui veillait le corps de son mari que l’on avait +transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce blessé aussi inexplicables, ma +foi, l’un que l’autre, en dépit des efforts de Rouletabille, notre +situation, à Mrs. Edith et à moi, était, il faut l’avouer, des plus +pénibles, et tout l’effroi de ce que nous avions vu se doublait dans le +tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de ce qui nous restait à voir. Mrs. +Edith me saisit tout à coup la main: +</p> + +<p> +«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous. +Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de mon +mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant +qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à +l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le +Bourreau de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio +seulement que j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… +C’est atroce!…» +</p> + +<p> +À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance et où +elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de toute mon +âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur mon entier +dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos inoubliables à voix basse, +pendant que passaient et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens +de justice, tantôt précédés, tantôt suivis de Rouletabille et de M. Darzac. +Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d’oeil de notre côté +chaque fois qu’il en avait l’occasion. La fenêtre était restée +ouverte. +</p> + +<p> +«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable que nous +le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une place que +nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas, Monsieur +Sainclair? +</p> + +<p> +— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son +intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de +l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre appartient +à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela s’arrêterait!… +S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a accusé Larsan, +l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!» +</p> + +<p> +Et j’appuyais sur ces derniers mots. +</p> + +<p> +«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes raisons de se +taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, voyez- vous!… Oui, oui, je +ne redoute qu’une chose… +</p> + +<p> +— Quoi? Quoi?…» +</p> + +<p> +Elle s’était levée, fébrile… +</p> + +<p> +«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour +mieux le perdre!… +</p> + +<p> +— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction. +</p> + +<p> +— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de +vos amis… Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, +j’aimerais encore mieux avoir affaire à la justice!…» +</p> + +<p> +Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me dit: +</p> + +<p> +«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre +jusqu’à la mort!…» +</p> + +<p> +Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa robe. +</p> + +<p> +«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là? +</p> + +<p> +— Encore! m’exclamai-je avec colère. +</p> + +<p> +— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda- t-elle +en plongeant dans mes yeux son regard troublant. +</p> + +<p> +— J’y suis prêt. +</p> + +<p> +— Contre tout le monde?» +</p> + +<p> +J’hésitai. Elle répéta: +</p> + +<p> +«Contre tout le monde? +</p> + +<p> +— Oui. +</p> + +<p> +— Contre votre ami? +</p> + +<p> +— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon +front en sueur. +</p> + +<p> +«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici +quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!» +</p> + +<p> +Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. Puis elle +s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle courait à +la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!… +</p> + +<p> +Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille +et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. Rouletabille +s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au courant de ma +trahison. +</p> + +<p> +«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai +point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à plaindre et +vous ne la plaignez pas assez, mon ami… +</p> + +<p> +— Et vous, vous la plaignez trop!…» +</p> + +<p> +Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat. +Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec: +</p> + +<p> +«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez! +c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous +adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi!… +</p> + +<p> +— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui +tournai le dos. +</p> + +<p> +Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa +colère. +</p> + +<p> +Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous appelèrent. +L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après la +déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la conclusion +qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le château. M. +Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et comme j’étais +resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire, assailli de +mille sinistres pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le +retour de Mrs. Edith, cependant qu’à quelques pas de moi, dans sa loge où +elle avait allumé deux bougies mortuaires, la mère Bernier continuait à +psalmodier en gémissant auprès du cadavre de son mari la prière des trépassés, +j’entendis tout à coup passer dans l’air du soir, au-dessus de ma +tête, comme un coup de gong formidable, quelque chose comme une clameur de +bronze; et je compris que c’était Rouletabille qui faisait fermer les +portes de fer! +</p> + +<p> +Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un +effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme vers son +seul refuge… +</p> + +<p> +… Puis je vis apparaître M. Darzac… +</p> + +<p> +… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir… +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap20"></a>XX<br/> +Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</h2> + +<p> +Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais la +démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût pu +faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous eût tout à +fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la pourpre ou +l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé +l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je crois +bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle. +</p> + +<p> +Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort inouï +pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout, dans son +regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait fébrilement +serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui aussi, avait la mine +sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais ce qui, pardessus +tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père Jacques, de Walter et +de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient tous trois armés de fusils et +vinrent se placer en silence devant la porte d’entrée de la Tour Carrée +où ils reçurent, de la bouche de Rouletabille, avec une passivité toute +militaire, la consigne de ne laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. +Edith, au comble de la terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient +particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre, +et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne lui répondirent pas. +Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au travers de la porte qui +donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, les deux bras étendus comme pour +barrer le passage, elle s’écria d’une voix rauque: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le +tuer?… +</p> + +<p> +— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… Et +pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, nous allons +jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé nos armes, que nous +n’en gardons aucune sur nous.» +</p> + +<p> +Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier continuait de +gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux grattoir de +l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos revolvers et nous +fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs. Edith, seule, fit des +difficultés pour se défaire de l’arme que Rouletabille n’ignorait +point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais, sur les instances du +reporter qui lui fit entendre que ce désarmement général ne pouvait que la +tranquilliser, elle finit par y consentir. +</p> + +<p> +Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi de nous +tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers l’appartement du +vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout droit à la porte qui +donnait accès dans la chambre du corps de trop. Et, tirant la petite clef +spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit cette porte. +</p> + +<p> +Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M. et +de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche à dessin, +le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux Bob, dans son +cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet plein de peinture +rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait, +fort convenablement, reposant sur sa mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne +de l’humanité. +</p> + +<p> +Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant que +nous le considérions avec stupeur: +</p> + +<p> +«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.» +</p> + +<p> +Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes place, en +proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême défiance. Un +secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets familiers aux +dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille banalité apparente, les +raisons foudroyantes du plus redoutable des drames. Et puis, le crâne semblait +rire comme le vieux Bob. +</p> + +<p> +«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette +table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui de Mr +Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps. +</p> + +<p> +— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du +vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée +plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour supplier +ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…» +</p> + +<p> +La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore que +nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et des coups +furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous suppliait de «lui +ouvrir» tout de suite. Il criait: +</p> + +<p> +«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!» +</p> + +<p> +Rouletabille ouvrit la porte: +</p> + +<p> +«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…» +</p> + +<p> +Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… +Ah! j’ai bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu +les portes de fer fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des +morts. Oui, j’ai cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!» +</p> + +<p> +Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la porte +aux verrous. +</p> + +<p> +«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez- vous donc, +monsieur,» fit poliment Rouletabille. +</p> + +<p> +Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à dessin, le +godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda: +</p> + +<p> +«Qui l’a tué?» +</p> + +<p> +Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la +main, mais en regardant la Dame en noir. +</p> + +<p> +«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac. +</p> + +<p> +— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, +qu’il a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi +j’ai pu douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous +répète que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!» +</p> + +<p> +Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me rappelais +que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui avait prise des +mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir du +drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait- il y avoir entre cette +épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit point +que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite épingle avait +disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait de la retrouver +entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont +l’oncle avait payé, cette nuit-là, la complicité et le silence de Tullio +qui l’avait conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo et Juliette +et qui s’en était éloigné à l’aurore, fort inquiet de n’avoir +pas vu revenir son passager. +</p> + +<p> +Et Arthur Rance conclut, triomphant: +</p> + +<p> +«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à tête de +rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de pommes de +terre, au fond de la Tour Carrée!» +</p> + +<p> +Sur quoi, Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez +donc que Tullio s’y trouvait? +</p> + +<p> +— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, +là- bas… +</p> + +<p> +— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement +Rouletabille… +</p> + +<p> +Et il ajouta, sur un ton glacial: +</p> + +<p> +«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De cette façon, +voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du château d’Hercule… +pour lesquels ma démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop +peut avoir quelque intérêt. Je vous demande toute votre attention!» +</p> + +<p> +Mais Arthur Rance l’arrêta encore: +</p> + +<p> +«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous +les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité du corps +de trop peut avoir quelque intérêt? +</p> + +<p> +— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous +pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit, se +leva, toute tremblante: +</p> + +<p> +«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?… +</p> + +<p> +— J’en suis sûr!» dit Rouletabille… +</p> + +<p> +Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous +regarder. +</p> + +<p> +Le reporter reprit de son ton glacé: +</p> + +<p> +«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre, +madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas, +messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le jour du +déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si j’en excepte +Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, n’a pas senti +la présence de Larsan? +</p> + +<p> +— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au +professeur Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment +que nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le +professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite +réunion… +</p> + +<p> +— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir. +</p> + +<p> +— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de Mrs. +Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous les hôtes du +château d’Hercule… +</p> + +<p> +— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, +prononça avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai +point besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château +d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». +Larsan, lui, ne nous a pas quittés!» +</p> + +<p> +Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan +pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant +que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille: +</p> + +<p> +«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait encore un +personnage que je ne vois pas ici…» +</p> + +<p> +Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil: +</p> + +<p> +«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle besogne le +prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien que ce ne sont +point les malheurs de la fille du professeur Stangerson qui +l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire… +</p> + +<p> +— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est +point du raisonnement: +</p> + +<p> +— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.» +</p> + +<p> +Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à +Mrs. Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le +plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a +longtemps gardé rancune. +</p> + +<p> +«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, du +déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos +raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette petite +épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint Tullio, qui se +trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie faisant +communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux Bob, cette +petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit, +prendre le chemin du puits, puisque nous avons retrouvé le puits extérieurement +fermé! +</p> + +<p> +— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna +étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, +j’ai trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de +Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé à +la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de +courir au puits et de constater qu’il était ouvert… +</p> + +<p> +— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous +refermé? Qui vouliez-vous donc tromper? +</p> + +<p> +— Vous! monsieur!» +</p> + +<p> +Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en +monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés de mon +côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité avec laquelle +Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M. Darzac, +j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me +soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de +l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan! +</p> + +<p> +Moi! Larsan! +</p> + +<p> +Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas les yeux +quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de tout mon être et mon +indignation furibonde. La colère galopait dans mes veines en feu. +</p> + +<p> +«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si le +prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, il ne reste +plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si Larsan est parmi +nous, montre-le donc, Rouletabille!» +</p> + +<p> +Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me perçaient, me +mettait hors de moi et de toute bonne éducation: +</p> + +<p> +«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour +d’assises!… +</p> + +<p> +— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour +être aussi lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir. +</p> + +<p> +— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?… +</p> + +<p> +— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!» +</p> + +<p> +Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant? +Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes yeux +rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait avec effroi! +</p> + +<p> +«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne soupçonnes +pas!…» +</p> + +<p> +À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour Carrée, +et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par le reporter aux +trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait de sortir de la +Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut s’élancer, mais +Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa d’une +phrase. +</p> + +<p> +«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et ce +coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!» +</p> + +<p> +Et, tourné vers moi: +</p> + +<p> +«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais rien ni +personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de la +raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin +et sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est ici, +parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc +tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce +papier la démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop!» +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous +de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un compas. +</p> + +<p> +«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le +corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.» +</p> + +<p> +Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du rayon du +cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, ce qui lui +permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un morceau de papier blanc +immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de cuivre sur la planche à +dessin. +</p> + +<p> +Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara du +godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait là sa +peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne comprenait rien +aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en effet c’était +lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis. +</p> + +<p> +Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, mais, +de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le papier, +donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il avait «lavé» le +plan de la presqu’île d’Hercule. +</p> + +<p> +«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et +cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous +verrez qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien +à ma démonstration.» +</p> + +<p> +Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de «laver» +tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement tracé. +Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, lorsque, dans +la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, il ne pensait +qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!… +</p> + +<p> +Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit: +</p> + +<p> +«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui recouvre mon +cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui colore le cercle de +M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même teinte. +</p> + +<p> +— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela +signifie? +</p> + +<p> +— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que +cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur! +</p> + +<p> +— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état +en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la Tour +Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant rouler son crâne! +</p> + +<p> +— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le +renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il lui +demanda encore: +</p> + +<p> +«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire +n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan. +</p> + +<p> +— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens dessus +dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du Téméraire… +</p> + +<p> +— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le +reporter. +</p> + +<p> +Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il pénétra +dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste croisée, garnie de +barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons autrefois et dont M. Darzac +avait fait son cabinet de toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur +une petite table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une +casserole préalablement remplie d’eau. Le crâne n’avait pas quitté +le creux de son bras. +</p> + +<p> +Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. Jamais +l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi incompréhensible, ni +aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous donnait d’explications +et plus il agissait, moins nous le comprenions. Et nous avions peur, parce que +nous sentions que quelqu’un autour de nous, quelqu’un de nous avait +peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le +plus calme! +</p> + +<p> +Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole. +</p> + +<p> +Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement? +Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi la Dame +en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, commençons-nous un cri… +un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où l’avons-nous donc vu? +</p> + +<p> +Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille? +Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au +fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin +du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure +et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, un peu +amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe +sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme Rouletabille ressemble +à Larsan! Comme, dans ce moment, il ressemble à son père! c’est Larsan! +</p> + +<p> +Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre funèbre où +il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à nous et il redevient +Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. Edith, qui n’a jamais vu +Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me demande: «Que s’est-il passé?» +</p> + +<p> +Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa casserole, une +serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne. +</p> + +<p> +C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. Alors, +se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation devant son propre +lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant lesquelles il nous avait +ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix minutes fort +impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit le crâne de la +main droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le fait rouler +à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous montre le crâne et nous +invite à constater qu’il ne porte la trace d’aucune peinture rouge. +Rouletabille tire à nouveau sa montre. +</p> + +<p> +«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart d’heure +à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la Tour Carrée, À +CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, après être entré dans +la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière lui les verrous de sa chambre, +nous a-t-il dit, n’en est ressorti que lorsque nous sommes venus +l’y chercher passé six heures. Quant au vieux Bob, nous l’avons vu +entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture! +</p> + +<p> +«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher +est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure +après que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux +Bob que celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en +entrant dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et +je vous défie d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui +est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, +n’est pas le même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde +avant l’arrivée du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la +chambre de la Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous +sommes ressortis… En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. +Darzac ici présent devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE +QU’IL Y A DEUX MANIFESTATIONS DARZAC!» +</p> + +<p> +Et Rouletabille regarda M. Darzac. +</p> + +<p> +Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse démonstration du +jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une épouvante nouvelle et une +admiration sans bornes. Comme tout ce que disait Rouletabille était clair! +clair et effrayant! Encore là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et +logique et mathématique intelligence. +</p> + +<p> +M. Darzac s’écria: +</p> + +<p> +«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec +un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et +qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai +pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en quittant +la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le père Bernier lui +a-t-il ouvert!… +</p> + +<p> +— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir +entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame! +c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous! +</p> + +<p> +— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma +porte, je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez +moi. +</p> + +<p> +— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père +Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas eu +à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a +vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment +qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train +d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le seuil +de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch… +</p> + +<p> +— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était +entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point +étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne +l’avait pas vu ressortir? +</p> + +<p> +— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, Monsieur +Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où vous +passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait — +ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son +plancher… et vous imaginez la vérité. +</p> + +<p> +— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!… +</p> + +<p> +— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!… +</p> + +<p> +— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les +verrous comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que +j’avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…» +</p> + +<p> +Rouletabille s’avança vers M. Darzac. +</p> + +<p> +«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les yeux. +</p> + +<p> +— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!» +</p> + +<p> +Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir. +</p> + +<p> +Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les deux mains +aux épaules: +</p> + +<p> +«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de bravoure, il +faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris comment s’était +introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que vous ne faisiez +rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à laquelle nous +avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré +dans la Tour Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit +n’était point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée +sous le déguisement Darzac! J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là +pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon +cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!… +</p> + +<p> +— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai +point dit l’heure exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour +Carrée, c’est que cette heure restait vague dans mon esprit et que je +n’y attachais aucune importance! +</p> + +<p> +— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans +s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la +Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle +sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que vous lui +auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon +imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et avec +l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus +nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur Darzac, que +j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis dans le +sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et +l’inouï soupçon!… +</p> + +<p> +— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous +soupçonnés ici!…» +</p> + +<p> +Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches et dit, +s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant +l’horreur de l’imagination de Rouletabille: +</p> + +<p> +«Encore un peu de courage, madame!» +</p> + +<p> +Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa voix de +professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème: +</p> + +<p> +«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… Pour +savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait Larsan… Mon +devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout de ma raison, était +d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, ces deux +manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé par vous… +Monsieur Darzac.» +</p> + +<p> +M. Darzac répondit à Rouletabille: +</p> + +<p> +«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire tout de +suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!… +</p> + +<p> +— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les +entourant tous deux. +</p> + +<p> +Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps +comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et +nous exaspérait. +</p> + +<p> +«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» +s’écriait Arthur Rance… +</p> + +<p> +Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris +d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à +la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que notre +colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, ma foi, +Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation intolérable. +Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait davantage, comme +si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous- +mêmes, que nous n’étions pas Larsan! +</p> + +<p> +Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait +changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son être +semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard avec +lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous particulièrement froissés, +il écarta doucement la Dame en noir qui s’obstinait à le vouloir +protéger; il s’adossa à la porte, il croisa les bras, et dit: +</p> + +<p> +«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. Deux +manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac sortantes, dont +l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y perdre! Et +maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… Que M. Darzac, ici, +présent, me permette de lui dire: j’avais cent excuses pour le +soupçonner!…» +</p> + +<p> +Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui +aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir l’Australie!» +</p> + +<p> +M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, avec +une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?… +</p> + +<p> +— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme +suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les +conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si +c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant +l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai +acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps +d’être Larsan.» +</p> + +<p> +Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se soulever et +de protester d’un grand geste épeuré. +</p> + +<p> +Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la +souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix: +</p> + +<p> +«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…» +</p> + +<p> +Mathilde baissa la tête et ne répondit pas. +</p> + +<p> +Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne pouvais +excuser, continuait: +</p> + +<p> +«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre retour de San +Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression de la +terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, de sa +perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il faut que je +m’explique ici, il le faut pour que tout le monde s’explique ici!… +Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… Rien, alors, n’était +naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. La précipitation même +qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie nuptiale +prouvait le désir qu’elle avait de chasser définitivement le tourment de +son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient alors, combien clairement: +«Est-il possible que je continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est +à mes côtés, qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!» +</p> + +<p> +«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu +tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle, +contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer +sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on +lui dît…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et lui +dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que +Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: «Est-ce que +vous redevenez folle?» +</p> + +<p> +Et, se reculant un peu: +</p> + +<p> +«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur Darzac!… Et +cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la suite, traité; et +aussi, quelquefois, les remords qui, dans son hésitation incessante, poussaient +Mme Darzac à vous entourer, par instants, des plus délicates attentions!… +Enfin, permettez-moi de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, +que j’ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours +au fond d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, +la pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons- nous bien… Ce n’est +point cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle s’en +apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés par autre +chose!… +</p> + +<p> +— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. +Darzac… ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si +j’avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, +j’avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et +je ne me serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est +revenu au monde, que j’ai perdu Mathilde?… +</p> + +<p> +— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était +devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si +j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le +contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci: +c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de +croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan existe +en dehors de vous!» +</p> + +<p> +En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva +haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face de +M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous étions +tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du +commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que +l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de +l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi +formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait… +</p> + +<p> +«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors de +vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité immédiate. +Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que vous ayez réellement +ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la +fille du professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la nécessité +de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre +femme que ce Larsan ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon +cher Monsieur Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes +soupçons ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins +que nous nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il +semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… +Voyez donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée +l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez +mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme réalisée +l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan. +Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien +pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l’état de Larsan +aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il existe. +Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre volonté d’être +Larsan!…» +</p> + +<p> +M. Darzac n’interrompait plus. +</p> + +<p> +«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à +cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si cette +résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon +d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute +l’affaire est éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident +de Bourg… je continue à raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, +dans le buffet… Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a +annoncé, vous attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous +éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de +toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre +déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, passé la +frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, définitivement à moi, je +mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de même, il vous fatigue… et si bien +vous fatigue-t-il, ma foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez +quelques minutes de repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de +cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la +porte du compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le +temps de voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de +s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le +danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas +Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à contre-voie par la +glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre femme qui accourt vous y +chercher!… Elle vous trouve debout… Vous n’avez pas même eu le temps de +vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! non… Votre malheur ne fait que +commencer… Car l’atroce pensée que vous êtes peut-être ensemble Darzac et +Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en passant sous un bec de +gaz, elle vous regarde, vous lâche la main et se jette comme une folle dans le +bureau du chef de gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser +l’abominable pensée tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez +précipitamment la porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir +Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle +oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à +m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre +conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre son +père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu, vous avez +l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme continue à +avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son revolver, dans +une sorte de délire de son imagination, qui pourrait se résumer dans cette +phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et, si c’est +Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» Aux Rochers +Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, pour la rapprocher, +vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela +s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il n’y avait point +jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage de +Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui ne pouvait le +plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez pris le train devant vos +amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez descendu à la station suivante qui +est celle de Menton et, là, après un court séjour nécessaire dans votre +vestiaire urbain, vous apparaissiez à l’état de Larsan à vos mêmes amis +venus en promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, où +nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour- là, le +désagrément d’entendre, de la bouche même d’Arthur Rance qui était, +lui aussi, venu au-devant de nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu +cette fois Larsan et que votre exhibition du matin n’avait servi de rien, +vous vous obligeâtes, le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres +mêmes de la Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et +voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus +compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables si, par +hasard, mes soupçons devaient être confirmés!» +</p> + +<p> +À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je ne +pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement Robert +Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir la victime de +quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, autour de moi, +frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car les arguments de +Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se demandait +comment, après avoir si bien établi la possibilité de la culpabilité, il allait +pouvoir conclure à l’innocence. Quant à Robert Darzac, après avoir monté +la plus sombre agitation, il s’était à peu près calmé, écoutant le jeune +homme, et il me sembla qu’il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au +regard affolé, mais très intéressé, qu’ont les accusés au banc +d’assises quand ils entendent M. le procureur général prononcer un de ces +admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d’un crime que, +quelquefois, ils n’ont pas commis! La voix avec laquelle il parvint à +prononcer les mots suivants n’était plus une voix de colère, mais de +curieux effroi, la voix d’un homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, +sans le savoir, ai-je bien pu échapper!» +</p> + +<p> +«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé à +un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous venez de me +dire, ce qui a bien pu les chasser?… +</p> + +<p> +— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve +simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle était +Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été fournie +heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez fermé le +cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de trop!» le jour +où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous aviez tiré +les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre chambre, vous nous +avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez entré dans cette chambre +vers six heures et non point, comme le père Bernier le disait et comme nous +avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures! Vous étiez alors le seul avec +moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont nous vous parlions comme de +vous-même n’était point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne +prétendez pas que vous n’attachiez aucune importance à cette heure de +cinq heures, puisqu’elle vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle +vous apprenait qu’un autre Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée +à cette heure-là, le vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous +taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac +aurait-il eu à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était +venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à +nous cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX +MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi +mes soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! +ET L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC! +</p> + +<p> +— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne +pouvais croire être Larsan. +</p> + +<p> +Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien perdu +de son calme, étendit le bras et dit: +</p> + +<p> +«Il y est encore!…» +</p> + +<p> +Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la porte du +placard avait été poussée par une main invisible, comme il arriva le terrible +soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»… +</p> + +<p> +Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise, +d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en +noir poussa un cri déchirant: +</p> + +<p> +«Robert!… Robert!… Robert!» +</p> + +<p> +Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si semblables +que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper… Mais son coeur +ne la trompa point, en admettant que sa raison, après l’argumentation +triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les bras tendus, elle +allait vers la seconde manifestation Darzac qui descendait du fatal placard… Le +visage de Mathilde rayonnait d’une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes +yeux dont j’avais vu si souvent le regard égaré autour de l’autre, +fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et sûre. +C’était lui! C’était celui qu’elle croyait perdu, et +qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre, et +qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce +dont elle avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie! +</p> + +<p> +Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire +coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait soudain +se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il tenta encore un de +ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré de toutes parts, il +osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie audacieuse que, depuis quelques +minutes, il nous donnait. N’ayant plus aucun doute sur l’issue de +la discussion qu’il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette +incroyable puissance sur lui-même de n’en laisser rien paraître, et aussi +cette habileté dernière de prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille +de dérouler à loisir une argumentation au bout de laquelle il savait +qu’il trouverait sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, +peut-être, les moyens de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si +bien que, dans le moment que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne +pûmes l’empêcher de se jeter d’un bond dans la pièce qui avait +servi de chambre à Mme Darzac et d’en refermer violemment la porte avec +une rapidité foudroyante! Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu +lorsqu’il était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la +scène précédente, n’avait songé qu’à garder la porte du corridor et +il n’avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le faux +Darzac, au fur et à mesure qu’il était convaincu d’imposture, le +rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter n’attachait aucune +importance à ces mouvements-là, sachant que cette chambre n’offrait à la +fuite de Larsan aucune issue. Et cependant, quand le bandit fut derrière cette +porte, qui fermait son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des +proportions importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus +forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie +de ses inexplicables évasions! +</p> + +<p> +«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…» +</p> + +<p> +Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, me +broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait attention +à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette tempête, +semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait autour +d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient comme +s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. +Or, ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille. +</p> + +<p> +Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les trois +domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des haches +qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais verrous. +Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y +mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au +comble. En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une chambre où +il n’y avait que des murs et des barreaux… nous nous attendions à tout, +ou plutôt à rien, car c’était surtout la pensée de la disparition, de +l’envolement, de la dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait +et nous rendait plus fous. +</p> + +<p> +Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux domestiques de +reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de ne s’en servir +que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant. Puis, il +donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin tombée, il entra +le premier dans la pièce. +</p> + +<p> +Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes tous, +tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord, Larsan +était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il avait arraché sa +fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face +rase et pâle du Frédéric Larsan du château du Glandier. Et on ne voyait que lui +dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de +la pièce, et nous regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras +s’allongeaient aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. +On eût dit qu’il nous donnait audience et qu’il attendait que nous +lui exposions nos revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur +sa lèvre ironique. +</p> + +<p> +Rouletabille s’avança encore: +</p> + +<p> +«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…» +</p> + +<p> +Mais Larsan ne répondit pas. +</p> + +<p> +Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous aperçûmes que +Larsan était mort. +</p> + +<p> +Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était +ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant. +</p> + +<p> +Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était fini. +</p> + +<p> +Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et +d’oublier le mort. +</p> + +<p> +«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne +s’apercevra de sa disparition!» +</p> + +<p> +Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance: +</p> + +<p> +«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!» +</p> + +<p> +Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes seul en +face du cadavre de son père. +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans le +salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et, +dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur lui +son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri dans le +moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances qui restait +encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre qu’il ne courait +aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les +deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes des soins +qui nous renseignèrent tout d’abord sur son curieux état de santé. Car, +enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu croire mort et que +l’on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait- il pu surgir, ainsi +vivant, du fatal placard? Quand nous eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour +le refaire, le bandage qui cachait la blessure qu’il portait à la +poitrine, nous connûmes au moins que cette blessure, par un hasard qui +n’est point si rare qu’on le pourrait croire, après avoir déterminé +un coma presque immédiat, ne présentait aucune gravité. La balle qui avait +frappé Darzac, au milieu de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir +contre Larsan, s’était aplatie sur le sternum, causant une forte +hémorragie externe et secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne +suspendant en rien aucune des fonctions vitales… . +</p> + +<p> +On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants quelques +heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers moments. Et +moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer — +l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de +se battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain +d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que +celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et logea +dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner l’amputation et +qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans +son coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le boulevard. +Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum.<a href="#fn4" name="fnref4"><sup>[4]</sup></a> +</p> + +<p> +Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur nous la +porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais la raison qui +avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette précaution, quand nous +entendîmes des pas dans le corridor et un bruit singulier comme celui +d’un corps que l’on traînerait sur un plancher… Et je pensai à +Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille! +</p> + +<p> +Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. Je ne +m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre cortège. +</p> + +<p> +Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute chose. Je +distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle sous la +poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, évidemment, à +barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de pénétrer dans la Cour du +Téméraire… +</p> + +<p> +… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… deux +ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais bien et qui, +une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac semblait lourd. +Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors je pus voir encore +que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois qui le fermait +d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la +margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans hésitation… il +semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et sa tête disparut. +Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et il se pencha sur la +margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais plus. Puis il se redressa et +referma le puits, remettant soigneusement le plateau et assujettissant les +ferrures, et celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui +m’avait tant intrigué le soir où, avant la découverte de +l’Australie, je m’étais rué sur une ombre qui avait soudain disparu +et où je m’étais heurté le nez contre la porte close du Château Neuf… +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir… +Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la +parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité tout +entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la vérité… +</p> + +<p> +J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château +Neuf, je me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé +profondément dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres +jalouses. Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai +même point perçu le bruit des rames sur les eaux… +</p> + +<p> +Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se passait +très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en face de +l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait la +nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil… +</p> + +<p> +… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de petit; +mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi énorme, +formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un mouvement +quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis se dresser, +debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le reconnaissais +comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres gestes se +découpaient avec une précision fantastique sur la bande rouge… Oh! ce ne fut +pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en soulevant un fardeau qui se +confondit avec lui… Et puis le fardeau glissa dans le noir et la petite ombre +de l’homme réapparut toute seule, se pencha encore, se courba, resta +ainsi un instant immobile, et puis s’affaissa dans la barque qui reprit +son glissement automatique jusqu’à ce qu’elle fût sortie +complètement de la bande rouge… Et la bande rouge disparut à son tour… +</p> + +<p> +Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap21"></a>Épilogue</h2> + +<p> +Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler sous mes +yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain de tant +d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, de me +replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de me +retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à deux pas de +moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute, c’est-à-dire +jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas troubler leurs +douces, tendres ou désespérées confidences, leurs projets d’avenir, leurs +derniers adieux… Malgré toutes les prières de Mathilde, Rouletabille a voulu +partir, reprendre le chemin de Paris et de son journal. Il a cet héroïsme +suprême de s’effacer devant l’époux. La Dame en noir ne peut pas +résister à Rouletabille; il a dicté ses conditions… Il veut que M. et Mme +Darzac continuent leur voyage de noces comme s’il ne s’était rien +passé d’extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n’est pas le même +Darzac qui l’a commencé, c’est un autre Darzac qui le finira, cet +heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura été le même sans solution +de continuité. M. et Mme Darzac sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la +loi religieuse, il est avec le pape, comme dit Rouletabille, des +accommodements, et ils trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser +leur situation s’il est prouvé qu’elle en a besoin et +d’apaiser les scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient +heureux, définitivement heureux: ils l’ont bien gagné!… +</p> + +<p> +Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie +du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où +j’écris ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la +prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux, dans +la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des Rochers Rouges, +comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui recouvraient les secrets +du Glandier. La faute en est à cet abominable Brignolles qui est au courant de +bien des choses et qui, du fond de l’Amérique où il s’est réfugié, +veut nous faire «chanter». Il nous menace d’un affreux libelle, et comme +maintenant le professeur Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa +théorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, +nous avons pensé qu’il était préférable de «prendre les devants» et de +raconter toute la vérité. +</p> + +<p> +Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et terrible +affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain +du drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la +Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me le +demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon front à la +vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de Rouletabille +m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait guère à moi depuis +la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui ne s’étaient pas +quittés… +</p> + +<p> +On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert Darzac +était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le rejoindre… +Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la gare. Mrs. Edith, +contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune tristesse de mon +départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le prince Galitch était +venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné des nouvelles du vieux +Bob, qui étaient excellentes, et ne s’était plus occupée de moi. +J’en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est temps, je crois bien, +de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laissé deviner les +sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si, quelques années plus tard, +après la mort d’Arthur Rance, qui fut suivie de véritables tragédies, +dont j’aurai peut-être à parler un jour, je n’avais pas épousé la +blonde et mélancolique et terrible Edith. +</p> + +<p> +Nous approchons de Marseille… +</p> + +<p> +Marseille!… +</p> + +<p> +Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se dirent +rien. +</p> + +<p> +Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un geste, les +bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une statue de deuil et de +douleur. +</p> + +<p> +Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient. +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous nous +rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous courions au +secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le drame… Rouletabille +maintenant parle… parle… évidemment il essaye de s’étourdir, de ne plus +penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant +des heures… +</p> + +<p> +«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de reproche +qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours considéré +ce bandit comme un honnête homme… +</p> + +<p> +Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu de +lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire enfermer +celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert Brignolles! Il ne +pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent tout de suite. On sait +combien il est simple, encore aujourd’hui, de faire enfermer un être, +quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un cabanon. La volonté +d’un parent et la signature d’un médecin suffisent encore en +France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette sinistre et rapide +besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan. Il fit un faux et +Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à Paris, +il faisait déjà partie de la combinaison. Larsan avait son plan: prendre la +place de Darzac avant le mariage. L’accident des yeux avait été, comme je +l’avais du reste pensé moi-même, des moins naturels. Brignolles avait +mission de s’arranger de telle sorte que les yeux de Darzac fussent le +plus tôt possible suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait +pût avoir cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut +de binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre! +</p> + +<p> +Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le dessein des +deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo que +Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de le +surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait été aidé +naturellement dans cette circonstance par cette police spéciale, qui n’a +rien à faire avec la police officielle, et qui se met à la disposition des +familles dans les cas les plus désagréables, lesquels demandent autant de +discrétion que de rapidité dans l’exécution… +</p> + +<p> +Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison de +fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la frontière +italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir le malheureux. +Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu avec le directeur +et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y a des directeurs de maison +de fous qui ne demandent point trop d’explications, pourvu qu’ils +soient en règle avec la loi… et qu’on les paye bien… et ce fut vite fait… +et ce sont des choses qui arrivent tous les jours… +</p> + +<p> +«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille. +</p> + +<p> +— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit morceau +de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour où, sans +m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre à la +piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans le Midi. Ce +bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les deux syllabes +bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les +circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous +l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me +l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait +jeté fut presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du +véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était +lui, «le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les différentes +phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au bout rester +incompréhensible pour nous. ç’avait été d’abord la révélation +brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et puis cette autre +révélation formidable qui lui était venue du mensonge de l’une des deux +manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire que Rouletabille +lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a emporté le sac, a +rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac! +Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là n’a point dit à +Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte à cinq heures +n’était point lui! Il cache déjà cette contre-manifestation Darzac et il +ne peut avoir d’intérêt à la cacher que si cette manifestation est la +vraie! Il veut dissimuler qu’il y a ou qu’il y a eu de par le monde +un autre Darzac qui est le vrai! Cela est clair comme la lumière du jour! +Rouletabille en est ébloui; il en chancelle… . il s’en trouverait mal… il +en claque des dents!… Mais peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier +s’est-il trompé… peut-être a-t-il mal compris les paroles et les +étonnements de M. Darzac… Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il +verra bien!… Ah! qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à +fermer le cercle!… Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il +revient, comme il s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la +figure de l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… +je ne l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût +été si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la +figure de Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que +c’était là une dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui +entrait si bien dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il +se serait débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder +encore… Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les +raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac, sur +l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!… +Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient toujours +derrière sa raison, voient maintenant!… +</p> + +<p> +Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être, va lui +échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée à Larsan +et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de réfléchir, de +savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande vingt-quatre heures!… +Il assure la sécurité de la Dame en noir en la faisant habiter +l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret +qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui faisant +entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux Bob. Et, +comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste un espoir… Celui +que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou vivant, il court à +sa recherche… De Darzac, il possède un revolver, celui qu’il a trouvé +dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a déjà remarqué le type chez +un armurier de Menton… Il va chez cet armurier… il montre le revolver… il +apprend que cette arme a été achetée la veille au matin par un homme dont on +lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande +barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne +s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend une +autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait ce que +n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le +sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort +d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il +s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel +de la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de +redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon, redescendait +de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que +Brignolles n’était pas signalé comme descendu à Sospel? Brignolles!… +Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce que Brignolles venait +faire dans ces parages!… Sa présence devait être étroitement liée au drame. +D’un autre côté, la disparition et la réapparition du véritable Darzac +attestaient qu’il y avait eu séquestration… Mais où… Brignolles, qui +avait partie liée avec Larsan, ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour +rien! Peut-être était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette +séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique, +Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de +Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le +passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du client +de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il paraissait très +altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût pu le prendre pour +un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut la sensation qu’il +«brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez donc par ici une +maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de l’auberge, la maison +de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les deux fameuses syllabes +bonnet prenaient toute leur signification… Désormais, il ne faisait plus de +doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait été enfermé par le faux comme +fou dans la maison de santé du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se +fit conduire à Sospel qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de +rencontrer là Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le +chemin du mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout +savoir, à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, +il saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour professeurs +en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre ce qu’il était +advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment qu’on avait +retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de la petite voiture +descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait… du moment que Larsan +n’avait point jugé utile de se débarrasser auparavant de Darzac par la +mort, en le précipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut- être +avait-il été de son intérêt de reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison +de santé! Et Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, +Darzac vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!… +Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!… Cet +otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient s’ensuivre +entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde tuait Larsan de +ses mains ou le livrait à la justice! +</p> + +<p> +Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de santé, il se +heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta à la gorge et le +menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il cria à Rouletabille de +l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart d’heure après, +Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point suffi, car +Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie +aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut point de peine +à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait Larsan, mais +qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille Darzac à +sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous deux +rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et écouta leurs +discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientôt en effroi, puis en +une immense amabilité, laquelle se traduisait par la mise en liberté immédiate +de Robert Darzac. Darzac, par une chance miraculeuse que j’ai déjà +expliquée, souffrait à peine d’une blessure qui aurait pu être mortelle. +Rouletabille, dans une joie folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ +à Menton. Je passe sur les effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui +donnant rendez-vous à Paris pour le règlement des comptes. En route, +Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, +était tombé quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le +passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de +célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage pour +comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu +l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une malheureuse +femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la plus folle +entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces inconnues. Après avoir +volé le pardessus du directeur pour cacher son uniforme d’aliéné et +s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une centaine de francs, +il était parvenu, au risque de se casser le cou, à escalader un mur qui, en +toute autre circonstance, lui eût paru infranchissable. Et il était descendu à +Menton; et il avait couru au fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux +vu, Darzac! Il s’était vu lui-même!… Il s’était donné quelques +heures pour ressembler si bien à lui-même que l’autre Darzac lui- même +s’y serait trompé!… Son plan était simple. Pénétrer dans le fort +d’Hercule comme chez lui, entrer dans l’appartement de Mathilde et +se montrer à l’autre, pour le confondre, devant Mathilde!… Il avait +interrogé des gens de la côte et appris où le ménage logeait: au fond de la +Tour Carrée… Le ménage!… Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors +n’était rien à côté de ce que ces deux mots: leur ménage… Le faisait +souffrir!… Cette souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait +revu, lors de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, +la Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le +regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais +elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et en +esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme de +l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient +perdus! +</p> + +<p> +Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un revolver à +Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût pu le perdre, +pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait l’acquisition +d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait rappeler le +costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq heures le +moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie, tout +en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où +il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il +s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et +étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment, au +fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé auprès de nous +et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une forte envie de +nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de même à se retenir, +voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir! Cette espérance seulement +soutenait ses pas. Cela seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus +tard, quand il avait eu à sa disposition la vie de Larsan qui, dans la même +chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il n’avait même +pas été tenté par la vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait +pas encore place dans son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein +pour toujours de l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. +Darzac!… +</p> + +<p> +On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la +façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le fort +d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le placard. Et +c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M. +Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux Bob +qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide +d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui +avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de +l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-là, +il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la +nuit suivante. Le tout était de cacher, un jour, M. Darzac dans la +presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait trouvé un petit coin abandonné +et tranquille dans le Château Neuf. +</p> + +<p> +À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par +un cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire. +</p> + +<p> +«C’était donc cela! m’écriai-je. +</p> + +<p> +— Mais oui, fit-il… c’était cela. +</p> + +<p> +— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! +Ce soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et +moi qui ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que +l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle tenait!… +Oh! je comprends tout, maintenant! +</p> + +<p> +— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette +nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans la Cour +du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je n’ai eu +que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac +se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous fûtes couché, après votre +expérience de la barbe, il revint me voir et nous étions assez embarrassés. Si, +par hasard, vous parliez de cette aventure, le lendemain matin, à l’autre +M. Darzac, croyant avoir affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une +catastrophe. Et, cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac +qui voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la +sachant, vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez +une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous +cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût pu +nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc de +risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain +ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, +d’ici là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, +dès la première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes! +</p> + +<p> +— Oh! je comprends!… +</p> + +<p> +— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que +vous ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure +charmante de Mrs. Edith… +</p> + +<p> +— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me +mettre dans une sotte colère?… demandai-je. +</p> + +<p> +— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de nous +adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous répète que je ne +voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous parlassiez à M. +Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre, Sainclair. +</p> + +<p> +— Je continue, mon ami… +</p> + +<p> +— Mes compliments… +</p> + +<p> +— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne +comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier? +</p> + +<p> +— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… +C’est cette maudite canne… +</p> + +<p> +— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir… +</p> + +<p> +— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est +la canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait +qu’exécuter…» +</p> + +<p> +Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai +point à la fin de cette belle intelligence. +</p> + +<p> +«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses +— pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je +laissais tomber la canne à bec-de-corbin d’Arthur Rance devant M. et Mme +Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous +rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec-de- corbin de Larsan, et le geste que +faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une façon de tenir sa +canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là tenir une canne à +bec-de-corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était sûr!… Mais je voulais voir, +de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit +jusqu’au lendemain, même après ma visite à la maison des fous!… même +quand j’eus serré dans mes bras le vrai Darzac, j’ai encore voulu +voir le faux avec les gestes de Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa +canne comme le bandit… oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… +redresser ses épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason +des Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a +tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a +vue qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi +qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir, +qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir tombé +sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter alors dans +le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort d’avoir revu, dans +le même moment, la canne de Larsan!… il est mort d’avoir revu, avec toute +sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes les batailles, Sainclair, ont +leurs victimes innocentes…» +</p> + +<p> +Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la +rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je +ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur le +compte de son vieux Bob. +</p> + +<p> +Il sourit. +</p> + +<p> +«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce +n’était pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé +son repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de +Bernier, dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits +après y avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque +que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je +regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je +portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je tombai +dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un bain +à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui. +L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château +d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris +que la barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la +mer était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde +qu’il se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher, +racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait, depuis +plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les jours. Paolo +savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San +Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait fallu +une barque pour quitter le château, et cette barque était justement celle du +Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio à San Remo et y +envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur Rance, persuadé +que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet, le vieux +Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât cette nuit-là à la +grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié pour le vieux +professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur Rance; il pouvait, en +effet, être arrivé quelque accident à son parent. Quant à moi, je ne demandais +au contraire qu’une chose, c’est que cet exquis vieillard ne revînt +pas avant que j’en eusse fini avec Larsan, désirant toujours faire croire +au faux Darzac que le vieux Bob me préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand +j’appris qu’on venait de le retrouver, je n’en fus qu’à +moitié réjoui, mais j’avouerai que la nouvelle de sa blessure à la +poitrine, à cause de la blessure à la poitrine de l’homme au sac, ne me +causa aucune peine. Grâce à elle, je pouvais espérer, encore quelques heures, +continuer mon jeu. +</p> + +<p> +— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite? +</p> + +<p> +— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de +faire disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait tout +le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour nous avons eu +là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes n’était point +faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir qu’ils +eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu quand nous +étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier gendarme +venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de Garibaldi, le second +que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes, soupaient et que la mer était +libre!… +</p> + +<p> +— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux +clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio au bout +de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque remporterait le +lendemain?» +</p> + +<p> +Rouletabille baissa la tête: +</p> + +<p> +«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela, Sainclair… Je +ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après tout, c’était +mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de trop pour la +maison des fous!… Voyez- vous, Sainclair, je ne l’avais condamné +qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu +qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…» +</p> + +<p> +Nous ne dîmes plus un mot de la nuit. +</p> + +<p> +À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il me +refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin et se +précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les feuilles étaient +pleines des nouvelles de Russie. On venait de découvrir, à Pétersbourg, une +vaste conspiration contre le tsar. Les faits relatés étaient si stupéfiants +qu’on avait peine à y ajouter foi. +</p> + +<p> +Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en première +colonne de la première page: +</p> + +<p> +Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie +</p> + +<p> +et, au-dessous: +</p> + +<p> +Le tsar le réclame! +</p> + +<p> +Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit: +</p> + +<p> +«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur +veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le +tsar… avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas +la mienne!… En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de +me reposer, moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer +ensemble quelque part!… +</p> + +<p> +— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous +remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie +folle de travailler… +</p> + +<p> +— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…» +</p> + +<p> +Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida ses +poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une +enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer +comment. +</p> + +<p> +«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta. +</p> + +<p> +Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai +Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse hilarité. +</p> + +<p> +«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que +c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir… +</p> + +<p> +— Pour où?… +</p> + +<p> +— Pour Saint-Pétersbourg!…» +</p> + +<p> +Et il me tendit la lettre où je lus: +</p> + +<p> +«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en Russie, à +la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour de Tsarkoïé-Selo… +Nous sommes obligés de vous avertir que vous n’arriverez pas à +Pétersbourg vivant. +</p> + +<p> +«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.» +</p> + +<p> +Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le prince +Galitch était à la gare,» fis-je simplement. +</p> + +<p> +Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit: +</p> + +<p> +«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!» +</p> + +<p> +Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir, +quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de ne +point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il riait +encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…» +</p> + +<p> +Et ce fut son dernier salut. +</p> + +<p> +Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les premiers +confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et André Hesse. +</p> + +<p> +«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils. +</p> + +<p> +— Ah! excellentes!» répondis-je. +</p> + +<p> +Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux +à la buvette. +</p> + +<h5>FIN</h5> + +<p class="footnote"> +<a name="fn1"></a> <a href="#fnref1">[1]</a> +Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la pointe de +la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de la presqu’île +d’Hercule: +</p> + +<p class="footnote"> +<a name="fn2"></a> <a href="#fnref2">[2]</a> +Historique. +</p> + +<p class="footnote"> +<a name="fn3"></a> <a href="#fnref3">[3]</a> +Historique. +</p> + +<p class="footnote"> +<a name="fn4"></a> <a href="#fnref4">[4]</a> +Historique. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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