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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le parfum de la Dame en noir + +Author: Gaston Leroux + +Release Date: April 5, 2005 [EBook #15554] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com. + + + + + + + + +Gaston Leroux + + + +LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR + + + +(1908) + + + +Table des matières + +I Qui commence par où les romans finissent. +II Où il est question de l'humeur changeante de Joseph +Rouletabille. +III Le parfum. +IV En route. +V Panique. +VI Le fort d'Hercule. +VII De quelques précautions qui furent prises par Joseph +Rouletabille pour défendre le fort d'Hercule contre une attaque +ennemie. +VIII Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer. +IX Arrivée inattendue du «vieux Bob». +X La journée du 11. +XI L'attaque de la Tour Carrée. +XII Le corps impossible. +XIII Où l'épouvante de Rouletabille prend des proportions +inquiétantes. +XIV Le sac de pommes de terre. +XV Les soupirs de la nuit. +XVI Découverte de «L'Australie». +XVII Terrible aventure du vieux Bob. +XVIII Midi, roi des épouvantes. +XIX Rouletabille fait fermer les portes de fer. +XX Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»! +Épilogue + + + +À Pierre WOLFF + +En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette +année qui a vu éclore Le Lys. + +GASTON LEROUX + + + + + + +I +Qui commence par où les romans finissent. + +Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut +lieu à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans +la plus stricte intimité. Un peu plus de deux années s'étaient +donc écoulées depuis les événements que j'ai rapportés dans un +précédent ouvrage, événements si sensationnels qu'il n'est point +téméraire d'affirmer ici qu'un aussi court laps de temps n'avait +pu faire oublier le fameux Mystère de la Chambre Jaune... Celui-ci +était encore si bien présent à tous les esprits que la petite +église eût été certainement envahie par une foule avide de +contempler les héros d'un drame qui avait passionné le monde, si +la cérémonie nuptiale n'avait été tenue tout à fait secrète, ce +qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du +quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du +professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait +compter, avaient été invités. J'étais du nombre; j'arrivai de +bonne heure à l'église, et mon premier soin, naturellement, fut +d'y chercher Joseph Rouletabille. J'avais été un peu déçu en ne +l'apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu'il +dût venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître +Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la paix et le +recueillement de la petite chapelle Saint-Charles, évoquaient tout +bas les plus curieux incidents du procès de Versailles, que +l'imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais +distraitement en examinant les choses autour de moi. + +Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose +triste! Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette +saleté auguste des âges, qui est la plus belle parure de la +pierre, mais de cette malpropreté ordurière et poussiéreuse qui +semble particulière à ces quartiers Saint-Victor et des +Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulièrement +enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans. +Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout +ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les peines du +monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse séculaire +des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d'enfance et de jeunesse, +de Renan? Poussez alors la porte de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et +vous comprendrez comment l'auteur de la Vie de Jésus, qui était +enfermé à côté, dans le petit séminaire adjacent de l'abbé +Dupanloup et qui n'en sortait que pour venir prier ici, désira +mourir. Et c'est dans cette obscurité funèbre, dans un cadre qui +ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les +rites consacrés aux trépassés, qu'on allait célébrer le mariage de +Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J'en conçus une grande +peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure. + +À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient +toujours, et le premier avouait au second qu'il n'avait été +définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de +Mathilde Stangerson, même après l'heureuse issue du procès de +Versailles, qu'en apprenant la mort officiellement constatée de +leur impitoyable ennemi: Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être +que c'est quelques mois après l'acquittement du professeur en +Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne, +paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre à New- +York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre- +Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts dont +l'avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que +le navire abordeur s'en allait à la dérive, le paquebot avait +coulé à pic, en dix minutes. C'est tout juste si une trentaine de +passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le +temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le +lendemain par un bateau de pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. +Les jours suivants, l'océan rejeta des centaines de morts parmi +lesquels on retrouva Larsan. Les documents que l'on découvrit, +soigneusement cousus et dissimulés dans les vêtements d'un +cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait vécu! Mathilde +Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que, grâce +aux facilités des lois américaines, elle s'était donné en secret, +aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux +bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes +judiciaires, était Ballmeyer, et qui l'avait jadis épousée sous le +nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement +entre elle et celui qui, depuis de si longues années, +silencieusement et héroïquement l'aimait. J'ai rappelé, dans Le +Mystère de la Chambre Jaune, tous les détails de cette +retentissante affaire, l'une des plus curieuses qu'on puisse +relever dans les annales de la cour d'assises, et qui aurait eu le +plus tragique dénouement sans l'intervention quasi géniale de ce +petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui fut le +seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté +Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!... La mort accidentelle et, +nous pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé +devoir mettre un terme à tant d'événements dramatiques et elle ne +fut point -- avouons-le -- l'une des moindres causes de la +guérison rapide de Mathilde Stangerson, dont la raison avait été +fortement ébranlée par les mystérieuses horreurs du Glandier. + +«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître +André Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l'église, +-- voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste. +Tout s'arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson... Mais +qu'avez-vous à regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui +cherchez-vous?... Vous attendez quelqu'un? + +-- Oui, répondit maître André Hesse... J'attends Frédéric Larsan!» + +Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui +permettait de rire; mais moi je ne ris point, car je n'étais pas +loin de penser comme maître Hesse. Certes! j'étais à cent lieues +de prévoir l'effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je +me reporte à cette époque et que je fais abstraction de tout ce +que j'ai appris depuis -- ce à quoi, du reste, je m'appliquerai +honnêtement au cours de ce récit, ne laissant apparaître la vérité +qu'au fur et à mesure qu'elle nous fut distribuée à nous-mêmes -- +je me rappelle fort bien le curieux émoi qui m'agitait alors à la +pensée de Larsan. + +«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s'était aperçu de +mon attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante... + +-- Je n'en sais rien!» répondis-je. + +Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme +l'avait fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan +mort si souvent quand il s'appelait Ballmeyer, qu'il pouvait bien +ressusciter une fois de plus à l'état de Larsan. + +«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie +qu'il est plus rassuré que vous. + +-- Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse. + +Le jeune reporter s'avançait vers nous. Il nous serra la main +assez distraitement. + +«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs... Je ne suis pas en +retard?» + +Il me sembla que sa voix tremblait... Il s'éloigna tout de suite, +s'isola dans un coin, et je le vis s'agenouiller sur un prie-Dieu +comme un enfant. Il se cacha le visage, qu'il avait en effet fort +pâle, dans les mains, et pria. + +Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente +prière m'étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins +de larmes. Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement +de ce qui se passait autour de lui; il était tout entier à sa +prière et peut-être à son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas +être heureux d'assister à une union désirée de tous? Le bonheur de +Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n'était-il point son +oeuvre?... Après tout, c'était peut-être de bonheur que pleurait +le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit +d'un pilier. Je n'eus garde de l'y suivre, car je voyais bien +qu'il désirait rester seul. + +Et puis, c'était le moment où Mathilde Stangerson faisait son +entrée dans l'église, au bras de son père. Robert Darzac marchait +derrière eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le +drame du Glandier avait passé bien douloureusement sur ces trois +êtres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde Stangerson n'en +paraissait que plus belle encore! Certes, ce n'était plus cette +magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique divinité, +cette froide beauté païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les +fêtes officielles de la Troisième République, auxquelles la +situation en vue de son père la forçait d'assister, un discret +murmure d'admiration extasiée; il semblait, au contraire, que la +fatalité, en lui faisant expier si tard une imprudence commise si +jeune, ne l'avait précipitée dans une crise momentanée de +désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque de +pierre derrière lequel se cachait l'âme la plus délicate et la +plus tendre. Et c'est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce +jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, +sur le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d'une +tristesse heureuse, sur son front poli comme l'ivoire, où se +lisait l'amour de tout ce qui était beau et de tout ce qui était +bon. + +Quant à sa toilette, j'avouerai sottement que je ne me la rappelle +plus et qu'il me serait impossible de dire même la couleur de sa +robe. Mais ce dont je me souviens, par exemple, c'est de +l'expression étrange que prit soudain son regard en ne découvrant +point parmi nous celui qu'elle cherchait. Elle ne parut redevenir +tout à fait calme et maîtresse d'elle-même que lorsqu'elle eut +enfin aperçu Rouletabille derrière son pilier. Elle lui sourit et +nous sourit aussi, à notre tour. + +«Elle a encore ses yeux de folle!» + +Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase +abominable. C'était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa +bonté, avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la +Sorbonne. Il se nommait Brignolles et était vaguement cousin du +marié. Nous ne connaissions point d'autre parent à M. Darzac, dont +la famille était originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac +avait perdu son père et sa mère; il n'avait ni frère ni soeur et +semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d'où il n'avait +rapporté qu'un ardent désir de réussir, une faculté de travail +exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel +d'affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l'occasion +de se satisfaire auprès du professeur Stangerson et de sa fille. +Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal, un doux +accent qui avait fait d'abord sourire ses élèves de la Sorbonne, +mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique agréable +et discrète qui atténuait un peu l'aridité nécessaire des cours de +leur jeune maître, déjà célèbre. + +Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un +an environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. +Il venait tout droit d'Aix où il avait été préparateur de physique +et où il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui +l'avait jeté tout à coup sur le pavé; mais il s'était souvenu à +temps qu'il était parent de M. Darzac, avait pris le train pour +Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de Mathilde +Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le +moyen de l'associer à ses travaux. À ce moment, la santé de Robert +Darzac était loin d'être florissante. Elle subissait le contrecoup +des formidables émotions qui l'avaient assaillie au Glandier et en +cour d'assises; mais on eût pu croire que la guérison, désormais +assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain hymen +auraient la plus heureuse influence sur l'état moral et, par +contrecoup, sur l'état physique du professeur. Or, nous +remarquâmes tous au contraire que, du jour où il s'adjoignit ce +Brignolles, dont le concours devait lui être, disait-il, d'un +précieux soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit +qu'augmenter. Enfin, nous constatâmes aussi que Brignolles ne +portait pas chance, car deux fâcheux accidents se produisirent +coup sur coup au cours d'expériences qui semblaient cependant ne +devoir présenter aucun danger: le premier résulta de l'éclatement +inopiné d'un tube de Gessler dont les débris eussent pu +dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, +lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le +second, qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de +l'explosion stupide d'une petite lampe à essence, au-dessus de +laquelle M. Darzac était justement penché. La flamme faillit lui +brûler la figure; heureusement, il n'en fut rien, mais elle lui +flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des +troubles de la vue, si bien qu'il ne pouvait plus supporter que +difficilement la pleine lumière du soleil. + +Depuis les mystères du Glandier, j'étais dans un état d'esprit tel +que je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels +les événements les plus simples. Lors de ce dernier accident, +j'étais présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je +conduisis moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un +docteur, et je priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait +le désir de nous accompagner, de rester à son poste. En chemin, +M. Darzac me demanda pourquoi j'avais ainsi bousculé ce pauvre +Brignolles; je lui répondis que j'en voulais à ce garçon d'une +façon générale parce que ses manières ne me plaisaient point, et +d'une façon particulière, ce jour-là, parce que j'estimais qu'il +fallait le rendre responsable de l'accident. M. Darzac voulut en +connaître la raison; mais je ne sus que répondre et il se mit à +rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque le docteur lui eut +dit qu'il aurait pu perdre la vue et que c'était miracle qu'il en +fût quitte à si bon compte. + +L'inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, +ridicule, et les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de +même, j'étais si extraordinairement prévenu contre lui que, dans +le fond de moi-même, je ne lui pardonnai pas que la santé de +M. Darzac ne s'améliorât point. Au commencement de l'hiver, il +toussa, si bien que je le suppliai, et que nous le suppliâmes +tous, de demander un congé et de s'aller reposer dans le midi. Les +docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, huit jours +après, il nous écrivait qu'il se sentait beaucoup mieux; il lui +semblait qu'on lui avait, depuis qu'il était arrivé dans ce pays, +enlevé un poids de dessus la poitrine!... «Je respire!... je +respire!... nous disait-il. Quand je suis parti de Paris, +j'étouffais!» Cette lettre de M. Darzac me donna beaucoup à +réfléchir et je n'hésitai point à faire part de mes réflexions à +Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s'étonner avec moi de ce que +M. Darzac était si mal quand il se trouvait auprès de Brignolles, +et si bien quand il en était éloigné... Cette impression était si +forte chez moi, tout particulièrement, que je n'eusse point permis +à Brignolles de s'absenter. Ma foi non! S'il avait quitté Paris, +j'aurais été capable de le suivre! Mais il ne s'en alla point; au +contraire. Les Stangerson ne l'eurent jamais plus près d'eux. Sous +prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le +temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle +Stangerson, mais j'avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel +portrait du préparateur de physique, que je réussis à l'en +dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon for +intérieur. + +M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque +entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles +et il était dans la nécessité d'en prendre le plus grand soin. +Rouletabille et moi avions décidé de surveiller le Brignolles, +mais nous fûmes satisfaits d'apprendre que le mariage allait avoir +lieu presque aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans +un long voyage, loin de Paris et... loin de Brignolles. + +À son retour de San Remo, M. Darzac m'avait demandé: + +«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous +revenu sur son compte? + +-- Ma foi non!» avais-je répondu. + +Et il s'était encore moqué de moi, m'envoyant quelques-unes de ces +plaisanteries provençales qu'il affectionnait quand les événements +lui permettaient d'être gai, et qui avaient retrouvé dans sa +bouche une saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi +avait rendu à son accent toute sa belle couleur initiale. + +Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de +son bonheur -- car, entre son retour et son mariage, nous eûmes +peu d'occasions de le voir -- que sur le seuil même de cette +église où il nous apparut comme transformé. Il redressait avec un +orgueil bien compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le +bonheur le faisait plus grand et plus beau! + +«C'est le cas de dire qu'il est à la noce, le patron!» ricana +Brignolles. + +Je m'éloignai de cet homme qui me répugnait et m'avançai jusque +dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras +croisés toute la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On +dut lui frapper sur l'épaule, quand tout fut fini, pour le tirer +de son rêve. + +Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un +profond soupir. + +«Ça y est! fit-il. Je respire... + +-- Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître +Henri-Robert. + +Alors maître André Hesse avoua qu'il avait redouté jusqu'à la +dernière minute l'arrivée du mort... + +«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je +ne puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être +mort pour de bon!...» + +.. .. .. .. .. + +Nous nous trouvions tous maintenant -- une dizaine de personnes au +plus -- dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres +et les autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette +sacristie est encore plus sombre que l'église et j'aurais pu +penser que je devais à cette obscurité de ne point apercevoir, en +un pareil moment, Joseph Rouletabille, si la pièce n'avait été si +petite. De toute évidence, il n'était point là. Qu'est-ce que cela +signifiait? Mathilde l'avait déjà réclamé deux fois et M. Robert +Darzac me pria de l'aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai +dans la sacristie sans lui; je ne l'avais pas trouvé. + +«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait +inexplicable. Êtes-vous bien sûr d'avoir regardé partout? Il sera +dans quelque coin, à rêver. + +-- Je l'ai cherché partout et je l'ai appelé», répliquai-je. + +Mais M. Darzac ne s'en tint point à ce que je lui disais. Il +voulut faire lui-même le tour de l'église. Tout de même, il fut +plus heureux que moi, car il apprit d'un mendiant qui se tenait +sous le porche avec sa timbale qu'un jeune homme qui ne pouvait +être, en effet, que Rouletabille était sorti de l'église quelques +minutes auparavant et s'était éloigné dans un fiacre. Quand il +rapporta cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut peinée au- +delà de toute expression. Elle m'appela et me dit: + +«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train +dans deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami +et amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable +m'inquiète beaucoup... + +-- Comptez sur moi», fis-je... + +Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je +revins bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, +ni au café du Barreau où les nécessités de son métier le forçaient +souvent de se trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la +main sur lui. Aucun de ses camarades ne put me dire où j'aurais +quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse à penser combien +tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac +était navré; mais, comme il avait à s'occuper de l'installation +des voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait à +Menton, chez les Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu'à +Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et +le Mont-Cenis, il me pria d'annoncer cette mauvaise nouvelle à sa +femme. Je fis la triste commission en ajoutant que Rouletabille +viendrait sans doute avant le départ du train. Aux premiers mots +que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer doucement, et +elle secoua la tête: + +«Non! Non!... c'est fini!... Il ne viendra plus!...» + +Et elle monta dans son wagon... + +C'est alors que l'insupportable Brignolles, voyant l'émoi de la +nouvelle mariée, ne put s'empêcher de répéter encore à maître +André Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, +comme il le méritait: «Regardez donc! Regardez donc!... je vous +dis qu'elle a encore ses yeux de folle!... Ah! Robert a eu tort... +il aurait mieux fait d'attendre!» Je vois encore Brignolles disant +cela, et je me rappelle le sentiment d'horreur que, dans le moment +même, il m'inspira. Il ne faisait point de doute pour moi depuis +longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un +jaloux, et qu'il ne pardonnait point à son parent le service que +celui-ci lui avait rendu en le casant dans un poste tout à fait +subalterne. Il avait la mine jaune et les traits longs, tirés de +haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et tout en lui était +long. Il avait une longue taille, de longs bras, de longues jambes +et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, il +fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il +avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si +brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat, +Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après +avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu'il +quitta la gare, car je ne le vis plus. + +Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous +espérions encore en l'arrivée de Rouletabille, et nous examinions +tous le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des +voyageurs en retard la figure sympathique de notre jeune ami. +Comment se faisait-il qu'il n'apparût point, selon sa coutume et +sa manière, bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des +protestations et des cris qui signalaient ordinairement son +passage dans une foule où il se montrait toujours plus pressé que +les autres? Que faisait-il?... Déjà on fermait les portières; on +en entendait le claquement brutal... Et puis ce furent les brèves +invitations des employés... «En voiture! Messieurs!... en +voiture!...» quelques galopades dernières... le coup de sifflet +aigu qui commandait le départ... puis la clameur enrouée de la +locomotive, et le convoi se mit en marche... Mais pas de +Rouletabille!... Nous en étions si tristes et, aussi, tellement +étonnés, que nous restions sur le quai à regarder Mme Darzac sans +penser à lui faire entendre nos souhaits de bon voyage. La fille +du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et, dans +le moment que le train commençait à accélérer sa marche, sûre +désormais qu'elle ne verrait plus, avant son départ, son petit +ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière... + +«Pour lui!» fit-elle... + +Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d'un si subit +effroi, et sur un ton si étrange que je ne pus m'empêcher de +songer aux néfastes réflexions de Brignolles. + +«Au revoir, mes amis!... ou adieu!» + + + + +II +Où il est question de l'humeur changeante de Joseph Rouletabille. + +En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m'étonner de la +singulière tristesse qui m'avait envahi, sans que j'en pusse +démêler précisément la cause. Depuis le procès de Versailles, aux +péripéties duquel j'avais été si intimement mêlé, j'avais lié tout +à fait amitié avec le professeur Stangerson, sa fille et Robert +Darzac. J'aurais dû être particulièrement heureux d'un événement +qui semblait satisfaire tout le monde. Je pensai que +l'extraordinaire absence du jeune reporter devait être pour +quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait +été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, +surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où +le désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois +des soins assidus, depuis que la fille de l'illustre professeur +avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet +enfant dans un drame où, sans lui, elle eût inévitablement sombré +avec tous ceux qu'elle aimait, depuis qu'elle avait lu avec toute +sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu sténographié des +débats où Rouletabille apparaissait comme un petit héros +miraculeux, il n'était point d'attentions quasi maternelles dont +elle n'eût entouré mon ami. Elle s'était intéressée à tout ce qui +le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait voulu +en savoir sur Rouletabille plus que je n'en savais et plus peut- +être qu'il n'en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité +discrète mais continue relativement à une origine que nous +ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se +taire avec une sorte de farouche orgueil. Très sensible à la +tendre amitié que lui témoignait la pauvre femme, Rouletabille +n'en conservait pas moins une extrême réserve et affectait, dans +ses rapports avec elle, une politesse émue qui m'étonnait toujours +de la part d'un garçon que j'avais connu si primesautier, si +exubérant, si entier dans ses sympathies ou dans ses aversions. +Plus d'une fois, je lui en avais fait la remarque, et il m'avait +toujours répondu d'une façon évasive en faisant grand étalage, +cependant, de ses sentiments dévoués pour une personne qu'il +estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il +eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient +donné l'occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu'un. Il +avait aussi des moments d'une incompréhensible humeur. Par +exemple, après s'être fait, devant moi, une fête d'aller passer +une grande journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué +pour la belle saison -- car ils ne voulaient plus habiter le +Glandier -- une jolie petite propriété sur les bords de la Marne, +à Chennevières, et après avoir montré, à la perspective d'un si +heureux congé, une joie enfantine, il lui arrivait de se refuser, +tout à coup, sans aucune raison apparente, à m'accompagner. Et je +devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu'il avait +conservée au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur- +le-Prince. Je lui en voulais de toute la peine qu'il causait ainsi +à cette bonne Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de +l'attitude de mon ami, résolut d'aller le surprendre avec moi dans +sa retraite du quartier Latin. + +Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par +un énergique: «Entrez!» au coup que j'avais frappé à sa porte, +Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous +apercevant et devint si pâle... si pâle que nous crûmes qu'il +allait défaillir. + +«Mon Dieu!» s'écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers +lui. Mais, plus prompt qu'elle encore, avant qu'elle ne fût +arrivée à la table où il s'appuyait, il avait jeté sur les papiers +qui s'y trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les +dissimula entièrement. + +Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s'arrêta, toute +surprise. + +«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche. + +-- Non! répondit-il, j'ai fini de travailler. Je vous montrerai ça +plus tard. C'est un chef-d'oeuvre, une pièce en cinq actes dont je +n'arrive pas à trouver le dénouement.» + +Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et +nous dit cent drôleries en nous remerciant d'être venus le +troubler dans sa solitude. Il voulut absolument nous inviter à +dîner et nous allâmes tous trois manger dans un restaurant du +quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soirée! Rouletabille +avait téléphoné à Robert Darzac qui vint nous rejoindre au +dessert. À cette époque, M. Darzac n'était point trop souffrant et +l'étonnant Brignolles n'avait pas encore fait son apparition dans +la capitale. On s'amusa comme des enfants. Ce soir d'été était si +beau et si doux dans le Luxembourg solitaire. + +Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon +de l'humeur bizarre qu'il montrait quelquefois et s'accusa +d'avoir, au fond, un très méchant caractère. Mathilde l'embrassa +et Robert Darzac aussi l'embrassa. Et il en fut si ému que, durant +le temps que je le reconduisis jusqu'à sa porte, il ne me dit +point un mot; mais, au moment de nous séparer, il me serra la main +comme jamais encore il ne l'avait fait. Drôle de petit +bonhomme!... Ah! si j'avais su!... Comme je me reproche maintenant +de l'avoir, par instants, à cette époque, jugé avec un peu trop +d'impatience... + +Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j'essayais +en vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant +les innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois +douloureux caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières +années, mais rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me +faire prévoir ce qui venait de se passer, et encore moins me +l'expliquer. Où était Rouletabille? Je m'en fus à son hôtel, +boulevard Saint-Michel, me disant que si, là encore, je ne le +trouvais pas, je pourrais, au moins, laisser la lettre de +Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en entrant dans +l'hôtel, d'y trouver mon domestique portant ma valise! Je le priai +de m'expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu'il +n'en savait rien: qu'il fallait le demander à M. Rouletabille. + +Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté, +naturellement, chez moi, s'était rendu à mon domicile, rue de +Rivoli, s'était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, +lui avait fait apporter une valise et avait soigneusement rempli +cette valise de tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se +dispose à partir en voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il +avait ordonné à mon godiche de transporter ce petit bagage, une +heure plus tard, à son hôtel du boul'Mich'. Je ne fis qu'un bond +jusqu'à la chambre de mon ami où je le trouvai en train d'empiler +méticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du +linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne +fut point terminée, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car, +dans les petites choses de la vie courante, il était volontiers +maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources, tenait à +vivre fort correctement, ayant l'horreur de tout ce qui touchait +de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m'annoncer que +«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque +j'étais libre et que son journal l'Époque lui accordait un congé +de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d'aller nous +reposer «au bord de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant +j'étais furieux de la façon dont il venait de se conduire, et +aussi tant je trouvais stupide cette proposition d'aller +contempler l'océan ou la Manche par un de ces temps abominables de +printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois semaines, nous +font regretter l'hiver. Mais il ne s'émut point outre mesure de +mon silence, et, prenant ma valise d'une main, son sac de l'autre, +me poussant dans l'escalier, il me fit bientôt monter dans un +fiacre qui nous attendait devant la porte de l'hôtel. Une demi- +heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un +compartiment de première classe de la ligne du Nord, qui roulait +vers Le Tréport, par Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, +il me dit: + +«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l'on vous a remise +pour moi?» + +Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande +peine de ne l'avoir point vu au moment de son départ et qu'elle +lui écrirait. Ça n'était pas bien malin. Je lui répondis: + +«Parce que vous ne le méritez pas.» + +Et je lui fis d'amers reproches auxquels il ne prit point garde. +Il n'essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère +que tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, +en respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, +il fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, +une émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher +qu'en s'appuyant le front à la vitre et en s'absorbant dans une +étude approfondie du paysage. + +«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas? + +-- Non, me répondit-il, pas ici!... Mais là-bas!...» + +Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures +d'un interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer +nous glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes +qu'un douanier enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui +faisait les cent pas sur le pont du canal. Pas une voiture, +naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant dans leur +cage de verre, reflétaient leur éclat falot dans de larges flaques +de pluie où nous pataugions à l'envi, cependant que nous courbions +le front sous la rafale. On entendait au loin le bruit que +faisaient, en claquant sur les dalles sonores, les petits sabots +de bois d'une Tréportaise attardée. Si nous ne tombâmes point dans +le grand trou noir de l'avant-port, c'est que nous fûmes avertis +du danger par la fraîcheur salée qui montait de l'abîme et par la +rumeur de la marée. Je maugréais derrière Rouletabille qui nous +dirigeait assez difficilement dans cette obscurité humide. +Cependant il devait connaître l'endroit, car nous arrivâmes tout +de même, cahin-caha, odieusement giflés par l'embrun, à la porte +de l'unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison, +sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du +feu, car nous avions grand-faim et grand froid. + +«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous +sommes venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui +nous guettent et de la pleurésie qui nous menace?» + +Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à +se réchauffer. + +«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le +parfum de la Dame en noir!» + +Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n'en dormis guère +de la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur +la grève sa vaste plainte, puis s'engouffrant tout à coup dans les +petites rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus +entendre remuer dans la chambre à côté, qui était celle de mon +ami: je me levai et poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le +vent, il avait ouvert sa fenêtre, et je le vis distinctement qui +envoyait des baisers à l'ombre. Il embrassait la nuit! + +Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le +lendemain matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa +figure marquait une angoisse extrême et il me tendait un +télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait été, sur +l'ordre qu'il en avait donné, réexpédié de Paris. Voici la +dépêche: «Venez immédiatement sans perdre une minute. Avons +renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson +à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette dépêche +reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous +prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais +venez! Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je +vous attends. Votre désespéré, DARZAC.» + + + + +III +Le parfum. + +«Eh bien, m'écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m'étonne +pas!... + +-- Vous n'avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec +une émotion telle que je ne pouvais pas me l'expliquer, malgré +l'horreur qui se dégageait de la situation, en admettant que nous +dussions prendre à la lettre les termes du télégramme de +M. Darzac. + +«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu'il +a pu faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la +catastrophe de La Dordogne. Mais qu'avez-vous, mon ami?... vous +paraissez d'une faiblesse extrême. Êtes-vous malade?...» + +Rouletabille s'était laissé choir sur une chaise. C'est d'une voix +presque tremblante qu'il me confia à son tour qu'il n'avait cru +réellement à sa mort qu'une fois la cérémonie du mariage terminée. +Il ne pouvait entrer dans l'esprit du jeune homme que Larsan eût +laissé s'accomplir l'acte qui donnait Mathilde Stangerson à +M. Darzac, s'il avait été encore vivant. Larsan n'avait qu'à se +montrer pour empêcher le mariage; et, si dangereuse qu'eût été, +pour lui, cette manifestation, il n'eût point hésité à se livrer, +connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur +Stangerson, et sachant bien qu'elle n'eût jamais consenti à lier +son sort à un autre homme, du vivant de son premier mari, se +trouvât-elle même délivrée de celui-ci par la loi humaine? En vain +eût-on invoqué auprès d'elle la nullité de ce premier mariage au +regard des lois françaises, il n'en restait pas moins qu'un prêtre +avait fait d'elle la femme d'un misérable, pour toujours! + +Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, +ajoutait: + +«Hélas! rappelez-vous, mon ami... aux yeux de Larsan "le +presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son +éclat"!» + +Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je +voulus le calmer, mais il ne m'entendait pas: + +-- Et voilà qu'il aurait attendu après le mariage, quelques heures +après le mariage, pour apparaître, s'écria-t-il. Car, pour moi, +comme pour vous, Sainclair, n'est-ce pas? la dépêche de M. Darzac +ne signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l'autre est +revenu. + +-- Évidemment!... Mais M. Darzac a pu se tromper!... + +-- Oh! M. Darzac n'est pas un enfant qui a peur... cependant, il +faut espérer, il faut espérer, n'est-ce pas, Sainclair? Qu'il +s'est trompé!... Non, non! ça n'est pas possible, ce serait trop +affreux!... trop affreux... Mon ami! Mon ami!... oh! Sainclair, ce +serait trop terrible!...» + +Je n'avais jamais vu, même au moment des pires événements du +Glandier, Rouletabille aussi agité. Il s'était levé, maintenant... +il marchait dans la chambre, déplaçait sans raison des objets, +puis me regardait en répétant: «Trop terrible!... trop terrible!» + +Je lui fis remarquer qu'il n'était point raisonnable de se mettre +dans un état pareil, à la suite d'une dépêche qui ne prouvait rien +et pouvait être le résultat de quelque hallucination... Et puis, +j'ajoutai que ce n'était pas dans le moment que nous allions sans +doute avoir besoin de tout notre sang-froid, qu'il fallait nous +laisser aller à de semblables épouvantes, inexcusables chez un +garçon de sa trempe. + +«Inexcusables!... Vraiment, Sainclair... inexcusables!... + +-- Mais, enfin, mon cher... vous me faites peur!... que se passe- +t-il? + +-- Vous allez le savoir... La situation est horrible... Pourquoi +n'est-il pas mort? + +-- Et qu'est-ce qui vous dit, après tout, qu'il ne l'est pas. + +-- C'est que, voyez-vous, Sainclair... Chut!... Taisez-vous... +Taisez-vous, Sainclair!... C'est que, voyez-vous, s'il est vivant, +moi, j'aimerais autant être mort! + +-- Fou! Fou! Fou! c'est surtout s'il est vivant qu'il faut que +vous soyez vivant, pour la défendre, elle! + +-- Oh! oh! c'est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!... +C'est très exactement vrai!... Merci, mon ami!... Vous avez dit le +seul mot qui puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!... +Je ne pensais qu'à moi!... Je ne pensais qu'à moi!...» + +Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j'eus peur, à mon tour, de +le voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, +de bien vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il +parlait de sa mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi... + +«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!... Parle, +parle! Soulage-toi!... Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu'il +t'étouffe!... Je t'ouvre mon coeur...» + +Rouletabille a posé sa main sur mon épaule... Il m'a regardé +jusqu'au fond des yeux, jusqu'au fond de mon coeur, et il m'a dit: + +«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant +que moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce +que vous êtes bon, et que je sais que vous m'aimez!» + +Là-dessus, comme je croyais qu'il allait s'attendrir, il se borna +à demander l'indicateur des chemins de fer. + +«Nous partons à une heure, me dit-il, il n'y a pas de train direct +entre la ville d'Eu et Paris, l'hiver; nous n'arriverons à Paris +qu'à sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire +nos malles et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf +heures pour Marseille et Menton.» + +Il ne me demandait même pas mon avis; il m'emmenait à Menton comme +il m'avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les +conjonctures présentes je n'avais rien à lui refuser. Du reste, je +le voyais dans un état si anormal que, n'eût-il point voulu de +moi, je ne l'aurais pas quitté. Et puis, nous entrions en pleines +vacations et mes affaires du palais me laissaient toute liberté. + +«Nous allons donc à la ville d'Eu? demandai-je. + +-- Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à +peine pour aller en voiture du Tréport à Eu... + +-- Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je. + +-- Assez, je l'espère... assez pour ce que je suis venu y +chercher, hélas!...» + +Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m'avait- +il point dit que j'allais tout savoir. Il m'emmena sur la jetée. +Le vent était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière +le phare. Il resta un instant songeur et ferma les yeux devant la +mer. + +«C'est ici, finit-il par dire, que je l'ai vue pour la dernière +fois.» + +Il regarda le banc de pierre. + +«Nous nous sommes assis là; elle m'a serré sur son coeur. J'étais +un tout petit enfant; j'avais neuf ans... elle m'a dit de rester +là, sur ce banc, et puis elle s'en est allée et je ne l'ai plus +jamais revue... C'était le soir... un doux soir d'été, le soir de +la distribution des prix... Oh! elle n'avait pas assisté à la +distribution, mais je savais qu'elle viendrait le soir... un soir +plein d'étoiles et si clair que j'ai espéré un instant distinguer +son visage. Cependant, elle s'est couverte de son voile en +poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l'ai plus +jamais revue. + +-- Et vous, mon ami? + +-- Moi? + +-- Oui; qu'avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce +banc?... + +-- J'aurais bien voulu... Mais le cocher est venu me chercher et +je suis rentré... + +-- Où? + +-- Eh bien, mais... au collège... + +-- Il y a donc un collège au Tréport? + +-- Non pas, mais il y en a un à Eu... Je suis rentré au collège +d'Eu...» + +Il me fit signe de le suivre. + +«Nous y allons, dit-il... Comment voulez-vous que je sache ici?... +Il y a eu trop de tempêtes!...» + +Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des +marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de +la grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait +son arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras, +remplissant la petite ville morte de la musique déchirante de sa +lanière de cuir. + +Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge -- +celle du collège, me dit Rouletabille -- et tout se tut. Le +cheval, la voiture, s'étaient immobilisés sur la place. Le cocher +avait disparu dans un cabaret. Nous entrâmes dans l'ombre glacée +de la haute église gothique qui bordait, d'un côté, la +grand'place. Rouletabille jeta un coup d'oeil sur le château dont +on apercevait l'architecture de briques roses couronnées de vastes +toits Louis XIII, façade morne qui semble pleurer ses princes +exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la mairie +qui avançait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les +maisons silencieuses, le café de Paris -- le café de messieurs les +officiers -- la boutique du coiffeur, celle du libraire. N'était- +ce point là qu'il avait acheté ses premiers livres neufs, payés +par la Dame en noir?... + +«Rien n'est changé!...» + +Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait +son museau paresseux sur ses pattes gelées. + +«C'est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!... + +C'est Cham! C'est mon bon Cham!» + +Et il l'appela: + +«Cham! Cham!...» + +Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui +l'appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et +retourna s'allonger sur son seuil, indifférent. + +«Oh! dit Rouletabille, c'est lui!... Mais il ne me reconnaît +plus...» + +Il m'entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, +pavée de cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais +toujours sa fièvre. Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit +temple de style jésuite qui dressait devant nous son porche orné +de ces demi-cercles de pierre, sortes de «consoles renversées», +qui sont le propre d'une architecture qui n'a contribué en rien à +la gloire du dix-septième siècle. Ayant poussé une petite porte +basse, Rouletabille me fit entrer sous une voûte harmonieuse au +fond de laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs +tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de Catherine de +Clèves et de Guise le Balafré. + +«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme. + +Il n'y avait personne dans cette chapelle. + +Nous l'avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa +très doucement un tambour qui donnait sur une sorte d'auvent. + +«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons +entrés dans le collège et le concierge ne m'aura pas vu. +Certainement, il m'aurait reconnu! + +-- Quel mal y aurait-il à cela?» + +Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la +main, passa devant l'auvent et Rouletabille se rejeta dans +l'ombre. + +«C'est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n'a plus de +cheveux. Attention!... c'est l'heure où il va balayer l'étude des +petits... Tout le monde est en classe en ce moment... Oh! nous +allons être bien libres! Il ne reste plus que la mère Simon dans +sa loge, à moins qu'elle ne soit morte... En tout cas, d'ici elle +ne nous verra pas... Mais attendons!... Voilà que le père Simon +revient!...» + +Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? +Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien +connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une +surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ +libre, Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l'auvent sans +être aperçus et, dissimulés dans le coin d'une petite cour-jardin, +derrière des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au- +dessus d'une rampe de briques, contempler à l'aise, au-dessous de +nous, les vastes cours et les bâtiments du collège que nous +dominions de notre cachette. Rouletabille me serrait le bras comme +s'il avait peur de tomber... + +«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque... tout cela a été bouleversé! +On a démoli la vieille étude «où j'ai retrouvé le couteau», et le +préau dans lequel «il avait caché l'argent» a été transporté plus +loin... Mais les murs de la chapelle n'ont point changé de place, +eux!... Regardez, Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne +dans les sous-sols de la chapelle, c'est la porte de la petite +classe. Je l'ai franchie combien de fois, mon Dieu! Quand j'étais +tout petit enfant... Mais jamais, jamais je ne sortais de là aussi +joyeux, même aux heures des plus folles récréations, que lorsque +le père Simon venait me chercher pour aller au parloir où +m'attendait la Dame en noir!... Pourvu, mon Dieu! qu'on n'ait +point touché au parloir!...» + +Et il risqua un coup d'oeil en arrière, avança la tête. + +«Non! non!... Tenez, le voilà, le parloir!... À côté de la +voûte... c'est la première porte à droite... c'est là qu'elle +venait... c'est là... Nous allons y aller tout à l'heure, quand le +père Simon sera descendu...» + +Et il claquait des dents... + +«C'est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou... Qu'est-ce +que vous voulez? C'est plus fort que moi, n'est-ce pas?... L'idée +que je vais revoir le parloir... où elle m'attendait... Je ne +vivais que dans l'espoir de la voir, et, quand elle était partie, +malgré que je lui promettais toujours d'être raisonnable, je +tombais dans un si morne désespoir que, chaque fois, on craignait +pour ma santé. On ne parvenait à me faire sortir de ma prostration +qu'en m'affirmant que je ne la verrais plus si je tombais malade. +Jusqu'à la visite suivante, je restais avec son souvenir et avec +son parfum. N'ayant jamais pu distinctement voir son cher visage, +et m'étant enivré jusqu'à en défaillir, lorsqu'elle me serrait +dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image +qu'avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je +m'échappais de temps en temps, pendant les récréations, jusqu'au +parloir, et, lorsque celui-ci était vide, comme aujourd'hui, +j'aspirais, je respirais religieusement cet air qu'elle avait +respiré, je faisais provision de cette atmosphère où elle avait un +instant passé, et je sortais, le coeur embaumé... C'était le plus +délicat, le plus subtil et certainement le plus naturel, le plus +doux parfum du monde et j'imaginais bien que je ne le +rencontrerais plus jamais, jusqu'à ce jour que je vous ai dit, +Sainclair... vous vous rappelez... le jour de la réception à +l'Élysée... + +-- Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson... + +-- C'est vrai!...» répondit-il d'une voix tremblante... + +... Ah! si j'avais su à ce moment que la fille du professeur +Stangerson, lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un +enfant, un fils qui aurait dû, s'il était vivant encore, avoir +l'âge de Rouletabille, peut-être, après le voyage que mon ami +avait fait là-bas et où il avait été certainement renseigné, peut- +être eussé-je enfin compris son émotion, sa peine, le trouble +étrange qu'il avait à prononcer ce nom de Mathilde Stangerson dans +ce collège où venait autrefois la Dame en noir! + +Il y eut un silence que j'osai troubler. + +«Et vous n'avez jamais su pourquoi la Dame en noir n'était plus +revenue? + +-- Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est +revenue... Mais c'est moi qui étais parti!... + +-- Qui est-ce qui était venu vous chercher? + +-- Personne!... je m'étais sauvé!... + +-- Pourquoi?... Pour la chercher? + +-- Non! non!... pour la fuir!... pour la fuir, vous dis-je, +Sainclair!... Mais elle est revenue!... je suis sûr qu'elle est +revenue!... + +-- Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!...» +Rouletabille leva les bras vers le ciel, secoua la tête. + +«Est-ce que je sais?... Peut-on savoir?... Ah! je suis bien +malheureux!... Chut! mon ami!... chut!... le père Simon... là... +Il s'en va... enfin!... Vite!... au parloir!...» + +Nous y fûmes en trois enjambées. C'était une pièce banale, assez +grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle +était meublée de six chaises de paille alignées contre les +murailles, d'une glace au-dessus de la cheminée et d'une pendule. +Il faisait là-dedans assez sombre. + +En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de +ces gestes de respect et de recueillement que l'on n'a, à +l'ordinaire, qu'en pénétrant dans un endroit sacré. Il était +devenu très rouge, s'avançait à petits pas, très embarrassé, +roulant sa casquette de voyage entre ses doigts. Il se tourna vers +moi et, tout bas, plus bas encore qu'il ne m'avait parlé dans la +chapelle... + +«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!... Tenez, touchez mes mains, +je brûle... je suis rouge, n'est-ce pas?... J'étais toujours rouge +quand j'entrais ici et que je savais que j'allais l'y trouver!... +Certainement, j'ai couru... je suis essoufflé... Je n'ai pas pu +attendre, n'est-ce pas?... Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme +quand j'étais tout petit... Tenez, j'arrivais ici... là, là!... à +la porte, et puis je m'arrêtais, tout honteux... Mais j'apercevais +son ombre noire dans le coin; elle me tendait silencieusement les +bras et je m'y jetais, et tout de suite, en nous embrassant, nous +pleurions!... C'était bon! C'était ma mère, Sainclair!... Oh! ce +n'est pas elle qui me l'a dit; au contraire, elle, elle me disait +que ma mère était morte et qu'elle était une amie de ma mère... +Seulement, comme elle me disait aussi de l'appeler: «maman!» et +qu'elle pleurait quand je l'embrassais, je sais bien que c'était +ma mère... Tenez, elle s'asseyait toujours là, dans ce coin +sombre, et elle venait à la tombée du jour, quand on n'avait pas +encore allumé, dans le parloir... En arrivant, elle déposait, sur +le rebord de cette fenêtre, un gros paquet blanc, entouré d'une +ficelle rose. C'était une brioche. J'adore les brioches, +Sainclair!...» + +Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s'accouda à la cheminée +et il pleura, pleura... Quand il fut un peu soulagé, il releva la +tête, me regarda et me sourit tristement. Et puis, il s'assit, +très las. Je n'avais garde de lui adresser la parole. Je sentais +si bien que ce n'était pas avec moi qu'il causait, mais avec ses +souvenirs... + +Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais +remise et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut +lentement. Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. +Lui, tout à l'heure si rouge était devenu si pâle... si pâle qu'on +eût dit que tout son sang s'était retiré de son coeur. Je fis un +mouvement, mais son geste m'interdit de l'approcher. Et puis, il +ferma les yeux. + +J'aurais pu croire qu'il dormait. Je m'éloignai tout doucement +alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d'un +malade. J'allai m'appuyer à une croisée qui donnait sur une petite +cour habitée par un grand marronnier. Combien de temps restai-je +là à considérer ce marronnier? Est-ce que je sais?... Est-ce que +je sais seulement ce que nous aurions répondu à quelqu'un de la +maison qui fût entré dans le parloir, à ce moment? Je songeais +obscurément à l'étrange et mystérieuse destinée de mon ami... À +cette femme qui était peut-être sa mère et qui, peut-être, ne +l'était pas!... Rouletabille était alors si jeune... Il avait tant +besoin d'une mère qu'il s'en était peut-être, dans son +imagination, donné une... Rouletabille!... quel autre nom lui +connaissions-nous?... Joseph Joséphin... C'était sans doute sous +ce nom-là qu'il avait fait ses premières études, ici... Joseph +Joséphin, comme le disait le rédacteur en chef de l'Époque: «Ça +n'est pas un nom, ça!» Et, maintenant, qu'était-il venu faire ici? +Rechercher la trace d'un parfum!... Revivre un souvenir?... une +illusion?... + +Je me retournai au bruit qu'il fit. Il était debout; il paraissait +très calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux +qui viennent de remporter une grande victoire intérieure. + +«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant... Allons-nous-en, +mon ami!... Allons-nous-en!...» + +Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le +suivais. Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été +remarqués, je l'arrêtai et je lui demandai, anxieux: + +«Eh bien, mon ami... Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en +noir?...» + +Certes! il vit bien qu'il y avait dans ma question tout mon coeur, +plein de l'ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance +lui rendît un peu la paix de l'âme. + +«Oui, fit-il, très grave... Oui, Sainclair... je l'ai retrouvé...» + +Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je +le regardais, hébété, ne comprenant pas... puisque je ne savais +pas... Alors, il me prit les deux mains et, les yeux dans les +yeux, il me dit: + +«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair... le secret de +ma vie et peut-être, un jour, le secret de ma mort... Quoi qu'il +arrive, il mourra avec vous et avec moi!... Mathilde Stangerson +avait un enfant... un fils... ce fils est mort, est mort pour +tous, excepté pour vous et pour moi!...» + +Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille +révélation... Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!... Et +puis, tout à coup, j'eus un choc plus violent encore... Mais +alors!... Mais alors!... Rouletabille était le fils de Larsan! + +Oh!... Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de +Rouletabille... Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa +prescience de la vérité, disait: «Pourquoi n'est-il pas mort? S'il +est vivant, moi, j'aimerais autant être mort!» + +Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit +simplement un signe qui voulait dire: «C'est cela, Sainclair, +maintenant, vous y êtes!» + +Puis il finit sa pensée tout haut: + +«Silence!» + +Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la +gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait +de Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici +le texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. +Nous serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer +parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur +Rance, qui sera enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille +serait bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances +aux miennes. Amitiés.» + +Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de +l'hôtel de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous +apportait une troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, +et elle était signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux +mots: «Au secours!» + + + + +IV +En route. + +Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son +extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi +il ne redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac +pénétrer le mystère qui les sépare. Je n'ose plus rien dire, rien +conseiller à mon ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!... Quand il +eut lu cette dépêche: «Au secours!» il la porta à ses lèvres, et +puis, me broyant la main, il dit: «Si j'arrive trop tard, je nous +vengerai!» Ah! l'énergie froide et sauvage de cela! De temps en +temps, un geste trop brusque trahit la passion de son âme, mais en +général il est calme. Comme il est calme maintenant, +affreusement!... Quelle résolution a-t-il donc prise dans le +silence du parloir, alors qu'il se tenait immobile et les yeux +clos dans le coin où s'asseyait la Dame en noir?... + +... Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, +étendu, tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment +et pourquoi l'enfant s'était échappé du collège d'Eu, et ce qu'il +en advint. + +Rouletabille s'était enfui du collège comme un voleur! Il n'est +point besoin de chercher d'autre expression, puisqu'il était bien +accusé de vol! Voici toute l'affaire: étant âgé de neuf ans, -- il +était déjà d'une intelligence extraordinairement précoce et porté +à la résolution des problèmes les plus bizarres, les plus +difficiles. D'une force de logique surprenante, quasi incomparable +à cause de sa simplicité et de l'unité sommaire de son +raisonnement, il étonnait son professeur de mathématiques par son +mode philosophique de travail. Il n'avait jamais pu apprendre sa +table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait +faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on +donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique... Mais, +auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant +encore les principes de l'algèbre classique, il avait inventé pour +son usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres +rappelant l'écriture cunéiforme, à l'aide de laquelle il marquait +toutes les étapes de son raisonnement mathématique, et il était +arrivé ainsi à inscrire des formules générales qu'il était le seul +à comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil à Pascal +trouvant tout seul, en géométrie, les premières propositions +d'Euclide. Il appliquait à la vie quotidienne cette admirable +faculté de raisonner. Et cela, matériellement et moralement, +c'est-à-dire, par exemple, qu'un acte ayant été commis, farce +d'écolier, scandale, dénonciation ou rapportage, par un inconnu +parmi dix personnages qu'il connaissait, il dégageait presque +fatalement cet inconnu d'après les données morales qu'on lui avait +fournies ou que ses observations personnelles lui avaient +procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui +semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu... +ou dérobé... C'est là surtout qu'il déployait une invention +merveilleuse, comme si la nature, dans son incroyable équilibre, +après avoir créé un père qui était le mauvais génie du vol, avait +voulu en faire naître un fils qui eût été le bon génie des volés. + +Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs +circonstances amusantes, à propos d'objets chipés, quelques succès +d'estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être +fatale. Il découvrit d'une façon si anormale une petite somme +d'argent qui avait été volée au surveillant général, que nul ne +voulut croire que cette découverte était uniquement due à son +intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, +de toute évidence, impossible; et il finit bientôt, grâce à une +malheureuse coïncidence d'heure et de lieu, par passer pour le +voleur. On voulut lui faire avouer sa faute; il s'en défendit avec +une énergie indignée qui lui valut une punition sévère; le +principal fit une enquête où Joseph Joséphin fut desservi, avec la +lâcheté coutumière aux enfants, par ses petits camarades. Certains +se plaignaient qu'on leur dérobait depuis quelque temps des +livres, des objets scolaires, et accusèrent formellement celui +qu'ils voyaient déjà accablé. Le fait qu'on ne lui connaissait +point de parents et qu'on ignorait «d'où il venait» lui fut, plus +que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. Quand +ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il +eut le dessous, car il n'était point très fort. Il était +désespéré. Il eût voulu mourir. Le principal, qui était le +meilleur des hommes, persuadé malheureusement qu'il avait affaire +à une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait produire une +impression profonde, en lui faisant comprendre toute l'horreur de +son acte, imagina de lui dire que, s'il n'avouait point le vol, il +ne le conserverait point plus longtemps, et qu'il était décidé, du +reste, à écrire le jour même à la personne qui s'intéressait à +lui, à Mme Darbel -- c'était le nom qu'elle avait donné -- pour +qu'elle vînt le chercher. L'enfant ne répondit point et se laissa +reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné. Le +lendemain, on l'y chercha en vain. Il s'était enfui. Il avait +réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les +plus tendres années de son enfance -- si bien qu'il ne se +rappelait guère d'une façon un peu précise d'autre cadre à sa +petite vie que celui du collège -- s'était toujours montré bon +pour lui et qu'il ne le traitait de la sorte que parce qu'il +croyait à sa culpabilité. Il n'y avait donc point de raison pour +que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu'il avait volé. +Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, plutôt la mort! +Et il s'était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du +jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en +sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il +s'était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant +avait oublié qu'il savait nager. + +Si j'ai rapporté assez longuement cet incident de l'enfance de +Rouletabille, c'est que je suis sûr que, dans sa situation +actuelle, on en comprendra toute l'importance. Alors qu'il +ignorait qu'il était le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait +déjà songer à ce triste épisode sans être déchiré par l'idée que +la Dame en noir avait pu croire, en effet, qu'il était un voleur, +mais depuis qu'il s'imaginait avoir la certitude -- imagination +trop fondée, hélas! -- du lien naturel et légal qui l'unissait à +Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait être la +sienne! Sa mère, en apprenant l'événement, avait dû penser que les +criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut- +être... -- et peut-être -- idée plus cruelle que la mort elle- +même, s'était-elle réjouie de sa mort! + +Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite +jusqu'au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment +vécut-il? De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain +et, bien décidé à fuir le pays, ce gamin, que l'on recherchait +partout, dans le canal et hors du canal, imagina une façon bien +originale de traverser toute la contrée sans être inquiété. +Cependant, il n'avait pas lu La Lettre volée. Son génie le servit. +Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir +entendu souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables +et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez leurs parents pour +courir les aventures, se cachant le jour dans les champs et dans +les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d'ailleurs par les +gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu'ils manquaient +bientôt de tout et qu'ils n'osaient demander à manger au long de +la route qu'ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre +petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et +marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après +avoir fait sécher ses vêtements -- on commençait à entrer +heureusement dans la bonne saison et il n'eut point à souffrir du +froid -- il les mit en pièces. Il en fit des loques dont il se +couvrit et, ostensiblement, il mendia, sale et déguenillé, il +tendait la main, affirmant aux passants que, s'il ne rapportait +point des sous, ses parents le battraient. Et on le prenait pour +quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait toujours quelque +voiture dans les environs. Bientôt ce fut l'époque des fraises des +bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de +feuillages. Et il m'avoua que, s'il n'avait pas été travaillé par +l'affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu'il était +un voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus +heureux souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent +pendant toute cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à +Marseille! C'était son idée. + +Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et +jamais il n'avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en +songeant qu'il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À +force de vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d'une +petite caravane de romanichels qui suivait la même route que lui +et qui se rendait aux Saintes-Maries-de-la-Mer -- dans la Crau -- +pour élire leur roi. Il rendit à ces gens quelques services, sut +leur plaire, et ceux-ci, qui n'ont point coutume de demander aux +passants leurs papiers, ne voulurent point en savoir davantage. +Ils pensèrent que, victime de mauvais traitements, l'enfant +s'était enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils le +gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs +d'Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. Là, ce fut le +paradis... un éternel été et... le port! Le port était d'une +ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut +un trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au +fur et à mesure de ses besoins, qui n'étaient point grands. Par +exemple, il se fit «pêcheur d'oranges». C'est dans le moment qu'il +exerçait cette lucrative profession qu'il fit connaissance, un +beau matin, sur les quais, d'un journaliste de Paris, M. Gaston +Leroux, et cette rencontre devait avoir par la suite une telle +influence sur la destinée de Rouletabille que je ne crois point +superflu de donner ici l'article où le rédacteur du Matin a +rapporté cette mémorable entrevue: + +Le petit pêcheur d'oranges + +Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses +rayons obliques la robe d'or de Notre-Dame-de-la-Garde, je +descendis vers les quais. Les grandes dalles en étaient humides +encore, et, sous nos pas, nous renvoyaient notre image. Le peuple +des matelots, des débardeurs et des portefaix, s'agitait autour +des poutres venues des forêts du nord, actionnait les poulies et +tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se glissant +sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, +étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port. +Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient +les bras où s'enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. +À côté d'elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d'avoir +tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les +lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en +loques leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt +aérienne des vergues et des hunes, alla jusqu'à la tour qui +atteste qu'il y a vingt-cinq siècles des enfants de l'antique +Phocée jetèrent l'ancre sur cette côte heureuse, et qu'ils +venaient des routes liquides d'Ionie. Puis mon attention retourna +à la dalle des quais, et j'aperçus le petit pêcheur d'oranges. + +Il était debout, cambré dans les lambeaux d'une jaquette qui lui +battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et +les yeux noirs; et je crois bien qu'il avait neuf ans. Une corde +passée en bretelle sur l'épaule soutenait à son côté un sac de +toile. Son poing gauche était campé à la taille, et de la main +droite il s'appuyait à un bâton, long trois fois comme lui, qui se +terminait tout là-haut par une petite rondelle de liège. L'enfant +était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce qu'il +faisait là. Il me répondit qu'il était pêcheur d'oranges. + +Il paraissait très fier d'être pêcheur d'oranges et négligea de me +demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je +lui parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il +considérait attentivement l'eau. Nous étions entre la fine taille +du Fides, venu de Castellamare, et le beaupré d'un trois-mâts- +goélette venu de Gênes. Plus loin, deux tartanes arrivées le matin +des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis que ces +ventres étaient pleins d'oranges, car ils en perdaient de toutes +parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les +portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un +canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné de liège, +attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une orange, +deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha +une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d'or. Il +plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora. + +«Bon appétit! lui fis-je. + +-- Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, +je n'aime que les fruits. + +-- Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n'y a pas d'oranges? + +-- Je travaille au charbon.» + +Et sa menotte, s'étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un +énorme morceau de charbon. + +Le jus de l'orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. +Cette guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un +mouchoir inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis +il remit avec orgueil son mouchoir dans sa poche. + +«Qu'est-ce que fait ton père? demandai-je. + +-- Il est pauvre. + +-- Oui, mais qu'est-ce qu'il fait?» + +Le pêcheur d'oranges eut un mouvement d'épaules. + +«Il ne fait rien, puisqu'il est pauvre!» + +Mon questionnaire sur sa généalogie n'avait point l'air de lui +plaire. + +Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au +«gardiennage», petit carré de mer où l'on tient en garde les +petits yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres +d'acajou ciré, les petits navires d'une toilette irréprochable. +Mon gamin les considérait d'un oeil connaisseur et prenait à cette +inspection un vif plaisir. Une embarcation jolie, toute sa voile +dehors -- elle n'en avait qu'une -- accosta. Cette voile était +immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans le radieux +soleil. + +«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme. + +Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui +décidément le préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout +éclaboussée. Quel désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit +son mouchoir et essuya, essuya, puis il me regarda d'un oeil +suppliant et me dit: + +«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?...» Je lui en donnai +ma parole d'honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son +mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui +longe les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons +dont les fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il +y avait, derrière des tables, des marchandes de moules. Les +petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon +de vinaigre. + +Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules +étaient fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d'oranges: + +«Si tu n'aimais pas que les fruits, je pourrais t'offrir une +douzaine de moules.» + +Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, +à manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous +dégustions. Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon +compagnon l'arrêta d'un geste impérieux. Il ouvrit son sac, +tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le citron, ayant +voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son +propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit +et m'en offrit la moitié, mais j'aime les moules pour elles-mêmes +et je le remerciai. + +Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d'oranges me +demanda une cigarette qu'il alluma avec une allumette qu'il avait +dans une autre poche de sa jaquette. + +Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées +comme un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de +l'eau, et, le regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, +il se mit dans la position du gamin célèbre qui fait le plus bel +ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un pouce de sa taille, +était très fier et semblait vouloir emplir le port. + +GASTON LEROUX. + +Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston +Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut +l'article et le journaliste lui donna une belle pièce de cent +sous. Rouletabille ne fit aucune difficulté pour l'accepter. Il +trouva même ce don fort naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à +Gaston Leroux, à titre de collaborateur.» Avec ces cent sous, il +s'acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses accessoires, +et il alla s'installer en face de Brégaillon. Pendant deux ans, il +s'empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet endroit +la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il s'asseyait +sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété qu'il +avait trouvé au fond de sa boîte, l'ambition lui était venue. Il +avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction +primaire pour ne point comprendre que, s'il n'achevait pas lui- +même ce que d'autres avaient si bien commencé, il se privait de la +meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le +monde. + +Les clients finirent par s'intéresser à ce petit décrotteur qui +avait toujours sur sa boîte quelques bouquins d'histoire ou de +mathématique et un armateur le prit si bien en amitié qu'il lui +donna une place de groom dans ses bureaux. + +Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put +faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d'argent en +poche, il prenait le train pour Paris. Qu'allait-il y faire? Y +chercher la Dame en noir. Pas un jour il n'avait cessé de penser à +la mystérieuse visiteuse du parloir et, bien qu'elle ne lui eût +jamais dit qu'elle habitât la capitale, il était persuadé +qu'aucune autre ville du monde n'était digne de posséder une dame +qui avait un aussi joli parfum. Et puis, les petits collégiens +eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette élégante quand +elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: «Tiens! +La Parisienne est venue aujourd'hui!» Il eût été difficile de +préciser l'idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être +bien l'ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de +«voir» la Dame en noir, de la regarder passer de loin comme un +dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il l'aborder? +L'affreuse histoire de vol dont l'importance n'avait fait que +grandir dans l'imagination de Rouletabille n'était-elle point +toujours entre eux comme une barrière qu'il n'avait pas le droit +de franchir? Peut-être bien... peut-être bien, mais enfin il +voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait sûr. + +Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux +et s'en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant +aucun goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était +tout à fait fâcheux pour une créature ardente au travail comme la +sienne, il avait résolu de se faire journaliste et il lui demanda, +tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux tenta de le +détourner d'un aussi funeste projet, mais en vain. C'est alors +que, de guerre lasse, il lui dit: + +«Mon petit ami, puisque vous n'avez rien à faire, tâchez donc de +trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf». + +Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au +pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de +lui. Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal +l'Époque offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le +débris humain qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue +Oberkampf. Le reste, nous le connaissons. + +Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j'ai raconté comment +Rouletabille se manifesta à cette occasion et de quelle façon +aussi lui fut révélée du même coup, à lui-même, sa singulière +profession qui devait être toute sa vie de commencer à raisonner +quand les autres avaient fini. + +J'ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l'Élysée où il +sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s'aperçut alors +qu'il suivait Mlle Stangerson. Qu'ajouterais-je de plus? Des +considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à +propos de ce parfum lors des événements du Glandier et surtout +depuis son voyage en Amérique! On les devine. Toutes ses +hésitations, toutes ses «sautes» d'humeur, qui donc maintenant ne +les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par lui de +Cincinnati sur l'enfant de celle qui avait été la femme de Jean +Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à +penser qu'il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant +pour qu'il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si +victorieusement vers la fille du professeur qu'il avait toutes les +peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se +retenir de la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma +mère! Tu es ma mère!» Et il se sauvait, comme il s'était sauvé de +la sacristie pour ne point laisser échapper en une seconde +d'attendrissement ce secret qui le brûlait depuis des années!... +Et puis, en vérité, il avait peur!... Si elle allait le +rejeter!... le repousser!... l'éloigner avec horreur!... lui, le +petit voleur du collège d'Eu! Lui... le fils de Roussel- +Ballmeyer!... lui l'héritier des crimes de Larsan!... S'il allait +ne plus la revoir, ne plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, +elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en noir!... Ah! +comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision +effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander +chaque fois qu'il la voyait: «Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en +noir?» Quant à elle, elle l'avait aimé tout de suite, mais à cause +de sa conduite au Glandier sans doute... Si c'était vraiment elle, +elle devait le croire mort, lui!... Et si ce n'était pas elle, ... +si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct et +son raisonnement... si ce n'était pas elle... Est-ce qu'il pouvait +risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu'il s'était enfui +du collège d'Eu, pour vol?... Non! Non! pas ça!... Elle lui avait +demandé souvent: + +«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos +premières études?» + +Et il avait répondu: + +«À Bordeaux!» + +Il aurait voulu pouvoir répondre: + +«À Pékin!» + +Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c'était «elle», eh +bien, il saurait lui dire des choses qui feraient fondre son +coeur. + +Tout valait mieux que de n'être point serré dans ses bras. Ainsi, +parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!... sûr au- +delà de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir +comme le chien est sûr de respirer son maître... Cette mauvaise +figure de rhétorique qui se présentait tout naturellement à son +esprit devait le conduire à l'idée de «remonter la piste». Elle +nous mena, dans les conditions que l'on sait, au Tréport et à Eu. +Cependant, j'oserai dire que cette expédition n'aurait peut-être +point donné de résultats décisifs aux yeux d'un tiers qui, comme +moi, n'était pas influencé par l'odeur, si la lettre de Mathilde, +que j'avais remise à Rouletabille dans le train, n'était tout à +coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. +Cette lettre, je ne l'ai point lue. C'est un document si sacré aux +yeux de mon ami que d'autres yeux ne le verront jamais, mais je +sais que les doux reproches qu'elle lui faisait à l'ordinaire de +sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris sur ce +papier un tel accent de douleur que Rouletabille n'aurait pas pu +s'y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait +oublié de lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout +son désespoir de mère, que «l'intérêt qu'elle lui portait venait +moins des services rendus que du souvenir qu'elle avait gardé d'un +petit garçon, le fils de l'une de ses amies, qu'elle avait +beaucoup aimée, et qui s'était suicidé, «comme un petit homme», à +l'âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait beaucoup!» + + + + +V +Panique. + +Dijon... Mâcon... Lyon... Certainement, là-haut, au-dessus de ma +tête, il ne dort pas... Je l'ai appelé tout doucement et il ne m'a +pas répondu... Mais je mettrais ma main au feu qu'il ne dort +pas!... À quoi songe-t-il?... Comme il est calme! Qu'est-ce donc +qui peut bien lui donner un calme pareil?... Je le vois encore, +dans le parloir, se levant soudain, en disant: «Allons-nous-en!» +et cela d'une voix si posée, si tranquille, si résolue... Allons- +nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d'aller? Vers elle, +évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que +par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas! + +C'est un secret qui doit rester entre vous et moi; l'enfant est +mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!» + +C'était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne +rien lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n'était venu chercher +cette certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le +moment même qu'il savait, il s'astreignait à oublier; il se +condamnait au silence. Petite grande âme héroïque, qui avait +compris que la Dame en noir qui avait besoin de son secours ne +voudrait pas d'un salut acheté au prix de la lutte du fils contre +le père! Jusqu'où pouvait aller cette lutte? Jusqu'à quel sanglant +conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait avoir les mains +libres, n'est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame en +noir?... + +Si calme est Rouletabille que je n'entends pas sa respiration. Je +me penche sur lui... il a les yeux ouverts. + +«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il... À cette dépêche qui +nous vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre +dépêche qui nous vient de Valence et qui est signée Stangerson. + +-- J'y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À +Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a +quittés à Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons +rejoindre M. Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que +M. Stangerson, qui avait continué directement son chemin vers +Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les Darzac +auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille; +mais alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrêté +en route. À quelle occasion? Il n'en prévoyait aucune. À la gare, +il disait: «Moi, je serai à Menton demain matin à dix heures.» +Voyez l'heure à laquelle la dépêche a été mise à Valence et +constatons sur l'indicateur l'heure à laquelle M. Stangerson +devait normalement passer à Valence à moins qu'il ne se soit +arrêté en route.» + +Nous avons consulté l'indicateur. M. Stangerson devait passer à +Valence à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit +quarante-sept», elle avait donc été jetée par les soins de +M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage normal. À ce +moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac. +Toujours l'indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le +mystère de cette rencontre. M. Stangerson avait quitté les Darzac +à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six heures vingt-sept du +soir. Le professeur avait alors pris le train qui partait de Dijon +à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures quatre et à +Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac, +quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane +et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du +soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures +huit. La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait +l'indication de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient +donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir +aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous +devions chercher la raison d'être de la dépêche de M. Darzac entre +Dijon et Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même +préciser entre Louhans et Bourg; le train s'arrête en effet à +Louhans, et si le drame avait eu lieu avant Louhans (où ils +étaient arrivés à huit heures), il est probable que M. Darzac eût +télégraphié de cette station. + +Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes +que M. Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le +départ pour Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train +arrive à Lyon à dix heures trente-trois, alors que le train de +M. Stangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre. Après le +détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac +avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils +étaient une minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait +ainsi rejetés de leur route? Nous ne pouvions que nous livrer aux +plus tristes hypothèses qui avaient toutes pour base, hélas! la +réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une netteté +suffisante, c'était la volonté de chacun de nos amis de n'effrayer +personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, avaient dû +tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant à +M. Stangerson, nous pouvions nous demander s'il avait été mis au +courant du fait nouveau. + +Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, +Rouletabille m'invita à profiter de la luxueuse installation que +la compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition +des voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me +montra l'exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi +méticuleuse que s'il avait pu y procéder dans une chambre d'hôtel. +Un quart d'heure après, il ronflait; mais je ne crus guère à son +ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, +Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et +courut sur le quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n'avais +pas faim. D'Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se +passa assez silencieusement; puis, à la vue de cette ville où il +avait mené tout d'abord une existence si bizarre, Rouletabille, +sans doute pour réagir contre l'angoisse qui grandissait en nous +au fur et à mesure que nous approchions de l'heure à laquelle nous +allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu'il +me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je +n'étais guère à ce qu'il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon. + +Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l'ordinaire, c'était avec +un enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays +merveilleux, cette côte d'azur aperçue au réveil comme un coin de +paradis après l'horrible départ de Paris, dans la neige, dans la +pluie ou dans la boue, dans l'humidité, dans le noir, dans le +sale! Avec quelle joie, le soir, je posais le pied sur les quais +du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le glorieux ami qui +m'attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux rails de +fer: le soleil! + +À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, +nous ne fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de +la gare M. Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement +touché par la dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, +annonçant l'heure de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec +Mme Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du matin, à +Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au- +devant de nous jusqu'à Cannes, car nous pensions bien que, d'après +sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il +avait la figure sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur. + +«Un malheur?... interrogea Rouletabille. + +-- Non, pas encore!... répondit-il. + +-- Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à +temps...» + +M. Darzac dit simplement: + +«Merci d'être venus!» + +Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre +compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer +les rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout +à fait chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla +enfin. Son émotion était telle que sa voix en tremblait. + +«Eh bien, fit-il, il n'est pas mort! + +-- Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. +Mais, en êtes-vous sûr? + +-- Je l'ai vu comme je vous vois. + +-- Et Mme Darzac aussi l'a vu? + +-- Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu'elle arrive à croire à +quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu'elle redevienne folle, +la malheureuse!... Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!... +Qu'est-ce que cet homme est revenu faire autour de nous?... Que +nous veut-il encore?...» + +Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que +M. Darzac. Le coup qu'il craignait l'avait frappé. Il en restait +affalé dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis +M. Darzac reprit: + +«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!... Il le faut!... On +le joindra, on lui demandera ce qu'il veut... et tout l'argent +qu'il voudra, on le lui donnera... ou alors, je le tue! C'est +simple!... Je crois que c'est ce qu'il y a de plus simple!... +N'est-ce pas votre avis?...» + +Nous ne lui répondîmes point... Il paraissait trop à plaindre. +Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea +M. Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu +tout ce qui s'était passé depuis son départ de Paris. + +Alors, il nous apprit que l'événement s'était produit à Bourg +même, ainsi que nous l'avions pensé. Il faut que l'on sache que +deux compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. +Ces deux compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de +toilette. Dans l'un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire +de toilette de Mme Darzac, dans l'autre, les petits bagages. C'est +dans ce dernier compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur +Stangerson firent le voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois +étaient descendus et avaient dîné au buffet. Ils avaient le temps +puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne +quittait Dijon qu'à sept heures huit et les Darzac à sept heures +exactement. + +Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur +le quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient +montés dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) +et étaient restés à la fenêtre, s'entretenant avec le professeur, +jusqu'au départ du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le +professeur Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes +amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac +ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans lequel +ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de +Mme Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le +couloir, avait été fermée à Paris, aussitôt le bagage de +Mme Darzac déposé. Mais cette portière n'avait été fermée ni +extérieurement à clef par l'employé, ni intérieurement au verrou +par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré +intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle +sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait +dans le compartiment. Le rideau de la portière de l'autre +compartiment où se tenaient les voyageurs n'avait pas été tiré. +Tout ceci fut établi par Rouletabille grâce à un questionnaire +très serré dans le détail duquel je n'entre point, mais dont je +donne le résultat pour établir nettement les conditions +extérieures du voyage des Darzac jusqu'à Bourg et de M. Stangerson +jusqu'à Dijon. + +Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d'un +accident survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait +immobilisé pour une heure et demie en gare de Bourg. M. et +Mme Darzac étaient alors descendus, s'étaient promenés un instant. +M. Darzac, au cours de la conversation qu'il eut alors avec sa +femme, s'était rappelé qu'il avait omis d'écrire quelques lettres +pressantes avant leur départ. Tous deux étaient entrés au buffet. +M. Darzac avait demandé qu'on lui remît ce qu'il fallait pour +écrire. Mathilde s'était assise à ses côtés, puis elle s'était +levée et avait dit à son mari qu'elle allait se promener devant la +gare, faire un petit tour pendant qu'il finirait sa +correspondance. + +«C'est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j'aurai +terminé, j'irai vous rejoindre.» + +Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac: + +«J'avais fini d'écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller +rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le +buffet. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle poussa un cri et se jeta +dans mes bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle +ne pouvait pas dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je +la rassurai, je lui dis qu'elle n'avait rien à craindre puisque +j'étais là, et je lui demandai doucement, patiemment, quel avait +été l'objet d'une aussi subite terreur. Je la fis asseoir, car +elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la suppliai de prendre +quelque chose, mais elle me dit qu'il lui serait impossible +d'absorber pour le moment même une goutte d'eau, et elle claquait +des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en +s'interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour +d'elle avec épouvante, qu'elle était allée se promener, comme elle +me l'avait dit, devant la gare, mais qu'elle n'avait pas osé s'en +éloigner, pensant que j'aurais bientôt fini d'écrire. Puis elle +était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se +dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres +éclairées du train, les employés des wagons-lits qui dressaient +les couchettes dans un wagon à côté du nôtre. Elle songea tout à +coup que son sac de nuit, dans lequel elle avait mis des bijoux, +était resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le fermer, +non point qu'elle mît en doute la probité parfaite de ces honnêtes +gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle +monta donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la +portière du compartiment qu'elle s'était réservé, et dans lequel +nous n'étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle +ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri. +Or ce cri ne fut pas entendu, car il n'était resté personne dans +le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant la gare +de la clameur de sa locomotive. Qu'était-il donc arrivé? Cette +chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la +petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée +à l'intérieur de ce compartiment, s'offrant de biais au regard de +la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte +était ornée d'une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait +d'apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, +appelant à son secours, et fuyant si précipitamment qu'en +bondissant hors du wagon elle tomba à deux genoux sur le quai. Se +relevant, elle arrivait enfin au buffet, dans l'état que je vous +ai dit. Quand elle m'eut dit ces choses, mon premier soin fut de +ne pas y croire, d'abord parce que je ne le voulais pas, +l'événement étant trop horrible, ensuite parce que j'avais le +devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire +celui qui n'y croyait pas! Est-ce que Larsan n'était pas mort, et +bien mort?... En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et +il ne faisait point de doute pour moi qu'il n'y avait eu dans tout +ceci qu'un effet de glace et d'imagination. Je voulus +naturellement m'en assurer et je lui offris d'aller immédiatement +avec elle dans son compartiment pour lui prouver qu'elle avait été +victime d'une sorte d'hallucination. Elle s'y opposa, me criant +que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment +et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit! Elle +disait tout cela par petites phrases hachées... Elle ne retrouvait +pas sa respiration... Elle me faisait une peine infinie... Plus je +lui disais qu'une telle apparition était impossible, plus elle +insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu'elle avait bien peu +vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu'elle +ne connaissait pas assez cette figure-là pour être sûre de ne +s'être point trouvée en face de l'image de quelqu'un qui lui +ressemblait! Elle me répondit qu'elle se rappelait parfaitement la +figure de Larsan, que celle-ci lui était apparue dans deux +circonstances telles qu'elle ne l'oublierait jamais, dût-elle +vivre cent ans! Une première fois, lors de l'affaire de la galerie +inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa +chambre, on était venu m'arrêter! Et puis, maintenant qu'elle +avait appris qui était Larsan, ce n'étaient point seulement les +traits du policier qu'elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, +le type redoutable de l'homme qui n'avait cessé de la poursuivre +depuis tant d'années!... Ah! elle jurait sur sa tête et sur la +mienne, qu'elle venait de voir Ballmeyer!... Que Ballmeyer était +vivant!... vivant dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, +toute rase, toute rase... et son grand front dénudé!... Elle +s'accrochait à moi comme si elle eût redouté une séparation plus +terrible encore que les autres!... Elle m'avait entraîné sur le +quai... Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la +main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de +gare... Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l'état de la +malheureuse. Je me disais: «Elle va redevenir folle!» J'expliquai +au chef de gare que ma femme avait eu peur, toute seule, dans son +compartiment, que je le priais de veiller sur elle pendant que je +me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de +m'expliquer ce qui l'avait effrayée ainsi... Alors, mes amis, +alors... continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef +de gare, mais je n'en étais pas plutôt sorti que j'y rentrais, +refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais avoir une +mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une grande +curiosité. C'est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non! +non! ma femme n'avait pas rêvé tout éveillée... Larsan était là, +dans la gare... sur le quai, derrière cette porte.» + +Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de +cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son +récit. Il se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit: + +«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, +sous le bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous +attendait, il nous guettait... et, chose extraordinaire, il ne se +cachait pas! Au contraire, on eût dit qu'il se tenait là, +uniquement pour être vu!... Le geste qui m'avait fait refermer la +porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand je +rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait +disparu!... Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous. +Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les yeux +grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des +choses pour s'enquérir s'il y avait loin de Bourg à Lyon et quel +était le prochain train qui s'y rendait. En même temps, elle me +priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait +de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt +possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire +une objection quelconque à ce nouveau projet, j'entrai +immédiatement dans ses vues. Du reste, maintenant que j'avais vu +Larsan, de mes propres yeux, oui, oui, de mes propres yeux vu, je +sentais bien que notre grand voyage était devenu impossible et, +faut-il vous l'avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en se tournant +vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais +un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont +vous seul pouviez nous sauver, s'il en était temps encore. +Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je +pris immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus +tarder son père, et elle me remercia avec une grande effusion +quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques minutes +plus tard -- car tout ce drame avait à peine duré un quart d'heure +-- le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix +heures environ, et, en consultant l'indicateur des chemins de fer, +nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même +M. Stangerson. Mathilde m'en marqua encore une grande gratitude, +comme si j'avais été réellement responsable de cette heureuse +coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand le train +de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d'y prendre place, +comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions +justement sous le bec de gaz où m'était apparu Larsan, je la +sentis encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour +de nous, mais je n'aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai +si elle avait encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit +pas. Son trouble cependant augmentait, et elle me supplia de ne +point nous isoler mais d'entrer dans un compartiment déjà aux deux +tiers plein de voyageurs. Sous prétexte d'aller surveiller mes +bagages, je la quittai un instant au milieu de ces gens, et +j'allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je ne +lui ai point parlé de cette dépêche parce que je continuais à +prétendre que ses yeux l'avaient certainement trompée, et parce +que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une +pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac +de ma femme, qu'on n'avait pas touché à ses bijoux. Les rares +paroles que nous échangeâmes concernèrent le secret que nous +devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en +aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la +stupéfaction de celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare +de Lyon. Mathilde lui raconta qu'à cause d'un grave accident de +chemin de fer, barrant la ligne de Culoz, nous avions décidé, +puisqu'il fallait nous résoudre à un détour, de le rejoindre, et +d'aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance et sa +jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste, +par ce fidèle ami de la famille.» + +... À ce propos, il serait peut-être temps d'apprendre au lecteur, +quitte à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que +M. Arthur William Rance qui, comme je l'ai rapporté dans Le +Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri pendant de si longues +années un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait si bien +renoncé, qu'il avait fini par convoler en justes noces avec une +jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de +l'illustre professeur. + +Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était +encore retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où +elle achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que +M. William Arthur Rance allait épouser la nièce d'un vieux +géologue de l'Académie des sciences de Philadelphie. Ceux qui +avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en +avaient mesuré toute l'importance jusque dans les excès qu'elle +détermina -- elle avait pu faire, un moment, d'un homme, jusqu'à +ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique -- ceux-là +prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n'augurèrent +rien de bon d'une union aussi inattendue. On racontait que +l'affaire, qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith +Prescott était riche, s'était conclue d'une façon assez bizarre. +Mais ce sont là des histoires que je vous raconterai quand j'aurai +le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle suite de +circonstances, les Rance étaient venus se fixer aux Rochers +Rouges, dans l'antique château fort de la presqu'île d'Hercule +dont ils s'étaient rendus, l'automne précédent, propriétaires. + +Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, +continuant de raconter son étrange voyage. + +«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra +notre ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne +comprenait rien à ce que nous lui racontions et qu'au lieu de se +réjouir de nous revoir il en était tout attristé. Mathilde +essayait en vain de paraître gaie. Son père voyait bien qu'il +s'était passé, depuis que nous l'avions quitté, quelque chose que +nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s'en apercevait pas et +mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à +parler de vous, mon ami (M Darzac s'adressait à Rouletabille), et +alors, je saisis l'occasion de faire comprendre à M. Stangerson +que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans le +moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez +très touché d'une invitation qui vous permettrait de le passer +parmi nous. Ce n'est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, +et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu'à vous faire +plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m'approuvait du regard +et ma main qu'elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie +que ma proposition lui causait. C'est ainsi qu'en arrivant à +Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche que M. Stangerson, +à mon instigation, venait d'écrire et que vous avez certainement +reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que nous n'avons pas +dormi. Pendant que son père reposait dans le compartiment à côté +de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait tiré un +revolver. Elle l'avait armé, me l'avait mis dans la poche de mon +paletot et m'avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!» +Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!... Nous +nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui +sommeillaient, les paupières closes dans la lumière, car nous +n'osions pas faire de l'ombre autour de nous. Les portières de +notre compartiment fermées au verrou, nous redoutions encore de le +voir apparaître. Quand un pas se faisait entendre dans le couloir, +nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître son pas... +Et elle avait masqué la glace, de peur d'y voir surgir encore son +visage!... Nous avait-il suivis?... Avions-nous pu le tromper?... +Lui avions-nous échappé?... Était-il remonté dans le train de +Culoz?... Pouvions-nous espérer cela?... Quant à moi, je ne le +pensais pas... Et elle! elle!... Ah! je la sentais, silencieuse et +comme morte, là, dans son coin... Je la sentais affreusement +désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout +le malheur qu'elle traînait derrière elle, comme une fatalité... +J'aurais voulu la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais +point les mots qu'il fallait sans doute, car, aux premiers que je +prononçai, elle me fit un signe désolé et je compris qu'il serait +plus charitable de me taire. Alors, comme elle, je fermai les +yeux...» + +Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n'est point une relation +approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, +cette narration si importante que nous fûmes d'accord, à notre +arrivée à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. +Nous nous y employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près +arrêté, nous le soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir +quelques modifications sans importance, à la suite de quoi il se +trouva tel que je le rapporte ici. + +La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne +présenta aucun incident digne d'être noté. En gare de Menton- +Garavan, ils trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de +voir les nouveaux époux; mais, quand il sut qu'ils avaient décidé +de passer chez lui quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et +d'accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous différents +prétextes, avait jusqu'alors repoussée, il en marqua une parfaite +satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie. +Également, il se réjouit d'apprendre la prochaine arrivée de +Rouletabille. Mr Arthur Rance n'avait pas été sans souffrir de +l'extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec Miss +Edith Prescott, M. Robert Darzac l'avait toujours traité. Lors de +son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en Sorbonne +s'était borné, en passant, à une visite au château d'Hercule, +faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était +revenu en France, en gare de Menton-Garavan, la première station +après la frontière, il avait été salué très cordialement, et +gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, +avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s'étaient +empressés d'aller le surprendre au passage. En somme, il ne +dépendait point d'Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac +devinssent excellents. + +Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, +avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et +aussi avait transformé leur état d'âme, leur faisant oublier leurs +sentiments de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et +les jetant, avec M. Stangerson, qui n'était averti de rien, bien +qu'il commençât à se douter de quelque chose, chez des gens qui ne +leur étaient point sympathiques, mais qu'ils considéraient comme +honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même temps, +ils appelaient Rouletabille à leur secours. C'était une véritable +panique. Elle grandit, d'une façon des plus visibles, chez +M. Robert Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes +rejoints par Mr Arthur Rance lui-même. Mais, avant qu'il nous +rejoignît, il se passa un petit incident que je ne saurais passer +sous silence. Aussitôt arrivés à Nice, j'avais sauté sur le quai +et m'étais précipité au bureau de la gare pour demander s'il n'y +avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le papier bleu +et, sans l'ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M. Darzac. + +«Lisez», dis-je au jeune homme. + +Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut: + +«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.» + +Rouletabille me regarda et pouffa. + +«Ah çà! fit-il. C'est vous qui avez demandé ce renseignement? +Qu'est-ce que vous avez donc cru? + +-- C'est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l'attitude de +Rouletabille, que l'idée m'est venue que Brignolles pouvait être +pour quelque chose dans les malheurs que font prévoir les dépêches +que vous aviez reçues. Et j'ai prié un de mes amis de bien vouloir +me renseigner sur les faits et gestes de cet individu. J'étais +très curieux de savoir s'il n'avait pas quitté Paris. + +-- Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne +pensez pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles +cachaient Larsan ressuscité? + +-- Ça, non!» m'écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me +doutais que Rouletabille se moquait de moi. + +La vérité était que j'y avais bien pensé. + +«Vous n'en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda +tristement M. Darzac. C'est un pauvre homme, mais c'est un brave +homme. + +-- Je ne le crois pas», protestai-je. + +Et je me rejetai dans mon coin. D'une façon générale, je n'étais +pas très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de +Rouletabille, qui s'en amusait souvent. Mais, cette fois, nous +devions avoir, quelques jours plus tard, la preuve que, si +Brignolles ne cachait point une nouvelle transformation de Larsan, +il n'en était pas moins un misérable. Et, à ce propos, +Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance, +me firent leurs excuses. Mais n'anticipons pas. Si j'ai parlé de +cet incident, c'est aussi pour montrer combien l'idée d'un Larsan +dissimulé sous quelque figure de notre entourage, que nous +connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent +prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, +que je croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. +Je devais comprendre bientôt -- et l'arrivée inopinée de Mr Arthur +Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes idées -- que +Larsan avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se +dissimuler, le bandit s'exhibait maintenant, au moins à certains +d'entre nous, avec une audace sans pareille. Qu'avait-il à +craindre en ce pays? Ce n'était ni M. Darzac, ni sa femme qui +allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. Son +ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux +époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce +cas-là, une objection s'élevait. Pourquoi cette vengeance? N'eût- +il pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l'aurait +empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions- +nous nous arrêter à cette pensée que le danger d'une telle +manifestation à Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait +l'affirmer? + +Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, +dans notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien +de l'histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le +train, et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout +de même, si nous avons gardé, quelque espoir d'avoir perdu Larsan +sur la ligne de Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui +aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il est venu nous +avertir, avant notre arrivée là-bas, pour que nous puissions nous +concerter sur la conduite à tenir. + +«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. +Le train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions +descendus, en nous promenant, jusqu'à la jetée-promenade de +Menton. M. Stangerson donnait le bras à Mme Darzac. Il lui +parlait. Moi, je me trouvais à la droite de M. Stangerson qui, par +conséquent, se tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme nous +nous arrêtions, à la sortie du jardin public, pour laisser passer +un tramway, je me heurtai à un individu qui me dit: «Pardon, +monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j'avais entendu cette +voix-là; je levai la tête: c'était Larsan! C'était la voix de la +cour d'assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux +calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l'exclamation +prête à jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne +m'écriai point: «Larsan!...» J'entraînai rapidement M. Stangerson +et sa fille qui, eux, n'avaient rien vu; je leur fis faire le tour +du kiosque de la musique, et les conduisis à une station de +voitures. Sur le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai +Larsan. Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas comment +M. Stangerson et sa fille ne l'ont pas vu!... + +-- Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac. + +-- Absolument sûr!... Je feignis un léger malaise; nous montâmes +en voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L'homme +était toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard +glacé, quand nous nous mîmes en route. + +-- Et vous êtes sûr que ma femme ne l'a pas vu? redemanda Darzac, +de plus en plus agité. + +-- Oh! certain, vous dis-je... + +-- Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur +Darzac, que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la +réalité de la réapparition de Larsan, vous vous faites de bien +grandes illusions. + +-- Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l'idée +d'une hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit +et en arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme. + +-- En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher +Monsieur Darzac, la dépêche que votre femme m'envoyait.» + +Et le reporter lui tendit le télégramme où il n'y avait que ces +deux mots: «Au secours!» + +Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré. + +«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la +tête. + +C'est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand +nous arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y +trouvâmes M. Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré +la promesse formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, +de rester avec sa fille aux Rochers Rouges jusqu'à son retour, +pour des raisons qu'il devait lui dire plus tard et qu'il n'avait +pas encore eu le temps d'inventer, c'est avec une phrase qui +n'était que l'écho de notre terreur que Mme Darzac accueillit +Joseph Rouletabille. Aussitôt qu'elle eut aperçu le jeune homme, +elle courut à lui, et nous eûmes cette impression qu'elle se +contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans ses +bras. Je vis qu'elle s'accrochait à lui comme un naufragé +s'agrippe à la main qui peut seule le sauver de l'abîme. Et je +l'entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant +à Rouletabille, je l'avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais +d'apparence aussi froide. + + + + +VI +Le fort d'Hercule. + +Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la +saison qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se +croire parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d'or +excitèrent les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je +n'aurais peut-être point cependant, -- à l'occasion des +innombrables citronniers et orangers qui, dans l'air embaumé, +laissent pendre, au long des sentiers, pardessus les clôtures, +leurs grappes de soleil, -- je n'aurais peut-être point évoqué le +souvenir suranné du fils de Jupiter et d'Alcmène si, tout, ici, ne +rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse à la +plus douce des rives. On raconte bien que les Phéniciens, en +transportant leurs pénates à l'ombre du rocher que devaient +habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu'il abrite +et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une +presqu'île, qui l'ont conservé, ce nom d'Hercule, qui était celui +de leur Dieu; mais, moi, j'imagine que, ce nom, ils l'y trouvèrent +déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la +poussière blonde des chemins de l'Hellade, s'en furent chercher +ailleurs un merveilleux séjour, tiède et parfumé, pour s'y reposer +de leurs aventures, elles n'en ont point trouvé de plus beau que +celui-là. Ce furent les premiers touristes de la Riviera. Le +jardin des Hespérides n'était pas ailleurs, et Hercule avait +préparé la place à ses camarades de l'Olympe en les débarrassant +de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la Côte +d'Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les +os de l'Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au +fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là! + +Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, +au rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette +éblouissante du château fort, debout, sur la presqu'île d'Hercule, +que les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas! +disparaître depuis une dizaine d'années. Les feux obliques du +soleil qui allaient frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la +faisait éclater sur la mer comme une cuirasse. Elle semblait +garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumière, +cette baie de Garavan recourbée comme une faucille d'azur. Et +puis, au fur et à mesure que nous avançâmes, son éclat s'éteignit. +L'astre, derrière nous, s'était incliné vers la crête des monts; +les promontoires, à l'occident, s'enveloppaient déjà, à l'approche +du soir, de leur écharpe de pourpre, et le château n'était plus +qu'une ombre menaçante et hostile quand nous en franchîmes le +seuil. + +Sur les premières marches d'un étroit escalier qui conduisait à +l'une des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C'était +la femme d'Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la +fiancée de Lammermoor n'était pas plus blanche, le jour où le +jeune étranger aux yeux noirs la sauva d'un taureau impétueux; +mais Lucie avait les yeux bleus, mais Lucie était blonde, ô +Edith!... Ah! quand on veut faire figure romanesque dans un cadre +moyenâgeux, figure de princesse incertaine, lointaine, plaintive +et mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là, my lady! Et +votre chevelure est plus noire que l'aile d'un corbeau. Cette +couleur n'est point dans le genre angélique. Êtes-vous un ange, +Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de +vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces +questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première +fois, après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute +votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre, j'ai suivi +le regard noir de vos yeux qui s'est posé sur la fille du +professeur Stangerson, et il avait un éclat dur qui faisait un +contraste étrange avec le timbre amical de votre voix et le +sourire nonchalant de votre bouche. + +La voix de cette jeune femme est d'un charme sûr; la grâce de +toute sa personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux +présentations dont Arthur Rance s'est naturellement chargé, elle +répond de la façon la plus simple, la plus accueillante, la plus +hospitalière. Rouletabille et moi tentons un effort poli pour +conserver notre liberté; nous formulons la possibilité de gîter +ailleurs qu'au château d'Hercule. Elle a une moue délicieuse, +hausse les épaules d'un geste enfantin, déclare que nos chambres +sont prêtes et parle d'autre chose. + +«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez +voir!... Vous allez voir!... Oh! je vous montrerai la Louve une +autre fois... C'est le seul coin triste d'ici! c'est lugubre! +sombre et froid! ça fait peur! j'adore avoir peur!... Oh! monsieur +Rouletabille, vous me raconterez, n'est-ce pas, des histoires qui +me feront peur!...» + +Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche +comme une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, +dans ce jardin d'Orient, entre cette vieille tour menaçante et les +frêles arceaux fleuris d'une chapelle en ruine. La vaste cour que +nous traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes +grasses, d'herbes et de feuillages, de cactus et d'aloès, de +lauriers-cerises, de roses sauvages et de marguerites, qu'on +jurerait qu'un printemps éternel a élu domicile dans cette +enceinte, jadis la baille du château où se réunissait toute la +gent de guerre. Cette cour, de par l'aide des vents du ciel et de +par la négligence des hommes, était devenue naturellement jardin, +un beau jardin fou dans lequel on voit bien que la châtelaine a +fait tailler le moins possible et qu'elle n'a point tenté de +ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette +verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse +chose qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous +les plus purs arceaux d'un gothique flamboyant, élevés sur les +premières assises de la vieille chapelle romane; les piliers, +habillés de plantes grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, +s'élancent de leur gaine parfumée et recourbent dans l'azur du +ciel leur arc brisé, que rien ne semble plus soutenir. Il n'y a +plus de toit à cette chapelle. Et elle n'a plus de murs... Il ne +reste plus d'elle que ce morceau de dentelle de pierre qu'un +miracle d'équilibre retient suspendu dans l'air du soir... + +Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe +siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la +Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la +guerre, ni le canon, ni la tempête, n'a pu ébranler. Elle est +telle encore qu'elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui +s'emparèrent des îles Lérins et qui ne purent rien contre le +château d'Hercule; telle qu'elle se montra à Salagéri et à ses +corsaires génois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, même la +Tour Carrée, même le Vieux Château, elle tint bon, isolée, ses +défenseurs ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux +autres défenses, jusqu'à l'arrivée des princes de Provence qui la +délivrèrent. C'est là que Mrs. Edith a élu domicile. + +Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, +Arthur Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et +à Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et +M. Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même +pensée habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, +lorsqu'ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons à +une poterne. + +«C'est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son +affectation d'enfantillage, la tour du jardinier. De cette +poterne, on découvre tout le fort, tout le château, le côté nord +et le côté sud. Voyez!...» + +Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses... + +«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous +êtes bien sages... + +-- Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu'il n'y +a qu'elle de gaie, ici.» + +Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle +cour. Nous avons le vieux donjon en face de nous. L'aspect en est +vraiment impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t- +on quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme +cette tour occupe le coin le plus important de toute la +fortification, on l'appelle encore la Tour du Coin... C'est le +morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette +agglomération d'ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que +partout ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c'est encore le +ciment romain qui les scelle... ce sont encore les pierres +entassées par les colons de César. + +«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c'est la +tour de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c'est le duc +qui en a fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses +du château pour résister à l'artillerie. Oh! je suis très +savante... Le vieux Bob a fait de cette tour son cabinet d'études. +C'est dommage, car nous aurions eu là une magnifique salle à +manger... Mais je n'ai jamais rien su refuser au vieux Bob!... Le +vieux Bob, ajoute-t-elle, c'est mon oncle... C'est lui qui veut +que je l'appelle comme ça, depuis que j'ai été toute petite... Il +n'est pas ici, en ce moment... Il est parti, il y a cinq jours, +pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces +anatomiques qu'il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles +du Muséum d'histoire naturelle de Paris... Ah! voici une +oubliette...» + +Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, +qu'elle appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel +un eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme +une femme à la fontaine. + +Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous +comprenions mieux -- moi, du moins, car Rouletabille, de plus en +plus indifférent à toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre +-- la disposition du fort d'Hercule. Comme cette disposition est +d'une importance capitale dans les incroyables événements qui vont +se produire presque aussitôt notre arrivée aux Rochers Rouges, je +vais mettre, tout d'abord, sous les yeux du lecteur le plan +général du fort tel qu'il a été tracé plus tard par Rouletabille +lui-même... + +Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la +Mortola. Pour l'isoler complètement de la terre, ceux-ci n'avaient +pas hésité à faire une île de cette presqu'île en coupant l'isthme +minuscule qui la reliait au rivage. + + + +Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, +fortification sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les +approches du pont-levis et des deux tours d'entrée. Cette +barbacane n'avait point laissé de trace. Et l'isthme, dans la +suite des siècles, avait retrouvé sa forme première; le pont-levis +avait été enlevé; le fossé avait été comblé. Les murs du château +d'Hercule épousaient la forme de la presqu'île, qui était celle +d'un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et +celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le +creusaient, si bien qu'une petite barque eût pu s'y abriter par +calme plat et quand elle ne craignait point que le ressac ne la +projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette +disposition était merveilleuse pour la défense qui n'avait guère, +dans ces conditions, à craindre l'escalade, de quelque côté que ce +fût. + +On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les +deux tours A et A' reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient +fort souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été +un peu réparées par la suite et venaient d'être mises en état +d'être habitées par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré +les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A +servait de logis aux concierges. Une petite porte s'ouvrait dans +le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de +se rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde +porte de chêne bardée de fer, dont les deux vantaux étaient +repliés depuis d'innombrables années contre le mur intérieur des +deux tours, ne servait plus de rien tant on l'avait trouvée +difficile à manier, et l'entrée du château n'était fermée que par +une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à +volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans +le château. Comme je l'ai dit, passé cette entrée, on se trouvait +dans une première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur +d'enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs +étaient loin d'avoir conservé leur hauteur première. Les courtines +anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient +remplacées par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on +montait de l'intérieur de la baille par des rampes assez douces. +Ces boulevards étaient encore couronnés d'un parapet percé de +meurtrières pour les petites pièces. Car cette transformation +avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où tout châtelain +devait commencer à compter sérieusement avec l'artillerie. Quant +aux tours B, B', B'' qui avaient longtemps encore conservé leur +homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles on +s'était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait +été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de +l'artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du +parapet des boulevards et l'on en avait fait des sortes de demi- +lunes. Cette opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors +de la construction d'un château moderne, appelé encore Château +Neuf bien qu'il fût en ruines, et cela pour déblayer la vue dudit +château. Ce Château Neuf était placé en C C'. + +Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui +aussi d'un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, +avaient mal poussé, brûlés par le vent et l'eau de mer. Quand on +se penchait au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le +tour de la propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait +corps, roc qui, lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte +que le château continuait à être aussi fermé que dans le temps où +les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur +des vieilles tours. La Louve avait été respectée, comme je l'ai +dit, et il n'était point jusqu'à son échauguette, restaurée, bien +entendu, qui ne dressât sa silhouette étrangement vieillotte au- +dessus de l'azur méditerranéen. J'ai dit aussi les ruines de la +chapelle. Les anciens communs W adossés au parapet entre B et B' +avaient été transformés en écuries et cuisines. + +Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château +d'Hercule. On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par +la poterne H que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier +et qui n'était, en somme, qu'un épais pavillon défendu autrefois +par la tour B'' et par une autre tour, située en C, et qui avait +entièrement disparu au moment de la construction du Château Neuf C +C'. Un fossé et un mur partaient alors de B'' pour aboutir en I à +la Tour de Charles le Téméraire, avançant, en C, en forme d'éperon +au milieu de la baille et barrant entièrement toute la première +cour qu'ils fermaient. Le fossé existait toujours, large et +profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la longueur du +Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. Une porte +centrale en D, maintenant condamnée, s'ouvrait sur un pont qui +avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les +communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait +été démoli ou s'était effondré, et, comme les fenêtres du château, +très élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs +épais barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la +seconde cour était restée aussi impénétrable que lorsqu'elle était +entièrement défendue par son mur d'enceinte, au moment où le +Château Neuf n'existait pas. + +Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, +comme les anciens guides du pays l'appelaient encore, était un peu +plus élevé que le niveau de la première. Le roc formait là une +assise plus haute, naturel piédestal de cette colonne colossale, +prodigieuse et noire, de ce Vieux Château, tout carré, tout droit, +d'un seul bloc, allongeant son ombre formidable sur le flot clair. +On ne pénétrait dans le Vieux Château F que par une petite porte +K. Les anciens du pays ne l'appelaient jamais autrement que la +Tour Carrée, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles +le Téméraire. Un parapet semblable à celui qui fermait la première +cour, reliait entre elles les tours B'', F et L, fermant également +la seconde. + +Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi- +hauteur, remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de +Charles le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques +services dans la guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises +de diamètre extérieurement et se composait d'une batterie basse +dont le sol était placé à une toise en contrebas du niveau +supérieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par +une pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes +portaient sur quatre gros piliers cylindriques. Sur cette chambre +s'ouvraient trois énormes embrasures pour trois gros canons. C'est +de cette salle octogone que Mrs. Edith eût voulu faire une vaste +salle à manger, car, si elle était admirablement fraîche à cause +de l'épaisseur des murs, qui était formidable, la lumière du +rocher et l'éblouissante clarté de la mer pouvaient y pénétrer à +volonté par ces embrasures-meurtrières qui avaient été agrandies +en carré et formaient maintenant des fenêtres garnies, elles +aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l'oncle de +Mrs. Edith s'était emparé pour y travailler et y caser ses +nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la +châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes +et des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin +suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles +sèches de palmiers, formait là un heureux abri. J'ai marqué, sur +le plan, d'une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de +bâtiments qui avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, +agencés et restaurés pour l'habitation immédiate. + +Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n'avait réparé en +C', au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour +les hôtes de passage. C'est là que Rouletabille et moi devions +coucher; quant à M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la +Tour Carrée dont nous aurons à parler d'une façon plus +particulière. + +Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient +réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au +premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance. + +Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous +fit traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets +défoncés, aux murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un +trumeau, une peinture écaillée, une tapisserie en loques, +attestaient l'ancienne splendeur du Château Neuf né de la +fantaisie d'un Mortola du grand siècle. En revanche, nos petites +chambres ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles en +avaient été nettoyées avec un soin qui me toucha. Propres et +hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de clair, meublées +sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup. J'ai dit +que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon. + +Comme je faisais le noeud de ma cravate, j'appelai Rouletabille, +lui demandant s'il était prêt. Je n'obtins aucune réponse. J'allai +dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu'il en était déjà +parti. Je me mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur +la Cour de Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée +seulement par son grand eucalyptus, dont, à cette heure, l'odeur +forte montait jusqu'à moi. Au-dessus du parapet du boulevard, +j'apercevais l'immense étendue des eaux silencieuses. La mer était +devenue d'un bleu un peu sombre à la tombée du soir, et les ombres +de la nuit étaient visibles à l'horizon de la côte italienne, +s'accrochant déjà à la pointe d'Ospédaletti. Aucun bruit, aucun +frisson, sur la terre et dans les cieux. Je n'avais observé encore +un pareil silence et une pareille immobilité de la nature qu'à la +minute qui précède les plus violents orages et le déchaînement de +la foudre. Cependant, nous n'avions rien de tel à craindre, et la +nuit s'annonçait, décidément, sereine... + +Mais quelle est cette ombre apparue? D'où vient ce spectre qui +glisse sur les eaux? Debout, à l'avant d'une petite barque qu'un +pêcheur fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j'ai +reconnu la silhouette de Larsan! Qui s'y tromperait, qui tenterait +de s'y tromper? Ah! il n'est que trop reconnaissable. Et si ceux +devant lesquels il vient ce soir étaient disposés à douter que ce +fût lui, il met une si menaçante coquetterie à s'exhiber dans +toute sa figure d'autrefois, qu'il ne les renseignerait pas +davantage en leur criant: «C'est moi!» + +Oh! oui, c'est lui! c'est lui! C'est le grand Fred. La barque, +silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château +fort. Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, +et puis elle dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi +vers les carrières des Rochers Rouges[1]. Et l'homme est toujours +debout, les bras croisés, la tête tournée vers la tour, apparition +diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s'approche +de lui par derrière, l'enveloppe de sa gaze légère et l'emporte. + +Maintenant, en baissant les yeux, j'aperçois deux ombres dans la +Cour du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la +petite porte de la Tour Carrée. L'une de ces ombres, la plus +grande, retient l'autre et supplie. La plus petite voudrait +s'échapper; on dirait qu'elle est prête à prendre son élan vers la +mer. Et j'entends la voix de Mme Darzac qui dit: + +«Prenez garde! C'est un piège qu'il vous tend. Je vous défends de +me quitter, ce soir!...» + +Et la voix de Rouletabille: + +«Il faudra bien qu'il aborde au rivage. Laissez-moi courir au +rivage! + +-- Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde. + +-- Tout ce qu'il faudra.» + +Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée: + +«Je vous défends de toucher à cet homme!» + +Et je n'entends plus rien. + +Je suis descendu et j'ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la +margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m'a pas répondu, +comme il lui arrive quelquefois. Je m'en fus dans la baille, et +là, je rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria +de loin: + +«Eh bien! L'avez-vous vu? + +-- Oui, je l'ai vu, fis-je. + +-- Et elle, elle, savez-vous si elle l'a vu? + +-- Elle l'a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! +Quelle audace!» + +Robert Darzac en tremblait encore de l'avoir vu. Il me dit +qu'aussitôt qu'il l'avait aperçu, il avait couru comme un fou au +rivage, mais qu'il n'était pas arrivé à temps à la pointe de +Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement. +Mais déjà Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde, +anxieux de l'état d'esprit dans lequel il allait la retrouver. +Cependant, il revenait presque aussitôt, triste et abattu. La +porte de son appartement était fermée. Sa femme désirait être +seule un instant. + +«Et Rouletabille? demandai-je. + +-- Je ne l'ai pas vu!» + +Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui +avait emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour +détourner le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions +sur le ménage Rance, auxquelles il finit par répondre. + +C'est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le +procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, +et comment, un beau soir, il s'était trouvé dans un banquet de +famille, à côté d'une jeune personne romanesque qui l'avait séduit +immédiatement par un tour d'esprit littéraire qu'il avait rarement +rencontré chez ses belles compatriotes. Elle n'avait rien de ce +type alerte, désinvolte, indépendant et audacieux qui devait +aboutir à la «fluffy-ruffles», si en honneur de nos jours. Un peu +dédaigneuse, douce et mélancolique, d'une pâleur intéressante, +elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes de Walter Scott, +lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. Ah! certes, +elle retardait, elle retardait d'une façon délicieuse. Comment +cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement +Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont +là les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir +amoureux, Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se +griser abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, +laisser échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria +soudain, et à haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le +lendemain, Arthur Rance faisait faire officiellement ses excuses à +Miss Edith, et jurait qu'il ne boirait plus que de l'eau: il +devait tenir ce serment. + +Arthur Rance connaissait de longue date l'oncle, ce vieux brave +homme de Munder, le vieux Bob, comme on l'avait surnommé à +l'Université, un type extraordinaire qui était aussi célèbre par +ses aventures d'explorateur que par ses découvertes de géologue. +Il était doux comme un mouton, mais n'avait pas son pareil pour +chasser le tigre des pampas. Il avait passé la moitié de son +existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez les Patagons, à +la recherche de l'homme tertiaire ou tout au moins de son +squelette, non point de l'anthropopithèque ou de quelque autre +pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien +de l'homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos +jours la planète, de l'homme, enfin, contemporain des prodigieux +mammifères qui sont apparus sur le globe avant l'époque +quaternaire. Il revenait généralement de ces expéditions avec +quelques caisses de cailloux et un bagage respectable de tibias et +de fémurs sur lesquels le monde savant bataillait, mais aussi avec +une riche collection de «peaux de lapin», comme il disait, qui +attestait que le vieux savant à lunettes savait encore se servir +d'armes moins préhistoriques que la hache en silex ou le perçoir +du troglodyte. Aussitôt de retour à Philadelphie, il reprenait +possession de sa chaire, se courbait sur ses bouquins, sur ses +cahiers et, maniaque comme un «rond-de-cuir», dictait son cours, +s'amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches élèves +les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais, +mais qu'il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint +son but -- qu'il visait -- on voyait apparaître au-dessus de son +pupitre sa bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d'or, +le large rire silencieux de sa bouche joviale. + +Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui- +même, qui avait été l'élève du vieux Bob, mais qui ne l'avait pas +revu depuis de nombreuses années, quand il fit la connaissance de +Miss Edith; et, si je les rapporte si complètement ici, c'est que, +par une suite de circonstances fort naturelles, nous allons +retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges. + +Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut +présenté et où il se conduisit d'une façon aussi incohérente, ne +s'était montrée peut-être si mélancolique que parce qu'elle venait +de recevoir de fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis +quatre ans, ne se décidait pas à revenir de chez les Patagons. +Dans sa dernière lettre, il lui disait qu'il était bien malade et +qu'il désespérait de la revoir avant de mourir. On pourrait être +tenté de penser qu'une nièce au coeur tendre, dans ces conditions, +eût pu s'abstenir de paraître à un banquet, si familial fût-il +mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant +reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était revenu de si loin, +toujours si bien portant, qu'on ne lui tiendra certainement point +rigueur de ce que sa tristesse ne l'eût point, ce soir-là, retenue +à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une nouvelle +lettre, elle décida de partir et d'aller rejoindre, toute seule, +son oncle, au fond de l'Araucanie. Pendant ces trois mois, il +s'était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été +touchée des remords d'Arthur Rance et de sa persistance à ne plus +boire que de l'eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes +d'intempérance de ce gentleman n'avaient été prises qu'à la suite +d'un désespoir d'amour, et cette circonstance lui avait plu par- +dessus tout. Ce caractère romanesque dont j'ai parlé tout à +l'heure devait servir rapidement les desseins d'Arthur Rance; et, +au moment du départ de Miss Edith pour l'Araucanie, nul ne +s'étonna de ce que l'ancien élève du vieux Bob accompagnât sa +nièce. Si les fiançailles n'étaient pas encore officielles, c'est +qu'elles n'attendaient pour le devenir que la bénédiction du +géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à San-Luis +l'excellent oncle. Il était d'une humeur charmante et d'une santé +florissante. Rance, qui ne l'avait pas revu depuis si longtemps, +eut le toupet de lui dire qu'il avait rajeuni, ce qui est le plus +habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris +qu'elle s'était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l'oncle +fut remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage +fut célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance +décida d'y faire leur voyage de noces. Et c'est ainsi qu'ils +trouvèrent, comme il sera conté tout à l'heure, une occasion +scientifique de se fixer aux environs de Menton, non point en +France, mais à cent mètres de la frontière, en Italie, devant les +Rochers Rouges. + +La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de +nous, nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de +laquelle, ce soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes +tous réunis, moins le vieux Bob, absent du fort d'Hercule, +Mrs. Edith nous demanda si quelqu'un de nous avait aperçu une +petite barque qui avait fait le tour du château et dans laquelle +se trouvait un homme debout. L'attitude singulière de cet homme +l'avait frappée. Comme personne ne lui répondit, elle reprit: + +«Oh! je saurai qui c'est, car je connais le marin qui conduisait +la barque. C'est un grand ami du vieux Bob. + +-- Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame? + +-- Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. +Les gens du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais +vous répéter dans leur impossible patois, mais je me le suis fait +traduire. Cela veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli +nom, n'est-ce pas?» + + + + +VII +De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille +pour défendre le fort d'Hercule contre une attaque ennemie. + +Rouletabille n'eut même point la politesse de demander +l'explication de cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans +les plus sombres réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! +Drôles de gens! Les grâces languissantes de Mrs. Edith ne +suffirent point à nous galvaniser. Il y avait là deux nouveaux +ménages, quatre amoureux qui auraient dû être la gaieté de +l'heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus +tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, même sur +celui d'entre nous qui ne le savait point si proche. + +Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, +depuis qu'il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne +pouvait se débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point +m'avancer beaucoup, en prétendant que la première victime du drame +du Glandier et la plus malheureuse de toutes était le professeur +Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la science, l'amour +du travail, et -- ruine plus affreuse que toutes les autres -- la +religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle avait été +pour lui l'objet d'un si constant orgueil. Il l'avait associée +pendant tant d'années, vierge sublime, à sa recherche de +l'inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de cette +définitive volonté qu'elle avait eue de refuser sa beauté à +quiconque eût pu l'éloigner de son père et de la science! Et, +quand il en était encore à considérer avec extase un pareil +sacrifice, il apprenait que, si sa fille refusait de se marier, +c'est qu'elle l'était déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde +avait décidé de tout avouer à son père et de lui confesser un +passé qui devait, aux yeux du professeur déjà averti par le +mystère du Glandier, éclairer le présent d'un éclat bien tragique, +le jour où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui +avait raconté le drame de son coeur et de sa jeunesse, le +professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants son +enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête +adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait +expié sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu'elle +ne lui avait jamais été plus précieuse que depuis qu'il savait ce +qu'elle avait souffert. Et elle s'en était allée un peu consolée. +Mais lui, resté seul, se releva un autre homme... un homme seul, +tout seul... l'homme seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa +fille et ses dieux! + +Il l'avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui +avait été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde +s'efforçait-elle de réchauffer son père d'une tendresse plus +ardente. Elle sentait bien qu'il ne lui appartenait plus, que son +regard se détournait d'elle, que ses yeux vagues fixaient dans le +passé une image qui n'était plus la sienne, mais qui l'avait été, +hélas! Et que, s'ils revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c'était +pour apercevoir à ses côtés, non point la figure respectée d'un +honnête homme, mais la silhouette éternellement vivante, +éternellement infâme, de l'autre! De celui qui avait été le +premier mari, de celui qui lui avait volé sa fille!... Il ne +travaillait plus!... Le grand secret de la Dissociation de la +matière qu'il s'était promis d'apporter aux hommes retournerait au +néant d'où, un instant, il l'avait tiré, et les hommes iraient, +répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo +nihil! + +Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel +il nous était servi, cadre sombre, éclairé d'une lampe gothique, +de vieux candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse +garnis de tapisseries d'Orient et contre lesquels s'appuyaient de +vieilles armoires datant de la première invasion sarrasine, et des +sièges à la Dagobert. + +À tour de rôle, j'examinais les convives, et ainsi +m'apparaissaient les causes particulières de la tristesse +générale. M. et Mme Robert Darzac étaient à côté l'un de l'autre. +La maîtresse de céans n'avait évidemment point voulu séparer des +époux aussi neufs, dont l'union ne datait que de l'avant-veille. +Des deux, je dois dire que le plus désolé était, sans contredit, +notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme Darzac, +elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques +réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à +ce propos, qu'après la scène à laquelle j'avais assisté du haut de +ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m'attendais à voir +celle-ci plus atterrée... quasi anéantie par cette vision +menaçante d'un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, +je constatais une remarquable différence entre l'aspect effaré +sous lequel elle nous était apparue précédemment à la gare, par +exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid. +On eût dit que cette apparition l'avait plutôt soulagée et quand +je fis part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le +jeune reporter fut de mon avis et m'expliqua cette apparente +anomalie de la façon la plus simple. Mathilde ne devait rien tant +redouter que de redevenir folle, et la certitude cruelle où elle +était maintenant de ne pas avoir été victime de l'hallucination de +son cerveau troublé avait certainement servi à lui rendre un peu +de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan +vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu'elle avait +eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j'achevais +ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à +fait hantée par cette idée qu'elle redevenait folle! Rouletabille, +me racontant cette entrevue, m'avoua qu'il n'avait pu lui rendre +quelque tranquillité qu'en prenant le contre-pied de tout ce +qu'avait fait Robert Darzac, c'est-à-dire en ne lui cachant point +que ses yeux avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand +elle sut que Robert Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité +que par la crainte qu'elle n'en fût épouvantée et qu'il avait été +le premier à télégraphier à Rouletabille de venir à leur secours, +elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s'y méprendre à un +sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait +soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès +de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. +Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au jeune +homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par +toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu'il +repoussait, d'un mot, la folie qui rôdait toujours autour d'elle +et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C'est dans +ce moment qu'ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la +fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils +l'avaient d'abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis +un cri de rage s'était échappé de la gorge angoissée de +Rouletabille et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à +l'homme! Nous avons vu comment Mathilde l'avait retenu, +s'accrochant à lui jusque sur le parapet... Évidemment, c'était +horrible, cette résurrection naturelle de Larsan, mais moins +horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle d'un +Larsan qui n'existerait que dans son cerveau malade!... Elle ne +voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était! + +À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants +impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de +M. Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle +était pleine d'attention, le servant elle-même, avec un admirable +et sérieux sourire, veillant à ce qu'il n'eût point la vue +fatiguée par l'approche trop brusque d'une lumière. Robert la +remerciait et semblait, je dois bien le constater, affreusement +malheureux. Et j'étais bien obligé de me rappeler que le +malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à +Mme Darzac qu'avant d'être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel- +Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois +transatlantiques, devant les hommes. + +Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup +affreux à un bonheur qui n'était encore qu'en expectative, il +avait pleinement réussi!... Et, peut-être, en historien exact de +l'événement, devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à +l'honneur de Mathilde, que ce n'est point seulement l'état de +désarroi où se trouvait son esprit à la suite de la réapparition +de Larsan, qui l'incita à faire comprendre à Robert Darzac, le +premier soir où ils se trouvèrent face à face -- enfin seuls! -- +dans l'appartement de la Tour Carrée, que cet appartement était +assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce +fut encore le sentiment du devoir, c'est-à-dire de ce qu'ils se +devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la +plus auguste des décisions! J'ai déjà dit que Mathilde Stangerson +avait été très religieusement élevée, non point par son père qui +était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les femmes et +surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études auxquelles +elle s'était livrée par la suite, aux côtés du professeur, +n'avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s'était bien +gardé d'influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l'esprit de sa +fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable +de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, +ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des +Pasteur et des Newton. Et elle disait couramment que, s'il était +prouvé que tout venait de rien, c'est-à-dire de l'éther +impondérable, et retournait à ce rien, pour en ressortir +éternellement, grâce à un système qui se rapprochait d'une façon +singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait à +prouver que ce rien, origine de tout, n'avait pas été créé par +Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien, +le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J'aurais peut- +être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si +elles n'avaient été d'un appoint certain dans les résolutions +qu'elle eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les +hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant Dieu était +encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle +était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l'assentiment +de son confesseur, en veuve. Et voilà qu'elle n'était plus veuve, +mais bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n'était +point irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux +attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective d'un sort meilleur +qui serait arrangé comme il convient par la cour de Rome, à +laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent, +soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, +M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de +la Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu'il n'en fallait +peut-être point davantage pour expliquer l'irrémédiable mélancolie +de Robert et les soins consolateurs de Mathilde. + +Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, +j'en soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de +Mme Darzac, mes yeux s'en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur- +William Rance, et ma pensée déjà s'emparait d'un nouveau sujet +d'observation, lorsque le maître d'hôtel vint nous annoncer que le +concierge Bernier demandait à parler tout de suite à Rouletabille. +Celui-ci se leva aussitôt, s'excusa, et sortit. + +«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!» + +On se rappelle, en effet, que ces Bernier -- l'homme et la femme - +- étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des- +Bois. J'ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment +Rouletabille les avait fait remettre en liberté, alors qu'ils +étaient accusés de complicité dans l'attentat du pavillon de la +Chênaie. Leur reconnaissance pour le jeune reporter, à cette +occasion, avait été des plus grandes, et Rouletabille avait pu, +dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson répondit à +mon interpellation en m'apprenant que tous ses domestiques avaient +quitté le Glandier qu'il avait à jamais abandonné. Comme les Rance +avaient besoin de concierges pour le fort d'Hercule, le professeur +avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il +n'avait jamais eu à se plaindre, en dehors d'une petite histoire +de braconnage qui avait failli tourner si mal pour eux. +Maintenant, ils logeaient dans l'une des tours de la poterne +d'entrée dont ils avaient fait leur loge et d'où ils surveillaient +le mouvement d'entrée et de sortie du fort d'Hercule. + +Rouletabille n'avait pas paru le moins du monde étonné quand le +maître d'hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un +mot: c'était donc, pensai-je, qu'il était déjà au fait de leur +présence aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais -- sans en +être stupéfait, du reste -- que Rouletabille avait sérieusement +employé les quelques minutes pendant lesquelles je le croyais dans +sa chambre et que j'avais consacrées, moi, à ma toilette ou à +d'inutiles bavardages avec M. Darzac. + +Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se +demandait si cette absence ne coïncidait point avec quelque +événement important relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac +était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait fâcheusement +impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de +manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire +que Mr Arthur Rance et sa femme n'étaient point au courant de tous +les malheurs de la fille du professeur Stangerson. On avait, +naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage secret +de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C'était là un +secret de famille. Mais ils savaient mieux que n'importe qui -- +Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme +parce que son mari le lui avait raconté -- avec quel acharnement +le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait +être un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s'expliquaient +naturellement aux yeux d'Arthur Rance par une passion désordonnée, +et il ne faut point s'étonner qu'un homme qui avait été si +longtemps épris de Mathilde que le phrénologue américain n'eût +point cherché à l'attitude de Larsan d'autre explication que celle +d'un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs. Edith, je me +rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du drame du +Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait bien le +dire son mari. Pour qu'elle pensât comme celui-ci, il eût fallu +qu'elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui +d'Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que +j'observais à loisir, sans qu'elle s'en doutât, disait: «Mais, +enfin! qu'a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des +sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs +d'hommes, pendant de si longues années?... Eh quoi! la voilà donc +cette femme pour laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, +on s'enivre; et pour laquelle on se fait condamner, innocent? +Qu'a-t-elle de plus que moi qui n'ai su que me faire platement +épouser par un mari que je n'aurais jamais eu si elle ne l'avait +pas repoussé? Oui, qu'a-t-elle? Elle n'a même plus la jeunesse! Et +cependant, mon mari m'oublie pour la regarder encore!» Voilà ce +que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari +regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la +langoureuse Mrs. Edith! + +Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de +faire au lecteur. Il est bon qu'il sache les sentiments qui +habitent le coeur de chacun, dans le moment que chacun va avoir un +rôle à jouer dans l'étrange et inouï drame qui se prépare dans +l'ombre, dans l'ombre qui enveloppe le fort d'Hercule. Et encore, +je n'ai rien dit du vieux Bob, ni du prince Galitch, mais leur +tour, n'en doutez point, viendra. C'est que j'ai pris comme règle, +dans une affaire aussi considérable, de ne peindre choses et gens +qu'au fur et à mesure de leur apparition au cours des événements. +Ainsi le lecteur passera par toutes les alternatives, que +quelques-uns de nous ont connues, d'angoisse et de paix, de +mystère et de clarté, d'incompréhension et de compréhension! Tant +mieux si la lumière définitive se fait dans l'esprit du lecteur +avant l'heure où elle m'est apparue. Comme il disposera, ni plus +ni moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera +prouvé à lui-même qu'il jouit d'un cerveau digne du crâne de +Rouletabille. + +Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et +nous nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre +pensée qui était des plus troubles. Mathilde s'enquit +immédiatement de Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, +et je l'accompagnai jusqu'à l'entrée du fort. M. Darzac et +Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris congé de nous. +Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre +comme nous arrivions sous la voûte. La nuit était claire, toute +illuminée de lune. Cependant, on avait allumé des lanternes sous +la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et nous +entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui +l'entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix, +après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui +halent les barques sur la jetée, à l'entrée des ports. Enfin, un +grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une +cloche. C'étaient les deux vantaux de l'énorme porte de fer qui +venaient de se rejoindre pour la première fois, depuis plus de +cent ans. + +Mrs. Edith s'étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et +demanda ce qu'était devenue la grille qui faisait jusqu'alors +fonction de porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle +comprit qu'elle n'avait qu'à se taire, ce qui ne l'empêcha point +de murmurer: «Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un +siège?» Mais Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans +la baille, et nous annonçait, en riant, que, si nous avions par +hasard le désir d'aller faire un tour en ville, il fallait pour ce +soir-là y renoncer, attendu que ses ordres étaient donnés et que +nul ne pouvait plus sortir du château, ni y entrer. Le père +Jacques, ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, était +chargé par lui d'exécuter la consigne et chacun savait qu'il était +impossible de séduire ce vieux serviteur. C'est ainsi que j'appris +que le père Jacques, que j'avais connu au Glandier, avait +accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de valet de +chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de la +Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille +avait changé tout cela, et c'était le père Jacques, maintenant, +qui avait pris la place des concierges dans la tour A. + +«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée. + +-- Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre +d'entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour +Carrée!... répondit Rouletabille. + +-- Mais la Tour Carrée n'a pas besoin de concierges! s'écria +Mrs. Edith, dont l'ahurissement était sans bornes. + +-- C'est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter +sans explication. + +Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu'il +devait mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si +l'on prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, +on ne pouvait guère y parvenir sans l'aide intelligente de +Mrs. Edith. Enfin, il était bon que chacun, désormais, au fort +d'Hercule, fût préparé à tout, autrement dit, ne fût surpris par +rien! + +Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes +à la poterne du jardinier. J'ai dit que cette poterne H commandait +l'entrée de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu'à cet +endroit le fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un +pont-levis. Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que +le lendemain il ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis! + +Dans le moment même, il s'occupait de faire fermer, par les gens +du château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en +attendant mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l'on +avait sortis de la bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se +barricadait et Rouletabille était seul maintenant à en rire tout +haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par son mari, ne +disait plus rien, se contentant de s'amuser in petto +prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux +château fort en place imprenable parce qu'ils redoutaient +l'approche d'un homme, d'un seul homme!... C'est que Mrs. Edith ne +connaissait point cet homme-là et qu'elle n'avait pas passé par le +Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres -- et Arthur Rance +lui-même était de ceux-là -- ils trouvaient tout naturel et +absolument raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre +l'inconnu, contre le mystère, contre l'invisible, contre ce on ne +savait quoi qui rôdait dans la nuit, autour du fort d'Hercule! + +À cette poterne, Rouletabille n'avait placé personne, car il se +réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il +pouvait surveiller et la première et la seconde cour. C'était un +point stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait +parvenir du dehors jusqu'aux Darzac qu'en passant d'abord par le +père Jacques, en A, par Rouletabille en H, et par le ménage +Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carrée. Le jeune +homme avait décidé que les veilleurs désignés ne se coucheraient +pas. Comme nous passions près du puits de la Cour du Téméraire, je +vis à la clarté de la lune qu'on avait dérangé la planche +circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur la margelle, un seau +attaché à une corde. Rouletabille m'expliqua qu'il avait voulu +savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu'il y +avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n'avait +aucune relation avec l'élément salé. Il fit quelques pas alors +avec Mme Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la +Tour Carrée. M. Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec +nous, ainsi qu'Arthur Rance. Quelques phrases d'excuses à +l'adresse de Mrs. Edith firent comprendre à celle-ci qu'on la +priait poliment de s'aller coucher, ce qu'elle fit d'une grâce +assez nonchalante et en saluant Rouletabille d'un ironique: +«Bonsoir, monsieur le capitaine!» + +Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna +vers la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c'était une +pièce fort obscure, basse de plafond, où l'on se trouvait +merveilleusement blottis pour voir sans être vus. Là, Arthur +Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi, dans la nuit, sans même +avoir allumé une lanterne, nous tînmes notre premier conseil de +guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner à cette +réunion d'hommes effarés, réfugiés derrière les pierres de ce +vieux château guerrier. + +«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; +personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. +Si l'on parvenait à franchir la première porte gardée par le père +Jacques sans qu'il s'en aperçût, nous serions immédiatement +avertis par l'avant-poste que j'ai établi au milieu même de la +baille, dissimulé dans les ruines de la chapelle. Oui, j'ai placé +là votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu'on +m'a dit, qu'on peut être sûr de cet homme? Dites-moi, je vous +prie, votre avis?...» + +J'écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison. +C'était vrai qu'il s'improvisait notre capitaine et voilà que, +d'emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d'assurer la +défense de la place. Certes! j'imagine qu'il n'avait point envie +de la rendre, à n'importe quel prix, et qu'il était parfaitement +disposé à se faire sauter en notre compagnie, plutôt que de +capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que c'était là! +Et, en vérité, il fallait être tout à fait brave pour entreprendre +de défendre le fort d'Hercule contre Larsan, plus brave que s'il +se fût agi de mille assiégeants, comme il arriva à l'un des comtes +de la Mortola qui n'eût, pour débarrasser la place, qu'à faire +donner grosses pièces, couleuvrines et bombardes et puis à charger +l'ennemi déjà à moitié défait par le feu bien dirigé d'une +artillerie qui était l'une des plus perfectionnées de l'époque. +Mais là, aujourd'hui, qui avions-nous à combattre? Des ténèbres! +Où était l'ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni +viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre +l'offensive, ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous +restait qu'à nous garder, à nous enfermer, à veiller et à +attendre! + +Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu'il répondait de +son jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d'être +couvert de ce côté, prit son temps pour nous expliquer d'abord +d'une façon générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira +trois ou quatre bouffées rapides et dit: + +«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s'être montré si +insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme +pour nous défier, s'en tiendra à cette manifestation platonique? +Se contentera-t-il d'un succès moral qui aura porté le trouble, la +terreur et le découragement dans une partie de la garnison? Et +disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D'abord, parce +que ce n'est point dans son caractère essentiellement combatif, et +qui ne se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que +rien ne le force à disparaître! Songez qu'il peut tout contre +nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui, que nous défendre +et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous +n'avons, en effet, aucun secours à attendre du dehors. Et il le +sait bien; c'est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui +pouvons-nous appeler à notre aide? + +-- Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, +car il pensait bien que, si cette hypothèse n'avait pas été encore +envisagée par Rouletabille, c'est qu'il devait y avoir quelque +obscure raison à cela. + +Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n'était +point non plus exempt de reproche. Et il dit, d'un ton glacé qui +renseigna définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa +proposition: + +«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n'ai point, à +Versailles, sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, +aux Rochers Rouges, à la justice italienne.» + +Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l'ai dit, le premier +mariage de la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, +comme nous, toute l'impossibilité où nous étions de révéler +l'existence de Larsan sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie +de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus +redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués +du procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour +qu'il fût à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout +d'intéresser à nouveau le public à ce que l'on avait appelé Le +Mystère de Mademoiselle Stangerson. + +Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait +par un de ces secrets terribles qui décident de l'honneur ou de la +mort des gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre. + +Il s'inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; +mais ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance +était prêt à combattre pour la cause de Mathilde comme un noble +chevalier qui s'inquiète peu des raisons de la bataille, du moment +qu'il meure pour sa belle. Du moins, j'interprétai ainsi son +geste, persuadé que l'Américain, malgré son récent mariage, était +loin d'avoir oublié son ancienne passion. + +M. Darzac dit: + +«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu'on le +réduise à merci, soit qu'on passe avec lui un traité de paix, soit +qu'on le tue!... Mais la première condition de sa disparition est +le secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai +l'interprète de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde +pour que M. Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des +coups de ce bandit! + +-- Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua +Rouletabille. M. Stangerson ne saura rien!...» + +On s'occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce +qu'on pouvait attendre d'eux. Heureusement, le père Jacques et les +Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne +s'étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à +Mrs. Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y +avait bien encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il +avait accompagné son maître à Paris et ne devait revenir qu'avec +lui. + +Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec +Bernier qui se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et +revint s'asseoir au milieu de nous. + +«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j'ai fait +une reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de +la porte Nord, d'une défense naturelle et sociale merveilleuse et +qui remplace avantageusement l'ancienne barbacane du château. Nous +avons là, à cinquante pas, du côté de l'Occident, les deux postes +frontières des douaniers français et italiens dont l'inexorable +vigilance peut nous être d'un grand secours. Le père Bernier est +tout à fait bien avec ces braves gens et je suis allé avec lui les +interroger. Le douanier italien ne parle que l'italien, mais le +douanier français parle les deux langues, plus le jargon du pays, +et c'est ce douanier (qui s'appelle, m'a dit Bernier, Michel) qui +nous a servi de truchement général. Par son intermédiaire, nous +avons appris que nos deux douaniers s'étaient intéressés à la +manoeuvre insolite, autour de la presqu'île d'Hercule, de la +petite barque de Tullio, surnommé Le Bourreau de la Mer. Le vieux +Tullio est une des anciennes connaissances de nos douaniers. C'est +le plus habile contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir, +dans sa barque, un individu que les douaniers n'avaient jamais vu. +La barque, Tullio et l'inconnu ont disparu du côté de la pointe de +Garibaldi. J'y suis allé avec le père Bernier, et, pas plus que +M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n'avons rien aperçu. +Cependant Larsan a dû débarquer... J'en ai comme le pressentiment. +Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a abordé +près de la pointe de Garibaldi... + +-- Vous en êtes sûr? s'écria M. Darzac. + +-- À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je. + +-- Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa +proue dans le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber +de son bord le réchaud à pommes de pin que j'ai retrouvé et que +les douaniers ont reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer +les eaux quand il pêche la pieuvre, par les nuits calmes. + +-- Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac... Il est +aux Rochers Rouges!... + +-- En tout cas, si la barque l'a laissé aux Rochers Rouges, il +n'en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des +douaniers sont placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers +Rouges en France, de telle sorte que nul n'y peut passer de jour +ou de nuit sans en être aperçu. Vous savez, d'autre part, que les +Rochers Rouges forment cul-de-sac et que le sentier s'arrête +devant ces rochers, à trois cents mètres environ de la frontière. +Le sentier passe entre les rochers et la mer. Les rochers sont à +pic et constituent une falaise d'une soixantaine de mètres de +hauteur. + +-- Certes! fit Arthur Rance, qui n'avait encore rien dit, et qui +semblait très intrigué, il n'a pu escalader la falaise. + +-- Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans +la falaise des poches profondes. + +-- Je l'ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné +tout seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier. + +-- C'était imprudent, remarquai-je. + +-- C'était par prudence! corrigea Rouletabille. J'avais des choses +à dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un +tiers... Bref, je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les +grottes, j'ai appelé Larsan. + +-- Vous l'avez appelé! s'écria Arthur Rance. + +-- Oui! je l'ai appelé dans la nuit commençante, j'ai agité mon +mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. +Mais est-ce qu'il ne m'a point entendu? Est-ce qu'il n'a point vu +mon drapeau?... Il n'a pas répondu. + +-- Il n'était peut-être plus là, hasardai-je. + +-- Je n'en sais rien!... J'ai entendu du bruit dans une grotte!... + +-- Et vous n'y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance. + +-- Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien, +n'est-ce pas? que ce n'est point parce que j'ai peur de lui... + +-- Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d'un même +mouvement, et qu'on en finisse une bonne fois! + +-- Je crois, fit Arthur Rance, que nous n'avons jamais eu une +meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui +ce que nous voudrons, au fond des Rochers Rouges!» + +Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j'attendais ce +qu'allait dire Rouletabille. D'un geste il les calma et les pria +de se rasseoir... + +«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n'aurait pas agi +autrement qu'il ne l'a fait, s'il avait voulu nous attirer ce soir +dans les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il +débarque presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous +eût crié en passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux +Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!...» qu'il n'aurait peut- +être pas été plus explicite ni plus éloquent! + +-- Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui +s'avoua, du reste, profondément touché par l'argument de +Rouletabille... et il ne s'est pas montré. Il s'y cache, méditant +quelque crime abominable pour cette nuit... Il faut le déloger de +là. + +-- Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers +Rouges n'a produit aucun résultat, parce que j'y suis allé seul... +mais que nous y allions tous et nous pourrons trouver un résultat +à notre retour... + +-- À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas. + +-- Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous +aurons laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la +retrouverions peut-être plus!... Oh! ajouta-t-il, dans le silence +général, ce n'est là qu'une hypothèse. En ce moment, il nous est +défendu de raisonner autrement que par hypothèse...» + +Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. +Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une +grosse bêtise, nous allions peut-être à un désastre... + +Rouletabille s'était levé, pensif. + +«Au fond, finit-il par dire, nous n'avions rien de mieux à faire +pour cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, +car je veux que la place soit mise en état de défense absolue dès +demain. J'ai fait fermer la porte de fer et je la fais garder par +le père Jacques. J'ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. +J'ai rétabli ici un barrage, sous la poterne, le seul point +vulnérable de la seconde enceinte et je garderai moi-même ce +barrage. Le père Bernier veillera toute la nuit à la porte de la +Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a de très bons yeux, et à +laquelle j'ai fait encore donner une lunette marine, restera +jusqu'au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair +s'installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la +terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il +surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les +boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se +rendront dans la baille et devront se promener jusqu'à l'aurore, +le premier sur le boulevard de l'Ouest, le second sur celui de +l'Est, boulevards qui bornent la première cour du côté de la mer. +Le service sera dur cette nuit, parce que nous ne sommes pas +encore organisés. Demain nous dresserons un état de notre petite +garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons disposer en +toute sécurité. S'il y a des domestiques douteux, on les fera +sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en +cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils, +revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de +garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond +pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n'y +a point de mot de passe, c'est inutile. Pour passer, il suffira de +crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n'y aura +que nous qui aurons le droit de passer. Dès demain matin, je ferai +dresser, à l'entrée intérieure de la porte Nord, la grille qui +fermait jusqu'à ce soir son entrée extérieure, -- entrée qui est +close, désormais, par la porte de fer; et, dans la journée, les +fournisseurs ne pourront franchir la voûte au-delà de la grille: +ils déposeront leur marchandise dans la petite loge de la tour où +j'ai gîté le père Jacques. À sept heures, tous les soirs, la porte +de fer sera fermée. Demain matin, également, Mr Arthur Rance +donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons et +charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun +prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce +monde sera également compté avant sept heures du soir, heure à +laquelle devra avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. +Dans cette journée, les ouvriers devront entièrement achever leur +travail, qui consistera à me fabriquer une porte pour ma poterne, +à réparer une légère brèche du mur qui joint le Château Neuf à la +Tour du Téméraire, et une autre petite brèche, qui se trouve +située près de l'ancienne Tour Ronde de coin (B sur le plan) qui +défend l'angle nord-ouest de la baille. Après quoi, je serai +tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de quitter le +château jusqu'à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je pourrai +tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la +recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux +armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir... +Moi, j'ai prêté mon revolver au père Bernier, qui se promènera +devant la porte de l'appartement de Mme Darzac...» + +Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu +un pareil langage dans la bouche de Rouletabille n'aurait point +manqué de traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui +l'écoutaient! Mais, je le répète, si celui-là avait vécu la nuit +de la galerie inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il +aurait fait comme moi: il eût chargé son revolver, et attendu le +jour sans faire le malin! + + + + +VIII +Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer. + +Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous +faisions les cent pas, le long des parapets, sous la lune, +examinant attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant +avec anxiété les moindres bruits de la nuit, la respiration de la +mer, le vent du large qui commença à chanter vers trois heures du +matin. Mrs. Edith, qui s'était levée, vint alors rejoindre +Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m'appela, me donna la garde +de la poterne et de Mrs. Edith et s'en fut faire une ronde. +Mrs. Edith était de la plus charmante humeur du monde. Le sommeil +lui avait fait du bien et elle semblait s'amuser follement de la +figure blafarde qu'elle venait de trouver à son mari auquel elle +avait porté un verre de whisky. + +«Oh! c'est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses +petites mains. C'est très amusant!... Ce Larsan, comme je voudrais +le connaître!...» + +Je ne pus m'empêcher de frissonner en entendant un pareil +blasphème. Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne +doutent de rien, et qui, dans leur inconscience, insultent au +destin. Ah! la malheureuse, si elle s'était doutée! + +Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter +d'affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque +l'occasion s'en présente, je me permettrai de faire connaître au +lecteur historiquement, si je puis me servir ici d'une expression +qui rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont +certains, à l'occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le +Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l'existence en doute. +Comme ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des +hauteurs que quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j'estime +qu'il est de mon devoir de préparer l'esprit du lecteur à admettre +en fin de compte que je ne suis que le vulgaire rapporteur d'une +affaire unique dans le monde, et que je n'invente rien. Au +surplus, Rouletabille, dans le cas où j'aurais la sotte prétention +d'ajouter à une aussi prodigieuse et naturelle histoire quelque +ornement imaginaire, s'y opposerait et me dirait mon fait, raide +comme balle. Des intérêts trop considérables sont en jeu et le +fait d'une telle publication doit entraîner de trop redoutables +conséquences pour que je ne m'astreigne point à une narration +sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux qui +pourraient croire à quelque roman policier -- l'abominable mot a +été prononcé -- au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et +André Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre +là d'admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont, +certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne +faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises +Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l'élégant bandit avait +donné une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n'avons +qu'à ouvrir la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes +rendus des grands quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné +par la Cour d'assises de la Seine à dix ans de travaux forcés, +pour être renseignés sur le type. Alors, on comprendra qu'il n'y a +plus rien à inventer sur un homme quand on peut raconter une +pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant désormais «son +genre», c'est-à-dire sa façon d'opérer et son audace sans seconde, +se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre +Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis. + +M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes +criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à +Ballmeyer. + +Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n'est point arrivé à +l'escroquerie, comme tant d'autres, après avoir parcouru les dures +étapes de la misère. Fils d'un riche commissionnaire de la rue +Molay, il aurait pu rêver d'autres destinées; mais sa vocation, +c'était la mainmise sur l'argent d'autrui. Tout jeune, il se +destina à l'escroquerie comme d'autres se destinent à l'École des +Mines. Son début fut un coup de génie. L'histoire est incroyable - +- Ballmeyer subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de +son père, puis prenant le train pour Lyon, avec l'argent volé, et +écrivant à l'auteur de ses jours: + +«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon +fils, commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, +soustrait, dans le bureau ambulant, une lettre à votre adresse. +J'ai réuni la famille; d'ici à quelques jours nous pourrons +parfaire la somme nécessaire au remboursement. Vous êtes père: +ayez pitié d'un père! Ne brisez pas tout un passé d'honneur!» + +M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore +le premier acompte ou plutôt il ne l'attend plus, le procès lui +ayant appris, après dix années, quel était le vrai coupable. + +Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la +nature tous les attributs qui constituent l'escroc de race: une +prodigieuse variété d'esprit, le don de persuader les naïfs, le +souci de la mise en scène et du détail, le génie du +travestissement, la précaution infinie, à ce point qu'il faisait +marquer son linge à des initiales appropriées toutes les fois +qu'il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractérise +surtout, c'est, en dehors d'aptitudes étonnantes pour l'évasion, +une coquetterie de fraude, d'ironie, de défi à la justice; c'est +le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus +coupables, sachant combien le magistrat s'attarde par tempérament +aux fausses pistes. + +Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de +sa vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il +accuse le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille +francs au préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce +au juge d'instruction M. Furet comme s'étant volé lui-même. + +L'affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes +judiciaires, sous cette rubrique désormais classique: «le coup du +téléphone». La science appliquée à l'escroquerie n'a encore rien +donné de mieux. + +Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling +dans le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, +rue Poissonnière, qui l'ont laissé s'installer dans leurs bureaux. + +Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, +contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à +M. Cohen, banquier, s'il serait disposé à escompter la traite. +M. Cohen répond affirmativement et, dix minutes plus tard, +Ballmeyer, après avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un +contre-ordre ou des demandes d'explications, fait toucher l'argent +par un compère, un nommé Rivard, qu'il a connu naguère aux +bataillons d'Afrique, où de fâcheuses histoires de régiment les +avaient fait expédier l'un et l'autre. + +Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer +Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui- +même!... + +Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le +juge d'instruction chargé de l'affaire. + +«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis +désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. +C'est une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous +avez eu besoin de quarante mille francs pour liquider une petite +dette au salon des courses, et vous les avez fait payer à votre +maison. C'est vous qui avez téléphoné. + +-- Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti. + +-- Avouez donc, vous savez bien qu'on a reconnu votre voix.» + +Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours +et la police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que +M. Cruppi, alors avocat général, aujourd'hui ministre du Commerce, +dut présenter à M. Furet les excuses de la justice. Quant à +Rivard, il était condamné par contumace à vingt ans de travaux +forcés! + +On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En +vérité, à ce moment-là, avant de s'adonner au drame, il jouait la +comédie, et quelle comédie! Il faut connaître tout au long +l'histoire d'une de ses évasions. Rien de plus prodigieusement +comique que l'aventure de ce prisonnier rédigeant un long mémoire +insipide, uniquement pour pouvoir l'étaler sur la table du juge, +M. Villers, et, en bouleversant les imprimés, jeter un coup d'oeil +sur la formule des ordres de mises en liberté. + +Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans +laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le +directeur de la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté +sur-le-champ. Mais il manquait au papier le timbre du juge. + +Ballmeyer ne s'embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain +à l'instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de +son innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec +le cachet déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l'encrier +sur le pantalon bleu du garde qui l'accompagnait. + +Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du +greffier, qui compatissaient à son malheur, épongeait tristement +son «numéro un», Ballmeyer profitait de l'inattention générale +pour appliquer un fort coup de tampon sur l'ordre de mise en +liberté et se confondait à son tour en excuses. + +Le tour était joué. L'escroc sortit en jetant négligemment le +papier signé et timbré aux gardes de la souricière. + +«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses +papiers! Me prend-il pour son domestique?» + +Les gardes ramassèrent précieusement l'imprimé, et le brigadier de +service le fit porter à son adresse, à Mazas. C'était l'ordre de +mettre sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, +Ballmeyer était libre. + +C'était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s'était +échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du +poivre au garde qui l'amenait au dépôt, et le soir même il +assistait, cravaté de blanc, à une première de la Comédie- +Française. Déjà, à l'époque où il avait été condamné par le +conseil de guerre à cinq ans de travaux publics pour avoir volé la +caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en +se faisant enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de +rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si bien conçu. + +... Mais on n'en finirait point s'il fallait raconter ici les +étonnantes aventures du premier Ballmeyer. + +Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d'Erlon, comte de +Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant +la mode, il parcourt les plages et les villes d'eaux: Biarritz, +Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu'à dix mille francs +dans sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses +sourires; car cet escroc émérite est doublé d'un séducteur. Au +régiment, il avait fait la conquête, platonique heureusement, de +la fille de son colonel!... Connaissez-vous le «type» maintenant? + +Eh bien, c'est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre! + +Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur +la personnalité du célèbre bandit. Elle m'écoutait dans un silence +qui finit par m'impressionner et alors, me penchant sur elle, je +m'aperçus qu'elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me +donner une grande idée de cette petite personne. Mais, comme elle +me permit de la contempler à loisir, il en résulta au contraire +pour moi des sentiments que je voulus plus tard en vain chasser de +mon coeur. + +La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai +avec un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne +me permit de m'aller coucher qu'à huit heures du matin quand il +eut réglé son service de jour. Il était déjà au milieu des +ouvriers qu'il avait fait venir et qui travaillaient activement à +la réparation de la brèche de la tour B. Les travaux furent menés +si judicieusement et si promptement que le château fort d'Hercule +se trouva le soir même aussi hermétiquement clos dans la nature, +avec toutes ses enceintes, qu'il l'est linéairement parlant sur le +papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-là, Rouletabille +commençait déjà à dessiner sur son calepin le plan que j'ai soumis +au lecteur, et il me disait, cependant que, fatigué de ma nuit, je +faisais des efforts ridicules pour ne point fermer les yeux: + +«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me +fortifie pour me défendre. Eh bien, ce n'est là qu'une pauvre +partie de la vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. +Et, si je bouche des brèches, c'est moins pour que Larsan ne +puisse s'y introduire que pour épargner à ma raison l'occasion +d'une «fuite»! Par exemple, je ne pourrais raisonner dans une +forêt! Comment voulez-vous raisonner dans une forêt? La raison +fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un château fort +bien clos! Mon ami, c'est comme dans un coffre-fort bien fermé: si +vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que +votre raison s'y retrouve! + +-- Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que +votre raison s'y retrouve!... + +-- Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car +vous dormez tout debout. + + + + +IX +Arrivée inattendue du «vieux Bob». + +Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, +cependant que la voix de la mère Bernier me transmettait l'ordre +de Rouletabille de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La +rade était d'une splendeur sans pareille et la mer d'une +transparence telle que la lumière du soleil la traversait comme +elle eût fait d'une glace sans tain, de telle sorte qu'on +apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond +maritime, comme si l'élément aquatique eût cessé de les recouvrir. +La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde +pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches +et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit. La +presqu'île d'Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, +et les vieilles pierres du château embaumaient. + +Jamais la nature ne m'était apparue plus douce, plus accueillante, +plus aimante, ni surtout plus digne d'être aimée. L'air serein, la +rive nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce +tableau auquel mes sens d'homme du Nord étaient peu accoutumés +évoquait des idées de caresses. C'est alors que je vis un homme +qui frappait la mer. Oh! il la frappait à tour de bras! J'en +aurais pleuré, si j'avais été poète. Le misérable paraissait agité +d'une rage affreuse. Je ne pouvais me rendre compte de ce qui +avait excité sa fureur contre cette onde tranquille; mais celle-ci +devait évidemment lui avoir donné quelque motif sérieux de +mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il s'était armé d'un +énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu'un enfant +craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait à la +mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui +provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au +rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l'on +redoute de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci +laissaient faire sans protester. Qu'est-ce qui pouvait ainsi +exciter cet homme sauvage? Peut-être bien le calme même de la mer +qui, après avoir été un moment troublée par l'insulte de ce fou, +reprenait son visage immobile. + +Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui +m'annonçait que l'on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une +tenue de plâtrier, tous ses habits attestant qu'il s'était promené +dans des maçonneries trop fraîches. D'une main il s'appuyait sur +un mètre et son autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui +demandai s'il avait aperçu l'homme qui battait les eaux. Il me +répondit que c'était Tullio qui travaillait de son état à chasser +le poisson dans les filets, en lui faisant peur. C'est alors que +je compris pourquoi, dans le pays, on appelait Tullio «le Bourreau +de la Mer». + +Rouletabille m'apprit encore par la même occasion qu'ayant +interrogé Tullio, ce matin, sur l'homme qu'il avait conduit dans +sa barque la veille au soir et à qui il avait fait faire le tour +de la presqu'île d'Hercule, Tullio lui avait répondu qu'il ne +connaissait point cet homme, que c'était un original qu'il avait +embarqué à Menton et qui lui avait donné cinq francs pour qu'il le +débarquât à la pointe des Rochers Rouges. + +Je m'habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m'apprit que +nous allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s'agissait du +vieux Bob. On l'attendit pour se mettre à table et puis, comme il +n'arrivait point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre +fleuri de la terrasse ronde du Téméraire. + +Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant +des Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses +et poissons de roches de tout le littoral, arrosée d'un petit +«vino del paese» et servie dans la lumière et la gaieté des +choses, contribua au moins autant que toutes les précautions de +Rouletabille à nous rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan +nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux éclatants +qu'à la pâle lueur de la lune et des étoiles! Ah! que la nature +humaine est oublieuse et facilement impressionnable! J'ai honte de +le dire: nous étions très fiers -- oh! tout à fait fiers (du moins +je parle pour moi et pour Arthur Rance et aussi naturellement pour +Mrs. Edith, dont la nature romanesque et mélancolique était +superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de notre +garde armée sur les boulevards de la citadelle... quand le vieux +Bob fit son apparition. Et -- disons-le, disons-le -- ce n'est +point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus +moroses. J'ai rarement aperçu quelqu'un de plus comique que le +vieux Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d'un printemps +du midi, avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, +son gilet noir, son pantalon noir, ses lunettes noires, ses +cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons bien ri +sous la tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le vieux +Bob rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaieté même. + +Que faisait ce vieux savant au château d'Hercule? Le moment est +peut-être venu de le dire. Comment s'était-il résolu à quitter ses +collections d'Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son +musée de Philadelphie? Voilà. On n'a pas oublié que Mr Arthur +Rance était déjà considéré dans sa patrie comme un phrénologue +d'avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson +l'éloigna tout à coup de l'étude qu'il prit en dégoût. Après son +mariage avec Miss Edith, celle-ci l'y poussant, il sentit qu'il se +remettrait avec plaisir à la science de Gall et de Lavater. Or, +dans le moment même qu'ils visitaient la Côte d'Azur, l'automne +qui précéda les événements actuels, on faisait grand bruit autour +des découvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers +Rouges, dénommés encore, dans le patois mentonais, Baoussé-Roussé. +Depuis de longues années, depuis 1874, les géologues et tous ceux +qui s'occupent d'études préhistoriques avaient été extrêmement +intéressés par les débris humains trouvés dans les cavernes et les +grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière, Girardin, +Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su +intéresser l'Institut et le ministère de l'Instruction publique à +leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles +attestaient, à ne pouvoir s'y méprendre, que les premiers hommes +avaient vécu en cet endroit avant l'époque glaciaire. Sans doute +la preuve de l'existence de l'homme à l'époque quaternaire était +faite depuis longtemps; mais, cette époque mesurant, d'après +certains, deux cent mille ans, il était intéressant de fixer cette +existence dans une étape déterminée de ces deux cent mille années. +On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on allait de surprise +en surprise. Cependant, la plus belle des grottes, la Barma +Grande, comme on l'appelait dans le pays, était restée intacte, +car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le +restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo +venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la +rumeur publique (car l'événement avait dépassé les bornes du monde +scientifique) répandait le bruit qu'il venait de trouver dans la +Barma Grande d'extraordinaires ossements humains, des squelettes +très bien conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des +mammouths du début de l'époque quaternaire ou même de la fin de +l'époque tertiaire! + +Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son +mari passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme +on dit en termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, +fouillant lui-même l'humus de la Barma Grande et mesurant les +crânes de nos ancêtres, sa jeune femme prenait un inlassable +plaisir à s'accouder non loin de là, aux créneaux moyenâgeux d'un +vieux château fort qui dressait sa massive silhouette sur une +petite presqu'île, reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres +écroulées de la falaise. Les légendes les plus romanesques se +rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises; et il +semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa terrasse, +sur le plus beau décor du monde, qu'elle était une de ces nobles +demoiselles de l'ancien temps, dont elle avait tant aimé les +cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le +château était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur +Rance l'acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit +venir les maçons et les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, +de transformer cette antique bâtisse en un délicieux nid +d'amoureux pour une jeune personne qui se souvient de La Dame du +lac et de La Fiancée de Lammermoor. + +Quand Arthur Rance s'était trouvé en face du dernier squelette +découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l'Elephas +antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été +transporté d'enthousiasme, et son premier soin avait été de +télégraphier au vieux Bob que l'on avait peut-être enfin découvert +à quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu'il cherchait, au prix +de mille périls, depuis tant d'années, au fond de la Patagonie. +Mais son télégramme ne parvint pas à destination, car le vieux +Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau ménage dans quelques +mois avait déjà pris le bateau pour l'Europe. Évidemment, la +renommée l'avait déjà renseigné sur les trésors des Baoussé- +Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et +arrivait à Menton où il s'installait en compagnie d'Arthur Rance +et de sa nièce dans le fort d'Hercule, qu'il remplit aussitôt des +éclats de sa gaieté. + +La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c'est +là, sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le +vieux Bob a une âme d'enfant; et il est coquet comme une vieille +femme, c'est-à-dire que sa coquetterie change rarement d'objet et +qu'ayant, une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de +préférence correct (redingote noire, gilet noir, pantalon noir, +cheveux blancs, joues roses), elle s'attache uniquement à en +perpétuer l'impressionnante harmonie. C'est dans cet uniforme +professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et qu'il +fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, à la recherche +des derniers ossements de l'Elephas antiquus. + +Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et +puis il se reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de +l'un à l'autre de ses favoris poivre et sel qu'il avait +soigneusement taillés en triangles. Le vieux Bob exultait et nous +en apprîmes bientôt la raison. Il rapportait de sa visite au +Muséum de Paris la certitude que le squelette de la Barma Grande +n'était point plus ancien que celui qu'il avait rapporté de sa +dernière expédition à la Terre de Feu. Tout l'Institut était de +cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que +l'os à moelle de l'Elephas que le vieux Bob avait apporté à Paris, +et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après +lui avoir affirmé qu'il l'avait trouvé dans la même couche de +terrain que le fameux squelette, -- que cet os à moelle, disons- +nous, appartenait à un Elephas antiquus du milieu de la période +quaternaire. Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mépris le +vieux Bob parlait de ce milieu de la période quaternaire! À cette +idée d'un os à moelle du milieu de la période quaternaire, il +éclatait de rire comme si on lui avait conté une bonne farce! Est- +ce qu'à notre époque un savant, un véritable savant, digne en +vérité de ce nom de savant, pouvait encore s'intéresser à un +squelette du milieu de la période quaternaire! Le sien -- son +squelette, ou tout au moins celui qu'il avait rapporté de la terre +de feu -- datait du commencement de cette période, par conséquent +était plus vieux de cent mille ans... vous entendez: cent mille +ans! Et il en était sûr, à cause de cette omoplate ayant appartenu +à l'ours des cavernes, omoplate qu'il avait trouvée, lui, le vieux +Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il disait: mon +propre squelette, ne faisant plus de différence, dans son +enthousiasme, entre son squelette vivant qu'il habillait tous les +jours de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon +noir, de ses cheveux blancs, de ses joues roses, et le squelette +préhistorique de la Terre de Feu). + +«Ainsi, mon squelette date de l'ours des cavernes!... Mais celui +des Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de +l'époque du mammouth... et encore! non, non!... du rhinocéros à +narines cloisonnées! Ainsi!... On n'a plus rien à découvrir, +mesdames et messieurs, dans la période du rhinocéros à narines +cloisonnées!... Je vous le jure, foi de vieux Bob!... Mon +squelette à moi vient de l'époque chelléenne, comme vous dites en +France... Pourquoi riez-vous, espèces d'ânes!... Tandis que je ne +suis même point sûr que l'Elephas antiquus des Rochers Rouges date +de l'époque moustérienne! Et pourquoi pas de l'époque solutréenne? +Ou encore, ou encore! De l'époque magdalénienne!... Non! non! c'en +est trop! Un Elephas antiquus de l'époque magdalénienne, ça n'est +pas possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra +malade! Ah! j'en mourrai de joie... pauvres Baoussé-Roussé!» + +Mrs. Edith eut la cruauté d'interrompre la jubilation du vieux Bob +en lui annonçant que le prince Galitch, qui s'était rendu +acquéreur de la grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, +devait avoir fait une découverte tout à fait sensationnelle, car +elle l'avait vu, le lendemain même du départ du vieux Bob pour +Paris, passer devant le fort d'Hercule, emportant sous son bras +une petite caisse qu'il lui avait montrée en lui disant: «Voyez- +vous, mistress Rance, j'ai là un trésor! Oh! un véritable trésor!» +Elle avait demandé ce que c'était que ce trésor, mais l'autre +l'avait agacée, disant qu'il voulait en faire la surprise au vieux +Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avoué qu'il +venait de découvrir «le plus vieux crâne de l'humanité»! + +Mrs. Edith n'avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la +gaieté du vieux Bob s'écroula; une fureur souveraine se répandit +sur ses traits ravagés et il cria: + +«Ça n'est pas vrai!... Le plus vieux crâne de l'humanité, il est +au vieux Bob! C'est le crâne du vieux Bob!» + +Et il hurla: + +«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!... ici!...» + +Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec +le bagage du vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et +apporta la malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son +trousseau de clefs, se jeta à genoux et ouvrit la caisse. De cette +caisse, qui contenait des effets et du linge pliés avec beaucoup +d'ordre, il sortit un carton à chapeau et, de ce carton à chapeau, +il sortit un crâne qu'il déposa au milieu de la table, parmi nos +tasses à café. + +«Le plus vieux crâne de l'humanité, dit-il, le voilà!... C'est le +crâne du vieux Bob!... Regardez-le!... C'est lui! Le vieux Bob ne +sort jamais sans son crâne!...» + +Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses +lèvres épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez +bien vous représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le +français et le prononçait mi à l'anglaise, mi à l'espagnole -- il +parlait parfaitement l'espagnol -- vous voyez et vous entendez la +scène! Rouletabille et moi, nous n'en pouvions plus et nous nous +tenions les côtes de rire. D'autant mieux que, dans ses discours, +le vieux Bob s'interrompait lui-même de rire pour nous demander +quel était l'objet de notre gaieté. Sa colère eut auprès de nous +plus de succès encore, et il n'est pas jusqu'à Mme Darzac qui ne +s'essuyât les yeux, parce que, en vérité, le vieux Bob était drôle +à faire pleurer avec son plus vieux crâne de l'humanité. Je pus +constater à cette heure où nous prenions le café qu'un crâne de +deux cent mille ans n'est point effrayant à voir, surtout si, +comme celui-là, il a toutes ses dents. + +Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la +main droite et, l'index de la main gauche appuyé au front de +l'ancêtre: + +«Lorsqu'on regarde le crâne par le haut, on note une forme +pentagonale très nette, qui est due au développement notable des +bosses pariétales et à la saillie de l'écaille de l'occipital! La +grande largeur de la face tient au développement exagéré des +accords zygomatiques!... Tandis que, dans la tête des troglodytes +des Baoussé-Roussé, qu'est-ce que j'aperçois?...» + +Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, +dans la tête des troglodytes, car je ne l'écoutais plus, mais je +le regardais. Et je n'avais plus envie de rire du tout. Le vieux +Bob me parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, +avec sa gaieté en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le +quittai plus des yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! +Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui +ne me quittait plus jamais complètement m'embrasa la cervelle; +j'allais peut-être parler quand un bras se glissa sous le mien, et +je fus entraîné par Rouletabille. + +«Qu'avez-vous, Sainclair?... me demanda, sur un ton affectueux, le +jeune homme. + +-- Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous +moqueriez encore de moi...» + +Il ne me répondit pas tout d'abord et m'entraîna vers le boulevard +de l'Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions +seuls, et me dit: + +«Non, Sainclair, non... Je ne me moquerai point de vous... Car +vous êtes dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S'il +n'y était point tout à l'heure, il y est peut-être maintenant... +Ah! il est plus fort que les pierres!... Il est plus fort que +tout!... Je le redoute moins dehors que dedans!... Et je serais +bien heureux que ces pierres que j'ai appelées à mon secours pour +l'empêcher d'entrer m'aident à le retenir... Car, Sainclair, JE LE +SENS ICI!» + +Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose +singulière, j'avais cette impression... Je sentais sur moi les +yeux de Larsan... Je l'entendais respirer... Quand cette sensation +avait-elle commencé? Je n'aurais pu le dire... Mais il me semblait +qu'elle m'était venue avec le vieux Bob. + +Je dis à Rouletabille, avec inquiétude: + +«Le vieux Bob?» + +Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit: + +«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main +droite et demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous +serez répondu, ne soyez pas trop rassuré, car il vous aura peut- +être menti et il sera déjà dans votre peau que vous n'en saurez +rien encore!» + +Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l'Ouest. +C'est là que le père Jacques vint me trouver. Il m'apportait une +dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. +Comme nous tous, il avait cependant passé une nuit blanche; mais +il m'expliqua que le plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse +le rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les +motifs de la veille étrange qu'on lui avait imposée et le pourquoi +de tous les événements qui se poursuivaient au château depuis +l'arrivée de Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui +avaient été prises pour en défendre l'entrée à tout étranger. Il +ajouta même que, si cet affreux Larsan n'était point mort, il +serait porté à croire qu'on redoutait son retour. Je lui répondis +que ce n'était point le moment de raisonner et que, s'il était un +brave homme, il devait, comme tous les autres serviteurs, observer +la consigne en soldat, sans essayer d'y rien comprendre ni surtout +de la discuter. Il me salua et s'éloigna en hochant la tête. Cet +homme était évidemment très intrigué et il ne me déplaisait point +que, puisqu'il avait la surveillance de la porte Nord, il songeât +à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; il ne +l'avait pas oublié. Il s'en tiendrait mieux sur ses gardes. + +Je ne me pressais point d'ouvrir cette dépêche que le père Jacques +m'avait apportée et j'avais tort, car elle me parut +extraordinairement intéressante dès le premier coup d'oeil que j'y +portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prière, m'avait déjà +renseigné sur Brignolles m'apprenait que ledit Brignolles avait +quitté Paris la veille au soir pour le midi. Il avait pris le +train de dix heures trente-cinq minutes du soir. Mon ami me disait +qu'il avait des raisons de croire que Brignolles avait pris un +billet pour Nice. + +Qu'est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C'est une question +que je me posai et que, dans un sot accès d'amour-propre, que j'ai +bien regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci +s'était si bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la +première dépêche m'annonçant que Brignolles n'avait point quitté +Paris, que je résolus de ne point lui faire part de celle qui +m'affirmait son départ. Puisque Brignolles avait si peu +d'importance pour lui, je n'aurais garde de «l'excéder» avec +Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout seul! Si bien +que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis +Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en +train de consolider avec des barres de fer la lourde planche de +chêne circulaire qui fermait l'ouverture du puits, et il me +démontra que, même si le puits communiquait avec la mer, il serait +impossible à quelqu'un qui tenterait de s'introduire dans le +château par ce chemin de soulever cette planche, et qu'il devrait +renoncer à son projet. Il était en sueur, les bras nus, le col +arraché, un lourd marteau à la main. Je trouvai qu'il se donnait +bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne +pus me retenir de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus +loin que le bout de son nez! Est-ce que je n'aurais pas dû deviner +que ce garçon s'exténuait volontairement, et qu'il ne se livrait à +toute cette fatigue physique que pour s'efforcer d'oublier le +chagrin qui lui brûlait sa brave petite âme? Mais non! Je n'ai pu +comprendre cela qu'une demi-heure plus tard, en le surprenant +étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le +sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un +mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état +d'âme: «Maman!...» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!... Il +rêvait peut-être qu'il l'embrassait comme autrefois, quand il +était tout petit et qu'il arrivait tout rouge d'avoir couru, dans +le parloir du collège d'Eu. J'attendis alors un instant, me +demandant avec inquiétude s'il fallait le laisser là et s'il +n'allait point par hasard dans son sommeil laisser échapper son +secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé son coeur, il ne laissa +plus entendre qu'une musique sonore. Rouletabille ronflait comme +une toupie. Je crois bien que c'était la première fois que +Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris. + +J'en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, +bientôt, ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. +Ensuite j'eus l'occasion de lire cet écho de première page du +Petit Niçois: «Le professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il +va passer quelques semaines chez Mr Arthur Rance, qui s'est rendu +acquéreur du fort d'Hercule et qui, aidé de la gracieuse +Mrs. Arthur Rance, se plaît à offrir la plus exquise hospitalité à +ses amis dans ce cadre pittoresque et moyenâgeux. À la dernière +minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont +le mariage avec M. Robert Darzac vient d'être célébré à Paris, est +arrivée également au fort d'Hercule avec le jeune et célèbre +professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous descendent du +Nord au moment où tous les étrangers nous quittent. Combien ils +ont raison! Il n'est point de plus beau printemps au monde que +celui de la côte d'azur!» + +À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai +l'arrivée du train de Paris dans lequel pouvait se trouver +Brignolles. Et, justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah! +mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont il n'avait point +fait part à M. Darzac ne me paraissait rien moins que naturel! Et +puis, je n'avais pas la berlue: Brignolles se cachait. Brignolles +baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur, +parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j'étais derrière lui. Il +sauta dans une voiture fermée, je me précipitai dans une voiture +non moins fermée. Place Masséna, il quitta son fiacre, se dirigea +vers la jetée-promenade et là, prit une autre voiture; je le +suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient de plus en plus +louches. Enfin la voiture de Brignolles s'engagea sur la route de +la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. Les +nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me +permettaient de voir sans être vu. J'avais promis un fort +pourboire à mon cocher s'il m'aidait à réaliser ce programme, et +il s'y employa le mieux du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare +de Beaulieu. Là, je fus bien étonné de voir la voiture de +Brignolles s'arrêter à la gare, et Brignolles descendre, régler +son cocher et entrer dans la salle d'attente. Il allait prendre un +train. Comment faire? Si je voulais monter dans le même train que +lui, n'allait-il point m'apercevoir dans cette petite gare, sur ce +quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. S'il m'apercevait, +j'en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lâcher +jusqu'à ce que je fusse sûr de ce qu'il venait faire dans ces +parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne +m'aperçut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait +vers la frontière italienne. En somme, tous les pas de Brignolles +le rapprochaient du fort d'Hercule. J'étais monté dans le wagon +qui suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs à +toutes les gares. + +Brignolles ne s'arrêta qu'à Menton. Il avait voulu certainement y +arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un +moment où il avait peu de chances de rencontrer des visages de +connaissance à la gare. Je le vis descendre; il avait relevé le +col de son pardessus et enfoncé davantage encore son chapeau de +feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai, et, +rassuré, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une +vieille et sordide diligence qui attendait le long du trottoir. +D'un coin de la salle d'attente, j'observai mon Brignolles. +Qu'est-ce qu'il faisait là? Et où allait-il dans cette vieille +guimbarde poussiéreuse? J'interrogeai un employé qui me dit que +cette voiture était la diligence de Sospel. + +Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers +contreforts des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en +voiture. Aucun chemin de fer n'y passe. C'est l'un des coins les +plus retirés, les plus inconnus de la France et les plus redoutés +des fonctionnaires et... des chasseurs alpins qui y tiennent +garnison. Seulement, le chemin qui y mène est l'un des plus beaux +qui soient, car il faut, pour découvrir Sospel, contourner je ne +sais combien de montagnes, longer de hauts précipices, et suivre, +jusqu'à Castillon, l'étroite et profonde vallée du Careï, tantôt +sauvage comme un paysage de Judée, tantôt verte ou fleurie, +féconde, douce au regard avec le frémissement argenté de ses +innombrables plants d'oliviers qui descendent du ciel jusqu'au lit +clair du torrent par un escalier de géants. J'étais allé à Sospel +quelques années auparavant, avec une bande de touristes anglais, +dans un immense char traîné par huit chevaux, et j'avais gardé de +ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout entière +dès que le nom fut prononcé. Qu'est-ce que Brignolles allait faire +à Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s'était remplie et +déjà elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et +de vitres dansantes. Je fis marché avec une voiture de place, et +moi aussi, j'escaladai la vallée du Careï. Ah! comme je regrettais +déjà de n'avoir pas averti Rouletabille! L'attitude bizarre de +Brignolles lui eût donné des idées, des idées utiles, des idées +raisonnables, tandis que moi je ne savais pas «raisonner», je ne +savais que suivre ce Brignolles comme un chien suit son maître ou +un policier son gibier, à la piste. Et encore, si je l'avais bien +suivie, cette piste! C'est dans le moment qu'il ne fallait pour +rien au monde la perdre qu'elle m'échappa, dans le moment où je +venais de faire une découverte formidable! J'avais laissé la +diligence prendre une certaine avance, précaution que j'estimais +nécessaire, et j'arrivais moi-même à Castillon peut-être dix +minutes après Brignolles. Castillon se trouve tout à fait au +sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda +la permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui +donner à boire. Je descendis de voiture et qu'est-ce que je vis à +l'entrée d'un tunnel sous lequel il était nécessaire de passer +pour atteindre le versant opposé de la montagne? Brignolles et +Frédéric Larsan! + +Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j'avais pris +racine au sol! Je n'eus pas un cri, pas un geste. J'étais, ma foi, +foudroyé par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en +même temps qu'un sentiment d'horreur m'envahissait pour +Brignolles, un sentiment d'admiration m'envahissait pour moi-même. +Ah! j'avais deviné juste! J'étais le seul à avoir deviné que ce +Brignolles du diable était un danger terrible pour Robert Darzac! +Si l'on m'avait écouté, il y aurait beau temps que le professeur +sorbonien s'en serait séparé! Brignolles, créature de Larsan, +complice de Larsan!... quelle découverte! Quand je disais que les +accidents de laboratoire n'étaient pas naturels! Me croira-t-on, +maintenant? Ainsi, j'avais bien vu Brignolles et Larsan se +parlant, discutant à l'entrée du tunnel de Castillon! Je les avais +vus... Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais +plus... Dans le tunnel, évidemment. Je hâtai le pas, laissant là +mon cocher, et arrivai moi-même sous le tunnel, tâtant dans ma +poche mon revolver. J'étais dans un état! Ah! Qu'est-ce qu'allait +dire Rouletabille, quand je lui raconterais une chose pareille?... +Moi, moi, j'avais découvert Brignolles et Larsan. + +... Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir... Pas de +Larsan, pas de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers +Sospel... Personne sur la route... Mais, sur ma gauche, vers le +vieux Castillon, il m'a semblé apercevoir deux ombres qui se +hâtent... Elles disparaissent... Je cours... J'arrive au milieu +des ruines... Je m'arrête... Qui me dit que les deux ombres ne me +guettent point derrière un mur?... + +Ce vieux Castillon n'était plus habité et pour cause. Il avait été +entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. +Il ne restait plus, çà et là, que quelques pans de murailles +achevant tout doucement de s'écrouler, quelques masures décapitées +et noircies par l'incendie, quelques piliers isolés qui étaient +restés debout, épargnés par la catastrophe et qui se penchaient +mélancoliquement vers le sol, tristes de n'avoir plus rien à +soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille précautions, j'ai +parcouru ces ruines, considérant avec effroi la profondeur des +crevasses que, près de là, la secousse de 1887 avait ouvertes dans +le roc. L'une particulièrement paraissait un puits sans fond et, +comme j'étais penché au-dessus d'elle, me retenant au tronc noirci +d'un olivier, je fus presque bousculé par un coup d'aile. J'en +sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un +aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il +monta droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et +décrire des cercles menaçants au-dessus de ma tête, poussant des +clameurs sauvages comme pour me reprocher d'être venu le troubler +dans ce royaume de solitude et de mort que le feu de la terre lui +avait donné. + +Avais-je été victime d'une illusion? Je ne revis plus mes deux +ombres... Étais-je encore le jouet de mon imagination, en +ramassant sur le chemin un morceau de papier à lettre qui me parut +ressembler singulièrement à celui dont M. Robert Darzac se servait +à la Sorbonne? + +Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai +avoir été tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer +un mot dont le commencement manquait. À cause de la déchirure on +ne pouvait plus lire que «bonnet». + +Deux heures plus tard, je rentrais au fort d'Hercule et racontai +le tout à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier +dans son portefeuille et à me prier de garder le secret de mon +expédition pour moi tout seul. + +Étonné de produire si peu d'effet avec une découverte que je +jugeais si importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la +tête, mais point assez vite pour qu'il pût me cacher ses yeux +pleins de larmes. + +«Rouletabille!» m'écriai-je... + +Mais, encore, il me ferma la bouche: + +«Silence! Sainclair!» + +Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que +cette agitation ne lui venait point seulement de préoccupations +relatives à Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se +passait entre lui et la Dame en noir, mais il ne me répondit pas, +suivant sa coutume, et s'éloigna une fois de plus en poussant un +profond soupir. + +On m'avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre +malgré les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n'essayions même +plus de nous dissimuler l'atroce angoisse qui nous glaçait le +coeur. On eût dit que chacun de nous était renseigné sur le coup +qui nous menaçait et que le drame pesait déjà sur nos têtes. M. et +Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me regardait d'une +singulière façon. À dix heures, j'allai prendre ma faction, avec +soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que j'étais +dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille +passèrent sous la voûte. Un falot les éclairait. Mme Darzac +m'apparut dans un état d'exaltation remarquable. Elle suppliait +Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je n'entendis +de cette sorte d'altercation qu'un seul mot prononcé par +Rouletabille: «Voleur!»... Tous deux étaient entrés dans la Cour +du Téméraire... La Dame en noir tendit vers le jeune homme des +bras qu'il ne vit pas, car il la quitta aussitôt et s'en fut +s'enfermer dans sa chambre... Elle resta seule un instant, dans la +cour, s'appuya au tronc de l'eucalyptus dans une attitude de +douleur inexprimable, puis rentra à pas lents dans la Tour Carrée. + +Nous étions au 10 avril. L'attaque de la Tour Carrée devait se +produire dans la nuit du 11 au 12. + + + + +X +La journée du 11. + +Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si +en dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me +permettra, pour mieux lui faire saisir tout ce que l'événement eut +de tragiquement déraisonnable, d'insister sur certaines +particularités de l'emploi de notre temps dans la journée du 11. + +1° La matinée. + +Toute cette journée fut d'une chaleur accablante et les heures de +garde furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et +il nous eût été douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme +une plaque d'acier chauffée à blanc, si nous n'avions été munis de +lorgnons de verres fumés dont il est difficile de se passer dans +ce pays, la saison d'hiver écoulée. + +À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la +poterne, dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever +de sa garde Rouletabille. Je n'eus point le temps de lui poser la +moindre question, car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous +annonçant qu'il avait à nous dire des choses fort importantes. +Nous lui demandâmes avec anxiété de quoi il s'agissait, et il nous +répondit qu'il voulait quitter le fort d'Hercule avec Mme Darzac. +Cette déclaration nous laissa d'abord muets de surprise, le jeune +reporter et moi. Je fus le premier à dissuader M. Darzac de +commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement +à M. Darzac la raison qui l'avait soudain déterminé à ce départ. +Il nous renseigna en nous rapportant une scène qui s'était passée +la veille au soir au château, et nous saisîmes, en effet, combien +la situation des Darzac devenait difficile au fort d'Hercule. +L'affaire tenait en une phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque +de nerfs!» Nous comprîmes immédiatement à propos de quoi, car il +ne faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la +jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu'elle +supportait de plus en plus avec impatience les attentions de son +mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernière querelle qu'elle +avait cherchée à Mr Rance avaient traversé, la nuit dernière, les +murs pourtant épais de la Louve, et M. Darzac, qui passait +tranquillement dans la baille accomplissant, à son tour, son +service de surveillance et faisant sa ronde, avait été touché par +quelques échos de cette effroyable colère. + +Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à +M. Darzac, le langage de la raison. Il lui accorda en principe que +son séjour et celui de Mme Darzac au fort d'Hercule devaient être, +le plus possible, abrégés; mais aussi il lui fit entendre qu'il y +allait de leur sécurité à tous deux que leur départ ne fût point +trop précipité. Une nouvelle lutte était engagée entre eux et +Larsan. S'ils s'en allaient, Larsan saurait toujours bien les +rejoindre, et dans un pays et dans un moment où ils l'attendraient +le moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient sur leurs gardes, +car ils savaient. À l'étranger, ils se trouveraient à la merci de +tout ce qui les entourerait, car ils n'auraient point les remparts +du fort d'Hercule pour les défendre. Certes! cette situation ne +pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit +jours, pas un de plus, pas un de moins. «Huit jours, leur dit +Colomb, et je vous donne un monde», Rouletabille eût volontiers +dit: «Huit jours, et dans huit jours je vous livre Larsan.» Il ne +le disait pas, mais on sentait bien qu'il le pensait. + +M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait +furieux. C'était la première fois que nous lui voyions cette +humeur. + +Rouletabille dit: + +«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.» + +Et il s'en alla à son tour. + +Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait +une toilette charmante, d'une simplicité qui lui seyait +merveilleusement. Elle fut tout de suite coquette avec moi, +montrant une gaieté un peu forcée et se moquant joliment du métier +que je faisais. Je lui répondis un peu vivement qu'elle manquait +de charité puisqu'elle n'ignorait point que tout le mal +exceptionnel que nous nous donnions et que la pénible surveillance +à laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-être, dans le +moment, la meilleure des femmes. Alors, elle s'écria, en éclatant +de rire: + +«La Dame en noir!... Elle vous a donc tous ensorcelés!...» + +Mon Dieu! Qu'elle avait un joli rire! En d'autres temps, certes! +Je n'eusse point permis qu'on parlât ainsi à la légère de la Dame +en noir, mais je n'eus point, ce matin-là, le courage de me +fâcher... Au contraire, je ris avec Mrs. Edith. + +«C'est que c'est un peu vrai, fis-je... + +-- Mon mari en est encore fou!... Jamais je ne l'aurais cru si +romanesque!... Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je +suis romanesque...» + +Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m'avait tant +troublé... + +«Ah!...» + +C'est tout ce que je trouvais à dire. + +«Ainsi, j'ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la +conversation du prince Galitch, qui est certainement plus +romanesque que vous tous!» + +Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant +amusement. Quelle petite femme bizarre! + +Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous +parlait souvent et qu'on ne voyait jamais. + +Elle me répliqua qu'on le verrait au déjeuner, car elle l'avait +invité à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques +détails. + +J'appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches +boyards de cette partie de la Russie appelée «Terre noire», +féconde entre toutes, placée entre les forêts du Nord et les +steppes du midi. + +Héritier, dès l'âge de vingt ans, d'un des plus vastes patrimoines +moscovites, il avait su encore l'agrandir par une gestion économe +et intelligente dont on n'eût point cru capable un jeune homme qui +avait eu jusqu'alors pour principale occupation la chasse et les +livres. On le disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son +père, à la cour, une haute situation. Il était chambellan de sa +majesté et l'on supposait que l'empereur, à cause des immenses +services rendus par le père, avait pris le fils en particulière +affection. Avec cela, il était délicat comme une femme à la fois +et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour +lui. Sans le connaître, il m'était déjà antipathique. Quant à ses +relations avec les Rance, elles étaient d'excellent voisinage. +Ayant acheté depuis deux ans la propriété magnifique que ses +jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses balcons embaumés +avaient fait surnommer, à Garavan, «les jardins de Babylone», il +avait eu l'occasion de rendre quelques services à Mrs. Edith +lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du château +en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines +plantes qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort +d'Hercule une végétation à peu près retenue jusqu'alors aux rives +du Tigre et de l'Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le +prince à dîner, à la suite de quoi le prince avait envoyé, en +guise de fleurs, un palmier de Ninive ou un cactus dit de +Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en avait trop, il en était +gêné, et il préférait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait +pris un certain intérêt à la fréquentation du jeune boyard, à +cause des vers qu'il lui disait. Après les lui avoir dits en +russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait même fait, +en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers +d'un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en avait été si flattée +qu'elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait des vers +anglais de les lui traduire en russe. C'étaient là jeux +littéraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu'Arthur +Rance goûtait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le +prince Galitch ne lui plaisait qu'à moitié, et, s'il en était +ainsi, ce n'était point que la moitié qui déplaisait à Mr Rance +chez le prince Galitch fût précisément la moitié qui intéressait +tant sa femme, c'est-à-dire la «moitié poète»; non, c'était la +«moitié avare». Il ne comprenait pas qu'un poète fût avare. +J'étais bien de son avis. Le prince n'avait point d'équipage. Il +prenait le tramway et souvent faisait son marché lui-même, assisté +de son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions. +Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce détail +de sa propre cuisinière, -- il se disputait chez les marchandes de +poisson, à propos d'une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, +cette extrême avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui +trouvait une certaine originalité. Enfin, nul n'était jamais entré +chez lui. Jamais il n'avait invité les Rance à venir admirer ses +jardins. + +«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son +panégyrique. + +-- Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!...» + +Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement +désagréable. Je ne fis qu'y penser après le départ de Mrs. Edith +et jusqu'à la fin de mon service de garde qui se termina à onze +heures et demie. + +Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus +me laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les +degrés de la Louve rapidement, croyant que le déjeuner serait +servi dans cette tour; mais je m'arrêtai dans le vestibule, tout +étonné d'entendre de la musique. Qui donc, dans les circonstances +actuelles, osait, au fort d'Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on +chantait; oui, une voix douce, douce et mâle à la fois, en +sourdine, chantait. C'était un chant étrange, une mélopée tantôt +plaintive, tantôt menaçante. Je la sais maintenant par coeur; je +l'ai tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-être +si vous avez franchi les frontières de la froide Lithuanie, si +vous êtes entré une fois dans le vaste empire du nord. C'est le +chant des vierges demi-nues qui entraînent le voyageur dans les +flots et le noient sans miséricorde; c'est le chant du Lac de +Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel à Michel +Vereszezaka. Écoutez ça: + +«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front +tourné vers le lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous +vos pieds, et deux lunes pareilles s'offriront à vos yeux... tu +vois cette plante qui caresse le rivage, ce sont les épouses et +les filles de Switez que Dieu a changées en fleurs. Elles +balancent au-dessus de l'abîme leurs têtes blanches comme des +phalènes; leur feuille est verte comme l'aiguille du mélèze +argentée par les frimas... + +«Image de l'innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe +virginale après la mort; elles vivent dans l'ombre et ne souffrent +point de souillure; des mains mortelles n'oseraient y toucher. + +«Le tsar et sa horde en firent un jour l'expérience, lorsque après +avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs +tempes et leurs casques d'acier. + +«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible +est le pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou +frappés de mort subite. + +«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, +seul, le souvenir du châtiment s'est conservé pour le peuple, et +le peuple en le perpétuant par ses récits, appelle aujourd'hui +tsars les fleurs du Switez!... + +«Cela disant, la Dame du lac s'éloigna lentement; le lac +s'entrouvrit jusqu'au plus profond de ses entrailles; mais le +regard cherchait en vain la belle inconnue qui s'était couvert la +tête d'une vague et dont on n'a jamais plus entendu parler...» + +C'étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson +que murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le +piano faisait entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai +la porte de la salle et je me trouvai en face d'un jeune homme qui +se leva. Aussitôt, derrière moi, j'entendis le pas de Mrs. Edith. +Elle nous présenta. J'avais devant moi le prince Galitch. + +Le prince était ce que l'on est convenu d'appeler dans les romans: +«un beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur +aurait donné à sa physionomie un aspect particulièrement sévère, +si ses yeux, d'une clarté et d'une douceur et d'une candeur +troublantes, n'eussent laissé transparaître une âme presque +enfantine. Ils étaient entourés de longs cils noirs, si noirs +qu'ils ne l'eussent point été davantage s'ils avaient été brossés +au khol; et, quand on avait remarqué cette particularité des cils, +on avait, du coup, saisi la raison de toute l'étrangeté de cette +physionomie. La peau du visage était presque trop fraîche, ainsi +qu'elle est au visage des femmes savamment maquillées et des +phtisiques. Telle fut mon impression; mais j'étais trop intimement +prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement +quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que +je ne l'étais plus assez. + +Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait +des poèmes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me +prit le bras -- ce qui me fit grand plaisir -- et nous emmena à +travers les buissons parfumés de la baille, en attendant le second +coup de cloche du déjeuner qui devait être servi sous la cabane de +palmes sèches, au terre-plein de la Tour du Téméraire. + +2° Le déjeuner et ce qui s'en suivit. Une terreur contagieuse +s'empare de nous. + +À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, +d'où la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous +couvraient d'une ombre propice; mais, hors de cette ombre, +l'embrasement de la terre et des cieux était tel que nos yeux n'en +auraient pu supporter l'éclat si nous n'avions tous pris la +précaution de mettre ces binocles noirs dont j'ai parlé au début +de ce chapitre. + +À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux +Bob, M. Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le +prince Galitch et moi. Rouletabille tournait le dos à la mer, +s'occupant fort peu des convives, et était placé de telle sorte +qu'il pouvait surveiller tout ce qui se passait dans toute +l'étendue du château fort. Les domestiques étaient à leurs postes; +le père Jacques à la grille d'entrée, Mattoni à la poterne du +jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de +l'appartement de M. et de Mme Darzac. + +Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous +étions presque inquiétants à contempler, autour de cette table, +muets, penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière +lesquelles il était aussi impossible d'apercevoir nos prunelles +que nos pensées. + +Le prince Galitch parla le premier. + +Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait +un compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un +peu. Le prince n'en parut point froissé, mais il expliqua qu'il +s'intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en +sa qualité de sujet du tsar, depuis qu'il savait que Rouletabille +devait partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter +répliqua que rien encore n'était décidé et qu'il attendait des +ordres de son journal; sur quoi le prince s'étonna en tirant un +journal de sa poche. C'était une feuille de son pays dont il nous +traduisit quelques lignes annonçant l'arrivée prochaine à Saint- +Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait là-bas, à ce que nous +conta le prince, des événements si incroyables et si dénués +apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale que, +sur le conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la +police avait résolu de prier le journal l'Époque de lui prêter son +jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien présenté la chose +que Rouletabille rougit jusqu'aux deux oreilles et qu'il répliqua +sèchement qu'il n'avait jamais, même dans sa courte vie, fait +oeuvre policière et que le chef de la Sûreté de Paris et le maître +de la police de Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le +prince se prit à rire de toutes ses dents, qu'il avait belles et +vraiment je vis bien que son rire n'était point beau, mais féroce +et bête, ma foi, comme un rire d'enfant dans une bouche de grande +personne. Il fut tout à fait de l'avis de Rouletabille et, pour le +prouver, il ajouta: + +«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car +on demande maintenant au journaliste des besognes qui n'ont point +affaire avec un véritable homme de lettres.» + +Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation. + +Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la +nature. Mais, pour elle, il n'était rien de plus beau sur la côte +que les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec +malice: + +«Ils nous paraissent d'autant plus beaux, qu'on ne peut les voir +que de loin.» + +L'attaque était si directe que je crus que le prince allait y +répondre par une invitation. + +Mais il n'en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle +déclara tout à coup: + +«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus. + +-- Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid. + +-- Oui, je les ai visités, et voici comment...» + +Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une +attitude glacée, comment elle avait vu les jardins de Babylone. + +Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant +une barrière qui faisait communiquer directement ces jardins avec +la montagne. Elle avait marché d'enchantement en enchantement, +mais sans être étonnée. Quand on passait sur le bord de la mer, ce +que l'on apercevait des jardins de Babylone l'avait préparée aux +merveilles dont elle violait si audacieusement le secret. Elle +était arrivée auprès d'un petit étang, tout petit, noir comme de +l'encre, et sur la rive duquel se tenaient un grand lis d'eau et +une petite vieille toute ratatinée, au menton en galoche. En +l'apercevant, le grand lis d'eau et la petite vieille s'étaient +enfuis, celle-ci si légère, qu'elle s'appuyait pour courir sur +celui-là comme elle eût fait d'un bâton. Mrs. Edith avait bien ri. +Elle avait appelé: + +«Madame! Madame!» + +Mais la petite vieille n'en avait été que plus épouvantée et elle +avait disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. +Mrs. Edith avait continué sa route, mais ses pas étaient devenus +plus inquiets. Soudain, elle avait entendu un grand froissement de +feuillages et ce bruit particulier que font les oiseaux sauvages +quand, surpris par le chasseur, ils s'échappent de la prison de +verdure où ils se sont blottis. C'était une seconde petite +vieille, plus ratatinée encore que la première, mais moins légère, +et qui s'appuyait sur une vraie canne à bec-de-corbin. Elle +s'évanouit -- c'est-à-dire que Mrs. Edith la perdit de vue au +détour du sentier. Et une troisième petite vieille appuyée sur +deux cannes à bec-de-corbin surgit encore du mystérieux jardin; +elle s'échappa du tronc d'un eucalyptus géant; et elle allait +d'autant plus vite qu'elle avait, pour courir, quatre pattes, tant +de pattes qu'il était tout à fait étonnant qu'elle ne s'y +embrouillât point. Mrs. Edith avançait toujours. Et ainsi elle +parvint jusqu'au perron de marbre habillé de roses de la villa; +mais, la gardant, les trois petites vieilles étaient alignées sur +la plus haute marche, comme trois corneilles sur une branche, et +elles ouvrirent leurs becs menaçants d'où s'échappèrent des +croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s'enfuir. + +Mrs. Edith avait raconté son aventure d'une façon si délicieuse et +avec tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine +que j'en fus tout bouleversé et que je compris combien certaines +femmes qui n'ont rien de naturel peuvent l'emporter dans le coeur +d'un homme sur d'autres qui n'ont pour elles que la nature. + +Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. +Il dit, sans sourire: + +«Ce sont mes trois fées. Elles ne m'ont jamais quitté depuis que +je suis né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans +elles. Je ne sors que lorsqu'elles me le permettent et elles +veillent sur mon labeur poétique avec une jalousie féroce.» + +Le prince n'avait pas fini de nous donner cette fantaisiste +explication de la présence des trois vieilles aux jardins de +Babylone, que Walter, le valet du vieux Bob, apporta une dépêche à +Rouletabille. Celui-ci demanda la permission de l'ouvrir, et lut +tout haut: + +«-- Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience. +Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.» + +Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l'Époque. + +«Eh! qu'en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; +ne trouvez-vous point, maintenant, que j'étais bien renseigné?» + +La Dame en noir n'avait pu retenir un soupir. + +«Je n'irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille. + +-- On le regrettera à la cour, fit le prince, j'en suis sûr, et +permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez +l'occasion de votre fortune.» + +Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit +la bouche pour répondre au prince, mais qui la referma, à mon +grand étonnement, sans avoir répondu. Et le prince continua: + +«... Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d'expériences digne de +vous. On peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler +un Larsan!...» + +Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes +derrière nos vitres noires d'un commun mouvement. Le silence qui +suivit fut horrible... Nous restions maintenant immobiles autour +de ce silence-là, comme des statues... Larsan!... + +Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis +quarante-huit heures, ce nom qui représentait un danger avec +lequel nous commencions de nous familiariser, -- pourquoi, à ce +moment précis, ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma +part, je n'avais encore jamais aussi brutalement ressenti? Il me +semblait que j'étais sous le coup de foudre d'un geste magnétique. +Un malaise indéfinissable se glissait dans mes veines. J'aurais +voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je n'aurais point +la force de me contenir... Le silence que nous continuions à +garder contribuait à augmenter cet incroyable état d'hypnose... +Pourquoi ne parlait-on pas?... Qu'est-ce que faisait la gaieté du +vieux Bob?... On ne l'avait pas entendue au repas?... Et les +autres, les autres, pourquoi restaient-ils muets derrière leurs +vitres noires?... Tout à coup, je tournai la tête et je regardai +derrière moi. Alors, je compris, à ce geste instinctif, que +j'étais la proie d'un phénomène tout naturel... Quelqu'un me +regardait... Deux yeux étaient fixés sur moi, pesaient sur moi. Je +ne vis point ces yeux et je ne sus d'où me venait ce regard... +Mais il était là... Je le sentais... Et c'était son regard à +lui... Et cependant, il n'y avait personne derrière moi... ni à +droite, ni à gauche, ni en face... personne autour de moi que les +gens qui étaient assis à cette table, immobiles derrière leurs +binocles noirs... Alors... alors, j'eus la certitude que les yeux +de Larsan me regardaient derrière l'un de ces binocles là!... Ah! +les vitres noires! les vitres noires derrière lesquelles se +cachait Larsan!... + +Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien... Le regard, sans +doute, avait cessé de regarder... je respirai... Un double soupir +répondit au mien... Est-ce que Rouletabille?... Est-ce que la Dame +en noir auraient, eux aussi, supporté le même poids, dans le même +moment, le poids de ses yeux?... Le vieux Bob disait: + +«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu +de la période quaternaire...» + +Et tous les binocles noirs remuèrent... + +Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis +hâtivement dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, +il ferma la porte et me dit: + +«Eh bien, l'avez-vous senti?...» + +J'étouffais; je murmurai: + +«Il est là!... il est là!... À moins que nous ne devenions +fous!...» + +Un silence, et je repris, plus calme: + +«Vous savez, Rouletabille, qu'il est très possible que nous +devenions fous... Cette hantise de Larsan nous conduira au +cabanon, mon ami!... Il n'y a pas deux jours que nous sommes +enfermés dans ce château, et voyez déjà dans quel état...» + +Rouletabille m'interrompit. + +«Non! non!... je le sens!... Il est là!... Je le touche!... Mais +où?... Mais quand?... Depuis que je suis entré ici, je sens qu'il +ne faut pas que je m'en éloigne!... Je ne tomberai pas dans le +piège!... Je n'irai pas le chercher dehors, bien que je l'aie vu +dehors!... Bien que vous l'ayez vu, vous-même, dehors!...» + +Puis il s'est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé +sa bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa +raison, qui ignorait encore le lien qui l'unissait à la Dame en +noir, n'était pas troublée par les mouvements de son coeur: + +«Raisonnons!...» + +Et il en revint tout de suite à cet argument qu'il nous avait déjà +servi et qu'il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, +disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses. +«Ne point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout +où il se cache.» + +Ceci suivi de cet autre argument complémentaire: + +«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu'on ne le +voie pas là où il est.» + +Et il reprit: + +«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a +des moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m'arracher les +yeux. Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes... cinq +minutes seulement... et nous verrons peut-être clair!» + +Il s'assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les +mains et dit: + +«Voici, je n'ai plus d'yeux. Dites-moi, Sainclair: qu'y a-t-il à +l'intérieur des pierres? + +-- Qu'est-ce que je vois à l'intérieur des pierres? répétai je. + +-- Eh non! Eh non! vous n'avez plus d'yeux, vous ne voyez plus +rien! Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS! + +-- Il y a d'abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il +voulait en venir. + +-- Très bien. + +-- Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan. + +-- Pourquoi? + +-- Pourquoi?... Eh! dites-le donc!... Il faut que vous me disiez +pourquoi! J'admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j'en suis sûr, +puisque je suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me +direz-vous pourquoi vous n'êtes pas Larsan?... + +-- Parce que vous l'auriez bien vu!... + +-- Malheureux! hurla Rouletabille, en s'enfonçant avec plus de +force les poings dans les yeux! Je n'ai plus d'yeux... Je ne peux +pas vous voir!... Si Jarry, de la brigade des jeux, n'avait pas vu +s'asseoir à la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait +juré, par la seule vertu du raisonnement, que l'homme qui prenait +alors les cartes était Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des +garnis, ne s'était trouvé face à face, un soir, chez la Troyon, +avec un homme qu'il reconnut pour être la vicomte Drouet d'Eslon, +il aurait juré que l'homme qu'il venait arrêter et qu'il n'arrêta +pas parce qu'il l'avait vu, était Ballmeyer! Si l'inspecteur +Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous me +connaissez, n'avait pas vu, un après-midi, aux courses de +Longchamp, causant à deux de ses amis dans le pesage, n'avait pas +vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah! +voyez-vous, Sainclair! ajouta le jeune homme d'une voix sourde et +frémissante, mon père est né avant moi!... et il faut être bien +fort pour «arrêter» mon père!...» + +Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que +j'avais de raisonner s'évanouit tout à fait. Je me bornai à lever +les mains au ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne +voulait plus rien voir!... + +«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il... ni vous, ni +M. Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni +le prince Galitch... Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là +ne peut être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai +derrière les pierres...» + +Moi, je ne respirais plus... On entendait, sous la voûte de la +poterne, le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde. + +«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort... et Mattoni?... +et les autres? + +-- Je sais, je suis sûr qu'ils n'ont point quitté le fort +d'Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à +M. Darzac, en gare de Bourg... + +-- Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en +occupez pas, parce que tout à l'heure, ils n'étaient point +derrière les binocles noirs!» + +Rouletabille frappa du pied, et s'écria: «Taisez-vous! Taisez- +vous, Sainclair!... Vous allez me rendre plus nerveux que ma +mère!» + +Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J'eus +voulu questionner Rouletabille sur l'état d'esprit de la Dame en +noir, mais il avait repris, posément: + +«1° Sainclair n'est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport +avec moi pendant que Larsan était à Bourg. + +«2° Le professeur Stangerson n'est pas Larsan, puisqu'il était sur +la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En +effet, arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le +virent descendre de son train. + +«Mais tous les autres, s'il est suffisant de pouvoir être à Bourg +à ce moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous +pouvaient être à Bourg. + +«D'abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les +deux jours qui ont précédé l'arrivée du professeur et de +M. Darzac. Il arrivait tout juste à Menton pour les recevoir +(Mrs. Edith elle-même, sur mes questions, que je posais à bon +escient, m'a avoué que, ces deux jours-là, son mari avait dû +s'absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son voyage à +Paris. Enfin, le prince Galitch n'a pas été vu aux grottes ni hors +des jardins de Babylone... + +«Prenons d'abord M. Darzac. + +-- Rouletabille! m'écriai-je, c'est un sacrilège! + +-- Je le sais bien! + +-- Et c'est une stupidité!... + +-- Je le sais aussi... Mais pourquoi? + +-- Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; +il pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un +reporter, et, je le dis: un Rouletabille... il pourra peut-être +tromper un ami, quelques instants, je l'admets... Mais il ne +pourra jamais tromper une fille au point de se faire passer pour +son père -- ceci pour vous rassurer sur le cas de M. Stangerson -- +ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé. Eh! mon +ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu'elle n'eût +franchi à son bras le fort d'Hercule!... + +-- Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement +Rouletabille. Eh bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, +mais, comme (oh! l'ironie de cela!) je ne sais pas au juste +jusqu'où va le génie de mon père, j'aime mieux, pour rendre à +M. Robert Darzac une personnalité que je n'ai jamais songé à lui +enlever, me baser sur un argument un peu plus solide: Si Robert +Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs +reprises à Mathilde Stangerson, puisque c'est la réapparition de +Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac! + +-- Eh! m'écriai-je... À quoi bon tant de vains raisonnements quand +on n'a qu'à ouvrir les yeux?... Ouvrez-les, Rouletabille!» + +Il les ouvrit. + +«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince +Galitch? + +-- Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre +Noire qui chante des chansons lithuaniennes? + +-- Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.» + +Et il ricana. Je serrai les poings. Il s'en aperçut, mais fit tout +comme s'il ne s'en apercevait pas. + +«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m'occupe guère, fit-il +tranquillement. + +-- Vous en êtes sûr?... Qui vous a dit?... + +-- La femme de Bernier connaît l'une des trois petites vieilles +dont nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J'ai fait une enquête. +C'est la mère d'un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu +faire sauter l'empereur. J'ai vu la photographie des malheureux. +Les deux autres vieilles sont les deux autres mères... Aucun +intérêt», fit brusquement Rouletabille. + +Je ne pus retenir un geste d'admiration. + +«Ah! vous ne perdez pas votre temps! + +-- L'autre non plus», gronda-t-il. + +Je croisai les bras. + +«Et le vieux Bob? fis-je. + +-- Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; +celui-là, non!... Vous avez vu qu'il a une perruque, n'est-ce +pas?... Eh bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met +une perruque, cela ne se voit pas!» + +Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il +m'arrêta. + +«Eh bien, mais?... Nous n'avons rien dit d'Arthur Rance?... + +-- Oh! celui-là n'a pas changé... dis-je. + +-- Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair...» + +Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et +brûlante. Il s'éloigna. Je restai un instant sur place, +songeant... songeant à quoi? À ceci, que j'avais tort de prétendre +qu'Arthur Rance n'avait pas changé... D'abord, maintenant, il +laissait pousser un soupçon de moustache, ce qui était tout à fait +anormal pour un Américain routinier de sa trempe... Ensuite, il +portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée sur le +front... Ensuite, je ne l'avais pas vu depuis deux ans... On +change toujours en deux ans... Et puis Arthur Rance, qui ne buvait +que de l'alcool, ne boit plus que de l'eau... Mais alors, +Mrs. Edith?... Qu'est-ce que Mrs. Edith?... Ah çà! Est-ce que je +deviens fou, moi aussi?... Pourquoi dis-je: moi aussi?... comme... +comme la Dame en noir?... comme... comme Rouletabille?... Est-ce +que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu fou?... Ah! +la Dame en noir nous a tous ensorcelés!... Parce que la Dame en +noir vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous +tremblons du même frisson qu'elle... La peur, ça se gagne... comme +le choléra. + +3° De l'emploi de mon après-midi, jusqu'à cinq heures. + +Je profitai de ce que je n'étais point de garde pour aller me +reposer dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de +suite que le vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une +affreuse association de bandits qui avaient juré notre perte à +Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai, sous cette +impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux +château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de +donner raison à mon cauchemar et je me dis tout haut: «Dans quel +repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le nez à la +fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire, +s'entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses +jolis doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. +Mais, arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis +Rouletabille qui entrait faire son tour d'inspection dans la Tour +Carrée. + +Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître +aussi de ses yeux qu'il ne fermait plus. Ah! C'était toujours un +spectacle de le voir regarder les choses autour de lui. Rien ne +lui échappait. La Tour Carrée, habitation de la Dame en noir, +était l'objet de son constant souci. + +Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le +moment où va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner +ici le plan intérieur de l'étage habité de cette tour, étage qui +se trouvait de plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire. + + + +Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se +trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de +la salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout +l'espace O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui +existaient toujours avec leurs portes donnant sur les autres +pièces du Vieux Château. C'est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette +salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de +façon à constituer une pièce assez spacieuse qu'elle avait le +dessein de transformer en salle de bains. + +Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à +angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait +de loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité +de passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait +l'unique porte permettant d'entrer dans l'appartement des Darzac. +L'un des époux Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et +il n'y avait qu'eux qui avaient le droit d'entrer dans leur loge. +De cette loge, on surveillait également, par une petite fenêtre +pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur l'appartement du vieux +Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur +appartement, l'unique clef qui ouvrait la porte R était toujours +chez les Bernier; et c'était une clef spéciale et toute neuve, +fabriquée la veille dans un endroit que seul Rouletabille +connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure lui-même. + +Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu'il avait +imposée pour l'appartement Darzac fût également suivie pour +l'appartement du vieux Bob, mais celui-ci s'y était opposé avec un +éclat comique auquel il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait +pas être traité comme un prisonnier et il tenait absolument à +entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en prenait +fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge. + +Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois +qu'il lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son +bureau installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger +personne et sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait +encore laisser la porte K ouverte. Il l'exigea et Mrs. Edith donna +raison à son oncle sur un ton d'ironie tel, ironie qui s'adressait +à la prétention que pouvait avoir Rouletabille de traiter le vieux +Bob à l'instar de la fille du professeur Stangerson, que +Rouletabille n'insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de ses lèvres +minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint +pas qu'on l'enlève!» Et Rouletabille avait compris qu'il n'avait +plus qu'à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue, qu'on +pût enlever comme une jolie femme l'homme dont le principal +attrait était de posséder le plus vieux crâne de l'humanité! Et il +avait ri... Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à +une condition c'est que la porte K fût fermée à clef passé dix +heures du soir, et que cette clef restât toujours en possession +des Bernier qui viendraient lui ouvrir s'il y avait lieu. Ceci +encore dérangeait le vieux Bob qui travaillait quelquefois très +tard dans la tour de Charles Le Téméraire. Mais non plus il ne +voulait avoir l'air de contrecarrer en tout ce brave +M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des voleurs! Car il +faut tout de suite faire observer à la décharge du vieux Bob que, +s'il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre jeune +ami, c'est qu'on n'avait point jugé utile de le mettre au courant +de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu +parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois +sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de +penser qu'elle n'avait point rompu avec ces malheurs-là depuis +qu'elle s'appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob était un +égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause +qu'il possédait le plus vieux crâne de l'humanité, il ne pouvait +concevoir que tout le monde ne le fût point autour de lui. + +Rouletabille, après s'être aimablement enquis de la santé de la +mère Bernier qui était en train d'éplucher des pommes de terre +dites «saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, +pria le père Bernier de nous ouvrir la porte de l'appartement +Darzac. + +C'était la première fois que je pénétrais dans la chambre de +M. Darzac. L'aspect en était glacial. Elle me parut froide et +sombre. La pièce, très vaste, était meublée fort simplement d'un +lit de chêne, d'une table-toilette que l'on avait glissée dans +l'une des deux ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de +ce qui avait été autrefois des meurtrières. Si épaisse était la +muraille et si grande l'ouverture que toute cette embrasure +formait une sorte de petite chambrette dans la grande, et +M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde +fenêtre J' était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de +barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. +Le lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure +et poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de +M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans l'angle de la tour, +se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table- +guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science +et tout ce qu'il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et +trois chaises. C'était tout. Il était absolument impossible de se +cacher dans cette chambre, si ce n'est, naturellement, dans le +placard. Aussi le père et la mère Bernier avaient-ils reçu l'ordre +de visiter, chaque fois qu'ils faisaient l'appartement, ce placard +où M. Darzac enfermait ses vêtements; et Rouletabille lui-même +qui, en l'absence des Darzac, venait de temps à autre jeter, dans +les chambres de la Tour Carrée, le coup d'oeil du maître, ne +manquait-il jamais de le fouiller. + +Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la +chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions +personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans +l'appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme +il le faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient +intérieurement l'unique porte faisant communiquer l'appartement +avec le corridor. + +La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. +Mais bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des +fenêtres, et gaie. Aussitôt qu'il y eut mis les pieds, je vis +Rouletabille pâlir et tourner vers moi son bon et (alors) +mélancolique visage. Il me dit: + +«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?» + +Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de +barreaux comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, +était, du reste, grande ouverte et une brise légère faisait +voleter l'étoffe que l'on avait tirée sur une tringle au-dessus +d'une «penderie» qui garnissait un côté de la muraille. L'autre +côté était occupé par le lit. Cette penderie était si haut placée +que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que l'étoffe qui +la recouvrait ne tombaient point jusqu'au parquet, de telle sorte +qu'il eût été absolument impossible à quelqu'un qui eût voulu se +cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme +la tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des +plus légères, il n'eût pu également s'y suspendre. Rouletabille +n'en examina pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard +dans cette pièce. Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux +chaises et les quatre murs, entre lesquels personne que nous, en +toute vérité évidente du bon Dieu. + +Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du +départ et nous balaya d'un geste de l'appartement. Il en sortit le +dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu'il +remit dans la poche du haut de son veston que fermait une +boutonnière qu'il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et +aussi celui de l'appartement du vieux Bob, composé d'un salon et +d'une chambre aussi facile à visiter que l'appartement Darzac. +Personne dans l'appartement, ameublement sommaire, un placard, une +bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes. Quand nous +sortîmes de l'appartement, la mère Bernier venait de placer sa +chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus +clair à sa besogne qui était toujours celle du pelage des pommes +de terre dites «saucisses». + +Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la +visitâmes comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et +communiquaient avec le rez-de-chaussée par un petit escalier +intérieur qui commençait dans l'angle O3 pour aboutir au sommet de +la tour. Une trappe dans le plafond de la pièce habitée par les +Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda un marteau et +des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait +inutilisable. + +On pouvait dire en principe et en fait que rien n'échappait à +Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour +Carrée n'y laissa personne d'autres que le père et la mère Bernier +quand nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également +qu'aucun être humain ne se trouvait dans l'appartement des Darzac +avant que Bernier, quelques minutes plus tard, ne l'eût ouvert +lui-même à M. Darzac, ainsi que je vais le raconter. + +Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier +dans son corridor, devant la porte de l'appartement Darzac, +Rouletabille et moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du +Téméraire. + +À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l'ancienne tour B''. +Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, +attirés par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. +Justement, voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma +Grande, qui ouvre sa gueule mystérieuse dans la face flamboyante +des Baoussé Roussé, la silhouette agitée et funéraire du vieux +Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La falaise rouge +surgit des eaux dans un tel élan radieux qu'on pourrait la croire +toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l'a mise +au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque- +mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme, s'agite-t- +il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents fois +millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier +toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? +Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le +voyons brandir son crâne et nous l'entendons rire... rire... rire. +Ah! son rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles +et le coeur. + +Du vieux Bob, notre attention s'en va à M. Robert Darzac qui vient +de passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du +Téméraire. Il ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! +Rouletabille le plaint et il comprend qu'il soit à bout de +patience. Dans l'après-midi, il a encore dit à mon ami qui me l'a +répété: «Huit jours, c'est beaucoup! Je ne sais pas si je pourrai +supporter ce supplice encore huit jours. + +-- Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille. + +-- À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur +Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit +que c'est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a +mis ce voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, +pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous +ne le quittons pas des yeux jusqu'à la porte de la Tour Carrée. Il +est certain «qu'il n'en peut plus»! Sa taille s'est encore voûtée. +Il a les mains dans les poches. Il a l'air dégoûté de tout! de +tout! Oui, il a l'air dégoûté de tout, avec ses mains dans ses +poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et l'on +ne sourira pas toujours! Et, je puis l'avouer tout de suite, moi +qui ai souri... Eh bien, M. Darzac m'a procuré, grâce à l'aide +géniale de Rouletabille, le frisson d'épouvante le plus affreux +qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité! Alors! Alors, +qu'est-ce qui l'aurait cru?... + +M. Darzac s'en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva +naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme +Bernier était sorti devant la porte de l'appartement, qu'il avait +la clef dans sa poche et que, dans l'appartement, il fut établi +par la suite qu'aucun barreau n'avait été scié, nous établissons +que lorsque M. Darzac entre dans sa chambre, il n'y a personne +dans l'appartement. Et c'est la vérité. + +Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; +mais si je vous en parle avant, c'est que je suis déjà hanté par +«l'inexplicable» qui se prépare dans l'ombre et qui est prêt à +éclater. + +À ce moment, il est cinq heures. + +4° La soirée depuis cinq heures jusqu'à la minute où se produisit +l'attaque de la Tour Carrée. + +Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, +autrement dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre- +plein de cette tour B''. Tout à coup, Rouletabille me donna un +petit coup sec sur l'épaule et fit: «Mais, j'y pense!...» et il +s'en fut dans la Tour Carrée où je le suivis. J'étais à cent +lieues de deviner à quoi il pensait. Il pensait au sac de pommes +de terre de la mère Bernier qu'il vida entièrement sur le plancher +de leur chambre pour la plus grande stupéfaction de la bonne +femme; puis, content de ce geste qui répondait évidemment à une +préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour du +Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait +encore des pommes de terre répandues. + +Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée +par son père, au premier étage de la Louve. + +La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d'un +violent orage et nous aurions voulu qu'il éclatât tout de suite... + +Ah! l'orage nous soulagerait beaucoup... La mer a la tranquillité +lourde et épaisse d'une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, +et l'air est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n'y a de +léger sur la terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est +réapparu sur le bord de la Barma Grande et qui s'agite encore. On +dirait qu'il danse. Non, il fait un discours. À qui? Nous nous +penchons sur le parapet pour voir. Il y a évidemment quelqu'un sur +la grève à qui le vieux Bob tient des propos préhistoriques. Mais +des feuilles de palmier nous cachent l'auditoire du vieux Bob. +Enfin, l'auditoire remue et s'avance; il s'approche du professeur +noir, comme l'appelle Rouletabille. Cet auditoire est composé de +deux personnes: Mrs. Edith... c'est bien elle, avec ses grâces +languissantes, sa façon de s'appuyer sur le bras de son mari... Au +bras de son mari! Mais celui-ci n'est point son mari!... Quel est +donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s'appuie +avec tant de grâces languissantes? + +Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu'un pour +nous renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le +seuil de la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. +Bernier nous rejoint et son oeil suit la direction indiquée par +l'index de Rouletabille. + +«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?... + +-- Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c'est le prince +Galitch.» + +Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous +n'avions jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais +vraiment je ne me serais pas imaginé cette démarche... Et puis, il +ne me semblait pas si grand... Rouletabille me comprend, hausse +les épaules... + +«C'est bien, dit-il à Bernier... Merci...» + +Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince. + +«Je ne puis dire qu'une chose, fait Bernier avant de nous quitter, +c'est que c'est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. +Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu'il est +russe. ça va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L'avant- +dernière fois qu'il était invité ici à déjeuner, madame et +monsieur l'attendaient et n'osaient commencer sans lui. Eh bien, +on a reçu une dépêche priant de l'excuser parce qu'il avait manqué +le train. La dépêche était datée de Moscou...» + +Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour. + +Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince +continuent leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le +vieux Bob cesse soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, +s'en vient vers le château, y entre, traverse la baille, et nous +voyons très bien (du haut du terre-plein de la tour B'') qu'il a +fini de rire. Le vieux Bob est devenu la tristesse même. Il est +silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous l'appelons; +il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son plus +vieux crâne et tout à coup, voilà qu'il devient furieux. Il +adresse les pires injures au plus vieux crâne de l'humanité. Il +descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps +encore les éclats de sa colère jusqu'au fond de la batterie basse. +Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu'il se battait +contre les murs. + +Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château +Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit +entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l'horizon devint +toute noire. + +Alors, un garçon d'écurie, Walter, une brave brute, incapable +d'une idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement +de bête à son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la +poterne du jardinier, entra dans la Cour de Charles le Téméraire +et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en donna une également +à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée. + +Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu'il allait faire à la Tour +Carrée. Il répondit qu'il allait porter au père Bernier le +courrier de M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne +connaît que cette langue; mais nous, nous la parlons suffisamment +pour la comprendre. Walter était chargé de distribuer le courrier +depuis que le père Jacques n'avait plus le droit de s'éloigner de +sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et lui dit +qu'il allait faire lui-même la commission. + +Quelques gouttes d'eau commençaient alors à tomber. + +Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, +à cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe. + +«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille. + +-- Il n'a pas bougé», répondit Bernier. + +Nous frappons. Nous entendons les verrous que l'on tire de +l'intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la +personne est entrée. Règlement Rouletabille). + +M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous +pénétrons chez lui. Pour écrire, il s'asseyait devant la petite +table-guéridon, juste en face de la porte R et faisait face à +cette porte. + +Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la +lettre qu'il lit confirme le télégramme qu'il a reçu le matin et +le presse de revenir à Paris: son journal veut absolument +l'envoyer en Russie. + +M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous +venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à +Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon +ami de Paris qui, après m'avoir donné quelques détails sans +importance sur le départ de Brignolles, m'apprend que ledit +Brignolles se fait adresser son courrier à Sospel, à l'hôtel des +Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et +Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons +d'aller à Sospel le plus tôt qu'il nous sera possible, et nous +sortons de l'appartement Darzac. La porte de la chambre de +Mme Darzac n'était pas fermée. Voilà ce que j'observai en sortant. +J'ai dit, du reste, que Mme Darzac n'était point chez elle. +Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la +porte de l'appartement, aussitôt... aussitôt... je l'ai vu, vu, +vu... aussitôt et il mit la clef dans sa poche, dans la petite +poche d'en haut de son veston. Ah! je le vois encore mettre la +clef dans sa petite poche d'en haut de son veston, je le jure!... +et il en a boutonné le bouton. + +Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le +père Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu'il +est et qu'il n'a jamais cessé d'être jusqu'au dernier jour. Ce +n'est pas parce qu'on a un peu braconné qu'on ne saurait être un +bon chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne +toujours. Et je le dis hautement, dans tout ce qui va suivre, le +père Bernier a toujours fait son devoir et n'a jamais dit que la +vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était une excellente +concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. Aujourd'hui +qu'elle est veuve, je l'ai à mon service. Elle sera heureuse de +lire ici le cas que je fais d'elle et aussi l'hommage rendu à son +mari. Ils l'ont mérité tous les deux. + +Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour +Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour +Ronde, Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la +batterie basse, M. Darzac poussa un cri en voyant l'état dans +lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait depuis la +veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à +une grande échelle du château fort d'Hercule tel qu'il existait au +XVe siècle, d'après des documents que nous avait montrés Arthur +Rance. Ce lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait +été toute barbouillée. Il tenta en vain de demander des +explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès d'une +caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate +qu'il ne lui répondit même pas. + +J'ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur +de la précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, +je reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite +que les événements les plus futiles ont une importance en réalité +considérable, car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous +le faisons en plein drame, sans nous en douter, hélas! + +Comme le vieux Bob était d'une humeur de dogue, nous le quittâmes, +du moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis +gâché, et pensant sans doute à tout autre chose. + +En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux +au ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était +proche. En attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous +étouffions. + +«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je... Je n'en puis plus... +Il fait peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes...» + +Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous +étions arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, +il m'arrêta: + +«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là... + +-- Qui? + +-- La Dame en noir!... Vous ne sentez pas que tout l'escalier en +est embaumé?» + +Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer +mon chemin sans plus m'occuper de lui; ce que je fis. + +Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma +chambre, de me trouver face à face avec Mathilde!... + +Elle poussa un léger cri et disparut dans l'ombre, s'envolant +comme un oiseau surpris. Je courus à l'escalier et me penchai sur +la rampe. Elle glissait le long des marches comme un fantôme. Elle +fut bientôt au rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi +Rouletabille qui, penché sur la rampe du premier palier, +regardait, lui aussi. + +Et il remonta jusqu'à moi. + +«Hein! fit-il, qu'est-ce que je vous avais dit!... La +malheureuse!» + +Il paraissait à nouveau très agité. + +«J'ai demandé huit jours à M. Darzac... Il faut que tout soit fini +dans vingt-quatre heures ou je n'aurai plus la force de rien!...» + +Et il s'affala tout à coup sur une chaise. + +«J'étouffe!... gémit-il, j'étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De +l'eau!» J'allais lui chercher une carafe, mais il m'arrêta: +«Non!... c'est l'eau du ciel qu'il me faut!» Et il montra le poing +au ciel noir qui ne crevait toujours point. + +Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui +m'étonnait, c'est qu'il ne me posait aucune question sur ce que la +Dame en noir était venue faire chez moi. J'aurais été bien +embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva: + +«Où allez-vous? + +-- Prendre la garde à la poterne.» + +Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu'on lui apportât +là sa soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures +et demie à la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux +Bob, déclara que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, +craignant qu'il ne fût souffrant, s'en fut tout de suite à la Tour +Ronde. Elle ne voulut point que Mr Arthur Rance l'accompagnât. +Elle paraissait en fort mauvais termes avec son mari. La Dame en +noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur Stangerson. +Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui +me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne +ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. +Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et +un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à +coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos +poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour +n'être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir +engloutir la presqu'île. + +Elle raconta avec animation qu'elle avait trouvé le vieux Bob le +dos courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il +n'avait point répondu à ses questions. Elle l'avait secoué +amicalement, mais il avait fait l'ours. Alors, comme il tenait +obstinément ses mains sur ses oreilles, elle l'avait piqué, avec +une petite épingle à tête de rubis, dont elle retenait à +l'ordinaire les plis du fichu léger qu'elle jetait le soir sur ses +épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite épingle à +tête de rubis et l'avait jetée en rageant sur son bureau. Et puis, +il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l'avait encore +jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» +Mrs. Edith en avait été si peinée qu'elle était sortie sans +ajouter un mot, se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les +pieds à la Tour Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith +avait tourné la tête pour voir une fois encore son vieil oncle et +elle avait été stupéfaite de ce qu'il lui avait été donné +d'apercevoir. Le plus vieux crâne de l'humanité était sur le +bureau de l'oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l'air toute +barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s'était toujours conduit +d'une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son +crâne! Elle s'était enfuie, un peu effrayée. + +Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce +qu'elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du +vieux Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac. + +Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et +aussi pour échapper au regard de Mathilde. Qu'est-ce que la Dame +en noir était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le +savoir. + +Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie +redoublait de force. Je ne fis qu'un bond jusqu'à la poterne. Pas +de Rouletabille! Je le trouvai sur la terrasse B'', surveillant +l'entrée de la Tour Carrée et recevant tout l'orage sur le dos. + +Je le secouai pour l'entraîner sous la poterne. + +«Laisse donc, me disait-il... Laisse donc! C'est le déluge! Ah! +comme c'est bon! comme c'est bon! Toute cette colère du ciel! Tu +n'as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, +je hurle, écoute! Je hurle!... Je hurle!... Heu! heu! heu!... Plus +fort que le tonnerre!... Tiens! on ne l'entend plus!...» + +Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots +soulevés, des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu'il +était devenu vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en +cris indistincts l'atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait +en vain d'étouffer la flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur +du fils de Larsan! + +Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir +le poignet et une forme noire s'accrochait à moi dans la tempête: + +«Où est-il?... Où est-il?» + +C'était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un +nouvel éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un +affreux délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle +l'entendit. Elle le vit. Nous étions couverts d'eau, trempés par +la pluie du ciel et par l'écume de la mer. La jupe de Mme Darzac +claquait dans la nuit comme un drapeau noir et m'enveloppait les +jambes. Je soutins la malheureuse, car je la sentais défaillir, +et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste déchaînement des +éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche terrible, +au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le +doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!... +Ah! je comprends! Je comprends comment Rouletabille, s'en est +souvenu par-delà les années... Oui, oui, c'est une odeur pleine de +mélancolie, un parfum pour tristesse intime... Quelque chose comme +le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d'une plante +abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute seule, +toute seule... Enfin! C'est un parfum qui m'a donné de ces idées- +là et que j'ai essayé d'analyser comme ça, plus tard... parce que +Rouletabille m'en parlait toujours... Mais c'était un bien doux et +bien tyrannique parfum qui m'a comme enivré tout d'un coup, là, au +milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout +d'un coup, quand je l'ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! +extraordinaire, car j'avais passé vingt fois auprès de la Dame en +noir sans découvrir ce que ce parfum avait d'extraordinaire, et il +m'apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de +la terre -- et même tous ceux qui font mal à la tête -- sont +balayés comme une haleine de rose par le vent de mer. Je comprends +que lorsqu'on l'avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin +tant pis si je me vante, mais je suis persuadé que tout le monde +ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame en noir, et +il fallait certainement pour cela être très intelligent, et il est +probable que, ce soir-là, je l'étais plus que les autres soirs, +bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se +passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette +mélancolique et captivante, et adorablement désespérante odeur, -- +eh bien, c'était pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, +si c'était un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou +embrasé, si c'était un coeur d'amant, comme celui de M. Darzac; ou +empoisonné, si c'était un coeur de bandit, comme celui de +Larsan... Non! non, on ne devait plus pouvoir s'en passer jamais! +Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac et Larsan et +tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!... + +Donc, dans la tempête, s'accrochant à mon bras, la Dame en noir +appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous +échappa, bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum +de la Dame en noir! Le parfum de la Dame en noir!...» + +La malheureuse sanglotait. Elle m'entraîna vers la tour. Elle +frappa de son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, +et elle ne s'arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses +banales, la suppliant de se calmer, et cependant j'aurais donné ma +fortune pour trouver des mots qui, sans trahir personne, lui +eussent peut-être fait comprendre quelle part je prenais au drame +qui se jouait entre la mère et l'enfant. + +Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui +précédait la chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte +en était ouverte. Là, nous allions être aussi seuls que si elle +m'avait fait entrer chez elle, car nous savions que le vieux Bob +travaillait tard dans la Tour du Téméraire. + +Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que +je passai en face de la Dame en noir n'est pas le moins +douloureux. J'y fus mis à une épreuve à laquelle je ne m'attendais +point et quand, à brûle-pourpoint, sans qu'elle prît même le temps +de nous plaindre de la façon dont nous venions d'être traités par +les éléments -- car je ruisselais sur le parquet comme un vieux +parapluie -- elle me demanda: «Il y a longtemps, Monsieur +Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» je fus plus ébloui, +étourdi, que par tous les coups de foudre de l'orage. Et je +compris que, dans le moment même que la nature entière s'apaisait +au dehors, j'allais subir, maintenant que je me croyais à l'abri, +un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre +vainement depuis des siècles au rocher d'Hercule! Je dus faire +mauvaise contenance et trahir tout l'émoi où me plongeait cette +phrase inattendue. D'abord, je ne répondis point; je balbutiai, et +certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces +choses se sont passées. Mais j'y assiste encore comme si j'étais +mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne +sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être +trempée et, comme moi, sortir de l'ouragan, eh bien, elle était +admirable avec ses cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques +épaules que moulait la soie légère d'un vêtement, lequel +apparaissait à mes yeux extasiés comme une loque sublime, jetée +par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle qui vient +de prendre la forme de la beauté! Je sens bien que mon émotion, +même après tant d'années, quand je songe à ces choses, me fait +écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n'en dirai point +plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du +professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux +ici, vis-à-vis de Rouletabille, qu'affirmer le sentiment de +respectueuse consternation qui me gonfla le coeur devant cette +mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où l'avait +jetée l'affreuse tempête -- physique et morale -- où elle se +débattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car j'avais +juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas! Que mon silence +même parlait plus haut que ne l'avait jamais fait aucune de mes +plaidoiries. + +Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n'oublierai de +ma vie: + +«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert +tous deux!» + +Et elle ajouta avec un gros sanglot: + +«Pourquoi continue-t-il à mentir?» + +Moi, je ne répondais rien. Qu'est-ce que j'aurais répondu? Cette +femme avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, +vis-à-vis de tout le monde en général et de moi en particulier. Je +n'avais jamais existé pour elle... et voilà qu'après m'avoir fait +respirer le parfum de la Dame en noir elle pleurait devant moi +comme une vieille amie... + +Oui, comme une vieille amie... Elle me raconta tout, j'appris +tout, en quelques phrases pitoyables et simples comme l'amour +d'une mère... tout ce que me cachait ce petit sournois de +Rouletabille. Évidemment, ce jeu de cache-cache ne pouvait durer +et ils s'étaient bien devinés tous les deux. Poussée par un sûr +instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que c'était +que ce Rouletabille qui l'avait sauvée et qui avait l'âge de +l'autre... et qui ressemblait à l'autre. Et une lettre était venue +lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui +avait menti et n'avait jamais mis les pieds dans une institution +de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une +explication, mais celui-ci s'y était âprement dérobé. Toutefois, +il s'était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du +collège d'Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de +venir à Menton. + +«Comment l'avez-vous su?» m'écriai-je, me trahissant aussitôt. + +Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m'apprit +d'une phrase tout son stratagème. Ce n'était point la première +fois qu'elle venait dans nos chambres quand je l'avais surprise le +soir même... Mon bagage portait encore l'étiquette récente de la +consigne eudoise. + +«Pourquoi ne s'est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui +ai ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s'il se refuse à être le +fils de Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?» + +Rouletabille s'était conduit d'une façon atroce pour cette femme +qui avait cru son enfant mort, qui l'avait pleuré désespérément, +comme je l'appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de +malheurs incomparables, à la joie mortelle de voir son fils +ressuscité... Ah! le malheureux!... La veille au soir, il lui +avait ri au nez, quand elle lui avait crié, à bout de forces, +qu'elle avait eu un fils et que ce fils c'était lui! Il lui avait +ri au nez en pleurant!... Arrangez cela comme vous voudrez! C'est +elle qui me l'a dit et je n'aurais jamais cru Rouletabille si +cruel, ni si sournois, ni si mal élevé. + +Certes! il se conduisait d'une façon abominable! Il était allé +jusqu'à lui dire qu'il n'était sûr d'être le fils de personne, pas +même d'un voleur! C'est alors qu'elle était rentrée dans la Tour +Carrée et qu'elle avait désiré mourir. Mais elle n'avait pas +retrouvé son fils pour le perdre sitôt et elle vivait encore! +J'étais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais +pardon pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était le résultat de +la politique de mon ami. Sous prétexte de la mieux défendre contre +Larsan, c'est lui qui la tuait! Je ne voulus pas en savoir +davantage! J'en savais trop! Je m'enfuis! J'appelai Bernier qui +m'ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carrée, en maudissant +Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du Téméraire, +mais celle-ci était déserte. + +À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il +y avait une lumière dans la chambre de mon ami. J'escaladai +l'escalier branlant du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je +l'ouvre, je l'enfonce. Rouletabille est devant moi: + +«Que voulez-vous, Sainclair?» + +En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon +courroux. + +«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d'une voix +glacée. Elle ne vous a pas dit qu'elle me défend de toucher à cet +homme!... + +-- C'est vrai, m'écriai-je... je l'ai entendue!... + +-- Eh bien! Qu'est-ce que vous venez me raconter, alors? continue- +t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu'elle m'a dit hier?... Elle +m'a ordonné de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir +aux prises avec mon père!» + +Et il ricane, ricane. + +«Avec mon père!... Elle le croit sans doute plus fort que moi!...» + +Il était affreux en parlant ainsi. + +Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d'une beauté +fulgurante. «Elle a peur pour moi!... eh bien, moi, j'ai peur pour +elle!... Et je ne connais pas mon père... Et je ne connais pas ma +mère!» + +.. .. .. .. .. + +À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la +mort! Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes +cheveux se dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme +s'il venait d'être frappé lui-même!... + +Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée +emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman! + + + + +XI +L'attaque de la Tour Carrée. + +J'avais bondi derrière lui, je l'avais pris à bras le corps, +redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! +Maman! Maman!» une telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt +une annonce de secours tellement au-dessus des forces humaines que +je pouvais craindre qu'il n'oubliât qu'il n'était qu'un homme, +c'est-à-dire incapable de voler directement de cette fenêtre à +cette tour, de traverser comme un oiseau ou comme une flèche cet +espace noir qui le séparait du crime et qu'il remplissait de son +effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, me renversa, se +précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers couloirs, +chambres, escaliers, cours, jusqu'à cette tour maudite qui venait +de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable! + +Et moi, je n'avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, +cloué sur place par l'horreur de ce cri. J'y étais encore quand la +porte de la Tour Carrée s'ouvrit et quand, dans son cadre de +lumière, apparut la forme de la Dame en noir! Elle était toute +droite et bien vivante, malgré le cri de la mort, mais son pâle et +spectral visage reflétait une terreur indicible. Elle tendit les +bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille, et les bras de +la Dame en noir se refermèrent et je n'entendis plus que des +soupirs et des gémissements, et encore ces deux syllabes que la +nuit répétait indéfiniment: «Maman! Maman!» + +Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le +coeur désordonné, les reins rompus. Ce que j'avais vu sur le seuil +de la Tour Carrée ne me rassurait en aucune façon. C'est en vain +que j'essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous +croyions tout perdu, tout, au contraire, n'était-il point +retrouvé? Le fils n'avait-il point retrouvé la mère? La mère +n'avait-elle point enfin retrouvé l'enfant?... Mais pourquoi... +pourquoi ce cri de mort quand elle était si vivante? Pourquoi ce +cri d'angoisse avant qu'elle apparût, debout, sur le seuil de la +tour? + +Chose extraordinaire, il n'y avait personne dans la Cour du +Téméraire quand je la traversai. Personne n'avait donc entendu le +coup de feu? Personne n'avait donc entendu les cris? Où se +trouvait M. Darzac? Où se trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils +encore dans la batterie basse de la Tour Ronde? J'aurais pu le +croire, car j'apercevais, au niveau du sol de cette tour, de la +lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, n'avait donc rien +entendu?... Mattoni qui veillait sous la poterne du jardinier? Eh +bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais pas. Et la +porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux murmure: +«Maman! Maman! Maman!» Et je l'entendais, elle, qui ne disait que +cela en pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n'avaient +même pas eu la précaution de refermer complètement la porte du +salon du vieux Bob. C'est là encore qu'elle avait entraîné, +qu'elle avait emporté son enfant! + +... Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s'étreindre, à se +répéter: «Maman! Mon petit!...» Et puis ils se dirent des choses +entrecoupées, des phrases sans suite... des stupidités divines... +«Alors, tu n'es pas mort!»... Sans doute, n'est-ce pas? Eh bien, +c'était suffisant pour les faire repartir à pleurer... Ah! ce +qu'ils devaient s'embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu'il +devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en noir!... Je +l'entendis qui disait encore: «Tu sais, maman, ce n'est pas moi +qui avais volé!...» Et l'on aurait pensé, au son de sa voix, qu'il +avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre +Rouletabille. «Non! mon petit!... non, tu n'as pas volé!... Mon +petit! mon petit!...» Ah! ce n'était pas ma faute si +j'entendais... mais j'en avais l'âme toute chavirée... C'était une +mère qui avait retrouvé son petit, quoi!... + +Mais où était Bernier? J'entrai à gauche dans la loge, car je +voulais savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait +tiré. + +La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu'éclairait une +petite veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle +devait être au lit quand le coup de feu avait éclaté et elle avait +jeté sur elle, à la hâte, quelque vêtement. J'approchai la +veilleuse de son visage. Les traits étaient décomposés par la +peur. + +«Où est le père Bernier? demandai-je. + +-- Il est là, répondit-elle en tremblant. + +-- Là?... Où, là?...» + +Mais elle ne me répondit pas. + +Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai +pour savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de +terre. Je baissai la veilleuse et j'examinai le parquet. Le +parquet était couvert de pommes de terre; il en avait roulé +partout. La mère Bernier ne les avait donc pas ramassées depuis +que Rouletabille avait vidé le sac? + +Je me relevai, je retournai à la mère Bernier: + +«Ah çà! fis-je, on a tiré!... Qu'est-ce qu'il y a eu? + +-- Je ne sais pas», répondit-elle. + +Et, aussitôt, j'entendis qu'on refermait la porte de la tour, et +le père Bernier apparut sur le seuil de la loge. + +«Ah! c'est vous, monsieur Sainclair? + +-- Bernier!... Qu'est-il arrivé? + +-- Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de +grave... (Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être +aussi assurée qu'elle le voulait paraître.) Un accident sans +importance... M. Darzac, en posant son revolver sur sa table de +nuit, l'a fait partir. Madame a eu peur, naturellement, et elle a +crié; et, comme la fenêtre de leur appartement était ouverte, elle +a bien pensé que M. Rouletabille et vous aviez entendu quelque +chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer. + +-- M. Darzac était donc rentré chez lui?... + +-- Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la +tour, monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque +aussitôt qu'il est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi +aussi, j'ai eu peur! Ah! je me suis précipité!... M. Darzac m'a +ouvert lui-même. Heureusement, il n'y avait personne de blessé. + +-- Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée +chez elle? + +-- Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et +elle l'a suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble. + +-- Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre? + +-- Tenez, le voilà!...» + +Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de +l'appartement, je vis qu'il était atrocement pâle. Il me faisait +signe. Je m'approchai de lui et il me dit: + +«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l'accident. Ce +n'est pas la peine d'en parler à personne, si l'on ne vous en +parle pas. Les autres n'ont peut-être pas entendu ce coup de +revolver. C'est inutile d'effrayer les gens, n'est-ce pas?... +Dites-donc! J'ai un service personnel à vous demander. + +-- Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le +savez bien. Disposez de moi, si je puis vous être utile. + +-- Merci, mais il ne s'agit que de décider Rouletabille à aller se +coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et +elle ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du +calme, du calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de +silence... + +-- Bien, mon ami, comptez sur moi!» + +Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui +attestait mon dévouement; j'étais persuadé que tous ces gens-là +nous cachaient quelque chose, quelque chose de très grave!... + +Il entra dans sa chambre, et je n'hésitai pas à aller retrouver +Rouletabille dans le salon du vieux Bob. + +Mais, sur le seuil de l'appartement du vieux Bob, je me heurtai à +la Dame en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous +deux si silencieux et avaient une attitude si incompréhensible +pour moi, qui avais entendu les transports de tout à l'heure et +qui m'attendais à trouver le fils dans les bras de sa mère, que je +restai en face d'eux sans dire un mot, sans faire un geste. +L'empressement que mettait Mme Darzac à quitter Rouletabille en +une circonstance aussi exceptionnelle m'intrigua à un point que je +ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille +acceptait son congé m'anéantissait. Mathilde se pencha sur le +front de mon ami, l'embrassa et lui dit: «Au revoir, mon enfant» +d'une voix si blanche, si triste, et en même temps si solennelle, +que je crus entendre l'adieu déjà lointain d'une mourante. +Rouletabille, sans répondre à sa mère, m'entraîna hors de la tour. +Il tremblait comme une feuille. + +Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour +Carrée. J'étais sûr qu'il se passait dans la tour quelque chose +d'inouï. L'histoire de l'accident ne me satisfaisait en rien; et +il n'est point douteux que Rouletabille n'eût pensé comme moi, si +sa raison et son coeur n'eussent encore été tout étourdis de ce +qui venait de se passer entre la Dame en noir et lui!... Et puis, +qui me disait que Rouletabille ne pensait pas comme moi? + +... Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que +j'entreprenais Rouletabille. D'abord je le poussai dans +l'encoignure du parapet qui joignait la Tour Carrée à la Tour +Ronde, dans l'angle formé par l'avancée, sur la cour, de la Tour +Carrée. + +Le reporter, qui s'était laissé conduire par moi docilement, comme +un enfant, dit à voix basse: + +«Sainclair, j'ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je +n'entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour +Carrée. C'est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; +mais ma part de paradis pour elle! Il faut que je voie et que +j'entende...» + +Nous étions là non loin d'une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur +le salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n'était +point fermée, et c'est ce qui nous avait permis, sans doute, +d'entendre distinctement le coup de revolver et le cri de la mort +malgré l'épaisseur des murailles de la tour. De l'endroit où nous +nous trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette +fenêtre, mais n'était-ce pas déjà quelque chose que de pouvoir +entendre?... L'orage avait fui, mais les flots n'étaient pas +encore apaisés et ils se brisaient sur les rocs de la presqu'île +d'Hercule avec cette violence qui rendait toute approche de barque +impossible! Ainsi pensai-je dans le moment à une barque, parce +que, une seconde, je crus voir apparaître ou disparaître -- dans +l'ombre -- une ombre de barque. Mais quoi! C'était là évidemment +une illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout, +-- de mon esprit certainement plus agité que les flots. + +Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un +soupir -- ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond +comme une expiration, comme un souffle d'agonie, une plainte +sourde, lointaine comme la vie qui s'en va, proche comme la mort +qui vient, nous arriva par cette fenêtre et passa sur nos fronts +en sueur. Et puis, plus rien... non, on n'entendait plus rien que +le mugissement intermittent de la mer, et, tout à coup, la lumière +de la fenêtre s'éteignit. La Tour Carrée, toute noire, rentra dans +la nuit. Mon ami et moi nous étions saisi la main et nous nous +commandions ainsi, par cette communication muette, l'immobilité et +le silence. Quelqu'un mourait, là, dans la tour! Quelqu'un qu'on +nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu'un qui n'était ni +Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère Bernier, +ni, à n'en point douter, le vieux Bob: quelqu'un qui ne pouvait +pas être dans la tour. + +Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette +fenêtre qui avait laissé passer cette agonie, nous écoutions +encore. Un quart d'heure s'écoula ainsi... un siècle. Rouletabille +me montra alors la fenêtre de sa chambre, restée éclairée. Je +compris. Il fallait aller éteindre cette lumière et redescendre. +Je pris mille précautions; cinq minutes plus tard, j'étais revenu +auprès de Rouletabille. Il n'y avait plus maintenant d'autre +lumière dans la Cour du Téméraire que la faible lueur au ras du +sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie +basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier +où veillait Mattoni. En somme, en considérant la position qu'ils +occupaient, on pouvait très bien s'expliquer que ni le vieux Bob +ni Mattoni n'eussent rien entendu de ce qui s'était passé dans la +Tour Carrée, ni même, dans l'orage finissant, des clameurs de +Rouletabille poussées au-dessus de leurs têtes. Les murs de la +poterne étaient épais et le vieux Bob était enfoui dans un +véritable souterrain. + +J'avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, +dans l'encoignure de la tour et du parapet, poste d'observation +qu'il n'avait point quitté, que nous entendions distinctement la +porte de la Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses +gonds. Comme j'allais me pencher au delà de l'encoignure, et +allonger mon buste sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon +coin, ne permettant qu'à lui-même de dépasser de la tête le mur de +la Tour Carrée; mais, comme il était très courbé, je violai la +consigne et je regardai par-dessus la tête de mon ami, et voici ce +que je vis: + +D'abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l'obscurité, +qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du +côté de la poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s'arrêta, +regarda du côté de nos fenêtres, le front levé sur le Château +Neuf, et puis il se retourna du côté de la tour et fit un signe +que nous pouvions interpréter comme un signe de tranquillité. À +qui s'adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore; mais il +se rejeta brusquement en arrière, me repoussant. + +Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il +n'y avait plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père +Bernier, ou plutôt nous l'entendîmes d'abord, car il y eut entre +lui et Mattoni une courte conversation dont l'écho assourdi nous +arrivait. Et puis nous entendîmes quelque chose qui grimpait sous +la voûte de la poterne du jardinier, et le père Bernier apparut +avec, à côté de lui, la masse noire et tout doucement roulante +d'une voiture. Nous distinguions bientôt que c'était la petite +charrette anglaise, traînée par Toby, le poney d'Arthur Rance. La +Cour du Téméraire était de terre battue et le petit équipage ne +faisait pas plus de bruit sur cette terre que s'il avait glissé +sur un tapis. Enfin, Toby était si sage et si tranquille qu'on eût +dit qu'il avait reçu les instructions du père Bernier. Celui-ci, +arrivé à côté du puits, releva encore la tête du côté de nos +fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans +encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la +porte le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants +s'écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout +à mon ami qui s'était mis à nouveau à trembler de tous ses membres +sans que j'en pusse deviner la raison subite. + +Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, +et retournait à la poterne. C'est alors que nous dûmes nous +pencher davantage, et, certainement, les personnes qui étaient +maintenant sur le seuil de la Tour Carrée auraient pu nous +apercevoir si elles avaient regardé de notre côté, mais elles ne +pensaient guère à nous. La nuit s'éclaircissait alors d'un beau +rayon de lune qui fit une grande raie éclatante sur la mer et +allongea sa clarté bleue dans la Cour du Téméraire. Les deux +personnages qui étaient sortis de la tour et s'étaient approchés +de la voiture parurent si surpris qu'ils eurent un mouvement de +recul. Mais nous entendions très bien la Dame en noir prononcer +cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, il le +faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir +si elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne +pûmes point conclure. + +Et Robert Darzac dit d'une voix singulière: «Ce n'est point ce qui +me manque.» Il était courbé sur quelque chose qu'il traînait et +qu'il souleva avec une peine infinie et qu'il essaya de glisser +sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille +avait retiré sa casquette et claquait littéralement des dents. +Autant que nous pûmes distinguer, la chose était un sac. Pour +remuer ce sac, M. Darzac avait fait de gros efforts, et nous +entendîmes un soupir. Appuyée contre le mur de la tour, la Dame en +noir le regardait, sans lui prêter aucune aide. Et, soudain, dans +le moment que M. Darzac avait réussi à pousser le sac dans la +voiture, Mathilde prononça, d'une voix sourdement épouvantée, ces +mots: «Il remue encore!...» -- «C'est la fin!...» répondit +M. Darzac qui, maintenant, s'épongeait le front. Sur quoi il mit +son pardessus et prit Toby par la bride. Il s'éloigna, faisant un +signe à la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuyée à la +muraille comme si on l'avait allongée là pour quelque supplice, ne +lui répondit pas. M. Darzac nous parut plutôt calme. Il avait +redressé la taille. Il marchait d'un pas ferme... on pouvait dire: +d'un pas d'honnête homme conscient d'avoir accompli son devoir. +Toujours avec de grandes précautions, il disparut avec sa voiture +sous la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la +Tour Carrée. + +Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m'y +maintint énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la +poterne et retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la +Tour Carrée. Quand il ne fut plus qu'à deux mètres de la porte qui +s'était refermée, Rouletabille sortit lentement de l'encoignure du +parapet, se glissa entre la porte et Bernier effrayé, et mit les +mains au poignet du concierge. + +«Venez avec moi», lui dit-il. + +L'autre paraissait anéanti. J'étais sorti de ma cachette, moi +aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, +ses yeux étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent: + +«C'est un grand malheur!» + + + + +XII +Le corps impossible. + +«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, +répliqua Rouletabille à voix basse; mais il n'y aura point de +malheur du tout si vous ne nous cachez rien. Allons, venez!» + +Et il l'entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château +Neuf, et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout +mon Rouletabille. Maintenant qu'il était si heureusement +débarrassé d'un problème sentimental qui l'avait intéressé si +personnellement, maintenant qu'il avait retrouvé le parfum de la +Dame en noir, il reconquérait toutes les forces incroyables de son +esprit pour la lutte entreprise contre le mystère! Et jusqu'au +jour où tout fut conclu, jusqu'à la minute suprême -- la plus +dramatique que j'aie vécu de ma vie, même aux côtés de +Rouletabille -- où la vie et la mort eurent parlé et se furent +expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste +d'hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot +qui ne contribue nécessairement à nous sauver de l'épouvantable +situation faite à l'assiégé par l'attaque de la Tour Carrée, dans +la nuit du 12 au 13 avril. + +Bernier ne lui résista pas. D'autres voudront lui résister qu'il +brisera et qui crieront grâce. + +Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va +rendre compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la +chambre de Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; +j'ai allumé la lampe. + +Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en +bourrant sa pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute +l'honnêteté qui s'y peut trouver. Puis son sourcil froncé +s'allonge, son oeil s'éclaire, et, ayant jeté vers le plafond +quelques nuages de fumée, il dit: + +«Voyons, Bernier, comment l'ont-ils tué?» + +Bernier secoua sa rude tête de gars picard. + +«J'ai juré de ne rien dire. Je n'en sais rien, monsieur! Ma foi, +je n'en sais rien!...» + +Rouletabille: + +«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me +racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus +de rien!... + +-- Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus? + +-- Mais, de votre sécurité, Bernier!... + +-- De ma sécurité, à moi?... Je n'ai rien fait! + +-- De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille +en se levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui +lui donna le temps de faire sans doute, mentalement, quelque +opération algébrique nécessaire... «Alors, reprit-il, il était +dans la Tour Carrée? + +-- Oui, fit la tête de Bernier. + +-- Où? Dans la chambre du vieux Bob? + +-- Non! fit la tête de Bernier. + +-- Caché chez vous, dans votre loge? + +-- Non, fit la tête de Bernier. + +-- Ah çà! mais où était-il donc? Il n'était pourtant pas dans +l'appartement de M. et Mme Darzac? + +-- Oui, fit la tête de Bernier. + +-- Misérable!» grinça Rouletabille. + +Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du +concierge, et l'enlevai aux griffes de Rouletabille. + +Quand il put respirer: + +«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m'étrangler? +fit-il. + +-- Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et +vous avouez qu'il était dans l'appartement de M. et de Mme Darzac! +Et qui donc l'a introduit dans cet appartement, si ce n'est vous? +Vous qui, seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas +là?» + +Bernier se leva, très pâle: «C'est vous, monsieur Rouletabille, +qui m'accusez d'être le complice de Larsan? + +-- Je vous défends de prononcer ce nom-là! s'écria le reporter. +Vous savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!... + +-- Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique... c'est vrai... +j'ai eu tort de l'oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand +on se bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je +vous demande pardon! + +-- Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. +Vous êtes un brave homme. Aussi, ce n'est pas votre bonne foi que +j'incrimine: c'est votre négligence. + +-- Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu'il était, devint +écarlate. Ma négligence! Je n'ai point bougé de ma loge, de mon +couloir! J'ai eu toujours la clef sur moi et je vous jure que +personne n'est entré dans cet appartement, personne d'autre, après +que vous l'avez eu visité, à cinq heures, que M. Robert et +Mme Robert Darzac. Je ne compte point, naturellement, la visite +que vous y avez faite, à six heures environ, vous et M. Sainclair! + +-- Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que +cet individu -- nous avons oublié son nom, n'est-ce pas, Bernier? +nous l'appellerons l'homme -- que l'homme a été tué chez M. et +Mme Darzac s'il n'y était pas! + +-- Non! Aussi je puis vous affirmer qu'il y était! + +-- Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, +Bernier. Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la +clef en l'absence de M. Darzac, et que M. Darzac n'a point quitté +sa chambre quand il avait la clef, et qu'on ne pouvait se cacher +dans sa chambre pendant qu'il était là! + +-- Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac +plus que tout! Mais je n'ai pu lui répondre que ce que je vous +réponds: voilà bien le mystère! + +-- Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair +et moi, avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez +fermé immédiatement la porte? + +-- Oui, monsieur. + +-- Et quand l'avez-vous rouverte? + +-- Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et +Mme Darzac chez eux. M. Darzac venait d'arriver et Mme Darzac +était depuis quelque temps dans le salon de M. Bob d'où venait de +partir M. Sainclair. Ils se sont retrouvés dans le couloir et je +leur ai ouvert la porte de leur appartement! Voilà! Aussitôt +qu'ils ont été entrés, j'ai entendu qu'on repoussait les verrous. + +-- Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n'avez +pas ouvert la porte? + +-- Pas une seule fois. + +-- Et où étiez-vous, pendant tout ce temps? + +-- Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de +l'appartement, et c'est là que ma femme et moi nous avons dîné, à +six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce +que, la porte de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et +que c'était plus gai. Après le dîner, je suis resté à fumer des +cigarettes et à bavarder avec ma femme, sur le seuil de ma loge. +Nous étions placés de façon que, même si nous l'avions voulu, nous +n'aurions pas pu quitter des yeux la porte de l'appartement de +M. Darzac. Ah! c'est un mystère! un mystère plus incroyable que le +mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne savait pas ce qui +s'était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce qui s'est +passé avant puisque vous avez vous-même visité l'appartement à +cinq heures et qu'il n'y avait personne dedans; on sait ce qui +s'est passé pendant, puisque j'avais la clef dans ma poche, ou que +M. Darzac était dans sa chambre, et qu'il aurait bien aperçu, tout +de même, l'homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour +l'assassiner, et puis, encore que j'étais, moi, dans le couloir, +devant cette porte et que j'aurais bien vu passer l'homme; et on +sait ce qui s'est passé après. Après, il n'y a pas eu d'après. +Après, ça a été la mort de l'homme, ce qui prouvait bien que +l'homme était là! Ah! C'est un mystère! + +-- Et, depuis cinq heures jusqu'au moment du drame, vous affirmez +bien que vous n'avez pas quitté le couloir? + +-- Ma foi, oui! + +-- Vous en êtes sûr, insista Rouletabille. + +-- Ah! pardon, monsieur... il y a un moment... une minute où vous +m'avez appelé... + +-- C'est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez +cette minute-là... + +-- Mais ça n'a pas duré plus d'une minute ou deux, et M. Darzac +était dans sa chambre. Il ne l'a pas quittée. Ah! c'est un +mystère!... + +-- Comment savez-vous qu'il ne l'a pas quittée pendant ces deux +minutes-là? + +-- Dame! s'il l'avait quittée, ma femme qui était dans la loge +l'aurait bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas +si intrigué, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui +répète: que personne d'autre n'était entré que lui à cinq heures +et vous à six, et que personne n'était plus rentré dans la chambre +avant sa rentrée, à lui, la nuit, avec Mme Darzac... Il était +comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le lui ai juré sur le +cadavre qui était là! + +-- Où était-il, le cadavre? + +-- Dans sa chambre. + +-- C'était bien un cadavre? + +-- Oh! il respirait encore!... Je l'entendais! + +-- Alors, ça n'était pas un cadavre, père Bernier. + +-- Oh! monsieur Rouletabille, c'était tout comme. Pensez donc! Il +avait un coup de revolver dans le coeur!» + +Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L'avait-il +vu? Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme +secondaire aux yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait +préoccupé que du problème de savoir comment le cadavre se trouvait +là! Comment cet homme était-il venu se faire tuer? + +Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. +L'affaire avait été rapide comme un coup de feu -- lui semblait-il +-- et il était derrière la porte. Il nous raconta qu'il s'en +allait tout doucement dans sa loge et qu'il se disposait à se +mettre au lit, quand la mère Bernier et lui entendirent un si +grand bruit venant de l'appartement de Darzac qu'ils en restèrent +saisis. C'étaient des meubles qu'on bousculait, des coups dans le +mur. «Qu'est-ce qui se passe?» fit la bonne femme, et aussitôt, on +entendit la voix de Mme Darzac qui appelait: «Au secours!» Ce cri- +là, nous ne l'avions pas entendu, nous autres, dans la chambre du +Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme s'affalait, +épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et la +secoua en vain, criant qu'on lui ouvrît. La lutte continuait de +l'autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux +hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots +furent prononcés: «Ce coup-ci, j'aurai ta peau!» Puis il entendit +M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d'une voix étouffée, +épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le +dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le +coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père +Bernier que le cri qui l'accompagna. On eût pu penser que +Mme Darzac, qui avait poussé le cri, avait été mortellement +frappée. Bernier ne s'expliquait point cela: l'attitude de +Mme Darzac. Pourquoi n'ouvrait-elle point au secours qu'il lui +apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque +aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le père +Bernier n'avait cessé de frapper s'était ouverte. La chambre était +plongée dans l'obscurité, ce qui n'étonna point le père Bernier, +car la lumière de la bougie qu'il avait aperçue sous la porte, +pendant la lutte, s'était brusquement éteinte et il avait entendu +en même temps le bougeoir qui roulait par terre. C'était +Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l'ombre de M. Darzac +était penchée sur un râle, sur quelqu'un qui se mourait! Bernier +avait appelé sa femme pour qu'elle apportât de la lumière, mais +Mme Darzac s'était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de +lumière! Et surtout qu'il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait +couru à la porte de la tour en criant: «Il vient! il vient! je +l'entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier! Je vais +le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte, +pendant qu'elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous- +en! Qu'il ne sache rien!» + +Le père Bernier continuait: + +«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle +vous a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n'avez rien vu. +Moi, j'étais retenu auprès de M. Darzac. L'homme, sur le plancher, +avait fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m'avait +dit: «Un sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la +mer, et on n'en entend plus parler!» + +-- Alors, continua Bernier, j'ai pensé à mon sac de pommes de +terre; ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je +l'ai vidé à mon tour et je l'ai apporté. Ah! nous faisions le +moins de bruit possible. Pendant ce temps-là, madame vous +racontait des histoires sans doute, dans le salon du vieux Bob et +nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme dans la +loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que +M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j'avais dit à +M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l'eau. Elle n'est pas +assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si +claire qu'on en voit le fond. -- Qu'est-ce que je vais en faire?» +a demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je +n'en sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, +et pour madame, et pour l'humanité, contre un bandit comme +Frédéric Larsan, je l'ai fait. Mais ne m'en demandez pas davantage +et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je +vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous +avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était +sorti de sa chambre. Quant à ma femme, elle s'est presque évanouie +quand elle a vu tout à coup que M. Darzac était plein de sang... +et moi aussi!... Tenez, messieurs, mes mains sont rouges! Ah! +pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin, nous avons +fait notre devoir! Et c'était un fier bandit!... Mais, voulez-vous +que je vous dise?... Eh bien, on ne pourra jamais cacher une +histoire pareille... et on ferait mieux de la raconter tout de +suite à la justice... J'ai promis de me taire et je me tairai, +tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me +décharger d'un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à +madame et à monsieur... Et qui pouvez peut-être leur faire +entendre raison... Pourquoi qu'ils se cachent? C'est-y pas un +honneur de tuer un Larsan! Pardon d'avoir encore prononcé ce nom- +là... je sais bien, il n'est pas propre... C'est-y pas un honneur +d'en avoir délivré la terre en s'en délivrant soi-même? Ah! +tenez!... une fortune!... Mme Darzac m'a promis une fortune si je +me taisais! Qu'est-ce que j'en ferais?... C'est-y pas la meilleure +fortune de la servir, cette pauv'dame-là qu'a eu tant de +malheurs!... Tenez!... Rien du tout!... rien du tout!... Mais +qu'elle parle!... Qu'est-ce qu'elle craint? Je le lui ai demandé +quand vous êtes allés soi-disant vous coucher, et que nous nous +sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée avec notre +cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l'avez tué! Tout le +monde fera bravo!...» Elle m'a répondu: «Il y a eu déjà trop de +scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c'est +possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en +mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j'en avais bien envie. +J'avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l'affaire plus +tard, on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre +père en mourra bien davantage!» Mais c'était son idée! Elle veut +qu'on se taise! Eh bien, on se taira!... Suffit!» + +Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains: + +«Il faut que j'aille me débarbouiller de tout le sang de ce +cochon-là!» + +Rouletabille l'arrêta: + +«Et qu'est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était +son avis? + +-- Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il +faut lui obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une +légère blessure à la gorge, mais il ne s'en occupait pas, et, au +fond, il n'y avait qu'une chose qui l'intéressait, c'était la +façon dont le misérable avait pu s'introduire chez lui! ça, je +vous le répète, il n'en revenait pas et j'ai dû lui donner encore +des explications. Ses premières paroles, à ce sujet, avaient été +pour dire: + +«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n'y +avait personne, et j'ai aussitôt fermé ma porte au verrou.» + +-- Où cela se passait-il? + +-- Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la +pauvre chère femme. + +-- Et le cadavre? Où était-il? + +-- Il était resté dans la chambre de M. Darzac. + +-- Et qu'est-ce qu'ils avaient décidé pour s'en débarrasser? + +-- Je n'en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était +prise, car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un +dernier service; vous allez aller chercher la charrette anglaise à +l'écurie, et vous y attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si +c'est possible. Si vous le réveillez, et s'il vous demande des +explications, vous lui direz ainsi qu'à Mattoni qui est de garde +sous la poterne: «C'est pour M. Darzac, qui doit se trouver ce +matin à quatre heures à Castelar pour la tournée des Alpes.» +Mme Darzac m'a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair, ne lui +dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez +M. Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! +madame n'a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre +chambre a été fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, +cependant, nous n'étions point rassurés avec le cadavre que nous +croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer, et +quel soupir! Le reste, monsieur, vous l'avez vu, et vous en savez +maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!» + +Quand Bernier eut ainsi raconté l'impossible drame, Rouletabille +le remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses +maîtres, lui recommanda la plus grande discrétion, le pria de +l'excuser de sa brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de +l'interrogatoire qu'il venait de subir à Mme Darzac. Bernier, +avant de s'en aller, voulut lui serrer la main, mais Rouletabille +retira la sienne. + +«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang...» Bernier +nous quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis- +je, quand nous fûmes seuls. Larsan est mort?... + +-- Oui, me répliqua-t-il, je le crains. + +-- Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?... + +-- Parce que, fit-il d'une voix blanche que je ne lui connaissais +pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS +ÊTRE ENTRÉ NI MORT NI VIVANT, M'ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!» + + + + +XIII +Où l'épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes. + +Et c'est vrai qu'il était littéralement épouvanté. Et je fus +effrayé moi-même plus qu'on ne saurait dire. Je ne l'avais jamais +encore vu dans un état d'inquiétude cérébrale pareil. Il marchait +à travers la chambre d'un pas saccadé, s'arrêtait parfois devant +la glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le +front comme s'il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est- +ce bien toi, Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» +Penser quoi? Il paraissait plutôt être sur le point de penser. Il +semblait plutôt ne vouloir point penser. Il secoua la tête +farouchement et alla quasi s'accroupir à la fenêtre, se penchant +sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive lointaine, +attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit +du sabot de Toby. On eût dit une bête à l'affût. + +... Le ressac s'était tu; la mer s'était tout à fait apaisée... +Une raie blanche s'inscrivit soudain sur les flots noirs, à +l'Orient. C'était l'aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château +sortait de la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la +mine de quelqu'un qui n'a pas dormi. + +«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais +compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève +avec votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je +voudrais savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l'histoire de +l'accident de revolver sur la table de nuit»? + +-- Non!... me répondit-il sans se détourner. + +-- Elle ne vous a rien dit de cela? + +-- Non! + +-- Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu +ni du cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié +comme ce jour-là!... + +-- Sainclair, vous êtes curieux!... Vous êtes plus curieux que +moi, Sainclair; je ne lui ai rien demandé! + +-- Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant +qu'elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et +de ce cri? + +-- En vérité, Sainclair, il faut me croire... Moi, je respecte les +secrets de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je +lui eusse rien demandé, certes!... il lui a suffi de me dire: +«Nous pouvons nous quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE +PLUS!» pour que je la quitte... + +-- Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!» + +-- Oui, mon ami... et elle avait du sang sur les mains...» + +Nous nous tûmes. J'étais maintenant à la fenêtre et à côté du +reporter. Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me +désigna le petit falot qui brûlait encore à l'entrée de la porte +souterraine qui conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour +du Téméraire. + +«Voilà l'aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille +toujours! Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions +voir travailler le vieux Bob. Cela nous changera les idées et je +ne penserai plus à mon cercle, qui m'étrangle, qui me garrotte, +qui m'épuise.» + +Et il poussa un gros soupir: + +«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc +jamais!...» + +Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions +dans la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe +brûlait toujours sur la table-bureau. Mais il n'y avait plus de +vieux Bob! + +Rouletabille fit: + +«Oh! oh!» + +Et il prit la lampe qu'il souleva, examinant toutes choses autour +de lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les +murs de la batterie basse. Là, rien n'avait été changé de place, +et tout était relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. +Quand nous eûmes bien regardé les ossements et coquillages et +cornes des premiers âges, des «pendeloques en coquille», des +«anneaux sciés dans la diaphyse d'un os long», des «boucles +d'oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du renne», +des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en +silex de la couche de l'éléphant», nous revînmes à la table- +bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c'était vrai +qu'il avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait +mis à sécher sur la partie de bureau qui était en face de la +fenêtre, exposée au soleil. J'allai à la fenêtre, à toutes les +fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels on n'avait +pas touché. + +Rouletabille me vit et me dit: + +«Qu'est-ce que vous faites? Avant d'imaginer qu'il ait pu sortir +par les fenêtres, il faudrait savoir s'il n'est pas sorti par la +porte.» + +Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les +traces de pas. + +«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à +Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la +poterne et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, +allez!...» + +Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On +n'avait vu le vieux Bob nulle part!... Il n'était passé nulle +part! + +Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit: + +«Il a laissé cette lampe allumée pour qu'on s'imagine qu'il +travaille toujours.» + +Et puis, soucieux, il ajouta: + +«Il n'y a point de traces de luttes d'aucune sorte et, sur le +plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de +Robert Darzac, lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce +pendant l'orage, et ont traîné à leurs semelles un peu de la terre +détrempée de la Cour du Téméraire et aussi du terreau légèrement +ferrugineux de la baille. Il n'y a nulle part trace de pas du +vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l'orage et il en +est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n'y est point +revenu depuis!» + +Rouletabille s'est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe +qui éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n'a jamais +ri d'une façon plus effroyable. Autour de nous, il n'y a que des +squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux +Bob absent. + +Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis +il le prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses +orbites vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains +tendues, et le considère un instant, avec une attention +surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le dépose +entre les mains, et je dois l'élever à mon tour au-dessus de ma +tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, +pendant ce temps, dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête. + +Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le +crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu'au puits. +Là je constate que les ferrures qui le fermaient le ferment +toujours. Si quelqu'un s'était enfui par le puits ou était tombé +dans le puits, ou s'y était jeté, les ferrures eussent été +ouvertes. Je reviens, anxieux plus que jamais: + +«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour +qu'il s'en aille, que le sac!» + +Je répétai la phrase, mais le reporter ne m'écoutait point, et je +fus surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut +impossible de deviner l'intérêt. Comment, dans un moment aussi +tragique, alors que nous n'attendions plus que le retour de +M. Darzac pour fermer le cercle dans lequel était mort le corps de +trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans le Vieux Château +du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses +mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment +Rouletabille pouvait-il s'amuser à faire des dessins avec une +règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui, il s'était +assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la +planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un +plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un +pacifique et gentil commis d'architecte. + +Il avait piqué le papier de l'une des pointes de son compas, et +l'autre traçait le cercle qui pouvait représenter l'espace occupé +par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le +dessin de M. Darzac. + +Le jeune homme s'appliqua à quelques traits encore; et puis, +trempant un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture +rouge qui avait servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette +peinture dans tout l'espace du cercle. Ce faisant, il se montrait +méticuleux au possible, prêtant grande attention à ce que la +peinture fût de mince valeur partout, et telle qu'on eût pu en +féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et de gauche +pour juger de l'effet, et tirait un peu la langue comme un écolier +appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais +il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au +dessin. Ils n'en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa +et laissa échapper une exclamation d'horreur indicible; je ne +reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement +vers moi qu'il renversa le vaste fauteuil. + +«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!... regarde la +peinture rouge!» + +Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation +sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu'un petit lavis bien propret... + +«La peinture rouge! La peinture rouge!...» continuait-il à gémir, +les yeux agrandis comme s'il assistait à quelque affreux +spectacle. + +Je ne pus m'empêcher de lui demander: + +«Mais, qu'est-ce qu'elle a?... + +-- Quoi?... qu'est-ce qu'elle a?... Tu ne vois donc pas qu'elle +est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c'est du sang!...» + +Non! je ne voyais pas cela, car j'étais bien sûr que ce n'était +pas du sang. C'était de la peinture rouge bien naturelle. + +Mais je n'eus garde, dans un tel moment, de contrarier +Rouletabille. Je m'intéressai ostensiblement à cette idée de sang. + +«Du sang de qui? fis-je... le savez-vous?... du sang de qui?... du +sang de Larsan?... + +-- Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!... Qui est-ce qui connaît le +sang de Larsan?... Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître +la couleur du sang de Larsan, il faudrait m'ouvrir les veines, +Sainclair!... C'est le seul moyen!...» + +J'étais tout à fait, tout à fait étonné. + +«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!...» + +Voilà qu'il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son +père... «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon +père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!» + +«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur +celles de la Dame en noir!... + +-- Oui! oui!... On dit ça!... On dit ça!... Mais on ne tue pas mon +père comme ça!...» + +Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le +petit lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d'un +gros sanglot: + +«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait +trop affreux.» + +Et il dit encore: + +«Ma pauvre maman n'a pas mérité cela! ni moi non plus! ni +personne!...» + +Ce fut alors qu'une grosse larme, glissant au long de sa joue, +tomba dans le godet: + +«Oh! fit-il... il ne faut pas allonger la peinture!» + +Et, disant cela d'une voix tremblante, il prit le godet avec un +soin infini et l'alla enfermer dans une petite armoire. + +Puis il me prit par la main et m'entraîna, cependant que je le +regardais faire, me demandant si réellement il n'était point, tout +à coup, devenu vraiment fou. + +«Allons!... Allons!... fit-il... Le moment est venu, Sainclair! +Nous ne pouvons plus reculer devant rien... Il faut que la Dame en +noir nous dise tout... tout ce qui s'est passé dans le sac... Ah! +si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite... tout de suite... Ce +serait moins pénible... Certes! je ne peux plus attendre!...» + +Attendre quoi?... attendre quoi?... Et encore une fois, pourquoi +s'effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? +Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?... + +Je ne pus m'empêcher de lui demander à nouveau: + +«Qu'est-ce qui vous épouvante ainsi?... Est-ce que Larsan n'est +pas mort!...» + +Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras: + +«Je vous dis, je vous dis que sa mort m'épouvante plus que sa +vie!...» + +Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous +nous trouvions. Je lui demandai s'il ne désirait point que je le +laissasse seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand +étonnement, il me répondit qu'il ne fallait, en ce moment, le +quitter pour rien au monde, «tant que le cercle ne serait point +fermé». + +Et il ajouta, lugubre: + +«Puisse-t-il ne l'être jamais!...» + +La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle +s'entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de +Bernier. Il parut très fâché de nous voir. + +«Qu'est-ce que vous voulez? Qu'est-ce que vous voulez encore? fit- +il... Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob... Et +le vieux n'est toujours pas rentré. + +-- Laissez-nous entrer, Bernier...», commanda Rouletabille. + +Et il poussa la porte. + +«Surtout ne dites pas à madame... + +-- Mais non!... Mais non!...» + +Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L'obscurité était à peu +près complète. + +«Qu'est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le +reporter à voix basse. + +-- Elle attend... elle attend le retour de M. Darzac... Elle n'ose +plus rentrer dans la chambre... ni moi non plus... + +-- Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna +Rouletabille, et attendez que je vous appelle!» + +Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, +nous aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce +était encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du +jour. La grande silhouette sombre de Mathilde était debout, +appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait sur la Cour du +Téméraire. À notre apparition, elle n'eut pas un mouvement. Mais +Mathilde nous dit tout de suite, d'une voix si affreusement +altérée que je ne la reconnaissais plus: + +«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. +Vous n'avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu'est-ce que +vous voulez?» + +Et elle ajouta sur un ton d'une douleur infinie: + +«Vous m'aviez juré de ne rien voir.» + +Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un +respect infini: + +«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa +bouche le ton d'une prière très douce et très pressante... Viens! +Viens!... Viens!...» + +Et il l'entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu'il lui eût +pris la main, il sembla qu'il pouvait la diriger à son gré. +Cependant, quand il l'eut ainsi conduite devant la porte de la +chambre fatale, elle eut un recul de tout le corps. + +«Pas là!» gémit-elle... + +Et elle s'appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille +secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son +ordre, l'ouvrit et disparut ou plutôt se sauva. + +La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La +chambre était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui +entrait par les vastes embrasures rendait ce désordre plus +sinistre encore. Quel éclairage pour une chambre de meurtre! Que +de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!... Le +sang du soleil levant et de l'homme que Toby avait emporté on ne +savait où... dans le sac de pommes de terre! Les tables, les +fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps du lit +auxquels l'homme, dans son agonie, avait dû désespérément +s'accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l'on voyait sur +le linge la marque d'une main rouge. C'est dans tout cela que nous +entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prête à +s'évanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce +et suppliante: «Il le faut, maman! Il le faut!» Et il l'interrogea +tout de suite après l'avoir déposée en quelque sorte sur un +fauteuil que je venais de remettre sur ses pieds. Elle lui +répondait par monosyllabes, par signes de tête ou par une +désignation de la main. Et je voyais bien que, au fur et à mesure +qu'elle répondait, Rouletabille était de plus en plus troublé, +inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout le +calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais +il n'y parvenait guère. Il la tutoyait et l'appelait: «Maman! +Maman!» tout le temps pour lui donner du courage... Mais elle n'en +avait plus; elle lui tendit les bras et il s'y jeta; ils +s'embrassèrent à s'étouffer, et cela la ranima; et, comme elle +pleura tout à coup, elle fut un peu soulagée du poids terrible de +toute cette horreur qui pesait sur elle. Je voulus faire un +mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous les deux et +je compris qu'ils ne voulaient pas rester seuls dans la chambre +rouge. Elle dit à voix basse: + +«Nous sommes délivrés...» + +Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa +voix de prière: «Pour en être sûre, maman... sûre... il faut que +tu me dises tout... tout ce qui s'est passé... tout ce que tu as +vu...» + +Alors, elle put enfin parler... Elle regarda du côté de la porte +qui était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle +sur les objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le +plancher et elle raconta l'atroce scène à voix si basse que je dus +m'approcher, me pencher sur elle pour l'entendre. De ses petites +phrases hachées, il ressortait qu'aussitôt arrivés dans la chambre +M. Darzac avait poussé les verrous et s'était avancé droit vers la +table-bureau, de telle sorte qu'il se trouvait juste au milieu de +la pièce quand la chose arriva. La Dame en noir, elle, était un +peu sur la gauche, se disposant à passer dans sa chambre. La pièce +n'était éclairée que par une bougie, placée sur la table de nuit, +à gauche, à portée de Mathilde. Et voici ce qu'il advint. Dans le +silence de la pièce, il y eut un craquement, un craquement brusque +de meuble qui leur fit dresser la tête à tous les deux, et +regarder du même côté, pendant qu'une même angoisse leur faisait +battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout +s'était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un mot, peut-être +sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement +naturel et jamais ils n'avaient entendu crier le placard. Darzac +fit un mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait +au fond, à droite. Il fut comme cloué sur place par un second +craquement, plus fort que le premier et, cette fois, il parut à +Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se demanda si +elle n'était pas victime de quelque hallucination, si elle avait +vu réellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la +même sensation, car il quitta tout à coup la table-bureau et fit +bravement un pas en avant... C'est à ce moment que la porte... la +porte du placard... s'ouvrit devant eux... Oui, elle fut poussée +par une main invisible... elle tourna sur ses gonds... La Dame en +noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas... Mais elle eut +un geste de terreur et d'affolement qui jeta par terre la bougie +au moment même où du placard surgissait une ombre et au moment +même où Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette +ombre... + +«Et cette ombre... et cette ombre avait une figure! interrompit +Rouletabille... Maman!... pourquoi n'as-tu pas vu la figure de +l'ombre?... Vous avez tué l'ombre; mais qui me dit que l'ombre +était Larsan, puisque tu n'as pas vu la figure!... Vous n'avez +peut-être même pas tué l'ombre de Larsan! + +-- Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et +elle ne dit plus rien...) + +Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc +auraient-ils tué, s'ils n'avaient pas tué celui-là! Si Mathilde +n'avait pas vu la figure de l'ombre, elle avait bien entendu sa +voix!... elle en frissonnait encore... elle l'entendait encore. Et +Bernier aussi avait entendu sa voix et reconnu sa voix... La voix +terrible de Larsan... La voix de Ballmeyer qui, dans l'abominable +lutte, au milieu de la nuit, annonçait la mort à Robert Darzac: +«Ce coup-ci, j'aurai ta peau!» pendant que l'autre ne pouvait plus +que gémir d'une voix expirante: «Mathilde!... Mathilde!...» Ah! +comme il l'avait appelée!... comme il l'avait appelée du fond de +la nuit où il râlait, déjà vaincu... Et elle... elle... elle +n'avait pu que mêler, hurlante d'horreur, son ombre à ces deux +ombres, que s'accrocher à elles au hasard des ténèbres, en +appelant un secours qu'elle ne pouvait pas donner et qui ne +pouvait pas venir. Et puis, tout à coup, ç'avait été le coup de +feu qui lui avait fait pousser le cri atroce... Comme si elle +avait été frappée elle-même... Qui était mort?... Qui était +vivant?... Qui allait parler?... Quelle voix allait-elle +entendre?... + +... Et voilà que c'était Robert qui avait parlé!... + +Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la +souleva, et elle se laissa presque porter par lui jusqu'à la porte +de sa chambre. Et là, il lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut +que je travaille, que je travaille beaucoup! pour toi, pour +M. Darzac et pour moi!» -- «Ne me quittez plus!... Je ne veux plus +que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac!» s'écria-t- +elle, pleine d'effroi. Rouletabille le lui promit, la supplia de +tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre +quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille demandait qui +était là. La voix de Darzac répondit. Rouletabille fit: + +«Enfin!» + +Et il ouvrit. + +Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus +pâle, plus exsangue, plus dénuée de vie. Tant d'émotions l'avaient +ravagée qu'elle n'en exprimait plus aucune. + +«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c'est fini!...» + +Et il se laissa choir sur le fauteuil qu'occupait tout à l'heure +la Dame en noir. Il leva les yeux sur elle: + +«Votre volonté est accomplie, dit-il... Il est là où vous avez +voulu!...» + +Rouletabille demanda tout de suite: + +«Au moins, vous avez vu sa figure? + +-- Non! dit-il... je ne l'ai pas vue!... Croyez-vous donc que +j'allais ouvrir le sac?...» + +J'aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet +incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et +lui dit: + +«Ah! vous n'avez pas vu sa figure!... Eh bien! c'est très bien, +cela!...» + +Et il lui serra la main avec effusion... + +«Mais, l'important, dit-il, l'important n'est pas là... Il faut +maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez +nous y aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!...» + +Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, +Rouletabille m'apparaissait avec une tête de chien. Il sautait +partout à quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je +l'avais vu déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps à +autre son museau, pour dire: + +«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous +sauvera!» + +Je lui répondis en regardant M. Darzac: + +«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés? + +-- ... Qui nous sauvera la cervelle... reprit Rouletabille. + +-- Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir +comment cet homme est entré...» + +Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un +revolver qu'il venait de trouver sous le placard. + +«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement +qu'il n'a pas eu le temps de s'en servir.» + +Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son +propre revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme. + +«Voilà une bonne arme!» fit-il. + +Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter +le culot de la cartouche qui avait donné la mort; puis il compara +cette arme à l'autre, celle qu'il avait trouvée sous le placard et +qui avait échappé aux mains de l'assassin. Celle-ci était un +bulldog et portait une marque de Londres; il paraissait tout neuf, +était garni de toutes ses cartouches et Rouletabille affirma qu'il +n'avait encore jamais servi. + +«Larsan ne se sert des armes à feu qu'à la dernière extrémité, +fit-il. Il lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu'il +voulait simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il +eût tiré tout de suite.» + +Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de +Larsan dans sa poche. + +«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant +la tête, je vous jure que c'est bien inutile! + +-- Vous croyez? demanda Rouletabille. + +-- J'en suis sûr.» + +Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit: + +«Avec Larsan, on n'est jamais sûr d'une chose pareille. Où est le +cadavre?» + +M. Darzac répondit: + +«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l'avoir oublié. Je ne sais +plus rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce +voyage atroce avec cet homme à l'agonie, ballottant dans mes +jambes, me reviendra, je dirai: c'est un cauchemar! Et je le +chasserai!... Ne me parlez plus jamais de cela. Il n'y a plus que +Mme Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous le dira, s'il +lui plaît. + +-- Moi aussi, je l'ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut. + +-- Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout +de même, vous disiez qu'il était encore à l'agonie. Et maintenant, +êtes-vous sûr qu'il soit mort? + +-- J'en suis sûr, répondit simplement M. Darzac. + +-- Oh! c'est fini! c'est fini! N'est-ce pas que tout est fini? +implora Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le +soleil!... Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C'est +fini!» + +Pauvre Dame en noir! Tout son état d'âme était présentement dans +ce mot-là: «C'est fini!...» Et elle oubliait toute l'horreur du +drame qui venait de se passer dans cette chambre devant cet +évident résultat. Plus de Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le +sac de pommes de terre! + +Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir +venait d'éclater de rire, un rire frénétique qui s'arrêta +subitement et qui fut suivi d'un silence horrible. Nous n'osions +ni nous regarder ni la regarder; ce fut elle, la première, qui +parla: + +«C'est passé... dit-elle, c'est fini!... c'est fini, je ne rirai +plus!...» + +Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas. + +«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré! + +-- À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C'est un mystère qu'il a +emporté. Il n'y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort. + +-- Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit +Rouletabille. + +-- Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, +nous voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. +Il faut le chasser! Il faut le chasser! + +-- Chassons-le», dit encore Rouletabille. + +Alors, il se leva et tout doucement s'en fut prendre la main de la +Dame en noir. Il essaya encore de l'entraîner dans la chambre +voisine en lui parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu'elle ne +s'en irait point. Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne +serais pas là!...» Et nous crûmes qu'elle allait encore rire! +Alors, nous fîmes signe à Rouletabille de ne point insister. + +Rouletabille ouvrit alors la porte de l'appartement et appela +Bernier et sa femme. + +Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une +confrontation générale de nous tous d'où il résulta d'une façon +définitive que: + +1° Rouletabille avait visité l'appartement à cinq heures et +fouillé le placard et qu'il n'y avait personne dans l'appartement; + +2° Depuis cinq heures la porte de l'appartement avait été ouverte +deux fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l'ouvrir en +l'absence de M. et Mme Darzac. D'abord à cinq heures et quelques +minutes pour y laisser entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et +demie pour y laisser entrer M. et Mme Darzac; + +3° Bernier avait refermé la porte de l'appartement quand M. Darzac +en était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures +et demie; + +4° La porte de l'appartement avait été refermée au verrou par +M. Darzac aussitôt qu'il était entré dans sa chambre, et cela les +deux fois, l'après-midi et le soir; + +5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de +l'appartement de cinq heures à onze heures et demie avec une +courte interruption de deux minutes à six heures. + +Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s'était assis au bureau +de M. Darzac pour prendre des notes, se leva et dit: + +«Voilà, c'est bien simple. Nous n'avons qu'un espoir: il est dans +la brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de +Bernier vers six heures. Au moins, à ce moment, il n'y a plus +personne devant la porte. Mais il y a quelqu'un derrière. C'est +vous, monsieur Darzac. Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé +tout votre souvenir, pouvez-vous répéter que, lorsque vous êtes +entré dans la chambre, vous avez fermé immédiatement la porte de +l'appartement et que vous en avez poussé les verrous?» + +M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le +répète!» et il ajouta: «Et je n'ai rouvert ces verrous que lorsque +vous êtes venu avec votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le +répète!» + +Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été +prouvé plus tard. + +On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge. + +Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit: + +«C'est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!... +L'appartement de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que +l'était la Chambre Jaune, qui l'était comme un coffre-fort; ou +encore que l'était la galerie inexplicable. + +-- On reconnaît tout de suite que l'on a affaire à Larsan, fis-je: +ce sont les mêmes procédés. + +-- Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont +les mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate +qui cachait ses blessures. + +-- Voyez, ajouta-t-elle, c'est le même coup de pouce. Je le +connais bien!...» + +Il y eut un douloureux silence. + +M. Darzac, lui, ne songeait qu'à cet étrange problème, renouvelé +du crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce +qui avait été dit pour la Chambre Jaune. + +«Il faut, dit-il, qu'il y ait un trou dans ce plancher, dans ces +plafonds et dans ces murs. + +-- Il n'y en a pas, répondit Rouletabille. + +-- Alors, c'est à se jeter le front contre les murs pour en faire! +continua M. Darzac. + +-- Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux +murs de la Chambre Jaune? + +-- Oh! ici, ce n'est pas la même chose! fis-je, et la chambre de +la Tour Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, +puisqu'on n'y peut introduire personne avant ni après. + +-- Non, ce n'est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque +c'est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de +moins; dans la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de +trop!» + +Et il chancela, s'appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en +noir s'était précipitée... Il eut la force de l'arrêter d'un +geste, d'un mot: + +«Oh!... ce n'est rien!... un peu de fatigue...» + + + + +XIV +Le sac de pommes de terre. + +Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille +s'employait avec Bernier à faire disparaître les traces du drame, +la Dame en noir, qui avait hâtivement changé de toilette, +s'empressa de gagner l'appartement de son père avant qu'elle +courût le risque de rencontrer quelque hôte de la Louve. Son +dernier mot avait été pour nous recommander la prudence et le +silence. Rouletabille nous donna congé. + +Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et +autour du château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs +dans leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je +m'endormis profondément, vaincu par la fatigue physique, plus +forte que tout. Quand je me réveillai, je restai quelques instants +sur ma couche, dans un doux anéantissement; et puis tout à coup je +me dressai, me rappelant les événements de la nuit. + +«Ah çà! fis-je tout haut, "ce corps de trop" est impossible!» + +Ainsi, c'était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de +ma pensée, au-dessus de l'abîme de ma mémoire: cette impossibilité +du «corps de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne +me fut point spécial, loin de là! Tous ceux qui eurent à +intervenir, de près ou de loin, dans cet étrange drame de la Tour +Carrée, le partageaient; et alors que l'horreur de l'événement en +lui-même -- l'horreur de ce corps à l'agonie enfermé dans un sac +qu'un homme emportait dans la nuit pour le jeter dans on ne savait +quelle lointaine et profonde et mystérieuse tombe, où il +achèverait de mourir -- s'apaisait, s'évanouissait dans les +esprits, s'effaçait de la vision, au contraire l'impossibilité de +ça -- «du corps de trop» -- monta, grandit, se dressa devant nous, +toujours plus haut, et plus menaçante et plus affolante. Certains, +comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de nier ce +qu'ils ne comprenaient pas -- qui nièrent les termes du problème +que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans +retour dans le chapitre précédent -- durent, par la suite des +événements qui eurent pour théâtre le fort d'Hercule, se rendre à +l'évidence de l'exactitude de ces termes. + +Et d'abord, l'attaque? Comment l'attaque s'est-elle produite? à +quel moment? Par quels travaux d'approche moraux? Quelles mines, +contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches -- dans le +domaine de la fortification intellectuelle -- ont servi +l'assaillant et lui ont livré le château? Oui, dans ces +conditions, où est l'attaque? Ah! que de silence! Et pourtant, il +faut savoir! Rouletabille l'a dit: il faut savoir! Dans un siège +aussi mystérieux, l'attaque dut être dans tout et dans rien! +L'assaillant se tait et l'assaut se livre sans clameur; et +l'ennemi s'approche des murailles en marchant sur ses bas. +L'attaque! Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle +est peut-être encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, +dans un soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si +elle peut être aussi dans tout ce qui se cache, elle peut être +également dans tout ce qui se voit... dans tout ce qui se voit et +que l'on ne voit pas! + +Onze heures!... Où est Rouletabille?... Son lit n'est pas +défait... Je m'habille à la hâte et je trouve mon ami dans la +baille. Il me prend sous le bras et m'entraîne dans la grande +salle de la Louve. Là, je suis tout étonné de trouver, bien qu'il +ne soit pas encore l'heure de déjeuner, tant de monde réuni. M. et +Mme Darzac sont là. Il me semble que Mr Arthur Rance a une +attitude extraordinairement froide. Sa poignée de main est glacée. +Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. Edith, du coin sombre où +elle est nonchalamment étendue, nous salue de ces mots: «Ah! voici +M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce +qu'il veut». À quoi Rouletabille répond en s'excusant de nous +avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a, +affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu'il n'a +pas voulu la retarder d'une seconde. Le ton qu'il a pris pour nous +dire cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et +simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte, +dit: «Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il +s'agit. J'ai à vous faire part d'une nouvelle qui n'est point +gaie!» Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J'essaye de +lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur «expression» du jour. +Comment leur visage se tient-il depuis la nuit dernière? Très +bien, ma foi, très bien!... On n'est pas plus «fermé». Mais qu'as- +tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie ceux d'entre +nous qui sont restés debout de s'asseoir et, enfin, il commence. +Il s'adresse à Mrs. Edith. + +«Et d'abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j'ai +décidé de supprimer toute cette «garde» qui entourait le château +d'Hercule comme d'une seconde enceinte, que j'avais jugée +nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac, et que vous +m'aviez laissé établir, bien qu'elle vous gênât, à ma guise avec +tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois +avec tant de bonne humeur. + +Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait +Mrs. Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur +Rance et Mrs. Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne +sourions, car nous nous demandons avec un commencement d'anxiété +où notre ami veut en venir. + +«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur +Rouletabille! Eh bien, vous m'en voyez toute réjouie, non point +qu'elle m'ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation +de gaieté (affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve +Mrs. Edith très affectée et, chose curieuse, elle me plaît +beaucoup ainsi), au contraire, elle m'a tout à fait intéressée à +cause de mes goûts romanesques; mais, si je me réjouis de sa +disparition, c'est qu'elle me prouve que M. et Mme Darzac ne +courent plus aucun danger. + +-- Et c'est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette +nuit.» + +Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le +seul à apercevoir. + +«Tant mieux! s'écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais +comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une +pareille nouvelle?... Il s'est donc passé cette nuit des choses +intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?... +M. Darzac n'est-il pas allé à Castelar?» + +Pendant qu'elle parlait ainsi, je voyais croître l'embarras de +M. et de Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, +voulut placer un mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas. + +«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il +faut, il est nécessaire que vous sachiez une chose: c'est la +raison pour laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun +danger. Votre mari, madame, vous a mise au courant des affreux +drames du Glandier et du rôle criminel qu'y joua... + +-- Frédéric Larsan... Oui, monsieur, je sais tout cela. + +-- Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si +bonne garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous +avions vu réapparaître ce personnage. + +-- Parfaitement. + +-- Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce +que ce personnage ne reparaîtra plus. + +-- Qu'est-il devenu? + +-- Il est mort! + +-- Quand? + +-- Cette nuit. + +-- Et comment est-il mort, cette nuit? + +-- On l'a tué, madame. + +-- Et où l'a-t-on tué? + +-- Dans la Tour Carrée!» + +Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation +bien compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu'ils +apprenaient, M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que +Rouletabille n'avait pas hésité à le leur apprendre. + +«Dans la Tour Carrée! s'écria Mrs. Edith... Et qui est-ce qui l'a +tué? + +-- M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde +de se rasseoir. + +Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment +pareil, nous n'avions pas autre chose à faire qu'à obéir à ce +gamin. + +Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de +M. Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation véritable +cette fois-ci (décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la +trouvant affectée): + +«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!» + +Et elle se retourna vers son mari en s'écriant: + +«Ah! voilà un homme! Il est digne d'être aimé!» + +Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c'était peut-être +dans sa nature, après tout, d'exagérer ainsi toute chose) à +Mme Darzac; elle lui promit une amitié indestructible; elle +déclara qu'elle et son mari étaient tout prêts, dans une +circonstance aussi difficile, à les seconder, elle et M. Darzac, +qu'on pouvait compter sur leur zèle, leur dévouement et qu'ils +étaient prêts à attester tout ce que l'on voudrait devant les +juges. + +«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s'agit point +de juges et nous n'en voulons pas. Nous n'en avons pas besoin. +Larsan était mort pour tout le monde avant qu'on ne le tuât cette +nuit; eh bien, il continue à être mort, voilà tout! Nous avons +pensé qu'il serait tout à fait inutile de recommencer un scandale +dont M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson ont été beaucoup +trop déjà les innocentes victimes et nous avons compté pour cela +sur votre complicité. Le drame s'est passé d'une façon si +mystérieuse, cette nuit, que vous-mêmes, si nous n'avions pris la +précaution de vous le faire connaître, eussiez pu ne jamais le +soupçonner. Mais M. et Mme Darzac sont doués de sentiments trop +élevés pour oublier ce qu'ils devaient à leurs hôtes en une +pareille occurrence. La plus simple des politesses leur ordonnait +de vous faire savoir qu'ils avaient tué quelqu'un chez vous, cette +nuit! Quelle que soit, en effet, notre quasi-certitude de pouvoir +dissimuler cette fâcheuse histoire à la justice italienne, on doit +toujours prévoir le cas où un incident imprévu la mettrait au +courant de l'affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour +ne point vouloir vous faire courir le risque d'apprendre un jour +par la rumeur publique, ou par une descente de police, un +événement aussi important qui s'est passé justement sous votre +toit.» + +Mr Arthur Rance, qui n'avait encore rien dit, se leva, tout blême. + +«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne +s'en réjouira plus que moi; et, s'il a reçu, de la main même de +M. Darzac, le châtiment de ses crimes, nul plus que moi n'en +félicitera M. Darzac. Mais j'estime avant tout que c'est là un +acte glorieux dont M. Darzac aurait tort de se cacher! Le mieux +serait d'avertir la justice et sans tarder. Si elle apprend cette +affaire par d'autres que par nous, voyez notre situation! Si nous +nous dénonçons, nous faisons oeuvre de justice, si nous nous +cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer...» + +À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de +cette tragique révélation, on eût dit que c'était lui qui avait +tué Frédéric Larsan... Lui qui, déjà, en était accusé par la +justice... lui qui était traîné en prison. + +«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire...» + +Mrs. Edith ajouta: + +«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une +décision, il conviendrait de savoir comment les choses se sont +passées.» + +Et elle s'adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci +étaient encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée +Rouletabille en parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant +moi, leur promettait le silence et nous engageait tous au silence; +aussi n'eurent-ils point une parole. Ils étaient comme en pierre +dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance répétait: «Pourquoi nous +cacher? Il faut tout dire!» + +Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je +compris à ses yeux traversés d'un brusque éclair que quelque chose +de considérable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se +pencha sur Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuyée sur +une canne à bec-de-corbin. Le bec en était d'ivoire et joliment +travaillé par un ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit +cette canne. + +«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de +l'ivoire et mon ami Sainclair m'a parlé de votre canne. Je ne +l'avais pas encore remarquée. Elle est, en effet, fort belle. +C'est une figure de Lambesse. Il n'y a point de meilleur ouvrier +sur la côte normande.» + +Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu'à +la canne. Il la mania si bien qu'elle lui échappa des mains et +vint tomber devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la +rendis immédiatement à Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia +avec un regard qui me foudroya. Et, avant d'être foudroyé, j'avais +lu dans ce regard-là que j'étais un imbécile! + +Mrs. Edith s'était levée, très énervée de l'attitude insupportable +de «suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac. + +«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très +fatiguée. Les émotions de cette nuit épouvantable vous ont +exténuée. Venez, je vous en prie, dans nos chambres, vous vous +reposerez. + +-- Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, +Mrs. Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire +vous intéresse particulièrement. + +-- Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.» + +Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il +qu'il racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la +netteté, le saisissant relief avec lequel il retraça les +événements de la nuit. Jamais le problème du «corps de trop» dans +la Tour Carrée ne devait nous apparaître avec plus de mystérieuse +horreur! Mrs. Edith en était toute réellement (je dis réellement, +ma foi) frissonnante. Quant à Arthur Rance, il avait mis le bout +du bec de sa canne dans sa bouche et il répétait avec un flegme +tout américain, mais avec une conviction impressionnante: «C'est +une histoire du diable! C'est une histoire du diable! L'histoire +du corps de trop est une histoire du diable!...» + +Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de +Mme Darzac qui dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là +seulement la conversation devint à peu près générale; mais c'était +moins une conversation qu'une suite ou qu'un mélange +d'interjections, d'indignations, de plaintes, de soupirs et de +condoléances, aussi de demandes d'explications sur les conditions +d'arrivée possible du «corps de trop», explications qui +n'expliquaient rien et ne faisaient qu'augmenter la confusion +générale. On parla aussi de l'horrible sortie du «corps de trop» +dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce propos, réédita +l'expression de son admiration pour le gentleman héroïque qu'était +M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser +tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il +méprisait cette manifestation verbale du désarroi des esprits, +manifestation qu'il supportait avec l'air d'un professeur qui +accorde quelques minutes de récréation à des élèves qui ont été +bien sages. C'était là un de ses airs qui ne me plaisaient pas et +que je lui reprochais quelquefois, sans succès d'ailleurs, car +Rouletabille a toujours pris les airs qu'il a voulus. + +Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car +il demanda brusquement à Mrs. Edith: + +«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu'il faille avertir la +justice? + +-- Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions +impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! +(Cette allusion voulue à l'impuissance intellectuelle de mon ami +laissa celui-ci parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai +même une chose, monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c'est que je +trouve qu'on aurait pu l'avertir plus tôt, la justice! Cela vous +eût évité quelques longues heures de garde et des nuits d'insomnie +qui n'ont, en somme, servi à rien, puisqu'elle n'ont pas empêché +celui que vous redoutiez tant de pénétrer dans la place!» + +Rouletabille s'assit, domptant une émotion vive qui le faisait +presque trembler, et, d'un geste qu'il voulait rendre évidemment +inconscient, s'empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance +venait de poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais: +«Qu'est-ce qu'il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n'y +toucherai plus! Ah! je m'en garderai bien!...» + +Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de +l'attaquer d'une façon aussi vive, presque cruelle. + +«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les +précautions que j'avais prises pour la sécurité de M. et +Mme Darzac ont été inutiles. Si elles m'ont permis de constater la +présence inexplicable d'un corps de trop, elles m'ont également +permis de constater l'absence peut-être moins inexplicable d'un +corps de moins.» + +Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, +les autres redoutant déjà de comprendre. + +«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir +qu'il ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va +s'arranger.» Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, +afin de s'en moquer: «Un corps de trop d'un côté, un corps de +moins de l'autre! Tout est pour le mieux!» + +-- Oui, fit Rouletabille, et c'est bien ce qui est affreux, car ce +corps de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le +corps de trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de +moins est le corps de votre oncle, M. Bob! + +-- Le vieux Bob! s'écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous +criâmes tous avec elle: + +«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu! + +-- Hélas!» fit Rouletabille. + +Et il laissa tomber la canne. + +Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement +«saisi» les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune +attention à cette canne qui tombait. + +«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette +canne», dit Rouletabille. + +Ma foi, je l'ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait +même pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup +comme une lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de +recul très accentué, poussait une clameur sauvage: + +«Vous avez tué mon oncle!» + +Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la +calmer. D'un côté, nous lui affirmions que ce n'était pas une +raison parce que son oncle avait momentanément disparu pour qu'il +eût disparu dans le sac tragique, et de l'autre nous reprochions à +Rouletabille la brutalité avec laquelle il venait de nous faire +apparaître une opinion qui, au surplus, ne pouvait encore être, +dans son esprit inquiet, qu'une bien tremblante hypothèse. Et, +nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. Edith de nous écouter, que cette +hypothèse ne pouvait en aucune façon être considérée par +Mrs. Edith comme une injure, attendu qu'elle n'était possible +qu'en admettant la supercherie d'un Larsan qui aurait pris la +place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de se +taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit: + +«Monsieur Sainclair, j'espère, fermement même, que mon oncle n'a +disparu que pour bientôt réapparaître; s'il en était autrement, je +vous accuserais d'être le complice du plus lâche des crimes. Quant +à vous, monsieur (elle s'était retournée vers Rouletabille), +l'idée même que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un +vieux Bob me défend à jamais de vous serrer la main, et j'espère +que vous aurez le tact de me débarrasser bientôt de votre +présence! + +-- Madame! répliqua Rouletabille en s'inclinant très bas, j'allais +justement vous demander la permission de prendre congé de votre +grâce. J'ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans +vingt-quatre heures je serai de retour et prêt à vous aider dans +les difficultés qui pourraient surgir, à la suite de la +disparition de votre respectable oncle. + +-- Si dans vingt-quatre heures mon oncle n'est pas revenu, je +déposerai une plainte entre les mains de la justice italienne, +monsieur. + +-- C'est une bonne justice, madame; mais, avant d'y avoir recours, +je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui +vous pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez- +vous confiance, madame, en Mattoni? + +-- Oui, monsieur, j'ai confiance en Mattoni. + +-- Eh bien, madame, questionnez-le!... Questionnez-le!... Ah! +avant mon départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et +historique livre...» + +Et Rouletabille tira un livre de sa poche. + +«Qu'est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement +dédaigneuse. + +-- Ça, madame, c'est un ouvrage de M. Albert Bataille, un +exemplaire de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je +vous conseille de lire les aventures, déguisements, +travestissements, tromperies d'un illustre bandit dont le vrai nom +est Ballmeyer.» + +Rouletabille ignorait que j'avais déjà conté pendant deux heures +les histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance. + +«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous +demander si l'astuce criminelle d'un pareil individu aurait trouvé +des difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous +l'aspect d'un oncle que vos yeux n'auraient point vu depuis quatre +ans (car il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n'avaient +point vu monsieur le vieux Bob quand vous avez trouvé ce +respectable oncle au sein des pampas de l'Araucanie.) Quant aux +souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous accompagnait, ils étaient +beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles d'être +trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!... Je vous en +conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, pour +nous tous, n'a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites +de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s'il fallait tout de +même s'arrêter à l'abominable hypothèse de Larsan ayant pris la +place de monsieur le vieux Bob, il nous resterait à chercher +monsieur le vieux Bob lui-même; auquel cas je serais, madame, à +votre disposition et toujours votre très humble et très obéissant +serviteur.» + +À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de +comédie outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui +dit: + +«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de +se passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal +gentleman que vous êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. +En somme, vous me reprochez la rapidité avec laquelle j'ai exposé +mon hypothèse, mais veuillez vous souvenir, monsieur, que +Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur!» + +Mais Arthur Rance ne l'écoutait déjà plus. Il avait pris le bras +de sa femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand +la porte s'ouvrit et le garçon d'écurie, Walter, le fidèle +serviteur du vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était +dans un état de saleté surprenant, entièrement recouvert de boue +et les vêtements arrachés. Son visage en sueur, sur lequel se +plaquaient les mèches de ses cheveux en désordre, reflétait une +colère mêlée d'effroi qui nous fit craindre tout de suite quelque +nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une loque infâme qu'il +jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée de larges +taches d'un brun rougeâtre, n'était autre -- nous le devinâmes +immédiatement en reculant d'horreur -- que le sac qui avait servi +à emporter le corps de trop. + +De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait +déjà mille choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous +demandions tous, à l'exception d'Arthur Rance et de Mrs. Edith: +«Qu'est-ce qu'il dit?... Qu'est-ce qu'il dit?...» + +Et Arthur Rance l'interrompait de temps en temps, cependant que +l'autre nous montrait des poings menaçants et regardait Robert +Darzac avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu'il +allait s'élancer, mais un geste de Mrs. Edith l'arrêta net. Et +Arthur Rance traduisit pour nous: + +«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la +charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de +nuit. Cela l'a intrigué tellement qu'il a résolu tout de suite +d'en parler au vieux Bob; mais il l'a cherché en vain. Alors, pris +d'un sinistre pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de +nuit de la charrette anglaise, ce qui lui était facile à cause de +l'humidité du chemin et de l'écartement exceptionnel des roues; +c'est ainsi qu'il est parvenu jusqu'à une crevasse du vieux +Castillon dans laquelle il est descendu, persuadé qu'il y +trouverait le corps de son maître; mais il n'en a rapporté que ce +sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux Bob, et, +maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, il +réclame son maître, demande si on l'a vu et accuse Robert Darzac +d'assassinat si on ne le lui montre pas...» + +Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, +Mrs. Edith reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter +en quelques mots, lui promit qu'elle lui montrerait, tout à +l'heure, son vieux Bob, en excellente santé, et le congédia. Et +elle dit à Rouletabille: + +«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle +revienne. + +-- Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s'il ne revient pas, +c'est moi qui ai raison! + +-- Mais, enfin, où peut-il être? s'écria-t-elle. + +-- Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu'il +n'est plus dans le sac!» + +Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de +son mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa +stupéfaction de l'histoire du sac. Il avait jeté le sac à l'abîme +et le sac en revenait tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit: + +«Larsan n'est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n'a été +aussi effroyable, et il faut que je m'en aille!... Je n'ai pas une +minute à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je +serai ici... Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point +quitter ce château... Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous +veillerez sur Mme Darzac, que vous lui défendrez, même par la +force, si c'est nécessaire, toute sortie!... Ah! et puis... il ne +faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!... Non, il ne le faut +plus!... À l'étage où habite M. Stangerson, il y a deux chambres +libres. Il faut les prendre. C'est nécessaire... Sainclair, vous +veillerez à ce déménagement-là... Aussitôt mon départ, ne plus +remettre les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les +autres... Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser... tous les +trois!...» + +Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d'abord, puis moi; et puis, +en tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. +Toute cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des +événements, m'apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je +devais la trouver naturelle plus tard! + + + + +XV +Les soupirs de la nuit. + +Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence +sur la terre et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, +le front brûlant et le coeur glacé, la mer rend son dernier soupir +et aussitôt la lune s'est arrêtée dans un ciel sans nuages. Les +ombres ne tournent plus autour de l'astre des nuits. Alors, dans +le grand sommeil immobile de ce monde, j'ai entendu les mots de la +chanson lithuanienne: «Mais le regard cherchait en vain la belle +inconnue qui s'était couvert la tête d'une vague et dont on n'a +plus jamais entendu parler...» Ces paroles m'arrivent, claires et +distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui les prononce? Sa +bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant souvenir? Ah +çà! qu'est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la +Côte d'Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image +et ses chants me poursuivent-ils ainsi? + +Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres +et ses longs cils chargés d'ombre et ses chansons lithuaniennes! +et moi aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je +ne le crois pas. J'aime mieux vraiment m'arrêter à cette hypothèse +que ce qui m'agite dans la personnalité du prince Galitch est +moins l'intérêt que lui porte Mrs. Edith que la pensée de +l'autre!... Oui, c'est bien cela; dans mon esprit, le prince et +Larsan viennent m'inquiéter ensemble. On ne l'a pas vu au château +depuis le fameux déjeuner où il nous fut présenté, c'est-à-dire +depuis l'avant-veille. + +L'après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien +apporté de nouveau. Nous n'avons pas de nouvelles de lui, pas plus +que du vieux Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après +avoir interrogé les domestiques et visité les appartements du +vieux Bob et la Tour Ronde. Elle n'a pas voulu pénétrer dans +l'appartement de Darzac. «C'est l'affaire de la justice», a-t-elle +dit. Arthur Rance s'est promené une heure sur le boulevard de +l'Ouest, et il paraissait fort impatient. Personne ne m'a parlé. +Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve. Chacun a dîné chez +soi. On n'a pas vu le professeur Stangerson. + +... Et, maintenant, tout semble dormir au château... Mais les +ombres se reprennent à tourner autour de l'astre des nuits. +Qu'est-ce que ceci, sinon l'ombre d'un canot qui se détache de +l'ombre du fort et glisse maintenant sur le flot argenté? Quelle +est cette silhouette qui se dresse, orgueilleuse, à l'avant, +pendant qu'une autre ombre se courbe sur la rame silencieuse? +C'est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh! voilà un mystère qui +sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de la Tour Carrée, +ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y +suffirait... + +Nuit hypocrite!... Tout semble dormir et rien ne dort, ni +personne... Qui donc peut se vanter de pouvoir dormir au château +d'Hercule? Croyez-vous que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac, +dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui semble dormir tout +éveillé, le jour, dormirait-il justement cette nuit-là, lui dont +la couche n'a cessé d'être visitée, comme on dit, par la pâle +insomnie depuis la révélation du Glandier? Et moi, est-ce que je +dors? + +J'ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du +Téméraire; mes pas m'ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour +Ronde. Si bien que je suis arrivé à temps pour voir, sous la +clarté lunaire, la barque du prince Galitch aborder à la grève, +devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le galet, et, +derrière lui, l'homme, ayant rangé les rames, sauta. Je reconnus +le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et son esclave +Jean. Quelques secondes plus tard, ils s'enfonçaient dans l'ombre +protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants... + +Aussitôt, j'ai fait le tour du boulevard de la Cour du +Téméraire... Et puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la +baille. Les dalles de la poterne ont retenti sous mon pas +solitaire et il m'a semblé voir une ombre se dresser, attentive, +sous l'ogive à demi détruite du porche de la chapelle. Je me suis +arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du Jardinier et j'ai tâté +dans ma poche mon revolver. L'ombre, là-bas, n'a pas bougé. Est-ce +bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse derrière une haie +de verveine qui borde le sentier conduisant directement à la +Louve, à travers buissons et bosquets et tout le débordement +parfumé du printemps en fleurs. Je n'ai point fait de bruit, et +l'ombre, rassurée sans doute, a fait, elle, un mouvement. C'est la +Dame en noir! La lune, sous l'ogive à demi détruite, me la montre +toute blanche. Et puis, cette forme tout à coup disparaît comme +par enchantement. Alors, je me suis rapproché encore de la +chapelle, et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui +me séparait de ces ruines, je percevais un léger murmure, des +paroles entrecoupées de soupirs si mouillés de larmes que mes +propres yeux en devinrent humides. La Dame en noir pleurait, là, +derrière quelque pilier. Était-elle seule? N'avait-elle point +choisi, dans cette nuit d'angoisse, cet autel envahi par les +fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prière embaumée? + +Tout à coup, j'aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je +reconnus Robert Darzac. De l'endroit où j'étais, je pouvais +maintenant entendre tout ce qu'ils pouvaient se dire. +L'indiscrétion était forte, inélégante, honteuse. Chose curieuse, +je crus de mon devoir d'écouter. Maintenant je ne songeais plus du +tout à Mrs. Edith ni au prince Galitch... Mais je songeais +toujours à Larsan... Pourquoi?... Pourquoi était-ce à cause de +Larsan que je voulais savoir ce qu'ils se disaient?... Je compris +que Mathilde était descendue furtivement de la Louve pour promener +son angoisse dans le jardin, et que son mari l'avait rejointe... +La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert +Darzac, et elle lui disait: + +«Je sais... Je sais toute votre peine... ne me la dites plus... +quand je vous vois si changé, si malheureux... je m'accuse de +votre douleur... mais ne me dites pas que je ne vous aime plus... +Oh! je vous aimerai encore, Robert... comme autrefois... je vous +le promets...» + +Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l'écoutait +encore. + +Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction: + +«Certes! je vous le promets...» + +Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un +divin, mais si malheureux sourire, que je me demandai comment +cette femme avait pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle +me frôla sans me voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis +plus les lauriers-cerises derrière lesquels j'étais caché. + +M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit +tout haut avec une violence qui me fit réfléchir: + +«Oui, il faut être heureux! Il le faut!» + +Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de +s'éloigner à son tour, il eut un geste de protestation contre le +mauvais sort, d'emportement contre la Destinée, un geste qui +ravissait la Dame en noir, la jetait sur sa poitrine et l'en +faisait le maître, à travers l'espace. + +Il n'eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma +pensée qui errait autour de Larsan s'arrêta sur Darzac! Oh! je +m'en souviens très bien; c'est à partir de cette seconde où il eut +ce geste de rapt dans la nuit lunaire que j'osai me dire ce que je +m'étais déjà dit pour tant d'autres... pour tous les autres... «Si +c'était Larsan!» + +Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma +pensée a été plus directe encore. Au geste de l'homme, elle a +répondu tout de suite, elle a crié: «C'est Larsan!» + +J'en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger +vers moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla +ma présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit: + +«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!... Nous veillons tous, +mon ami... Et vous l'avez entendue!... Voyez-vous, Sainclair, +c'est trop de douleur; moi, je n'en puis plus. Nous allions être +heureux; elle-même pouvait croire qu'elle avait été oubliée du +Destin, quand l'autre est réapparu! Alors, ç'a été fini, elle n'a +plus eu de force pour notre amour. Elle s'est courbée sous la +fatalité; elle a dû s'imaginer que celle-ci la poursuivait d'un +éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de la nuit +dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m'a réellement +aimé... autrefois... Oui, un moment, elle a craint pour moi, et +moi, hélas! je n'ai tué que pour elle... Mais la voilà retournée à +son indifférence mortelle. Elle ne songe plus -- si elle songe +encore à quelque chose -- qu'à promener un vieillard en +silence...» + +Il soupira si tristement et si sincèrement que l'abominable pensée +en fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu'à ce qu'il me +disait... à la douleur de cet homme qui semblait avoir perdu +définitivement la femme qu'il aimait, dans le moment que celle-ci +retrouvait un fils dont il continuait d'ignorer l'existence... De +fait, il n'avait dû rien comprendre à l'attitude de la Dame en +noir, à la facilité avec laquelle elle paraissait s'être détachée +de lui... et il ne trouvait pour expliquer une aussi cruelle +métamorphose que l'amour, exaspéré par le remords, de la fille du +professeur Stangerson pour son père... + +M. Darzac continua de gémir. + +«À quoi m'aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi +m'impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si +elle ne veut pas m'en récompenser de son amour? Redoute-t-elle +pour moi de nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair... non, +non, pas même. Elle redoute que la pensée agonisante de son père +ne succombe devant l'éclat d'un nouveau scandale. Son père! +Toujours son père! Et moi, je n'existe pas! Je l'ai attendue vingt +ans, et quand, enfin, je crois qu'elle est venue, son père me la +reprend!» + +Je me disais: «Son père... son père et son enfant!» + +Il s'assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit +encore, se parlant à lui-même: «Mais je l'arracherai de ces +murs... je ne peux plus la voir errer ici au bras de son père... +comme si je n'existais pas!...» + +Et, pendant qu'il disait ces choses, je revoyais la double et +lamentable silhouette du père et de la fille, passant et +repassant, à l'heure du crépuscule, dans l'ombre colossale de la +Tour du Nord, allongée par les feux du soir, et j'imaginais qu'ils +ne devaient pas être plus écrasés sous les coups du ciel, cet +Oedipe et cette Antigone qu'on nous représente dès notre plus +jeune âge traînant, sous les murs de Colone, le poids d'une +surhumaine infortune. + +Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut- +être à cause d'un geste de Darzac, l'affreuse pensée me +ressaisit... et je demandai à brûle-pourpoint: + +«Comment se fait-il que le sac était vide?» + +Je constatai qu'il ne se troubla point. Il me répondit simplement: +«Rouletabille nous le dira peut-être...» Puis il me serra la main +et s'enfonça, pensif, dans les massifs de la baille. + +Je le regardais marcher... + +... Je suis fou... + + + + +XVI +Découverte de «L'Australie». + +La lune l'a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit +et voici certainement l'un des moments où il doit déposer le +masque du jour. D'abord les vitres noires ont cessé de protéger +son regard incertain. Et si sa taille, pendant les heures de +comédie, s'est fatiguée à se courber plus que de nature, si les +épaules se sont très habilement arrondies, voici la minute où le +grand corps de Larsan, sorti de scène, va se délasser. Qu'il se +délasse donc! Je l'épie dans la coulisse... derrière les figuiers +de Barbarie, pas un de ses mouvements ne m'échappe... + +Maintenant, il est debout sur le boulevard de l'Ouest qui lui fait +comme un piédestal; les rayons lunaires l'enveloppent d'une lueur +froide et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l'ombre +de Larsan revenue de chez les morts? + +Je suis fou... En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes +tous fous. Nous voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même +m'a-t-il regardé un jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si +c'était Larsan!...» Un jour!... je parle comme s'il y avait des +années que nous étions enfermés dans ce château et il y a tout +juste quatre jours... Nous sommes arrivés ici, le 8 avril, un +soir... + +Sans doute, mais jamais mon coeur n'a ainsi battu quand je me +posais la terrible question pour les autres; c'est peut-être aussi +qu'elle était moins terrible quand il s'agissait des autres... Et +puis, c'est singulier ce qui m'arrive. Au lieu que mon esprit +recule effrayé devant l'abîme d'une aussi incroyable hypothèse, au +contraire, il est attiré, entraîné, horriblement séduit. Il a le +vertige et il ne fait rien pour l'éviter. Il me pousse à ne point +quitter des yeux le spectre debout sur le boulevard de l'Ouest, à +lui trouver des attitudes, des gestes, une ressemblance, par +derrière... et puis aussi le profil... et puis aussi la face... +Là, comme ça... Il ressemble tout à fait à Larsan... Oui, mais +comme ça, il ressemble tout à fait à Darzac... + +Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la +première fois? Quand j'y songe... Elle eût dû être notre première +idée! Est-ce que, lors du Mystère de la Chambre Jaune, la +silhouette Larsan n'apparaissait point, au moment du crime, tout à +fait confondue avec la silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui +venait chercher la réponse de Mlle Stangerson au bureau de poste +40 n'était point Larsan lui-même? Est-ce que cet empereur du +camouflage n'avait point déjà entrepris avec succès d'être Darzac, +si bien qu'il avait réussi à faire accuser de ses propres crimes +le fiancé de Mlle Stangerson!... + +Sans doute... sans doute... mais, tout de même, si j'ordonne à mon +coeur inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je +saurai que mon hypothèse est insensée... Insensée?... Pourquoi?... +Tenez, le voilà, le spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux +de ses jambes, qui marche comme Larsan... oui, mais il a les +épaules de Darzac. + +Je dis insensée parce que, si l'on n'est pas Darzac, on peut +tenter de l'être dans l'ombre, dans le mystère, de loin, comme +lors des drames du Glandier... mais ici, nous touchons l'homme!... +nous vivons avec lui!... + +Nous vivons avec lui?... Non!... + +D'abord, il est rarement là... presque toujours enfermé dans sa +chambre ou penché sur cet inutile travail de la Tour du +Téméraire... Voilà, ma foi, un beau prétexte que celui de dessiner +pour qu'on ne voie pas votre tête et pour répondre aux gens sans +tourner la tête... + +Mais enfin, il ne dessine pas toujours... Oui, mais dehors, +toujours, excepté ce soir, il a son binocle noir... Ah! cet +accident du laboratoire a été des plus intelligents... Cette +petite lampe qui a fait explosion savait -- je l'ai toujours pensé +-- le service qu'elle allait rendre à Larsan lorsque Larsan aurait +pris la place de Darzac... Elle lui permettrait d'éviter, +toujours... toujours, la grande lumière du jour... à cause de la +faiblesse des yeux... Comment donc!... Il n'est point jusqu'à Mlle +Stangerson et Rouletabille qui ne s'arrangeaient pour trouver les +coins d'ombre où les yeux de M. Darzac n'avaient rien à redouter +de la lumière du jour... Du reste, il a, plus que tout autre, en y +réfléchissant, depuis que nous sommes arrivés ici, cette +préoccupation de l'ombre... nous l'avons vu peu, mais toujours à +l'ombre. Cette petite salle du conseil est fort sombre, ... la +Louve est sombre... Et il a choisi, des deux chambres de la Tour +Carrée, celle qui reste toujours plongée dans une demi-obscurité. + +Tout de même... Voyons! Voyons!... Voyons! On ne trompe pas +Rouletabille comme ça!... ne serait-ce que trois jours!... +Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est né avant +Rouletabille, puisqu'il est son père... + +... Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu +au-devant de nous à Cannes, et qu'il est monté dans notre +compartiment... Il a tiré le rideau... De l'ombre, toujours... + +Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l'Ouest, s'est +retourné de mon côté... Je le vois bien... de face... pas de +binocle... il est immobile... il est placé là comme si on allait +le photographier... Ne bougez pas!... Là, ça y est!... Eh bien, +c'est Robert Darzac! c'est Robert Darzac! + +... Il se remet en marche... Je ne sais plus... il y a quelque +chose qui me manque, dans la marche de Darzac, pour que je +reconnaisse la marche de Larsan; mais quoi?... + +Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?... Rouletabille raisonne +plus qu'il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de +regarder que cela?... + +Non!... N'oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans +le Midi!... C'est vrai!... Ah! on peut raisonner là-dessus: trois +mois, pendant lesquels on ne l'a pas vu... Il était parti +malade... Il était revenu bien portant... On ne s'étonne point que +la figure d'un homme ait un peu changé quand, partie avec une mine +de mort, elle réapparaît avec une mine de vivant. + +Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite... Comme il +s'est montré à nous avec parcimonie avant, et depuis... Et, du +reste, il n'y a pas encore une semaine de tout cela... Un Larsan +peut tenir le coup pendant six jours. + +L'homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de +l'Ouest et vient droit à moi... M'a-t-il vu? Je me fais plus petit +derrière mon figuier de Barbarie. + +... Trois mois d'absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous +les tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime +Darzac et on prend sa place, et sa femme... on l'emporte... le +tour est joué!... + +... La voix? Quoi de plus facile que d'imiter une voix du Midi? On +a un peu plus ou un peu moins l'accent, voilà tout. Moi, j'ai cru +observer qu'il l'avait un peu plus... Oui, le Darzac d'aujourd'hui +a un peu plus l'accent -- je crois -- que celui d'avant le +mariage... + +Il est presque sur moi, il passe à mes côtés... Il ne m'a pas +vu... + +... C'est Larsan! Je vous dis que c'est Larsan!... + +Mais il s'arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses +endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, +et il gémit, comme un pauvre malheureux homme qu'il est... + +... C'est Darzac!... + +Et puis, il est parti... Et je suis resté là, derrière un figuier, +dans l'anéantissement de ce que j'avais osé penser!... + +Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? +Quand je me relevai, j'avais les reins rompus et l'esprit très +fatigué. Oh! très fatigué! J'étais allé, au cours de mes +étourdissantes hypothèses, jusqu'à me demander si par hasard (par +hasard!) le Larsan qui était dans le sac de pommes de terre dites +«saucisses» ne s'était pas substitué au Darzac qui le conduisait, +dans la petite voiture anglaise traînée par Toby aux gouffres du +puits de Castillon!... Parfaitement, je voyais le corps à l'agonie +ressuscitant tout à coup et priant M. Darzac d'aller prendre sa +place. Il n'avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon absurde +cogitation cette supposition imbécile, rien moins que le rappel de +la preuve absolue de son impossibilité, qui m'avait été donnée le +matin même par une conversation très intime entre M. Darzac et +moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour Carrée, séance +pendant laquelle avaient été si bien établis tous les termes du +problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à +propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me +poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite +répondu en faisant allusion à une autre conversation très +scientifique que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui +n'avait pu matériellement être entendue de personne autre que de +nous deux, au sujet de ce même prince Galitch. Lui seul +connaissait cette conversation là, et il ne faisait point de +doute, par cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant +aujourd'hui n'était autre que celui de la veille. + +Si insensée que fût l'idée de cette substitution, on me pardonnera +tout de même de l'avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause +avec ses façons de me parler de son père comme du Dieu de la +métamorphose! Et j'en revins à la seule hypothèse possible -- +possible pour un Larsan qui aurait pris la place d'un Darzac -- à +celle de la substitution au moment du mariage, lors du retour du +fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois mois d'absence dans +le Midi... + +La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait +laissé échapper, tout à l'heure à mes côtés, ne parvenait point à +chasser tout à fait cette idée-là... Je le voyais entrant à +l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait +voulu que le mariage eût lieu... peut-être, pensai-je, parce qu'il +n'y avait point d'église plus sombre à Paris... + +Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit +lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la +pensée de Larsan!... + +Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à +travers les massifs de la baille, le lit qui m'attendait dans une +petite chambre solitaire du Château Neuf... très bête... car, +comme l'avait si bien dit Rouletabille... si Larsan avait été +alors Darzac, il n'avait qu'à emporter sa belle proie et il ne se +serait point complu à réapparaître à l'état de Larsan pour +épouvanter Mathilde, et il ne l'aurait pas amenée au château fort +d'Hercule, au milieu des siens, et il n'aurait pas pris la +précaution désastreuse pour ses desseins de montrer à nouveau, +dans la barque de Tullio, la figure menaçante de Roussel- +Ballmeyer! + +À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c'est depuis ce moment +qu'elle s'était reprise. La réapparition de Larsan ravissait +définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n'était pas +Larsan! Mon Dieu! que j'ai mal à la tête... C'est la lune +éblouissante, là-haut, qui m'a frappé douloureusement la +cervelle... j'ai un coup de lune... + +Et puis... et puis, n'était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, +dans les jardins de Menton, alors que Darzac venait d'être «mis +dans le train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si +Arthur Rance avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute +tranquillité... Et pourquoi Arthur Rance eût-il menti?... Arthur +Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui n'a pas +cessé de l'être... Mrs. Edith n'est pas une sotte; elle a tout vu, +Mrs. Edith!... Allons!... allons nous coucher... + +J'étais encore sous la poterne du Jardinier et j'allais entrer +dans la Cour du Téméraire quand il m'a semblé entendre quelque +chose... on eût dit une porte que l'on refermait... cela avait +fait comme un bruit de bois et de fer... de serrure... je passai +vivement la tête hors de la poterne et je crus apercevoir une +vague silhouette humaine près de la porte du Château Neuf, une +silhouette, qui, aussitôt, s'était confondue avec l'ombre du +Château Neuf elle-même; j'armai mon revolver et, en trois bonds, +entrai dans l'ombre à mon tour... Mais je n'aperçus plus rien que +l'ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais bien +me rappeler que je l'avais laissée entrouverte. J'étais très ému, +très anxieux... je ne me sentais pas seul... qui donc pouvait être +autour de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de +ma vision et de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être +maintenant que dans le Château Neuf, car la Cour du Téméraire +était déserte. + +Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château +Neuf. J'écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement +au moins pendant cinq minutes... Rien!... je devais m'être +trompé... Cependant je ne fis point craquer d'allumettes et, le +plus silencieusement que je pus, je gravis l'escalier et gagnai ma +chambre. Là, je m'enfermai et seulement respirai à l'aise... + +Cette vision continuait cependant à m'inquiéter plus que je ne me +l'avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne +parvenais point à m'endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre +la raison, la vision de la silhouette et la pensée de Darzac- +Larsan se mêlaient étrangement dans mon esprit déséquilibré... + +Si bien que j'en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille +que lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n'est pas +Larsan! Et je ne manquerai point de le faire à la prochaine +occasion. + +Oui, mais comment?... Lui tirer la barbe?... Si je me trompe, il +me prendra pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera +point faite pour le consoler de tous les malheurs dont il gémit. +Il ne manquerait plus à son infortune que d'être soupçonné d'être +Larsan! + +Soudain, je rejetai mes couvertures, je m'assis sur mon lit, et +m'écriai: + +«L'Australie!» + +Je venais de me souvenir d'un épisode dont j'ai parlé au +commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l'accident +du laboratoire, j'avais accompagné M. Robert Darzac chez le +pharmacien. Or, dans le moment qu'on le soignait, comme il avait +dû ôter sa jaquette, la manche de sa chemise, dans un faux +mouvement, s'était relevée jusqu'au coude et y avait été arrêtée +pendant toute la séance, ce qui m'avait permis de constater que +M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une large «tache +de naissance» dont les contours semblaient curieusement suivre le +dessin géographique de l'Australie. Mentalement, pendant que le +pharmacien opérait, je n'avais pu m'empêcher de placer, sur ce +bras, aux endroits qu'elles occupent sur la carte, Melbourne, +Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une +autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite +de Tasmanie. + +Et quand, par hasard, plus tard, il m'était arrivé de penser à cet +accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de +naissance, j'avais toujours pensé aussi, par une liaison d'idées +bien compréhensible, à l'Australie. + +Et dans cette nuit d'insomnie, voilà que l'Australie encore +m'apparaissait!... + +Assis sur mon lit, j'avais eu à peine le temps de me féliciter +d'avoir songé à une preuve aussi décisive de l'identité de Robert +Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je +pourrais bien m'y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un +bruit singulier me fit dresser l'oreille... Le bruit se répéta... +on eût dit que des marches craquaient sous des pas lents et +précautionneux. + +Haletant, j'allai à ma porte et, l'oreille à la serrure, +j'écoutai. D'abord, ce fut le silence, et puis les marches +craquèrent à nouveau... Quelqu'un était dans l'escalier, je ne +pouvais plus en douter... et quelqu'un qui avait intérêt à +dissimuler sa présence... je songeai à l'ombre que j'avais cru +voir tout à l'heure en entrant dans la Cour du Téméraire... quelle +pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans l'escalier? +Montait-elle? Descendait-elle?... + +Un nouveau silence... J'en profitai pour passer rapidement mon +pantalon et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte +sans la faire geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, +j'avançai jusqu'à la rampe de l'escalier et j'attendis. J'ai dit +l'état de délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les +rayons funèbres de la lune arrivaient obliquement par les hautes +fenêtres qui s'ouvraient sur chaque palier et découpaient avec +précision des carrés de lumière blême dans la nuit opaque de cette +cage d'escalier qui était très vaste. La misère du château ainsi +éclairée par endroits n'en paraissait que plus définitive. La +ruine de la rampe de l'escalier, les barreaux brisés, les murs +lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de +tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m'avait que fort peu +impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon +esprit était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé +comme un lieu propice à l'apparition de quelque fantôme... +Réellement, j'avais peur... L'ombre, tout à l'heure, m'avait si +bien glissé entre les doigts... car j'avais bien cru la toucher... +Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château +sans faire craquer des marches d'escalier... Mais elles ne +craquaient plus... + +Tout à coup, comme j'étais penché au-dessus de la rampe, je revis +l'ombre!... elle était éclairée d'une façon éclatante... de telle +sorte que d'ombre qu'elle était elle était devenue lueur. La lune +l'avait allumée comme un flambeau... Et je reconnus Robert Darzac! + +Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en +levant la tête vers moi comme s'il sentait peser mon regard sur +lui. Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins +à mon poste d'observation juste à temps pour le voir disparaître +dans un couloir qui conduisait à un autre escalier desservant +l'autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci? Qu'est-ce que +Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf? Pourquoi +prenait-il tant de précautions pour n'être point vu? Mille +soupçons me traversèrent l'esprit, ou plutôt toutes les mauvaises +pensées de tout à l'heure me ressaisirent avec une force +extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m'élançai à la +découverte de l'Australie. + +J'eus tôt fait d'arriver au corridor au moment même où il le +quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les +degrés vermoulus du second escalier. Caché dans le corridor, je le +vis s'arrêter au premier palier, et pousser une porte. Et puis je +ne vis plus rien; il était rentré dans l'ombre et peut-être dans +la chambre. Je grimpai jusqu'à cette porte qui était refermée et, +sûr qu'il était dans la chambre, je frappai trois petits coups. Et +j'attendis. Mon coeur battait à se rompre. Toutes ces chambres +étaient inhabitées, abandonnées... Qu'est-ce que M. Robert Darzac +venait faire dans l'une de ces chambres-là?... + +J'attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme +personne ne me répondait, comme la porte ne s'ouvrait pas, je +frappai à nouveau et j'attendis encore... alors, la porte s'ouvrit +et Robert Darzac me dit de sa voix la plus naturelle: + +«C'est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?... + +-- Je veux savoir, fis-je -- et ma main serrait au fond de ma +poche mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, +tant, au fond, j'avais peur -- je veux savoir ce que vous faites +ici, à une pareille heure...» + +Tranquillement, il craqua une allumette, et dit: + +«Vous voyez!... je me préparais à me coucher...» + +Et il alluma une bougie que l'on avait posée sur une chaise, car +il n'y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre +table de nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l'on avait +dû apporter là dans la journée, composait tout l'ameublement. + +«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de +Mme Darzac et du professeur, au premier étage de la Louve... + +-- L'appartement était trop petit; j'aurais pu gêner Mme Darzac, +fit amèrement le malheureux... J'ai demandé à Bernier de me donner +un lit ici... Et puis, peu m'importe où je couche puisque je ne +dors pas...» + +Nous restâmes un instant silencieux. J'avais tout à fait honte de +moi et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon +remords était tel que je ne pus en retenir l'expression. Je lui +avouai tout: mes infâmes soupçons, et comment j'avais bien cru, en +le voyant errer si mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, +avoir affaire à Larsan, et comment je m'étais décidé à aller à la +découverte de l'Australie. Car, je ne lui cachai même pas que +j'avais mis un instant tout mon espoir dans l'Australie. + +Il m'écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et, +tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de +la bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me +faire rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, +mais il insista pour que je la touchasse, et je dus constater que +c'était là une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu +mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney, +Melbourne, Adélaïde... et, en bas, il y avait une autre petite +tache qui représentait la Tasmanie... + +«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument +désabusée... ça ne s'en va pas!...» + +Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne +voulut me pardonner que lorsqu'il m'eut forcé à lui tirer la +barbe, laquelle ne me resta point dans la main... + +Alors, seulement, il me permit d'aller me recoucher, ce que je fis +en me traitant d'imbécile. + + + + +XVII +Terrible aventure du vieux Bob. + +Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. +En vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni +sur sa mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu'on ne l'avait +cru?... Que dis-je? était-il moins mort qu'on ne l'avait pensé? +Avait-il pu s'enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de +Castillon? Après tout, la chose était fort possible, ou plutôt +l'hypothèse n'allait point au-dessus des forces humaines d'un +Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué qu'il avait +trouvé le sac à trois mètres de l'orifice de la crevasse, sur un +palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas +l'existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à +l'abîme... + +Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce +temps? Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort +d'Hercule n'avait été aussi nécessaire! S'il tardait à venir, +cette journée ne se passerait point sans quelque drame entre les +Rance et les Darzac! + +C'est alors que l'on frappa à ma porte et que le père Bernier +m'apporta justement un bref billet de mon ami qu'un petit voyou de +la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques. +Rouletabille me disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite +et soyez assez aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de +ces excellentes palourdes qui abondent sur les rochers qui +précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant. +Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait +songeur, car je savais par expérience que, lorsque Rouletabille +paraissait s'occuper de babioles, jamais son activité ne portait +en réalité sur des objets plus considérables. + +Je m'habillai à la hâte et, armé d'un vieux couteau que m'avait +prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la +fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, +n'ayant rencontré personne à cette heure matinale -- il pouvait +être sept heures -- je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis +part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs. Edith -- que l'absence +prolongée du vieux Bob affolait tout à fait -- le trouva «bizarre +et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux palourdes. En +route elle me confia que son oncle n'était point ennemi, de temps +à autre, d'une petite fugue, et qu'elle avait, jusqu'à cette +heure, conservé l'espoir que tout s'expliquerait par son retour; +mais maintenant l'idée recommençait à lui enflammer la cervelle +d'une affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la +vengeance des Darzac!... + +Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la +Dame en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu'à midi et puis +ne dit plus rien. + +Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith +avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith +m'occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les +pieds de Mrs. Edith, que j'ai découverts dans la mer d'Hercule, +sont les plus délicats coquillages du monde, et qu'ils me firent +si bien oublier les palourdes que ce pauvre Rouletabille s'en +serait certainement passé à son déjeuner si la jeune femme n'avait +montré un si beau zèle. Elle clapotait dans l'onde amère et +glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu énervée +qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous +redressâmes tous deux et tendîmes l'oreille d'un même mouvement. +On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle +de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui +faisait des gestes d'appel. Poussés par le même pressentiment, +nous regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions +qu'attirés par des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, +dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui +y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures, +évanoui. + +... Nous ne nous étions pas trompés. C'était bien le vieux Bob qui +était au fond du trou. Quand on l'eût tiré au bord de la grotte, +dans la lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, +tant sa belle redingote noire était salie, fripée, arrachée. +Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout quand on se fut +aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied +foulé, et il était si pâle qu'on eût pu croire qu'il allait +mourir. + +Heureusement il n'en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, +sur les ordres qu'il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de +la Tour Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se +déshabiller et de quitter sa redingote avant l'arrivée des +médecins? Mrs. Edith, de plus en plus inquiète, s'installait à son +chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea +de sa nièce qu'elle le quittât sur-le-champ et qu'elle sortît de +la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte. + +Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions +réunis dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur +Rance et moi, ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, +attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée +après l'arrivée des médecins, elle vint à nous et nous dit: + +«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. +Qu'est-ce que je vous avais dit! Je l'ai confessé: c'est un vieux +farceur; il a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de +savant; nous rirons bien quand il sera guéri.» + +Alors, la porte de la Tour Carrée s'ouvrit et Walter, le fidèle +serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet. + +«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas +qu'on le dise, mais il faut le sauver!...» + +Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, +nous n'osions avancer. Bientôt elle réapparut: + +«Oh! nous fit-elle... C'est affreux! Il a toute la poitrine +arrachée.» + +J'allai lui offrir mon bras pour qu'elle s'y appuyât, car, chose +singulière, Mr Arthur Rance s'était, dans ce moment, éloigné de +nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, +en sifflotant. J'essayai de réconforter Mrs. Edith et je la +plaignis, mais ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent. + +Rouletabille arriva au château une heure après l'événement. Je +guettais son retour du haut du boulevard de l'Ouest et, sitôt que +je le vis sur le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la +parole dès ma première demande d'explication et me demanda tout de +suite si j'avais fait une bonne pêche, mais je ne me trompais +point à l'expression de son regard inquisiteur. Je voulus me +montrer aussi malin que lui et je répondis: + +«Oh! une très bonne pêche! j'ai repêché le vieux Bob!» + +Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la +comédie et je lui dis: + +«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre +pêche et votre dépêche!» + +Il me fixa d'un air étonné: + +«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée +de vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m'auriez évité +la peine de protester contre une pareille accusation! + +-- Mais quelle accusation? m'écriai-je. + +-- Celle d'avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo +et Juliette, sachant qu'il y agonisait. + +-- Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob +n'est pas à l'agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça +n'est pas grave et son histoire est la plus honnête du monde: il +prétend qu'il voulait voler le crâne du prince Galitch! + +-- Quelle drôle d'idée!» ricana Rouletabille. + +Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux: + +«Vous croyez à cette histoire-là, vous?... Et... c'est tout? Pas +d'autres blessures? + +-- Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs +viennent de la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine +déchirée. + +-- La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant +nerveusement la main. Et comment est-elle déchirée, cette +poitrine? + +-- Nous ne savons pas; nous ne l'avons pas vue. Le vieux Bob est +d'une étrange pudeur. Il n'a point voulu quitter sa redingote +devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous +ne nous serions jamais douté de cette blessure-là si Walter +n'était venu nous en parler, épouvanté qu'il était par le sang +qu'elle avait répandu.» + +Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui +semblait nous chercher. + +«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en +regardant Rouletabille avec un air d'anxiété que je ne lui avais +jamais encore connu: c'est incompréhensible! + +-- Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse +hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu'il n'y a +rien au monde d'incompréhensible, quand on veut un peu se donner +la peine de comprendre!» Et il la félicita d'avoir retrouvé un si +bon oncle dans le moment qu'elle le croyait perdu. + +Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, +allait lui répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince +Galitch. Il venait chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, +ayant appris l'accident. Mrs. Edith le rassura sur les suites de +l'équipée de son fantastique oncle et pria le prince de pardonner +à son parent son amour excessif pour les plus vieux crânes de +l'humanité. Le prince sourit avec grâce et politesse quand elle +lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler. + +«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la +grotte où il a roulé avec lui... C'est lui qui me l'a dit... +Rassurez-vous donc, prince, pour votre collection...» + +Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de +l'affaire. Et Mrs. Edith raconta que l'oncle lui avait avoué qu'il +avait quitté le fort d'Hercule par le chemin du puits qui +communique avec la mer. Aussitôt qu'elle eut encore ajouté cela, +comme je me rappelais l'expérience du seau d'eau de Rouletabille +et aussi les ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob +reprirent dans mon esprit des proportions gigantesques; et j'étais +sûr qu'il devait en être de même pour tous ceux qui nous +entouraient, s'ils étaient de bonne foi. Enfin, Mrs. Edith nous +dit que Tullio l'avait attendu avec sa barque à l'orifice de la +galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage devant la +grotte de Roméo et Juliette. + +«Que de détours, ne pus-je m'empêcher de m'écrier, quand il était +si simple de sortir par la porte!» + +Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt +d'avoir pris aussi manifestement parti contre elle. + +«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le +prince. Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre +congé de moi, car il quittait le pays et je suis sûr qu'il a pris +le train pour Venise, son pays d'origine, à cinq heures du soir. +Comment voulez-vous qu'il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque +la nuit suivante! D'abord il n'était plus là, ensuite il avait +vendu sa barque... m'a-t-il dit, étant décidé à ne plus revenir +dans le pays...» + +Il y eut un silence et puis Galitch reprit: + +«Tout ceci n'a que peu d'importance... pourvu que votre oncle, +madame, guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t- +il avec un nouveau sourire encore plus charmant que tous les +précédents, si vous voulez bien m'aider à retrouver un pauvre +caillou qui a disparu de la grotte et dont je vous donne le +signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimètres de long et usé +à l'une de ses extrémités en forme de grattoir; bref, le plus +vieux grattoir de l'humanité... J'y tiens beaucoup, appuya le +prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame, auprès de votre +oncle vieux Bob, ce qu'il est devenu.» + +Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur +qui me plut, qu'elle ferait tout au monde pour que ne s'égarât +point un aussi précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. +Quand nous nous retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il +avait dû entendre toute cette conversation et semblait y +réfléchir. Il avait sa canne à bec-de-corbin dans la bouche, +sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une +insistance si bizarre que celle-ci s'en montra agacée: + +«Je sais, fit la jeune femme... je sais ce que vous pensez, +monsieur... et n'en suis nullement étonnée... croyez-le bien!... + +Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de +Rouletabille: + +«En tout cas!... s'écria-t-elle... Vous ne pourrez jamais +m'expliquer comment, puisqu'il était hors de la Tour Carrée, il +aurait pu se trouver dans le placard!... + +-- Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith +comme s'il eût voulu l'hypnotiser... patience et courage!... Si +Dieu est avec moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que +vous me demandez là!» + + + + +XVIII +Midi, roi des épouvantes. + +Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, +en tête à tête avec Mrs. Edith. J'essayais de la rassurer, la +voyant impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses +yeux hagards... Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper +l'aveu de sa fièvre: «J'ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de +quoi elle avait peur et elle me répondit: «Vous n'avez pas peur, +vous?» Alors, je gardai le silence. C'était vrai, j'avais peur, +moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez pas qu'il se passe +quelque chose? -- Où ça? -- Où ça! où ça! Autour de nous!» Elle +haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! et j'ai +peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? -- Je vais +chercher quelqu'un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. +-- Qui allez-vous chercher? -- Le prince Galitch! -- Votre Féodor +Féodorowitch! m'écriai-je... Qu'en avez-vous besoin? Est-ce que je +ne suis point là?» + +Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure +que je faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je +n'eus point de peine à comprendre qu'elle lui venait surtout du +doute affreux qui était entré dans son âme au sujet de la +personnalité de son oncle vieux Bob. + +Elle me dit: «Sortons!» et elle m'entraîna hors de la Louve. On +approchait alors de l'heure de midi et toute la baille +resplendissait dans un embrasement embaumé. N'ayant point sur nous +nos lunettes noires nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux +pour leur cacher la couleur trop éclatante des fleurs; mais les +géraniums géants continuèrent de saigner dans nos prunelles +blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet éblouissement, nous +nous avançâmes sur le sol calciné, nous marchâmes en nous tenant +par la main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient plus +brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que toute la +flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour ne +pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être, +peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la +profondeur de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J'ai peur!» Et +moi aussi, j'avais peur, si bien préparé par les mystères de la +nuit, peur de ce grand silence écrasant et lumineux de midi! La +clarté dans laquelle on sait qu'il se passe quelque chose que l'on +ne voit pas est plus redoutable que les ténèbres. Midi! Tout +repose et tout vit; tout se tait et tout bruit. Écoutez votre +oreille: elle résonne comme une conque marine de sons plus +mystérieux que ceux qui s'élèvent de la terre quand monte le soir. +Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux: vous y trouverez +une foule de visions argentées plus troublantes que les fantômes +de la nuit. + +Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en +ruisseaux glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, +hélas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait +s'accomplir, s'accomplissait autour de nous, sans que nous +puissions rien arrêter ni prévoir. Elle m'entraînait maintenant +vers la poterne qui ouvre sur la Cour du Téméraire. La voûte de +cette poterne faisait un arc noir dans la lumière et, à +l'extrémité de ce frais tunnel, nous apercevions, tournés vers +nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du +Téméraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait à la +main la canne d'Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce +détail m'inquiéta. Du bout de sa canne, il montrait à Robert +Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la +voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa canne. +Nous n'entendions point ce qu'ils disaient. Ils se parlaient en +remuant à peine les lèvres, comme deux complices qui ont un +secret. Mrs. Edith s'arrêta, mais Rouletabille lui fit signe +d'avancer encore, et il répéta le signe avec sa canne. + +«Oh! fit-elle, qu'est-ce qu'il me veut encore? Ma foi, Monsieur +Sainclair, j'ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux +Bob, et nous verrons bien ce qui arrivera.» + +Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient +venir sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était +étonnante, et je leur dis d'une voix qui sonna étrangement à mes +oreilles, sous cette voûte: + +«Qu'est-ce que vous faites ici?» + +Alors, comme nous étions arrivés à côté d'eux, sur le seuil de la +Cour du Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour +pour que nous puissions voir ce qu'ils regardaient. C'était, au +sommet de l'arc, un écusson, le blason des La Mortola barré du +lambel de la branche cadette. Cet écusson avait été sculpté dans +une pierre maintenant branlante et qui manquait de choir sur la +tête des passants. Rouletabille avait sans doute aperçu ce blason +suspendu si dangereusement sur nos têtes, et il demandait à +Mrs. Edith si elle ne voyait point d'inconvénient à le faire +disparaître, quitte à le remettre en place ensuite plus +solidement. + +«Je suis sûr, dit-il, que si l'on touchait à cette pierre du bout +de sa canne, elle tomberait.» + +Et il passa sa canne à Mrs. Edith: + +«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.» + +Mais nous essayions en vain les uns et les autres d'atteindre la +pierre; elle était trop haut placée et j'étais en train de me +demander à quoi rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, +dans mon dos, retentit le cri de la mort! + +Nous nous retournâmes d'un seul mouvement en poussant tous les +trois une exclamation d'horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui +passait dans le soleil de midi après avoir traversé nos nuits, +quand donc cesserait-il? Quand donc l'affreuse clameur que +j'entendis retentir pour la première fois dans les nuits du +Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu'il y a autour de +nous une victime nouvelle? que l'un de nous vient d'être frappé +par le crime, subitement et sournoisement et mystérieusement, +comme par la peste? Certes! la marche de l'épidémie est moins +invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous quatre, +frissonnants, les yeux grands d'épouvante, interrogeant la +profondeur de la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! +Qui donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante +laisse maintenant échapper ce gémissement suprême? Comment nous +diriger dans la lumière? On dirait que c'est la clarté du jour +elle-même qui se plaint et soupire. + +Le plus effrayé est Rouletabille. Je l'ai vu dans les +circonstances les plus inattendues garder un sang-froid au-dessus +des forces humaines; je l'ai vu, à cet appel du cri de la mort, se +ruer dans le danger obscur et se jeter comme un sauveur héroïque +dans la mer des ténèbres; pourquoi aujourd'hui tremble-t-il ainsi +dans la splendeur du jour? Le voilà, devant nous, pusillanime +comme un enfant qu'il est, lui qui prétendait agir comme le maître +de l'heure. Il n'avait donc point prévu cette minute-là? cette +minute où quelqu'un expire dans la lumière de midi? Mattoni, qui +passait à ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi, +est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la +poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant, +s'avance vers la plainte, ou plutôt marche vers le centre de la +plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de +nous, dans l'espace embrasé. Et nous allons derrière lui, retenant +notre respiration et les bras étendus, comme on fait quand on va à +tâtons dans le noir, et que l'on craint de se heurter à quelque +chose que l'on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et +quand nous avons dépassé l'ombre de l'eucalyptus, nous trouvons le +spasme au bout de l'ombre. Il secoue un corps à l'agonie. Ce +corps, nous l'avons reconnu. C'est Bernier! c'est Bernier qui +râle, qui essaye de se soulever, qui n'y parvient pas, qui +étouffe, Bernier dont la poitrine laisse échapper un flot de sang, +Bernier sur qui nous nous penchons, et qui, avant de mourir, a +encore la force de nous jeter ces deux mots: Frédéric Larsan! + +Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout +et nulle part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! +Un cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!... +Car la seule issue de ces lieux où l'on a assassiné, c'est cette +poterne où nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes +retournés, d'un seul mouvement, tous les quatre, aussitôt le cri +de la mort, si vite, si vite, que nous aurions dû voir le geste de +la mort! Et nous n'avons rien vu que de la lumière!... Nous +pénétrons, mus, il me semble, par le même sentiment, dans la Tour +Carrée, dont la porte est restée ouverte; nous entrons sans +hésitation dans les appartements du vieux Bob, dans le salon vide; +nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est +tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme +sur la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En +vérité! comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu +nos figures et elle jette un cri d'effroi dans le pressentiment +immédiat de quelque catastrophe! Elle n'a rien entendu! elle ne +sait rien!... Mais elle veut sortir, elle veut voir, elle veut +savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!... C'est en +vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le cadavre. Et c'est +elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l'ardeur terrible de +midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de +l'homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du +coeur. Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu +quand il venait au Glandier d'examiner la plaie du cadavre +incroyable. + +«On dirait, fit-il, que c'est le même coup de couteau! C'est la +même mesure! Mais où est le couteau?» + +Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L'homme qui +a frappé l'aura emporté. Où est l'homme? Quel homme? Si nous ne +savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut- +être mort de ce qu'il a su!... Frédéric Larsan! Nous répétons en +tremblant les deux mots du mort. + +Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le +prince Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à +nous en lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith +court à lui, lui arrache le journal des mains, lui montre le +cadavre et lui dit: + +«Voilà un homme que l'on vient d'assassiner. Allez chercher la +police.» + +Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce +pas un mot, et s'éloigne en hâte; il va chercher la police. La +mère Bernier continue à pousser des gémissements. Rouletabille +s'assied sur le puits. Il paraît avoir perdu toutes ses forces. Il +dit à mi-voix à Mrs. Edith: + +«Que la police vienne donc, madame!... C'est vous qui l'aurez +voulu!» + +Mais Mrs. Edith le foudroie d'un éclair de ses yeux noirs. Et je +sais ce qu'elle pense. Elle pense qu'elle hait Rouletabille qui a +pu un instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu'on +assassinait Bernier, est-ce que le vieux Bob n'était pas dans sa +chambre, veillé par la mère Bernier elle-même? + +Rouletabille, qui vient d'examiner avec lassitude la fermeture du +puits, fermeture restée intacte, s'allonge sur la margelle de ce +puits, comme sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos +et il dit encore, plus bas: + +«Et qu'est-ce que vous lui direz, à la police? + +-- Tout!» + +Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. +Rouletabille secoue la tête désespérément, et puis il ferme les +yeux. Il me paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher +Rouletabille à l'épaule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour +Carrée, la Tour du Téméraire, le Château Neuf, toutes les +dépendances de cette cour dont personne n'a pu s'échapper et où, +logiquement, l'assassin doit se trouver encore. Le reporter, +tristement, l'en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque +chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherché au +Glandier, après le phénomène de la dissociation de la matière, +l'homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non! non! je +sais maintenant qu'il ne faut plus chercher Larsan avec ses yeux! +Un homme vient d'être tué derrière nous. Nous l'entendons crier +sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons +rien que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme +Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas +qu'il les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. +Il lève vers le ciel son poing fermé. + +«Ça n'est pas possible, s'écria-t-il, ou il n'y a plus de bon bout +de la raison!» + +Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez +sur le sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et +de la mère Bernier qu'on a tenté en vain d'éloigner du corps de +son mari, tournant autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! +c'est le cas de le dire: le revoilà tel qu'un porc cherchant sa +nourriture dans la fange, et nous sommes restés à le regarder +curieusement, bêtement, sinistrement. À un moment, il s'est +relevé, a pris un peu de poussière et l'a jetée en l'air avec un +cri de triomphe comme s'il allait faire naître de cette cendre +l'image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le jeune +homme vient-il de remporter sur le mystère?... Qui lui fait, à +l'instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? +Oui, le voilà revenu à l'ordinaire diapason quand il dit à +M. Robert Darzac: + +«Rassurez-vous, monsieur, rien n'est changé!» + +Et, tourné vers Mrs. Edith: + +«Nous n'avons plus, madame, qu'à attendre la police. J'espère +qu'elle ne tardera pas!» + +La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur. + +«Ah! oui, qu'elle vienne! Et qu'elle se charge de tout! Qu'elle +pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu'il arrive!» fait +Mrs. Edith en me prenant le bras. + +Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, +suivi de trois gendarmes. C'est le brigadier de La Mortola et deux +de ses hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le +lieu du crime. + +«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu'il y a eu un crime! +s'exclame le père Jacques qui ne sait rien encore. + +-- Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le +portier, essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit +à voix basse: + +«Rien n'est changé, père Jacques.» + +Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier. + +«Rien qu'un cadavre de plus, soupire-t-il; c'est Larsan! + +-- C'est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, +c'est tout un. Mais que signifie ce rien n'est changé de +Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgré le cadavre +incidentel de Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de +ce dont nous frissonnons, Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons +pas? + +Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un +jargon incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu'on a +téléphoné à deux pas de là à l'auberge Garibaldi où déjeune +justement le delegato ou commissaire spécial de la gare de +Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer l'enquête que continuera +le juge d'instruction également averti. + +Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu'il n'ait point +pris le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans +le château d'Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà +tout affairé, tout «important». Il ordonne au brigadier de mettre +un de ses hommes à la porte du château avec la consigne de ne +laisser sortir personne. Et puis il s'agenouille auprès du +cadavre. Un gendarme entraîne la mère Bernier, qui gémit plus fort +que jamais dans la Tour Carrée. Le delegato examine la plaie. Il +dit en très bon français: «Voilà un fameux coup de couteau!» Cet +homme est enchanté. S'il tenait l'assassin sous la main, certes, +il lui ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dévisage. +Il cherche peut-être parmi nous l'auteur du crime, pour lui +signifier toute son admiration. Il se relève. + +«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant +déjà au plaisir d'avoir une bonne histoire bien criminelle. C'est +incroyable! ajouta-t-il, incroyable!... Depuis cinq ans que je +suis delegato, on n'a assassiné personne! M. le juge +d'instruction...» + +Ici il s'arrête, mais nous finissons la phrase: + +«M. le juge d'instruction va être bien content!» Il brosse de la +main la poussière blanche qui couvre ses genoux, il s'éponge le +front, il répète: «C'est incroyable!» avec un accent du Midi qui +double son allégresse. Mais il reconnaît, dans un nouveau +personnage qui entre dans la cour, un docteur de Menton qui arrive +justement pour continuer ses soins au vieux Bob. + +«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et +dites-moi ce que vous pensez d'un pareil coup de couteau! Surtout, +autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant +l'arrivée de M. le juge d'instruction.» + +Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails +techniques que nous pouvions désirer. Il n'y a point de doute. +C'est là le beau coup de couteau qui pénètre de bas en haut, dans +la région cardiaque et dont la pointe a déchiré certainement un +ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et le docteur, +Rouletabille n'a point cessé de regarder Mrs. Edith, qui a pris +décidément mon bras, cherchant auprès de moi un refuge. Ses yeux +fuient les yeux de Rouletabille qui l'hypnotisent, qui lui +ordonnent de se taire. Or, je sais qu'elle est toute tremblante de +la volonté de parler. + +Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour +Carrée. Nous nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où +va commencer l'enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle +ce que nous avons vu et entendu. La mère Bernier est interrogée la +première. Mais on n'en tire rien. Elle déclare ne rien savoir. +Elle était enfermée dans la chambre du vieux Bob, veillant le +blessé, quand nous sommes entrés comme des fous. Elle était là +depuis plus d'une heure, ayant laissé son mari dans la loge de la +Tour Carrée, en train de travailler à tresser une corde! Chose +curieuse, je m'intéresse en ce moment moins à ce qui se passe sous +mes yeux et à ce qui se dit qu'à ce que je ne vois pas et que +j'attends... Mrs. Edith va-t-elle parler?... Elle regarde +obstinément par la fenêtre ouverte. Un gendarme est resté auprès +de ce cadavre sur la figure duquel on a posé un mouchoir. +Mrs. Edith, comme moi, ne prête qu'une médiocre attention à ce qui +se passe dans le salon devant le delegato. Son regard continue à +faire le tour du cadavre. + +Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et +à mesure que nous nous expliquons, l'étonnement du commissaire +italien grandit dans des proportions inquiétantes et il trouve +naturellement le crime de plus en plus incroyable. Il est sur le +point de le trouver impossible, quand c'est le tour de Mrs. Edith +d'être interrogée. + +On l'interroge... Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, +quand on entend la voix tranquille de Rouletabille: + +«Regardez au bout de l'ombre de l'eucalyptus. + +-- Qu'est-ce qu'il y a au bout de l'ombre de l'eucalyptus? demande +le delegato. + +-- L'arme du crime!» réplique Rouletabille. + +Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d'autres +cailloux ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit +à nos yeux. + +Nous le reconnaissons: c'est «le plus vieux grattoir de +l'humanité»! + + + + +XIX +Rouletabille fait fermer les portes de fer. + +L'arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait +de doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le +vieux Bob, et nous ne pouvions oublier qu'avant d'expirer, Bernier +avait accusé Larsan d'être son assassin. Jamais l'image du vieux +Bob et celle de Larsan ne s'étaient encore si bien mêlées dans nos +esprits inquiets que depuis que Rouletabille avait ramassé dans le +sang de Bernier le plus vieux grattoir de l'humanité. Mrs. Edith +avait compris immédiatement que le sort du vieux Bob était +désormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci n'avait que +quelques mots à dire au delegato, relativement aux singuliers +incidents qui avaient accompagné la chute du vieux Bob dans la +grotte de Roméo et Juliette, à énumérer les raisons que l'on avait +de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent le même personnage, +à répéter enfin l'accusation de la dernière victime de Larsan, +pour que tous les soupçons de la justice se portassent sur la tête +à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, qui n'avait point cessé de +croire, tout dans le fond de son âme de nièce, que le vieux Bob +présent était bien son oncle, mais s'imaginant comprendre tout à +coup, grâce au grattoir meurtrier, que l'invisible Larsan +accumulait autour du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans +le dessein sans doute de lui faire porter le châtiment de ses +crimes et aussi le poids dangereux de sa personnalité, -- +Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob, pour elle-même; elle trembla +d'épouvante au centre de cette trame comme un insecte au milieu de +la toile où il vient de se prendre, toile mystérieuse tissée par +Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux murs du château +d'Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement +-- un mouvement des lèvres -- ils étaient perdus tous deux, et que +l'immonde bête de proie n'attendait que ce mouvement-là pour les +dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut +à son tour de redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta +plus tard l'état de son esprit à ce moment du drame, et elle +m'avoua qu'elle eut alors la terreur de Larsan à un point que nous +n'avions peut-être, nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-garou, +dont elle avait entendu parler avec un effroi qui l'avait d'abord +fait sourire, l'avait ensuite intéressée lors de l'épisode de La +Chambre Jaune, à cause de l'impossibilité où la justice avait été +d'expliquer sa sortie; puis il l'avait passionnée lorsqu'elle +avait appris le drame de la Tour Carrée, à cause de +l'impossibilité où l'on était d'expliquer son entrée; mais là, là, +dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans un +espace où il n'y avait qu'elle, Robert Darzac, Rouletabille, +Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres +assez loin du cadavre pour qu'ils n'eussent pu avoir frappé +Bernier. Et Bernier avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps +de qui? pour raisonner comme je le lui avais enseigné moi-même en +lui racontant la «galerie inexplicable!» Elle était sous la voûte +entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous, quand le +cri de la mort avait retenti au bout de l'ombre de l'eucalyptus, +c'est-à-dire à moins de sept mètres de là! Quant au vieux Bob et à +la mère Bernier, ils ne s'étaient point quittés, celle-ci +surveillant celui-là! Si elle les écartait de son argument, il ne +lui restait plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette +fois on ignorait comment il était parti, comment il était arrivé, +mais encore comment il avait été présent. Ah! elle comprit, elle +comprit qu'il y avait des moments où, en songeant à Larsan, on +pouvait trembler jusque dans les moelles. + +Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait +été volé par le vieux Bob. C'était affreux, et c'était suffisant +pour nous permettre de tout penser, de tout imaginer... + +Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans +l'attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit +cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci +n'avait, présentement, d'autre but que de sauver le vieux Bob des +soupçons de la justice. + +Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge +d'instruction qui venait d'arriver, et il raisonnait, le plus +vieux grattoir de l'humanité à la main. Il semblait définitivement +établi qu'il ne pouvait y avoir d'autres coupables, autour du +mort, que les vivants dont j'ai fait quelques lignes plus haut +l'énumération, quand Rouletabille prouva avec une rapidité de +logique qui combla d'aise le juge d'instruction et désespéra le +delegato que le véritable coupable, le seul coupable, était le +mort lui-même. Les quatre vivants de la poterne et les deux +vivants de la chambre du vieux Bob s'étant surveillés les uns les +autres et ne s'étant pas perdus de vue, pendant qu'on tuait +Bernier à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce on fût +Bernier lui-même. À quoi le juge d'instruction, très intéressé, +répliqua en nous demandant si quelqu'un de nous soupçonnait les +raisons d'un suicide probable de Bernier; à quoi Rouletabille +répondit que, pour mourir, on pouvait se passer du crime et du +suicide et que l'accident suffisait pour cela. L'arme du crime, +comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde, +attestait par sa seule présence l'accident. Rouletabille ne voyait +point un assassin préméditant son forfait avec le secours de cette +vieille pierre. Encore moins eût-on compris que Bernier, s'il +avait décidé son suicide, n'eût point trouvé d'autre arme pour son +trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au contraire, cette +pierre, qui avait pu attirer son attention par sa forme étrange, +avait été ramassée par le père Bernier, que si elle s'était +trouvée dans sa main au moment d'une chute, le drame alors +s'expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé +si malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire +qu'il s'en était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à +nouveau, la plaie redécouverte et confrontée avec l'objet fatal, +d'où une conclusion scientifique s'imposa, celle de la blessure +faite par l'objet. De là à l'accident, après l'argumentation de +Rouletabille, il n'y avait qu'un pas. Les juges mirent six heures +à le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous +interrogèrent sans lassitude et sans résultat. + +Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas +inutiles et vaines inquisitions, pendant que les médecins +soignaient le vieux Bob, nous nous assîmes dans le salon qui +précédait sa chambre et d'où venaient de partir les magistrats. La +porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la Tour Carrée +était restée ouverte. Par là, nous entendions les gémissements de +la mère Bernier qui veillait le corps de son mari que l'on avait +transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce blessé aussi +inexplicables, ma foi, l'un que l'autre, en dépit des efforts de +Rouletabille, notre situation, à Mrs. Edith et à moi, était, il +faut l'avouer, des plus pénibles, et tout l'effroi de ce que nous +avions vu se doublait dans le tréfonds de nous-mêmes de +l'épouvante de ce qui nous restait à voir. Mrs. Edith me saisit +tout à coup la main: + +«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n'ai plus que +vous. Je ne sais où est le prince Galitch, et je n'ai point de +nouvelles de mon mari. C'est cela qui est horrible! Il m'a laissé +un mot me disant qu'il était allé à la recherche de Tullio. Mr +Rance ne sait même pas, à l'heure actuelle, que l'on a assassiné +Bernier. A-t-il vu le Bourreau de la mer? C'est du Bourreau de la +mer, c'est de Tullio seulement que j'attends maintenant la vérité! +Et pas une dépêche!... C'est atroce!...» + +À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de +confiance et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus +à Mrs. Edith de toute mon âme, et je ne lui cachai point qu'elle +pouvait compter sur mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces +quelques propos inoubliables à voix basse, pendant que passaient +et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens de +justice, tantôt précédés, tantôt suivis de Rouletabille et de +M. Darzac. Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d'oeil +de notre côté chaque fois qu'il en avait l'occasion. La fenêtre +était restée ouverte. + +«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est +probable que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. +Mais c'est une place que nous ne quitterons point, quoi qu'il +arrive, n'est-ce pas, Monsieur Sainclair? + +-- Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son +intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir +de l'humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre +appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout +cela s'arrêterait!... S'ils savaient également que Bernier, en +mourant, a accusé Larsan, l'histoire de l'accident deviendrait +plus difficile!» + +Et j'appuyais sur ces derniers mots. + +«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes +raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu'une chose, voyez- +vous!... Oui, oui, je ne redoute qu'une chose... + +-- Quoi? Quoi?...» + +Elle s'était levée, fébrile... + +«Je redoute qu'il n'ait sauvé mon oncle de la justice que pour +mieux le perdre!... + +-- Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction. + +-- Eh! j'ai bien cru lire cela tout à l'heure dans les yeux de vos +amis... Si j'étais sûre de ne m'être point trompée, j'aimerais +encore mieux avoir affaire à la justice!...» + +Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis +me dit: + +«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le +défendre jusqu'à la mort!...» + +Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu'elle cachait sous sa +robe. + +«Ah! s'écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n'est-il point là? + +-- Encore! m'exclamai-je avec colère. + +-- Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda- +t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant. + +-- J'y suis prêt. + +-- Contre tout le monde?» + +J'hésitai. Elle répéta: + +«Contre tout le monde? + +-- Oui. + +-- Contre votre ami? + +-- S'il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur +mon front en sueur. + +«C'est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse +ici quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!» + +Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux +Bob. Puis elle s'enfuit. Où allait-elle? Elle me l'avoua plus +tard! Elle courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme! +femme!... + +Elle n'eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis +Rouletabille et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout +entendu. Rouletabille s'avança vers moi et ne me cacha point qu'il +était au courant de ma trahison. + +«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je +n'ai point pour habitude de trahir personne... Mrs. Edith est +réellement à plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami... + +-- Et vous, vous la plaignez trop!...» + +Je rougis jusqu'au bout des oreilles. J'étais prêt à quelque +éclat. Mais Rouletabille me coupa la parole d'un geste sec: + +«Je ne vous demande plus qu'une chose, qu'une seule, vous +entendez! c'est que, quoi qu'il arrive... quoi qu'il arrive... +Vous ne nous adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi!... + +-- Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et +je lui tournai le dos. + +Il me sembla qu'il eut alors un mouvement pour rattraper les mots +de sa colère. + +Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, +nous appelèrent. L'enquête était terminée. L'accident, à leurs +yeux, après la déclaration du médecin, n'était plus douteux, et +telle fut la conclusion qu'ils donnèrent à cette affaire. Ils +quittaient donc le château. M. Darzac et Rouletabille sortirent +pour les accompagner. Et comme j'étais resté accoudé à la fenêtre +qui donnait sur la Cour du Téméraire, assailli de mille sinistres +pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le retour +de Mrs. Edith, cependant qu'à quelques pas de moi, dans sa loge où +elle avait allumé deux bougies mortuaires, la mère Bernier +continuait à psalmodier en gémissant auprès du cadavre de son mari +la prière des trépassés, j'entendis tout à coup passer dans l'air +du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong formidable, +quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris que +c'était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer! + +Une minute ne s'était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un +effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi +comme vers son seul refuge... + +... Puis je vis apparaître M. Darzac... + +... Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir... + + + + +XX +Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»! + +Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. +Jamais la démarche de Rouletabille n'avait été aussi solennelle. +Et elle eût pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment +tragique, elle ne nous eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat +ou procureur, traînant la pourpre ou l'hermine, n'était entré dans +le prétoire, où l'accusé l'attendait, avec plus de menaçante et +tranquille majesté. Mais je crois bien aussi que jamais juge +n'avait été aussi pâle. + +Quant à la Dame en noir, il était visible qu'elle faisait un +effort inouï pour dissimuler le sentiment d'effroi qui perçait, +malgré tout, dans son regard troublé, pour nous cacher l'émotion +qui lui faisait fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon. +Robert Darzac, lui aussi, avait la mine sombre et tout à fait +résolue d'un justicier. Mais ce qui, pardessus tout, ajouta à +notre émoi, fut l'apparition du père Jacques, de Walter et de +Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient tous trois armés de +fusils et vinrent se placer en silence devant la porte d'entrée de +la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de Rouletabille, avec +une passivité toute militaire, la consigne de ne laisser sortir +personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la terreur, +demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient particulièrement +fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre, et +qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne lui +répondirent pas. Alors, elle s'en fut se placer héroïquement au +travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob, +et, les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle +s'écria d'une voix rauque: + +«Qu'est-ce que vous allez faire? Vous n'allez pourtant pas le +tuer?... + +-- Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le +juger... Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des +bourreaux, nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après +avoir déposé nos armes, que nous n'en gardons aucune sur nous.» + +Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier +continuait de gémir au chevet de son époux qu'avait tué le plus +vieux grattoir de l'humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de +nos revolvers et nous fîmes le serment qu'exigeait Rouletabille. +Mrs. Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l'arme +que Rouletabille n'ignorait point qu'elle cachait sous ses +vêtements. Mais, sur les instances du reporter qui lui fit +entendre que ce désarmement général ne pouvait que la +tranquilliser, elle finit par y consentir. + +Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, +suivi de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger +vers l'appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il +alla tout droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du +corps de trop. Et, tirant la petite clef spéciale dont j'ai déjà +parlé, il ouvrit cette porte. + +Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l'ancien appartement de +M. et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la +planche à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux +côtés du vieux Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et +aussi le petit godet plein de peinture rouge, et, y trempant, le +petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait, fort +convenablement, reposant sur sa mâchoire ensanglantée, le plus +vieux crâne de l'humanité. + +Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, +pendant que nous le considérions avec stupeur: + +«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.» + +Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes +place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une +extrême défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que +tous ces objets familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous +leur tranquille banalité apparente, les raisons foudroyantes du +plus redoutable des drames. Et puis, le crâne semblait rire comme +le vieux Bob. + +«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu'il y a ici, auprès de +cette table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de +moins, celui de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus +longtemps. + +-- Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l'innocence du +vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs +avaient troublée plus que personne. Je demande à Madame Darzac de +se joindre à moi pour supplier ces messieurs de ne rien faire +avant le retour de mon mari!...» + +La Dame en noir n'eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait +encore que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand +bruit; et des coups furent frappés, pendant que la voix d'Arthur +Rance nous suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait: + +«J'apporte la petite épingle à tête de rubis!» + +Rouletabille ouvrit la porte: + +«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!...» + +Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré: + +«Qu'est-ce que j'apprends? Qu'y a-t-il?... Un nouveau malheur?... +Ah! j'ai bien cru que j'arriverais trop tard quand j'ai vu les +portes de fer fermées et que j'ai entendu dans la tour la prière +des morts. Oui, j'ai cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!» + +Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, +refermé la porte aux verrous. + +«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez- +vous donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille. + +Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche +à dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, +demanda: + +«Qui l'a tué?» + +Il daigna alors s'apercevoir que sa femme était là et il lui serra +la main, mais en regardant la Dame en noir. + +«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit +M. Darzac. + +-- Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, +qu'il a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi +j'ai pu douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais +je vous répète que je vous rapporte la petite épingle à tête de +rubis!» + +Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me +rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la +lui avait prise des mains, alors qu'elle s'amusait à l'en piquer, +le soir du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait- +il y avoir entre cette épingle et l'aventure du vieux Bob? Arthur +Rance n'attendit point que nous le lui demandions, et il nous +apprit que cette petite épingle avait disparu en même temps que le +vieux Bob, et qu'il venait de la retrouver entre les mains du +Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont l'oncle +avait payé, cette nuit-là, la complicité et le silence de Tullio +qui l'avait conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo et +Juliette et qui s'en était éloigné à l'aurore, fort inquiet de +n'avoir pas vu revenir son passager. + +Et Arthur Rance conclut, triomphant: + +«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle +à tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un +sac de pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!» + +Sur quoi, Mrs. Edith: + +«Et comment avez-vous eu l'idée d'aller à San Remo. Vous saviez +donc que Tullio s'y trouvait? + +-- J'avais reçu une lettre anonyme m'avisant de son adresse, là- +bas... + +-- C'est moi qui vous l'ai envoyée», fit tranquillement +Rouletabille... + +Et il ajouta, sur un ton glacial: + +«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De +cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du +château d'Hercule... pour lesquels ma démonstration corporelle de +la possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je +vous demande toute votre attention!» + +Mais Arthur Rance l'arrêta encore: + +«Qu'entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table +tous les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la +possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt? + +-- J'entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous +pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n'avait encore rien +dit, se leva, toute tremblante: + +«Comment! gémit-elle dans un souffle... Larsan est donc parmi +nous?... + +-- J'en suis sûr!» dit Rouletabille... + +Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n'osions pas nous +regarder. + +Le reporter reprit de son ton glacé: + +«J'en suis sûr... Et c'est une idée qui ne doit pas vous +surprendre, madame, car elle ne vous a jamais quittée!... Quant à +nous, n'est-ce pas, messieurs, que la pensée nous en est arrivée +tout à fait précise, le jour du déjeuner des binocles noirs sur la +terrasse du Téméraire? Si j'en excepte Mrs. Edith, quel est celui +de nous qui, à cette minute-là, n'a pas senti la présence de +Larsan? + +-- C'est une question que l'on pourrait aussi bien poser au +professeur Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. +Car, du moment que nous commençons à raisonner de la sorte, je ne +vois pas pourquoi le professeur, qui était de ce déjeuner, ne se +trouve point à cette petite réunion... + +-- Mr Rance!... s'écria la Dame en noir. + +-- Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari +de Mrs. Edith... Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de +dire: tous les hôtes du château d'Hercule... + +-- Le professeur Stangerson est si loin de nous par l'esprit, +prononça avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je +n'ai point besoin de son corps... Bien que le professeur +Stangerson, au château d'Hercule, ait vécu à nos côtés, il n'a +jamais été «avec nous». Larsan, lui, ne nous a pas quittés!» + +Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l'idée que +Larsan pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle +qu'oubliant que je ne devais plus adresser la parole à +Rouletabille: + +«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait +encore un personnage que je ne vois pas ici...» + +Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d'oeil: + +«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à +quelle besogne le prince est occupé sur cette frontière... Et je +vous jure bien que ce ne sont point les malheurs de la fille du +professeur Stangerson qui l'intéressent! Laissez le prince Galitch +à sa besogne humanitaire... + +-- Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n'est +point du raisonnement: + +-- Justement, Sainclair, vos bavardages m'empêchent de raisonner.» + +Mais j'étais sottement lancé, et, oubliant que j'avais promis à +Mrs. Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l'attaquer +pour le plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, +Mrs. Edith m'en a longtemps gardé rancune. + +«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était +aussi, du déjeuner des binocles noirs, et vous l'écartez d'emblée +de vos raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. +Mais cette petite épingle qui est là pour nous prouver que le +vieux Bob a rejoint Tullio, qui se trouvait avec sa barque à +l'orifice d'une galerie faisant communiquer la mer avec le puits, +s'il faut en croire le vieux Bob, cette petite épingle ne nous +explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit, prendre +le chemin du puits, puisque nous avons retrouvé le puits +extérieurement fermé! + +-- Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me +gêna étrangement. C'est vous qui l'avez retrouvé ainsi! mais moi, +j'ai trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles +auprès de Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous +m'avez trouvé à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais +j'avais eu le temps de courir au puits et de constater qu'il était +ouvert... + +-- Et de le refermer! m'écriai-je. Et pourquoi l'avez-vous +refermé? Qui vouliez-vous donc tromper? + +-- Vous! monsieur!» + +Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge +m'en monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient +maintenant tournés de mon côté et, dans le même moment que je me +rappelais la brutalité avec laquelle Rouletabille m'avait traité +tout à l'heure devant M. Darzac, j'eus l'horrible sensation que +tous les yeux qui étaient là me soupçonnaient, m'accusaient! Oui, +je me suis senti enveloppé de l'atroce pensée générale que je +pouvais être Larsan! + +Moi! Larsan! + +Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa +pas les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche +protestation de tout mon être et mon indignation furibonde. La +colère galopait dans mes veines en feu. + +«Ah çà! m'écriai-je... Il faut en finir. Si le vieux Bob est +écarté, si le prince Galitch est écarté, si le professeur +Stangerson est écarté, il ne reste plus que nous, qui sommes +enfermés dans cette salle, et si Larsan est parmi nous, montre-le +donc, Rouletabille!» + +Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me +perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation: + +«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu'à la cour +d'assises!... + +-- N'avais-je point des raisons, à la cour d'assises, pour être +aussi lent que cela? répondit-il sans s'émouvoir. + +-- Tu veux donc encore lui permettre de s'échapper?... + +-- Non, je te jure que cette fois, il ne s'échappera pas!» + +Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d'être aussi +menaçant? Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan +était en moi? Mes yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en +noir. Elle me considérait avec effroi! + +«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas... tu +ne soupçonnes pas!...» + +À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la +Tour Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne +donnée par le reporter aux trois hommes d'avoir à tirer sur +quiconque essayerait de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith +poussa un cri et voulut s'élancer, mais Rouletabille qui n'avait +pas fait un geste, l'apaisa d'une phrase. + +«Si l'on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent +tiré! Et ce coup de feu n'est qu'un signal, celui qui me dit de +«commencer!» + +Et, tourné vers moi: + +«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne +jamais rien ni personne, sans m'être appuyé préalablement sur le +«bon bout de la raison»! C'est un bâton solide qui ne m'a jamais +failli en chemin et sur lequel je vous invite tous ici à vous +appuyer avec moi!... Larsan est ici, parmi nous, et le bon bout de +la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc tous, je vous +prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce +papier la démonstration corporelle de la possibilité du corps de +trop!» + +* * * + +Auparavant, il s'en fut encore constater que, derrière lui, les +verrous de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, +il prit un compas. + +«J'ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où +le corps de trop s'est produit. Elle n'en sera que plus +irréfutable.» + +Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure +du rayon du cercle qui figurait l'espace occupé par la Tour du +Téméraire, ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même +cercle sur un morceau de papier blanc immaculé, qu'il avait fixé +avec des punaises de cuivre sur la planche à dessin. + +Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, +s'empara du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s'il +reconnaissait là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas +plus que nous, ne comprenait rien aux faits et gestes du jeune +homme, répondit qu'en effet c'était lui qui avait fabriqué cette +peinture-là pour son lavis. + +Une bonne moitié de la peinture s'était desséchée au fond du +godet, mais, de l'avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, +sur le papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle +dont il avait «lavé» le plan de la presqu'île d'Hercule. + +«On n'y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, +et cette peinture n'a été allongée que d'une larme. Du reste, vous +verrez qu'une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait +en rien à ma démonstration.» + +Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en +mesure de «laver» tout l'espace occupé par le cercle qu'il avait +préalablement tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m'avait +déjà étonné, lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus +grande stupéfaction, il ne pensait qu'à dessiner pendant qu'on +s'assassinait!... + +Quand il eut fini, il regarda l'heure à son énorme oignon et il +dit: + +«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui +recouvre mon cercle, n'est ni plus ni moins épaisse que celle qui +colore le cercle de M. Darzac. C'est, à peu de chose près, la même +teinte. + +-- Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu'est-ce que tout cela +signifie? + +-- Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce +plan, que cette peinture, c'est vous qui en êtes l'auteur! + +-- Dame! j'ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état +en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie +de la Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y +faisant rouler son crâne! + +-- Nous y sommes!...» ponctua Rouletabille. + +Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l'humanité. Il +le renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert +Darzac, il lui demanda encore: + +«C'est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette +mâchoire n'est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan. + +-- Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore +sens dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour +du Téméraire... + +-- Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya +le reporter. + +Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et +il pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une +vaste croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière +pour canons autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de +toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur une petite +table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une +casserole préalablement remplie d'eau. Le crâne n'avait pas quitté +le creux de son bras. + +Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des +yeux. Jamais l'attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi +incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il +nous donnait d'explications et plus il agissait, moins nous le +comprenions. Et nous avions peur, parce que nous sentions que +quelqu'un autour de nous, quelqu'un de nous avait peur! peur, plus +qu'aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le plus +calme! + +Le plus calme, c'est Rouletabille, entre son crâne et sa +casserole. + +Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d'un même +mouvement? Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi +nouveau, pourquoi la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, +pourquoi moi-même, commençons-nous un cri... un nom qui expire sur +nos lèvres: Larsan!... Où l'avons-nous donc vu? + +Où l'avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons +Rouletabille? Ah! ce profil, dans l'ombre rouge de la nuit +commençante, ce front au fond de l'embrasure que vient +ensanglanter le crépuscule comme au matin du crime est venue +rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure et +volontaire qui s'arrondissait tout à l'heure, douce, un peu amère, +mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se +découpe sur l'écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme +Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il +ressemble à son père! c'est Larsan! + +Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce +cadre funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et +il vient à nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons +encore. Mrs. Edith, qui n'a jamais vu Larsan, ne peut pas +comprendre. Elle me demande: «Que s'est-il passé?» + +Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa +casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne. + +C'est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. +Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette +contemplation devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix +minutes, pendant lesquelles il nous avait ordonné, d'un signe, de +garder le silence... dix minutes fort impressionnantes... +Qu'attend-il donc?... Soudain, il saisit le crâne de la main +droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le +fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous +montre le crâne et nous invite à constater qu'il ne porte la trace +d'aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre. + +«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart +d'heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans +la Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, +M. Darzac, après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir +refermé derrière lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, +n'en est ressorti que lorsque nous sommes venus l'y chercher passé +six heures. Quant au vieux Bob, nous l'avons vu entrer dans la +Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture! + +«Comment cette peinture qui met seulement un quart d'heure à +sécher est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, -- plus d'une +heure après que M. Darzac l'a quittée, -- pour teindre le crâne du +vieux Bob que celui-ci, d'un geste de colère, fait rouler sur le +lavis en entrant dans la Tour Ronde? Il n'y a qu'une explication à +cela et je vous défie d'en trouver une autre, c'est que le +M. Darzac qui est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que +nul n'a vu ressortir, n'est pas le même que celui qui venait de +peindre dans la Tour Ronde avant l'arrivée du vieux Bob À SIX +HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la Tour Carrée +sans l'y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis... En +un mot: qu'il n'est pas le même que le M. Darzac ici présent +devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU'IL Y A DEUX +MANIFESTATIONS DARZAC!» + +Et Rouletabille regarda M. Darzac. + +Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse +démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre +une épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout +ce que disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore +là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et +mathématique intelligence. + +M. Darzac s'écria: + +«C'est donc comme cela qu'il a pu entrer dans la Tour Carrée avec +un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, +et qu'il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne +l'ai pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma +correspondance en quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon +lavis. Mais comment le père Bernier lui a-t-il ouvert!... + +-- Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame +en noir entre les siennes, comme s'il eût voulu lui donner du +courage... Dame! c'est qu'il a bien cru avoir affaire à vous! + +-- C'est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma +porte, je n'avais qu'à la pousser. Le père Bernier me croyait chez +moi. + +-- Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le +père Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, +n'a pas eu à s'occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, +il ne l'a vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans +le moment qu'avec le père Bernier nous nous trouvions sur le +parapet, en train d'examiner les gesticulations étranges du vieux +Bob parlant, sur le seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au +prince Galitch... + +-- Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui +était entrée dans sa loge, ne m'a-t-elle point vu et ne s'est-elle +point étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors +qu'elle ne l'avait pas vu ressortir? + +-- Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, +Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là -- au +moment où vous passiez... c'est-à-dire: où la seconde +manifestation Darzac passait -- ramassait les pommes de terre d'un +sac que j'avais vidé sur son plancher... et vous imaginez la +vérité. + +-- Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce +monde!... + +-- Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!... + +-- Quand je songe qu'aussitôt rentré chez moi j'ai fermé les +verrous comme je vous l'ai dit, que je me suis mis au travail et +que j'avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans +résistance!...» + +Rouletabille s'avança vers M. Darzac. + +«Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans +les yeux. + +-- Vous savez bien qu'il attendait quelqu'un!» + +Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en +noir. + +Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit +les deux mains aux épaules: + +«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de +bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j'eus compris +comment s'était introduit le «corps de trop», et que j'eus +constaté que vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l'heure +de cinq heures à laquelle nous avions cru, à laquelle tout le +monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré dans la Tour +Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit n'était +point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée +sous le déguisement Darzac! J'ai pensé, au contraire, que ce +Darzac-là pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c'était +vous! Ah! mon cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!... + +-- C'est de la folie! s'écria M. Darzac. Si je n'ai point dit +l'heure exacte à laquelle j'étais entré dans la Tour Carrée, c'est +que cette heure restait vague dans mon esprit et que je n'y +attachais aucune importance! + +-- De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans +s'occuper des interruptions de son interlocuteur, de l'émoi de la +Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, +de telle sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa +place que vous lui auriez volée -- dans mon imagination, Monsieur +Darzac, dans mon imagination, rassurez-vous!... -- aurait été, par +vos soins obscurs et avec l'aide trop fidèle de la Dame en noir, +mis en parfait état de ne plus nuire à votre audacieuse +entreprise!... de telle sorte, Monsieur Darzac, que j'ai pu penser +que, vous étant Larsan, l'homme qui fut mis dans le sac était +Darzac!... Ah! la belle imagination que j'avais là!... Et l'inouï +soupçon!... + +-- Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde... Nous nous +sommes tous soupçonnés ici!...» + +Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses +poches et dit, s'adressant à Mathilde, qui semblait prête à +s'évanouir devant l'horreur de l'imagination de Rouletabille: + +«Encore un peu de courage, madame!» + +Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, +de sa voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un +théorème: + +«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations +Darzac... Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle +qui cachait Larsan... Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me +montrait le bon bout de ma raison, était d'examiner sans peur ni +reproche, à tour de rôle, ces deux manifestations-là... en toute +impartialité! Alors, j'ai commencé par vous... Monsieur Darzac.» + +M. Darzac répondit à Rouletabille: + +«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me +dire tout de suite qui est Larsan!... Je le veux! je l'exige!... + +-- Nous le voulons tous!... et tout de suite!» nous écriâmes-nous +en les entourant tous deux. + +Mathilde s'était précipitée sur son enfant et le couvrait de son +corps comme s'il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà +trop duré et nous exaspérait. + +«Puisqu'il le sait! qu'il le dise!... qu'on en finisse!» s'écriait +Arthur Rance... + +Et, soudain, comme je me rappelais que j'avais entendu les mêmes +cris d'impatience à la cour d'assises, un nouveau coup de feu +retentit à la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si +bien «saisis» que notre colère en tomba du coup et que nous nous +mîmes à prier, poliment, ma foi, Rouletabille de mettre fin le +plus tôt possible à une situation intolérable. Dans ce moment, en +vérité, c'était à qui le supplierait davantage, comme si nous +comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous- +mêmes, que nous n'étions pas Larsan! + +Rouletabille, aussitôt qu'il avait entendu le second coup de feu, +avait changé de physionomie. Tout son visage s'était transformé, +tout son être semblait vibrer d'une énergie farouche. Quittant le +ton goguenard avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait +tous particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en +noir qui s'obstinait à le vouloir protéger; il s'adossa à la +porte, il croisa les bras, et dit: + +«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien +négliger. Deux manifestations Darzac entrantes et deux +manifestations Darzac sortantes, dont l'une de celles-ci dans le +sac! Il y a de quoi s'y perdre! Et maintenant encore je voudrais +bien ne pas dire de bêtises!... Que M. Darzac, ici, présent, me +permette de lui dire: j'avais cent excuses pour le soupçonner!...» + +Alors, je pensai: «Quel malheur qu'il ne m'en ait pas parlé! Je +lui aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir +l'Australie!» + +M. Darzac s'était planté devant le reporter et répétait +maintenant, avec une rage insistante: «Quelles excuses?... Quelles +excuses?... + +-- Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un +calme suprême. La première chose que je me suis dite, quand j'ai +examiné les conditions de votre manifestation Darzac à vous, est +celle-ci: «Bah! si c'était Larsan! la fille du professeur +Stangerson s'en serait bien aperçue!» Évidemment, n'est-ce pas?... +Évidemment!... Or, en examinant l'attitude de celle qui est +devenue, à votre bras, Mme Darzac, j'ai acquis la certitude, +monsieur, qu'elle vous soupçonnait tout le temps d'être Larsan.» + +Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se +soulever et de protester d'un grand geste épeuré. + +Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par +la souffrance. Il s'assit, en disant à mi-voix: + +«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?...» + +Mathilde baissa la tête et ne répondit pas. + +Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, +je ne pouvais excuser, continuait: + +«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre +retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d'eux +l'expression de la terreur qu'elle avait de laisser échapper le +secret de sa peur, de sa perpétuelle angoisse... Ah! laissez-moi +parler, Monsieur Darzac... Il faut que je m'explique ici, il le +faut pour que tout le monde s'explique ici!... Nous sommes en +train de «nettoyer la situation»!... Rien, alors, n'était naturel +dans les façons d'être de Mlle Stangerson. La précipitation même +qu'elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie +nuptiale prouvait le désir qu'elle avait de chasser définitivement +le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient +alors, combien clairement: «Est-il possible que je continue à voir +Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés, qui me +conduit à l'autel, qui m'emporte avec lui!» + +«À ce qu'il paraît qu'à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu +tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours +contre elle, contre sa pensée!... et peut-être contre vous?... +Mais elle n'osait exposer sa pensée à personne, parce qu'elle +redoutait certainement qu'on lui dît...» + +Et Rouletabille se pencha tranquillement à l'oreille de M. Darzac +et lui dit tout bas, pas si bas que je ne l'entendisse, assez bas +pour que Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa +bouche: «Est-ce que vous redevenez folle?» + +Et, se reculant un peu: + +«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur +Darzac!... Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par +la suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son +hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par +instants, des plus délicates attentions!... Enfin, permettez-moi +de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que +j'ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait +toujours au fond d'elle-même, en vous regardant, en vous parlant, +en se taisant, la pensée de Larsan!... Par conséquent, entendons- +nous bien... Ce n'est point cette idée «que la fille du professeur +Stangerson s'en serait bien aperçu» qui pouvait chasser mes +soupçons, puisque, malgré elle, elle s'en apercevait tout le +temps! Non! Non!... Mes soupçons ont été chassés par autre +chose!... + +-- Ils auraient pu l'être, s'écria, ironique, et désespéré, +M. Darzac... ils auraient pu l'être par ce simple raisonnement +que, si j'avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma +femme, j'avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort +de Larsan! Et je ne me serais point ressuscité!... N'est-ce point +du jour où Larsan est revenu au monde, que j'ai perdu Mathilde?... + +-- Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui +était devenu plus blanc qu'un linge... Vous abandonnez encore une +fois, si j'ose dire, le bon bout de la raison!... Car celui-ci +nous montre tout le contraire de ce que vous croyez apercevoir!... +Moi, j'aperçois ceci: c'est que, lorsqu'on a une femme qui croit +ou qui est très près de croire que vous êtes Larsan, on a tout +intérêt à lui montrer que Larsan existe en dehors de vous!» + +En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, +arriva haletante jusqu'aux côtés de Rouletabille, et dévora du +regard la face de M. Darzac, qui était devenue effroyablement +dure. Quant à nous, nous étions tous tellement frappés de la +nouveauté et de l'irréfutabilité du commencement de raisonnement +de Rouletabille que nous n'avions plus que l'ardent désir d'en +connaître la suite, et nous nous gardâmes de l'interrompre, nous +demandant jusqu'où pourrait aller une aussi formidable hypothèse! +Le jeune homme, imperturbable, continuait... + +«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en +dehors de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en +une nécessité immédiate. Imaginez... je dis imaginez, mon cher +Monsieur Darzac, que vous ayez réellement ressuscité Larsan, une +fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la fille du +professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la +nécessité de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous... +pour prouver à votre femme que ce Larsan ressuscité n'est pas en +vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur Darzac!... je vous en +supplie... Puisque je vous ai dit que mes soupçons ont été +chassés, définitivement chassés!... C'est bien le moins que nous +nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où +il semblait qu'il n'y eût point de place pour aucun +raisonnement... Voyez donc où je suis obligé d'en venir, en +considérant comme réalisée l'hypothèse (ce sont là procédés de +mathématiques que vous connaissez mieux que moi, vous qui êtes un +savant), en considérant, dis-je, comme réalisée l'hypothèse de la +manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan. Donc, dans mon +raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien pu +arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l'état de +Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est +indéniable. Il existe. Il ne peut s'expliquer à ce moment par +votre volonté d'être Larsan!...» + +M. Darzac n'interrompait plus. + +«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, +c'est à cause de cette résurrection-là que le bonheur vous +échappe... Donc, si cette résurrection ne peut être volontaire, +elle n'a plus qu'une façon d'être... c'est d'être accidentelle!... +Et voyez comme toute l'affaire est éclaircie... Oh! j'ai beaucoup +étudié l'incident de Bourg... je continue à raisonner... ne vous +épouvantez pas... Vous êtes à Bourg, dans le buffet... Vous croyez +que votre femme, ainsi qu'elle vous l'a annoncé, vous attend hors +de la gare... Ayant terminé votre correspondance, vous éprouvez le +besoin d'aller dans votre compartiment, faire un peu de +toilette... jeter le coup d'oeil du maître ès camouflage sur votre +déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, +et, passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, +définitivement à moi, je mettrai bas le masque... Car ce masque, +tout de même, il vous fatigue... et si bien vous fatigue-t-il, ma +foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques +minutes de repos... Vous l'enlevez donc!... Vous vous soulagez de +cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le même +moment, la porte du compartiment s'ouvre... Votre femme, +épouvantée, ne prend que le temps de voir cette face sans barbe +dans la glace, la face de Larsan, et de s'enfuir, en poussant une +clameur épouvantée... Ah! vous avez compris le danger!... Vous +êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas +Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à +contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant +votre femme qui accourt vous y chercher!... Elle vous trouve +debout... Vous n'avez pas même eu le temps de vous rasseoir... +Tout est-il sauvé? Hélas! non... Votre malheur ne fait que +commencer... Car l'atroce pensée que vous êtes peut-être ensemble +Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en +passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous lâche la main +et se jette comme une folle dans le bureau du chef de gare... Ah! +vous avez encore compris! Il faut chasser l'abominable pensée tout +de suite... Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment +la porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir +Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le +cas où elle oserait nous dévoiler sa pensée... vous êtes le +premier à m'avertir... à m'envoyer une dépêche!... Hein? comme, +éclairée de ce jour, toute votre conduite devient nette! Vous ne +pouvez lui refuser d'aller rejoindre son père... Elle irait sans +vous!... Et, comme rien n'est encore perdu, vous avez l'espoir de +tout rattraper... Au cours du voyage, votre femme continue à avoir +des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son +revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui +pourrait se résumer dans cette phrase: «Si c'est Darzac, qu'il me +défende! et, si c'est Larsan, qu'il me tue!... Mais que je cesse +de ne plus savoir!» Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau +si éloignée de vous que, pour la rapprocher, vous lui remontrez +Larsan!... Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela +s'arrangeait très bien dans ma pensée... et il n'y avait point +jusqu'à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage +de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui +ne pouvait le plus bêtement du monde s'expliquer. Vous auriez pris +le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez +descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là, +après un court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous +apparaissiez à l'état de Larsan à vos mêmes amis venus en +promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, +où nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour- +là, le désagrément d'entendre, de la bouche même d'Arthur Rance +qui était, lui aussi, venu au-devant de nous à Nice, que +Mme Darzac n'avait pas vu cette fois Larsan et que votre +exhibition du matin n'avait servi de rien, vous vous obligeâtes, +le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la +Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!... Et +voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, +les plus compliquées, devenaient tout à coup simples et +logiquement explicables si, par hasard, mes soupçons devaient être +confirmés!» + +À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l'Australie, +je ne pus m'empêcher de frissonner en regardant presque avec +apitoiement Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le +point de devenir la victime de quelque effroyable erreur +judiciaire. Et tous les autres, autour de moi, frissonnèrent +également pour lui ou à cause de lui, car les arguments de +Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se +demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité de la +culpabilité, il allait pouvoir conclure à l'innocence. Quant à +Robert Darzac, après avoir monté la plus sombre agitation, il +s'était à peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla +qu'il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé, +mais très intéressé, qu'ont les accusés au banc d'assises quand +ils entendent M. le procureur général prononcer un de ces +admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d'un crime +que, quelquefois, ils n'ont pas commis! La voix avec laquelle il +parvint à prononcer les mots suivants n'était plus une voix de +colère, mais de curieux effroi, la voix d'un homme qui se dit: +«Mon Dieu! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien pu échapper!» + +«Mais, puisque vous n'avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, +retombé à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout +ce que vous venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?... + +-- Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une +preuve simple, mais absolue, qui me montrât d'une façon éclatante +laquelle était Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve +m'a été fournie heureusement par vous, monsieur, à l'heure même où +vous avez fermé le cercle, le cercle dans lequel s'était trouvé +«le corps de trop!» le jour où, ayant affirmé -- ce qui était la +vérité -- que vous aviez tiré les verrous de votre appartement +aussitôt rentré dans votre chambre, vous nous avez menti en ne +nous dévoilant pas que vous étiez entré dans cette chambre vers +six heures et non point, comme le père Bernier le disait et comme +nous avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures! Vous étiez +alors le seul avec moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont +nous vous parlions comme de vous-même n'était point vous-même! Et +vous n'avez rien dit! Et ne prétendez pas que vous n'attachiez +aucune importance à cette heure de cinq heures, puisqu'elle vous +expliquait tout, à vous, puisqu'elle vous apprenait qu'un autre +Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là, +le vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous +taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable +Darzac aurait-il eu à cacher qu'un autre Darzac, qui pouvait être +Larsan, était venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, +Larsan avait intérêt à nous cacher qu'il y avait un autre Darzac +que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT +NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes soupçons ont-ils été +chassés par la certitude! LARSAN C'ÉTAIT VOUS! ET L'HOMME QUI +ÉTAIT DANS LE PLACARD, C'ÉTAIT DARZAC! + +-- Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je +ne pouvais croire être Larsan. + +Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n'avait rien +perdu de son calme, étendit le bras et dit: + +«Il y est encore!...» + +Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de +Rouletabille, la porte du placard avait été poussée par une main +invisible, comme il arriva le terrible soir qui avait vu le +mystère du «corps de trop»... + +Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise, +d'enthousiasme et d'effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en +noir poussa un cri déchirant: + +«Robert!... Robert!... Robert!» + +Et c'était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si +semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s'y +tromper... Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa +raison, après l'argumentation triomphante de Rouletabille, eût pu +hésiter encore. Les bras tendus, elle allait vers la seconde +manifestation Darzac qui descendait du fatal placard... Le visage +de Mathilde rayonnait d'une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes +yeux dont j'avais vu si souvent le regard égaré autour de l'autre, +fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et +sûre. C'était lui! C'était celui qu'elle croyait perdu, et qu'elle +avait osé chercher sur le visage de l'autre, et qu'elle n'avait +pas retrouvé sur le visage de l'autre, ce dont elle avait accusé, +pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie! + +Quant à celui que, jusqu'à la dernière minute, je n'avais pu +croire coupable, quant à l'homme farouche qui, dévoilé et traqué, +voyait soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son +crime, il tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l'avaient +sauvé. Entouré de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous +comprîmes la comédie audacieuse que, depuis quelques minutes, il +nous donnait. N'ayant plus aucun doute sur l'issue de la +discussion qu'il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette +incroyable puissance sur lui-même de n'en laisser rien paraître, +et aussi cette habileté dernière de prolonger la dispute et de +permettre à Rouletabille de dérouler à loisir une argumentation au +bout de laquelle il savait qu'il trouverait sa perte, mais pendant +laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens de sa fuite. C'est +ainsi qu'il manoeuvra si bien que, dans le moment que nous +avancions vers l'autre Darzac, nous ne pûmes l'empêcher de se +jeter d'un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à +Mme Darzac et d'en refermer violemment la porte avec une rapidité +foudroyante! Nous nous aperçûmes qu'il avait disparu lorsqu'il +était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la +scène précédente, n'avait songé qu'à garder la porte du corridor +et il n'avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le +faux Darzac, au fur et à mesure qu'il était convaincu d'imposture, +le rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter +n'attachait aucune importance à ces mouvements-là, sachant que +cette chambre n'offrait à la fuite de Larsan aucune issue. Et +cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui fermait +son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions +importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus +forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les +coups de génie de ses inexplicables évasions! + +«Il va s'échapper!... Il va encore nous échapper!...» + +Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet +nerveux, me broyait le bras, tant la scène l'impressionnait. Nul +ne faisait attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au +milieu de cette tempête, semblaient avoir tout oublié, même le +bruit que l'on menait autour d'eux. Ils n'avaient pas une parole, +mais ils se regardaient comme s'ils découvraient un monde nouveau, +celui où l'on s'aime. Or, ils venaient simplement de le retrouver, +grâce à Rouletabille. + +Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la +rescousse les trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. +Mais c'étaient des haches qu'il fallait. La porte était solide et +barricadée d'épais verrous. Le père Jacques alla chercher une +poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y mîmes tous, et, +enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au comble. +En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une +chambre où il n'y avait que des murs et des barreaux... nous nous +attendions à tout, ou plutôt à rien, car c'était surtout la pensée +de la disparition, de l'envolement, de la dissociation de la +matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait plus fous. + +Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux +domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, +cependant, de ne s'en servir que s'il était impossible de +s'emparer de lui, vivant. Puis, il donna un dernier coup d'épaule +et, la porte étant enfin tombée, il entra le premier dans la +pièce. + +Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous +arrêtâmes tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de +stupéfaction. D'abord, Larsan était là! Oh! il était visible! Et +il était reconnaissable! Il avait arraché sa fausse barbe; il +avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face rase +et pâle du Frédéric Larsan du château du Glandier. Et on ne voyait +que lui dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un +fauteuil, au milieu de la pièce, et nous regardait de ses grands +yeux calmes et fixes. Ses bras s'allongeaient aux bras du +fauteuil. Sa tête s'appuyait au dossier. On eût dit qu'il nous +donnait audience et qu'il attendait que nous lui exposions nos +revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa +lèvre ironique. + +Rouletabille s'avança encore: + +«Larsan, fit-il... Larsan, vous rendez-vous?...» + +Mais Larsan ne répondit pas. + +Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous +aperçûmes que Larsan était mort. + +Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d'une bague qui +était ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant. + +Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout +était fini. + +Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et +d'oublier le mort. + +«Je me charge de tout, fit-il gravement. C'est un corps de trop, +nul ne s'apercevra de sa disparition!» + +Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance: + +«Walter, vous m'apporterez tout de suite «le sac du corps de +trop!» + +Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le +laissâmes seul en face du cadavre de son père. + +* * * + +Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, +dans le salon du vieux Bob. Mais ce n'était qu'une faiblesse +passagère et, dès qu'il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde +qui penchait sur lui son beau visage où se lisait l'épouvante de +perdre un époux chéri dans le moment même qu'elle venait, par un +concours de circonstances qui restait encore mystérieux, de le +retrouver. Il sut la convaincre qu'il ne courait aucun danger et +il la pria de s'éloigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les deux +femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes +des soins qui nous renseignèrent tout d'abord sur son curieux état +de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu +croire mort et que l'on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait- +il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous eûmes +ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui +cachait la blessure qu'il portait à la poitrine, nous connûmes au +moins que cette blessure, par un hasard qui n'est point si rare +qu'on le pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque +immédiat, ne présentait aucune gravité. La balle qui avait frappé +Darzac, au milieu de la lutte farouche qu'il avait eu à soutenir +contre Larsan, s'était aplatie sur le sternum, causant une forte +hémorragie externe et secouant douloureusement tout l'organisme, +mais ne suspendant en rien aucune des fonctions vitales... . + +On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants +quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs +derniers moments. Et moi-même, je me rappelai -- ce qui acheva de +me rassurer -- l'aventure d'un de mes bons amis, le journaliste +L..., qui, venant de se battre en duel avec le musicien V..., se +désespérait sur le terrain d'avoir tué son adversaire d'une balle +en pleine poitrine, sans que celui-ci ait eu même le temps de +tirer. Soudain le mort se souleva et logea dans la cuisse de mon +ami une balle qui faillit entraîner l'amputation et qui le retint +de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans son +coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le +boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum.[4] + +Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint +fermer sur nous la porte du salon qui était restée entrouverte et +je me demandais la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme à +prendre cette précaution, quand nous entendîmes des pas dans le +corridor et un bruit singulier comme celui d'un corps que l'on +traînerait sur un plancher... Et je pensai à Larsan, et au sac du +«corps de trop», et à Rouletabille! + +Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la +fenêtre. Je ne m'étais pas trompé et je vis apparaître dans la +cour le sinistre cortège. + +Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait +toute chose. Je distinguai cependant Walter que l'on avait mis en +sentinelle sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté de +la baille, prêt, évidemment, à barrer le passage à qui éprouverait +alors le besoin de pénétrer dans la Cour du Téméraire... + +... Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père +Jacques... deux ombres courbées sur une autre ombre... une ombre +que je connaissais bien et qui, une nuit d'horreur, avait contenu +un autre corps. Le sac semblait lourd. Ils le soulevèrent jusqu'à +la margelle du puits. Alors je pus voir encore que le puits était +ouvert... oui, le plateau de bois qui le fermait d'ordinaire avait +été rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la margelle, et +puis entra dans le puits... Il y pénétrait sans hésitation... il +semblait connaître ce chemin. Peu après il s'enfonça et sa tête +disparut. Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et il +se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne +voyais plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant +soigneusement le plateau et assujettissant les ferrures, et +celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui +m'avait tant intrigué le soir où, avant la découverte de +l'Australie, je m'étais rué sur une ombre qui avait soudain +disparu et où je m'étais heurté le nez contre la porte close du +Château Neuf... + +* * * + +Je veux voir... jusqu'à la dernière minute, je veux voir, je veux +savoir... Trop de choses inexpliquées m'inquiètent encore!... Je +n'ai que la parcelle la plus importante de la vérité, mais je n'ai +pas la vérité tout entière ou plutôt il me manque quelque chose +qui expliquerait la vérité... + +J'ai quitté la Tour Carrée, j'ai regagné ma chambre du Château +Neuf, je me suis mis à ma fenêtre et mon regard s'est enfoncé +profondément dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, +ténèbres jalouses. Rien. Alors, je me suis efforcé d'entendre, +mais je n'ai même point perçu le bruit des rames sur les eaux... + +Tout à coup... loin... très loin... en tout cas, il me semble que +ceci se passait très loin sur la mer, tout là-haut à l'horizon... +Ou plutôt en face de l'horizon, je veux dire dans l'étroite bande +rouge qui décorait la nuit, le seul souvenir qui nous restait du +soleil... + +... Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre +et de petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me +parut à moi énorme, formidable. C'était une ombre de barque qui +glissait d'un mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle +s'arrêta, et je vis se dresser, debout, l'ombre de Rouletabille. +Je le distinguais je le reconnaissais comme s'il avait été à dix +mètres de moi... Ses moindres gestes se découpaient avec une +précision fantastique sur la bande rouge... Oh! ce ne fut pas +long! Il se pencha et se releva aussitôt en soulevant un fardeau +qui se confondit avec lui... Et puis le fardeau glissa dans le +noir et la petite ombre de l'homme réapparut toute seule, se +pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et puis +s'affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique +jusqu'à ce qu'elle fût sortie complètement de la bande rouge... Et +la bande rouge disparut à son tour... + +Rouletabille venait de confier au flot d'Hercule le cadavre de +Larsan. + + + + +Épilogue + +Nice... Cannes... Saint-Raphaël... Toulon!... Je regarde sans +regret défiler sous mes yeux toutes ces étapes de mon voyage de +retour... Au lendemain de tant d'horreurs, j'ai hâte de quitter le +Midi, de retrouver Paris, de me replonger dans mes affaires... et +aussi... et surtout, j'ai hâte de me retrouver en tête à tête avec +Rouletabille qui est enfermé là, à deux pas de moi, avec la Dame +en noir. Jusqu'à la dernière minute, c'est-à-dire jusqu'à +Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas troubler leurs +douces, tendres ou désespérées confidences, leurs projets +d'avenir, leurs derniers adieux... Malgré toutes les prières de +Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de +Paris et de son journal. Il a cet héroïsme suprême de s'effacer +devant l'époux. La Dame en noir ne peut pas résister à +Rouletabille; il a dicté ses conditions... Il veut que M. et +Mme Darzac continuent leur voyage de noces comme s'il ne s'était +rien passé d'extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n'est pas le +même Darzac qui l'a commencé, c'est un autre Darzac qui le finira, +cet heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura été le +même sans solution de continuité. M. et Mme Darzac sont mariés. La +loi civile les unit. Quant à la loi religieuse, il est avec le +pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils +trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser leur +situation s'il est prouvé qu'elle en a besoin et d'apaiser les +scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux, +définitivement heureux: ils l'ont bien gagné!... + +Et personne n'aurait peut-être soupçonné jamais l'horrible +tragédie du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions +aujourd'hui où j'écris ces lignes, après des années qui nous ont +acquis du reste la prescription et débarrassé de tous les aléas +d'un procès scandaleux, dans la nécessité de faire connaître au +public tout le mystère des Rochers Rouges, comme j'ai dû autrefois +soulever les voiles qui recouvraient les secrets du Glandier. La +faute en est à cet abominable Brignolles qui est au courant de +bien des choses et qui, du fond de l'Amérique où il s'est réfugié, +veut nous faire «chanter». Il nous menace d'un affreux libelle, et +comme maintenant le professeur Stangerson est descendu à ce néant +où d'après sa théorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui, +chaque jour, crée tout, nous avons pensé qu'il était préférable de +«prendre les devants» et de raconter toute la vérité. + +Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et +terrible affaire? À l'heure où je me trouvais -- c'était le +lendemain du drame final -- dans le train qui me ramenait à Paris, +à deux pas de la Dame en noir et de Rouletabille qui +s'embrassaient en pleurant, je me le demandais encore! Que de +questions je me posais en appuyant mon front à la vitre du couloir +de mon sleeping-car... Un mot, une phrase de Rouletabille +m'eussent évidemment tout expliqué... mais il ne pensait guère à +moi depuis la veille... Depuis la veille, la Dame en noir et lui +ne s'étaient pas quittés... + +On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson... +Robert Darzac était parti tout de suite pour Bordighera où +Mathilde devait le rejoindre... Arthur Rance et Mrs. Edith nous +avaient accompagnés à la gare. Mrs. Edith, contrairement à ce que +j'espérais, ne montra aucune tristesse de mon départ. J'attribuai +cette indifférence à ce que le prince Galitch était venu nous +rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné des nouvelles du vieux +Bob, qui étaient excellentes, et ne s'était plus occupée de moi. +J'en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est temps, je crois +bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laissé +deviner les sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si, +quelques années plus tard, après la mort d'Arthur Rance, qui fut +suivie de véritables tragédies, dont j'aurai peut-être à parler un +jour, je n'avais pas épousé la blonde et mélancolique et terrible +Edith. + +Nous approchons de Marseille... + +Marseille!... + +Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne +se dirent rien. + +Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un +geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme +une statue de deuil et de douleur. + +Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient. + +* * * + +Lyon!... Nous ne pouvons dormir... nous sommes descendus sur le +quai... nous nous rappelons notre passage ici... Il y a quelques +jours... quand nous courions au secours de la malheureuse... Nous +sommes replongés dans le drame... Rouletabille maintenant parle... +parle... évidemment il essaye de s'étourdir, de ne plus penser à +sa peine qui l'a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant +des heures... + +«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton +de reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j'avais +toujours considéré ce bandit comme un honnête homme... + +Et alors il m'apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si +peu de lignes. Larsan avait eu besoin d'un parent de Darzac pour +faire enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait +découvert Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes +se comprirent tout de suite. On sait combien il est simple, encore +aujourd'hui, de faire enfermer un être, quel qu'il soit, entre les +quatre murs d'un cabanon. La volonté d'un parent et la signature +d'un médecin suffisent encore en France, si invraisemblable que la +chose paraisse, à cette sinistre et rapide besogne. Une signature +n'a jamais embarrassé Larsan. Il fit un faux et Brignolles, +largement payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à Paris, +il faisait déjà partie de la combinaison. Larsan avait son plan: +prendre la place de Darzac avant le mariage. L'accident des yeux +avait été, comme je l'avais du reste pensé moi-même, des moins +naturels. Brignolles avait mission de s'arranger de telle sorte +que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible suffisamment +endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir cet atout +formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de +binocles, que l'on ne peut porter toujours, le droit à l'ombre! + +Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le +dessein des deux bandits. Ce n'est qu'à la fin de son séjour à San +Remo que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n'avait +pas cessé de le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison +de fous. Il avait été aidé naturellement dans cette circonstance +par cette police spéciale, qui n'a rien à faire avec la police +officielle, et qui se met à la disposition des familles dans les +cas les plus désagréables, lesquels demandent autant de discrétion +que de rapidité dans l'exécution... + +Un jour qu'il faisait une promenade à pied dans la montagne... La +maison de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas +de la frontière italienne... tout était préparé depuis longtemps +pour recevoir le malheureux. Brignolles, avant de partir pour +Paris, s'était entendu avec le directeur et avait présenté son +fondé de pouvoir, Larsan... Il y a des directeurs de maison de +fous qui ne demandent point trop d'explications, pourvu qu'ils +soient en règle avec la loi... et qu'on les paye bien... et ce fut +vite fait... et ce sont des choses qui arrivent tous les jours... + +«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à +Rouletabille. + +-- Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit +morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d'Hercule, le +jour où, sans m'avertir d'aucune sorte, vous prîtes sur vous-même +de suivre à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un +petit tour dans le Midi. Ce bout de papier qui portait l'entête de +la Sorbonne et les deux syllabes bonnet... devait m'être du plus +utile secours. D'abord les circonstances dans lesquelles vous +l'aviez découvert, puisque vous l'aviez ramassé après le passage +de Larsan et de Brignolles, me l'avaient rendu précieux. Et puis, +l'endroit où on l'avait jeté fut presque pour moi une révélation +lorsque je me mis à la recherche du véritable Darzac, après que +j'eus acquis la certitude que c'était lui, «le corps de trop» que +l'on avait mis et emporté dans le sac!...» + +Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les +différentes phases de sa compréhension du mystère qui devait +jusqu'au bout rester incompréhensible pour nous. ç'avait été +d'abord la révélation brutale qui lui était venue du séchage de la +peinture, et puis cette autre révélation formidable qui lui était +venue du mensonge de l'une des deux manifestations Darzac! +Bernier, dans l'interrogatoire que Rouletabille lui a fait subir +avant le retour de l'homme qui a emporté le sac, a rapporté les +paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac! +Celui-là s'est étonné devant Bernier. Celui-là n'a point dit à +Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte à cinq +heures n'était point lui! Il cache déjà cette contre-manifestation +Darzac et il ne peut avoir d'intérêt à la cacher que si cette +manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu'il y a ou qu'il +y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela est +clair comme la lumière du jour! Rouletabille en est ébloui; il en +chancelle... . il s'en trouverait mal... il en claque des +dents!... Mais peut-être... espère-t-il... peut-être Bernier +s'est-il trompé... peut-être a-t-il mal compris les paroles et les +étonnements de M. Darzac... Rouletabille questionnera lui-même +M. Darzac et il verra bien!... Ah! qu'il revienne vite!... C'est à +M. Darzac lui-même à fermer le cercle!... Comme il l'attend avec +impatience!... Et, quand il revient, comme il s'accroche au plus +faible espoir... «Avez-vous regardé la figure de l'homme?» +demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!... je ne l'ai +pas regardée...» Rouletabille ne dissimule pas sa joie... Il eût +été si facile à Larsan de répondre: «Je l'ai vue! c'était bien la +figure de Larsan!»... Et le jeune homme n'avait pas compris que +c'était là une dernière malice du bandit, une négligence voulue et +qui entrait si bien dans son rôle: le vrai Darzac n'eût pas agi +autrement! Il se serait débarrassé de l'affreuse dépouille sans la +vouloir regarder encore... Mais que pouvaient tous les artifices +d'un Larsan contre les raisonnements, un seul raisonnement de +Rouletabille?... Le faux Darzac, sur l'interrogation très nette de +Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!... Rouletabille, +maintenant, sait!... Du reste, ses yeux, qui voient toujours +derrière sa raison, voient maintenant!... + +Mais que va-t-il faire?... Dévoiler tout de suite Larsan, qui, +peut-être, va lui échapper? Apprendre du même coup à sa mère +qu'elle est remariée à Larsan et qu'elle a aidé à tuer Darzac? +Non! Non! Il a besoin de réfléchir, de savoir, de combiner!... Il +veut agir à coup sûr! Il demande vingt-quatre heures!... Il assure +la sécurité de la Dame en noir en la faisant habiter l'appartement +de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret qu'elle ne +sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui faisant entendre +qu'il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux Bob. Et, +comme Walter rentre au château avec le sac vide... Il lui reste un +espoir... Celui que peut-être Darzac n'est pas mort!... Enfin, +mort ou vivant, il court à sa recherche... De Darzac, il possède +un revolver, celui qu'il a trouvé dans la Tour Carrée... revolver +tout neuf, dont il a déjà remarqué le type chez un armurier de +Menton... Il va chez cet armurier... il montre le revolver... il +apprend que cette arme a été achetée la veille au matin par un +homme dont on lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus +gris ample et flottant, grande barbe en collier... Et puis il perd +tout de suite cette piste... Mais il ne s'y attarde pas!... Il +remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend une autre qui +avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait ce que n'a +point fait Walter. Celui-ci, une fois qu'il eut retrouvé le sac, +ne s'était plus occupé de rien et était redescendu au fort +d'Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste... +Et il s'aperçut que cette piste (constituée par l'écartement +exceptionnel de la marque des deux roues de la petite charrette +anglaise) au lieu de redescendre vers Menton, après avoir touché +au puits de Castillon, redescendait de l'autre côté du versant de +la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que Brignolles n'était pas +signalé comme descendu à Sospel? Brignolles!... Rouletabille se +rappela mon expédition... Qu'est-ce que Brignolles venait faire +dans ces parages!... Sa présence devait être étroitement liée au +drame. D'un autre côté, la disparition et la réapparition du +véritable Darzac attestaient qu'il y avait eu séquestration... +Mais où... Brignolles, qui avait partie liée avec Larsan, ne +devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-être +était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette +séquestration-là!... Songeant ainsi et poursuivant sa pensée +logique, Rouletabille avait interrogé le patron de l'auberge du +tunnel de Castillon qui lui avoua qu'il avait été fort intrigué la +veille par le passage d'un homme qui répondait singulièrement au +signalement du client de l'armurier. Cet homme était entré boire +chez lui; il paraissait très altéré et il avait des manières si +étranges qu'on eût pu le prendre pour un échappé de la maison de +santé... Rouletabille eut la sensation qu'il «brûlait», et, d'une +voix indifférente: «Vous avez donc par ici une maison de santé?» +«Mais oui, répondit le patron de l'auberge, la maison de santé du +mont Barbonnet!» C'est ici que les deux fameuses syllabes bonnet +prenaient toute leur signification... Désormais, il ne faisait +plus de doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait été +enfermé par le faux comme fou dans la maison de santé du mont +Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire à Sospel +qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de +rencontrer là Brignolles?... Mais il ne le vit point et +immédiatement prit le chemin du mont Barbonnet et de la maison de +santé. Il était résolu à tout savoir, à tout oser. Fort de sa +qualité de reporter au journal L'Époque, il saurait faire parler +le directeur de cette maison de fous pour professeurs en +Sorbonne!... Et peut-être... peut-être... allait-il apprendre ce +qu'il était advenu définitivement de Robert Darzac... car, du +moment qu'on avait retrouvé le sac sans le cadavre... du moment +que la piste de la petite voiture descendait à Sospel où, +d'ailleurs, elle se perdait... du moment que Larsan n'avait point +jugé utile de se débarrasser auparavant de Darzac par la mort, en +le précipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut- +être avait-il été de son intérêt de reconduire Darzac, vivant +encore, dans la maison de santé! Et Rouletabille pensait ainsi des +choses tout à fait raisonnables, Darzac vivant était en effet +beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!... Quel otage pour +le jour où Mathilde s'apercevrait de son imposture!... Cet otage +le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient s'ensuivre +entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde +tuait Larsan de ses mains ou le livrait à la justice! + +Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de +santé, il se heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui +sauta à la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles était +lâche. Il cria à Rouletabille de l'épargner, que Darzac était +vivant! Un quart d'heure après, Rouletabille savait tout. Mais le +revolver n'avait point suffi, car Brignolles, qui détestait la +mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie aimable, en +particulier l'argent. Rouletabille n'eut point de peine à le +convaincre qu'il était perdu s'il ne trahissait Larsan, mais qu'il +aurait beaucoup à gagner s'il aidait la famille Darzac à sortir de +ce drame, sans scandale. Ils s'entendirent et tous deux rentrèrent +dans la maison de santé où le directeur les reçut et écouta leurs +discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientôt en +effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se traduisait par +la mise en liberté immédiate de Robert Darzac. Darzac, par une +chance miraculeuse que j'ai déjà expliquée, souffrait à peine +d'une blessure qui aurait pu être mortelle. Rouletabille, dans une +joie folle, s'en empara et le ramena sur-le-champ à Menton. Je +passe sur les effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui +donnant rendez-vous à Paris pour le règlement des comptes. En +route, Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci, +dans sa prison, était tombé quelques jours auparavant sur un +journal du pays qui relatait le passage au fort d'Hercule de M. et +de Mme Darzac, dont on venait de célébrer le mariage à Paris! Il +ne lui en avait pas fallu davantage pour comprendre d'où venaient +tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu l'audace +fantastique de prendre sa place auprès d'une malheureuse femme +dont l'esprit encore chancelant faisait possible la plus folle +entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces inconnues. +Après avoir volé le pardessus du directeur pour cacher son +uniforme d'aliéné et s'être emparé dans la bourse de celui-ci +d'une centaine de francs, il était parvenu, au risque de se casser +le cou, à escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui +eût paru infranchissable. Et il était descendu à Menton; et il +avait couru au fort d'Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu, +Darzac! Il s'était vu lui-même!... Il s'était donné quelques +heures pour ressembler si bien à lui-même que l'autre Darzac lui- +même s'y serait trompé!... Son plan était simple. Pénétrer dans le +fort d'Hercule comme chez lui, entrer dans l'appartement de +Mathilde et se montrer à l'autre, pour le confondre, devant +Mathilde!... Il avait interrogé des gens de la côte et appris où +le ménage logeait: au fond de la Tour Carrée... Le ménage!... Tout +ce que Darzac avait souffert jusqu'alors n'était rien à côté de ce +que ces deux mots: leur ménage... Le faisait souffrir!... Cette +souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait revu, +lors de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de +trop, la Dame en noir!... Alors il avait compris!... jamais elle +n'eût osé le regarder ainsi... Jamais elle n'eût poussé un pareil +cri de joie, jamais elle ne l'eût si victorieusement reconnu, si, +une seconde, en corps et en esprit, elle avait, victime des +maléfices de l'autre, été la femme de l'autre!... Ils avaient été +séparés... mais jamais ils ne s'étaient perdus! + +Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un +revolver à Menton, s'était débarrassé ensuite de son pardessus qui +eût pu le perdre, pour peu que l'on fût à sa recherche, avait fait +l'acquisition d'un veston qui, par la couleur et par la coupe, +pouvait rappeler le costume de l'autre Darzac, et avait attendu +jusqu'à cinq heures le moment d'agir. Il s'était dissimulé +derrière la villa Lucie, tout en haut du boulevard de Garavan, au +sommet d'un petit tertre d'où il apercevait tout ce qui se passait +dans le château. À cinq heures, il s'était risqué, sachant que +Darzac était dans la Tour du Téméraire, et étant sûr par +conséquent qu'il ne le trouverait point, dans le moment, au fond +de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé auprès +de nous et qu'il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une +forte envie de nous crier qui il était, mais il était parvenu tout +de même à se retenir, voulant être uniquement reconnu par la Dame +en noir! Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela +seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus tard, quand +il avait eu à sa disposition la vie de Larsan qui, dans la même +chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il +n'avait même pas été tenté par la vengeance. Après tant +d'épreuves, il n'y avait pas encore place dans son coeur pour la +haine de Larsan, tant il était plein pour toujours de l'amour de +la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!... + +On sait le reste de l'aventure. Ce que je ne savais pas, c'était +la façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois +dans le fort d'Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque +dans le placard. Et c'est alors que j'appris que la nuit même +qu'il ramena M. Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par +la fuite du vieux Bob qu'il existait une issue au château par le +puits, avait, à l'aide d'une barque, fait rentrer dans le château +M. Darzac, par le chemin qui avait vu sortir le vieux Bob! +Rouletabille voulait être le maître de l'heure à laquelle il +allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-là, il était trop +tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la +nuit suivante. Le tout était de cacher, un jour, M. Darzac dans la +presqu'île. Aidé de Bernier, il lui avait trouvé un petit coin +abandonné et tranquille dans le Château Neuf. + +À ce passage, je ne pus m'empêcher d'interrompre Rouletabille par +un cri qui eut le don de le faire partir d'un franc éclat de rire. + +«C'était donc cela! m'écriai-je. + +-- Mais oui, fit-il... c'était cela. + +-- Voilà donc pourquoi j'ai découvert ce soir-là l'Australie! Ce +soir-là, c'était le vrai Darzac que j'avais en face de moi!... Et +moi qui ne comprenais rien à cela!... Car enfin, il n'y avait pas +que l'Australie!... Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!... +elle tenait!... Oh! je comprends tout, maintenant! + +-- Vous y avez mis le temps... répliqua, placide, Rouletabille... +Cette nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous +apparûtes dans la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de me +reconduire à mon puits. Je n'ai eu que le temps de faire retomber +sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac se sauvait dans +le Château Neuf... Mais quand vous fûtes couché, après votre +expérience de la barbe, il revint me voir et nous étions assez +embarrassés. Si, par hasard, vous parliez de cette aventure, le +lendemain matin, à l'autre M. Darzac, croyant avoir affaire au +Darzac du Château Neuf, c'était une catastrophe. Et, cependant, je +ne voulus point céder aux prières de M. Darzac qui voulait aller +vous dire toute la vérité. J'avais peur que, la sachant, vous ne +pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez une +nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d'un méchant vous +cause, à l'ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, +eût pu nous nuire. Et puis, l'autre Darzac était si malin!... Je +résolus donc de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais +rentrer le lendemain ostensiblement au château dans la matinée... +Il fallait s'arranger, d'ici là, pour que vous ne rencontriez pas +Darzac. C'est pourquoi, dès la première heure, je vous envoyai +pêcher des palourdes! + +-- Oh! je comprends!... + +-- Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J'espère que +vous ne m'en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une +heure charmante de Mrs. Edith... + +-- À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir +de me mettre dans une sotte colère?... demandai-je. + +-- Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre +de nous adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!... +Je vous répète que je ne voulais point qu'après votre aventure de +la nuit, vous parlassiez à M. Darzac!... Il faudrait pourtant +continuer à comprendre, Sainclair. + +-- Je continue, mon ami... + +-- Mes compliments... + +-- Et cependant, m'écriai-je, il y a encore une chose que je ne +comprends pas!... La mort du père Bernier!... Qui est-ce qui a tué +Bernier? + +-- C'est la canne! dit Rouletabille d'un air sombre... C'est cette +maudite canne... + +-- Je croyais que c'était le plus vieux grattoir... + +-- Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir... Mais +c'est la canne qui a décidé la mort... Le plus vieux grattoir n'a +fait qu'exécuter...» + +Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je +n'assistai point à la fin de cette belle intelligence. + +«Vous n'avez jamais compris, Sainclair -- entre autres choses -- +pourquoi, le lendemain du jour où j'avais tout compris, moi, je +laissais tomber la canne à bec-de-corbin d'Arthur Rance devant +M. et Mme Darzac. C'est que j'espérais que M. Darzac la +ramasserait. Vous rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec-de- +corbin de Larsan, et le geste que faisait Larsan avec sa canne, au +Glandier!... Il avait une façon de tenir sa canne bien à lui... je +voulais voir... voir ce Darzac-là tenir une canne à bec-de-corbin +comme Larsan!... Mon raisonnement était sûr!... Mais je voulais +voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan... Et cette idée +fixe me poursuivit jusqu'au lendemain, même après ma visite à la +maison des fous!... même quand j'eus serré dans mes bras le vrai +Darzac, j'ai encore voulu voir le faux avec les gestes de +Larsan!... Ah! le voir tout à coup brandir sa canne comme le +bandit... oublier le déguisement de sa taille, une seconde!... +redresser ses épaules faussement courbées... Tapez donc! Tapez +donc sur le blason des Mortola!... à grands coups de canne, cher, +cher Monsieur Darzac!... Et il a tapé!... et j'ai vu toute sa +taille!... toute!... Et un autre aussi l'a vue qui en est mort... +C'est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi qu'il en +chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir, +qu'il en est mort!... Il est mort d'avoir ramassé le grattoir +tombé sans doute de la redingote du vieux Bob et qu'il devait +porter alors dans le bureau du professeur, à la Tour Ronde... Il +est mort d'avoir revu, dans le même moment, la canne de Larsan!... +il est mort d'avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste, +Larsan!... Toutes les batailles, Sainclair, ont leurs victimes +innocentes...» + +Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m'empêcher de lui +dire la rancoeur que je lui gardais qu'il ait eu si peu de +confiance en moi. Je ne lui pardonnais pas d'avoir voulu me +tromper avec tout le monde sur le compte de son vieux Bob. + +Il sourit. + +«En voilà un qui ne m'occupait pas!... J'étais bien sûr que ce +n'était pas lui qui était dans le sac... Cependant, la nuit qui a +précédé son repêchage, dès que j'eus casé le vrai Darzac, sous +l'égide de Bernier, dans le Château Neuf, et que j'eus quitté la +galerie du puits après y avoir laissé pour mes projets du +lendemain, ma barque à moi... une barque que j'avais eue de Paolo +le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je regagnai le rivage à +la nage. Je m'étais naturellement dévêtu et je portais mes +vêtements en paquet sur ma tête. Comme j'accostais, je tombai dans +l'ombre sur le Paolo, qui s'étonna de me voir prendre un bain à +cette heure, et qui m'invita à venir pêcher la pieuvre avec lui. +L'événement me permettait de tourner toute la nuit autour du +château d'Hercule et de le surveiller. J'acceptai. Et alors +j'appris que la barque qui m'avait servi était celle de Tullio. Le +Bourreau de la mer était devenu soudainement riche et avait +annoncé à tout le monde qu'il se retirait dans son pays natal. Il +avait vendu très cher, racontait-il, de précieux coquillages au +vieux savant, et, de fait, depuis plusieurs jours, on l'avait vu +avec le vieux savant tous les jours. Paolo savait qu'avant d'aller +à Venise Tullio s'arrêterait à San Remo. Pour moi, l'aventure du +vieux Bob se précisait: il lui avait fallu une barque pour quitter +le château, et cette barque était justement celle du Bourreau de +la mer. Je demandai l'adresse de Tullio à San Remo et y envoyai, +par le truchement d'une lettre anonyme, Arthur Rance, persuadé que +Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet, +le vieux Bob avait payé Tullio pour qu'il l'accompagnât cette +nuit-là à la grotte et qu'il disparût ensuite... C'est par pitié +pour le vieux professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur +Rance; il pouvait, en effet, être arrivé quelque accident à son +parent. Quant à moi, je ne demandais au contraire qu'une chose, +c'est que cet exquis vieillard ne revînt pas avant que j'en eusse +fini avec Larsan, désirant toujours faire croire au faux Darzac +que le vieux Bob me préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand +j'appris qu'on venait de le retrouver, je n'en fus qu'à moitié +réjoui, mais j'avouerai que la nouvelle de sa blessure à la +poitrine, à cause de la blessure à la poitrine de l'homme au sac, +ne me causa aucune peine. Grâce à elle, je pouvais espérer, encore +quelques heures, continuer mon jeu. + +-- Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite? + +-- Ne comprenez-vous donc point qu'il m'était impossible de faire +disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me +fallait tout le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! +Mais quel jour nous avons eu là avec la mort de Bernier! L'arrivée +des gendarmes n'était point faite pour simplifier les choses. J'ai +attendu pour agir qu'ils eussent disparu! Le premier coup de fusil +que vous avez entendu quand nous étions dans la Tour Carrée fut +pour m'avertir que le dernier gendarme venait de quitter l'auberge +des Albo, à la pointe de Garibaldi, le second que les douaniers, +rentrés dans leurs cabanes, soupaient et que la mer était +libre!... + +-- Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses +yeux clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque +de Tullio au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que +cette barque remporterait le lendemain?» + +Rouletabille baissa la tête: + +«Non... fit-il sourdement... et lentement... non... ne croyez pas +cela, Sainclair... Je ne croyais pas qu'elle remporterait un +cadavre... après tout, c'était mon père!... Je croyais qu'elle +remporterait un corps de trop pour la maison des fous!... Voyez- +vous, Sainclair, je ne l'avais condamné qu'à la prison... pour +toujours... Mais il s'est tué... C'est Dieu qui l'a voulu!... que +Dieu lui pardonne!...» + +Nous ne dîmes plus un mot de la nuit. + +À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, +mais il me refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les +journaux du matin et se précipita, tête baissée, dans les +événements du jour. Les feuilles étaient pleines des nouvelles de +Russie. On venait de découvrir, à Pétersbourg, une vaste +conspiration contre le tsar. Les faits relatés étaient si +stupéfiants qu'on avait peine à y ajouter foi. + +Je déployai L'Époque et je lus en grosses lettres majuscules en +première colonne de la première page: + +Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie + +et, au-dessous: + +Le tsar le réclame! + +Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et +fit: + +«Bah!... Sans me demander mon avis!... Qu'est-ce que monsieur mon +directeur veut que j'aille faire là-bas?... Il ne m'intéresse pas, +moi, le tsar... avec les révolutionnaires... c'est son affaire!... +ce n'est pas la mienne!... En Russie?... je vais demander un +congé, oui!... j'ai besoin de me reposer, moi!... Sainclair, mon +ami, voulez-vous?... Nous irons nous reposer ensemble quelque +part!... + +-- Non! Non! m'écriai-je avec une certaine précipitation, je vous +remercie!... j'en ai assez de me reposer avec vous!... j'ai une +envie folle de travailler... + +-- Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens...» + +Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, +vida ses poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l'une +d'elles une enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu'il +pût s'expliquer comment. + +«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta. + +Et il partit d'un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai +Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse +hilarité. + +«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!... Ah! du +moment que c'est comme ça!... Je pars!... Je prends le train, ce +soir... + +-- Pour où?... + +-- Pour Saint-Pétersbourg!...» + +Et il me tendit la lettre où je lus: + +«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer +en Russie, à la suite des incidents qui bouleversent en ce moment +la cour de Tsarkoïé-Selo... Nous sommes obligés de vous avertir +que vous n'arriverez pas à Pétersbourg vivant. + +«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.» + +Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: +«Le prince Galitch était à la gare,» fis-je simplement. + +Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit: + +«Ah! bien, mon vieux! on va s'amuser!» + +Et c'est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le +soir, quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le +suppliant de ne point nous quitter et en pleurant mes larmes +désespérées d'ami... Il riait encore, il répétait encore: «Ah! +bien, on va s'amuser!...» + +Et ce fut son dernier salut. + +Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les +premiers confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert +et André Hesse. + +«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils. + +-- Ah! excellentes!» répondis-je. + +Mais j'avais si mauvaise mine qu'ils m'entraînèrent tous deux à la +buvette. + +FIN + + + + [1] Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre +Menton et la pointe de la Mortola, indiquant la situation +des Rochers Rouges et de la presqu'île d'Hercule : + + [2] Historique. + [3] Historique. + [4] Historique. + + + + + +End of Project Gutenberg's Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + +***** This file should be named 15554-8.txt or 15554-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/5/5/15554/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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