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+The Project Gutenberg EBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le parfum de la Dame en noir
+
+Author: Gaston Leroux
+
+Release Date: April 5, 2005 [EBook #15554]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com.
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+Gaston Leroux
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+LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR
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+(1908)
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+
+Table des matières
+
+I Qui commence par où les romans finissent.
+II Où il est question de l'humeur changeante de Joseph
+Rouletabille.
+III Le parfum.
+IV En route.
+V Panique.
+VI Le fort d'Hercule.
+VII De quelques précautions qui furent prises par Joseph
+Rouletabille pour défendre le fort d'Hercule contre une attaque
+ennemie.
+VIII Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer.
+IX Arrivée inattendue du «vieux Bob».
+X La journée du 11.
+XI L'attaque de la Tour Carrée.
+XII Le corps impossible.
+XIII Où l'épouvante de Rouletabille prend des proportions
+inquiétantes.
+XIV Le sac de pommes de terre.
+XV Les soupirs de la nuit.
+XVI Découverte de «L'Australie».
+XVII Terrible aventure du vieux Bob.
+XVIII Midi, roi des épouvantes.
+XIX Rouletabille fait fermer les portes de fer.
+XX Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
+Épilogue
+
+
+
+À Pierre WOLFF
+
+En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette
+année qui a vu éclore Le Lys.
+
+GASTON LEROUX
+
+
+
+
+
+
+I
+Qui commence par où les romans finissent.
+
+Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut
+lieu à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans
+la plus stricte intimité. Un peu plus de deux années s'étaient
+donc écoulées depuis les événements que j'ai rapportés dans un
+précédent ouvrage, événements si sensationnels qu'il n'est point
+téméraire d'affirmer ici qu'un aussi court laps de temps n'avait
+pu faire oublier le fameux Mystère de la Chambre Jaune... Celui-ci
+était encore si bien présent à tous les esprits que la petite
+église eût été certainement envahie par une foule avide de
+contempler les héros d'un drame qui avait passionné le monde, si
+la cérémonie nuptiale n'avait été tenue tout à fait secrète, ce
+qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du
+quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du
+professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait
+compter, avaient été invités. J'étais du nombre; j'arrivai de
+bonne heure à l'église, et mon premier soin, naturellement, fut
+d'y chercher Joseph Rouletabille. J'avais été un peu déçu en ne
+l'apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu'il
+dût venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître
+Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la paix et le
+recueillement de la petite chapelle Saint-Charles, évoquaient tout
+bas les plus curieux incidents du procès de Versailles, que
+l'imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais
+distraitement en examinant les choses autour de moi.
+
+Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose
+triste! Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette
+saleté auguste des âges, qui est la plus belle parure de la
+pierre, mais de cette malpropreté ordurière et poussiéreuse qui
+semble particulière à ces quartiers Saint-Victor et des
+Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulièrement
+enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans.
+Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout
+ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les peines du
+monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse séculaire
+des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d'enfance et de jeunesse,
+de Renan? Poussez alors la porte de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et
+vous comprendrez comment l'auteur de la Vie de Jésus, qui était
+enfermé à côté, dans le petit séminaire adjacent de l'abbé
+Dupanloup et qui n'en sortait que pour venir prier ici, désira
+mourir. Et c'est dans cette obscurité funèbre, dans un cadre qui
+ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les
+rites consacrés aux trépassés, qu'on allait célébrer le mariage de
+Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J'en conçus une grande
+peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.
+
+À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient
+toujours, et le premier avouait au second qu'il n'avait été
+définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de
+Mathilde Stangerson, même après l'heureuse issue du procès de
+Versailles, qu'en apprenant la mort officiellement constatée de
+leur impitoyable ennemi: Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être
+que c'est quelques mois après l'acquittement du professeur en
+Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne,
+paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre à New-
+York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre-
+Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts dont
+l'avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que
+le navire abordeur s'en allait à la dérive, le paquebot avait
+coulé à pic, en dix minutes. C'est tout juste si une trentaine de
+passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le
+temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le
+lendemain par un bateau de pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean.
+Les jours suivants, l'océan rejeta des centaines de morts parmi
+lesquels on retrouva Larsan. Les documents que l'on découvrit,
+soigneusement cousus et dissimulés dans les vêtements d'un
+cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait vécu! Mathilde
+Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que, grâce
+aux facilités des lois américaines, elle s'était donné en secret,
+aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux
+bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes
+judiciaires, était Ballmeyer, et qui l'avait jadis épousée sous le
+nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement
+entre elle et celui qui, depuis de si longues années,
+silencieusement et héroïquement l'aimait. J'ai rappelé, dans Le
+Mystère de la Chambre Jaune, tous les détails de cette
+retentissante affaire, l'une des plus curieuses qu'on puisse
+relever dans les annales de la cour d'assises, et qui aurait eu le
+plus tragique dénouement sans l'intervention quasi géniale de ce
+petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui fut le
+seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté
+Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!... La mort accidentelle et,
+nous pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé
+devoir mettre un terme à tant d'événements dramatiques et elle ne
+fut point -- avouons-le -- l'une des moindres causes de la
+guérison rapide de Mathilde Stangerson, dont la raison avait été
+fortement ébranlée par les mystérieuses horreurs du Glandier.
+
+«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître
+André Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l'église,
+-- voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste.
+Tout s'arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson... Mais
+qu'avez-vous à regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui
+cherchez-vous?... Vous attendez quelqu'un?
+
+-- Oui, répondit maître André Hesse... J'attends Frédéric Larsan!»
+
+Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui
+permettait de rire; mais moi je ne ris point, car je n'étais pas
+loin de penser comme maître Hesse. Certes! j'étais à cent lieues
+de prévoir l'effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je
+me reporte à cette époque et que je fais abstraction de tout ce
+que j'ai appris depuis -- ce à quoi, du reste, je m'appliquerai
+honnêtement au cours de ce récit, ne laissant apparaître la vérité
+qu'au fur et à mesure qu'elle nous fut distribuée à nous-mêmes --
+je me rappelle fort bien le curieux émoi qui m'agitait alors à la
+pensée de Larsan.
+
+«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s'était aperçu de
+mon attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante...
+
+-- Je n'en sais rien!» répondis-je.
+
+Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme
+l'avait fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan
+mort si souvent quand il s'appelait Ballmeyer, qu'il pouvait bien
+ressusciter une fois de plus à l'état de Larsan.
+
+«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie
+qu'il est plus rassuré que vous.
+
+-- Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse.
+
+Le jeune reporter s'avançait vers nous. Il nous serra la main
+assez distraitement.
+
+«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs... Je ne suis pas en
+retard?»
+
+Il me sembla que sa voix tremblait... Il s'éloigna tout de suite,
+s'isola dans un coin, et je le vis s'agenouiller sur un prie-Dieu
+comme un enfant. Il se cacha le visage, qu'il avait en effet fort
+pâle, dans les mains, et pria.
+
+Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente
+prière m'étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins
+de larmes. Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement
+de ce qui se passait autour de lui; il était tout entier à sa
+prière et peut-être à son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas
+être heureux d'assister à une union désirée de tous? Le bonheur de
+Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n'était-il point son
+oeuvre?... Après tout, c'était peut-être de bonheur que pleurait
+le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit
+d'un pilier. Je n'eus garde de l'y suivre, car je voyais bien
+qu'il désirait rester seul.
+
+Et puis, c'était le moment où Mathilde Stangerson faisait son
+entrée dans l'église, au bras de son père. Robert Darzac marchait
+derrière eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le
+drame du Glandier avait passé bien douloureusement sur ces trois
+êtres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde Stangerson n'en
+paraissait que plus belle encore! Certes, ce n'était plus cette
+magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique divinité,
+cette froide beauté païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les
+fêtes officielles de la Troisième République, auxquelles la
+situation en vue de son père la forçait d'assister, un discret
+murmure d'admiration extasiée; il semblait, au contraire, que la
+fatalité, en lui faisant expier si tard une imprudence commise si
+jeune, ne l'avait précipitée dans une crise momentanée de
+désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque de
+pierre derrière lequel se cachait l'âme la plus délicate et la
+plus tendre. Et c'est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce
+jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat,
+sur le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d'une
+tristesse heureuse, sur son front poli comme l'ivoire, où se
+lisait l'amour de tout ce qui était beau et de tout ce qui était
+bon.
+
+Quant à sa toilette, j'avouerai sottement que je ne me la rappelle
+plus et qu'il me serait impossible de dire même la couleur de sa
+robe. Mais ce dont je me souviens, par exemple, c'est de
+l'expression étrange que prit soudain son regard en ne découvrant
+point parmi nous celui qu'elle cherchait. Elle ne parut redevenir
+tout à fait calme et maîtresse d'elle-même que lorsqu'elle eut
+enfin aperçu Rouletabille derrière son pilier. Elle lui sourit et
+nous sourit aussi, à notre tour.
+
+«Elle a encore ses yeux de folle!»
+
+Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase
+abominable. C'était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa
+bonté, avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la
+Sorbonne. Il se nommait Brignolles et était vaguement cousin du
+marié. Nous ne connaissions point d'autre parent à M. Darzac, dont
+la famille était originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac
+avait perdu son père et sa mère; il n'avait ni frère ni soeur et
+semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d'où il n'avait
+rapporté qu'un ardent désir de réussir, une faculté de travail
+exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel
+d'affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l'occasion
+de se satisfaire auprès du professeur Stangerson et de sa fille.
+Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal, un doux
+accent qui avait fait d'abord sourire ses élèves de la Sorbonne,
+mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique agréable
+et discrète qui atténuait un peu l'aridité nécessaire des cours de
+leur jeune maître, déjà célèbre.
+
+Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un
+an environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles.
+Il venait tout droit d'Aix où il avait été préparateur de physique
+et où il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui
+l'avait jeté tout à coup sur le pavé; mais il s'était souvenu à
+temps qu'il était parent de M. Darzac, avait pris le train pour
+Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de Mathilde
+Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le
+moyen de l'associer à ses travaux. À ce moment, la santé de Robert
+Darzac était loin d'être florissante. Elle subissait le contrecoup
+des formidables émotions qui l'avaient assaillie au Glandier et en
+cour d'assises; mais on eût pu croire que la guérison, désormais
+assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain hymen
+auraient la plus heureuse influence sur l'état moral et, par
+contrecoup, sur l'état physique du professeur. Or, nous
+remarquâmes tous au contraire que, du jour où il s'adjoignit ce
+Brignolles, dont le concours devait lui être, disait-il, d'un
+précieux soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit
+qu'augmenter. Enfin, nous constatâmes aussi que Brignolles ne
+portait pas chance, car deux fâcheux accidents se produisirent
+coup sur coup au cours d'expériences qui semblaient cependant ne
+devoir présenter aucun danger: le premier résulta de l'éclatement
+inopiné d'un tube de Gessler dont les débris eussent pu
+dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles,
+lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le
+second, qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de
+l'explosion stupide d'une petite lampe à essence, au-dessus de
+laquelle M. Darzac était justement penché. La flamme faillit lui
+brûler la figure; heureusement, il n'en fut rien, mais elle lui
+flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des
+troubles de la vue, si bien qu'il ne pouvait plus supporter que
+difficilement la pleine lumière du soleil.
+
+Depuis les mystères du Glandier, j'étais dans un état d'esprit tel
+que je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels
+les événements les plus simples. Lors de ce dernier accident,
+j'étais présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je
+conduisis moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un
+docteur, et je priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait
+le désir de nous accompagner, de rester à son poste. En chemin,
+M. Darzac me demanda pourquoi j'avais ainsi bousculé ce pauvre
+Brignolles; je lui répondis que j'en voulais à ce garçon d'une
+façon générale parce que ses manières ne me plaisaient point, et
+d'une façon particulière, ce jour-là, parce que j'estimais qu'il
+fallait le rendre responsable de l'accident. M. Darzac voulut en
+connaître la raison; mais je ne sus que répondre et il se mit à
+rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque le docteur lui eut
+dit qu'il aurait pu perdre la vue et que c'était miracle qu'il en
+fût quitte à si bon compte.
+
+L'inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute,
+ridicule, et les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de
+même, j'étais si extraordinairement prévenu contre lui que, dans
+le fond de moi-même, je ne lui pardonnai pas que la santé de
+M. Darzac ne s'améliorât point. Au commencement de l'hiver, il
+toussa, si bien que je le suppliai, et que nous le suppliâmes
+tous, de demander un congé et de s'aller reposer dans le midi. Les
+docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, huit jours
+après, il nous écrivait qu'il se sentait beaucoup mieux; il lui
+semblait qu'on lui avait, depuis qu'il était arrivé dans ce pays,
+enlevé un poids de dessus la poitrine!... «Je respire!... je
+respire!... nous disait-il. Quand je suis parti de Paris,
+j'étouffais!» Cette lettre de M. Darzac me donna beaucoup à
+réfléchir et je n'hésitai point à faire part de mes réflexions à
+Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s'étonner avec moi de ce que
+M. Darzac était si mal quand il se trouvait auprès de Brignolles,
+et si bien quand il en était éloigné... Cette impression était si
+forte chez moi, tout particulièrement, que je n'eusse point permis
+à Brignolles de s'absenter. Ma foi non! S'il avait quitté Paris,
+j'aurais été capable de le suivre! Mais il ne s'en alla point; au
+contraire. Les Stangerson ne l'eurent jamais plus près d'eux. Sous
+prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le
+temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle
+Stangerson, mais j'avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel
+portrait du préparateur de physique, que je réussis à l'en
+dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon for
+intérieur.
+
+M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque
+entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles
+et il était dans la nécessité d'en prendre le plus grand soin.
+Rouletabille et moi avions décidé de surveiller le Brignolles,
+mais nous fûmes satisfaits d'apprendre que le mariage allait avoir
+lieu presque aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans
+un long voyage, loin de Paris et... loin de Brignolles.
+
+À son retour de San Remo, M. Darzac m'avait demandé:
+
+«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous
+revenu sur son compte?
+
+-- Ma foi non!» avais-je répondu.
+
+Et il s'était encore moqué de moi, m'envoyant quelques-unes de ces
+plaisanteries provençales qu'il affectionnait quand les événements
+lui permettaient d'être gai, et qui avaient retrouvé dans sa
+bouche une saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi
+avait rendu à son accent toute sa belle couleur initiale.
+
+Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de
+son bonheur -- car, entre son retour et son mariage, nous eûmes
+peu d'occasions de le voir -- que sur le seuil même de cette
+église où il nous apparut comme transformé. Il redressait avec un
+orgueil bien compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le
+bonheur le faisait plus grand et plus beau!
+
+«C'est le cas de dire qu'il est à la noce, le patron!» ricana
+Brignolles.
+
+Je m'éloignai de cet homme qui me répugnait et m'avançai jusque
+dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras
+croisés toute la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On
+dut lui frapper sur l'épaule, quand tout fut fini, pour le tirer
+de son rêve.
+
+Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un
+profond soupir.
+
+«Ça y est! fit-il. Je respire...
+
+-- Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître
+Henri-Robert.
+
+Alors maître André Hesse avoua qu'il avait redouté jusqu'à la
+dernière minute l'arrivée du mort...
+
+«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je
+ne puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être
+mort pour de bon!...»
+
+.. .. .. .. ..
+
+Nous nous trouvions tous maintenant -- une dizaine de personnes au
+plus -- dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres
+et les autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette
+sacristie est encore plus sombre que l'église et j'aurais pu
+penser que je devais à cette obscurité de ne point apercevoir, en
+un pareil moment, Joseph Rouletabille, si la pièce n'avait été si
+petite. De toute évidence, il n'était point là. Qu'est-ce que cela
+signifiait? Mathilde l'avait déjà réclamé deux fois et M. Robert
+Darzac me pria de l'aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai
+dans la sacristie sans lui; je ne l'avais pas trouvé.
+
+«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait
+inexplicable. Êtes-vous bien sûr d'avoir regardé partout? Il sera
+dans quelque coin, à rêver.
+
+-- Je l'ai cherché partout et je l'ai appelé», répliquai-je.
+
+Mais M. Darzac ne s'en tint point à ce que je lui disais. Il
+voulut faire lui-même le tour de l'église. Tout de même, il fut
+plus heureux que moi, car il apprit d'un mendiant qui se tenait
+sous le porche avec sa timbale qu'un jeune homme qui ne pouvait
+être, en effet, que Rouletabille était sorti de l'église quelques
+minutes auparavant et s'était éloigné dans un fiacre. Quand il
+rapporta cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut peinée au-
+delà de toute expression. Elle m'appela et me dit:
+
+«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train
+dans deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami
+et amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable
+m'inquiète beaucoup...
+
+-- Comptez sur moi», fis-je...
+
+Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je
+revins bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal,
+ni au café du Barreau où les nécessités de son métier le forçaient
+souvent de se trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la
+main sur lui. Aucun de ses camarades ne put me dire où j'aurais
+quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse à penser combien
+tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac
+était navré; mais, comme il avait à s'occuper de l'installation
+des voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait à
+Menton, chez les Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu'à
+Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et
+le Mont-Cenis, il me pria d'annoncer cette mauvaise nouvelle à sa
+femme. Je fis la triste commission en ajoutant que Rouletabille
+viendrait sans doute avant le départ du train. Aux premiers mots
+que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer doucement, et
+elle secoua la tête:
+
+«Non! Non!... c'est fini!... Il ne viendra plus!...»
+
+Et elle monta dans son wagon...
+
+C'est alors que l'insupportable Brignolles, voyant l'émoi de la
+nouvelle mariée, ne put s'empêcher de répéter encore à maître
+André Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement,
+comme il le méritait: «Regardez donc! Regardez donc!... je vous
+dis qu'elle a encore ses yeux de folle!... Ah! Robert a eu tort...
+il aurait mieux fait d'attendre!» Je vois encore Brignolles disant
+cela, et je me rappelle le sentiment d'horreur que, dans le moment
+même, il m'inspira. Il ne faisait point de doute pour moi depuis
+longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un
+jaloux, et qu'il ne pardonnait point à son parent le service que
+celui-ci lui avait rendu en le casant dans un poste tout à fait
+subalterne. Il avait la mine jaune et les traits longs, tirés de
+haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et tout en lui était
+long. Il avait une longue taille, de longs bras, de longues jambes
+et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, il
+fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il
+avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si
+brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat,
+Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après
+avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu'il
+quitta la gare, car je ne le vis plus.
+
+Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous
+espérions encore en l'arrivée de Rouletabille, et nous examinions
+tous le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des
+voyageurs en retard la figure sympathique de notre jeune ami.
+Comment se faisait-il qu'il n'apparût point, selon sa coutume et
+sa manière, bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des
+protestations et des cris qui signalaient ordinairement son
+passage dans une foule où il se montrait toujours plus pressé que
+les autres? Que faisait-il?... Déjà on fermait les portières; on
+en entendait le claquement brutal... Et puis ce furent les brèves
+invitations des employés... «En voiture! Messieurs!... en
+voiture!...» quelques galopades dernières... le coup de sifflet
+aigu qui commandait le départ... puis la clameur enrouée de la
+locomotive, et le convoi se mit en marche... Mais pas de
+Rouletabille!... Nous en étions si tristes et, aussi, tellement
+étonnés, que nous restions sur le quai à regarder Mme Darzac sans
+penser à lui faire entendre nos souhaits de bon voyage. La fille
+du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et, dans
+le moment que le train commençait à accélérer sa marche, sûre
+désormais qu'elle ne verrait plus, avant son départ, son petit
+ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière...
+
+«Pour lui!» fit-elle...
+
+Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d'un si subit
+effroi, et sur un ton si étrange que je ne pus m'empêcher de
+songer aux néfastes réflexions de Brignolles.
+
+«Au revoir, mes amis!... ou adieu!»
+
+
+
+
+II
+Où il est question de l'humeur changeante de Joseph Rouletabille.
+
+En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m'étonner de la
+singulière tristesse qui m'avait envahi, sans que j'en pusse
+démêler précisément la cause. Depuis le procès de Versailles, aux
+péripéties duquel j'avais été si intimement mêlé, j'avais lié tout
+à fait amitié avec le professeur Stangerson, sa fille et Robert
+Darzac. J'aurais dû être particulièrement heureux d'un événement
+qui semblait satisfaire tout le monde. Je pensai que
+l'extraordinaire absence du jeune reporter devait être pour
+quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait
+été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et,
+surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où
+le désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois
+des soins assidus, depuis que la fille de l'illustre professeur
+avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet
+enfant dans un drame où, sans lui, elle eût inévitablement sombré
+avec tous ceux qu'elle aimait, depuis qu'elle avait lu avec toute
+sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu sténographié des
+débats où Rouletabille apparaissait comme un petit héros
+miraculeux, il n'était point d'attentions quasi maternelles dont
+elle n'eût entouré mon ami. Elle s'était intéressée à tout ce qui
+le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait voulu
+en savoir sur Rouletabille plus que je n'en savais et plus peut-
+être qu'il n'en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité
+discrète mais continue relativement à une origine que nous
+ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se
+taire avec une sorte de farouche orgueil. Très sensible à la
+tendre amitié que lui témoignait la pauvre femme, Rouletabille
+n'en conservait pas moins une extrême réserve et affectait, dans
+ses rapports avec elle, une politesse émue qui m'étonnait toujours
+de la part d'un garçon que j'avais connu si primesautier, si
+exubérant, si entier dans ses sympathies ou dans ses aversions.
+Plus d'une fois, je lui en avais fait la remarque, et il m'avait
+toujours répondu d'une façon évasive en faisant grand étalage,
+cependant, de ses sentiments dévoués pour une personne qu'il
+estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il
+eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient
+donné l'occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu'un. Il
+avait aussi des moments d'une incompréhensible humeur. Par
+exemple, après s'être fait, devant moi, une fête d'aller passer
+une grande journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué
+pour la belle saison -- car ils ne voulaient plus habiter le
+Glandier -- une jolie petite propriété sur les bords de la Marne,
+à Chennevières, et après avoir montré, à la perspective d'un si
+heureux congé, une joie enfantine, il lui arrivait de se refuser,
+tout à coup, sans aucune raison apparente, à m'accompagner. Et je
+devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu'il avait
+conservée au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-
+le-Prince. Je lui en voulais de toute la peine qu'il causait ainsi
+à cette bonne Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de
+l'attitude de mon ami, résolut d'aller le surprendre avec moi dans
+sa retraite du quartier Latin.
+
+Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par
+un énergique: «Entrez!» au coup que j'avais frappé à sa porte,
+Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous
+apercevant et devint si pâle... si pâle que nous crûmes qu'il
+allait défaillir.
+
+«Mon Dieu!» s'écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers
+lui. Mais, plus prompt qu'elle encore, avant qu'elle ne fût
+arrivée à la table où il s'appuyait, il avait jeté sur les papiers
+qui s'y trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les
+dissimula entièrement.
+
+Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s'arrêta, toute
+surprise.
+
+«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.
+
+-- Non! répondit-il, j'ai fini de travailler. Je vous montrerai ça
+plus tard. C'est un chef-d'oeuvre, une pièce en cinq actes dont je
+n'arrive pas à trouver le dénouement.»
+
+Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et
+nous dit cent drôleries en nous remerciant d'être venus le
+troubler dans sa solitude. Il voulut absolument nous inviter à
+dîner et nous allâmes tous trois manger dans un restaurant du
+quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soirée! Rouletabille
+avait téléphoné à Robert Darzac qui vint nous rejoindre au
+dessert. À cette époque, M. Darzac n'était point trop souffrant et
+l'étonnant Brignolles n'avait pas encore fait son apparition dans
+la capitale. On s'amusa comme des enfants. Ce soir d'été était si
+beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
+
+Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon
+de l'humeur bizarre qu'il montrait quelquefois et s'accusa
+d'avoir, au fond, un très méchant caractère. Mathilde l'embrassa
+et Robert Darzac aussi l'embrassa. Et il en fut si ému que, durant
+le temps que je le reconduisis jusqu'à sa porte, il ne me dit
+point un mot; mais, au moment de nous séparer, il me serra la main
+comme jamais encore il ne l'avait fait. Drôle de petit
+bonhomme!... Ah! si j'avais su!... Comme je me reproche maintenant
+de l'avoir, par instants, à cette époque, jugé avec un peu trop
+d'impatience...
+
+Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j'essayais
+en vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant
+les innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois
+douloureux caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières
+années, mais rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me
+faire prévoir ce qui venait de se passer, et encore moins me
+l'expliquer. Où était Rouletabille? Je m'en fus à son hôtel,
+boulevard Saint-Michel, me disant que si, là encore, je ne le
+trouvais pas, je pourrais, au moins, laisser la lettre de
+Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en entrant dans
+l'hôtel, d'y trouver mon domestique portant ma valise! Je le priai
+de m'expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu'il
+n'en savait rien: qu'il fallait le demander à M. Rouletabille.
+
+Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté,
+naturellement, chez moi, s'était rendu à mon domicile, rue de
+Rivoli, s'était fait conduire dans ma chambre par mon domestique,
+lui avait fait apporter une valise et avait soigneusement rempli
+cette valise de tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se
+dispose à partir en voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il
+avait ordonné à mon godiche de transporter ce petit bagage, une
+heure plus tard, à son hôtel du boul'Mich'. Je ne fis qu'un bond
+jusqu'à la chambre de mon ami où je le trouvai en train d'empiler
+méticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du
+linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne
+fut point terminée, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car,
+dans les petites choses de la vie courante, il était volontiers
+maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources, tenait à
+vivre fort correctement, ayant l'horreur de tout ce qui touchait
+de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m'annoncer que
+«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque
+j'étais libre et que son journal l'Époque lui accordait un congé
+de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d'aller nous
+reposer «au bord de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant
+j'étais furieux de la façon dont il venait de se conduire, et
+aussi tant je trouvais stupide cette proposition d'aller
+contempler l'océan ou la Manche par un de ces temps abominables de
+printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois semaines, nous
+font regretter l'hiver. Mais il ne s'émut point outre mesure de
+mon silence, et, prenant ma valise d'une main, son sac de l'autre,
+me poussant dans l'escalier, il me fit bientôt monter dans un
+fiacre qui nous attendait devant la porte de l'hôtel. Une demi-
+heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un
+compartiment de première classe de la ligne du Nord, qui roulait
+vers Le Tréport, par Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil,
+il me dit:
+
+«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l'on vous a remise
+pour moi?»
+
+Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande
+peine de ne l'avoir point vu au moment de son départ et qu'elle
+lui écrirait. Ça n'était pas bien malin. Je lui répondis:
+
+«Parce que vous ne le méritez pas.»
+
+Et je lui fis d'amers reproches auxquels il ne prit point garde.
+Il n'essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère
+que tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda,
+en respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité,
+il fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative,
+une émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher
+qu'en s'appuyant le front à la vitre et en s'absorbant dans une
+étude approfondie du paysage.
+
+«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?
+
+-- Non, me répondit-il, pas ici!... Mais là-bas!...»
+
+Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures
+d'un interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer
+nous glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes
+qu'un douanier enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui
+faisait les cent pas sur le pont du canal. Pas une voiture,
+naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant dans leur
+cage de verre, reflétaient leur éclat falot dans de larges flaques
+de pluie où nous pataugions à l'envi, cependant que nous courbions
+le front sous la rafale. On entendait au loin le bruit que
+faisaient, en claquant sur les dalles sonores, les petits sabots
+de bois d'une Tréportaise attardée. Si nous ne tombâmes point dans
+le grand trou noir de l'avant-port, c'est que nous fûmes avertis
+du danger par la fraîcheur salée qui montait de l'abîme et par la
+rumeur de la marée. Je maugréais derrière Rouletabille qui nous
+dirigeait assez difficilement dans cette obscurité humide.
+Cependant il devait connaître l'endroit, car nous arrivâmes tout
+de même, cahin-caha, odieusement giflés par l'embrun, à la porte
+de l'unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison,
+sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du
+feu, car nous avions grand-faim et grand froid.
+
+«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous
+sommes venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui
+nous guettent et de la pleurésie qui nous menace?»
+
+Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à
+se réchauffer.
+
+«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le
+parfum de la Dame en noir!»
+
+Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n'en dormis guère
+de la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur
+la grève sa vaste plainte, puis s'engouffrant tout à coup dans les
+petites rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus
+entendre remuer dans la chambre à côté, qui était celle de mon
+ami: je me levai et poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le
+vent, il avait ouvert sa fenêtre, et je le vis distinctement qui
+envoyait des baisers à l'ombre. Il embrassait la nuit!
+
+Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le
+lendemain matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa
+figure marquait une angoisse extrême et il me tendait un
+télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait été, sur
+l'ordre qu'il en avait donné, réexpédié de Paris. Voici la
+dépêche: «Venez immédiatement sans perdre une minute. Avons
+renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson
+à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette dépêche
+reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous
+prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais
+venez! Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je
+vous attends. Votre désespéré, DARZAC.»
+
+
+
+
+III
+Le parfum.
+
+«Eh bien, m'écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m'étonne
+pas!...
+
+-- Vous n'avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec
+une émotion telle que je ne pouvais pas me l'expliquer, malgré
+l'horreur qui se dégageait de la situation, en admettant que nous
+dussions prendre à la lettre les termes du télégramme de
+M. Darzac.
+
+«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu'il
+a pu faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la
+catastrophe de La Dordogne. Mais qu'avez-vous, mon ami?... vous
+paraissez d'une faiblesse extrême. Êtes-vous malade?...»
+
+Rouletabille s'était laissé choir sur une chaise. C'est d'une voix
+presque tremblante qu'il me confia à son tour qu'il n'avait cru
+réellement à sa mort qu'une fois la cérémonie du mariage terminée.
+Il ne pouvait entrer dans l'esprit du jeune homme que Larsan eût
+laissé s'accomplir l'acte qui donnait Mathilde Stangerson à
+M. Darzac, s'il avait été encore vivant. Larsan n'avait qu'à se
+montrer pour empêcher le mariage; et, si dangereuse qu'eût été,
+pour lui, cette manifestation, il n'eût point hésité à se livrer,
+connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur
+Stangerson, et sachant bien qu'elle n'eût jamais consenti à lier
+son sort à un autre homme, du vivant de son premier mari, se
+trouvât-elle même délivrée de celui-ci par la loi humaine? En vain
+eût-on invoqué auprès d'elle la nullité de ce premier mariage au
+regard des lois françaises, il n'en restait pas moins qu'un prêtre
+avait fait d'elle la femme d'un misérable, pour toujours!
+
+Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front,
+ajoutait:
+
+«Hélas! rappelez-vous, mon ami... aux yeux de Larsan "le
+presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son
+éclat"!»
+
+Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je
+voulus le calmer, mais il ne m'entendait pas:
+
+-- Et voilà qu'il aurait attendu après le mariage, quelques heures
+après le mariage, pour apparaître, s'écria-t-il. Car, pour moi,
+comme pour vous, Sainclair, n'est-ce pas? la dépêche de M. Darzac
+ne signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l'autre est
+revenu.
+
+-- Évidemment!... Mais M. Darzac a pu se tromper!...
+
+-- Oh! M. Darzac n'est pas un enfant qui a peur... cependant, il
+faut espérer, il faut espérer, n'est-ce pas, Sainclair? Qu'il
+s'est trompé!... Non, non! ça n'est pas possible, ce serait trop
+affreux!... trop affreux... Mon ami! Mon ami!... oh! Sainclair, ce
+serait trop terrible!...»
+
+Je n'avais jamais vu, même au moment des pires événements du
+Glandier, Rouletabille aussi agité. Il s'était levé, maintenant...
+il marchait dans la chambre, déplaçait sans raison des objets,
+puis me regardait en répétant: «Trop terrible!... trop terrible!»
+
+Je lui fis remarquer qu'il n'était point raisonnable de se mettre
+dans un état pareil, à la suite d'une dépêche qui ne prouvait rien
+et pouvait être le résultat de quelque hallucination... Et puis,
+j'ajoutai que ce n'était pas dans le moment que nous allions sans
+doute avoir besoin de tout notre sang-froid, qu'il fallait nous
+laisser aller à de semblables épouvantes, inexcusables chez un
+garçon de sa trempe.
+
+«Inexcusables!... Vraiment, Sainclair... inexcusables!...
+
+-- Mais, enfin, mon cher... vous me faites peur!... que se passe-
+t-il?
+
+-- Vous allez le savoir... La situation est horrible... Pourquoi
+n'est-il pas mort?
+
+-- Et qu'est-ce qui vous dit, après tout, qu'il ne l'est pas.
+
+-- C'est que, voyez-vous, Sainclair... Chut!... Taisez-vous...
+Taisez-vous, Sainclair!... C'est que, voyez-vous, s'il est vivant,
+moi, j'aimerais autant être mort!
+
+-- Fou! Fou! Fou! c'est surtout s'il est vivant qu'il faut que
+vous soyez vivant, pour la défendre, elle!
+
+-- Oh! oh! c'est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!...
+C'est très exactement vrai!... Merci, mon ami!... Vous avez dit le
+seul mot qui puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!...
+Je ne pensais qu'à moi!... Je ne pensais qu'à moi!...»
+
+Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j'eus peur, à mon tour, de
+le voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras,
+de bien vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il
+parlait de sa mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi...
+
+«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!... Parle,
+parle! Soulage-toi!... Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu'il
+t'étouffe!... Je t'ouvre mon coeur...»
+
+Rouletabille a posé sa main sur mon épaule... Il m'a regardé
+jusqu'au fond des yeux, jusqu'au fond de mon coeur, et il m'a dit:
+
+«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant
+que moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce
+que vous êtes bon, et que je sais que vous m'aimez!»
+
+Là-dessus, comme je croyais qu'il allait s'attendrir, il se borna
+à demander l'indicateur des chemins de fer.
+
+«Nous partons à une heure, me dit-il, il n'y a pas de train direct
+entre la ville d'Eu et Paris, l'hiver; nous n'arriverons à Paris
+qu'à sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire
+nos malles et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf
+heures pour Marseille et Menton.»
+
+Il ne me demandait même pas mon avis; il m'emmenait à Menton comme
+il m'avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les
+conjonctures présentes je n'avais rien à lui refuser. Du reste, je
+le voyais dans un état si anormal que, n'eût-il point voulu de
+moi, je ne l'aurais pas quitté. Et puis, nous entrions en pleines
+vacations et mes affaires du palais me laissaient toute liberté.
+
+«Nous allons donc à la ville d'Eu? demandai-je.
+
+-- Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à
+peine pour aller en voiture du Tréport à Eu...
+
+-- Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je.
+
+-- Assez, je l'espère... assez pour ce que je suis venu y
+chercher, hélas!...»
+
+Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m'avait-
+il point dit que j'allais tout savoir. Il m'emmena sur la jetée.
+Le vent était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière
+le phare. Il resta un instant songeur et ferma les yeux devant la
+mer.
+
+«C'est ici, finit-il par dire, que je l'ai vue pour la dernière
+fois.»
+
+Il regarda le banc de pierre.
+
+«Nous nous sommes assis là; elle m'a serré sur son coeur. J'étais
+un tout petit enfant; j'avais neuf ans... elle m'a dit de rester
+là, sur ce banc, et puis elle s'en est allée et je ne l'ai plus
+jamais revue... C'était le soir... un doux soir d'été, le soir de
+la distribution des prix... Oh! elle n'avait pas assisté à la
+distribution, mais je savais qu'elle viendrait le soir... un soir
+plein d'étoiles et si clair que j'ai espéré un instant distinguer
+son visage. Cependant, elle s'est couverte de son voile en
+poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l'ai plus
+jamais revue.
+
+-- Et vous, mon ami?
+
+-- Moi?
+
+-- Oui; qu'avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce
+banc?...
+
+-- J'aurais bien voulu... Mais le cocher est venu me chercher et
+je suis rentré...
+
+-- Où?
+
+-- Eh bien, mais... au collège...
+
+-- Il y a donc un collège au Tréport?
+
+-- Non pas, mais il y en a un à Eu... Je suis rentré au collège
+d'Eu...»
+
+Il me fit signe de le suivre.
+
+«Nous y allons, dit-il... Comment voulez-vous que je sache ici?...
+Il y a eu trop de tempêtes!...»
+
+Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des
+marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de
+la grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait
+son arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras,
+remplissant la petite ville morte de la musique déchirante de sa
+lanière de cuir.
+
+Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge --
+celle du collège, me dit Rouletabille -- et tout se tut. Le
+cheval, la voiture, s'étaient immobilisés sur la place. Le cocher
+avait disparu dans un cabaret. Nous entrâmes dans l'ombre glacée
+de la haute église gothique qui bordait, d'un côté, la
+grand'place. Rouletabille jeta un coup d'oeil sur le château dont
+on apercevait l'architecture de briques roses couronnées de vastes
+toits Louis XIII, façade morne qui semble pleurer ses princes
+exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la mairie
+qui avançait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les
+maisons silencieuses, le café de Paris -- le café de messieurs les
+officiers -- la boutique du coiffeur, celle du libraire. N'était-
+ce point là qu'il avait acheté ses premiers livres neufs, payés
+par la Dame en noir?...
+
+«Rien n'est changé!...»
+
+Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait
+son museau paresseux sur ses pattes gelées.
+
+«C'est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!...
+
+C'est Cham! C'est mon bon Cham!»
+
+Et il l'appela:
+
+«Cham! Cham!...»
+
+Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui
+l'appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et
+retourna s'allonger sur son seuil, indifférent.
+
+«Oh! dit Rouletabille, c'est lui!... Mais il ne me reconnaît
+plus...»
+
+Il m'entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide,
+pavée de cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais
+toujours sa fièvre. Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit
+temple de style jésuite qui dressait devant nous son porche orné
+de ces demi-cercles de pierre, sortes de «consoles renversées»,
+qui sont le propre d'une architecture qui n'a contribué en rien à
+la gloire du dix-septième siècle. Ayant poussé une petite porte
+basse, Rouletabille me fit entrer sous une voûte harmonieuse au
+fond de laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs
+tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de Catherine de
+Clèves et de Guise le Balafré.
+
+«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme.
+
+Il n'y avait personne dans cette chapelle.
+
+Nous l'avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa
+très doucement un tambour qui donnait sur une sorte d'auvent.
+
+«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons
+entrés dans le collège et le concierge ne m'aura pas vu.
+Certainement, il m'aurait reconnu!
+
+-- Quel mal y aurait-il à cela?»
+
+Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la
+main, passa devant l'auvent et Rouletabille se rejeta dans
+l'ombre.
+
+«C'est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n'a plus de
+cheveux. Attention!... c'est l'heure où il va balayer l'étude des
+petits... Tout le monde est en classe en ce moment... Oh! nous
+allons être bien libres! Il ne reste plus que la mère Simon dans
+sa loge, à moins qu'elle ne soit morte... En tout cas, d'ici elle
+ne nous verra pas... Mais attendons!... Voilà que le père Simon
+revient!...»
+
+Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi?
+Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien
+connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une
+surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ
+libre, Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l'auvent sans
+être aperçus et, dissimulés dans le coin d'une petite cour-jardin,
+derrière des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-
+dessus d'une rampe de briques, contempler à l'aise, au-dessous de
+nous, les vastes cours et les bâtiments du collège que nous
+dominions de notre cachette. Rouletabille me serrait le bras comme
+s'il avait peur de tomber...
+
+«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque... tout cela a été bouleversé!
+On a démoli la vieille étude «où j'ai retrouvé le couteau», et le
+préau dans lequel «il avait caché l'argent» a été transporté plus
+loin... Mais les murs de la chapelle n'ont point changé de place,
+eux!... Regardez, Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne
+dans les sous-sols de la chapelle, c'est la porte de la petite
+classe. Je l'ai franchie combien de fois, mon Dieu! Quand j'étais
+tout petit enfant... Mais jamais, jamais je ne sortais de là aussi
+joyeux, même aux heures des plus folles récréations, que lorsque
+le père Simon venait me chercher pour aller au parloir où
+m'attendait la Dame en noir!... Pourvu, mon Dieu! qu'on n'ait
+point touché au parloir!...»
+
+Et il risqua un coup d'oeil en arrière, avança la tête.
+
+«Non! non!... Tenez, le voilà, le parloir!... À côté de la
+voûte... c'est la première porte à droite... c'est là qu'elle
+venait... c'est là... Nous allons y aller tout à l'heure, quand le
+père Simon sera descendu...»
+
+Et il claquait des dents...
+
+«C'est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou... Qu'est-ce
+que vous voulez? C'est plus fort que moi, n'est-ce pas?... L'idée
+que je vais revoir le parloir... où elle m'attendait... Je ne
+vivais que dans l'espoir de la voir, et, quand elle était partie,
+malgré que je lui promettais toujours d'être raisonnable, je
+tombais dans un si morne désespoir que, chaque fois, on craignait
+pour ma santé. On ne parvenait à me faire sortir de ma prostration
+qu'en m'affirmant que je ne la verrais plus si je tombais malade.
+Jusqu'à la visite suivante, je restais avec son souvenir et avec
+son parfum. N'ayant jamais pu distinctement voir son cher visage,
+et m'étant enivré jusqu'à en défaillir, lorsqu'elle me serrait
+dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image
+qu'avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je
+m'échappais de temps en temps, pendant les récréations, jusqu'au
+parloir, et, lorsque celui-ci était vide, comme aujourd'hui,
+j'aspirais, je respirais religieusement cet air qu'elle avait
+respiré, je faisais provision de cette atmosphère où elle avait un
+instant passé, et je sortais, le coeur embaumé... C'était le plus
+délicat, le plus subtil et certainement le plus naturel, le plus
+doux parfum du monde et j'imaginais bien que je ne le
+rencontrerais plus jamais, jusqu'à ce jour que je vous ai dit,
+Sainclair... vous vous rappelez... le jour de la réception à
+l'Élysée...
+
+-- Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson...
+
+-- C'est vrai!...» répondit-il d'une voix tremblante...
+
+... Ah! si j'avais su à ce moment que la fille du professeur
+Stangerson, lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un
+enfant, un fils qui aurait dû, s'il était vivant encore, avoir
+l'âge de Rouletabille, peut-être, après le voyage que mon ami
+avait fait là-bas et où il avait été certainement renseigné, peut-
+être eussé-je enfin compris son émotion, sa peine, le trouble
+étrange qu'il avait à prononcer ce nom de Mathilde Stangerson dans
+ce collège où venait autrefois la Dame en noir!
+
+Il y eut un silence que j'osai troubler.
+
+«Et vous n'avez jamais su pourquoi la Dame en noir n'était plus
+revenue?
+
+-- Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est
+revenue... Mais c'est moi qui étais parti!...
+
+-- Qui est-ce qui était venu vous chercher?
+
+-- Personne!... je m'étais sauvé!...
+
+-- Pourquoi?... Pour la chercher?
+
+-- Non! non!... pour la fuir!... pour la fuir, vous dis-je,
+Sainclair!... Mais elle est revenue!... je suis sûr qu'elle est
+revenue!...
+
+-- Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!...»
+Rouletabille leva les bras vers le ciel, secoua la tête.
+
+«Est-ce que je sais?... Peut-on savoir?... Ah! je suis bien
+malheureux!... Chut! mon ami!... chut!... le père Simon... là...
+Il s'en va... enfin!... Vite!... au parloir!...»
+
+Nous y fûmes en trois enjambées. C'était une pièce banale, assez
+grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle
+était meublée de six chaises de paille alignées contre les
+murailles, d'une glace au-dessus de la cheminée et d'une pendule.
+Il faisait là-dedans assez sombre.
+
+En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de
+ces gestes de respect et de recueillement que l'on n'a, à
+l'ordinaire, qu'en pénétrant dans un endroit sacré. Il était
+devenu très rouge, s'avançait à petits pas, très embarrassé,
+roulant sa casquette de voyage entre ses doigts. Il se tourna vers
+moi et, tout bas, plus bas encore qu'il ne m'avait parlé dans la
+chapelle...
+
+«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!... Tenez, touchez mes mains,
+je brûle... je suis rouge, n'est-ce pas?... J'étais toujours rouge
+quand j'entrais ici et que je savais que j'allais l'y trouver!...
+Certainement, j'ai couru... je suis essoufflé... Je n'ai pas pu
+attendre, n'est-ce pas?... Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme
+quand j'étais tout petit... Tenez, j'arrivais ici... là, là!... à
+la porte, et puis je m'arrêtais, tout honteux... Mais j'apercevais
+son ombre noire dans le coin; elle me tendait silencieusement les
+bras et je m'y jetais, et tout de suite, en nous embrassant, nous
+pleurions!... C'était bon! C'était ma mère, Sainclair!... Oh! ce
+n'est pas elle qui me l'a dit; au contraire, elle, elle me disait
+que ma mère était morte et qu'elle était une amie de ma mère...
+Seulement, comme elle me disait aussi de l'appeler: «maman!» et
+qu'elle pleurait quand je l'embrassais, je sais bien que c'était
+ma mère... Tenez, elle s'asseyait toujours là, dans ce coin
+sombre, et elle venait à la tombée du jour, quand on n'avait pas
+encore allumé, dans le parloir... En arrivant, elle déposait, sur
+le rebord de cette fenêtre, un gros paquet blanc, entouré d'une
+ficelle rose. C'était une brioche. J'adore les brioches,
+Sainclair!...»
+
+Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s'accouda à la cheminée
+et il pleura, pleura... Quand il fut un peu soulagé, il releva la
+tête, me regarda et me sourit tristement. Et puis, il s'assit,
+très las. Je n'avais garde de lui adresser la parole. Je sentais
+si bien que ce n'était pas avec moi qu'il causait, mais avec ses
+souvenirs...
+
+Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais
+remise et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut
+lentement. Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement.
+Lui, tout à l'heure si rouge était devenu si pâle... si pâle qu'on
+eût dit que tout son sang s'était retiré de son coeur. Je fis un
+mouvement, mais son geste m'interdit de l'approcher. Et puis, il
+ferma les yeux.
+
+J'aurais pu croire qu'il dormait. Je m'éloignai tout doucement
+alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d'un
+malade. J'allai m'appuyer à une croisée qui donnait sur une petite
+cour habitée par un grand marronnier. Combien de temps restai-je
+là à considérer ce marronnier? Est-ce que je sais?... Est-ce que
+je sais seulement ce que nous aurions répondu à quelqu'un de la
+maison qui fût entré dans le parloir, à ce moment? Je songeais
+obscurément à l'étrange et mystérieuse destinée de mon ami... À
+cette femme qui était peut-être sa mère et qui, peut-être, ne
+l'était pas!... Rouletabille était alors si jeune... Il avait tant
+besoin d'une mère qu'il s'en était peut-être, dans son
+imagination, donné une... Rouletabille!... quel autre nom lui
+connaissions-nous?... Joseph Joséphin... C'était sans doute sous
+ce nom-là qu'il avait fait ses premières études, ici... Joseph
+Joséphin, comme le disait le rédacteur en chef de l'Époque: «Ça
+n'est pas un nom, ça!» Et, maintenant, qu'était-il venu faire ici?
+Rechercher la trace d'un parfum!... Revivre un souvenir?... une
+illusion?...
+
+Je me retournai au bruit qu'il fit. Il était debout; il paraissait
+très calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux
+qui viennent de remporter une grande victoire intérieure.
+
+«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant... Allons-nous-en,
+mon ami!... Allons-nous-en!...»
+
+Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le
+suivais. Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été
+remarqués, je l'arrêtai et je lui demandai, anxieux:
+
+«Eh bien, mon ami... Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en
+noir?...»
+
+Certes! il vit bien qu'il y avait dans ma question tout mon coeur,
+plein de l'ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance
+lui rendît un peu la paix de l'âme.
+
+«Oui, fit-il, très grave... Oui, Sainclair... je l'ai retrouvé...»
+
+Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je
+le regardais, hébété, ne comprenant pas... puisque je ne savais
+pas... Alors, il me prit les deux mains et, les yeux dans les
+yeux, il me dit:
+
+«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair... le secret de
+ma vie et peut-être, un jour, le secret de ma mort... Quoi qu'il
+arrive, il mourra avec vous et avec moi!... Mathilde Stangerson
+avait un enfant... un fils... ce fils est mort, est mort pour
+tous, excepté pour vous et pour moi!...»
+
+Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille
+révélation... Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!... Et
+puis, tout à coup, j'eus un choc plus violent encore... Mais
+alors!... Mais alors!... Rouletabille était le fils de Larsan!
+
+Oh!... Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de
+Rouletabille... Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa
+prescience de la vérité, disait: «Pourquoi n'est-il pas mort? S'il
+est vivant, moi, j'aimerais autant être mort!»
+
+Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit
+simplement un signe qui voulait dire: «C'est cela, Sainclair,
+maintenant, vous y êtes!»
+
+Puis il finit sa pensée tout haut:
+
+«Silence!»
+
+Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la
+gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait
+de Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici
+le texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé.
+Nous serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer
+parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur
+Rance, qui sera enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille
+serait bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances
+aux miennes. Amitiés.»
+
+Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de
+l'hôtel de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous
+apportait une troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton,
+et elle était signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux
+mots: «Au secours!»
+
+
+
+
+IV
+En route.
+
+Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son
+extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi
+il ne redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac
+pénétrer le mystère qui les sépare. Je n'ose plus rien dire, rien
+conseiller à mon ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!... Quand il
+eut lu cette dépêche: «Au secours!» il la porta à ses lèvres, et
+puis, me broyant la main, il dit: «Si j'arrive trop tard, je nous
+vengerai!» Ah! l'énergie froide et sauvage de cela! De temps en
+temps, un geste trop brusque trahit la passion de son âme, mais en
+général il est calme. Comme il est calme maintenant,
+affreusement!... Quelle résolution a-t-il donc prise dans le
+silence du parloir, alors qu'il se tenait immobile et les yeux
+clos dans le coin où s'asseyait la Dame en noir?...
+
+... Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve,
+étendu, tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment
+et pourquoi l'enfant s'était échappé du collège d'Eu, et ce qu'il
+en advint.
+
+Rouletabille s'était enfui du collège comme un voleur! Il n'est
+point besoin de chercher d'autre expression, puisqu'il était bien
+accusé de vol! Voici toute l'affaire: étant âgé de neuf ans, -- il
+était déjà d'une intelligence extraordinairement précoce et porté
+à la résolution des problèmes les plus bizarres, les plus
+difficiles. D'une force de logique surprenante, quasi incomparable
+à cause de sa simplicité et de l'unité sommaire de son
+raisonnement, il étonnait son professeur de mathématiques par son
+mode philosophique de travail. Il n'avait jamais pu apprendre sa
+table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait
+faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on
+donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique... Mais,
+auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant
+encore les principes de l'algèbre classique, il avait inventé pour
+son usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres
+rappelant l'écriture cunéiforme, à l'aide de laquelle il marquait
+toutes les étapes de son raisonnement mathématique, et il était
+arrivé ainsi à inscrire des formules générales qu'il était le seul
+à comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil à Pascal
+trouvant tout seul, en géométrie, les premières propositions
+d'Euclide. Il appliquait à la vie quotidienne cette admirable
+faculté de raisonner. Et cela, matériellement et moralement,
+c'est-à-dire, par exemple, qu'un acte ayant été commis, farce
+d'écolier, scandale, dénonciation ou rapportage, par un inconnu
+parmi dix personnages qu'il connaissait, il dégageait presque
+fatalement cet inconnu d'après les données morales qu'on lui avait
+fournies ou que ses observations personnelles lui avaient
+procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui
+semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu...
+ou dérobé... C'est là surtout qu'il déployait une invention
+merveilleuse, comme si la nature, dans son incroyable équilibre,
+après avoir créé un père qui était le mauvais génie du vol, avait
+voulu en faire naître un fils qui eût été le bon génie des volés.
+
+Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs
+circonstances amusantes, à propos d'objets chipés, quelques succès
+d'estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être
+fatale. Il découvrit d'une façon si anormale une petite somme
+d'argent qui avait été volée au surveillant général, que nul ne
+voulut croire que cette découverte était uniquement due à son
+intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse parut à tous,
+de toute évidence, impossible; et il finit bientôt, grâce à une
+malheureuse coïncidence d'heure et de lieu, par passer pour le
+voleur. On voulut lui faire avouer sa faute; il s'en défendit avec
+une énergie indignée qui lui valut une punition sévère; le
+principal fit une enquête où Joseph Joséphin fut desservi, avec la
+lâcheté coutumière aux enfants, par ses petits camarades. Certains
+se plaignaient qu'on leur dérobait depuis quelque temps des
+livres, des objets scolaires, et accusèrent formellement celui
+qu'ils voyaient déjà accablé. Le fait qu'on ne lui connaissait
+point de parents et qu'on ignorait «d'où il venait» lui fut, plus
+que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. Quand
+ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il
+eut le dessous, car il n'était point très fort. Il était
+désespéré. Il eût voulu mourir. Le principal, qui était le
+meilleur des hommes, persuadé malheureusement qu'il avait affaire
+à une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait produire une
+impression profonde, en lui faisant comprendre toute l'horreur de
+son acte, imagina de lui dire que, s'il n'avouait point le vol, il
+ne le conserverait point plus longtemps, et qu'il était décidé, du
+reste, à écrire le jour même à la personne qui s'intéressait à
+lui, à Mme Darbel -- c'était le nom qu'elle avait donné -- pour
+qu'elle vînt le chercher. L'enfant ne répondit point et se laissa
+reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné. Le
+lendemain, on l'y chercha en vain. Il s'était enfui. Il avait
+réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les
+plus tendres années de son enfance -- si bien qu'il ne se
+rappelait guère d'une façon un peu précise d'autre cadre à sa
+petite vie que celui du collège -- s'était toujours montré bon
+pour lui et qu'il ne le traitait de la sorte que parce qu'il
+croyait à sa culpabilité. Il n'y avait donc point de raison pour
+que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu'il avait volé.
+Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, plutôt la mort!
+Et il s'était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du
+jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en
+sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il
+s'était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant
+avait oublié qu'il savait nager.
+
+Si j'ai rapporté assez longuement cet incident de l'enfance de
+Rouletabille, c'est que je suis sûr que, dans sa situation
+actuelle, on en comprendra toute l'importance. Alors qu'il
+ignorait qu'il était le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait
+déjà songer à ce triste épisode sans être déchiré par l'idée que
+la Dame en noir avait pu croire, en effet, qu'il était un voleur,
+mais depuis qu'il s'imaginait avoir la certitude -- imagination
+trop fondée, hélas! -- du lien naturel et légal qui l'unissait à
+Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait être la
+sienne! Sa mère, en apprenant l'événement, avait dû penser que les
+criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut-
+être... -- et peut-être -- idée plus cruelle que la mort elle-
+même, s'était-elle réjouie de sa mort!
+
+Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
+jusqu'au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment
+vécut-il? De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain
+et, bien décidé à fuir le pays, ce gamin, que l'on recherchait
+partout, dans le canal et hors du canal, imagina une façon bien
+originale de traverser toute la contrée sans être inquiété.
+Cependant, il n'avait pas lu La Lettre volée. Son génie le servit.
+Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir
+entendu souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables
+et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez leurs parents pour
+courir les aventures, se cachant le jour dans les champs et dans
+les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d'ailleurs par les
+gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu'ils manquaient
+bientôt de tout et qu'ils n'osaient demander à manger au long de
+la route qu'ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre
+petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et
+marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après
+avoir fait sécher ses vêtements -- on commençait à entrer
+heureusement dans la bonne saison et il n'eut point à souffrir du
+froid -- il les mit en pièces. Il en fit des loques dont il se
+couvrit et, ostensiblement, il mendia, sale et déguenillé, il
+tendait la main, affirmant aux passants que, s'il ne rapportait
+point des sous, ses parents le battraient. Et on le prenait pour
+quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait toujours quelque
+voiture dans les environs. Bientôt ce fut l'époque des fraises des
+bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de
+feuillages. Et il m'avoua que, s'il n'avait pas été travaillé par
+l'affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu'il était
+un voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus
+heureux souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent
+pendant toute cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à
+Marseille! C'était son idée.
+
+Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et
+jamais il n'avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en
+songeant qu'il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À
+force de vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d'une
+petite caravane de romanichels qui suivait la même route que lui
+et qui se rendait aux Saintes-Maries-de-la-Mer -- dans la Crau --
+pour élire leur roi. Il rendit à ces gens quelques services, sut
+leur plaire, et ceux-ci, qui n'ont point coutume de demander aux
+passants leurs papiers, ne voulurent point en savoir davantage.
+Ils pensèrent que, victime de mauvais traitements, l'enfant
+s'était enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils le
+gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs
+d'Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. Là, ce fut le
+paradis... un éternel été et... le port! Le port était d'une
+ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut
+un trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au
+fur et à mesure de ses besoins, qui n'étaient point grands. Par
+exemple, il se fit «pêcheur d'oranges». C'est dans le moment qu'il
+exerçait cette lucrative profession qu'il fit connaissance, un
+beau matin, sur les quais, d'un journaliste de Paris, M. Gaston
+Leroux, et cette rencontre devait avoir par la suite une telle
+influence sur la destinée de Rouletabille que je ne crois point
+superflu de donner ici l'article où le rédacteur du Matin a
+rapporté cette mémorable entrevue:
+
+Le petit pêcheur d'oranges
+
+Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses
+rayons obliques la robe d'or de Notre-Dame-de-la-Garde, je
+descendis vers les quais. Les grandes dalles en étaient humides
+encore, et, sous nos pas, nous renvoyaient notre image. Le peuple
+des matelots, des débardeurs et des portefaix, s'agitait autour
+des poutres venues des forêts du nord, actionnait les poulies et
+tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se glissant
+sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas,
+étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port.
+Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient
+les bras où s'enroulait la voile latine, et dansaient en cadence.
+À côté d'elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d'avoir
+tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les
+lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en
+loques leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt
+aérienne des vergues et des hunes, alla jusqu'à la tour qui
+atteste qu'il y a vingt-cinq siècles des enfants de l'antique
+Phocée jetèrent l'ancre sur cette côte heureuse, et qu'ils
+venaient des routes liquides d'Ionie. Puis mon attention retourna
+à la dalle des quais, et j'aperçus le petit pêcheur d'oranges.
+
+Il était debout, cambré dans les lambeaux d'une jaquette qui lui
+battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et
+les yeux noirs; et je crois bien qu'il avait neuf ans. Une corde
+passée en bretelle sur l'épaule soutenait à son côté un sac de
+toile. Son poing gauche était campé à la taille, et de la main
+droite il s'appuyait à un bâton, long trois fois comme lui, qui se
+terminait tout là-haut par une petite rondelle de liège. L'enfant
+était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce qu'il
+faisait là. Il me répondit qu'il était pêcheur d'oranges.
+
+Il paraissait très fier d'être pêcheur d'oranges et négligea de me
+demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je
+lui parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il
+considérait attentivement l'eau. Nous étions entre la fine taille
+du Fides, venu de Castellamare, et le beaupré d'un trois-mâts-
+goélette venu de Gênes. Plus loin, deux tartanes arrivées le matin
+des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis que ces
+ventres étaient pleins d'oranges, car ils en perdaient de toutes
+parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les
+portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un
+canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné de liège,
+attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une orange,
+deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha
+une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d'or. Il
+plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.
+
+«Bon appétit! lui fis-je.
+
+-- Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi,
+je n'aime que les fruits.
+
+-- Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n'y a pas d'oranges?
+
+-- Je travaille au charbon.»
+
+Et sa menotte, s'étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un
+énorme morceau de charbon.
+
+Le jus de l'orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette.
+Cette guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un
+mouchoir inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis
+il remit avec orgueil son mouchoir dans sa poche.
+
+«Qu'est-ce que fait ton père? demandai-je.
+
+-- Il est pauvre.
+
+-- Oui, mais qu'est-ce qu'il fait?»
+
+Le pêcheur d'oranges eut un mouvement d'épaules.
+
+«Il ne fait rien, puisqu'il est pauvre!»
+
+Mon questionnaire sur sa généalogie n'avait point l'air de lui
+plaire.
+
+Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au
+«gardiennage», petit carré de mer où l'on tient en garde les
+petits yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres
+d'acajou ciré, les petits navires d'une toilette irréprochable.
+Mon gamin les considérait d'un oeil connaisseur et prenait à cette
+inspection un vif plaisir. Une embarcation jolie, toute sa voile
+dehors -- elle n'en avait qu'une -- accosta. Cette voile était
+immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans le radieux
+soleil.
+
+«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.
+
+Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui
+décidément le préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout
+éclaboussée. Quel désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit
+son mouchoir et essuya, essuya, puis il me regarda d'un oeil
+suppliant et me dit:
+
+«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?...» Je lui en donnai
+ma parole d'honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son
+mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui
+longe les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons
+dont les fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il
+y avait, derrière des tables, des marchandes de moules. Les
+petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon
+de vinaigre.
+
+Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules
+étaient fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d'oranges:
+
+«Si tu n'aimais pas que les fruits, je pourrais t'offrir une
+douzaine de moules.»
+
+Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux,
+à manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous
+dégustions. Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon
+compagnon l'arrêta d'un geste impérieux. Il ouvrit son sac,
+tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le citron, ayant
+voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son
+propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit
+et m'en offrit la moitié, mais j'aime les moules pour elles-mêmes
+et je le remerciai.
+
+Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d'oranges me
+demanda une cigarette qu'il alluma avec une allumette qu'il avait
+dans une autre poche de sa jaquette.
+
+Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées
+comme un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de
+l'eau, et, le regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde,
+il se mit dans la position du gamin célèbre qui fait le plus bel
+ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un pouce de sa taille,
+était très fier et semblait vouloir emplir le port.
+
+GASTON LEROUX.
+
+Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston
+Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut
+l'article et le journaliste lui donna une belle pièce de cent
+sous. Rouletabille ne fit aucune difficulté pour l'accepter. Il
+trouva même ce don fort naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à
+Gaston Leroux, à titre de collaborateur.» Avec ces cent sous, il
+s'acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses accessoires,
+et il alla s'installer en face de Brégaillon. Pendant deux ans, il
+s'empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet endroit
+la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il s'asseyait
+sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété qu'il
+avait trouvé au fond de sa boîte, l'ambition lui était venue. Il
+avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction
+primaire pour ne point comprendre que, s'il n'achevait pas lui-
+même ce que d'autres avaient si bien commencé, il se privait de la
+meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le
+monde.
+
+Les clients finirent par s'intéresser à ce petit décrotteur qui
+avait toujours sur sa boîte quelques bouquins d'histoire ou de
+mathématique et un armateur le prit si bien en amitié qu'il lui
+donna une place de groom dans ses bureaux.
+
+Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put
+faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d'argent en
+poche, il prenait le train pour Paris. Qu'allait-il y faire? Y
+chercher la Dame en noir. Pas un jour il n'avait cessé de penser à
+la mystérieuse visiteuse du parloir et, bien qu'elle ne lui eût
+jamais dit qu'elle habitât la capitale, il était persuadé
+qu'aucune autre ville du monde n'était digne de posséder une dame
+qui avait un aussi joli parfum. Et puis, les petits collégiens
+eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette élégante quand
+elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: «Tiens!
+La Parisienne est venue aujourd'hui!» Il eût été difficile de
+préciser l'idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être
+bien l'ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de
+«voir» la Dame en noir, de la regarder passer de loin comme un
+dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il l'aborder?
+L'affreuse histoire de vol dont l'importance n'avait fait que
+grandir dans l'imagination de Rouletabille n'était-elle point
+toujours entre eux comme une barrière qu'il n'avait pas le droit
+de franchir? Peut-être bien... peut-être bien, mais enfin il
+voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait sûr.
+
+Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux
+et s'en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant
+aucun goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était
+tout à fait fâcheux pour une créature ardente au travail comme la
+sienne, il avait résolu de se faire journaliste et il lui demanda,
+tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux tenta de le
+détourner d'un aussi funeste projet, mais en vain. C'est alors
+que, de guerre lasse, il lui dit:
+
+«Mon petit ami, puisque vous n'avez rien à faire, tâchez donc de
+trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf».
+
+Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au
+pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de
+lui. Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal
+l'Époque offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le
+débris humain qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue
+Oberkampf. Le reste, nous le connaissons.
+
+Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j'ai raconté comment
+Rouletabille se manifesta à cette occasion et de quelle façon
+aussi lui fut révélée du même coup, à lui-même, sa singulière
+profession qui devait être toute sa vie de commencer à raisonner
+quand les autres avaient fini.
+
+J'ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l'Élysée où il
+sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s'aperçut alors
+qu'il suivait Mlle Stangerson. Qu'ajouterais-je de plus? Des
+considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à
+propos de ce parfum lors des événements du Glandier et surtout
+depuis son voyage en Amérique! On les devine. Toutes ses
+hésitations, toutes ses «sautes» d'humeur, qui donc maintenant ne
+les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par lui de
+Cincinnati sur l'enfant de celle qui avait été la femme de Jean
+Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à
+penser qu'il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant
+pour qu'il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si
+victorieusement vers la fille du professeur qu'il avait toutes les
+peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se
+retenir de la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma
+mère! Tu es ma mère!» Et il se sauvait, comme il s'était sauvé de
+la sacristie pour ne point laisser échapper en une seconde
+d'attendrissement ce secret qui le brûlait depuis des années!...
+Et puis, en vérité, il avait peur!... Si elle allait le
+rejeter!... le repousser!... l'éloigner avec horreur!... lui, le
+petit voleur du collège d'Eu! Lui... le fils de Roussel-
+Ballmeyer!... lui l'héritier des crimes de Larsan!... S'il allait
+ne plus la revoir, ne plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer,
+elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en noir!... Ah!
+comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision
+effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander
+chaque fois qu'il la voyait: «Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en
+noir?» Quant à elle, elle l'avait aimé tout de suite, mais à cause
+de sa conduite au Glandier sans doute... Si c'était vraiment elle,
+elle devait le croire mort, lui!... Et si ce n'était pas elle, ...
+si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct et
+son raisonnement... si ce n'était pas elle... Est-ce qu'il pouvait
+risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu'il s'était enfui
+du collège d'Eu, pour vol?... Non! Non! pas ça!... Elle lui avait
+demandé souvent:
+
+«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos
+premières études?»
+
+Et il avait répondu:
+
+«À Bordeaux!»
+
+Il aurait voulu pouvoir répondre:
+
+«À Pékin!»
+
+Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c'était «elle», eh
+bien, il saurait lui dire des choses qui feraient fondre son
+coeur.
+
+Tout valait mieux que de n'être point serré dans ses bras. Ainsi,
+parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!... sûr au-
+delà de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir
+comme le chien est sûr de respirer son maître... Cette mauvaise
+figure de rhétorique qui se présentait tout naturellement à son
+esprit devait le conduire à l'idée de «remonter la piste». Elle
+nous mena, dans les conditions que l'on sait, au Tréport et à Eu.
+Cependant, j'oserai dire que cette expédition n'aurait peut-être
+point donné de résultats décisifs aux yeux d'un tiers qui, comme
+moi, n'était pas influencé par l'odeur, si la lettre de Mathilde,
+que j'avais remise à Rouletabille dans le train, n'était tout à
+coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher.
+Cette lettre, je ne l'ai point lue. C'est un document si sacré aux
+yeux de mon ami que d'autres yeux ne le verront jamais, mais je
+sais que les doux reproches qu'elle lui faisait à l'ordinaire de
+sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris sur ce
+papier un tel accent de douleur que Rouletabille n'aurait pas pu
+s'y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait
+oublié de lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout
+son désespoir de mère, que «l'intérêt qu'elle lui portait venait
+moins des services rendus que du souvenir qu'elle avait gardé d'un
+petit garçon, le fils de l'une de ses amies, qu'elle avait
+beaucoup aimée, et qui s'était suicidé, «comme un petit homme», à
+l'âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait beaucoup!»
+
+
+
+
+V
+Panique.
+
+Dijon... Mâcon... Lyon... Certainement, là-haut, au-dessus de ma
+tête, il ne dort pas... Je l'ai appelé tout doucement et il ne m'a
+pas répondu... Mais je mettrais ma main au feu qu'il ne dort
+pas!... À quoi songe-t-il?... Comme il est calme! Qu'est-ce donc
+qui peut bien lui donner un calme pareil?... Je le vois encore,
+dans le parloir, se levant soudain, en disant: «Allons-nous-en!»
+et cela d'une voix si posée, si tranquille, si résolue... Allons-
+nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d'aller? Vers elle,
+évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que
+par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas!
+
+C'est un secret qui doit rester entre vous et moi; l'enfant est
+mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!»
+
+C'était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne
+rien lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n'était venu chercher
+cette certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le
+moment même qu'il savait, il s'astreignait à oublier; il se
+condamnait au silence. Petite grande âme héroïque, qui avait
+compris que la Dame en noir qui avait besoin de son secours ne
+voudrait pas d'un salut acheté au prix de la lutte du fils contre
+le père! Jusqu'où pouvait aller cette lutte? Jusqu'à quel sanglant
+conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait avoir les mains
+libres, n'est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame en
+noir?...
+
+Si calme est Rouletabille que je n'entends pas sa respiration. Je
+me penche sur lui... il a les yeux ouverts.
+
+«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il... À cette dépêche qui
+nous vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre
+dépêche qui nous vient de Valence et qui est signée Stangerson.
+
+-- J'y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À
+Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a
+quittés à Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons
+rejoindre M. Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que
+M. Stangerson, qui avait continué directement son chemin vers
+Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les Darzac
+auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille;
+mais alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrêté
+en route. À quelle occasion? Il n'en prévoyait aucune. À la gare,
+il disait: «Moi, je serai à Menton demain matin à dix heures.»
+Voyez l'heure à laquelle la dépêche a été mise à Valence et
+constatons sur l'indicateur l'heure à laquelle M. Stangerson
+devait normalement passer à Valence à moins qu'il ne se soit
+arrêté en route.»
+
+Nous avons consulté l'indicateur. M. Stangerson devait passer à
+Valence à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit
+quarante-sept», elle avait donc été jetée par les soins de
+M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage normal. À ce
+moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac.
+Toujours l'indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le
+mystère de cette rencontre. M. Stangerson avait quitté les Darzac
+à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six heures vingt-sept du
+soir. Le professeur avait alors pris le train qui partait de Dijon
+à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures quatre et à
+Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac,
+quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane
+et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du
+soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures
+huit. La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait
+l'indication de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient
+donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir
+aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous
+devions chercher la raison d'être de la dépêche de M. Darzac entre
+Dijon et Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même
+préciser entre Louhans et Bourg; le train s'arrête en effet à
+Louhans, et si le drame avait eu lieu avant Louhans (où ils
+étaient arrivés à huit heures), il est probable que M. Darzac eût
+télégraphié de cette station.
+
+Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes
+que M. Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le
+départ pour Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train
+arrive à Lyon à dix heures trente-trois, alors que le train de
+M. Stangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre. Après le
+détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac
+avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils
+étaient une minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait
+ainsi rejetés de leur route? Nous ne pouvions que nous livrer aux
+plus tristes hypothèses qui avaient toutes pour base, hélas! la
+réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une netteté
+suffisante, c'était la volonté de chacun de nos amis de n'effrayer
+personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, avaient dû
+tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant à
+M. Stangerson, nous pouvions nous demander s'il avait été mis au
+courant du fait nouveau.
+
+Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance,
+Rouletabille m'invita à profiter de la luxueuse installation que
+la compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition
+des voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me
+montra l'exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi
+méticuleuse que s'il avait pu y procéder dans une chambre d'hôtel.
+Un quart d'heure après, il ronflait; mais je ne crus guère à son
+ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. À Avignon,
+Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et
+courut sur le quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n'avais
+pas faim. D'Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se
+passa assez silencieusement; puis, à la vue de cette ville où il
+avait mené tout d'abord une existence si bizarre, Rouletabille,
+sans doute pour réagir contre l'angoisse qui grandissait en nous
+au fur et à mesure que nous approchions de l'heure à laquelle nous
+allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu'il
+me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je
+n'étais guère à ce qu'il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.
+
+Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l'ordinaire, c'était avec
+un enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays
+merveilleux, cette côte d'azur aperçue au réveil comme un coin de
+paradis après l'horrible départ de Paris, dans la neige, dans la
+pluie ou dans la boue, dans l'humidité, dans le noir, dans le
+sale! Avec quelle joie, le soir, je posais le pied sur les quais
+du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le glorieux ami qui
+m'attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux rails de
+fer: le soleil!
+
+À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes,
+nous ne fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de
+la gare M. Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement
+touché par la dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon,
+annonçant l'heure de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec
+Mme Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du matin, à
+Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au-
+devant de nous jusqu'à Cannes, car nous pensions bien que, d'après
+sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il
+avait la figure sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur.
+
+«Un malheur?... interrogea Rouletabille.
+
+-- Non, pas encore!... répondit-il.
+
+-- Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à
+temps...»
+
+M. Darzac dit simplement:
+
+«Merci d'être venus!»
+
+Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre
+compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer
+les rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout
+à fait chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla
+enfin. Son émotion était telle que sa voix en tremblait.
+
+«Eh bien, fit-il, il n'est pas mort!
+
+-- Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille.
+Mais, en êtes-vous sûr?
+
+-- Je l'ai vu comme je vous vois.
+
+-- Et Mme Darzac aussi l'a vu?
+
+-- Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu'elle arrive à croire à
+quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu'elle redevienne folle,
+la malheureuse!... Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!...
+Qu'est-ce que cet homme est revenu faire autour de nous?... Que
+nous veut-il encore?...»
+
+Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que
+M. Darzac. Le coup qu'il craignait l'avait frappé. Il en restait
+affalé dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis
+M. Darzac reprit:
+
+«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!... Il le faut!... On
+le joindra, on lui demandera ce qu'il veut... et tout l'argent
+qu'il voudra, on le lui donnera... ou alors, je le tue! C'est
+simple!... Je crois que c'est ce qu'il y a de plus simple!...
+N'est-ce pas votre avis?...»
+
+Nous ne lui répondîmes point... Il paraissait trop à plaindre.
+Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea
+M. Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu
+tout ce qui s'était passé depuis son départ de Paris.
+
+Alors, il nous apprit que l'événement s'était produit à Bourg
+même, ainsi que nous l'avions pensé. Il faut que l'on sache que
+deux compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac.
+Ces deux compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de
+toilette. Dans l'un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire
+de toilette de Mme Darzac, dans l'autre, les petits bagages. C'est
+dans ce dernier compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur
+Stangerson firent le voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois
+étaient descendus et avaient dîné au buffet. Ils avaient le temps
+puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne
+quittait Dijon qu'à sept heures huit et les Darzac à sept heures
+exactement.
+
+Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur
+le quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient
+montés dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages)
+et étaient restés à la fenêtre, s'entretenant avec le professeur,
+jusqu'au départ du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le
+professeur Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes
+amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac
+ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans lequel
+ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de
+Mme Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le
+couloir, avait été fermée à Paris, aussitôt le bagage de
+Mme Darzac déposé. Mais cette portière n'avait été fermée ni
+extérieurement à clef par l'employé, ni intérieurement au verrou
+par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré
+intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle
+sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait
+dans le compartiment. Le rideau de la portière de l'autre
+compartiment où se tenaient les voyageurs n'avait pas été tiré.
+Tout ceci fut établi par Rouletabille grâce à un questionnaire
+très serré dans le détail duquel je n'entre point, mais dont je
+donne le résultat pour établir nettement les conditions
+extérieures du voyage des Darzac jusqu'à Bourg et de M. Stangerson
+jusqu'à Dijon.
+
+Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d'un
+accident survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait
+immobilisé pour une heure et demie en gare de Bourg. M. et
+Mme Darzac étaient alors descendus, s'étaient promenés un instant.
+M. Darzac, au cours de la conversation qu'il eut alors avec sa
+femme, s'était rappelé qu'il avait omis d'écrire quelques lettres
+pressantes avant leur départ. Tous deux étaient entrés au buffet.
+M. Darzac avait demandé qu'on lui remît ce qu'il fallait pour
+écrire. Mathilde s'était assise à ses côtés, puis elle s'était
+levée et avait dit à son mari qu'elle allait se promener devant la
+gare, faire un petit tour pendant qu'il finirait sa
+correspondance.
+
+«C'est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j'aurai
+terminé, j'irai vous rejoindre.»
+
+Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
+
+«J'avais fini d'écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller
+rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le
+buffet. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle poussa un cri et se jeta
+dans mes bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle
+ne pouvait pas dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je
+la rassurai, je lui dis qu'elle n'avait rien à craindre puisque
+j'étais là, et je lui demandai doucement, patiemment, quel avait
+été l'objet d'une aussi subite terreur. Je la fis asseoir, car
+elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la suppliai de prendre
+quelque chose, mais elle me dit qu'il lui serait impossible
+d'absorber pour le moment même une goutte d'eau, et elle claquait
+des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en
+s'interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour
+d'elle avec épouvante, qu'elle était allée se promener, comme elle
+me l'avait dit, devant la gare, mais qu'elle n'avait pas osé s'en
+éloigner, pensant que j'aurais bientôt fini d'écrire. Puis elle
+était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se
+dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres
+éclairées du train, les employés des wagons-lits qui dressaient
+les couchettes dans un wagon à côté du nôtre. Elle songea tout à
+coup que son sac de nuit, dans lequel elle avait mis des bijoux,
+était resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le fermer,
+non point qu'elle mît en doute la probité parfaite de ces honnêtes
+gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle
+monta donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la
+portière du compartiment qu'elle s'était réservé, et dans lequel
+nous n'étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle
+ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri.
+Or ce cri ne fut pas entendu, car il n'était resté personne dans
+le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant la gare
+de la clameur de sa locomotive. Qu'était-il donc arrivé? Cette
+chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la
+petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée
+à l'intérieur de ce compartiment, s'offrant de biais au regard de
+la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte
+était ornée d'une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait
+d'apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière,
+appelant à son secours, et fuyant si précipitamment qu'en
+bondissant hors du wagon elle tomba à deux genoux sur le quai. Se
+relevant, elle arrivait enfin au buffet, dans l'état que je vous
+ai dit. Quand elle m'eut dit ces choses, mon premier soin fut de
+ne pas y croire, d'abord parce que je ne le voulais pas,
+l'événement étant trop horrible, ensuite parce que j'avais le
+devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire
+celui qui n'y croyait pas! Est-ce que Larsan n'était pas mort, et
+bien mort?... En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et
+il ne faisait point de doute pour moi qu'il n'y avait eu dans tout
+ceci qu'un effet de glace et d'imagination. Je voulus
+naturellement m'en assurer et je lui offris d'aller immédiatement
+avec elle dans son compartiment pour lui prouver qu'elle avait été
+victime d'une sorte d'hallucination. Elle s'y opposa, me criant
+que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment
+et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit! Elle
+disait tout cela par petites phrases hachées... Elle ne retrouvait
+pas sa respiration... Elle me faisait une peine infinie... Plus je
+lui disais qu'une telle apparition était impossible, plus elle
+insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu'elle avait bien peu
+vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu'elle
+ne connaissait pas assez cette figure-là pour être sûre de ne
+s'être point trouvée en face de l'image de quelqu'un qui lui
+ressemblait! Elle me répondit qu'elle se rappelait parfaitement la
+figure de Larsan, que celle-ci lui était apparue dans deux
+circonstances telles qu'elle ne l'oublierait jamais, dût-elle
+vivre cent ans! Une première fois, lors de l'affaire de la galerie
+inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa
+chambre, on était venu m'arrêter! Et puis, maintenant qu'elle
+avait appris qui était Larsan, ce n'étaient point seulement les
+traits du policier qu'elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là,
+le type redoutable de l'homme qui n'avait cessé de la poursuivre
+depuis tant d'années!... Ah! elle jurait sur sa tête et sur la
+mienne, qu'elle venait de voir Ballmeyer!... Que Ballmeyer était
+vivant!... vivant dans la glace, avec sa figure rase de Larsan,
+toute rase, toute rase... et son grand front dénudé!... Elle
+s'accrochait à moi comme si elle eût redouté une séparation plus
+terrible encore que les autres!... Elle m'avait entraîné sur le
+quai... Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la
+main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de
+gare... Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l'état de la
+malheureuse. Je me disais: «Elle va redevenir folle!» J'expliquai
+au chef de gare que ma femme avait eu peur, toute seule, dans son
+compartiment, que je le priais de veiller sur elle pendant que je
+me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de
+m'expliquer ce qui l'avait effrayée ainsi... Alors, mes amis,
+alors... continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef
+de gare, mais je n'en étais pas plutôt sorti que j'y rentrais,
+refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais avoir une
+mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une grande
+curiosité. C'est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non!
+non! ma femme n'avait pas rêvé tout éveillée... Larsan était là,
+dans la gare... sur le quai, derrière cette porte.»
+
+Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de
+cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son
+récit. Il se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit:
+
+«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et,
+sous le bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous
+attendait, il nous guettait... et, chose extraordinaire, il ne se
+cachait pas! Au contraire, on eût dit qu'il se tenait là,
+uniquement pour être vu!... Le geste qui m'avait fait refermer la
+porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand je
+rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait
+disparu!... Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous.
+Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les yeux
+grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des
+choses pour s'enquérir s'il y avait loin de Bourg à Lyon et quel
+était le prochain train qui s'y rendait. En même temps, elle me
+priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait
+de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt
+possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire
+une objection quelconque à ce nouveau projet, j'entrai
+immédiatement dans ses vues. Du reste, maintenant que j'avais vu
+Larsan, de mes propres yeux, oui, oui, de mes propres yeux vu, je
+sentais bien que notre grand voyage était devenu impossible et,
+faut-il vous l'avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en se tournant
+vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais
+un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont
+vous seul pouviez nous sauver, s'il en était temps encore.
+Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je
+pris immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus
+tarder son père, et elle me remercia avec une grande effusion
+quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques minutes
+plus tard -- car tout ce drame avait à peine duré un quart d'heure
+-- le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix
+heures environ, et, en consultant l'indicateur des chemins de fer,
+nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même
+M. Stangerson. Mathilde m'en marqua encore une grande gratitude,
+comme si j'avais été réellement responsable de cette heureuse
+coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand le train
+de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d'y prendre place,
+comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions
+justement sous le bec de gaz où m'était apparu Larsan, je la
+sentis encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour
+de nous, mais je n'aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai
+si elle avait encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit
+pas. Son trouble cependant augmentait, et elle me supplia de ne
+point nous isoler mais d'entrer dans un compartiment déjà aux deux
+tiers plein de voyageurs. Sous prétexte d'aller surveiller mes
+bagages, je la quittai un instant au milieu de ces gens, et
+j'allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je ne
+lui ai point parlé de cette dépêche parce que je continuais à
+prétendre que ses yeux l'avaient certainement trompée, et parce
+que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une
+pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac
+de ma femme, qu'on n'avait pas touché à ses bijoux. Les rares
+paroles que nous échangeâmes concernèrent le secret que nous
+devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en
+aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la
+stupéfaction de celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare
+de Lyon. Mathilde lui raconta qu'à cause d'un grave accident de
+chemin de fer, barrant la ligne de Culoz, nous avions décidé,
+puisqu'il fallait nous résoudre à un détour, de le rejoindre, et
+d'aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance et sa
+jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste,
+par ce fidèle ami de la famille.»
+
+... À ce propos, il serait peut-être temps d'apprendre au lecteur,
+quitte à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que
+M. Arthur William Rance qui, comme je l'ai rapporté dans Le
+Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri pendant de si longues
+années un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait si bien
+renoncé, qu'il avait fini par convoler en justes noces avec une
+jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de
+l'illustre professeur.
+
+Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était
+encore retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où
+elle achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que
+M. William Arthur Rance allait épouser la nièce d'un vieux
+géologue de l'Académie des sciences de Philadelphie. Ceux qui
+avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en
+avaient mesuré toute l'importance jusque dans les excès qu'elle
+détermina -- elle avait pu faire, un moment, d'un homme, jusqu'à
+ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique -- ceux-là
+prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n'augurèrent
+rien de bon d'une union aussi inattendue. On racontait que
+l'affaire, qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith
+Prescott était riche, s'était conclue d'une façon assez bizarre.
+Mais ce sont là des histoires que je vous raconterai quand j'aurai
+le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle suite de
+circonstances, les Rance étaient venus se fixer aux Rochers
+Rouges, dans l'antique château fort de la presqu'île d'Hercule
+dont ils s'étaient rendus, l'automne précédent, propriétaires.
+
+Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac,
+continuant de raconter son étrange voyage.
+
+«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra
+notre ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne
+comprenait rien à ce que nous lui racontions et qu'au lieu de se
+réjouir de nous revoir il en était tout attristé. Mathilde
+essayait en vain de paraître gaie. Son père voyait bien qu'il
+s'était passé, depuis que nous l'avions quitté, quelque chose que
+nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s'en apercevait pas et
+mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à
+parler de vous, mon ami (M Darzac s'adressait à Rouletabille), et
+alors, je saisis l'occasion de faire comprendre à M. Stangerson
+que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans le
+moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez
+très touché d'une invitation qui vous permettrait de le passer
+parmi nous. Ce n'est pas la place qui manque aux Rochers Rouges,
+et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu'à vous faire
+plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m'approuvait du regard
+et ma main qu'elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie
+que ma proposition lui causait. C'est ainsi qu'en arrivant à
+Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche que M. Stangerson,
+à mon instigation, venait d'écrire et que vous avez certainement
+reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que nous n'avons pas
+dormi. Pendant que son père reposait dans le compartiment à côté
+de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait tiré un
+revolver. Elle l'avait armé, me l'avait mis dans la poche de mon
+paletot et m'avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!»
+Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!... Nous
+nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui
+sommeillaient, les paupières closes dans la lumière, car nous
+n'osions pas faire de l'ombre autour de nous. Les portières de
+notre compartiment fermées au verrou, nous redoutions encore de le
+voir apparaître. Quand un pas se faisait entendre dans le couloir,
+nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître son pas...
+Et elle avait masqué la glace, de peur d'y voir surgir encore son
+visage!... Nous avait-il suivis?... Avions-nous pu le tromper?...
+Lui avions-nous échappé?... Était-il remonté dans le train de
+Culoz?... Pouvions-nous espérer cela?... Quant à moi, je ne le
+pensais pas... Et elle! elle!... Ah! je la sentais, silencieuse et
+comme morte, là, dans son coin... Je la sentais affreusement
+désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout
+le malheur qu'elle traînait derrière elle, comme une fatalité...
+J'aurais voulu la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais
+point les mots qu'il fallait sans doute, car, aux premiers que je
+prononçai, elle me fit un signe désolé et je compris qu'il serait
+plus charitable de me taire. Alors, comme elle, je fermai les
+yeux...»
+
+Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n'est point une relation
+approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi,
+cette narration si importante que nous fûmes d'accord, à notre
+arrivée à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible.
+Nous nous y employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près
+arrêté, nous le soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir
+quelques modifications sans importance, à la suite de quoi il se
+trouva tel que je le rapporte ici.
+
+La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne
+présenta aucun incident digne d'être noté. En gare de Menton-
+Garavan, ils trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de
+voir les nouveaux époux; mais, quand il sut qu'ils avaient décidé
+de passer chez lui quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et
+d'accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous différents
+prétextes, avait jusqu'alors repoussée, il en marqua une parfaite
+satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie.
+Également, il se réjouit d'apprendre la prochaine arrivée de
+Rouletabille. Mr Arthur Rance n'avait pas été sans souffrir de
+l'extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec Miss
+Edith Prescott, M. Robert Darzac l'avait toujours traité. Lors de
+son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en Sorbonne
+s'était borné, en passant, à une visite au château d'Hercule,
+faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était
+revenu en France, en gare de Menton-Garavan, la première station
+après la frontière, il avait été salué très cordialement, et
+gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui,
+avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s'étaient
+empressés d'aller le surprendre au passage. En somme, il ne
+dépendait point d'Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac
+devinssent excellents.
+
+Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg,
+avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et
+aussi avait transformé leur état d'âme, leur faisant oublier leurs
+sentiments de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et
+les jetant, avec M. Stangerson, qui n'était averti de rien, bien
+qu'il commençât à se douter de quelque chose, chez des gens qui ne
+leur étaient point sympathiques, mais qu'ils considéraient comme
+honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même temps,
+ils appelaient Rouletabille à leur secours. C'était une véritable
+panique. Elle grandit, d'une façon des plus visibles, chez
+M. Robert Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes
+rejoints par Mr Arthur Rance lui-même. Mais, avant qu'il nous
+rejoignît, il se passa un petit incident que je ne saurais passer
+sous silence. Aussitôt arrivés à Nice, j'avais sauté sur le quai
+et m'étais précipité au bureau de la gare pour demander s'il n'y
+avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le papier bleu
+et, sans l'ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M. Darzac.
+
+«Lisez», dis-je au jeune homme.
+
+Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
+
+«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
+
+Rouletabille me regarda et pouffa.
+
+«Ah çà! fit-il. C'est vous qui avez demandé ce renseignement?
+Qu'est-ce que vous avez donc cru?
+
+-- C'est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l'attitude de
+Rouletabille, que l'idée m'est venue que Brignolles pouvait être
+pour quelque chose dans les malheurs que font prévoir les dépêches
+que vous aviez reçues. Et j'ai prié un de mes amis de bien vouloir
+me renseigner sur les faits et gestes de cet individu. J'étais
+très curieux de savoir s'il n'avait pas quitté Paris.
+
+-- Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne
+pensez pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles
+cachaient Larsan ressuscité?
+
+-- Ça, non!» m'écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me
+doutais que Rouletabille se moquait de moi.
+
+La vérité était que j'y avais bien pensé.
+
+«Vous n'en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda
+tristement M. Darzac. C'est un pauvre homme, mais c'est un brave
+homme.
+
+-- Je ne le crois pas», protestai-je.
+
+Et je me rejetai dans mon coin. D'une façon générale, je n'étais
+pas très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de
+Rouletabille, qui s'en amusait souvent. Mais, cette fois, nous
+devions avoir, quelques jours plus tard, la preuve que, si
+Brignolles ne cachait point une nouvelle transformation de Larsan,
+il n'en était pas moins un misérable. Et, à ce propos,
+Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance,
+me firent leurs excuses. Mais n'anticipons pas. Si j'ai parlé de
+cet incident, c'est aussi pour montrer combien l'idée d'un Larsan
+dissimulé sous quelque figure de notre entourage, que nous
+connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent
+prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie,
+que je croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous.
+Je devais comprendre bientôt -- et l'arrivée inopinée de Mr Arthur
+Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes idées -- que
+Larsan avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se
+dissimuler, le bandit s'exhibait maintenant, au moins à certains
+d'entre nous, avec une audace sans pareille. Qu'avait-il à
+craindre en ce pays? Ce n'était ni M. Darzac, ni sa femme qui
+allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. Son
+ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux
+époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce
+cas-là, une objection s'élevait. Pourquoi cette vengeance? N'eût-
+il pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l'aurait
+empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions-
+nous nous arrêter à cette pensée que le danger d'une telle
+manifestation à Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait
+l'affirmer?
+
+Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois,
+dans notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien
+de l'histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le
+train, et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout
+de même, si nous avons gardé, quelque espoir d'avoir perdu Larsan
+sur la ligne de Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui
+aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il est venu nous
+avertir, avant notre arrivée là-bas, pour que nous puissions nous
+concerter sur la conduite à tenir.
+
+«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac.
+Le train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions
+descendus, en nous promenant, jusqu'à la jetée-promenade de
+Menton. M. Stangerson donnait le bras à Mme Darzac. Il lui
+parlait. Moi, je me trouvais à la droite de M. Stangerson qui, par
+conséquent, se tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme nous
+nous arrêtions, à la sortie du jardin public, pour laisser passer
+un tramway, je me heurtai à un individu qui me dit: «Pardon,
+monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j'avais entendu cette
+voix-là; je levai la tête: c'était Larsan! C'était la voix de la
+cour d'assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux
+calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l'exclamation
+prête à jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne
+m'écriai point: «Larsan!...» J'entraînai rapidement M. Stangerson
+et sa fille qui, eux, n'avaient rien vu; je leur fis faire le tour
+du kiosque de la musique, et les conduisis à une station de
+voitures. Sur le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai
+Larsan. Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas comment
+M. Stangerson et sa fille ne l'ont pas vu!...
+
+-- Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
+
+-- Absolument sûr!... Je feignis un léger malaise; nous montâmes
+en voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L'homme
+était toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard
+glacé, quand nous nous mîmes en route.
+
+-- Et vous êtes sûr que ma femme ne l'a pas vu? redemanda Darzac,
+de plus en plus agité.
+
+-- Oh! certain, vous dis-je...
+
+-- Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur
+Darzac, que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la
+réalité de la réapparition de Larsan, vous vous faites de bien
+grandes illusions.
+
+-- Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l'idée
+d'une hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit
+et en arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.
+
+-- En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher
+Monsieur Darzac, la dépêche que votre femme m'envoyait.»
+
+Et le reporter lui tendit le télégramme où il n'y avait que ces
+deux mots: «Au secours!»
+
+Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré.
+
+«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la
+tête.
+
+C'est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand
+nous arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y
+trouvâmes M. Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré
+la promesse formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance,
+de rester avec sa fille aux Rochers Rouges jusqu'à son retour,
+pour des raisons qu'il devait lui dire plus tard et qu'il n'avait
+pas encore eu le temps d'inventer, c'est avec une phrase qui
+n'était que l'écho de notre terreur que Mme Darzac accueillit
+Joseph Rouletabille. Aussitôt qu'elle eut aperçu le jeune homme,
+elle courut à lui, et nous eûmes cette impression qu'elle se
+contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans ses
+bras. Je vis qu'elle s'accrochait à lui comme un naufragé
+s'agrippe à la main qui peut seule le sauver de l'abîme. Et je
+l'entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant
+à Rouletabille, je l'avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
+d'apparence aussi froide.
+
+
+
+
+VI
+Le fort d'Hercule.
+
+Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la
+saison qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se
+croire parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d'or
+excitèrent les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je
+n'aurais peut-être point cependant, -- à l'occasion des
+innombrables citronniers et orangers qui, dans l'air embaumé,
+laissent pendre, au long des sentiers, pardessus les clôtures,
+leurs grappes de soleil, -- je n'aurais peut-être point évoqué le
+souvenir suranné du fils de Jupiter et d'Alcmène si, tout, ici, ne
+rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse à la
+plus douce des rives. On raconte bien que les Phéniciens, en
+transportant leurs pénates à l'ombre du rocher que devaient
+habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu'il abrite
+et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une
+presqu'île, qui l'ont conservé, ce nom d'Hercule, qui était celui
+de leur Dieu; mais, moi, j'imagine que, ce nom, ils l'y trouvèrent
+déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la
+poussière blonde des chemins de l'Hellade, s'en furent chercher
+ailleurs un merveilleux séjour, tiède et parfumé, pour s'y reposer
+de leurs aventures, elles n'en ont point trouvé de plus beau que
+celui-là. Ce furent les premiers touristes de la Riviera. Le
+jardin des Hespérides n'était pas ailleurs, et Hercule avait
+préparé la place à ses camarades de l'Olympe en les débarrassant
+de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la Côte
+d'Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les
+os de l'Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au
+fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là!
+
+Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence,
+au rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette
+éblouissante du château fort, debout, sur la presqu'île d'Hercule,
+que les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas!
+disparaître depuis une dizaine d'années. Les feux obliques du
+soleil qui allaient frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la
+faisait éclater sur la mer comme une cuirasse. Elle semblait
+garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumière,
+cette baie de Garavan recourbée comme une faucille d'azur. Et
+puis, au fur et à mesure que nous avançâmes, son éclat s'éteignit.
+L'astre, derrière nous, s'était incliné vers la crête des monts;
+les promontoires, à l'occident, s'enveloppaient déjà, à l'approche
+du soir, de leur écharpe de pourpre, et le château n'était plus
+qu'une ombre menaçante et hostile quand nous en franchîmes le
+seuil.
+
+Sur les premières marches d'un étroit escalier qui conduisait à
+l'une des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C'était
+la femme d'Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la
+fiancée de Lammermoor n'était pas plus blanche, le jour où le
+jeune étranger aux yeux noirs la sauva d'un taureau impétueux;
+mais Lucie avait les yeux bleus, mais Lucie était blonde, ô
+Edith!... Ah! quand on veut faire figure romanesque dans un cadre
+moyenâgeux, figure de princesse incertaine, lointaine, plaintive
+et mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là, my lady! Et
+votre chevelure est plus noire que l'aile d'un corbeau. Cette
+couleur n'est point dans le genre angélique. Êtes-vous un ange,
+Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de
+vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces
+questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première
+fois, après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute
+votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre, j'ai suivi
+le regard noir de vos yeux qui s'est posé sur la fille du
+professeur Stangerson, et il avait un éclat dur qui faisait un
+contraste étrange avec le timbre amical de votre voix et le
+sourire nonchalant de votre bouche.
+
+La voix de cette jeune femme est d'un charme sûr; la grâce de
+toute sa personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux
+présentations dont Arthur Rance s'est naturellement chargé, elle
+répond de la façon la plus simple, la plus accueillante, la plus
+hospitalière. Rouletabille et moi tentons un effort poli pour
+conserver notre liberté; nous formulons la possibilité de gîter
+ailleurs qu'au château d'Hercule. Elle a une moue délicieuse,
+hausse les épaules d'un geste enfantin, déclare que nos chambres
+sont prêtes et parle d'autre chose.
+
+«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez
+voir!... Vous allez voir!... Oh! je vous montrerai la Louve une
+autre fois... C'est le seul coin triste d'ici! c'est lugubre!
+sombre et froid! ça fait peur! j'adore avoir peur!... Oh! monsieur
+Rouletabille, vous me raconterez, n'est-ce pas, des histoires qui
+me feront peur!...»
+
+Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche
+comme une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie,
+dans ce jardin d'Orient, entre cette vieille tour menaçante et les
+frêles arceaux fleuris d'une chapelle en ruine. La vaste cour que
+nous traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes
+grasses, d'herbes et de feuillages, de cactus et d'aloès, de
+lauriers-cerises, de roses sauvages et de marguerites, qu'on
+jurerait qu'un printemps éternel a élu domicile dans cette
+enceinte, jadis la baille du château où se réunissait toute la
+gent de guerre. Cette cour, de par l'aide des vents du ciel et de
+par la négligence des hommes, était devenue naturellement jardin,
+un beau jardin fou dans lequel on voit bien que la châtelaine a
+fait tailler le moins possible et qu'elle n'a point tenté de
+ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette
+verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse
+chose qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous
+les plus purs arceaux d'un gothique flamboyant, élevés sur les
+premières assises de la vieille chapelle romane; les piliers,
+habillés de plantes grimpantes, de géranium-lierre et de verveine,
+s'élancent de leur gaine parfumée et recourbent dans l'azur du
+ciel leur arc brisé, que rien ne semble plus soutenir. Il n'y a
+plus de toit à cette chapelle. Et elle n'a plus de murs... Il ne
+reste plus d'elle que ce morceau de dentelle de pierre qu'un
+miracle d'équilibre retient suspendu dans l'air du soir...
+
+Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe
+siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la
+Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la
+guerre, ni le canon, ni la tempête, n'a pu ébranler. Elle est
+telle encore qu'elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui
+s'emparèrent des îles Lérins et qui ne purent rien contre le
+château d'Hercule; telle qu'elle se montra à Salagéri et à ses
+corsaires génois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, même la
+Tour Carrée, même le Vieux Château, elle tint bon, isolée, ses
+défenseurs ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux
+autres défenses, jusqu'à l'arrivée des princes de Provence qui la
+délivrèrent. C'est là que Mrs. Edith a élu domicile.
+
+Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens,
+Arthur Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et
+à Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et
+M. Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même
+pensée habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui,
+lorsqu'ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons à
+une poterne.
+
+«C'est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son
+affectation d'enfantillage, la tour du jardinier. De cette
+poterne, on découvre tout le fort, tout le château, le côté nord
+et le côté sud. Voyez!...»
+
+Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses...
+
+«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous
+êtes bien sages...
+
+-- Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu'il n'y
+a qu'elle de gaie, ici.»
+
+Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle
+cour. Nous avons le vieux donjon en face de nous. L'aspect en est
+vraiment impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-
+on quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme
+cette tour occupe le coin le plus important de toute la
+fortification, on l'appelle encore la Tour du Coin... C'est le
+morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette
+agglomération d'ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que
+partout ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c'est encore le
+ciment romain qui les scelle... ce sont encore les pierres
+entassées par les colons de César.
+
+«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c'est la
+tour de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c'est le duc
+qui en a fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses
+du château pour résister à l'artillerie. Oh! je suis très
+savante... Le vieux Bob a fait de cette tour son cabinet d'études.
+C'est dommage, car nous aurions eu là une magnifique salle à
+manger... Mais je n'ai jamais rien su refuser au vieux Bob!... Le
+vieux Bob, ajoute-t-elle, c'est mon oncle... C'est lui qui veut
+que je l'appelle comme ça, depuis que j'ai été toute petite... Il
+n'est pas ici, en ce moment... Il est parti, il y a cinq jours,
+pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces
+anatomiques qu'il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles
+du Muséum d'histoire naturelle de Paris... Ah! voici une
+oubliette...»
+
+Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits,
+qu'elle appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel
+un eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme
+une femme à la fontaine.
+
+Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous
+comprenions mieux -- moi, du moins, car Rouletabille, de plus en
+plus indifférent à toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre
+-- la disposition du fort d'Hercule. Comme cette disposition est
+d'une importance capitale dans les incroyables événements qui vont
+se produire presque aussitôt notre arrivée aux Rochers Rouges, je
+vais mettre, tout d'abord, sous les yeux du lecteur le plan
+général du fort tel qu'il a été tracé plus tard par Rouletabille
+lui-même...
+
+Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la
+Mortola. Pour l'isoler complètement de la terre, ceux-ci n'avaient
+pas hésité à faire une île de cette presqu'île en coupant l'isthme
+minuscule qui la reliait au rivage.
+
+
+
+Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane,
+fortification sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les
+approches du pont-levis et des deux tours d'entrée. Cette
+barbacane n'avait point laissé de trace. Et l'isthme, dans la
+suite des siècles, avait retrouvé sa forme première; le pont-levis
+avait été enlevé; le fossé avait été comblé. Les murs du château
+d'Hercule épousaient la forme de la presqu'île, qui était celle
+d'un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et
+celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le
+creusaient, si bien qu'une petite barque eût pu s'y abriter par
+calme plat et quand elle ne craignait point que le ressac ne la
+projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette
+disposition était merveilleuse pour la défense qui n'avait guère,
+dans ces conditions, à craindre l'escalade, de quelque côté que ce
+fût.
+
+On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les
+deux tours A et A' reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient
+fort souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été
+un peu réparées par la suite et venaient d'être mises en état
+d'être habitées par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré
+les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A
+servait de logis aux concierges. Une petite porte s'ouvrait dans
+le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de
+se rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde
+porte de chêne bardée de fer, dont les deux vantaux étaient
+repliés depuis d'innombrables années contre le mur intérieur des
+deux tours, ne servait plus de rien tant on l'avait trouvée
+difficile à manier, et l'entrée du château n'était fermée que par
+une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à
+volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans
+le château. Comme je l'ai dit, passé cette entrée, on se trouvait
+dans une première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur
+d'enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs
+étaient loin d'avoir conservé leur hauteur première. Les courtines
+anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient
+remplacées par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on
+montait de l'intérieur de la baille par des rampes assez douces.
+Ces boulevards étaient encore couronnés d'un parapet percé de
+meurtrières pour les petites pièces. Car cette transformation
+avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où tout châtelain
+devait commencer à compter sérieusement avec l'artillerie. Quant
+aux tours B, B', B'' qui avaient longtemps encore conservé leur
+homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles on
+s'était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait
+été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de
+l'artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du
+parapet des boulevards et l'on en avait fait des sortes de demi-
+lunes. Cette opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors
+de la construction d'un château moderne, appelé encore Château
+Neuf bien qu'il fût en ruines, et cela pour déblayer la vue dudit
+château. Ce Château Neuf était placé en C C'.
+
+Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui
+aussi d'un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste,
+avaient mal poussé, brûlés par le vent et l'eau de mer. Quand on
+se penchait au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le
+tour de la propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait
+corps, roc qui, lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte
+que le château continuait à être aussi fermé que dans le temps où
+les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur
+des vieilles tours. La Louve avait été respectée, comme je l'ai
+dit, et il n'était point jusqu'à son échauguette, restaurée, bien
+entendu, qui ne dressât sa silhouette étrangement vieillotte au-
+dessus de l'azur méditerranéen. J'ai dit aussi les ruines de la
+chapelle. Les anciens communs W adossés au parapet entre B et B'
+avaient été transformés en écuries et cuisines.
+
+Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château
+d'Hercule. On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par
+la poterne H que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier
+et qui n'était, en somme, qu'un épais pavillon défendu autrefois
+par la tour B'' et par une autre tour, située en C, et qui avait
+entièrement disparu au moment de la construction du Château Neuf C
+C'. Un fossé et un mur partaient alors de B'' pour aboutir en I à
+la Tour de Charles le Téméraire, avançant, en C, en forme d'éperon
+au milieu de la baille et barrant entièrement toute la première
+cour qu'ils fermaient. Le fossé existait toujours, large et
+profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la longueur du
+Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. Une porte
+centrale en D, maintenant condamnée, s'ouvrait sur un pont qui
+avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les
+communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait
+été démoli ou s'était effondré, et, comme les fenêtres du château,
+très élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs
+épais barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la
+seconde cour était restée aussi impénétrable que lorsqu'elle était
+entièrement défendue par son mur d'enceinte, au moment où le
+Château Neuf n'existait pas.
+
+Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire,
+comme les anciens guides du pays l'appelaient encore, était un peu
+plus élevé que le niveau de la première. Le roc formait là une
+assise plus haute, naturel piédestal de cette colonne colossale,
+prodigieuse et noire, de ce Vieux Château, tout carré, tout droit,
+d'un seul bloc, allongeant son ombre formidable sur le flot clair.
+On ne pénétrait dans le Vieux Château F que par une petite porte
+K. Les anciens du pays ne l'appelaient jamais autrement que la
+Tour Carrée, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles
+le Téméraire. Un parapet semblable à celui qui fermait la première
+cour, reliait entre elles les tours B'', F et L, fermant également
+la seconde.
+
+Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-
+hauteur, remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de
+Charles le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques
+services dans la guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises
+de diamètre extérieurement et se composait d'une batterie basse
+dont le sol était placé à une toise en contrebas du niveau
+supérieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par
+une pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes
+portaient sur quatre gros piliers cylindriques. Sur cette chambre
+s'ouvraient trois énormes embrasures pour trois gros canons. C'est
+de cette salle octogone que Mrs. Edith eût voulu faire une vaste
+salle à manger, car, si elle était admirablement fraîche à cause
+de l'épaisseur des murs, qui était formidable, la lumière du
+rocher et l'éblouissante clarté de la mer pouvaient y pénétrer à
+volonté par ces embrasures-meurtrières qui avaient été agrandies
+en carré et formaient maintenant des fenêtres garnies, elles
+aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l'oncle de
+Mrs. Edith s'était emparé pour y travailler et y caser ses
+nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la
+châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes
+et des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin
+suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles
+sèches de palmiers, formait là un heureux abri. J'ai marqué, sur
+le plan, d'une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de
+bâtiments qui avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés,
+agencés et restaurés pour l'habitation immédiate.
+
+Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n'avait réparé en
+C', au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour
+les hôtes de passage. C'est là que Rouletabille et moi devions
+coucher; quant à M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la
+Tour Carrée dont nous aurons à parler d'une façon plus
+particulière.
+
+Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient
+réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au
+premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance.
+
+Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous
+fit traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets
+défoncés, aux murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un
+trumeau, une peinture écaillée, une tapisserie en loques,
+attestaient l'ancienne splendeur du Château Neuf né de la
+fantaisie d'un Mortola du grand siècle. En revanche, nos petites
+chambres ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles en
+avaient été nettoyées avec un soin qui me toucha. Propres et
+hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de clair, meublées
+sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup. J'ai dit
+que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon.
+
+Comme je faisais le noeud de ma cravate, j'appelai Rouletabille,
+lui demandant s'il était prêt. Je n'obtins aucune réponse. J'allai
+dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu'il en était déjà
+parti. Je me mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur
+la Cour de Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée
+seulement par son grand eucalyptus, dont, à cette heure, l'odeur
+forte montait jusqu'à moi. Au-dessus du parapet du boulevard,
+j'apercevais l'immense étendue des eaux silencieuses. La mer était
+devenue d'un bleu un peu sombre à la tombée du soir, et les ombres
+de la nuit étaient visibles à l'horizon de la côte italienne,
+s'accrochant déjà à la pointe d'Ospédaletti. Aucun bruit, aucun
+frisson, sur la terre et dans les cieux. Je n'avais observé encore
+un pareil silence et une pareille immobilité de la nature qu'à la
+minute qui précède les plus violents orages et le déchaînement de
+la foudre. Cependant, nous n'avions rien de tel à craindre, et la
+nuit s'annonçait, décidément, sereine...
+
+Mais quelle est cette ombre apparue? D'où vient ce spectre qui
+glisse sur les eaux? Debout, à l'avant d'une petite barque qu'un
+pêcheur fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j'ai
+reconnu la silhouette de Larsan! Qui s'y tromperait, qui tenterait
+de s'y tromper? Ah! il n'est que trop reconnaissable. Et si ceux
+devant lesquels il vient ce soir étaient disposés à douter que ce
+fût lui, il met une si menaçante coquetterie à s'exhiber dans
+toute sa figure d'autrefois, qu'il ne les renseignerait pas
+davantage en leur criant: «C'est moi!»
+
+Oh! oui, c'est lui! c'est lui! C'est le grand Fred. La barque,
+silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château
+fort. Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée,
+et puis elle dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi
+vers les carrières des Rochers Rouges[1]. Et l'homme est toujours
+debout, les bras croisés, la tête tournée vers la tour, apparition
+diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s'approche
+de lui par derrière, l'enveloppe de sa gaze légère et l'emporte.
+
+Maintenant, en baissant les yeux, j'aperçois deux ombres dans la
+Cour du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la
+petite porte de la Tour Carrée. L'une de ces ombres, la plus
+grande, retient l'autre et supplie. La plus petite voudrait
+s'échapper; on dirait qu'elle est prête à prendre son élan vers la
+mer. Et j'entends la voix de Mme Darzac qui dit:
+
+«Prenez garde! C'est un piège qu'il vous tend. Je vous défends de
+me quitter, ce soir!...»
+
+Et la voix de Rouletabille:
+
+«Il faudra bien qu'il aborde au rivage. Laissez-moi courir au
+rivage!
+
+-- Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde.
+
+-- Tout ce qu'il faudra.»
+
+Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée:
+
+«Je vous défends de toucher à cet homme!»
+
+Et je n'entends plus rien.
+
+Je suis descendu et j'ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la
+margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m'a pas répondu,
+comme il lui arrive quelquefois. Je m'en fus dans la baille, et
+là, je rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria
+de loin:
+
+«Eh bien! L'avez-vous vu?
+
+-- Oui, je l'ai vu, fis-je.
+
+-- Et elle, elle, savez-vous si elle l'a vu?
+
+-- Elle l'a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé!
+Quelle audace!»
+
+Robert Darzac en tremblait encore de l'avoir vu. Il me dit
+qu'aussitôt qu'il l'avait aperçu, il avait couru comme un fou au
+rivage, mais qu'il n'était pas arrivé à temps à la pointe de
+Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement.
+Mais déjà Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde,
+anxieux de l'état d'esprit dans lequel il allait la retrouver.
+Cependant, il revenait presque aussitôt, triste et abattu. La
+porte de son appartement était fermée. Sa femme désirait être
+seule un instant.
+
+«Et Rouletabille? demandai-je.
+
+-- Je ne l'ai pas vu!»
+
+Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui
+avait emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour
+détourner le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions
+sur le ménage Rance, auxquelles il finit par répondre.
+
+C'est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le
+procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie,
+et comment, un beau soir, il s'était trouvé dans un banquet de
+famille, à côté d'une jeune personne romanesque qui l'avait séduit
+immédiatement par un tour d'esprit littéraire qu'il avait rarement
+rencontré chez ses belles compatriotes. Elle n'avait rien de ce
+type alerte, désinvolte, indépendant et audacieux qui devait
+aboutir à la «fluffy-ruffles», si en honneur de nos jours. Un peu
+dédaigneuse, douce et mélancolique, d'une pâleur intéressante,
+elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes de Walter Scott,
+lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. Ah! certes,
+elle retardait, elle retardait d'une façon délicieuse. Comment
+cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement
+Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont
+là les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir
+amoureux, Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se
+griser abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise,
+laisser échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria
+soudain, et à haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le
+lendemain, Arthur Rance faisait faire officiellement ses excuses à
+Miss Edith, et jurait qu'il ne boirait plus que de l'eau: il
+devait tenir ce serment.
+
+Arthur Rance connaissait de longue date l'oncle, ce vieux brave
+homme de Munder, le vieux Bob, comme on l'avait surnommé à
+l'Université, un type extraordinaire qui était aussi célèbre par
+ses aventures d'explorateur que par ses découvertes de géologue.
+Il était doux comme un mouton, mais n'avait pas son pareil pour
+chasser le tigre des pampas. Il avait passé la moitié de son
+existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez les Patagons, à
+la recherche de l'homme tertiaire ou tout au moins de son
+squelette, non point de l'anthropopithèque ou de quelque autre
+pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien
+de l'homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos
+jours la planète, de l'homme, enfin, contemporain des prodigieux
+mammifères qui sont apparus sur le globe avant l'époque
+quaternaire. Il revenait généralement de ces expéditions avec
+quelques caisses de cailloux et un bagage respectable de tibias et
+de fémurs sur lesquels le monde savant bataillait, mais aussi avec
+une riche collection de «peaux de lapin», comme il disait, qui
+attestait que le vieux savant à lunettes savait encore se servir
+d'armes moins préhistoriques que la hache en silex ou le perçoir
+du troglodyte. Aussitôt de retour à Philadelphie, il reprenait
+possession de sa chaire, se courbait sur ses bouquins, sur ses
+cahiers et, maniaque comme un «rond-de-cuir», dictait son cours,
+s'amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches élèves
+les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais,
+mais qu'il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint
+son but -- qu'il visait -- on voyait apparaître au-dessus de son
+pupitre sa bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d'or,
+le large rire silencieux de sa bouche joviale.
+
+Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-
+même, qui avait été l'élève du vieux Bob, mais qui ne l'avait pas
+revu depuis de nombreuses années, quand il fit la connaissance de
+Miss Edith; et, si je les rapporte si complètement ici, c'est que,
+par une suite de circonstances fort naturelles, nous allons
+retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges.
+
+Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut
+présenté et où il se conduisit d'une façon aussi incohérente, ne
+s'était montrée peut-être si mélancolique que parce qu'elle venait
+de recevoir de fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis
+quatre ans, ne se décidait pas à revenir de chez les Patagons.
+Dans sa dernière lettre, il lui disait qu'il était bien malade et
+qu'il désespérait de la revoir avant de mourir. On pourrait être
+tenté de penser qu'une nièce au coeur tendre, dans ces conditions,
+eût pu s'abstenir de paraître à un banquet, si familial fût-il
+mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant
+reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était revenu de si loin,
+toujours si bien portant, qu'on ne lui tiendra certainement point
+rigueur de ce que sa tristesse ne l'eût point, ce soir-là, retenue
+à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une nouvelle
+lettre, elle décida de partir et d'aller rejoindre, toute seule,
+son oncle, au fond de l'Araucanie. Pendant ces trois mois, il
+s'était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été
+touchée des remords d'Arthur Rance et de sa persistance à ne plus
+boire que de l'eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes
+d'intempérance de ce gentleman n'avaient été prises qu'à la suite
+d'un désespoir d'amour, et cette circonstance lui avait plu par-
+dessus tout. Ce caractère romanesque dont j'ai parlé tout à
+l'heure devait servir rapidement les desseins d'Arthur Rance; et,
+au moment du départ de Miss Edith pour l'Araucanie, nul ne
+s'étonna de ce que l'ancien élève du vieux Bob accompagnât sa
+nièce. Si les fiançailles n'étaient pas encore officielles, c'est
+qu'elles n'attendaient pour le devenir que la bénédiction du
+géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à San-Luis
+l'excellent oncle. Il était d'une humeur charmante et d'une santé
+florissante. Rance, qui ne l'avait pas revu depuis si longtemps,
+eut le toupet de lui dire qu'il avait rajeuni, ce qui est le plus
+habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris
+qu'elle s'était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l'oncle
+fut remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage
+fut célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance
+décida d'y faire leur voyage de noces. Et c'est ainsi qu'ils
+trouvèrent, comme il sera conté tout à l'heure, une occasion
+scientifique de se fixer aux environs de Menton, non point en
+France, mais à cent mètres de la frontière, en Italie, devant les
+Rochers Rouges.
+
+La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de
+nous, nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de
+laquelle, ce soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes
+tous réunis, moins le vieux Bob, absent du fort d'Hercule,
+Mrs. Edith nous demanda si quelqu'un de nous avait aperçu une
+petite barque qui avait fait le tour du château et dans laquelle
+se trouvait un homme debout. L'attitude singulière de cet homme
+l'avait frappée. Comme personne ne lui répondit, elle reprit:
+
+«Oh! je saurai qui c'est, car je connais le marin qui conduisait
+la barque. C'est un grand ami du vieux Bob.
+
+-- Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?
+
+-- Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson.
+Les gens du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais
+vous répéter dans leur impossible patois, mais je me le suis fait
+traduire. Cela veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli
+nom, n'est-ce pas?»
+
+
+
+
+VII
+De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille
+pour défendre le fort d'Hercule contre une attaque ennemie.
+
+Rouletabille n'eut même point la politesse de demander
+l'explication de cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans
+les plus sombres réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château!
+Drôles de gens! Les grâces languissantes de Mrs. Edith ne
+suffirent point à nous galvaniser. Il y avait là deux nouveaux
+ménages, quatre amoureux qui auraient dû être la gaieté de
+l'heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus
+tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, même sur
+celui d'entre nous qui ne le savait point si proche.
+
+Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson,
+depuis qu'il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne
+pouvait se débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point
+m'avancer beaucoup, en prétendant que la première victime du drame
+du Glandier et la plus malheureuse de toutes était le professeur
+Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la science, l'amour
+du travail, et -- ruine plus affreuse que toutes les autres -- la
+religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle avait été
+pour lui l'objet d'un si constant orgueil. Il l'avait associée
+pendant tant d'années, vierge sublime, à sa recherche de
+l'inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de cette
+définitive volonté qu'elle avait eue de refuser sa beauté à
+quiconque eût pu l'éloigner de son père et de la science! Et,
+quand il en était encore à considérer avec extase un pareil
+sacrifice, il apprenait que, si sa fille refusait de se marier,
+c'est qu'elle l'était déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde
+avait décidé de tout avouer à son père et de lui confesser un
+passé qui devait, aux yeux du professeur déjà averti par le
+mystère du Glandier, éclairer le présent d'un éclat bien tragique,
+le jour où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui
+avait raconté le drame de son coeur et de sa jeunesse, le
+professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants son
+enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête
+adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait
+expié sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu'elle
+ne lui avait jamais été plus précieuse que depuis qu'il savait ce
+qu'elle avait souffert. Et elle s'en était allée un peu consolée.
+Mais lui, resté seul, se releva un autre homme... un homme seul,
+tout seul... l'homme seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa
+fille et ses dieux!
+
+Il l'avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui
+avait été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde
+s'efforçait-elle de réchauffer son père d'une tendresse plus
+ardente. Elle sentait bien qu'il ne lui appartenait plus, que son
+regard se détournait d'elle, que ses yeux vagues fixaient dans le
+passé une image qui n'était plus la sienne, mais qui l'avait été,
+hélas! Et que, s'ils revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c'était
+pour apercevoir à ses côtés, non point la figure respectée d'un
+honnête homme, mais la silhouette éternellement vivante,
+éternellement infâme, de l'autre! De celui qui avait été le
+premier mari, de celui qui lui avait volé sa fille!... Il ne
+travaillait plus!... Le grand secret de la Dissociation de la
+matière qu'il s'était promis d'apporter aux hommes retournerait au
+néant d'où, un instant, il l'avait tiré, et les hommes iraient,
+répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo
+nihil!
+
+Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel
+il nous était servi, cadre sombre, éclairé d'une lampe gothique,
+de vieux candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse
+garnis de tapisseries d'Orient et contre lesquels s'appuyaient de
+vieilles armoires datant de la première invasion sarrasine, et des
+sièges à la Dagobert.
+
+À tour de rôle, j'examinais les convives, et ainsi
+m'apparaissaient les causes particulières de la tristesse
+générale. M. et Mme Robert Darzac étaient à côté l'un de l'autre.
+La maîtresse de céans n'avait évidemment point voulu séparer des
+époux aussi neufs, dont l'union ne datait que de l'avant-veille.
+Des deux, je dois dire que le plus désolé était, sans contredit,
+notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme Darzac,
+elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques
+réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à
+ce propos, qu'après la scène à laquelle j'avais assisté du haut de
+ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m'attendais à voir
+celle-ci plus atterrée... quasi anéantie par cette vision
+menaçante d'un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire,
+je constatais une remarquable différence entre l'aspect effaré
+sous lequel elle nous était apparue précédemment à la gare, par
+exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid.
+On eût dit que cette apparition l'avait plutôt soulagée et quand
+je fis part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le
+jeune reporter fut de mon avis et m'expliqua cette apparente
+anomalie de la façon la plus simple. Mathilde ne devait rien tant
+redouter que de redevenir folle, et la certitude cruelle où elle
+était maintenant de ne pas avoir été victime de l'hallucination de
+son cerveau troublé avait certainement servi à lui rendre un peu
+de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan
+vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu'elle avait
+eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j'achevais
+ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à
+fait hantée par cette idée qu'elle redevenait folle! Rouletabille,
+me racontant cette entrevue, m'avoua qu'il n'avait pu lui rendre
+quelque tranquillité qu'en prenant le contre-pied de tout ce
+qu'avait fait Robert Darzac, c'est-à-dire en ne lui cachant point
+que ses yeux avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand
+elle sut que Robert Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité
+que par la crainte qu'elle n'en fût épouvantée et qu'il avait été
+le premier à télégraphier à Rouletabille de venir à leur secours,
+elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s'y méprendre à un
+sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait
+soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès
+de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant.
+Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au jeune
+homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par
+toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu'il
+repoussait, d'un mot, la folie qui rôdait toujours autour d'elle
+et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C'est dans
+ce moment qu'ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la
+fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils
+l'avaient d'abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis
+un cri de rage s'était échappé de la gorge angoissée de
+Rouletabille et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à
+l'homme! Nous avons vu comment Mathilde l'avait retenu,
+s'accrochant à lui jusque sur le parapet... Évidemment, c'était
+horrible, cette résurrection naturelle de Larsan, mais moins
+horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle d'un
+Larsan qui n'existerait que dans son cerveau malade!... Elle ne
+voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!
+
+À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants
+impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de
+M. Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle
+était pleine d'attention, le servant elle-même, avec un admirable
+et sérieux sourire, veillant à ce qu'il n'eût point la vue
+fatiguée par l'approche trop brusque d'une lumière. Robert la
+remerciait et semblait, je dois bien le constater, affreusement
+malheureux. Et j'étais bien obligé de me rappeler que le
+malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à
+Mme Darzac qu'avant d'être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel-
+Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois
+transatlantiques, devant les hommes.
+
+Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup
+affreux à un bonheur qui n'était encore qu'en expectative, il
+avait pleinement réussi!... Et, peut-être, en historien exact de
+l'événement, devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à
+l'honneur de Mathilde, que ce n'est point seulement l'état de
+désarroi où se trouvait son esprit à la suite de la réapparition
+de Larsan, qui l'incita à faire comprendre à Robert Darzac, le
+premier soir où ils se trouvèrent face à face -- enfin seuls! --
+dans l'appartement de la Tour Carrée, que cet appartement était
+assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce
+fut encore le sentiment du devoir, c'est-à-dire de ce qu'ils se
+devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la
+plus auguste des décisions! J'ai déjà dit que Mathilde Stangerson
+avait été très religieusement élevée, non point par son père qui
+était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les femmes et
+surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études auxquelles
+elle s'était livrée par la suite, aux côtés du professeur,
+n'avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s'était bien
+gardé d'influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l'esprit de sa
+fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable
+de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père,
+ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des
+Pasteur et des Newton. Et elle disait couramment que, s'il était
+prouvé que tout venait de rien, c'est-à-dire de l'éther
+impondérable, et retournait à ce rien, pour en ressortir
+éternellement, grâce à un système qui se rapprochait d'une façon
+singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait à
+prouver que ce rien, origine de tout, n'avait pas été créé par
+Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien,
+le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J'aurais peut-
+être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si
+elles n'avaient été d'un appoint certain dans les résolutions
+qu'elle eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les
+hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant Dieu était
+encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle
+était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l'assentiment
+de son confesseur, en veuve. Et voilà qu'elle n'était plus veuve,
+mais bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n'était
+point irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux
+attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective d'un sort meilleur
+qui serait arrangé comme il convient par la cour de Rome, à
+laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent,
+soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède,
+M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de
+la Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu'il n'en fallait
+peut-être point davantage pour expliquer l'irrémédiable mélancolie
+de Robert et les soins consolateurs de Mathilde.
+
+Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails,
+j'en soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de
+Mme Darzac, mes yeux s'en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-
+William Rance, et ma pensée déjà s'emparait d'un nouveau sujet
+d'observation, lorsque le maître d'hôtel vint nous annoncer que le
+concierge Bernier demandait à parler tout de suite à Rouletabille.
+Celui-ci se leva aussitôt, s'excusa, et sortit.
+
+«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»
+
+On se rappelle, en effet, que ces Bernier -- l'homme et la femme -
+- étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-
+Bois. J'ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment
+Rouletabille les avait fait remettre en liberté, alors qu'ils
+étaient accusés de complicité dans l'attentat du pavillon de la
+Chênaie. Leur reconnaissance pour le jeune reporter, à cette
+occasion, avait été des plus grandes, et Rouletabille avait pu,
+dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson répondit à
+mon interpellation en m'apprenant que tous ses domestiques avaient
+quitté le Glandier qu'il avait à jamais abandonné. Comme les Rance
+avaient besoin de concierges pour le fort d'Hercule, le professeur
+avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il
+n'avait jamais eu à se plaindre, en dehors d'une petite histoire
+de braconnage qui avait failli tourner si mal pour eux.
+Maintenant, ils logeaient dans l'une des tours de la poterne
+d'entrée dont ils avaient fait leur loge et d'où ils surveillaient
+le mouvement d'entrée et de sortie du fort d'Hercule.
+
+Rouletabille n'avait pas paru le moins du monde étonné quand le
+maître d'hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un
+mot: c'était donc, pensai-je, qu'il était déjà au fait de leur
+présence aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais -- sans en
+être stupéfait, du reste -- que Rouletabille avait sérieusement
+employé les quelques minutes pendant lesquelles je le croyais dans
+sa chambre et que j'avais consacrées, moi, à ma toilette ou à
+d'inutiles bavardages avec M. Darzac.
+
+Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se
+demandait si cette absence ne coïncidait point avec quelque
+événement important relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac
+était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait fâcheusement
+impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de
+manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire
+que Mr Arthur Rance et sa femme n'étaient point au courant de tous
+les malheurs de la fille du professeur Stangerson. On avait,
+naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage secret
+de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C'était là un
+secret de famille. Mais ils savaient mieux que n'importe qui --
+Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme
+parce que son mari le lui avait raconté -- avec quel acharnement
+le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait
+être un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s'expliquaient
+naturellement aux yeux d'Arthur Rance par une passion désordonnée,
+et il ne faut point s'étonner qu'un homme qui avait été si
+longtemps épris de Mathilde que le phrénologue américain n'eût
+point cherché à l'attitude de Larsan d'autre explication que celle
+d'un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs. Edith, je me
+rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du drame du
+Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait bien le
+dire son mari. Pour qu'elle pensât comme celui-ci, il eût fallu
+qu'elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui
+d'Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que
+j'observais à loisir, sans qu'elle s'en doutât, disait: «Mais,
+enfin! qu'a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des
+sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs
+d'hommes, pendant de si longues années?... Eh quoi! la voilà donc
+cette femme pour laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre,
+on s'enivre; et pour laquelle on se fait condamner, innocent?
+Qu'a-t-elle de plus que moi qui n'ai su que me faire platement
+épouser par un mari que je n'aurais jamais eu si elle ne l'avait
+pas repoussé? Oui, qu'a-t-elle? Elle n'a même plus la jeunesse! Et
+cependant, mon mari m'oublie pour la regarder encore!» Voilà ce
+que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari
+regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la
+langoureuse Mrs. Edith!
+
+Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de
+faire au lecteur. Il est bon qu'il sache les sentiments qui
+habitent le coeur de chacun, dans le moment que chacun va avoir un
+rôle à jouer dans l'étrange et inouï drame qui se prépare dans
+l'ombre, dans l'ombre qui enveloppe le fort d'Hercule. Et encore,
+je n'ai rien dit du vieux Bob, ni du prince Galitch, mais leur
+tour, n'en doutez point, viendra. C'est que j'ai pris comme règle,
+dans une affaire aussi considérable, de ne peindre choses et gens
+qu'au fur et à mesure de leur apparition au cours des événements.
+Ainsi le lecteur passera par toutes les alternatives, que
+quelques-uns de nous ont connues, d'angoisse et de paix, de
+mystère et de clarté, d'incompréhension et de compréhension! Tant
+mieux si la lumière définitive se fait dans l'esprit du lecteur
+avant l'heure où elle m'est apparue. Comme il disposera, ni plus
+ni moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera
+prouvé à lui-même qu'il jouit d'un cerveau digne du crâne de
+Rouletabille.
+
+Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et
+nous nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre
+pensée qui était des plus troubles. Mathilde s'enquit
+immédiatement de Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve,
+et je l'accompagnai jusqu'à l'entrée du fort. M. Darzac et
+Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris congé de nous.
+Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre
+comme nous arrivions sous la voûte. La nuit était claire, toute
+illuminée de lune. Cependant, on avait allumé des lanternes sous
+la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et nous
+entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui
+l'entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix,
+après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui
+halent les barques sur la jetée, à l'entrée des ports. Enfin, un
+grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une
+cloche. C'étaient les deux vantaux de l'énorme porte de fer qui
+venaient de se rejoindre pour la première fois, depuis plus de
+cent ans.
+
+Mrs. Edith s'étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et
+demanda ce qu'était devenue la grille qui faisait jusqu'alors
+fonction de porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle
+comprit qu'elle n'avait qu'à se taire, ce qui ne l'empêcha point
+de murmurer: «Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un
+siège?» Mais Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans
+la baille, et nous annonçait, en riant, que, si nous avions par
+hasard le désir d'aller faire un tour en ville, il fallait pour ce
+soir-là y renoncer, attendu que ses ordres étaient donnés et que
+nul ne pouvait plus sortir du château, ni y entrer. Le père
+Jacques, ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, était
+chargé par lui d'exécuter la consigne et chacun savait qu'il était
+impossible de séduire ce vieux serviteur. C'est ainsi que j'appris
+que le père Jacques, que j'avais connu au Glandier, avait
+accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de valet de
+chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de la
+Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille
+avait changé tout cela, et c'était le père Jacques, maintenant,
+qui avait pris la place des concierges dans la tour A.
+
+«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée.
+
+-- Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre
+d'entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour
+Carrée!... répondit Rouletabille.
+
+-- Mais la Tour Carrée n'a pas besoin de concierges! s'écria
+Mrs. Edith, dont l'ahurissement était sans bornes.
+
+-- C'est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter
+sans explication.
+
+Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu'il
+devait mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si
+l'on prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson,
+on ne pouvait guère y parvenir sans l'aide intelligente de
+Mrs. Edith. Enfin, il était bon que chacun, désormais, au fort
+d'Hercule, fût préparé à tout, autrement dit, ne fût surpris par
+rien!
+
+Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes
+à la poterne du jardinier. J'ai dit que cette poterne H commandait
+l'entrée de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu'à cet
+endroit le fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un
+pont-levis. Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que
+le lendemain il ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis!
+
+Dans le moment même, il s'occupait de faire fermer, par les gens
+du château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en
+attendant mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l'on
+avait sortis de la bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se
+barricadait et Rouletabille était seul maintenant à en rire tout
+haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par son mari, ne
+disait plus rien, se contentant de s'amuser in petto
+prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux
+château fort en place imprenable parce qu'ils redoutaient
+l'approche d'un homme, d'un seul homme!... C'est que Mrs. Edith ne
+connaissait point cet homme-là et qu'elle n'avait pas passé par le
+Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres -- et Arthur Rance
+lui-même était de ceux-là -- ils trouvaient tout naturel et
+absolument raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre
+l'inconnu, contre le mystère, contre l'invisible, contre ce on ne
+savait quoi qui rôdait dans la nuit, autour du fort d'Hercule!
+
+À cette poterne, Rouletabille n'avait placé personne, car il se
+réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il
+pouvait surveiller et la première et la seconde cour. C'était un
+point stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait
+parvenir du dehors jusqu'aux Darzac qu'en passant d'abord par le
+père Jacques, en A, par Rouletabille en H, et par le ménage
+Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carrée. Le jeune
+homme avait décidé que les veilleurs désignés ne se coucheraient
+pas. Comme nous passions près du puits de la Cour du Téméraire, je
+vis à la clarté de la lune qu'on avait dérangé la planche
+circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur la margelle, un seau
+attaché à une corde. Rouletabille m'expliqua qu'il avait voulu
+savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu'il y
+avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n'avait
+aucune relation avec l'élément salé. Il fit quelques pas alors
+avec Mme Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la
+Tour Carrée. M. Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec
+nous, ainsi qu'Arthur Rance. Quelques phrases d'excuses à
+l'adresse de Mrs. Edith firent comprendre à celle-ci qu'on la
+priait poliment de s'aller coucher, ce qu'elle fit d'une grâce
+assez nonchalante et en saluant Rouletabille d'un ironique:
+«Bonsoir, monsieur le capitaine!»
+
+Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna
+vers la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c'était une
+pièce fort obscure, basse de plafond, où l'on se trouvait
+merveilleusement blottis pour voir sans être vus. Là, Arthur
+Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi, dans la nuit, sans même
+avoir allumé une lanterne, nous tînmes notre premier conseil de
+guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner à cette
+réunion d'hommes effarés, réfugiés derrière les pierres de ce
+vieux château guerrier.
+
+«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille;
+personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne.
+Si l'on parvenait à franchir la première porte gardée par le père
+Jacques sans qu'il s'en aperçût, nous serions immédiatement
+avertis par l'avant-poste que j'ai établi au milieu même de la
+baille, dissimulé dans les ruines de la chapelle. Oui, j'ai placé
+là votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu'on
+m'a dit, qu'on peut être sûr de cet homme? Dites-moi, je vous
+prie, votre avis?...»
+
+J'écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.
+C'était vrai qu'il s'improvisait notre capitaine et voilà que,
+d'emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d'assurer la
+défense de la place. Certes! j'imagine qu'il n'avait point envie
+de la rendre, à n'importe quel prix, et qu'il était parfaitement
+disposé à se faire sauter en notre compagnie, plutôt que de
+capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que c'était là!
+Et, en vérité, il fallait être tout à fait brave pour entreprendre
+de défendre le fort d'Hercule contre Larsan, plus brave que s'il
+se fût agi de mille assiégeants, comme il arriva à l'un des comtes
+de la Mortola qui n'eût, pour débarrasser la place, qu'à faire
+donner grosses pièces, couleuvrines et bombardes et puis à charger
+l'ennemi déjà à moitié défait par le feu bien dirigé d'une
+artillerie qui était l'une des plus perfectionnées de l'époque.
+Mais là, aujourd'hui, qui avions-nous à combattre? Des ténèbres!
+Où était l'ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni
+viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre
+l'offensive, ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous
+restait qu'à nous garder, à nous enfermer, à veiller et à
+attendre!
+
+Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu'il répondait de
+son jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d'être
+couvert de ce côté, prit son temps pour nous expliquer d'abord
+d'une façon générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira
+trois ou quatre bouffées rapides et dit:
+
+«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s'être montré si
+insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme
+pour nous défier, s'en tiendra à cette manifestation platonique?
+Se contentera-t-il d'un succès moral qui aura porté le trouble, la
+terreur et le découragement dans une partie de la garnison? Et
+disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D'abord, parce
+que ce n'est point dans son caractère essentiellement combatif, et
+qui ne se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que
+rien ne le force à disparaître! Songez qu'il peut tout contre
+nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui, que nous défendre
+et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous
+n'avons, en effet, aucun secours à attendre du dehors. Et il le
+sait bien; c'est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui
+pouvons-nous appeler à notre aide?
+
+-- Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance,
+car il pensait bien que, si cette hypothèse n'avait pas été encore
+envisagée par Rouletabille, c'est qu'il devait y avoir quelque
+obscure raison à cela.
+
+Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n'était
+point non plus exempt de reproche. Et il dit, d'un ton glacé qui
+renseigna définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa
+proposition:
+
+«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n'ai point, à
+Versailles, sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer,
+aux Rochers Rouges, à la justice italienne.»
+
+Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l'ai dit, le premier
+mariage de la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer,
+comme nous, toute l'impossibilité où nous étions de révéler
+l'existence de Larsan sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie
+de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus
+redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués
+du procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour
+qu'il fût à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout
+d'intéresser à nouveau le public à ce que l'on avait appelé Le
+Mystère de Mademoiselle Stangerson.
+
+Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait
+par un de ces secrets terribles qui décident de l'honneur ou de la
+mort des gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre.
+
+Il s'inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot;
+mais ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance
+était prêt à combattre pour la cause de Mathilde comme un noble
+chevalier qui s'inquiète peu des raisons de la bataille, du moment
+qu'il meure pour sa belle. Du moins, j'interprétai ainsi son
+geste, persuadé que l'Américain, malgré son récent mariage, était
+loin d'avoir oublié son ancienne passion.
+
+M. Darzac dit:
+
+«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu'on le
+réduise à merci, soit qu'on passe avec lui un traité de paix, soit
+qu'on le tue!... Mais la première condition de sa disparition est
+le secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai
+l'interprète de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde
+pour que M. Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des
+coups de ce bandit!
+
+-- Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua
+Rouletabille. M. Stangerson ne saura rien!...»
+
+On s'occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce
+qu'on pouvait attendre d'eux. Heureusement, le père Jacques et les
+Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne
+s'étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à
+Mrs. Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y
+avait bien encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il
+avait accompagné son maître à Paris et ne devait revenir qu'avec
+lui.
+
+Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec
+Bernier qui se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et
+revint s'asseoir au milieu de nous.
+
+«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j'ai fait
+une reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de
+la porte Nord, d'une défense naturelle et sociale merveilleuse et
+qui remplace avantageusement l'ancienne barbacane du château. Nous
+avons là, à cinquante pas, du côté de l'Occident, les deux postes
+frontières des douaniers français et italiens dont l'inexorable
+vigilance peut nous être d'un grand secours. Le père Bernier est
+tout à fait bien avec ces braves gens et je suis allé avec lui les
+interroger. Le douanier italien ne parle que l'italien, mais le
+douanier français parle les deux langues, plus le jargon du pays,
+et c'est ce douanier (qui s'appelle, m'a dit Bernier, Michel) qui
+nous a servi de truchement général. Par son intermédiaire, nous
+avons appris que nos deux douaniers s'étaient intéressés à la
+manoeuvre insolite, autour de la presqu'île d'Hercule, de la
+petite barque de Tullio, surnommé Le Bourreau de la Mer. Le vieux
+Tullio est une des anciennes connaissances de nos douaniers. C'est
+le plus habile contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir,
+dans sa barque, un individu que les douaniers n'avaient jamais vu.
+La barque, Tullio et l'inconnu ont disparu du côté de la pointe de
+Garibaldi. J'y suis allé avec le père Bernier, et, pas plus que
+M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n'avons rien aperçu.
+Cependant Larsan a dû débarquer... J'en ai comme le pressentiment.
+Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a abordé
+près de la pointe de Garibaldi...
+
+-- Vous en êtes sûr? s'écria M. Darzac.
+
+-- À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.
+
+-- Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa
+proue dans le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber
+de son bord le réchaud à pommes de pin que j'ai retrouvé et que
+les douaniers ont reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer
+les eaux quand il pêche la pieuvre, par les nuits calmes.
+
+-- Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac... Il est
+aux Rochers Rouges!...
+
+-- En tout cas, si la barque l'a laissé aux Rochers Rouges, il
+n'en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des
+douaniers sont placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers
+Rouges en France, de telle sorte que nul n'y peut passer de jour
+ou de nuit sans en être aperçu. Vous savez, d'autre part, que les
+Rochers Rouges forment cul-de-sac et que le sentier s'arrête
+devant ces rochers, à trois cents mètres environ de la frontière.
+Le sentier passe entre les rochers et la mer. Les rochers sont à
+pic et constituent une falaise d'une soixantaine de mètres de
+hauteur.
+
+-- Certes! fit Arthur Rance, qui n'avait encore rien dit, et qui
+semblait très intrigué, il n'a pu escalader la falaise.
+
+-- Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans
+la falaise des poches profondes.
+
+-- Je l'ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné
+tout seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier.
+
+-- C'était imprudent, remarquai-je.
+
+-- C'était par prudence! corrigea Rouletabille. J'avais des choses
+à dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un
+tiers... Bref, je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les
+grottes, j'ai appelé Larsan.
+
+-- Vous l'avez appelé! s'écria Arthur Rance.
+
+-- Oui! je l'ai appelé dans la nuit commençante, j'ai agité mon
+mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc.
+Mais est-ce qu'il ne m'a point entendu? Est-ce qu'il n'a point vu
+mon drapeau?... Il n'a pas répondu.
+
+-- Il n'était peut-être plus là, hasardai-je.
+
+-- Je n'en sais rien!... J'ai entendu du bruit dans une grotte!...
+
+-- Et vous n'y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance.
+
+-- Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,
+n'est-ce pas? que ce n'est point parce que j'ai peur de lui...
+
+-- Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d'un même
+mouvement, et qu'on en finisse une bonne fois!
+
+-- Je crois, fit Arthur Rance, que nous n'avons jamais eu une
+meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui
+ce que nous voudrons, au fond des Rochers Rouges!»
+
+Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j'attendais ce
+qu'allait dire Rouletabille. D'un geste il les calma et les pria
+de se rasseoir...
+
+«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n'aurait pas agi
+autrement qu'il ne l'a fait, s'il avait voulu nous attirer ce soir
+dans les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il
+débarque presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous
+eût crié en passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux
+Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!...» qu'il n'aurait peut-
+être pas été plus explicite ni plus éloquent!
+
+-- Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui
+s'avoua, du reste, profondément touché par l'argument de
+Rouletabille... et il ne s'est pas montré. Il s'y cache, méditant
+quelque crime abominable pour cette nuit... Il faut le déloger de
+là.
+
+-- Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers
+Rouges n'a produit aucun résultat, parce que j'y suis allé seul...
+mais que nous y allions tous et nous pourrons trouver un résultat
+à notre retour...
+
+-- À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.
+
+-- Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous
+aurons laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la
+retrouverions peut-être plus!... Oh! ajouta-t-il, dans le silence
+général, ce n'est là qu'une hypothèse. En ce moment, il nous est
+défendu de raisonner autrement que par hypothèse...»
+
+Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait.
+Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une
+grosse bêtise, nous allions peut-être à un désastre...
+
+Rouletabille s'était levé, pensif.
+
+«Au fond, finit-il par dire, nous n'avions rien de mieux à faire
+pour cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire,
+car je veux que la place soit mise en état de défense absolue dès
+demain. J'ai fait fermer la porte de fer et je la fais garder par
+le père Jacques. J'ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle.
+J'ai rétabli ici un barrage, sous la poterne, le seul point
+vulnérable de la seconde enceinte et je garderai moi-même ce
+barrage. Le père Bernier veillera toute la nuit à la porte de la
+Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a de très bons yeux, et à
+laquelle j'ai fait encore donner une lunette marine, restera
+jusqu'au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair
+s'installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la
+terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il
+surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les
+boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se
+rendront dans la baille et devront se promener jusqu'à l'aurore,
+le premier sur le boulevard de l'Ouest, le second sur celui de
+l'Est, boulevards qui bornent la première cour du côté de la mer.
+Le service sera dur cette nuit, parce que nous ne sommes pas
+encore organisés. Demain nous dresserons un état de notre petite
+garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons disposer en
+toute sécurité. S'il y a des domestiques douteux, on les fera
+sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en
+cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils,
+revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de
+garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond
+pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n'y
+a point de mot de passe, c'est inutile. Pour passer, il suffira de
+crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n'y aura
+que nous qui aurons le droit de passer. Dès demain matin, je ferai
+dresser, à l'entrée intérieure de la porte Nord, la grille qui
+fermait jusqu'à ce soir son entrée extérieure, -- entrée qui est
+close, désormais, par la porte de fer; et, dans la journée, les
+fournisseurs ne pourront franchir la voûte au-delà de la grille:
+ils déposeront leur marchandise dans la petite loge de la tour où
+j'ai gîté le père Jacques. À sept heures, tous les soirs, la porte
+de fer sera fermée. Demain matin, également, Mr Arthur Rance
+donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons et
+charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun
+prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce
+monde sera également compté avant sept heures du soir, heure à
+laquelle devra avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard.
+Dans cette journée, les ouvriers devront entièrement achever leur
+travail, qui consistera à me fabriquer une porte pour ma poterne,
+à réparer une légère brèche du mur qui joint le Château Neuf à la
+Tour du Téméraire, et une autre petite brèche, qui se trouve
+située près de l'ancienne Tour Ronde de coin (B sur le plan) qui
+défend l'angle nord-ouest de la baille. Après quoi, je serai
+tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de quitter le
+château jusqu'à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je pourrai
+tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la
+recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux
+armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir...
+Moi, j'ai prêté mon revolver au père Bernier, qui se promènera
+devant la porte de l'appartement de Mme Darzac...»
+
+Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu
+un pareil langage dans la bouche de Rouletabille n'aurait point
+manqué de traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui
+l'écoutaient! Mais, je le répète, si celui-là avait vécu la nuit
+de la galerie inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il
+aurait fait comme moi: il eût chargé son revolver, et attendu le
+jour sans faire le malin!
+
+
+
+
+VIII
+Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer.
+
+Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous
+faisions les cent pas, le long des parapets, sous la lune,
+examinant attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant
+avec anxiété les moindres bruits de la nuit, la respiration de la
+mer, le vent du large qui commença à chanter vers trois heures du
+matin. Mrs. Edith, qui s'était levée, vint alors rejoindre
+Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m'appela, me donna la garde
+de la poterne et de Mrs. Edith et s'en fut faire une ronde.
+Mrs. Edith était de la plus charmante humeur du monde. Le sommeil
+lui avait fait du bien et elle semblait s'amuser follement de la
+figure blafarde qu'elle venait de trouver à son mari auquel elle
+avait porté un verre de whisky.
+
+«Oh! c'est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses
+petites mains. C'est très amusant!... Ce Larsan, comme je voudrais
+le connaître!...»
+
+Je ne pus m'empêcher de frissonner en entendant un pareil
+blasphème. Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne
+doutent de rien, et qui, dans leur inconscience, insultent au
+destin. Ah! la malheureuse, si elle s'était doutée!
+
+Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter
+d'affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque
+l'occasion s'en présente, je me permettrai de faire connaître au
+lecteur historiquement, si je puis me servir ici d'une expression
+qui rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont
+certains, à l'occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le
+Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l'existence en doute.
+Comme ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des
+hauteurs que quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j'estime
+qu'il est de mon devoir de préparer l'esprit du lecteur à admettre
+en fin de compte que je ne suis que le vulgaire rapporteur d'une
+affaire unique dans le monde, et que je n'invente rien. Au
+surplus, Rouletabille, dans le cas où j'aurais la sotte prétention
+d'ajouter à une aussi prodigieuse et naturelle histoire quelque
+ornement imaginaire, s'y opposerait et me dirait mon fait, raide
+comme balle. Des intérêts trop considérables sont en jeu et le
+fait d'une telle publication doit entraîner de trop redoutables
+conséquences pour que je ne m'astreigne point à une narration
+sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux qui
+pourraient croire à quelque roman policier -- l'abominable mot a
+été prononcé -- au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et
+André Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre
+là d'admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont,
+certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne
+faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises
+Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l'élégant bandit avait
+donné une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n'avons
+qu'à ouvrir la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes
+rendus des grands quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné
+par la Cour d'assises de la Seine à dix ans de travaux forcés,
+pour être renseignés sur le type. Alors, on comprendra qu'il n'y a
+plus rien à inventer sur un homme quand on peut raconter une
+pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant désormais «son
+genre», c'est-à-dire sa façon d'opérer et son audace sans seconde,
+se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre
+Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis.
+
+M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes
+criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à
+Ballmeyer.
+
+Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n'est point arrivé à
+l'escroquerie, comme tant d'autres, après avoir parcouru les dures
+étapes de la misère. Fils d'un riche commissionnaire de la rue
+Molay, il aurait pu rêver d'autres destinées; mais sa vocation,
+c'était la mainmise sur l'argent d'autrui. Tout jeune, il se
+destina à l'escroquerie comme d'autres se destinent à l'École des
+Mines. Son début fut un coup de génie. L'histoire est incroyable -
+- Ballmeyer subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de
+son père, puis prenant le train pour Lyon, avec l'argent volé, et
+écrivant à l'auteur de ses jours:
+
+«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon
+fils, commis des postes, a, pour payer une dette de jeu,
+soustrait, dans le bureau ambulant, une lettre à votre adresse.
+J'ai réuni la famille; d'ici à quelques jours nous pourrons
+parfaire la somme nécessaire au remboursement. Vous êtes père:
+ayez pitié d'un père! Ne brisez pas tout un passé d'honneur!»
+
+M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore
+le premier acompte ou plutôt il ne l'attend plus, le procès lui
+ayant appris, après dix années, quel était le vrai coupable.
+
+Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la
+nature tous les attributs qui constituent l'escroc de race: une
+prodigieuse variété d'esprit, le don de persuader les naïfs, le
+souci de la mise en scène et du détail, le génie du
+travestissement, la précaution infinie, à ce point qu'il faisait
+marquer son linge à des initiales appropriées toutes les fois
+qu'il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractérise
+surtout, c'est, en dehors d'aptitudes étonnantes pour l'évasion,
+une coquetterie de fraude, d'ironie, de défi à la justice; c'est
+le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus
+coupables, sachant combien le magistrat s'attarde par tempérament
+aux fausses pistes.
+
+Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de
+sa vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il
+accuse le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille
+francs au préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce
+au juge d'instruction M. Furet comme s'étant volé lui-même.
+
+L'affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes
+judiciaires, sous cette rubrique désormais classique: «le coup du
+téléphone». La science appliquée à l'escroquerie n'a encore rien
+donné de mieux.
+
+Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling
+dans le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires,
+rue Poissonnière, qui l'ont laissé s'installer dans leurs bureaux.
+
+Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et,
+contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à
+M. Cohen, banquier, s'il serait disposé à escompter la traite.
+M. Cohen répond affirmativement et, dix minutes plus tard,
+Ballmeyer, après avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un
+contre-ordre ou des demandes d'explications, fait toucher l'argent
+par un compère, un nommé Rivard, qu'il a connu naguère aux
+bataillons d'Afrique, où de fâcheuses histoires de régiment les
+avaient fait expédier l'un et l'autre.
+
+Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer
+Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-
+même!...
+
+Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le
+juge d'instruction chargé de l'affaire.
+
+«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis
+désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice.
+C'est une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous
+avez eu besoin de quarante mille francs pour liquider une petite
+dette au salon des courses, et vous les avez fait payer à votre
+maison. C'est vous qui avez téléphoné.
+
+-- Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.
+
+-- Avouez donc, vous savez bien qu'on a reconnu votre voix.»
+
+Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours
+et la police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que
+M. Cruppi, alors avocat général, aujourd'hui ministre du Commerce,
+dut présenter à M. Furet les excuses de la justice. Quant à
+Rivard, il était condamné par contumace à vingt ans de travaux
+forcés!
+
+On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En
+vérité, à ce moment-là, avant de s'adonner au drame, il jouait la
+comédie, et quelle comédie! Il faut connaître tout au long
+l'histoire d'une de ses évasions. Rien de plus prodigieusement
+comique que l'aventure de ce prisonnier rédigeant un long mémoire
+insipide, uniquement pour pouvoir l'étaler sur la table du juge,
+M. Villers, et, en bouleversant les imprimés, jeter un coup d'oeil
+sur la formule des ordres de mises en liberté.
+
+Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans
+laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le
+directeur de la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté
+sur-le-champ. Mais il manquait au papier le timbre du juge.
+
+Ballmeyer ne s'embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain
+à l'instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de
+son innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec
+le cachet déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l'encrier
+sur le pantalon bleu du garde qui l'accompagnait.
+
+Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du
+greffier, qui compatissaient à son malheur, épongeait tristement
+son «numéro un», Ballmeyer profitait de l'inattention générale
+pour appliquer un fort coup de tampon sur l'ordre de mise en
+liberté et se confondait à son tour en excuses.
+
+Le tour était joué. L'escroc sortit en jetant négligemment le
+papier signé et timbré aux gardes de la souricière.
+
+«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses
+papiers! Me prend-il pour son domestique?»
+
+Les gardes ramassèrent précieusement l'imprimé, et le brigadier de
+service le fit porter à son adresse, à Mazas. C'était l'ordre de
+mettre sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même,
+Ballmeyer était libre.
+
+C'était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s'était
+échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du
+poivre au garde qui l'amenait au dépôt, et le soir même il
+assistait, cravaté de blanc, à une première de la Comédie-
+Française. Déjà, à l'époque où il avait été condamné par le
+conseil de guerre à cinq ans de travaux publics pour avoir volé la
+caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en
+se faisant enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de
+rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si bien conçu.
+
+... Mais on n'en finirait point s'il fallait raconter ici les
+étonnantes aventures du premier Ballmeyer.
+
+Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d'Erlon, comte de
+Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant
+la mode, il parcourt les plages et les villes d'eaux: Biarritz,
+Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu'à dix mille francs
+dans sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses
+sourires; car cet escroc émérite est doublé d'un séducteur. Au
+régiment, il avait fait la conquête, platonique heureusement, de
+la fille de son colonel!... Connaissez-vous le «type» maintenant?
+
+Eh bien, c'est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!
+
+Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur
+la personnalité du célèbre bandit. Elle m'écoutait dans un silence
+qui finit par m'impressionner et alors, me penchant sur elle, je
+m'aperçus qu'elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me
+donner une grande idée de cette petite personne. Mais, comme elle
+me permit de la contempler à loisir, il en résulta au contraire
+pour moi des sentiments que je voulus plus tard en vain chasser de
+mon coeur.
+
+La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai
+avec un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne
+me permit de m'aller coucher qu'à huit heures du matin quand il
+eut réglé son service de jour. Il était déjà au milieu des
+ouvriers qu'il avait fait venir et qui travaillaient activement à
+la réparation de la brèche de la tour B. Les travaux furent menés
+si judicieusement et si promptement que le château fort d'Hercule
+se trouva le soir même aussi hermétiquement clos dans la nature,
+avec toutes ses enceintes, qu'il l'est linéairement parlant sur le
+papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-là, Rouletabille
+commençait déjà à dessiner sur son calepin le plan que j'ai soumis
+au lecteur, et il me disait, cependant que, fatigué de ma nuit, je
+faisais des efforts ridicules pour ne point fermer les yeux:
+
+«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me
+fortifie pour me défendre. Eh bien, ce n'est là qu'une pauvre
+partie de la vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner.
+Et, si je bouche des brèches, c'est moins pour que Larsan ne
+puisse s'y introduire que pour épargner à ma raison l'occasion
+d'une «fuite»! Par exemple, je ne pourrais raisonner dans une
+forêt! Comment voulez-vous raisonner dans une forêt? La raison
+fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un château fort
+bien clos! Mon ami, c'est comme dans un coffre-fort bien fermé: si
+vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que
+votre raison s'y retrouve!
+
+-- Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que
+votre raison s'y retrouve!...
+
+-- Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car
+vous dormez tout debout.
+
+
+
+
+IX
+Arrivée inattendue du «vieux Bob».
+
+Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin,
+cependant que la voix de la mère Bernier me transmettait l'ordre
+de Rouletabille de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La
+rade était d'une splendeur sans pareille et la mer d'une
+transparence telle que la lumière du soleil la traversait comme
+elle eût fait d'une glace sans tain, de telle sorte qu'on
+apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond
+maritime, comme si l'élément aquatique eût cessé de les recouvrir.
+La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde
+pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches
+et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit. La
+presqu'île d'Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux,
+et les vieilles pierres du château embaumaient.
+
+Jamais la nature ne m'était apparue plus douce, plus accueillante,
+plus aimante, ni surtout plus digne d'être aimée. L'air serein, la
+rive nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce
+tableau auquel mes sens d'homme du Nord étaient peu accoutumés
+évoquait des idées de caresses. C'est alors que je vis un homme
+qui frappait la mer. Oh! il la frappait à tour de bras! J'en
+aurais pleuré, si j'avais été poète. Le misérable paraissait agité
+d'une rage affreuse. Je ne pouvais me rendre compte de ce qui
+avait excité sa fureur contre cette onde tranquille; mais celle-ci
+devait évidemment lui avoir donné quelque motif sérieux de
+mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il s'était armé d'un
+énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu'un enfant
+craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait à la
+mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui
+provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au
+rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l'on
+redoute de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci
+laissaient faire sans protester. Qu'est-ce qui pouvait ainsi
+exciter cet homme sauvage? Peut-être bien le calme même de la mer
+qui, après avoir été un moment troublée par l'insulte de ce fou,
+reprenait son visage immobile.
+
+Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui
+m'annonçait que l'on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une
+tenue de plâtrier, tous ses habits attestant qu'il s'était promené
+dans des maçonneries trop fraîches. D'une main il s'appuyait sur
+un mètre et son autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui
+demandai s'il avait aperçu l'homme qui battait les eaux. Il me
+répondit que c'était Tullio qui travaillait de son état à chasser
+le poisson dans les filets, en lui faisant peur. C'est alors que
+je compris pourquoi, dans le pays, on appelait Tullio «le Bourreau
+de la Mer».
+
+Rouletabille m'apprit encore par la même occasion qu'ayant
+interrogé Tullio, ce matin, sur l'homme qu'il avait conduit dans
+sa barque la veille au soir et à qui il avait fait faire le tour
+de la presqu'île d'Hercule, Tullio lui avait répondu qu'il ne
+connaissait point cet homme, que c'était un original qu'il avait
+embarqué à Menton et qui lui avait donné cinq francs pour qu'il le
+débarquât à la pointe des Rochers Rouges.
+
+Je m'habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m'apprit que
+nous allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s'agissait du
+vieux Bob. On l'attendit pour se mettre à table et puis, comme il
+n'arrivait point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre
+fleuri de la terrasse ronde du Téméraire.
+
+Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant
+des Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses
+et poissons de roches de tout le littoral, arrosée d'un petit
+«vino del paese» et servie dans la lumière et la gaieté des
+choses, contribua au moins autant que toutes les précautions de
+Rouletabille à nous rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan
+nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux éclatants
+qu'à la pâle lueur de la lune et des étoiles! Ah! que la nature
+humaine est oublieuse et facilement impressionnable! J'ai honte de
+le dire: nous étions très fiers -- oh! tout à fait fiers (du moins
+je parle pour moi et pour Arthur Rance et aussi naturellement pour
+Mrs. Edith, dont la nature romanesque et mélancolique était
+superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de notre
+garde armée sur les boulevards de la citadelle... quand le vieux
+Bob fit son apparition. Et -- disons-le, disons-le -- ce n'est
+point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus
+moroses. J'ai rarement aperçu quelqu'un de plus comique que le
+vieux Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d'un printemps
+du midi, avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire,
+son gilet noir, son pantalon noir, ses lunettes noires, ses
+cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons bien ri
+sous la tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le vieux
+Bob rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaieté même.
+
+Que faisait ce vieux savant au château d'Hercule? Le moment est
+peut-être venu de le dire. Comment s'était-il résolu à quitter ses
+collections d'Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son
+musée de Philadelphie? Voilà. On n'a pas oublié que Mr Arthur
+Rance était déjà considéré dans sa patrie comme un phrénologue
+d'avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson
+l'éloigna tout à coup de l'étude qu'il prit en dégoût. Après son
+mariage avec Miss Edith, celle-ci l'y poussant, il sentit qu'il se
+remettrait avec plaisir à la science de Gall et de Lavater. Or,
+dans le moment même qu'ils visitaient la Côte d'Azur, l'automne
+qui précéda les événements actuels, on faisait grand bruit autour
+des découvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers
+Rouges, dénommés encore, dans le patois mentonais, Baoussé-Roussé.
+Depuis de longues années, depuis 1874, les géologues et tous ceux
+qui s'occupent d'études préhistoriques avaient été extrêmement
+intéressés par les débris humains trouvés dans les cavernes et les
+grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière, Girardin,
+Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su
+intéresser l'Institut et le ministère de l'Instruction publique à
+leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles
+attestaient, à ne pouvoir s'y méprendre, que les premiers hommes
+avaient vécu en cet endroit avant l'époque glaciaire. Sans doute
+la preuve de l'existence de l'homme à l'époque quaternaire était
+faite depuis longtemps; mais, cette époque mesurant, d'après
+certains, deux cent mille ans, il était intéressant de fixer cette
+existence dans une étape déterminée de ces deux cent mille années.
+On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on allait de surprise
+en surprise. Cependant, la plus belle des grottes, la Barma
+Grande, comme on l'appelait dans le pays, était restée intacte,
+car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le
+restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo
+venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la
+rumeur publique (car l'événement avait dépassé les bornes du monde
+scientifique) répandait le bruit qu'il venait de trouver dans la
+Barma Grande d'extraordinaires ossements humains, des squelettes
+très bien conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des
+mammouths du début de l'époque quaternaire ou même de la fin de
+l'époque tertiaire!
+
+Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son
+mari passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme
+on dit en termes scientifiques, datant de deux cent mille ans,
+fouillant lui-même l'humus de la Barma Grande et mesurant les
+crânes de nos ancêtres, sa jeune femme prenait un inlassable
+plaisir à s'accouder non loin de là, aux créneaux moyenâgeux d'un
+vieux château fort qui dressait sa massive silhouette sur une
+petite presqu'île, reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres
+écroulées de la falaise. Les légendes les plus romanesques se
+rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises; et il
+semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa terrasse,
+sur le plus beau décor du monde, qu'elle était une de ces nobles
+demoiselles de l'ancien temps, dont elle avait tant aimé les
+cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le
+château était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur
+Rance l'acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit
+venir les maçons et les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois,
+de transformer cette antique bâtisse en un délicieux nid
+d'amoureux pour une jeune personne qui se souvient de La Dame du
+lac et de La Fiancée de Lammermoor.
+
+Quand Arthur Rance s'était trouvé en face du dernier squelette
+découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l'Elephas
+antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été
+transporté d'enthousiasme, et son premier soin avait été de
+télégraphier au vieux Bob que l'on avait peut-être enfin découvert
+à quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu'il cherchait, au prix
+de mille périls, depuis tant d'années, au fond de la Patagonie.
+Mais son télégramme ne parvint pas à destination, car le vieux
+Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau ménage dans quelques
+mois avait déjà pris le bateau pour l'Europe. Évidemment, la
+renommée l'avait déjà renseigné sur les trésors des Baoussé-
+Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et
+arrivait à Menton où il s'installait en compagnie d'Arthur Rance
+et de sa nièce dans le fort d'Hercule, qu'il remplit aussitôt des
+éclats de sa gaieté.
+
+La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c'est
+là, sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le
+vieux Bob a une âme d'enfant; et il est coquet comme une vieille
+femme, c'est-à-dire que sa coquetterie change rarement d'objet et
+qu'ayant, une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de
+préférence correct (redingote noire, gilet noir, pantalon noir,
+cheveux blancs, joues roses), elle s'attache uniquement à en
+perpétuer l'impressionnante harmonie. C'est dans cet uniforme
+professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et qu'il
+fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, à la recherche
+des derniers ossements de l'Elephas antiquus.
+
+Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et
+puis il se reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de
+l'un à l'autre de ses favoris poivre et sel qu'il avait
+soigneusement taillés en triangles. Le vieux Bob exultait et nous
+en apprîmes bientôt la raison. Il rapportait de sa visite au
+Muséum de Paris la certitude que le squelette de la Barma Grande
+n'était point plus ancien que celui qu'il avait rapporté de sa
+dernière expédition à la Terre de Feu. Tout l'Institut était de
+cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que
+l'os à moelle de l'Elephas que le vieux Bob avait apporté à Paris,
+et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après
+lui avoir affirmé qu'il l'avait trouvé dans la même couche de
+terrain que le fameux squelette, -- que cet os à moelle, disons-
+nous, appartenait à un Elephas antiquus du milieu de la période
+quaternaire. Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mépris le
+vieux Bob parlait de ce milieu de la période quaternaire! À cette
+idée d'un os à moelle du milieu de la période quaternaire, il
+éclatait de rire comme si on lui avait conté une bonne farce! Est-
+ce qu'à notre époque un savant, un véritable savant, digne en
+vérité de ce nom de savant, pouvait encore s'intéresser à un
+squelette du milieu de la période quaternaire! Le sien -- son
+squelette, ou tout au moins celui qu'il avait rapporté de la terre
+de feu -- datait du commencement de cette période, par conséquent
+était plus vieux de cent mille ans... vous entendez: cent mille
+ans! Et il en était sûr, à cause de cette omoplate ayant appartenu
+à l'ours des cavernes, omoplate qu'il avait trouvée, lui, le vieux
+Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il disait: mon
+propre squelette, ne faisant plus de différence, dans son
+enthousiasme, entre son squelette vivant qu'il habillait tous les
+jours de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon
+noir, de ses cheveux blancs, de ses joues roses, et le squelette
+préhistorique de la Terre de Feu).
+
+«Ainsi, mon squelette date de l'ours des cavernes!... Mais celui
+des Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de
+l'époque du mammouth... et encore! non, non!... du rhinocéros à
+narines cloisonnées! Ainsi!... On n'a plus rien à découvrir,
+mesdames et messieurs, dans la période du rhinocéros à narines
+cloisonnées!... Je vous le jure, foi de vieux Bob!... Mon
+squelette à moi vient de l'époque chelléenne, comme vous dites en
+France... Pourquoi riez-vous, espèces d'ânes!... Tandis que je ne
+suis même point sûr que l'Elephas antiquus des Rochers Rouges date
+de l'époque moustérienne! Et pourquoi pas de l'époque solutréenne?
+Ou encore, ou encore! De l'époque magdalénienne!... Non! non! c'en
+est trop! Un Elephas antiquus de l'époque magdalénienne, ça n'est
+pas possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra
+malade! Ah! j'en mourrai de joie... pauvres Baoussé-Roussé!»
+
+Mrs. Edith eut la cruauté d'interrompre la jubilation du vieux Bob
+en lui annonçant que le prince Galitch, qui s'était rendu
+acquéreur de la grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges,
+devait avoir fait une découverte tout à fait sensationnelle, car
+elle l'avait vu, le lendemain même du départ du vieux Bob pour
+Paris, passer devant le fort d'Hercule, emportant sous son bras
+une petite caisse qu'il lui avait montrée en lui disant: «Voyez-
+vous, mistress Rance, j'ai là un trésor! Oh! un véritable trésor!»
+Elle avait demandé ce que c'était que ce trésor, mais l'autre
+l'avait agacée, disant qu'il voulait en faire la surprise au vieux
+Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avoué qu'il
+venait de découvrir «le plus vieux crâne de l'humanité»!
+
+Mrs. Edith n'avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la
+gaieté du vieux Bob s'écroula; une fureur souveraine se répandit
+sur ses traits ravagés et il cria:
+
+«Ça n'est pas vrai!... Le plus vieux crâne de l'humanité, il est
+au vieux Bob! C'est le crâne du vieux Bob!»
+
+Et il hurla:
+
+«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!... ici!...»
+
+Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec
+le bagage du vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et
+apporta la malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son
+trousseau de clefs, se jeta à genoux et ouvrit la caisse. De cette
+caisse, qui contenait des effets et du linge pliés avec beaucoup
+d'ordre, il sortit un carton à chapeau et, de ce carton à chapeau,
+il sortit un crâne qu'il déposa au milieu de la table, parmi nos
+tasses à café.
+
+«Le plus vieux crâne de l'humanité, dit-il, le voilà!... C'est le
+crâne du vieux Bob!... Regardez-le!... C'est lui! Le vieux Bob ne
+sort jamais sans son crâne!...»
+
+Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses
+lèvres épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez
+bien vous représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le
+français et le prononçait mi à l'anglaise, mi à l'espagnole -- il
+parlait parfaitement l'espagnol -- vous voyez et vous entendez la
+scène! Rouletabille et moi, nous n'en pouvions plus et nous nous
+tenions les côtes de rire. D'autant mieux que, dans ses discours,
+le vieux Bob s'interrompait lui-même de rire pour nous demander
+quel était l'objet de notre gaieté. Sa colère eut auprès de nous
+plus de succès encore, et il n'est pas jusqu'à Mme Darzac qui ne
+s'essuyât les yeux, parce que, en vérité, le vieux Bob était drôle
+à faire pleurer avec son plus vieux crâne de l'humanité. Je pus
+constater à cette heure où nous prenions le café qu'un crâne de
+deux cent mille ans n'est point effrayant à voir, surtout si,
+comme celui-là, il a toutes ses dents.
+
+Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la
+main droite et, l'index de la main gauche appuyé au front de
+l'ancêtre:
+
+«Lorsqu'on regarde le crâne par le haut, on note une forme
+pentagonale très nette, qui est due au développement notable des
+bosses pariétales et à la saillie de l'écaille de l'occipital! La
+grande largeur de la face tient au développement exagéré des
+accords zygomatiques!... Tandis que, dans la tête des troglodytes
+des Baoussé-Roussé, qu'est-ce que j'aperçois?...»
+
+Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là,
+dans la tête des troglodytes, car je ne l'écoutais plus, mais je
+le regardais. Et je n'avais plus envie de rire du tout. Le vieux
+Bob me parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot,
+avec sa gaieté en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le
+quittai plus des yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient!
+Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui
+ne me quittait plus jamais complètement m'embrasa la cervelle;
+j'allais peut-être parler quand un bras se glissa sous le mien, et
+je fus entraîné par Rouletabille.
+
+«Qu'avez-vous, Sainclair?... me demanda, sur un ton affectueux, le
+jeune homme.
+
+-- Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous
+moqueriez encore de moi...»
+
+Il ne me répondit pas tout d'abord et m'entraîna vers le boulevard
+de l'Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions
+seuls, et me dit:
+
+«Non, Sainclair, non... Je ne me moquerai point de vous... Car
+vous êtes dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S'il
+n'y était point tout à l'heure, il y est peut-être maintenant...
+Ah! il est plus fort que les pierres!... Il est plus fort que
+tout!... Je le redoute moins dehors que dedans!... Et je serais
+bien heureux que ces pierres que j'ai appelées à mon secours pour
+l'empêcher d'entrer m'aident à le retenir... Car, Sainclair, JE LE
+SENS ICI!»
+
+Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose
+singulière, j'avais cette impression... Je sentais sur moi les
+yeux de Larsan... Je l'entendais respirer... Quand cette sensation
+avait-elle commencé? Je n'aurais pu le dire... Mais il me semblait
+qu'elle m'était venue avec le vieux Bob.
+
+Je dis à Rouletabille, avec inquiétude:
+
+«Le vieux Bob?»
+
+Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit:
+
+«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main
+droite et demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous
+serez répondu, ne soyez pas trop rassuré, car il vous aura peut-
+être menti et il sera déjà dans votre peau que vous n'en saurez
+rien encore!»
+
+Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l'Ouest.
+C'est là que le père Jacques vint me trouver. Il m'apportait une
+dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine.
+Comme nous tous, il avait cependant passé une nuit blanche; mais
+il m'expliqua que le plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse
+le rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les
+motifs de la veille étrange qu'on lui avait imposée et le pourquoi
+de tous les événements qui se poursuivaient au château depuis
+l'arrivée de Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui
+avaient été prises pour en défendre l'entrée à tout étranger. Il
+ajouta même que, si cet affreux Larsan n'était point mort, il
+serait porté à croire qu'on redoutait son retour. Je lui répondis
+que ce n'était point le moment de raisonner et que, s'il était un
+brave homme, il devait, comme tous les autres serviteurs, observer
+la consigne en soldat, sans essayer d'y rien comprendre ni surtout
+de la discuter. Il me salua et s'éloigna en hochant la tête. Cet
+homme était évidemment très intrigué et il ne me déplaisait point
+que, puisqu'il avait la surveillance de la porte Nord, il songeât
+à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; il ne
+l'avait pas oublié. Il s'en tiendrait mieux sur ses gardes.
+
+Je ne me pressais point d'ouvrir cette dépêche que le père Jacques
+m'avait apportée et j'avais tort, car elle me parut
+extraordinairement intéressante dès le premier coup d'oeil que j'y
+portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prière, m'avait déjà
+renseigné sur Brignolles m'apprenait que ledit Brignolles avait
+quitté Paris la veille au soir pour le midi. Il avait pris le
+train de dix heures trente-cinq minutes du soir. Mon ami me disait
+qu'il avait des raisons de croire que Brignolles avait pris un
+billet pour Nice.
+
+Qu'est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C'est une question
+que je me posai et que, dans un sot accès d'amour-propre, que j'ai
+bien regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci
+s'était si bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la
+première dépêche m'annonçant que Brignolles n'avait point quitté
+Paris, que je résolus de ne point lui faire part de celle qui
+m'affirmait son départ. Puisque Brignolles avait si peu
+d'importance pour lui, je n'aurais garde de «l'excéder» avec
+Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout seul! Si bien
+que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis
+Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en
+train de consolider avec des barres de fer la lourde planche de
+chêne circulaire qui fermait l'ouverture du puits, et il me
+démontra que, même si le puits communiquait avec la mer, il serait
+impossible à quelqu'un qui tenterait de s'introduire dans le
+château par ce chemin de soulever cette planche, et qu'il devrait
+renoncer à son projet. Il était en sueur, les bras nus, le col
+arraché, un lourd marteau à la main. Je trouvai qu'il se donnait
+bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne
+pus me retenir de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus
+loin que le bout de son nez! Est-ce que je n'aurais pas dû deviner
+que ce garçon s'exténuait volontairement, et qu'il ne se livrait à
+toute cette fatigue physique que pour s'efforcer d'oublier le
+chagrin qui lui brûlait sa brave petite âme? Mais non! Je n'ai pu
+comprendre cela qu'une demi-heure plus tard, en le surprenant
+étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le
+sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un
+mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état
+d'âme: «Maman!...» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!... Il
+rêvait peut-être qu'il l'embrassait comme autrefois, quand il
+était tout petit et qu'il arrivait tout rouge d'avoir couru, dans
+le parloir du collège d'Eu. J'attendis alors un instant, me
+demandant avec inquiétude s'il fallait le laisser là et s'il
+n'allait point par hasard dans son sommeil laisser échapper son
+secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé son coeur, il ne laissa
+plus entendre qu'une musique sonore. Rouletabille ronflait comme
+une toupie. Je crois bien que c'était la première fois que
+Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris.
+
+J'en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et,
+bientôt, ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice.
+Ensuite j'eus l'occasion de lire cet écho de première page du
+Petit Niçois: «Le professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il
+va passer quelques semaines chez Mr Arthur Rance, qui s'est rendu
+acquéreur du fort d'Hercule et qui, aidé de la gracieuse
+Mrs. Arthur Rance, se plaît à offrir la plus exquise hospitalité à
+ses amis dans ce cadre pittoresque et moyenâgeux. À la dernière
+minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont
+le mariage avec M. Robert Darzac vient d'être célébré à Paris, est
+arrivée également au fort d'Hercule avec le jeune et célèbre
+professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous descendent du
+Nord au moment où tous les étrangers nous quittent. Combien ils
+ont raison! Il n'est point de plus beau printemps au monde que
+celui de la côte d'azur!»
+
+À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai
+l'arrivée du train de Paris dans lequel pouvait se trouver
+Brignolles. Et, justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah!
+mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont il n'avait point
+fait part à M. Darzac ne me paraissait rien moins que naturel! Et
+puis, je n'avais pas la berlue: Brignolles se cachait. Brignolles
+baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur,
+parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j'étais derrière lui. Il
+sauta dans une voiture fermée, je me précipitai dans une voiture
+non moins fermée. Place Masséna, il quitta son fiacre, se dirigea
+vers la jetée-promenade et là, prit une autre voiture; je le
+suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient de plus en plus
+louches. Enfin la voiture de Brignolles s'engagea sur la route de
+la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. Les
+nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me
+permettaient de voir sans être vu. J'avais promis un fort
+pourboire à mon cocher s'il m'aidait à réaliser ce programme, et
+il s'y employa le mieux du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare
+de Beaulieu. Là, je fus bien étonné de voir la voiture de
+Brignolles s'arrêter à la gare, et Brignolles descendre, régler
+son cocher et entrer dans la salle d'attente. Il allait prendre un
+train. Comment faire? Si je voulais monter dans le même train que
+lui, n'allait-il point m'apercevoir dans cette petite gare, sur ce
+quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. S'il m'apercevait,
+j'en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lâcher
+jusqu'à ce que je fusse sûr de ce qu'il venait faire dans ces
+parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne
+m'aperçut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait
+vers la frontière italienne. En somme, tous les pas de Brignolles
+le rapprochaient du fort d'Hercule. J'étais monté dans le wagon
+qui suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs à
+toutes les gares.
+
+Brignolles ne s'arrêta qu'à Menton. Il avait voulu certainement y
+arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un
+moment où il avait peu de chances de rencontrer des visages de
+connaissance à la gare. Je le vis descendre; il avait relevé le
+col de son pardessus et enfoncé davantage encore son chapeau de
+feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai, et,
+rassuré, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une
+vieille et sordide diligence qui attendait le long du trottoir.
+D'un coin de la salle d'attente, j'observai mon Brignolles.
+Qu'est-ce qu'il faisait là? Et où allait-il dans cette vieille
+guimbarde poussiéreuse? J'interrogeai un employé qui me dit que
+cette voiture était la diligence de Sospel.
+
+Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers
+contreforts des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en
+voiture. Aucun chemin de fer n'y passe. C'est l'un des coins les
+plus retirés, les plus inconnus de la France et les plus redoutés
+des fonctionnaires et... des chasseurs alpins qui y tiennent
+garnison. Seulement, le chemin qui y mène est l'un des plus beaux
+qui soient, car il faut, pour découvrir Sospel, contourner je ne
+sais combien de montagnes, longer de hauts précipices, et suivre,
+jusqu'à Castillon, l'étroite et profonde vallée du Careï, tantôt
+sauvage comme un paysage de Judée, tantôt verte ou fleurie,
+féconde, douce au regard avec le frémissement argenté de ses
+innombrables plants d'oliviers qui descendent du ciel jusqu'au lit
+clair du torrent par un escalier de géants. J'étais allé à Sospel
+quelques années auparavant, avec une bande de touristes anglais,
+dans un immense char traîné par huit chevaux, et j'avais gardé de
+ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout entière
+dès que le nom fut prononcé. Qu'est-ce que Brignolles allait faire
+à Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s'était remplie et
+déjà elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et
+de vitres dansantes. Je fis marché avec une voiture de place, et
+moi aussi, j'escaladai la vallée du Careï. Ah! comme je regrettais
+déjà de n'avoir pas averti Rouletabille! L'attitude bizarre de
+Brignolles lui eût donné des idées, des idées utiles, des idées
+raisonnables, tandis que moi je ne savais pas «raisonner», je ne
+savais que suivre ce Brignolles comme un chien suit son maître ou
+un policier son gibier, à la piste. Et encore, si je l'avais bien
+suivie, cette piste! C'est dans le moment qu'il ne fallait pour
+rien au monde la perdre qu'elle m'échappa, dans le moment où je
+venais de faire une découverte formidable! J'avais laissé la
+diligence prendre une certaine avance, précaution que j'estimais
+nécessaire, et j'arrivais moi-même à Castillon peut-être dix
+minutes après Brignolles. Castillon se trouve tout à fait au
+sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda
+la permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui
+donner à boire. Je descendis de voiture et qu'est-ce que je vis à
+l'entrée d'un tunnel sous lequel il était nécessaire de passer
+pour atteindre le versant opposé de la montagne? Brignolles et
+Frédéric Larsan!
+
+Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j'avais pris
+racine au sol! Je n'eus pas un cri, pas un geste. J'étais, ma foi,
+foudroyé par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en
+même temps qu'un sentiment d'horreur m'envahissait pour
+Brignolles, un sentiment d'admiration m'envahissait pour moi-même.
+Ah! j'avais deviné juste! J'étais le seul à avoir deviné que ce
+Brignolles du diable était un danger terrible pour Robert Darzac!
+Si l'on m'avait écouté, il y aurait beau temps que le professeur
+sorbonien s'en serait séparé! Brignolles, créature de Larsan,
+complice de Larsan!... quelle découverte! Quand je disais que les
+accidents de laboratoire n'étaient pas naturels! Me croira-t-on,
+maintenant? Ainsi, j'avais bien vu Brignolles et Larsan se
+parlant, discutant à l'entrée du tunnel de Castillon! Je les avais
+vus... Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais
+plus... Dans le tunnel, évidemment. Je hâtai le pas, laissant là
+mon cocher, et arrivai moi-même sous le tunnel, tâtant dans ma
+poche mon revolver. J'étais dans un état! Ah! Qu'est-ce qu'allait
+dire Rouletabille, quand je lui raconterais une chose pareille?...
+Moi, moi, j'avais découvert Brignolles et Larsan.
+
+... Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir... Pas de
+Larsan, pas de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers
+Sospel... Personne sur la route... Mais, sur ma gauche, vers le
+vieux Castillon, il m'a semblé apercevoir deux ombres qui se
+hâtent... Elles disparaissent... Je cours... J'arrive au milieu
+des ruines... Je m'arrête... Qui me dit que les deux ombres ne me
+guettent point derrière un mur?...
+
+Ce vieux Castillon n'était plus habité et pour cause. Il avait été
+entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887.
+Il ne restait plus, çà et là, que quelques pans de murailles
+achevant tout doucement de s'écrouler, quelques masures décapitées
+et noircies par l'incendie, quelques piliers isolés qui étaient
+restés debout, épargnés par la catastrophe et qui se penchaient
+mélancoliquement vers le sol, tristes de n'avoir plus rien à
+soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille précautions, j'ai
+parcouru ces ruines, considérant avec effroi la profondeur des
+crevasses que, près de là, la secousse de 1887 avait ouvertes dans
+le roc. L'une particulièrement paraissait un puits sans fond et,
+comme j'étais penché au-dessus d'elle, me retenant au tronc noirci
+d'un olivier, je fus presque bousculé par un coup d'aile. J'en
+sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un
+aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il
+monta droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et
+décrire des cercles menaçants au-dessus de ma tête, poussant des
+clameurs sauvages comme pour me reprocher d'être venu le troubler
+dans ce royaume de solitude et de mort que le feu de la terre lui
+avait donné.
+
+Avais-je été victime d'une illusion? Je ne revis plus mes deux
+ombres... Étais-je encore le jouet de mon imagination, en
+ramassant sur le chemin un morceau de papier à lettre qui me parut
+ressembler singulièrement à celui dont M. Robert Darzac se servait
+à la Sorbonne?
+
+Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai
+avoir été tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer
+un mot dont le commencement manquait. À cause de la déchirure on
+ne pouvait plus lire que «bonnet».
+
+Deux heures plus tard, je rentrais au fort d'Hercule et racontai
+le tout à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier
+dans son portefeuille et à me prier de garder le secret de mon
+expédition pour moi tout seul.
+
+Étonné de produire si peu d'effet avec une découverte que je
+jugeais si importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la
+tête, mais point assez vite pour qu'il pût me cacher ses yeux
+pleins de larmes.
+
+«Rouletabille!» m'écriai-je...
+
+Mais, encore, il me ferma la bouche:
+
+«Silence! Sainclair!»
+
+Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que
+cette agitation ne lui venait point seulement de préoccupations
+relatives à Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se
+passait entre lui et la Dame en noir, mais il ne me répondit pas,
+suivant sa coutume, et s'éloigna une fois de plus en poussant un
+profond soupir.
+
+On m'avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre
+malgré les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n'essayions même
+plus de nous dissimuler l'atroce angoisse qui nous glaçait le
+coeur. On eût dit que chacun de nous était renseigné sur le coup
+qui nous menaçait et que le drame pesait déjà sur nos têtes. M. et
+Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me regardait d'une
+singulière façon. À dix heures, j'allai prendre ma faction, avec
+soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que j'étais
+dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille
+passèrent sous la voûte. Un falot les éclairait. Mme Darzac
+m'apparut dans un état d'exaltation remarquable. Elle suppliait
+Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je n'entendis
+de cette sorte d'altercation qu'un seul mot prononcé par
+Rouletabille: «Voleur!»... Tous deux étaient entrés dans la Cour
+du Téméraire... La Dame en noir tendit vers le jeune homme des
+bras qu'il ne vit pas, car il la quitta aussitôt et s'en fut
+s'enfermer dans sa chambre... Elle resta seule un instant, dans la
+cour, s'appuya au tronc de l'eucalyptus dans une attitude de
+douleur inexprimable, puis rentra à pas lents dans la Tour Carrée.
+
+Nous étions au 10 avril. L'attaque de la Tour Carrée devait se
+produire dans la nuit du 11 au 12.
+
+
+
+
+X
+La journée du 11.
+
+Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si
+en dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me
+permettra, pour mieux lui faire saisir tout ce que l'événement eut
+de tragiquement déraisonnable, d'insister sur certaines
+particularités de l'emploi de notre temps dans la journée du 11.
+
+1° La matinée.
+
+Toute cette journée fut d'une chaleur accablante et les heures de
+garde furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et
+il nous eût été douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme
+une plaque d'acier chauffée à blanc, si nous n'avions été munis de
+lorgnons de verres fumés dont il est difficile de se passer dans
+ce pays, la saison d'hiver écoulée.
+
+À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la
+poterne, dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever
+de sa garde Rouletabille. Je n'eus point le temps de lui poser la
+moindre question, car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous
+annonçant qu'il avait à nous dire des choses fort importantes.
+Nous lui demandâmes avec anxiété de quoi il s'agissait, et il nous
+répondit qu'il voulait quitter le fort d'Hercule avec Mme Darzac.
+Cette déclaration nous laissa d'abord muets de surprise, le jeune
+reporter et moi. Je fus le premier à dissuader M. Darzac de
+commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement
+à M. Darzac la raison qui l'avait soudain déterminé à ce départ.
+Il nous renseigna en nous rapportant une scène qui s'était passée
+la veille au soir au château, et nous saisîmes, en effet, combien
+la situation des Darzac devenait difficile au fort d'Hercule.
+L'affaire tenait en une phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque
+de nerfs!» Nous comprîmes immédiatement à propos de quoi, car il
+ne faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la
+jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu'elle
+supportait de plus en plus avec impatience les attentions de son
+mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernière querelle qu'elle
+avait cherchée à Mr Rance avaient traversé, la nuit dernière, les
+murs pourtant épais de la Louve, et M. Darzac, qui passait
+tranquillement dans la baille accomplissant, à son tour, son
+service de surveillance et faisant sa ronde, avait été touché par
+quelques échos de cette effroyable colère.
+
+Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à
+M. Darzac, le langage de la raison. Il lui accorda en principe que
+son séjour et celui de Mme Darzac au fort d'Hercule devaient être,
+le plus possible, abrégés; mais aussi il lui fit entendre qu'il y
+allait de leur sécurité à tous deux que leur départ ne fût point
+trop précipité. Une nouvelle lutte était engagée entre eux et
+Larsan. S'ils s'en allaient, Larsan saurait toujours bien les
+rejoindre, et dans un pays et dans un moment où ils l'attendraient
+le moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient sur leurs gardes,
+car ils savaient. À l'étranger, ils se trouveraient à la merci de
+tout ce qui les entourerait, car ils n'auraient point les remparts
+du fort d'Hercule pour les défendre. Certes! cette situation ne
+pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit
+jours, pas un de plus, pas un de moins. «Huit jours, leur dit
+Colomb, et je vous donne un monde», Rouletabille eût volontiers
+dit: «Huit jours, et dans huit jours je vous livre Larsan.» Il ne
+le disait pas, mais on sentait bien qu'il le pensait.
+
+M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait
+furieux. C'était la première fois que nous lui voyions cette
+humeur.
+
+Rouletabille dit:
+
+«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.»
+
+Et il s'en alla à son tour.
+
+Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait
+une toilette charmante, d'une simplicité qui lui seyait
+merveilleusement. Elle fut tout de suite coquette avec moi,
+montrant une gaieté un peu forcée et se moquant joliment du métier
+que je faisais. Je lui répondis un peu vivement qu'elle manquait
+de charité puisqu'elle n'ignorait point que tout le mal
+exceptionnel que nous nous donnions et que la pénible surveillance
+à laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-être, dans le
+moment, la meilleure des femmes. Alors, elle s'écria, en éclatant
+de rire:
+
+«La Dame en noir!... Elle vous a donc tous ensorcelés!...»
+
+Mon Dieu! Qu'elle avait un joli rire! En d'autres temps, certes!
+Je n'eusse point permis qu'on parlât ainsi à la légère de la Dame
+en noir, mais je n'eus point, ce matin-là, le courage de me
+fâcher... Au contraire, je ris avec Mrs. Edith.
+
+«C'est que c'est un peu vrai, fis-je...
+
+-- Mon mari en est encore fou!... Jamais je ne l'aurais cru si
+romanesque!... Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je
+suis romanesque...»
+
+Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m'avait tant
+troublé...
+
+«Ah!...»
+
+C'est tout ce que je trouvais à dire.
+
+«Ainsi, j'ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la
+conversation du prince Galitch, qui est certainement plus
+romanesque que vous tous!»
+
+Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant
+amusement. Quelle petite femme bizarre!
+
+Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous
+parlait souvent et qu'on ne voyait jamais.
+
+Elle me répliqua qu'on le verrait au déjeuner, car elle l'avait
+invité à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques
+détails.
+
+J'appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches
+boyards de cette partie de la Russie appelée «Terre noire»,
+féconde entre toutes, placée entre les forêts du Nord et les
+steppes du midi.
+
+Héritier, dès l'âge de vingt ans, d'un des plus vastes patrimoines
+moscovites, il avait su encore l'agrandir par une gestion économe
+et intelligente dont on n'eût point cru capable un jeune homme qui
+avait eu jusqu'alors pour principale occupation la chasse et les
+livres. On le disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son
+père, à la cour, une haute situation. Il était chambellan de sa
+majesté et l'on supposait que l'empereur, à cause des immenses
+services rendus par le père, avait pris le fils en particulière
+affection. Avec cela, il était délicat comme une femme à la fois
+et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour
+lui. Sans le connaître, il m'était déjà antipathique. Quant à ses
+relations avec les Rance, elles étaient d'excellent voisinage.
+Ayant acheté depuis deux ans la propriété magnifique que ses
+jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses balcons embaumés
+avaient fait surnommer, à Garavan, «les jardins de Babylone», il
+avait eu l'occasion de rendre quelques services à Mrs. Edith
+lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du château
+en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines
+plantes qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort
+d'Hercule une végétation à peu près retenue jusqu'alors aux rives
+du Tigre et de l'Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le
+prince à dîner, à la suite de quoi le prince avait envoyé, en
+guise de fleurs, un palmier de Ninive ou un cactus dit de
+Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en avait trop, il en était
+gêné, et il préférait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait
+pris un certain intérêt à la fréquentation du jeune boyard, à
+cause des vers qu'il lui disait. Après les lui avoir dits en
+russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait même fait,
+en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers
+d'un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en avait été si flattée
+qu'elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait des vers
+anglais de les lui traduire en russe. C'étaient là jeux
+littéraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu'Arthur
+Rance goûtait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le
+prince Galitch ne lui plaisait qu'à moitié, et, s'il en était
+ainsi, ce n'était point que la moitié qui déplaisait à Mr Rance
+chez le prince Galitch fût précisément la moitié qui intéressait
+tant sa femme, c'est-à-dire la «moitié poète»; non, c'était la
+«moitié avare». Il ne comprenait pas qu'un poète fût avare.
+J'étais bien de son avis. Le prince n'avait point d'équipage. Il
+prenait le tramway et souvent faisait son marché lui-même, assisté
+de son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions.
+Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce détail
+de sa propre cuisinière, -- il se disputait chez les marchandes de
+poisson, à propos d'une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre,
+cette extrême avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui
+trouvait une certaine originalité. Enfin, nul n'était jamais entré
+chez lui. Jamais il n'avait invité les Rance à venir admirer ses
+jardins.
+
+«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son
+panégyrique.
+
+-- Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!...»
+
+Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement
+désagréable. Je ne fis qu'y penser après le départ de Mrs. Edith
+et jusqu'à la fin de mon service de garde qui se termina à onze
+heures et demie.
+
+Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus
+me laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les
+degrés de la Louve rapidement, croyant que le déjeuner serait
+servi dans cette tour; mais je m'arrêtai dans le vestibule, tout
+étonné d'entendre de la musique. Qui donc, dans les circonstances
+actuelles, osait, au fort d'Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on
+chantait; oui, une voix douce, douce et mâle à la fois, en
+sourdine, chantait. C'était un chant étrange, une mélopée tantôt
+plaintive, tantôt menaçante. Je la sais maintenant par coeur; je
+l'ai tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-être
+si vous avez franchi les frontières de la froide Lithuanie, si
+vous êtes entré une fois dans le vaste empire du nord. C'est le
+chant des vierges demi-nues qui entraînent le voyageur dans les
+flots et le noient sans miséricorde; c'est le chant du Lac de
+Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel à Michel
+Vereszezaka. Écoutez ça:
+
+«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front
+tourné vers le lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous
+vos pieds, et deux lunes pareilles s'offriront à vos yeux... tu
+vois cette plante qui caresse le rivage, ce sont les épouses et
+les filles de Switez que Dieu a changées en fleurs. Elles
+balancent au-dessus de l'abîme leurs têtes blanches comme des
+phalènes; leur feuille est verte comme l'aiguille du mélèze
+argentée par les frimas...
+
+«Image de l'innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe
+virginale après la mort; elles vivent dans l'ombre et ne souffrent
+point de souillure; des mains mortelles n'oseraient y toucher.
+
+«Le tsar et sa horde en firent un jour l'expérience, lorsque après
+avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs
+tempes et leurs casques d'acier.
+
+«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible
+est le pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou
+frappés de mort subite.
+
+«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes,
+seul, le souvenir du châtiment s'est conservé pour le peuple, et
+le peuple en le perpétuant par ses récits, appelle aujourd'hui
+tsars les fleurs du Switez!...
+
+«Cela disant, la Dame du lac s'éloigna lentement; le lac
+s'entrouvrit jusqu'au plus profond de ses entrailles; mais le
+regard cherchait en vain la belle inconnue qui s'était couvert la
+tête d'une vague et dont on n'a jamais plus entendu parler...»
+
+C'étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson
+que murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le
+piano faisait entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai
+la porte de la salle et je me trouvai en face d'un jeune homme qui
+se leva. Aussitôt, derrière moi, j'entendis le pas de Mrs. Edith.
+Elle nous présenta. J'avais devant moi le prince Galitch.
+
+Le prince était ce que l'on est convenu d'appeler dans les romans:
+«un beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur
+aurait donné à sa physionomie un aspect particulièrement sévère,
+si ses yeux, d'une clarté et d'une douceur et d'une candeur
+troublantes, n'eussent laissé transparaître une âme presque
+enfantine. Ils étaient entourés de longs cils noirs, si noirs
+qu'ils ne l'eussent point été davantage s'ils avaient été brossés
+au khol; et, quand on avait remarqué cette particularité des cils,
+on avait, du coup, saisi la raison de toute l'étrangeté de cette
+physionomie. La peau du visage était presque trop fraîche, ainsi
+qu'elle est au visage des femmes savamment maquillées et des
+phtisiques. Telle fut mon impression; mais j'étais trop intimement
+prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement
+quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que
+je ne l'étais plus assez.
+
+Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait
+des poèmes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me
+prit le bras -- ce qui me fit grand plaisir -- et nous emmena à
+travers les buissons parfumés de la baille, en attendant le second
+coup de cloche du déjeuner qui devait être servi sous la cabane de
+palmes sèches, au terre-plein de la Tour du Téméraire.
+
+2° Le déjeuner et ce qui s'en suivit. Une terreur contagieuse
+s'empare de nous.
+
+À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire,
+d'où la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous
+couvraient d'une ombre propice; mais, hors de cette ombre,
+l'embrasement de la terre et des cieux était tel que nos yeux n'en
+auraient pu supporter l'éclat si nous n'avions tous pris la
+précaution de mettre ces binocles noirs dont j'ai parlé au début
+de ce chapitre.
+
+À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux
+Bob, M. Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le
+prince Galitch et moi. Rouletabille tournait le dos à la mer,
+s'occupant fort peu des convives, et était placé de telle sorte
+qu'il pouvait surveiller tout ce qui se passait dans toute
+l'étendue du château fort. Les domestiques étaient à leurs postes;
+le père Jacques à la grille d'entrée, Mattoni à la poterne du
+jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de
+l'appartement de M. et de Mme Darzac.
+
+Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous
+étions presque inquiétants à contempler, autour de cette table,
+muets, penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière
+lesquelles il était aussi impossible d'apercevoir nos prunelles
+que nos pensées.
+
+Le prince Galitch parla le premier.
+
+Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait
+un compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un
+peu. Le prince n'en parut point froissé, mais il expliqua qu'il
+s'intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en
+sa qualité de sujet du tsar, depuis qu'il savait que Rouletabille
+devait partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter
+répliqua que rien encore n'était décidé et qu'il attendait des
+ordres de son journal; sur quoi le prince s'étonna en tirant un
+journal de sa poche. C'était une feuille de son pays dont il nous
+traduisit quelques lignes annonçant l'arrivée prochaine à Saint-
+Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait là-bas, à ce que nous
+conta le prince, des événements si incroyables et si dénués
+apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale que,
+sur le conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la
+police avait résolu de prier le journal l'Époque de lui prêter son
+jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien présenté la chose
+que Rouletabille rougit jusqu'aux deux oreilles et qu'il répliqua
+sèchement qu'il n'avait jamais, même dans sa courte vie, fait
+oeuvre policière et que le chef de la Sûreté de Paris et le maître
+de la police de Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le
+prince se prit à rire de toutes ses dents, qu'il avait belles et
+vraiment je vis bien que son rire n'était point beau, mais féroce
+et bête, ma foi, comme un rire d'enfant dans une bouche de grande
+personne. Il fut tout à fait de l'avis de Rouletabille et, pour le
+prouver, il ajouta:
+
+«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car
+on demande maintenant au journaliste des besognes qui n'ont point
+affaire avec un véritable homme de lettres.»
+
+Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation.
+
+Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la
+nature. Mais, pour elle, il n'était rien de plus beau sur la côte
+que les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec
+malice:
+
+«Ils nous paraissent d'autant plus beaux, qu'on ne peut les voir
+que de loin.»
+
+L'attaque était si directe que je crus que le prince allait y
+répondre par une invitation.
+
+Mais il n'en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle
+déclara tout à coup:
+
+«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus.
+
+-- Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid.
+
+-- Oui, je les ai visités, et voici comment...»
+
+Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une
+attitude glacée, comment elle avait vu les jardins de Babylone.
+
+Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant
+une barrière qui faisait communiquer directement ces jardins avec
+la montagne. Elle avait marché d'enchantement en enchantement,
+mais sans être étonnée. Quand on passait sur le bord de la mer, ce
+que l'on apercevait des jardins de Babylone l'avait préparée aux
+merveilles dont elle violait si audacieusement le secret. Elle
+était arrivée auprès d'un petit étang, tout petit, noir comme de
+l'encre, et sur la rive duquel se tenaient un grand lis d'eau et
+une petite vieille toute ratatinée, au menton en galoche. En
+l'apercevant, le grand lis d'eau et la petite vieille s'étaient
+enfuis, celle-ci si légère, qu'elle s'appuyait pour courir sur
+celui-là comme elle eût fait d'un bâton. Mrs. Edith avait bien ri.
+Elle avait appelé:
+
+«Madame! Madame!»
+
+Mais la petite vieille n'en avait été que plus épouvantée et elle
+avait disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie.
+Mrs. Edith avait continué sa route, mais ses pas étaient devenus
+plus inquiets. Soudain, elle avait entendu un grand froissement de
+feuillages et ce bruit particulier que font les oiseaux sauvages
+quand, surpris par le chasseur, ils s'échappent de la prison de
+verdure où ils se sont blottis. C'était une seconde petite
+vieille, plus ratatinée encore que la première, mais moins légère,
+et qui s'appuyait sur une vraie canne à bec-de-corbin. Elle
+s'évanouit -- c'est-à-dire que Mrs. Edith la perdit de vue au
+détour du sentier. Et une troisième petite vieille appuyée sur
+deux cannes à bec-de-corbin surgit encore du mystérieux jardin;
+elle s'échappa du tronc d'un eucalyptus géant; et elle allait
+d'autant plus vite qu'elle avait, pour courir, quatre pattes, tant
+de pattes qu'il était tout à fait étonnant qu'elle ne s'y
+embrouillât point. Mrs. Edith avançait toujours. Et ainsi elle
+parvint jusqu'au perron de marbre habillé de roses de la villa;
+mais, la gardant, les trois petites vieilles étaient alignées sur
+la plus haute marche, comme trois corneilles sur une branche, et
+elles ouvrirent leurs becs menaçants d'où s'échappèrent des
+croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s'enfuir.
+
+Mrs. Edith avait raconté son aventure d'une façon si délicieuse et
+avec tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine
+que j'en fus tout bouleversé et que je compris combien certaines
+femmes qui n'ont rien de naturel peuvent l'emporter dans le coeur
+d'un homme sur d'autres qui n'ont pour elles que la nature.
+
+Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire.
+Il dit, sans sourire:
+
+«Ce sont mes trois fées. Elles ne m'ont jamais quitté depuis que
+je suis né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans
+elles. Je ne sors que lorsqu'elles me le permettent et elles
+veillent sur mon labeur poétique avec une jalousie féroce.»
+
+Le prince n'avait pas fini de nous donner cette fantaisiste
+explication de la présence des trois vieilles aux jardins de
+Babylone, que Walter, le valet du vieux Bob, apporta une dépêche à
+Rouletabille. Celui-ci demanda la permission de l'ouvrir, et lut
+tout haut:
+
+«-- Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience.
+Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.»
+
+Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l'Époque.
+
+«Eh! qu'en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince;
+ne trouvez-vous point, maintenant, que j'étais bien renseigné?»
+
+La Dame en noir n'avait pu retenir un soupir.
+
+«Je n'irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille.
+
+-- On le regrettera à la cour, fit le prince, j'en suis sûr, et
+permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez
+l'occasion de votre fortune.»
+
+Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit
+la bouche pour répondre au prince, mais qui la referma, à mon
+grand étonnement, sans avoir répondu. Et le prince continua:
+
+«... Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d'expériences digne de
+vous. On peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler
+un Larsan!...»
+
+Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes
+derrière nos vitres noires d'un commun mouvement. Le silence qui
+suivit fut horrible... Nous restions maintenant immobiles autour
+de ce silence-là, comme des statues... Larsan!...
+
+Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis
+quarante-huit heures, ce nom qui représentait un danger avec
+lequel nous commencions de nous familiariser, -- pourquoi, à ce
+moment précis, ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma
+part, je n'avais encore jamais aussi brutalement ressenti? Il me
+semblait que j'étais sous le coup de foudre d'un geste magnétique.
+Un malaise indéfinissable se glissait dans mes veines. J'aurais
+voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je n'aurais point
+la force de me contenir... Le silence que nous continuions à
+garder contribuait à augmenter cet incroyable état d'hypnose...
+Pourquoi ne parlait-on pas?... Qu'est-ce que faisait la gaieté du
+vieux Bob?... On ne l'avait pas entendue au repas?... Et les
+autres, les autres, pourquoi restaient-ils muets derrière leurs
+vitres noires?... Tout à coup, je tournai la tête et je regardai
+derrière moi. Alors, je compris, à ce geste instinctif, que
+j'étais la proie d'un phénomène tout naturel... Quelqu'un me
+regardait... Deux yeux étaient fixés sur moi, pesaient sur moi. Je
+ne vis point ces yeux et je ne sus d'où me venait ce regard...
+Mais il était là... Je le sentais... Et c'était son regard à
+lui... Et cependant, il n'y avait personne derrière moi... ni à
+droite, ni à gauche, ni en face... personne autour de moi que les
+gens qui étaient assis à cette table, immobiles derrière leurs
+binocles noirs... Alors... alors, j'eus la certitude que les yeux
+de Larsan me regardaient derrière l'un de ces binocles là!... Ah!
+les vitres noires! les vitres noires derrière lesquelles se
+cachait Larsan!...
+
+Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien... Le regard, sans
+doute, avait cessé de regarder... je respirai... Un double soupir
+répondit au mien... Est-ce que Rouletabille?... Est-ce que la Dame
+en noir auraient, eux aussi, supporté le même poids, dans le même
+moment, le poids de ses yeux?... Le vieux Bob disait:
+
+«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu
+de la période quaternaire...»
+
+Et tous les binocles noirs remuèrent...
+
+Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis
+hâtivement dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai,
+il ferma la porte et me dit:
+
+«Eh bien, l'avez-vous senti?...»
+
+J'étouffais; je murmurai:
+
+«Il est là!... il est là!... À moins que nous ne devenions
+fous!...»
+
+Un silence, et je repris, plus calme:
+
+«Vous savez, Rouletabille, qu'il est très possible que nous
+devenions fous... Cette hantise de Larsan nous conduira au
+cabanon, mon ami!... Il n'y a pas deux jours que nous sommes
+enfermés dans ce château, et voyez déjà dans quel état...»
+
+Rouletabille m'interrompit.
+
+«Non! non!... je le sens!... Il est là!... Je le touche!... Mais
+où?... Mais quand?... Depuis que je suis entré ici, je sens qu'il
+ne faut pas que je m'en éloigne!... Je ne tomberai pas dans le
+piège!... Je n'irai pas le chercher dehors, bien que je l'aie vu
+dehors!... Bien que vous l'ayez vu, vous-même, dehors!...»
+
+Puis il s'est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé
+sa bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa
+raison, qui ignorait encore le lien qui l'unissait à la Dame en
+noir, n'était pas troublée par les mouvements de son coeur:
+
+«Raisonnons!...»
+
+Et il en revint tout de suite à cet argument qu'il nous avait déjà
+servi et qu'il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point,
+disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses.
+«Ne point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout
+où il se cache.»
+
+Ceci suivi de cet autre argument complémentaire:
+
+«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu'on ne le
+voie pas là où il est.»
+
+Et il reprit:
+
+«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a
+des moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m'arracher les
+yeux. Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes... cinq
+minutes seulement... et nous verrons peut-être clair!»
+
+Il s'assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les
+mains et dit:
+
+«Voici, je n'ai plus d'yeux. Dites-moi, Sainclair: qu'y a-t-il à
+l'intérieur des pierres?
+
+-- Qu'est-ce que je vois à l'intérieur des pierres? répétai je.
+
+-- Eh non! Eh non! vous n'avez plus d'yeux, vous ne voyez plus
+rien! Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS!
+
+-- Il y a d'abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il
+voulait en venir.
+
+-- Très bien.
+
+-- Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Pourquoi?... Eh! dites-le donc!... Il faut que vous me disiez
+pourquoi! J'admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j'en suis sûr,
+puisque je suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me
+direz-vous pourquoi vous n'êtes pas Larsan?...
+
+-- Parce que vous l'auriez bien vu!...
+
+-- Malheureux! hurla Rouletabille, en s'enfonçant avec plus de
+force les poings dans les yeux! Je n'ai plus d'yeux... Je ne peux
+pas vous voir!... Si Jarry, de la brigade des jeux, n'avait pas vu
+s'asseoir à la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait
+juré, par la seule vertu du raisonnement, que l'homme qui prenait
+alors les cartes était Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des
+garnis, ne s'était trouvé face à face, un soir, chez la Troyon,
+avec un homme qu'il reconnut pour être la vicomte Drouet d'Eslon,
+il aurait juré que l'homme qu'il venait arrêter et qu'il n'arrêta
+pas parce qu'il l'avait vu, était Ballmeyer! Si l'inspecteur
+Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous me
+connaissez, n'avait pas vu, un après-midi, aux courses de
+Longchamp, causant à deux de ses amis dans le pesage, n'avait pas
+vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah!
+voyez-vous, Sainclair! ajouta le jeune homme d'une voix sourde et
+frémissante, mon père est né avant moi!... et il faut être bien
+fort pour «arrêter» mon père!...»
+
+Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que
+j'avais de raisonner s'évanouit tout à fait. Je me bornai à lever
+les mains au ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne
+voulait plus rien voir!...
+
+«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il... ni vous, ni
+M. Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni
+le prince Galitch... Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là
+ne peut être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai
+derrière les pierres...»
+
+Moi, je ne respirais plus... On entendait, sous la voûte de la
+poterne, le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde.
+
+«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort... et Mattoni?...
+et les autres?
+
+-- Je sais, je suis sûr qu'ils n'ont point quitté le fort
+d'Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à
+M. Darzac, en gare de Bourg...
+
+-- Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en
+occupez pas, parce que tout à l'heure, ils n'étaient point
+derrière les binocles noirs!»
+
+Rouletabille frappa du pied, et s'écria: «Taisez-vous! Taisez-
+vous, Sainclair!... Vous allez me rendre plus nerveux que ma
+mère!»
+
+Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J'eus
+voulu questionner Rouletabille sur l'état d'esprit de la Dame en
+noir, mais il avait repris, posément:
+
+«1° Sainclair n'est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport
+avec moi pendant que Larsan était à Bourg.
+
+«2° Le professeur Stangerson n'est pas Larsan, puisqu'il était sur
+la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En
+effet, arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le
+virent descendre de son train.
+
+«Mais tous les autres, s'il est suffisant de pouvoir être à Bourg
+à ce moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous
+pouvaient être à Bourg.
+
+«D'abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les
+deux jours qui ont précédé l'arrivée du professeur et de
+M. Darzac. Il arrivait tout juste à Menton pour les recevoir
+(Mrs. Edith elle-même, sur mes questions, que je posais à bon
+escient, m'a avoué que, ces deux jours-là, son mari avait dû
+s'absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son voyage à
+Paris. Enfin, le prince Galitch n'a pas été vu aux grottes ni hors
+des jardins de Babylone...
+
+«Prenons d'abord M. Darzac.
+
+-- Rouletabille! m'écriai-je, c'est un sacrilège!
+
+-- Je le sais bien!
+
+-- Et c'est une stupidité!...
+
+-- Je le sais aussi... Mais pourquoi?
+
+-- Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie;
+il pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un
+reporter, et, je le dis: un Rouletabille... il pourra peut-être
+tromper un ami, quelques instants, je l'admets... Mais il ne
+pourra jamais tromper une fille au point de se faire passer pour
+son père -- ceci pour vous rassurer sur le cas de M. Stangerson --
+ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé. Eh! mon
+ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu'elle n'eût
+franchi à son bras le fort d'Hercule!...
+
+-- Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement
+Rouletabille. Eh bien, mon cher, vos raisons sont puissantes,
+mais, comme (oh! l'ironie de cela!) je ne sais pas au juste
+jusqu'où va le génie de mon père, j'aime mieux, pour rendre à
+M. Robert Darzac une personnalité que je n'ai jamais songé à lui
+enlever, me baser sur un argument un peu plus solide: Si Robert
+Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs
+reprises à Mathilde Stangerson, puisque c'est la réapparition de
+Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac!
+
+-- Eh! m'écriai-je... À quoi bon tant de vains raisonnements quand
+on n'a qu'à ouvrir les yeux?... Ouvrez-les, Rouletabille!»
+
+Il les ouvrit.
+
+«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince
+Galitch?
+
+-- Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre
+Noire qui chante des chansons lithuaniennes?
+
+-- Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.»
+
+Et il ricana. Je serrai les poings. Il s'en aperçut, mais fit tout
+comme s'il ne s'en apercevait pas.
+
+«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m'occupe guère, fit-il
+tranquillement.
+
+-- Vous en êtes sûr?... Qui vous a dit?...
+
+-- La femme de Bernier connaît l'une des trois petites vieilles
+dont nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J'ai fait une enquête.
+C'est la mère d'un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu
+faire sauter l'empereur. J'ai vu la photographie des malheureux.
+Les deux autres vieilles sont les deux autres mères... Aucun
+intérêt», fit brusquement Rouletabille.
+
+Je ne pus retenir un geste d'admiration.
+
+«Ah! vous ne perdez pas votre temps!
+
+-- L'autre non plus», gronda-t-il.
+
+Je croisai les bras.
+
+«Et le vieux Bob? fis-je.
+
+-- Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage;
+celui-là, non!... Vous avez vu qu'il a une perruque, n'est-ce
+pas?... Eh bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met
+une perruque, cela ne se voit pas!»
+
+Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il
+m'arrêta.
+
+«Eh bien, mais?... Nous n'avons rien dit d'Arthur Rance?...
+
+-- Oh! celui-là n'a pas changé... dis-je.
+
+-- Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair...»
+
+Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et
+brûlante. Il s'éloigna. Je restai un instant sur place,
+songeant... songeant à quoi? À ceci, que j'avais tort de prétendre
+qu'Arthur Rance n'avait pas changé... D'abord, maintenant, il
+laissait pousser un soupçon de moustache, ce qui était tout à fait
+anormal pour un Américain routinier de sa trempe... Ensuite, il
+portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée sur le
+front... Ensuite, je ne l'avais pas vu depuis deux ans... On
+change toujours en deux ans... Et puis Arthur Rance, qui ne buvait
+que de l'alcool, ne boit plus que de l'eau... Mais alors,
+Mrs. Edith?... Qu'est-ce que Mrs. Edith?... Ah çà! Est-ce que je
+deviens fou, moi aussi?... Pourquoi dis-je: moi aussi?... comme...
+comme la Dame en noir?... comme... comme Rouletabille?... Est-ce
+que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu fou?... Ah!
+la Dame en noir nous a tous ensorcelés!... Parce que la Dame en
+noir vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous
+tremblons du même frisson qu'elle... La peur, ça se gagne... comme
+le choléra.
+
+3° De l'emploi de mon après-midi, jusqu'à cinq heures.
+
+Je profitai de ce que je n'étais point de garde pour aller me
+reposer dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de
+suite que le vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une
+affreuse association de bandits qui avaient juré notre perte à
+Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai, sous cette
+impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux
+château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de
+donner raison à mon cauchemar et je me dis tout haut: «Dans quel
+repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le nez à la
+fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire,
+s'entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses
+jolis doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt.
+Mais, arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis
+Rouletabille qui entrait faire son tour d'inspection dans la Tour
+Carrée.
+
+Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître
+aussi de ses yeux qu'il ne fermait plus. Ah! C'était toujours un
+spectacle de le voir regarder les choses autour de lui. Rien ne
+lui échappait. La Tour Carrée, habitation de la Dame en noir,
+était l'objet de son constant souci.
+
+Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le
+moment où va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner
+ici le plan intérieur de l'étage habité de cette tour, étage qui
+se trouvait de plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire.
+
+
+
+Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se
+trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de
+la salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout
+l'espace O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui
+existaient toujours avec leurs portes donnant sur les autres
+pièces du Vieux Château. C'est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette
+salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de
+façon à constituer une pièce assez spacieuse qu'elle avait le
+dessein de transformer en salle de bains.
+
+Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à
+angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait
+de loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité
+de passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait
+l'unique porte permettant d'entrer dans l'appartement des Darzac.
+L'un des époux Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et
+il n'y avait qu'eux qui avaient le droit d'entrer dans leur loge.
+De cette loge, on surveillait également, par une petite fenêtre
+pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur l'appartement du vieux
+Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur
+appartement, l'unique clef qui ouvrait la porte R était toujours
+chez les Bernier; et c'était une clef spéciale et toute neuve,
+fabriquée la veille dans un endroit que seul Rouletabille
+connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure lui-même.
+
+Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu'il avait
+imposée pour l'appartement Darzac fût également suivie pour
+l'appartement du vieux Bob, mais celui-ci s'y était opposé avec un
+éclat comique auquel il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait
+pas être traité comme un prisonnier et il tenait absolument à
+entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en prenait
+fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge.
+
+Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois
+qu'il lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son
+bureau installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger
+personne et sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait
+encore laisser la porte K ouverte. Il l'exigea et Mrs. Edith donna
+raison à son oncle sur un ton d'ironie tel, ironie qui s'adressait
+à la prétention que pouvait avoir Rouletabille de traiter le vieux
+Bob à l'instar de la fille du professeur Stangerson, que
+Rouletabille n'insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de ses lèvres
+minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint
+pas qu'on l'enlève!» Et Rouletabille avait compris qu'il n'avait
+plus qu'à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue, qu'on
+pût enlever comme une jolie femme l'homme dont le principal
+attrait était de posséder le plus vieux crâne de l'humanité! Et il
+avait ri... Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à
+une condition c'est que la porte K fût fermée à clef passé dix
+heures du soir, et que cette clef restât toujours en possession
+des Bernier qui viendraient lui ouvrir s'il y avait lieu. Ceci
+encore dérangeait le vieux Bob qui travaillait quelquefois très
+tard dans la tour de Charles Le Téméraire. Mais non plus il ne
+voulait avoir l'air de contrecarrer en tout ce brave
+M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des voleurs! Car il
+faut tout de suite faire observer à la décharge du vieux Bob que,
+s'il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre jeune
+ami, c'est qu'on n'avait point jugé utile de le mettre au courant
+de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu
+parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois
+sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de
+penser qu'elle n'avait point rompu avec ces malheurs-là depuis
+qu'elle s'appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob était un
+égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause
+qu'il possédait le plus vieux crâne de l'humanité, il ne pouvait
+concevoir que tout le monde ne le fût point autour de lui.
+
+Rouletabille, après s'être aimablement enquis de la santé de la
+mère Bernier qui était en train d'éplucher des pommes de terre
+dites «saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein,
+pria le père Bernier de nous ouvrir la porte de l'appartement
+Darzac.
+
+C'était la première fois que je pénétrais dans la chambre de
+M. Darzac. L'aspect en était glacial. Elle me parut froide et
+sombre. La pièce, très vaste, était meublée fort simplement d'un
+lit de chêne, d'une table-toilette que l'on avait glissée dans
+l'une des deux ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de
+ce qui avait été autrefois des meurtrières. Si épaisse était la
+muraille et si grande l'ouverture que toute cette embrasure
+formait une sorte de petite chambrette dans la grande, et
+M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde
+fenêtre J' était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de
+barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras.
+Le lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure
+et poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de
+M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans l'angle de la tour,
+se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table-
+guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science
+et tout ce qu'il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et
+trois chaises. C'était tout. Il était absolument impossible de se
+cacher dans cette chambre, si ce n'est, naturellement, dans le
+placard. Aussi le père et la mère Bernier avaient-ils reçu l'ordre
+de visiter, chaque fois qu'ils faisaient l'appartement, ce placard
+où M. Darzac enfermait ses vêtements; et Rouletabille lui-même
+qui, en l'absence des Darzac, venait de temps à autre jeter, dans
+les chambres de la Tour Carrée, le coup d'oeil du maître, ne
+manquait-il jamais de le fouiller.
+
+Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la
+chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions
+personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans
+l'appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme
+il le faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient
+intérieurement l'unique porte faisant communiquer l'appartement
+avec le corridor.
+
+La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari.
+Mais bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des
+fenêtres, et gaie. Aussitôt qu'il y eut mis les pieds, je vis
+Rouletabille pâlir et tourner vers moi son bon et (alors)
+mélancolique visage. Il me dit:
+
+«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?»
+
+Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de
+barreaux comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer,
+était, du reste, grande ouverte et une brise légère faisait
+voleter l'étoffe que l'on avait tirée sur une tringle au-dessus
+d'une «penderie» qui garnissait un côté de la muraille. L'autre
+côté était occupé par le lit. Cette penderie était si haut placée
+que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que l'étoffe qui
+la recouvrait ne tombaient point jusqu'au parquet, de telle sorte
+qu'il eût été absolument impossible à quelqu'un qui eût voulu se
+cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme
+la tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des
+plus légères, il n'eût pu également s'y suspendre. Rouletabille
+n'en examina pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard
+dans cette pièce. Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux
+chaises et les quatre murs, entre lesquels personne que nous, en
+toute vérité évidente du bon Dieu.
+
+Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du
+départ et nous balaya d'un geste de l'appartement. Il en sortit le
+dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu'il
+remit dans la poche du haut de son veston que fermait une
+boutonnière qu'il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et
+aussi celui de l'appartement du vieux Bob, composé d'un salon et
+d'une chambre aussi facile à visiter que l'appartement Darzac.
+Personne dans l'appartement, ameublement sommaire, un placard, une
+bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes. Quand nous
+sortîmes de l'appartement, la mère Bernier venait de placer sa
+chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus
+clair à sa besogne qui était toujours celle du pelage des pommes
+de terre dites «saucisses».
+
+Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la
+visitâmes comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et
+communiquaient avec le rez-de-chaussée par un petit escalier
+intérieur qui commençait dans l'angle O3 pour aboutir au sommet de
+la tour. Une trappe dans le plafond de la pièce habitée par les
+Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda un marteau et
+des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait
+inutilisable.
+
+On pouvait dire en principe et en fait que rien n'échappait à
+Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour
+Carrée n'y laissa personne d'autres que le père et la mère Bernier
+quand nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également
+qu'aucun être humain ne se trouvait dans l'appartement des Darzac
+avant que Bernier, quelques minutes plus tard, ne l'eût ouvert
+lui-même à M. Darzac, ainsi que je vais le raconter.
+
+Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier
+dans son corridor, devant la porte de l'appartement Darzac,
+Rouletabille et moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du
+Téméraire.
+
+À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l'ancienne tour B''.
+Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre,
+attirés par la réverbération sanglante des Rochers Rouges.
+Justement, voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma
+Grande, qui ouvre sa gueule mystérieuse dans la face flamboyante
+des Baoussé Roussé, la silhouette agitée et funéraire du vieux
+Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La falaise rouge
+surgit des eaux dans un tel élan radieux qu'on pourrait la croire
+toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l'a mise
+au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque-
+mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme, s'agite-t-
+il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents fois
+millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier
+toit à la première famille, aux premiers jours de la terre?
+Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le
+voyons brandir son crâne et nous l'entendons rire... rire... rire.
+Ah! son rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles
+et le coeur.
+
+Du vieux Bob, notre attention s'en va à M. Robert Darzac qui vient
+de passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du
+Téméraire. Il ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui!
+Rouletabille le plaint et il comprend qu'il soit à bout de
+patience. Dans l'après-midi, il a encore dit à mon ami qui me l'a
+répété: «Huit jours, c'est beaucoup! Je ne sais pas si je pourrai
+supporter ce supplice encore huit jours.
+
+-- Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille.
+
+-- À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur
+Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit
+que c'est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a
+mis ce voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre,
+pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous
+ne le quittons pas des yeux jusqu'à la porte de la Tour Carrée. Il
+est certain «qu'il n'en peut plus»! Sa taille s'est encore voûtée.
+Il a les mains dans les poches. Il a l'air dégoûté de tout! de
+tout! Oui, il a l'air dégoûté de tout, avec ses mains dans ses
+poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et l'on
+ne sourira pas toujours! Et, je puis l'avouer tout de suite, moi
+qui ai souri... Eh bien, M. Darzac m'a procuré, grâce à l'aide
+géniale de Rouletabille, le frisson d'épouvante le plus affreux
+qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité! Alors! Alors,
+qu'est-ce qui l'aurait cru?...
+
+M. Darzac s'en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva
+naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme
+Bernier était sorti devant la porte de l'appartement, qu'il avait
+la clef dans sa poche et que, dans l'appartement, il fut établi
+par la suite qu'aucun barreau n'avait été scié, nous établissons
+que lorsque M. Darzac entre dans sa chambre, il n'y a personne
+dans l'appartement. Et c'est la vérité.
+
+Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous;
+mais si je vous en parle avant, c'est que je suis déjà hanté par
+«l'inexplicable» qui se prépare dans l'ombre et qui est prêt à
+éclater.
+
+À ce moment, il est cinq heures.
+
+4° La soirée depuis cinq heures jusqu'à la minute où se produisit
+l'attaque de la Tour Carrée.
+
+Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder,
+autrement dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre-
+plein de cette tour B''. Tout à coup, Rouletabille me donna un
+petit coup sec sur l'épaule et fit: «Mais, j'y pense!...» et il
+s'en fut dans la Tour Carrée où je le suivis. J'étais à cent
+lieues de deviner à quoi il pensait. Il pensait au sac de pommes
+de terre de la mère Bernier qu'il vida entièrement sur le plancher
+de leur chambre pour la plus grande stupéfaction de la bonne
+femme; puis, content de ce geste qui répondait évidemment à une
+préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour du
+Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait
+encore des pommes de terre répandues.
+
+Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée
+par son père, au premier étage de la Louve.
+
+La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d'un
+violent orage et nous aurions voulu qu'il éclatât tout de suite...
+
+Ah! l'orage nous soulagerait beaucoup... La mer a la tranquillité
+lourde et épaisse d'une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante,
+et l'air est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n'y a de
+léger sur la terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est
+réapparu sur le bord de la Barma Grande et qui s'agite encore. On
+dirait qu'il danse. Non, il fait un discours. À qui? Nous nous
+penchons sur le parapet pour voir. Il y a évidemment quelqu'un sur
+la grève à qui le vieux Bob tient des propos préhistoriques. Mais
+des feuilles de palmier nous cachent l'auditoire du vieux Bob.
+Enfin, l'auditoire remue et s'avance; il s'approche du professeur
+noir, comme l'appelle Rouletabille. Cet auditoire est composé de
+deux personnes: Mrs. Edith... c'est bien elle, avec ses grâces
+languissantes, sa façon de s'appuyer sur le bras de son mari... Au
+bras de son mari! Mais celui-ci n'est point son mari!... Quel est
+donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s'appuie
+avec tant de grâces languissantes?
+
+Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu'un pour
+nous renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le
+seuil de la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe.
+Bernier nous rejoint et son oeil suit la direction indiquée par
+l'index de Rouletabille.
+
+«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?...
+
+-- Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c'est le prince
+Galitch.»
+
+Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous
+n'avions jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais
+vraiment je ne me serais pas imaginé cette démarche... Et puis, il
+ne me semblait pas si grand... Rouletabille me comprend, hausse
+les épaules...
+
+«C'est bien, dit-il à Bernier... Merci...»
+
+Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
+
+«Je ne puis dire qu'une chose, fait Bernier avant de nous quitter,
+c'est que c'est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux.
+Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu'il est
+russe. ça va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L'avant-
+dernière fois qu'il était invité ici à déjeuner, madame et
+monsieur l'attendaient et n'osaient commencer sans lui. Eh bien,
+on a reçu une dépêche priant de l'excuser parce qu'il avait manqué
+le train. La dépêche était datée de Moscou...»
+
+Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.
+
+Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince
+continuent leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le
+vieux Bob cesse soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande,
+s'en vient vers le château, y entre, traverse la baille, et nous
+voyons très bien (du haut du terre-plein de la tour B'') qu'il a
+fini de rire. Le vieux Bob est devenu la tristesse même. Il est
+silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous l'appelons;
+il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son plus
+vieux crâne et tout à coup, voilà qu'il devient furieux. Il
+adresse les pires injures au plus vieux crâne de l'humanité. Il
+descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps
+encore les éclats de sa colère jusqu'au fond de la batterie basse.
+Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu'il se battait
+contre les murs.
+
+Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château
+Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit
+entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l'horizon devint
+toute noire.
+
+Alors, un garçon d'écurie, Walter, une brave brute, incapable
+d'une idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement
+de bête à son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la
+poterne du jardinier, entra dans la Cour de Charles le Téméraire
+et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en donna une également
+à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée.
+
+Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu'il allait faire à la Tour
+Carrée. Il répondit qu'il allait porter au père Bernier le
+courrier de M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne
+connaît que cette langue; mais nous, nous la parlons suffisamment
+pour la comprendre. Walter était chargé de distribuer le courrier
+depuis que le père Jacques n'avait plus le droit de s'éloigner de
+sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et lui dit
+qu'il allait faire lui-même la commission.
+
+Quelques gouttes d'eau commençaient alors à tomber.
+
+Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor,
+à cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.
+
+«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille.
+
+-- Il n'a pas bougé», répondit Bernier.
+
+Nous frappons. Nous entendons les verrous que l'on tire de
+l'intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la
+personne est entrée. Règlement Rouletabille).
+
+M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous
+pénétrons chez lui. Pour écrire, il s'asseyait devant la petite
+table-guéridon, juste en face de la porte R et faisait face à
+cette porte.
+
+Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la
+lettre qu'il lit confirme le télégramme qu'il a reçu le matin et
+le presse de revenir à Paris: son journal veut absolument
+l'envoyer en Russie.
+
+M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous
+venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à
+Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon
+ami de Paris qui, après m'avoir donné quelques détails sans
+importance sur le départ de Brignolles, m'apprend que ledit
+Brignolles se fait adresser son courrier à Sospel, à l'hôtel des
+Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et
+Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons
+d'aller à Sospel le plus tôt qu'il nous sera possible, et nous
+sortons de l'appartement Darzac. La porte de la chambre de
+Mme Darzac n'était pas fermée. Voilà ce que j'observai en sortant.
+J'ai dit, du reste, que Mme Darzac n'était point chez elle.
+Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la
+porte de l'appartement, aussitôt... aussitôt... je l'ai vu, vu,
+vu... aussitôt et il mit la clef dans sa poche, dans la petite
+poche d'en haut de son veston. Ah! je le vois encore mettre la
+clef dans sa petite poche d'en haut de son veston, je le jure!...
+et il en a boutonné le bouton.
+
+Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le
+père Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu'il
+est et qu'il n'a jamais cessé d'être jusqu'au dernier jour. Ce
+n'est pas parce qu'on a un peu braconné qu'on ne saurait être un
+bon chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne
+toujours. Et je le dis hautement, dans tout ce qui va suivre, le
+père Bernier a toujours fait son devoir et n'a jamais dit que la
+vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était une excellente
+concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. Aujourd'hui
+qu'elle est veuve, je l'ai à mon service. Elle sera heureuse de
+lire ici le cas que je fais d'elle et aussi l'hommage rendu à son
+mari. Ils l'ont mérité tous les deux.
+
+Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour
+Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour
+Ronde, Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la
+batterie basse, M. Darzac poussa un cri en voyant l'état dans
+lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait depuis la
+veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à
+une grande échelle du château fort d'Hercule tel qu'il existait au
+XVe siècle, d'après des documents que nous avait montrés Arthur
+Rance. Ce lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait
+été toute barbouillée. Il tenta en vain de demander des
+explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès d'une
+caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate
+qu'il ne lui répondit même pas.
+
+J'ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur
+de la précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages,
+je reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite
+que les événements les plus futiles ont une importance en réalité
+considérable, car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous
+le faisons en plein drame, sans nous en douter, hélas!
+
+Comme le vieux Bob était d'une humeur de dogue, nous le quittâmes,
+du moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis
+gâché, et pensant sans doute à tout autre chose.
+
+En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux
+au ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était
+proche. En attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous
+étouffions.
+
+«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je... Je n'en puis plus...
+Il fait peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes...»
+
+Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous
+étions arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant,
+il m'arrêta:
+
+«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là...
+
+-- Qui?
+
+-- La Dame en noir!... Vous ne sentez pas que tout l'escalier en
+est embaumé?»
+
+Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer
+mon chemin sans plus m'occuper de lui; ce que je fis.
+
+Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma
+chambre, de me trouver face à face avec Mathilde!...
+
+Elle poussa un léger cri et disparut dans l'ombre, s'envolant
+comme un oiseau surpris. Je courus à l'escalier et me penchai sur
+la rampe. Elle glissait le long des marches comme un fantôme. Elle
+fut bientôt au rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi
+Rouletabille qui, penché sur la rampe du premier palier,
+regardait, lui aussi.
+
+Et il remonta jusqu'à moi.
+
+«Hein! fit-il, qu'est-ce que je vous avais dit!... La
+malheureuse!»
+
+Il paraissait à nouveau très agité.
+
+«J'ai demandé huit jours à M. Darzac... Il faut que tout soit fini
+dans vingt-quatre heures ou je n'aurai plus la force de rien!...»
+
+Et il s'affala tout à coup sur une chaise.
+
+«J'étouffe!... gémit-il, j'étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De
+l'eau!» J'allais lui chercher une carafe, mais il m'arrêta:
+«Non!... c'est l'eau du ciel qu'il me faut!» Et il montra le poing
+au ciel noir qui ne crevait toujours point.
+
+Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui
+m'étonnait, c'est qu'il ne me posait aucune question sur ce que la
+Dame en noir était venue faire chez moi. J'aurais été bien
+embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva:
+
+«Où allez-vous?
+
+-- Prendre la garde à la poterne.»
+
+Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu'on lui apportât
+là sa soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures
+et demie à la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux
+Bob, déclara que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith,
+craignant qu'il ne fût souffrant, s'en fut tout de suite à la Tour
+Ronde. Elle ne voulut point que Mr Arthur Rance l'accompagnât.
+Elle paraissait en fort mauvais termes avec son mari. La Dame en
+noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur Stangerson.
+Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui
+me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne
+ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir.
+Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et
+un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à
+coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos
+poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour
+n'être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir
+engloutir la presqu'île.
+
+Elle raconta avec animation qu'elle avait trouvé le vieux Bob le
+dos courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il
+n'avait point répondu à ses questions. Elle l'avait secoué
+amicalement, mais il avait fait l'ours. Alors, comme il tenait
+obstinément ses mains sur ses oreilles, elle l'avait piqué, avec
+une petite épingle à tête de rubis, dont elle retenait à
+l'ordinaire les plis du fichu léger qu'elle jetait le soir sur ses
+épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite épingle à
+tête de rubis et l'avait jetée en rageant sur son bureau. Et puis,
+il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l'avait encore
+jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.»
+Mrs. Edith en avait été si peinée qu'elle était sortie sans
+ajouter un mot, se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les
+pieds à la Tour Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith
+avait tourné la tête pour voir une fois encore son vieil oncle et
+elle avait été stupéfaite de ce qu'il lui avait été donné
+d'apercevoir. Le plus vieux crâne de l'humanité était sur le
+bureau de l'oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l'air toute
+barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s'était toujours conduit
+d'une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son
+crâne! Elle s'était enfuie, un peu effrayée.
+
+Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce
+qu'elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du
+vieux Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
+
+Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et
+aussi pour échapper au regard de Mathilde. Qu'est-ce que la Dame
+en noir était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le
+savoir.
+
+Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie
+redoublait de force. Je ne fis qu'un bond jusqu'à la poterne. Pas
+de Rouletabille! Je le trouvai sur la terrasse B'', surveillant
+l'entrée de la Tour Carrée et recevant tout l'orage sur le dos.
+
+Je le secouai pour l'entraîner sous la poterne.
+
+«Laisse donc, me disait-il... Laisse donc! C'est le déluge! Ah!
+comme c'est bon! comme c'est bon! Toute cette colère du ciel! Tu
+n'as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi,
+je hurle, écoute! Je hurle!... Je hurle!... Heu! heu! heu!... Plus
+fort que le tonnerre!... Tiens! on ne l'entend plus!...»
+
+Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots
+soulevés, des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu'il
+était devenu vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en
+cris indistincts l'atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait
+en vain d'étouffer la flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur
+du fils de Larsan!
+
+Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir
+le poignet et une forme noire s'accrochait à moi dans la tempête:
+
+«Où est-il?... Où est-il?»
+
+C'était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un
+nouvel éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un
+affreux délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle
+l'entendit. Elle le vit. Nous étions couverts d'eau, trempés par
+la pluie du ciel et par l'écume de la mer. La jupe de Mme Darzac
+claquait dans la nuit comme un drapeau noir et m'enveloppait les
+jambes. Je soutins la malheureuse, car je la sentais défaillir,
+et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste déchaînement des
+éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche terrible,
+au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le
+doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!...
+Ah! je comprends! Je comprends comment Rouletabille, s'en est
+souvenu par-delà les années... Oui, oui, c'est une odeur pleine de
+mélancolie, un parfum pour tristesse intime... Quelque chose comme
+le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d'une plante
+abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute seule,
+toute seule... Enfin! C'est un parfum qui m'a donné de ces idées-
+là et que j'ai essayé d'analyser comme ça, plus tard... parce que
+Rouletabille m'en parlait toujours... Mais c'était un bien doux et
+bien tyrannique parfum qui m'a comme enivré tout d'un coup, là, au
+milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout
+d'un coup, quand je l'ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah!
+extraordinaire, car j'avais passé vingt fois auprès de la Dame en
+noir sans découvrir ce que ce parfum avait d'extraordinaire, et il
+m'apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de
+la terre -- et même tous ceux qui font mal à la tête -- sont
+balayés comme une haleine de rose par le vent de mer. Je comprends
+que lorsqu'on l'avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin
+tant pis si je me vante, mais je suis persuadé que tout le monde
+ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame en noir, et
+il fallait certainement pour cela être très intelligent, et il est
+probable que, ce soir-là, je l'étais plus que les autres soirs,
+bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se
+passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette
+mélancolique et captivante, et adorablement désespérante odeur, --
+eh bien, c'était pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé,
+si c'était un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou
+embrasé, si c'était un coeur d'amant, comme celui de M. Darzac; ou
+empoisonné, si c'était un coeur de bandit, comme celui de
+Larsan... Non! non, on ne devait plus pouvoir s'en passer jamais!
+Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac et Larsan et
+tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!...
+
+Donc, dans la tempête, s'accrochant à mon bras, la Dame en noir
+appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous
+échappa, bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum
+de la Dame en noir! Le parfum de la Dame en noir!...»
+
+La malheureuse sanglotait. Elle m'entraîna vers la tour. Elle
+frappa de son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit,
+et elle ne s'arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses
+banales, la suppliant de se calmer, et cependant j'aurais donné ma
+fortune pour trouver des mots qui, sans trahir personne, lui
+eussent peut-être fait comprendre quelle part je prenais au drame
+qui se jouait entre la mère et l'enfant.
+
+Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui
+précédait la chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte
+en était ouverte. Là, nous allions être aussi seuls que si elle
+m'avait fait entrer chez elle, car nous savions que le vieux Bob
+travaillait tard dans la Tour du Téméraire.
+
+Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que
+je passai en face de la Dame en noir n'est pas le moins
+douloureux. J'y fus mis à une épreuve à laquelle je ne m'attendais
+point et quand, à brûle-pourpoint, sans qu'elle prît même le temps
+de nous plaindre de la façon dont nous venions d'être traités par
+les éléments -- car je ruisselais sur le parquet comme un vieux
+parapluie -- elle me demanda: «Il y a longtemps, Monsieur
+Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» je fus plus ébloui,
+étourdi, que par tous les coups de foudre de l'orage. Et je
+compris que, dans le moment même que la nature entière s'apaisait
+au dehors, j'allais subir, maintenant que je me croyais à l'abri,
+un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre
+vainement depuis des siècles au rocher d'Hercule! Je dus faire
+mauvaise contenance et trahir tout l'émoi où me plongeait cette
+phrase inattendue. D'abord, je ne répondis point; je balbutiai, et
+certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces
+choses se sont passées. Mais j'y assiste encore comme si j'étais
+mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne
+sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être
+trempée et, comme moi, sortir de l'ouragan, eh bien, elle était
+admirable avec ses cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques
+épaules que moulait la soie légère d'un vêtement, lequel
+apparaissait à mes yeux extasiés comme une loque sublime, jetée
+par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle qui vient
+de prendre la forme de la beauté! Je sens bien que mon émotion,
+même après tant d'années, quand je songe à ces choses, me fait
+écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n'en dirai point
+plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du
+professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux
+ici, vis-à-vis de Rouletabille, qu'affirmer le sentiment de
+respectueuse consternation qui me gonfla le coeur devant cette
+mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où l'avait
+jetée l'affreuse tempête -- physique et morale -- où elle se
+débattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car j'avais
+juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas! Que mon silence
+même parlait plus haut que ne l'avait jamais fait aucune de mes
+plaidoiries.
+
+Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n'oublierai de
+ma vie:
+
+«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert
+tous deux!»
+
+Et elle ajouta avec un gros sanglot:
+
+«Pourquoi continue-t-il à mentir?»
+
+Moi, je ne répondais rien. Qu'est-ce que j'aurais répondu? Cette
+femme avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant,
+vis-à-vis de tout le monde en général et de moi en particulier. Je
+n'avais jamais existé pour elle... et voilà qu'après m'avoir fait
+respirer le parfum de la Dame en noir elle pleurait devant moi
+comme une vieille amie...
+
+Oui, comme une vieille amie... Elle me raconta tout, j'appris
+tout, en quelques phrases pitoyables et simples comme l'amour
+d'une mère... tout ce que me cachait ce petit sournois de
+Rouletabille. Évidemment, ce jeu de cache-cache ne pouvait durer
+et ils s'étaient bien devinés tous les deux. Poussée par un sûr
+instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que c'était
+que ce Rouletabille qui l'avait sauvée et qui avait l'âge de
+l'autre... et qui ressemblait à l'autre. Et une lettre était venue
+lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui
+avait menti et n'avait jamais mis les pieds dans une institution
+de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une
+explication, mais celui-ci s'y était âprement dérobé. Toutefois,
+il s'était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du
+collège d'Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de
+venir à Menton.
+
+«Comment l'avez-vous su?» m'écriai-je, me trahissant aussitôt.
+
+Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m'apprit
+d'une phrase tout son stratagème. Ce n'était point la première
+fois qu'elle venait dans nos chambres quand je l'avais surprise le
+soir même... Mon bagage portait encore l'étiquette récente de la
+consigne eudoise.
+
+«Pourquoi ne s'est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui
+ai ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s'il se refuse à être le
+fils de Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?»
+
+Rouletabille s'était conduit d'une façon atroce pour cette femme
+qui avait cru son enfant mort, qui l'avait pleuré désespérément,
+comme je l'appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de
+malheurs incomparables, à la joie mortelle de voir son fils
+ressuscité... Ah! le malheureux!... La veille au soir, il lui
+avait ri au nez, quand elle lui avait crié, à bout de forces,
+qu'elle avait eu un fils et que ce fils c'était lui! Il lui avait
+ri au nez en pleurant!... Arrangez cela comme vous voudrez! C'est
+elle qui me l'a dit et je n'aurais jamais cru Rouletabille si
+cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.
+
+Certes! il se conduisait d'une façon abominable! Il était allé
+jusqu'à lui dire qu'il n'était sûr d'être le fils de personne, pas
+même d'un voleur! C'est alors qu'elle était rentrée dans la Tour
+Carrée et qu'elle avait désiré mourir. Mais elle n'avait pas
+retrouvé son fils pour le perdre sitôt et elle vivait encore!
+J'étais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais
+pardon pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était le résultat de
+la politique de mon ami. Sous prétexte de la mieux défendre contre
+Larsan, c'est lui qui la tuait! Je ne voulus pas en savoir
+davantage! J'en savais trop! Je m'enfuis! J'appelai Bernier qui
+m'ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carrée, en maudissant
+Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du Téméraire,
+mais celle-ci était déserte.
+
+À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il
+y avait une lumière dans la chambre de mon ami. J'escaladai
+l'escalier branlant du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je
+l'ouvre, je l'enfonce. Rouletabille est devant moi:
+
+«Que voulez-vous, Sainclair?»
+
+En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon
+courroux.
+
+«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d'une voix
+glacée. Elle ne vous a pas dit qu'elle me défend de toucher à cet
+homme!...
+
+-- C'est vrai, m'écriai-je... je l'ai entendue!...
+
+-- Eh bien! Qu'est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-
+t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu'elle m'a dit hier?... Elle
+m'a ordonné de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir
+aux prises avec mon père!»
+
+Et il ricane, ricane.
+
+«Avec mon père!... Elle le croit sans doute plus fort que moi!...»
+
+Il était affreux en parlant ainsi.
+
+Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d'une beauté
+fulgurante. «Elle a peur pour moi!... eh bien, moi, j'ai peur pour
+elle!... Et je ne connais pas mon père... Et je ne connais pas ma
+mère!»
+
+.. .. .. .. ..
+
+À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la
+mort! Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes
+cheveux se dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme
+s'il venait d'être frappé lui-même!...
+
+Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée
+emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman!
+
+
+
+
+XI
+L'attaque de la Tour Carrée.
+
+J'avais bondi derrière lui, je l'avais pris à bras le corps,
+redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman!
+Maman! Maman!» une telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt
+une annonce de secours tellement au-dessus des forces humaines que
+je pouvais craindre qu'il n'oubliât qu'il n'était qu'un homme,
+c'est-à-dire incapable de voler directement de cette fenêtre à
+cette tour, de traverser comme un oiseau ou comme une flèche cet
+espace noir qui le séparait du crime et qu'il remplissait de son
+effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, me renversa, se
+précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers couloirs,
+chambres, escaliers, cours, jusqu'à cette tour maudite qui venait
+de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable!
+
+Et moi, je n'avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre,
+cloué sur place par l'horreur de ce cri. J'y étais encore quand la
+porte de la Tour Carrée s'ouvrit et quand, dans son cadre de
+lumière, apparut la forme de la Dame en noir! Elle était toute
+droite et bien vivante, malgré le cri de la mort, mais son pâle et
+spectral visage reflétait une terreur indicible. Elle tendit les
+bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille, et les bras de
+la Dame en noir se refermèrent et je n'entendis plus que des
+soupirs et des gémissements, et encore ces deux syllabes que la
+nuit répétait indéfiniment: «Maman! Maman!»
+
+Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le
+coeur désordonné, les reins rompus. Ce que j'avais vu sur le seuil
+de la Tour Carrée ne me rassurait en aucune façon. C'est en vain
+que j'essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous
+croyions tout perdu, tout, au contraire, n'était-il point
+retrouvé? Le fils n'avait-il point retrouvé la mère? La mère
+n'avait-elle point enfin retrouvé l'enfant?... Mais pourquoi...
+pourquoi ce cri de mort quand elle était si vivante? Pourquoi ce
+cri d'angoisse avant qu'elle apparût, debout, sur le seuil de la
+tour?
+
+Chose extraordinaire, il n'y avait personne dans la Cour du
+Téméraire quand je la traversai. Personne n'avait donc entendu le
+coup de feu? Personne n'avait donc entendu les cris? Où se
+trouvait M. Darzac? Où se trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils
+encore dans la batterie basse de la Tour Ronde? J'aurais pu le
+croire, car j'apercevais, au niveau du sol de cette tour, de la
+lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, n'avait donc rien
+entendu?... Mattoni qui veillait sous la poterne du jardinier? Eh
+bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais pas. Et la
+porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux murmure:
+«Maman! Maman! Maman!» Et je l'entendais, elle, qui ne disait que
+cela en pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n'avaient
+même pas eu la précaution de refermer complètement la porte du
+salon du vieux Bob. C'est là encore qu'elle avait entraîné,
+qu'elle avait emporté son enfant!
+
+... Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s'étreindre, à se
+répéter: «Maman! Mon petit!...» Et puis ils se dirent des choses
+entrecoupées, des phrases sans suite... des stupidités divines...
+«Alors, tu n'es pas mort!»... Sans doute, n'est-ce pas? Eh bien,
+c'était suffisant pour les faire repartir à pleurer... Ah! ce
+qu'ils devaient s'embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu'il
+devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en noir!... Je
+l'entendis qui disait encore: «Tu sais, maman, ce n'est pas moi
+qui avais volé!...» Et l'on aurait pensé, au son de sa voix, qu'il
+avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre
+Rouletabille. «Non! mon petit!... non, tu n'as pas volé!... Mon
+petit! mon petit!...» Ah! ce n'était pas ma faute si
+j'entendais... mais j'en avais l'âme toute chavirée... C'était une
+mère qui avait retrouvé son petit, quoi!...
+
+Mais où était Bernier? J'entrai à gauche dans la loge, car je
+voulais savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait
+tiré.
+
+La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu'éclairait une
+petite veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle
+devait être au lit quand le coup de feu avait éclaté et elle avait
+jeté sur elle, à la hâte, quelque vêtement. J'approchai la
+veilleuse de son visage. Les traits étaient décomposés par la
+peur.
+
+«Où est le père Bernier? demandai-je.
+
+-- Il est là, répondit-elle en tremblant.
+
+-- Là?... Où, là?...»
+
+Mais elle ne me répondit pas.
+
+Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai
+pour savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de
+terre. Je baissai la veilleuse et j'examinai le parquet. Le
+parquet était couvert de pommes de terre; il en avait roulé
+partout. La mère Bernier ne les avait donc pas ramassées depuis
+que Rouletabille avait vidé le sac?
+
+Je me relevai, je retournai à la mère Bernier:
+
+«Ah çà! fis-je, on a tiré!... Qu'est-ce qu'il y a eu?
+
+-- Je ne sais pas», répondit-elle.
+
+Et, aussitôt, j'entendis qu'on refermait la porte de la tour, et
+le père Bernier apparut sur le seuil de la loge.
+
+«Ah! c'est vous, monsieur Sainclair?
+
+-- Bernier!... Qu'est-il arrivé?
+
+-- Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de
+grave... (Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être
+aussi assurée qu'elle le voulait paraître.) Un accident sans
+importance... M. Darzac, en posant son revolver sur sa table de
+nuit, l'a fait partir. Madame a eu peur, naturellement, et elle a
+crié; et, comme la fenêtre de leur appartement était ouverte, elle
+a bien pensé que M. Rouletabille et vous aviez entendu quelque
+chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer.
+
+-- M. Darzac était donc rentré chez lui?...
+
+-- Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la
+tour, monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque
+aussitôt qu'il est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi
+aussi, j'ai eu peur! Ah! je me suis précipité!... M. Darzac m'a
+ouvert lui-même. Heureusement, il n'y avait personne de blessé.
+
+-- Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée
+chez elle?
+
+-- Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et
+elle l'a suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble.
+
+-- Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre?
+
+-- Tenez, le voilà!...»
+
+Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de
+l'appartement, je vis qu'il était atrocement pâle. Il me faisait
+signe. Je m'approchai de lui et il me dit:
+
+«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l'accident. Ce
+n'est pas la peine d'en parler à personne, si l'on ne vous en
+parle pas. Les autres n'ont peut-être pas entendu ce coup de
+revolver. C'est inutile d'effrayer les gens, n'est-ce pas?...
+Dites-donc! J'ai un service personnel à vous demander.
+
+-- Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le
+savez bien. Disposez de moi, si je puis vous être utile.
+
+-- Merci, mais il ne s'agit que de décider Rouletabille à aller se
+coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et
+elle ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du
+calme, du calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de
+silence...
+
+-- Bien, mon ami, comptez sur moi!»
+
+Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui
+attestait mon dévouement; j'étais persuadé que tous ces gens-là
+nous cachaient quelque chose, quelque chose de très grave!...
+
+Il entra dans sa chambre, et je n'hésitai pas à aller retrouver
+Rouletabille dans le salon du vieux Bob.
+
+Mais, sur le seuil de l'appartement du vieux Bob, je me heurtai à
+la Dame en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous
+deux si silencieux et avaient une attitude si incompréhensible
+pour moi, qui avais entendu les transports de tout à l'heure et
+qui m'attendais à trouver le fils dans les bras de sa mère, que je
+restai en face d'eux sans dire un mot, sans faire un geste.
+L'empressement que mettait Mme Darzac à quitter Rouletabille en
+une circonstance aussi exceptionnelle m'intrigua à un point que je
+ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille
+acceptait son congé m'anéantissait. Mathilde se pencha sur le
+front de mon ami, l'embrassa et lui dit: «Au revoir, mon enfant»
+d'une voix si blanche, si triste, et en même temps si solennelle,
+que je crus entendre l'adieu déjà lointain d'une mourante.
+Rouletabille, sans répondre à sa mère, m'entraîna hors de la tour.
+Il tremblait comme une feuille.
+
+Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour
+Carrée. J'étais sûr qu'il se passait dans la tour quelque chose
+d'inouï. L'histoire de l'accident ne me satisfaisait en rien; et
+il n'est point douteux que Rouletabille n'eût pensé comme moi, si
+sa raison et son coeur n'eussent encore été tout étourdis de ce
+qui venait de se passer entre la Dame en noir et lui!... Et puis,
+qui me disait que Rouletabille ne pensait pas comme moi?
+
+... Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que
+j'entreprenais Rouletabille. D'abord je le poussai dans
+l'encoignure du parapet qui joignait la Tour Carrée à la Tour
+Ronde, dans l'angle formé par l'avancée, sur la cour, de la Tour
+Carrée.
+
+Le reporter, qui s'était laissé conduire par moi docilement, comme
+un enfant, dit à voix basse:
+
+«Sainclair, j'ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je
+n'entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour
+Carrée. C'est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair;
+mais ma part de paradis pour elle! Il faut que je voie et que
+j'entende...»
+
+Nous étions là non loin d'une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur
+le salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n'était
+point fermée, et c'est ce qui nous avait permis, sans doute,
+d'entendre distinctement le coup de revolver et le cri de la mort
+malgré l'épaisseur des murailles de la tour. De l'endroit où nous
+nous trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette
+fenêtre, mais n'était-ce pas déjà quelque chose que de pouvoir
+entendre?... L'orage avait fui, mais les flots n'étaient pas
+encore apaisés et ils se brisaient sur les rocs de la presqu'île
+d'Hercule avec cette violence qui rendait toute approche de barque
+impossible! Ainsi pensai-je dans le moment à une barque, parce
+que, une seconde, je crus voir apparaître ou disparaître -- dans
+l'ombre -- une ombre de barque. Mais quoi! C'était là évidemment
+une illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout,
+-- de mon esprit certainement plus agité que les flots.
+
+Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un
+soupir -- ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond
+comme une expiration, comme un souffle d'agonie, une plainte
+sourde, lointaine comme la vie qui s'en va, proche comme la mort
+qui vient, nous arriva par cette fenêtre et passa sur nos fronts
+en sueur. Et puis, plus rien... non, on n'entendait plus rien que
+le mugissement intermittent de la mer, et, tout à coup, la lumière
+de la fenêtre s'éteignit. La Tour Carrée, toute noire, rentra dans
+la nuit. Mon ami et moi nous étions saisi la main et nous nous
+commandions ainsi, par cette communication muette, l'immobilité et
+le silence. Quelqu'un mourait, là, dans la tour! Quelqu'un qu'on
+nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu'un qui n'était ni
+Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère Bernier,
+ni, à n'en point douter, le vieux Bob: quelqu'un qui ne pouvait
+pas être dans la tour.
+
+Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette
+fenêtre qui avait laissé passer cette agonie, nous écoutions
+encore. Un quart d'heure s'écoula ainsi... un siècle. Rouletabille
+me montra alors la fenêtre de sa chambre, restée éclairée. Je
+compris. Il fallait aller éteindre cette lumière et redescendre.
+Je pris mille précautions; cinq minutes plus tard, j'étais revenu
+auprès de Rouletabille. Il n'y avait plus maintenant d'autre
+lumière dans la Cour du Téméraire que la faible lueur au ras du
+sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie
+basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier
+où veillait Mattoni. En somme, en considérant la position qu'ils
+occupaient, on pouvait très bien s'expliquer que ni le vieux Bob
+ni Mattoni n'eussent rien entendu de ce qui s'était passé dans la
+Tour Carrée, ni même, dans l'orage finissant, des clameurs de
+Rouletabille poussées au-dessus de leurs têtes. Les murs de la
+poterne étaient épais et le vieux Bob était enfoui dans un
+véritable souterrain.
+
+J'avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille,
+dans l'encoignure de la tour et du parapet, poste d'observation
+qu'il n'avait point quitté, que nous entendions distinctement la
+porte de la Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses
+gonds. Comme j'allais me pencher au delà de l'encoignure, et
+allonger mon buste sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon
+coin, ne permettant qu'à lui-même de dépasser de la tête le mur de
+la Tour Carrée; mais, comme il était très courbé, je violai la
+consigne et je regardai par-dessus la tête de mon ami, et voici ce
+que je vis:
+
+D'abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l'obscurité,
+qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du
+côté de la poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s'arrêta,
+regarda du côté de nos fenêtres, le front levé sur le Château
+Neuf, et puis il se retourna du côté de la tour et fit un signe
+que nous pouvions interpréter comme un signe de tranquillité. À
+qui s'adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore; mais il
+se rejeta brusquement en arrière, me repoussant.
+
+Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il
+n'y avait plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père
+Bernier, ou plutôt nous l'entendîmes d'abord, car il y eut entre
+lui et Mattoni une courte conversation dont l'écho assourdi nous
+arrivait. Et puis nous entendîmes quelque chose qui grimpait sous
+la voûte de la poterne du jardinier, et le père Bernier apparut
+avec, à côté de lui, la masse noire et tout doucement roulante
+d'une voiture. Nous distinguions bientôt que c'était la petite
+charrette anglaise, traînée par Toby, le poney d'Arthur Rance. La
+Cour du Téméraire était de terre battue et le petit équipage ne
+faisait pas plus de bruit sur cette terre que s'il avait glissé
+sur un tapis. Enfin, Toby était si sage et si tranquille qu'on eût
+dit qu'il avait reçu les instructions du père Bernier. Celui-ci,
+arrivé à côté du puits, releva encore la tête du côté de nos
+fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans
+encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la
+porte le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants
+s'écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout
+à mon ami qui s'était mis à nouveau à trembler de tous ses membres
+sans que j'en pusse deviner la raison subite.
+
+Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul,
+et retournait à la poterne. C'est alors que nous dûmes nous
+pencher davantage, et, certainement, les personnes qui étaient
+maintenant sur le seuil de la Tour Carrée auraient pu nous
+apercevoir si elles avaient regardé de notre côté, mais elles ne
+pensaient guère à nous. La nuit s'éclaircissait alors d'un beau
+rayon de lune qui fit une grande raie éclatante sur la mer et
+allongea sa clarté bleue dans la Cour du Téméraire. Les deux
+personnages qui étaient sortis de la tour et s'étaient approchés
+de la voiture parurent si surpris qu'ils eurent un mouvement de
+recul. Mais nous entendions très bien la Dame en noir prononcer
+cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, il le
+faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir
+si elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne
+pûmes point conclure.
+
+Et Robert Darzac dit d'une voix singulière: «Ce n'est point ce qui
+me manque.» Il était courbé sur quelque chose qu'il traînait et
+qu'il souleva avec une peine infinie et qu'il essaya de glisser
+sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille
+avait retiré sa casquette et claquait littéralement des dents.
+Autant que nous pûmes distinguer, la chose était un sac. Pour
+remuer ce sac, M. Darzac avait fait de gros efforts, et nous
+entendîmes un soupir. Appuyée contre le mur de la tour, la Dame en
+noir le regardait, sans lui prêter aucune aide. Et, soudain, dans
+le moment que M. Darzac avait réussi à pousser le sac dans la
+voiture, Mathilde prononça, d'une voix sourdement épouvantée, ces
+mots: «Il remue encore!...» -- «C'est la fin!...» répondit
+M. Darzac qui, maintenant, s'épongeait le front. Sur quoi il mit
+son pardessus et prit Toby par la bride. Il s'éloigna, faisant un
+signe à la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuyée à la
+muraille comme si on l'avait allongée là pour quelque supplice, ne
+lui répondit pas. M. Darzac nous parut plutôt calme. Il avait
+redressé la taille. Il marchait d'un pas ferme... on pouvait dire:
+d'un pas d'honnête homme conscient d'avoir accompli son devoir.
+Toujours avec de grandes précautions, il disparut avec sa voiture
+sous la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la
+Tour Carrée.
+
+Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m'y
+maintint énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la
+poterne et retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la
+Tour Carrée. Quand il ne fut plus qu'à deux mètres de la porte qui
+s'était refermée, Rouletabille sortit lentement de l'encoignure du
+parapet, se glissa entre la porte et Bernier effrayé, et mit les
+mains au poignet du concierge.
+
+«Venez avec moi», lui dit-il.
+
+L'autre paraissait anéanti. J'étais sorti de ma cachette, moi
+aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune,
+ses yeux étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent:
+
+«C'est un grand malheur!»
+
+
+
+
+XII
+Le corps impossible.
+
+«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité,
+répliqua Rouletabille à voix basse; mais il n'y aura point de
+malheur du tout si vous ne nous cachez rien. Allons, venez!»
+
+Et il l'entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château
+Neuf, et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout
+mon Rouletabille. Maintenant qu'il était si heureusement
+débarrassé d'un problème sentimental qui l'avait intéressé si
+personnellement, maintenant qu'il avait retrouvé le parfum de la
+Dame en noir, il reconquérait toutes les forces incroyables de son
+esprit pour la lutte entreprise contre le mystère! Et jusqu'au
+jour où tout fut conclu, jusqu'à la minute suprême -- la plus
+dramatique que j'aie vécu de ma vie, même aux côtés de
+Rouletabille -- où la vie et la mort eurent parlé et se furent
+expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste
+d'hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot
+qui ne contribue nécessairement à nous sauver de l'épouvantable
+situation faite à l'assiégé par l'attaque de la Tour Carrée, dans
+la nuit du 12 au 13 avril.
+
+Bernier ne lui résista pas. D'autres voudront lui résister qu'il
+brisera et qui crieront grâce.
+
+Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va
+rendre compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la
+chambre de Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous;
+j'ai allumé la lampe.
+
+Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en
+bourrant sa pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute
+l'honnêteté qui s'y peut trouver. Puis son sourcil froncé
+s'allonge, son oeil s'éclaire, et, ayant jeté vers le plafond
+quelques nuages de fumée, il dit:
+
+«Voyons, Bernier, comment l'ont-ils tué?»
+
+Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
+
+«J'ai juré de ne rien dire. Je n'en sais rien, monsieur! Ma foi,
+je n'en sais rien!...»
+
+Rouletabille:
+
+«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me
+racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus
+de rien!...
+
+-- Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus?
+
+-- Mais, de votre sécurité, Bernier!...
+
+-- De ma sécurité, à moi?... Je n'ai rien fait!
+
+-- De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille
+en se levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui
+lui donna le temps de faire sans doute, mentalement, quelque
+opération algébrique nécessaire... «Alors, reprit-il, il était
+dans la Tour Carrée?
+
+-- Oui, fit la tête de Bernier.
+
+-- Où? Dans la chambre du vieux Bob?
+
+-- Non! fit la tête de Bernier.
+
+-- Caché chez vous, dans votre loge?
+
+-- Non, fit la tête de Bernier.
+
+-- Ah çà! mais où était-il donc? Il n'était pourtant pas dans
+l'appartement de M. et Mme Darzac?
+
+-- Oui, fit la tête de Bernier.
+
+-- Misérable!» grinça Rouletabille.
+
+Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du
+concierge, et l'enlevai aux griffes de Rouletabille.
+
+Quand il put respirer:
+
+«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m'étrangler?
+fit-il.
+
+-- Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et
+vous avouez qu'il était dans l'appartement de M. et de Mme Darzac!
+Et qui donc l'a introduit dans cet appartement, si ce n'est vous?
+Vous qui, seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas
+là?»
+
+Bernier se leva, très pâle: «C'est vous, monsieur Rouletabille,
+qui m'accusez d'être le complice de Larsan?
+
+-- Je vous défends de prononcer ce nom-là! s'écria le reporter.
+Vous savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!...
+
+-- Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique... c'est vrai...
+j'ai eu tort de l'oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand
+on se bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je
+vous demande pardon!
+
+-- Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime.
+Vous êtes un brave homme. Aussi, ce n'est pas votre bonne foi que
+j'incrimine: c'est votre négligence.
+
+-- Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu'il était, devint
+écarlate. Ma négligence! Je n'ai point bougé de ma loge, de mon
+couloir! J'ai eu toujours la clef sur moi et je vous jure que
+personne n'est entré dans cet appartement, personne d'autre, après
+que vous l'avez eu visité, à cinq heures, que M. Robert et
+Mme Robert Darzac. Je ne compte point, naturellement, la visite
+que vous y avez faite, à six heures environ, vous et M. Sainclair!
+
+-- Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que
+cet individu -- nous avons oublié son nom, n'est-ce pas, Bernier?
+nous l'appellerons l'homme -- que l'homme a été tué chez M. et
+Mme Darzac s'il n'y était pas!
+
+-- Non! Aussi je puis vous affirmer qu'il y était!
+
+-- Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande,
+Bernier. Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la
+clef en l'absence de M. Darzac, et que M. Darzac n'a point quitté
+sa chambre quand il avait la clef, et qu'on ne pouvait se cacher
+dans sa chambre pendant qu'il était là!
+
+-- Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac
+plus que tout! Mais je n'ai pu lui répondre que ce que je vous
+réponds: voilà bien le mystère!
+
+-- Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair
+et moi, avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez
+fermé immédiatement la porte?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et quand l'avez-vous rouverte?
+
+-- Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et
+Mme Darzac chez eux. M. Darzac venait d'arriver et Mme Darzac
+était depuis quelque temps dans le salon de M. Bob d'où venait de
+partir M. Sainclair. Ils se sont retrouvés dans le couloir et je
+leur ai ouvert la porte de leur appartement! Voilà! Aussitôt
+qu'ils ont été entrés, j'ai entendu qu'on repoussait les verrous.
+
+-- Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n'avez
+pas ouvert la porte?
+
+-- Pas une seule fois.
+
+-- Et où étiez-vous, pendant tout ce temps?
+
+-- Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de
+l'appartement, et c'est là que ma femme et moi nous avons dîné, à
+six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce
+que, la porte de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et
+que c'était plus gai. Après le dîner, je suis resté à fumer des
+cigarettes et à bavarder avec ma femme, sur le seuil de ma loge.
+Nous étions placés de façon que, même si nous l'avions voulu, nous
+n'aurions pas pu quitter des yeux la porte de l'appartement de
+M. Darzac. Ah! c'est un mystère! un mystère plus incroyable que le
+mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne savait pas ce qui
+s'était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce qui s'est
+passé avant puisque vous avez vous-même visité l'appartement à
+cinq heures et qu'il n'y avait personne dedans; on sait ce qui
+s'est passé pendant, puisque j'avais la clef dans ma poche, ou que
+M. Darzac était dans sa chambre, et qu'il aurait bien aperçu, tout
+de même, l'homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour
+l'assassiner, et puis, encore que j'étais, moi, dans le couloir,
+devant cette porte et que j'aurais bien vu passer l'homme; et on
+sait ce qui s'est passé après. Après, il n'y a pas eu d'après.
+Après, ça a été la mort de l'homme, ce qui prouvait bien que
+l'homme était là! Ah! C'est un mystère!
+
+-- Et, depuis cinq heures jusqu'au moment du drame, vous affirmez
+bien que vous n'avez pas quitté le couloir?
+
+-- Ma foi, oui!
+
+-- Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
+
+-- Ah! pardon, monsieur... il y a un moment... une minute où vous
+m'avez appelé...
+
+-- C'est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez
+cette minute-là...
+
+-- Mais ça n'a pas duré plus d'une minute ou deux, et M. Darzac
+était dans sa chambre. Il ne l'a pas quittée. Ah! c'est un
+mystère!...
+
+-- Comment savez-vous qu'il ne l'a pas quittée pendant ces deux
+minutes-là?
+
+-- Dame! s'il l'avait quittée, ma femme qui était dans la loge
+l'aurait bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas
+si intrigué, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui
+répète: que personne d'autre n'était entré que lui à cinq heures
+et vous à six, et que personne n'était plus rentré dans la chambre
+avant sa rentrée, à lui, la nuit, avec Mme Darzac... Il était
+comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le lui ai juré sur le
+cadavre qui était là!
+
+-- Où était-il, le cadavre?
+
+-- Dans sa chambre.
+
+-- C'était bien un cadavre?
+
+-- Oh! il respirait encore!... Je l'entendais!
+
+-- Alors, ça n'était pas un cadavre, père Bernier.
+
+-- Oh! monsieur Rouletabille, c'était tout comme. Pensez donc! Il
+avait un coup de revolver dans le coeur!»
+
+Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L'avait-il
+vu? Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme
+secondaire aux yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait
+préoccupé que du problème de savoir comment le cadavre se trouvait
+là! Comment cet homme était-il venu se faire tuer?
+
+Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses.
+L'affaire avait été rapide comme un coup de feu -- lui semblait-il
+-- et il était derrière la porte. Il nous raconta qu'il s'en
+allait tout doucement dans sa loge et qu'il se disposait à se
+mettre au lit, quand la mère Bernier et lui entendirent un si
+grand bruit venant de l'appartement de Darzac qu'ils en restèrent
+saisis. C'étaient des meubles qu'on bousculait, des coups dans le
+mur. «Qu'est-ce qui se passe?» fit la bonne femme, et aussitôt, on
+entendit la voix de Mme Darzac qui appelait: «Au secours!» Ce cri-
+là, nous ne l'avions pas entendu, nous autres, dans la chambre du
+Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme s'affalait,
+épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et la
+secoua en vain, criant qu'on lui ouvrît. La lutte continuait de
+l'autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux
+hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots
+furent prononcés: «Ce coup-ci, j'aurai ta peau!» Puis il entendit
+M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d'une voix étouffée,
+épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le
+dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le
+coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père
+Bernier que le cri qui l'accompagna. On eût pu penser que
+Mme Darzac, qui avait poussé le cri, avait été mortellement
+frappée. Bernier ne s'expliquait point cela: l'attitude de
+Mme Darzac. Pourquoi n'ouvrait-elle point au secours qu'il lui
+apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque
+aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le père
+Bernier n'avait cessé de frapper s'était ouverte. La chambre était
+plongée dans l'obscurité, ce qui n'étonna point le père Bernier,
+car la lumière de la bougie qu'il avait aperçue sous la porte,
+pendant la lutte, s'était brusquement éteinte et il avait entendu
+en même temps le bougeoir qui roulait par terre. C'était
+Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l'ombre de M. Darzac
+était penchée sur un râle, sur quelqu'un qui se mourait! Bernier
+avait appelé sa femme pour qu'elle apportât de la lumière, mais
+Mme Darzac s'était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de
+lumière! Et surtout qu'il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait
+couru à la porte de la tour en criant: «Il vient! il vient! je
+l'entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier! Je vais
+le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte,
+pendant qu'elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous-
+en! Qu'il ne sache rien!»
+
+Le père Bernier continuait:
+
+«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle
+vous a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n'avez rien vu.
+Moi, j'étais retenu auprès de M. Darzac. L'homme, sur le plancher,
+avait fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m'avait
+dit: «Un sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la
+mer, et on n'en entend plus parler!»
+
+-- Alors, continua Bernier, j'ai pensé à mon sac de pommes de
+terre; ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je
+l'ai vidé à mon tour et je l'ai apporté. Ah! nous faisions le
+moins de bruit possible. Pendant ce temps-là, madame vous
+racontait des histoires sans doute, dans le salon du vieux Bob et
+nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme dans la
+loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que
+M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j'avais dit à
+M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l'eau. Elle n'est pas
+assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si
+claire qu'on en voit le fond. -- Qu'est-ce que je vais en faire?»
+a demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je
+n'en sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous,
+et pour madame, et pour l'humanité, contre un bandit comme
+Frédéric Larsan, je l'ai fait. Mais ne m'en demandez pas davantage
+et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je
+vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous
+avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était
+sorti de sa chambre. Quant à ma femme, elle s'est presque évanouie
+quand elle a vu tout à coup que M. Darzac était plein de sang...
+et moi aussi!... Tenez, messieurs, mes mains sont rouges! Ah!
+pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin, nous avons
+fait notre devoir! Et c'était un fier bandit!... Mais, voulez-vous
+que je vous dise?... Eh bien, on ne pourra jamais cacher une
+histoire pareille... et on ferait mieux de la raconter tout de
+suite à la justice... J'ai promis de me taire et je me tairai,
+tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me
+décharger d'un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à
+madame et à monsieur... Et qui pouvez peut-être leur faire
+entendre raison... Pourquoi qu'ils se cachent? C'est-y pas un
+honneur de tuer un Larsan! Pardon d'avoir encore prononcé ce nom-
+là... je sais bien, il n'est pas propre... C'est-y pas un honneur
+d'en avoir délivré la terre en s'en délivrant soi-même? Ah!
+tenez!... une fortune!... Mme Darzac m'a promis une fortune si je
+me taisais! Qu'est-ce que j'en ferais?... C'est-y pas la meilleure
+fortune de la servir, cette pauv'dame-là qu'a eu tant de
+malheurs!... Tenez!... Rien du tout!... rien du tout!... Mais
+qu'elle parle!... Qu'est-ce qu'elle craint? Je le lui ai demandé
+quand vous êtes allés soi-disant vous coucher, et que nous nous
+sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée avec notre
+cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l'avez tué! Tout le
+monde fera bravo!...» Elle m'a répondu: «Il y a eu déjà trop de
+scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c'est
+possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en
+mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j'en avais bien envie.
+J'avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l'affaire plus
+tard, on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre
+père en mourra bien davantage!» Mais c'était son idée! Elle veut
+qu'on se taise! Eh bien, on se taira!... Suffit!»
+
+Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
+
+«Il faut que j'aille me débarbouiller de tout le sang de ce
+cochon-là!»
+
+Rouletabille l'arrêta:
+
+«Et qu'est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était
+son avis?
+
+-- Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il
+faut lui obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une
+légère blessure à la gorge, mais il ne s'en occupait pas, et, au
+fond, il n'y avait qu'une chose qui l'intéressait, c'était la
+façon dont le misérable avait pu s'introduire chez lui! ça, je
+vous le répète, il n'en revenait pas et j'ai dû lui donner encore
+des explications. Ses premières paroles, à ce sujet, avaient été
+pour dire:
+
+«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n'y
+avait personne, et j'ai aussitôt fermé ma porte au verrou.»
+
+-- Où cela se passait-il?
+
+-- Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la
+pauvre chère femme.
+
+-- Et le cadavre? Où était-il?
+
+-- Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
+
+-- Et qu'est-ce qu'ils avaient décidé pour s'en débarrasser?
+
+-- Je n'en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était
+prise, car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un
+dernier service; vous allez aller chercher la charrette anglaise à
+l'écurie, et vous y attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si
+c'est possible. Si vous le réveillez, et s'il vous demande des
+explications, vous lui direz ainsi qu'à Mattoni qui est de garde
+sous la poterne: «C'est pour M. Darzac, qui doit se trouver ce
+matin à quatre heures à Castelar pour la tournée des Alpes.»
+Mme Darzac m'a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair, ne lui
+dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez
+M. Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur!
+madame n'a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre
+chambre a été fermée et que votre lumière a été éteinte. Et,
+cependant, nous n'étions point rassurés avec le cadavre que nous
+croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer, et
+quel soupir! Le reste, monsieur, vous l'avez vu, et vous en savez
+maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!»
+
+Quand Bernier eut ainsi raconté l'impossible drame, Rouletabille
+le remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses
+maîtres, lui recommanda la plus grande discrétion, le pria de
+l'excuser de sa brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de
+l'interrogatoire qu'il venait de subir à Mme Darzac. Bernier,
+avant de s'en aller, voulut lui serrer la main, mais Rouletabille
+retira la sienne.
+
+«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang...» Bernier
+nous quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-
+je, quand nous fûmes seuls. Larsan est mort?...
+
+-- Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
+
+-- Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?...
+
+-- Parce que, fit-il d'une voix blanche que je ne lui connaissais
+pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS
+ÊTRE ENTRÉ NI MORT NI VIVANT, M'ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!»
+
+
+
+
+XIII
+Où l'épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes.
+
+Et c'est vrai qu'il était littéralement épouvanté. Et je fus
+effrayé moi-même plus qu'on ne saurait dire. Je ne l'avais jamais
+encore vu dans un état d'inquiétude cérébrale pareil. Il marchait
+à travers la chambre d'un pas saccadé, s'arrêtait parfois devant
+la glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le
+front comme s'il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-
+ce bien toi, Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?»
+Penser quoi? Il paraissait plutôt être sur le point de penser. Il
+semblait plutôt ne vouloir point penser. Il secoua la tête
+farouchement et alla quasi s'accroupir à la fenêtre, se penchant
+sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive lointaine,
+attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit
+du sabot de Toby. On eût dit une bête à l'affût.
+
+... Le ressac s'était tu; la mer s'était tout à fait apaisée...
+Une raie blanche s'inscrivit soudain sur les flots noirs, à
+l'Orient. C'était l'aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château
+sortait de la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la
+mine de quelqu'un qui n'a pas dormi.
+
+«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais
+compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève
+avec votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je
+voudrais savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l'histoire de
+l'accident de revolver sur la table de nuit»?
+
+-- Non!... me répondit-il sans se détourner.
+
+-- Elle ne vous a rien dit de cela?
+
+-- Non!
+
+-- Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu
+ni du cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié
+comme ce jour-là!...
+
+-- Sainclair, vous êtes curieux!... Vous êtes plus curieux que
+moi, Sainclair; je ne lui ai rien demandé!
+
+-- Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant
+qu'elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et
+de ce cri?
+
+-- En vérité, Sainclair, il faut me croire... Moi, je respecte les
+secrets de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je
+lui eusse rien demandé, certes!... il lui a suffi de me dire:
+«Nous pouvons nous quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE
+PLUS!» pour que je la quitte...
+
+-- Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»
+
+-- Oui, mon ami... et elle avait du sang sur les mains...»
+
+Nous nous tûmes. J'étais maintenant à la fenêtre et à côté du
+reporter. Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me
+désigna le petit falot qui brûlait encore à l'entrée de la porte
+souterraine qui conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour
+du Téméraire.
+
+«Voilà l'aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille
+toujours! Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions
+voir travailler le vieux Bob. Cela nous changera les idées et je
+ne penserai plus à mon cercle, qui m'étrangle, qui me garrotte,
+qui m'épuise.»
+
+Et il poussa un gros soupir:
+
+«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc
+jamais!...»
+
+Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions
+dans la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe
+brûlait toujours sur la table-bureau. Mais il n'y avait plus de
+vieux Bob!
+
+Rouletabille fit:
+
+«Oh! oh!»
+
+Et il prit la lampe qu'il souleva, examinant toutes choses autour
+de lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les
+murs de la batterie basse. Là, rien n'avait été changé de place,
+et tout était relativement en ordre et scientifiquement étiqueté.
+Quand nous eûmes bien regardé les ossements et coquillages et
+cornes des premiers âges, des «pendeloques en coquille», des
+«anneaux sciés dans la diaphyse d'un os long», des «boucles
+d'oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du renne»,
+des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en
+silex de la couche de l'éléphant», nous revînmes à la table-
+bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c'était vrai
+qu'il avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait
+mis à sécher sur la partie de bureau qui était en face de la
+fenêtre, exposée au soleil. J'allai à la fenêtre, à toutes les
+fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels on n'avait
+pas touché.
+
+Rouletabille me vit et me dit:
+
+«Qu'est-ce que vous faites? Avant d'imaginer qu'il ait pu sortir
+par les fenêtres, il faudrait savoir s'il n'est pas sorti par la
+porte.»
+
+Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les
+traces de pas.
+
+«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à
+Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la
+poterne et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair,
+allez!...»
+
+Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On
+n'avait vu le vieux Bob nulle part!... Il n'était passé nulle
+part!
+
+Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
+
+«Il a laissé cette lampe allumée pour qu'on s'imagine qu'il
+travaille toujours.»
+
+Et puis, soucieux, il ajouta:
+
+«Il n'y a point de traces de luttes d'aucune sorte et, sur le
+plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de
+Robert Darzac, lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce
+pendant l'orage, et ont traîné à leurs semelles un peu de la terre
+détrempée de la Cour du Téméraire et aussi du terreau légèrement
+ferrugineux de la baille. Il n'y a nulle part trace de pas du
+vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l'orage et il en
+est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n'y est point
+revenu depuis!»
+
+Rouletabille s'est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe
+qui éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n'a jamais
+ri d'une façon plus effroyable. Autour de nous, il n'y a que des
+squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux
+Bob absent.
+
+Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis
+il le prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses
+orbites vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains
+tendues, et le considère un instant, avec une attention
+surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le dépose
+entre les mains, et je dois l'élever à mon tour au-dessus de ma
+tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille,
+pendant ce temps, dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête.
+
+Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le
+crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu'au puits.
+Là je constate que les ferrures qui le fermaient le ferment
+toujours. Si quelqu'un s'était enfui par le puits ou était tombé
+dans le puits, ou s'y était jeté, les ferrures eussent été
+ouvertes. Je reviens, anxieux plus que jamais:
+
+«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour
+qu'il s'en aille, que le sac!»
+
+Je répétai la phrase, mais le reporter ne m'écoutait point, et je
+fus surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut
+impossible de deviner l'intérêt. Comment, dans un moment aussi
+tragique, alors que nous n'attendions plus que le retour de
+M. Darzac pour fermer le cercle dans lequel était mort le corps de
+trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans le Vieux Château
+du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses
+mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment
+Rouletabille pouvait-il s'amuser à faire des dessins avec une
+règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui, il s'était
+assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la
+planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un
+plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un
+pacifique et gentil commis d'architecte.
+
+Il avait piqué le papier de l'une des pointes de son compas, et
+l'autre traçait le cercle qui pouvait représenter l'espace occupé
+par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le
+dessin de M. Darzac.
+
+Le jeune homme s'appliqua à quelques traits encore; et puis,
+trempant un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture
+rouge qui avait servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette
+peinture dans tout l'espace du cercle. Ce faisant, il se montrait
+méticuleux au possible, prêtant grande attention à ce que la
+peinture fût de mince valeur partout, et telle qu'on eût pu en
+féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et de gauche
+pour juger de l'effet, et tirait un peu la langue comme un écolier
+appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais
+il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au
+dessin. Ils n'en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa
+et laissa échapper une exclamation d'horreur indicible; je ne
+reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement
+vers moi qu'il renversa le vaste fauteuil.
+
+«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!... regarde la
+peinture rouge!»
+
+Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation
+sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu'un petit lavis bien propret...
+
+«La peinture rouge! La peinture rouge!...» continuait-il à gémir,
+les yeux agrandis comme s'il assistait à quelque affreux
+spectacle.
+
+Je ne pus m'empêcher de lui demander:
+
+«Mais, qu'est-ce qu'elle a?...
+
+-- Quoi?... qu'est-ce qu'elle a?... Tu ne vois donc pas qu'elle
+est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c'est du sang!...»
+
+Non! je ne voyais pas cela, car j'étais bien sûr que ce n'était
+pas du sang. C'était de la peinture rouge bien naturelle.
+
+Mais je n'eus garde, dans un tel moment, de contrarier
+Rouletabille. Je m'intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
+
+«Du sang de qui? fis-je... le savez-vous?... du sang de qui?... du
+sang de Larsan?...
+
+-- Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!... Qui est-ce qui connaît le
+sang de Larsan?... Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître
+la couleur du sang de Larsan, il faudrait m'ouvrir les veines,
+Sainclair!... C'est le seul moyen!...»
+
+J'étais tout à fait, tout à fait étonné.
+
+«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!...»
+
+Voilà qu'il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son
+père... «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon
+père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!»
+
+«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur
+celles de la Dame en noir!...
+
+-- Oui! oui!... On dit ça!... On dit ça!... Mais on ne tue pas mon
+père comme ça!...»
+
+Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le
+petit lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d'un
+gros sanglot:
+
+«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait
+trop affreux.»
+
+Et il dit encore:
+
+«Ma pauvre maman n'a pas mérité cela! ni moi non plus! ni
+personne!...»
+
+Ce fut alors qu'une grosse larme, glissant au long de sa joue,
+tomba dans le godet:
+
+«Oh! fit-il... il ne faut pas allonger la peinture!»
+
+Et, disant cela d'une voix tremblante, il prit le godet avec un
+soin infini et l'alla enfermer dans une petite armoire.
+
+Puis il me prit par la main et m'entraîna, cependant que je le
+regardais faire, me demandant si réellement il n'était point, tout
+à coup, devenu vraiment fou.
+
+«Allons!... Allons!... fit-il... Le moment est venu, Sainclair!
+Nous ne pouvons plus reculer devant rien... Il faut que la Dame en
+noir nous dise tout... tout ce qui s'est passé dans le sac... Ah!
+si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite... tout de suite... Ce
+serait moins pénible... Certes! je ne peux plus attendre!...»
+
+Attendre quoi?... attendre quoi?... Et encore une fois, pourquoi
+s'effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe?
+Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?...
+
+Je ne pus m'empêcher de lui demander à nouveau:
+
+«Qu'est-ce qui vous épouvante ainsi?... Est-ce que Larsan n'est
+pas mort!...»
+
+Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras:
+
+«Je vous dis, je vous dis que sa mort m'épouvante plus que sa
+vie!...»
+
+Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous
+nous trouvions. Je lui demandai s'il ne désirait point que je le
+laissasse seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand
+étonnement, il me répondit qu'il ne fallait, en ce moment, le
+quitter pour rien au monde, «tant que le cercle ne serait point
+fermé».
+
+Et il ajouta, lugubre:
+
+«Puisse-t-il ne l'être jamais!...»
+
+La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle
+s'entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de
+Bernier. Il parut très fâché de nous voir.
+
+«Qu'est-ce que vous voulez? Qu'est-ce que vous voulez encore? fit-
+il... Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob... Et
+le vieux n'est toujours pas rentré.
+
+-- Laissez-nous entrer, Bernier...», commanda Rouletabille.
+
+Et il poussa la porte.
+
+«Surtout ne dites pas à madame...
+
+-- Mais non!... Mais non!...»
+
+Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L'obscurité était à peu
+près complète.
+
+«Qu'est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le
+reporter à voix basse.
+
+-- Elle attend... elle attend le retour de M. Darzac... Elle n'ose
+plus rentrer dans la chambre... ni moi non plus...
+
+-- Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna
+Rouletabille, et attendez que je vous appelle!»
+
+Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite,
+nous aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce
+était encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du
+jour. La grande silhouette sombre de Mathilde était debout,
+appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait sur la Cour du
+Téméraire. À notre apparition, elle n'eut pas un mouvement. Mais
+Mathilde nous dit tout de suite, d'une voix si affreusement
+altérée que je ne la reconnaissais plus:
+
+«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour.
+Vous n'avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu'est-ce que
+vous voulez?»
+
+Et elle ajouta sur un ton d'une douleur infinie:
+
+«Vous m'aviez juré de ne rien voir.»
+
+Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un
+respect infini:
+
+«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa
+bouche le ton d'une prière très douce et très pressante... Viens!
+Viens!... Viens!...»
+
+Et il l'entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu'il lui eût
+pris la main, il sembla qu'il pouvait la diriger à son gré.
+Cependant, quand il l'eut ainsi conduite devant la porte de la
+chambre fatale, elle eut un recul de tout le corps.
+
+«Pas là!» gémit-elle...
+
+Et elle s'appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille
+secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son
+ordre, l'ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
+
+La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La
+chambre était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui
+entrait par les vastes embrasures rendait ce désordre plus
+sinistre encore. Quel éclairage pour une chambre de meurtre! Que
+de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!... Le
+sang du soleil levant et de l'homme que Toby avait emporté on ne
+savait où... dans le sac de pommes de terre! Les tables, les
+fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps du lit
+auxquels l'homme, dans son agonie, avait dû désespérément
+s'accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l'on voyait sur
+le linge la marque d'une main rouge. C'est dans tout cela que nous
+entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prête à
+s'évanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce
+et suppliante: «Il le faut, maman! Il le faut!» Et il l'interrogea
+tout de suite après l'avoir déposée en quelque sorte sur un
+fauteuil que je venais de remettre sur ses pieds. Elle lui
+répondait par monosyllabes, par signes de tête ou par une
+désignation de la main. Et je voyais bien que, au fur et à mesure
+qu'elle répondait, Rouletabille était de plus en plus troublé,
+inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout le
+calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais
+il n'y parvenait guère. Il la tutoyait et l'appelait: «Maman!
+Maman!» tout le temps pour lui donner du courage... Mais elle n'en
+avait plus; elle lui tendit les bras et il s'y jeta; ils
+s'embrassèrent à s'étouffer, et cela la ranima; et, comme elle
+pleura tout à coup, elle fut un peu soulagée du poids terrible de
+toute cette horreur qui pesait sur elle. Je voulus faire un
+mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous les deux et
+je compris qu'ils ne voulaient pas rester seuls dans la chambre
+rouge. Elle dit à voix basse:
+
+«Nous sommes délivrés...»
+
+Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa
+voix de prière: «Pour en être sûre, maman... sûre... il faut que
+tu me dises tout... tout ce qui s'est passé... tout ce que tu as
+vu...»
+
+Alors, elle put enfin parler... Elle regarda du côté de la porte
+qui était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle
+sur les objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le
+plancher et elle raconta l'atroce scène à voix si basse que je dus
+m'approcher, me pencher sur elle pour l'entendre. De ses petites
+phrases hachées, il ressortait qu'aussitôt arrivés dans la chambre
+M. Darzac avait poussé les verrous et s'était avancé droit vers la
+table-bureau, de telle sorte qu'il se trouvait juste au milieu de
+la pièce quand la chose arriva. La Dame en noir, elle, était un
+peu sur la gauche, se disposant à passer dans sa chambre. La pièce
+n'était éclairée que par une bougie, placée sur la table de nuit,
+à gauche, à portée de Mathilde. Et voici ce qu'il advint. Dans le
+silence de la pièce, il y eut un craquement, un craquement brusque
+de meuble qui leur fit dresser la tête à tous les deux, et
+regarder du même côté, pendant qu'une même angoisse leur faisait
+battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout
+s'était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un mot, peut-être
+sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement
+naturel et jamais ils n'avaient entendu crier le placard. Darzac
+fit un mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait
+au fond, à droite. Il fut comme cloué sur place par un second
+craquement, plus fort que le premier et, cette fois, il parut à
+Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se demanda si
+elle n'était pas victime de quelque hallucination, si elle avait
+vu réellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la
+même sensation, car il quitta tout à coup la table-bureau et fit
+bravement un pas en avant... C'est à ce moment que la porte... la
+porte du placard... s'ouvrit devant eux... Oui, elle fut poussée
+par une main invisible... elle tourna sur ses gonds... La Dame en
+noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas... Mais elle eut
+un geste de terreur et d'affolement qui jeta par terre la bougie
+au moment même où du placard surgissait une ombre et au moment
+même où Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette
+ombre...
+
+«Et cette ombre... et cette ombre avait une figure! interrompit
+Rouletabille... Maman!... pourquoi n'as-tu pas vu la figure de
+l'ombre?... Vous avez tué l'ombre; mais qui me dit que l'ombre
+était Larsan, puisque tu n'as pas vu la figure!... Vous n'avez
+peut-être même pas tué l'ombre de Larsan!
+
+-- Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et
+elle ne dit plus rien...)
+
+Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc
+auraient-ils tué, s'ils n'avaient pas tué celui-là! Si Mathilde
+n'avait pas vu la figure de l'ombre, elle avait bien entendu sa
+voix!... elle en frissonnait encore... elle l'entendait encore. Et
+Bernier aussi avait entendu sa voix et reconnu sa voix... La voix
+terrible de Larsan... La voix de Ballmeyer qui, dans l'abominable
+lutte, au milieu de la nuit, annonçait la mort à Robert Darzac:
+«Ce coup-ci, j'aurai ta peau!» pendant que l'autre ne pouvait plus
+que gémir d'une voix expirante: «Mathilde!... Mathilde!...» Ah!
+comme il l'avait appelée!... comme il l'avait appelée du fond de
+la nuit où il râlait, déjà vaincu... Et elle... elle... elle
+n'avait pu que mêler, hurlante d'horreur, son ombre à ces deux
+ombres, que s'accrocher à elles au hasard des ténèbres, en
+appelant un secours qu'elle ne pouvait pas donner et qui ne
+pouvait pas venir. Et puis, tout à coup, ç'avait été le coup de
+feu qui lui avait fait pousser le cri atroce... Comme si elle
+avait été frappée elle-même... Qui était mort?... Qui était
+vivant?... Qui allait parler?... Quelle voix allait-elle
+entendre?...
+
+... Et voilà que c'était Robert qui avait parlé!...
+
+Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la
+souleva, et elle se laissa presque porter par lui jusqu'à la porte
+de sa chambre. Et là, il lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut
+que je travaille, que je travaille beaucoup! pour toi, pour
+M. Darzac et pour moi!» -- «Ne me quittez plus!... Je ne veux plus
+que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac!» s'écria-t-
+elle, pleine d'effroi. Rouletabille le lui promit, la supplia de
+tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre
+quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille demandait qui
+était là. La voix de Darzac répondit. Rouletabille fit:
+
+«Enfin!»
+
+Et il ouvrit.
+
+Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus
+pâle, plus exsangue, plus dénuée de vie. Tant d'émotions l'avaient
+ravagée qu'elle n'en exprimait plus aucune.
+
+«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c'est fini!...»
+
+Et il se laissa choir sur le fauteuil qu'occupait tout à l'heure
+la Dame en noir. Il leva les yeux sur elle:
+
+«Votre volonté est accomplie, dit-il... Il est là où vous avez
+voulu!...»
+
+Rouletabille demanda tout de suite:
+
+«Au moins, vous avez vu sa figure?
+
+-- Non! dit-il... je ne l'ai pas vue!... Croyez-vous donc que
+j'allais ouvrir le sac?...»
+
+J'aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet
+incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et
+lui dit:
+
+«Ah! vous n'avez pas vu sa figure!... Eh bien! c'est très bien,
+cela!...»
+
+Et il lui serra la main avec effusion...
+
+«Mais, l'important, dit-il, l'important n'est pas là... Il faut
+maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez
+nous y aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!...»
+
+Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant,
+Rouletabille m'apparaissait avec une tête de chien. Il sautait
+partout à quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je
+l'avais vu déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps à
+autre son museau, pour dire:
+
+«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous
+sauvera!»
+
+Je lui répondis en regardant M. Darzac:
+
+«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés?
+
+-- ... Qui nous sauvera la cervelle... reprit Rouletabille.
+
+-- Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir
+comment cet homme est entré...»
+
+Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un
+revolver qu'il venait de trouver sous le placard.
+
+«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement
+qu'il n'a pas eu le temps de s'en servir.»
+
+Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son
+propre revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme.
+
+«Voilà une bonne arme!» fit-il.
+
+Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter
+le culot de la cartouche qui avait donné la mort; puis il compara
+cette arme à l'autre, celle qu'il avait trouvée sous le placard et
+qui avait échappé aux mains de l'assassin. Celle-ci était un
+bulldog et portait une marque de Londres; il paraissait tout neuf,
+était garni de toutes ses cartouches et Rouletabille affirma qu'il
+n'avait encore jamais servi.
+
+«Larsan ne se sert des armes à feu qu'à la dernière extrémité,
+fit-il. Il lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu'il
+voulait simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il
+eût tiré tout de suite.»
+
+Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de
+Larsan dans sa poche.
+
+«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant
+la tête, je vous jure que c'est bien inutile!
+
+-- Vous croyez? demanda Rouletabille.
+
+-- J'en suis sûr.»
+
+Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit:
+
+«Avec Larsan, on n'est jamais sûr d'une chose pareille. Où est le
+cadavre?»
+
+M. Darzac répondit:
+
+«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l'avoir oublié. Je ne sais
+plus rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce
+voyage atroce avec cet homme à l'agonie, ballottant dans mes
+jambes, me reviendra, je dirai: c'est un cauchemar! Et je le
+chasserai!... Ne me parlez plus jamais de cela. Il n'y a plus que
+Mme Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous le dira, s'il
+lui plaît.
+
+-- Moi aussi, je l'ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut.
+
+-- Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout
+de même, vous disiez qu'il était encore à l'agonie. Et maintenant,
+êtes-vous sûr qu'il soit mort?
+
+-- J'en suis sûr, répondit simplement M. Darzac.
+
+-- Oh! c'est fini! c'est fini! N'est-ce pas que tout est fini?
+implora Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le
+soleil!... Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C'est
+fini!»
+
+Pauvre Dame en noir! Tout son état d'âme était présentement dans
+ce mot-là: «C'est fini!...» Et elle oubliait toute l'horreur du
+drame qui venait de se passer dans cette chambre devant cet
+évident résultat. Plus de Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le
+sac de pommes de terre!
+
+Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir
+venait d'éclater de rire, un rire frénétique qui s'arrêta
+subitement et qui fut suivi d'un silence horrible. Nous n'osions
+ni nous regarder ni la regarder; ce fut elle, la première, qui
+parla:
+
+«C'est passé... dit-elle, c'est fini!... c'est fini, je ne rirai
+plus!...»
+
+Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas.
+
+«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré!
+
+-- À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C'est un mystère qu'il a
+emporté. Il n'y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort.
+
+-- Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit
+Rouletabille.
+
+-- Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas,
+nous voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit.
+Il faut le chasser! Il faut le chasser!
+
+-- Chassons-le», dit encore Rouletabille.
+
+Alors, il se leva et tout doucement s'en fut prendre la main de la
+Dame en noir. Il essaya encore de l'entraîner dans la chambre
+voisine en lui parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu'elle ne
+s'en irait point. Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne
+serais pas là!...» Et nous crûmes qu'elle allait encore rire!
+Alors, nous fîmes signe à Rouletabille de ne point insister.
+
+Rouletabille ouvrit alors la porte de l'appartement et appela
+Bernier et sa femme.
+
+Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une
+confrontation générale de nous tous d'où il résulta d'une façon
+définitive que:
+
+1° Rouletabille avait visité l'appartement à cinq heures et
+fouillé le placard et qu'il n'y avait personne dans l'appartement;
+
+2° Depuis cinq heures la porte de l'appartement avait été ouverte
+deux fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l'ouvrir en
+l'absence de M. et Mme Darzac. D'abord à cinq heures et quelques
+minutes pour y laisser entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et
+demie pour y laisser entrer M. et Mme Darzac;
+
+3° Bernier avait refermé la porte de l'appartement quand M. Darzac
+en était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures
+et demie;
+
+4° La porte de l'appartement avait été refermée au verrou par
+M. Darzac aussitôt qu'il était entré dans sa chambre, et cela les
+deux fois, l'après-midi et le soir;
+
+5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de
+l'appartement de cinq heures à onze heures et demie avec une
+courte interruption de deux minutes à six heures.
+
+Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s'était assis au bureau
+de M. Darzac pour prendre des notes, se leva et dit:
+
+«Voilà, c'est bien simple. Nous n'avons qu'un espoir: il est dans
+la brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de
+Bernier vers six heures. Au moins, à ce moment, il n'y a plus
+personne devant la porte. Mais il y a quelqu'un derrière. C'est
+vous, monsieur Darzac. Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé
+tout votre souvenir, pouvez-vous répéter que, lorsque vous êtes
+entré dans la chambre, vous avez fermé immédiatement la porte de
+l'appartement et que vous en avez poussé les verrous?»
+
+M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le
+répète!» et il ajouta: «Et je n'ai rouvert ces verrous que lorsque
+vous êtes venu avec votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le
+répète!»
+
+Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été
+prouvé plus tard.
+
+On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge.
+
+Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit:
+
+«C'est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!...
+L'appartement de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que
+l'était la Chambre Jaune, qui l'était comme un coffre-fort; ou
+encore que l'était la galerie inexplicable.
+
+-- On reconnaît tout de suite que l'on a affaire à Larsan, fis-je:
+ce sont les mêmes procédés.
+
+-- Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont
+les mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate
+qui cachait ses blessures.
+
+-- Voyez, ajouta-t-elle, c'est le même coup de pouce. Je le
+connais bien!...»
+
+Il y eut un douloureux silence.
+
+M. Darzac, lui, ne songeait qu'à cet étrange problème, renouvelé
+du crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce
+qui avait été dit pour la Chambre Jaune.
+
+«Il faut, dit-il, qu'il y ait un trou dans ce plancher, dans ces
+plafonds et dans ces murs.
+
+-- Il n'y en a pas, répondit Rouletabille.
+
+-- Alors, c'est à se jeter le front contre les murs pour en faire!
+continua M. Darzac.
+
+-- Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux
+murs de la Chambre Jaune?
+
+-- Oh! ici, ce n'est pas la même chose! fis-je, et la chambre de
+la Tour Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune,
+puisqu'on n'y peut introduire personne avant ni après.
+
+-- Non, ce n'est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque
+c'est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de
+moins; dans la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de
+trop!»
+
+Et il chancela, s'appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en
+noir s'était précipitée... Il eut la force de l'arrêter d'un
+geste, d'un mot:
+
+«Oh!... ce n'est rien!... un peu de fatigue...»
+
+
+
+
+XIV
+Le sac de pommes de terre.
+
+Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille
+s'employait avec Bernier à faire disparaître les traces du drame,
+la Dame en noir, qui avait hâtivement changé de toilette,
+s'empressa de gagner l'appartement de son père avant qu'elle
+courût le risque de rencontrer quelque hôte de la Louve. Son
+dernier mot avait été pour nous recommander la prudence et le
+silence. Rouletabille nous donna congé.
+
+Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et
+autour du château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs
+dans leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je
+m'endormis profondément, vaincu par la fatigue physique, plus
+forte que tout. Quand je me réveillai, je restai quelques instants
+sur ma couche, dans un doux anéantissement; et puis tout à coup je
+me dressai, me rappelant les événements de la nuit.
+
+«Ah çà! fis-je tout haut, "ce corps de trop" est impossible!»
+
+Ainsi, c'était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de
+ma pensée, au-dessus de l'abîme de ma mémoire: cette impossibilité
+du «corps de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne
+me fut point spécial, loin de là! Tous ceux qui eurent à
+intervenir, de près ou de loin, dans cet étrange drame de la Tour
+Carrée, le partageaient; et alors que l'horreur de l'événement en
+lui-même -- l'horreur de ce corps à l'agonie enfermé dans un sac
+qu'un homme emportait dans la nuit pour le jeter dans on ne savait
+quelle lointaine et profonde et mystérieuse tombe, où il
+achèverait de mourir -- s'apaisait, s'évanouissait dans les
+esprits, s'effaçait de la vision, au contraire l'impossibilité de
+ça -- «du corps de trop» -- monta, grandit, se dressa devant nous,
+toujours plus haut, et plus menaçante et plus affolante. Certains,
+comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de nier ce
+qu'ils ne comprenaient pas -- qui nièrent les termes du problème
+que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans
+retour dans le chapitre précédent -- durent, par la suite des
+événements qui eurent pour théâtre le fort d'Hercule, se rendre à
+l'évidence de l'exactitude de ces termes.
+
+Et d'abord, l'attaque? Comment l'attaque s'est-elle produite? à
+quel moment? Par quels travaux d'approche moraux? Quelles mines,
+contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches -- dans le
+domaine de la fortification intellectuelle -- ont servi
+l'assaillant et lui ont livré le château? Oui, dans ces
+conditions, où est l'attaque? Ah! que de silence! Et pourtant, il
+faut savoir! Rouletabille l'a dit: il faut savoir! Dans un siège
+aussi mystérieux, l'attaque dut être dans tout et dans rien!
+L'assaillant se tait et l'assaut se livre sans clameur; et
+l'ennemi s'approche des murailles en marchant sur ses bas.
+L'attaque! Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle
+est peut-être encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot,
+dans un soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si
+elle peut être aussi dans tout ce qui se cache, elle peut être
+également dans tout ce qui se voit... dans tout ce qui se voit et
+que l'on ne voit pas!
+
+Onze heures!... Où est Rouletabille?... Son lit n'est pas
+défait... Je m'habille à la hâte et je trouve mon ami dans la
+baille. Il me prend sous le bras et m'entraîne dans la grande
+salle de la Louve. Là, je suis tout étonné de trouver, bien qu'il
+ne soit pas encore l'heure de déjeuner, tant de monde réuni. M. et
+Mme Darzac sont là. Il me semble que Mr Arthur Rance a une
+attitude extraordinairement froide. Sa poignée de main est glacée.
+Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. Edith, du coin sombre où
+elle est nonchalamment étendue, nous salue de ces mots: «Ah! voici
+M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce
+qu'il veut». À quoi Rouletabille répond en s'excusant de nous
+avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a,
+affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu'il n'a
+pas voulu la retarder d'une seconde. Le ton qu'il a pris pour nous
+dire cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et
+simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte,
+dit: «Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il
+s'agit. J'ai à vous faire part d'une nouvelle qui n'est point
+gaie!» Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J'essaye de
+lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur «expression» du jour.
+Comment leur visage se tient-il depuis la nuit dernière? Très
+bien, ma foi, très bien!... On n'est pas plus «fermé». Mais qu'as-
+tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie ceux d'entre
+nous qui sont restés debout de s'asseoir et, enfin, il commence.
+Il s'adresse à Mrs. Edith.
+
+«Et d'abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j'ai
+décidé de supprimer toute cette «garde» qui entourait le château
+d'Hercule comme d'une seconde enceinte, que j'avais jugée
+nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac, et que vous
+m'aviez laissé établir, bien qu'elle vous gênât, à ma guise avec
+tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois
+avec tant de bonne humeur.
+
+Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait
+Mrs. Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur
+Rance et Mrs. Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne
+sourions, car nous nous demandons avec un commencement d'anxiété
+où notre ami veut en venir.
+
+«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur
+Rouletabille! Eh bien, vous m'en voyez toute réjouie, non point
+qu'elle m'ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation
+de gaieté (affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve
+Mrs. Edith très affectée et, chose curieuse, elle me plaît
+beaucoup ainsi), au contraire, elle m'a tout à fait intéressée à
+cause de mes goûts romanesques; mais, si je me réjouis de sa
+disparition, c'est qu'elle me prouve que M. et Mme Darzac ne
+courent plus aucun danger.
+
+-- Et c'est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette
+nuit.»
+
+Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le
+seul à apercevoir.
+
+«Tant mieux! s'écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais
+comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une
+pareille nouvelle?... Il s'est donc passé cette nuit des choses
+intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?...
+M. Darzac n'est-il pas allé à Castelar?»
+
+Pendant qu'elle parlait ainsi, je voyais croître l'embarras de
+M. et de Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme,
+voulut placer un mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
+
+«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il
+faut, il est nécessaire que vous sachiez une chose: c'est la
+raison pour laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun
+danger. Votre mari, madame, vous a mise au courant des affreux
+drames du Glandier et du rôle criminel qu'y joua...
+
+-- Frédéric Larsan... Oui, monsieur, je sais tout cela.
+
+-- Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si
+bonne garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous
+avions vu réapparaître ce personnage.
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce
+que ce personnage ne reparaîtra plus.
+
+-- Qu'est-il devenu?
+
+-- Il est mort!
+
+-- Quand?
+
+-- Cette nuit.
+
+-- Et comment est-il mort, cette nuit?
+
+-- On l'a tué, madame.
+
+-- Et où l'a-t-on tué?
+
+-- Dans la Tour Carrée!»
+
+Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation
+bien compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu'ils
+apprenaient, M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que
+Rouletabille n'avait pas hésité à le leur apprendre.
+
+«Dans la Tour Carrée! s'écria Mrs. Edith... Et qui est-ce qui l'a
+tué?
+
+-- M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde
+de se rasseoir.
+
+Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment
+pareil, nous n'avions pas autre chose à faire qu'à obéir à ce
+gamin.
+
+Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de
+M. Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation véritable
+cette fois-ci (décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la
+trouvant affectée):
+
+«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!»
+
+Et elle se retourna vers son mari en s'écriant:
+
+«Ah! voilà un homme! Il est digne d'être aimé!»
+
+Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c'était peut-être
+dans sa nature, après tout, d'exagérer ainsi toute chose) à
+Mme Darzac; elle lui promit une amitié indestructible; elle
+déclara qu'elle et son mari étaient tout prêts, dans une
+circonstance aussi difficile, à les seconder, elle et M. Darzac,
+qu'on pouvait compter sur leur zèle, leur dévouement et qu'ils
+étaient prêts à attester tout ce que l'on voudrait devant les
+juges.
+
+«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s'agit point
+de juges et nous n'en voulons pas. Nous n'en avons pas besoin.
+Larsan était mort pour tout le monde avant qu'on ne le tuât cette
+nuit; eh bien, il continue à être mort, voilà tout! Nous avons
+pensé qu'il serait tout à fait inutile de recommencer un scandale
+dont M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson ont été beaucoup
+trop déjà les innocentes victimes et nous avons compté pour cela
+sur votre complicité. Le drame s'est passé d'une façon si
+mystérieuse, cette nuit, que vous-mêmes, si nous n'avions pris la
+précaution de vous le faire connaître, eussiez pu ne jamais le
+soupçonner. Mais M. et Mme Darzac sont doués de sentiments trop
+élevés pour oublier ce qu'ils devaient à leurs hôtes en une
+pareille occurrence. La plus simple des politesses leur ordonnait
+de vous faire savoir qu'ils avaient tué quelqu'un chez vous, cette
+nuit! Quelle que soit, en effet, notre quasi-certitude de pouvoir
+dissimuler cette fâcheuse histoire à la justice italienne, on doit
+toujours prévoir le cas où un incident imprévu la mettrait au
+courant de l'affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour
+ne point vouloir vous faire courir le risque d'apprendre un jour
+par la rumeur publique, ou par une descente de police, un
+événement aussi important qui s'est passé justement sous votre
+toit.»
+
+Mr Arthur Rance, qui n'avait encore rien dit, se leva, tout blême.
+
+«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne
+s'en réjouira plus que moi; et, s'il a reçu, de la main même de
+M. Darzac, le châtiment de ses crimes, nul plus que moi n'en
+félicitera M. Darzac. Mais j'estime avant tout que c'est là un
+acte glorieux dont M. Darzac aurait tort de se cacher! Le mieux
+serait d'avertir la justice et sans tarder. Si elle apprend cette
+affaire par d'autres que par nous, voyez notre situation! Si nous
+nous dénonçons, nous faisons oeuvre de justice, si nous nous
+cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer...»
+
+À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de
+cette tragique révélation, on eût dit que c'était lui qui avait
+tué Frédéric Larsan... Lui qui, déjà, en était accusé par la
+justice... lui qui était traîné en prison.
+
+«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire...»
+
+Mrs. Edith ajouta:
+
+«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une
+décision, il conviendrait de savoir comment les choses se sont
+passées.»
+
+Et elle s'adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci
+étaient encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée
+Rouletabille en parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant
+moi, leur promettait le silence et nous engageait tous au silence;
+aussi n'eurent-ils point une parole. Ils étaient comme en pierre
+dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance répétait: «Pourquoi nous
+cacher? Il faut tout dire!»
+
+Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je
+compris à ses yeux traversés d'un brusque éclair que quelque chose
+de considérable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se
+pencha sur Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuyée sur
+une canne à bec-de-corbin. Le bec en était d'ivoire et joliment
+travaillé par un ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit
+cette canne.
+
+«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de
+l'ivoire et mon ami Sainclair m'a parlé de votre canne. Je ne
+l'avais pas encore remarquée. Elle est, en effet, fort belle.
+C'est une figure de Lambesse. Il n'y a point de meilleur ouvrier
+sur la côte normande.»
+
+Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu'à
+la canne. Il la mania si bien qu'elle lui échappa des mains et
+vint tomber devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la
+rendis immédiatement à Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia
+avec un regard qui me foudroya. Et, avant d'être foudroyé, j'avais
+lu dans ce regard-là que j'étais un imbécile!
+
+Mrs. Edith s'était levée, très énervée de l'attitude insupportable
+de «suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.
+
+«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très
+fatiguée. Les émotions de cette nuit épouvantable vous ont
+exténuée. Venez, je vous en prie, dans nos chambres, vous vous
+reposerez.
+
+-- Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore,
+Mrs. Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire
+vous intéresse particulièrement.
+
+-- Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.»
+
+Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il
+qu'il racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la
+netteté, le saisissant relief avec lequel il retraça les
+événements de la nuit. Jamais le problème du «corps de trop» dans
+la Tour Carrée ne devait nous apparaître avec plus de mystérieuse
+horreur! Mrs. Edith en était toute réellement (je dis réellement,
+ma foi) frissonnante. Quant à Arthur Rance, il avait mis le bout
+du bec de sa canne dans sa bouche et il répétait avec un flegme
+tout américain, mais avec une conviction impressionnante: «C'est
+une histoire du diable! C'est une histoire du diable! L'histoire
+du corps de trop est une histoire du diable!...»
+
+Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de
+Mme Darzac qui dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là
+seulement la conversation devint à peu près générale; mais c'était
+moins une conversation qu'une suite ou qu'un mélange
+d'interjections, d'indignations, de plaintes, de soupirs et de
+condoléances, aussi de demandes d'explications sur les conditions
+d'arrivée possible du «corps de trop», explications qui
+n'expliquaient rien et ne faisaient qu'augmenter la confusion
+générale. On parla aussi de l'horrible sortie du «corps de trop»
+dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce propos, réédita
+l'expression de son admiration pour le gentleman héroïque qu'était
+M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser
+tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il
+méprisait cette manifestation verbale du désarroi des esprits,
+manifestation qu'il supportait avec l'air d'un professeur qui
+accorde quelques minutes de récréation à des élèves qui ont été
+bien sages. C'était là un de ses airs qui ne me plaisaient pas et
+que je lui reprochais quelquefois, sans succès d'ailleurs, car
+Rouletabille a toujours pris les airs qu'il a voulus.
+
+Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car
+il demanda brusquement à Mrs. Edith:
+
+«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu'il faille avertir la
+justice?
+
+-- Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions
+impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle!
+(Cette allusion voulue à l'impuissance intellectuelle de mon ami
+laissa celui-ci parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai
+même une chose, monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c'est que je
+trouve qu'on aurait pu l'avertir plus tôt, la justice! Cela vous
+eût évité quelques longues heures de garde et des nuits d'insomnie
+qui n'ont, en somme, servi à rien, puisqu'elle n'ont pas empêché
+celui que vous redoutiez tant de pénétrer dans la place!»
+
+Rouletabille s'assit, domptant une émotion vive qui le faisait
+presque trembler, et, d'un geste qu'il voulait rendre évidemment
+inconscient, s'empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance
+venait de poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais:
+«Qu'est-ce qu'il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n'y
+toucherai plus! Ah! je m'en garderai bien!...»
+
+Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de
+l'attaquer d'une façon aussi vive, presque cruelle.
+
+«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les
+précautions que j'avais prises pour la sécurité de M. et
+Mme Darzac ont été inutiles. Si elles m'ont permis de constater la
+présence inexplicable d'un corps de trop, elles m'ont également
+permis de constater l'absence peut-être moins inexplicable d'un
+corps de moins.»
+
+Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre,
+les autres redoutant déjà de comprendre.
+
+«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir
+qu'il ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va
+s'arranger.» Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami,
+afin de s'en moquer: «Un corps de trop d'un côté, un corps de
+moins de l'autre! Tout est pour le mieux!»
+
+-- Oui, fit Rouletabille, et c'est bien ce qui est affreux, car ce
+corps de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le
+corps de trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de
+moins est le corps de votre oncle, M. Bob!
+
+-- Le vieux Bob! s'écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous
+criâmes tous avec elle:
+
+«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu!
+
+-- Hélas!» fit Rouletabille.
+
+Et il laissa tomber la canne.
+
+Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement
+«saisi» les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune
+attention à cette canne qui tombait.
+
+«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette
+canne», dit Rouletabille.
+
+Ma foi, je l'ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait
+même pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup
+comme une lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de
+recul très accentué, poussait une clameur sauvage:
+
+«Vous avez tué mon oncle!»
+
+Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la
+calmer. D'un côté, nous lui affirmions que ce n'était pas une
+raison parce que son oncle avait momentanément disparu pour qu'il
+eût disparu dans le sac tragique, et de l'autre nous reprochions à
+Rouletabille la brutalité avec laquelle il venait de nous faire
+apparaître une opinion qui, au surplus, ne pouvait encore être,
+dans son esprit inquiet, qu'une bien tremblante hypothèse. Et,
+nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. Edith de nous écouter, que cette
+hypothèse ne pouvait en aucune façon être considérée par
+Mrs. Edith comme une injure, attendu qu'elle n'était possible
+qu'en admettant la supercherie d'un Larsan qui aurait pris la
+place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de se
+taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit:
+
+«Monsieur Sainclair, j'espère, fermement même, que mon oncle n'a
+disparu que pour bientôt réapparaître; s'il en était autrement, je
+vous accuserais d'être le complice du plus lâche des crimes. Quant
+à vous, monsieur (elle s'était retournée vers Rouletabille),
+l'idée même que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un
+vieux Bob me défend à jamais de vous serrer la main, et j'espère
+que vous aurez le tact de me débarrasser bientôt de votre
+présence!
+
+-- Madame! répliqua Rouletabille en s'inclinant très bas, j'allais
+justement vous demander la permission de prendre congé de votre
+grâce. J'ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans
+vingt-quatre heures je serai de retour et prêt à vous aider dans
+les difficultés qui pourraient surgir, à la suite de la
+disparition de votre respectable oncle.
+
+-- Si dans vingt-quatre heures mon oncle n'est pas revenu, je
+déposerai une plainte entre les mains de la justice italienne,
+monsieur.
+
+-- C'est une bonne justice, madame; mais, avant d'y avoir recours,
+je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui
+vous pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-
+vous confiance, madame, en Mattoni?
+
+-- Oui, monsieur, j'ai confiance en Mattoni.
+
+-- Eh bien, madame, questionnez-le!... Questionnez-le!... Ah!
+avant mon départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et
+historique livre...»
+
+Et Rouletabille tira un livre de sa poche.
+
+«Qu'est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement
+dédaigneuse.
+
+-- Ça, madame, c'est un ouvrage de M. Albert Bataille, un
+exemplaire de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je
+vous conseille de lire les aventures, déguisements,
+travestissements, tromperies d'un illustre bandit dont le vrai nom
+est Ballmeyer.»
+
+Rouletabille ignorait que j'avais déjà conté pendant deux heures
+les histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance.
+
+«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous
+demander si l'astuce criminelle d'un pareil individu aurait trouvé
+des difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous
+l'aspect d'un oncle que vos yeux n'auraient point vu depuis quatre
+ans (car il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n'avaient
+point vu monsieur le vieux Bob quand vous avez trouvé ce
+respectable oncle au sein des pampas de l'Araucanie.) Quant aux
+souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous accompagnait, ils étaient
+beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles d'être
+trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!... Je vous en
+conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, pour
+nous tous, n'a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites
+de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s'il fallait tout de
+même s'arrêter à l'abominable hypothèse de Larsan ayant pris la
+place de monsieur le vieux Bob, il nous resterait à chercher
+monsieur le vieux Bob lui-même; auquel cas je serais, madame, à
+votre disposition et toujours votre très humble et très obéissant
+serviteur.»
+
+À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de
+comédie outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui
+dit:
+
+«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de
+se passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal
+gentleman que vous êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance.
+En somme, vous me reprochez la rapidité avec laquelle j'ai exposé
+mon hypothèse, mais veuillez vous souvenir, monsieur, que
+Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur!»
+
+Mais Arthur Rance ne l'écoutait déjà plus. Il avait pris le bras
+de sa femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand
+la porte s'ouvrit et le garçon d'écurie, Walter, le fidèle
+serviteur du vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était
+dans un état de saleté surprenant, entièrement recouvert de boue
+et les vêtements arrachés. Son visage en sueur, sur lequel se
+plaquaient les mèches de ses cheveux en désordre, reflétait une
+colère mêlée d'effroi qui nous fit craindre tout de suite quelque
+nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une loque infâme qu'il
+jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée de larges
+taches d'un brun rougeâtre, n'était autre -- nous le devinâmes
+immédiatement en reculant d'horreur -- que le sac qui avait servi
+à emporter le corps de trop.
+
+De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait
+déjà mille choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous
+demandions tous, à l'exception d'Arthur Rance et de Mrs. Edith:
+«Qu'est-ce qu'il dit?... Qu'est-ce qu'il dit?...»
+
+Et Arthur Rance l'interrompait de temps en temps, cependant que
+l'autre nous montrait des poings menaçants et regardait Robert
+Darzac avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu'il
+allait s'élancer, mais un geste de Mrs. Edith l'arrêta net. Et
+Arthur Rance traduisit pour nous:
+
+«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la
+charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de
+nuit. Cela l'a intrigué tellement qu'il a résolu tout de suite
+d'en parler au vieux Bob; mais il l'a cherché en vain. Alors, pris
+d'un sinistre pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de
+nuit de la charrette anglaise, ce qui lui était facile à cause de
+l'humidité du chemin et de l'écartement exceptionnel des roues;
+c'est ainsi qu'il est parvenu jusqu'à une crevasse du vieux
+Castillon dans laquelle il est descendu, persuadé qu'il y
+trouverait le corps de son maître; mais il n'en a rapporté que ce
+sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux Bob, et,
+maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, il
+réclame son maître, demande si on l'a vu et accuse Robert Darzac
+d'assassinat si on ne le lui montre pas...»
+
+Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement,
+Mrs. Edith reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter
+en quelques mots, lui promit qu'elle lui montrerait, tout à
+l'heure, son vieux Bob, en excellente santé, et le congédia. Et
+elle dit à Rouletabille:
+
+«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle
+revienne.
+
+-- Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s'il ne revient pas,
+c'est moi qui ai raison!
+
+-- Mais, enfin, où peut-il être? s'écria-t-elle.
+
+-- Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu'il
+n'est plus dans le sac!»
+
+Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de
+son mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa
+stupéfaction de l'histoire du sac. Il avait jeté le sac à l'abîme
+et le sac en revenait tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit:
+
+«Larsan n'est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n'a été
+aussi effroyable, et il faut que je m'en aille!... Je n'ai pas une
+minute à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je
+serai ici... Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point
+quitter ce château... Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous
+veillerez sur Mme Darzac, que vous lui défendrez, même par la
+force, si c'est nécessaire, toute sortie!... Ah! et puis... il ne
+faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!... Non, il ne le faut
+plus!... À l'étage où habite M. Stangerson, il y a deux chambres
+libres. Il faut les prendre. C'est nécessaire... Sainclair, vous
+veillerez à ce déménagement-là... Aussitôt mon départ, ne plus
+remettre les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les
+autres... Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser... tous les
+trois!...»
+
+Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d'abord, puis moi; et puis,
+en tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots.
+Toute cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des
+événements, m'apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je
+devais la trouver naturelle plus tard!
+
+
+
+
+XV
+Les soupirs de la nuit.
+
+Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence
+sur la terre et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre,
+le front brûlant et le coeur glacé, la mer rend son dernier soupir
+et aussitôt la lune s'est arrêtée dans un ciel sans nuages. Les
+ombres ne tournent plus autour de l'astre des nuits. Alors, dans
+le grand sommeil immobile de ce monde, j'ai entendu les mots de la
+chanson lithuanienne: «Mais le regard cherchait en vain la belle
+inconnue qui s'était couvert la tête d'une vague et dont on n'a
+plus jamais entendu parler...» Ces paroles m'arrivent, claires et
+distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui les prononce? Sa
+bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant souvenir? Ah
+çà! qu'est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la
+Côte d'Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image
+et ses chants me poursuivent-ils ainsi?
+
+Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres
+et ses longs cils chargés d'ombre et ses chansons lithuaniennes!
+et moi aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je
+ne le crois pas. J'aime mieux vraiment m'arrêter à cette hypothèse
+que ce qui m'agite dans la personnalité du prince Galitch est
+moins l'intérêt que lui porte Mrs. Edith que la pensée de
+l'autre!... Oui, c'est bien cela; dans mon esprit, le prince et
+Larsan viennent m'inquiéter ensemble. On ne l'a pas vu au château
+depuis le fameux déjeuner où il nous fut présenté, c'est-à-dire
+depuis l'avant-veille.
+
+L'après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien
+apporté de nouveau. Nous n'avons pas de nouvelles de lui, pas plus
+que du vieux Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après
+avoir interrogé les domestiques et visité les appartements du
+vieux Bob et la Tour Ronde. Elle n'a pas voulu pénétrer dans
+l'appartement de Darzac. «C'est l'affaire de la justice», a-t-elle
+dit. Arthur Rance s'est promené une heure sur le boulevard de
+l'Ouest, et il paraissait fort impatient. Personne ne m'a parlé.
+Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve. Chacun a dîné chez
+soi. On n'a pas vu le professeur Stangerson.
+
+... Et, maintenant, tout semble dormir au château... Mais les
+ombres se reprennent à tourner autour de l'astre des nuits.
+Qu'est-ce que ceci, sinon l'ombre d'un canot qui se détache de
+l'ombre du fort et glisse maintenant sur le flot argenté? Quelle
+est cette silhouette qui se dresse, orgueilleuse, à l'avant,
+pendant qu'une autre ombre se courbe sur la rame silencieuse?
+C'est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh! voilà un mystère qui
+sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de la Tour Carrée,
+ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y
+suffirait...
+
+Nuit hypocrite!... Tout semble dormir et rien ne dort, ni
+personne... Qui donc peut se vanter de pouvoir dormir au château
+d'Hercule? Croyez-vous que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac,
+dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui semble dormir tout
+éveillé, le jour, dormirait-il justement cette nuit-là, lui dont
+la couche n'a cessé d'être visitée, comme on dit, par la pâle
+insomnie depuis la révélation du Glandier? Et moi, est-ce que je
+dors?
+
+J'ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du
+Téméraire; mes pas m'ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour
+Ronde. Si bien que je suis arrivé à temps pour voir, sous la
+clarté lunaire, la barque du prince Galitch aborder à la grève,
+devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le galet, et,
+derrière lui, l'homme, ayant rangé les rames, sauta. Je reconnus
+le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et son esclave
+Jean. Quelques secondes plus tard, ils s'enfonçaient dans l'ombre
+protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants...
+
+Aussitôt, j'ai fait le tour du boulevard de la Cour du
+Téméraire... Et puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la
+baille. Les dalles de la poterne ont retenti sous mon pas
+solitaire et il m'a semblé voir une ombre se dresser, attentive,
+sous l'ogive à demi détruite du porche de la chapelle. Je me suis
+arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du Jardinier et j'ai tâté
+dans ma poche mon revolver. L'ombre, là-bas, n'a pas bougé. Est-ce
+bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse derrière une haie
+de verveine qui borde le sentier conduisant directement à la
+Louve, à travers buissons et bosquets et tout le débordement
+parfumé du printemps en fleurs. Je n'ai point fait de bruit, et
+l'ombre, rassurée sans doute, a fait, elle, un mouvement. C'est la
+Dame en noir! La lune, sous l'ogive à demi détruite, me la montre
+toute blanche. Et puis, cette forme tout à coup disparaît comme
+par enchantement. Alors, je me suis rapproché encore de la
+chapelle, et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui
+me séparait de ces ruines, je percevais un léger murmure, des
+paroles entrecoupées de soupirs si mouillés de larmes que mes
+propres yeux en devinrent humides. La Dame en noir pleurait, là,
+derrière quelque pilier. Était-elle seule? N'avait-elle point
+choisi, dans cette nuit d'angoisse, cet autel envahi par les
+fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prière embaumée?
+
+Tout à coup, j'aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je
+reconnus Robert Darzac. De l'endroit où j'étais, je pouvais
+maintenant entendre tout ce qu'ils pouvaient se dire.
+L'indiscrétion était forte, inélégante, honteuse. Chose curieuse,
+je crus de mon devoir d'écouter. Maintenant je ne songeais plus du
+tout à Mrs. Edith ni au prince Galitch... Mais je songeais
+toujours à Larsan... Pourquoi?... Pourquoi était-ce à cause de
+Larsan que je voulais savoir ce qu'ils se disaient?... Je compris
+que Mathilde était descendue furtivement de la Louve pour promener
+son angoisse dans le jardin, et que son mari l'avait rejointe...
+La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert
+Darzac, et elle lui disait:
+
+«Je sais... Je sais toute votre peine... ne me la dites plus...
+quand je vous vois si changé, si malheureux... je m'accuse de
+votre douleur... mais ne me dites pas que je ne vous aime plus...
+Oh! je vous aimerai encore, Robert... comme autrefois... je vous
+le promets...»
+
+Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l'écoutait
+encore.
+
+Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction:
+
+«Certes! je vous le promets...»
+
+Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un
+divin, mais si malheureux sourire, que je me demandai comment
+cette femme avait pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle
+me frôla sans me voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis
+plus les lauriers-cerises derrière lesquels j'étais caché.
+
+M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit
+tout haut avec une violence qui me fit réfléchir:
+
+«Oui, il faut être heureux! Il le faut!»
+
+Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de
+s'éloigner à son tour, il eut un geste de protestation contre le
+mauvais sort, d'emportement contre la Destinée, un geste qui
+ravissait la Dame en noir, la jetait sur sa poitrine et l'en
+faisait le maître, à travers l'espace.
+
+Il n'eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma
+pensée qui errait autour de Larsan s'arrêta sur Darzac! Oh! je
+m'en souviens très bien; c'est à partir de cette seconde où il eut
+ce geste de rapt dans la nuit lunaire que j'osai me dire ce que je
+m'étais déjà dit pour tant d'autres... pour tous les autres... «Si
+c'était Larsan!»
+
+Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma
+pensée a été plus directe encore. Au geste de l'homme, elle a
+répondu tout de suite, elle a crié: «C'est Larsan!»
+
+J'en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger
+vers moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla
+ma présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit:
+
+«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!... Nous veillons tous,
+mon ami... Et vous l'avez entendue!... Voyez-vous, Sainclair,
+c'est trop de douleur; moi, je n'en puis plus. Nous allions être
+heureux; elle-même pouvait croire qu'elle avait été oubliée du
+Destin, quand l'autre est réapparu! Alors, ç'a été fini, elle n'a
+plus eu de force pour notre amour. Elle s'est courbée sous la
+fatalité; elle a dû s'imaginer que celle-ci la poursuivait d'un
+éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de la nuit
+dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m'a réellement
+aimé... autrefois... Oui, un moment, elle a craint pour moi, et
+moi, hélas! je n'ai tué que pour elle... Mais la voilà retournée à
+son indifférence mortelle. Elle ne songe plus -- si elle songe
+encore à quelque chose -- qu'à promener un vieillard en
+silence...»
+
+Il soupira si tristement et si sincèrement que l'abominable pensée
+en fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu'à ce qu'il me
+disait... à la douleur de cet homme qui semblait avoir perdu
+définitivement la femme qu'il aimait, dans le moment que celle-ci
+retrouvait un fils dont il continuait d'ignorer l'existence... De
+fait, il n'avait dû rien comprendre à l'attitude de la Dame en
+noir, à la facilité avec laquelle elle paraissait s'être détachée
+de lui... et il ne trouvait pour expliquer une aussi cruelle
+métamorphose que l'amour, exaspéré par le remords, de la fille du
+professeur Stangerson pour son père...
+
+M. Darzac continua de gémir.
+
+«À quoi m'aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi
+m'impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si
+elle ne veut pas m'en récompenser de son amour? Redoute-t-elle
+pour moi de nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair... non,
+non, pas même. Elle redoute que la pensée agonisante de son père
+ne succombe devant l'éclat d'un nouveau scandale. Son père!
+Toujours son père! Et moi, je n'existe pas! Je l'ai attendue vingt
+ans, et quand, enfin, je crois qu'elle est venue, son père me la
+reprend!»
+
+Je me disais: «Son père... son père et son enfant!»
+
+Il s'assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit
+encore, se parlant à lui-même: «Mais je l'arracherai de ces
+murs... je ne peux plus la voir errer ici au bras de son père...
+comme si je n'existais pas!...»
+
+Et, pendant qu'il disait ces choses, je revoyais la double et
+lamentable silhouette du père et de la fille, passant et
+repassant, à l'heure du crépuscule, dans l'ombre colossale de la
+Tour du Nord, allongée par les feux du soir, et j'imaginais qu'ils
+ne devaient pas être plus écrasés sous les coups du ciel, cet
+Oedipe et cette Antigone qu'on nous représente dès notre plus
+jeune âge traînant, sous les murs de Colone, le poids d'une
+surhumaine infortune.
+
+Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-
+être à cause d'un geste de Darzac, l'affreuse pensée me
+ressaisit... et je demandai à brûle-pourpoint:
+
+«Comment se fait-il que le sac était vide?»
+
+Je constatai qu'il ne se troubla point. Il me répondit simplement:
+«Rouletabille nous le dira peut-être...» Puis il me serra la main
+et s'enfonça, pensif, dans les massifs de la baille.
+
+Je le regardais marcher...
+
+... Je suis fou...
+
+
+
+
+XVI
+Découverte de «L'Australie».
+
+La lune l'a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit
+et voici certainement l'un des moments où il doit déposer le
+masque du jour. D'abord les vitres noires ont cessé de protéger
+son regard incertain. Et si sa taille, pendant les heures de
+comédie, s'est fatiguée à se courber plus que de nature, si les
+épaules se sont très habilement arrondies, voici la minute où le
+grand corps de Larsan, sorti de scène, va se délasser. Qu'il se
+délasse donc! Je l'épie dans la coulisse... derrière les figuiers
+de Barbarie, pas un de ses mouvements ne m'échappe...
+
+Maintenant, il est debout sur le boulevard de l'Ouest qui lui fait
+comme un piédestal; les rayons lunaires l'enveloppent d'une lueur
+froide et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l'ombre
+de Larsan revenue de chez les morts?
+
+Je suis fou... En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes
+tous fous. Nous voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même
+m'a-t-il regardé un jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si
+c'était Larsan!...» Un jour!... je parle comme s'il y avait des
+années que nous étions enfermés dans ce château et il y a tout
+juste quatre jours... Nous sommes arrivés ici, le 8 avril, un
+soir...
+
+Sans doute, mais jamais mon coeur n'a ainsi battu quand je me
+posais la terrible question pour les autres; c'est peut-être aussi
+qu'elle était moins terrible quand il s'agissait des autres... Et
+puis, c'est singulier ce qui m'arrive. Au lieu que mon esprit
+recule effrayé devant l'abîme d'une aussi incroyable hypothèse, au
+contraire, il est attiré, entraîné, horriblement séduit. Il a le
+vertige et il ne fait rien pour l'éviter. Il me pousse à ne point
+quitter des yeux le spectre debout sur le boulevard de l'Ouest, à
+lui trouver des attitudes, des gestes, une ressemblance, par
+derrière... et puis aussi le profil... et puis aussi la face...
+Là, comme ça... Il ressemble tout à fait à Larsan... Oui, mais
+comme ça, il ressemble tout à fait à Darzac...
+
+Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la
+première fois? Quand j'y songe... Elle eût dû être notre première
+idée! Est-ce que, lors du Mystère de la Chambre Jaune, la
+silhouette Larsan n'apparaissait point, au moment du crime, tout à
+fait confondue avec la silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui
+venait chercher la réponse de Mlle Stangerson au bureau de poste
+40 n'était point Larsan lui-même? Est-ce que cet empereur du
+camouflage n'avait point déjà entrepris avec succès d'être Darzac,
+si bien qu'il avait réussi à faire accuser de ses propres crimes
+le fiancé de Mlle Stangerson!...
+
+Sans doute... sans doute... mais, tout de même, si j'ordonne à mon
+coeur inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je
+saurai que mon hypothèse est insensée... Insensée?... Pourquoi?...
+Tenez, le voilà, le spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux
+de ses jambes, qui marche comme Larsan... oui, mais il a les
+épaules de Darzac.
+
+Je dis insensée parce que, si l'on n'est pas Darzac, on peut
+tenter de l'être dans l'ombre, dans le mystère, de loin, comme
+lors des drames du Glandier... mais ici, nous touchons l'homme!...
+nous vivons avec lui!...
+
+Nous vivons avec lui?... Non!...
+
+D'abord, il est rarement là... presque toujours enfermé dans sa
+chambre ou penché sur cet inutile travail de la Tour du
+Téméraire... Voilà, ma foi, un beau prétexte que celui de dessiner
+pour qu'on ne voie pas votre tête et pour répondre aux gens sans
+tourner la tête...
+
+Mais enfin, il ne dessine pas toujours... Oui, mais dehors,
+toujours, excepté ce soir, il a son binocle noir... Ah! cet
+accident du laboratoire a été des plus intelligents... Cette
+petite lampe qui a fait explosion savait -- je l'ai toujours pensé
+-- le service qu'elle allait rendre à Larsan lorsque Larsan aurait
+pris la place de Darzac... Elle lui permettrait d'éviter,
+toujours... toujours, la grande lumière du jour... à cause de la
+faiblesse des yeux... Comment donc!... Il n'est point jusqu'à Mlle
+Stangerson et Rouletabille qui ne s'arrangeaient pour trouver les
+coins d'ombre où les yeux de M. Darzac n'avaient rien à redouter
+de la lumière du jour... Du reste, il a, plus que tout autre, en y
+réfléchissant, depuis que nous sommes arrivés ici, cette
+préoccupation de l'ombre... nous l'avons vu peu, mais toujours à
+l'ombre. Cette petite salle du conseil est fort sombre, ... la
+Louve est sombre... Et il a choisi, des deux chambres de la Tour
+Carrée, celle qui reste toujours plongée dans une demi-obscurité.
+
+Tout de même... Voyons! Voyons!... Voyons! On ne trompe pas
+Rouletabille comme ça!... ne serait-ce que trois jours!...
+Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est né avant
+Rouletabille, puisqu'il est son père...
+
+... Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu
+au-devant de nous à Cannes, et qu'il est monté dans notre
+compartiment... Il a tiré le rideau... De l'ombre, toujours...
+
+Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l'Ouest, s'est
+retourné de mon côté... Je le vois bien... de face... pas de
+binocle... il est immobile... il est placé là comme si on allait
+le photographier... Ne bougez pas!... Là, ça y est!... Eh bien,
+c'est Robert Darzac! c'est Robert Darzac!
+
+... Il se remet en marche... Je ne sais plus... il y a quelque
+chose qui me manque, dans la marche de Darzac, pour que je
+reconnaisse la marche de Larsan; mais quoi?...
+
+Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?... Rouletabille raisonne
+plus qu'il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de
+regarder que cela?...
+
+Non!... N'oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans
+le Midi!... C'est vrai!... Ah! on peut raisonner là-dessus: trois
+mois, pendant lesquels on ne l'a pas vu... Il était parti
+malade... Il était revenu bien portant... On ne s'étonne point que
+la figure d'un homme ait un peu changé quand, partie avec une mine
+de mort, elle réapparaît avec une mine de vivant.
+
+Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite... Comme il
+s'est montré à nous avec parcimonie avant, et depuis... Et, du
+reste, il n'y a pas encore une semaine de tout cela... Un Larsan
+peut tenir le coup pendant six jours.
+
+L'homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de
+l'Ouest et vient droit à moi... M'a-t-il vu? Je me fais plus petit
+derrière mon figuier de Barbarie.
+
+... Trois mois d'absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous
+les tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime
+Darzac et on prend sa place, et sa femme... on l'emporte... le
+tour est joué!...
+
+... La voix? Quoi de plus facile que d'imiter une voix du Midi? On
+a un peu plus ou un peu moins l'accent, voilà tout. Moi, j'ai cru
+observer qu'il l'avait un peu plus... Oui, le Darzac d'aujourd'hui
+a un peu plus l'accent -- je crois -- que celui d'avant le
+mariage...
+
+Il est presque sur moi, il passe à mes côtés... Il ne m'a pas
+vu...
+
+... C'est Larsan! Je vous dis que c'est Larsan!...
+
+Mais il s'arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses
+endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire,
+et il gémit, comme un pauvre malheureux homme qu'il est...
+
+... C'est Darzac!...
+
+Et puis, il est parti... Et je suis resté là, derrière un figuier,
+dans l'anéantissement de ce que j'avais osé penser!...
+
+Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures?
+Quand je me relevai, j'avais les reins rompus et l'esprit très
+fatigué. Oh! très fatigué! J'étais allé, au cours de mes
+étourdissantes hypothèses, jusqu'à me demander si par hasard (par
+hasard!) le Larsan qui était dans le sac de pommes de terre dites
+«saucisses» ne s'était pas substitué au Darzac qui le conduisait,
+dans la petite voiture anglaise traînée par Toby aux gouffres du
+puits de Castillon!... Parfaitement, je voyais le corps à l'agonie
+ressuscitant tout à coup et priant M. Darzac d'aller prendre sa
+place. Il n'avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon absurde
+cogitation cette supposition imbécile, rien moins que le rappel de
+la preuve absolue de son impossibilité, qui m'avait été donnée le
+matin même par une conversation très intime entre M. Darzac et
+moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour Carrée, séance
+pendant laquelle avaient été si bien établis tous les termes du
+problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à
+propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me
+poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite
+répondu en faisant allusion à une autre conversation très
+scientifique que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui
+n'avait pu matériellement être entendue de personne autre que de
+nous deux, au sujet de ce même prince Galitch. Lui seul
+connaissait cette conversation là, et il ne faisait point de
+doute, par cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant
+aujourd'hui n'était autre que celui de la veille.
+
+Si insensée que fût l'idée de cette substitution, on me pardonnera
+tout de même de l'avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause
+avec ses façons de me parler de son père comme du Dieu de la
+métamorphose! Et j'en revins à la seule hypothèse possible --
+possible pour un Larsan qui aurait pris la place d'un Darzac -- à
+celle de la substitution au moment du mariage, lors du retour du
+fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois mois d'absence dans
+le Midi...
+
+La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait
+laissé échapper, tout à l'heure à mes côtés, ne parvenait point à
+chasser tout à fait cette idée-là... Je le voyais entrant à
+l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait
+voulu que le mariage eût lieu... peut-être, pensai-je, parce qu'il
+n'y avait point d'église plus sombre à Paris...
+
+Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit
+lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la
+pensée de Larsan!...
+
+Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à
+travers les massifs de la baille, le lit qui m'attendait dans une
+petite chambre solitaire du Château Neuf... très bête... car,
+comme l'avait si bien dit Rouletabille... si Larsan avait été
+alors Darzac, il n'avait qu'à emporter sa belle proie et il ne se
+serait point complu à réapparaître à l'état de Larsan pour
+épouvanter Mathilde, et il ne l'aurait pas amenée au château fort
+d'Hercule, au milieu des siens, et il n'aurait pas pris la
+précaution désastreuse pour ses desseins de montrer à nouveau,
+dans la barque de Tullio, la figure menaçante de Roussel-
+Ballmeyer!
+
+À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c'est depuis ce moment
+qu'elle s'était reprise. La réapparition de Larsan ravissait
+définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n'était pas
+Larsan! Mon Dieu! que j'ai mal à la tête... C'est la lune
+éblouissante, là-haut, qui m'a frappé douloureusement la
+cervelle... j'ai un coup de lune...
+
+Et puis... et puis, n'était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même,
+dans les jardins de Menton, alors que Darzac venait d'être «mis
+dans le train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si
+Arthur Rance avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute
+tranquillité... Et pourquoi Arthur Rance eût-il menti?... Arthur
+Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui n'a pas
+cessé de l'être... Mrs. Edith n'est pas une sotte; elle a tout vu,
+Mrs. Edith!... Allons!... allons nous coucher...
+
+J'étais encore sous la poterne du Jardinier et j'allais entrer
+dans la Cour du Téméraire quand il m'a semblé entendre quelque
+chose... on eût dit une porte que l'on refermait... cela avait
+fait comme un bruit de bois et de fer... de serrure... je passai
+vivement la tête hors de la poterne et je crus apercevoir une
+vague silhouette humaine près de la porte du Château Neuf, une
+silhouette, qui, aussitôt, s'était confondue avec l'ombre du
+Château Neuf elle-même; j'armai mon revolver et, en trois bonds,
+entrai dans l'ombre à mon tour... Mais je n'aperçus plus rien que
+l'ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais bien
+me rappeler que je l'avais laissée entrouverte. J'étais très ému,
+très anxieux... je ne me sentais pas seul... qui donc pouvait être
+autour de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de
+ma vision et de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être
+maintenant que dans le Château Neuf, car la Cour du Téméraire
+était déserte.
+
+Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château
+Neuf. J'écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement
+au moins pendant cinq minutes... Rien!... je devais m'être
+trompé... Cependant je ne fis point craquer d'allumettes et, le
+plus silencieusement que je pus, je gravis l'escalier et gagnai ma
+chambre. Là, je m'enfermai et seulement respirai à l'aise...
+
+Cette vision continuait cependant à m'inquiéter plus que je ne me
+l'avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne
+parvenais point à m'endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre
+la raison, la vision de la silhouette et la pensée de Darzac-
+Larsan se mêlaient étrangement dans mon esprit déséquilibré...
+
+Si bien que j'en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille
+que lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n'est pas
+Larsan! Et je ne manquerai point de le faire à la prochaine
+occasion.
+
+Oui, mais comment?... Lui tirer la barbe?... Si je me trompe, il
+me prendra pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera
+point faite pour le consoler de tous les malheurs dont il gémit.
+Il ne manquerait plus à son infortune que d'être soupçonné d'être
+Larsan!
+
+Soudain, je rejetai mes couvertures, je m'assis sur mon lit, et
+m'écriai:
+
+«L'Australie!»
+
+Je venais de me souvenir d'un épisode dont j'ai parlé au
+commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l'accident
+du laboratoire, j'avais accompagné M. Robert Darzac chez le
+pharmacien. Or, dans le moment qu'on le soignait, comme il avait
+dû ôter sa jaquette, la manche de sa chemise, dans un faux
+mouvement, s'était relevée jusqu'au coude et y avait été arrêtée
+pendant toute la séance, ce qui m'avait permis de constater que
+M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une large «tache
+de naissance» dont les contours semblaient curieusement suivre le
+dessin géographique de l'Australie. Mentalement, pendant que le
+pharmacien opérait, je n'avais pu m'empêcher de placer, sur ce
+bras, aux endroits qu'elles occupent sur la carte, Melbourne,
+Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une
+autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite
+de Tasmanie.
+
+Et quand, par hasard, plus tard, il m'était arrivé de penser à cet
+accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de
+naissance, j'avais toujours pensé aussi, par une liaison d'idées
+bien compréhensible, à l'Australie.
+
+Et dans cette nuit d'insomnie, voilà que l'Australie encore
+m'apparaissait!...
+
+Assis sur mon lit, j'avais eu à peine le temps de me féliciter
+d'avoir songé à une preuve aussi décisive de l'identité de Robert
+Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je
+pourrais bien m'y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un
+bruit singulier me fit dresser l'oreille... Le bruit se répéta...
+on eût dit que des marches craquaient sous des pas lents et
+précautionneux.
+
+Haletant, j'allai à ma porte et, l'oreille à la serrure,
+j'écoutai. D'abord, ce fut le silence, et puis les marches
+craquèrent à nouveau... Quelqu'un était dans l'escalier, je ne
+pouvais plus en douter... et quelqu'un qui avait intérêt à
+dissimuler sa présence... je songeai à l'ombre que j'avais cru
+voir tout à l'heure en entrant dans la Cour du Téméraire... quelle
+pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans l'escalier?
+Montait-elle? Descendait-elle?...
+
+Un nouveau silence... J'en profitai pour passer rapidement mon
+pantalon et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte
+sans la faire geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle,
+j'avançai jusqu'à la rampe de l'escalier et j'attendis. J'ai dit
+l'état de délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les
+rayons funèbres de la lune arrivaient obliquement par les hautes
+fenêtres qui s'ouvraient sur chaque palier et découpaient avec
+précision des carrés de lumière blême dans la nuit opaque de cette
+cage d'escalier qui était très vaste. La misère du château ainsi
+éclairée par endroits n'en paraissait que plus définitive. La
+ruine de la rampe de l'escalier, les barreaux brisés, les murs
+lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de
+tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m'avait que fort peu
+impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon
+esprit était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé
+comme un lieu propice à l'apparition de quelque fantôme...
+Réellement, j'avais peur... L'ombre, tout à l'heure, m'avait si
+bien glissé entre les doigts... car j'avais bien cru la toucher...
+Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château
+sans faire craquer des marches d'escalier... Mais elles ne
+craquaient plus...
+
+Tout à coup, comme j'étais penché au-dessus de la rampe, je revis
+l'ombre!... elle était éclairée d'une façon éclatante... de telle
+sorte que d'ombre qu'elle était elle était devenue lueur. La lune
+l'avait allumée comme un flambeau... Et je reconnus Robert Darzac!
+
+Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en
+levant la tête vers moi comme s'il sentait peser mon regard sur
+lui. Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins
+à mon poste d'observation juste à temps pour le voir disparaître
+dans un couloir qui conduisait à un autre escalier desservant
+l'autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci? Qu'est-ce que
+Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf? Pourquoi
+prenait-il tant de précautions pour n'être point vu? Mille
+soupçons me traversèrent l'esprit, ou plutôt toutes les mauvaises
+pensées de tout à l'heure me ressaisirent avec une force
+extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m'élançai à la
+découverte de l'Australie.
+
+J'eus tôt fait d'arriver au corridor au moment même où il le
+quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les
+degrés vermoulus du second escalier. Caché dans le corridor, je le
+vis s'arrêter au premier palier, et pousser une porte. Et puis je
+ne vis plus rien; il était rentré dans l'ombre et peut-être dans
+la chambre. Je grimpai jusqu'à cette porte qui était refermée et,
+sûr qu'il était dans la chambre, je frappai trois petits coups. Et
+j'attendis. Mon coeur battait à se rompre. Toutes ces chambres
+étaient inhabitées, abandonnées... Qu'est-ce que M. Robert Darzac
+venait faire dans l'une de ces chambres-là?...
+
+J'attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme
+personne ne me répondait, comme la porte ne s'ouvrait pas, je
+frappai à nouveau et j'attendis encore... alors, la porte s'ouvrit
+et Robert Darzac me dit de sa voix la plus naturelle:
+
+«C'est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?...
+
+-- Je veux savoir, fis-je -- et ma main serrait au fond de ma
+poche mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée,
+tant, au fond, j'avais peur -- je veux savoir ce que vous faites
+ici, à une pareille heure...»
+
+Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
+
+«Vous voyez!... je me préparais à me coucher...»
+
+Et il alluma une bougie que l'on avait posée sur une chaise, car
+il n'y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre
+table de nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l'on avait
+dû apporter là dans la journée, composait tout l'ameublement.
+
+«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de
+Mme Darzac et du professeur, au premier étage de la Louve...
+
+-- L'appartement était trop petit; j'aurais pu gêner Mme Darzac,
+fit amèrement le malheureux... J'ai demandé à Bernier de me donner
+un lit ici... Et puis, peu m'importe où je couche puisque je ne
+dors pas...»
+
+Nous restâmes un instant silencieux. J'avais tout à fait honte de
+moi et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon
+remords était tel que je ne pus en retenir l'expression. Je lui
+avouai tout: mes infâmes soupçons, et comment j'avais bien cru, en
+le voyant errer si mystérieusement de nuit dans le Château Neuf,
+avoir affaire à Larsan, et comment je m'étais décidé à aller à la
+découverte de l'Australie. Car, je ne lui cachai même pas que
+j'avais mis un instant tout mon espoir dans l'Australie.
+
+Il m'écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et,
+tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de
+la bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me
+faire rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir,
+mais il insista pour que je la touchasse, et je dus constater que
+c'était là une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu
+mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney,
+Melbourne, Adélaïde... et, en bas, il y avait une autre petite
+tache qui représentait la Tasmanie...
+
+«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument
+désabusée... ça ne s'en va pas!...»
+
+Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne
+voulut me pardonner que lorsqu'il m'eut forcé à lui tirer la
+barbe, laquelle ne me resta point dans la main...
+
+Alors, seulement, il me permit d'aller me recoucher, ce que je fis
+en me traitant d'imbécile.
+
+
+
+
+XVII
+Terrible aventure du vieux Bob.
+
+Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan.
+En vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni
+sur sa mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu'on ne l'avait
+cru?... Que dis-je? était-il moins mort qu'on ne l'avait pensé?
+Avait-il pu s'enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de
+Castillon? Après tout, la chose était fort possible, ou plutôt
+l'hypothèse n'allait point au-dessus des forces humaines d'un
+Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué qu'il avait
+trouvé le sac à trois mètres de l'orifice de la crevasse, sur un
+palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas
+l'existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à
+l'abîme...
+
+Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce
+temps? Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort
+d'Hercule n'avait été aussi nécessaire! S'il tardait à venir,
+cette journée ne se passerait point sans quelque drame entre les
+Rance et les Darzac!
+
+C'est alors que l'on frappa à ma porte et que le père Bernier
+m'apporta justement un bref billet de mon ami qu'un petit voyou de
+la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques.
+Rouletabille me disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite
+et soyez assez aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de
+ces excellentes palourdes qui abondent sur les rochers qui
+précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant.
+Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait
+songeur, car je savais par expérience que, lorsque Rouletabille
+paraissait s'occuper de babioles, jamais son activité ne portait
+en réalité sur des objets plus considérables.
+
+Je m'habillai à la hâte et, armé d'un vieux couteau que m'avait
+prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la
+fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord,
+n'ayant rencontré personne à cette heure matinale -- il pouvait
+être sept heures -- je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis
+part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs. Edith -- que l'absence
+prolongée du vieux Bob affolait tout à fait -- le trouva «bizarre
+et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux palourdes. En
+route elle me confia que son oncle n'était point ennemi, de temps
+à autre, d'une petite fugue, et qu'elle avait, jusqu'à cette
+heure, conservé l'espoir que tout s'expliquerait par son retour;
+mais maintenant l'idée recommençait à lui enflammer la cervelle
+d'une affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la
+vengeance des Darzac!...
+
+Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la
+Dame en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu'à midi et puis
+ne dit plus rien.
+
+Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith
+avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith
+m'occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les
+pieds de Mrs. Edith, que j'ai découverts dans la mer d'Hercule,
+sont les plus délicats coquillages du monde, et qu'ils me firent
+si bien oublier les palourdes que ce pauvre Rouletabille s'en
+serait certainement passé à son déjeuner si la jeune femme n'avait
+montré un si beau zèle. Elle clapotait dans l'onde amère et
+glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu énervée
+qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous
+redressâmes tous deux et tendîmes l'oreille d'un même mouvement.
+On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle
+de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui
+faisait des gestes d'appel. Poussés par le même pressentiment,
+nous regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions
+qu'attirés par des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir,
+dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui
+y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures,
+évanoui.
+
+... Nous ne nous étions pas trompés. C'était bien le vieux Bob qui
+était au fond du trou. Quand on l'eût tiré au bord de la grotte,
+dans la lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié,
+tant sa belle redingote noire était salie, fripée, arrachée.
+Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout quand on se fut
+aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied
+foulé, et il était si pâle qu'on eût pu croire qu'il allait
+mourir.
+
+Heureusement il n'en fut rien. Dix minutes plus tard, il était,
+sur les ordres qu'il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de
+la Tour Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se
+déshabiller et de quitter sa redingote avant l'arrivée des
+médecins? Mrs. Edith, de plus en plus inquiète, s'installait à son
+chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea
+de sa nièce qu'elle le quittât sur-le-champ et qu'elle sortît de
+la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte.
+
+Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions
+réunis dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur
+Rance et moi, ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement,
+attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée
+après l'arrivée des médecins, elle vint à nous et nous dit:
+
+«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide.
+Qu'est-ce que je vous avais dit! Je l'ai confessé: c'est un vieux
+farceur; il a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de
+savant; nous rirons bien quand il sera guéri.»
+
+Alors, la porte de la Tour Carrée s'ouvrit et Walter, le fidèle
+serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.
+
+«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas
+qu'on le dise, mais il faut le sauver!...»
+
+Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous,
+nous n'osions avancer. Bientôt elle réapparut:
+
+«Oh! nous fit-elle... C'est affreux! Il a toute la poitrine
+arrachée.»
+
+J'allai lui offrir mon bras pour qu'elle s'y appuyât, car, chose
+singulière, Mr Arthur Rance s'était, dans ce moment, éloigné de
+nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos,
+en sifflotant. J'essayai de réconforter Mrs. Edith et je la
+plaignis, mais ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.
+
+Rouletabille arriva au château une heure après l'événement. Je
+guettais son retour du haut du boulevard de l'Ouest et, sitôt que
+je le vis sur le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la
+parole dès ma première demande d'explication et me demanda tout de
+suite si j'avais fait une bonne pêche, mais je ne me trompais
+point à l'expression de son regard inquisiteur. Je voulus me
+montrer aussi malin que lui et je répondis:
+
+«Oh! une très bonne pêche! j'ai repêché le vieux Bob!»
+
+Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la
+comédie et je lui dis:
+
+«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre
+pêche et votre dépêche!»
+
+Il me fixa d'un air étonné:
+
+«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée
+de vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m'auriez évité
+la peine de protester contre une pareille accusation!
+
+-- Mais quelle accusation? m'écriai-je.
+
+-- Celle d'avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo
+et Juliette, sachant qu'il y agonisait.
+
+-- Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob
+n'est pas à l'agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça
+n'est pas grave et son histoire est la plus honnête du monde: il
+prétend qu'il voulait voler le crâne du prince Galitch!
+
+-- Quelle drôle d'idée!» ricana Rouletabille.
+
+Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:
+
+«Vous croyez à cette histoire-là, vous?... Et... c'est tout? Pas
+d'autres blessures?
+
+-- Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs
+viennent de la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine
+déchirée.
+
+-- La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant
+nerveusement la main. Et comment est-elle déchirée, cette
+poitrine?
+
+-- Nous ne savons pas; nous ne l'avons pas vue. Le vieux Bob est
+d'une étrange pudeur. Il n'a point voulu quitter sa redingote
+devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous
+ne nous serions jamais douté de cette blessure-là si Walter
+n'était venu nous en parler, épouvanté qu'il était par le sang
+qu'elle avait répandu.»
+
+Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui
+semblait nous chercher.
+
+«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en
+regardant Rouletabille avec un air d'anxiété que je ne lui avais
+jamais encore connu: c'est incompréhensible!
+
+-- Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse
+hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu'il n'y a
+rien au monde d'incompréhensible, quand on veut un peu se donner
+la peine de comprendre!» Et il la félicita d'avoir retrouvé un si
+bon oncle dans le moment qu'elle le croyait perdu.
+
+Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami,
+allait lui répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince
+Galitch. Il venait chercher des nouvelles de son ami vieux Bob,
+ayant appris l'accident. Mrs. Edith le rassura sur les suites de
+l'équipée de son fantastique oncle et pria le prince de pardonner
+à son parent son amour excessif pour les plus vieux crânes de
+l'humanité. Le prince sourit avec grâce et politesse quand elle
+lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler.
+
+«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la
+grotte où il a roulé avec lui... C'est lui qui me l'a dit...
+Rassurez-vous donc, prince, pour votre collection...»
+
+Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de
+l'affaire. Et Mrs. Edith raconta que l'oncle lui avait avoué qu'il
+avait quitté le fort d'Hercule par le chemin du puits qui
+communique avec la mer. Aussitôt qu'elle eut encore ajouté cela,
+comme je me rappelais l'expérience du seau d'eau de Rouletabille
+et aussi les ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob
+reprirent dans mon esprit des proportions gigantesques; et j'étais
+sûr qu'il devait en être de même pour tous ceux qui nous
+entouraient, s'ils étaient de bonne foi. Enfin, Mrs. Edith nous
+dit que Tullio l'avait attendu avec sa barque à l'orifice de la
+galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage devant la
+grotte de Roméo et Juliette.
+
+«Que de détours, ne pus-je m'empêcher de m'écrier, quand il était
+si simple de sortir par la porte!»
+
+Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt
+d'avoir pris aussi manifestement parti contre elle.
+
+«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le
+prince. Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre
+congé de moi, car il quittait le pays et je suis sûr qu'il a pris
+le train pour Venise, son pays d'origine, à cinq heures du soir.
+Comment voulez-vous qu'il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque
+la nuit suivante! D'abord il n'était plus là, ensuite il avait
+vendu sa barque... m'a-t-il dit, étant décidé à ne plus revenir
+dans le pays...»
+
+Il y eut un silence et puis Galitch reprit:
+
+«Tout ceci n'a que peu d'importance... pourvu que votre oncle,
+madame, guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-
+il avec un nouveau sourire encore plus charmant que tous les
+précédents, si vous voulez bien m'aider à retrouver un pauvre
+caillou qui a disparu de la grotte et dont je vous donne le
+signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimètres de long et usé
+à l'une de ses extrémités en forme de grattoir; bref, le plus
+vieux grattoir de l'humanité... J'y tiens beaucoup, appuya le
+prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame, auprès de votre
+oncle vieux Bob, ce qu'il est devenu.»
+
+Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur
+qui me plut, qu'elle ferait tout au monde pour que ne s'égarât
+point un aussi précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta.
+Quand nous nous retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il
+avait dû entendre toute cette conversation et semblait y
+réfléchir. Il avait sa canne à bec-de-corbin dans la bouche,
+sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une
+insistance si bizarre que celle-ci s'en montra agacée:
+
+«Je sais, fit la jeune femme... je sais ce que vous pensez,
+monsieur... et n'en suis nullement étonnée... croyez-le bien!...
+
+Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de
+Rouletabille:
+
+«En tout cas!... s'écria-t-elle... Vous ne pourrez jamais
+m'expliquer comment, puisqu'il était hors de la Tour Carrée, il
+aurait pu se trouver dans le placard!...
+
+-- Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith
+comme s'il eût voulu l'hypnotiser... patience et courage!... Si
+Dieu est avec moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que
+vous me demandez là!»
+
+
+
+
+XVIII
+Midi, roi des épouvantes.
+
+Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve,
+en tête à tête avec Mrs. Edith. J'essayais de la rassurer, la
+voyant impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses
+yeux hagards... Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper
+l'aveu de sa fièvre: «J'ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de
+quoi elle avait peur et elle me répondit: «Vous n'avez pas peur,
+vous?» Alors, je gardai le silence. C'était vrai, j'avais peur,
+moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez pas qu'il se passe
+quelque chose? -- Où ça? -- Où ça! où ça! Autour de nous!» Elle
+haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! et j'ai
+peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? -- Je vais
+chercher quelqu'un, car je ne veux pas rester seule, toute seule.
+-- Qui allez-vous chercher? -- Le prince Galitch! -- Votre Féodor
+Féodorowitch! m'écriai-je... Qu'en avez-vous besoin? Est-ce que je
+ne suis point là?»
+
+Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure
+que je faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je
+n'eus point de peine à comprendre qu'elle lui venait surtout du
+doute affreux qui était entré dans son âme au sujet de la
+personnalité de son oncle vieux Bob.
+
+Elle me dit: «Sortons!» et elle m'entraîna hors de la Louve. On
+approchait alors de l'heure de midi et toute la baille
+resplendissait dans un embrasement embaumé. N'ayant point sur nous
+nos lunettes noires nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux
+pour leur cacher la couleur trop éclatante des fleurs; mais les
+géraniums géants continuèrent de saigner dans nos prunelles
+blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet éblouissement, nous
+nous avançâmes sur le sol calciné, nous marchâmes en nous tenant
+par la main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient plus
+brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que toute la
+flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour ne
+pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être,
+peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la
+profondeur de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J'ai peur!» Et
+moi aussi, j'avais peur, si bien préparé par les mystères de la
+nuit, peur de ce grand silence écrasant et lumineux de midi! La
+clarté dans laquelle on sait qu'il se passe quelque chose que l'on
+ne voit pas est plus redoutable que les ténèbres. Midi! Tout
+repose et tout vit; tout se tait et tout bruit. Écoutez votre
+oreille: elle résonne comme une conque marine de sons plus
+mystérieux que ceux qui s'élèvent de la terre quand monte le soir.
+Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux: vous y trouverez
+une foule de visions argentées plus troublantes que les fantômes
+de la nuit.
+
+Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en
+ruisseaux glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais,
+hélas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait
+s'accomplir, s'accomplissait autour de nous, sans que nous
+puissions rien arrêter ni prévoir. Elle m'entraînait maintenant
+vers la poterne qui ouvre sur la Cour du Téméraire. La voûte de
+cette poterne faisait un arc noir dans la lumière et, à
+l'extrémité de ce frais tunnel, nous apercevions, tournés vers
+nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du
+Téméraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait à la
+main la canne d'Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce
+détail m'inquiéta. Du bout de sa canne, il montrait à Robert
+Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la
+voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa canne.
+Nous n'entendions point ce qu'ils disaient. Ils se parlaient en
+remuant à peine les lèvres, comme deux complices qui ont un
+secret. Mrs. Edith s'arrêta, mais Rouletabille lui fit signe
+d'avancer encore, et il répéta le signe avec sa canne.
+
+«Oh! fit-elle, qu'est-ce qu'il me veut encore? Ma foi, Monsieur
+Sainclair, j'ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux
+Bob, et nous verrons bien ce qui arrivera.»
+
+Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient
+venir sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était
+étonnante, et je leur dis d'une voix qui sonna étrangement à mes
+oreilles, sous cette voûte:
+
+«Qu'est-ce que vous faites ici?»
+
+Alors, comme nous étions arrivés à côté d'eux, sur le seuil de la
+Cour du Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour
+pour que nous puissions voir ce qu'ils regardaient. C'était, au
+sommet de l'arc, un écusson, le blason des La Mortola barré du
+lambel de la branche cadette. Cet écusson avait été sculpté dans
+une pierre maintenant branlante et qui manquait de choir sur la
+tête des passants. Rouletabille avait sans doute aperçu ce blason
+suspendu si dangereusement sur nos têtes, et il demandait à
+Mrs. Edith si elle ne voyait point d'inconvénient à le faire
+disparaître, quitte à le remettre en place ensuite plus
+solidement.
+
+«Je suis sûr, dit-il, que si l'on touchait à cette pierre du bout
+de sa canne, elle tomberait.»
+
+Et il passa sa canne à Mrs. Edith:
+
+«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.»
+
+Mais nous essayions en vain les uns et les autres d'atteindre la
+pierre; elle était trop haut placée et j'étais en train de me
+demander à quoi rimait ce singulier exercice, quand tout à coup,
+dans mon dos, retentit le cri de la mort!
+
+Nous nous retournâmes d'un seul mouvement en poussant tous les
+trois une exclamation d'horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui
+passait dans le soleil de midi après avoir traversé nos nuits,
+quand donc cesserait-il? Quand donc l'affreuse clameur que
+j'entendis retentir pour la première fois dans les nuits du
+Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu'il y a autour de
+nous une victime nouvelle? que l'un de nous vient d'être frappé
+par le crime, subitement et sournoisement et mystérieusement,
+comme par la peste? Certes! la marche de l'épidémie est moins
+invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous quatre,
+frissonnants, les yeux grands d'épouvante, interrogeant la
+profondeur de la lumière toute vibrante encore du cri de la mort!
+Qui donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante
+laisse maintenant échapper ce gémissement suprême? Comment nous
+diriger dans la lumière? On dirait que c'est la clarté du jour
+elle-même qui se plaint et soupire.
+
+Le plus effrayé est Rouletabille. Je l'ai vu dans les
+circonstances les plus inattendues garder un sang-froid au-dessus
+des forces humaines; je l'ai vu, à cet appel du cri de la mort, se
+ruer dans le danger obscur et se jeter comme un sauveur héroïque
+dans la mer des ténèbres; pourquoi aujourd'hui tremble-t-il ainsi
+dans la splendeur du jour? Le voilà, devant nous, pusillanime
+comme un enfant qu'il est, lui qui prétendait agir comme le maître
+de l'heure. Il n'avait donc point prévu cette minute-là? cette
+minute où quelqu'un expire dans la lumière de midi? Mattoni, qui
+passait à ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi,
+est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la
+poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant,
+s'avance vers la plainte, ou plutôt marche vers le centre de la
+plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de
+nous, dans l'espace embrasé. Et nous allons derrière lui, retenant
+notre respiration et les bras étendus, comme on fait quand on va à
+tâtons dans le noir, et que l'on craint de se heurter à quelque
+chose que l'on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et
+quand nous avons dépassé l'ombre de l'eucalyptus, nous trouvons le
+spasme au bout de l'ombre. Il secoue un corps à l'agonie. Ce
+corps, nous l'avons reconnu. C'est Bernier! c'est Bernier qui
+râle, qui essaye de se soulever, qui n'y parvient pas, qui
+étouffe, Bernier dont la poitrine laisse échapper un flot de sang,
+Bernier sur qui nous nous penchons, et qui, avant de mourir, a
+encore la force de nous jeter ces deux mots: Frédéric Larsan!
+
+Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout
+et nulle part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque!
+Un cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!...
+Car la seule issue de ces lieux où l'on a assassiné, c'est cette
+poterne où nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes
+retournés, d'un seul mouvement, tous les quatre, aussitôt le cri
+de la mort, si vite, si vite, que nous aurions dû voir le geste de
+la mort! Et nous n'avons rien vu que de la lumière!... Nous
+pénétrons, mus, il me semble, par le même sentiment, dans la Tour
+Carrée, dont la porte est restée ouverte; nous entrons sans
+hésitation dans les appartements du vieux Bob, dans le salon vide;
+nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est
+tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme
+sur la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En
+vérité! comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu
+nos figures et elle jette un cri d'effroi dans le pressentiment
+immédiat de quelque catastrophe! Elle n'a rien entendu! elle ne
+sait rien!... Mais elle veut sortir, elle veut voir, elle veut
+savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!... C'est en
+vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le cadavre. Et c'est
+elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l'ardeur terrible de
+midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de
+l'homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du
+coeur. Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu
+quand il venait au Glandier d'examiner la plaie du cadavre
+incroyable.
+
+«On dirait, fit-il, que c'est le même coup de couteau! C'est la
+même mesure! Mais où est le couteau?»
+
+Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L'homme qui
+a frappé l'aura emporté. Où est l'homme? Quel homme? Si nous ne
+savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-
+être mort de ce qu'il a su!... Frédéric Larsan! Nous répétons en
+tremblant les deux mots du mort.
+
+Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le
+prince Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à
+nous en lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith
+court à lui, lui arrache le journal des mains, lui montre le
+cadavre et lui dit:
+
+«Voilà un homme que l'on vient d'assassiner. Allez chercher la
+police.»
+
+Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce
+pas un mot, et s'éloigne en hâte; il va chercher la police. La
+mère Bernier continue à pousser des gémissements. Rouletabille
+s'assied sur le puits. Il paraît avoir perdu toutes ses forces. Il
+dit à mi-voix à Mrs. Edith:
+
+«Que la police vienne donc, madame!... C'est vous qui l'aurez
+voulu!»
+
+Mais Mrs. Edith le foudroie d'un éclair de ses yeux noirs. Et je
+sais ce qu'elle pense. Elle pense qu'elle hait Rouletabille qui a
+pu un instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu'on
+assassinait Bernier, est-ce que le vieux Bob n'était pas dans sa
+chambre, veillé par la mère Bernier elle-même?
+
+Rouletabille, qui vient d'examiner avec lassitude la fermeture du
+puits, fermeture restée intacte, s'allonge sur la margelle de ce
+puits, comme sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos
+et il dit encore, plus bas:
+
+«Et qu'est-ce que vous lui direz, à la police?
+
+-- Tout!»
+
+Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement.
+Rouletabille secoue la tête désespérément, et puis il ferme les
+yeux. Il me paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher
+Rouletabille à l'épaule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour
+Carrée, la Tour du Téméraire, le Château Neuf, toutes les
+dépendances de cette cour dont personne n'a pu s'échapper et où,
+logiquement, l'assassin doit se trouver encore. Le reporter,
+tristement, l'en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque
+chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherché au
+Glandier, après le phénomène de la dissociation de la matière,
+l'homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non! non! je
+sais maintenant qu'il ne faut plus chercher Larsan avec ses yeux!
+Un homme vient d'être tué derrière nous. Nous l'entendons crier
+sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons
+rien que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme
+Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas
+qu'il les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout.
+Il lève vers le ciel son poing fermé.
+
+«Ça n'est pas possible, s'écria-t-il, ou il n'y a plus de bon bout
+de la raison!»
+
+Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez
+sur le sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et
+de la mère Bernier qu'on a tenté en vain d'éloigner du corps de
+son mari, tournant autour du puits, autour de chacun de nous. Ah!
+c'est le cas de le dire: le revoilà tel qu'un porc cherchant sa
+nourriture dans la fange, et nous sommes restés à le regarder
+curieusement, bêtement, sinistrement. À un moment, il s'est
+relevé, a pris un peu de poussière et l'a jetée en l'air avec un
+cri de triomphe comme s'il allait faire naître de cette cendre
+l'image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le jeune
+homme vient-il de remporter sur le mystère?... Qui lui fait, à
+l'instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix?
+Oui, le voilà revenu à l'ordinaire diapason quand il dit à
+M. Robert Darzac:
+
+«Rassurez-vous, monsieur, rien n'est changé!»
+
+Et, tourné vers Mrs. Edith:
+
+«Nous n'avons plus, madame, qu'à attendre la police. J'espère
+qu'elle ne tardera pas!»
+
+La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur.
+
+«Ah! oui, qu'elle vienne! Et qu'elle se charge de tout! Qu'elle
+pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu'il arrive!» fait
+Mrs. Edith en me prenant le bras.
+
+Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques,
+suivi de trois gendarmes. C'est le brigadier de La Mortola et deux
+de ses hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le
+lieu du crime.
+
+«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu'il y a eu un crime!
+s'exclame le père Jacques qui ne sait rien encore.
+
+-- Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le
+portier, essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit
+à voix basse:
+
+«Rien n'est changé, père Jacques.»
+
+Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier.
+
+«Rien qu'un cadavre de plus, soupire-t-il; c'est Larsan!
+
+-- C'est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité,
+c'est tout un. Mais que signifie ce rien n'est changé de
+Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgré le cadavre
+incidentel de Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de
+ce dont nous frissonnons, Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons
+pas?
+
+Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un
+jargon incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu'on a
+téléphoné à deux pas de là à l'auberge Garibaldi où déjeune
+justement le delegato ou commissaire spécial de la gare de
+Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer l'enquête que continuera
+le juge d'instruction également averti.
+
+Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu'il n'ait point
+pris le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans
+le château d'Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà
+tout affairé, tout «important». Il ordonne au brigadier de mettre
+un de ses hommes à la porte du château avec la consigne de ne
+laisser sortir personne. Et puis il s'agenouille auprès du
+cadavre. Un gendarme entraîne la mère Bernier, qui gémit plus fort
+que jamais dans la Tour Carrée. Le delegato examine la plaie. Il
+dit en très bon français: «Voilà un fameux coup de couteau!» Cet
+homme est enchanté. S'il tenait l'assassin sous la main, certes,
+il lui ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dévisage.
+Il cherche peut-être parmi nous l'auteur du crime, pour lui
+signifier toute son admiration. Il se relève.
+
+«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant
+déjà au plaisir d'avoir une bonne histoire bien criminelle. C'est
+incroyable! ajouta-t-il, incroyable!... Depuis cinq ans que je
+suis delegato, on n'a assassiné personne! M. le juge
+d'instruction...»
+
+Ici il s'arrête, mais nous finissons la phrase:
+
+«M. le juge d'instruction va être bien content!» Il brosse de la
+main la poussière blanche qui couvre ses genoux, il s'éponge le
+front, il répète: «C'est incroyable!» avec un accent du Midi qui
+double son allégresse. Mais il reconnaît, dans un nouveau
+personnage qui entre dans la cour, un docteur de Menton qui arrive
+justement pour continuer ses soins au vieux Bob.
+
+«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et
+dites-moi ce que vous pensez d'un pareil coup de couteau! Surtout,
+autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant
+l'arrivée de M. le juge d'instruction.»
+
+Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails
+techniques que nous pouvions désirer. Il n'y a point de doute.
+C'est là le beau coup de couteau qui pénètre de bas en haut, dans
+la région cardiaque et dont la pointe a déchiré certainement un
+ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et le docteur,
+Rouletabille n'a point cessé de regarder Mrs. Edith, qui a pris
+décidément mon bras, cherchant auprès de moi un refuge. Ses yeux
+fuient les yeux de Rouletabille qui l'hypnotisent, qui lui
+ordonnent de se taire. Or, je sais qu'elle est toute tremblante de
+la volonté de parler.
+
+Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour
+Carrée. Nous nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où
+va commencer l'enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle
+ce que nous avons vu et entendu. La mère Bernier est interrogée la
+première. Mais on n'en tire rien. Elle déclare ne rien savoir.
+Elle était enfermée dans la chambre du vieux Bob, veillant le
+blessé, quand nous sommes entrés comme des fous. Elle était là
+depuis plus d'une heure, ayant laissé son mari dans la loge de la
+Tour Carrée, en train de travailler à tresser une corde! Chose
+curieuse, je m'intéresse en ce moment moins à ce qui se passe sous
+mes yeux et à ce qui se dit qu'à ce que je ne vois pas et que
+j'attends... Mrs. Edith va-t-elle parler?... Elle regarde
+obstinément par la fenêtre ouverte. Un gendarme est resté auprès
+de ce cadavre sur la figure duquel on a posé un mouchoir.
+Mrs. Edith, comme moi, ne prête qu'une médiocre attention à ce qui
+se passe dans le salon devant le delegato. Son regard continue à
+faire le tour du cadavre.
+
+Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et
+à mesure que nous nous expliquons, l'étonnement du commissaire
+italien grandit dans des proportions inquiétantes et il trouve
+naturellement le crime de plus en plus incroyable. Il est sur le
+point de le trouver impossible, quand c'est le tour de Mrs. Edith
+d'être interrogée.
+
+On l'interroge... Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre,
+quand on entend la voix tranquille de Rouletabille:
+
+«Regardez au bout de l'ombre de l'eucalyptus.
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a au bout de l'ombre de l'eucalyptus? demande
+le delegato.
+
+-- L'arme du crime!» réplique Rouletabille.
+
+Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d'autres
+cailloux ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit
+à nos yeux.
+
+Nous le reconnaissons: c'est «le plus vieux grattoir de
+l'humanité»!
+
+
+
+
+XIX
+Rouletabille fait fermer les portes de fer.
+
+L'arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait
+de doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le
+vieux Bob, et nous ne pouvions oublier qu'avant d'expirer, Bernier
+avait accusé Larsan d'être son assassin. Jamais l'image du vieux
+Bob et celle de Larsan ne s'étaient encore si bien mêlées dans nos
+esprits inquiets que depuis que Rouletabille avait ramassé dans le
+sang de Bernier le plus vieux grattoir de l'humanité. Mrs. Edith
+avait compris immédiatement que le sort du vieux Bob était
+désormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci n'avait que
+quelques mots à dire au delegato, relativement aux singuliers
+incidents qui avaient accompagné la chute du vieux Bob dans la
+grotte de Roméo et Juliette, à énumérer les raisons que l'on avait
+de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent le même personnage,
+à répéter enfin l'accusation de la dernière victime de Larsan,
+pour que tous les soupçons de la justice se portassent sur la tête
+à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, qui n'avait point cessé de
+croire, tout dans le fond de son âme de nièce, que le vieux Bob
+présent était bien son oncle, mais s'imaginant comprendre tout à
+coup, grâce au grattoir meurtrier, que l'invisible Larsan
+accumulait autour du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans
+le dessein sans doute de lui faire porter le châtiment de ses
+crimes et aussi le poids dangereux de sa personnalité, --
+Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob, pour elle-même; elle trembla
+d'épouvante au centre de cette trame comme un insecte au milieu de
+la toile où il vient de se prendre, toile mystérieuse tissée par
+Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux murs du château
+d'Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement
+-- un mouvement des lèvres -- ils étaient perdus tous deux, et que
+l'immonde bête de proie n'attendait que ce mouvement-là pour les
+dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut
+à son tour de redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta
+plus tard l'état de son esprit à ce moment du drame, et elle
+m'avoua qu'elle eut alors la terreur de Larsan à un point que nous
+n'avions peut-être, nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-garou,
+dont elle avait entendu parler avec un effroi qui l'avait d'abord
+fait sourire, l'avait ensuite intéressée lors de l'épisode de La
+Chambre Jaune, à cause de l'impossibilité où la justice avait été
+d'expliquer sa sortie; puis il l'avait passionnée lorsqu'elle
+avait appris le drame de la Tour Carrée, à cause de
+l'impossibilité où l'on était d'expliquer son entrée; mais là, là,
+dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans un
+espace où il n'y avait qu'elle, Robert Darzac, Rouletabille,
+Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres
+assez loin du cadavre pour qu'ils n'eussent pu avoir frappé
+Bernier. Et Bernier avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps
+de qui? pour raisonner comme je le lui avais enseigné moi-même en
+lui racontant la «galerie inexplicable!» Elle était sous la voûte
+entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous, quand le
+cri de la mort avait retenti au bout de l'ombre de l'eucalyptus,
+c'est-à-dire à moins de sept mètres de là! Quant au vieux Bob et à
+la mère Bernier, ils ne s'étaient point quittés, celle-ci
+surveillant celui-là! Si elle les écartait de son argument, il ne
+lui restait plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette
+fois on ignorait comment il était parti, comment il était arrivé,
+mais encore comment il avait été présent. Ah! elle comprit, elle
+comprit qu'il y avait des moments où, en songeant à Larsan, on
+pouvait trembler jusque dans les moelles.
+
+Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait
+été volé par le vieux Bob. C'était affreux, et c'était suffisant
+pour nous permettre de tout penser, de tout imaginer...
+
+Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans
+l'attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit
+cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci
+n'avait, présentement, d'autre but que de sauver le vieux Bob des
+soupçons de la justice.
+
+Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge
+d'instruction qui venait d'arriver, et il raisonnait, le plus
+vieux grattoir de l'humanité à la main. Il semblait définitivement
+établi qu'il ne pouvait y avoir d'autres coupables, autour du
+mort, que les vivants dont j'ai fait quelques lignes plus haut
+l'énumération, quand Rouletabille prouva avec une rapidité de
+logique qui combla d'aise le juge d'instruction et désespéra le
+delegato que le véritable coupable, le seul coupable, était le
+mort lui-même. Les quatre vivants de la poterne et les deux
+vivants de la chambre du vieux Bob s'étant surveillés les uns les
+autres et ne s'étant pas perdus de vue, pendant qu'on tuait
+Bernier à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce on fût
+Bernier lui-même. À quoi le juge d'instruction, très intéressé,
+répliqua en nous demandant si quelqu'un de nous soupçonnait les
+raisons d'un suicide probable de Bernier; à quoi Rouletabille
+répondit que, pour mourir, on pouvait se passer du crime et du
+suicide et que l'accident suffisait pour cela. L'arme du crime,
+comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde,
+attestait par sa seule présence l'accident. Rouletabille ne voyait
+point un assassin préméditant son forfait avec le secours de cette
+vieille pierre. Encore moins eût-on compris que Bernier, s'il
+avait décidé son suicide, n'eût point trouvé d'autre arme pour son
+trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au contraire, cette
+pierre, qui avait pu attirer son attention par sa forme étrange,
+avait été ramassée par le père Bernier, que si elle s'était
+trouvée dans sa main au moment d'une chute, le drame alors
+s'expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé
+si malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire
+qu'il s'en était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à
+nouveau, la plaie redécouverte et confrontée avec l'objet fatal,
+d'où une conclusion scientifique s'imposa, celle de la blessure
+faite par l'objet. De là à l'accident, après l'argumentation de
+Rouletabille, il n'y avait qu'un pas. Les juges mirent six heures
+à le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous
+interrogèrent sans lassitude et sans résultat.
+
+Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas
+inutiles et vaines inquisitions, pendant que les médecins
+soignaient le vieux Bob, nous nous assîmes dans le salon qui
+précédait sa chambre et d'où venaient de partir les magistrats. La
+porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la Tour Carrée
+était restée ouverte. Par là, nous entendions les gémissements de
+la mère Bernier qui veillait le corps de son mari que l'on avait
+transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce blessé aussi
+inexplicables, ma foi, l'un que l'autre, en dépit des efforts de
+Rouletabille, notre situation, à Mrs. Edith et à moi, était, il
+faut l'avouer, des plus pénibles, et tout l'effroi de ce que nous
+avions vu se doublait dans le tréfonds de nous-mêmes de
+l'épouvante de ce qui nous restait à voir. Mrs. Edith me saisit
+tout à coup la main:
+
+«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n'ai plus que
+vous. Je ne sais où est le prince Galitch, et je n'ai point de
+nouvelles de mon mari. C'est cela qui est horrible! Il m'a laissé
+un mot me disant qu'il était allé à la recherche de Tullio. Mr
+Rance ne sait même pas, à l'heure actuelle, que l'on a assassiné
+Bernier. A-t-il vu le Bourreau de la mer? C'est du Bourreau de la
+mer, c'est de Tullio seulement que j'attends maintenant la vérité!
+Et pas une dépêche!... C'est atroce!...»
+
+À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de
+confiance et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus
+à Mrs. Edith de toute mon âme, et je ne lui cachai point qu'elle
+pouvait compter sur mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces
+quelques propos inoubliables à voix basse, pendant que passaient
+et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens de
+justice, tantôt précédés, tantôt suivis de Rouletabille et de
+M. Darzac. Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d'oeil
+de notre côté chaque fois qu'il en avait l'occasion. La fenêtre
+était restée ouverte.
+
+«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est
+probable que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici.
+Mais c'est une place que nous ne quitterons point, quoi qu'il
+arrive, n'est-ce pas, Monsieur Sainclair?
+
+-- Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son
+intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir
+de l'humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre
+appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout
+cela s'arrêterait!... S'ils savaient également que Bernier, en
+mourant, a accusé Larsan, l'histoire de l'accident deviendrait
+plus difficile!»
+
+Et j'appuyais sur ces derniers mots.
+
+«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes
+raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu'une chose, voyez-
+vous!... Oui, oui, je ne redoute qu'une chose...
+
+-- Quoi? Quoi?...»
+
+Elle s'était levée, fébrile...
+
+«Je redoute qu'il n'ait sauvé mon oncle de la justice que pour
+mieux le perdre!...
+
+-- Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.
+
+-- Eh! j'ai bien cru lire cela tout à l'heure dans les yeux de vos
+amis... Si j'étais sûre de ne m'être point trompée, j'aimerais
+encore mieux avoir affaire à la justice!...»
+
+Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis
+me dit:
+
+«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le
+défendre jusqu'à la mort!...»
+
+Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu'elle cachait sous sa
+robe.
+
+«Ah! s'écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n'est-il point là?
+
+-- Encore! m'exclamai-je avec colère.
+
+-- Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda-
+t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant.
+
+-- J'y suis prêt.
+
+-- Contre tout le monde?»
+
+J'hésitai. Elle répéta:
+
+«Contre tout le monde?
+
+-- Oui.
+
+-- Contre votre ami?
+
+-- S'il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur
+mon front en sueur.
+
+«C'est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse
+ici quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!»
+
+Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux
+Bob. Puis elle s'enfuit. Où allait-elle? Elle me l'avoua plus
+tard! Elle courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme!
+femme!...
+
+Elle n'eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis
+Rouletabille et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout
+entendu. Rouletabille s'avança vers moi et ne me cacha point qu'il
+était au courant de ma trahison.
+
+«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je
+n'ai point pour habitude de trahir personne... Mrs. Edith est
+réellement à plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami...
+
+-- Et vous, vous la plaignez trop!...»
+
+Je rougis jusqu'au bout des oreilles. J'étais prêt à quelque
+éclat. Mais Rouletabille me coupa la parole d'un geste sec:
+
+«Je ne vous demande plus qu'une chose, qu'une seule, vous
+entendez! c'est que, quoi qu'il arrive... quoi qu'il arrive...
+Vous ne nous adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi!...
+
+-- Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et
+je lui tournai le dos.
+
+Il me sembla qu'il eut alors un mouvement pour rattraper les mots
+de sa colère.
+
+Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf,
+nous appelèrent. L'enquête était terminée. L'accident, à leurs
+yeux, après la déclaration du médecin, n'était plus douteux, et
+telle fut la conclusion qu'ils donnèrent à cette affaire. Ils
+quittaient donc le château. M. Darzac et Rouletabille sortirent
+pour les accompagner. Et comme j'étais resté accoudé à la fenêtre
+qui donnait sur la Cour du Téméraire, assailli de mille sinistres
+pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le retour
+de Mrs. Edith, cependant qu'à quelques pas de moi, dans sa loge où
+elle avait allumé deux bougies mortuaires, la mère Bernier
+continuait à psalmodier en gémissant auprès du cadavre de son mari
+la prière des trépassés, j'entendis tout à coup passer dans l'air
+du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong formidable,
+quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris que
+c'était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer!
+
+Une minute ne s'était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un
+effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi
+comme vers son seul refuge...
+
+... Puis je vis apparaître M. Darzac...
+
+... Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir...
+
+
+
+
+XX
+Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
+
+Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée.
+Jamais la démarche de Rouletabille n'avait été aussi solennelle.
+Et elle eût pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment
+tragique, elle ne nous eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat
+ou procureur, traînant la pourpre ou l'hermine, n'était entré dans
+le prétoire, où l'accusé l'attendait, avec plus de menaçante et
+tranquille majesté. Mais je crois bien aussi que jamais juge
+n'avait été aussi pâle.
+
+Quant à la Dame en noir, il était visible qu'elle faisait un
+effort inouï pour dissimuler le sentiment d'effroi qui perçait,
+malgré tout, dans son regard troublé, pour nous cacher l'émotion
+qui lui faisait fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon.
+Robert Darzac, lui aussi, avait la mine sombre et tout à fait
+résolue d'un justicier. Mais ce qui, pardessus tout, ajouta à
+notre émoi, fut l'apparition du père Jacques, de Walter et de
+Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient tous trois armés de
+fusils et vinrent se placer en silence devant la porte d'entrée de
+la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de Rouletabille, avec
+une passivité toute militaire, la consigne de ne laisser sortir
+personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la terreur,
+demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient particulièrement
+fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre, et
+qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne lui
+répondirent pas. Alors, elle s'en fut se placer héroïquement au
+travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob,
+et, les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle
+s'écria d'une voix rauque:
+
+«Qu'est-ce que vous allez faire? Vous n'allez pourtant pas le
+tuer?...
+
+-- Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le
+juger... Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des
+bourreaux, nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après
+avoir déposé nos armes, que nous n'en gardons aucune sur nous.»
+
+Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier
+continuait de gémir au chevet de son époux qu'avait tué le plus
+vieux grattoir de l'humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de
+nos revolvers et nous fîmes le serment qu'exigeait Rouletabille.
+Mrs. Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l'arme
+que Rouletabille n'ignorait point qu'elle cachait sous ses
+vêtements. Mais, sur les instances du reporter qui lui fit
+entendre que ce désarmement général ne pouvait que la
+tranquilliser, elle finit par y consentir.
+
+Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint,
+suivi de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger
+vers l'appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il
+alla tout droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du
+corps de trop. Et, tirant la petite clef spéciale dont j'ai déjà
+parlé, il ouvrit cette porte.
+
+Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l'ancien appartement de
+M. et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la
+planche à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux
+côtés du vieux Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et
+aussi le petit godet plein de peinture rouge, et, y trempant, le
+petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait, fort
+convenablement, reposant sur sa mâchoire ensanglantée, le plus
+vieux crâne de l'humanité.
+
+Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému,
+pendant que nous le considérions avec stupeur:
+
+«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.»
+
+Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes
+place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une
+extrême défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que
+tous ces objets familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous
+leur tranquille banalité apparente, les raisons foudroyantes du
+plus redoutable des drames. Et puis, le crâne semblait rire comme
+le vieux Bob.
+
+«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu'il y a ici, auprès de
+cette table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de
+moins, celui de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus
+longtemps.
+
+-- Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l'innocence du
+vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs
+avaient troublée plus que personne. Je demande à Madame Darzac de
+se joindre à moi pour supplier ces messieurs de ne rien faire
+avant le retour de mon mari!...»
+
+La Dame en noir n'eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait
+encore que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand
+bruit; et des coups furent frappés, pendant que la voix d'Arthur
+Rance nous suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait:
+
+«J'apporte la petite épingle à tête de rubis!»
+
+Rouletabille ouvrit la porte:
+
+«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!...»
+
+Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré:
+
+«Qu'est-ce que j'apprends? Qu'y a-t-il?... Un nouveau malheur?...
+Ah! j'ai bien cru que j'arriverais trop tard quand j'ai vu les
+portes de fer fermées et que j'ai entendu dans la tour la prière
+des morts. Oui, j'ai cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!»
+
+Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance,
+refermé la porte aux verrous.
+
+«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-
+vous donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille.
+
+Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche
+à dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté,
+demanda:
+
+«Qui l'a tué?»
+
+Il daigna alors s'apercevoir que sa femme était là et il lui serra
+la main, mais en regardant la Dame en noir.
+
+«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit
+M. Darzac.
+
+-- Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance,
+qu'il a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi
+j'ai pu douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais
+je vous répète que je vous rapporte la petite épingle à tête de
+rubis!»
+
+Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me
+rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la
+lui avait prise des mains, alors qu'elle s'amusait à l'en piquer,
+le soir du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-
+il y avoir entre cette épingle et l'aventure du vieux Bob? Arthur
+Rance n'attendit point que nous le lui demandions, et il nous
+apprit que cette petite épingle avait disparu en même temps que le
+vieux Bob, et qu'il venait de la retrouver entre les mains du
+Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont l'oncle
+avait payé, cette nuit-là, la complicité et le silence de Tullio
+qui l'avait conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo et
+Juliette et qui s'en était éloigné à l'aurore, fort inquiet de
+n'avoir pas vu revenir son passager.
+
+Et Arthur Rance conclut, triomphant:
+
+«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle
+à tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un
+sac de pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!»
+
+Sur quoi, Mrs. Edith:
+
+«Et comment avez-vous eu l'idée d'aller à San Remo. Vous saviez
+donc que Tullio s'y trouvait?
+
+-- J'avais reçu une lettre anonyme m'avisant de son adresse, là-
+bas...
+
+-- C'est moi qui vous l'ai envoyée», fit tranquillement
+Rouletabille...
+
+Et il ajouta, sur un ton glacial:
+
+«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De
+cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du
+château d'Hercule... pour lesquels ma démonstration corporelle de
+la possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je
+vous demande toute votre attention!»
+
+Mais Arthur Rance l'arrêta encore:
+
+«Qu'entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table
+tous les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la
+possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt?
+
+-- J'entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous
+pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n'avait encore rien
+dit, se leva, toute tremblante:
+
+«Comment! gémit-elle dans un souffle... Larsan est donc parmi
+nous?...
+
+-- J'en suis sûr!» dit Rouletabille...
+
+Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n'osions pas nous
+regarder.
+
+Le reporter reprit de son ton glacé:
+
+«J'en suis sûr... Et c'est une idée qui ne doit pas vous
+surprendre, madame, car elle ne vous a jamais quittée!... Quant à
+nous, n'est-ce pas, messieurs, que la pensée nous en est arrivée
+tout à fait précise, le jour du déjeuner des binocles noirs sur la
+terrasse du Téméraire? Si j'en excepte Mrs. Edith, quel est celui
+de nous qui, à cette minute-là, n'a pas senti la présence de
+Larsan?
+
+-- C'est une question que l'on pourrait aussi bien poser au
+professeur Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance.
+Car, du moment que nous commençons à raisonner de la sorte, je ne
+vois pas pourquoi le professeur, qui était de ce déjeuner, ne se
+trouve point à cette petite réunion...
+
+-- Mr Rance!... s'écria la Dame en noir.
+
+-- Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari
+de Mrs. Edith... Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de
+dire: tous les hôtes du château d'Hercule...
+
+-- Le professeur Stangerson est si loin de nous par l'esprit,
+prononça avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je
+n'ai point besoin de son corps... Bien que le professeur
+Stangerson, au château d'Hercule, ait vécu à nos côtés, il n'a
+jamais été «avec nous». Larsan, lui, ne nous a pas quittés!»
+
+Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l'idée que
+Larsan pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle
+qu'oubliant que je ne devais plus adresser la parole à
+Rouletabille:
+
+«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait
+encore un personnage que je ne vois pas ici...»
+
+Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d'oeil:
+
+«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à
+quelle besogne le prince est occupé sur cette frontière... Et je
+vous jure bien que ce ne sont point les malheurs de la fille du
+professeur Stangerson qui l'intéressent! Laissez le prince Galitch
+à sa besogne humanitaire...
+
+-- Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n'est
+point du raisonnement:
+
+-- Justement, Sainclair, vos bavardages m'empêchent de raisonner.»
+
+Mais j'étais sottement lancé, et, oubliant que j'avais promis à
+Mrs. Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l'attaquer
+pour le plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste,
+Mrs. Edith m'en a longtemps gardé rancune.
+
+«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était
+aussi, du déjeuner des binocles noirs, et vous l'écartez d'emblée
+de vos raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis.
+Mais cette petite épingle qui est là pour nous prouver que le
+vieux Bob a rejoint Tullio, qui se trouvait avec sa barque à
+l'orifice d'une galerie faisant communiquer la mer avec le puits,
+s'il faut en croire le vieux Bob, cette petite épingle ne nous
+explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit, prendre
+le chemin du puits, puisque nous avons retrouvé le puits
+extérieurement fermé!
+
+-- Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me
+gêna étrangement. C'est vous qui l'avez retrouvé ainsi! mais moi,
+j'ai trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles
+auprès de Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous
+m'avez trouvé à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais
+j'avais eu le temps de courir au puits et de constater qu'il était
+ouvert...
+
+-- Et de le refermer! m'écriai-je. Et pourquoi l'avez-vous
+refermé? Qui vouliez-vous donc tromper?
+
+-- Vous! monsieur!»
+
+Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge
+m'en monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient
+maintenant tournés de mon côté et, dans le même moment que je me
+rappelais la brutalité avec laquelle Rouletabille m'avait traité
+tout à l'heure devant M. Darzac, j'eus l'horrible sensation que
+tous les yeux qui étaient là me soupçonnaient, m'accusaient! Oui,
+je me suis senti enveloppé de l'atroce pensée générale que je
+pouvais être Larsan!
+
+Moi! Larsan!
+
+Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa
+pas les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche
+protestation de tout mon être et mon indignation furibonde. La
+colère galopait dans mes veines en feu.
+
+«Ah çà! m'écriai-je... Il faut en finir. Si le vieux Bob est
+écarté, si le prince Galitch est écarté, si le professeur
+Stangerson est écarté, il ne reste plus que nous, qui sommes
+enfermés dans cette salle, et si Larsan est parmi nous, montre-le
+donc, Rouletabille!»
+
+Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me
+perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation:
+
+«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu'à la cour
+d'assises!...
+
+-- N'avais-je point des raisons, à la cour d'assises, pour être
+aussi lent que cela? répondit-il sans s'émouvoir.
+
+-- Tu veux donc encore lui permettre de s'échapper?...
+
+-- Non, je te jure que cette fois, il ne s'échappera pas!»
+
+Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d'être aussi
+menaçant? Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan
+était en moi? Mes yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en
+noir. Elle me considérait avec effroi!
+
+«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas... tu
+ne soupçonnes pas!...»
+
+À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la
+Tour Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne
+donnée par le reporter aux trois hommes d'avoir à tirer sur
+quiconque essayerait de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith
+poussa un cri et voulut s'élancer, mais Rouletabille qui n'avait
+pas fait un geste, l'apaisa d'une phrase.
+
+«Si l'on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent
+tiré! Et ce coup de feu n'est qu'un signal, celui qui me dit de
+«commencer!»
+
+Et, tourné vers moi:
+
+«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne
+jamais rien ni personne, sans m'être appuyé préalablement sur le
+«bon bout de la raison»! C'est un bâton solide qui ne m'a jamais
+failli en chemin et sur lequel je vous invite tous ici à vous
+appuyer avec moi!... Larsan est ici, parmi nous, et le bon bout de
+la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc tous, je vous
+prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce
+papier la démonstration corporelle de la possibilité du corps de
+trop!»
+
+* * *
+
+Auparavant, il s'en fut encore constater que, derrière lui, les
+verrous de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table,
+il prit un compas.
+
+«J'ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où
+le corps de trop s'est produit. Elle n'en sera que plus
+irréfutable.»
+
+Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure
+du rayon du cercle qui figurait l'espace occupé par la Tour du
+Téméraire, ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même
+cercle sur un morceau de papier blanc immaculé, qu'il avait fixé
+avec des punaises de cuivre sur la planche à dessin.
+
+Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas,
+s'empara du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s'il
+reconnaissait là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas
+plus que nous, ne comprenait rien aux faits et gestes du jeune
+homme, répondit qu'en effet c'était lui qui avait fabriqué cette
+peinture-là pour son lavis.
+
+Une bonne moitié de la peinture s'était desséchée au fond du
+godet, mais, de l'avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait,
+sur le papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle
+dont il avait «lavé» le plan de la presqu'île d'Hercule.
+
+«On n'y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille,
+et cette peinture n'a été allongée que d'une larme. Du reste, vous
+verrez qu'une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait
+en rien à ma démonstration.»
+
+Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en
+mesure de «laver» tout l'espace occupé par le cercle qu'il avait
+préalablement tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m'avait
+déjà étonné, lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus
+grande stupéfaction, il ne pensait qu'à dessiner pendant qu'on
+s'assassinait!...
+
+Quand il eut fini, il regarda l'heure à son énorme oignon et il
+dit:
+
+«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui
+recouvre mon cercle, n'est ni plus ni moins épaisse que celle qui
+colore le cercle de M. Darzac. C'est, à peu de chose près, la même
+teinte.
+
+-- Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu'est-ce que tout cela
+signifie?
+
+-- Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce
+plan, que cette peinture, c'est vous qui en êtes l'auteur!
+
+-- Dame! j'ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état
+en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie
+de la Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y
+faisant rouler son crâne!
+
+-- Nous y sommes!...» ponctua Rouletabille.
+
+Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l'humanité. Il
+le renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert
+Darzac, il lui demanda encore:
+
+«C'est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette
+mâchoire n'est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.
+
+-- Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore
+sens dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour
+du Téméraire...
+
+-- Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya
+le reporter.
+
+Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et
+il pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une
+vaste croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière
+pour canons autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de
+toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur une petite
+table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une
+casserole préalablement remplie d'eau. Le crâne n'avait pas quitté
+le creux de son bras.
+
+Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des
+yeux. Jamais l'attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi
+incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il
+nous donnait d'explications et plus il agissait, moins nous le
+comprenions. Et nous avions peur, parce que nous sentions que
+quelqu'un autour de nous, quelqu'un de nous avait peur! peur, plus
+qu'aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le plus
+calme!
+
+Le plus calme, c'est Rouletabille, entre son crâne et sa
+casserole.
+
+Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d'un même
+mouvement? Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi
+nouveau, pourquoi la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance,
+pourquoi moi-même, commençons-nous un cri... un nom qui expire sur
+nos lèvres: Larsan!... Où l'avons-nous donc vu?
+
+Où l'avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons
+Rouletabille? Ah! ce profil, dans l'ombre rouge de la nuit
+commençante, ce front au fond de l'embrasure que vient
+ensanglanter le crépuscule comme au matin du crime est venue
+rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure et
+volontaire qui s'arrondissait tout à l'heure, douce, un peu amère,
+mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se
+découpe sur l'écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme
+Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il
+ressemble à son père! c'est Larsan!
+
+Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce
+cadre funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et
+il vient à nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons
+encore. Mrs. Edith, qui n'a jamais vu Larsan, ne peut pas
+comprendre. Elle me demande: «Que s'est-il passé?»
+
+Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa
+casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.
+
+C'est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater.
+Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette
+contemplation devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix
+minutes, pendant lesquelles il nous avait ordonné, d'un signe, de
+garder le silence... dix minutes fort impressionnantes...
+Qu'attend-il donc?... Soudain, il saisit le crâne de la main
+droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le
+fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous
+montre le crâne et nous invite à constater qu'il ne porte la trace
+d'aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre.
+
+«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart
+d'heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans
+la Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or,
+M. Darzac, après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir
+refermé derrière lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit,
+n'en est ressorti que lorsque nous sommes venus l'y chercher passé
+six heures. Quant au vieux Bob, nous l'avons vu entrer dans la
+Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture!
+
+«Comment cette peinture qui met seulement un quart d'heure à
+sécher est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, -- plus d'une
+heure après que M. Darzac l'a quittée, -- pour teindre le crâne du
+vieux Bob que celui-ci, d'un geste de colère, fait rouler sur le
+lavis en entrant dans la Tour Ronde? Il n'y a qu'une explication à
+cela et je vous défie d'en trouver une autre, c'est que le
+M. Darzac qui est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que
+nul n'a vu ressortir, n'est pas le même que celui qui venait de
+peindre dans la Tour Ronde avant l'arrivée du vieux Bob À SIX
+HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la Tour Carrée
+sans l'y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis... En
+un mot: qu'il n'est pas le même que le M. Darzac ici présent
+devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU'IL Y A DEUX
+MANIFESTATIONS DARZAC!»
+
+Et Rouletabille regarda M. Darzac.
+
+Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse
+démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre
+une épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout
+ce que disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore
+là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et
+mathématique intelligence.
+
+M. Darzac s'écria:
+
+«C'est donc comme cela qu'il a pu entrer dans la Tour Carrée avec
+un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences,
+et qu'il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne
+l'ai pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma
+correspondance en quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon
+lavis. Mais comment le père Bernier lui a-t-il ouvert!...
+
+-- Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame
+en noir entre les siennes, comme s'il eût voulu lui donner du
+courage... Dame! c'est qu'il a bien cru avoir affaire à vous!
+
+-- C'est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma
+porte, je n'avais qu'à la pousser. Le père Bernier me croyait chez
+moi.
+
+-- Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le
+père Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac,
+n'a pas eu à s'occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous,
+il ne l'a vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans
+le moment qu'avec le père Bernier nous nous trouvions sur le
+parapet, en train d'examiner les gesticulations étranges du vieux
+Bob parlant, sur le seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au
+prince Galitch...
+
+-- Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui
+était entrée dans sa loge, ne m'a-t-elle point vu et ne s'est-elle
+point étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors
+qu'elle ne l'avait pas vu ressortir?
+
+-- Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez,
+Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là -- au
+moment où vous passiez... c'est-à-dire: où la seconde
+manifestation Darzac passait -- ramassait les pommes de terre d'un
+sac que j'avais vidé sur son plancher... et vous imaginez la
+vérité.
+
+-- Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce
+monde!...
+
+-- Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!...
+
+-- Quand je songe qu'aussitôt rentré chez moi j'ai fermé les
+verrous comme je vous l'ai dit, que je me suis mis au travail et
+que j'avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans
+résistance!...»
+
+Rouletabille s'avança vers M. Darzac.
+
+«Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans
+les yeux.
+
+-- Vous savez bien qu'il attendait quelqu'un!»
+
+Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en
+noir.
+
+Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit
+les deux mains aux épaules:
+
+«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de
+bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j'eus compris
+comment s'était introduit le «corps de trop», et que j'eus
+constaté que vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l'heure
+de cinq heures à laquelle nous avions cru, à laquelle tout le
+monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré dans la Tour
+Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit n'était
+point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée
+sous le déguisement Darzac! J'ai pensé, au contraire, que ce
+Darzac-là pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c'était
+vous! Ah! mon cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!...
+
+-- C'est de la folie! s'écria M. Darzac. Si je n'ai point dit
+l'heure exacte à laquelle j'étais entré dans la Tour Carrée, c'est
+que cette heure restait vague dans mon esprit et que je n'y
+attachais aucune importance!
+
+-- De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans
+s'occuper des interruptions de son interlocuteur, de l'émoi de la
+Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous,
+de telle sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa
+place que vous lui auriez volée -- dans mon imagination, Monsieur
+Darzac, dans mon imagination, rassurez-vous!... -- aurait été, par
+vos soins obscurs et avec l'aide trop fidèle de la Dame en noir,
+mis en parfait état de ne plus nuire à votre audacieuse
+entreprise!... de telle sorte, Monsieur Darzac, que j'ai pu penser
+que, vous étant Larsan, l'homme qui fut mis dans le sac était
+Darzac!... Ah! la belle imagination que j'avais là!... Et l'inouï
+soupçon!...
+
+-- Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde... Nous nous
+sommes tous soupçonnés ici!...»
+
+Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses
+poches et dit, s'adressant à Mathilde, qui semblait prête à
+s'évanouir devant l'horreur de l'imagination de Rouletabille:
+
+«Encore un peu de courage, madame!»
+
+Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien,
+de sa voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un
+théorème:
+
+«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations
+Darzac... Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle
+qui cachait Larsan... Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me
+montrait le bon bout de ma raison, était d'examiner sans peur ni
+reproche, à tour de rôle, ces deux manifestations-là... en toute
+impartialité! Alors, j'ai commencé par vous... Monsieur Darzac.»
+
+M. Darzac répondit à Rouletabille:
+
+«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me
+dire tout de suite qui est Larsan!... Je le veux! je l'exige!...
+
+-- Nous le voulons tous!... et tout de suite!» nous écriâmes-nous
+en les entourant tous deux.
+
+Mathilde s'était précipitée sur son enfant et le couvrait de son
+corps comme s'il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà
+trop duré et nous exaspérait.
+
+«Puisqu'il le sait! qu'il le dise!... qu'on en finisse!» s'écriait
+Arthur Rance...
+
+Et, soudain, comme je me rappelais que j'avais entendu les mêmes
+cris d'impatience à la cour d'assises, un nouveau coup de feu
+retentit à la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si
+bien «saisis» que notre colère en tomba du coup et que nous nous
+mîmes à prier, poliment, ma foi, Rouletabille de mettre fin le
+plus tôt possible à une situation intolérable. Dans ce moment, en
+vérité, c'était à qui le supplierait davantage, comme si nous
+comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous-
+mêmes, que nous n'étions pas Larsan!
+
+Rouletabille, aussitôt qu'il avait entendu le second coup de feu,
+avait changé de physionomie. Tout son visage s'était transformé,
+tout son être semblait vibrer d'une énergie farouche. Quittant le
+ton goguenard avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait
+tous particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en
+noir qui s'obstinait à le vouloir protéger; il s'adossa à la
+porte, il croisa les bras, et dit:
+
+«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien
+négliger. Deux manifestations Darzac entrantes et deux
+manifestations Darzac sortantes, dont l'une de celles-ci dans le
+sac! Il y a de quoi s'y perdre! Et maintenant encore je voudrais
+bien ne pas dire de bêtises!... Que M. Darzac, ici, présent, me
+permette de lui dire: j'avais cent excuses pour le soupçonner!...»
+
+Alors, je pensai: «Quel malheur qu'il ne m'en ait pas parlé! Je
+lui aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir
+l'Australie!»
+
+M. Darzac s'était planté devant le reporter et répétait
+maintenant, avec une rage insistante: «Quelles excuses?... Quelles
+excuses?...
+
+-- Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un
+calme suprême. La première chose que je me suis dite, quand j'ai
+examiné les conditions de votre manifestation Darzac à vous, est
+celle-ci: «Bah! si c'était Larsan! la fille du professeur
+Stangerson s'en serait bien aperçue!» Évidemment, n'est-ce pas?...
+Évidemment!... Or, en examinant l'attitude de celle qui est
+devenue, à votre bras, Mme Darzac, j'ai acquis la certitude,
+monsieur, qu'elle vous soupçonnait tout le temps d'être Larsan.»
+
+Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se
+soulever et de protester d'un grand geste épeuré.
+
+Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par
+la souffrance. Il s'assit, en disant à mi-voix:
+
+«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?...»
+
+Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
+
+Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part,
+je ne pouvais excuser, continuait:
+
+«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre
+retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d'eux
+l'expression de la terreur qu'elle avait de laisser échapper le
+secret de sa peur, de sa perpétuelle angoisse... Ah! laissez-moi
+parler, Monsieur Darzac... Il faut que je m'explique ici, il le
+faut pour que tout le monde s'explique ici!... Nous sommes en
+train de «nettoyer la situation»!... Rien, alors, n'était naturel
+dans les façons d'être de Mlle Stangerson. La précipitation même
+qu'elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie
+nuptiale prouvait le désir qu'elle avait de chasser définitivement
+le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient
+alors, combien clairement: «Est-il possible que je continue à voir
+Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés, qui me
+conduit à l'autel, qui m'emporte avec lui!»
+
+«À ce qu'il paraît qu'à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu
+tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours
+contre elle, contre sa pensée!... et peut-être contre vous?...
+Mais elle n'osait exposer sa pensée à personne, parce qu'elle
+redoutait certainement qu'on lui dît...»
+
+Et Rouletabille se pencha tranquillement à l'oreille de M. Darzac
+et lui dit tout bas, pas si bas que je ne l'entendisse, assez bas
+pour que Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa
+bouche: «Est-ce que vous redevenez folle?»
+
+Et, se reculant un peu:
+
+«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur
+Darzac!... Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par
+la suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son
+hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par
+instants, des plus délicates attentions!... Enfin, permettez-moi
+de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que
+j'ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait
+toujours au fond d'elle-même, en vous regardant, en vous parlant,
+en se taisant, la pensée de Larsan!... Par conséquent, entendons-
+nous bien... Ce n'est point cette idée «que la fille du professeur
+Stangerson s'en serait bien aperçu» qui pouvait chasser mes
+soupçons, puisque, malgré elle, elle s'en apercevait tout le
+temps! Non! Non!... Mes soupçons ont été chassés par autre
+chose!...
+
+-- Ils auraient pu l'être, s'écria, ironique, et désespéré,
+M. Darzac... ils auraient pu l'être par ce simple raisonnement
+que, si j'avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma
+femme, j'avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort
+de Larsan! Et je ne me serais point ressuscité!... N'est-ce point
+du jour où Larsan est revenu au monde, que j'ai perdu Mathilde?...
+
+-- Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui
+était devenu plus blanc qu'un linge... Vous abandonnez encore une
+fois, si j'ose dire, le bon bout de la raison!... Car celui-ci
+nous montre tout le contraire de ce que vous croyez apercevoir!...
+Moi, j'aperçois ceci: c'est que, lorsqu'on a une femme qui croit
+ou qui est très près de croire que vous êtes Larsan, on a tout
+intérêt à lui montrer que Larsan existe en dehors de vous!»
+
+En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille,
+arriva haletante jusqu'aux côtés de Rouletabille, et dévora du
+regard la face de M. Darzac, qui était devenue effroyablement
+dure. Quant à nous, nous étions tous tellement frappés de la
+nouveauté et de l'irréfutabilité du commencement de raisonnement
+de Rouletabille que nous n'avions plus que l'ardent désir d'en
+connaître la suite, et nous nous gardâmes de l'interrompre, nous
+demandant jusqu'où pourrait aller une aussi formidable hypothèse!
+Le jeune homme, imperturbable, continuait...
+
+«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en
+dehors de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en
+une nécessité immédiate. Imaginez... je dis imaginez, mon cher
+Monsieur Darzac, que vous ayez réellement ressuscité Larsan, une
+fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la fille du
+professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la
+nécessité de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous...
+pour prouver à votre femme que ce Larsan ressuscité n'est pas en
+vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur Darzac!... je vous en
+supplie... Puisque je vous ai dit que mes soupçons ont été
+chassés, définitivement chassés!... C'est bien le moins que nous
+nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où
+il semblait qu'il n'y eût point de place pour aucun
+raisonnement... Voyez donc où je suis obligé d'en venir, en
+considérant comme réalisée l'hypothèse (ce sont là procédés de
+mathématiques que vous connaissez mieux que moi, vous qui êtes un
+savant), en considérant, dis-je, comme réalisée l'hypothèse de la
+manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan. Donc, dans mon
+raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien pu
+arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l'état de
+Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est
+indéniable. Il existe. Il ne peut s'expliquer à ce moment par
+votre volonté d'être Larsan!...»
+
+M. Darzac n'interrompait plus.
+
+«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille,
+c'est à cause de cette résurrection-là que le bonheur vous
+échappe... Donc, si cette résurrection ne peut être volontaire,
+elle n'a plus qu'une façon d'être... c'est d'être accidentelle!...
+Et voyez comme toute l'affaire est éclaircie... Oh! j'ai beaucoup
+étudié l'incident de Bourg... je continue à raisonner... ne vous
+épouvantez pas... Vous êtes à Bourg, dans le buffet... Vous croyez
+que votre femme, ainsi qu'elle vous l'a annoncé, vous attend hors
+de la gare... Ayant terminé votre correspondance, vous éprouvez le
+besoin d'aller dans votre compartiment, faire un peu de
+toilette... jeter le coup d'oeil du maître ès camouflage sur votre
+déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie,
+et, passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi,
+définitivement à moi, je mettrai bas le masque... Car ce masque,
+tout de même, il vous fatigue... et si bien vous fatigue-t-il, ma
+foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques
+minutes de repos... Vous l'enlevez donc!... Vous vous soulagez de
+cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le même
+moment, la porte du compartiment s'ouvre... Votre femme,
+épouvantée, ne prend que le temps de voir cette face sans barbe
+dans la glace, la face de Larsan, et de s'enfuir, en poussant une
+clameur épouvantée... Ah! vous avez compris le danger!... Vous
+êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas
+Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à
+contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant
+votre femme qui accourt vous y chercher!... Elle vous trouve
+debout... Vous n'avez pas même eu le temps de vous rasseoir...
+Tout est-il sauvé? Hélas! non... Votre malheur ne fait que
+commencer... Car l'atroce pensée que vous êtes peut-être ensemble
+Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en
+passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous lâche la main
+et se jette comme une folle dans le bureau du chef de gare... Ah!
+vous avez encore compris! Il faut chasser l'abominable pensée tout
+de suite... Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment
+la porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir
+Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le
+cas où elle oserait nous dévoiler sa pensée... vous êtes le
+premier à m'avertir... à m'envoyer une dépêche!... Hein? comme,
+éclairée de ce jour, toute votre conduite devient nette! Vous ne
+pouvez lui refuser d'aller rejoindre son père... Elle irait sans
+vous!... Et, comme rien n'est encore perdu, vous avez l'espoir de
+tout rattraper... Au cours du voyage, votre femme continue à avoir
+des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son
+revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui
+pourrait se résumer dans cette phrase: «Si c'est Darzac, qu'il me
+défende! et, si c'est Larsan, qu'il me tue!... Mais que je cesse
+de ne plus savoir!» Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau
+si éloignée de vous que, pour la rapprocher, vous lui remontrez
+Larsan!... Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela
+s'arrangeait très bien dans ma pensée... et il n'y avait point
+jusqu'à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage
+de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui
+ne pouvait le plus bêtement du monde s'expliquer. Vous auriez pris
+le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez
+descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là,
+après un court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous
+apparaissiez à l'état de Larsan à vos mêmes amis venus en
+promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes,
+où nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour-
+là, le désagrément d'entendre, de la bouche même d'Arthur Rance
+qui était, lui aussi, venu au-devant de nous à Nice, que
+Mme Darzac n'avait pas vu cette fois Larsan et que votre
+exhibition du matin n'avait servi de rien, vous vous obligeâtes,
+le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la
+Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!... Et
+voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence,
+les plus compliquées, devenaient tout à coup simples et
+logiquement explicables si, par hasard, mes soupçons devaient être
+confirmés!»
+
+À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l'Australie,
+je ne pus m'empêcher de frissonner en regardant presque avec
+apitoiement Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le
+point de devenir la victime de quelque effroyable erreur
+judiciaire. Et tous les autres, autour de moi, frissonnèrent
+également pour lui ou à cause de lui, car les arguments de
+Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se
+demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité de la
+culpabilité, il allait pouvoir conclure à l'innocence. Quant à
+Robert Darzac, après avoir monté la plus sombre agitation, il
+s'était à peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla
+qu'il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé,
+mais très intéressé, qu'ont les accusés au banc d'assises quand
+ils entendent M. le procureur général prononcer un de ces
+admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d'un crime
+que, quelquefois, ils n'ont pas commis! La voix avec laquelle il
+parvint à prononcer les mots suivants n'était plus une voix de
+colère, mais de curieux effroi, la voix d'un homme qui se dit:
+«Mon Dieu! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien pu échapper!»
+
+«Mais, puisque vous n'avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il,
+retombé à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout
+ce que vous venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?...
+
+-- Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une
+preuve simple, mais absolue, qui me montrât d'une façon éclatante
+laquelle était Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve
+m'a été fournie heureusement par vous, monsieur, à l'heure même où
+vous avez fermé le cercle, le cercle dans lequel s'était trouvé
+«le corps de trop!» le jour où, ayant affirmé -- ce qui était la
+vérité -- que vous aviez tiré les verrous de votre appartement
+aussitôt rentré dans votre chambre, vous nous avez menti en ne
+nous dévoilant pas que vous étiez entré dans cette chambre vers
+six heures et non point, comme le père Bernier le disait et comme
+nous avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures! Vous étiez
+alors le seul avec moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont
+nous vous parlions comme de vous-même n'était point vous-même! Et
+vous n'avez rien dit! Et ne prétendez pas que vous n'attachiez
+aucune importance à cette heure de cinq heures, puisqu'elle vous
+expliquait tout, à vous, puisqu'elle vous apprenait qu'un autre
+Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là,
+le vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous
+taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable
+Darzac aurait-il eu à cacher qu'un autre Darzac, qui pouvait être
+Larsan, était venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul,
+Larsan avait intérêt à nous cacher qu'il y avait un autre Darzac
+que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT
+NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes soupçons ont-ils été
+chassés par la certitude! LARSAN C'ÉTAIT VOUS! ET L'HOMME QUI
+ÉTAIT DANS LE PLACARD, C'ÉTAIT DARZAC!
+
+-- Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je
+ne pouvais croire être Larsan.
+
+Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n'avait rien
+perdu de son calme, étendit le bras et dit:
+
+«Il y est encore!...»
+
+Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de
+Rouletabille, la porte du placard avait été poussée par une main
+invisible, comme il arriva le terrible soir qui avait vu le
+mystère du «corps de trop»...
+
+Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise,
+d'enthousiasme et d'effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en
+noir poussa un cri déchirant:
+
+«Robert!... Robert!... Robert!»
+
+Et c'était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si
+semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s'y
+tromper... Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa
+raison, après l'argumentation triomphante de Rouletabille, eût pu
+hésiter encore. Les bras tendus, elle allait vers la seconde
+manifestation Darzac qui descendait du fatal placard... Le visage
+de Mathilde rayonnait d'une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes
+yeux dont j'avais vu si souvent le regard égaré autour de l'autre,
+fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et
+sûre. C'était lui! C'était celui qu'elle croyait perdu, et qu'elle
+avait osé chercher sur le visage de l'autre, et qu'elle n'avait
+pas retrouvé sur le visage de l'autre, ce dont elle avait accusé,
+pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie!
+
+Quant à celui que, jusqu'à la dernière minute, je n'avais pu
+croire coupable, quant à l'homme farouche qui, dévoilé et traqué,
+voyait soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son
+crime, il tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l'avaient
+sauvé. Entouré de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous
+comprîmes la comédie audacieuse que, depuis quelques minutes, il
+nous donnait. N'ayant plus aucun doute sur l'issue de la
+discussion qu'il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette
+incroyable puissance sur lui-même de n'en laisser rien paraître,
+et aussi cette habileté dernière de prolonger la dispute et de
+permettre à Rouletabille de dérouler à loisir une argumentation au
+bout de laquelle il savait qu'il trouverait sa perte, mais pendant
+laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens de sa fuite. C'est
+ainsi qu'il manoeuvra si bien que, dans le moment que nous
+avancions vers l'autre Darzac, nous ne pûmes l'empêcher de se
+jeter d'un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à
+Mme Darzac et d'en refermer violemment la porte avec une rapidité
+foudroyante! Nous nous aperçûmes qu'il avait disparu lorsqu'il
+était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la
+scène précédente, n'avait songé qu'à garder la porte du corridor
+et il n'avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le
+faux Darzac, au fur et à mesure qu'il était convaincu d'imposture,
+le rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter
+n'attachait aucune importance à ces mouvements-là, sachant que
+cette chambre n'offrait à la fuite de Larsan aucune issue. Et
+cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui fermait
+son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions
+importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus
+forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les
+coups de génie de ses inexplicables évasions!
+
+«Il va s'échapper!... Il va encore nous échapper!...»
+
+Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet
+nerveux, me broyait le bras, tant la scène l'impressionnait. Nul
+ne faisait attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au
+milieu de cette tempête, semblaient avoir tout oublié, même le
+bruit que l'on menait autour d'eux. Ils n'avaient pas une parole,
+mais ils se regardaient comme s'ils découvraient un monde nouveau,
+celui où l'on s'aime. Or, ils venaient simplement de le retrouver,
+grâce à Rouletabille.
+
+Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la
+rescousse les trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils.
+Mais c'étaient des haches qu'il fallait. La porte était solide et
+barricadée d'épais verrous. Le père Jacques alla chercher une
+poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y mîmes tous, et,
+enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au comble.
+En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une
+chambre où il n'y avait que des murs et des barreaux... nous nous
+attendions à tout, ou plutôt à rien, car c'était surtout la pensée
+de la disparition, de l'envolement, de la dissociation de la
+matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait plus fous.
+
+Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux
+domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne,
+cependant, de ne s'en servir que s'il était impossible de
+s'emparer de lui, vivant. Puis, il donna un dernier coup d'épaule
+et, la porte étant enfin tombée, il entra le premier dans la
+pièce.
+
+Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous
+arrêtâmes tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de
+stupéfaction. D'abord, Larsan était là! Oh! il était visible! Et
+il était reconnaissable! Il avait arraché sa fausse barbe; il
+avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face rase
+et pâle du Frédéric Larsan du château du Glandier. Et on ne voyait
+que lui dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un
+fauteuil, au milieu de la pièce, et nous regardait de ses grands
+yeux calmes et fixes. Ses bras s'allongeaient aux bras du
+fauteuil. Sa tête s'appuyait au dossier. On eût dit qu'il nous
+donnait audience et qu'il attendait que nous lui exposions nos
+revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa
+lèvre ironique.
+
+Rouletabille s'avança encore:
+
+«Larsan, fit-il... Larsan, vous rendez-vous?...»
+
+Mais Larsan ne répondit pas.
+
+Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous
+aperçûmes que Larsan était mort.
+
+Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d'une bague qui
+était ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant.
+
+Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout
+était fini.
+
+Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et
+d'oublier le mort.
+
+«Je me charge de tout, fit-il gravement. C'est un corps de trop,
+nul ne s'apercevra de sa disparition!»
+
+Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance:
+
+«Walter, vous m'apporterez tout de suite «le sac du corps de
+trop!»
+
+Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le
+laissâmes seul en face du cadavre de son père.
+
+* * *
+
+Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal,
+dans le salon du vieux Bob. Mais ce n'était qu'une faiblesse
+passagère et, dès qu'il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde
+qui penchait sur lui son beau visage où se lisait l'épouvante de
+perdre un époux chéri dans le moment même qu'elle venait, par un
+concours de circonstances qui restait encore mystérieux, de le
+retrouver. Il sut la convaincre qu'il ne courait aucun danger et
+il la pria de s'éloigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les deux
+femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes
+des soins qui nous renseignèrent tout d'abord sur son curieux état
+de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu
+croire mort et que l'on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait-
+il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous eûmes
+ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui
+cachait la blessure qu'il portait à la poitrine, nous connûmes au
+moins que cette blessure, par un hasard qui n'est point si rare
+qu'on le pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque
+immédiat, ne présentait aucune gravité. La balle qui avait frappé
+Darzac, au milieu de la lutte farouche qu'il avait eu à soutenir
+contre Larsan, s'était aplatie sur le sternum, causant une forte
+hémorragie externe et secouant douloureusement tout l'organisme,
+mais ne suspendant en rien aucune des fonctions vitales... .
+
+On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants
+quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs
+derniers moments. Et moi-même, je me rappelai -- ce qui acheva de
+me rassurer -- l'aventure d'un de mes bons amis, le journaliste
+L..., qui, venant de se battre en duel avec le musicien V..., se
+désespérait sur le terrain d'avoir tué son adversaire d'une balle
+en pleine poitrine, sans que celui-ci ait eu même le temps de
+tirer. Soudain le mort se souleva et logea dans la cuisse de mon
+ami une balle qui faillit entraîner l'amputation et qui le retint
+de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans son
+coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le
+boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum.[4]
+
+Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint
+fermer sur nous la porte du salon qui était restée entrouverte et
+je me demandais la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme à
+prendre cette précaution, quand nous entendîmes des pas dans le
+corridor et un bruit singulier comme celui d'un corps que l'on
+traînerait sur un plancher... Et je pensai à Larsan, et au sac du
+«corps de trop», et à Rouletabille!
+
+Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la
+fenêtre. Je ne m'étais pas trompé et je vis apparaître dans la
+cour le sinistre cortège.
+
+Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait
+toute chose. Je distinguai cependant Walter que l'on avait mis en
+sentinelle sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté de
+la baille, prêt, évidemment, à barrer le passage à qui éprouverait
+alors le besoin de pénétrer dans la Cour du Téméraire...
+
+... Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père
+Jacques... deux ombres courbées sur une autre ombre... une ombre
+que je connaissais bien et qui, une nuit d'horreur, avait contenu
+un autre corps. Le sac semblait lourd. Ils le soulevèrent jusqu'à
+la margelle du puits. Alors je pus voir encore que le puits était
+ouvert... oui, le plateau de bois qui le fermait d'ordinaire avait
+été rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la margelle, et
+puis entra dans le puits... Il y pénétrait sans hésitation... il
+semblait connaître ce chemin. Peu après il s'enfonça et sa tête
+disparut. Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et il
+se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne
+voyais plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant
+soigneusement le plateau et assujettissant les ferrures, et
+celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui
+m'avait tant intrigué le soir où, avant la découverte de
+l'Australie, je m'étais rué sur une ombre qui avait soudain
+disparu et où je m'étais heurté le nez contre la porte close du
+Château Neuf...
+
+* * *
+
+Je veux voir... jusqu'à la dernière minute, je veux voir, je veux
+savoir... Trop de choses inexpliquées m'inquiètent encore!... Je
+n'ai que la parcelle la plus importante de la vérité, mais je n'ai
+pas la vérité tout entière ou plutôt il me manque quelque chose
+qui expliquerait la vérité...
+
+J'ai quitté la Tour Carrée, j'ai regagné ma chambre du Château
+Neuf, je me suis mis à ma fenêtre et mon regard s'est enfoncé
+profondément dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse,
+ténèbres jalouses. Rien. Alors, je me suis efforcé d'entendre,
+mais je n'ai même point perçu le bruit des rames sur les eaux...
+
+Tout à coup... loin... très loin... en tout cas, il me semble que
+ceci se passait très loin sur la mer, tout là-haut à l'horizon...
+Ou plutôt en face de l'horizon, je veux dire dans l'étroite bande
+rouge qui décorait la nuit, le seul souvenir qui nous restait du
+soleil...
+
+... Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre
+et de petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me
+parut à moi énorme, formidable. C'était une ombre de barque qui
+glissait d'un mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle
+s'arrêta, et je vis se dresser, debout, l'ombre de Rouletabille.
+Je le distinguais je le reconnaissais comme s'il avait été à dix
+mètres de moi... Ses moindres gestes se découpaient avec une
+précision fantastique sur la bande rouge... Oh! ce ne fut pas
+long! Il se pencha et se releva aussitôt en soulevant un fardeau
+qui se confondit avec lui... Et puis le fardeau glissa dans le
+noir et la petite ombre de l'homme réapparut toute seule, se
+pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et puis
+s'affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique
+jusqu'à ce qu'elle fût sortie complètement de la bande rouge... Et
+la bande rouge disparut à son tour...
+
+Rouletabille venait de confier au flot d'Hercule le cadavre de
+Larsan.
+
+
+
+
+Épilogue
+
+Nice... Cannes... Saint-Raphaël... Toulon!... Je regarde sans
+regret défiler sous mes yeux toutes ces étapes de mon voyage de
+retour... Au lendemain de tant d'horreurs, j'ai hâte de quitter le
+Midi, de retrouver Paris, de me replonger dans mes affaires... et
+aussi... et surtout, j'ai hâte de me retrouver en tête à tête avec
+Rouletabille qui est enfermé là, à deux pas de moi, avec la Dame
+en noir. Jusqu'à la dernière minute, c'est-à-dire jusqu'à
+Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas troubler leurs
+douces, tendres ou désespérées confidences, leurs projets
+d'avenir, leurs derniers adieux... Malgré toutes les prières de
+Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de
+Paris et de son journal. Il a cet héroïsme suprême de s'effacer
+devant l'époux. La Dame en noir ne peut pas résister à
+Rouletabille; il a dicté ses conditions... Il veut que M. et
+Mme Darzac continuent leur voyage de noces comme s'il ne s'était
+rien passé d'extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n'est pas le
+même Darzac qui l'a commencé, c'est un autre Darzac qui le finira,
+cet heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura été le
+même sans solution de continuité. M. et Mme Darzac sont mariés. La
+loi civile les unit. Quant à la loi religieuse, il est avec le
+pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils
+trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser leur
+situation s'il est prouvé qu'elle en a besoin et d'apaiser les
+scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux,
+définitivement heureux: ils l'ont bien gagné!...
+
+Et personne n'aurait peut-être soupçonné jamais l'horrible
+tragédie du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions
+aujourd'hui où j'écris ces lignes, après des années qui nous ont
+acquis du reste la prescription et débarrassé de tous les aléas
+d'un procès scandaleux, dans la nécessité de faire connaître au
+public tout le mystère des Rochers Rouges, comme j'ai dû autrefois
+soulever les voiles qui recouvraient les secrets du Glandier. La
+faute en est à cet abominable Brignolles qui est au courant de
+bien des choses et qui, du fond de l'Amérique où il s'est réfugié,
+veut nous faire «chanter». Il nous menace d'un affreux libelle, et
+comme maintenant le professeur Stangerson est descendu à ce néant
+où d'après sa théorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui,
+chaque jour, crée tout, nous avons pensé qu'il était préférable de
+«prendre les devants» et de raconter toute la vérité.
+
+Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et
+terrible affaire? À l'heure où je me trouvais -- c'était le
+lendemain du drame final -- dans le train qui me ramenait à Paris,
+à deux pas de la Dame en noir et de Rouletabille qui
+s'embrassaient en pleurant, je me le demandais encore! Que de
+questions je me posais en appuyant mon front à la vitre du couloir
+de mon sleeping-car... Un mot, une phrase de Rouletabille
+m'eussent évidemment tout expliqué... mais il ne pensait guère à
+moi depuis la veille... Depuis la veille, la Dame en noir et lui
+ne s'étaient pas quittés...
+
+On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson...
+Robert Darzac était parti tout de suite pour Bordighera où
+Mathilde devait le rejoindre... Arthur Rance et Mrs. Edith nous
+avaient accompagnés à la gare. Mrs. Edith, contrairement à ce que
+j'espérais, ne montra aucune tristesse de mon départ. J'attribuai
+cette indifférence à ce que le prince Galitch était venu nous
+rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné des nouvelles du vieux
+Bob, qui étaient excellentes, et ne s'était plus occupée de moi.
+J'en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est temps, je crois
+bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laissé
+deviner les sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si,
+quelques années plus tard, après la mort d'Arthur Rance, qui fut
+suivie de véritables tragédies, dont j'aurai peut-être à parler un
+jour, je n'avais pas épousé la blonde et mélancolique et terrible
+Edith.
+
+Nous approchons de Marseille...
+
+Marseille!...
+
+Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne
+se dirent rien.
+
+Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un
+geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme
+une statue de deuil et de douleur.
+
+Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient.
+
+* * *
+
+Lyon!... Nous ne pouvons dormir... nous sommes descendus sur le
+quai... nous nous rappelons notre passage ici... Il y a quelques
+jours... quand nous courions au secours de la malheureuse... Nous
+sommes replongés dans le drame... Rouletabille maintenant parle...
+parle... évidemment il essaye de s'étourdir, de ne plus penser à
+sa peine qui l'a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant
+des heures...
+
+«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton
+de reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j'avais
+toujours considéré ce bandit comme un honnête homme...
+
+Et alors il m'apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si
+peu de lignes. Larsan avait eu besoin d'un parent de Darzac pour
+faire enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait
+découvert Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes
+se comprirent tout de suite. On sait combien il est simple, encore
+aujourd'hui, de faire enfermer un être, quel qu'il soit, entre les
+quatre murs d'un cabanon. La volonté d'un parent et la signature
+d'un médecin suffisent encore en France, si invraisemblable que la
+chose paraisse, à cette sinistre et rapide besogne. Une signature
+n'a jamais embarrassé Larsan. Il fit un faux et Brignolles,
+largement payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à Paris,
+il faisait déjà partie de la combinaison. Larsan avait son plan:
+prendre la place de Darzac avant le mariage. L'accident des yeux
+avait été, comme je l'avais du reste pensé moi-même, des moins
+naturels. Brignolles avait mission de s'arranger de telle sorte
+que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible suffisamment
+endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir cet atout
+formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de
+binocles, que l'on ne peut porter toujours, le droit à l'ombre!
+
+Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le
+dessein des deux bandits. Ce n'est qu'à la fin de son séjour à San
+Remo que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n'avait
+pas cessé de le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison
+de fous. Il avait été aidé naturellement dans cette circonstance
+par cette police spéciale, qui n'a rien à faire avec la police
+officielle, et qui se met à la disposition des familles dans les
+cas les plus désagréables, lesquels demandent autant de discrétion
+que de rapidité dans l'exécution...
+
+Un jour qu'il faisait une promenade à pied dans la montagne... La
+maison de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas
+de la frontière italienne... tout était préparé depuis longtemps
+pour recevoir le malheureux. Brignolles, avant de partir pour
+Paris, s'était entendu avec le directeur et avait présenté son
+fondé de pouvoir, Larsan... Il y a des directeurs de maison de
+fous qui ne demandent point trop d'explications, pourvu qu'ils
+soient en règle avec la loi... et qu'on les paye bien... et ce fut
+vite fait... et ce sont des choses qui arrivent tous les jours...
+
+«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à
+Rouletabille.
+
+-- Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit
+morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d'Hercule, le
+jour où, sans m'avertir d'aucune sorte, vous prîtes sur vous-même
+de suivre à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un
+petit tour dans le Midi. Ce bout de papier qui portait l'entête de
+la Sorbonne et les deux syllabes bonnet... devait m'être du plus
+utile secours. D'abord les circonstances dans lesquelles vous
+l'aviez découvert, puisque vous l'aviez ramassé après le passage
+de Larsan et de Brignolles, me l'avaient rendu précieux. Et puis,
+l'endroit où on l'avait jeté fut presque pour moi une révélation
+lorsque je me mis à la recherche du véritable Darzac, après que
+j'eus acquis la certitude que c'était lui, «le corps de trop» que
+l'on avait mis et emporté dans le sac!...»
+
+Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les
+différentes phases de sa compréhension du mystère qui devait
+jusqu'au bout rester incompréhensible pour nous. ç'avait été
+d'abord la révélation brutale qui lui était venue du séchage de la
+peinture, et puis cette autre révélation formidable qui lui était
+venue du mensonge de l'une des deux manifestations Darzac!
+Bernier, dans l'interrogatoire que Rouletabille lui a fait subir
+avant le retour de l'homme qui a emporté le sac, a rapporté les
+paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac!
+Celui-là s'est étonné devant Bernier. Celui-là n'a point dit à
+Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte à cinq
+heures n'était point lui! Il cache déjà cette contre-manifestation
+Darzac et il ne peut avoir d'intérêt à la cacher que si cette
+manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu'il y a ou qu'il
+y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela est
+clair comme la lumière du jour! Rouletabille en est ébloui; il en
+chancelle... . il s'en trouverait mal... il en claque des
+dents!... Mais peut-être... espère-t-il... peut-être Bernier
+s'est-il trompé... peut-être a-t-il mal compris les paroles et les
+étonnements de M. Darzac... Rouletabille questionnera lui-même
+M. Darzac et il verra bien!... Ah! qu'il revienne vite!... C'est à
+M. Darzac lui-même à fermer le cercle!... Comme il l'attend avec
+impatience!... Et, quand il revient, comme il s'accroche au plus
+faible espoir... «Avez-vous regardé la figure de l'homme?»
+demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!... je ne l'ai
+pas regardée...» Rouletabille ne dissimule pas sa joie... Il eût
+été si facile à Larsan de répondre: «Je l'ai vue! c'était bien la
+figure de Larsan!»... Et le jeune homme n'avait pas compris que
+c'était là une dernière malice du bandit, une négligence voulue et
+qui entrait si bien dans son rôle: le vrai Darzac n'eût pas agi
+autrement! Il se serait débarrassé de l'affreuse dépouille sans la
+vouloir regarder encore... Mais que pouvaient tous les artifices
+d'un Larsan contre les raisonnements, un seul raisonnement de
+Rouletabille?... Le faux Darzac, sur l'interrogation très nette de
+Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!... Rouletabille,
+maintenant, sait!... Du reste, ses yeux, qui voient toujours
+derrière sa raison, voient maintenant!...
+
+Mais que va-t-il faire?... Dévoiler tout de suite Larsan, qui,
+peut-être, va lui échapper? Apprendre du même coup à sa mère
+qu'elle est remariée à Larsan et qu'elle a aidé à tuer Darzac?
+Non! Non! Il a besoin de réfléchir, de savoir, de combiner!... Il
+veut agir à coup sûr! Il demande vingt-quatre heures!... Il assure
+la sécurité de la Dame en noir en la faisant habiter l'appartement
+de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret qu'elle ne
+sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui faisant entendre
+qu'il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux Bob. Et,
+comme Walter rentre au château avec le sac vide... Il lui reste un
+espoir... Celui que peut-être Darzac n'est pas mort!... Enfin,
+mort ou vivant, il court à sa recherche... De Darzac, il possède
+un revolver, celui qu'il a trouvé dans la Tour Carrée... revolver
+tout neuf, dont il a déjà remarqué le type chez un armurier de
+Menton... Il va chez cet armurier... il montre le revolver... il
+apprend que cette arme a été achetée la veille au matin par un
+homme dont on lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus
+gris ample et flottant, grande barbe en collier... Et puis il perd
+tout de suite cette piste... Mais il ne s'y attarde pas!... Il
+remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend une autre qui
+avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait ce que n'a
+point fait Walter. Celui-ci, une fois qu'il eut retrouvé le sac,
+ne s'était plus occupé de rien et était redescendu au fort
+d'Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste...
+Et il s'aperçut que cette piste (constituée par l'écartement
+exceptionnel de la marque des deux roues de la petite charrette
+anglaise) au lieu de redescendre vers Menton, après avoir touché
+au puits de Castillon, redescendait de l'autre côté du versant de
+la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que Brignolles n'était pas
+signalé comme descendu à Sospel? Brignolles!... Rouletabille se
+rappela mon expédition... Qu'est-ce que Brignolles venait faire
+dans ces parages!... Sa présence devait être étroitement liée au
+drame. D'un autre côté, la disparition et la réapparition du
+véritable Darzac attestaient qu'il y avait eu séquestration...
+Mais où... Brignolles, qui avait partie liée avec Larsan, ne
+devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-être
+était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
+séquestration-là!... Songeant ainsi et poursuivant sa pensée
+logique, Rouletabille avait interrogé le patron de l'auberge du
+tunnel de Castillon qui lui avoua qu'il avait été fort intrigué la
+veille par le passage d'un homme qui répondait singulièrement au
+signalement du client de l'armurier. Cet homme était entré boire
+chez lui; il paraissait très altéré et il avait des manières si
+étranges qu'on eût pu le prendre pour un échappé de la maison de
+santé... Rouletabille eut la sensation qu'il «brûlait», et, d'une
+voix indifférente: «Vous avez donc par ici une maison de santé?»
+«Mais oui, répondit le patron de l'auberge, la maison de santé du
+mont Barbonnet!» C'est ici que les deux fameuses syllabes bonnet
+prenaient toute leur signification... Désormais, il ne faisait
+plus de doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait été
+enfermé par le faux comme fou dans la maison de santé du mont
+Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire à Sospel
+qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de
+rencontrer là Brignolles?... Mais il ne le vit point et
+immédiatement prit le chemin du mont Barbonnet et de la maison de
+santé. Il était résolu à tout savoir, à tout oser. Fort de sa
+qualité de reporter au journal L'Époque, il saurait faire parler
+le directeur de cette maison de fous pour professeurs en
+Sorbonne!... Et peut-être... peut-être... allait-il apprendre ce
+qu'il était advenu définitivement de Robert Darzac... car, du
+moment qu'on avait retrouvé le sac sans le cadavre... du moment
+que la piste de la petite voiture descendait à Sospel où,
+d'ailleurs, elle se perdait... du moment que Larsan n'avait point
+jugé utile de se débarrasser auparavant de Darzac par la mort, en
+le précipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut-
+être avait-il été de son intérêt de reconduire Darzac, vivant
+encore, dans la maison de santé! Et Rouletabille pensait ainsi des
+choses tout à fait raisonnables, Darzac vivant était en effet
+beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!... Quel otage pour
+le jour où Mathilde s'apercevrait de son imposture!... Cet otage
+le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient s'ensuivre
+entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde
+tuait Larsan de ses mains ou le livrait à la justice!
+
+Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de
+santé, il se heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui
+sauta à la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles était
+lâche. Il cria à Rouletabille de l'épargner, que Darzac était
+vivant! Un quart d'heure après, Rouletabille savait tout. Mais le
+revolver n'avait point suffi, car Brignolles, qui détestait la
+mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie aimable, en
+particulier l'argent. Rouletabille n'eut point de peine à le
+convaincre qu'il était perdu s'il ne trahissait Larsan, mais qu'il
+aurait beaucoup à gagner s'il aidait la famille Darzac à sortir de
+ce drame, sans scandale. Ils s'entendirent et tous deux rentrèrent
+dans la maison de santé où le directeur les reçut et écouta leurs
+discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientôt en
+effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se traduisait par
+la mise en liberté immédiate de Robert Darzac. Darzac, par une
+chance miraculeuse que j'ai déjà expliquée, souffrait à peine
+d'une blessure qui aurait pu être mortelle. Rouletabille, dans une
+joie folle, s'en empara et le ramena sur-le-champ à Menton. Je
+passe sur les effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui
+donnant rendez-vous à Paris pour le règlement des comptes. En
+route, Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci,
+dans sa prison, était tombé quelques jours auparavant sur un
+journal du pays qui relatait le passage au fort d'Hercule de M. et
+de Mme Darzac, dont on venait de célébrer le mariage à Paris! Il
+ne lui en avait pas fallu davantage pour comprendre d'où venaient
+tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu l'audace
+fantastique de prendre sa place auprès d'une malheureuse femme
+dont l'esprit encore chancelant faisait possible la plus folle
+entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces inconnues.
+Après avoir volé le pardessus du directeur pour cacher son
+uniforme d'aliéné et s'être emparé dans la bourse de celui-ci
+d'une centaine de francs, il était parvenu, au risque de se casser
+le cou, à escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui
+eût paru infranchissable. Et il était descendu à Menton; et il
+avait couru au fort d'Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu,
+Darzac! Il s'était vu lui-même!... Il s'était donné quelques
+heures pour ressembler si bien à lui-même que l'autre Darzac lui-
+même s'y serait trompé!... Son plan était simple. Pénétrer dans le
+fort d'Hercule comme chez lui, entrer dans l'appartement de
+Mathilde et se montrer à l'autre, pour le confondre, devant
+Mathilde!... Il avait interrogé des gens de la côte et appris où
+le ménage logeait: au fond de la Tour Carrée... Le ménage!... Tout
+ce que Darzac avait souffert jusqu'alors n'était rien à côté de ce
+que ces deux mots: leur ménage... Le faisait souffrir!... Cette
+souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait revu,
+lors de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de
+trop, la Dame en noir!... Alors il avait compris!... jamais elle
+n'eût osé le regarder ainsi... Jamais elle n'eût poussé un pareil
+cri de joie, jamais elle ne l'eût si victorieusement reconnu, si,
+une seconde, en corps et en esprit, elle avait, victime des
+maléfices de l'autre, été la femme de l'autre!... Ils avaient été
+séparés... mais jamais ils ne s'étaient perdus!
+
+Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un
+revolver à Menton, s'était débarrassé ensuite de son pardessus qui
+eût pu le perdre, pour peu que l'on fût à sa recherche, avait fait
+l'acquisition d'un veston qui, par la couleur et par la coupe,
+pouvait rappeler le costume de l'autre Darzac, et avait attendu
+jusqu'à cinq heures le moment d'agir. Il s'était dissimulé
+derrière la villa Lucie, tout en haut du boulevard de Garavan, au
+sommet d'un petit tertre d'où il apercevait tout ce qui se passait
+dans le château. À cinq heures, il s'était risqué, sachant que
+Darzac était dans la Tour du Téméraire, et étant sûr par
+conséquent qu'il ne le trouverait point, dans le moment, au fond
+de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé auprès
+de nous et qu'il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une
+forte envie de nous crier qui il était, mais il était parvenu tout
+de même à se retenir, voulant être uniquement reconnu par la Dame
+en noir! Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela
+seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus tard, quand
+il avait eu à sa disposition la vie de Larsan qui, dans la même
+chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il
+n'avait même pas été tenté par la vengeance. Après tant
+d'épreuves, il n'y avait pas encore place dans son coeur pour la
+haine de Larsan, tant il était plein pour toujours de l'amour de
+la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!...
+
+On sait le reste de l'aventure. Ce que je ne savais pas, c'était
+la façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois
+dans le fort d'Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque
+dans le placard. Et c'est alors que j'appris que la nuit même
+qu'il ramena M. Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par
+la fuite du vieux Bob qu'il existait une issue au château par le
+puits, avait, à l'aide d'une barque, fait rentrer dans le château
+M. Darzac, par le chemin qui avait vu sortir le vieux Bob!
+Rouletabille voulait être le maître de l'heure à laquelle il
+allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-là, il était trop
+tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la
+nuit suivante. Le tout était de cacher, un jour, M. Darzac dans la
+presqu'île. Aidé de Bernier, il lui avait trouvé un petit coin
+abandonné et tranquille dans le Château Neuf.
+
+À ce passage, je ne pus m'empêcher d'interrompre Rouletabille par
+un cri qui eut le don de le faire partir d'un franc éclat de rire.
+
+«C'était donc cela! m'écriai-je.
+
+-- Mais oui, fit-il... c'était cela.
+
+-- Voilà donc pourquoi j'ai découvert ce soir-là l'Australie! Ce
+soir-là, c'était le vrai Darzac que j'avais en face de moi!... Et
+moi qui ne comprenais rien à cela!... Car enfin, il n'y avait pas
+que l'Australie!... Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!...
+elle tenait!... Oh! je comprends tout, maintenant!
+
+-- Vous y avez mis le temps... répliqua, placide, Rouletabille...
+Cette nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous
+apparûtes dans la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de me
+reconduire à mon puits. Je n'ai eu que le temps de faire retomber
+sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac se sauvait dans
+le Château Neuf... Mais quand vous fûtes couché, après votre
+expérience de la barbe, il revint me voir et nous étions assez
+embarrassés. Si, par hasard, vous parliez de cette aventure, le
+lendemain matin, à l'autre M. Darzac, croyant avoir affaire au
+Darzac du Château Neuf, c'était une catastrophe. Et, cependant, je
+ne voulus point céder aux prières de M. Darzac qui voulait aller
+vous dire toute la vérité. J'avais peur que, la sachant, vous ne
+pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez une
+nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d'un méchant vous
+cause, à l'ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment,
+eût pu nous nuire. Et puis, l'autre Darzac était si malin!... Je
+résolus donc de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais
+rentrer le lendemain ostensiblement au château dans la matinée...
+Il fallait s'arranger, d'ici là, pour que vous ne rencontriez pas
+Darzac. C'est pourquoi, dès la première heure, je vous envoyai
+pêcher des palourdes!
+
+-- Oh! je comprends!...
+
+-- Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J'espère que
+vous ne m'en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une
+heure charmante de Mrs. Edith...
+
+-- À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir
+de me mettre dans une sotte colère?... demandai-je.
+
+-- Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre
+de nous adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!...
+Je vous répète que je ne voulais point qu'après votre aventure de
+la nuit, vous parlassiez à M. Darzac!... Il faudrait pourtant
+continuer à comprendre, Sainclair.
+
+-- Je continue, mon ami...
+
+-- Mes compliments...
+
+-- Et cependant, m'écriai-je, il y a encore une chose que je ne
+comprends pas!... La mort du père Bernier!... Qui est-ce qui a tué
+Bernier?
+
+-- C'est la canne! dit Rouletabille d'un air sombre... C'est cette
+maudite canne...
+
+-- Je croyais que c'était le plus vieux grattoir...
+
+-- Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir... Mais
+c'est la canne qui a décidé la mort... Le plus vieux grattoir n'a
+fait qu'exécuter...»
+
+Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je
+n'assistai point à la fin de cette belle intelligence.
+
+«Vous n'avez jamais compris, Sainclair -- entre autres choses --
+pourquoi, le lendemain du jour où j'avais tout compris, moi, je
+laissais tomber la canne à bec-de-corbin d'Arthur Rance devant
+M. et Mme Darzac. C'est que j'espérais que M. Darzac la
+ramasserait. Vous rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec-de-
+corbin de Larsan, et le geste que faisait Larsan avec sa canne, au
+Glandier!... Il avait une façon de tenir sa canne bien à lui... je
+voulais voir... voir ce Darzac-là tenir une canne à bec-de-corbin
+comme Larsan!... Mon raisonnement était sûr!... Mais je voulais
+voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan... Et cette idée
+fixe me poursuivit jusqu'au lendemain, même après ma visite à la
+maison des fous!... même quand j'eus serré dans mes bras le vrai
+Darzac, j'ai encore voulu voir le faux avec les gestes de
+Larsan!... Ah! le voir tout à coup brandir sa canne comme le
+bandit... oublier le déguisement de sa taille, une seconde!...
+redresser ses épaules faussement courbées... Tapez donc! Tapez
+donc sur le blason des Mortola!... à grands coups de canne, cher,
+cher Monsieur Darzac!... Et il a tapé!... et j'ai vu toute sa
+taille!... toute!... Et un autre aussi l'a vue qui en est mort...
+C'est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi qu'il en
+chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir,
+qu'il en est mort!... Il est mort d'avoir ramassé le grattoir
+tombé sans doute de la redingote du vieux Bob et qu'il devait
+porter alors dans le bureau du professeur, à la Tour Ronde... Il
+est mort d'avoir revu, dans le même moment, la canne de Larsan!...
+il est mort d'avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste,
+Larsan!... Toutes les batailles, Sainclair, ont leurs victimes
+innocentes...»
+
+Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m'empêcher de lui
+dire la rancoeur que je lui gardais qu'il ait eu si peu de
+confiance en moi. Je ne lui pardonnais pas d'avoir voulu me
+tromper avec tout le monde sur le compte de son vieux Bob.
+
+Il sourit.
+
+«En voilà un qui ne m'occupait pas!... J'étais bien sûr que ce
+n'était pas lui qui était dans le sac... Cependant, la nuit qui a
+précédé son repêchage, dès que j'eus casé le vrai Darzac, sous
+l'égide de Bernier, dans le Château Neuf, et que j'eus quitté la
+galerie du puits après y avoir laissé pour mes projets du
+lendemain, ma barque à moi... une barque que j'avais eue de Paolo
+le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je regagnai le rivage à
+la nage. Je m'étais naturellement dévêtu et je portais mes
+vêtements en paquet sur ma tête. Comme j'accostais, je tombai dans
+l'ombre sur le Paolo, qui s'étonna de me voir prendre un bain à
+cette heure, et qui m'invita à venir pêcher la pieuvre avec lui.
+L'événement me permettait de tourner toute la nuit autour du
+château d'Hercule et de le surveiller. J'acceptai. Et alors
+j'appris que la barque qui m'avait servi était celle de Tullio. Le
+Bourreau de la mer était devenu soudainement riche et avait
+annoncé à tout le monde qu'il se retirait dans son pays natal. Il
+avait vendu très cher, racontait-il, de précieux coquillages au
+vieux savant, et, de fait, depuis plusieurs jours, on l'avait vu
+avec le vieux savant tous les jours. Paolo savait qu'avant d'aller
+à Venise Tullio s'arrêterait à San Remo. Pour moi, l'aventure du
+vieux Bob se précisait: il lui avait fallu une barque pour quitter
+le château, et cette barque était justement celle du Bourreau de
+la mer. Je demandai l'adresse de Tullio à San Remo et y envoyai,
+par le truchement d'une lettre anonyme, Arthur Rance, persuadé que
+Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet,
+le vieux Bob avait payé Tullio pour qu'il l'accompagnât cette
+nuit-là à la grotte et qu'il disparût ensuite... C'est par pitié
+pour le vieux professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur
+Rance; il pouvait, en effet, être arrivé quelque accident à son
+parent. Quant à moi, je ne demandais au contraire qu'une chose,
+c'est que cet exquis vieillard ne revînt pas avant que j'en eusse
+fini avec Larsan, désirant toujours faire croire au faux Darzac
+que le vieux Bob me préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand
+j'appris qu'on venait de le retrouver, je n'en fus qu'à moitié
+réjoui, mais j'avouerai que la nouvelle de sa blessure à la
+poitrine, à cause de la blessure à la poitrine de l'homme au sac,
+ne me causa aucune peine. Grâce à elle, je pouvais espérer, encore
+quelques heures, continuer mon jeu.
+
+-- Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite?
+
+-- Ne comprenez-vous donc point qu'il m'était impossible de faire
+disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me
+fallait tout le jour pour préparer sa disparition dans la nuit!
+Mais quel jour nous avons eu là avec la mort de Bernier! L'arrivée
+des gendarmes n'était point faite pour simplifier les choses. J'ai
+attendu pour agir qu'ils eussent disparu! Le premier coup de fusil
+que vous avez entendu quand nous étions dans la Tour Carrée fut
+pour m'avertir que le dernier gendarme venait de quitter l'auberge
+des Albo, à la pointe de Garibaldi, le second que les douaniers,
+rentrés dans leurs cabanes, soupaient et que la mer était
+libre!...
+
+-- Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses
+yeux clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque
+de Tullio au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que
+cette barque remporterait le lendemain?»
+
+Rouletabille baissa la tête:
+
+«Non... fit-il sourdement... et lentement... non... ne croyez pas
+cela, Sainclair... Je ne croyais pas qu'elle remporterait un
+cadavre... après tout, c'était mon père!... Je croyais qu'elle
+remporterait un corps de trop pour la maison des fous!... Voyez-
+vous, Sainclair, je ne l'avais condamné qu'à la prison... pour
+toujours... Mais il s'est tué... C'est Dieu qui l'a voulu!... que
+Dieu lui pardonne!...»
+
+Nous ne dîmes plus un mot de la nuit.
+
+À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud,
+mais il me refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les
+journaux du matin et se précipita, tête baissée, dans les
+événements du jour. Les feuilles étaient pleines des nouvelles de
+Russie. On venait de découvrir, à Pétersbourg, une vaste
+conspiration contre le tsar. Les faits relatés étaient si
+stupéfiants qu'on avait peine à y ajouter foi.
+
+Je déployai L'Époque et je lus en grosses lettres majuscules en
+première colonne de la première page:
+
+Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie
+
+et, au-dessous:
+
+Le tsar le réclame!
+
+Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et
+fit:
+
+«Bah!... Sans me demander mon avis!... Qu'est-ce que monsieur mon
+directeur veut que j'aille faire là-bas?... Il ne m'intéresse pas,
+moi, le tsar... avec les révolutionnaires... c'est son affaire!...
+ce n'est pas la mienne!... En Russie?... je vais demander un
+congé, oui!... j'ai besoin de me reposer, moi!... Sainclair, mon
+ami, voulez-vous?... Nous irons nous reposer ensemble quelque
+part!...
+
+-- Non! Non! m'écriai-je avec une certaine précipitation, je vous
+remercie!... j'en ai assez de me reposer avec vous!... j'ai une
+envie folle de travailler...
+
+-- Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens...»
+
+Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette,
+vida ses poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l'une
+d'elles une enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu'il
+pût s'expliquer comment.
+
+«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta.
+
+Et il partit d'un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai
+Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse
+hilarité.
+
+«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!... Ah! du
+moment que c'est comme ça!... Je pars!... Je prends le train, ce
+soir...
+
+-- Pour où?...
+
+-- Pour Saint-Pétersbourg!...»
+
+Et il me tendit la lettre où je lus:
+
+«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer
+en Russie, à la suite des incidents qui bouleversent en ce moment
+la cour de Tsarkoïé-Selo... Nous sommes obligés de vous avertir
+que vous n'arriverez pas à Pétersbourg vivant.
+
+«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.»
+
+Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus:
+«Le prince Galitch était à la gare,» fis-je simplement.
+
+Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit:
+
+«Ah! bien, mon vieux! on va s'amuser!»
+
+Et c'est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le
+soir, quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le
+suppliant de ne point nous quitter et en pleurant mes larmes
+désespérées d'ami... Il riait encore, il répétait encore: «Ah!
+bien, on va s'amuser!...»
+
+Et ce fut son dernier salut.
+
+Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les
+premiers confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert
+et André Hesse.
+
+«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils.
+
+-- Ah! excellentes!» répondis-je.
+
+Mais j'avais si mauvaise mine qu'ils m'entraînèrent tous deux à la
+buvette.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre
+Menton et la pointe de la Mortola, indiquant la situation
+des Rochers Rouges et de la presqu'île d'Hercule :
+
+ [2] Historique.
+ [3] Historique.
+ [4] Historique.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
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+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.