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+The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misères de Londres
+ 1. La nourrisseuse d'enfants
+
+Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+Release Date: February 22, 2005 [EBook #15146]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Maillière and the Online
+Distributed Proofreading Team. Page scans provided by gallica.bnf.fr.
+
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+LES MISÈRES
+
+DE LONDRES
+
+I
+
+LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS
+
+
+
+
+LES MISÈRES
+
+DE LONDRES
+
+PAR
+
+PONSON DU TERRAIL
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+
+LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS
+
+
+ * * * * *
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+
+PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
+
+ * * * * *
+
+1868
+
+
+
+
+LES MISÈRES
+
+DE LONDRES
+
+ * * * * *
+
+PROLOGUE
+
+LA NOURISSEUSE D'ENFANTS
+
+
+
+
+I
+
+
+Le panache noir du _Penny-Boat_ s'allongeait dans le brouillard
+rougeâtre qui pesait sur la Tamise et qu'un pâle rayon de soleil
+couchant brisait.
+
+Le _Penny-Boat_ est un petit bateau à vapeur dont le prix de
+passage,--son nom l'indique,--est d'un penny, deux sous en monnaie
+française.
+
+Cinquante navires de ce genre sillonnent en tous sens et à toute heure
+ce fleuve immense qu'on appelle la Tamise, et dans les flots ternes
+duquel Londres, la ville colossale, plonge ses pieds boueux.
+
+Comme toujours, le _Penny-Boat_ regorgeait de passagers, les gentlemen
+et les ladys à l'arrière, les _roughs_, c'est-à-dire le peuple, à
+l'avant.
+
+Sur cette partie du navire, hommes et femmes considéraient, les uns avec
+curiosité, d'autres avec compassion, quelques-uns avec convoitise, une
+femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans qui tenait un enfant d'une
+dizaine d'années par la main. Pauvre était leur accoutrement, plus
+pauvre encore leur bagage.
+
+La femme portait un vieux chapeau, un vieux châle à carreaux, des bas
+bleus de grosse laine, et des souliers encore couverts de la poussière
+d'une longue route.
+
+L'enfant avait le bas des jambes nu, point de chapeau sur sa tête
+couverte d'une belle chevelure châtain en broussaille; et sa mère lui
+avait enroulé autour de sa veste fripée un lambeau de plaid qui avait dû
+être rouge et vert, mais qui n'offrait plus que des tons jaunes et gris.
+
+Pourquoi donc ces infortunés attiraient-ils ainsi l'attention générale,
+sur ce pont encombré, au milieu de cette navigation en tumulte, en
+dépit du sifflet des locomotives passant et repassant la Tamise, de
+Cannon-street à London-Bridge, et de London-Bridge à Charing-Cross?
+
+Quelques gentlemen correctement vêtus s'étaient même joints, sur
+l'avant, au menu peuple qui entourait ces deux créatures, et leur
+étonnement, leur curiosité ne le cédaient en rien à la curiosité, à
+l'étonnement et même à l'admiration contenue dont la mère et l'enfant
+étaient l'objet.
+
+C'est que la mère, en ses haillons, était plus belle que toutes les
+ladys qu'on voit le matin dans Hyde-Park ou dans les jardins de
+Kingsington sur un cheval de sang, c'est que jamais peintre énamouré de
+l'idéal n'avait rêvé une figure de chérubin plus jolie que celle de
+l'enfant.
+
+La mère était blanche, avec des lèvres rouges, l'oeil d'un bleu sombre
+et les cheveux d'ébène.
+
+L'enfant avait un signe bizarre.
+
+Au milieu de ses cheveux châtains et presque noirs, une touffe de
+cheveux rouges, mince et fine, lui descendait vers le milieu du front.
+
+Tous deux, la mère et l'enfant, regardaient avec une stupeur inquiète
+cette ville immense se dressant aux deux rives du fleuve, avec ses
+églises sans nombre, ses gares gigantesques, ses ponts cyclopéens et
+ses maisons noires et enfumées.
+
+D'où venaient-ils? Nul ne le savait.
+
+Ils s'étaient embarqués à Greenwich, où ils étaient arrivés à pied.
+
+La mère avait, en soupirant, tiré de sa bourse, où se heurtaient deux ou
+trois schillings avec un peu de monnaie de cuivre, les quatre pence
+nécessaires à l'achat du ticket ou billet d'embarquement.
+
+Puis elle s'était assise sur le pont, prenant son fils dans ses bras.
+
+Longtemps, elle n'avait adressé la parole à personne.
+
+Mais enfin, comme le _Penny-Boat_ touchait à la station des docks de
+l'Inde, elle avait demandé si c'était Londres qu'elle voyait devant
+elle.
+
+--Oui et non, lui avait répondu un gros homme aux cheveux rouges, un
+Écossais marchand de poisson, qui remontait jusqu'à London-Bridge. Cela
+dépend, ma petite mère. Londres est partout, et il ne finit jamais. Où
+allez-vous?
+
+La jeune femme hésita un moment.
+
+--Je vais, dit-elle enfin, dans un quartier où se trouve une église
+qu'on appelle Saint-Gilles, et dans une rue qu'on appelle
+_Lawrence-street_.
+
+--Bon, dit l'Écossais, je connais ça. Saint-Gilles, c'est une église
+catholique.
+
+--Oui.
+
+--Vous êtes Irlandaise?
+
+--Oui, dit encore la jeune femme.
+
+Le marchand de poisson était un brave homme assez bavard; une jolie
+femme ne lui déplaisait pas, et quand il entrait dans un public-house,
+bien qu'il eût des prétentions à être gentleman, au lieu d'aller boire
+sur le comptoir du box des gens bien mis, il allait fumer une pipe au
+parloir où il pouvait s'asseoir et causer tout à son aise.
+
+--Vous avez un bout de chemin à faire, ma petite mère, dit-il. Vous
+descendrez à la station de Charing-Cross; vous trouverez le Strand, puis
+vous monterez toujours droit devant vous; c'est une vilaine rue que
+Lawrence-street, et une pauvre église que Saint-Gilles, mais il y a de
+belles rues pour vous y conduire. Et quand vous aurez traversé
+Piccadilly, vous n'en serez pas loin. Est-ce que vous allez chez des
+parents?
+
+--Non, je ne connais personne à Londres, mais on m'a dit que dans
+Lawrence-street, poursuivit la femme, il y avait un Irlandais du nom de
+Patrick qui me logerait, moi et mon enfant.
+
+--Tous les Irlandais s'appellent Patrick, ma petite mère, dit le
+marchand de poisson, et si vous n'avez d'autres renseignements, vous
+courez grand risque de coucher à la belle étoile.
+
+L'Irlandaise leva les yeux au ciel d'un air résigné.
+
+--Dieu est bon, dit-elle, il ne nous abandonnera pas.
+
+Le gros Écossais reprit:
+
+--Vous venez à Londres pour travailler, n'est-ce pas?
+
+--Je ne sais, dit-elle.
+
+Cette réponse était au moins étrange, si on prenait garde aux vêtements
+de la jeune femme.
+
+--A Londres, reprit l'Écossais, il n'y a que les lords qui ne
+travaillent pas.
+
+--J'ai une mission, dit l'Irlandaise. C'est demain le 27 octobre,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, certes.
+
+--Demain, à huit heures, il faut que je soie à l'église de Saint-Gilles,
+auprès de l'autel, et que je présente mon fils au prêtre qui célébrera
+la messe.
+
+--Pourquoi donc ça? demanda naïvement l'Écossais.
+
+--Son père mourant me l'a commandé.
+
+Comme l'Irlandaise faisait cette réponse non moins mystérieuse, sans
+s'apercevoir qu'on avait fait cercle autour d'elle, de son enfant et du
+marchand de poisson, et que parmi les gens qui l'entouraient se
+trouvaient un gentleman et une femme qui la regardaient avec une sorte
+d'avidité, le _Penny-Boat_ toucha la station de London-Bridge.
+
+--Ma petite mère, dit alors l'Écossais, ma femme est une brave femme, et
+si vous voulez venir chez nous, nous vous donnerons une bonne tasse de
+thé, des sandwich et une tranche de saumon fumé à vous et à votre
+enfant. Puis vous coucherez chez nous, et, demain, vous aurez tout le
+temps de vous rendre à Saint-Gilles.
+
+L'Écossais faisait son offre de bon coeur, et son visage rougeaud était
+plein de loyauté:
+
+L'Irlandaise hésita un moment et regarda son pauvre enfant accablé de
+fatigue.
+
+--Non, non, dit-elle enfin, merci mille fois, il faut que j'aille là où
+j'ai ordre d'aller.
+
+--Adieu donc, dit l'Écossais, et Dieu vous garde!
+
+Et il sauta sur le ponton qui servait au débarquement.
+
+Le _Penny-Boat_ reprit sa course; il passa devant la station de
+Cannon-street, puis sous le pont des Moines-Noirs, le _Blak-friards_,
+comme disent les Anglais toucha à Temple-Bar une minute, puis s'élança
+de nouveau vers le sud-ouest.
+
+Alors le brouillard se déchira sous l'effort d'un rayon de soleil et la
+mère et l'enfant se prirent à contempler le spectacle grandiose qu'ils
+avaient sous les yeux.
+
+A droite le palais de Sommerset, à gauche les noires maisons du
+Southwark, devant eux le pont de Waterloo, et plus loin encore celui de
+Westminster, et, à demi-estompés par le brouillard, la vieille abbaye et
+le parlement plongeant ses assises dans les flots, et tout à fait perdu
+dans la brume, sur la rive droite de la Tamise, Lambeth-Palace, la
+somptueuse demeure des archevêques de Cantorbéry.
+
+C'était le Londres opulent, le Londres des palais, la ville des maîtres
+du monde, qui apparaissait tout à coup aux yeux éblouis de ces modestes
+voyageurs.
+
+Et cependant l'enfant, le pauvre Irlandais en guenilles, glissa alors
+des bras de sa mère, se dressa à l'avant et promena sur cette ville
+immense un fier regard.
+
+On eût dit un jeune aiglon au bord de son aire contemplant avec sérénité
+les vastes plaines de l'air dont il est désormais le roi.
+
+Et le gentleman, qui n'avait jamais perdu de vue la mère et l'enfant,
+surprit ce regard et tressaillit.
+
+--Oh! murmura-t-il, on dirait l'oeil de flamme de sir Edmund!
+
+En même temps la femme qui, elle aussi, les avait regardés avec une
+curiosité étrange, se glissa comme un reptile auprès de l'Irlandaise.
+
+
+
+
+II
+
+
+La femme qui s'était glissée auprès de l'Irlandaise avait une de ces
+physionomies qui, pour nous servir d'une expression populaire, _font
+froid dans le dos_.
+
+Ce n'était pas une mendiante, pourtant.
+
+Elle avait une belle robe à ramage, un châle vert et rouge, un chapeau à
+rubans violets, des souliers cirés à l'oeuf, avec des bas tricotés à
+l'aiguille, un sac de velours au poignet gauche, un parapluie vert à la
+main droite, et les doigts couverts de bagues ornées de pierres
+grossières et multicolores.
+
+Cet ensemble de mauvais goût anglais n'était que grotesque et prêtait à
+rire tant qu'on n'envisageait pas attentivement cette créature.
+
+Les yeux d'un bleu incolore avaient un froid rayonnement.
+
+Les lèvres minces qui recouvraient de longues dents jaunes à moitié
+déchaussées, avaient une expression de méchanceté doucereuse; le visage
+empourpré et bouffi quelque chose de bestial qui rappelait la tête de
+certains animaux carnassiers.
+
+Elle s'approcha de l'Irlandaise, et celle-ci s'écarta sur le banc où
+elle était assise, moins pour lui faire place que pour se soustraire à
+son contact.
+
+--Ma chère, lui dit cette femme, se servant d'une appellation commune au
+peuple de Londres, aussi vrai que je m'appelle mistress Fanoche, que je
+suis presque de qualité et que j'ai quelque droit au titre de dame;
+aussi vrai que je tiens une maison d'éducation pour les enfants des deux
+sexes, dans Dudley-street, auprès d'Oxford, à deux pas de Saint-Gilles;
+aussi vrai que je suis catholique comme vous, vous avez le plus bel
+enfant que j'aie jamais vu!
+
+--Vous êtes catholique? s'écria l'Irlandaise.
+
+--Oui, ma chère.
+
+--Irlandaise, peut-être?...
+
+Et la jeune femme, qui d'abord avait éprouvé un sentiment de répulsion,
+obéit en ce moment à ce besoin impérieux qu'ont les exilés de retrouver
+sur la terre étrangère quelque chose ou quelqu'un qui leur parle de leur
+patrie.
+
+--Je ne suis pas Irlandaise de naissance, répondit mistress Fanoche,
+mais simplement d'origine. Mon grand-père était Irlandais. Nous sommes
+restés catholiques, j'ai même beaucoup souffert, car feu master Fanoche,
+mon époux, que Dieu lui pardonne! m'a rendue bien malheureuse, à propos
+de ma religion.
+
+Sur ces mots, mistress Fanoche passa ses mains couvertes de bagues sur
+ses yeux, essuyant une larme absente.
+
+--Et vous allez à Saint-Gilles? reprit-elle.
+
+--Oui, madame.
+
+--Chez des Irlandais?
+
+--Oui, madame. Chez un nommé Patrick.
+
+--Dans Lawrence-street?
+
+--Précisément.
+
+Tandis que l'Irlandaise parlait ainsi, elle n'avait point remarqué une
+femme grande, sèche, non moins ridiculement accoutrée que mistress
+Fanoche, qui s'était approchée peu à peu et avec qui la prétendue
+maîtresse de pension avait échangé un furtif regard.
+
+La grande femme sèche tira de sa poche un carnet et un crayon et tandis
+que mistress Fanoche continuait à absorber l'attention de l'Irlandaise,
+elle écrivit à la hâte les mots de Saint-Gilles, de Patrick et de
+Lawrence-street.
+
+--Oui, ma chère, répondit mistress Fanoche, vous avez là un enfant
+charmant.
+
+La mère rougit d'orgueil.
+
+--Est-ce que vous ne le mettrez pas en pension?
+
+Un sourire triste vint aux lèvres de l'Irlandaise.
+
+--Je ne sais pas, dit-elle. Nous sommes pauvres aujourd'hui, peut-être
+le serons-nous longtemps encore.
+
+--Il est si gentil, poursuivit mistress Fanoche, que je le prendrais
+volontiers pour rien, pour l'amour de Dieu et de notre chère Irlande,
+ajouta-t-elle avec un enthousiasme hypocrite.
+
+En ce moment, l'enfant rassasié sans doute du spectacle qu'il avait
+contemplé pendant quelques minutes, se retourna et s'approcha de sa
+mère.
+
+Comme elle, il éprouva à la vue de mistress Fanoche un sentiment de
+répulsion, mais plus vif encore, plus accentué.
+
+Et il dit avec une sorte d'effroi:
+
+--Mère, quelle est cette femme?
+
+--Une lady qui va te donner un gâteau, mon mignon, répliqua mistress
+Fanoche.
+
+Et elle ouvrit un sac de velours vert et en retira une petite galette à
+l'anis qu'elle tendit à l'enfant.
+
+Peut-être celui-ci avait-il bien faim; mais il refusa avec une dignité
+qu'on n'eût point soupçonnée chez un enfant de son âge.
+
+--Merci! dit-il, je n'ai pas faim, madame.
+
+Et, obéissant toujours à cette aversion instinctive, il se prit à
+regarder les ponts, les églises, et à suivre, dans le brouillard qui
+s'épaississait, la fumée noire du _Penny-Boat_ qui se couchait en
+s'allongeant.
+
+--Ma chère, dit encore mistress Fanoche, vous serez bien mal logée dans
+Lawrence-street. Je connais ce Patrick dont vous parlez. C'est un pauvre
+homme, cordonnier de son état et qui a bien du mal à vivre. Peut-être
+n'a-t-il pas de pain chez lui.
+
+--Il en achètera, dit l'Irlandaise, car j'ai encore un peu d'argent.
+
+--Je vous l'ai dit, poursuivit mistress Fanoche, qui ne se décourageait
+pas, je demeure dans Dudley-street; c'est à deux pas de Saint-Gilles.
+Vous y pourrez aller demain aussi matin que vous voudrez. Venez chez
+moi. Je vous donnerai à souper et un bon lit pour l'amour de notre
+chère Irlande.
+
+La jeune femme regarda de nouveau son enfant.
+
+Elle l'avait regardé ainsi quand l'Écossais marchand de poisson lui
+avait pareillement offert l'hospitalité.
+
+Mais, cette fois, l'enfant se chargea de la réponse.
+
+Il revint auprès de sa mère, se serra contre elle, comme un petit oiseau
+se presse contre la sienne à l'approche de l'orage qui gronde au
+lointain, et il lui dit avec un sentiment de morgue et d'indéfinissable
+épouvante:
+
+--N'y allons pas, mère, n'y allons pas!
+
+--Comme vous voudrez, dit naïvement mistress Fanoche, qui échangea un
+nouveau regard furtif avec sa longue et maigre compagne, en même temps
+qu'elle s'éloignait sans affectation de l'Irlandaise.
+
+L'enfant avait pris dans ses petites mains la main de sa mère et il la
+portait à ses lèvres avec une effusion naïve.
+
+On eût dit qu'ils venaient tous les deux d'échapper à un grand et
+mystérieux danger.
+
+A dix pas de là, pendant ce temps, le gentleman qui les avait regardés
+avec tant de persistance échangeait maintenant quelques mots à voix
+basse avec un compagnon de voyage.
+
+Ce gentleman avait la mise correcte d'un homme de haute vie, et on ne
+l'avait pas vu, sans quelque surprise, passer de l'arrière à l'avant et
+se mêler au menu peuple qui entourait l'Irlandaise.
+
+Cette surprise ne pouvait que s'accroître à présent, si on prenait garde
+à l'interlocuteur qu'il venait de choisir.
+
+Ce dernier était un homme de quarante-cinq ans environ, résumant, dans
+sa personne la misère de Londres, en ce qu'elle a de plus hideux.
+
+Il portait un pantalon déchiré aux deux genoux, et ses pieds posaient
+dans de vieilles bottes crevées et sans talon.
+
+Un lambeau d'habit noir, qui n'avait plus qu'un pan, était boutonné
+jusqu'au menton, dissimulant l'absence de la chemise et de la cravate.
+
+Sa tête était coiffée d'un vieux chapeau gris sans bords.
+
+Avec cela, cet homme se tenait droit, la tête en arrière, avec une
+grande dignité, et il écoutait gravement le gentleman qui lui disait:
+
+--Je me nomme lord Palmure, je demeure dans Chester-street, Belgrave
+square, et si tu écoutes bien ce que je vais te dire, tu peux gagner
+une bank-note de dix livres.
+
+--Dix livres, votre Honneur! fit le mendiant stupéfait. Par saint
+Georges, et aussi vrai que je me nomme Barclay, dit Shoking, je ne me
+puis figurer que vous parliez sérieusement.
+
+--Très-sérieusement, mon garçon.
+
+--Alors, expliquez-vous, je vous écoute.
+
+--Tu vois cette femme et cet enfant?
+
+--Oui.
+
+--Il s'agit de les suivre.
+
+--Bon!
+
+--Jusqu'à ce qu'ils soient descendus en une maison pour y passer la
+nuit.
+
+--Fort bien.
+
+--Alors, tu viendras me le dire, et les dix livres t'appartiendront.
+
+--Votre Honneur, je crois que je deviens fou! dit le mendiant joyeux.
+Aussi vous pouvez compter sur moi.
+
+Mistress Fanoche, pendant ce temps, s'était rapprochée de sa mystérieuse
+compagne et disait:
+
+--Tu sais bien que miss Émily va nous réclamer son fils, et tu sais
+aussi que son fils est mort. Est-ce que nous pouvions savoir que les
+choses tourneraient ainsi? Il nous faut donc un enfant, il nous le
+faut.
+
+--Mais... la mère?...
+
+--La mère!... on s'en débarrassera... Wilton me rendra bien ce service.
+
+Comme mistress Fanoche parlait ainsi, le _Penny-Boat_ toucha la station
+de Charing-Cross, les voyageurs passèrent sur le ponton, puis
+s'engouffrèrent dans ce chemin en planches, tout bariolé d'affiches
+multicolores, qui longe les bâtiments du chemin de fer, et, tout à coup,
+la pauvre Irlandaise et son enfant se trouvèrent perdus au milieu de la
+foule immense et des splendeurs commerçantes du Strand, dont les mille
+réverbères commençaient à s'allumer dans le brouillard qui montait
+lentement des bords de la Tamise.
+
+
+
+
+III
+
+
+La mère et l'enfant furent un moment étourdis.
+
+Sur les larges trottoirs les passants se croisaient, se heurtaient,
+marchaient à la file et se croisaient encore.
+
+On eût dit une fourmilière immense.
+
+Sur la chaussée, les cabs et les hansons passaient rapides comme
+l'éclair, se rencontrant avec les omnibus.
+
+C'était un tohu-bohu, un vacarme indescriptible.
+
+Un sentiment de terreur s'empara de la pauvre Irlandaise. Elle se trouva
+seule et perdue au milieu de tout ce monde et elle se repentit de
+n'avoir pas accepté les offres obligeantes du marchand de poisson et de
+mistress Fanoche.
+
+L'enfant se serrait toujours contre elle et paraissait, lui aussi,
+dominé par un même sentiment d'épouvante.
+
+Cependant, il lui dit:
+
+--Mère, marchons. Ne restons pas là...
+
+L'Écossais lui avait bien enseigné son chemin, mais elle ne s'en
+souvenait plus.
+
+Elle aborda un passant, et lui dit:
+
+--Indiquez-moi, je vous prie, Lawrence-street.
+
+Le passant, qui s'était arrêté complaisamment, parut chercher dans son
+souvenir:
+
+--Je ne connais pas ça, dit-il enfin.
+
+L'Irlandaise le salua, et continua à marcher.
+
+Au lieu de remonter le Strand dans la direction de la Cité, elle
+descendit au contraire vers l'ouest, passant devant la gare de
+Charing-Cross.
+
+Elle arriva ainsi sur la place Trafalgar et entra dans Pall-Mal.
+
+Dans Pall-Mal on n'a jamais entendu parler de Lawrence-street.
+
+Il n'y a que le peuple qui connaisse cette rue.
+
+L'Irlandaise demanda plusieurs fois son chemin et toujours inutilement.
+
+Elle parla de Saint-Gilles à un vieux monsieur.
+
+Le vieux monsieur lui répondit par le mot de Soho square et s'en alla.
+
+La pauvre mère revint sur ses pas. Elle remonta Hay-Markett, entra dans
+un public-house et renouvela sa question.
+
+Mais comme on allait lui répondre, un homme se trouva derrière elle et
+demanda un verre de brandy.
+
+L'Irlandaise le regarda, tressaillit, et son visage s'éclaira d'un rayon
+de joie.
+
+Elle avait reconnu en lui un des hommes qui étaient sur le _Penny-Boat_;
+et maintenant cet homme était pour elle presque une connaissance.
+
+C'était Barclay, dit Shoking, l'homme à qui lord Palmure, avait donné la
+mission de suivre l'Irlandaise et qui ne l'ayant point perdue de vue un
+seul instant, s'offrait tout à coup et comme par hasard à ses yeux.
+
+--Vous demandez votre chemin, ma chère? lui dit-il.
+
+--Oui, dit l'Irlandaise, et personne ne peut me dire où est
+Lawrence-street.
+
+--C'est que les belles gens d'Hay-Markett ne connaissent pas ça, dit
+Shoking.
+
+Il n'y a que le pauvre monde comme nous qui le sache.
+
+C'est bien vous qui étiez sur le _Penny-Boat_?
+
+--Oui, dit l'Irlandaise, et vous aussi?
+
+Shoking avala un verre de brandy d'un trait, donna un half-penny, et dit
+encore à l'Irlandaise:
+
+--Il faut que les pauvres gens s'entr'aident, ma chère. Je ne vais pas
+vous indiquer votre chemin, moi, je vais vous conduire.
+
+Et il lui prit familièrement le bras, et ils sortirent du public-house.
+
+L'enfant, qui d'abord avait regardé cet homme avec défiance, se laissa
+prendre par la main.
+
+Shoking, malgré ses haillons sordides, avait quelque chose d'honnête et
+de solennel qui prévenait en sa faveur.
+
+On eût dit qu'il considérait sa misère comme un sacerdoce.
+
+Lord Palmure lui avait enjoint du suivre l'Irlandaise, lui promettant,
+pour cette besogne, la somme fabuleuse de dix livres.
+
+Shoking s'était dit qu'il pouvait satisfaire à la fois son bon coeur et
+le désir du noble lord.
+
+Or, son bon coeur lui parlait en faveur de cette pauvre femme, perdue en
+l'immensité de Londres, et lui commandait de lui venir en aide.
+
+Pourquoi lord Palmure tenait-il à savoir où l'Irlandaise s'arrêterait?
+
+La beauté de la pauvre femme se chargeait de répondre à cette question,
+que s'était naïvement adressée Shoking.
+
+--Ça la regarde, s'était-il dit. En attendant, il n'y a pas de mal à ce
+que je la mette dans son chemin.
+
+Il lui fit donc remonter Hay-Markett, tourna dans Piccadilly, traversa
+Leicester-square, gagna Newport-street, remonta par Dudley jusqu'à la
+place des Sept-Cadrans et enfin, après avoir passé devant la pauvre
+église de Saint-Gilles, entra dans Lawrence-street.
+
+Certes, ils avaient raison tous ceux qui avaient prétendu que c'était
+une pauvre rue privée d'air et de lumière.
+
+Elle décrivait une courbe, était bordée d'affreuses bicoques, pavée
+d'immondices et remplie d'une population grouillante d'enfants demi-nus
+et de femmes en haillons.
+
+La plupart des maisons n'avaient pas de portes et on y pénétrait par une
+échelle dressée contre la croisée.
+
+Lawrence-street est le quartier général des Irlandais marchands de
+verdure.
+
+Les femmes demeurent au logis avec leurs enfants; les hommes ne rentrent
+que le soir, poussant devant eux leur charrette vide.
+
+Quand Shoking, la jeune femme et l'enfant arrivèrent, il n'y avait pas
+un homme dans la rue.
+
+Shoking s'adressa à une jeune fille de quatorze ou quinze ans qui,
+assise sur une borne tenait un marmot sur ses genoux et jouait avec lui:
+
+--Connais-tu Patrick? lui dit-il.
+
+--Quel Patrick? demanda-t-elle. Il y en a plusieurs chez nous. Duquel
+voulez-vous parler?
+
+Un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise. Elle se rappela que
+l'homme dont on lui avait parlé dans son pays avait deux noms: Patrick
+Drury.
+
+--Drury! fit la jeune fille, il n'est pas ici... Ah!... il ne viendra
+pas, ma chère... vous ne le verrez pas... si vous voulez parler à sa
+femme... c'est là...
+
+Et elle montrait une sorte d'antre, de trou pratiqué au-dessous du sol,
+sur le côté gauche de la rue, et dans lequel on pénétrait par un
+escalier de quatre ou cinq marches.
+
+L'Irlandaise frissonna; mais Shoking s'approcha du trou qui avait été
+une échoppe de cordonnier, sans doute, et il cria:
+
+--Hé! mistress Patrick, venez donc, ma chère! voici des gens de votre
+pays qui vous arrivent. A ces paroles répondit une sorte de grognement;
+puis quelque chose s'agita dans l'obscurité et une créature humaine
+s'avança vers le bord du trou.
+
+C'était une femme encore jeune, mais dans un état de maigreur effrayant.
+Ses longs cheveux noirs pendaient, emmêlés, sur ses épaules un lambeau
+d'étoffe enroulé autour de ses reins, composait son unique vêtement, et
+elle tenait suspendu à ses mamelles appauvries, un enfant de sept ou
+huit mois.
+
+Elle promena autour d'elle un regard égaré et dit d'une voix où perçait
+la folie:
+
+--Que me voulez-vous? qui parle de Patrick? Il n'est pas ici... les
+policemen l'ont emmené... ils l'ont mis en prison... il ne reviendra
+pas...
+
+Shoking se tourna vers l'Irlandaise:
+
+--Je crois, ma chère, qu'il vous faut renoncer à passer la nuit ici,
+dit-il.
+
+--Où aller? murmura la pauvre mère en regardant son enfant.
+
+--Je ne sais pas, dit naïvement Shoking. Avez-vous de l'argent?
+
+--Il me reste trois shillings et six pence, dit-elle.
+
+--Venez dans Dudley-street d'où nous sortons, dit Shoking; il y a là un
+boarding tenu par de braves gens qui, pour un shilling, vous donneront
+un lit pour vous et votre enfant, et du pain et du jambon.
+
+La femme de Patrick Drury avait regagné son trou, s'était recouchée sur
+un amas de paille fétide.
+
+Shoking entraîna l'Irlandaise et son fils.
+
+--Mère, disait ce dernier, ne sommes-nous pas bientôt arrivés? j'ai bien
+faim... et je suis bien las.
+
+--Veux-tu que je te porte? dit le mendiant.
+
+Et il prit l'enfant dans ses bras.
+
+Ils revinrent dans Dudley-street.
+
+Tout à coup l'Irlandaise se sentit frapper sur l'épaule.
+
+Elle se retourna et demeura interdite en se voyant en face de cette
+même mistress Fanoche qu'elle avait rencontrée sur le bateau.
+
+--Eh bien! ma chère, lui dit mistress Fanoche, je vous le disais bien
+que vous ne trouveriez pas à vous loger dans Lawrence-street. Voyons, je
+suis bonne femme, et ne vous en veux pas de m'avoir refusé. Venez sans
+crainte chez moi.
+
+La pauvre mère regarda son fils qui avait croisé ses petites mains sur
+la poitrine de Shoking.
+
+--Venez, ma chère, répétait mistress Fanoche d'une voix mielleuse.
+
+--Voilà une dame, murmurait en même temps Shoking, voilà une dame qui a
+l'air très-honnête, par saint Georges!
+
+L'enfant avait fermé les yeux et ne disait plus rien.
+
+--Allons, venez ma chère, répéta pour la troisième fois mistress
+Fanoche.
+
+
+
+
+IV
+
+
+L'Irlandaise céda.
+
+L'immensité de Londres l'avait tellement épouvantée que, maintenant,
+elle se serait confiée au premier venu.
+
+Elle oublia la répulsion que lui avait inspirée mistress Fanoche, elle
+oublia que cette répulsion avait été partagée et plus vivement encore
+par son fils.
+
+Elle ne vit qu'une chose, c'est que ce dernier mourait de froid et de
+faim.
+
+Mistress Fanoche la prit par le bras et fit signe à Shoking de les
+suivre.
+
+Le mendiant ne se le fit point répéter.
+
+Le trajet était court.
+
+Vers le milieu de Dudley-street, il y avait une petite maison comme on
+en voit dans les beaux quartiers, avec un sous-sol par devant, un jardin
+par derrière, une entrée à portique supporté par quatre colonnettes, et
+une façade de trois croisées à guillotine par étage.
+
+Mistress Fanoche tira de sa poche une clef et entra la première.
+
+Le vestibule était propre, garni de boiseries toutes neuves; le sol
+était frotté et luisant et une corbeille de porcelaine renfermant une
+plante grasse pendait au plafond.
+
+L'escalier était dans le fond.
+
+Shoking aspira l'air bruyamment et murmura:
+
+--Voilà qui sent meilleur que le boarding (pension) où je voulais la
+conduire.
+
+L'Irlandaise, elle aussi, sentit un soulagement. Elle se souvint des
+blancs cottages et des jolies maisonnettes des environs de Dublin.
+
+Mistress Fanoche poussa une seconde porte et une clarté assez vive fit
+place à la demi-obscurité qui régnait dans le vestibule.
+
+L'Irlandaise se trouva au seuil d'un joli parloir où il y avait un tapis
+à fleurs, des meubles en noyer verni, une pendule et des vases sur la
+cheminée et au milieu une table autour de laquelle une vieille
+femme,--celle du _Penny-Boat_, et quatre petites filles de six à huit
+ans, prenaient leur repas.
+
+Le bon Shoking se prit à renifler l'odeur des tartines beurrées et du
+rotsbeaf tout chaud qui fumait sur la table.
+
+L'enfant, qui s'était arraché à sa somnolence, jeta sur ces aliments un
+regard avide et ne vit plus mistress Fanoche qui lui avait tant fait
+peur.
+
+Quant à la pauvre Irlandaise, elle se mit à pleurer.
+
+--Ma tante, dit mistress Fanoche en s'adressant à la grande femme
+osseuse qui avait retiré son pince-nez pour mieux voir, voici une pauvre
+femme et son enfant à qui j'ai offert l'hospitalité.
+
+La grande dame osseuse adoucit sa voix, qui était rauque d'ordinaire
+comme celle d'un chien de garde, et répondit:
+
+--Bienvenus les pauvres que Dieu nous envoie!
+
+--Vous avez une fameuse chance, ma chère, dit Shoking à l'oreille de
+l'Irlandaise, on vous aurait offert une place dans le paradis que ce
+n'eût pas été mieux.
+
+Mistress Fanoche prit les mains de la jeune femme, qui pleurait
+toujours:
+
+--Approchez-vous du poêle, ma bonne, dit-elle, chauffez-vous bien!... il
+fait si froid... et puis mettez-vous à table avec nous.
+
+Et toi, mon mignon, ajouta-t-elle en caressant l'enfant, qui n'osa plus
+se reculer, te fais-je toujours peur?
+
+--Non, répondit-il en regardant les petites filles avec une sympathique
+curiosité.
+
+Alors mistress Fanoche se tourna vers Shoking:
+
+--Vous êtes un brave homme, mon cher, dit-elle. Je ne puis pas vous
+garder à souper, car jamais un homme n'est entré ici. Mais buvez un coup
+de bière et prenez cette demi-couronne.
+
+Shoking, lui aussi, se sentait venir les larmes aux yeux.
+
+Mais comme il était plein de dignité, il contint son émotion, accepta
+le coup de bière, puis la demi-couronne et murmura gravement:
+
+--Adieu, milady, et Dieu vous garde!
+
+Bonne nuit, ma chère, ajouta-t-il en tendant la main à l'Irlandaise.
+Vous êtes en bonnes mains et je puis m'en aller tranquille.
+
+Et il sortit, saluant avec la courtoisie d'un gentleman et posant sous
+son bras gauche son vieux chapeau sans bords.
+
+Seulement, une fois dans la rue, il nota dans sa mémoire le nom de
+mistress Fanoche et le numéro de la maison.
+
+Puis il s'en alla en se disant:
+
+--Voilà une journée qui finit bien. J'ai bu un coup de bière, j'ai une
+demi-couronne dans ma poche, j'ai assisté une pauvre femme et son
+enfant, et si le noble lord ne s'est pas moqué de moi, j'aurai une
+dizaine de livres dans une heure.
+
+Jamais tu n'as eu pareille veine, mon cher, poursuivit-il en s'adressant
+à lui-même, et si cela continue, au lieu d'aller coucher à la nuit dans
+le workhouse mil-endroad, tu seras quelque jour un pauvre _présenté_.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, l'Irlandaise soupait avec avidité, versant, de temps
+à autre, une larme de reconnaissance.
+
+--Commuât t'appelles-tu, madame? lui disait une des petites filles, la
+plus jeune.
+
+--Jenny, répondit-elle.
+
+Et ce jeune monsieur? poursuivit l'enfant en montrant le petit
+Irlandais.
+
+--Ralph, dit l'enfant.
+
+Elle lui sauta au cou et lui dit:
+
+--Je t'aime bien... voudras-tu jouer avec moi?
+
+--Oui, répondit Ralph.
+
+La plus âgée des petites filles regardait avec tristesse la mère et
+l'enfant.
+
+Mistress Fanoche surprit ce regard, et la petite fille baissa aussitôt
+les yeux et devint toute tremblante.
+
+Quand l'Irlandaise Jenny et son fils eurent soupé, mistress Fanoche leur
+dit:
+
+--Vous devez avoir besoin de repos: venez, je vais vous conduire à votre
+chambre.
+
+Elle prit une des deux lampes qui se trouvaient sur la cheminée.
+
+Ralph, car c'était bien le nom du petit Irlandais, se laissa gentiment
+embrasser par les petites filles.
+
+Mais la dernière, la plus âgée, celle qui tout à l'heure l'avait
+regardé avec tristesse, l'embrassa avec plus d'effusion que les autres
+et lui dit à l'oreille:
+
+--Il ne faut pas rester ici, vois-tu... Il ne le faut pas...
+
+--Pourquoi? demanda l'enfant.
+
+--Parce que ces dames sont bien méchantes et qu'elles te battraient.
+
+En ce moment, la vieille femme osseuse ramena son binocle sur le bout de
+son nez.
+
+La petite fille rougit et se dégagea des bras de Ralph. Mais elle lui
+pressa encore la main, et le petit Irlandais sentit que cette main
+tremblait.
+
+Cependant mistress Fanoche avait ouvert une porte au fond du parloir et
+introduit l'Irlandaise dans une jolie petite chambre où il y avait deux
+lits jumeaux dans une alcôve.
+
+Tout cela était blanc, sentait bon, et avait, pour nous servir de
+l'expression essentiellement anglaise, un aspect confortable.
+
+L'Irlandaise se souvint des paroles de Shoking, qui avait comparé cela
+au paradis.
+
+--Ma chère, dit alors mistress Fanoche, ne m'avez-vous pas dit que vous
+vouliez aller demain à Saint-Gilles?
+
+--Oui, madame.
+
+--A quelle heure?
+
+--Il faut que nous soyons, mon fils et moi, pour la messe de huit
+heures.
+
+--On vous éveillera à sept, ma chère: bonne nuit.
+
+Et mistress Fanoche alluma une bougie qu'elle laissa sur la table,
+caressa encore une fois l'enfant et sortit.
+
+Alors, se trouvant seule avec lui, Jenny l'Irlandaise prit son fils dans
+ses bras.
+
+L'enfant avait retrouvé son front soucieux.
+
+--Mère, dit-il, est-ce que nous allons rester ici?
+
+--Oui, mon enfant.
+
+--Longtemps?
+
+--Jusqu'à demain.
+
+--Bien sûr, nous nous en irons demain?
+
+--Il le faudra bien, soupira-t-elle.
+
+--Pourquoi ne nous en allons-nous pas tout de suite?
+
+--Mais, mon enfant, c'est impossible...
+
+--Oh! dit-il.
+
+Et il garda un moment le silence.
+
+Puis, tandis que sa mère le déshabillait pour le mettre au lit.
+
+--J'ai peur, dit-il bien bas.
+
+--Pourquoi aurais-tu peur? demanda la pauvre mère.
+
+--La petite fille m'a dit qu'il ne fallait pas rester...
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que ces femmes sont méchantes et qu'elles me battraient.
+
+--Ne suis-je pas là pour te défendre, moi?
+
+--C'est vrai. Alors nous resterons... mais nous nous en irons demain,
+n'est-ce pas? Tu me le promets?
+
+--Oui.
+
+--Alors, bonsoir, mère.
+
+Et l'enfant se coucha.
+
+Quelques minutes après, il dormait d'un profond sommeil.
+
+L'Irlandaise se mit à genoux, au pied de son lit; elle voulut prier et
+remercier Dieu qui ne l'avait pas abandonnée; mais soudain elle sentit
+une chaleur extraordinaire monter de sa poitrine à son visage.
+
+Sa tête s'alourdit; un invincible besoin de dormir, qu'elle prit pour le
+résultat de la fatigue, s'empara d'elle.
+
+Elle voulut se lever et ne le put. Elle essaya d'appeler à son aide,
+mais sa gorge crispée ne rendit aucun son. Tout à coup ses yeux se
+fermèrent sans qu'il lui fût possible de les rouvrir, et elle s'affaissa
+lourdement sur le tapis de laine commune qui se trouvait au pied de son
+lit.
+
+Alors la porte de la chambre s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.
+
+Un homme à figure sinistre la suivait.
+
+
+
+
+V
+
+
+Quel était donc ce nouveau personnage?
+
+C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots.
+
+A peine l'Irlandaise était-elle dans sa chambre que la scène avait
+subitement changé au parloir.
+
+Mistress Fanoche avait fait un signe, et à ce signe, la grande dame
+osseuse prenant un air méchant et ramenant avec un geste de fureur ses
+bésicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix
+impérieuse:
+
+--Allons, vilaine marmaille, au lit!
+
+Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'étaient levées de table
+sans mot dire et avaient suivi leur terrible maîtresse, qui les avaient
+conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui
+montait aux étages supérieurs.
+
+Mistress Fanoche était demeurée un moment, absorbée par la lecture d'une
+lettre qu'elle avait tirée de sa poche et que certainement elle ne
+lisait pas pour la première fois, car le papier en était sali et
+froissé.
+
+L'oeil de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle murmurait
+tout en lisant:
+
+--C'est une fière chance tout de même qu'au lieu de revenir de Greenwich
+par l'omnibus, j'aie pris le _Penny-Boat_. Maintenant sir John Waterley
+et miss Émily peuvent venir, j'ai un fils à leur rendre. Pourvu que mon
+commissionnaire ait trouvé Wilton.
+
+Elle achevait à peine qu'on frappa à la porte.
+
+--Entrez, dit-elle.
+
+Un homme parut.
+
+Un homme d'aspect repoussant et presque aussi déguenillé que le bon
+Shoking.
+
+Il portait une barbe épaisse et de grands cheveux.
+
+Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage couturé de
+mystérieuses cicatrices, qu'éclairaient deux petits yeux pleins de
+férocité.
+
+--Ah! vous voilà, Wilton? dit mistress Fanoche.
+
+--Oui, madame.
+
+--Vous n'êtes pas gris, au moins.
+
+Cet homme eut un sourire amer.
+
+--Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier, dit-il.
+
+--Voilà un verre de bière et une tartine; mais dépêchez-vous, dit
+mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidité de la
+table encore servie, nous avons à causer sérieusement, Wilton.
+
+--De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous
+quelque petite fille à noyer ce soir?
+
+--Non, mais il faut ressembler vos souvenirs.
+
+--J'ai bonne mémoire, allez, dit-il, avec un accent sinistre; si bonne
+que la nuit quand la faim m'empêche de dormir, il me semble voir danser
+sur la paille qui me sert de lit toutes les petites créatures dont j'ai
+été le bourreau.
+
+--C'est très-poétique ce que vous dites là, Wilton, fit mistress Fanoche
+en haussant les épaules; mais nous n'avons vraiment pas le temps de
+parler de ces choses. Il y a deux livres à gagner tout de suite, et une
+livre de pension par semaine pendant un an.
+
+--Milady, répliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette
+qualification à mistress Fanoche en manière d'ironie, on a tort de
+représenter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une femme, et
+cette femme, c'est vous.
+
+--Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter?
+
+--Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf,
+c'est-à-dire de boisson mélangée par moitié. De quoi est-il question?
+
+--Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs à neuf ans.
+
+--Bon!
+
+--Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint ici,
+apportant un enfant dans son manteau?
+
+--Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton.
+
+--Soit, mais celui-là vous ne pouvez l'avoir oublié.
+
+--Son nom?
+
+--Il s'appelait sir John Waterley, était officier dans l'armée des Indes
+et partait le lendemain pour Calcutta, d'où vraisemblablement il ne
+devait plus revenir, car il était atteint d'une maladie qu'on disait
+mortelle.
+
+Cet enfant était le fils de ce gentleman et d'une jeune fille de trop
+grande naissance,--miss Émily Homboury, la fille d'un pair
+d'Angleterre,--pour qu'il pût jamais songer à l'épouser.
+
+Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de l'élever
+jusqu'à l'âge de quinze ans, et de lui donner plus tard un état
+d'honnête ouvrier, nous annonçant que jamais ni sa mère ni lui ne
+pourraient le réclamer.
+
+--Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un troisième
+verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents
+livres; et comme vous ne vous souciez guère de dépenser cette somme à
+l'éducation du petit, vous la gardâtes, et lorsque sir John fut parti,
+j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.
+
+--C'est cela même.
+
+--Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady?
+
+--Parce que, maintenant, on me réclame l'enfant.
+
+--Qui?
+
+--Sir John.
+
+--Il n'est donc pas mort?
+
+--Non, et il vient d'épouser à Cannes, en France, miss Émily, qui a
+perdu son père, qui s'est jetée aux genoux de son frère, lui a tout
+avoué et que son frère a pardonnée.
+
+--Miséricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma chère?
+ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et
+froissée que mistress Fanoche lui mit sous les yeux.
+
+Un superbe sourire vint alors aux lèvres de la nourrisseuse d'enfants.
+
+--Tous les enfants nouveau-nés se ressemblent, dit-elle.
+
+--C'est un peu vrai.
+
+--Que réclame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant neuf à dix
+ans.
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet âge.
+
+--Mais cet enfant... où est-il?
+
+--Là, dit mistress Fanoche. Venez...
+
+Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre où dormait le petit
+Ralph et où Jenny l'Irlandaise était affaissée lourdement sur le sol.
+
+--Une femme! dit Wilton en entrant.
+
+--Oui, répondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien... Elle ne
+s'éveillera pas avant trois ou quatre heures d'ici.
+
+--Oh!
+
+--J'ai versé dans son bol de thé deux gouttes d'opium, et toutes les
+cloches de Saint-Paul ne la réveilleraient pas. Il ne tient même qu'à
+vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire féroce, qu'elle ne s'éveille
+jamais.
+
+--Ah! c'est pour cela?...
+
+--C'est pour cela, dit-elle.
+
+Wilton s'approcha du lit où dormait l'enfant.
+
+--Qu'il est beau! fit-il naïvement.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--On dirait un ange endormi.
+
+--Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais rêve, hein? Il sera
+peut-être pair d'Angleterre quelque jour.
+
+--Mais, ma chère, dit Wilton, vous ne songez pas à une chose...
+
+--Laquelle?
+
+--Cet enfant de dix ans se souvient de son pays.
+
+--Soit.
+
+--De sa mère.
+
+--D'accord.
+
+--Vous ne tromperez pas sir John et miss Émily un quart de minute.
+
+--Vous vous trompez, Wilton.
+
+--Comment cela?
+
+--J'ai arrangé une petite fable bien simple et bien naturelle, mon cher.
+
+--Voyons.
+
+--J'ai confié l'enfant tout petit à une nourrice irlandaise.
+
+--Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me
+donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai reçu la lettre de miss
+Émily, je lui ai écrit, et elle est venue. Je l'ai récompensée
+généreusement, et elle est retournée dans son pays.
+
+--Bien imaginé, ma chère, dit Wilton, et je persiste de plus en plus
+dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme,
+c'est vous.
+
+--Trêve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire disparaître
+cette femme.
+
+--Comment?
+
+Mistress Fanoche haussa les épaules.
+
+--Et le pont de Londres? dit-elle.
+
+--C'est juste. Mais...
+
+Et Wilton se gratta l'oreille.
+
+--Mais?... dit sèchement mistress Fanoche.
+
+--Une femme, ça ne s'emporte pas dans un manteau comme un enfant.
+
+--Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas mort,
+j'imagine.
+
+--Non, certes.
+
+--Il y a deux livres pour lui.
+
+Wilton hésitait encore.
+
+Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux guinées.
+
+--Et je paye d'avance, dit-elle.
+
+--Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre.
+
+Et il souleva l'Irlandaise et lui dit:
+
+--Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter à
+l'eau.
+
+La pauvre Irlandaise ne s'éveilla pas. Le narcotique avait fait d'elle
+un cadavre.
+
+--Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut
+chercher le cabman.
+
+--Je me suis douté que nous aurions besoin de lui, répondit Wilton, et
+c'est lui qui m'a amené. Il est à la porte.
+
+Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance.
+
+--Allons, dit-elle à Wilton, chargez-la moi sur vos épaules et partez.
+
+--Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma chère.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je n'ai pas consulté le cabman.
+
+En anglais cabman veut dire cocher.
+
+--On le payera.
+
+--Je le pense bien, dit Wilton, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant.
+
+Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les idées.
+
+Au besoin elle savait ne pas compter.
+
+Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien quinze
+guinées.
+
+--Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais emportez
+cette femme.
+
+Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise sur
+son dos.
+
+--Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen.
+
+--Je vais sortir la première, répondit mistress Fanoche.
+
+Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un dressoir,
+ouvrit la porte avec précaution et regarda au dehors.
+
+Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise était entrée
+chez mistress Fanoche, le brouillard s'était épaissi.
+
+On n'y voyait pas à dix pas de distance, et les becs de gaz
+apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un nuage
+de cendres.
+
+L'Anglais se mêle peu des affaires d'autrui; il passe et ne s'arrête
+pas.
+
+Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux.
+
+Mistress Fanoche n'avait donc qu'à se préoccuper du policeman.
+
+Mais le brouillard était épais, et Dudley street est une rue où on vole
+peu de mouchoirs; par conséquent, le policeman y est rare.
+
+Le cabman était à la porte.
+
+--Oh! oh! dit-il en voyant apparaître mistress Fanoche qui jetait autour
+d'elle un coup d'oeil investigateur, il paraît qu'on a besoin de moi.
+
+--Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle.
+
+En même temps, elle se tourna vers Wilton, qui était déjà au seuil de la
+porte, l'Irlandaise sur son dos.
+
+--Vite! dit-elle, la rue est déserte.
+
+Wilton, qui était d'une force herculéenne, s'élança dans le cab si
+rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature
+était le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson.
+
+Le hanson est cette voiture à deux roues, rapide et légère, que le
+cocher conduit par derrière, et qu'on désigne improprement en France
+sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par conséquent
+une voiture à quatre comme à deux roues.
+
+Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte.
+
+--London-Bridge! cria Wilton au cabman.
+
+Le cabman rendit la main à son cheval et le hanson partit au grand trot.
+
+Alors Wilton se mit à arranger son colis comme il le disait;
+c'est-à-dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans un coin
+du cabriolet et la soutint avec un de ses bras.
+
+On eût dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de sa femme
+aimée.
+
+Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant
+Saint-Martin's-lane.
+
+Cette rue, dont le plan incliné est assez rapide, possède deux ou trois
+forges de carrossiers.
+
+L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son rayonnement
+triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment où le hanson
+entrait dans le cercle de lumière qu'elle projetait au loin, le visage
+de l'Irlandaise se trouva éclairé comme en plein jour.
+
+Wilton tressaillit.
+
+Jusque-là, il n'avait pas même regardé cette femme qu'il s'était chargé
+d'aller noyer pour de l'argent.
+
+Maintenant il venait de la voir, et cette beauté, à laquelle le sommeil
+donnait une expression séraphique, fit sur lui une impression bizarre.
+
+--Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune.
+
+Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la
+forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurité.
+
+Wilton eut un ricanement:
+
+--Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement de
+pitié. Ah! ah! ah! est-ce mon métier, à moi, d'avoir pitié? je ferais
+mieux de garder ma sensibilité pour le jour où on me pendra à la porte
+de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard.
+
+On approchait du Strand. Tout à coup le hanson s'arrêta.
+
+En même temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au cocher de
+communiquer avec le voyageur qui est dans l'intérieur de la voiture,
+c'est-à-dire au-dessous de lui.
+
+--Hé! Wilton? cria le cabman.
+
+--Que veux-tu? répondit celui-ci.
+
+--Je veux causer un brin avec toi.
+
+--Parle...
+
+--Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres?
+
+--Une femme.
+
+--Morte?
+
+--Non, endormie.
+
+--Ça ne me va pas, Wilton.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que ça ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants, mais pas
+de femmes.
+
+--N'est-ce pas la même chose?
+
+--Non, d'abord ça porte malheur.
+
+--Tu veux rire!
+
+--Ensuite, elle se réveillera... elle criera...
+
+--Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme
+morte.
+
+--Et combien nous donne-t-on pour cela?
+
+--Cinq guinées.
+
+--Pour nous deux?
+
+--Non, à chacun.
+
+Le cabman hésitait encore.
+
+--C'est une vilaine besogne, Wilton, répéta-t-il.
+
+--On m'a payé d'avance, dit Wilton pour décider le cabman. Veux-tu ton
+argent?
+
+--Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que
+nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos
+pieds battront le vide.
+
+--Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme ça qu'autrement.
+
+Il passa cinq guinées au cabman, par la trappe ouverte dans le plafond
+de la voiture.
+
+--Je gagne cinq guinées à ce jeu-là, pensa-t-il, car mistress Fanoche
+m'en a donné quinze.
+
+Le hanson arriva dans le Strand.
+
+Le brouillard était encore épais; mais il y a de beaux magasins dans le
+Strand et comme il n'était guère plus de onze heures du soir, il y en
+avait encore quelques-uns d'ouverts qui étincelaient de lumière.
+
+De temps en temps un flot de clarté pénétrait dans le cab et le visage
+angélique de l'Irlandaise apparaissait à Wilton.
+
+Alors le bandit tressaillait et avait un battement de coeur.
+
+Après le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la rue de
+Farington qui descendait vers le fleuve.
+
+Le cheval marchait un train d'enfer.
+
+Mais à mesure qu'on approchait de la rivière, Wilton sentait son coeur
+battre plus fort.
+
+Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe.
+
+--Arrête un moment, dit-il.
+
+--Pourquoi faire? demanda le cabman.
+
+--Je vais boire un peu de gin.
+
+Et il sauta à terre et entra dans un public-house.
+
+Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des guinées de
+mistress Fanoche et regagna le hanson.
+
+--En route! ça va mieux.
+
+L'Irlandaise était toujours affaissée et inerte dans un coin de la
+voiture.
+
+On eût dit que Wilton conduisait un cadavre.
+
+Le hanson tourna dans Thames-street, c'est-à-dire la rue de la Tamise,
+et en quelques minutes il arriva à London-Bridge.
+
+Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de voitures,
+de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin à
+six heures du soir, près d'un demi-million de piétons, est désert quand
+vient la nuit.
+
+Le hanson s'y engagea.
+
+--Arrête-toi au milieu, cria Wilton au cabman.
+
+En même temps, il tira une corde de sa poche et se mit en devoir de lier
+les pieds et les mains de l'Irlandaise, de façon qu'elle allât au fond
+et ne pût se débattre, en admettant que la fraîcheur de l'eau triomphât
+de sa léthargie.
+
+Le hanson s'arrêta.
+
+Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et s'approcha du
+parapet.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Tout à coup une lueur rougeâtre se fit au bout du pont, du côté du
+Borough, c'est-à-dire sur la rive méridionale.
+
+Cette lueur était celle de la lanterne d'un de ces grands camions à
+trois chevaux qui transportent les marchandises d'une gare à l'autre.
+
+Wilton eut un nouveau battement de coeur.
+
+Le cabman lui cria:
+
+--Prenez garde!
+
+Wilton abandonna le parapet et, portant toujours l'Irlandaise, il se
+rapprocha du cab.
+
+Il fallait absolument laisser passer le camion, la plus vulgaire
+prudence l'exigeait.
+
+A mesure que la lourde voiture s'approchait, la clarté du fanal devenait
+plus grande, et tout à coup elle frappa le visage de l'Irlandaise.
+
+Une fois encore les regards de Wilton s'arrêtèrent sur son visage et les
+battements de son coeur se précipitèrent.
+
+Le camion passa.
+
+Le cocher qui le conduisait, chaudement enveloppé dans sa pelisse garnie
+de peau de mouton, sa casquette sur les yeux, regardait à peine devant
+lui, d'un oeil somnolent, et tout juste ce qu'il fallait pour conduire
+son véhicule.
+
+Peut-être aperçut-il le cab, mais il ne prêta aucune attention à cet
+homme qui avait l'air d'avoir un cadavre dans ses bras.
+
+--Eh bien! cria le cabman, est-ce que tu ne vas pas te dépêcher, Wilton?
+
+Wilton ne répondit pas.
+
+--Il fait froid et j'ai les doigts gelés à tenir mes guides, continua le
+cabman. Dépêche-toi donc.
+
+Wilton était comme saisi de vertige.
+
+--C'est drôle!, murmura-t-il, jamais je n'ai été comme ça. Le coeur me
+manque et mes jambes me rentrent dans l'estomac.
+
+--Allons! allons! répéta le cabman.
+
+Mais Wilton jeta un cri.
+
+L'Irlandaise, qui jusque-là était comme morte, avait poussé un soupir.
+
+Et Wilton s'éloigna de nouveau du parapet, revint au cab et dit:
+
+--Non, non, je ne veux pas.
+
+--Tu ne veux pas la noyer? fit le cabman stupéfait.
+
+--Non, répéta Wilton.
+
+--Mais malheureux... tu veux donc rendre l'argent?
+
+--Je ne rendrai rien, dit Wilton. Tant pis pour mistress Fanoche... je
+ne veux pas noyer cette femme... elle est trop belle...
+
+Le cabman eut un éclat de rire.
+
+--Du moment où on ne rend pas l'argent, dit-il, ça m'est égal; j'aime
+autant ça même, car j'ai toujours pensé que noyer une femme portait
+malheur. Mais qu'allons-nous en faire?
+
+--Je ne sais pas, dit Wilton.
+
+Et il replaça dans le hanson l'Irlandaise, qui avait retrouvé son
+immobilité cadavérique.
+
+--La dose d'opium était bonne, murmura-t-il, nous avons le temps de
+réfléchir. Elle n'est pas près de se réveiller.
+
+Le cabman tourna bride.
+
+--Ah çà, où allons-nous?
+
+--Je ne sais pas, dit le bandit.
+
+--Est-ce que tu veux en faire madame Wilton, par hasard?
+
+Wilton tressaillit.
+
+--Oh! non, dit-il tout à coup, si je venais à aimer une femme, je serais
+perdu. Je ferais trop de bêtises!
+
+Puis, prenant une résolution subite, il remonta dans la voiture et dit:
+
+--Remonte la rue du roi Guillaume jusqu'au _monument_, prends celle de
+la Poissonnerie, tournons les docks et allons chez le land-lord
+Wanstoone, dans Old-Gravel-lane. D'ici là, je réfléchirai.
+
+--Comme tu voudras, dit le cabman.
+
+Et le hanson se remit à rouler rapidement, laissant le pont de Londres
+derrière lui, remontant King-of-Williams-street, contournant la colonne
+commémorative de l'incendie qui dévora la moitié de la Cité, en 1666, et
+s'engageant dans cette longue rue de la Poissonnerie qui contourne les
+docks de Sainte-Catherine et de Londres et aboutit à
+Saint-Georges-street.
+
+Au delà des docks de Londres, on trouve, sur la droite, une rue en pente
+qui descend vers la Tamise et aboutit au tunnel.
+
+Cette rue, qui décrit un arc de cercle, se nomme Old-Gravel-lane, ce qui
+veut dire le vieux chemin sablé.
+
+Elle est déserte la nuit.
+
+Seul, au milieu de cette solitude, un public-house, bien après minuit,
+laisse encore voir sa devanture éclairée, au travers de vieux rideaux
+rouges.
+
+Le land-lord, ou tavernier, se nomme Wanstoone.
+
+C'est un homme discret qui ne se mêle jamais de rien, n'intervient dans
+aucune querelle et écoute froidement des histoires et des confidences
+qui lui entrent par une oreille et sortent par l'autre.
+
+Master Wanstoone est le prototype du land-lord comme il en faut dans le
+Wapping, car Old-Gravel-lane est au beau milieu de ce quartier sinistre.
+
+Ce fut donc à la porte de ce public-house que le hanson s'arrêta.
+
+Le cheval était bien dressé. Il s'arrêtait aux portes et on pouvait l'y
+laisser indéfiniment.
+
+Le cabman, qui était un habitué du public-house, ne s'occupait jamais de
+sa voiture que lorsqu'il craignait les policemen.
+
+Mais il n'y a point, il n'y a jamais eu de policemen dans le Wapping,
+passé huit heures du soir.
+
+Wilton coucha l'Irlandaise en travers sur la banquette et jeta dessus la
+vieille couverture du cabman.
+
+Puis il entra avec ce dernier dans le public-house, qui était tout à
+fait désert.
+
+Master Wanstoone lisait assis derrière son comptoir, et il se leva même
+avec humeur pour servir les deux verres d'hafnaf que demanda Wilton.
+
+Puis il reprit sa lecture.
+
+--Vois-tu, dit alors Wilton au cabman, j'ai bien réfléchi en chemin.
+
+--Ah! fit le cabman.
+
+--De quoi nous sommes-nous chargés, poursuivit Wilton, de faire
+disparaître une femme?
+
+--Oui.
+
+--Afin que mistress Fanoche puisse faire de son enfant ce qu'elle
+voudra.
+
+--Tiens, elle a donc un enfant?
+
+--Oui, je te conterai ça une autre fois. Passons. On nous donne cinq
+guinées à chacun. Bon! nous emportons la femme... et mistress Fanoche
+n'entend plus parler d'elle.
+
+--Mais si elle a un enfant, elle se mettra à sa recherche.
+
+--Non.
+
+--Ah! par exemple!
+
+--Elle est arrivée à Londres ce soir, elle n'y connaît personne... elle
+ne sait pas le nom de mistress Fanoche... encore moins celui de la rue
+où elle a laissé son enfant... Comment veux-tu qu'elle le retrouve?
+
+Et puis, Londres est si grand qu'il ne finit pas. Sais-tu qu'il y a près
+de quatre milles de Dudley-street, d'où nous venons, à Old-Gravel-lane,
+où nous sommes?
+
+--Tu comptes donc rester ici?
+
+--Nous allons la porter dans Welleclose-square, nous la coucherons sur
+un banc et tout sera dit.
+
+--Soit, dit le cabman.
+
+--Puisque j'ai entamé une de mes guinées, dit Wilton, autant vaut que je
+paye encore.
+
+Et il jeta six pence sur le comptoir.
+
+Ils sortirent. Le cabman remonta sur son siége et Wilton s'assit de
+nouveau auprès de l'Irlandaise.
+
+--Hé! dit-il, il faut nous dépêcher, elle est brûlante, malgré le
+froid: c'est signe qu'elle s'éveillera bientôt.
+
+Le square dont avait parlé Wilton était à une très-petite distance.
+
+Le hanson remonta dans Saint-Georges, tourna à gauche, et dix minutes
+après, il entrait dans Welleclose-square.
+
+Le lieu était sinistre et désert.
+
+Autour d'une sorte de jardin s'élevait une vieille grille en fer.
+
+Autour de la grille il y avait çà et là un banc vermoulu. Tout à
+l'entour se dressaient des maisons noires et hideuses, d'où ne sortait
+aucun bruit, et où n'apparaissait aucune lumière.
+
+Des ruelles sombres, étroites, aboutissaient à cette place. C'était
+peut-être le lieu le plus caractéristique du Wapping.
+
+Un silence de mort régnait à l'entour.
+
+C'est que le Wapping ne s'éveille que passé minuit.
+
+Alors s'ouvrent des bouges sans nom, des théâtres qui ont un public de
+prostituées et de voleurs, des bals où les femmes viennent pieds nus,
+faute de souliers.
+
+Or, il n'était pas encore minuit.
+
+Et le Wapping ne donnait pas signe de vie.
+
+Le hanson s'arrêta.
+
+Wilton prit de nouveau l'Irlandaise dans ses bras et descendit.
+
+Il s'approcha d'un banc et l'y coucha tout de son long.
+
+--Elle sera fort bien là, dit-il. Et puis, quelque bonne âme charitable
+en prendra soin peut-être.
+
+--Une jolie femme trouve toujours un asile, ricana le cabman. C'est
+égal, nous volons joliment l'argent de mistress Fanoche.
+
+Et les deux bandits s'éloignèrent, laissant la malheureuse Irlandaise
+toujours en proie à son sommeil léthargique, en ce lointain quartier de
+Londres dans lequel, la nuit, un gentleman ou une femme honnête
+n'oserait pénétrer.
+
+On entendait encore dans l'éloignement le bruit des roues du hanson,
+lorsque minuit sonna à la chapelle Saint-Georges. Alors quelques lueurs
+tremblantes s'allumèrent çà et là aux fenêtres voisines. Le Wapping
+s'éveillait et l'Irlandaise dormait toujours.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+La nuit était froide, nous l'avons dit, et d'après les calculs de
+mistress Fanoche, les effets du narcotique absorbé par l'Irlandaise
+devaient se dissiper au bout de trois ou quatre heures.
+
+Déjà Jenny avait poussé un soupir, tandis que Wilton la prenait dans ses
+bras.
+
+Il n'y avait pas encore une heure que les deux misérables l'avaient
+déposée sur ce banc de Welleclose-square, qu'elle commença à s'agiter.
+
+Ses membres raidis par la léthargie, retrouvèrent peu à peu leur
+élasticité et leur souplesse; son sein se souleva, ses lèvres
+s'entrouvrirent et murmurèrent un nom:
+
+--_Ralph_!
+
+Le nom de son enfant n'est-il pas le premier mot que prononce une mère
+en s'éveillant?
+
+Car elle avait rêvé, la pauvre mère, tandis que les deux bandits
+agitaient la question de savoir s'ils l'enverraient s'endormir du
+dernier sommeil dans les flots noirs de la Tamise, ou s'ils lui feraient
+grâce de la vie.
+
+Et son rêve était plein de son fils.
+
+Elle le voyait grand et fort, marchant d'un pas assuré vers de hautes
+destinées, et jetant autour de lui comme une trace lumineuse.
+
+Et quand ses lèvres se furent agitées, ses yeux s'ouvrirent.
+
+Durant son sommeil, le Wapping s'était éveillé.
+
+La vie nocturne est partout à Londres, dans les palais de
+Belgrave-square, comme dans les antres de White-Chapel, dans
+Regent-street comme au Wapping.
+
+Le Wapping avait ouvert ses maisons de nuit.
+
+Les public-houses flamboyaient; les mendiants et les voleurs
+s'attroupaient à la porte, la musique sauvage du bal Windson sortait par
+bouffées des profondeurs d'une cave. Des ombres, plutôt que des
+créatures humaines, traversaient le square dans tous les sens.
+
+Car, à Londres, l'orgie elle-même est silencieuse, et le vice marche
+sans bruit.
+
+L'Irlandaise, ayant ouvert les yeux, crut que son rêve continuait et
+avait seulement changé d'aspect et de tableau; mais les âpres brises du
+brouillard, le vent frais qui lui fouettait le visage, l'eurent bientôt
+convaincue qu'elle ne dormait pas.
+
+Où était-elle?
+
+Elle appela son fils:
+
+--Ralph, mon enfant, où es-tu?
+
+Ralph ne répondit pas.
+
+Elle se leva, éperdue, jetant un regard égaré autour d'elle.
+
+Le square était sinistre; ses lumières, éparses çà et là comme des
+phares dispersés sur une mer orageuse, sinistres aussi.
+
+--Mon Dieu! mon enfant... où suis-je? dit-elle en prenant sa tête à deux
+mains.
+
+Elle fit quelques pas en avant, puis s'arrêta, comme si elle eût voulu
+rassembler ses souvenirs épars.
+
+Et soudain elle se rappela.
+
+Elle revit le parloir, les deux dames, les petites filles et la petite
+chambre où on les avait conduits, elle et son fils.
+
+Elle se souvint des terreurs de l'enfant, qui voulait s'en aller.
+
+Elle se souvint encore qu'un sommeil de plomb s'était emparé d'elle, et
+qu'elle n'avait pas eu le temps de se mettre au lit.
+
+Alors elle jeta un grand cri, un cri de désespoir suprême.
+
+On l'avait endormie pour lui voler son enfant.
+
+Où était-elle?
+
+Comment s'appelait cette place où on l'avait amenée?
+
+Quel était le nom de la rue dans laquelle était la maison de mistress
+Fanoche?
+
+Elle ne le savait pas!
+
+Cependant les mères ont des courages de lionne.
+
+--Je chercherai, dit-elle, je trouverai... je leur arracherai mon fils.
+
+Et elle se mit à courir droit devant elle d'abord.
+
+Elle crut que Welleclose-square était Soho-square, qu'elle avait aperçu
+en cheminant avec Shoking.
+
+Comment aurait-elle deviné qu'on l'avait transportée à près de quatre
+mille du square Saint-Gilles?
+
+Elle se mit donc à parcourir une à une les rues et les ruelles qui
+entourent Welleclose-square, tantôt jetant un cri de joie et croyant se
+reconnaître, tantôt s'arrêtant avec effroi, car la lueur d'espérance
+s'éteignait, et elle ne se retrouvait plus.
+
+Des hommes en haillons passaient auprès d'elle et quand la lueur d'un
+bec de gaz leur permettait de voir son beau visage, ils lui adressaient
+des propositions honteuses et lui disaient des mots obscènes.
+
+Jenny prenait la fuite et recommençait ses recherches, mais toujours
+elle revenait dans Welleclose-square.
+
+Un groupe de femmes avinées se querellaient à la porte d'un
+public-house.
+
+Jenny eut le courage de s'approcher d'elles et de leur dire:
+
+--Où est donc Saint-Gilles?
+
+Les unes se mirent à rire, les autres l'appelèrent milady. Aucune ne lui
+répondit.
+
+Mais une ignoble créature dont, les loques hideuses étaient couvertes
+d'une vieille fange, une de ces femmes qui n'ont plus rien d'humain,
+s'élança vers elle comme une furie:
+
+--Que viens-tu faire ici? dit-elle; est-ce que tu es du quartier? Non,
+tu viens parce qu'il y a un arrivage de matelots aux Saylors'-house, et
+qu'ils ont de l'argent... et tu veux nous prendre notre part. Va-t-en...
+va-t-en!...
+
+Et elle levait ses poings fermés sur elle.
+
+Jenny épouvantée voulut fuir.
+
+Mais la terrible femme la saisit par le bras et lui dit encore:
+
+--Qui cherches-tu ici, dis, qui cherches-tu? Ce n'est pas Williams au
+moins... car, vois-tu, Williams, c'est mon amant... et je ne veux pas
+qu'on y touche!...
+
+--Je cherche mon enfant! répondit d'une voix déchirante Jenny, qui
+essayait de se soustraire aux doigts crochus de cette femme.
+
+Les autres riaient et dansaient:
+
+--Elle est toujours jalouse, Betsy... ah! ah! ah!
+
+--Ayez pitié de moi, suppliait Jenny, je vous jure que je ne connais pas
+Williams dont vous parlez...
+
+--Tu mens! disait la femme avinée, tu cherches Williams, je le vois
+bien!
+
+--Qui parle de Williams? s'écria tout à coup une voix rauque et
+masculine.
+
+Et un homme s'avança dans le cercle de lumière douteuse au milieu duquel
+se passait cette scène.
+
+Cet homme était un matelot, mais un matelot ignoble et sale, aux épaules
+larges, aux jambes tordues, à la face rougeaude et perdue par la
+boisson, aux deux cotés de laquelle pendaient de longs cheveux d'un
+blond ardent.
+
+--C'est moi qui suis Williams! dit-il.
+
+Il aperçut Jenny et dit:
+
+--Quelle est cette femme? elle n'est pas du quartier... je ne la
+connais pas... Tiens, elle est belle!...
+
+--Ayez pitié de moi, disait Jenny en joignant les mains...
+défendez-moi...
+
+--Ah! tu la trouves belle! hurla l'ivrognesse... Eh bien! je vais lui
+arracher les yeux.
+
+Mais elle reçut un coup de poing du matelot en plein visage, et elle
+tomba dans le ruisseau en poussant un sourd grognement.
+
+--Ce Williams, cria une autre créature, quand il y a une jolie femme...
+elle est pour lui...
+
+Williams avait posé sous son bras le bras de Jenny et disait:
+
+--Viens avec moi... tu n'as rien à craindre, ma chère... On me connaît
+dans le Wapping... et quand une femme est à mon bras, il n'y a pas de
+danger qu'on y touche...
+
+--Au nom du ciel, disait Jenny, aidez-moi à retrouver mon fils.
+
+--Tu as donc un fils?
+
+--Oui. On me l'a pris... rendez-moi mon fils... et je vous bénirai...
+
+--Et tu m'aimeras? fit-il avec un ricanement de bête fauve.
+
+Elle ne comprit pas l'horrible sens de ces paroles et elle répondit:
+
+--Oh! oui... si vous me rendez mon fils, je vous aimerai!
+
+--Où est-il donc ton fils?
+
+--Conduisez-moi auprès de Saint-Gilles, je trouverai.
+
+--Saint-Gilles? fit-il. Mais c'est loin d'ici... bien loin...
+
+--Au nom du ciel, conduisez-moi...
+
+--Viens donc boire un coup, auparavant, dit-il.
+
+Elle voulut se dégager, mais il tenait son bras sous le sien et l'y
+serrait comme dans un étau.
+
+--Viens, répéta-t-il, je suis Williams et on ne m'a jamais résisté.
+
+Et il l'entraîna de force et malgré ses cris dans une ruelle noire au
+fond de laquelle brillait une lueur sinistre.
+
+La lueur du public-house du Cheval-Noir, le plus célèbre des repaires du
+Wapping.
+
+--Encore une qui aura aimé Williams, ricanèrent les horribles créatures
+en les regardant s'éloigner tous deux, tandis que celle qui voulait
+accaparer Williams, pour elle seule, se relevait toute sanglante et
+l'oeil poché du coup de poing.
+
+
+
+
+IX
+
+
+A l'angle sud-est de Welleclose-square est une ruelle qui n'a pas trois
+mètres de large.
+
+Vers le milieu est un théâtre.
+
+Mais un théâtre comme on n'en vit jamais peut-être, un théâtre où les
+premières loges se louent douze sous, et le parterre un penny.
+
+Le jeune premier est un nègre; on fume et on boit pendant le spectacle.
+
+Les prostituées qui se tiennent au balcon sont pieds nus; le parterre
+est composé de voleurs.
+
+Au bout de la ruelle est le _Cheval-Noir_.
+
+Public-house au rez-de-chaussée, bazar de la débauche à l'entresol, bal
+au premier étage et taverne dans les caves, cet établissement n'offre
+rien à désirer comme on voit.
+
+Le Saylors'-house, ou pension des matelots, est à deux pas.
+
+Quand ils sortent du Saylors'-house, ils entrent au Cheval-Noir.
+
+Quand ils ont bu, ils se querellent, et les querelles se vident dans la
+rue, à coups de couteau.
+
+La danseuse en guenilles a souvent du sang sur sa robe. C'est le
+vainqueur qui lui a pris amoureusement la taille.
+
+Un escalier de dix marches conduit au sous-sol.
+
+Là est la vraie taverne.
+
+Depuis minuit jusqu'au jour, cinquante personnes, hommes et femmes, si
+on peut donner ce nom à une population fangeuse, bestiale, avinée et
+couverte d'affreux oripeaux, cinquante personnes boivent, mangent, se
+querellent, rient et chantent.
+
+On entend claquer d'ignobles baisers sur des joues sales, on voit, à la
+lueur de quelques chandelles fumeuses éparses sur les tables, mousser la
+bière brune ou blonde dans des pots d'étain.
+
+Derrière un comptoir garni de victuailles, trône majestueusement
+mistress Brandy.
+
+C'est la femme du land-lord, c'est-à-dire du maître de l'établissement.
+
+Celui-ci est là-haut, au public-house, affublé d'un reste d'habit noir
+et d'une cravate qui fut blanche, il y a déjà bien des années.
+
+Mistress Brandy a un autre nom, mais on ne le sait plus, on l'a oublié.
+
+Brandy veut dire eau-de-vie en anglais, et c'est un surnom qu'on a
+donné à la femme du land-lord.
+
+C'est une forte et robuste commère, haute en couleur, qui a cinq pieds
+six pouces, des mains à couvrir une assiette, des pieds à servir de base
+à un monument.
+
+Elle a donné un seul soufflet dans sa vie, à un insolent qui lui
+manquait de respect.
+
+Ce soufflet a produit l'effet de la masse d'un boucher.
+
+Le malheureux est tombé sanglant et inanimé à la droite du comptoir.
+
+Pourvu qu'on paye, du reste, pourvu qu'on boive, mistress Brandy est
+tolérante.
+
+Si deux voleurs dévalisent un matelot, elle ferme les yeux: si deux
+matelots jouent du couteau et qu'il y ait mort d'homme, miss Brandy
+appelle John.
+
+John est un Écossais gigantesque qui lui sert de garçon et aide les deux
+servantes à presser la bière.
+
+John prend le mort dans ses bras, le porte tranquillement dans la rue et
+revient à sa besogne comme si de rien n'était.
+
+Le Cheval-Noir est un établissement tranquille, et jamais on n'a eu
+besoin d'y appeler les policemen.
+
+D'ailleurs, dans le Wapping, il n'y a pas de policemen. Les nobles lords
+qui siégent au Parlement, tout à côté de Westminster, ont pensé que le
+peuple se protège toujours suffisamment lui-même.
+
+Ce soir-là, toutes les tables étaient occupées dans la cave du
+Cheval-Noir.
+
+Mais celle qui était à la gauche du comptoir était la plus bruyante.
+
+On y fêtait la libération de Jack, dit l'_Oiseau-bleu_, un voleur
+célèbre qui était sorti le matin même de la prison de Midlesex, où il
+avait fait six mois de moulin.
+
+Jack disait en levant son verre:
+
+--Je bois au colonel gouverneur, qui est un brave homme et un parfait
+gentleman. Il m'a remis deux couronnes, un shilling, six pence, quand je
+suis sorti, et il m'a fait un beau discours en me recommandant d'être
+honnête homme à l'avenir.
+
+--Ce farceur de Jack, dit une femme qui avait passé sa main à l'entour
+de la taille du pick-pokett, il est capable d'avoir promis.
+
+--Certainement, ricana Jack, certainement, Votre Honneur, que je serai
+honnête homme... Dès ce soir, je vais chercher du travail.
+
+Et tous les voleurs et toutes les prostituées de rire à se tordre.
+
+Un des assistants haussa les épaules:
+
+--Voilà donc de quoi faire le fier, dit-il, parce que tu reviens du
+moulin. J'ai bien passé par la cage aux oiseaux, moi.
+
+--Quand on passe par là, c'est pour y retourner, dit Jack.
+
+Il faisait allusion au cimetière des suppliciés que le condamné
+traverse, à Newgate, en sortant de la cour d'assises.
+
+--Ils m'ont acquitté, dit le voleur. Braves gens, messieurs les jurés,
+excellentes gens, parfaits gentlemen, leurs Seigneuries! Et on continua
+à rire.
+
+A une autre table, des matelots se racontaient leurs campagnes.
+
+Un peu plus loin, une Irlandaise, qu'on appelait Jane la géante, faisait
+une scène de jalousie à son amant.
+
+Mistress Brandy, impassible, surveillait tout cela d'un oeil
+indifférent.
+
+Cependant, quelquefois, elle regardait avec une certaine curiosité un
+homme qui était assis tout près du comptoir et buvait seul, à petites
+gorgées, un verre de grog.
+
+C'était un homme de trente-sept à trente-huit ans peut-être, de taille
+moyenne, portant des favoris châtain clair, et dont le visage régulier
+contrastait avec les faces patibulaires qui l'entouraient.
+
+Était-ce un Écossais, un Anglais, un Irlandais ou un Français?
+
+Nul ne le savait.
+
+Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il venait au Cheval-Noir.
+Mais il ne parlait à personne, buvait, payait et s'en allait.
+
+Quelquefois même il tombait en une rêverie profonde. Une fois, on avait
+voulu le _tâter_, c'est-à-dire savoir ce qu'il était, d'où il venait...
+s'il était voleur ou matelot, condamné en rupture de ban ou bien
+étranger à toutes les professions interlopes du Wapping.
+
+Pour cela, on lui avait cherché querelle.
+
+Il n'avait perdu ni son flegme, ni son attitude indifférente et calme;
+mais en trois coups de poing il avait mis hors de combat trois
+adversaires.
+
+Depuis lors, on l'avait respecté.
+
+Du reste, il parlait un anglais très-pur et sans le moindre accent.
+
+Comme on ne savait pas son nom, on l'avait surnommé l'_homme gris_, à
+cause de son vieil habit gris, l'unique vêtement qu'on lui eût jamais
+vu.
+
+Un seul habitué du Cheval-Noir avait trouvé grâce devant cette
+indifférence parfaite.
+
+C'était un pauvre diable de mendiant, que tout le monde aimait pour sa
+philosophie, sa bonne humeur, et qui amusait fort les affreux garnements
+du Cheval-Noir par ses prétentions au _comme il faut_.
+
+On a reconnu, dans cette rapide esquisse, notre connaissance d'une
+heure, Barclay dit Shoking.
+
+Shoking, qu'on avait ainsi appelé parce qu'il trouvait toujours que ses
+compagnons d'orgie nocturne étaient _inconvenents_, Shoking, qui se
+vantait d'avoir des manières de gentleman et prétendait que si la
+fortune lui souriait un jour, il se montrerait à cheval à Hyde-park et
+irait prendre des glaces à Cremorn, tout comme un fils de pair, Shoking
+enfin, était le seul à qui l'homme gris eût quelquefois offert une pinte
+d'ale ou un verre de grog.
+
+Or, ce soir-là, les voleurs riaient, les matelots se querellaient, les
+filles chantaient, mistress Brandy regardait l'homme gris du coin de
+l'oeil, et celui-ci continuait à boire son verre de grog à petites
+gorgées, lorsque Shoking apparut en haut de l'escalier qui descendait
+dans la cave.
+
+--Voilà Shoking!
+
+--Vive Shoking!
+
+--Hurrah pour Shoking!
+
+Ce fut une avalanche de cris.
+
+L'homme gris releva la tête et salua Shoking de la main.
+
+--Bonjour, mes amis, bonjour, dit Shoking du ton protecteur d'un homme
+heureux.
+
+--Tiens! s'écria une femme, il a des souliers neufs.
+
+--Et un habit neuf, dit un voleur.
+
+--Il a une chemise... fit une autre prostituée.
+
+--Par saint Georges! murmura mistress Brandy, il a des bords à son
+chapeau.
+
+--J'ai fait fortune, dit Shoking. Mais rassurez-vous, j'ai laissé mon
+argent à la maison.
+
+--C'est dommage, dit Jack en riant.
+
+Shoking traversa la salle et vint s'asseoir à la table de l'homme gris.
+
+--Cette fois, dit-il, c'est moi qui paye.
+
+
+
+
+X
+
+
+L'homme gris se prit à sourire.
+
+--Mon ami, dit-il, je vois que vous avez de l'argent ce soir, et comme
+vous êtes un brave coeur, vous vous dites qu'il est convenable de payer
+à votre tour.
+
+--Ça, c'est vrai, dit Shoking.
+
+L'homme gris baissa la voix.
+
+--Dieu me garde de vous refuser, car je n'ai jamais voulu blesser
+personne, et je sais que tout bon Anglais a sa fierté. Payez donc, si
+tel est votre bon plaisir.
+
+Néanmoins, laissez-moi vous faire une question.
+
+--Laquelle? demanda Shoking en regardant l'homme gris avec étonnement.
+
+--Vous avez de l'argent?
+
+Shoking baissa la voix:
+
+--Chut! dit-il, ne me trahissez pas, j'ai gagné dix guinées ce soir.
+
+--Dix guinées!
+
+--Tout autant. J'en ai presque dépensé une pour me vêtir, et vous voyez
+si je le suis convenablement, hein? fit Shoking avec importance.
+
+--Un gentleman, dit l'homme gris.
+
+--N'est-ce pas?
+
+Et Shoking se mit à énumérer complaisamment le prix de ses acquisitions:
+
+--Habit, trois schillings, dit-il; chapeau, deux schillings; un
+pantalon, un schilling six pence; souliers, quatre schillings, mais ils
+sont neufs. Chemise et cravate, deux schillings.
+
+J'ai failli acheter un waterproof. Il fait froid, et un pardessus n'est
+pas de luxe en cette saison. Mais j'ai réfléchi.
+
+--Ah! fit l'homme gris.
+
+--Oui, dit Shoking. J'ai pensé qu'il valait mieux louer une chambre pour
+deux semaines dans Mil end Road, en face du workhouse, ce qui m'amusera
+fort, moi qui n'ai jamais pu y être admis que pour la nuit, et encore en
+promettant le travailler le lendemain trois ou quatre heures à faire de
+l'étoupe, car je ne suis pas assez fort pour casser des pierres.
+
+Il me reste donc neuf guinées. Je puis vivre un an sans rien faire.
+J'irai me promener dans Regent-street, demain soir, et je louerai une
+stalle au théâtre d'Hay-Markett.
+
+L'homme gris souriait toujours.
+
+--Mais à quoi donc avez-vous gagné ces dix guinées? dit-il.
+
+--Oh! c'est bien simple, dit Shoking.
+
+--Mais encore?
+
+--J'ai rendu service à un lord.
+
+--Comment cela?
+
+
+--Je me trouvais sur le _Penny-Boat_, qui remonte de Greenwich à
+Charing-Cross.
+
+--Bon.
+
+--Sur ce _Penny-Boat_, il y avait une fort jolie femme, ma foi! une
+Irlandaise, avec son petit garçon, et un lord qui la regardait, ah! mais
+qui la regardait...
+
+--Après? dit l'homme gris en fronçant légèrement le sourcil.
+
+--Le lord s'est approché de moi, et il m'a dit: Tu vas suivre cette
+femme, et, si tu me rapportes son adresse, ce soir, à mon hôtel, dans
+Chester-street, Belgrave-square, je te donnerai dix guinées.
+
+C'est ce que j'ai fait; et vous voyez, ajouta Shoking, qu'il n'est pas
+difficile de gagner beaucoup d'argent honnêtement.
+
+--Honnêtement? fit l'homme gris.
+
+--Dame!
+
+--Ah! vous croyez cela honnête ami, Shoking?
+
+Le mendiant se sentit rougir; et pour la première fois, il songea que
+peut-être il avait agi à la légère.
+
+Aussi éprouva-t-il le besoin d'excuser sur-le-champ sa conduite, et
+s'empressa-t-il de raconter dans tous ses détails la suite de son
+aventure.
+
+Il dit à l'homme gris comment il avait servi de guide à la pauvre mère
+et à son enfant perdus dans les rues de Londres, comment il les avait
+conduits dans Lawrence-street, puis chez mistress Fanoche, portant le
+petit sur son dos.
+
+Il n'oublia rien, pas même ce détail bizarre que la mère avait dit
+plusieurs fois qu'elle devait se trouver le lendemain à la messe de huit
+heures à Saint-Gilles, et présenter son fils au prêtre qui officierait.
+
+Quand il eut fini, l'homme gris qui l'avait écouté attentivement, lui
+dit:
+
+--Vous êtes une tête légère et un bon coeur, Shoking.
+
+--Pourquoi donc? demanda le mendiant.
+
+--Vous avez fait une bonne action en venant en aide à cette femme; mais
+vous avez fait un acte blâmable en allant indiquer à ce lord... Comment
+le nommez-vous?
+
+--Lord Palmure.
+
+--Bon! je vous disais donc que vous aviez eu tort d'aller lui dire où
+cette femme était descendue.
+
+--Mais...
+
+--Vous pensez bien, dit l'homme gris, qu'un lord qui tient à savoir
+l'adresse d'une pauvre femme du peuple, ne saurait avoir de bonnes
+intentions.
+
+Shoking tressaillit.
+
+--Vous avez raison, dit-il, j'ai eu tort...
+
+Puis, se frappant le front:
+
+--Si j'allais avertir l'Irlandaise, dit-il.
+
+L'homme pris n'eut pas le temps de répondre, car un grand tumulte se fit
+à l'entrée de la cave.
+
+Placés tout au bout de la salle souterraine, l'homme gris et Shoking
+étaient presque dans l'ombre, tandis que l'entrée de la cave était en
+pleine lumière.
+
+En haut de l'escalier, on venait de voir apparaître un homme et une
+femme.
+
+La femme se débattait et ne voulait pas entrer. Elle poussait des cris
+suppliants et disait d'une voix brisée:
+
+--Au nom du bon Dieu, laissez-moi!
+
+L'homme répondait d'une voix rauque:
+
+--Je suis Williams, timonier à bord du _Victorieux_, le plus brave
+navire de Sa Majesté la reine. Toutes les femmes sont folles de moi,
+toutes les femmes du Wapping m'ont aimé... et tu feras comme les autres.
+Marche!
+
+Et il la poussait rudement devant lui.
+
+--Hurrah pour Williams! criait la foule des buveurs.
+
+--Cette chipie! exclamèrent les femmes, ne pas vouloir de Williams! tu
+es folle, ma chère!
+
+--Williams, la mort des coeurs! dit une autre.
+
+--La terreur des jaloux! exclama un voleur.
+
+--Le beau Williams! ricanèrent quelques hommes.
+
+La femme se cramponnait à lui, embrassant ses genoux et répétant:
+
+--Grâce! grâce!
+
+Et la salle de rire et d'applaudir avec frénésie.
+
+--Ah! tu ne veux pas être madame Williams! hurlait le matelot; nous
+verrons bien.
+
+Et il jeta, par un suprême effort, l'Irlandaise,--car c'était elle,--au
+milieu de la taverne.
+
+Soudain, Shoking jeta un cri.
+
+Un cri que personne n'entendit, car l'attention générale était
+concentrée sur Williams et sa conquête.
+
+Personne, excepté l'homme gris.
+
+--_Elle_! dit Shoking.
+
+--Qui, _elle_! fit l'homme gris.
+
+--L'Irlandaise.
+
+--La mère de l'enfant?
+
+--Oui.
+
+--Comment peut-elle être ici?
+
+--Je ne sais pas. Mais c'est elle.
+
+L'homme gris se prit alors à regarder cette femme, et il tressaillit à
+la vue de cette beauté sans égale à laquelle l'épouvante donnait une
+expression céleste.
+
+On eût dit un ange tombé du ciel dans quelque coin de l'enfer.
+
+Elle était maintenant à genoux et jetait autour d'elle un regard
+suppliant et mouillé de larmes.
+
+--Mes bons messieurs, disait-elle, mes bonnes dames, mes amis, ayez
+pitié de moi... je ne suis pas ce que cet homme croit... je suis une
+pauvre mère qu'on a séparée de son fils... Délivrez-moi, mes amis,
+délivrez-moi de cet homme... il faut que je retrouve mon enfant...
+
+Et elle se tordait les mains: à la vue de ce désespoir, tous ces
+bandits, toutes ces prostituées riaient à pleine gorge et répétaient:
+
+--Hurrah pour Williams!
+
+Williams, lui, s'était posé en matamore au milieu de la salle:
+
+--Je suis Williams, disait-il, Williams, du _Victorieux_, et j'ai
+toujours été gâté par les femmes.
+
+En même temps, il avait jeté bas sa veste de matelot et montrait son
+torse herculéen et ses épaules trapues avec une orgueilleuse
+complaisance.
+
+--Je suis Williams, disait-il, et cette femme me plaît: qui donc osera
+me la disputer?
+
+Et il jeta un défi à toute la salle.
+
+Personne d'abord ne bougea.
+
+Williams avait tiré son couteau et le brandissait.
+
+--Elle est pourtant belle, cette femme, reprit-il avec ironie.
+
+Mais pour l'avoir, il faut jouer du couteau, mes agneaux. Et personne
+n'en veut.
+
+Le même silence accueillit cette nouvelle provocation.
+
+L'Irlandaise était toujours à genoux, suppliant tous ces misérables.
+
+--Ah! ah! ah! ricana Williams, vous voyez bien, ma chère, que personne
+ne veut de vous...
+
+Tu seras madame Williams, il le faut bien.
+
+Mais soudain, un homme se leva, traversa la salle comme un éclair, et
+vint se placer devant Williams.
+
+--Je te défends d'y toucher, dit-il.
+
+--Hurrah pour l'homme gris! hurlèrent alors les buveurs.
+
+C'était l'homme gris, en effet, l'interlocuteur de Shoking, qui venait
+de surgir devant l'Irlandaise comme un protecteur.
+
+Et l'Irlandaise tendit vers lui ses mains suppliantes.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le même effet dut se produire le jour où l'on vit sortir des rangs des
+Hébreux cet enfant du nom de David qui se présentait pour combattre le
+géant Goliath.
+
+Williams n'était pas un géant, mais il était si large d'épaules, si
+trapu, si solidement campé sur son torse énorme qu'il rappelait ces
+hercules forains qui soulèvent des poids à bras tendus ou portent des
+fardeaux à faire reculer un boeuf.
+
+Celui qui osait se dresser devant lui et accepter son défi était de
+taille ordinaire, mince, avec de petits pieds et de petites mains.
+
+Sous son pantalon de laine brune, sous son habit de gros drap gris fané,
+auquel il devait son surnom, on eût juré quelque fils de lord, tant il
+avait de noblesse et d'élégance aristocratique dans l'attitude, le
+visage et le maintien.
+
+Une femme lui cria:
+
+--N'y va pas, mon mignon, il ne fera de toi qu'une bouchée.
+
+--L'homme gris est fou! dit un des voleurs.
+
+Un autre, qui lui avait vu administrer ces trois coups de poing dont
+nous parlions tout à l'heure, répondit:
+
+--Laissez donc! on ne sait pas...
+
+Les matelots qui étaient nouvellement débarqués, regardaient l'homme
+gris avec commisération:
+
+--Le pauvre petit, disaient-ils, il ne connaît pas Williams, on le voit
+bien.
+
+Quant à Williams, il se mit à rire, mais d'un rire si franc, si
+insolent, que toute la salle fit comme lui.
+
+--Va-t'en, _mademoiselle_, dit-il à l'homme gris. Veux-tu que je te paye
+un verre de grog?... Non, n'est-ce pas? tu aimerais mieux des
+friandises?...
+
+Mais son regard rencontra celui de cet adversaire qu'il paraissait
+mépriser si fort, et comme de deux lames d'épée qui se heurtent jaillit
+soudain une étincelle, au choc de ce regard Williams tressaillit et
+recula d'un pas.
+
+Il cessa de rire et se mit instinctivement sur la défensive.
+
+L'homme gris se plaça alors entre l'Irlandaise et Williams:
+
+--Je te défends, répéta-t-il, de toucher à cette femme.
+
+--Hurrah pour l'homme gris! dirent quelques buveurs.
+
+La voix de cet homme était brève, cassante, métallique. Son oeil jetait
+des flammes.
+
+--Et moi je ne veux pas! dit Williams furieux.
+
+Et il leva son poing énorme.
+
+Son bras siffla dans l'air comme une masse et s'abattit sur l'homme
+gris.
+
+Mais d'un bond celui-ci se jeta en arrière, esquiva l'assommeur, et
+Williams, qui avait réuni toutes ses forces dans ce coup de poing,
+perdit un moment l'équilibre et chancela sur ses jambes.
+
+Ce fut rapide et foudroyant comme l'éclair.
+
+L'homme gris se baissa, bondit la tête en avant, et cette tête allant
+frapper le matelot en pleine poitrine, le renversa.
+
+Williams tomba comme un boeuf sous la massue.
+
+Certes, en ce moment, l'homme gris aurait pu profiter de sa victoire, et
+poser un pied vainqueur sur la poitrine de son adversaire; il aurait pu
+même tirer son couteau et le planter dans la gorge de Williams, sans que
+personne y trouvât à redire, tant les hommes à l'état de nature ont le
+sentiment et le respect de la force brutale.
+
+Mais l'homme ne profita point de sa victoire et attendit.
+
+Williams se releva en rugissant.
+
+Cette fois, il brandissait son couteau.
+
+L'homme gris n'avait pas ouvert le sien.
+
+Williams se rua sur lui.
+
+L'homme gris se jeta une seconde fois de côté, le saisit à bras le
+corps, l'enleva de terre comme une plume et le rejeta meurtri sur le
+sol, avant qu'il eût pu faire usage de son arme qui lui échappa des
+mains dans sa chute.
+
+Alors l'homme gris posa son pied sur le couteau et promena autour de lui
+un regard tranquille et fier.
+
+Ce regard rencontra celui du bon Shoking.
+
+Le mendiant, pâle et frémissant, s'était approché de l'Irlandaise, et
+l'Irlandaise le reconnaissant, avait poussé un cri de joie et s'était
+jetée à son cou.
+
+--Je te confie cette femme, lui dit l'homme gris, et que tout le monde
+le sache ici, je la prends sous ma protection.
+
+Alors éclatèrent de toute part, dans la salle, des applaudissements
+frénétiques, tandis que Williams se relevait péniblement.
+
+Mais soudain les applaudissements cessèrent; ceux qui hurlaient se
+turent, et Williams, qui allait se précipiter de nouveau sur son
+adversaire, s'arrêta en chemin.
+
+Un nouveau personnage apparaissait en ce moment en haut de ces marches
+humides et sales qui descendaient dans la taverne.
+
+Et, à la vue de ce personnage, il y eut comme un frémissement de
+respect, d'admiration et de honte à la fois parmi ces voleurs, ces
+prostituées et ces hommes grossiers qui, jusque-là, ne s'étaient
+inclinés que devant la force.
+
+Un jeune homme au long et pâle visage, aux cheveux blonds tombant en
+boucles sur ses épaules, un homme d'à peine trente ans, grand, mince,
+vêtu de noir, si frêle et si délicat en apparence qu'on eût dit une
+femme sous un vêtement masculin, un jeune homme descendit lentement
+l'escalier et dit d'une voix grave:
+
+--Mes frères, Dieu l'a dit, celui qui tue sera tué. Au lieu de se haïr,
+les hommes doivent s'aimer et s'entr'aider.
+
+Et Williams, le féroce matelot, tomba à genoux, et les filles perdues
+courbèrent la tête, les voleurs s'inclinèrent avec confusion, et la
+pauvre Irlandaise crut que Dieu envoyait un de ses anges pour la
+délivrer.
+
+Ce jeune homme à l'oeil bleu, au front inspiré, qui parlait d'amour et
+charité dans ce repaire, c'était un prêtre.
+
+Un prêtre catholique, un prêtre Irlandais, bien connu des matelots, car
+il avait été aumônier d'un vaisseau et n'avait point pâli ni devant la
+mitraille qui balayait le pont, ni devant la tempête, qui souvent avait
+menacé d'engloutir navire, matelots et passagers.
+
+Il était bien connu encore de toute cette misérable population du
+Wapping, qui l'avait vu, pendant le dernier choléra, porter partout des
+secours et des consolations, bien que ce ne fût pas sa paroisse et qu'il
+fût de celle de Saint-Gilles.
+
+On le nommait Samuel.
+
+Il marcha droit à Williams, qui s'était agenouillé humblement devant
+lui, et lui dit:
+
+--C'est pour toi que je suis venu ici.
+
+On m'a dit que tu maltraitais une femme, et comme tu n'es méchant que
+lorsque tu es pris de vin, j'ai pensé que ma présence te ramènerait à la
+raison.
+
+--Pardonnez-moi, vous qui êtes bon, murmura le matelot.
+
+Le prêtre regarda la pauvre femme que Shoking soutenait dans ses bras:
+
+--Qui êtes-vous? lui dit-il.
+
+--Oh! répondit-elle, prenez pitié de moi, sauvez-moi, monsieur...
+Rendez-moi mon enfant...
+
+--Votre enfant?
+
+--On m'a séparé de lui, dit-elle, on me l'a pris.
+
+--Ne craignez rien, ma chère, dit Shoking: votre enfant, je sais où il
+est, moi; ne vous ai-je pas conduite dans cette maison?... Oh! par
+Saint-Georges... croyez-moi, il faudra bien qu'on nous le rende!
+
+L'Irlandaise eut un cri de joie et répéta avec un accent qui tenait du
+délire:
+
+--Mon fils! ils me rendront mon fils!
+
+Et elle se mit à baiser les mains du prêtre.
+
+--Vous êtes Irlandaise, lui dit celui-ci, je le reconnais à votre
+accent.
+
+--Oui, répondit-elle.
+
+--Moi aussi, dit le prêtre. Dieu sauve l'Irlande, notre mère!
+
+Puis il regarda l'homme gris.
+
+--Et vous, dit-il, vous que je vois pour la première fois, vous qui avez
+protégé cette femme, qui donc êtes-vous?
+
+Alors cet homme, qui tout à l'heure avait promené autour de lui un oeil
+dominateur, cet homme devant qui tous ces autres hommes avaient tremblé,
+abaissa son front et son regard devant le regard calme et limpide de ce
+jeune homme que Dieu avait choisi pour son ministre...
+
+L'homme fait se courba devant l'homme si jeune et si frêle encore qu'on
+eût dit un enfant, et il répondit d'une voix humble et frémissante
+d'émotion:
+
+--Je serai votre esclave, si vous daignez me le permettre.
+
+Puis il fléchit un genou devant le jeune prêtre et lui baisa
+respectueusement la main.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Que se passa-t-il alors?
+
+C'est ce qu'il est difficile de raconter; mais, une heure après, la
+taverne était vide.
+
+Matelots, femmes perdues, voleurs s'étaient esquivés un à un comme s'ils
+eussent senti que leur présence n'était plus possible dans ce lieu
+sanctifié par le prêtre.
+
+Mistress Brandy elle-même faisait silence derrière son comptoir.
+
+L'abbé Samuel était toujours debout, regardant, à la pâle lueur des
+chandelles qui fumaient éparses sur les tables, le pâle et beau visage
+de l'Irlandaise que Shoking et l'homme gris soutenaient dans leurs bras,
+tant elle était brisée par l'horrible scène que nous racontions naguère.
+
+--Ainsi, disait le jeune prêtre, vous arrivez d'Irlande?
+
+--Oui, répondit-elle.
+
+--Avec votre enfant?
+
+--Un amour de petit garçon, murmura le brave Shoking.
+
+--Est-ce la misère qui vous a poussée, comme la plupart de nos frères
+d'Irlande, à quitter votre pays et à venir chercher fortune à Londres?
+
+--Non, dit-elle, j'obéis à un devoir sacré.
+
+Le prêtre tressaillit.
+
+--Je viens à Londres, reprit-elle d'une voix mourante, parce qu'il faut
+que je sois demain à la messe de huit heures, à Saint-Gilles.
+
+--Est-ce un voeu? fit le prêtre, qui tressaillit encore.
+
+Alors elle le regarda avec une étrange expression de confiance et
+d'abandon.
+
+--Oh! dit-elle, je sens bien que vous êtes un de ces hommes que Dieu a
+fait saints et à qui on peut tout révéler.
+
+--Parlez, dit le prêtre d'une voix grave.
+
+--Je suis une pauvre paysanne, reprit-elle, la fille d'un pêcheur de
+Drogheda, un petit port au nord de Dublin.
+
+Je ne sais rien sur la mission que mon époux mourant m'a confié, mais je
+tiendrai le serment que je lui ai fait.
+
+--Quel est ce serment?
+
+--Oh! dit-elle, pour que vous me compreniez, il faut que je vous dise
+mon histoire.
+
+Shoking et l'homme gris s'assirent sur un banc, le prêtre lui prit les
+deux mains, et alors, en ce bouge enfumé, devenu solitaire et
+silencieux, elle leur fit le récit suivant:
+
+--Notre cabane était au bord de la mer, au pied d'une falaise. Pendant
+les nuits d'orage, à la marée haute, le flot venait battre notre porte.
+
+Mon père était veuf, et j'étais son unique enfant.
+
+Il allait à la pêche, je raccommodais ses filets et nous avions bien de
+la peine à vivre.
+
+Quelquefois, mon père s'engageait pendant deux ou trois mois sur un
+grand bateau qui allait à Terre-Neuve à la pêche de la morue.
+
+Alors je restais seule, et chaque matin, en m'éveillant, je regardais au
+loin sur la mer, pour voir si la barque pontée qui l'avait emmené ne
+reparaissait pas à l'horizon.
+
+Une nuit d'hiver, une nuit de tempête, j'étais à genoux, priant Dieu
+pour les marins en détresse, car la mer mugissait avec furie et le vent
+faisait rage, une nuit, on frappa à la porte de notre cabane.
+
+J'étais seule depuis près de trois mois.
+
+Je crus que c'était mon père qui revenait et je courus ouvrir.
+
+Ce n'était pas mon père.
+
+Un étranger, un inconnu, le front entouré de bandelettes sanglantes,
+entra vivement en me disant:
+
+--Au nom de Dieu, au nom de l'Irlande notre mère, pour qui mon sang
+vient de couler, sauvez-moi, cachez-moi...
+
+Je ne le regardai même pas; je ne vis qu'une chose, c'est qu'il était
+blessé, mourant; je n'entendis qu'une parole, le nom sacré de notre
+patrie, l'Irlande, et je le fis entrer.
+
+Au lointain, à travers les mugissements de l'orage, on entendait
+retentir des coups de feu.
+
+Je ne savais rien de ce qui se passait hors de notre petit port;
+cependant je me souvins que des pêcheurs, la veille, avaient dit devant
+moi que les opprimés s'étaient levés contre les oppresseurs; que las de
+souffrir, les pauvres Irlandais se révoltaient contre les Anglais leurs
+tyrans; que plusieurs villages, dans le Nord, s'étaient insurgés; enfin
+qu'il était arrivé des troupes royales et des vaisseaux de Sa Majesté la
+reine pour réduire une fois encore la pauvre Irlande à la soumission et
+au silence.
+
+Je pris soin du blessé; je le fis coucher dans le lit de mon père, après
+lui avoir donné à boire, car il mourait de soif.
+
+Pendant toute la nuit, je demeurai à genoux, priant pour l'Irlande et
+tressaillant d'épouvante au moindre bruit; car il me semblait toujours
+que les habits rouges allaient venir, qu'ils s'empareraient de cet homme
+à qui j'avais donné un refuge, et qu'ils le tueraient sous mes yeux.
+
+Le jour vint.
+
+Je sortis furtivement alors de ma cabane et j'allai jusqu'au port.
+
+Là, j'appris les événements de la nuit.
+
+Il y avait eu une grande bataille entre les insurgés et les habits
+rouges.
+
+Après une lutte acharnée ceux-ci étaient demeurés vainqueurs.
+
+Les insurgés dispersés, écrasés, découragés, avaient fui vers les
+montagnes.
+
+Des soldats anglais avaient traversé la ville au petit jour en jurant
+comme des damnés et disant que, malgré la victoire, leur journée était
+perdue, puisqu'il n'avaient pu prendre le chef des révoltés.
+
+Je revins en toute hâte.
+
+Quelque chose me disait que ce chef qu'ils cherchaient, c'était lui.
+
+Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, il demeura caché
+dans notre pauvre maison.
+
+Je partageais avec lui mon pain noir et mes pommes de terre et nous
+faisions ensemble des voeux pour l'Irlande.
+
+Il était jeune, il était beau; il avait le regard de l'homme qui a
+l'habitude de commander aux autres.
+
+A ces mots, l'Irlandaise baissa la tête.
+
+--Comment ne l'aurai-je pas aimé? dit-elle. Un soir, il me prit les
+mains et me dit:
+
+--Jenny, tu es non-seulement mon ange sauveur, mais peut-être qu'un jour
+tu auras été sans le savoir la libératrice de l'Irlande.
+
+Mon père revint; il accueillit le pauvre proscrit, comme je l'avais
+accueilli moi-même.
+
+Un jour cet homme voulut nous quitter.
+
+--Je suis pauvre, nous dit-il, et vous avez bien de la peine à vivre. Je
+ne veux pas vous être à charge plus longtemps.
+
+Quand je vis qu'il allait partir, mon coeur se fendit.
+
+Je me jetai à ses genoux et je lui fis l'aveu de mon amour.
+
+Il me releva et me dit:
+
+--Moi aussi, je t'aime. Je t'aime depuis longtemps et je voudrais être
+un simple pêcheur à la seule fin de devenir ton époux.
+
+Mais tu ne sais pas qui je suis, mon enfant; tu ne sais pas que
+l'Angleterre m'a condamné à mort, qu'elle a mis ma tête à prix et que
+peut-être, le lendemain de notre union, il te faudrait porter des habits
+de deuil.
+
+--Eh bien! m'écriai-je, qu'importe que vous soyez proscrit! Tel qu'il
+est, j'accepte votre sort. Si vous mourez, je saurai mourir avec vous.
+
+Il me prit dans ses bras, son coeur battit sur le mien, nos lèvres
+s'unirent, et ce fut par une froide nuit d'hiver, où les étoiles
+brillaient au ciel, que le Dieu de l'Irlande nous fiança.
+
+Le lendemain, un vieux prêtre nous bénit.
+
+Alors mon époux se mit à travailler avec mon père de son rude état de
+pêcheur, et plusieurs mois s'écoulèrent.
+
+Les habits rouges étaient partis, et, comme disent les lords, l'Irlande,
+une fois encore, était tranquille.
+
+Je devins mère.
+
+Quand mon fils naquit, mon époux le prit dans ses bras et me dit:
+
+--Cet enfant sera peut-être un jour le sauveur de l'Irlande.
+
+Ce qu'il disait, je le croyais, comme si Dieu lui-même m'eût parlé.
+
+A cet endroit de son récit, l'Irlandaise étouffa un sanglot et essuya
+ses yeux plein de larmes.
+
+--Continuez, mon enfant, lui dit Samuel d'une voix grave.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+L'Irlandaise reprit:
+
+--Les cheveux de mon enfant commençaient à pousser.
+
+Ils étaient presque noirs, bien qu'à cet âge et dans notre pays, les
+enfants soient généralement blonds.
+
+Un jour, son père et moi, nous remarquâmes qu'au milieu de ses cheveux
+châtains croissait une mèche de cheveux roux.
+
+Mon époux jeta un cri de joie.
+
+--Oh! chère créature, me dit-il en m'embrassant, j'avais donc raison de
+te dire que tu serais peut-être un jour la libératrice de l'Irlande.
+
+Et comme je ne comprenais rien à ces paroles, il poursuivit:
+
+--Jenny, écoute bien ce que je vais te dire.
+
+Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre pêcheur, vivant obscur et
+heureux auprès de toi.
+
+Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu
+éternel.
+
+Je joignis les mains avec effroi.
+
+--Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-être encore besoin de moi.
+Alors je repartirai et je reprendrai cette épée que j'avais laissé
+tomber sur le dernier champ de bataille.
+
+Serai-je vainqueur?
+
+Me sera-t-il donné de délivrer enfin notre malheureuse patrie, ou bien
+cette tâche glorieuse est-elle réservée à notre enfant?
+
+Dieu seul le sait!
+
+Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand l'année 186...
+sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande.
+
+--Où irons-nous donc? demandai-je.
+
+--A Londres, chez tes maîtres et tes oppresseurs. Là, tu te présenteras
+le 27 octobre, à huit heures du matin, à l'église Saint-Gilles, tu feras
+approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le prêtre descendra de
+l'autel, tu lui diras: «Je vous amène celui que vous attendez.»
+
+--Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui répondis-je avec
+soumission.
+
+Plusieurs années s'écoulèrent; il était toujours auprès de nous, vivant
+comme un simple pêcheur, et bien qu'il fût mon époux, je n'avais jamais
+osé lui demander rien de son passé.
+
+Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions
+jamais vus, mon père et moi, vinrent heurter à la porte de notre
+chaumière.
+
+En les voyant, il eut un cri de joie:
+
+--Ah! dit-il, enfin je vous revois!
+
+Quels étaient ces hommes?
+
+Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant:
+
+--L'Irlande a besoin de nous.
+
+Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir.
+
+En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit:
+
+--Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le 27
+octobre 186...
+
+--Oui, lui répondis-je en pleurant.
+
+Quelques jours après, l'Irlande était en feu de nouveau.
+
+Les villages se révoltaient un à un, et les troupes royales étaient
+battues sur plusieurs points.
+
+Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et quand
+un soldat est tombé, elle le remplace; et quand les premiers et les
+seconds sont morts, les troisièmes arrivent; et quand l'Angleterre veut,
+m'a-t-on dit, elle couvre l'Océan de ses vaisseaux.
+
+L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a même pas de
+pain.
+
+Cependant elle résista longtemps encore; mais le pauvre Irlandais qui
+tombait n'était pas remplacé, et comme dans la lutte ils étaient un
+contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de
+l'Irlande.
+
+Qu'était-il devenu, _lui?_
+
+Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai à pied, sous le soleil et
+sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin.
+
+Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les
+cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout
+ce bruit, on me répondit:
+
+--C'est la sentence de mort, prononcée par la haute cour martiale, qu'on
+va mettre à exécution.
+
+Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux.
+
+Un homme du peuple me dit encore:
+
+--On va pendre les chefs de l'Insurrection.
+
+En ce montent, mon coeur se serra, mes tempes se mouillèrent, un
+horrible pressentiment m'assaillit.
+
+J'étais entraînée, portée par la foule, et j'avais bien de la peine à
+tenir mon fils au-dessus de ma tête pour qu'il ne fût pas étouffé.
+
+J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu.
+
+Je fus portée ainsi par ce flot humain jusque sur une grande place.
+
+C'était là que se dressaient la potence et la hideuse plate-forme.
+
+Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entraîna presque au
+pied de l'échafaud.
+
+Je voulus fermer les yeux; une force invincible et mystérieuse me
+contraignit à les garder ouverts, et je les levai vers la plate-forme,
+sur laquelle, en ce moment, montaient les condamnés.
+
+Soudain un nouveau cri m'échappa...
+
+Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon âme et ma vie
+s'envolaient avec ce cri.
+
+Le premier condamné qui venait de monter sur la plate-forme, c'était
+_lui._
+
+_Lui_, qui me vit, et me cria:
+
+«--Souviens-toi!»
+
+Que se passa-t-il alors?
+
+Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se fermèrent; et quand je les rouvris,
+la nuit s'était faite, la foule avait disparu; j'étais loin de cette
+place où _il_ était mort pour l'Irlande, et un homme que je ne
+connaissais pas portant mon fils endormi sur ses épaules, m'entraînait
+dans la campagne déserte.
+
+J'étais comme folle et je suivais cet homme sans chercher à savoir qui
+il était et où il m'emmenait.
+
+Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta mon
+visage et il me sembla reconnaître le chemin de mon village.
+
+Alors mon guide inconnu me dit:
+
+--A présent, tu n'as plus rien à craindre, femme. Les tyrans de
+l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre
+à mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient qui il
+est.
+
+Va-t-en et _souviens-toi_.
+
+Et il s'éloigna.
+
+Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait à celui qui
+venait de mourir pour l'Irlande!
+
+L'Irlandaise s'arrêta encore, et elle essuya les larmes qui inondaient
+son visage.
+
+Alors, se jetant aux pieds du jeune prêtre:
+
+--Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de
+celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre mère commune, venez à mon
+aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il
+faut que je sois à Saint-Gilles... car...
+
+L'abbé Samuel arrêta l'Irlandaise d'un geste:
+
+--Je suis le prêtre, dit-il, qui doit demain matin célébrer la messe à
+Saint-Gilles.
+
+--Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide.
+
+--Moi, dit-il, et je vous attendais.
+
+--Mon fils! exclama la pauvre mère, mon fils! où est mon fils?
+
+--Nous le retrouverons, répondit le prêtre.
+
+Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit:
+
+--Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas?
+
+Vous allez nous aider à retrouver cet enfant.
+
+--Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile.
+
+--Je suis prêt à vous suivre, fit l'homme gris d'un signe de tête.
+
+--Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver à
+tout prix, ajouta le prêtre, c'est celui que l'Irlande attend!
+
+Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage se
+montra en haut des marches de l'escalier, et, et à sa vue, le prêtre
+tressaillit et jeta un regard plein d'une mystérieuse inquiétude à ses
+compagnons.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ce nouveau venu n'avait pourtant rien d'effrayant à première vue.
+
+C'était un petit homme un peu obèse, tout à fait chauve, vêtu comme un
+gentleman parcimonieux, c'est-à-dire portant des habits usés, mais d'une
+bonne coupe et parfaitement brossés.
+
+Il avait un gros diamant au doigt et trois gros diamants à sa chemise.
+
+Le diamant est une valeur, et cela ne s'use pas.
+
+Ses joues rouges, son nez légèrement épaté, ses lèvres lippues, ses
+petits yeux gris n'avaient rien de féroce; on eût dit un bon bourgeois
+qui a fait sa fortune, ne demande plus rien aux affaires et caresse
+secrètement l'ambition de devenir quelque jour alderman, quelque chose
+comme membre du corps municipal de la cité de Londres.
+
+Cependant, cet homme qui n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa
+personne, ni dans son maintien, ni dans son costume, ne traversait pas
+une rue de Londres impunément. Un frisson parcourait tout le corps de
+ceux qui le voyaient passer, et souvent on entendait un Anglais dire à
+son voisin:
+
+--Dieu vous garde d'avoir jamais affaire à M. Thomas Elgin!
+
+Jadis l'usurier était un petit homme sale, vêtu d'une houppelande,
+portant des chaussons de lisière et un bonnet de nécromancien.
+
+La tradition voulait qu'il fût juif, logeât en un taudis sordide, et
+laissât pousser indéfiniment ses ongles.
+
+M. Thomas Elgin, comme on a pu le voir, n'était rien de tout cela.
+
+D'abord, il était habillé comme tout le monde, habitait une maison à
+deux étages dans Oxford-street, faisait ses courses en cab, déjeunait et
+dînait confortablement, et était non-seulement chrétien, mais encore
+membre du conseil de la paroisse.
+
+Ce qui n'empêchait pas M. Thomas Elgin d'être un usurier de la pire
+espèce, la terreur de la ville entière, agglomération ou cité,--ce qui
+justifiait ce singulier salut que s'adressaient souvent deux
+commerçants:
+
+--Portez-vous bien et Dieu vous garde de Thomas Elgin!
+
+Car il prêtait toujours, le digne homme; et ceux qui n'eussent pas
+trouvé un shilling partout ailleurs, trouvaient un sac de guinées chez
+lui.
+
+Il avait même coutume de dire:
+
+--Les gens qui prétendent qu'il y a des débiteurs insolvables sont des
+imbéciles! Avec moi, tout le monde finit par payer, et je n'ai jamais eu
+de non-valeurs.
+
+Le petit commerçant, le boutiquier gêné qui avait le malheur de
+s'adresser à Thomas Elgin, était un homme perdu par avance.
+
+Il avait beau payer, payer encore et toujours, il était à tout jamais
+l'homme-lige, l'esclave de Thomas Elgin.
+
+Tel était celui qui s'aventurait ainsi dans le _Black-horse_,
+c'est-à-dire dans la taverne du Cheval-Noir, et dont l'apparition avait
+fait tressaillir l'abbé Samuel.
+
+--Hé! hé! monsieur l'abbé, dit Thomas Elgin en s'avançant vers le
+prêtre, si l'on m'avait dit hier soir que je vous trouverais ici en
+semblable compagnie, je me serais mis à rire.
+
+--Monsieur, répondit le prêtre avec dignité, les gens de mon ministère
+vont partout où leur devoir les appelle.
+
+--Mille pardons, si je vous ai blessé, monsieur l'abbé, reprit Thomas
+Elgin d'un ton dégagé; je n'en avais pas l'intention, croyez-le bien. Et
+puis, ces choses-là ne me regardent pas... J'ai tort de m'en mêler...
+Pardonnez-moi... pardonnez-moi.
+
+A propos, je viens pour ma petite affaire... Je me suis présenté souvent
+à votre domicile, mais il paraît que les prêtres catholiques sont fort
+occupés, qu'on ne les trouve jamais...
+
+--Monsieur, dit l'abbé Samuel, ce que vous dites-là est vrai pour moi
+depuis une quinzaine de jours. J'ai passé deux semaines au chevet d'un
+mourant, ne le quittant que pour aller dire ma messe.
+
+--Ce qui fait que depuis quinze jours, vous n'êtes pas rentré chez vous.
+
+--En effet.
+
+--Vous avez tort, monsieur l'abbé, grand tort...
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que les gens de justice ont marché pendant ce temps-là, et
+quand ils marchent, ils vont vite... savez-vous?
+
+--Mais, monsieur...
+
+M. Thomas Elgin était sans doute fatigué, car il s'assit, tandis que le
+prêtre demeurait debout devant lui.
+
+--Voyons, il faut être juste, reprit-il. Vous êtes venu m'emprunter cent
+livres pour les besoins de votre église, il y a près d'un an. Il y a un
+mois que votre lettre de change est échue...
+
+--Monsieur, dit le jeune prêtre, je vous ai écrit pour vous demander un
+délai de deux mois.
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Je vous jure que dans deux mois vous serez payé. J'ai donné l'ordre de
+vendre en Irlande le peu de terre qui me reste, et cette vente aura lieu
+au premier jour.
+
+--Ta, ta, ta! fit M. Thomas Elgin, les terres d'Irlande, je connais ça!
+on ne trouve pas d'acquéreurs; et si on en trouve, ils n'ont pas
+d'argent. Je vous engage bien à vous retourner d'un autre côté, mon cher
+monsieur l'abbé.
+
+--Que vous importe, pourvu que vous soyez payé?
+
+--Oh! c'est vrai, dit M. Thomas Elgin, c'est votre affaire et non la
+mienne.
+
+Et il se leva et fit un pas de retraite.
+
+Un rayon de joie passa dans les yeux de l'abbé Samuel; il crut que le
+tigre s'était laissé adoucir.
+
+--Ainsi, dit-il, vous m'accordez le sursis de deux mois?
+
+--Qui a dit cela? fit l'usurier d'un ton moqueur.
+
+--Mais, monsieur, je vous jure que vous serez payé...
+
+--Je le souhaite pour vous, monsieur l'abbé.
+
+--Ainsi... vous me refusez?...
+
+--Moi! je ne refuse rien et n'accorde pas davantage... Voyez votre
+solicitor. Peut-être trouvera-t-il un moyen d'allonger la procédure...
+
+--Je n'ai pas de solicitor, dit le prêtre. Je suis trop pauvre pour
+aller voir les gens de justice.
+
+--Alors, tant pis pour vous, monsieur l'abbé. C'est votre affaire et non
+la mienne... Bonsoir!
+
+Et cet homme s'en alla.
+
+L'abbé Samuel courut après lui:
+
+--Monsieur, disait-il, au nom du ciel... je vous en prie, accordez-moi
+un délai...
+
+Thomas Elgin montait tranquillement les marches de l'escalier.
+
+Le prêtre le suivait toujours.
+
+Shoking et l'homme gris, donnant le bras à l'Irlandaise, montaient
+derrière lui.
+
+Ils arrivèrent ainsi dans le public-house.
+
+Alors ils s'aperçurent que la nuit était passée et que le jour était
+venu.
+
+Le brouillard qui estompait les toits voisins était rouge et
+transparent, preuve que le soleil se levait.
+
+Le prêtre demandait toujours un délai, et M. Thomas Elgin marchait
+toujours devant.
+
+Ce qui fit que l'usurier et son débiteur se trouvèrent tout à coup hors
+du public-house.
+
+Alors le prêtre aperçut un cab à la porte.
+
+En même temps deux hommes de mauvaise mine en sortirent et Thomas Elgin
+dit en ricanant:
+
+--Je crains bien que vous ne disiez pas votre messe aujourd'hui,
+monsieur l'abbé.
+
+Les deux hommes s'approchèrent du prêtre stupéfait et lui mirent
+insolemment la main sur l'épaule.
+
+--Conduisez monsieur à White-Cross, dit Thomas Elgin, la procédure est
+en règle.
+
+White-Cross est la prison pour dettes de la cité.
+
+Alors l'abbé Samuel jeta un regard rempli de désespoir à Shoking et à
+l'homme gris et leur dit:
+
+--Au nom du ciel, mes amis, retrouvez l'enfant!
+
+--Je vous le jure, répondit l'homme gris.
+
+--Ah! misérable! dit Shoking en montrant le poing à l'usurier.
+
+Thomas Elgin haussa les épaules et s'éloigna tandis que les deux hommes
+forçaient l'abbé Samuel à monter dans le cab.
+
+L'Irlandaise était tombée à genoux et priait.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XV
+
+
+Le prêtre parti sous la conduite des deux agents chargés de le conduire
+à White-Cross, l'Irlandaise était demeurée avec l'homme gris et le bon
+Shoking.
+
+Elle avait prié et elle pleurait, la pauvre femme à qui on promettait de
+lui rendre son enfant.
+
+Shoking dit:
+
+--Il n'y a pas de temps à perdre, il faut retourner dans Dudley-street
+et reprendre l'enfant.
+
+--Sans doute, répondit l'homme gris; mais il ne faut pas compromettre
+par trop de précipitation le succès de l'entreprise. Montons d'abord
+dans un cab.
+
+--Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent.
+
+Il fit sonner ses guinées avec une certaine complaisance.
+
+Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit:
+
+--Venez, ma chère; dans une heure vous verrez votre fils.
+
+--Oh! si vous alliez me tromper! s'écria la pauvre mère.
+
+--Non, non, dit Shoking, vous verrez...
+
+A Paris on ne trouve les voitures de place qu'à des stations
+déterminées, et pour en rencontrer sur la voie publique, il ne faut pas
+être dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est tout
+différent.
+
+Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route de
+Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans
+rencontrer un cab.
+
+L'homme gris et Shoking ramenèrent donc l'Irlandaise dans
+Welleclose-square et trouvèrent une voiture à quatre places à la porte
+de ce même public-house où Betsy la mendiante avait reçu un si joli
+coup de poing du matelot Williams.
+
+L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit à côté d'elle, tandis
+que Shoking, placé au rebours, leur faisait vis-à-vis.
+
+--Dudley-street, cria ce dernier au cabman.
+
+Le cab partit.
+
+Alors l'homme gris dit à Shoking:
+
+--Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a séparé
+cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-être
+parviendrai-je à comprendre.
+
+Et il se mit à questionner l'Irlandaise.
+
+Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking lui-même.
+
+Elle avait rencontré sur le _Penny-Boat_ mistress Fanoche, qui avait
+fait mille caresses à son fils; puis elle l'avait retrouvée au moment où
+elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par accepter
+l'hospitalité qu'on lui offrait.
+
+Tout ce qu'elle savait, c'est que, à peine avait-elle mis son fils au
+lit, un étourdissement l'avait prise, suivi d'un impérieux besoin de
+dormir.
+
+Après, elle ne se souvenait plus de rien.
+
+--Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris.
+
+L'Irlandaise obéit.
+
+--Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a été si
+profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans
+que vous vous soyiez éveillée.
+
+Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous séparer de votre enfant.
+
+Pourquoi? je l'ignore à présent, mais nous le saurons.
+
+--Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais
+cette femme comme si c'était un homme, tant je suis furieux contre elle.
+
+--Tranquillisez-vous, ma chère, reprit l'homme gris s'adressant toujours
+à l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a volé votre enfant, ce
+n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de
+Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres.
+Peut-être cette femme veut-elle adopter votre fils.
+
+--Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension.
+
+--Ah!
+
+--J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y en a
+une qui a dit à mon fils: «Si tu restes ici, tu seras battu!»
+
+--Ah! elle lui a dit cela?
+
+--Oui.
+
+L'homme gris tomba en une rêverie profonde, et l'Irlandaise continua à
+verser des larmes silencieuses.
+
+Le cab roulait rapidement.
+
+Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de trois
+quarts d'heure, après avoir traversé Leicester-square, il atteignait le
+quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus
+noire, la plus étroite et la plus triste, Lawrence-street.
+
+L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cabman.
+
+--Arrêtez-vous là, dit-il.
+
+On était alors à l'entrée de Dudley-street.
+
+Puis, le cab arrêté, l'homme gris dit à Shoking:
+
+--Quel est le numéro de la maison?
+
+--35, répondit Shoking, qui avait pris ce numéro en note pour lord
+Palmure.
+
+--C'est bien! Attendez-moi.
+
+--Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici? Pourquoi
+ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas à moi à réclamer mon
+fils?
+
+--Mon enfant, répondit l'homme gris, qui exerçait déjà une mystérieuse
+autorité sur l'Irlandaise, écoutez-moi bien...
+
+--Parlez, dit-elle avec égarement.
+
+--Ici quiconque a de l'argent est le maître, quiconque n'en a pas subit
+la loi du premier.
+
+--C'est partout comme ça, dit Shoking, qui frappa sur son gilet et par
+conséquent sur ses guinées.
+
+L'homme gris continua:
+
+--Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour le
+ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut
+rien pour ceux qui n'ont pas d'argent.
+
+--Mais j'en ai, moi, dit Shoking.
+
+--Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave garçon et un
+imbécile.
+
+Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter
+l'entrée de la rue.
+
+Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au numéro 35, passa
+et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux.
+
+--Pauvre femme! pensa-t-il en songeant à l'Irlandaise, comme son coeur
+doit battre d'impatience!
+
+Et au lieu de sonner à la porte de la maison, il passa outre.
+
+Presque en face il y avait un public-house.
+
+L'homme gris y entra.
+
+Il demanda un verre de brandy et dit à la fille qui le servit:
+
+--Connaissez-vous mistress Fanoche?
+
+--Oui, répondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie souvent
+chercher un pot de bière, ici.
+
+--Où demeure-t-elle?
+
+--Là... au numéro 35, cette jolie maison, vous voyez?
+
+--Oui.
+
+L'homme gris prit un air naïf et bonhomme:
+
+--Si je vous demande ça, fit-il, c'est parce que j'ai une petite fille
+que je voudrais mettre en pension.
+
+La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui était
+gravement assis devant le poêle.
+
+Celui-ci se leva, vint à l'homme gris et le regarda attentivement.
+
+--Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il.
+
+--Je le crois bien, fit l'homme gris.
+
+--Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez mistress
+Fanoche.
+
+--C'est pourtant une maîtresse de pension.
+
+--Non, c'est une _nourrisseuse d'enfants_.
+
+Ce mot fut pour l'homme gris une révélation tout entière sans doute.
+
+--Bon! murmura-t-il, je comprends!
+
+Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house.
+
+Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas à la porte
+de mistress Fanoche.
+
+--Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres
+renseignements par hasard.
+
+Et il se mit à examiner les passants.
+
+Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de
+l'air d'un homme qui cherche aventure.
+
+C'était un grand gaillard, très-brun de visage, bien qu'il eût les
+cheveux roux, et aussi mal vêtu que possible, quoiqu'il fût aisé de voir
+que c'était un ouvrier et non un mendiant.
+
+L'homme gris le regarda.
+
+Surpris de cet examen, cet homme s'arrêta.
+
+Alors l'homme gris éleva sa main gauche jusqu'à son front et fit le
+signe de la croix avec le pouce.
+
+C'était sans doute un signe de mystérieuse reconnaissance, car l'homme
+vint droit à lui, répéta le signe et lui dit:
+
+--Frère, que veux-tu?
+
+Alors l'homme gris répéta avec le pouce de la main droite le signe de la
+croix qu'il avait fait avec celui de la gauche.
+
+Et le passant s'inclina et dit encore:
+
+--Maître, tu peux parler. J'obéirai.
+
+Le premier signe de croix voulait dire: «Nous sommés égaux devant un
+même secret.»
+
+Le second signe signifiait: «Dans toute association mystérieuse, il y a
+des hommes qui obéissent et d'autres qui commandent. Je suis de
+ceux-ci.»
+
+--Que faut-il faire? demanda le passant.
+
+--Me suivre, répondit l'homme gris.
+
+Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab où Shoking avait bien
+de la peine à retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son fils
+avec des cris et des larmes.
+
+Le passant le suivit sans mot dire.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+L'homme gris s'approcha du cab.
+
+--Comment! lui dit Shoking qui l'avait vu passer sans entrer devant le
+numéro 35, vous n'avez donc pas trouvé?
+
+Au lieu de répondre à Shoking, l'homme gris s'adressa à l'Irlandaise.
+
+--Ma bonne, lui dit-il, je ne vous demande pas si vous aimiez votre fils
+et si vous donneriez en ce moment tout votre sang pour l'avoir.
+
+--Oh! mon sang et ma vie! dit-elle.
+
+--Eh bien! reprit l'homme gris avec un accent si solennel que la pauvre
+mère en tressaillit, écoutez-moi bien, écoutez-moi sérieusement, avec
+calme, si vous voulez revoir votre fils.
+
+Ses larmes s'arrêtèrent subitement, elle attacha son regard sur le
+visage de l'homme gris et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres.
+
+Celui-ci reprit:
+
+--La femme chez qui vous avez été est une nourrisseuse d'enfants, ou
+plutôt une voleuse. Elle a voulu vous voler votre fils, non pour lui
+faire du mal, oh! rassurez-vous, mais pour le vendre à quelque famille à
+la recherche d'un héritier.
+
+L'Irlandaise voulut parler. L'homme gris l'arrêta d'un geste.
+
+--Écoutez encore, dit-il. Votre fils ne court donc aucun danger, et il
+est certain que ceux qui l'ont en leur pouvoir sont bien tranquilles,
+et qu'ils ne s'attendent pas à vous revoir.
+
+Or, si vous vous présentez avec nous, ils cacheront l'enfant, et en
+vertu du droit anglais qui fait le domicile inviolable, ils appelleront
+les policemen qui vous mettront à la porte et vous ne verrez pas votre
+fils.
+
+--Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains avec terreur.
+
+L'homme gris continua:
+
+--Je sais bien que vous vous adresserez à un magistrat de police, et que
+celui-ci ordonnera une enquête. Mais combien de temps durera-t-elle? A
+Londres, la justice ne va pas vite.
+
+L'Irlandaise se tordait les mains.
+
+--Il faut donc, si vous voulez revoir votre fils tout de suite...
+
+--Si je le veux!
+
+--Il faut que vous m'obéissiez, mais aveuglément, et que, ce que je vous
+demanderai, vous le fassiez.
+
+--Oui, dit-elle, je vous obéirai, je vous le jure; dites, que faut-il
+faire?
+
+--Il faut rester là, dans cette voiture.
+
+--Seule?
+
+--Avec Shoking d'abord; il est possible que je me mette à une fenêtre
+de cette maison.
+
+--Eh bien? fit Shoking.
+
+--Alors, lui dit l'homme gris, tu viendras. Mais il faut que cette femme
+demeure là.
+
+--C'est bien, dit Shoking, qui comprenait qu'il avait affaire à un homme
+aussi sage et aussi prudent qu'il était brave et fort.
+
+Puis avisant le passant dont, avec un signe de croix, l'homme gris
+s'était fait un esclave:
+
+--Prenez garde! dit-il, on nous écoute.
+
+L'homme gris se prit à sourire:
+
+--Il est avec nous, fit-il. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Si je t'appelle, tu viendras.
+
+--Oui.
+
+--Oh! dit l'Irlandaise en lui prenant la main, rendez-moi mon fils, et
+je vous bénirai!
+
+L'homme gris fit signe à son compagnon, et tous deux s'éloignèrent du
+cab et se dirigèrent vers la maison de mistress Fanoche.
+
+Le premier avait boutonné son habit jusqu'au menton, posé son chapeau
+sur le côté gauche de la tête, et le passant l'avait imité.
+
+A Londres, comme à Paris, comme partout, il y a deux polices.
+
+Une police municipale, en uniforme, les policemen;
+
+Une police secrète que les criminels et les voleurs ne reconnaissent pas
+toujours à première vue, car ses agents empruntent tous les
+déguisements.
+
+Selon le quartier, l'agent déguisé est gentleman ou _rough_,
+c'est-à-dire homme de la basse classe.
+
+En boutonnant son habit, en posant son chapeau d'un air cynique, l'homme
+gris se donnait aussitôt la tournure d'un homme de police.
+
+La mauvaise mine de celui qui l'accompagnait complétait l'illusion.
+
+L'homme gris sonna.
+
+Pendant quelques minutes la porte demeura close; puis enfin, des pas
+retentirent à l'intérieur, et la serrure grinça.
+
+Mais la porte ne s'ouvrit pas.
+
+Seul, un petit guichet grillé laissa voir un long nez armé de bésicles.
+
+--Qui est là et que veut-on? demanda une voix rogue.
+
+--Mistress Fanoche? dit l'homme gris.
+
+--C'est ici, mais elle n'y est pas.
+
+--Ça ne fait rien, ouvrez...
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Ouvrez! répéta l'homme gris.
+
+Son accent était impérieux. La vieille dame osseuse, car c'était elle,
+hésita un moment. Mais enfin, elle ouvrit, car elle crut tout d'abord
+que c'était pour _affaires_ que cet homme se présentait.
+
+La porte ouverte, l'homme gris se glissa à la hâte dans la maison et son
+compagnon le suivit.
+
+A la vue de ce dernier et de ses haillons, la vieille dame eut peur.
+
+Elle jeta un cri.
+
+Mais l'homme gris referma aussitôt la porte et lui dit:
+
+--Prenez garde de faire du bruit, il pourrait vous arriver malheur.
+
+--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-elle avec effroi.
+
+La porte du parloir était entr'ouverte, l'homme gris la poussa tout à
+fait.
+
+Il aperçut les quatre petites filles assises autour d'un métier à broder
+et travaillant avec ardeur, ces pauvres petits anges, car le terrible
+fouet de la vieille dame était en évidence sur la cheminée.
+
+A la vue de ces deux hommes, les enfants témoignèrent plus de curiosité
+que de frayeur, et les regardèrent attentivement.
+
+Alors l'homme gris se tourna vers la vieille dame:
+
+--Vous n'êtes pas mistress Fanoche? dit-il.
+
+--Non.
+
+--Où est-elle?
+
+--En voyage.
+
+--Ah! et l'Irlandaise Jenny, où est-elle?
+
+A ce nom, la vieille dame tressaillit.
+
+--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.
+
+--Madame, reprit l'homme gris, hier, à l'entrée de la nuit, un homme,
+une femme et un enfant sont venus ici.
+
+--Vous vous trompez, dit la vieille dame.
+
+--L'homme s'en est allé, mais la femme et l'enfant sont restés.
+
+La dame aux bésicles demeura impassible.
+
+--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.
+
+Et elle jeta un regard terrible aux petites filles, comme pour leur
+intimer la discrétion.
+
+Mais l'homme gris surprit ce regard.
+
+Trois des petites filles avaient baissé la tête, mais la plus âgée,
+celle qui la veille avait parlé au petit Irlandais tout bas, regarda
+l'homme gris avec assurance.
+
+Celui-ci s'approcha d'elle et lui dit:
+
+--N'est-ce pas, mon enfant, qu'il est venu ici un homme, et avec lui une
+jeune dame et un petit garçon?
+
+--Oui, monsieur, répondit courageusement la petite fille.
+
+--Oh! la vilaine menteuse! s'écria la vieille dame, prise d'une fureur
+subite.
+
+Et elle saisit son fouet et le leva sur l'enfant.
+
+Mais le bras levé ne retomba point.
+
+Le poignet de fer de l'homme gris l'avait saisi au passage, et
+l'étreinte fut si rude que la vieille dame jeta un cri de douleur et
+laissa échapper son instrument de supplice.
+
+Et la tenant à distance, l'homme gris dit encore à la petite fille:
+
+--Parlez, mon enfant. Ils sont donc venus ici?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ils ont soupé?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et puis?
+
+--On les a menés coucher là.
+
+Et elle indiquait la porte qui se trouvait au fond du parloir.
+
+L'homme gris fit un signe à son compagnon, qui alla ouvrir cette porte.
+
+La chambre était vide.
+
+--Où sont-ils donc maintenant?
+
+--Je ne sais pas, monsieur.
+
+--Vous ne les avez pas vus ce matin?
+
+--Non.
+
+--La dame, peut-être, mais le petit garçon?
+
+--Lui non plus.
+
+--Et mistress Fanoche, où est-elle?
+
+--Je ne sais pas, monsieur.
+
+--Petite misérable! disait la vieille dame, en proie à une terreur
+furieuse, je te ferai mourir sous le fouet.
+
+--Vous, dit l'homme gris, prenez garde que je ne vous étrangle.
+
+Et il la jeta sur un fauteuil, ajoutant:
+
+--Si vous avez le malheur de crier, ce sera fait!
+
+Puis il ouvrit une des fenêtres du parloir et se pencha en dehors.
+
+C'était le signal convenu avec Shoking.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Deux minutes après, Shoking arrivait, et, sur un signe de l'homme gris,
+l'homme en haillon allait lui ouvrir la porte.
+
+La vieille dame, renversée dans le fauteuil où l'avait jetée l'homme
+gris, avait cru devoir fermer les yeux et entrer en syncope.
+
+Quant aux petites filles, elles riaient.
+
+Shoking, en entrant, chercha des yeux le petit garçon et ne le vit pas.
+
+L'homme gris lui dit:
+
+--J'ai peur qu'on ait déniché l'oiseau.
+
+Et s'adressant à la plus âgée des petites filles:
+
+--Vrai, mon enfant, dit-il, vous n'avez pas vu le petit garçon ce matin?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Ni mistress Fanoche?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Mais vous reconnaissez bien ce monsieur? ajouta-t-il en désignant
+Shoking.
+
+--Oh! oui.
+
+La vieille dame était prise de convulsions et se livrait à des sauts de
+carpe dans son fauteuil.
+
+--Madame, lui dit l'homme gris, je vais vous laisser ici sous la garde
+de cet homme, et je lui ordonne de vous étrangler si vous criez ou si
+vous essayez de fuir.
+
+Quant à vous, mes enfants, dit-il encore en se tournant vers les petites
+filles, si vous êtes bien sages, je vous promets que nous vous
+protégerons contre cette vilaine femme et que vous ne serez plus
+battues.
+
+Puis il fit un signe à Shoking qui sortit avec lui du parloir, tandis
+que l'homme en guenilles s'installait auprès de la vieille dame, prêt à
+la saisir à la gorge si elle cherchait à s'échapper pour appeler au
+secours.
+
+Shoking et l'homme gris se prirent alors à fouiller la maison dans tous
+les sens.
+
+Ils descendirent dans le sous-sol, visitèrent la cave, parcoururent le
+rez-de-chaussée et les deux étages et ne trouvèrent rien.
+
+La servante, mistress Fanoche et l'enfant avaient disparu.
+
+Alors tous deux se regardèrent muets, consternés, la sueur au front.
+
+Derrière la maison, il y avait un petit jardin, et ce jardin avait une
+porte qui donnait sur une ruelle.
+
+L'homme gris cru avoir trouvé la clef du mystère.
+
+--C'est par là sans doute qu'elle est partie, emmenant l'enfant, dit-il
+à Shoking.
+
+Ils revinrent au parloir.
+
+La vieille dame avait rouvert les yeux, mais elle se tenait tranquille
+sous la surveillance de son gardien.
+
+De temps en temps elle jetait un regard furibond aux petites filles
+toutes tremblantes, puis elle levait les mains au plafond, semblant
+prendre le ciel à témoin de cette violation flagrante de son domicile.
+
+L'homme gris dit aux petites filles:
+
+--Mes enfants, allez-vous-en jouer dans le jardin, vous avez vacance
+pour ce matin.
+
+Du moment où la vieille dame tremblait devant cet inconnu, c'est qu'il
+était le maître.
+
+Les pauvres petites ne se le firent pas répéter: elles sortirent du
+parloir et, quelques secondes après, on entendait retentir le petit
+jardin de leurs ébats.
+
+Alors l'homme gris ferma les portes et revint à la vieille dame
+anéantie.
+
+--Ma chère, lui dit-il, avez-vous entendu parler de _Mil-Banck_ ou de
+_Newgate_? Ce sont de belles prisons où on met les criminels. Et tout me
+porte à croire que vous allez bientôt faire connaissance avec l'une ou
+l'autre.
+
+--Faites de moi ce que vous voudrez, répondit-elle d'une voix mourante.
+Mais je prends le ciel à témoin...
+
+--Nous avons un cab à la porte, poursuivit l'homme gris; nous allons
+vous porter dedans et vous conduire chez le magistrat de police, si vous
+ne nous dites pas où est le petit Irlandais.
+
+--Je ne sais pas, répondit-elle.
+
+--Vous le savez!
+
+--Tuez-moi si bon vous semble, dit-elle, mais je ne parlerai pas... je
+ne sais rien...
+
+--Si nous l'étranglions? dit Shoking.
+
+--Soit, fit l'homme gris qui pensa que cette menace aurait plus d'action
+que le nom du magistrat de police.
+
+Shoking prit sa cravate et la passa au cou de la vieille dame.
+
+Elle jeta un cri sourd; mais elle avait une énergie surprenante, cette
+vieille, et elle répéta:
+
+--Tuez-moi, si vous voulez. Je ne dirai rien.
+
+Shoking fit un noeud à la cravate.
+
+--Serre, dit l'homme gris.
+
+La vieille dame jeta un nouveau cri, plus sourd, plus étouffé que le
+premier.
+
+Mais tout à coup la sonnette de la porte intérieure retentit violemment.
+
+Et la main de Shoking, qui déjà faisait autour du cou de la vieille dame
+l'office d'une manivelle, s'arrêta.
+
+L'homme gris et les deux compagnons se regardèrent.
+
+En même temps la vieille dame fit un effort suprême et se dégagea en
+criant:
+
+--A moi! au secours!
+
+Shoking se jeta sur elle et la saisit à la gorge.
+
+Un nouveau coup de sonnette se fit entendre.
+
+Alors l'homme gris courut à la fenêtre et à travers les stores qui
+étaient baissés, il regarda dans la rue.
+
+Un coupé de maître était à la porte de la maison; et un gentleman entre
+deux âges, qui en était descendu, tenait encore le bouton de la
+sonnette.
+
+En même temps, deux policemen qui se trouvaient dans la rue, voyant
+qu'on tardait à ouvrir, s'étaient rapprochés.
+
+L'homme gris comprit le danger.
+
+--Venez, dit-il, filons!
+
+Et il s'élança vers le jardin.
+
+Shoking et l'homme en guenilles le suivirent.
+
+La clef était dans la serrure de la petite porte; l'homme gris l'ouvrit
+et tous trois s'échappèrent au grand étonnement des petites filles.
+
+ * * * * *
+
+Alors, quand ils furent dans la ruelle, l'homme gris dit à Shoking:
+
+--Nous ne retrouverons pas l'enfant aujourd'hui, mais nous le
+retrouverons, tu peux t'en fier à moi.
+
+Il tira de sa poche une bank-note de dix livres et la lui donna.
+
+--Voilà, dit-il, de quoi trouver un logement à l'Irlandaise, que tu vas
+rejoindre.
+
+--Bon, dit Shoking.
+
+Et il prit la bank-note.
+
+--Tu la consoleras, tu lui donneras de l'espoir, car je te le répète,
+nous retrouverons son enfant. Mistress Fanoche l'a emmené, mais nous
+retrouverons mistress Fanoche.
+
+--Est-ce que vous ne venez pas avec moi? demanda Shoking.
+
+--Non.
+
+--Mais...
+
+--Il faut que je rejoigne l'abbé Samuel.
+
+--Ce prêtre catholique?
+
+--Oui
+
+--Mais il est en prison.
+
+--J'irai aussi.
+
+--Mais si vous y allez, vous n'en sortirez plus.
+
+--Je te donne rendez-vous demain à quatre heures précises; dans la gare
+intérieure de Charing-Cross.
+
+--Vrai, vous y serez?
+
+--Quand je promets quelque chose, je tiens toujours.
+
+Et l'homme gris donna une poignée de main à Shoking, ajoutant:
+
+--Suis la ruelle jusqu'au bout, tu tourneras sur la place des
+Sept-Cadrans, tu reviendras dans Dudley-street, où tu as laissé
+l'Irlandaise et le cab.
+
+Shoking s'éloigna en murmurant:
+
+--Pauvre femme! que vais-je donc lui dire?
+
+Quant à l'homme gris, il remonta la ruelle en sens inverse.
+
+Il arriva à Oxford.
+
+Alors, s'adressant à l'homme aux guenilles qui le suivait toujours:
+
+--Frère, dit-il, tu vas retourner dans Dudley-street.
+
+--Oui, fit cet homme.
+
+--Tu te tiendras à distance. Tu observeras la voiture demeurée à la
+porte de la maison d'où nous sortons.
+
+--Après?
+
+--Et quand cette voiture s'en ira, tu la suivras.
+
+--Oui, dit encore l'homme en guenilles.
+
+--Tu sauras ainsi le nom du gentleman, et tu viendras me le dire.
+
+--Où?
+
+--Demain, dans la gare de Charing-Cross.
+
+L'homme en guenilles salua, et son maître mystérieux se perdit dans la
+foule des piétons et des voitures qui encombrait Oxford-street.
+
+Qu'était donc devenu le petit Irlandais?
+
+C'est ce que nous allons vous dire.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Où étaient mistress Fanoche et le petit Ralph?
+
+Pour le savoir, il nous faut rétrograder de quelques heures, et nous
+reporter à ce moment de la nuit précédente où Wilton et le cabman
+avaient consenti à aller noyer la pauvre Irlandaise au pont de Londres.
+
+Mistress Fanoche était demeurée sur sa porte quelques minutes, jusqu'à
+ce que le hanson qui emportait l'Irlandaise évanouie se fût effacé dans
+le brouillard.
+
+Alors elle était rentrée et avait refermé sa porte avec soin.
+
+Puis, comme le voleur qui se plaît à contempler l'objet volé, elle était
+retournée dans la chambre où le petit Ralph dormait toujours.
+
+L'enfant avait, comme sa mère, absorbé dans sa tasse de thé quelques
+gouttes de laudanum et cela expliquait pourquoi il ne s'était point
+éveillé lorsque Wilton était entré pour emporter l'Irlandaise sur ses
+épaules.
+
+L'enfant dormait toujours.
+
+Mistress Fanoche se prit à le regarder et murmura:
+
+--C'est tout à fait cela; il me semble même, tant le hasard est bizarre,
+qu'il a quelque ressemblance avec le major Waterley.
+
+Voilà des parents que je vais rendre bien heureux.
+
+--Oh! bien heureux en effet, ricana une voix au seuil de la chambre.
+
+Mistress Fanoche se retourna.
+
+C'était la vieille dame osseuse qui avait couché les petites filles et
+revenait.
+
+--Eh bien! dit-elle, où est la mère?
+
+--Partie.
+
+--Ah! ah! fit la dame aux bésicles, vous allez vite en besogne, ma
+chère.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Ce Wilton est un homme bien précieux, en vérité.
+
+--C'est ce que je me suis toujours dit, répliqua mistress Fanoche.
+
+--Regardez donc, Anna, comme il est joli, ce petit-là.
+
+--A croquer, dit la vieille avec une voix moqueuse et cruelle.
+
+Mistress Fanoche reprit le flambeau qu'elle avait posé sur la cheminée.
+
+--Venez par ici, dit-elle, en se dirigeant vers le parloir, nous avons à
+causer, ma chère.
+
+--Il est tard, dit la vieille, nous causerons demain... Allons nous
+coucher.
+
+Un éclair de colère passa dans les yeux de mistress Fanoche.
+
+--Vieille imbécile! dit-elle, croyez-vous pas que je vous paye pour que
+vous ne fassiez que boire, manger et dormir?
+
+--Merci bien! dit la femme osseuse avec aigreur, vous ne vous ruinez pas
+pour moi; et cependant, si vous ne m'aviez, je ne sais ce que
+deviendrait votre maison. Les petites ne craignent que moi.
+
+--Soit, dit mistress Fanoche, mais je vous le répète, nous avons à
+causer.
+
+--Eh bien! parlez, alors.
+
+Sur ces mots, qu'elle prononça avec la résignation d'un bull-dogue qu'on
+met à la chaîne, la dame aux bésicles reprit sa place dans son grand
+fauteuil, au coin de la cheminée, et attendit qu'il plût à mistress
+Fanoche de lui adresser la parole de nouveau.
+
+Celle-ci reprit:
+
+--Il faut voir maintenant ce que nous allons faire de cet enfant, ma
+chère.
+
+--Vous le savez aussi bien que moi, gronda la vieille dame.
+
+--Permettez...
+
+Et mistress Fanoche parut réfléchir.
+
+--Ma chère, dit-elle enfin, miss Émily et son mari arrivent dans quinze
+jours.
+
+--Bon!
+
+--Ce n'est pas trop de temps devant nous pour dresser le petit.
+
+--J'ai mon fouet, dit la vieille dame.
+
+Et elle prit au coin de la cheminée un martinet à deux branches, qu'elle
+se mit à faire siffler avec une complaisance cruelle.
+
+Mistress Fanoche haussa les épaules:
+
+--Vous ne serez jamais qu'une vieille bête, dit-elle.
+
+Ce compliment fit faire un soubresaut à la dame osseuse et ses bésicles
+glissèrent jusque sur l'extrémité de son nez pointu, où elles ne
+s'arrêtèrent que par miracle.
+
+--Oui, oui, grogna-t-elle, insultez-moi, bafouez-moi... c'est votre
+droit après tout, puisque je mange votre pain.
+
+Mistress Fanoche parut peu sensible à ce reproche et poursuivit:
+
+--Vous n'êtes pas intelligente, ma chère. Que pour avoir la paix, nous
+rossions d'importance un tas d'enfants pour lesquels on nous paye
+pension et que jamais on ne nous réclamera, c'est bien.
+
+--Pour faire quelque chose des enfants, il faut qu'ils soient battus,
+dit la vieille dame.
+
+--Cela dépend; mais celui-là, on nous le réclamera dans quelques jours.
+
+--Eh bien?
+
+--Et au lieu de le maltraiter, il faut le soigner, le cajoler, le gâter.
+
+--A quoi bon?
+
+--D'abord ce sera un moyen de lui faire oublier sa mère.
+
+--Après?
+
+--Ensuite, il me paraît avoir une certaine volonté et une raison
+au-dessus de son âge.
+
+--Ah! vraiment? ricana la vieille dame.
+
+--Je suis donc d'avis de le traiter avec douceur.
+
+--Alors vous vous en chargerez, vous!
+
+--Il y a mieux; je n'ai pas envie de le laisser ici.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--D'abord, quand il s'éveillera, il demandera sa mère et se mettra à
+pleurer, à crier, à faire un tel vacarme que tout le quartier en prendra
+l'alarme.
+
+--Et mon fouet? dit la longue femme osseuse, qui fit de nouveau siffler
+son martinet.
+
+--Mais, triple brute, dit mistress Fanoche, puisque je veux le mener par
+la douceur.
+
+--Ah! c'est juste, ricana la vieille. Alors, comment le ferez-vous
+taire?
+
+--Je vais l'emmener d'ici.
+
+--Quand?
+
+--Cette nuit même.
+
+--Et où l'emmènerez-vous?
+
+--A Hampsteadt, où, vous le savez, j'ai acheté une petite maison de
+campagne avec mes économies.
+
+Elle est dans un quartier à peu près désert, le jardin est grand, l'air
+y est pur; l'enfant s'y portera comme un charme.
+
+J'emmènerai Mary avec moi; Mary lui donnera le fouet, si besoin est, les
+deux ou trois premiers jours; moi je le comblerai de caresses. Avec ce
+régime, nous l'aurons apprivoisé en moins d'une semaine.
+
+Quand miss Émily arrivera, ce sera un agneau; il ne parlera plus de sa
+mère, et sautera au cou de la belle dame en l'appelant «maman.»
+
+--En vérité, ricana la vieille dame, ce serait touchant, et je m'en sens
+tout attendrie.
+
+--Vous, poursuivit mistress Fanoche, vous resterez ici. Vous prendrez
+soin de la maison comme si j'y étais.
+
+--Vous savez que je suis honnête, dit la dame, à qui la perspective
+d'être seule et maîtresse ne déplaisait pas absolument.
+
+--Maintenant que les choses sont convenues ainsi, acheva mistress
+Fanoche, vous pouvez aller vous coucher.
+
+--Et vous partez, vous?
+
+--Oui.
+
+--Quand?
+
+--Mais tout de suite.
+
+--Fort bien, dit la vieille dame, qui prit son bougeoir et fit à
+mistress Fanoche une révérence.
+
+Quand elle fut au seuil du parloir, elle se retourna et dit en
+soupirant:
+
+--C'est égal, j'aurais volontiers donné le fouet à ce petit garçon, il
+avait des façons de me regarder qui me déplaisaient fort.
+
+Et elle s'en alla.
+
+Alors mistress Fanoche ouvrit la porte qui, du vestibule, donnait dans
+le sous-sol, et appela:
+
+--Mary!
+
+--Voilà, madame, répondit une voix.
+
+En même temps des pas se firent entendre dans le petit escalier qui
+montait de la cuisine, et Mary parut.
+
+--Nous allons à Hampsteadt, ma chère, lui dit mistress Fanoche.
+
+--A cette heure-ci?
+
+--Oui, ma chère. Allez retenir un cab.
+
+La servante se dirigea, sans répliquer, vers la porte de la rue, et
+mistress Fanoche retourna à la chambre où dormait toujours le petit
+Irlandais.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Les narcotiques sont d'autant plus puissants que l'organisme de ceux qui
+les absorbent est plus faible.
+
+Le sommeil léthargique de l'Irlandaise avait duré quatre heures environ.
+
+Celui de son fils devait être évidemment beaucoup plus long.
+
+Mistress Fanoche avait calculé tout cela.
+
+Tandis que Mary allait chercher un cab, la nourrisseuse d'enfants prit
+le petit Irlandais à bras le corps et le sortit du lit.
+
+L'enfant ne s'éveilla pas.
+
+Alors mistress Fanoche se mit à le rhabiller; puis, quand ce fut fini,
+elle le recoucha sur son lit, et attendit le retour de la servante.
+
+Elle n'attendit pas longtemps.
+
+Quelques secondes après, une clef tourna dans la serrure et le bruit
+d'une voiture vint mourir à la porte.
+
+C'était Mary qui revenait.
+
+Mary était une robuste Écossaise de quarante-cinq ans, au regard dur et
+farouche, qui servait mistress Fanoche peut-être autant par goût que par
+intérêt.
+
+Cruelle par nature, elle se plaisait à voir souffrir les innocentes
+créatures que mistress Fanoche élevait à coups de fouet.
+
+Mary complétait dignement ce trio de bourreaux en jupons qui vivait dans
+Dudley-street.
+
+Impassible et sourde, quand il le fallait, Mary n'ignorait rien des
+crimes qui se commettaient dans cette mystérieuse maison.
+
+Mais on l'eût mise à la torture qu'elle n'eût rien avoué.
+
+--Est-ce que nous allons noyer aussi celui-là? dit-elle en entrant dans
+la chambre.
+
+--Non, dit mistress Fanoche. On ne noie pas un enfant qui peut rapporter
+encore un millier de livres.
+
+En même temps, mistress Fanoche crut prudent d'aller parlementer un peu
+avec le cocher.
+
+Quand on prend un cabman sur la voie publique, un cabman qu'on ne
+connaît pas, il est toujours bon de faire prix avec lui, d'abord.
+
+Ensuite mistress Fanoche avait besoin d'écarter tout soupçon de l'esprit
+de celui qui allait voir lancer dans sa voiture un enfant si
+parfaitement endormi, qu'on aurait pu croire qu'il était mort.
+
+Elle s'avança donc sur le seuil de la porte et dit:
+
+--Hé! cabman?
+
+--Milady? répondit le cocher.
+
+--Avez-vous un bon cheval?
+
+--Excellent.
+
+--Tant mieux, car la nuit est bien froide, et mon pauvre petit finirait
+par s'enrhumer, si nous restions longtemps en route.
+
+--Cela dépend où nous irons, milady?
+
+--A Hampsteadt: combien de milles?
+
+--Près de quatre, milady.
+
+--Quel est le prix de la course, mon cher? Je suis une pauvre veuve qui
+n'est pas riche, et qui est obligée de faire des économies.
+
+--Vous me donnerez une couronne, milady, et six pence en plus, si vous
+êtes trois.
+
+--Soit, mais vous nous mènerez bon train.
+
+--Il n'y a pas deux trotteurs comme le mien dans Londres, répondit le
+cocher avec orgueil.
+
+Mistress Fanoche rentra dans la maison, mit son chapeau, s'enveloppa
+dans une bonne pelisse bien chaude, et dit à Mary:
+
+--Partons.
+
+L'Écossaise avait roulé l'enfant, qui dormait toujours, dans un grand
+plaid qui le couvrait tout entier et ne laissait voir que son visage.
+
+--Pauvre petit! dit le cabman en le regardant, comme il dort bien.
+
+Mistress Fanoche ouvrit la portière du cab, puis, tandis que Mary
+montait et posait l'enfant sur ses genoux, elle ferma soigneusement la
+porte.
+
+Après quoi, elle s'installa à son tour dans le cab, et dit au cabman:
+
+--En route!
+
+--Quelle rue d'Hampsteadt? demanda le cabman.
+
+--Dix-huit, Heath-Mount, répondit mistress Fanoche.
+
+Le cab partit.
+
+Le cocher ne s'était point vanté. Son cheval était excellent.
+
+En moins d'une heure il arriva à Hampsteadt, et quelques minutes après,
+il s'arrêta dans Heath-Mount, ce qui veut dire la _montée des bruyères_.
+
+C'est une large avenue, bordée de cottages et de grandes maisons de
+campagne.
+
+Vivant l'été, ce quartier est inhabité en hiver.
+
+Le cab s'arrêta devant une grille, au travers de laquelle on apercevait
+un jardin planté de grands arbres, et à demi cachée par eux, une petite
+maison en briques dans le fond.
+
+Mistress Fanoche descendit la première, paya le cocher et, au lieu de
+six pence de supplément, lui donna un shilling. Puis elle tira une clé
+de sa poche et ouvrit la grille.
+
+L'Écossaise tenait toujours l'enfant dans ses bras.
+
+--Hé! madame, dit-elle, au moment où elles traversaient le jardin après
+avoir soigneusement fermé la grille, je crois qu'il va s'éveiller.
+
+--Ah! dit mistress Fanoche.
+
+--Il s'agite dans mes bras.
+
+--C'est bien, répondit la nourrisseuse. Maintenant il peut s'éveiller et
+crier si bon lui semble, nous sommes chez nous.
+
+--Et il n'éveillera pas les voisins, dit l'Écossaise en riant, car il
+n'y en a guère par ici.
+
+Le jardin traversé, mistress Fanoche tira de sa poche une seconde clef
+et ouvrit la porte de la maison.
+
+C'était un véritable petit cottage anglais.
+
+Deux pièces en bas, deux en haut, un sous-sol et un deuxième étage
+mansardé.
+
+Tout cela propre, luisant, avec un poêle de porcelaine dans le vestibule
+et des meubles de noyer verni au parloir.
+
+A peine la porte était-elle refermée, à peine les deux femmes
+s'étaient-elles procuré de la lumière, que l'enfant, que l'Écossaise
+portait toujours, poussa un profond soupir, s'agita et laissa glisser
+sur ses lèvres entr'ouvertes ce mot:
+
+«Maman.»
+
+Puis il ouvrit les yeux.
+
+L'Écossaise venait de s'étendre sur un lit de repos.
+
+--Maman! répéta le petit Irlandais en regardant autour de lui.
+
+Le parloir de la maison d'Hampsteadt ressemblait à tous les parloirs du
+monde, et Ralph crut tout d'abord qu'il était dans cette même salle où
+sa mère et lui avaient soupé en compagnie des petites filles.
+
+Il vit mistress Fanoche, et la reconnut.
+
+--Où est maman? répéta-t-il.
+
+--Elle dort, dit mistress Fanoche.
+
+Ralph se leva et avec cette impitoyable mémoire des enfants:
+
+--Pourquoi donc suis-je habillé? dit-il.
+
+Mistress Fanoche ne répondit pas.
+
+--Où est maman? dit l'enfant pour la troisième fois.
+
+--Je vais la chercher, dit mistress Fanoche.
+
+Et elle sortit, échangeant un regard avec l'Écossaise, à qui, pendant le
+voyage, elle avait fait sa leçon.
+
+--Pourquoi suis-je habillé? dit encore l'enfant en regardant
+l'Écossaise.
+
+--C'est votre mère qui vous a habillé, répondit Mary.
+
+--Où est-elle?
+
+--Là-haut.
+
+--Je veux la rejoindre.
+
+Et l'enfant marcha résolument vers la porte.
+
+Mais l'Écossaise lui barra le passage.
+
+--Vous allez rester ici, dit-elle.
+
+--Et si je ne veux pas, moi? fit-il avec un accent de volonté qui fit
+tressaillir l'Écossaise.
+
+--Vous resterez!
+
+L'enfant frappa du pied.
+
+--Je veux rejoindre ma mère! dit-il.
+
+Et il essaya d'écarter l'Écossaise qui s'était placée devant la porte.
+
+Elle le repoussa durement; l'enfant revint à la charge. Alors la brutale
+créature leva la main et lui donna un soufflet.
+
+L'enfant poussa un cri de rage, se rua sur elle et mordit cette main qui
+l'avait frappé.
+
+--Ah! maudit garnement! s'écria l'Écossaise, tu vas avoir affaire à moi,
+petit brigand, je vais te corriger!
+
+Et elle tira de dessous ses jupes un martinet semblable à celui de la
+vieille dame osseuse, et elle le leva sur Ralph, répétant:
+
+--Petite canaille, je vais avoir soin de toi.
+
+Le martinet siffla, retomba sur les reins du petit Irlandais et Ralph
+jeta un cri de douleur.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Laissons maintenant le malheureux enfant au pouvoir de ses tyrans en
+jupons, la pauvre Irlandaise désolée avec Shoking qui la consolait de
+son mieux, mais inutilement, et pénétrons dans un public-house bien
+connu dans la Cité et qu'on appelle _Relay-last-tavern_, ce qui veut
+dire, ou à peu près, le cabaret du dernier relais, ou la dernière
+étape, si vous préférez.
+
+En face est un édifice carré, d'aspect assez triste, avec des fenêtres
+grillées, une façade en carton-pâte, imitant la pierre taillée en pointe
+de diamants, avec deux pavillons en retour sur la rue, et une manière de
+pelouse de deux mètres de large protégée par une petite grille.
+
+Cet établissement haut de trois étages et qui ressemble à tout, couvent,
+hôpital, collège ou prison, dont on n'a qu'une faible idée par ce qu'on
+voit au dehors, c'est White-Cross, la prison pour dettes de la Cité.
+
+L'un des pavillons sert d'entrée aux prisonniers.
+
+L'autre est le logement très-confortable du gouverneur.
+
+En face est le _Relay-last-tavern_.
+
+C'est là que le malheureux débiteur qui va donner son corps en garantie
+de sa dette, boit le dernier verre de stout, ou bière brune, et trinque
+avec les recors qui l'ont appréhendé; là que les parents en larmes
+viennent lui dire adieu, là que chaque jour, de deux à trois heures,
+ceux qui ont permission d'entrer dans la prison pour aller voir un ami,
+un père, un fils détenu, entrent pour attendre que les portes s'ouvrent.
+
+C'est là enfin que miss Penny, son panier à la main, vient acheter du
+jambon, des sandwich, de l'ale ou du porter pour ses clients.
+
+Qu'est-ce que miss Penny?
+
+C'est la fille de master Goldsmitcht, le geôlier.
+
+Elle a seize ans, elle est petite, fluette, noire comme un pruneau,
+éveillée comme une souris et leste comme un singe.
+
+Elle fait les commissions des détenus, prélève pour sa peine un penny
+sur l'argent qu'ils lui donnent pour leurs acquisitions, et ce salaire
+modeste lui a valu le sobriquet qui a fini par remplacer son nom.
+
+Miss Penny entre dix fois par jour dans Relay-last.
+
+Outre les recors, outre les parents des détenus, il y a toujours là des
+oisifs qui ne sont pas fâchés de savoir ce qui se passe dans
+White-Cross.
+
+Miss Penny babille comme un merle; c'est une chronique vivante, une
+gazette qui paraît une demi-douzaine de fois par jour.
+
+Elle a des récits touchants et qui font venir les larmes aux yeux, et
+des récits burlesques qui provoquent des éclats de rire.
+
+Presque toujours rires et larmes se suivent.
+
+Miss Penny entremêle une histoire gaie avec une histoire triste, et
+quand elle entre dans le public-house, on fait cercle autour d'elle et
+master Colson, le land-lord, pose gravement le numéro du _Times_ ou du
+_Morning-Post_ qu'il lisait attentivement.
+
+Ce jour-là,--celui-là même où l'homme gris s'était séparé de Shoking en
+lui confiant l'Irlandaise,--miss Penny était en train de faire pleurer
+son auditoire, tandis que la femme du land-lord lui emplissait son
+panier des provisions demandées.
+
+Elle racontait comment les détenus avaient vu arriver parmi eux un jeune
+homme si brave, si doux, au regard inspiré, et si résigné en sa
+tristesse, qu'on eût dit un ange à qui Dieu a confié une pénible
+mission.
+
+Ce jeune homme, dont elle parlait, c'était un prêtre, et ce prêtre, on
+le devine, n'était autre que l'abbé Samuel.
+
+Il n'avait parlé à personne de la cause première de son incarcération;
+mais un détenu qui l'avait reconnu s'était chargé de ce soin, et il
+avait fait avec une éloquence simple et naïve l'apologie du jeune
+prêtre.
+
+S'il devait, c'est qu'il avait emprunté pour son église et pour les
+pauvres, à qui il avait donné déjà la dernière obole de son patrimoine;
+c'est que, par amour pour son prochain, il avait eu le courage de
+s'adresser à cette bête féroce qu'on appelait Thomas Elgin.
+
+Tous les détenus avaient pleuré,--et maintenant les quinze ou vingt
+personnes réunies dans le public-house pleuraient pareillement en
+écoutant miss Penny.
+
+Mais la petite, sans le savoir, comprenait à merveille l'art dramatique;
+elle savait qu'il faut faire rire après avoir fait pleurer et que le
+succès est à ce prix.
+
+Aussi de l'abbé Samuel passa-t-elle à sir Cooman, l'honorable gouverneur
+de la prison.
+
+Midlesex, Newgate, Milbank, sont des prisons criminelles et sont
+gouvernées par un colonel.
+
+White-Cross est une prison pour dettes; elle n'a rien à voir avec
+l'État, et dépend entièrement du commerce.
+
+Par conséquent, son gouverneur est un négociant, ancien alderman la
+plupart du temps.
+
+Sir Cooman était un petit homme aux cheveux bouclés et grisonnants,
+propre, luisant, vêtu de noir, tiré à quatre épingles, méthodique et
+régulier.
+
+Sir Cooman avait coutume de dire que le peuple anglais est le plus grand
+de tous les peuples, la ville de Londres la plus belle ville du monde,
+la Cité le plus beau quartier de Londres, White-Cross la prison la plus
+confortable, et l'institution de la contrainte par corps la plus belle
+des institutions.
+
+Sir Cooman était le disciple fervent, l'esclave, le pontife de la
+tradition.
+
+Ce qui se passait hier, devait inévitablement se passer aujourd'hui,
+demain et les jours suivants; depuis deux heures, au dire de miss Penny,
+sir Cooman était l'homme le plus étonné, le plus abasourdi, le plus
+désolé des trois royaumes.
+
+Master Goldsmicht, son geôlier fidèle, disait encore miss Penny, l'avait
+vu pleurer de rage et s'arracher sa belle chevelure chinchilla, qu'il
+faisait friser tous les matins avec un soin extrême.
+
+D'où provenait tant de douleur?
+
+C'est qu'un fait inouï, sans précédents, venait de se produire à
+White-Cross.
+
+De mémoire de détenu, de mémoire d'Anglais, de mémoire de geôlier et de
+gouverneur, il y avait toujours eu un Français dans la prison pour
+dettes de White-Cross, quelquefois deux, mais toujours un.
+
+Quand il en sortait un, c'est qu'un autre y était entré la veille.
+
+Or, disait miss Penny en riant, le Français est sorti.
+
+--Pas possible? exclama le land-lord.
+
+--C'est la pure vérité, cependant.
+
+--Mais il y en a un autre?
+
+--Pas d'autre. Sir Cooman se croit déshonoré. Il a parlé sérieusement
+d'aller se jeter dans la Tamise.
+
+--Allons donc!
+
+--Sa femme, le voyant en cet état, poursuivit l'espiègle jeune fille,
+n'a pas voulu qu'il se fît la barbe ce matin.
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Parce qu'elle craignait qu'il ne se coupât la gorge.
+
+--Aôh! fit la salle tout entière.
+
+--Le Français a tout payé? demanda alors un homme à qui personne
+jusque-là n'avait fait attention, et qui vidait tranquillement un flacon
+de stout dans un coin du box des gentlemen.
+
+--On a payé pour lui. Mais le gouverneur était si désolé qu'il ne
+voulait pas le laisser partir.
+
+--En sorte, fit l'inconnu en souriant que si on n'arrête pas un autre
+Français, sir Cooman est capable de s'abandonner au plus affreux
+désespoir.
+
+--Oh! très-certainement.
+
+--Ah! fit cet homme.
+
+Et il but un nouveau verre de bière brune et ne se mêla plus à la
+conversation qui était devenue générale, et qui ne fut point interrompue
+par l'arrivée d'un nouveau personnage.
+
+C'était une autre jeune fille.
+
+Mais non plus une enfant rieuse et mutine, comme miss Penny, et
+proprement et coquettement vêtue même.
+
+C'était une grande et pâle jeune personne, habillée de noir, d'aspect
+misérable et dont les traits, encore beaux, respiraient la souffrance,
+dont les grands yeux bleus avaient été rougis par les veilles et les
+larmes.
+
+Elle était si triste, si digne, que l'inconnu à la bière brune
+tressaillit en la voyant et se prit à la regarder avec attention.
+
+Or, cet homme qu'on voyait pour la première fois dans le public-house de
+Relay-last, c'était notre ami l'homme gris qui cherchait alors à
+pénétrer dans White-Cross pour y rejoindre l'abbé Samuel.
+
+La jeune fille s'assit tristement sur le petit banc qui était placé
+dans le box des gentlemen.
+
+Alors l'homme gris s'approcha d'elle et lui dit:
+
+--Vous paraissez bien affligée, ma chère demoiselle?
+
+Elle tressaillit, leva sur lui ses grands yeux mélancoliques et une voix
+secrète lui dit, en ce moment, qu'elle venait de rencontrer un ami.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+L'homme gris prit alors la main de la jeune fille.
+
+--Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il.
+
+--Je viens attendre mon père, répondit-elle.
+
+--Votre père?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce qu'il est là-bas,... est-ce qu'il va en sortir?
+
+Et il montrait à travers les vitres du public-house les noires murailles
+de White-Cross.
+
+Elle secoua la tête et leva les yeux au ciel.
+
+--Non, dit-elle, il va y entrer.
+
+--Ah!
+
+--Les recors l'ont arrêté ce matin, comme il sortait d'une maison de
+Rotherithe, où il était caché depuis son jugement. Ils l'ont mis dans
+une voiture et ils vont l'amener.
+
+Elle parlait d'une voix bien émue, la pauvre enfant; mais elle avait
+tant pleuré déjà que ses yeux étaient secs et n'avaient plus de larmes.
+
+--Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez
+venue ici avant lui?
+
+--Parce que mon pauvre père est plein d'illusions, dit-elle. Il croit
+trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq
+livres, monsieur. Pour de certaines gens, ça n'est rien... mais pour
+nous, maintenant, c'est énorme... Mon père s'imagine toujours que nous
+sommes encore au temps où nous avions notre boutique dans Fleet-street,
+et où on nous considérait comme de notables commerçants. Mais quand le
+malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons été ruinés. On a
+tout vendu chez nous. Nos autres créanciers nous ont fait grâce, mais M.
+Thomas Elgin s'est montré impitoyable.
+
+--Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire à M. Elgin?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et votre père a peut-être espéré le fléchir?
+
+--C'est-à-dire qu'il a tant prié, tant supplié les recors qu'ils ont
+consenti à le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener ici. Il
+demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, auprès de
+Kinsington-garden, il y a au moins trois milles.
+
+Mon père espère fléchir M. Elgin; mais moi je sais bien qu'il
+n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et
+l'embrasser encore une fois.
+
+Et, résignée en sa sombre douleur, la jeune fille appuya son front dans
+ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui
+montait sans doute des profondeurs de son âme désolée, jaillir au
+travers de ses doigts.
+
+--Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris.
+
+Sa voix grave et douce était si sympathique, elle descendit si bien dans
+le coeur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau:
+
+--Je m'appelle Louise, dit-elle.
+
+--Louise? mais c'est un nom français?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et votre père?
+
+--Francis Galtier.
+
+--Il est Français?
+
+--Oui, monsieur, mais je suis née à Londres. Il y a près de trente
+années que mon père est ici, où il est venu tout jeune avec ses parents
+que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier.
+
+--Et vous êtes sûre que les recors amèneront votre père ici?
+
+--Oh! oui, monsieur, ils s'arrêtent toujours dans ce cabaret.
+
+L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille.
+
+--Espérez, dit-il.
+
+Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement vêtu:
+
+--Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien, à vous, de
+me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la tête, quand la
+fatalité pèse sur les pauvres gens, elle ne s'arrête point.
+
+--Qui sait? dit l'homme gris.
+
+En ce moment, un cab s'arrêta à la porte du public-house, et la jeune
+fille étouffa un cri de douleur.
+
+Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre diable
+encore assez proprement vêtu, mais dont les cheveux rares avaient
+blanchi avant l'âge, et qui marchait en chancelant, comme un vieillard.
+
+Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire avec
+la docilité d'un enfant.
+
+La jeune fille se précipita à sa rencontre et se jeta dans ses bras.
+
+Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en même temps:
+
+--Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue?
+
+--Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon père,
+dit-elle en le couvrant de baisers.
+
+--Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux débiteur,
+faisant allusion à Thomas Elgin. Je me suis mis à ses genoux, j'ai prié,
+j'ai pleuré... je lui ai parlé de toi, mon enfant...
+
+--Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon père... Ne songez pas à
+moi... songez à vous...
+
+Les deux recors étaient entrés dans le public-house avec la brutale
+familiarité de gens qui y venaient dix fois par jour.
+
+L'un d'eux aperçut miss Penny, qui s'apprêtait à sortir, car elle avait
+vidé tout son petit sac de malices sur la tête grise de l'honorable
+gouverneur de White-Cross, sir Cooman.
+
+--Ah! te voilà, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant nous, tu
+peux porter une bonne nouvelle à sir Cooman.
+
+--Plaît-il? fit la jolie espiègle. Est-ce que vous lui amenez un
+Français?
+
+--C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma chère, répondit le
+recors.
+
+Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le
+comptoir, avant même qu'il n'eût fait un signe.
+
+--Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre débiteur que
+sa fille tenait étroitement enlacé dans ses bras, buvez un coup, c'est
+nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas
+coutume.
+
+--Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait à son enfant
+caresses pour caresses.
+
+Mais alors, l'homme gris intervint.
+
+--Hé! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on eût jamais parlé
+au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est
+moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto.
+
+Les deux recors regardèrent cet homme à l'habit gris râpé avec un
+certain étonnement.
+
+--Miss Katt, dit l'homme gris sans se déconcerter, en s'adressant à la
+servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuseté de nous
+servir au parloir?
+
+Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres
+personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non moins
+étonnées de cette générosité princière.
+
+Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables.
+
+--Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous?
+
+--Quand je veux entrer en affaires avec les gens, répondit l'homme gris,
+j'offre toujours du porto.
+
+Et pour qu'il n'y eût aucune hésitation de la part du comptoir, il posa
+devant lui une belle guinée toute neuve.
+
+Le land-lord daigna quitter son journal.
+
+Quant à miss Penny, elle se sauva en disant:
+
+--Je vais joliment faire rire sir Cooman.
+
+L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto à demi plein.
+
+Puis, regardant l'homme gris:
+
+--Ah ça, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous?
+
+--Oui.
+
+--Dans quel but?
+
+L'homme gris cligna de l'oeil:
+
+--On vous dira cela tout à l'heure, fit-il.
+
+--Pourquoi pas tout de suite?
+
+--Quand nous serons seuls.
+
+A Londres, comme à Paris, au temps, récent encore, où la contrainte
+existait, les recors ajoutent quelques petites industries au métier
+qu'ils font.
+
+On obtient d'eux, à prix d'argent, un sursis d'un jour ou deux,
+quelquefois même d'une semaine, et le créancier n'a rien à y voir et n'y
+peut rien.
+
+Les deux recors s'imaginèrent donc que l'homme gris s'intéressait à
+quelque débiteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit:
+
+--Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous revenons.
+C'est l'affaire d'un quatre d'heure.
+
+--Non, non, répondit l'homme gris, il boira avec nous, il n'est pas de
+trop... au contraire!
+
+Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du cou
+de son père.
+
+Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le coeur de la pauvre enfant
+comme un rayon d'espérance.
+
+Quant au malheureux père, il ne voyait et n'entendait rien, et, corps
+sans âme, il se laissa entraîner dans le parloir, où miss Katt avait
+posé sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres.
+
+En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son journal et
+murmura:
+
+--On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais
+mis à rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un gueux avait
+une guinée dans sa poche.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le parloir d'un public-house est généralement une petite pièce située à
+droite ou à gauche du comptoir, et dans laquelle on s'assoit, non plus
+sur des bancs, mais sur une sorte de divan qui règne à l'entour.
+
+C'est là que s'installent d'ordinaire les fumeurs ou ceux qui ont une
+affaire à traiter.
+
+Quand l'homme gris et les deux recors, poussant leur prisonnier devant
+eux, furent entrés dans le parloir, suivis de la jeune fille qui
+s'attachait à son père avec une sorte de tendresse furieuse,--sur un
+signe du premier, miss Katt ferma la porte.
+
+--Nous voilà chez nous, dit alors l'homme gris. Causons un brin.
+
+Et il déboucha la bouteille de vin de Porto et se mit à emplir les
+verres.
+
+Puis s'adressant au premier recors:
+
+--Il y a trois guinées pour chacun, fit-il.
+
+--Trois guinées?
+
+--Oui.
+
+--Que faut-il donc faire pour cela?
+
+--M'écouter d'abord.
+
+--Parlez...
+
+Et les deux recors regardèrent l'homme gris, tandis que le pauvre
+prisonnier continuait à embrasser son enfant.
+
+--Vous savez, reprit l'homme gris, que le Français de White-Cross est
+sorti ce matin.
+
+--Oui, et si nous n'avions mis la main sur celui-là, je crois que cet
+excellent et honorable sir Cooman se serait coupé la gorge avant demain.
+
+--Aussi vrai, dit l'autre recors, que je m'appelle Edward Northman et
+que je fais mon métier depuis trente années tout à l'heure, cela ne
+s'était jamais vu qu'il n'y eût pas au moins un Français à White-Cross.
+
+--En vérité!
+
+--Et moi, reprit le premier, aussi vrai que j'ai nom John Clavery, dit
+l'_homme sensible_, je puis vous affirmer que sir Cooman nous donnera
+une belle gratification.
+
+--Ah! ah!
+
+--Nous aurions une guinée chacun que ça ne m'étonnerait pas, poursuivit
+l'homme sensible.
+
+--Peut-être deux, ajouta Edward Northman.
+
+--Je crois bien que vous n'aurez rien du tout, dit froidement l'homme
+gris.
+
+--Oh! par exemple!
+
+--A moins que vous ne vous arrangiez avec moi.
+
+--Hein?
+
+--Oui; car supposons une chose...
+
+--Laquelle?
+
+--Qu'on paye pour ce pauvre homme, avant même qu'il ne soit entré.
+
+--Farceur, va! fit l'homme sensible.
+
+--Vos plaisanteries, Votre Honneur, dit Edward Northman, sont encore
+meilleures que votre porto, et, par saint George, pourtant, c'est de bon
+porto Votre Honneur.
+
+Ce disant, il tendit son verre vide.
+
+L'homme gris l'emplit et continua:
+
+--Tout est possible, même l'impossible.
+
+--Bon!
+
+--Que doit cet homme?
+
+--Au principal, vingt-cinq livres, six cent vingt-cinq francs en monnaie
+de France.
+
+--Et les frais?
+
+--A peu près autant.
+
+L'homme gris déboutonna froidement son vieil habit gris et, à la grande
+stupéfaction des deux recors qui firent un pas en arrière, du vieux
+débiteur, qui chancela, et de la jeune fille, qui jeta un cri, il en
+tira un portefeuille graisseux qu'il ouvrit et qui leur parut gonflé de
+bank-notes.
+
+Puis il en tira un à un dix billets de cinq livres, les étala sur la
+table et dit:
+
+--Est-ce bien là votre compte?
+
+--Mais... mais... balbutia l'homme sensible; qu'est-ce que vous faites
+donc là?
+
+--Je paye, dit l'homme gris.
+
+--Pour cet homme?
+
+--Sans doute.
+
+--Vous le connaissez donc?
+
+--Je le vois pour la première fois.
+
+--Alors vous êtes fou, dit Edward Northman.
+
+Le vieux débiteur avait été pris d'un tremblement nerveux par tout le
+corps et il regardait les bank-notes d'un oeil stupide.
+
+Quant à la jeune fille, défaillante, elle était tombée à genoux.
+
+L'homme gris lui prit les mains.
+
+--Relevez-vous, mon enfant, dit-il, emmenez votre père; il est malade,
+affaibli, et vous-même vous paraissez avoir souffert beaucoup. Prenez et
+ne me remerciez pas.
+
+En même temps il lui mit dix autres billets de cinq livres dans la main.
+
+Instinctivement, remis de leur première surprise et obéissant à ce
+sentiment de respect qu'en Angleterre surtout inspire la toute-puissance
+de l'or, les deux recors s'étaient levés, avaient ôté leurs chapeaux et
+se tenaient devant l'homme gris dans une attitude pleine de déférence.
+
+--Excusez-nous, milord, dit l'homme sensible, qui lui fit alors une
+belle révérence, nous aurions dû deviner que vous n'étiez point un homme
+du peuple. Vous êtes très-certainement quelque lord philanthropique.
+
+--Philanthropique est le mot, dit l'homme gris en souriant, et ce
+compliment vaut bien deux livres de plus, c'est donc un billet de cinq
+livres que vous aurez chacun, si vous faites ce que je vais vous
+demander.
+
+--Ah! milord! s'écria l'homme sensible, vous pouvez parler... je sens
+que je passerais pour vous à travers les flammes.
+
+--Ce que j'attends de vous est beaucoup plus simple, répondit l'homme
+gris.
+
+Et il laissa négligemment son portefeuille ouvert sur la table.
+
+--Voyons, reprit-il, comment s'appelle ce brave homme?
+
+--Francis Galtier.
+
+--La procédure était en règle?
+
+--Il n'y manquait pas une virgule.
+
+--Ce qui fait que si un autre Français avait fantaisie de visiter
+White-Cross et de s'y faire enfermer pour quelques jours, il vous serait
+facile d'utiliser ce dossier.
+
+--Oui, dit l'homme sensible, mais il y a deux choses difficiles.
+
+--Lesquelles?
+
+--D'abord, nous n'avons pas de Français sous la main.
+
+--Bon!
+
+--Ensuite il est peu probable qu'il s'en trouvât un qui consentît à la
+substitution.
+
+--Vous vous trompez, car l'homme qui a fantaisie de se faire enfermer à
+White-Cross, c'est moi.
+
+--Vous, Votre Honneur?
+
+--Moi, dit froidement l'homme gris.
+
+--Mais vous n'êtes pas Français?
+
+--Qui sait?
+
+--Ah! dit l'homme sensible, avant d'être recors, j'ai été détective,
+c'est-à-dire agent étranger; j'ai vécu à Paris pendant longtemps, et à
+votre façon de parler anglais...
+
+--Alors vous savez le français?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! écoutez-moi.
+
+Et l'homme gris se mit à parler français si purement que le recors se
+crut un moment transporté sur le boulevard des Italiens.
+
+--Ainsi, vous êtes Français?
+
+--Oui.
+
+--Et vous voulez aller en prison?
+
+--C'est pour cela que je vous offre cinq livres...
+
+--Mais alors vous n'êtes pas un lord?
+
+--Non.
+
+--Qui donc êtes-vous?
+
+--Un Français, vous dis-je.
+
+--Mais vous avez un nom?
+
+--Je désire m'appeler Francis Galtier.
+
+--J'entends bien. Mais...
+
+L'homme gris se prit à sourire:
+
+--Mais vous voudriez savoir mon vrai nom?
+
+--Oh! pure curiosité, Votre Honneur!
+
+--Eh bien! dit l'homme gris, écrouez-moi. Quand je sortirai de
+White-Cross, je vous dirai mon vrai nom, je vous le promets.
+
+Les deux recors se regardèrent et murmurèrent ce mot qui peint si bien
+le caractère national anglais:
+
+--Excentrique!
+
+Puis ils allongèrent la main vers les deux bank-notes, ce qui voulait
+dire que le marché était conclu.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Miss Penny n'avait rien exagéré dans le public-house de _Relay-last_,
+lorsqu'elle avait parlé de la douleur profonde de sir Cooman.
+
+Le digne gouverneur, parfait gentleman du reste, était dans un état
+d'affliction qui faisait peine à voir.
+
+Il avait une femme et une fille, et il était alderman.
+
+Sa femme était une longue, sèche, triste créature qui se plaignait de la
+pluie quand il pleuvait, du froid si la bise soufflait, du soleil quand
+le brouillard voulait bien lui livrer passage.
+
+Madame Cooman recevait quotidiennement la visite de deux médecins qui
+lui prescrivaient des remèdes conformes à son état de maladie
+imaginaire.
+
+Miss Cooman ne ressemblait pas plus à sa mère qu'un bouleau ne ressemble
+à un peuplier.
+
+Elle était toute petite, toute large, toute ronde, toute grasse, avec de
+petits yeux gris et de grosses lèvres charnues.
+
+La mère se plaignait de maigrir, la fille était au désespoir
+d'engraisser toujours.
+
+Du reste, elle n'avait pas meilleure humeur, et master Goldsmicht, le
+guichetier, avait coutume de dire:
+
+--Sir Cooman a toujours l'air de bonne humeur, mais, au fond, entre ces
+deux mégères, il doit être bien malheureux.
+
+Master Goldsmicht s'était trompé, jusque-là du moins.
+
+Depuis vingt années qu'il était gouverneur de White-Cross, sir Cooman
+était l'homme le plus heureux du monde. Il riait de bon coeur et
+toujours, et quand il visitait un nouveau détenu, il lui donnait les
+plus belles consolations du monde et finissait par cette conclusion que
+nulle part on n'était aussi bien que dans White-Cross, et que la liberté
+est une mauvaise plaisanterie qu'il faut fuir comme la peste.
+
+Une seule chose amenait parfois un pli léger sur le front de sir Cooman
+et dérangeait la symétrie de ses cheveux soigneusement frisés.
+
+Pour expliquer cette chose, il nous faut faire une légère excursion dans
+le passé de sir Cooman.
+
+Quand il était entré à White-Cross comme gouverneur, il avait succédé à
+un vieux brave homme, ancien libraire de la rue Pater-Noster, que les
+honneurs municipaux avaient poussé jusqu'à la dignité de gouverneur de
+la maison pour dettes.
+
+Ce brave homme, trop vieux pour exercer désormais convenablement ces
+fonctions, avait été mis à la retraite, mais il ne voulut pas se retirer
+sans avoir installé son successeur.
+
+--Jeune homme, lui dit-il, j'ai vécu trente années ici, et pendant mon
+administration tout a été pour le mieux dans la plus fortunée des
+prisons pour dettes: il n'y a eu ni révolte, ni tentative d'évasion, ni
+querelles parmi les détenus, qui n'ont cessé de m'appeler leur père.
+Savez-vous à quoi cela a tenu?
+
+--Non, dit sir Cooman étonné.
+
+--A un fétiche, à un porte-bonheur qui protège White-Cross et par
+conséquent son gouverneur.
+
+--Ah! vraiment? fit sir Cooman.
+
+--Il y a toujours un Français ici, poursuivit le vieillard, et tant que
+cela durera, vous pourrez dormir tranquille. Mais si, par la suite,
+jeune homme, le hasard voulait que le Français ne fût pas remplacé par
+un autre...
+
+--Eh bien? fit sir Cooman tout tremblant.
+
+--Je ne répondrais plus de rien, acheva le vieillard; et, quelque chose
+me dit que les plus épouvantables malheurs fondraient sur la prison et
+sur son gouverneur.
+
+Or, ce quelque chose qui, à trente années de distance, creusait parfois
+une ride sur le front de sir Cooman, c'était le souvenir de sa
+conversation avec son successeur.
+
+Heureusement, jusqu'alors, il y avait toujours eu deux Français plutôt
+qu'un, et la prison avait pour eux une maison spéciale.
+
+Car, il faut bien le dire, White-Cross et les autres prisons pour
+dettes de l'Angleterre ne ressemblent pas plus à feu Chichy que madame
+Cooman ne ressemblait à sa fille.
+
+L'administration municipale de Londres a loué un immense terrain et elle
+l'a entouré de hautes murailles, se bornant à bâtir un pavillon pour le
+gouverneur, un autre pour le guichetier, et un corps de logis reliant
+les deux, destiné à loger quelques employés subalternes.
+
+Puis elle a appelé à son aide la spéculation privée, l'industrie libre.
+
+Celles-ci se sont présentées sous les auspices d'un architecte et d'un
+entrepreneur qui se sont mis à l'oeuvre et ont bâti sur cet emplacement
+demeuré vide des maisons à un, deux et trois étages, dans lesquels les
+détenus se logent à leur gré, c'est-à-dire selon leur bourse ou celle de
+leur créancier.
+
+Il en est qui n'ont qu'un taudis; d'autres occupent une maison tout
+entière.
+
+White-Cross est une cité sous les verrous, avec ses ruelles, ses
+carrefours et un square.
+
+Le détenu pauvre paye sa mansarde un ou deux shillings par semaine; le
+riche a sa maison complète dans laquelle il amène sa famille et ses
+domestiques.
+
+A la liberté près de franchir le mur d'enceinte, qui n'a qu'une porte
+rigoureusement gardée par le guichetier, il est chez lui, vit de sa vie
+ordinaire et laisse au pauvre monde les larmes et les privations.
+
+Tant il est vrai que sur cette libre terre d'Angleterre l'aristocratie
+est partout, même en prison.
+
+Or donc, il y avait la maison du Français, et cette maison était
+toujours habitée.
+
+Qu'on juge donc de l'épouvante qui s'empara de l'honorable sir Cooman
+quand, ce matin-là, le guichetier se présenta dans son cabinet et lui
+dit:
+
+--Le Français a payé et demande à sortir, ce qui est tout à fait son
+droit.
+
+Sir Cooman ne comprit pas tout d'abord.
+
+--Eh bien! dit-il, mettez l'autre dans sa maison.
+
+--Quel autre?
+
+--L'autre Français.
+
+--Mais il n'y en a pas d'autre.
+
+Ce fut alors seulement que sir Cooman bondit de son fauteuil au milieu
+de son cabinet, jeta un cri sourd et dit qu'il ne laisserait, pour rien
+au monde, partir le Français, qu'un autre Français ne fût venu le
+remplacer.
+
+Mais le guichetier, qui était un homme de bon sens, haussa les épaules
+et invoqua la loi.
+
+Devant la loi, tout Anglais courbe la tête, et sir Cooman fut obligé de
+s'incliner.
+
+Mais il fut pris d'un tel accès de fureur et de folie en même temps, que
+sa femme et sa fille épouvantées se hâtèrent de cacher les rasoirs avec
+lesquels il devait faire sa barbe, après son premier déjeuner.
+
+On amena de nouveaux détenus.
+
+Sir Cooman, dont la fureur avait fait place à une sorte de prostration,
+ne voulut pas en entendre parler, se bornant à cette question:
+
+--Y a-t-il un Français?
+
+--Non, disait tristement le guichetier.
+
+Et sir Cooman retombait dans son atonie, oubliant sa politesse ordinaire
+qui jusque-là lui avait fait une loi d'aller visiter les nouveaux venus
+aussitôt après leur installation.
+
+Enfin le guichetier était revenu une dernière fois:
+
+--Nous avons un prisonnier d'une telle importance, avait-il dit, que
+Votre Honneur ne saurait se refuser à l'aller visiter, ne fût-ce que
+quelques minutes.
+
+--Quel est ce prisonnier? avait demandé sir Cooman.
+
+--C'est un prêtre catholique, très-populaire à Londres.
+
+--Ah! fit le malheureux gouverneur avec l'accent de la plus parfaite
+indifférence.
+
+--L'abbé Samuel.
+
+--Ah!
+
+Et sir Cooman retomba en sa morne rêverie.
+
+Sa femme et sa fille, assises dans le parloir, se regardaient avec
+terreur.
+
+Le pauvre homme était capable d'en mourir.
+
+Mais comme le guichetier allait se retirer, on entendit des pas légers
+et rapides dans le corridor, et une voix jeune, fraîche, sonore, une
+voix de jeune fille retentit, disant:
+
+--Monsieur le gouverneur! monsieur le gouverneur! bonne nouvelle...
+réjouissez-vous... Dieu et saint Georges protègent toujours White-Cross.
+
+En même temps miss Penny fit irruption dans le parloir, son panier de
+provisions au bras.
+
+--Qu'est-ce que tout cela, petite folle, tête de linotte? dit le
+guichetier d'un air sévère.
+
+--Un Français! s'écria miss Penny.
+
+--Un Français!
+
+--Oui. Les recors sont avec lui à _Relay-last_.
+
+A ces mots, sir Cooman se leva vivement, mais il fut pris d'une si
+grande émotion qu'il retomba sans force dans son fauteuil.
+
+--Mais parle donc, petite folle! s'écria le guichetier, parle donc! ne
+vois-tu pas que Sa Seigneurie est sur le point de se trouver mal?...
+
+Et, de fait, sir Cooman suffoquait, et il regardait miss Penny d'un air
+stupide.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Miss Penny se mit alors à rire, mais d'une façon si bruyante, si
+scandaleuse et si moqueuse à la fois, que la longue et sèche madame
+Cooman et la rondelette miss Cooman se regardèrent avec indignation.
+
+Le guichetier lui-même, bien qu'il ne vît rien au monde d'aussi parfait
+que sa fille, fronça légèrement le sourcil, tant il lui sembla qu'elle
+manquait de respect à sir Cooman.
+
+Miss Penny reprit:
+
+--Cela n'a pourtant rien de bien extraordinaire, ce que je vous dis là,
+pour que vous soyez tous ainsi bouleversés. Le Français de ce matin est
+parti, on en amène un autre! tout cela est parfaitement naturel.
+
+Sir Cooman fit un effort suprême.
+
+Il se mit sur ses pieds, et saisissant les deux mains de la rieuse
+petite fille:
+
+--Tu ne me trompes pas au moins?
+
+--Oh! Votre Honneur!...
+
+--Les recors amènent un prisonnier!
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+--Et c'est un Français?
+
+--Tout ce qu'il y a de plus Français.
+
+--L'as-tu vu!
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+Sir Cooman poussa un soupir qui ébranla les solives du plafond de son
+cabinet et murmura:
+
+--Ah! on ne saura jamais ce que j'ai souffert!
+
+Puis, à mesure que son visage se rassérénait, il regardait miss Penny,
+et il lui dit encore:
+
+--Quels sont les recors qui l'amènent?
+
+--C'est d'abord Edward Northman.
+
+--Ah! fort bien.
+
+--Et ensuite l'homme sensible.
+
+--Oh! c'est un habile limier, celui-là, et un serviteur dévoué, fit sir
+Cooman avec un soupir de satisfaction. Il a pensé comme moi que
+White-Cross ne pouvait être veuve de Français et il a fait tous ses
+efforts pour en trouver un.
+
+Sir Cooman revenait insensiblement à la vie; ses membres retrouvaient
+leur élasticité, sa tête, longtemps inclinée sur sa poitrine, revenait
+peu à peu en arrière, ce qui est l'indice non équivoque de la fierté et
+de la conscience qu'on a de sa propre valeur.
+
+Et, le voyant transformé, mistress et miss Cooman échangèrent un regard
+de satisfaction.
+
+Alors master Goldsmicht, le guichetier, osa prendre la parole à son
+tour.
+
+--Maintenant, dit-il, que Votre Seigneurie est plus tranquille, elle me
+permettra certainement une observation et un respectueux calcul.
+
+--Parle, répondit sir Cooman, qui était si content qu'il embrassait miss
+Penny sur les deux joues.
+
+--Votre Honneur connaît les recors, reprit le guichetier, et il connaît
+pareillement les Français.
+
+En Angleterre, pays de la tempérance, on a coutume de dire «ivrogne
+comme un Français,» et on a bien raison, Votre Honneur.
+
+--Oh! certainement, dit sir Cooman, ces gens-là ont toujours le verre à
+la main et ils se saoûlent sans pudeur en la présence des femmes.
+
+En entendant ces paroles, madame Cooman et sa fille baissèrent
+pudiquement les yeux.
+
+Le guichetier reprit:
+
+--Un Français qui se laisse arrêter a toujours de l'argent pour lui. Ils
+aiment si bien vivre, ces gaillards-là, et Votre Honneur sait qu'ils ne
+se sont jamais rien refusé à White-Cross.
+
+--A telle enseigne, observa miss Penny, que celui que les recors
+amènent, leur a offert une bouteille de vin de Porto.
+
+--Du vin de Porto! exclama sir Cooman.
+
+--Par saint George, est-ce possible! fit le guichetier.
+
+Miss et mistress Cooman se regardèrent de nouveau d'un air pudibond.
+
+A peine si on avait parfois un verre de sherry à la table du gouverneur.
+
+--Par conséquent, Votre Honneur, poursuivit master Goldsmicht, il ne
+faut pas compter sur eux avant une petite heure ou une grande
+demi-heure tout au moins.
+
+Je connais ces ivrognes de Français. Ce n'est pas une bouteille de
+Porto, c'est deux qu'ils boiront.
+
+--Que le diable les emporte! dit sir Cooman, qui frappa du pied avec
+impatience.
+
+--Je crois donc, reprit le guichetier, que Votre Honneur pourrait
+convenablement employer cette demi-heure.
+
+--A quoi faire!
+
+--A rendre visite au prêtre catholique.
+
+--Soit, dit sir Cooman.
+
+Il était si joyeux, le bon gouverneur, qu'il aurait embrassé tous les
+détenus s'ils le lui avaient demandé.
+
+--D'autant plus, ajouta le guichetier, que Votre Honneur fera évidemment
+quelque chose pour lui.
+
+--Hein! fit sir Cooman.
+
+--Quand un créancier manque d'égards avec son débiteur, poursuivit
+master Goldsmicht, le gouverneur peut toujours intervenir.
+
+--Sans doute, sans doute. Mais de quoi s'agit-il?
+
+Et sir Cooman prit son chapeau et son paletot et suivit le guichetier,
+tandis que miss Penny allait distribuer ses provisions.
+
+--Il n'est pas convenable qu'un prêtre, dit le guichetier comme ils
+traversaient une des cours de White-Cross, soit aussi mal logé que
+l'abbé Samuel.
+
+Son créancier est cet âpre M. Thomas Elgin, qui donne juste un shilling
+par jour pour la nourriture de ses débiteurs. Ce qui est tout à fait
+insuffisant, Votre Honneur en conviendra, par le temps de cherté des
+vivres qui court.
+
+--Oh! tout à fait insuffisant, dit sir Cooman comme un écho.
+
+Le digne gentleman ne pensait en ce moment qu'à une chose: tuer le
+temps! tant il avait hâte de voir arriver le Français.
+
+Le guichetier continua:
+
+--Hier, M. Thomas Elgin est venu lui-même retenir une chambre pour son
+prisonnier, il a demandé tout ce qu'il y avait de meilleur marché; à
+telle enseigne que j'ai cru qu'il s'agissait d'un homme du peuple, d'un
+brocanteur de White-Chapel, de quelqu'un de ces misérables enfin à qui
+M. Thomas Elgin prête de l'argent à trois cent pour cent.
+
+C'est une chambre sous les toits, sans cheminée, qui coûte un shilling
+par semaine.
+
+--Quelle horreur! dit sir Cooman.
+
+--Je crois, reprit le guichetier, que Votre Honneur doit intervenir,
+prendre sur elle de faire avoir à l'abbé Samuel un logement convenable.
+
+--Certainement, certainement, dit sir Cooman, qui songeait toujours au
+Français.
+
+--D'autant plus que, lorsque les consignations d'ailleurs faites par le
+créancier ne paraissent pas suffisantes, l'administration peut prendre
+sur elle de relâcher le débiteur, ajouta le geôlier.
+
+--Mais, dit Cooman, ce prêtre n'a donc pas d'argent?
+
+--Pas une obole. D'ailleurs, je puis l'affirmer à Votre Honneur, ce
+n'est pas lui qui s'est plaint: il se trouve bien où il est, mais les
+détenus ont été indignés...
+
+--Ah! vraiment!
+
+--Comme Votre Honneur le verra elle-même.
+
+Ce disant, le guichetier s'arrêta au seuil d'une bicoque à trois étages,
+noire, enfumée, livide d'aspect, dans laquelle on pénétrait par une
+porte bâtarde, une allée humide, et que desservait un affreux escalier
+en coquille, dont les marches étaient couvertes d'immondices.
+
+--Pouah! fit sir Cooman.
+
+--C'est la maison des Irlandais, dit le guichetier.
+
+Et il gravit l'escalier devant le gouverneur pour lui montrer le chemin.
+
+Arrivé tout en haut, il frappa à une porte.
+
+--Entrez! dit une voix douce et calme.
+
+Le guichetier poussa la porte, et sir Cooman se trouva en présence de
+l'abbé Samuel.
+
+La physionomie du jeune prêtre avait une expression de douleur résignée
+qui fit tressaillir le gouverneur.
+
+Sir Cooman était blasé, pourtant, sur les douleurs humaines.
+
+Mais, en ce moment, il ne put s'empêcher de tressaillir, et il oublia
+même ce bienheureux Français, qui allait ramener, par sa présence, le
+bonheur et la chance dans White-Cross.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Quand la porte s'était ouverte, l'abbé Samuel était assis sur l'ignoble
+grabat qui devait lui servir de lit.
+
+Un livre à la main, il priait.
+
+Le réduit où il se trouvait était si repoussant d'aspect, que sir Cooman
+fit, malgré lui, un pas en arrière.
+
+C'était une chambre de six pieds carrés, sans autres meubles qu'un lit
+et une chaise, qui prenait le jour par un trou percé dans le toit.
+
+Il n'y avait ni poêle ni cheminée.
+
+Pas la moindre place pour serrer du linge ou des vêtements; pas le plus
+petit coin pour y dresser un fourneau.
+
+Les murs étaient sales et couverts çà et là d'inscriptions ignobles
+laissées par les précédents locataires.
+
+Mais au milieu de ces immondices, la figure du prêtre rayonnait comme
+celle d'un ange qui apparaîtrait tout à coup dans les ténèbres.
+
+A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se découvrit.
+
+--En vérité! monsieur l'abbé, dit sir Cooman, je suis indigné, tout à
+fait indigné, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un homme
+sans foi ni loi, indigne d'appartenir à la grande nation anglaise.
+
+--Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune prêtre en souriant.
+
+--Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir
+Cooman en s'échauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai.
+
+Et se tournant vers le guichetier:
+
+--Goldsmicht, dit-il, vous allez écrire sur-le-champ à M. Thomas Elgin.
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+--Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations
+insuffisantes.
+
+--Oh! très-insuffisantes, dit le guichetier.
+
+--Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un prêtre, même
+un prêtre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de
+Thames-street, et que si d'ici à demain il n'a pas pourvu à ce que M.
+l'abbé soit convenablement logé et nourri, l'administration prendra sur
+elle de relâcher son prisonnier.
+
+L'abbé Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et lui dit en
+souriant:
+
+--Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner ainsi à mon
+sujet. Je vous en prie, ne vous inquiétez pas de moi. Je me trouve fort
+bien ici. Je suis d'ailleurs habitué à vivre de peu, et quant à ce
+logis...
+
+--C'est un bouge infect! s'écria sir Cooman.
+
+--Qu'importe? dit l'abbé Samuel. D'ailleurs, il y a bien des gens, à
+Londres, qui n'ont même pas un abri semblable, ne fût-ce que les
+malheureux qui vont coucher la nuit sous les voûtes d'Adelphi.
+
+A mesure qu'il parlait, l'abbé Samuel exerçait sur sir Cooman une
+fascination mystérieuse.
+
+Depuis trente ans, sir Cooman ne s'était peut-être jamais intéressé à un
+prisonnier comme il s'intéressait en ce moment à l'abbé Samuel.
+
+--Monsieur! s'écria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez rester
+ici!
+
+--Monsieur, répondit l'abbé Samuel, encore une fois, je vous suis bien
+reconnaissant de votre bonté; mais, je vous en prie, n'écrivez point à
+M. Thomas Elgin. C'est un méchant homme duquel vous n'obtiendrez rien.
+
+Si vous voulez absolument m'être agréable, monsieur, eh bien!
+faites-moi donner du papier et une plume pour écrire en Irlande.
+
+J'espère qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de là-bas assez d'argent pour
+me libérer.
+
+--Oh! je le souhaite de tout mon coeur pour vous, monsieur l'abbé, dit
+sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici?
+
+--Oui.
+
+--Mais vous mourrez de froid!
+
+--Oh! non, je suis habitué aux rigueurs de la température, répondit avec
+simplicité le jeune prêtre.
+
+--Monsieur l'abbé, dit Goldsmicht, si vous voulez venir écrire votre
+lettre dans ma loge, vous y serez à votre aise auprès du poêle, et je
+vous donnerai du papier, une plume et de l'encre.
+
+--C'est cela, dit sir Cooman.
+
+--J'accepte volontiers, répondit l'abbé Samuel.
+
+Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se
+sentait pris à la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui montaient du
+bas de l'escalier.
+
+Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Français.
+
+Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait trois
+heures moins le quart.
+
+--L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il.
+
+Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier et
+l'abbé Samuel.
+
+Goldsmicht conduisit l'abbé Samuel dans sa loge, où le poêle ronflait
+joyeusement.
+
+Il lui approcha une petite table, roula auprès un bon fauteuil, plaça
+sur la table un buvard, une écritoire, des plumes, du papier et dit d'un
+air satisfait:
+
+--Vous serez là comme chez vous, monsieur l'abbé.
+
+Au même instant, et tandis que le jeune prêtre s'asseyait devant la
+table, un bruit se fit qui alla au coeur de sir Cooman comme la plus
+agréable des musiques.
+
+C'était le bruit du marteau résonnant sur le chêne ferré de la porte
+extérieure.
+
+--Voilà le Français! murmura joyeusement sir Cooman.
+
+Goldsmicht prit à sa ceinture la grosse clef qui ne le quittait ni nuit
+ni jour, se dirigea vers la porte qui était au fond de la loge et
+l'ouvrit.
+
+C'était en effet l'homme sensible, son camarade Edward Northman, et son
+prisonnier.
+
+Si miss Penny avait été là, elle aurait jeté un cri d'étonnement, car le
+prisonnier que les deux recors amenaient n'était pas celui qu'elle avait
+vu.
+
+Mais miss Penny était toujours dans l'intérieur du White-Cross, occupée
+à distribuer ses provisions.
+
+Le jeune prêtre s'était mis à écrire et ne leva point la tête tout de
+suite.
+
+--Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement
+sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir,
+pour retrouver un autre Français.
+
+--Est-ce bien un Français? demanda le gouverneur d'une voix tremblante
+d'émotion.
+
+L'homme gris, car c'était lui, salua sir Cooman et lui dit en français:
+
+--Je suis né rue Coquenard, à Paris, Votre Honneur.
+
+Sir Cooman, qui avait été négociant, savait le français et il ne pouvait
+se tromper à l'accent de l'homme gris.
+
+--Oui, s'écria-t-il, c'est bien cela... à n'en pas douter... vous êtes
+Français!
+
+Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui disant
+avec effusion:
+
+--Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir bien
+voulu vous laisser arrêter!
+
+--Trop heureux de vous être agréable, monsieur, répondit l'homme gris,
+toujours en français.
+
+Le jeune prêtre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses yeux sur
+le prisonnier.
+
+L'homme gris, sous prétexte de caresser ses favoris, porta le bout de
+son index sur ses lèvres.
+
+Cela voulait dire:
+
+--Silence! ne me trahissez pas!
+
+--Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait reçu le nom de
+l'homme sensible, nous avons bien droit à une petite gratification, mon
+camarade et moi.
+
+--Certainement, certainement, répondit sir Cooman. Goldsmicht, quand
+vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'écrou, vous donnerez à chacun
+de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais généraux.
+
+--Oui, Votre Honneur, répondit le guichetier.
+
+--Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit à votre
+bienveillance?
+
+--Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour
+vous?
+
+--Je voudrais pouvoir me loger auprès de M. l'abbé que voilà, dit
+l'homme gris. Je suis Français, catholique et très-religieux.
+
+En même temps, il regarda l'abbé Samuel d'un oeil suppliant.
+
+--Ne me refusez pas! semblait-il dire.
+
+--Je ne demande pas mieux, si M. l'abbé y consent, dit sir Cooman,
+d'autant mieux que le logement du Français est assez grand pour deux
+personnes.
+
+--Je le veux bien, dit à son tour l'abbé Samuel, qui ne pouvait
+s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant détenu à
+White-Cross.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Une heure après, le prêtre et l'homme gris étaient seuls.
+
+On leur avait donné pour logis ce que, dans White-Cross, on appelait la
+maison du Français.
+
+Deux heures plus tôt l'abbé Samuel avait refusé de quitter sa mansarde
+et s'était opposé à ce qu'on reprochât à M. Thomas Elgin sa parcimonie.
+
+Mais l'homme gris était venu; il avait échangé avec le prêtre un signe
+de mystérieuse intelligence, et dès lors le prêtre avait consenti à
+déménager.
+
+Pourquoi?
+
+Pour la première fois de sa vie, l'abbé Samuel avait vu, pendant la nuit
+précédente, cet homme dont il ne savait pas même le nom.
+
+Mais cet homme avait exercé sur lui une mystérieuse fascination, et si
+cet homme venait à White-Cross, c'est qu'il voulait le voir, lui, l'abbé
+Samuel.
+
+La dette n'était, ne pouvait être qu'un prétexte.
+
+Tel était du moins, le raisonnement que s'était fait le jeune prêtre
+catholique en voyant apparaître l'homme gris, et dès lors il avait
+consenti à tout ce que ce dernier demandait, c'est-à-dire à loger avec
+lui.
+
+Donc, deux heures après, tous deux étaient seuls.
+
+Ils étaient seuls en un petit parloir du rez-de-chaussée qui était muni
+d'un poêle de porcelaine et de quelques meubles dont le confortable
+prenait sa source dans l'idée superstitieuse qui s'attachait à la
+possession d'un Français à White-Cross.
+
+Master Goldsmicht avait reçu de l'homme gris une demi-guinée, et, pour
+cette somme, il s'était mis en quatre à la seule fin d'être agréable à
+la fois au prêtre et au Français.
+
+Aussi le poêle était-il garni et ronflait-il joyeusement, et le jeune
+prêtre s'en était approché avec une naïve avidité, car il avait eu bien
+froid dans sa mansarde.
+
+--Eh bien? dit-il vivement, aussitôt que le guichetier fut parti,
+avez-vous retrouvé l'enfant?
+
+--Non, dit l'homme gris.
+
+Le prêtre pâlit.
+
+--Grand Dieu! dit-il, et je suis ici... réduit à l'impuissance et à
+l'inaction!
+
+--Je ne l'ai pas retrouvé, dit l'homme gris, mais je le retrouverai, je
+vous le jure.
+
+--Et vous êtes ici!
+
+--Oui, mais je sortirai quand bon me semblera.
+
+--Ah! fit le prêtre.
+
+--Seulement, reprit l'homme gris en baissant la voix, je voulais vous
+parler, et c'est pour cela que j'ai pris la place d'un pauvre diable
+qu'on amenait.
+
+--Mais qui donc êtes-vous, demanda le prêtre pour la seconde fois, vous
+que je trouve sur mon chemin et dans les yeux de qui je vois briller
+l'intérêt et le dévouement?
+
+L'homme gris répondit de cette voix grave et triste, d'une douceur
+infinie et qui allait au coeur:
+
+--Je suis un grand criminel que le repentir a touché depuis dix ans, et
+qui, depuis dix ans essaye de faire un peu de bien, et se dévoue à ceux
+qui lui paraissent avoir un grand et noble but dans la vie.
+
+--Ah! fit le prêtre, qui eut néanmoins un léger mouvement de défiance.
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
+
+Puis il porta la main à son front et y fit, avec le pouce, ce mystérieux
+signe de croix qui avait forcé, le matin même, l'Irlandais en guenilles
+à s'arrêter devant lui.
+
+Le prêtre tressaillit.
+
+L'homme gris porta sa main droite à son front et répéta le signe de
+croix.
+
+Cette fois, le prêtre lui tendit la main et lui dit:
+
+--Vous êtes donc un fils de l'Irlande? Je vous croyais Français.
+
+--Je le suis, en effet, mais tous ceux qui souffrent sont mes frères.
+
+--Qui donc vous a affilié à notre oeuvre? demanda encore le jeune
+prêtre.
+
+--Un homme qui est mort pour l'Irlande.
+
+--Et... cet homme?
+
+--Pour les torys qui l'ont jugé, pour l'Angleterre qui l'a pendu,
+c'était un pauvre diable, un mendiant, un homme du menu peuple, un
+cabman du nom de Fatlen.
+
+--Fatlen! exclama l'abbé Samuel.
+
+--J'ai partagé mon pain avec lui, nous avons vécu de la même vie, à
+Dublin, pendant six mois. Il était condamné à mort, et il avait réussi à
+se dérober aux poursuites de ses bourreaux.
+
+Grâce à moi, il avait pu s'évader de prison. Grâce à moi encore, il
+allait pouvoir quitter le sol de l'Irlande, gagner le continent et y
+mettre en sûreté sa tête vouée à l'échafaud.
+
+Mais Dieu permet souvent que les projets les plus sagement mûris, les
+entreprises les mieux conduites échouent...
+
+--Parce que les nobles causes ont besoin de martyrs, dit le prêtre.
+
+--Une nuit, reprit l'homme gris, une petite barque pontée vint jeter
+l'ancre sur un point désert de la côte.
+
+C'était en hiver, le brouillard était si épais qu'on ne voyait pas les
+phares du voisinage.
+
+Une belle nuit pour une évasion!
+
+Les matelots et le capitaine étaient Français.
+
+Le capitaine, c'était moi.
+
+La mer était mauvaise; mais notre petite embarcation avait fait ses
+preuves, et mes quatre matelots étaient de rudes marins.
+
+Fatlen s'embarqua.
+
+Malgré le mauvais état de la mer, je fis larguer tout ce que nous avions
+de toile.
+
+Ce n'était pas la mer qu'il fallait craindre, c'était la petite flotte
+anglaise qui croisait perpétuellement dans le détroit.
+
+Et c'était pour lui échapper que nous avions choisi une nuit sombre et
+brumeuse.
+
+Alors, tandis que nous courions vent arrière, Fatlen me dit:
+
+--Frère, tu parais certain du succès, mais moi je suis assailli par les
+plus funestes pressentiments: par moments, depuis quelques jours, il me
+semble déjà sentir s'enrouler autour de mon cou cette corde infâme du
+gibet que l'Angleterre destine à ceux qui aiment l'Irlande.
+
+Frère, l'heure est venue où je dois te dire qui je suis et t'initier à
+notre grande oeuvre qui, tôt ou tard, crois-en un homme sûr de mourir,
+finira par triompher.
+
+Et je me courbai devant lui, et, se penchant sur moi, il me murmura à
+l'oreille les mots sacrés qui nous unissent tous, et m'enseigna les deux
+signes de reconnaissance. Celui des simples frères et celui des chefs.
+
+--Tu iras en Angleterre, me dit-il encore, tu chercheras dans cette
+ville immense de Londres un jeune prêtre, l'abbé Samuel.
+
+C'est notre chef suprême, en attendant que le chef qui doit venir, celui
+qu'on nous a prédit, d'enfant qu'il est soit devenu homme.
+
+Et quand tu auras vu l'abbé Samuel, tu lui parleras de moi. Si je suis
+mort, tu lui raconteras mes derniers moments.
+
+Si j'ai pu toucher la terre de France où l'Irlandais est sauf, tu le lui
+diras encore.
+
+Il ne m'a jamais vu, mais il sait qui je suis.
+
+--Et Fatlen est mort? demanda l'abbé Samuel.
+
+--Oui, répondit l'homme gris. Une tempête épouvantable nous rejeta vers
+l'Irlande que nous voulions fuir, et nous échouâmes sur un écueil à
+quatre lieues de la côte.
+
+Notre barque sombra.
+
+Quand le jour vint, nous étions tous les six, mes quatre matelots,
+Fatlen et moi, accrochés aux pointes de rochers qui se trouvaient à
+fleur d'eau.
+
+Une frégate passait au large.
+
+--Il faut lui faire des signaux! me dit Fatlen.
+
+--Non! m'écriai-je, non! Veux-tu donc tomber au pouvoir des Anglais?
+
+--Veux-tu donc que, pour sauver ma vie, j'expose cinq hommes à périr? me
+répondit-il.
+
+--Attendons encore, disais-je, peut-être dans quelques heures une barque
+de pêcheurs passera-t-elle près de nous.
+
+--Non, me dit-il, je ne le veux pas!
+
+Et il se dressa tout de bout sur l'écueil, et se fit un pavillon de sa
+chemise.
+
+Les matelots de vigie de la frégate nous aperçurent; le navire stoppa et
+mit un canot à la mer.
+
+Une heure après, nous étions sauvés et Fatlen était perdu, acheva
+l'homme gris en baissant la tête.
+
+--Et vous l'avez vu mourir? demanda Samuel.
+
+--Huit jours après, à Dublin, j'étais au pied de l'échafaud, et, au
+moment suprême, il me cria:
+
+«--Souviens-toi!».
+
+L'homme gris avait achevé son récit d'une voix émue.
+
+L'abbé Samuel lui tendit la main.
+
+--Et c'est pour cela que vous êtes ici? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Mon Dieu! pourquoi n'avez-vous pas retrouvé l'enfant? dit-il avec un
+accent plein de mystérieux frémissements.
+
+Et, comme l'homme gris le regardait, le prêtre ajouta:
+
+--L'Irlandaise a raison; cet enfant, c'est celui qu'attend l'Irlande, et
+moi je ne suis que son serviteur.
+
+--Oh! dit l'homme gris, nous le retrouverons, je vous le jure.
+
+--Comment? fit le prêtre avec tristesse.
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
+
+--Écoutez-moi, dit-il, et vous verrez...
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Alors l'homme gris raconta à l'abbé Samuel ce qui s'était passé le
+matin, comment il avait pénétré chez mistress Fanoche et constaté la
+disparition de cette dernière et de l'enfant.
+
+--Eh bien! dit l'abbé Samuel, quand il eut terminé son récit, vous êtes
+bien tranquille, n'est-ce pas?
+
+--Oui, certes.
+
+--Vous vous dites que, si on a volé cet enfant, c'est qu'on veut le
+substituer à un autre...
+
+--Sans doute.
+
+--A un enfant mort, ou malade, ou défiguré... et vous vous dites encore
+que mistress Fanoche finira bien par rentrer chez elle et que retrouver
+la trace de l'enfant n'est qu'un jeu pour des gens qui appartiennent à
+la grande famille irlandaise.
+
+--Telle est du moins mon opinion, dit l'homme gris d'un ton soumis et
+respectueux.
+
+--Eh bien! à votre tour, écoutez-moi, dit l'abbé Samuel avec une émotion
+croissante.
+
+--Parlez...
+
+--Il y a cent ans, l'Irlande était, comme aujourd'hui, la vassale de
+l'Angleterre, la terre abreuvée de sang et de larmes, sur laquelle les
+vainqueurs posaient insolemment le pied.
+
+Un homme, une race tout entière plutôt, se leva, arborant les couleurs
+de l'indépendance et parlant de liberté.
+
+Autour de cette race vinrent se ranger des combattants et, pendant un
+quart de siècle, l'Irlande lutta, tantôt au soleil, tantôt dans l'ombre,
+mais sans relâche et sans cesse, obéissant à deux hommes.
+
+Ces deux hommes étaient deux frères.
+
+Ces deux frères étaient les rejetons de nos anciens rois, et il y a une
+vieille légende de notre Érin qui dit que le fils de cette race sera le
+libérateur de l'Irlande.
+
+Des deux frères, l'un mourut en combattant.
+
+L'autre fut un lâche, il fit sa soumission à l'Angleterre, et
+l'Angleterre lui donna un siége à son parlement.
+
+Mais cet homme eut, à son tour, deux fils.
+
+L'un est demeuré un noble lord: il est Anglais, il a renié l'Irlande.
+
+L'autre se souvint du sang qui coulait dans ses veines.
+
+Celui-là se nommait sir Edmund.
+
+Il passa en Irlande, et vous savez comment il a fini.
+
+--C'était le père de l'enfant, n'est-ce pas? dit l'homme gris.
+
+--Oui.
+
+--Ah! je comprends tout, maintenant.
+
+--Non, vous ne comprenez rien encore, dit le prêtre. Le frère de sir
+Edmund, au lieu de lui tendre la main, l'a poursuivi de sa haine; il est
+aussi Anglais que l'autre est resté Irlandais.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! qui vous dit que ce n'est pas lui qui a fait enlever
+l'enfant?
+
+-Lui!
+
+--Oui. Non pour le substituer à un autre, mais pour le faire disparaître
+à jamais. Ceux qui ont tué l'aigle, étouffent les jeunes aiglons, et la
+Tamise roule des flots si noirs qu'on ne peut jamais voir le fond de son
+lit.
+
+L'homme gris tressaillit.
+
+Un souvenir traversa son cerveau. Il se rappela les confidences de
+Shoking, à l'endroit de ce gentleman qui avait donné dix livres au
+mendiant pour qu'il lui rapportât l'adresse de l'Irlandaise.
+
+--Maître, dit-il, prenant toujours vis-à-vis du jeune prêtre cette
+attitude soumise qu'il s'était imposée, me permettez-vous une question?
+
+--Parlez!
+
+--Quel est le nom que porte, à la chambre haute, le frère de sir Edmund?
+
+--On l'appelle lord Palmure.
+
+L'homme gris jeta un cri.
+
+--Ah! dit-il, il faut sortir d'ici en ce cas, sortir sur-le-champ, il le
+faut! il faut retrouver l'enfant...
+
+Le prêtre secoua la tête:
+
+--Sortir, dit-il, mais comment?
+
+Et comme l'homme gris ne répondait pas, il poursuivit avec un accent
+fiévreux:
+
+--Si Thomas Elgin s'est montré impitoyable, c'est qu'il n'est qu'un
+instrument de nos persécuteurs; c'est que ces derniers ont su que
+l'enfant devait arriver; que, ce matin même, je devais célébrer la messe
+à Saint-Gilles, en présence de quatre hommes qui sont comme moi quatre
+chefs de notre association.
+
+Ces quatre hommes viennent, l'un de l'Irlande, l'autre de l'Écosse, le
+troisième du comté de Galles, le quatrième d'Amérique.
+
+J'étais le trait d'union qui les devait réunir, car nous ne nous
+connaissons pas entre nous.
+
+Je devais bénir l'enfant qu'une pauvre femme m'amènerait, et ces quatre
+hommes perdus dans la foule auraient reconnu dans cet enfant celui
+qu'attend l'Irlande tout entière.
+
+Nos ennemis ne l'ont pas voulu, murmura le jeune prêtre en laissant
+retomber sa tête sur sa poitrine, et peut-être qu'à cette heure l'enfant
+est mort.
+
+--Non, non, dit l'homme gris, cela ne se peut point. Cela est
+impossible!
+
+--Et je suis en prison, fit l'abbé Samuel avec désespoir.
+
+--Nous sortirons quand vous voudrez...
+
+--Est-ce possible?
+
+--Oui.
+
+--Pour sortir d'ici, il faut payer, et je n'ai pas d'argent. Et vous non
+plus sans doute, dit le prêtre en regardant les chétifs vêtements de
+l'homme gris.
+
+Celui-ci n'eut pas le temps de répondre, car on frappa doucement à la
+porte.
+
+Il mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence au prêtre, et
+il alla ouvrir.
+
+Sir Cooman, le digue gouverneur de White-Cross était sur le seuil.
+
+Derrière lui se tenait respectueusement master Goldsmicht, le
+guichetier, et derrière le guichetier la rieuse miss Penny.
+
+Miss Penny portait un large plateau sur lequel il y avait deux
+bouteilles et trois verres.
+
+Trois verres à pied, en cristal de roche, des verres mousseline, comme
+on dit, et deux vénérables bouteilles, couvertes de poussière et de
+toiles d'araignées.
+
+--Messieurs et honorables gentlemen, dit le bon gouverneur, je viens,
+selon l'usage, vous faire ma petite visite, attendu qu'un gouverneur qui
+se respecte, doit toujours en agir ainsi avec ses nouveaux
+pensionnaires.
+
+Je suis d'autant plus charmé d'en agir ainsi, très-honorables messieurs,
+que c'est avec une joie profonde que j'ai vu un gentleman français
+ramener l'espérance dans mon coeur troublé.
+
+--Ah! oui, fit l'homme gris en riant, je suis le génie protecteur de
+White-Cross.
+
+--Oui, certes, dit sir Cooman.
+
+En même temps, il fit signe à miss Penny, qui s'approcha et posa le
+plateau sur la table.
+
+--Je suis même si ravi, très-honorables messieurs, poursuivit sir
+Cooman, que je viens vous prier de me faire l'honneur de boire avec moi
+un verre de porto. Il a trente années de bouteille.
+
+L'homme gris se prit à sourire.
+
+--Nous acceptons de grand coeur, Votre Honneur, fit-il.
+
+Master Goldsmicht déboucha les deux bouteilles et se mit à verser.
+
+--Messieurs, dit sir Cooman en élevant son verre, je bois à vous, à la
+France et à l'Irlande.
+
+--A la reine! dit l'homme gris.
+
+--A vous! répéta l'abbé Samuel.
+
+--Je bois à White-Cross, dit l'homme gris, et à sa prospérité. Bien que
+je n'aie passé ici que quelques heures, et que le moment de mon départ
+soit proche...
+
+--Plaît-il? fit sir Cooman, qui crut avoir mal entendu.
+
+Mais l'homme gris déboutonna alors son vieil habit, et dit gravement:
+
+--Très-honorable gouverneur, nous allons avoir, M. l'abbé et moi, la
+douleur de vous quitter.
+
+M. l'abbé doit deux cents livres, et moi vingt-cinq.
+
+En même temps, il tira un portefeuille de sa poche, et de ce
+portefeuille un chèque de la banque, de la valeur de quatre mille
+livres.
+
+Sir Cooman jeta un cri, et, comme si ce portefeuille eût été pour lui
+la tête de Méduse, il recula et laissa tomber son verre, qui se brisa en
+mille morceaux.
+
+Alors l'homme gris se pencha à l'oreille de l'abbé Samuel:
+
+--Verre blanc cassé, dit-il, signe de bonheur... nous retrouverons
+l'enfant!...
+
+Sir Cooman venait de s'évanouir dans les bras de master Goldsmicht, son
+digne guichetier.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+A force de vivre avec son gouverneur, master Goldsmicht, le digne
+guichetier, avait fini par partager ses superstitions à l'endroit du
+Français dont la présence protégeait White-Cross.
+
+Il jeta donc un véritable cri de douleur, tandis que sir Cooman perdait
+véritablement connaissance.
+
+L'homme gris l'aida à porter sir Cooman sur son propre lit.
+
+Miss Penny se mit à lui jeter de l'eau fraîche au visage.
+
+Et master Goldsmicht disait d'une voix lamentable:
+
+--Non, Votre Honneur, vous ne ferez pas cela... vous ne sortirez pas
+d'aujourd'hui... si ce n'est pas comme prisonnier, restez au moins comme
+ami...
+
+L'homme gris souriait.
+
+--Je le voudrais bien, dit-il, mais nous avons affaire dans Londres, M.
+l'abbé et moi.
+
+--O mon Dieu! geignit encore le guichetier, abandonnerez-vous donc
+White-Cross?
+
+La fraîcheur de l'eau dont miss Penny l'aspergeait ranima sir Cooman.
+
+Il poussa un soupir d'abord, puis ouvrit ses gros yeux ronds et jeta un
+cri de joie en voyant toujours le Français.
+
+L'homme gris commençait à sourire.
+
+--Ah! Votre Honneur est impressionnable, dit-il.
+
+Sir Cooman sauta à bas du lit, saisit l'homme gris par le bras et lui
+dit:
+
+--Vous ne vous en irez pas, au moins?
+
+--Mais Votre Honneur...
+
+--Non, cela n'est pas possible... vous ne pouvez pas vous en aller...
+vous ne voulez ni ma ruine... ni mon déshonneur, n'est-ce pas?
+
+--Non, certes, dit l'homme gris.
+
+--Si vous partez, tous les malheurs fondront sur moi.
+
+--Permettez-moi de n'en rien croire, Votre Honneur. Mais si M. l'abbé et
+moi, nous n'étions véritablement pressés de sortir...
+
+Sir Cooman frappa du pied avec une colère subite:
+
+--Et qui me dit, fit-il, que ce chèque est valable?
+
+Et il toucha du doigt le mandat qui était toujours sur la table.
+
+--Bah! fit l'homme gris, vous n'allez pas nier la signature de la
+Banque, peut-être?
+
+Mais une lueur d'espoir s'était faite dans l'esprit de sir Cooman.
+
+--Très-cher gentleman, dit-il, reprenant tout à coup sa voix la plus
+aimable, permettez, permettez! Je ne nie pas la signature de la Banque,
+mais...
+
+--Mais quoi? fit l'homme gris.
+
+--Je puis exiger que vous acquittiez votre dette en espèces?
+
+--Ah!
+
+--Pour cela, il faudra que vous fassiez toucher votre chèque par le
+guichetier.
+
+--Soit, dit l'homme gris.
+
+Sir Cooman eut un sourire de triomphe:
+
+--Et aujourd'hui, dit-il, la chose n'est pas possible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que la Banque est fermée, dit le gouverneur en tirant sa
+montre. Vous ne pourrez sortir que demain, et peut-être que d'ici là il
+viendra un autre Français.
+
+L'homme gris souriait.
+
+Sir Cooman, qui reprenait un peu courage, continua:
+
+--Seulement, comme à partir de cette heure je ne vous considère plus
+tout à fait comme des prisonniers, je vous invite, monsieur l'abbé et
+vous, à venir ce soir prendre le thé chez mistress Cooman, qui sera
+très-heureuse de faire votre connaissance.
+
+L'homme gris souriait toujours.
+
+--Votre Honneur, dit-il, est mille fois trop bonne, mais, je le lui
+répète, il faut que nous sortions sur-le-champ.
+
+--Mais puisque c'est impossible!
+
+--Ah! vous croyez?
+
+--Je ne veux pas accepter le chèque.
+
+--En vérité! Mais vous accepterez des bank notes.
+
+A cette proposition, sir Cooman frissonna.
+
+--Des bank-notes? fit-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous payeriez en bank-notes?
+
+--Sans doute.
+
+--Oh! vous n'avez pas cette somme sur vous... je ne le crois pas... cela
+n'est pas vraisemblable... non, c'est même invraisemblable, n'est-ce
+pas, Votre Honneur?
+
+Et la voix de sir Cooman tremblait de nouveau.
+
+Pour toute réponse, l'homme gris déboutonna une seconde fois son vieil
+habit et exhiba de nouveau ce portefeuille qui avait fait à sir Cooman
+l'effet d'un canon rayé.
+
+Ce portefeuille ouvert, il s'en échappa une pluie de bank-notes.
+
+Sir Cooman jeta un cri:
+
+--Je suis perdu! dit-il.
+
+Mais, en ce moment, un bruit se fit qui vint frapper ses oreilles,
+retentit dans son cerveau et son coeur à la fois, et Goldsmicht s'élança
+au dehors en disant:
+
+--Qui sait?
+
+Ce bruit, c'était celui de la cloche, et la cloche avait tinté deux
+coups.
+
+Or, cette cloche ne tintait jamais qu'une fois, quand un simple
+visiteur se présentait à la porte de White-Cross. Si elle se faisait
+entendre deux fois de suite, c'est que les recors amenaient un
+prisonnier.
+
+Goldsmicht avait dit: «Qui sait?»
+
+Dans ces deux mots il y avait tout un monde d'espérance.
+
+Sir Cooman ne dit rien, lui, mais se laissa tomber palpitant sur un
+siége.
+
+Alors l'homme gris et le prêtre prirent en si grande pitié ce pauvre
+homme, qu'ils souhaitèrent, eux aussi, que le prisonnier qu'on amenait
+fût un Français.
+
+Dix minutes d'angoisses sans nom pour sir Cooman et de curiosité
+anxieuse pour l'abbé Samuel et l'homme gris s'écoulèrent.
+
+Puis, tout à coup, miss Penny, qui était sortie derrière son père, miss
+Penny reparut en criant:
+
+--Un Français! un Français!
+
+L'émotion qu'éprouva sir Cooman fut si grande, en ce moment, que l'homme
+gris le prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber tout de son long
+sur le parquet.
+
+En même temps Goldsmicht arriva, poussant devant lui un joli petit
+monsieur qui avait un binocle sur le nez, un veston, un stick, un petit
+chapeau, de beaux favoris bruns, le type israélite, et qui disait:
+
+--Parole d'honneur, elle est bien bonne! Ah! elle est bien bonne,
+celle-là! on oublie de payer les différences à la Bourse de Paris, on
+vient directement de Paris à Londres en passant par Bade et Bruxelles;
+on débarque au café de la Régence, en haut d'Hay-Markett, on se croit
+tranquille! Et ta soeur? Voilà qu'on m'arrête pour une misère de
+centimes, alors que j'aurais pu continuer à me promener devant le
+passage de l'Opéra, puisque Clichy fait relâche!
+
+Ah! elle est bien bonne! bien bonne!
+
+Et quand le jeune homme eut débité cela tout d'une haleine, sir Cooman
+respira bruyamment et tendit la main à l'homme gris en lui disant:
+
+-Monsieur, donnez-moi votre chèque, si bon vous semble et si vous
+préférez garder vos bank-notes, vous êtes libre!
+
+Quelques minutes après, l'homme gris et l'abbé Samuel quittaient
+White-Cross, accompagnés des salutations et des souhaits de sir Cooman.
+
+Mais, au moment où ils franchissaient le seuil de la prison, un homme
+sortit du public-house de _Relay-last_.
+
+C'était John Clavery, le recors, surnommé l'homme sensible.
+
+Il vint à l'homme gris et, son chapeau à la main, il lui dit:
+
+--Votre Honneur tiendra-t-il sa promesse?
+
+--Laquelle?
+
+--Votre Honneur m'a promis de me dire son vrai nom en quittant
+White-Cross.
+
+--C'est juste, répondit l'homme gris, mais n'aimerais-tu pas autant un
+billet de cinq livres?
+
+--Oh! très-certainement.
+
+--Voilà cinq livres, dit l'homme gris.
+
+Et il mit une bank-note dans la main de John Clavery.
+
+--Après tout, murmura l'homme sensible, qu'est-ce que ça me fait de
+savoir ou de ne pas savoir son nom?
+
+Et il empocha la bank-note et salua jusqu'à terre, tandis que l'homme
+gris et l'abbé Samuel s'éloignaient.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Londres allumait son million de réverbères, lorsque l'homme gris et le
+prêtre irlandais s'éloignèrent de White-Cross.
+
+Le brouillard avait pris cette teinte rougeâtre qu'on ne lui voit qu'au
+bord de la Tamise, et le froid était assez vif.
+
+--Où voulez-vous aller tout d'abord? demanda l'homme gris.
+
+--A Saint-Gilles, dit le prêtre.
+
+Ils remontèrent vers Holborn-street qu'ils suivirent dans toute sa
+longueur, puis ils longèrent Oxford-street.
+
+Tout en marchant d'un pas rapide, ils causaient.
+
+--Ce matin, disait l'homme gris, j'ai confié l'Irlandaise à Shoking et
+j'ai donné à ce dernier rendez-vous pour demain seulement.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que je ne savais pas si je pourrais m'introduire aussi
+facilement à White-Cross.
+
+--C'est juste. Eh bien?
+
+--Eh bien! avant demain nous n'aurons de nouvelles ni de l'Irlandaise,
+ni de son fils.
+
+--Son fils!
+
+--Sans doute. J'ai chargé un de nos frères de suivre le gentleman qui
+avait pénétré dans la maison de mistress Fanoche, et je lui ai
+pareillement donné rendez-vous pour demain.
+
+--En quel endroit?
+
+--Dans la gare du chemin de fer, à Charing-Cross.
+
+--Allons toujours à Saint-Gilles, dit le prêtre; peut-être ceux que
+j'attendais ce matin ont-ils laissé une trace quelconque de leur
+passage.
+
+Ils arrivèrent à l'entrée de Dudley-street, qui descend directement
+d'Oxford au square Saint-Gilles.
+
+--C'est là, dit-il.
+
+--Là?
+
+--Oui, c'est là qu'on avait conduit la mère et l'enfant.
+
+La maison paraissait déserte. Aucune lumière ne brillait aux croisées.
+
+Mais tout à coup l'homme gris tressaillit.
+
+Il venait d'apercevoir à trois pas de la maison, de l'autre côté du
+trottoir, un grand gaillard qui se promenait de long en large.
+
+Et dans cet homme, il reconnut sur-le-champ le mendiant à qui il avait
+donné pour mission, le matin, de surveiller le gentleman.
+
+Il marcha droit à lui et ils se rencontrèrent sous un bec de gaz.
+
+L'homme en guenilles tressaillit à son tour, puis, étendant la main vers
+la maison:
+
+--Il est là! dit-il.
+
+--Qui?
+
+--Le gentleman.
+
+--Depuis ce matin?
+
+--Oh! non. Il s'est en allé ce matin dans sa voiture, et j'ai eu bien de
+la peine à le suivre; mais enfin, je l'ai suivi.
+
+--Où demeure-t-il?
+
+--Chester-street, Belgrave-square.
+
+--Son nom?
+
+--Lord Palmure.
+
+Le prêtre irlandais s'approcha vivement alors.
+
+L'homme en guenilles le reconnut et se prosterna, devant lui.
+
+--Parle, dit l'homme gris.
+
+--Comme vous me l'aviez ordonné, reprit l'Irlandais, lorsque j'ai su le
+nom et l'adresse du gentleman, je suis revenu me mettre en observation
+ici.
+
+Pendant tout le jour, il ne s'est rien passé d'extraordinaire.
+
+La vieille dame n'est pas sortie.
+
+Mais, il y a une heure environ, j'ai vu un homme enveloppé dans un
+mac-farlane; son chapeau enfoncé sur les yeux, qui venait ici en rasant
+les murs.
+
+Je me suis effacé pour le laisser passer, et je l'ai reconnu.
+
+C'était lui.
+
+--Lord Palmure?
+
+--Oui.
+
+--Et il est toujours dans la maison?
+
+--Toujours.
+
+--Monsieur l'abbé, dit l'homme gris, il faut absolument que je pénètre
+dans cette maison.
+
+--Comment? demanda le prêtre.
+
+--Je ne sais pas, mais j'y entrerai... probablement par la petite porte
+du jardin qui ouvre sur la ruelle. Seulement, il faut que vous et cet
+homme restiez ici.
+
+L'abbé Samuel commençait à avoir dans l'homme gris une confiance
+aveugle.
+
+--Soit, dit-il, mais qu'y ferons-nous?
+
+--Si le gentleman ressort avant que je ne sois revenu, vous le suivrez.
+
+--C'est bien.
+
+Et l'abbé et l'homme en guenilles se dérobèrent sous le porche, plein
+d'ombre, de la maison voisine.
+
+Alors l'homme gris gagna au pas de course la petite ruelle par où il
+était sorti le matin.
+
+Quand il fut vers le milieu, il lui sembla qu'on marchait derrière lui.
+
+Il se retourna.
+
+Une forme noire s'agitait dans le brouillard, et il n'eut pas de peine à
+reconnaître un policeman.
+
+Il s'arrêta, la forme noire en fit autant.
+
+--Oh! oh! se dit-il, voyons donc ça!
+
+Et il se remit en route.
+
+Le policeman le suivit.
+
+Comme il passait devant la petite porte du jardin, il leva les yeux et
+vit de la lumière qui se reflétait sur les branches touffues d'un arbre.
+
+Cette lumière partait évidemment du sous-sol.
+
+Comme il s'était arrêté, le policeman doubla le pas et se rapprocha de
+lui.
+
+--Bon! pensa l'homme gris, je te devine!... tu vas voir, mon bonhomme,
+que je suis aussi malin que toi.
+
+Et il s'arrêta devant une autre porte, à dix pas plus loin, et se mit à
+la tâter, pour s'assurer qu'elle était fermée.
+
+Puis il se remit en marche et fit la même chose à trois portes plus
+loin.
+
+Après quoi, il rebroussa chemin, traversa la ruelle, et recommença son
+manège, sans paraître se préoccuper du policeman qui le suivait
+toujours.
+
+Or, il faut dire tout de suite que le policeman de nuit, le watchman,
+comme on dit, s'assure de temps en temps que les portes sont bien
+fermées.
+
+S'il en trouve une ouverte, il sonne, réveille le propriétaire et le
+force à venir la fermer.
+
+En se mettant à tâter ainsi les portes, l'homme gris se donnait aussitôt
+le rôle d'un homme de police déguisé.
+
+Le policeman se laissa prendre à cette ruse; il traversa la rue et vint
+droit à lui.
+
+--Hé! camarade, dit-il, tu oublies que tu n'es pas en uniforme.
+
+--C'est vrai, répondit l'homme gris, mais la force de l'habitude...
+
+--Ah! c'est juste. Que fais-tu par ici?
+
+L'homme gris cligna de l'oeil:
+
+--Et toi? fit-il.
+
+Le policeman se mit à rire:
+
+--Je le vois, dit-il, tu es un des quatre que le lord a demandés ce soir
+à Scotland-Yard?
+
+--Oui, fit l'homme gris.
+
+--Singulière fantaisie, reprit le policeman, de quitter son hôtel, et un
+quartier aussi sûr que Belgrave-square, pour venir à pied, la nuit,
+dans le plus dangereux endroit de Londres.
+
+Il n'y a que des Irlandais par ici, et s'ils savaient qu'ils ont affaire
+à un membre de la chambre haute...
+
+--Chut! fit l'homme gris.
+
+--Au fait, dit le policeman, cela ne nous regarde pas.
+
+--C'est égal, reprit l'homme gris, il y a déjà plus d'une heure qu'il
+est dans la maison.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et je commence à être inquiet.
+
+Sur ces mots, il se rapprocha de la porte du jardin.
+
+Or l'homme gris se souvenait: sur le matin, il était sorti par cette
+porte en la tirant après lui.
+
+A moins que la vieille dame, revenue de sa surprise et de son épouvante,
+n'eût songé à donner un tour de clef, elle ne devait être fermée qu'au
+loquet.
+
+L'homme gris ne se trompait pas.
+
+Il mit la main sur le loquet et la porte céda.
+
+--Que fais-tu donc là? demanda le policeman étonné.
+
+--Je vais voir s'il n'arrive pas malheur au patron.
+
+Et ce disant, l'homme gris pénétra dans le jardin, referma la porte et
+eut la précaution, lui, de donner un tour de clef.
+
+Puis, guidé par la lumière, il s'avança sans bruit vers la maison.
+
+La lumière partait, en effet, du sous-sol, et l'homme gris s'étant
+baissé, aperçut, à travers les vitres d'un petit parloir attenant aux
+cuisines, la vieille dame aux bésicles et le gentleman qu'il avait vu le
+matin.
+
+Tous deux étaient assis et causaient.
+
+L'homme gris se coucha à plat ventre pour écouter ce qu'ils se disaient.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Pour expliquer la présence de lord Palmure dans la maison de mistress
+Fanoche à cette heure indue, il faut nous reporter au matin de ce jour,
+à l'heure où l'homme gris et ses compagnons avaient battu en retraite
+par le jardin, la petite porte et la ruelle.
+
+Lord Palmure, à qui Shoking, la veille, avait porté le numéro de la
+maison et le nom de la rue, venait, tout naturellement en plein jour,
+pensant que rien n'était plus facile que de voir l'Irlandaise et son
+fils, et de leur dire: Celui que vous pleurez, votre époux et votre
+père, était mon ami, et je vous offre l'hospitalité.
+
+De cette façon il supprimait, dès la première heure, ce jeune aiglon que
+l'Angleterre redouterait un jour.
+
+Lord Palmure avait été fort étonné de demeurer un grand quart d'heure à
+la porte.
+
+Il avait sonné au moins quatre fois, lorsque la vieille dame finit par
+lui ouvrir.
+
+Elle n'avait pas cependant perdu de temps, la dame aux bésicles; mais
+elle avait réparé le désordre de sa toilette, calmé son émotion, fermé
+la porte du parloir qui menait au jardin; puis elle était allée ouvrir,
+pressentant que si les autres avaient pris la fuite, c'est que le
+nouveau venu ne pouvait être qu'un auxiliaire que le ciel lui envoyait.
+
+--Pardonnez, Votre Honneur, dit-elle, en se trouvant en présence de lord
+Palmure, j'étais dans le jardin où les enfants jouent, et ils
+m'assourdissaient de leurs cris, au point que je n'entendais pas
+sonner.
+
+En même temps, elle indiqua le parloir au visiteur, avec force
+salutations et révérences.
+
+--Madame, lui dit lord Palmure, vous tenez un pensionnat, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous avez une associée?
+
+--Oui, monsieur, mais elle est à la campagne.
+
+--Peu importe! Hier, vous avez donné l'hospitalité à une jeune femme et
+à un enfant?
+
+La dame aux bésicles tressaillit. Elle crut qu'elle avait affaire au
+mari de miss Émily.
+
+--Est-ce donc à sir John Waterley que j'ai l'honneur de parler?
+dit-elle.
+
+--Non; je me nomme lord Palmure.
+
+-Ah!
+
+Et la dame aux bésicles se mordit les lèvres et se tint dès lors sur la
+réserve.
+
+Lord Palmure continua:
+
+--Je viens chercher cette femme et cet enfant, qui sont un peu de mes
+parents, reprit lord Palmure.
+
+--Mais, mylord, dit la vieille dame, tous deux sont partis.
+
+--Quand?
+
+--Ce matin.
+
+--Où sont-ils allés?
+
+--Voilà ce que je ne sais pas.
+
+Lord Palmure arrêta sur elle un oeil investigateur.
+
+--Me dites-vous bien la vérité, madame? murmura-t-il.
+
+--Oui, milord. Cependant...
+
+--Eh bien?
+
+--Mon associée pourrait peut-être vous dire ce que j'ignore.
+
+--Ah! et où est-elle, votre associée?
+
+--A la campagne, mais elle reviendra peut-être dans la journée... et si
+vous-même vous vouliez revenir ce soir?...
+
+La maison, le parloir, la vieille dame, tout, aux yeux de lord Palmure,
+sentait le mystère.
+
+Il pensa que le moment était venu de faire jouer ce ressort puissant qui
+est surtout le levier de l'Angleterre, l'argent.
+
+--Madame, dit-il, je vous promets cent livres sterling, si vous me
+dites, ce soir, où je retrouverai l'Irlandaise et surtout l'enfant.
+
+--Ah! c'est l'enfant auquel Votre Honneur tient?
+
+--Oui, madame.
+
+Cette vieille femme osseuse avait un sang-froid merveilleux et une
+présence d'esprit admirable.
+
+--Eh bien! milord, dit-elle, revenez ce soir, je vous promets de vous
+donner les renseignements que vous me demandez.
+
+Lord Palmure, une fois parti, la vieille dame se fit le raisonnement
+suivant:
+
+--Mistress Fanoche a absolument besoin de l'enfant; ces hommes qui sont
+venus ici voulaient m'étrangler parce que je me refusais à leur dire où
+il était; enfin, voici un noble lord, dont j'ai vu le nom dans le
+_Times_, et qui siége certainement au parlement, voici un noble lord qui
+s'intéresse pareillement à lui... il faut voir... il y a peut-être une
+petite fortune pour moi dans tout cela...
+
+Et la vieille dame s'abîma si bien dans ses calculs et ses rêves de
+fortune, qu'elle oublia sa fureur contre les petites filles, les laissa
+jouer et ne mit point en branle son terrible martinet.
+
+La journée lui parut longue.
+
+Enfin, le soir vint.
+
+Mistress Fanoche n'avait point paru, et la vieille dame s'était fait le
+raisonnement suivant:
+
+--Si je garde le secret, si je refuse l'argent de Lord Palmure, mistress
+Fanoche, touchée de ma belle conduite, me donnera un châle de trente
+shillings et des souliers fourrés pour l'hiver. Là s'arrêtera la
+générosité de cette femme ingrate, qui m'a toujours traitée comme rien
+du tout en me reprochant le peu qu'elle faisait pour moi.
+
+Et, résolue à trahir mistress Fanoche, elle se dit encore:
+
+--Mais il ne faudra pas songer à rester à Londres; je la connais,
+mistress Fanoche, elle est vindicative comme une Italienne; elle me
+ferait étrangler par Wilton.
+
+Si lord Palmure veut savoir où est l'enfant, il y mettra le prix et
+m'assurera mon avenir.
+
+Lord Palmure revint vers huit heures du soir.
+
+Le noble personnage avait, lui aussi, beaucoup réfléchi depuis le matin.
+
+La ressemblance du petit Irlandais avec le frère qui était mort, après
+avoir porté les armes contre l'Angleterre, ne lui laissait plus aucun
+doute, surtout quand il songeait aux mystérieuses paroles échappées à
+l'Irlandaise, sur le _Penny-Boat_; car il avait parfaitement entendu
+celle-ci dire à mistress Fanoche qu'elle avait rendez-vous le lendemain
+matin, à Saint-Gilles, à la messe de huit heures.
+
+Or, le matin, lord Palmure était allé à Saint-Gilles, et n'ayant vu ni
+la mère ni l'enfant, il était venu sonner à la porte de mistress
+Fanoche.
+
+Le petit Irlandais était donc le fils de sir Edmund, ce frère mort pour
+l'Irlande sur un gibet infâme.
+
+Et cet enfant, les fils de l'Irlande l'attendaient peut-être comme un
+chef.
+
+Par conséquent, il fallait l'avoir à tout prix.
+
+Or, Lord Palmure s'était dit encore:
+
+--Dudley-street est au coeur du quartier irlandais, et il serait
+imprudent à moi d'y aller dans ma voiture.
+
+Il s'était donc rendu à pied, non sans avoir demandé à Scotland-Yard,
+qui est la préfecture de police de Londres, une escorte de quatre
+policemen.
+
+La vieille dame avait fait coucher les petites filles et se trouvait
+seule quand lord Palmure arriva.
+
+Elle vint lui ouvrir sans lumière et lui dit d'un ton de mystère:
+
+--Suivez-moi dans le sous-sol, milord; là, nous pourrons causer tout à
+notre aise.
+
+Lord Palmure ne fit aucune objection.
+
+Il était de plus en plus convaincu que la vieille dame savait quelle
+importance les Irlandais attachaient à cet enfant.
+
+Une fois dans le sous-sol, la vieille dame ferma la porte.
+
+--Milord, dit-elle, je sais où est l'enfant.
+
+--Ah!
+
+--Mais je ne le dirai à Votre Honneur que si Votre Honneur accepte
+certaines conditions.
+
+--Parlez...
+
+--Je risque ma vie.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Ma vie et mon pain quotidien.
+
+--Quelle somme vous faut-il? demanda froidement lord Palmure.
+
+--De quoi vivre honnêtement le reste de mes jours.
+
+--Cent livres sterling par an vous conviendraient-elles?
+
+--Soit, dit-elle, mais ce n'est pas tout...
+
+--Quoi encore?
+
+--Je veux quitter Londres, et il faut que les gens que je vais trahir ne
+puissent retrouver ma trace.
+
+--Voulez-vous aller sur le continent?
+
+--Non, mais j'irais volontiers habiter Brighton.
+
+--Vous irez où vous voudrez.
+
+Comme lord Palmure disait cela, la vieille dame se leva vivement.
+
+--Qu'est-ce donc? fit-il.
+
+--Il me semble, dit-elle avec effroi, que j'ai entendu du bruit dans le
+jardin.
+
+Et elle s'élança hors du sous-sol.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Le bruit que la vieille dame venait d'entendre avait été causé par
+l'homme gris, comme on va le voir.
+
+Nous avons vu ce dernier s'approcher de cette fenêtre éclairée qui
+donnait sur le jardin.
+
+S'étant couché à plat ventre, l'homme gris voyait distinctement lord
+Palmure et la vieille dame, mais il ne pouvait pas entendre ce qu'ils
+disaient, et il voulait entendre.
+
+Un arbre croissait auprès de la fenêtre.
+
+Au-dessus de la fenêtre et juste en face de cet arbre, l'homme gris
+remarqua une de ces rosaces qui ne sont autres que des ventilateurs et
+que les Anglais posent dans presque toutes leurs pièces.
+
+S'il fait trop froid, on allume un bec de gaz qui se trouve au milieu.
+
+Le ventilateur qui se compose de petites lames de tôle attire à lui la
+fumée et le son.
+
+L'homme gris en le découvrant se dit:
+
+--Je crois que voilà mon affaire.
+
+Et il grimpa sur l'arbre et appuya son oreille au ventilateur; mais une
+branche de l'arbre craqua sous son poids et ce fut le bruit qui vint
+frapper l'oreille de la vieille dame.
+
+Tout autre fût tombé lourdement sur le sol.
+
+L'homme gris, leste comme un chat, se rattrapa aux branches supérieures
+et se soutint à bras tendus à quelques pieds au-dessus du sol, tandis
+que la vieille dame inspectait minutieusement le jardin et ne pensait
+pas à lever le nez en l'air.
+
+--C'était dans la ruelle sans doute, se dit-elle.
+
+Et elle rejoignit lord Palmure.
+
+Alors l'homme gris chercha un point d'appui sur une autre branche et
+l'oreille appuyée au ventilateur, il écouta.
+
+--Eh! dit lord Palmure, qu'est-ce donc?
+
+--Ah! que j'ai eu peur! dit la vieille dame.
+
+--En vérité!
+
+--Mylord, reprit-elle croyant devoir mettre à profit ce petit événement
+et en tirer bon parti. Je crois que je ferais mieux de vous laisser
+aller.
+
+--Mais, chère dame...
+
+--Si je trahis mon associée, elle me tuera.
+
+--Quelle folie!
+
+--Je suis une pauvre femme, voyez-vous, mylord, et je n'ai ni grande
+aisance, ni grande joie dans la vie. Cependant j'y tiens...
+
+Et elle tremblait et paraissait tout à fait bouleversée.
+
+--Mais, chère dame, dit lord Palmure, si je vous prends sous ma
+protection, qu'avez-vous à craindre?
+
+--Ah! n'importe! dit-elle, je ne parlerai que lorsque je serai sur la
+route de Brighton.
+
+--Comment, vous ne me direz pas ce soir où est l'enfant?
+
+--Non.
+
+Il y avait dans cette réponse un entêtement dont lord Palmure désespéra
+de triompher.
+
+--Du reste, reprit la vieille dame, rassurez-vous, l'enfant ne court
+aucun danger; vous le retrouverez demain aussi bien qu'aujourd'hui.
+
+--Vous me le jurez!
+
+--Tenez, mylord, reprit la vieille dame, je vais vous faire une
+proposition.
+
+--Parlez.
+
+--Demain, à sept heures du soir, apportez-moi mon contrat de rente.
+
+--Bon!
+
+--Une trentaine de livres pour mes premiers frais d'installation.
+
+--Ensuite?
+
+--Prenez-moi dans votre voiture et je vous conduirai où est l'enfant.
+
+--Soit, dit lord Palmure.
+
+Et il se leva.
+
+Alors l'homme gris se laissa glisser au bas de l'arbre et se sauva en
+murmurant:
+
+--Maintenant, nous voilà fixés. Ce n'est pas lord Palmure qui aura
+l'enfant, c'est nous...
+
+Il profita du moment où, d'après ses calculs, la vieille dame passait
+sur le devant de la maison pour reconduire lord Palmure jusqu'à la
+porte, et il ouvrit celle de la ruelle.
+
+Le policeman se promenait toujours de long en large.
+
+Il vint à l'homme gris.
+
+--Eh bien? dit-il.
+
+--Tout va bien, répondit celui-ci.
+
+Et il descendit la ruelle en courant jusqu'aux Sept-Cadrans.
+
+Quelques minutes après, il vit passer lord Palmure qui redescendait
+Dudley-street.
+
+A dix pas derrière lui cheminaient l'abbé Samuel et l'homme en
+guenilles.
+
+L'homme gris alla droit à eux.
+
+--Eh bien! fit l'abbé Samuel avec anxiété.
+
+--Il est inutile de suivre ce personnage, dit l'homme gris.
+
+--Ah!
+
+--Demain à pareille heure, nous aurons l'enfant.
+
+--Dites-vous vrai?
+
+--Vous allez en juger vous-même, monsieur l'abbé.
+
+Et l'homme gris raconta au prêtre ce qu'il avait entendu.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Ah! si je savais où Shoking l'a conduite, comme j'irais rassurer cette
+pauvre mère. Mais, hélas! Londres est si vaste que nous les
+chercherions inutilement toute la nuit. Il faut attendre à demain.
+
+--Demain! fit le prêtre, demain existe-t-il toujours?
+
+--Il faut l'espérer, dit l'homme gris. Maintenant, où voulez-vous aller?
+
+--A Saint-Gilles.
+
+--Allons! dit l'homme gris.
+
+Et tous trois se mirent en route.
+
+La pauvre église de Saint-Gilles est à deux pas des Sept-Cadrans.
+
+A Londres, et dans toute l'Angleterre, du reste, le culte catholique
+n'est point reconnu, mais simplement toléré.
+
+Il s'ensuit que les fidèles sont obligés de se cotiser pour subvenir à
+l'entretien de l'église, à la subsistance du prêtre, et que l'autel et
+le ministre sont très-pauvres.
+
+L'église était fermée, mais l'abbé Samuel avait une clef de la petite
+porte qui s'ouvrait dans le choeur.
+
+Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, un homme qui était agenouillé
+devant l'autel, sous la lampe du choeur, se leva vivement.
+
+C'était un grand vieillard en surplis, dont la barbe blanche tombait
+jusque sur sa poitrine.
+
+Il vit l'abbé Samuel, le reconnut, et, malgré la sainteté du lieu, il
+ne put maîtriser un cri.
+
+Puis, courant vers lui les bras tendus:
+
+--Mon Dieu! dit-il, d'où venez-vous donc! Avez-vous oublié le 27
+octobre! C'était ce matin. La foule était compacte.
+
+Elle a longtemps attendu.
+
+--Hélas! répondit le prêtre, j'étais en prison.
+
+--En prison!
+
+Et le vieillard regarda l'homme gris et celui qui l'accompagnait avec
+défiance.
+
+--Ce sont des frères, dit l'abbé Samuel.
+
+--Ah! fit le vieillard.
+
+Et dès lors il continua:
+
+--La foule s'est dissipée, lasse d'attendre. Oh! sans doute, parmi elle
+se trouvaient ceux que nous attendions. Mais le prêtre n'est point monté
+à l'autel, et ils sont partis. Comment les retrouverons-nous?
+
+--Oui, répéta l'abbé Samuel avec désespoir, comment?
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris:
+
+--Nous les retrouverons, dit-il.
+
+--Ah!
+
+Et le vieillard en surplis et le jeune prêtre se suspendirent aux
+lèvres de cet homme que rien n'effrayait.
+
+--Écoutez-moi, dit-il, il y a à Londres deux cents journaux qui sont lus
+par des millions d'hommes.
+
+--Eh bien?
+
+--Que dans chacun de ces journaux on publie ces deux lignes: «Le clergé
+de Saint-Gilles prévient les fidèles que la cérémonie religieuse qui
+devait avoir lieu le 27 octobre, est ajournée au 3 novembre, à la même
+heure.» Ne pensez-vous pas que ces lignes tomberont sous les yeux de
+ceux qui venaient, l'un de l'Irlande, l'autre d'Amérique, l'autre
+d'Écosse, et le quatrième du comté de Galles!
+
+--Et l'enfant? demanda le vieillard.
+
+--Nous savons où le trouver, répondit l'homme gris.
+
+--Mais, fit l'abbé Samuel, je ne puis faire ce que vous dites-là, il
+faut beaucoup d'argent.
+
+--J'en ai, dit l'homme gris.
+
+Et il ajouta avec un sourire:
+
+--J'ai des millions au service de l'Irlande!
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Que s'était-il passé depuis la veille pour la pauvre Irlandaise?
+
+Elle avait pleuré à chaudes larmes, lorsque le bon Shoking était revenu
+lui dire que son fils n'était plus dans la maison de mistress Fanoche.
+
+Le mendiant philosophe avait même été obligé d'user de toute son
+éloquence d'abord, et ensuite de toute sa force physique, pour
+l'empêcher de s'élancer hors du cab et d'aller sonner elle-même à la
+porte de la petite maison.
+
+Shoking était un homme de tête et de résolution.
+
+Il comprit qu'il fallait éloigner l'Irlandaise sur-le-champ, et il cria
+au cabman:
+
+--Mène-nous dans Greet-Newport-street!
+
+Dans cette rue, Shoking, qui avait connu des temps plus heureux, se
+souvenait qu'il y avait un boarding où on logeait pour un shilling six
+pence, thé et beurre compris, que cet établissement, tenu par la veuve
+d'un négociant ruiné, était convenable et décent, et qu'on n'y recevait
+pas tout le monde.
+
+En quelques minutes, le cab s'arrêta devant le boarding.
+
+Shoking força l'Irlandaise à descendre, demanda une chambre, s'y
+installa avec elle, et lui dit:
+
+--Voyons, ma chère, raisonnons un peu, et, au lieu de pleurer,
+écoutez-moi.
+
+--Rendez-moi mon enfant! disait la pauvre femme éperdue.
+
+--Puisque nous le retrouverons.
+
+--Oh! vous dites cela pour me consoler; mais il n'en est rien, je le
+sens bien.
+
+--N'avez-vous donc pas confiance dans l'homme gris?
+
+Elle secoua la tête.
+
+--Ni dans le prêtre?
+
+Ce dernier mot la fit tressaillir. En effet l'abbé Samuel n'était-il pas
+le prêtre qui aurait dû, ce matin-là, dire la messe à Saint-Gilles.
+
+La pauvre Irlandaise, qui pleurait toujours, dit encore:
+
+--Mais le prêtre est en prison?
+
+--Il en sortira.
+
+--Quand donc, hélas!
+
+--Peut-être aujourd'hui, demain pour sûr, car l'homme gris me l'a dit,
+et tout ce que dit l'homme gris est vrai.
+
+A force de raisonnement et de patience, le bon Shoking était parvenu à
+remettre un peu d'espoir au coeur de la malheureuse mère.
+
+Ce n'était, après tout, qu'une journée et qu'une nuit à passer, puisque
+le lendemain on reverrait l'homme gris et avec lui l'abbé Samuel.
+
+L'Irlandaise parut se résigner.
+
+Elle ne pleura plus, elle ne parla plus et parut concentrer sa douleur.
+
+Elle finit même par obéir à Shoking, qui parvint à lui faire prendre
+quelque nourriture.
+
+Pendant toute la journée, Shoking ne la quitta point.
+
+Quand la nuit fut venue, il lui conseilla de se mettre au lit.
+
+L'Irlandaise céda.
+
+Il se faisait dans l'esprit de la pauvre mère un revirement singulier.
+
+Elle avait foi en Shoking, elle n'aurait pas voulu le quitter; mais elle
+nourrissait une idée fixe, retourner dans cette rue où on lui avait volé
+son enfant.
+
+--Il me semble que je le retrouverai, moi! disait-elle; que ces femmes
+n'oseront pas le cacher plus longtemps; qu'elles me le rendront.
+
+Elle s'était donc mise au lit avec l'espoir que Shoking sortirait.
+
+En effet, le mendiant philosophe, qui avait pris une chambre à côté de
+la sienne, se glissa bientôt dehors, et l'Irlandaise, qui avait
+l'oreille aux aguets, l'entendit qui descendait l'escalier.
+
+Elle se mit à la fenêtre et regarda dans la rue.
+
+Shoking sortit du boarding; puis il se mit à cheminer d'un pas rapide,
+descendant la rue et se dirigeant sans doute vers Leicester-square.
+
+Si bon, si honnête qu'il fut, Shoking n'était pas exempt de petits
+défauts.
+
+Depuis le matin, il avait été tout entier au service du malheur et de la
+vertu.
+
+Mais à présent la vertu dormait,--il le croyait du moins,--Shoking
+pouvait bien faire quelque chose pour ses vices.
+
+Or, depuis vingt-quatre heures, Shoking avait de l'or dans ses poches,
+ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, et depuis vingt-quatre
+heures, Shoking n'avait peut-être jamais eu le gosier aussi sec.
+
+Il s'en allait donc boire une bouteille de stout, bien persuadé que
+l'Irlandaise, brisée par l'émotion et la fatigue, ne tarderait pas à
+s'endormir, si elle ne dormait déjà.
+
+Shoking se trompait.
+
+L'Irlandaise, en chemise et nu-pieds, le suivit du regard jusqu'à ce
+qu'elle l'eût vu tourner le coin de la rue.
+
+Alors elle s'habilla à la hâte et ouvrit la porte sans bruit.
+
+La maison tout entière était louée en garni.
+
+La maîtresse du boarding se tenait au rez-de-chaussée, dans un petit
+parloir où elle se calfeutrait auprès du poêle et, passé huit heures du
+soir, elle ne s'occupait plus de ses locataires, qui allaient et
+venaient, rentraient et sortaient à leur fantaisie, ceci étant convenu
+qu'à Londres on fait ce qu'on veut.
+
+Il y avait bien un carreau vitré qui permettait de jeter un coup d'oeil
+du fond du parloir dans le corridor; mais la bonne dame, qui lisait
+toujours fort attentivement, ne daignait même pas tourner la tête.
+
+L'Irlandaise passa rapide devant le carreau, ouvrit la porte qui ne
+fermait qu'au loquet et s'élança dans la rue.
+
+Puis elle se mit à courir droit devant elle, en remontant
+Newport-street.
+
+Le souvenir du chemin qu'elle avait fait le matin lui restait dans
+l'esprit.
+
+Elle marcha bien un peu au hasard d'abord, mais à force de tourner et de
+retourner dans quelques ruelles, elle arriva dans Saint-Martin's-lane.
+
+Là elle se reconnut tout à fait.
+
+--Oh! dit-elle en doublant le pas, il faudra bien qu'elles me rendent
+mon enfant!...
+
+Elle faisait allusion à mistress Fanoche et à la vieille dame aux
+bésicles.
+
+Et comme elle marchait d'un pas rapide, elle se heurta à un homme qui
+allait en sens inverse.
+
+Soudain cet homme jeta un cri et l'Irlandaise elle-même laissa échapper
+une exclamation de surprise et presque de joie. Elle venait de
+reconnaître le gentleman du _Penny-Boat_ celui-là même qui avait promis
+dix guinées à Shoking, s'il lui apportait l'adresse de l'Irlandaise,
+lord Palmure enfin, qui s'en revenait de chez mistress Fanoche, où il
+avait conclu son petit marché avec la vieille dame.
+
+Depuis qu'il avait retrouvé l'Irlandaise dans le public-house du Cheval
+noir, Shoking avait oublié de lui parler de lord Palmure, ou plutôt il
+n'avait pas osé lui dire de quelle mission celui-ci l'avait chargé.
+
+L'Irlandaise n'avait donc aucune raison de se défier du gentleman.
+
+De plus, même il lui semblait maintenant que tous ceux qu'elle avait
+rencontrés sur le _Penny-Boat_ ne pouvaient être indifférents.
+
+--Vous! s'écria lord Palmure, vous, ma chère?
+
+Cet homme avait un air respectable, comme on dit en Angleterre, et
+Shoking et l'homme gris n'étaient, après tout, que des mendiants.
+
+L'Irlandaise éprouva un sentiment de confiance aveugle en lord Palmure,
+obéissant sans doute à la voix de la fatalité.
+
+--Oh! dit-elle, c'est le ciel qui me fait vous rencontrer!
+
+--Mais vous pleurez! s'écria lord Palmure.
+
+--Mon fils, dit-elle d'une voix étouffée.
+
+--Eh bien?
+
+--On me l'a volé?...
+
+Et joignant les mains, elle ajouta avec l'accent de la prière:
+
+--O vous qui paraissez noble et bon, ô vous qui sans doute êtes
+puissant, rendez-moi mon enfant... je vous en prie à genoux...
+
+Lord Palmure ignorait qu'on eût séparé la mère et l'enfant.
+
+Que s'était-il donc passé?
+
+Il prit l'Irlandaise par le bras et avec un flegme tout britannique, il
+appela un hanson qui passait.
+
+--Montez, dit-il à l'Irlandaise; si on vous a pris votre enfant, je vous
+le rendrai, moi; je suis pair d'Angleterre et j'ai tout pouvoir.
+
+Et il dit au cabman:
+
+--Chester-street, Belgrave-square.
+
+Et le hanson partit, emportant loin de Newport-street et du misérable
+boarding, l'Irlandaise désormais au pouvoir de lord Palmure.
+
+Pendant ce temps, le bon Shoking buvait tranquillement à Evan's-tavern,
+dans les rues de Covent-Garden.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+L'Irlandaise n'avait entendu qu'un mot dans tout ce que lui avait dit
+lord Palmure:
+
+--Je suis pair d'Angleterre!
+
+La malheureuse femme, depuis vingt-quatre heures qu'elle était à
+Londres, avait été livrée à tant de secousses, disputée par tant de gens
+en guenilles, qu'elle commençait à respirer en se voyant pour compagnon
+et pour protecteur un homme qui disait appartenir à la haute noblesse du
+royaume.
+
+Les autres lui avaient promis de lui rendre son fils et ils n'avaient
+point tenu leur parole; pourquoi donc aurait-elle plus de confiance en
+eux qu'en cet homme qui parlait de haut et dont le maintien et la mise
+aristocratiques attestaient le pouvoir?
+
+D'ailleurs, lord Palmure avait le langage doré de ceux qui veulent
+apprivoiser le peuple.
+
+--Mon enfant, dit-il, tandis que le hanson roulait rapidement,
+voulez-vous que je vous parle à coeur ouvert? Ce n'est pas le hasard qui
+m'a fait vous rencontrer, car je vous cherche depuis hier, dans
+l'immensité de Londres.
+
+--Vous me cherchez, moi? fit-elle étonnée.
+
+--Oui.
+
+--Mais... pourquoi?
+
+--Parce que votre enfant... votre cher enfant que vous pleurez... et que
+je vous rendrai, je vous le jure,--votre enfant me rappelle un autre
+enfant que j'ai connu dans ma jeunesse... que j'ai aimé... qui fut mon
+meilleur ami...
+
+La voix de lord Palmure était pleine d'émotion tandis qu'il parlait
+ainsi.
+
+--Cet ami disparu, cet ami mort hélas! pour une noble cause...
+
+L'Irlandaise tressaillit. Le lord continua:
+
+--Ce cher Edmund...
+
+--Edmund! s'écria l'Irlandaise.
+
+--Oui.
+
+--Vous l'appelez Edmund?
+
+--Sans doute. Eh bien! il aurait pu être le père de votre enfant...
+
+Lord Palmure s'arrêta et regarda Jenny qui était devenue toute
+tremblante.
+
+--Pauvre Edmund, dit-il encore, il est mort pour l'Irlande...
+
+Cette fois l'Irlandaise jeta un cri.
+
+--L'homme que vous avez connu, dit-elle, l'homme que vous avez aimé!...
+
+--Oh! si je l'aimais!...
+
+--Cet homme, poursuivit l'Irlandaise, se nommait sir Edmund... et il est
+mort pour l'Irlande...
+
+--Oui... il est mort... sur un gibet!... et c'était mon frère, acheva
+lord Palmure avec un sanglot dans la voix.
+
+--C'était mon époux, dit l'Irlandaise, c'était le père de mon enfant.
+
+--Ah! je l'avais deviné hier, sur le _Penny-Boat_, s'écria lord
+Palmure.
+
+Et il prit l'Irlandaise dans ses bras.
+
+--Mon enfant, ma soeur, dit-il, ne pleurez plus... l'enfant est
+retrouvé!... votre enfant, le mien, le sang de mon bien-aimé frère
+Edmund.
+
+Et lord Palmure avait su pleurer et il inondait l'Irlandaise de ses
+larmes.
+
+--Mon fils est retrouvé, dites-vous? retrouvé, mon fils? Oh! vous ne me
+trompez pas?...
+
+--Non, je vous le jure.
+
+--Mais où est-il?... chez vous?...
+
+--Oui, dans un de mes châteaux, à trente lieues de Londres... et je vais
+tout vous dire.
+
+--Parlez, murmura-t-elle éperdue.
+
+--Vous êtes tombée hier au milieu d'une bande de coquins, de voleurs
+d'enfants, poursuivit lord Palmure. On vous a séparée de votre fils,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, on m'a endormie...
+
+--Bien, et on vous a portée dans la rue...
+
+--Quand je suis revenue à moi, je me suis trouvée sur une place déserte,
+dans un lieu inconnu...
+
+--Continuez, mon enfant, continuez, dit lord Palmure, qui tenait à
+apprendre les aventures de l'Irlandaise pour consolider le petit roman
+qu'il construisait au fur et à mesure.
+
+Alors la crédule Jenny lui raconta tout ce qui s'était passé dans
+Welleclose-square, au public-house de Black-Horse, le danger qu'elle
+avait couru et auquel l'avait arrachée l'homme gris, puis l'arrivée du
+prêtre et son arrestation ensuite, et enfin cette expédition qui avait
+pour but de retrouver l'enfant et qui était restée infructueuse.
+
+Ce récit jetait un jour tout nouveau sur la disparition de l'enfant.
+
+Évidemment ceux qui le cherchaient étaient les amis de l'Irlande et
+savaient qui il était.
+
+Ceux qui l'avaient volé n'étaient plus que de vulgaires coquins, qui
+trafiquaient d'un enfant comme de toute autre marchandise.
+
+Et lord Palmure regretta les promesses qu'il avait faites à la vieille
+dame, car il avait cru sincèrement qu'elle trahissait pour lui la grande
+cause de l'Irlande.
+
+En ce moment, le hanson s'arrêta.
+
+Il était à la porte de l'hôtel de lord Palmure.
+
+Le lord descendit le premier et tendit la main à Jenny.
+
+Celle-ci jeta autour d'elle un regard ébahi. Elle était dans
+Chester-street, au centre de Belgrave-square, dans le Londres opulent,
+le Londres des palais de la noblesse.
+
+Ici plus de ruelles tortueuses, plus de boutiques mal éclairées, plus de
+public-houses.
+
+Des palais et des palais encore!
+
+--Voilà où est né sir Edmund! dit lord Palmure en sonnant à la porte de
+l'un d'eux.
+
+--Est-ce possible? fit-elle en joignant les mains.
+
+--Je reconnais bien là, pensa lord Palmure, le caractère sauvage,
+dédaigneux et fier, de sir Edmund. Il a épousé cette femme, et il ne lui
+a jamais parlé des persécutions de sa famille. Il n'a pas daigné nous
+accuser!... Elle ne sait rien.
+
+La porte ouverte, Jenny se trouva au seuil d'une vaste cour d'honneur.
+
+Elle passa, elle, la paysanne des côtes d'Irlande, avec ses pauvres
+habits, donnant la main à lord Palmure, au milieu d'une double haie de
+laquais chamarrés d'or.
+
+Lord Palmure la conduisit ainsi à un perron de quelques marches, qui
+donnait accès dans un vestibule éclairé par des lampes à globe dépoli.
+
+Puis il poussa une porte à gauche, et l'Irlandaise qui croyait rêver se
+vit dans un salon magnifique.
+
+--Venez vous asseoir là, mon enfant, dit le lord en entraînant
+l'Irlandaise sur une ottomane perpendiculaire à la cheminée.
+
+L'Irlandaise tremblait de joie et d'émotion.
+
+Jamais, dans ses rêves, elle n'avait vu de pareilles splendeurs.
+
+Alors lord Palmure sonna.
+
+Un laquais parut.
+
+--Miss Ellen est-elle chez elle? dit-il.
+
+--Oui, mylord.
+
+--Priez-la de descendre, et dites-lui que la personne que nous
+cherchions est retrouvée.
+
+Le laquais s'inclina et sortit.
+
+Quelques minutes après, la porte se rouvrit et une jeune fille entra.
+
+Mais une jeune fille si belle que l'Irlandaise recula surprise, éblouie
+et tremblante, et qu'elle regarda ses bas de laine et ses pauvres
+chaussures couvertes de boue avec un sentiment de honte.
+
+Si belle, que la beauté merveilleuse de l'Irlandaise pâlissait auprès.
+
+Et la jeune fille vint à elle et lui tendit la main.
+
+--Miss Ellen, dit lord Palmure, voilà la veuve de mon bien-aimé frère
+sir Edmund.
+
+Et il dit à l'Irlandaise, en prenant miss Ellen par la main:
+
+--C'est ma fille.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Le bon Shoking avait donc passé sa soirée à Evan's-tavern, dans les
+caves de Covent-Garden.
+
+Il avait mangé une omelette écossaise au fromage, bu un verre de bitter
+mélangé de gin, et fumé deux cigares à trois pence.
+
+Shoking ne se refusait plus rien.
+
+Il était une heure du matin quand il songea à regagner le boarding où il
+avait laissé l'Irlandaise.
+
+Il flageolait un peu sur ses jambes en sortant, et il jeta un regard
+incendiaire sur la gaze des tribunes qui, dans cet établissement
+pudibond, dérobe aux hommes la vue des quelques femmes qui viennent
+entendre chanter des messieurs en habit noir ou assister aux tours
+d'adresse d'un clown qui fait avec son nez et son chapeau les tours les
+plus extraordinaires.
+
+Shoking regagna donc le boarding.
+
+C'était un peu, nous l'avons dit, la maison du bon Dieu.
+
+On entrait et on sortait comme on voulait.
+
+Passé minuit, les locataires se servaient d'un petit passe-partout qu'on
+leur donnait lors de leur installation, trouvaient leur chandelle et
+leur clef dans le corridor, sur une tablette, et s'allaient coucher sans
+bruit.
+
+Ce que l'Anglais respecte le plus, c'est le sommeil d'autrui.
+
+Malgré sa légère ébriété, Shoking monta l'escalier avec précaution.
+
+Il lui fallait passer devant la porte de l'Irlandaise pour arriver à la
+sienne.
+
+La vue de cette porte lui donna un léger remords.
+
+--Je suis bien inconvenant, se dit-il; tandis que cette pauvre femme
+pleure, je suis allé me divertir. Je suis un sans-coeur.
+
+Il s'approcha de la porte et colla son oreille à la serrure.
+
+Mais le plus profond silence régnait dans la chambre.
+
+--Elle dort, pensa Shoking. Pauvre femme, va!
+
+Et il entra chez lui sur la pointe du pied et se mit au lit, prenant
+garde de remuer les meubles et de faire le moindre bruit.
+
+Une fois couché, Shoking s'endormit profondément, grâce aux fumées de
+gin mélangé de bitter, et rêva qu'il était véritablement gentleman et
+qu'il caracolait sur un cheval de pur sang dans les allées de Hyde-park.
+
+Quand le rêve est agréable, le sommeil se prolonge.
+
+Londres, du reste, n'est pas la ville matinale, on y vit la nuit. Le
+matin, rien n'y bouge avant neuf ou dix heures.
+
+Shoking dormit donc jusque vers dix heures et demie.
+
+En s'éveillant, il s'aperçut bien qu'il n'était pas gentleman, et poussa
+un profond soupir.
+
+Puis il songea à l'Irlandaise.
+
+En un tour de main, le mendiant eut endossé son habit noir, mis sa
+cravate blanche, et il se trouva prêt à aller frapper à la porte de
+Jenny.
+
+On ne lui répondit pas.
+
+Il frappa une seconde fois. Même silence.
+
+Alors il s'aperçut que la clef était en dehors.
+
+Pris d'une vague inquiétude, il tourna cette clef et entra.
+
+La chambre était vide, la fenêtre ouverte, le lit non foulé.
+
+Shoking éperdu s'élança au dehors et descendit précipitamment au
+parloir.
+
+La maîtresse du boarding, le voyant entrer effaré, lui demanda ce qu'il
+avait.
+
+--Où est la dame que j'ai amenée? fit Shoking.
+
+--Je ne l'ai pas vue, dit la maîtresse du boarding.
+
+--Elle n'a pas couché ici!
+
+--Je ne sais pas.
+
+Shoking parlait si haut et avec un accent si désespéré que plusieurs
+locataires du boarding entrèrent dans le parloir.
+
+Une vieille dame, qui logeait au même étage que l'Irlandaise, affirma
+l'avoir vu sortir la veille au soir sur les huit ou neuf heures.
+
+Il est difficile de peindre le désespoir du pauvre diable.
+
+Il s'élança dans la rue, la parcourut dans toute sa longueur, revint,
+entra dans les ruelles avoisinantes, demanda à toutes les portes si on
+n'avait pas vu une jeune femme d'une remarquable beauté, pauvrement
+vêtue.
+
+Personne ne put le renseigner.
+
+L'Irlandaise était perdue, elle aussi, perdue comme son enfant.
+
+--Misérable! se disait Shoking à lui-même en continuant à arpenter les
+rues de Londres, misérable! c'est ta funeste passion pour les boissons
+fermentées qui est cause de ce malheur...
+
+Que dira l'abbé Samuel? Que dira l'homme gris?
+
+Et Shoking, livré au plus violent désespoir, après avoir passé une
+partie de la journée en recherches infructueuses, eut un moment la
+pensée de se punir lui-même et de s'aller jeter du pont de Waterloo dans
+la Tamise.
+
+Mais alors, il se souvint...
+
+Il se souvint que l'homme gris lui avait donné rendez-vous à quatre
+heures du soir dans la gare du chemin de fer de Charing-Cross.
+
+--Oh! se dit-il, cet homme-là doit tout pouvoir. Il retrouvera
+l'Irlandaise. Qu'importe que je m'expose à sa colère, puisque je l'ai
+méritée!
+
+Il était près de quatre heures, Shoking prit bravement le parti
+d'affronter l'orage.
+
+Il se rendit à Charing-Cross.
+
+L'homme gris s'y trouvait déjà.
+
+Shoking l'aperçut se promenant côte à côte avec l'abbé Samuel.
+
+Celui-ci était donc libre! et libre sans doute grâce au mystérieux
+pouvoir de l'homme gris.
+
+Shoking alla droit à eux et se mit à genoux. Il avait les yeux pleins de
+larmes et son geste était suppliant.
+
+--Mais qu'as-tu donc? lui demanda l'homme gris étonné.
+
+--L'Irlandaise... balbutia Shoking.
+
+--Eh bien?
+
+--Perdue aussi... perdue comme l'enfant...
+
+L'homme gris força Shoking à se relever. Pas un muscle de son visage ne
+tressaillit. Seulement, une légère pâleur se répandit sur son front.
+
+--Mais parle donc! dit-il, tâche d'être calme... Parle, et dis-nous ce
+qui est arrivé.
+
+Et il l'entraîna dans un coin de la cour extérieure, où personne ne prit
+garde à eux.
+
+Alors Shoking, en sanglottant, leur fit à tous deux le récit de la
+disparition de l'Irlandaise.
+
+L'homme gris l'écouta froidement.
+
+Quand il eut fini, il lui dit:
+
+--Et tu n'as pas la moindre idée du lieu où elle peut être?
+
+--Si je le savais, dit Shoking, n'y serais-je point allé déjà?
+
+L'homme gris haussa les épaules:
+
+--Souviens-toi, dit-il. N'as-tu pas toi-même mis lord Palmure sur ses
+traces?
+
+Shoking tressaillit.
+
+--Quel autre que lui peut avoir intérêt à la faire disparaître?
+N'était-il pas, hier matin, dès huit heures, à la porte de mistress
+Fanoche?
+
+--C'est juste.
+
+--Alors, dit l'abbé Samuel, vous croyez?...
+
+--Je ne crois pas, j'ai une conviction absolue.
+
+--Ah!
+
+--Si l'Irlandaise a disparu, c'est qu'elle est aux mains de lord
+Palmure.
+
+Shoking serra les poings.
+
+--Oh! dit-il, c'est un noble lord et je ne suis qu'un mendiant, mais il
+faudra bien qu'il me la rende.
+
+Il voulut faire un pas en avant, l'homme gris l'arrêta.
+
+--Où vas-tu? dit-il.
+
+--Chez lord Palmure donc! s'écria Shoking.
+
+--Non, pas aujourd'hui...
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Parce que, dit froidement l'homme gris, il faut auparavant retrouver
+l'enfant.
+
+--Le retrouverons-nous, demanda Shoking, en trouvant la mère?
+
+--Oui, ce soir.
+
+--Ah!
+
+--Et nous avons besoin de toi, acheva l'homme gris.
+
+Puis, prenant l'abbé Samuel par le bras, il lui dit:
+
+--Allons, nous n'avons pas de temps à perdre pour faire tous nos
+préparatifs.
+
+Et tous trois sortirent de la gare de Charing-Cross.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Lord Palmure causait tête à tête avec sa fille vers sept heures du soir.
+
+Miss Ellen était une de ces femmes mûries avant l'âge aux choses
+positives de la vie.
+
+A seize ans, au lieu de parler chiffons, elle s'occupait de politique.
+
+Digne fille d'un tel père, elle possédait merveilleusement l'histoire
+contemporaine du Royaume-Uni, connaissait les aspirations de l'Irlande,
+et, comme lord Palmure, éprouvait une haine instinctive pour ce pays,
+qui était le berceau de sa famille.
+
+Ceux qui ont trahi leur patrie en deviennent les plus cruels ennemis.
+
+Lord Palmure avait donc trouvé en elle un auxiliaire docile et
+intelligent pour l'accomplissement de ses projets ténébreux.
+
+Cependant miss Ellen n'obéissait pas en aveugle; elle raisonnait
+très-froidement, scrutait les ordres de son père, et lui disait:
+
+--Je ne comprends pas très-bien quel est votre but.
+
+--Il est fort simple: accaparer l'enfant.
+
+--Soit.
+
+--L'enlever pour toujours à ces hommes qui comptent en faire leur chef
+un jour.
+
+--Je comprends fort bien cela, mais...
+
+--Je vous devine, Ellen, dit lord Palmure; vous vous dites: à quoi bon
+prendre cet enfant avec nous, l'élever, le choyer, lui, le fils de ce
+misérable qui a déshonoré notre nom sur un gibet.
+
+--C'est cela même, mon père.
+
+Un sourire vint aux lèvres de lord Palmure.
+
+--Écoutez-moi bien, dit-il, écoutez-moi attentivement. J'ai la
+conviction à présent que l'enfant a été volée non par les fenians, non
+par ceux qui rêvent la liberté de l'Irlande et voient en lui un chef,
+mais par une misérable femme, nourrisseuse d'enfants illégitimes ou
+adultérins...
+
+--Comme on en a jugé une dernièrement, fit la jeune fille.
+
+--C'est cela même, Ellen. Or donc, on a volé cet enfant pour le
+substituer à un autre, mort sans doute, et certes l'occasion serait
+belle, au lieu d'entraver cette femme dans ses projets, de la protéger,
+au contraire, par la raison bien simple qu'elle se charge de faire
+perdre à jamais la trace de mon neveu.
+
+--C'est là précisément ce que j'allais vous dire, mon père.
+
+--Eh bien! écoutez mes projets, Ellen, et je vous dirai ensuite quel est
+mon but.
+
+Miss Ellen regarda son père et devint attentive.
+
+--Au lieu de laisser l'enfant suivre cette obscure destinée, je m'empare
+de lui et de sa mère, je les conduis en carrosse dans notre château des
+environs de Glascow.
+
+--Fort bien, dit miss Ellen.
+
+--J'accable l'enfant de caresses, je dis à la mère: «Ne craignez rien
+pour l'Irlande, moi et vos frères travaillons dans l'ombre, mais l'heure
+d'agir n'est point venue.»
+
+--Fort bien.
+
+--Je leur donne une armée de laquais, c'est-à-dire de geôliers. Ces
+pauvres gens, qui jusqu'à ce jour avaient vécu de pommes de terre, se
+trouvent devenus grands seigneurs.
+
+On se fait vite à la richesse, Ellen.
+
+--Continuez, mon père, car je ne comprends pas encore.
+
+--Attendez, Ellen, attendez. Le fils grandit au milieu de ce luxe.
+
+--Et sa mère l'élève dans l'amour de l'Irlande... observa miss Ellen
+avec ironie.
+
+Un sourire mystérieux passa sur les lèvres de lord Palmure.
+
+--La mère peut mourir, dit-il, on passe si facilement de vie à trépas.
+Un fruit qui n'est pas mûr, un verre d'eau glacée avalé
+précipitamment... Que sais-je?
+
+--Après? dit froidement miss Ellen.
+
+--Supposons que l'enfant soit orphelin à douze ou treize ans, il aura
+bien vite oublié les sottes rapsodies de sa mère à propos de l'Irlande.
+
+--Bon!
+
+--Nous l'élèverons en bon Anglais qui doit siéger au parlement quelque
+jour et me succéder...
+
+--Que dites-vous, mon père?
+
+--J'en veux faire votre mari, Ellen.
+
+--Y songez-vous? fit la jeune fille frémissant d'orgueil et
+d'indignation. Moi, épouser ce vagabond... ce mendiant...
+
+--Il est de votre sang, Ellen.
+
+--Qu'importe!
+
+--Ensuite je ne vous ai pas tout dit; et c'est maintenant que vous allez
+me comprendre.
+
+--Parlez, mon père, dit froidement miss Ellen.
+
+Lord Palmure reprit:
+
+--Mon père à moi, vous le savez, votre aïeul, Ellen, abandonna la cause
+de l'Irlande. L'Angleterre se montra reconnaissante. Elle nous donna de
+grands biens, la plupart confisqués sur des rebelles.
+
+Mon père devint un des plus riches seigneurs terriens du Royaume-Uni.
+
+Il ne pouvait pas prédire que mon frère Edmund embrasserait un jour la
+cause de l'Irlande; et, nous ayant réunis tous les deux, quand nous
+étions enfants, il nous dit:
+
+«Je suis assez riche pour m'affranchir de la loi du droit d'aînesse.
+J'ai obtenu du Parlement le droit de vous partager ma fortune par égale
+part.»
+
+--Ah! vraiment? fit miss Ellen qui devint de plus en plus attentive.
+
+--Je suis riche, mon enfant, très-riche; eh bien! je ne possède
+cependant que la moitié de la fortune de mon père.
+
+--Qu'est devenue l'autre moitié?
+
+--La part de sir Edmund?
+
+--Oui.
+
+--L'Angleterre l'a confisquée.
+
+--Ah!
+
+--Et c'est parce que, en élevant le fils de sir Edmund dans l'amour de
+l'Angleterre, j'espère faire rapporter le bill de confiscation et rendre
+à cet enfant la fortune de son père, que j'ai songé à en faire votre
+mari, Ellen. Comprenez-vous, maintenant?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Vous indignez-vous encore?
+
+--Non, mon père; mais quel âge a-t-il?
+
+--Dix ans.
+
+--J'en ai seize.
+
+--Il sera plus jeune que vous, qu'importe! Dans les sphères
+aristocratiques où nous sommes nés et où nous vivons, dit lord Palmure,
+le mariage est l'union, non de deux personnes, mais de deux noms et de
+deux fortunes.
+
+--Soit, mon père, dit miss Ellen, et maintenant vous partez?
+
+--Oui.
+
+Et le noble lord s'enveloppa dans un grand mac-farlane dont il releva le
+collet jusqu'à son menton.
+
+--Vous allez chercher l'enfant?
+
+--Oui.
+
+--Mais où?
+
+--Je l'ignore, mais la vieille dame me conduira.
+
+Miss Ellen souleva les rideaux d'une croisée et regarda dans la cour.
+
+--La voiture n'est pas attelée, dit-elle.
+
+--Je me garderais bien, dit lord Palmure, de sortir dans mon équipage;
+ce serait manquer de prudence, d'autant plus que, sans doute, la vieille
+dame m'emmènera dans un quartier excentrique.
+
+--C'est probable.
+
+--J'ai donc fait retenir un cab, qui m'attend au coin de la rue.
+
+--Mon père, dit encore miss Ellen, est-ce que vous irez seul courir
+cette étrange aventure?
+
+--Non, certes. J'ai fait demander à Scotland-Yard deux policemen
+déguisés.
+
+--A la bonne heure! je serai plus tranquille.
+
+--Adieu, mon enfant, dit lord Palmure. Je ne sais où on me conduira; je
+ne puis donc vous dire au juste l'heure de mon retour. Mais faites
+prendre patience à l'Irlandaise.
+
+--Ok! dit miss Ellen, depuis que nous lui avons fait voir un portrait de
+sir Edmund, replacé à la hâte dans notre galerie de famille, elle a en
+nous une confiance aveugle..
+
+--Vous m'en répondez?
+
+--Comme de moi-même.
+
+--C'est bien, Ellen. Au revoir.
+
+Et lord Palmure baisa sa fille au front.
+
+Cinq minutes après, il sortait à pied de son hôtel, et trouvait à
+l'extrémité nord de Chester-street un cab qui, rangé contre le mur,
+paraissait attendre.
+
+Il s'approcha.
+
+--Cabman, dit-il, êtes-vous retenu?
+
+--Par lord Palmure, répondit le cocher.
+
+--C'est moi.
+
+Et lord Palmure monta.
+
+Le cocher avait le visage si bien entortillé dans un large cache-nez,
+que lord Palmure, eût-il fait jour, n'aurait certes pas reconnu le bon
+Shoking.
+
+--Dudley-street, lui cria lord Palmure en fermant la portière.
+
+Et le cab partit au grand trot d'un excellent cheval.
+
+Shoking avait été cocher dans sa jeunesse.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Le cab gagna l'avenue Victoria, passa devant l'abbaye de Westminster et
+s'engagea dans Parliament-street, c'est-à-dire la rue du Parlement.
+
+Lord Palmure alors baissa la glace du cab et tira le cabman par sa
+redingote.
+
+Shoking se tourna à demi sur son siége.
+
+--Tu t'arrêteras devant Scotland-Yard, dit lord Palmure.
+
+--Oui, répondit Shoking.
+
+Le cab passa devant l'Amirauté et, quelques minutes après, il s'arrêtait
+de nouveau.
+
+Deux hommes qui se tenaient auprès de la porte de Scotland-Yard
+s'avancèrent rapidement.
+
+Lord Palmure mit la tête à la portière.
+
+L'un deux lui dit:
+
+--C'est nous que vous attendez, mylord.
+
+--Alors, montez, dit lord Palmure, qui daigna ouvrir la portière
+lui-même.
+
+Les deux hommes montèrent et s'assirent sur la banquette de devant, car
+le cab était à quatre places.
+
+Puis Shoking rendit de nouveau la main à son cheval, et moins d'un quart
+d'heure après, lord Palmure était à la porte de mistress Fanoche.
+
+Il n'eut pas besoin de sonner deux fois.
+
+La vieille dame était toute prête, l'oreille aux aguets et fort
+impatiente.
+
+--Enfin, avait-elle murmuré vingt fois depuis une heure, je vais donc
+vivre tranquille, et sans le recours de personne...
+
+Et elle se voyait déjà dans son cottage de Brighton, avec une bonne
+grosse servante, une maison bien montée, des armoires pleines de linge
+et un parloir auprès duquel celui de mistress Fanoche pâlissait.
+
+Elle avait fait coucher les petites filles, s'inquiétant peu, du reste,
+de ce qui arriverait lorsqu'elle serait partie et de ce qu'elles
+deviendraient.
+
+Puis elle avait assemblé à la hâte quelques bardes dans un petit sac de
+voyage, mis son chapeau, endossé son châle écossais et fourré ses doigts
+crochus dans de bons gants de tricot.
+
+--Ah! mylord, dit-elle en voyant entrer lord Palmure, je craignais que
+vous ne vinssiez pas... et en même temps je l'espérais...
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est que j'ai peur...
+
+--Et pourquoi auriez-vous peur?
+
+--Ah! c'est que vous ne connaissez pas les gens que je vais trahir...
+Ils sont capables de tout.
+
+--Ma chère dame, dit froidement lord Palmure en entrant dans le parloir
+où il y avait une lampe et tirant de sa poche un portefeuille, voici un
+contrat de rente.
+
+La vieille dame eut un battement de coeur.
+
+--Voici cent livres en bank-notes, comme frais de déplacement.
+
+Le battement de coeur redoubla.
+
+--Enfin, acheva lord Palmure, voici un billet de première classe pour le
+train de Londres à Brighton.
+
+Ce train part à minuit.
+
+La vieille dame allongeait déjà la main pour s'emparer du contrat de
+rente, du billet et des bank-notes.
+
+Lord Palmure l'arrêta.
+
+--Non, dit-il, pas à présent. Aussitôt que j'aurai l'enfant, tout cela
+sera votre propriété, et je vous conduirai moi-même au Brighton-railway.
+
+La vielle dame éprouva une certaine déception; elle eut même un accès de
+défiance.
+
+--Mais, dit-elle, ne me trompez-vous pas, au moins?
+
+--Je me nomme lord Palmure, et mon nom doit vous être une garantie.
+
+--Sans doute. Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Que voulez-vous faire de l'enfant?
+
+--Le rendre à sa mère.
+
+--A sa mère!
+
+--Oui, à sa mère qui est chez moi, dit froidement lord Palmure, après
+avoir miraculeusement échappé à la mort.
+
+Il vit pâlir la vieille dame.
+
+--Allons, dit-il en baissant la voix, vous voyez que je sais bien des
+choses, n'est-ce pas? Ne perdons pas de temps inutile. J'ai deux
+policemen dans le cab; ils doivent nous accompagner. Ou, dans une
+heure, j'aurai l'enfant et je vous conduirai au chemin de fer de
+Brighton; ou vous m'aurez trompé et je vous conduirai à Scotland-Yard.
+
+La vieille dame joignit les mains:
+
+--Milord, dit-elle, je vous jure que je vais vous conduire où est
+l'enfant.
+
+--Eh bien! partons...
+
+Et il prit la vieille dame par le bras.
+
+Elle éteignit la lampe et ferma la porte.
+
+En montant dans le cab, elle vit en effet deux hommes, mais les voitures
+de Londres n'ont pas de lanternes; en outre, la rue Dudley était peu
+éclairée, car il n'y avait pas de magasins; enfin ces deux hommes
+avaient leurs chapeaux rabattus sur les yeux, et il était difficile de
+voir leur visage.
+
+La vieille dame s'assit dans le fond du cab, à côté de lord Palmure.
+
+--Où allons-nous? dit celui-ci.
+
+--A Hampsteadt.
+
+--Bon. Quelle rue?
+
+--Heath-Mount.
+
+--Fort bien. Quel numéro?
+
+--Dix-huit.
+
+--Est-ce là qu'est l'enfant?
+
+--C'est là.
+
+Lord Palmure baissa la glace une seconde fois et transmit les ordres au
+cabman.
+
+--All reigh! répondit Shoking.
+
+Et il rendit la main à son cheval.
+
+Si le hanson qui avait conduit mistress Fanoche et Mary l'Écossaise,
+portant dans ses bras le petit Ralph endormi, à Hampsteadt, marchait
+bien, le cab conduit par Shoking filait encore mieux.
+
+Vingt minutes après avoir quitté Dudley-street, il arrivait dans
+Heath-Mount.
+
+Lord Palmure et la vieille dame n'avaient pas échangé un mot durant le
+trajet, trouvant inutile, tous les deux, de causer devant les deux
+agents.
+
+Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas desserré les dents.
+
+Quand le cab s'arrêta, lord Palmure mit la tête à la portière et dit:
+
+--Sommes-nous arrivés?
+
+--Voici Heath-Mount, répondit Shoking, et voilà le numéro 18.
+
+Lord Palmure vit alors une grille, un grand jardin et, tout au fond, une
+maisonnette dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées.
+
+--Est-ce bien là? répéta lord Palmure en s'adressant à la vieille dame.
+
+Elle regarda à son tour.
+
+--Oui, fit-elle.
+
+--Alors vous allez me montrer le chemin.
+
+--Mais, mylord, dit-elle avec un accent d'angoisse, vous voulez donc que
+ces gens-là m'assassinent?
+
+--Soit, dit lord Palmure, puisque vous avez peur, restez ici. Comme j'ai
+le contrat et les bank-notes dans ma poche, je suis sûr que vous ne vous
+en irez pas.
+
+Et il dit aux deux hommes, qui pour lui étaient toujours des agents
+déguisés:
+
+--Venez, messieurs, et tenez-vous prêts à tout événement.
+
+Lord Palmure descendit le premier et marcha droit à la grille, ce qui
+fit qu'il ne vit pas que l'un des deux hommes prenait un paquet des
+mains de Shoking.
+
+Le noble lord allait mettre la main sur le bouton de la sonnette, mais
+celui à qui Shoking avait donné un objet mystérieux l'arrêta.
+
+--Ne sonnez pas, mylord, dit-il.
+
+--Il faut pourtant bien que nous entrions.
+
+--J'ai prévu le cas.
+
+Et il tira de dessous son manteau un trousseau de clefs.
+
+--A Londres, dit-il, on fait tout sur le même modèle, depuis les
+maisons jusqu'aux serrures.
+
+--Vous êtes un homme habile, dit lord Palmure.
+
+L'agent de police prétendu essaya tour à tour plusieurs clefs.
+
+L'une enfin entra, tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit.
+
+--Entrez, mylord, dit cet homme.
+
+Et il s'effaça pour laisser passer lord Palmure.
+
+Mais, en ce moment, celui-ci sentit qu'on le prenait à la gorge.
+
+En même temps on lui appliqua un masque de poix sur le visage.
+
+Et avant qu'il eût pu crier, se débattre et songer à faire usage du
+revolver qu'il avait sur lui, il fut renversé, garrotté en un tour de
+main et jeté en un coin du jardin, derrière un massif d'arbres.
+
+--A présent, dit l'homme gris, car c'était lui, allons chercher
+l'enfant.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Maintenant revenons un moment sur nos pas, et voyons ce qui s'était
+passé dans le cottage de mistress Fanoche. Nous avons laissé le petit
+Ralph au moment où la brutale Écossaise Mary levait le fouet sur lui et
+le frappait.
+
+La douleur lui arracha un cri; mais ce cri fut unique. L'enfant se
+roidit ensuite et croisa ses deux bras sur sa poitrine, regardant son
+bourreau d'un air de défi.
+
+L'Écossaise frappa encore.
+
+Heureusement comme elle levait le fouet pour la troisième fois, la porte
+s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.
+
+Elle jeta un cri à son tour, s'élança sur l'Écossaise et lui arracha le
+fouet.
+
+Puis, d'un geste impérieux, elle lui ordonna de sortir.
+
+L'Écossaise s'en alla sans mot dire.
+
+Alors mistress Fanoche voulut prendre l'enfant dans ses bras.
+
+--Où est ma mère? demanda celui-ci avec ténacité.
+
+--Ta mère est allée faire un voyage, mon petit homme, lui répondit-elle
+d'un ton doucereux, et je lui ai promis d'avoir bien soin de toi.
+
+Ralph attacha sur elle un regard profond, le regard d'un homme et non
+d'un enfant.
+
+--Vous me trompez! dit-il.
+
+--Pourquoi veux-tu que je te trompe, mon mignon? fit mistress Fanoche,
+qui se mit à l'embrasser. Ta maman est partie, c'est bien vrai, mais
+elle reviendra...
+
+--Quand?
+
+--Demain.
+
+--Vous me trompez, répéta l'enfant. Je veux m'en aller.
+
+--Hein?
+
+--Je veux sortir d'ici, fit-il avec un accent de volonté.
+
+--Et si tu sors d'ici, où iras-tu? demanda la nourrisseuse d'enfants.
+
+--J'irai rejoindre ma mère.
+
+--Tu sais bien que c'est impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que ta mère est partie.
+
+L'enfant frappa du pied.
+
+--Je veux sortir! répéta-t-il.
+
+Et il marcha vers la porte.
+
+Mistress Fanoche le prit par le bras:
+
+--Mon mignon, dit-elle, quand un enfant veut être traité avec douceur et
+n'être point battu, il doit être sage, sinon...
+
+--Battez-moi, mais laissez-moi sortir.
+
+L'obstination de Ralph, l'énergie avec laquelle il se débattait aux
+mains de mistress Fanoche, exaspéraient celle-ci.
+
+Elle appela de nouveau l'Écossaise.
+
+Mary revint, armée de son terrible fouet.
+
+Cette fois, mistress Fanoche ne souriait plus.
+
+--Couche-moi ce petit vaurien, dit-elle à l'Écossaise.
+
+Elle sortit, et Ralph resta de nouveau au pouvoir de la terrible
+servante.
+
+Celle-ci le prit par le bras, le poussa rudement devant elle, et comme
+il essayait de résister, elle le frappa de nouveau.
+
+Puis elle ouvrit une porte au fond du parloir et Ralph vit une petite
+chambre dans laquelle il y avait un lit.
+
+Cette chambre ressemblait vaguement à celle où il s'était endormi dans
+les bras de sa mère.
+
+Un moment, l'enfant eut une illusion et se mit à crier:
+
+--Maman! maman!
+
+Un éclat de rire de l'Écossaise lui répondit seul.
+
+--Maman! dit-il une fois encore.
+
+Le fouet retomba.
+
+Alors, vaincu par la douleur, l'enfant se prit à pleurer.
+
+L'Écossaise, alors, se mit à le déshabiller tranquillement, et Ralph ne
+résista plus.
+
+Son énergie l'avait abandonné, depuis qu'il pleurait, tant les larmes
+sont énervantes.
+
+Il pleura longtemps, le pauvre enfant, interrompant ses sanglots pour
+appeler sa mère, qui ne lui répondait pas.
+
+Puis, à la prostration morale succéda une prostration physique, et il
+finit par s'endormir.
+
+Il était grand jour quand il s'éveilla, et le soleil inondait la
+chambre.
+
+Ralph jeta un regard autour de lui.
+
+Il était seul.
+
+Une fois encore il appela sa mère.
+
+Ce fut mistress Fanoche qui arriva.
+
+Elle était redevenue souriante et voulut embrasser Ralph.
+
+Mais il la repoussa.
+
+--Rendez-moi ma mère, dit-il.
+
+--Puisqu'elle doit revenir bientôt, dit-elle.
+
+--Quand?
+
+--Demain.
+
+L'enfant eut l'air d'ajouter foi à ces paroles.
+
+A partir de ce moment, il ne cria plus, ne pleura plus, ne fit plus
+aucune question.
+
+--J'en étais sûre, se dit mistress Fanoche au bout de quelques
+instants, il finira par se calmer.
+
+Elle ne se rebuta point et combla l'enfant de caresses; mais s'il ne la
+repoussa plus, il accueillit ses observations avec une parfaite
+indifférence.
+
+Il avait refusé de manger d'abord, mais, vers le soir, la faim triompha
+de son obstination.
+
+Mistress Fanoche avait eu soin de mêler un peu de jus de pavots à ses
+aliments, de façon qu'il s'endormit brusquement, son repas terminé, et
+que l'Écossaise put le déshabiller sans qu'il s'éveillât.
+
+Le lendemain en s'éveillant, Ralph demanda sa mère.
+
+--Demain, lui dit encore mistress Fanoche.
+
+L'enfant n'insista pas.
+
+Seulement, depuis vingt-quatre heures un travail s'était fait dans son
+esprit.
+
+Il s'était remémoré tous les événements qui l'avaient frappé depuis son
+arrivée à Londres.
+
+Les petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu, ne lui
+avaient dit, hélas! que la vérité.
+
+Il voyait bien toujours mistress Fanoche, mais il ne voyait plus la
+vieille dame qui avait un air si méchant.
+
+Enfin, malgré certaines ressemblances, Ralph était bien convaincu que la
+maison où il était n'était pas celle où il avait été conduit avec sa
+mère par le mendiant Shoking.
+
+Par conséquent, il se fit ce raisonnement plein de justesse apparente,
+que s'il voulait rejoindre sa mère, il fallait qu'il s'enfuit de cette
+maison et retournât dans l'autre.
+
+L'enfant ne se rendait pas bien compte de l'immensité de Londres.
+Cependant, il se demandait comment il trouverait son chemin.
+
+Ralph ne songea donc plus qu'à fuir.
+
+Quand les enfants se sont tracé une marche et ont un but déterminé, ils
+sont capables d'autant de patience et de dissimulation qu'un homme.
+
+Il se montra si docile ce jour-là, que mistress Fanoche l'accabla de
+caresses.
+
+Il ne la repoussa plus, et parut même se montrer convaincu que sa mère
+ne pouvait tarder à revenir.
+
+Alors mistress Fanoche lui permit de jouer dans le jardin.
+
+Le jardin était fermé par une haute grille, sur le devant de la rue,
+par un mur assez élevé, sur le derrière.
+
+Il n'y avait donc aucun danger que l'enfant s'échappât.
+
+Le soir, mistress Fanoche jugea inutile de mêler un soporifique à son
+repas.
+
+L'enfant mangea peu.
+
+Quand l'Écossaise vint lui annoncer que l'heure du coucher était venue,
+il ne fit aucune résistance.
+
+Elle le déshabilla comme à l'ordinaire, le mit au lit et emporta la
+chandelle.
+
+Alors, l'enfant se leva sans bruit et nu-pieds.
+
+Puis il vint coller son oreille à la serrure.
+
+Il entendit mistress Fanoche et l'Irlandaise qui causaient à mi-voix.
+
+Ralph revint vers son lit et se rhabilla dans l'obscurité.
+
+Seulement, il ne mit pas ses souliers.
+
+Puis il se dirigea à tâtons vers la croisée.
+
+Cette croisée, comme toutes les croisées anglaises, était à guillotine.
+
+Il suffisait de tirer une corde, qui se trouvait dans le coin, pour
+faire monter la partie inférieure du châssis.
+
+L'enfant déploya la patience et la prudence d'un homme fait pour
+exécuter cette manoeuvre sans bruit.
+
+De temps en temps, il s'arrêtait et prêtait l'oreille.
+
+Le bruit des voix de mistress Fanoche et de l'Écossaise arrivait
+toujours jusqu'à lui.
+
+Le châssis ouvert, Ralph prit ses souliers à la main et monta sur
+l'entablement de la croisée.
+
+La chambre était au rez-de-chaussée, par conséquent à cinq ou six pieds
+du sol.
+
+Et Ralph se laissa glisser dans le jardin.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Tandis que le petit Irlandais sautait dans le jardin, mistress Fanoche,
+en dépit de son rang, ne dédaignait pas de causer avec Mary, l'humble
+servante écossaise. C'est que, entre ces deux femmes, la complicité
+primait la hiérarchie.
+
+Aussi bien que la vieille dame aux bésicles, Mary l'Écossaise avait été
+dans la confidence des crimes mystérieux commis par mistress Fanoche.
+
+Cette dernière était bien la maîtresse pourtant, et c'était presque à
+son profit unique que l'établissement prospérait, car là où la vieille
+dame portait un châle et une robe de popeline, là où Mary avait un
+fichu, mistress Fanoche empochait des guinées.
+
+Néanmoins, et si sûre qu'elle fût de ces deux femmes, elle croyait
+devoir les ménager, et pour cela elle avait employé un singulier moyen.
+
+Elle avait encouragé, servi dans l'ombre la haine jalouse que la vieille
+dame et la servante avaient l'une pour l'autre.
+
+Vingt fois la vieille dame avait dit que Mary était une voleuse, qu'on
+avait tort de laisser traîner devant elle l'argenterie et le linge.
+
+Par contre, Mary disait souvent:
+
+--Vous auriez tort, madame, de vous confier sans réserve à la femme aux
+bésicles. Elle a l'oeil faux et elle ressemble à Judas. Si jamais elle
+trouvait l'occasion de vous vendre, elle n'y manquerait pas.
+
+Ce soir-là, quand elle eut couché l'enfant, Mary revint au parloir, où
+mistress Fanoche se brodait sentimentalement des pantoufles à elle-même.
+
+Au lieu de regagner sa cuisine, elle s'assit.
+
+Mistress Fanoche ne se fâcha point.
+
+Seulement, levant la tête et regardant l'Écossaise, elle lui dit:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Madame, répondit Mary, je voudrais vous faire une question.
+
+--Parle...
+
+--Est-ce que vous avez dit à la vieille guenon que nous venions ici?
+
+La vieille guenon, c'était, comme on le pense, la dame aux bésicles...
+
+--Certainement, dit mistress Fanoche.
+
+--Vous avez eu tort, madame.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle peut fort bien nous trahir.
+
+Mistress Fanoche haussa les épaules.
+
+--Et pourquoi veux-tu qu'elle nous trahisse?
+
+--Pour de l'argent.
+
+--Soit. Mais qui lui en donnera?
+
+--Ceux qui pourront avoir intérêt à retrouver l'enfant.
+
+--Tu es folle, Mary.
+
+--Pourquoi donc, madame?
+
+--Mais parce qu'il n'y avait qu'une personne qui eût intérêt à le
+retrouver, sa mère... et que cette mère... tu sais bien...
+
+--Oui, dit Mary avec un sourire féroce, elle a son compte, celle-là...
+
+--Mais ne l'eût-elle pas, comme elle n'a pas d'argent...
+
+--C'est égal, j'ai mon idée, poursuivit l'Écossaise, qui se laissait
+aller à sa haine.
+
+--Tais-toi! dit vivement mistress Fanoche.
+
+--Qu'est-ce donc, madame?
+
+--Il me semble que j'ai entendu du bruit...
+
+--C'est le petit, peut-être...
+
+Et Mary se leva pour aller à la porte de la chambre où elle avait couché
+Ralph.
+
+--Non, dit mistress Fanoche... c'est par là... dans le jardin.
+
+Elle s'était levée et prêtait l'oreille.
+
+--La grille est bien fermée, dit Mary.
+
+--Je te dis que j'entends marcher... Je te...
+
+Mistress Fanoche n'acheva pas.
+
+Elle était devenue toute pâle d'émotion, car une clef tourna dans la
+serrure de la porte d'entrée.
+
+Les deux femmes se regardèrent muettes et la sueur au front.
+
+Cependant la robuste et gigantesque Écossaise s'élança en disant:
+
+--Si ce sont des pick-pocketts, ils auront affaire à moi!
+
+Mais, soudain, la porte du parloir s'ouvrit, et deux hommes se
+montrèrent sur le seuil.
+
+Ces deux hommes n'étaient autres que l'homme gris et son compagnon
+l'Irlandais, cet homme déguenillé, dont, avec un signe, il avait fait un
+esclave fidèle.
+
+L'homme gris avait un revolver à la main, et, le braquant sur
+l'Irlandaise:
+
+--Toi, lui dit-il, je t'engage à te tenir tranquille.
+
+Mistress Fanoche voulut jeter un cri.
+
+--Madame, lui dit froidement l'homme gris, je ne suis pas un voleur;
+ainsi, rassurez-vous. Mais j'ai besoin de causer avec vous quelques
+instants; et pour cela il faut que vous m'écoutiez.
+
+--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit mistress Fanoche éperdue.
+
+En même temps, elle subissait pareillement cette mystérieuse fascination
+qu'exerçait le regard de l'homme gris.
+
+L'Écossaise, tenue en respect par le revolver, regardait tour à tour
+l'homme gris et son compagnon.
+
+Le premier continua:
+
+--Connaissez-vous lord Palmure, madame?
+
+Mistress Fanoche se sentit un peu rassurée par ce nom, qui était celui
+d'un membre du Parlement.
+
+--Non, dit-elle.
+
+--Lord Palmure est à la recherche de son neveu.
+
+Mistress Fanoche recula.
+
+--Un petit Irlandais dont vous avez fait disparaître la mère et que vous
+cachez ici, ajouta l'homme gris.
+
+Mistress Fanoche fit appel à toute son audace:
+
+--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-elle.
+
+--Attendez donc, reprit l'homme gris. Vous tenez une pension dans
+Dudley-street, c'est-à-dire que vous êtes une nourrisseuse d'enfants.
+Vous avez une associée, une vieille dame qui porte des bésicles.
+
+Mary l'Écossaise, emportée par sa haine, s'écria:
+
+--Ah! la vieille guenon nous a trahies! Je vous le disais bien, madame!
+
+--Cette fille, dit froidement l'homme gris, a dit la vérité pure,
+madame. La vieille dame a vendu pour une somme considérable, à lord
+Palmure, le secret de votre retraite et par conséquent de celle de
+l'enfant.
+
+--Oh! la misérable! dit encore l'Écossaise.
+
+--Mais tais-toi donc! s'écria mistress Fanoche frémissante.
+
+L'homme gris ajouta:
+
+--Heureusement, lord Palmure n'a point payé encore.
+
+Mistress Fanoche jeta un cri.
+
+--Rendez-nous l'enfant, c'est vous qui toucherez l'argent...
+
+La nourrisseuse eut un mouvement de joie qui la trahit, et, malgré elle,
+ses yeux se dirigèrent vers la porte de la chambre où on avait couché
+l'enfant.
+
+L'homme gris surprit ce regard:
+
+--Ah! dit-il, cette fois, nous le tenons!
+
+Et il s'élança vers cette porte et l'ouvrit, laissant les deux femmes à
+la garde de l'Irlandais.
+
+Mais, arrivé sur le seuil, il s'arrêta muet, stupéfait, et ses cheveux
+se hérissèrent.
+
+La chambre était vide.
+
+Il y avait bien un lit, et ce lit était défait, et il gardait encore
+l'empreinte moulée d'un corps d'enfant.
+
+L'homme gris s'en approcha et mit la main dessus.
+
+Les draps étaient chauds.
+
+Il courut à la croisée ouverte.
+
+Le jardin était silencieux.
+
+En même temps mistress Fanoche et l'Écossaise jetèrent un double cri.
+
+Un cri à la sincérité duquel l'homme gris ne put se tromper.
+
+L'enfant avait pris la fuite, et les deux femmes n'en savaient rien.
+
+L'homme gris sauta par la fenêtre dans le jardin.
+
+Il se mit à courir dans tous les sens, suivi par les deux femmes qui se
+lamentaient et par l'Irlandais.
+
+Lord Palmure, garrotté et son masque de poix sur le visage, avait été si
+bien caché derrière un massif, que les deux femmes passèrent près de lui
+sans le voir.
+
+Shoking, lui-même, entendant tout ce tapage, avait quitté son siége et
+accourait.
+
+On fit le tour du jardin. On chercha partout. On ne trouva point
+l'enfant.
+
+Tout à coup l'homme gris s'arrêta devant un arbre qui croissait au long
+de ce mur élevé qui bornait le jardin au nord.
+
+Une branche cassée lui indiqua que le fugitif avait grimpé le long de
+cet arbre, sauté par dessus le mur, et qu'il s'était enfui par là.
+
+--Heureusement, s'écria l'homme gris, qu'il n'y a pas longtemps de cela.
+Hampsteadt est désert, en cette saison. Nous finirons bien par le
+retrouver.
+
+Et il s'élança hors du jardin suivi de Shoking et de l'Irlandais.
+
+Tous trois avaient oublié la vieille dame, qui tremblait de tous ses
+membres dans le cab, et lord Palmure qui étouffait sous son masque de
+poix.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Miss Ellen avait attendu le retour de lord Palmure, son père, durant
+toute la nuit.
+
+A minuit, le noble lord n'était pas rentré; néanmoins miss Ellen n'était
+pas très-inquiète, et elle se disait que sans doute on avait emmené le
+petit Irlandais loin de Londres.
+
+Sur le derrière de l'hôtel Palmure s'étendait un grand jardin planté de
+vieux arbres.
+
+L'appartement de miss Ellen, situé au premier étage, donnait sur ce
+jardin.
+
+Après avoir vainement attendu son père, miss Ellen prit le parti de se
+mettre au lit.
+
+Mais, auparavant, fidèle à sa promesse, l'altière jeune fille voulut
+s'assurer que l'Irlandaise était toujours en son pouvoir.
+
+Pour plus de sûreté, on avait donné à la pauvre mère une chambre qui
+n'avait pas d'autre issue que la chambre de miss Ellen elle-même.
+
+Mais toutes ces précautions étaient au moins inutiles; car Jenny, à qui
+l'on avait représenté le portrait de sir Edmund, âgé de vingt ans, et
+qui avait reconnu son époux, savait maintenant qu'elle était dans sa
+famille, et, loin de se défier de lord Palmure et de sa fille, avait au
+contraire en eux une confiance aveugle.
+
+Miss Ellen trouva la pauvre mère debout, les yeux secs, mais en proie à
+une anxiété croissante.
+
+En voyant entrer miss Ellen, elle vint à elle les bras ouverts.
+
+--Eh bien! dit-elle, votre père est-il de retour?
+
+--Pas encore.
+
+--Mon Dieu! s'il n'allait pas trouver mon fils?
+
+Un sourire plein d'assurance vint aux lèvres de miss Ellen.
+
+--Rassurez-vous, dit-elle, mon père tient tout ce qu'il promet. Il est
+allé chercher votre fils et il le ramènera.
+
+--Mais quand?
+
+--Peut-être cette nuit... peut-être demain matin seulement. Je vous le
+répète, l'enfant était hors de Londres, à la campagne; il faut le temps
+matériel de faire le voyage.
+
+--Oh! puissiez-vous dire vrai! murmura l'Irlandaise en joignant les
+mains.
+
+--Ma chère, reprit miss Ellen, croyez-moi, toutes ces émotions que vous
+avez éprouvées depuis deux jours vous ont brisée. Vous avez besoin de
+repos, mettez-vous au lit et attendez avec patience et courage le retour
+de mon père.
+
+--Je ferai ce que vous voudrez, ma belle demoiselle, répondit
+l'Irlandaise avec soumission.
+
+--Vous me le promettez?
+
+--Oui.
+
+--Bonsoir donc, ma bonne, et ayez foi en nous.
+
+Miss Ellen baisa l'Irlandaise au front.
+
+Celle-ci se mit à genoux au pied de son lit pour prier avant son
+coucher.
+
+Miss Ellen sortit.
+
+Elle revint dans sa chambre, songea un moment à sonner ses femmes pour
+se faire déshabiller; puis, cédant à on ne sait quel caprice, elle
+s'approcha d'une fenêtre qu'elle ouvrit.
+
+La nuit était sombre, mais elle n'était pas très-froide.
+
+Quand le brouillard ne pèse pas sur Londres, l'atmosphère est tiède,
+même en automne.
+
+Miss Ellen se prit à rêver, la tête appuyée dans ses mains et ses coudes
+sur l'entablement de la croisée.
+
+Tout à coup elle tressaillit.
+
+Une ombre noire s'agitait dans le jardin.
+
+Était-ce un homme ou un animal?
+
+Miss Ellen ne put d'abord s'en rendre compte.
+
+L'ombre s'approcha.
+
+Alors, la fille du pair d'Angleterre vit briller dans l'obscurité deux
+points lumineux.
+
+On eût dit les yeux de quelque bête fauve au fond du bois.
+
+Chose bizarre! miss Ellen ne se rejeta point en arrière; elle ne referma
+point la croisée; elle ne courut pas à un cordon de sonnette pour
+appeler ses gens.
+
+Obéissant à une mystérieuse fascination, elle regardait ces deux yeux
+qui s'avançaient toujours et vinrent s'arrêter au pied d'un arbre qui
+montait devant la croisée.
+
+Alors la forme noire se dressa, et miss Ellen vit qu'elle avait affaire
+à un homme.
+
+Cet homme se mit à grimper le long du tronc de l'arbre.
+
+Miss Ellen voulut jeter un cri, mais sa gorge était aride.
+
+Elle voulut fuir et refermer la croisée.
+
+Mais une force inconnue la cloua au sol.
+
+L'homme montait toujours.
+
+Avec la légèreté d'un clown, il arriva sur une branche qui était presque
+de plain pied avec l'entablement de la croisée.
+
+Peut-être que s'il eût un moment détourné la tête, que s'il eût cessé,
+l'espace d'une seconde seulement, de braquer ces deux yeux brillants sur
+la jeune fille, le charme se fût trouvé rompu et qu'elle eût eu la force
+d'appeler à son aide.
+
+Mais ces yeux dominateurs demeurèrent fixés sur elle, et la fille de
+lord Palmure, pétrifiée, vit cet homme faire un bond prodigieux et
+sauter de l'arbre sur la croisée.
+
+Il avait un poignard à la main et dit froidement:
+
+--Si vous appelez, vous êtes morte!
+
+Alors miss Ellen recula.
+
+Mais elle recula lentement, les yeux fixés sur cet homme qui osait lui
+faire une menace de mort.
+
+Quel était-il?
+
+Jamais elle ne l'avait vu.
+
+Sa mise était celle d'un gentleman.
+
+Son visage pâle avait la distinction parfaite d'un homme de qualité.
+
+Son regard fascinait de près, comme il fascinait à distance.
+
+Cependant miss Ellen fit un effort suprême et rompit à moitié le charme
+qui l'enveloppait.
+
+--Qui êtes-vous? dit-elle. Que me voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venu
+ici?
+
+--Miss Ellen, dit froidement cet homme, je vous demande mille pardons
+d'avoir pris un chemin aussi singulier pour entrer chez vous; mais je
+n'avais pas le choix. Je ne voulais pas qu'on me vît.
+
+Il avait une voix douce et grave, pleine d'une mystérieuse harmonie.
+
+Miss Ellen se sentit dominée par le son de cette voix, bien plus que par
+l'épouvante que lui inspirait la vue du poignard.
+
+--Que me voulez-vous? répéta-t-elle.
+
+Elle se raidissait sur ses jambes pour ne point tomber; et ses mains
+tremblantes furent obligées de chercher l'appui d'un meuble.
+
+--Je viens vous parler au nom de votre père, dit cet homme.
+
+--De mon père?
+
+--Oui.
+
+Et comme elle le regardait avec une stupeur croissante, il tira de son
+doigt une bague qu'il mit sous les yeux de la jeune fille, en lui
+disant:
+
+--Connaissez-vous cela?
+
+Miss Ellen tressaillit et étouffa un cri.
+
+Cette bague était la chevalière armoriée que portait ordinairement lord
+Palmure.
+
+--Mon père vous a donné sa bague? exclama-t-elle.
+
+--Oui et non, dit-il en souriant. C'est-à-dire que cette bague est une
+preuve que votre père est en mon pouvoir, et que sa vie répond de la
+mienne.
+
+Miss Ellen étouffa un nouveau cri.
+
+Et reculant d'un pas encore:
+
+--Mais qui donc êtes-vous? reprit-elle.
+
+--Mon nom, ne vous apprendra pas grand chose, dit-il. On m'appelle:
+L'HOMME GRIS.
+
+
+
+
+XL
+
+
+L'homme gris, car, en effet, c'était lui, s'approcha plus encore de la
+jeune fille:
+
+--Miss Ellen, dit-il, vous avez ici une femme qu'on appelle Jenny
+l'Irlandaise.
+
+--Que vous importe?
+
+Et la fille de lord Palmure retrouva son humeur hautaine en présence de
+cet étranger qui se permettait de la questionner.
+
+L'homme gris demeura calme, et sa voix ne perdit rien de son accent de
+douceur.
+
+--Vous me demandez que m'importe? dit-il, et vous avez le droit de me
+faire cette question. Aussi vais-je vous répondre.
+
+Lord Palmure, votre père, s'est trouvé, il y a deux jours, sur un
+_Penny-Boat_; il a vu cette femme, il a cru, dans les traits de l'enfant
+qu'elle avait avec elle, reconnaître un homme. L'enfant lui a rappelé
+sir Edmund Palmure, son frère...
+
+Miss Ellen étouffa un cri.
+
+Mais l'oeil fascinateur de l'homme gris se posa sur elle, et soudain
+elle se tut.
+
+Il continua:
+
+--Il importait à lord Palmure d'avoir cette femme; aussi l'a-t-il
+enlevée et conduite ici. Il lui importait plus encore d'avoir l'enfant.
+C'est pour cela qu'il a donné de l'or, beaucoup d'or, et que lui, le
+noble pair, il n'a pas craint de se jeter dans une aventure d'homme de
+rien.
+
+--Après? dit froidement miss Ellen.
+
+--Il m'importe pareillement, à moi, poursuivit l'homme gris, d'avoir
+cette femme; et je vais vous dire ce que j'ai fait pour cela. Je suis
+entré chez vous de nuit, en escaladant un mur, en entrant par une
+fenêtre. Qu'un policeman m'arrête, qu'un magistrat de police me renvoie
+devant le jury, et le jury me condamne à aller finir mes jours à
+Botany-bay.
+
+--Ah! dit miss Ellen, qui regardait maintenant cet homme avec plus
+d'étonnement que d'épouvante.
+
+Car, entre l'homme gris que nous avons vu au Black-Horse, vêtu de ce
+pauvre habit gris d'où il tenait son surnom, et celui que miss Ellen
+avait devant elle, il y avait tout un monde de distance.
+
+Irréprochablement vêtu, rasé avec soin, s'exprimant avec une aisance
+parfaite, cet homme, on l'eût juré, paraissait être entré par la porte,
+avoir été préalablement présenté, et il n'eût pas fallu de grands
+efforts à celui qui serait entré inopinément chez miss Ellen pour
+supposer qu'il était son fiancé.
+
+--Eh bien! reprit-il, ce n'est pas tout encore, j'ai fait plus que cela,
+miss Ellen: moi et mes complices, nous avons mis la main sur un pair
+d'Angleterre, nous l'avons terrassé, garrotté, après lui avoir posé sur
+le visage un masque de poix.
+
+Et comme miss Ellen allait jeter un nouveau cri:
+
+--Prenez garde, dit-il, car c'est de votre père qu'il s'agit, et si je
+ne sortais pas d'ici libre et sain et sauf, vous ne le reverriez jamais.
+
+La jeune fille frissonna.
+
+--La vie de lord Palmure, poursuivit l'homme gris, répond de la mienne.
+Par conséquent, ne sonnez pas, n'appelez pas. Toute imprudence de votre
+part pourrait coûter la vie à votre père.
+
+Miss Ellen regardait cet homme avec une épouvante mêlée, à son insu
+peut-être, d'une secrète admiration.
+
+Il continua.
+
+--L'Irlandaise est ici, et je veux la voir.
+
+Sa voix, sans rien perdre de son calme, avait maintenant quelque chose
+d'impérieux qui fit pâlir miss Ellen de colère.
+
+Sa nature altière se révolta même un moment.
+
+--On n'a jamais dit: _je veux_ devant moi, fit-elle.
+
+--Aussi vous en fais-je mes plus humbles excuses, miss Ellen. Mais
+nécessité n'a pas de loi. Or, je vous le dis, le temps presse. La vie de
+votre père est en danger, et votre résistance pourrait...
+
+Elle l'interrompit d'un geste.
+
+--Et qui donc m'assure, fit-elle, que ce que vous me dites est la
+vérité?
+
+--Cette bague que je vous présente.
+
+En effet, si la bague de lord Palmure était aux mains de cet homme,
+c'est que lord Palmure lui-même était en son pouvoir.
+
+Elle se mordit les lèvres et ne répondit rien.
+
+L'homme gris reprit, sans rien perdre de son ton courtois:
+
+--Veuillez, je vous prie, me conduire à la chambre de l'Irlandaise.
+
+Son regard pesait toujours sur la jeune fille, et ce regard avait une
+puissance magnétique à laquelle elle essayait vainement de se
+soustraire.
+
+Dominée par ce regard, plus encore que par la pensée que la vie de son
+père était en danger, miss Ellen alla vers la porte qui donnait dans la
+chambre où était Jenny.
+
+L'homme gris posa sa main sur le bras de la jeune fille, au moment où
+elle allait ouvrir cette porte.
+
+--Miss Ellen, dit-il, un mot encore.
+
+--Parlez...
+
+--Je vous ai dit, je vous répète que la vie de votre père répond de la
+mienne; donc n'allez pas faire la folie d'appeler vos gens: si j'étais
+arrêté, avant le point du jour lord Palmure ne serait plus qu'un
+cadavre.
+
+Elle lui jeta un regard de haine:
+
+--Oh! dit-elle, vous serez châtié quelque jour!
+
+--C'est possible, répondit-il, mais ce soir je suis le plus fort et
+j'use de ma supériorité.
+
+Et il mit lui-même la main sur le bouton de la porte.
+
+Alors, en proie à une colère concentrée, miss Ellen, l'orgueilleuse
+fille du pair d'Angleterre, se laissa tomber dans un fauteuil, et mit
+la main sur ses yeux, comme si elle eût voulu éviter ce regard qui
+paralysait sa volonté.
+
+L'homme gris ouvrit la porte sans bruit et entra dans la chambre de
+l'Irlandaise.
+
+ * * * * *
+
+Jenny priait encore.
+
+La scène entre miss Ellen et l'homme gris avait eu lieu à demi-voix et
+elle n'avait rien entendu.
+
+Elle n'entendit pas davantage la porte s'ouvrir et se refermer.
+
+Agenouillée au pied de son lit, sa tête dans ses mains, elle demandait à
+Dieu de lui rendre son enfant.
+
+L'homme gris, dont un épais tapis assourdissait les pas, marcha jusqu'à
+elle et posa sa main sur son épaule.
+
+L'Irlandaise se retourna vivement.
+
+L'homme gris posait un doigt sur ses lèvres.
+
+--Au nom de votre enfant, dit-il tout bas, pas un cri!
+
+Le cri qui allait s'échapper de la poitrine de Jenny expira dans la
+gorge.
+
+Elle se leva éperdue, l'oeil fiévreux, regardant cet homme à qui, une
+fois déjà, elle avait dû son salut et semblant se demander comment il
+était parvenu jusqu'à elle.
+
+--Que me voulez-vous? dit-elle enfin.
+
+--Je viens, dit gravement l'homme gris, vous parler au nom de votre mari
+mort...
+
+Elle tressaillit.
+
+--De votre enfant vivant... Ne criez pas...
+
+--Mon fils, dit-elle d'une voix sourde, on va me le rendre.
+
+--Je viens enfin au nom de l'Irlande que vous trahissez sans le savoir.
+
+--Que dites-vous? qu'osez-vous dire? fit-elle.
+
+--Je viens enfin au nom de ce prêtre qui devait dire la messe à
+Saint-Gilles, hier matin, et à qui vous deviez présenter votre fils.
+
+Elle le regardait avec une sorte d'épouvante.
+
+--Femme de sir Edmund, dit gravement l'homme gris, savez-vous où vous
+êtes?
+
+--Chez le frère de mon époux mort, répondit-elle, chez le protecteur de
+mon fils.
+
+--Femme du sir Edmund, répondit gravement l'homme gris, vous êtes chez
+le bourreau de votre époux, chez le persécuteur de votre fils, chez
+l'homme qui a ruiné l'Irlande et laissé dresser l'échafaud de ses
+libérateurs.
+
+Cette fois Jenny jeta un cri.
+
+--Oh! dit-elle, vous mentez.
+
+Il mit la main sur son coeur:
+
+--Au nom de votre enfant que moi seul vous rendrai, dit-il, je vous jure
+que j'ai dit la vérité.
+
+--Mon enfant, dit-elle, je le verrai dans quelques heures, lord Palmure
+va me le ramener.
+
+--Lord Palmure ne rentrera ici, dit froidement l'homme gris, que lorsque
+vous en serez partie, vous.
+
+--Vous voulez que je parte d'ici! s'écria l'Irlandaise.
+
+--Au nom de votre époux mort, de votre fils vivant, au nom du prêtre qui
+vous attend, au nom de l'Irlande qui a compté sur vous, répéta lentement
+l'homme gris, Jenny, je vous somme de me suivre!
+
+
+
+
+XLI
+
+
+L'Irlandaise regardait l'homme gris avec une stupeur défiante.
+
+--Vous ne me croyez pas? dit-il enfin.
+
+Elle ne répondit point.
+
+--Vous ne me croyez pas, de même que vous n'avez pas cru le prêtre. Vous
+avez préféré croire cet homme qui, en effet, était le frère sir Edmund,
+mais qui l'a livré à ses bourreaux.
+
+Cette fois l'Irlandaise retrouva la parole:
+
+--Hé! qui m'assure, dit-elle, que ce que vous me dites là est la vérité?
+
+--C'est juste, dit-il avec douceur, une première fois je vous ai promis
+de vous rendre votre fils, et je n'ai pu tenir ma parole. Vous avez le
+droit de ne pas me croire.
+
+--Rendez-moi mon fils, dit-elle, et je vous croirai.
+
+--Mais pour que je vous le rende, il faut que vous sortiez d'ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Écoutez-moi bien, continua-t-il avec douceur: votre fils, enlevé par
+une femme qui vend des enfants, votre fils, errant et perdu dans les
+rues de Londres, est moins séparé de vous que s'il était là, dans cette
+chambre, sous ce toit maudit.
+
+Que vous a dit l'homme qui vous a amenée ici?
+
+Il vous a dit: Je suis le frère de l'époux que vous pleurez. Venez, ma
+maison sera votre maison, votre fils sera mon fils.
+
+--Il m'a dit cela, en effet, dit Jenny l'Irlandaise.
+
+--Cet homme, poursuivit l'homme gris, tiendra en partie sa promesse.
+Vous, la fille du peuple, vous vivrez comme une lady. Votre fils
+retrouvé sera élevé comme un fils de lord.
+
+--Vous voyez bien! dit la pauvre mère.
+
+--Attendez donc, reprit l'homme gris. Mais vous pouvez mourir, vous...
+
+--Que m'importe? si mon fils est heureux...
+
+--Certainement, il le sera. Je vous le répète, on l'élèvera comme un
+fils de lord, dans l'amour de l'Angleterre, dans la haine de l'Irlande,
+dans le mépris des martyrs!
+
+Jenny tressaillit et attacha un regard éperdu sur l'homme gris.
+
+--Que dites-vous donc là? s'écria-t-elle.
+
+--Votre époux n'est-il pas mort pour l'Irlande, en maudissant
+l'Angleterre?
+
+--C'est vrai, dit-elle. Mais lord Palmure...
+
+--Lord Palmure est pair d'Angleterre, Jenny, et il avait le pouvoir
+d'arracher sir Edmund au gibet.
+
+Elle jeta un cri, et, le regardant de nouveau:
+
+--Est-ce bien vrai ce que vous me dites-là? fit-elle. Ne me trompez-vous
+pas encore?
+
+--Regardez-moi bien...
+
+Et il laissa, à son tour, peser sur elle cet oeil profond et magnétique
+qui subjuguait.
+
+--Oui, dit-elle enfin, oui, je vous crois.
+
+--Attendez encore, reprit-il. Avant de sortir d'ici, Jenny, il faut que
+vous choisissiez vous-même la destinée de votre enfant.
+
+Et comme elle ne paraissait pas comprendre ces paroles:
+
+--Si vous restez ici, votre fils sera lord un jour, dit-il; il sera
+riche, il sera heureux, mais du fond de sa tombe de supplicié, son père,
+sir Edmund, le reniera.
+
+--Oh! ne parlez pas ainsi! dit-elle avec un accent d'effroi.
+
+--Si vous me suivez, votre fils sera pauvre. Il souffrira, il luttera,
+mais il sera le chef d'une armée mystérieuse qui se recrute et s'agite
+dans l'ombre, soldats, martyrs aujourd'hui, demain vainqueurs, qui
+chasseront le dernier Anglais du dernier coin de l'Irlande.
+
+Souvenez-vous des paroles de sir Edmund et choisissez!
+
+Cette fois l'Irlandaise n'hésita plus.
+
+Elle se leva et dit:
+
+--Partons!
+
+--Une minute encore, dit l'homme gris. Votre fils n'est pas retrouvé...
+
+Elle joignit les mains.
+
+--Mais, acheva-t-il, ayez confiance... Maintenant, c'est l'Irlande tout
+entière qui cherche son chef, et elle le retrouvera!
+
+Jenny eut foi dans l'accent grave et doux de cet homme.
+
+--Je vous crois, dit-elle: mais lord Palmure me trompait donc quand il
+m'assurait qu'il le ramènerait?
+
+--Non, mais, comme nous, il a été déçu dans son attente. Écoutez-moi
+bien. Les femmes qui vous ont endormie avaient emmené votre fils à
+Hampsteadt, un village aux portes de Londres.
+
+Lord Palmure avait découvert cette retraite, et, il y a quelques heures,
+il s'est mis en route.
+
+Deux hommes l'accompagnaient, et j'étais l'un de ces deux hommes.
+
+--Vous?
+
+--Moi.
+
+--Eh bien! fit-elle avec anxiété.
+
+--Quand nous sommes arrivés, l'enfant avait pris la fuite.
+
+Il avait échappé à ses geôliers, il s'était mis sans doute en chemin
+pour vous rejoindre.
+
+--O mon Dieu!
+
+--Jenny, continua l'homme gris, votre fils, errant dans les rues de
+Londres, sera rencontré par un policeman, qui le conduira au bureau de
+police où nous le réclamerons.
+
+--Dites-vous vrai?
+
+--Vagabond perdu dans la ville immense, il est moins en danger que sous
+les lambris de ce palais. Ayez foi en nous, car nous sommes beaucoup, et
+tous nous le chercherons.
+
+--Oui, dit-elle, oui, je vous crois. Oui, mes yeux s'ouvrent à la
+lumière et mon fils errant dans les rues de Londres ne saurait être
+perdu pour moi.
+
+--Alors, vous consentez à me suivre?
+
+--Oui.
+
+--A la porte de ce palais vous trouverez le prêtre que vous avez déjà
+vu... et qui m'a aidé à vous sauver.
+
+--L'abbé Samuel?
+
+--Je l'ai fait sortir de prison, comme je vous l'avais promis.
+
+L'Irlandaise se sentit entraînée vers l'homme gris par un élan
+irrésistible.
+
+--Oh! dit-elle, qui que vous soyez, j'ai foi en vous.
+
+Alors il ouvrit la porte de la chambre et Jenny, tressaillant, aperçut
+miss Ellen assise dans le fauteuil où elle s'était laissée tomber
+suffoquée par la colère.
+
+L'homme gris marcha droit à elle.
+
+--Miss Ellen, dit-il, vous avez tenu une partie de votre promesse, mais
+ce n'est pas tout, et la vie de votre père est toujours en danger.
+
+La jeune fille le regarda avec une expression de haine soumise:
+
+--Que voulez-vous de moi? fit-elle.
+
+--Que vous nous conduisiez loin d'ici.
+
+--Ah!
+
+L'homme gris ajouta:
+
+--Il est tard, vos gens sont couchés. Prenez ce flambeau et
+conduisez-nous jusqu'à la porte de l'orangerie qui donne sur le jardin.
+Au fond du jardin, il y a une autre porte dont vous devez avoir la clef.
+
+Cette porte ouvre sur une ruelle. C'est par là que nous sortirons.
+
+Miss Ellen regarda l'Irlandaise.
+
+--Ainsi, dit-elle, vous allez suivre cet homme?
+
+Jenny baissa les yeux:
+
+--C'est l'Irlande qui le veut! dit-elle.
+
+Un tremblement nerveux parcourait tout le corps de miss Ellen.
+
+Mais le regard fascinateur de l'homme gris pesa sur elle, et elle fut
+contrainte d'obéir.
+
+Elle prit donc le flambeau, ouvrit la porte de sa chambre et dit:
+
+--Suivez-moi!
+
+Et l'Irlandaise avait pris le bras de son libérateur.
+
+Miss Ellen leur fit suivre un corridor, descendre un escalier, traverser
+plusieurs salles du rez-de-chaussée.
+
+L'hôtel était silencieux et ils ne rencontrèrent personne.
+
+Quand ils furent dans l'orangerie, elle prit une clef qui était pendue
+au mur:
+
+--Voilà, dit-elle, la clef de la petite porte.
+
+--Au revoir, miss Ellen! dit l'homme gris.
+
+En ce moment, l'altière jeune fille secoua le charme étrange qu'elle
+subissait depuis une heure.
+
+--Oui, dit-elle, au revoir! car nous nous reverrons!...
+
+[*** Ligne illisible] devant qui elle avait tremblé et s'était sentie
+humiliée.
+
+--Oui, nous nous reverrons! murmura-t-elle, tandis que l'homme gris
+traversait le jardin, emmenant l'Irlandaise. Nous nous reverrons!... et
+ce sera entre nous un duel à mort.
+
+
+
+FIN DU PROLOGUE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of La Nourrisseuse d'enfants, by
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misères de Londres
+ 1. La nourrisseuse d'enfants
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+Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail
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+Release Date: February 22, 2005 [EBook #15146]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Maillière and the Online
+Distributed Proofreading Team. Page scans provided by gallica.bnf.fr.
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+</pre>
+
+<h1>LES MIS&Egrave;RES</h1>
+<h1>DE LONDRES</h1>
+<h1>I</h1>
+<h1>LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS</h1>
+<br/>
+<h2>PAR</h2>
+<h2>PONSON DU TERRAIL</h2>
+<h3>PARIS</h3>
+<h3>E. DENTU, &Eacute;DITEUR</h3>
+<h3>LIBRAIRE DE LA SOCI&Eacute;T&Eacute; DES GENS DE LETTRES</h3>
+<h3>PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORL&Eacute;ANS</h3>
+<h3>1868</h3>
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+<br/>
+
+<br/>
+
+<h1>LES MIS&Egrave;RES DE LONDRES</h1>
+<h3>PROLOGUE</h3>
+<h2><b>LA NOURISSEUSE D'ENFANTS</b></h2>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<br/>
+<h2>I</h2>
+<p>Le panache noir du <i>Penny-Boat</i> s'allongeait dans le
+brouillard
+rouge&acirc;tre qui pesait sur la Tamise et qu'un p&acirc;le rayon de
+soleil
+couchant brisait.</p>
+<p>Le <i>Penny-Boat</i> est un petit bateau &agrave; vapeur dont le
+prix de
+passage,&#8212;son nom l'indique,&#8212;est d'un penny, deux sous en monnaie
+fran&ccedil;aise.</p>
+<p>Cinquante navires de ce genre sillonnent en tous sens et &agrave;
+toute heure
+ce fleuve immense qu'on appelle la Tamise, et dans les flots ternes
+duquel Londres, la ville colossale, plonge ses pieds boueux.</p>
+<p>Comme toujours, le <i>Penny-Boat</i> regorgeait de passagers, les
+gentlemen
+et les ladys &agrave; l'arri&egrave;re, les <i>roughs</i>,
+c'est-&agrave;-dire le peuple, &agrave;
+l'avant.</p>
+<p>Sur cette partie du navire, hommes et femmes consid&eacute;raient,
+les uns avec
+curiosit&eacute;, d'autres avec compassion, quelques-uns avec
+convoitise, une
+femme de vingt-quatre &agrave; vingt-cinq ans qui tenait un enfant
+d'une
+dizaine d'ann&eacute;es par la main. Pauvre &eacute;tait leur
+accoutrement, plus
+pauvre encore leur bagage.</p>
+<p>La femme portait un vieux chapeau, un vieux ch&acirc;le &agrave;
+carreaux, des bas
+bleus de grosse laine, et des souliers encore couverts de la
+poussi&egrave;re
+d'une longue route.</p>
+<p>L'enfant avait le bas des jambes nu, point de chapeau sur sa
+t&ecirc;te
+couverte d'une belle chevelure ch&acirc;tain en broussaille; et sa
+m&egrave;re lui
+avait enroul&eacute; autour de sa veste frip&eacute;e un lambeau de
+plaid qui avait d&ucirc;
+&ecirc;tre rouge et vert, mais qui n'offrait plus que des tons jaunes
+et gris.</p>
+<p>Pourquoi donc ces infortun&eacute;s attiraient-ils ainsi l'attention
+g&eacute;n&eacute;rale,
+sur ce pont encombr&eacute;, au milieu de cette navigation en tumulte,
+en
+d&eacute;pit du sifflet des locomotives passant et repassant la Tamise,
+de
+Cannon-street &agrave; London-Bridge, et de London-Bridge &agrave;
+Charing-Cross?</p>
+<p>Quelques gentlemen correctement v&ecirc;tus s'&eacute;taient
+m&ecirc;me joints, sur
+l'avant, au menu peuple qui entourait ces deux cr&eacute;atures, et
+leur
+&eacute;tonnement, leur curiosit&eacute; ne le c&eacute;daient en rien
+&agrave; la curiosit&eacute;, &agrave;
+l'&eacute;tonnement et m&ecirc;me &agrave; l'admiration contenue dont
+la m&egrave;re et l'enfant
+&eacute;taient l'objet.</p>
+<p>C'est que la m&egrave;re, en ses haillons, &eacute;tait plus belle
+que toutes les
+ladys qu'on voit le matin dans Hyde-Park ou dans les jardins de
+Kingsington sur un cheval de sang, c'est que jamais peintre
+&eacute;namour&eacute; de
+l'id&eacute;al n'avait r&ecirc;v&eacute; une figure de ch&eacute;rubin
+plus jolie que celle de
+l'enfant.</p>
+<p>La m&egrave;re &eacute;tait blanche, avec des l&egrave;vres rouges,
+l'&#339;il d'un bleu sombre
+et les cheveux d'&eacute;b&egrave;ne.</p>
+<p>L'enfant avait un signe bizarre.</p>
+<p>Au milieu de ses cheveux ch&acirc;tains et presque noirs, une touffe
+de
+cheveux rouges, mince et fine, lui descendait vers le milieu du front.</p>
+<p>Tous deux, la m&egrave;re et l'enfant, regardaient avec une stupeur
+inqui&egrave;te
+cette ville immense se dressant aux deux rives du fleuve, avec ses
+&eacute;glises sans nombre, ses gares gigantesques, ses ponts
+cyclop&eacute;ens et
+ses maisons noires et enfum&eacute;es.</p>
+<p>D'o&ugrave; venaient-ils? Nul ne le savait.</p>
+<p>Ils s'&eacute;taient embarqu&eacute;s &agrave; Greenwich, o&ugrave;
+ils &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; pied.</p>
+<p>La m&egrave;re avait, en soupirant, tir&eacute; de sa bourse,
+o&ugrave; se heurtaient deux ou
+trois schillings avec un peu de monnaie de cuivre, les quatre pence
+n&eacute;cessaires &agrave; l'achat du ticket ou billet d'embarquement.</p>
+<p>Puis elle s'&eacute;tait assise sur le pont, prenant son fils dans
+ses bras.</p>
+<p>Longtemps, elle n'avait adress&eacute; la parole &agrave; personne.</p>
+<p>Mais enfin, comme le <i>Penny-Boat</i> touchait &agrave; la station
+des docks de
+l'Inde, elle avait demand&eacute; si c'&eacute;tait Londres qu'elle
+voyait devant
+elle.</p>
+<p>&#8212;Oui et non, lui avait r&eacute;pondu un gros homme aux cheveux
+rouges, un
+&Eacute;cossais marchand de poisson, qui remontait jusqu'&agrave;
+London-Bridge. Cela
+d&eacute;pend, ma petite m&egrave;re. Londres est partout, et il ne
+finit jamais. O&ugrave;
+allez-vous?</p>
+<p>La jeune femme h&eacute;sita un moment.</p>
+<p>&#8212;Je vais, dit-elle enfin, dans un quartier o&ugrave; se trouve une
+&eacute;glise
+qu'on appelle Saint-Gilles, et dans une rue qu'on appelle
+<i>Lawrence-street</i>.</p>
+<p>&#8212;Bon, dit l'&Eacute;cossais, je connais &ccedil;a. Saint-Gilles,
+c'est une &eacute;glise
+catholique.</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes Irlandaise?</p>
+<p>&#8212;Oui, dit encore la jeune femme.</p>
+<p>Le marchand de poisson &eacute;tait un brave homme assez bavard; une
+jolie
+femme ne lui d&eacute;plaisait pas, et quand il entrait dans un
+public-house,
+bien qu'il e&ucirc;t des pr&eacute;tentions &agrave; &ecirc;tre
+gentleman, au lieu d'aller boire
+sur le comptoir du box des gens bien mis, il allait fumer une pipe au
+parloir o&ugrave; il pouvait s'asseoir et causer tout &agrave; son aise.</p>
+<p>&#8212;Vous avez un bout de chemin &agrave; faire, ma petite m&egrave;re,
+dit-il. Vous
+descendrez &agrave; la station de Charing-Cross; vous trouverez le
+Strand, puis
+vous monterez toujours droit devant vous; c'est une vilaine rue que
+Lawrence-street, et une pauvre &eacute;glise que Saint-Gilles, mais il
+y a de
+belles rues pour vous y conduire. Et quand vous aurez travers&eacute;
+Piccadilly, vous n'en serez pas loin. Est-ce que vous allez chez des
+parents?</p>
+<p>&#8212;Non, je ne connais personne &agrave; Londres, mais on m'a dit que
+dans
+Lawrence-street, poursuivit la femme, il y avait un Irlandais du nom de
+Patrick qui me logerait, moi et mon enfant.</p>
+<p>&#8212;Tous les Irlandais s'appellent Patrick, ma petite m&egrave;re, dit
+le
+marchand de poisson, et si vous n'avez d'autres renseignements, vous
+courez grand risque de coucher &agrave; la belle &eacute;toile.</p>
+<p>L'Irlandaise leva les yeux au ciel d'un air r&eacute;sign&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Dieu est bon, dit-elle, il ne nous abandonnera pas.</p>
+<p>Le gros &Eacute;cossais reprit:</p>
+<p>&#8212;Vous venez &agrave; Londres pour travailler, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Je ne sais, dit-elle.</p>
+<p>Cette r&eacute;ponse &eacute;tait au moins &eacute;trange, si on
+prenait garde aux v&ecirc;tements
+de la jeune femme.</p>
+<p>&#8212;A Londres, reprit l'&Eacute;cossais, il n'y a que les lords qui ne
+travaillent pas.</p>
+<p>&#8212;J'ai une mission, dit l'Irlandaise. C'est demain le 27 octobre,
+n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Oui, certes.</p>
+<p>&#8212;Demain, &agrave; huit heures, il faut que je soie &agrave;
+l'&eacute;glise de Saint-Gilles,
+aupr&egrave;s de l'autel, et que je pr&eacute;sente mon fils au
+pr&ecirc;tre qui c&eacute;l&eacute;brera
+la messe.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi donc &ccedil;a? demanda na&iuml;vement l'&Eacute;cossais.</p>
+<p>&#8212;Son p&egrave;re mourant me l'a command&eacute;.</p>
+<p>Comme l'Irlandaise faisait cette r&eacute;ponse non moins
+myst&eacute;rieuse, sans
+s'apercevoir qu'on avait fait cercle autour d'elle, de son enfant et du
+marchand de poisson, et que parmi les gens qui l'entouraient se
+trouvaient un gentleman et une femme qui la regardaient avec une sorte
+d'avidit&eacute;, le <i>Penny-Boat</i> toucha la station de
+London-Bridge.</p>
+<p>&#8212;Ma petite m&egrave;re, dit alors l'&Eacute;cossais, ma femme est
+une brave femme, et
+si vous voulez venir chez nous, nous vous donnerons une bonne tasse de
+th&eacute;, des sandwich et une tranche de saumon fum&eacute; &agrave;
+vous et &agrave; votre
+enfant. Puis vous coucherez chez nous, et, demain, vous aurez tout le
+temps de vous rendre &agrave; Saint-Gilles.</p>
+<p>L'&Eacute;cossais faisait son offre de bon c&#339;ur, et son visage
+rougeaud &eacute;tait
+plein de loyaut&eacute;:</p>
+<p>L'Irlandaise h&eacute;sita un moment et regarda son pauvre enfant
+accabl&eacute; de
+fatigue.</p>
+<p>&#8212;Non, non, dit-elle enfin, merci mille fois, il faut que j'aille
+l&agrave; o&ugrave;
+j'ai ordre d'aller.</p>
+<p>&#8212;Adieu donc, dit l'&Eacute;cossais, et Dieu vous garde!</p>
+<p>Et il sauta sur le ponton qui servait au d&eacute;barquement.</p>
+<p>Le <i>Penny-Boat</i> reprit sa course; il passa devant la station
+de
+Cannon-street, puis sous le pont des Moines-Noirs, le <i>Blak-friards</i>,
+comme disent les Anglais toucha &agrave; Temple-Bar une minute, puis
+s'&eacute;lan&ccedil;a
+de nouveau vers le sud-ouest.</p>
+<p>Alors le brouillard se d&eacute;chira sous l'effort d'un rayon de
+soleil et la
+m&egrave;re et l'enfant se prirent &agrave; contempler le spectacle
+grandiose qu'ils
+avaient sous les yeux.</p>
+<p>A droite le palais de Sommerset, &agrave; gauche les noires maisons
+du
+Southwark, devant eux le pont de Waterloo, et plus loin encore celui de
+Westminster, et, &agrave; demi-estomp&eacute;s par le brouillard, la
+vieille abbaye et
+le parlement plongeant ses assises dans les flots, et tout &agrave;
+fait perdu
+dans la brume, sur la rive droite de la Tamise, Lambeth-Palace, la
+somptueuse demeure des archev&ecirc;ques de Cantorb&eacute;ry.</p>
+<p>C'&eacute;tait le Londres opulent, le Londres des palais, la ville
+des ma&icirc;tres
+du monde, qui apparaissait tout &agrave; coup aux yeux &eacute;blouis
+de ces modestes
+voyageurs.</p>
+<p>Et cependant l'enfant, le pauvre Irlandais en guenilles, glissa
+alors
+des bras de sa m&egrave;re, se dressa &agrave; l'avant et promena sur
+cette ville
+immense un fier regard.</p>
+<p>On e&ucirc;t dit un jeune aiglon au bord de son aire contemplant
+avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+les vastes plaines de l'air dont il est d&eacute;sormais le roi.</p>
+<p>Et le gentleman, qui n'avait jamais perdu de vue la m&egrave;re et
+l'enfant,
+surprit ce regard et tressaillit.</p>
+<p>&#8212;Oh! murmura-t-il, on dirait l'&#339;il de flamme de sir Edmund!</p>
+<p>En m&ecirc;me temps la femme qui, elle aussi, les avait
+regard&eacute;s avec une
+curiosit&eacute; &eacute;trange, se glissa comme un reptile
+aupr&egrave;s de l'Irlandaise.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>II</h2>
+<p>La femme qui s'&eacute;tait gliss&eacute;e aupr&egrave;s de
+l'Irlandaise avait une de ces
+physionomies qui, pour nous servir d'une expression populaire, <i>font
+froid dans le dos</i>.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une mendiante, pourtant.</p>
+<p>Elle avait une belle robe &agrave; ramage, un ch&acirc;le vert et
+rouge, un chapeau &agrave;
+rubans violets, des souliers cir&eacute;s &agrave; l'&#339;uf, avec des bas
+tricot&eacute;s &agrave;
+l'aiguille, un sac de velours au poignet gauche, un parapluie vert
+&agrave; la
+main droite, et les doigts couverts de bagues orn&eacute;es de pierres
+grossi&egrave;res et multicolores.</p>
+<p>Cet ensemble de mauvais go&ucirc;t anglais n'&eacute;tait que
+grotesque et pr&ecirc;tait &agrave;
+rire tant qu'on n'envisageait pas attentivement cette cr&eacute;ature.</p>
+<p>Les yeux d'un bleu incolore avaient un froid rayonnement.</p>
+<p>Les l&egrave;vres minces qui recouvraient de longues dents jaunes
+&agrave; moiti&eacute;
+d&eacute;chauss&eacute;es, avaient une expression de
+m&eacute;chancet&eacute; doucereuse; le visage
+empourpr&eacute; et bouffi quelque chose de bestial qui rappelait la
+t&ecirc;te de
+certains animaux carnassiers.</p>
+<p>Elle s'approcha de l'Irlandaise, et celle-ci s'&eacute;carta sur le
+banc o&ugrave;
+elle &eacute;tait assise, moins pour lui faire place que pour se
+soustraire &agrave;
+son contact.</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re, lui dit cette femme, se servant d'une appellation
+commune au
+peuple de Londres, aussi vrai que je m'appelle mistress Fanoche, que je
+suis presque de qualit&eacute; et que j'ai quelque droit au titre de
+dame;
+aussi vrai que je tiens une maison d'&eacute;ducation pour les enfants
+des deux
+sexes, dans Dudley-street, aupr&egrave;s d'Oxford, &agrave; deux pas de
+Saint-Gilles;
+aussi vrai que je suis catholique comme vous, vous avez le plus bel
+enfant que j'aie jamais vu!</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes catholique? s'&eacute;cria l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Oui, ma ch&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Irlandaise, peut-&ecirc;tre?...</p>
+<p>Et la jeune femme, qui d'abord avait &eacute;prouv&eacute; un
+sentiment de r&eacute;pulsion,
+ob&eacute;it en ce moment &agrave; ce besoin imp&eacute;rieux qu'ont
+les exil&eacute;s de retrouver
+sur la terre &eacute;trang&egrave;re quelque chose ou quelqu'un qui
+leur parle de leur
+patrie.</p>
+<p>&#8212;Je ne suis pas Irlandaise de naissance, r&eacute;pondit mistress
+Fanoche,
+mais simplement d'origine. Mon grand-p&egrave;re &eacute;tait
+Irlandais. Nous sommes
+rest&eacute;s catholiques, j'ai m&ecirc;me beaucoup souffert, car feu
+master Fanoche,
+mon &eacute;poux, que Dieu lui pardonne! m'a rendue bien malheureuse,
+&agrave; propos
+de ma religion.</p>
+<p>Sur ces mots, mistress Fanoche passa ses mains couvertes de bagues
+sur
+ses yeux, essuyant une larme absente.</p>
+<p>&#8212;Et vous allez &agrave; Saint-Gilles? reprit-elle.</p>
+<p>&#8212;Oui, madame.</p>
+<p>&#8212;Chez des Irlandais?</p>
+<p>&#8212;Oui, madame. Chez un nomm&eacute; Patrick.</p>
+<p>&#8212;Dans Lawrence-street?</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+<p>Tandis que l'Irlandaise parlait ainsi, elle n'avait point
+remarqu&eacute; une
+femme grande, s&egrave;che, non moins ridiculement accoutr&eacute;e que
+mistress
+Fanoche, qui s'&eacute;tait approch&eacute;e peu &agrave; peu et avec
+qui la pr&eacute;tendue
+ma&icirc;tresse de pension avait &eacute;chang&eacute; un furtif regard.</p>
+<p>La grande femme s&egrave;che tira de sa poche un carnet et un crayon
+et tandis
+que mistress Fanoche continuait &agrave; absorber l'attention de
+l'Irlandaise,
+elle &eacute;crivit &agrave; la h&acirc;te les mots de Saint-Gilles, de
+Patrick et de
+Lawrence-street.</p>
+<p>&#8212;Oui, ma ch&egrave;re, r&eacute;pondit mistress Fanoche, vous avez
+l&agrave; un enfant
+charmant.</p>
+<p>La m&egrave;re rougit d'orgueil.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous ne le mettrez pas en pension?</p>
+<p>Un sourire triste vint aux l&egrave;vres de l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas, dit-elle. Nous sommes pauvres aujourd'hui,
+peut-&ecirc;tre
+le serons-nous longtemps encore.</p>
+<p>&#8212;Il est si gentil, poursuivit mistress Fanoche, que je le prendrais
+volontiers pour rien, pour l'amour de Dieu et de notre ch&egrave;re
+Irlande,
+ajouta-t-elle avec un enthousiasme hypocrite.</p>
+<p>En ce moment, l'enfant rassasi&eacute; sans doute du spectacle qu'il
+avait
+contempl&eacute; pendant quelques minutes, se retourna et s'approcha de
+sa
+m&egrave;re.</p>
+<p>Comme elle, il &eacute;prouva &agrave; la vue de mistress Fanoche un
+sentiment de
+r&eacute;pulsion, mais plus vif encore, plus accentu&eacute;.</p>
+<p>Et il dit avec une sorte d'effroi:</p>
+<p>&#8212;M&egrave;re, quelle est cette femme?</p>
+<p>&#8212;Une lady qui va te donner un g&acirc;teau, mon mignon,
+r&eacute;pliqua mistress
+Fanoche.</p>
+<p>Et elle ouvrit un sac de velours vert et en retira une petite
+galette &agrave;
+l'anis qu'elle tendit &agrave; l'enfant.</p>
+<p>Peut-&ecirc;tre celui-ci avait-il bien faim; mais il refusa avec une
+dignit&eacute;
+qu'on n'e&ucirc;t point soup&ccedil;onn&eacute;e chez un enfant de son
+&acirc;ge.</p>
+<p>&#8212;Merci! dit-il, je n'ai pas faim, madame.</p>
+<p>Et, ob&eacute;issant toujours &agrave; cette aversion instinctive,
+il se prit &agrave;
+regarder les ponts, les &eacute;glises, et &agrave; suivre, dans le
+brouillard qui
+s'&eacute;paississait, la fum&eacute;e noire du <i>Penny-Boat</i> qui
+se couchait en
+s'allongeant.</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re, dit encore mistress Fanoche, vous serez bien mal
+log&eacute;e dans
+Lawrence-street. Je connais ce Patrick dont vous parlez. C'est un
+pauvre
+homme, cordonnier de son &eacute;tat et qui a bien du mal &agrave;
+vivre. Peut-&ecirc;tre
+n'a-t-il pas de pain chez lui.</p>
+<p>&#8212;Il en ach&egrave;tera, dit l'Irlandaise, car j'ai encore un peu
+d'argent.</p>
+<p>&#8212;Je vous l'ai dit, poursuivit mistress Fanoche, qui ne se
+d&eacute;courageait
+pas, je demeure dans Dudley-street; c'est &agrave; deux pas de
+Saint-Gilles.
+Vous y pourrez aller demain aussi matin que vous voudrez. Venez chez
+moi. Je vous donnerai &agrave; souper et un bon lit pour l'amour de
+notre
+ch&egrave;re Irlande.</p>
+<p>La jeune femme regarda de nouveau son enfant.</p>
+<p>Elle l'avait regard&eacute; ainsi quand l'&Eacute;cossais marchand
+de poisson lui
+avait pareillement offert l'hospitalit&eacute;.</p>
+<p>Mais, cette fois, l'enfant se chargea de la r&eacute;ponse.</p>
+<p>Il revint aupr&egrave;s de sa m&egrave;re, se serra contre elle,
+comme un petit oiseau
+se presse contre la sienne &agrave; l'approche de l'orage qui gronde au
+lointain, et il lui dit avec un sentiment de morgue et
+d'ind&eacute;finissable
+&eacute;pouvante:</p>
+<p>&#8212;N'y allons pas, m&egrave;re, n'y allons pas!</p>
+<p>&#8212;Comme vous voudrez, dit na&iuml;vement mistress Fanoche, qui
+&eacute;changea un
+nouveau regard furtif avec sa longue et maigre compagne, en m&ecirc;me
+temps
+qu'elle s'&eacute;loignait sans affectation de l'Irlandaise.</p>
+<p>L'enfant avait pris dans ses petites mains la main de sa m&egrave;re
+et il la
+portait &agrave; ses l&egrave;vres avec une effusion na&iuml;ve.</p>
+<p>On e&ucirc;t dit qu'ils venaient tous les deux d'&eacute;chapper
+&agrave; un grand et
+myst&eacute;rieux danger.</p>
+<p>A dix pas de l&agrave;, pendant ce temps, le gentleman qui les avait
+regard&eacute;s
+avec tant de persistance &eacute;changeait maintenant quelques mots
+&agrave; voix
+basse avec un compagnon de voyage.</p>
+<p>Ce gentleman avait la mise correcte d'un homme de haute vie, et on
+ne
+l'avait pas vu, sans quelque surprise, passer de l'arri&egrave;re
+&agrave; l'avant et
+se m&ecirc;ler au menu peuple qui entourait l'Irlandaise.</p>
+<p>Cette surprise ne pouvait que s'accro&icirc;tre &agrave;
+pr&eacute;sent, si on prenait garde
+&agrave; l'interlocuteur qu'il venait de choisir.</p>
+<p>Ce dernier &eacute;tait un homme de quarante-cinq ans environ,
+r&eacute;sumant, dans
+sa personne la mis&egrave;re de Londres, en ce qu'elle a de plus hideux.</p>
+<p>Il portait un pantalon d&eacute;chir&eacute; aux deux genoux, et ses
+pieds posaient
+dans de vieilles bottes crev&eacute;es et sans talon.</p>
+<p>Un lambeau d'habit noir, qui n'avait plus qu'un pan, &eacute;tait
+boutonn&eacute;
+jusqu'au menton, dissimulant l'absence de la chemise et de la cravate.</p>
+<p>Sa t&ecirc;te &eacute;tait coiff&eacute;e d'un vieux chapeau gris
+sans bords.</p>
+<p>Avec cela, cet homme se tenait droit, la t&ecirc;te en
+arri&egrave;re, avec une
+grande dignit&eacute;, et il &eacute;coutait gravement le gentleman qui
+lui disait:</p>
+<p>&#8212;Je me nomme lord Palmure, je demeure dans Chester-street, Belgrave
+square, et si tu &eacute;coutes bien ce que je vais te dire, tu peux
+gagner
+une bank-note de dix livres.</p>
+<p>&#8212;Dix livres, votre Honneur! fit le mendiant stup&eacute;fait. Par
+saint
+Georges, et aussi vrai que je me nomme Barclay, dit Shoking, je ne me
+puis figurer que vous parliez s&eacute;rieusement.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-s&eacute;rieusement, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;Alors, expliquez-vous, je vous &eacute;coute.</p>
+<p>&#8212;Tu vois cette femme et cet enfant?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Il s'agit de les suivre.</p>
+<p>&#8212;Bon!</p>
+<p>&#8212;Jusqu'&agrave; ce qu'ils soient descendus en une maison pour y
+passer la
+nuit.</p>
+<p>&#8212;Fort bien.</p>
+<p>&#8212;Alors, tu viendras me le dire, et les dix livres t'appartiendront.</p>
+<p>&#8212;Votre Honneur, je crois que je deviens fou! dit le mendiant joyeux.
+Aussi vous pouvez compter sur moi.</p>
+<p>Mistress Fanoche, pendant ce temps, s'&eacute;tait rapproch&eacute;e
+de sa myst&eacute;rieuse
+compagne et disait:</p>
+<p>&#8212;Tu sais bien que miss &Eacute;mily va nous r&eacute;clamer son
+fils, et tu sais
+aussi que son fils est mort. Est-ce que nous pouvions savoir que les
+choses tourneraient ainsi? Il nous faut donc un enfant, il nous le
+faut.</p>
+<p>&#8212;Mais... la m&egrave;re?...</p>
+<p>&#8212;La m&egrave;re!... on s'en d&eacute;barrassera... Wilton me rendra
+bien ce service.</p>
+<p>Comme mistress Fanoche parlait ainsi, le <i>Penny-Boat</i> toucha
+la station
+de Charing-Cross, les voyageurs pass&egrave;rent sur le ponton, puis
+s'engouffr&egrave;rent dans ce chemin en planches, tout bariol&eacute;
+d'affiches
+multicolores, qui longe les b&acirc;timents du chemin de fer, et, tout
+&agrave; coup,
+la pauvre Irlandaise et son enfant se trouv&egrave;rent perdus au
+milieu de la
+foule immense et des splendeurs commer&ccedil;antes du Strand, dont les
+mille
+r&eacute;verb&egrave;res commen&ccedil;aient &agrave; s'allumer dans le
+brouillard qui montait
+lentement des bords de la Tamise.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>III</h2>
+<p>La m&egrave;re et l'enfant furent un moment &eacute;tourdis.</p>
+<p>Sur les larges trottoirs les passants se croisaient, se heurtaient,
+marchaient &agrave; la file et se croisaient encore.</p>
+<p>On e&ucirc;t dit une fourmili&egrave;re immense.</p>
+<p>Sur la chauss&eacute;e, les cabs et les hansons passaient rapides
+comme
+l'&eacute;clair, se rencontrant avec les omnibus.</p>
+<p>C'&eacute;tait un tohu-bohu, un vacarme indescriptible.</p>
+<p>Un sentiment de terreur s'empara de la pauvre Irlandaise. Elle se
+trouva
+seule et perdue au milieu de tout ce monde et elle se repentit de
+n'avoir pas accept&eacute; les offres obligeantes du marchand de
+poisson et de
+mistress Fanoche.</p>
+<p>L'enfant se serrait toujours contre elle et paraissait, lui aussi,
+domin&eacute; par un m&ecirc;me sentiment d'&eacute;pouvante.</p>
+<p>Cependant, il lui dit:</p>
+<p>&#8212;M&egrave;re, marchons. Ne restons pas l&agrave;...</p>
+<p>L'&Eacute;cossais lui avait bien enseign&eacute; son chemin, mais
+elle ne s'en
+souvenait plus.</p>
+<p>Elle aborda un passant, et lui dit:</p>
+<p>&#8212;Indiquez-moi, je vous prie, Lawrence-street.</p>
+<p>Le passant, qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; complaisamment,
+parut chercher dans son
+souvenir:</p>
+<p>&#8212;Je ne connais pas &ccedil;a, dit-il enfin.</p>
+<p>L'Irlandaise le salua, et continua &agrave; marcher.</p>
+<p>Au lieu de remonter le Strand dans la direction de la Cit&eacute;,
+elle
+descendit au contraire vers l'ouest, passant devant la gare de
+Charing-Cross.</p>
+<p>Elle arriva ainsi sur la place Trafalgar et entra dans Pall-Mal.</p>
+<p>Dans Pall-Mal on n'a jamais entendu parler de Lawrence-street.</p>
+<p>Il n'y a que le peuple qui connaisse cette rue.</p>
+<p>L'Irlandaise demanda plusieurs fois son chemin et toujours
+inutilement.</p>
+<p>Elle parla de Saint-Gilles &agrave; un vieux monsieur.</p>
+<p>Le vieux monsieur lui r&eacute;pondit par le mot de Soho square et
+s'en alla.</p>
+<p>La pauvre m&egrave;re revint sur ses pas. Elle remonta Hay-Markett,
+entra dans
+un public-house et renouvela sa question.</p>
+<p>Mais comme on allait lui r&eacute;pondre, un homme se trouva
+derri&egrave;re elle et
+demanda un verre de brandy.</p>
+<p>L'Irlandaise le regarda, tressaillit, et son visage s'&eacute;claira
+d'un rayon
+de joie.</p>
+<p>Elle avait reconnu en lui un des hommes qui &eacute;taient sur le <i>Penny-Boat</i>;
+et maintenant cet homme &eacute;tait pour elle presque une connaissance.</p>
+<p>C'&eacute;tait Barclay, dit Shoking, l'homme &agrave; qui lord
+Palmure, avait donn&eacute; la
+mission de suivre l'Irlandaise et qui ne l'ayant point perdue de vue un
+seul instant, s'offrait tout &agrave; coup et comme par hasard &agrave;
+ses yeux.</p>
+<p>&#8212;Vous demandez votre chemin, ma ch&egrave;re? lui dit-il.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit l'Irlandaise, et personne ne peut me dire o&ugrave; est
+Lawrence-street.</p>
+<p>&#8212;C'est que les belles gens d'Hay-Markett ne connaissent pas
+&ccedil;a, dit
+Shoking.</p>
+<p>Il n'y a que le pauvre monde comme nous qui le sache.</p>
+<p>C'est bien vous qui &eacute;tiez sur le <i>Penny-Boat</i>?</p>
+<p>&#8212;Oui, dit l'Irlandaise, et vous aussi?</p>
+<p>Shoking avala un verre de brandy d'un trait, donna un half-penny, et
+dit
+encore &agrave; l'Irlandaise:</p>
+<p>&#8212;Il faut que les pauvres gens s'entr'aident, ma ch&egrave;re. Je ne
+vais pas
+vous indiquer votre chemin, moi, je vais vous conduire.</p>
+<p>Et il lui prit famili&egrave;rement le bras, et ils sortirent du
+public-house.</p>
+<p>L'enfant, qui d'abord avait regard&eacute; cet homme avec
+d&eacute;fiance, se laissa
+prendre par la main.</p>
+<p>Shoking, malgr&eacute; ses haillons sordides, avait quelque chose
+d'honn&ecirc;te et
+de solennel qui pr&eacute;venait en sa faveur.</p>
+<p>On e&ucirc;t dit qu'il consid&eacute;rait sa mis&egrave;re comme un
+sacerdoce.</p>
+<p>Lord Palmure lui avait enjoint du suivre l'Irlandaise, lui
+promettant,
+pour cette besogne, la somme fabuleuse de dix livres.</p>
+<p>Shoking s'&eacute;tait dit qu'il pouvait satisfaire &agrave; la fois
+son bon c&#339;ur et
+le d&eacute;sir du noble lord.</p>
+<p>Or, son bon c&#339;ur lui parlait en faveur de cette pauvre femme, perdue
+en
+l'immensit&eacute; de Londres, et lui commandait de lui venir en aide.</p>
+<p>Pourquoi lord Palmure tenait-il &agrave; savoir o&ugrave;
+l'Irlandaise s'arr&ecirc;terait?</p>
+<p>La beaut&eacute; de la pauvre femme se chargeait de r&eacute;pondre
+&agrave; cette question,
+que s'&eacute;tait na&iuml;vement adress&eacute;e Shoking.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a la regarde, s'&eacute;tait-il dit. En attendant, il n'y a
+pas de mal &agrave; ce
+que je la mette dans son chemin.</p>
+<p>Il lui fit donc remonter Hay-Markett, tourna dans Piccadilly,
+traversa
+Leicester-square, gagna Newport-street, remonta par Dudley
+jusqu'&agrave; la
+place des Sept-Cadrans et enfin, apr&egrave;s avoir pass&eacute; devant
+la pauvre
+&eacute;glise de Saint-Gilles, entra dans Lawrence-street.</p>
+<p>Certes, ils avaient raison tous ceux qui avaient pr&eacute;tendu que
+c'&eacute;tait
+une pauvre rue priv&eacute;e d'air et de lumi&egrave;re.</p>
+<p>Elle d&eacute;crivait une courbe, &eacute;tait bord&eacute;e
+d'affreuses bicoques, pav&eacute;e
+d'immondices et remplie d'une population grouillante d'enfants demi-nus
+et de femmes en haillons.</p>
+<p>La plupart des maisons n'avaient pas de portes et on y
+p&eacute;n&eacute;trait par une
+&eacute;chelle dress&eacute;e contre la crois&eacute;e.</p>
+<p>Lawrence-street est le quartier g&eacute;n&eacute;ral des Irlandais
+marchands de
+verdure.</p>
+<p>Les femmes demeurent au logis avec leurs enfants; les hommes ne
+rentrent
+que le soir, poussant devant eux leur charrette vide.</p>
+<p>Quand Shoking, la jeune femme et l'enfant arriv&egrave;rent, il n'y
+avait pas
+un homme dans la rue.</p>
+<p>Shoking s'adressa &agrave; une jeune fille de quatorze ou quinze ans
+qui,
+assise sur une borne tenait un marmot sur ses genoux et jouait avec lui:</p>
+<p>&#8212;Connais-tu Patrick? lui dit-il.</p>
+<p>&#8212;Quel Patrick? demanda-t-elle. Il y en a plusieurs chez nous. Duquel
+voulez-vous parler?</p>
+<p>Un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise. Elle se rappela que
+l'homme dont on lui avait parl&eacute; dans son pays avait deux noms:
+Patrick
+Drury.</p>
+<p>&#8212;Drury! fit la jeune fille, il n'est pas ici... Ah!... il ne viendra
+pas, ma ch&egrave;re... vous ne le verrez pas... si vous voulez parler
+&agrave; sa
+femme... c'est l&agrave;...</p>
+<p>Et elle montrait une sorte d'antre, de trou pratiqu&eacute;
+au-dessous du sol,
+sur le c&ocirc;t&eacute; gauche de la rue, et dans lequel on
+p&eacute;n&eacute;trait par un
+escalier de quatre ou cinq marches.</p>
+<p>L'Irlandaise frissonna; mais Shoking s'approcha du trou qui avait
+&eacute;t&eacute;
+une &eacute;choppe de cordonnier, sans doute, et il cria:</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! mistress Patrick, venez donc, ma ch&egrave;re! voici des
+gens de votre
+pays qui vous arrivent. A ces paroles r&eacute;pondit une sorte de
+grognement;
+puis quelque chose s'agita dans l'obscurit&eacute; et une
+cr&eacute;ature humaine
+s'avan&ccedil;a vers le bord du trou.</p>
+<p>C'&eacute;tait une femme encore jeune, mais dans un &eacute;tat de
+maigreur effrayant.
+Ses longs cheveux noirs pendaient, emm&ecirc;l&eacute;s, sur ses
+&eacute;paules un lambeau
+d'&eacute;toffe enroul&eacute; autour de ses reins, composait son
+unique v&ecirc;tement, et
+elle tenait suspendu &agrave; ses mamelles appauvries, un enfant de
+sept ou
+huit mois.</p>
+<p>Elle promena autour d'elle un regard &eacute;gar&eacute; et dit
+d'une voix o&ugrave; per&ccedil;ait
+la folie:</p>
+<p>&#8212;Que me voulez-vous? qui parle de Patrick? Il n'est pas ici... les
+policemen l'ont emmen&eacute;... ils l'ont mis en prison... il ne
+reviendra
+pas...</p>
+<p>Shoking se tourna vers l'Irlandaise:</p>
+<p>&#8212;Je crois, ma ch&egrave;re, qu'il vous faut renoncer &agrave; passer
+la nuit ici,
+dit-il.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; aller? murmura la pauvre m&egrave;re en regardant son
+enfant.</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas, dit na&iuml;vement Shoking. Avez-vous de l'argent?</p>
+<p>&#8212;Il me reste trois shillings et six pence, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Venez dans Dudley-street d'o&ugrave; nous sortons, dit Shoking; il
+y a l&agrave; un
+boarding tenu par de braves gens qui, pour un shilling, vous donneront
+un lit pour vous et votre enfant, et du pain et du jambon.</p>
+<p>La femme de Patrick Drury avait regagn&eacute; son trou,
+s'&eacute;tait recouch&eacute;e sur
+un amas de paille f&eacute;tide.</p>
+<p>Shoking entra&icirc;na l'Irlandaise et son fils.</p>
+<p>&#8212;M&egrave;re, disait ce dernier, ne sommes-nous pas bient&ocirc;t
+arriv&eacute;s? j'ai bien
+faim... et je suis bien las.</p>
+<p>&#8212;Veux-tu que je te porte? dit le mendiant.</p>
+<p>Et il prit l'enfant dans ses bras.</p>
+<p>Ils revinrent dans Dudley-street.</p>
+<p>Tout &agrave; coup l'Irlandaise se sentit frapper sur
+l'&eacute;paule.</p>
+<p>Elle se retourna et demeura interdite en se voyant en face de cette
+m&ecirc;me mistress Fanoche qu'elle avait rencontr&eacute;e sur le
+bateau.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! ma ch&egrave;re, lui dit mistress Fanoche, je vous le
+disais bien
+que vous ne trouveriez pas &agrave; vous loger dans Lawrence-street.
+Voyons, je
+suis bonne femme, et ne vous en veux pas de m'avoir refus&eacute;.
+Venez sans
+crainte chez moi.</p>
+<p>La pauvre m&egrave;re regarda son fils qui avait crois&eacute; ses
+petites mains sur
+la poitrine de Shoking.</p>
+<p>&#8212;Venez, ma ch&egrave;re, r&eacute;p&eacute;tait mistress Fanoche
+d'une voix mielleuse.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; une dame, murmurait en m&ecirc;me temps Shoking,
+voil&agrave; une dame qui a
+l'air tr&egrave;s-honn&ecirc;te, par saint Georges!</p>
+<p>L'enfant avait ferm&eacute; les yeux et ne disait plus rien.</p>
+<p>&#8212;Allons, venez ma ch&egrave;re, r&eacute;p&eacute;ta pour la
+troisi&egrave;me fois mistress
+Fanoche.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>IV</h2>
+<p>L'Irlandaise c&eacute;da.</p>
+<p>L'immensit&eacute; de Londres l'avait tellement
+&eacute;pouvant&eacute;e que, maintenant,
+elle se serait confi&eacute;e au premier venu.</p>
+<p>Elle oublia la r&eacute;pulsion que lui avait inspir&eacute;e
+mistress Fanoche, elle
+oublia que cette r&eacute;pulsion avait &eacute;t&eacute;
+partag&eacute;e et plus vivement encore
+par son fils.</p>
+<p>Elle ne vit qu'une chose, c'est que ce dernier mourait de froid et
+de
+faim.</p>
+<p>Mistress Fanoche la prit par le bras et fit signe &agrave; Shoking
+de les
+suivre.</p>
+<p>Le mendiant ne se le fit point r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+<p>Le trajet &eacute;tait court.</p>
+<p>Vers le milieu de Dudley-street, il y avait une petite maison comme
+on
+en voit dans les beaux quartiers, avec un sous-sol par devant, un
+jardin
+par derri&egrave;re, une entr&eacute;e &agrave; portique
+support&eacute; par quatre colonnettes, et
+une fa&ccedil;ade de trois crois&eacute;es &agrave; guillotine par
+&eacute;tage.</p>
+<p>Mistress Fanoche tira de sa poche une clef et entra la
+premi&egrave;re.</p>
+<p>Le vestibule &eacute;tait propre, garni de boiseries toutes neuves;
+le sol
+&eacute;tait frott&eacute; et luisant et une corbeille de porcelaine
+renfermant une
+plante grasse pendait au plafond.</p>
+<p>L'escalier &eacute;tait dans le fond.</p>
+<p>Shoking aspira l'air bruyamment et murmura:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; qui sent meilleur que le boarding (pension) o&ugrave;
+je voulais la
+conduire.</p>
+<p>L'Irlandaise, elle aussi, sentit un soulagement. Elle se souvint des
+blancs cottages et des jolies maisonnettes des environs de Dublin.</p>
+<p>Mistress Fanoche poussa une seconde porte et une clart&eacute; assez
+vive fit
+place &agrave; la demi-obscurit&eacute; qui r&eacute;gnait dans le
+vestibule.</p>
+<p>L'Irlandaise se trouva au seuil d'un joli parloir o&ugrave; il y
+avait un tapis
+&agrave; fleurs, des meubles en noyer verni, une pendule et des vases
+sur la
+chemin&eacute;e et au milieu une table autour de laquelle une vieille
+femme,&#8212;celle du <i>Penny-Boat</i>, et quatre petites filles de six
+&agrave; huit
+ans, prenaient leur repas.</p>
+<p>Le bon Shoking se prit &agrave; renifler l'odeur des tartines
+beurr&eacute;es et du
+rotsbeaf tout chaud qui fumait sur la table.</p>
+<p>L'enfant, qui s'&eacute;tait arrach&eacute; &agrave; sa somnolence,
+jeta sur ces aliments un
+regard avide et ne vit plus mistress Fanoche qui lui avait tant fait
+peur.</p>
+<p>Quant &agrave; la pauvre Irlandaise, elle se mit &agrave; pleurer.</p>
+<p>&#8212;Ma tante, dit mistress Fanoche en s'adressant &agrave; la grande
+femme
+osseuse qui avait retir&eacute; son pince-nez pour mieux voir, voici
+une pauvre
+femme et son enfant &agrave; qui j'ai offert l'hospitalit&eacute;.</p>
+<p>La grande dame osseuse adoucit sa voix, qui &eacute;tait rauque
+d'ordinaire
+comme celle d'un chien de garde, et r&eacute;pondit:</p>
+<p>&#8212;Bienvenus les pauvres que Dieu nous envoie!</p>
+<p>&#8212;Vous avez une fameuse chance, ma ch&egrave;re, dit Shoking &agrave;
+l'oreille de
+l'Irlandaise, on vous aurait offert une place dans le paradis que ce
+n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; mieux.</p>
+<p>Mistress Fanoche prit les mains de la jeune femme, qui pleurait
+toujours:</p>
+<p>&#8212;Approchez-vous du po&ecirc;le, ma bonne, dit-elle, chauffez-vous
+bien!... il
+fait si froid... et puis mettez-vous &agrave; table avec nous.</p>
+<p>Et toi, mon mignon, ajouta-t-elle en caressant l'enfant, qui n'osa
+plus
+se reculer, te fais-je toujours peur?</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;pondit-il en regardant les petites filles avec une
+sympathique
+curiosit&eacute;.</p>
+<p>Alors mistress Fanoche se tourna vers Shoking:</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes un brave homme, mon cher, dit-elle. Je ne puis pas
+vous
+garder &agrave; souper, car jamais un homme n'est entr&eacute; ici.
+Mais buvez un coup
+de bi&egrave;re et prenez cette demi-couronne.</p>
+<p>Shoking, lui aussi, se sentait venir les larmes aux yeux.</p>
+<p>Mais comme il &eacute;tait plein de dignit&eacute;, il contint son
+&eacute;motion, accepta
+le coup de bi&egrave;re, puis la demi-couronne et murmura gravement:</p>
+<p>&#8212;Adieu, milady, et Dieu vous garde!</p>
+<p>Bonne nuit, ma ch&egrave;re, ajouta-t-il en tendant la main &agrave;
+l'Irlandaise.
+Vous &ecirc;tes en bonnes mains et je puis m'en aller tranquille.</p>
+<p>Et il sortit, saluant avec la courtoisie d'un gentleman et posant
+sous
+son bras gauche son vieux chapeau sans bords.</p>
+<p>Seulement, une fois dans la rue, il nota dans sa m&eacute;moire le
+nom de
+mistress Fanoche et le num&eacute;ro de la maison.</p>
+<p>Puis il s'en alla en se disant:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; une journ&eacute;e qui finit bien. J'ai bu un coup de
+bi&egrave;re, j'ai une
+demi-couronne dans ma poche, j'ai assist&eacute; une pauvre femme et
+son
+enfant, et si le noble lord ne s'est pas moqu&eacute; de moi, j'aurai
+une
+dizaine de livres dans une heure.</p>
+<p>Jamais tu n'as eu pareille veine, mon cher, poursuivit-il en
+s'adressant
+&agrave; lui-m&ecirc;me, et si cela continue, au lieu d'aller coucher
+&agrave; la nuit dans
+le workhouse mil-endroad, tu seras quelque jour un pauvre <i>pr&eacute;sent&eacute;</i>.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<p>Pendant ce temps, l'Irlandaise soupait avec avidit&eacute;, versant,
+de temps
+&agrave; autre, une larme de reconnaissance.</p>
+<p>&#8212;Commu&acirc;t t'appelles-tu, madame? lui disait une des petites
+filles, la
+plus jeune.</p>
+<p>&#8212;Jenny, r&eacute;pondit-elle.</p>
+<p>Et ce jeune monsieur? poursuivit l'enfant en montrant le petit
+Irlandais.</p>
+<p>&#8212;Ralph, dit l'enfant.</p>
+<p>Elle lui sauta au cou et lui dit:</p>
+<p>&#8212;Je t'aime bien... voudras-tu jouer avec moi?</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit Ralph.</p>
+<p>La plus &acirc;g&eacute;e des petites filles regardait avec
+tristesse la m&egrave;re et
+l'enfant.</p>
+<p>Mistress Fanoche surprit ce regard, et la petite fille baissa
+aussit&ocirc;t
+les yeux et devint toute tremblante.</p>
+<p>Quand l'Irlandaise Jenny et son fils eurent soup&eacute;, mistress
+Fanoche leur
+dit:</p>
+<p>&#8212;Vous devez avoir besoin de repos: venez, je vais vous conduire
+&agrave; votre
+chambre.</p>
+<p>Elle prit une des deux lampes qui se trouvaient sur la
+chemin&eacute;e.</p>
+<p>Ralph, car c'&eacute;tait bien le nom du petit Irlandais, se laissa
+gentiment
+embrasser par les petites filles.</p>
+<p>Mais la derni&egrave;re, la plus &acirc;g&eacute;e, celle qui tout
+&agrave; l'heure l'avait
+regard&eacute; avec tristesse, l'embrassa avec plus d'effusion que les
+autres
+et lui dit &agrave; l'oreille:</p>
+<p>&#8212;Il ne faut pas rester ici, vois-tu... Il ne le faut pas...</p>
+<p>&#8212;Pourquoi? demanda l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Parce que ces dames sont bien m&eacute;chantes et qu'elles te
+battraient.</p>
+<p>En ce moment, la vieille femme osseuse ramena son binocle sur le
+bout de
+son nez.</p>
+<p>La petite fille rougit et se d&eacute;gagea des bras de Ralph. Mais
+elle lui
+pressa encore la main, et le petit Irlandais sentit que cette main
+tremblait.</p>
+<p>Cependant mistress Fanoche avait ouvert une porte au fond du parloir
+et
+introduit l'Irlandaise dans une jolie petite chambre o&ugrave; il y
+avait deux
+lits jumeaux dans une alc&ocirc;ve.</p>
+<p>Tout cela &eacute;tait blanc, sentait bon, et avait, pour nous
+servir de
+l'expression essentiellement anglaise, un aspect confortable.</p>
+<p>L'Irlandaise se souvint des paroles de Shoking, qui avait
+compar&eacute; cela
+au paradis.</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re, dit alors mistress Fanoche, ne m'avez-vous pas dit
+que vous
+vouliez aller demain &agrave; Saint-Gilles?</p>
+<p>&#8212;Oui, madame.</p>
+<p>&#8212;A quelle heure?</p>
+<p>&#8212;Il faut que nous soyons, mon fils et moi, pour la messe de huit
+heures.</p>
+<p>&#8212;On vous &eacute;veillera &agrave; sept, ma ch&egrave;re: bonne nuit.</p>
+<p>Et mistress Fanoche alluma une bougie qu'elle laissa sur la table,
+caressa encore une fois l'enfant et sortit.</p>
+<p>Alors, se trouvant seule avec lui, Jenny l'Irlandaise prit son fils
+dans
+ses bras.</p>
+<p>L'enfant avait retrouv&eacute; son front soucieux.</p>
+<p>&#8212;M&egrave;re, dit-il, est-ce que nous allons rester ici?</p>
+<p>&#8212;Oui, mon enfant.</p>
+<p>&#8212;Longtemps?</p>
+<p>&#8212;Jusqu'&agrave; demain.</p>
+<p>&#8212;Bien s&ucirc;r, nous nous en irons demain?</p>
+<p>&#8212;Il le faudra bien, soupira-t-elle.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi ne nous en allons-nous pas tout de suite?</p>
+<p>&#8212;Mais, mon enfant, c'est impossible...</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-il.</p>
+<p>Et il garda un moment le silence.</p>
+<p>Puis, tandis que sa m&egrave;re le d&eacute;shabillait pour le
+mettre au lit.</p>
+<p>&#8212;J'ai peur, dit-il bien bas.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi aurais-tu peur? demanda la pauvre m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;La petite fille m'a dit qu'il ne fallait pas rester...</p>
+<p>&#8212;Pourquoi donc?</p>
+<p>&#8212;Parce que ces femmes sont m&eacute;chantes et qu'elles me
+battraient.</p>
+<p>&#8212;Ne suis-je pas l&agrave; pour te d&eacute;fendre, moi?</p>
+<p>&#8212;C'est vrai. Alors nous resterons... mais nous nous en irons demain,
+n'est-ce pas? Tu me le promets?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Alors, bonsoir, m&egrave;re.</p>
+<p>Et l'enfant se coucha.</p>
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, il dormait d'un profond sommeil.</p>
+<p>L'Irlandaise se mit &agrave; genoux, au pied de son lit; elle voulut
+prier et
+remercier Dieu qui ne l'avait pas abandonn&eacute;e; mais soudain elle
+sentit
+une chaleur extraordinaire monter de sa poitrine &agrave; son visage.</p>
+<p>Sa t&ecirc;te s'alourdit; un invincible besoin de dormir, qu'elle
+prit pour le
+r&eacute;sultat de la fatigue, s'empara d'elle.</p>
+<p>Elle voulut se lever et ne le put. Elle essaya d'appeler &agrave;
+son aide,
+mais sa gorge crisp&eacute;e ne rendit aucun son. Tout &agrave; coup
+ses yeux se
+ferm&egrave;rent sans qu'il lui f&ucirc;t possible de les rouvrir, et
+elle s'affaissa
+lourdement sur le tapis de laine commune qui se trouvait au pied de son
+lit.</p>
+<p>Alors la porte de la chambre s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.</p>
+<p>Un homme &agrave; figure sinistre la suivait.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>V</h2>
+<p>Quel &eacute;tait donc ce nouveau personnage?</p>
+<p>C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots.</p>
+<p>A peine l'Irlandaise &eacute;tait-elle dans sa chambre que la
+sc&egrave;ne avait
+subitement chang&eacute; au parloir.</p>
+<p>Mistress Fanoche avait fait un signe, et &agrave; ce signe, la
+grande dame
+osseuse prenant un air m&eacute;chant et ramenant avec un geste de
+fureur ses
+b&eacute;sicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix
+imp&eacute;rieuse:</p>
+<p>&#8212;Allons, vilaine marmaille, au lit!</p>
+<p>Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'&eacute;taient
+lev&eacute;es de table
+sans mot dire et avaient suivi leur terrible ma&icirc;tresse, qui les
+avaient
+conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui
+montait aux &eacute;tages sup&eacute;rieurs.</p>
+<p>Mistress Fanoche &eacute;tait demeur&eacute;e un moment,
+absorb&eacute;e par la lecture d'une
+lettre qu'elle avait tir&eacute;e de sa poche et que certainement elle
+ne
+lisait pas pour la premi&egrave;re fois, car le papier en &eacute;tait
+sali et
+froiss&eacute;.</p>
+<p>L'&#339;il de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle
+murmurait
+tout en lisant:</p>
+<p>&#8212;C'est une fi&egrave;re chance tout de m&ecirc;me qu'au lieu de
+revenir de Greenwich
+par l'omnibus, j'aie pris le <i>Penny-Boat</i>. Maintenant sir John
+Waterley
+et miss &Eacute;mily peuvent venir, j'ai un fils &agrave; leur rendre.
+Pourvu que mon
+commissionnaire ait trouv&eacute; Wilton.</p>
+<p>Elle achevait &agrave; peine qu'on frappa &agrave; la porte.</p>
+<p>&#8212;Entrez, dit-elle.</p>
+<p>Un homme parut.</p>
+<p>Un homme d'aspect repoussant et presque aussi
+d&eacute;guenill&eacute; que le bon
+Shoking.</p>
+<p>Il portait une barbe &eacute;paisse et de grands cheveux.</p>
+<p>Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage
+coutur&eacute; de
+myst&eacute;rieuses cicatrices, qu'&eacute;clairaient deux petits yeux
+pleins de
+f&eacute;rocit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous voil&agrave;, Wilton? dit mistress Fanoche.</p>
+<p>&#8212;Oui, madame.</p>
+<p>&#8212;Vous n'&ecirc;tes pas gris, au moins.</p>
+<p>Cet homme eut un sourire amer.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai ni bu ni mang&eacute; depuis hier, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; un verre de bi&egrave;re et une tartine; mais
+d&eacute;p&ecirc;chez-vous, dit
+mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidit&eacute;
+de la
+table encore servie, nous avons &agrave; causer s&eacute;rieusement,
+Wilton.</p>
+<p>&#8212;De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous
+quelque petite fille &agrave; noyer ce soir?</p>
+<p>&#8212;Non, mais il faut ressembler vos souvenirs.</p>
+<p>&#8212;J'ai bonne m&eacute;moire, allez, dit-il, avec un accent sinistre;
+si bonne
+que la nuit quand la faim m'emp&ecirc;che de dormir, il me semble voir
+danser
+sur la paille qui me sert de lit toutes les petites cr&eacute;atures
+dont j'ai
+&eacute;t&eacute; le bourreau.</p>
+<p>&#8212;C'est tr&egrave;s-po&eacute;tique ce que vous dites l&agrave;,
+Wilton, fit mistress Fanoche
+en haussant les &eacute;paules; mais nous n'avons vraiment pas le temps
+de
+parler de ces choses. Il y a deux livres &agrave; gagner tout de suite,
+et une
+livre de pension par semaine pendant un an.</p>
+<p>&#8212;Milady, r&eacute;pliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette
+qualification &agrave; mistress Fanoche en mani&egrave;re d'ironie, on
+a tort de
+repr&eacute;senter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une
+femme, et
+cette femme, c'est vous.</p>
+<p>&#8212;Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter?</p>
+<p>&#8212;Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf,
+c'est-&agrave;-dire de boisson m&eacute;lang&eacute;e par
+moiti&eacute;. De quoi est-il question?</p>
+<p>&#8212;Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs &agrave; neuf ans.</p>
+<p>&#8212;Bon!</p>
+<p>&#8212;Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint
+ici,
+apportant un enfant dans son manteau?</p>
+<p>&#8212;Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton.</p>
+<p>&#8212;Soit, mais celui-l&agrave; vous ne pouvez l'avoir oubli&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Son nom?</p>
+<p>&#8212;Il s'appelait sir John Waterley, &eacute;tait officier dans
+l'arm&eacute;e des Indes
+et partait le lendemain pour Calcutta, d'o&ugrave; vraisemblablement il
+ne
+devait plus revenir, car il &eacute;tait atteint d'une maladie qu'on
+disait
+mortelle.</p>
+<p>Cet enfant &eacute;tait le fils de ce gentleman et d'une jeune fille
+de trop
+grande naissance,&#8212;miss &Eacute;mily Homboury, la fille d'un pair
+d'Angleterre,&#8212;pour qu'il p&ucirc;t jamais songer &agrave;
+l'&eacute;pouser.</p>
+<p>Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de
+l'&eacute;lever
+jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de quinze ans, et de lui donner plus tard un
+&eacute;tat
+d'honn&ecirc;te ouvrier, nous annon&ccedil;ant que jamais ni sa
+m&egrave;re ni lui ne
+pourraient le r&eacute;clamer.</p>
+<p>&#8212;Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un
+troisi&egrave;me
+verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents
+livres; et comme vous ne vous souciez gu&egrave;re de d&eacute;penser
+cette somme &agrave;
+l'&eacute;ducation du petit, vous la gard&acirc;tes, et lorsque sir
+John fut parti,
+j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.</p>
+<p>&#8212;C'est cela m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady?</p>
+<p>&#8212;Parce que, maintenant, on me r&eacute;clame l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Qui?</p>
+<p>&#8212;Sir John.</p>
+<p>&#8212;Il n'est donc pas mort?</p>
+<p>&#8212;Non, et il vient d'&eacute;pouser &agrave; Cannes, en France, miss
+&Eacute;mily, qui a
+perdu son p&egrave;re, qui s'est jet&eacute;e aux genoux de son
+fr&egrave;re, lui a tout
+avou&eacute; et que son fr&egrave;re a pardonn&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Mis&eacute;ricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma
+ch&egrave;re?
+ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et
+froiss&eacute;e que mistress Fanoche lui mit sous les yeux.</p>
+<p>Un superbe sourire vint alors aux l&egrave;vres de la nourrisseuse
+d'enfants.</p>
+<p>&#8212;Tous les enfants nouveau-n&eacute;s se ressemblent, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;C'est un peu vrai.</p>
+<p>&#8212;Que r&eacute;clame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant
+neuf &agrave; dix
+ans.</p>
+<p>&#8212;Sans doute.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet &acirc;ge.</p>
+<p>&#8212;Mais cet enfant... o&ugrave; est-il?</p>
+<p>&#8212;L&agrave;, dit mistress Fanoche. Venez...</p>
+<p>Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre o&ugrave;
+dormait le petit
+Ralph et o&ugrave; Jenny l'Irlandaise &eacute;tait affaiss&eacute;e
+lourdement sur le sol.</p>
+<p>&#8212;Une femme! dit Wilton en entrant.</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien...
+Elle ne
+s'&eacute;veillera pas avant trois ou quatre heures d'ici.</p>
+<p>&#8212;Oh!</p>
+<p>&#8212;J'ai vers&eacute; dans son bol de th&eacute; deux gouttes d'opium,
+et toutes les
+cloches de Saint-Paul ne la r&eacute;veilleraient pas. Il ne tient
+m&ecirc;me qu'&agrave;
+vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire f&eacute;roce, qu'elle ne
+s'&eacute;veille
+jamais.</p>
+<p>&#8212;Ah! c'est pour cela?...</p>
+<p>&#8212;C'est pour cela, dit-elle.</p>
+<p>Wilton s'approcha du lit o&ugrave; dormait l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Qu'il est beau! fit-il na&iuml;vement.</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;On dirait un ange endormi.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais r&ecirc;ve, hein? Il
+sera
+peut-&ecirc;tre pair d'Angleterre quelque jour.</p>
+<p>&#8212;Mais, ma ch&egrave;re, dit Wilton, vous ne songez pas &agrave; une
+chose...</p>
+<p>&#8212;Laquelle?</p>
+<p>&#8212;Cet enfant de dix ans se souvient de son pays.</p>
+<p>&#8212;Soit.</p>
+<p>&#8212;De sa m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;D'accord.</p>
+<p>&#8212;Vous ne tromperez pas sir John et miss &Eacute;mily un quart de
+minute.</p>
+<p>&#8212;Vous vous trompez, Wilton.</p>
+<p>&#8212;Comment cela?</p>
+<p>&#8212;J'ai arrang&eacute; une petite fable bien simple et bien naturelle,
+mon cher.</p>
+<p>&#8212;Voyons.</p>
+<p>&#8212;J'ai confi&eacute; l'enfant tout petit &agrave; une nourrice
+irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me
+donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai re&ccedil;u la lettre de
+miss
+&Eacute;mily, je lui ai &eacute;crit, et elle est venue. Je l'ai
+r&eacute;compens&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;reusement, et elle est retourn&eacute;e dans son pays.</p>
+<p>&#8212;Bien imagin&eacute;, ma ch&egrave;re, dit Wilton, et je persiste de
+plus en plus
+dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme,
+c'est vous.</p>
+<p>&#8212;Tr&ecirc;ve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire
+dispara&icirc;tre
+cette femme.</p>
+<p>&#8212;Comment?</p>
+<p>Mistress Fanoche haussa les &eacute;paules.</p>
+<p>&#8212;Et le pont de Londres? dit-elle.</p>
+<p>&#8212;C'est juste. Mais...</p>
+<p>Et Wilton se gratta l'oreille.</p>
+<p>&#8212;Mais?... dit s&egrave;chement mistress Fanoche.</p>
+<p>&#8212;Une femme, &ccedil;a ne s'emporte pas dans un manteau comme un
+enfant.</p>
+<p>&#8212;Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas
+mort,
+j'imagine.</p>
+<p>&#8212;Non, certes.</p>
+<p>&#8212;Il y a deux livres pour lui.</p>
+<p>Wilton h&eacute;sitait encore.</p>
+<p>Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux
+guin&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;Et je paye d'avance, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre.</p>
+<p>Et il souleva l'Irlandaise et lui dit:</p>
+<p>&#8212;Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter
+&agrave;
+l'eau.</p>
+<p>La pauvre Irlandaise ne s'&eacute;veilla pas. Le narcotique avait
+fait d'elle
+un cadavre.</p>
+<p>&#8212;Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut
+chercher le cabman.</p>
+<p>&#8212;Je me suis dout&eacute; que nous aurions besoin de lui,
+r&eacute;pondit Wilton, et
+c'est lui qui m'a amen&eacute;. Il est &agrave; la porte.</p>
+<p>Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>VI</h2>
+<p>Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance.</p>
+<p>&#8212;Allons, dit-elle &agrave; Wilton, chargez-la moi sur vos
+&eacute;paules et partez.</p>
+<p>&#8212;Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma ch&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Que voulez-vous dire?</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas consult&eacute; le cabman.</p>
+<p>En anglais cabman veut dire cocher.</p>
+<p>&#8212;On le payera.</p>
+<p>&#8212;Je le pense bien, dit Wilton, mais...</p>
+<p>&#8212;Mais quoi?</p>
+<p>&#8212;Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant.</p>
+<p>Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les id&eacute;es.</p>
+<p>Au besoin elle savait ne pas compter.</p>
+<p>Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien
+quinze
+guin&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais
+emportez
+cette femme.</p>
+<p>Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise
+sur
+son dos.</p>
+<p>&#8212;Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen.</p>
+<p>&#8212;Je vais sortir la premi&egrave;re, r&eacute;pondit mistress Fanoche.</p>
+<p>Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un
+dressoir,
+ouvrit la porte avec pr&eacute;caution et regarda au dehors.</p>
+<p>Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise
+&eacute;tait entr&eacute;e
+chez mistress Fanoche, le brouillard s'&eacute;tait &eacute;paissi.</p>
+<p>On n'y voyait pas &agrave; dix pas de distance, et les becs de gaz
+apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un
+nuage
+de cendres.</p>
+<p>L'Anglais se m&ecirc;le peu des affaires d'autrui; il passe et ne
+s'arr&ecirc;te
+pas.</p>
+<p>Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux.</p>
+<p>Mistress Fanoche n'avait donc qu'&agrave; se pr&eacute;occuper du
+policeman.</p>
+<p>Mais le brouillard &eacute;tait &eacute;pais, et Dudley street est
+une rue o&ugrave; on vole
+peu de mouchoirs; par cons&eacute;quent, le policeman y est rare.</p>
+<p>Le cabman &eacute;tait &agrave; la porte.</p>
+<p>&#8212;Oh! oh! dit-il en voyant appara&icirc;tre mistress Fanoche qui
+jetait autour
+d'elle un coup d'&#339;il investigateur, il para&icirc;t qu'on a besoin de
+moi.</p>
+<p>&#8212;Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, elle se tourna vers Wilton, qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; au seuil de la
+porte, l'Irlandaise sur son dos.</p>
+<p>&#8212;Vite! dit-elle, la rue est d&eacute;serte.</p>
+<p>Wilton, qui &eacute;tait d'une force hercul&eacute;enne,
+s'&eacute;lan&ccedil;a dans le cab si
+rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature
+&eacute;tait le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson.</p>
+<p>Le hanson est cette voiture &agrave; deux roues, rapide et
+l&eacute;g&egrave;re, que le
+cocher conduit par derri&egrave;re, et qu'on d&eacute;signe
+improprement en France
+sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par
+cons&eacute;quent
+une voiture &agrave; quatre comme &agrave; deux roues.</p>
+<p>Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte.</p>
+<p>&#8212;London-Bridge! cria Wilton au cabman.</p>
+<p>Le cabman rendit la main &agrave; son cheval et le hanson partit au
+grand trot.</p>
+<p>Alors Wilton se mit &agrave; arranger son colis comme il le disait;
+c'est-&agrave;-dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans
+un coin
+du cabriolet et la soutint avec un de ses bras.</p>
+<p>On e&ucirc;t dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de
+sa femme
+aim&eacute;e.</p>
+<p>Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant
+Saint-Martin's-lane.</p>
+<p>Cette rue, dont le plan inclin&eacute; est assez rapide,
+poss&egrave;de deux ou trois
+forges de carrossiers.</p>
+<p>L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son
+rayonnement
+triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment o&ugrave; le
+hanson
+entrait dans le cercle de lumi&egrave;re qu'elle projetait au loin, le
+visage
+de l'Irlandaise se trouva &eacute;clair&eacute; comme en plein jour.</p>
+<p>Wilton tressaillit.</p>
+<p>Jusque-l&agrave;, il n'avait pas m&ecirc;me regard&eacute; cette
+femme qu'il s'&eacute;tait charg&eacute;
+d'aller noyer pour de l'argent.</p>
+<p>Maintenant il venait de la voir, et cette beaut&eacute;, &agrave;
+laquelle le sommeil
+donnait une expression s&eacute;raphique, fit sur lui une impression
+bizarre.</p>
+<p>&#8212;Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune.</p>
+<p>Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la
+forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurit&eacute;.</p>
+<p>Wilton eut un ricanement:</p>
+<p>&#8212;Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement
+de
+piti&eacute;. Ah! ah! ah! est-ce mon m&eacute;tier, &agrave; moi,
+d'avoir piti&eacute;? je ferais
+mieux de garder ma sensibilit&eacute; pour le jour o&ugrave; on me
+pendra &agrave; la porte
+de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver t&ocirc;t ou tard.</p>
+<p>On approchait du Strand. Tout &agrave; coup le hanson s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au
+cocher de
+communiquer avec le voyageur qui est dans l'int&eacute;rieur de la
+voiture,
+c'est-&agrave;-dire au-dessous de lui.</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! Wilton? cria le cabman.</p>
+<p>&#8212;Que veux-tu? r&eacute;pondit celui-ci.</p>
+<p>&#8212;Je veux causer un brin avec toi.</p>
+<p>&#8212;Parle...</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres?</p>
+<p>&#8212;Une femme.</p>
+<p>&#8212;Morte?</p>
+<p>&#8212;Non, endormie.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne me va pas, Wilton.</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Parce que &ccedil;a ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants,
+mais pas
+de femmes.</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas la m&ecirc;me chose?</p>
+<p>&#8212;Non, d'abord &ccedil;a porte malheur.</p>
+<p>&#8212;Tu veux rire!</p>
+<p>&#8212;Ensuite, elle se r&eacute;veillera... elle criera...</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme
+morte.</p>
+<p>&#8212;Et combien nous donne-t-on pour cela?</p>
+<p>&#8212;Cinq guin&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;Pour nous deux?</p>
+<p>&#8212;Non, &agrave; chacun.</p>
+<p>Le cabman h&eacute;sitait encore.</p>
+<p>&#8212;C'est une vilaine besogne, Wilton, r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+<p>&#8212;On m'a pay&eacute; d'avance, dit Wilton pour d&eacute;cider le
+cabman. Veux-tu ton
+argent?</p>
+<p>&#8212;Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que
+nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos
+pieds battront le vide.</p>
+<p>&#8212;Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme &ccedil;a
+qu'autrement.</p>
+<p>Il passa cinq guin&eacute;es au cabman, par la trappe ouverte dans
+le plafond
+de la voiture.</p>
+<p>&#8212;Je gagne cinq guin&eacute;es &agrave; ce jeu-l&agrave;, pensa-t-il,
+car mistress Fanoche
+m'en a donn&eacute; quinze.</p>
+<p>Le hanson arriva dans le Strand.</p>
+<p>Le brouillard &eacute;tait encore &eacute;pais; mais il y a de beaux
+magasins dans le
+Strand et comme il n'&eacute;tait gu&egrave;re plus de onze heures du
+soir, il y en
+avait encore quelques-uns d'ouverts qui &eacute;tincelaient de
+lumi&egrave;re.</p>
+<p>De temps en temps un flot de clart&eacute; p&eacute;n&eacute;trait
+dans le cab et le visage
+ang&eacute;lique de l'Irlandaise apparaissait &agrave; Wilton.</p>
+<p>Alors le bandit tressaillait et avait un battement de c&#339;ur.</p>
+<p>Apr&egrave;s le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la
+rue de
+Farington qui descendait vers le fleuve.</p>
+<p>Le cheval marchait un train d'enfer.</p>
+<p>Mais &agrave; mesure qu'on approchait de la rivi&egrave;re, Wilton
+sentait son c&#339;ur
+battre plus fort.</p>
+<p>Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe.</p>
+<p>&#8212;Arr&ecirc;te un moment, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi faire? demanda le cabman.</p>
+<p>&#8212;Je vais boire un peu de gin.</p>
+<p>Et il sauta &agrave; terre et entra dans un public-house.</p>
+<p>Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des
+guin&eacute;es de
+mistress Fanoche et regagna le hanson.</p>
+<p>&#8212;En route! &ccedil;a va mieux.</p>
+<p>L'Irlandaise &eacute;tait toujours affaiss&eacute;e et inerte dans
+un coin de la
+voiture.</p>
+<p>On e&ucirc;t dit que Wilton conduisait un cadavre.</p>
+<p>Le hanson tourna dans Thames-street, c'est-&agrave;-dire la rue de
+la Tamise,
+et en quelques minutes il arriva &agrave; London-Bridge.</p>
+<p>Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de
+voitures,
+de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin
+&agrave;
+six heures du soir, pr&egrave;s d'un demi-million de pi&eacute;tons,
+est d&eacute;sert quand
+vient la nuit.</p>
+<p>Le hanson s'y engagea.</p>
+<p>&#8212;Arr&ecirc;te-toi au milieu, cria Wilton au cabman.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, il tira une corde de sa poche et se mit en
+devoir de lier
+les pieds et les mains de l'Irlandaise, de fa&ccedil;on qu'elle
+all&acirc;t au fond
+et ne p&ucirc;t se d&eacute;battre, en admettant que la fra&icirc;cheur
+de l'eau triomph&acirc;t
+de sa l&eacute;thargie.</p>
+<p>Le hanson s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et
+s'approcha du
+parapet.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>VII</h2>
+<p>Tout &agrave; coup une lueur rouge&acirc;tre se fit au bout du pont,
+du c&ocirc;t&eacute; du
+Borough, c'est-&agrave;-dire sur la rive m&eacute;ridionale.</p>
+<p>Cette lueur &eacute;tait celle de la lanterne d'un de ces grands
+camions &agrave;
+trois chevaux qui transportent les marchandises d'une gare &agrave;
+l'autre.</p>
+<p>Wilton eut un nouveau battement de c&#339;ur.</p>
+<p>Le cabman lui cria:</p>
+<p>&#8212;Prenez garde!</p>
+<p>Wilton abandonna le parapet et, portant toujours l'Irlandaise, il se
+rapprocha du cab.</p>
+<p>Il fallait absolument laisser passer le camion, la plus vulgaire
+prudence l'exigeait.</p>
+<p>A mesure que la lourde voiture s'approchait, la clart&eacute; du
+fanal devenait
+plus grande, et tout &agrave; coup elle frappa le visage de
+l'Irlandaise.</p>
+<p>Une fois encore les regards de Wilton s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur
+son visage et les
+battements de son c&#339;ur se pr&eacute;cipit&egrave;rent.</p>
+<p>Le camion passa.</p>
+<p>Le cocher qui le conduisait, chaudement envelopp&eacute; dans sa
+pelisse garnie
+de peau de mouton, sa casquette sur les yeux, regardait &agrave; peine
+devant
+lui, d'un &#339;il somnolent, et tout juste ce qu'il fallait pour conduire
+son v&eacute;hicule.</p>
+<p>Peut-&ecirc;tre aper&ccedil;ut-il le cab, mais il ne pr&ecirc;ta
+aucune attention &agrave; cet
+homme qui avait l'air d'avoir un cadavre dans ses bras.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! cria le cabman, est-ce que tu ne vas pas te
+d&eacute;p&ecirc;cher, Wilton?</p>
+<p>Wilton ne r&eacute;pondit pas.</p>
+<p>&#8212;Il fait froid et j'ai les doigts gel&eacute;s &agrave; tenir mes
+guides, continua le
+cabman. D&eacute;p&ecirc;che-toi donc.</p>
+<p>Wilton &eacute;tait comme saisi de vertige.</p>
+<p>&#8212;C'est dr&ocirc;le!, murmura-t-il, jamais je n'ai &eacute;t&eacute;
+comme &ccedil;a. Le c&#339;ur me
+manque et mes jambes me rentrent dans l'estomac.</p>
+<p>&#8212;Allons! allons! r&eacute;p&eacute;ta le cabman.</p>
+<p>Mais Wilton jeta un cri.</p>
+<p>L'Irlandaise, qui jusque-l&agrave; &eacute;tait comme morte, avait
+pouss&eacute; un soupir.</p>
+<p>Et Wilton s'&eacute;loigna de nouveau du parapet, revint au cab et
+dit:</p>
+<p>&#8212;Non, non, je ne veux pas.</p>
+<p>&#8212;Tu ne veux pas la noyer? fit le cabman stup&eacute;fait.</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;p&eacute;ta Wilton.</p>
+<p>&#8212;Mais malheureux... tu veux donc rendre l'argent?</p>
+<p>&#8212;Je ne rendrai rien, dit Wilton. Tant pis pour mistress Fanoche...
+je
+ne veux pas noyer cette femme... elle est trop belle...</p>
+<p>Le cabman eut un &eacute;clat de rire.</p>
+<p>&#8212;Du moment o&ugrave; on ne rend pas l'argent, dit-il, &ccedil;a
+m'est &eacute;gal; j'aime
+autant &ccedil;a m&ecirc;me, car j'ai toujours pens&eacute; que noyer
+une femme portait
+malheur. Mais qu'allons-nous en faire?</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas, dit Wilton.</p>
+<p>Et il repla&ccedil;a dans le hanson l'Irlandaise, qui avait
+retrouv&eacute; son
+immobilit&eacute; cadav&eacute;rique.</p>
+<p>&#8212;La dose d'opium &eacute;tait bonne, murmura-t-il, nous avons le
+temps de
+r&eacute;fl&eacute;chir. Elle n'est pas pr&egrave;s de se
+r&eacute;veiller.</p>
+<p>Le cabman tourna bride.</p>
+<p>&#8212;Ah &ccedil;&agrave;, o&ugrave; allons-nous?</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas, dit le bandit.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que tu veux en faire madame Wilton, par hasard?</p>
+<p>Wilton tressaillit.</p>
+<p>&#8212;Oh! non, dit-il tout &agrave; coup, si je venais &agrave; aimer une
+femme, je serais
+perdu. Je ferais trop de b&ecirc;tises!</p>
+<p>Puis, prenant une r&eacute;solution subite, il remonta dans la
+voiture et dit:</p>
+<p>&#8212;Remonte la rue du roi Guillaume jusqu'au <i>monument</i>, prends
+celle de
+la Poissonnerie, tournons les docks et allons chez le land-lord
+Wanstoone, dans Old-Gravel-lane. D'ici l&agrave;, je
+r&eacute;fl&eacute;chirai.</p>
+<p>&#8212;Comme tu voudras, dit le cabman.</p>
+<p>Et le hanson se remit &agrave; rouler rapidement, laissant le pont
+de Londres
+derri&egrave;re lui, remontant King-of-Williams-street, contournant la
+colonne
+comm&eacute;morative de l'incendie qui d&eacute;vora la moiti&eacute;
+de la Cit&eacute;, en 1666, et
+s'engageant dans cette longue rue de la Poissonnerie qui contourne les
+docks de Sainte-Catherine et de Londres et aboutit &agrave;
+Saint-Georges-street.</p>
+<p>Au del&agrave; des docks de Londres, on trouve, sur la droite, une
+rue en pente
+qui descend vers la Tamise et aboutit au tunnel.</p>
+<p>Cette rue, qui d&eacute;crit un arc de cercle, se nomme
+Old-Gravel-lane, ce qui
+veut dire le vieux chemin sabl&eacute;.</p>
+<p>Elle est d&eacute;serte la nuit.</p>
+<p>Seul, au milieu de cette solitude, un public-house, bien
+apr&egrave;s minuit,
+laisse encore voir sa devanture &eacute;clair&eacute;e, au travers de
+vieux rideaux
+rouges.</p>
+<p>Le land-lord, ou tavernier, se nomme Wanstoone.</p>
+<p>C'est un homme discret qui ne se m&ecirc;le jamais de rien,
+n'intervient dans
+aucune querelle et &eacute;coute froidement des histoires et des
+confidences
+qui lui entrent par une oreille et sortent par l'autre.</p>
+<p>Master Wanstoone est le prototype du land-lord comme il en faut dans
+le
+Wapping, car Old-Gravel-lane est au beau milieu de ce quartier sinistre.</p>
+<p>Ce fut donc &agrave; la porte de ce public-house que le hanson
+s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>Le cheval &eacute;tait bien dress&eacute;. Il s'arr&ecirc;tait aux
+portes et on pouvait l'y
+laisser ind&eacute;finiment.</p>
+<p>Le cabman, qui &eacute;tait un habitu&eacute; du public-house, ne
+s'occupait jamais de
+sa voiture que lorsqu'il craignait les policemen.</p>
+<p>Mais il n'y a point, il n'y a jamais eu de policemen dans le
+Wapping,
+pass&eacute; huit heures du soir.</p>
+<p>Wilton coucha l'Irlandaise en travers sur la banquette et jeta
+dessus la
+vieille couverture du cabman.</p>
+<p>Puis il entra avec ce dernier dans le public-house, qui &eacute;tait
+tout &agrave;
+fait d&eacute;sert.</p>
+<p>Master Wanstoone lisait assis derri&egrave;re son comptoir, et il se
+leva m&ecirc;me
+avec humeur pour servir les deux verres d'hafnaf que demanda Wilton.</p>
+<p>Puis il reprit sa lecture.</p>
+<p>&#8212;Vois-tu, dit alors Wilton au cabman, j'ai bien
+r&eacute;fl&eacute;chi en chemin.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit le cabman.</p>
+<p>&#8212;De quoi nous sommes-nous charg&eacute;s, poursuivit Wilton, de
+faire
+dispara&icirc;tre une femme?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Afin que mistress Fanoche puisse faire de son enfant ce qu'elle
+voudra.</p>
+<p>&#8212;Tiens, elle a donc un enfant?</p>
+<p>&#8212;Oui, je te conterai &ccedil;a une autre fois. Passons. On nous
+donne cinq
+guin&eacute;es &agrave; chacun. Bon! nous emportons la femme... et
+mistress Fanoche
+n'entend plus parler d'elle.</p>
+<p>&#8212;Mais si elle a un enfant, elle se mettra &agrave; sa recherche.</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;Ah! par exemple!</p>
+<p>&#8212;Elle est arriv&eacute;e &agrave; Londres ce soir, elle n'y
+conna&icirc;t personne... elle
+ne sait pas le nom de mistress Fanoche... encore moins celui de la rue
+o&ugrave; elle a laiss&eacute; son enfant... Comment veux-tu qu'elle le
+retrouve?</p>
+<p>Et puis, Londres est si grand qu'il ne finit pas. Sais-tu qu'il y a
+pr&egrave;s
+de quatre milles de Dudley-street, d'o&ugrave; nous venons, &agrave;
+Old-Gravel-lane,
+o&ugrave; nous sommes?</p>
+<p>&#8212;Tu comptes donc rester ici?</p>
+<p>&#8212;Nous allons la porter dans Welleclose-square, nous la coucherons
+sur
+un banc et tout sera dit.</p>
+<p>&#8212;Soit, dit le cabman.</p>
+<p>&#8212;Puisque j'ai entam&eacute; une de mes guin&eacute;es, dit Wilton,
+autant vaut que je
+paye encore.</p>
+<p>Et il jeta six pence sur le comptoir.</p>
+<p>Ils sortirent. Le cabman remonta sur son si&eacute;ge et Wilton
+s'assit de
+nouveau aupr&egrave;s de l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! dit-il, il faut nous d&eacute;p&ecirc;cher, elle est
+br&ucirc;lante, malgr&eacute; le
+froid: c'est signe qu'elle s'&eacute;veillera bient&ocirc;t.</p>
+<p>Le square dont avait parl&eacute; Wilton &eacute;tait &agrave; une
+tr&egrave;s-petite distance.</p>
+<p>Le hanson remonta dans Saint-Georges, tourna &agrave; gauche, et dix
+minutes
+apr&egrave;s, il entrait dans Welleclose-square.</p>
+<p>Le lieu &eacute;tait sinistre et d&eacute;sert.</p>
+<p>Autour d'une sorte de jardin s'&eacute;levait une vieille grille en
+fer.</p>
+<p>Autour de la grille il y avait &ccedil;&agrave; et l&agrave; un banc
+vermoulu. Tout &agrave;
+l'entour se dressaient des maisons noires et hideuses, d'o&ugrave; ne
+sortait
+aucun bruit, et o&ugrave; n'apparaissait aucune lumi&egrave;re.</p>
+<p>Des ruelles sombres, &eacute;troites, aboutissaient &agrave; cette
+place. C'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre le lieu le plus caract&eacute;ristique du Wapping.</p>
+<p>Un silence de mort r&eacute;gnait &agrave; l'entour.</p>
+<p>C'est que le Wapping ne s'&eacute;veille que pass&eacute; minuit.</p>
+<p>Alors s'ouvrent des bouges sans nom, des th&eacute;&acirc;tres qui
+ont un public de
+prostitu&eacute;es et de voleurs, des bals o&ugrave; les femmes
+viennent pieds nus,
+faute de souliers.</p>
+<p>Or, il n'&eacute;tait pas encore minuit.</p>
+<p>Et le Wapping ne donnait pas signe de vie.</p>
+<p>Le hanson s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>Wilton prit de nouveau l'Irlandaise dans ses bras et descendit.</p>
+<p>Il s'approcha d'un banc et l'y coucha tout de son long.</p>
+<p>&#8212;Elle sera fort bien l&agrave;, dit-il. Et puis, quelque bonne
+&acirc;me charitable
+en prendra soin peut-&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Une jolie femme trouve toujours un asile, ricana le cabman. C'est
+&eacute;gal, nous volons joliment l'argent de mistress Fanoche.</p>
+<p>Et les deux bandits s'&eacute;loign&egrave;rent, laissant la
+malheureuse Irlandaise
+toujours en proie &agrave; son sommeil l&eacute;thargique, en ce
+lointain quartier de
+Londres dans lequel, la nuit, un gentleman ou une femme honn&ecirc;te
+n'oserait p&eacute;n&eacute;trer.</p>
+<p>On entendait encore dans l'&eacute;loignement le bruit des roues du
+hanson,
+lorsque minuit sonna &agrave; la chapelle Saint-Georges. Alors quelques
+lueurs
+tremblantes s'allum&egrave;rent &ccedil;&agrave; et l&agrave; aux
+fen&ecirc;tres voisines. Le Wapping
+s'&eacute;veillait et l'Irlandaise dormait toujours.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>VIII</h2>
+<p>La nuit &eacute;tait froide, nous l'avons dit, et d'apr&egrave;s les
+calculs de
+mistress Fanoche, les effets du narcotique absorb&eacute; par
+l'Irlandaise
+devaient se dissiper au bout de trois ou quatre heures.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; Jenny avait pouss&eacute; un soupir, tandis que
+Wilton la prenait dans ses
+bras.</p>
+<p>Il n'y avait pas encore une heure que les deux mis&eacute;rables
+l'avaient
+d&eacute;pos&eacute;e sur ce banc de Welleclose-square, qu'elle
+commen&ccedil;a &agrave; s'agiter.</p>
+<p>Ses membres raidis par la l&eacute;thargie, retrouv&egrave;rent peu
+&agrave; peu leur
+&eacute;lasticit&eacute; et leur souplesse; son sein se souleva, ses
+l&egrave;vres
+s'entrouvrirent et murmur&egrave;rent un nom:</p>
+<p>&#8212;<i>Ralph</i>!</p>
+<p>Le nom de son enfant n'est-il pas le premier mot que prononce une
+m&egrave;re
+en s'&eacute;veillant?</p>
+<p>Car elle avait r&ecirc;v&eacute;, la pauvre m&egrave;re, tandis que
+les deux bandits
+agitaient la question de savoir s'ils l'enverraient s'endormir du
+dernier sommeil dans les flots noirs de la Tamise, ou s'ils lui
+feraient
+gr&acirc;ce de la vie.</p>
+<p>Et son r&ecirc;ve &eacute;tait plein de son fils.</p>
+<p>Elle le voyait grand et fort, marchant d'un pas assur&eacute; vers
+de hautes
+destin&eacute;es, et jetant autour de lui comme une trace lumineuse.</p>
+<p>Et quand ses l&egrave;vres se furent agit&eacute;es, ses yeux
+s'ouvrirent.</p>
+<p>Durant son sommeil, le Wapping s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute;.</p>
+<p>La vie nocturne est partout &agrave; Londres, dans les palais de
+Belgrave-square, comme dans les antres de White-Chapel, dans
+Regent-street comme au Wapping.</p>
+<p>Le Wapping avait ouvert ses maisons de nuit.</p>
+<p>Les public-houses flamboyaient; les mendiants et les voleurs
+s'attroupaient &agrave; la porte, la musique sauvage du bal Windson
+sortait par
+bouff&eacute;es des profondeurs d'une cave. Des ombres, plut&ocirc;t
+que des
+cr&eacute;atures humaines, traversaient le square dans tous les sens.</p>
+<p>Car, &agrave; Londres, l'orgie elle-m&ecirc;me est silencieuse, et
+le vice marche
+sans bruit.</p>
+<p>L'Irlandaise, ayant ouvert les yeux, crut que son r&ecirc;ve
+continuait et
+avait seulement chang&eacute; d'aspect et de tableau; mais les
+&acirc;pres brises du
+brouillard, le vent frais qui lui fouettait le visage, l'eurent
+bient&ocirc;t
+convaincue qu'elle ne dormait pas.</p>
+<p>O&ugrave; &eacute;tait-elle?</p>
+<p>Elle appela son fils:</p>
+<p>&#8212;Ralph, mon enfant, o&ugrave; es-tu?</p>
+<p>Ralph ne r&eacute;pondit pas.</p>
+<p>Elle se leva, &eacute;perdue, jetant un regard &eacute;gar&eacute;
+autour d'elle.</p>
+<p>Le square &eacute;tait sinistre; ses lumi&egrave;res, &eacute;parses
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; comme des
+phares dispers&eacute;s sur une mer orageuse, sinistres aussi.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu! mon enfant... o&ugrave; suis-je? dit-elle en prenant sa
+t&ecirc;te &agrave; deux
+mains.</p>
+<p>Elle fit quelques pas en avant, puis s'arr&ecirc;ta, comme si elle
+e&ucirc;t voulu
+rassembler ses souvenirs &eacute;pars.</p>
+<p>Et soudain elle se rappela.</p>
+<p>Elle revit le parloir, les deux dames, les petites filles et la
+petite
+chambre o&ugrave; on les avait conduits, elle et son fils.</p>
+<p>Elle se souvint des terreurs de l'enfant, qui voulait s'en aller.</p>
+<p>Elle se souvint encore qu'un sommeil de plomb s'&eacute;tait
+empar&eacute; d'elle, et
+qu'elle n'avait pas eu le temps de se mettre au lit.</p>
+<p>Alors elle jeta un grand cri, un cri de d&eacute;sespoir
+supr&ecirc;me.</p>
+<p>On l'avait endormie pour lui voler son enfant.</p>
+<p>O&ugrave; &eacute;tait-elle?</p>
+<p>Comment s'appelait cette place o&ugrave; on l'avait amen&eacute;e?</p>
+<p>Quel &eacute;tait le nom de la rue dans laquelle &eacute;tait la
+maison de mistress
+Fanoche?</p>
+<p>Elle ne le savait pas!</p>
+<p>Cependant les m&egrave;res ont des courages de lionne.</p>
+<p>&#8212;Je chercherai, dit-elle, je trouverai... je leur arracherai mon
+fils.</p>
+<p>Et elle se mit &agrave; courir droit devant elle d'abord.</p>
+<p>Elle crut que Welleclose-square &eacute;tait Soho-square, qu'elle
+avait aper&ccedil;u
+en cheminant avec Shoking.</p>
+<p>Comment aurait-elle devin&eacute; qu'on l'avait transport&eacute;e
+&agrave; pr&egrave;s de quatre
+mille du square Saint-Gilles?</p>
+<p>Elle se mit donc &agrave; parcourir une &agrave; une les rues et les
+ruelles qui
+entourent Welleclose-square, tant&ocirc;t jetant un cri de joie et
+croyant se
+reconna&icirc;tre, tant&ocirc;t s'arr&ecirc;tant avec effroi, car la
+lueur d'esp&eacute;rance
+s'&eacute;teignait, et elle ne se retrouvait plus.</p>
+<p>Des hommes en haillons passaient aupr&egrave;s d'elle et quand la
+lueur d'un
+bec de gaz leur permettait de voir son beau visage, ils lui adressaient
+des propositions honteuses et lui disaient des mots obsc&egrave;nes.</p>
+<p>Jenny prenait la fuite et recommen&ccedil;ait ses recherches, mais
+toujours
+elle revenait dans Welleclose-square.</p>
+<p>Un groupe de femmes avin&eacute;es se querellaient &agrave; la porte
+d'un
+public-house.</p>
+<p>Jenny eut le courage de s'approcher d'elles et de leur dire:</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est donc Saint-Gilles?</p>
+<p>Les unes se mirent &agrave; rire, les autres l'appel&egrave;rent
+milady. Aucune ne lui
+r&eacute;pondit.</p>
+<p>Mais une ignoble cr&eacute;ature dont, les loques hideuses
+&eacute;taient couvertes
+d'une vieille fange, une de ces femmes qui n'ont plus rien d'humain,
+s'&eacute;lan&ccedil;a vers elle comme une furie:</p>
+<p>&#8212;Que viens-tu faire ici? dit-elle; est-ce que tu es du quartier?
+Non,
+tu viens parce qu'il y a un arrivage de matelots aux Saylors'-house, et
+qu'ils ont de l'argent... et tu veux nous prendre notre part.
+Va-t-en...
+va-t-en!...</p>
+<p>Et elle levait ses poings ferm&eacute;s sur elle.</p>
+<p>Jenny &eacute;pouvant&eacute;e voulut fuir.</p>
+<p>Mais la terrible femme la saisit par le bras et lui dit encore:</p>
+<p>&#8212;Qui cherches-tu ici, dis, qui cherches-tu? Ce n'est pas Williams au
+moins... car, vois-tu, Williams, c'est mon amant... et je ne veux pas
+qu'on y touche!...</p>
+<p>&#8212;Je cherche mon enfant! r&eacute;pondit d'une voix d&eacute;chirante
+Jenny, qui
+essayait de se soustraire aux doigts crochus de cette femme.</p>
+<p>Les autres riaient et dansaient:</p>
+<p>&#8212;Elle est toujours jalouse, Betsy... ah! ah! ah!</p>
+<p>&#8212;Ayez piti&eacute; de moi, suppliait Jenny, je vous jure que je ne
+connais pas
+Williams dont vous parlez...</p>
+<p>&#8212;Tu mens! disait la femme avin&eacute;e, tu cherches Williams, je le
+vois
+bien!</p>
+<p>&#8212;Qui parle de Williams? s'&eacute;cria tout &agrave; coup une voix
+rauque et
+masculine.</p>
+<p>Et un homme s'avan&ccedil;a dans le cercle de lumi&egrave;re
+douteuse au milieu duquel
+se passait cette sc&egrave;ne.</p>
+<p>Cet homme &eacute;tait un matelot, mais un matelot ignoble et sale,
+aux &eacute;paules
+larges, aux jambes tordues, &agrave; la face rougeaude et perdue par la
+boisson, aux deux cot&eacute;s de laquelle pendaient de longs cheveux
+d'un
+blond ardent.</p>
+<p>&#8212;C'est moi qui suis Williams! dit-il.</p>
+<p>Il aper&ccedil;ut Jenny et dit:</p>
+<p>&#8212;Quelle est cette femme? elle n'est pas du quartier... je ne la
+connais pas... Tiens, elle est belle!...</p>
+<p>&#8212;Ayez piti&eacute; de moi, disait Jenny en joignant les mains...
+d&eacute;fendez-moi...</p>
+<p>&#8212;Ah! tu la trouves belle! hurla l'ivrognesse... Eh bien! je vais lui
+arracher les yeux.</p>
+<p>Mais elle re&ccedil;ut un coup de poing du matelot en plein visage,
+et elle
+tomba dans le ruisseau en poussant un sourd grognement.</p>
+<p>&#8212;Ce Williams, cria une autre cr&eacute;ature, quand il y a une jolie
+femme...
+elle est pour lui...</p>
+<p>Williams avait pos&eacute; sous son bras le bras de Jenny et disait:</p>
+<p>&#8212;Viens avec moi... tu n'as rien &agrave; craindre, ma
+ch&egrave;re... On me conna&icirc;t
+dans le Wapping... et quand une femme est &agrave; mon bras, il n'y a
+pas de
+danger qu'on y touche...</p>
+<p>&#8212;Au nom du ciel, disait Jenny, aidez-moi &agrave; retrouver mon fils.</p>
+<p>&#8212;Tu as donc un fils?</p>
+<p>&#8212;Oui. On me l'a pris... rendez-moi mon fils... et je vous
+b&eacute;nirai...</p>
+<p>&#8212;Et tu m'aimeras? fit-il avec un ricanement de b&ecirc;te fauve.</p>
+<p>Elle ne comprit pas l'horrible sens de ces paroles et elle
+r&eacute;pondit:</p>
+<p>&#8212;Oh! oui... si vous me rendez mon fils, je vous aimerai!</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est-il donc ton fils?</p>
+<p>&#8212;Conduisez-moi aupr&egrave;s de Saint-Gilles, je trouverai.</p>
+<p>&#8212;Saint-Gilles? fit-il. Mais c'est loin d'ici... bien loin...</p>
+<p>&#8212;Au nom du ciel, conduisez-moi...</p>
+<p>&#8212;Viens donc boire un coup, auparavant, dit-il.</p>
+<p>Elle voulut se d&eacute;gager, mais il tenait son bras sous le sien
+et l'y
+serrait comme dans un &eacute;tau.</p>
+<p>&#8212;Viens, r&eacute;p&eacute;ta-t-il, je suis Williams et on ne m'a
+jamais r&eacute;sist&eacute;.</p>
+<p>Et il l'entra&icirc;na de force et malgr&eacute; ses cris dans une
+ruelle noire au
+fond de laquelle brillait une lueur sinistre.</p>
+<p>La lueur du public-house du Cheval-Noir, le plus
+c&eacute;l&egrave;bre des repaires du
+Wapping.</p>
+<p>&#8212;Encore une qui aura aim&eacute; Williams, rican&egrave;rent les
+horribles cr&eacute;atures
+en les regardant s'&eacute;loigner tous deux, tandis que celle qui
+voulait
+accaparer Williams, pour elle seule, se relevait toute sanglante et
+l'&#339;il poch&eacute; du coup de poing.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>IX</h2>
+<p>A l'angle sud-est de Welleclose-square est une ruelle qui n'a pas
+trois
+m&egrave;tres de large.</p>
+<p>Vers le milieu est un th&eacute;&acirc;tre.</p>
+<p>Mais un th&eacute;&acirc;tre comme on n'en vit jamais
+peut-&ecirc;tre, un th&eacute;&acirc;tre o&ugrave; les
+premi&egrave;res loges se louent douze sous, et le parterre un penny.</p>
+<p>Le jeune premier est un n&egrave;gre; on fume et on boit pendant le
+spectacle.</p>
+<p>Les prostitu&eacute;es qui se tiennent au balcon sont pieds nus; le
+parterre
+est compos&eacute; de voleurs.</p>
+<p>Au bout de la ruelle est le <i>Cheval-Noir</i>.</p>
+<p>Public-house au rez-de-chauss&eacute;e, bazar de la d&eacute;bauche
+&agrave; l'entresol, bal
+au premier &eacute;tage et taverne dans les caves, cet
+&eacute;tablissement n'offre
+rien &agrave; d&eacute;sirer comme on voit.</p>
+<p>Le Saylors'-house, ou pension des matelots, est &agrave; deux pas.</p>
+<p>Quand ils sortent du Saylors'-house, ils entrent au Cheval-Noir.</p>
+<p>Quand ils ont bu, ils se querellent, et les querelles se vident dans
+la
+rue, &agrave; coups de couteau.</p>
+<p>La danseuse en guenilles a souvent du sang sur sa robe. C'est le
+vainqueur qui lui a pris amoureusement la taille.</p>
+<p>Un escalier de dix marches conduit au sous-sol.</p>
+<p>L&agrave; est la vraie taverne.</p>
+<p>Depuis minuit jusqu'au jour, cinquante personnes, hommes et femmes,
+si
+on peut donner ce nom &agrave; une population fangeuse, bestiale,
+avin&eacute;e et
+couverte d'affreux oripeaux, cinquante personnes boivent, mangent, se
+querellent, rient et chantent.</p>
+<p>On entend claquer d'ignobles baisers sur des joues sales, on voit,
+&agrave; la
+lueur de quelques chandelles fumeuses &eacute;parses sur les tables,
+mousser la
+bi&egrave;re brune ou blonde dans des pots d'&eacute;tain.</p>
+<p>Derri&egrave;re un comptoir garni de victuailles, tr&ocirc;ne
+majestueusement
+mistress Brandy.</p>
+<p>C'est la femme du land-lord, c'est-&agrave;-dire du ma&icirc;tre de
+l'&eacute;tablissement.</p>
+<p>Celui-ci est l&agrave;-haut, au public-house, affubl&eacute; d'un
+reste d'habit noir
+et d'une cravate qui fut blanche, il y a d&eacute;j&agrave; bien des
+ann&eacute;es.</p>
+<p>Mistress Brandy a un autre nom, mais on ne le sait plus, on l'a
+oubli&eacute;.</p>
+<p>Brandy veut dire eau-de-vie en anglais, et c'est un surnom qu'on a
+donn&eacute; &agrave; la femme du land-lord.</p>
+<p>C'est une forte et robuste comm&egrave;re, haute en couleur, qui a
+cinq pieds
+six pouces, des mains &agrave; couvrir une assiette, des pieds &agrave;
+servir de base
+&agrave; un monument.</p>
+<p>Elle a donn&eacute; un seul soufflet dans sa vie, &agrave; un
+insolent qui lui
+manquait de respect.</p>
+<p>Ce soufflet a produit l'effet de la masse d'un boucher.</p>
+<p>Le malheureux est tomb&eacute; sanglant et inanim&eacute; &agrave;
+la droite du comptoir.</p>
+<p>Pourvu qu'on paye, du reste, pourvu qu'on boive, mistress Brandy est
+tol&eacute;rante.</p>
+<p>Si deux voleurs d&eacute;valisent un matelot, elle ferme les yeux:
+si deux
+matelots jouent du couteau et qu'il y ait mort d'homme, miss Brandy
+appelle John.</p>
+<p>John est un &Eacute;cossais gigantesque qui lui sert de
+gar&ccedil;on et aide les deux
+servantes &agrave; presser la bi&egrave;re.</p>
+<p>John prend le mort dans ses bras, le porte tranquillement dans la
+rue et
+revient &agrave; sa besogne comme si de rien n'&eacute;tait.</p>
+<p>Le Cheval-Noir est un &eacute;tablissement tranquille, et jamais on
+n'a eu
+besoin d'y appeler les policemen.</p>
+<p>D'ailleurs, dans le Wapping, il n'y a pas de policemen. Les nobles
+lords
+qui si&eacute;gent au Parlement, tout &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+Westminster, ont pens&eacute; que le
+peuple se prot&egrave;ge toujours suffisamment lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>Ce soir-l&agrave;, toutes les tables &eacute;taient occup&eacute;es
+dans la cave du
+Cheval-Noir.</p>
+<p>Mais celle qui &eacute;tait &agrave; la gauche du comptoir
+&eacute;tait la plus bruyante.</p>
+<p>On y f&ecirc;tait la lib&eacute;ration de Jack, dit l'<i>Oiseau-bleu</i>,
+un voleur
+c&eacute;l&egrave;bre qui &eacute;tait sorti le matin m&ecirc;me de la
+prison de Midlesex, o&ugrave; il
+avait fait six mois de moulin.</p>
+<p>Jack disait en levant son verre:</p>
+<p>&#8212;Je bois au colonel gouverneur, qui est un brave homme et un parfait
+gentleman. Il m'a remis deux couronnes, un shilling, six pence, quand
+je
+suis sorti, et il m'a fait un beau discours en me recommandant
+d'&ecirc;tre
+honn&ecirc;te homme &agrave; l'avenir.</p>
+<p>&#8212;Ce farceur de Jack, dit une femme qui avait pass&eacute; sa main
+&agrave; l'entour
+de la taille du pick-pokett, il est capable d'avoir promis.</p>
+<p>&#8212;Certainement, ricana Jack, certainement, Votre Honneur, que je
+serai
+honn&ecirc;te homme... D&egrave;s ce soir, je vais chercher du travail.</p>
+<p>Et tous les voleurs et toutes les prostitu&eacute;es de rire
+&agrave; se tordre.</p>
+<p>Un des assistants haussa les &eacute;paules:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; donc de quoi faire le fier, dit-il, parce que tu
+reviens du
+moulin. J'ai bien pass&eacute; par la cage aux oiseaux, moi.</p>
+<p>&#8212;Quand on passe par l&agrave;, c'est pour y retourner, dit Jack.</p>
+<p>Il faisait allusion au cimeti&egrave;re des supplici&eacute;s que le
+condamn&eacute;
+traverse, &agrave; Newgate, en sortant de la cour d'assises.</p>
+<p>&#8212;Ils m'ont acquitt&eacute;, dit le voleur. Braves gens, messieurs
+les jur&eacute;s,
+excellentes gens, parfaits gentlemen, leurs Seigneuries! Et on continua
+&agrave; rire.</p>
+<p>A une autre table, des matelots se racontaient leurs campagnes.</p>
+<p>Un peu plus loin, une Irlandaise, qu'on appelait Jane la
+g&eacute;ante, faisait
+une sc&egrave;ne de jalousie &agrave; son amant.</p>
+<p>Mistress Brandy, impassible, surveillait tout cela d'un &#339;il
+indiff&eacute;rent.</p>
+<p>Cependant, quelquefois, elle regardait avec une certaine
+curiosit&eacute; un
+homme qui &eacute;tait assis tout pr&egrave;s du comptoir et buvait
+seul, &agrave; petites
+gorg&eacute;es, un verre de grog.</p>
+<p>C'&eacute;tait un homme de trente-sept &agrave; trente-huit ans
+peut-&ecirc;tre, de taille
+moyenne, portant des favoris ch&acirc;tain clair, et dont le visage
+r&eacute;gulier
+contrastait avec les faces patibulaires qui l'entouraient.</p>
+<p>&Eacute;tait-ce un &Eacute;cossais, un Anglais, un Irlandais ou un
+Fran&ccedil;ais?</p>
+<p>Nul ne le savait.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait pourtant pas la premi&egrave;re fois qu'il venait
+au Cheval-Noir.
+Mais il ne parlait &agrave; personne, buvait, payait et s'en allait.</p>
+<p>Quelquefois m&ecirc;me il tombait en une r&ecirc;verie profonde. Une
+fois, on avait
+voulu le <i>t&acirc;ter</i>, c'est-&agrave;-dire savoir ce qu'il
+&eacute;tait, d'o&ugrave; il venait...
+s'il &eacute;tait voleur ou matelot, condamn&eacute; en rupture de ban
+ou bien
+&eacute;tranger &agrave; toutes les professions interlopes du Wapping.</p>
+<p>Pour cela, on lui avait cherch&eacute; querelle.</p>
+<p>Il n'avait perdu ni son flegme, ni son attitude indiff&eacute;rente
+et calme;
+mais en trois coups de poing il avait mis hors de combat trois
+adversaires.</p>
+<p>Depuis lors, on l'avait respect&eacute;.</p>
+<p>Du reste, il parlait un anglais tr&egrave;s-pur et sans le moindre
+accent.</p>
+<p>Comme on ne savait pas son nom, on l'avait surnomm&eacute; l'<i>homme
+gris</i>, &agrave;
+cause de son vieil habit gris, l'unique v&ecirc;tement qu'on lui
+e&ucirc;t jamais
+vu.</p>
+<p>Un seul habitu&eacute; du Cheval-Noir avait trouv&eacute;
+gr&acirc;ce devant cette
+indiff&eacute;rence parfaite.</p>
+<p>C'&eacute;tait un pauvre diable de mendiant, que tout le monde
+aimait pour sa
+philosophie, sa bonne humeur, et qui amusait fort les affreux
+garnements
+du Cheval-Noir par ses pr&eacute;tentions au <i>comme il faut</i>.</p>
+<p>On a reconnu, dans cette rapide esquisse, notre connaissance d'une
+heure, Barclay dit Shoking.</p>
+<p>Shoking, qu'on avait ainsi appel&eacute; parce qu'il trouvait
+toujours que ses
+compagnons d'orgie nocturne &eacute;taient <i>inconvenents</i>,
+Shoking, qui se
+vantait d'avoir des mani&egrave;res de gentleman et pr&eacute;tendait
+que si la
+fortune lui souriait un jour, il se montrerait &agrave; cheval &agrave;
+Hyde-park et
+irait prendre des glaces &agrave; Cremorn, tout comme un fils de pair,
+Shoking
+enfin, &eacute;tait le seul &agrave; qui l'homme gris e&ucirc;t
+quelquefois offert une pinte
+d'ale ou un verre de grog.</p>
+<p>Or, ce soir-l&agrave;, les voleurs riaient, les matelots se
+querellaient, les
+filles chantaient, mistress Brandy regardait l'homme gris du coin de
+l'&#339;il, et celui-ci continuait &agrave; boire son verre de grog &agrave;
+petites
+gorg&eacute;es, lorsque Shoking apparut en haut de l'escalier qui
+descendait
+dans la cave.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; Shoking!</p>
+<p>&#8212;Vive Shoking!</p>
+<p>&#8212;Hurrah pour Shoking!</p>
+<p>Ce fut une avalanche de cris.</p>
+<p>L'homme gris releva la t&ecirc;te et salua Shoking de la main.</p>
+<p>&#8212;Bonjour, mes amis, bonjour, dit Shoking du ton protecteur d'un
+homme
+heureux.</p>
+<p>&#8212;Tiens! s'&eacute;cria une femme, il a des souliers neufs.</p>
+<p>&#8212;Et un habit neuf, dit un voleur.</p>
+<p>&#8212;Il a une chemise... fit une autre prostitu&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Par saint Georges! murmura mistress Brandy, il a des bords &agrave;
+son
+chapeau.</p>
+<p>&#8212;J'ai fait fortune, dit Shoking. Mais rassurez-vous, j'ai
+laiss&eacute; mon
+argent &agrave; la maison.</p>
+<p>&#8212;C'est dommage, dit Jack en riant.</p>
+<p>Shoking traversa la salle et vint s'asseoir &agrave; la table de
+l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Cette fois, dit-il, c'est moi qui paye.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>X</h2>
+<p>L'homme gris se prit &agrave; sourire.</p>
+<p>&#8212;Mon ami, dit-il, je vois que vous avez de l'argent ce soir, et
+comme
+vous &ecirc;tes un brave c&#339;ur, vous vous dites qu'il est convenable de
+payer
+&agrave; votre tour.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a, c'est vrai, dit Shoking.</p>
+<p>L'homme gris baissa la voix.</p>
+<p>&#8212;Dieu me garde de vous refuser, car je n'ai jamais voulu blesser
+personne, et je sais que tout bon Anglais a sa fiert&eacute;. Payez
+donc, si
+tel est votre bon plaisir.</p>
+<p>N&eacute;anmoins, laissez-moi vous faire une question.</p>
+<p>&#8212;Laquelle? demanda Shoking en regardant l'homme gris avec
+&eacute;tonnement.</p>
+<p>&#8212;Vous avez de l'argent?</p>
+<p>Shoking baissa la voix:</p>
+<p>&#8212;Chut! dit-il, ne me trahissez pas, j'ai gagn&eacute; dix
+guin&eacute;es ce soir.</p>
+<p>&#8212;Dix guin&eacute;es!</p>
+<p>&#8212;Tout autant. J'en ai presque d&eacute;pens&eacute; une pour me
+v&ecirc;tir, et vous voyez
+si je le suis convenablement, hein? fit Shoking avec importance.</p>
+<p>&#8212;Un gentleman, dit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas?</p>
+<p>Et Shoking se mit &agrave; &eacute;num&eacute;rer complaisamment le
+prix de ses acquisitions:</p>
+<p>&#8212;Habit, trois schillings, dit-il; chapeau, deux schillings; un
+pantalon, un schilling six pence; souliers, quatre schillings, mais ils
+sont neufs. Chemise et cravate, deux schillings.</p>
+<p>J'ai failli acheter un waterproof. Il fait froid, et un pardessus
+n'est
+pas de luxe en cette saison. Mais j'ai r&eacute;fl&eacute;chi.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit Shoking. J'ai pens&eacute; qu'il valait mieux louer une
+chambre pour
+deux semaines dans Mil end Road, en face du workhouse, ce qui m'amusera
+fort, moi qui n'ai jamais pu y &ecirc;tre admis que pour la nuit, et
+encore en
+promettant le travailler le lendemain trois ou quatre heures &agrave;
+faire de
+l'&eacute;toupe, car je ne suis pas assez fort pour casser des pierres.</p>
+<p>Il me reste donc neuf guin&eacute;es. Je puis vivre un an sans rien
+faire.
+J'irai me promener dans Regent-street, demain soir, et je louerai une
+stalle au th&eacute;&acirc;tre d'Hay-Markett.</p>
+<p>L'homme gris souriait toujours.</p>
+<p>&#8212;Mais &agrave; quoi donc avez-vous gagn&eacute; ces dix
+guin&eacute;es? dit-il.</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est bien simple, dit Shoking.</p>
+<p>&#8212;Mais encore?</p>
+<p>&#8212;J'ai rendu service &agrave; un lord.</p>
+<p>&#8212;Comment cela?</p>
+<p>&#8212;Je me trouvais sur le <i>Penny-Boat</i>, qui remonte de Greenwich
+&agrave;
+Charing-Cross.</p>
+<p>&#8212;Bon.</p>
+<p>&#8212;Sur ce <i>Penny-Boat</i>, il y avait une fort jolie femme, ma foi!
+une
+Irlandaise, avec son petit gar&ccedil;on, et un lord qui la regardait,
+ah! mais
+qui la regardait...</p>
+<p>&#8212;Apr&egrave;s? dit l'homme gris en fron&ccedil;ant
+l&eacute;g&egrave;rement le sourcil.</p>
+<p>&#8212;Le lord s'est approch&eacute; de moi, et il m'a dit: Tu vas suivre
+cette
+femme, et, si tu me rapportes son adresse, ce soir, &agrave; mon
+h&ocirc;tel, dans
+Chester-street, Belgrave-square, je te donnerai dix guin&eacute;es.</p>
+<p>C'est ce que j'ai fait; et vous voyez, ajouta Shoking, qu'il n'est
+pas
+difficile de gagner beaucoup d'argent honn&ecirc;tement.</p>
+<p>&#8212;Honn&ecirc;tement? fit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Dame!</p>
+<p>&#8212;Ah! vous croyez cela honn&ecirc;te ami, Shoking?</p>
+<p>Le mendiant se sentit rougir; et pour la premi&egrave;re fois, il
+songea que
+peut-&ecirc;tre il avait agi &agrave; la l&eacute;g&egrave;re.</p>
+<p>Aussi &eacute;prouva-t-il le besoin d'excuser sur-le-champ sa
+conduite, et
+s'empressa-t-il de raconter dans tous ses d&eacute;tails la suite de
+son
+aventure.</p>
+<p>Il dit &agrave; l'homme gris comment il avait servi de guide
+&agrave; la pauvre m&egrave;re
+et &agrave; son enfant perdus dans les rues de Londres, comment il les
+avait
+conduits dans Lawrence-street, puis chez mistress Fanoche, portant le
+petit sur son dos.</p>
+<p>Il n'oublia rien, pas m&ecirc;me ce d&eacute;tail bizarre que la
+m&egrave;re avait dit
+plusieurs fois qu'elle devait se trouver le lendemain &agrave; la messe
+de huit
+heures &agrave; Saint-Gilles, et pr&eacute;senter son fils au
+pr&ecirc;tre qui officierait.</p>
+<p>Quand il eut fini, l'homme gris qui l'avait &eacute;cout&eacute;
+attentivement, lui
+dit:</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes une t&ecirc;te l&eacute;g&egrave;re et un bon c&#339;ur,
+Shoking.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi donc? demanda le mendiant.</p>
+<p>&#8212;Vous avez fait une bonne action en venant en aide &agrave; cette
+femme; mais
+vous avez fait un acte bl&acirc;mable en allant indiquer &agrave; ce
+lord... Comment
+le nommez-vous?</p>
+<p>&#8212;Lord Palmure.</p>
+<p>&#8212;Bon! je vous disais donc que vous aviez eu tort d'aller lui dire
+o&ugrave;
+cette femme &eacute;tait descendue.</p>
+<p>&#8212;Mais...</p>
+<p>&#8212;Vous pensez bien, dit l'homme gris, qu'un lord qui tient &agrave;
+savoir
+l'adresse d'une pauvre femme du peuple, ne saurait avoir de bonnes
+intentions.</p>
+<p>Shoking tressaillit.</p>
+<p>&#8212;Vous avez raison, dit-il, j'ai eu tort...</p>
+<p>Puis, se frappant le front:</p>
+<p>&#8212;Si j'allais avertir l'Irlandaise, dit-il.</p>
+<p>L'homme pris n'eut pas le temps de r&eacute;pondre, car un grand
+tumulte se fit
+&agrave; l'entr&eacute;e de la cave.</p>
+<p>Plac&eacute;s tout au bout de la salle souterraine, l'homme gris et
+Shoking
+&eacute;taient presque dans l'ombre, tandis que l'entr&eacute;e de la
+cave &eacute;tait en
+pleine lumi&egrave;re.</p>
+<p>En haut de l'escalier, on venait de voir appara&icirc;tre un homme
+et une
+femme.</p>
+<p>La femme se d&eacute;battait et ne voulait pas entrer. Elle poussait
+des cris
+suppliants et disait d'une voix bris&eacute;e:</p>
+<p>&#8212;Au nom du bon Dieu, laissez-moi!</p>
+<p>L'homme r&eacute;pondait d'une voix rauque:</p>
+<p>&#8212;Je suis Williams, timonier &agrave; bord du <i>Victorieux</i>, le
+plus brave
+navire de Sa Majest&eacute; la reine. Toutes les femmes sont folles de
+moi,
+toutes les femmes du Wapping m'ont aim&eacute;... et tu feras comme les
+autres.
+Marche!</p>
+<p>Et il la poussait rudement devant lui.</p>
+<p>&#8212;Hurrah pour Williams! criait la foule des buveurs.</p>
+<p>&#8212;Cette chipie! exclam&egrave;rent les femmes, ne pas vouloir de
+Williams! tu
+es folle, ma ch&egrave;re!</p>
+<p>&#8212;Williams, la mort des c&#339;urs! dit une autre.</p>
+<p>&#8212;La terreur des jaloux! exclama un voleur.</p>
+<p>&#8212;Le beau Williams! rican&egrave;rent quelques hommes.</p>
+<p>La femme se cramponnait &agrave; lui, embrassant ses genoux et
+r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+<p>&#8212;Gr&acirc;ce! gr&acirc;ce!</p>
+<p>Et la salle de rire et d'applaudir avec fr&eacute;n&eacute;sie.</p>
+<p>&#8212;Ah! tu ne veux pas &ecirc;tre madame Williams! hurlait le matelot;
+nous
+verrons bien.</p>
+<p>Et il jeta, par un supr&ecirc;me effort, l'Irlandaise,&#8212;car
+c'&eacute;tait elle,&#8212;au
+milieu de la taverne.</p>
+<p>Soudain, Shoking jeta un cri.</p>
+<p>Un cri que personne n'entendit, car l'attention
+g&eacute;n&eacute;rale &eacute;tait
+concentr&eacute;e sur Williams et sa conqu&ecirc;te.</p>
+<p>Personne, except&eacute; l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;<i>Elle</i>! dit Shoking.</p>
+<p>&#8212;Qui, <i>elle</i>! fit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;L'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;La m&egrave;re de l'enfant?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Comment peut-elle &ecirc;tre ici?</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas. Mais c'est elle.</p>
+<p>L'homme gris se prit alors &agrave; regarder cette femme, et il
+tressaillit &agrave;
+la vue de cette beaut&eacute; sans &eacute;gale &agrave; laquelle
+l'&eacute;pouvante donnait une
+expression c&eacute;leste.</p>
+<p>On e&ucirc;t dit un ange tomb&eacute; du ciel dans quelque coin de
+l'enfer.</p>
+<p>Elle &eacute;tait maintenant &agrave; genoux et jetait autour d'elle
+un regard
+suppliant et mouill&eacute; de larmes.</p>
+<p>&#8212;Mes bons messieurs, disait-elle, mes bonnes dames, mes amis, ayez
+piti&eacute; de moi... je ne suis pas ce que cet homme croit... je suis
+une
+pauvre m&egrave;re qu'on a s&eacute;par&eacute;e de son fils...
+D&eacute;livrez-moi, mes amis,
+d&eacute;livrez-moi de cet homme... il faut que je retrouve mon
+enfant...</p>
+<p>Et elle se tordait les mains: &agrave; la vue de ce
+d&eacute;sespoir, tous ces
+bandits, toutes ces prostitu&eacute;es riaient &agrave; pleine gorge et
+r&eacute;p&eacute;taient:</p>
+<p>&#8212;Hurrah pour Williams!</p>
+<p>Williams, lui, s'&eacute;tait pos&eacute; en matamore au milieu de
+la salle:</p>
+<p>&#8212;Je suis Williams, disait-il, Williams, du <i>Victorieux</i>, et
+j'ai
+toujours &eacute;t&eacute; g&acirc;t&eacute; par les femmes.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, il avait jet&eacute; bas sa veste de matelot et
+montrait son
+torse hercul&eacute;en et ses &eacute;paules trapues avec une
+orgueilleuse
+complaisance.</p>
+<p>&#8212;Je suis Williams, disait-il, et cette femme me pla&icirc;t: qui
+donc osera
+me la disputer?</p>
+<p>Et il jeta un d&eacute;fi &agrave; toute la salle.</p>
+<p>Personne d'abord ne bougea.</p>
+<p>Williams avait tir&eacute; son couteau et le brandissait.</p>
+<p>&#8212;Elle est pourtant belle, cette femme, reprit-il avec ironie.</p>
+<p>Mais pour l'avoir, il faut jouer du couteau, mes agneaux. Et
+personne
+n'en veut.</p>
+<p>Le m&ecirc;me silence accueillit cette nouvelle provocation.</p>
+<p>L'Irlandaise &eacute;tait toujours &agrave; genoux, suppliant tous
+ces mis&eacute;rables.</p>
+<p>&#8212;Ah! ah! ah! ricana Williams, vous voyez bien, ma ch&egrave;re, que
+personne
+ne veut de vous...</p>
+<p>Tu seras madame Williams, il le faut bien.</p>
+<p>Mais soudain, un homme se leva, traversa la salle comme un
+&eacute;clair, et
+vint se placer devant Williams.</p>
+<p>&#8212;Je te d&eacute;fends d'y toucher, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Hurrah pour l'homme gris! hurl&egrave;rent alors les buveurs.</p>
+<p>C'&eacute;tait l'homme gris, en effet, l'interlocuteur de Shoking,
+qui venait
+de surgir devant l'Irlandaise comme un protecteur.</p>
+<p>Et l'Irlandaise tendit vers lui ses mains suppliantes.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XI</h2>
+<p>Le m&ecirc;me effet dut se produire le jour o&ugrave; l'on vit
+sortir des rangs des
+H&eacute;breux cet enfant du nom de David qui se pr&eacute;sentait pour
+combattre le
+g&eacute;ant Goliath.</p>
+<p>Williams n'&eacute;tait pas un g&eacute;ant, mais il &eacute;tait si
+large d'&eacute;paules, si
+trapu, si solidement camp&eacute; sur son torse &eacute;norme qu'il
+rappelait ces
+hercules forains qui soul&egrave;vent des poids &agrave; bras tendus ou
+portent des
+fardeaux &agrave; faire reculer un b&#339;uf.</p>
+<p>Celui qui osait se dresser devant lui et accepter son d&eacute;fi
+&eacute;tait de
+taille ordinaire, mince, avec de petits pieds et de petites mains.</p>
+<p>Sous son pantalon de laine brune, sous son habit de gros drap gris
+fan&eacute;,
+auquel il devait son surnom, on e&ucirc;t jur&eacute; quelque fils de
+lord, tant il
+avait de noblesse et d'&eacute;l&eacute;gance aristocratique dans
+l'attitude, le
+visage et le maintien.</p>
+<p>Une femme lui cria:</p>
+<p>&#8212;N'y va pas, mon mignon, il ne fera de toi qu'une bouch&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;L'homme gris est fou! dit un des voleurs.</p>
+<p>Un autre, qui lui avait vu administrer ces trois coups de poing dont
+nous parlions tout &agrave; l'heure, r&eacute;pondit:</p>
+<p>&#8212;Laissez donc! on ne sait pas...</p>
+<p>Les matelots qui &eacute;taient nouvellement
+d&eacute;barqu&eacute;s, regardaient l'homme
+gris avec commis&eacute;ration:</p>
+<p>&#8212;Le pauvre petit, disaient-ils, il ne conna&icirc;t pas Williams, on
+le voit
+bien.</p>
+<p>Quant &agrave; Williams, il se mit &agrave; rire, mais d'un rire si
+franc, si
+insolent, que toute la salle fit comme lui.</p>
+<p>&#8212;Va-t'en, <i>mademoiselle</i>, dit-il &agrave; l'homme gris.
+Veux-tu que je te paye
+un verre de grog?... Non, n'est-ce pas? tu aimerais mieux des
+friandises?...</p>
+<p>Mais son regard rencontra celui de cet adversaire qu'il paraissait
+m&eacute;priser si fort, et comme de deux lames d'&eacute;p&eacute;e
+qui se heurtent jaillit
+soudain une &eacute;tincelle, au choc de ce regard Williams tressaillit
+et
+recula d'un pas.</p>
+<p>Il cessa de rire et se mit instinctivement sur la d&eacute;fensive.</p>
+<p>L'homme gris se pla&ccedil;a alors entre l'Irlandaise et Williams:</p>
+<p>&#8212;Je te d&eacute;fends, r&eacute;p&eacute;ta-t-il, de toucher
+&agrave; cette femme.</p>
+<p>&#8212;Hurrah pour l'homme gris! dirent quelques buveurs.</p>
+<p>La voix de cet homme &eacute;tait br&egrave;ve, cassante,
+m&eacute;tallique. Son &#339;il jetait
+des flammes.</p>
+<p>&#8212;Et moi je ne veux pas! dit Williams furieux.</p>
+<p>Et il leva son poing &eacute;norme.</p>
+<p>Son bras siffla dans l'air comme une masse et s'abattit sur l'homme
+gris.</p>
+<p>Mais d'un bond celui-ci se jeta en arri&egrave;re, esquiva
+l'assommeur, et
+Williams, qui avait r&eacute;uni toutes ses forces dans ce coup de
+poing,
+perdit un moment l'&eacute;quilibre et chancela sur ses jambes.</p>
+<p>Ce fut rapide et foudroyant comme l'&eacute;clair.</p>
+<p>L'homme gris se baissa, bondit la t&ecirc;te en avant, et cette
+t&ecirc;te allant
+frapper le matelot en pleine poitrine, le renversa.</p>
+<p>Williams tomba comme un b&#339;uf sous la massue.</p>
+<p>Certes, en ce moment, l'homme gris aurait pu profiter de sa
+victoire, et
+poser un pied vainqueur sur la poitrine de son adversaire; il aurait pu
+m&ecirc;me tirer son couteau et le planter dans la gorge de Williams,
+sans que
+personne y trouv&acirc;t &agrave; redire, tant les hommes &agrave;
+l'&eacute;tat de nature ont le
+sentiment et le respect de la force brutale.</p>
+<p>Mais l'homme ne profita point de sa victoire et attendit.</p>
+<p>Williams se releva en rugissant.</p>
+<p>Cette fois, il brandissait son couteau.</p>
+<p>L'homme gris n'avait pas ouvert le sien.</p>
+<p>Williams se rua sur lui.</p>
+<p>L'homme gris se jeta une seconde fois de c&ocirc;t&eacute;, le
+saisit &agrave; bras le
+corps, l'enleva de terre comme une plume et le rejeta meurtri sur le
+sol, avant qu'il e&ucirc;t pu faire usage de son arme qui lui
+&eacute;chappa des
+mains dans sa chute.</p>
+<p>Alors l'homme gris posa son pied sur le couteau et promena autour de
+lui
+un regard tranquille et fier.</p>
+<p>Ce regard rencontra celui du bon Shoking.</p>
+<p>Le mendiant, p&acirc;le et fr&eacute;missant, s'&eacute;tait
+approch&eacute; de l'Irlandaise, et
+l'Irlandaise le reconnaissant, avait pouss&eacute; un cri de joie et
+s'&eacute;tait
+jet&eacute;e &agrave; son cou.</p>
+<p>&#8212;Je te confie cette femme, lui dit l'homme gris, et que tout le
+monde
+le sache ici, je la prends sous ma protection.</p>
+<p>Alors &eacute;clat&egrave;rent de toute part, dans la salle, des
+applaudissements
+fr&eacute;n&eacute;tiques, tandis que Williams se relevait
+p&eacute;niblement.</p>
+<p>Mais soudain les applaudissements cess&egrave;rent; ceux qui
+hurlaient se
+turent, et Williams, qui allait se pr&eacute;cipiter de nouveau sur son
+adversaire, s'arr&ecirc;ta en chemin.</p>
+<p>Un nouveau personnage apparaissait en ce moment en haut de ces
+marches
+humides et sales qui descendaient dans la taverne.</p>
+<p>Et, &agrave; la vue de ce personnage, il y eut comme un
+fr&eacute;missement de
+respect, d'admiration et de honte &agrave; la fois parmi ces voleurs,
+ces
+prostitu&eacute;es et ces hommes grossiers qui, jusque-l&agrave;, ne
+s'&eacute;taient
+inclin&eacute;s que devant la force.</p>
+<p>Un jeune homme au long et p&acirc;le visage, aux cheveux blonds
+tombant en
+boucles sur ses &eacute;paules, un homme d'&agrave; peine trente ans,
+grand, mince,
+v&ecirc;tu de noir, si fr&ecirc;le et si d&eacute;licat en apparence
+qu'on e&ucirc;t dit une
+femme sous un v&ecirc;tement masculin, un jeune homme descendit
+lentement
+l'escalier et dit d'une voix grave:</p>
+<p>&#8212;Mes fr&egrave;res, Dieu l'a dit, celui qui tue sera tu&eacute;. Au
+lieu de se ha&iuml;r,
+les hommes doivent s'aimer et s'entr'aider.</p>
+<p>Et Williams, le f&eacute;roce matelot, tomba &agrave; genoux, et les
+filles perdues
+courb&egrave;rent la t&ecirc;te, les voleurs s'inclin&egrave;rent avec
+confusion, et la
+pauvre Irlandaise crut que Dieu envoyait un de ses anges pour la
+d&eacute;livrer.</p>
+<p>Ce jeune homme &agrave; l'&#339;il bleu, au front inspir&eacute;, qui
+parlait d'amour et
+charit&eacute; dans ce repaire, c'&eacute;tait un pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Un pr&ecirc;tre catholique, un pr&ecirc;tre Irlandais, bien connu
+des matelots, car
+il avait &eacute;t&eacute; aum&ocirc;nier d'un vaisseau et n'avait
+point p&acirc;li ni devant la
+mitraille qui balayait le pont, ni devant la temp&ecirc;te, qui souvent
+avait
+menac&eacute; d'engloutir navire, matelots et passagers.</p>
+<p>Il &eacute;tait bien connu encore de toute cette mis&eacute;rable
+population du
+Wapping, qui l'avait vu, pendant le dernier chol&eacute;ra, porter
+partout des
+secours et des consolations, bien que ce ne f&ucirc;t pas sa paroisse
+et qu'il
+f&ucirc;t de celle de Saint-Gilles.</p>
+<p>On le nommait Samuel.</p>
+<p>Il marcha droit &agrave; Williams, qui s'&eacute;tait
+agenouill&eacute; humblement devant
+lui, et lui dit:</p>
+<p>&#8212;C'est pour toi que je suis venu ici.</p>
+<p>On m'a dit que tu maltraitais une femme, et comme tu n'es
+m&eacute;chant que
+lorsque tu es pris de vin, j'ai pens&eacute; que ma pr&eacute;sence te
+ram&egrave;nerait &agrave; la
+raison.</p>
+<p>&#8212;Pardonnez-moi, vous qui &ecirc;tes bon, murmura le matelot.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre regarda la pauvre femme que Shoking soutenait dans
+ses bras:</p>
+<p>&#8212;Qui &ecirc;tes-vous? lui dit-il.</p>
+<p>&#8212;Oh! r&eacute;pondit-elle, prenez piti&eacute; de moi, sauvez-moi,
+monsieur...
+Rendez-moi mon enfant...</p>
+<p>&#8212;Votre enfant?</p>
+<p>&#8212;On m'a s&eacute;par&eacute; de lui, dit-elle, on me l'a pris.</p>
+<p>&#8212;Ne craignez rien, ma ch&egrave;re, dit Shoking: votre enfant, je
+sais o&ugrave; il
+est, moi; ne vous ai-je pas conduite dans cette maison?... Oh! par
+Saint-Georges... croyez-moi, il faudra bien qu'on nous le rende!</p>
+<p>L'Irlandaise eut un cri de joie et r&eacute;p&eacute;ta avec un
+accent qui tenait du
+d&eacute;lire:</p>
+<p>&#8212;Mon fils! ils me rendront mon fils!</p>
+<p>Et elle se mit &agrave; baiser les mains du pr&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes Irlandaise, lui dit celui-ci, je le reconnais
+&agrave; votre
+accent.</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit-elle.</p>
+<p>&#8212;Moi aussi, dit le pr&ecirc;tre. Dieu sauve l'Irlande, notre
+m&egrave;re!</p>
+<p>Puis il regarda l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Et vous, dit-il, vous que je vois pour la premi&egrave;re fois,
+vous qui avez
+prot&eacute;g&eacute; cette femme, qui donc &ecirc;tes-vous?</p>
+<p>Alors cet homme, qui tout &agrave; l'heure avait promen&eacute;
+autour de lui un &#339;il
+dominateur, cet homme devant qui tous ces autres hommes avaient
+trembl&eacute;,
+abaissa son front et son regard devant le regard calme et limpide de ce
+jeune homme que Dieu avait choisi pour son ministre...</p>
+<p>L'homme fait se courba devant l'homme si jeune et si fr&ecirc;le
+encore qu'on
+e&ucirc;t dit un enfant, et il r&eacute;pondit d'une voix humble et
+fr&eacute;missante
+d'&eacute;motion:</p>
+<p>&#8212;Je serai votre esclave, si vous daignez me le permettre.</p>
+<p>Puis il fl&eacute;chit un genou devant le jeune pr&ecirc;tre et lui
+baisa
+respectueusement la main.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XII</h2>
+<p>Que se passa-t-il alors?</p>
+<p>C'est ce qu'il est difficile de raconter; mais, une heure
+apr&egrave;s, la
+taverne &eacute;tait vide.</p>
+<p>Matelots, femmes perdues, voleurs s'&eacute;taient esquiv&eacute;s
+un &agrave; un comme s'ils
+eussent senti que leur pr&eacute;sence n'&eacute;tait plus possible
+dans ce lieu
+sanctifi&eacute; par le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Mistress Brandy elle-m&ecirc;me faisait silence derri&egrave;re son
+comptoir.</p>
+<p>L'abb&eacute; Samuel &eacute;tait toujours debout, regardant,
+&agrave; la p&acirc;le lueur des
+chandelles qui fumaient &eacute;parses sur les tables, le p&acirc;le et
+beau visage
+de l'Irlandaise que Shoking et l'homme gris soutenaient dans leurs
+bras,
+tant elle &eacute;tait bris&eacute;e par l'horrible sc&egrave;ne que
+nous racontions nagu&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Ainsi, disait le jeune pr&ecirc;tre, vous arrivez d'Irlande?</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit-elle.</p>
+<p>&#8212;Avec votre enfant?</p>
+<p>&#8212;Un amour de petit gar&ccedil;on, murmura le brave Shoking.</p>
+<p>&#8212;Est-ce la mis&egrave;re qui vous a pouss&eacute;e, comme la plupart
+de nos fr&egrave;res
+d'Irlande, &agrave; quitter votre pays et &agrave; venir chercher
+fortune &agrave; Londres?</p>
+<p>&#8212;Non, dit-elle, j'ob&eacute;is &agrave; un devoir sacr&eacute;.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre tressaillit.</p>
+<p>&#8212;Je viens &agrave; Londres, reprit-elle d'une voix mourante, parce
+qu'il faut
+que je sois demain &agrave; la messe de huit heures, &agrave;
+Saint-Gilles.</p>
+<p>&#8212;Est-ce un v&#339;u? fit le pr&ecirc;tre, qui tressaillit encore.</p>
+<p>Alors elle le regarda avec une &eacute;trange expression de
+confiance et
+d'abandon.</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-elle, je sens bien que vous &ecirc;tes un de ces hommes que
+Dieu a
+fait saints et &agrave; qui on peut tout r&eacute;v&eacute;ler.</p>
+<p>&#8212;Parlez, dit le pr&ecirc;tre d'une voix grave.</p>
+<p>&#8212;Je suis une pauvre paysanne, reprit-elle, la fille d'un
+p&ecirc;cheur de
+Drogheda, un petit port au nord de Dublin.</p>
+<p>Je ne sais rien sur la mission que mon &eacute;poux mourant m'a
+confi&eacute;, mais je
+tiendrai le serment que je lui ai fait.</p>
+<p>&#8212;Quel est ce serment?</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-elle, pour que vous me compreniez, il faut que je vous dise
+mon histoire.</p>
+<p>Shoking et l'homme gris s'assirent sur un banc, le pr&ecirc;tre lui
+prit les
+deux mains, et alors, en ce bouge enfum&eacute;, devenu solitaire et
+silencieux, elle leur fit le r&eacute;cit suivant:</p>
+<p>&#8212;Notre cabane &eacute;tait au bord de la mer, au pied d'une falaise.
+Pendant
+les nuits d'orage, &agrave; la mar&eacute;e haute, le flot venait
+battre notre porte.</p>
+<p>Mon p&egrave;re &eacute;tait veuf, et j'&eacute;tais son unique
+enfant.</p>
+<p>Il allait &agrave; la p&ecirc;che, je raccommodais ses filets et
+nous avions bien de
+la peine &agrave; vivre.</p>
+<p>Quelquefois, mon p&egrave;re s'engageait pendant deux ou trois mois
+sur un
+grand bateau qui allait &agrave; Terre-Neuve &agrave; la p&ecirc;che de
+la morue.</p>
+<p>Alors je restais seule, et chaque matin, en m'&eacute;veillant, je
+regardais au
+loin sur la mer, pour voir si la barque pont&eacute;e qui l'avait
+emmen&eacute; ne
+reparaissait pas &agrave; l'horizon.</p>
+<p>Une nuit d'hiver, une nuit de temp&ecirc;te, j'&eacute;tais &agrave;
+genoux, priant Dieu
+pour les marins en d&eacute;tresse, car la mer mugissait avec furie et
+le vent
+faisait rage, une nuit, on frappa &agrave; la porte de notre cabane.</p>
+<p>J'&eacute;tais seule depuis pr&egrave;s de trois mois.</p>
+<p>Je crus que c'&eacute;tait mon p&egrave;re qui revenait et je courus
+ouvrir.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait pas mon p&egrave;re.</p>
+<p>Un &eacute;tranger, un inconnu, le front entour&eacute; de
+bandelettes sanglantes,
+entra vivement en me disant:</p>
+<p>&#8212;Au nom de Dieu, au nom de l'Irlande notre m&egrave;re, pour qui mon
+sang
+vient de couler, sauvez-moi, cachez-moi...</p>
+<p>Je ne le regardai m&ecirc;me pas; je ne vis qu'une chose, c'est
+qu'il &eacute;tait
+bless&eacute;, mourant; je n'entendis qu'une parole, le nom
+sacr&eacute; de notre
+patrie, l'Irlande, et je le fis entrer.</p>
+<p>Au lointain, &agrave; travers les mugissements de l'orage, on
+entendait
+retentir des coups de feu.</p>
+<p>Je ne savais rien de ce qui se passait hors de notre petit port;
+cependant je me souvins que des p&ecirc;cheurs, la veille, avaient dit
+devant
+moi que les opprim&eacute;s s'&eacute;taient lev&eacute;s contre les
+oppresseurs; que las de
+souffrir, les pauvres Irlandais se r&eacute;voltaient contre les
+Anglais leurs
+tyrans; que plusieurs villages, dans le Nord, s'&eacute;taient
+insurg&eacute;s; enfin
+qu'il &eacute;tait arriv&eacute; des troupes royales et des vaisseaux
+de Sa Majest&eacute; la
+reine pour r&eacute;duire une fois encore la pauvre Irlande &agrave; la
+soumission et
+au silence.</p>
+<p>Je pris soin du bless&eacute;; je le fis coucher dans le lit de mon
+p&egrave;re, apr&egrave;s
+lui avoir donn&eacute; &agrave; boire, car il mourait de soif.</p>
+<p>Pendant toute la nuit, je demeurai &agrave; genoux, priant pour
+l'Irlande et
+tressaillant d'&eacute;pouvante au moindre bruit; car il me semblait
+toujours
+que les habits rouges allaient venir, qu'ils s'empareraient de cet
+homme
+&agrave; qui j'avais donn&eacute; un refuge, et qu'ils le tueraient
+sous mes yeux.</p>
+<p>Le jour vint.</p>
+<p>Je sortis furtivement alors de ma cabane et j'allai jusqu'au port.</p>
+<p>L&agrave;, j'appris les &eacute;v&eacute;nements de la nuit.</p>
+<p>Il y avait eu une grande bataille entre les insurg&eacute;s et les
+habits
+rouges.</p>
+<p>Apr&egrave;s une lutte acharn&eacute;e ceux-ci &eacute;taient
+demeur&eacute;s vainqueurs.</p>
+<p>Les insurg&eacute;s dispers&eacute;s, &eacute;cras&eacute;s,
+d&eacute;courag&eacute;s, avaient fui vers les
+montagnes.</p>
+<p>Des soldats anglais avaient travers&eacute; la ville au petit jour
+en jurant
+comme des damn&eacute;s et disant que, malgr&eacute; la victoire, leur
+journ&eacute;e &eacute;tait
+perdue, puisqu'il n'avaient pu prendre le chef des
+r&eacute;volt&eacute;s.</p>
+<p>Je revins en toute h&acirc;te.</p>
+<p>Quelque chose me disait que ce chef qu'ils cherchaient,
+c'&eacute;tait lui.</p>
+<p>Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, il demeura
+cach&eacute;
+dans notre pauvre maison.</p>
+<p>Je partageais avec lui mon pain noir et mes pommes de terre et nous
+faisions ensemble des v&#339;ux pour l'Irlande.</p>
+<p>Il &eacute;tait jeune, il &eacute;tait beau; il avait le regard de
+l'homme qui a
+l'habitude de commander aux autres.</p>
+<p>A ces mots, l'Irlandaise baissa la t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Comment ne l'aurai-je pas aim&eacute;? dit-elle. Un soir, il me
+prit les
+mains et me dit:</p>
+<p>&#8212;Jenny, tu es non-seulement mon ange sauveur, mais peut-&ecirc;tre
+qu'un jour
+tu auras &eacute;t&eacute; sans le savoir la lib&eacute;ratrice de
+l'Irlande.</p>
+<p>Mon p&egrave;re revint; il accueillit le pauvre proscrit, comme je
+l'avais
+accueilli moi-m&ecirc;me.</p>
+<p>Un jour cet homme voulut nous quitter.</p>
+<p>&#8212;Je suis pauvre, nous dit-il, et vous avez bien de la peine &agrave;
+vivre. Je
+ne veux pas vous &ecirc;tre &agrave; charge plus longtemps.</p>
+<p>Quand je vis qu'il allait partir, mon c&#339;ur se fendit.</p>
+<p>Je me jetai &agrave; ses genoux et je lui fis l'aveu de mon amour.</p>
+<p>Il me releva et me dit:</p>
+<p>&#8212;Moi aussi, je t'aime. Je t'aime depuis longtemps et je voudrais
+&ecirc;tre
+un simple p&ecirc;cheur &agrave; la seule fin de devenir ton
+&eacute;poux.</p>
+<p>Mais tu ne sais pas qui je suis, mon enfant; tu ne sais pas que
+l'Angleterre m'a condamn&eacute; &agrave; mort, qu'elle a mis ma
+t&ecirc;te &agrave; prix et que
+peut-&ecirc;tre, le lendemain de notre union, il te faudrait porter des
+habits
+de deuil.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! m'&eacute;criai-je, qu'importe que vous soyez proscrit!
+Tel qu'il
+est, j'accepte votre sort. Si vous mourez, je saurai mourir avec vous.</p>
+<p>Il me prit dans ses bras, son c&#339;ur battit sur le mien, nos
+l&egrave;vres
+s'unirent, et ce fut par une froide nuit d'hiver, o&ugrave; les
+&eacute;toiles
+brillaient au ciel, que le Dieu de l'Irlande nous fian&ccedil;a.</p>
+<p>Le lendemain, un vieux pr&ecirc;tre nous b&eacute;nit.</p>
+<p>Alors mon &eacute;poux se mit &agrave; travailler avec mon
+p&egrave;re de son rude &eacute;tat de
+p&ecirc;cheur, et plusieurs mois s'&eacute;coul&egrave;rent.</p>
+<p>Les habits rouges &eacute;taient partis, et, comme disent les lords,
+l'Irlande,
+une fois encore, &eacute;tait tranquille.</p>
+<p>Je devins m&egrave;re.</p>
+<p>Quand mon fils naquit, mon &eacute;poux le prit dans ses bras et me
+dit:</p>
+<p>&#8212;Cet enfant sera peut-&ecirc;tre un jour le sauveur de l'Irlande.</p>
+<p>Ce qu'il disait, je le croyais, comme si Dieu lui-m&ecirc;me
+m'e&ucirc;t parl&eacute;.</p>
+<p>A cet endroit de son r&eacute;cit, l'Irlandaise &eacute;touffa un
+sanglot et essuya
+ses yeux plein de larmes.</p>
+<p>&#8212;Continuez, mon enfant, lui dit Samuel d'une voix grave.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XIII</h2>
+<p>L'Irlandaise reprit:</p>
+<p>&#8212;Les cheveux de mon enfant commen&ccedil;aient &agrave; pousser.</p>
+<p>Ils &eacute;taient presque noirs, bien qu'&agrave; cet &acirc;ge et
+dans notre pays, les
+enfants soient g&eacute;n&eacute;ralement blonds.</p>
+<p>Un jour, son p&egrave;re et moi, nous remarqu&acirc;mes qu'au milieu
+de ses cheveux
+ch&acirc;tains croissait une m&egrave;che de cheveux roux.</p>
+<p>Mon &eacute;poux jeta un cri de joie.</p>
+<p>&#8212;Oh! ch&egrave;re cr&eacute;ature, me dit-il en m'embrassant,
+j'avais donc raison de
+te dire que tu serais peut-&ecirc;tre un jour la lib&eacute;ratrice de
+l'Irlande.</p>
+<p>Et comme je ne comprenais rien &agrave; ces paroles, il poursuivit:</p>
+<p>&#8212;Jenny, &eacute;coute bien ce que je vais te dire.</p>
+<p>Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre p&ecirc;cheur, vivant
+obscur et
+heureux aupr&egrave;s de toi.</p>
+<p>Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu
+&eacute;ternel.</p>
+<p>Je joignis les mains avec effroi.</p>
+<p>&#8212;Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-&ecirc;tre encore besoin de
+moi.
+Alors je repartirai et je reprendrai cette &eacute;p&eacute;e que
+j'avais laiss&eacute;
+tomber sur le dernier champ de bataille.</p>
+<p>Serai-je vainqueur?</p>
+<p>Me sera-t-il donn&eacute; de d&eacute;livrer enfin notre malheureuse
+patrie, ou bien
+cette t&acirc;che glorieuse est-elle r&eacute;serv&eacute;e &agrave;
+notre enfant?</p>
+<p>Dieu seul le sait!</p>
+<p>Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand
+l'ann&eacute;e 186...
+sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; irons-nous donc? demandai-je.</p>
+<p>&#8212;A Londres, chez tes ma&icirc;tres et tes oppresseurs. L&agrave;, tu
+te pr&eacute;senteras
+le 27 octobre, &agrave; huit heures du matin, &agrave; l'&eacute;glise
+Saint-Gilles, tu feras
+approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le pr&ecirc;tre descendra
+de
+l'autel, tu lui diras: &laquo;Je vous am&egrave;ne celui que vous
+attendez.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui r&eacute;pondis-je
+avec
+soumission.</p>
+<p>Plusieurs ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent; il &eacute;tait
+toujours aupr&egrave;s de nous, vivant
+comme un simple p&ecirc;cheur, et bien qu'il f&ucirc;t mon
+&eacute;poux, je n'avais jamais
+os&eacute; lui demander rien de son pass&eacute;.</p>
+<p>Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions
+jamais vus, mon p&egrave;re et moi, vinrent heurter &agrave; la porte
+de notre
+chaumi&egrave;re.</p>
+<p>En les voyant, il eut un cri de joie:</p>
+<p>&#8212;Ah! dit-il, enfin je vous revois!</p>
+<p>Quels &eacute;taient ces hommes?</p>
+<p>Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant:</p>
+<p>&#8212;L'Irlande a besoin de nous.</p>
+<p>Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir.</p>
+<p>En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit:</p>
+<p>&#8212;Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le
+27
+octobre 186...</p>
+<p>&#8212;Oui, lui r&eacute;pondis-je en pleurant.</p>
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, l'Irlande &eacute;tait en feu de
+nouveau.</p>
+<p>Les villages se r&eacute;voltaient un &agrave; un, et les troupes
+royales &eacute;taient
+battues sur plusieurs points.</p>
+<p>Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et
+quand
+un soldat est tomb&eacute;, elle le remplace; et quand les premiers et
+les
+seconds sont morts, les troisi&egrave;mes arrivent; et quand
+l'Angleterre veut,
+m'a-t-on dit, elle couvre l'Oc&eacute;an de ses vaisseaux.</p>
+<p>L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a m&ecirc;me
+pas de
+pain.</p>
+<p>Cependant elle r&eacute;sista longtemps encore; mais le pauvre
+Irlandais qui
+tombait n'&eacute;tait pas remplac&eacute;, et comme dans la lutte ils
+&eacute;taient un
+contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de
+l'Irlande.</p>
+<p>Qu'&eacute;tait-il devenu, <i>lui?</i></p>
+<p>Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai &agrave; pied, sous le
+soleil et
+sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin.</p>
+<p>Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les
+cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout
+ce bruit, on me r&eacute;pondit:</p>
+<p>&#8212;C'est la sentence de mort, prononc&eacute;e par la haute cour
+martiale, qu'on
+va mettre &agrave; ex&eacute;cution.</p>
+<p>Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux.</p>
+<p>Un homme du peuple me dit encore:</p>
+<p>&#8212;On va pendre les chefs de l'Insurrection.</p>
+<p>En ce montent, mon c&#339;ur se serra, mes tempes se mouill&egrave;rent,
+un
+horrible pressentiment m'assaillit.</p>
+<p>J'&eacute;tais entra&icirc;n&eacute;e, port&eacute;e par la foule,
+et j'avais bien de la peine &agrave;
+tenir mon fils au-dessus de ma t&ecirc;te pour qu'il ne f&ucirc;t pas
+&eacute;touff&eacute;.</p>
+<p>J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu.</p>
+<p>Je fus port&eacute;e ainsi par ce flot humain jusque sur une grande
+place.</p>
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; que se dressaient la potence et la hideuse
+plate-forme.</p>
+<p>Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entra&icirc;na
+presque au
+pied de l'&eacute;chafaud.</p>
+<p>Je voulus fermer les yeux; une force invincible et
+myst&eacute;rieuse me
+contraignit &agrave; les garder ouverts, et je les levai vers la
+plate-forme,
+sur laquelle, en ce moment, montaient les condamn&eacute;s.</p>
+<p>Soudain un nouveau cri m'&eacute;chappa...</p>
+<p>Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon &acirc;me et
+ma vie
+s'envolaient avec ce cri.</p>
+<p>Le premier condamn&eacute; qui venait de monter sur la plate-forme,
+c'&eacute;tait
+<i>lui.</i></p>
+<p><i>Lui</i>, qui me vit, et me cria:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Souviens-toi!&raquo;</p>
+<p>Que se passa-t-il alors?</p>
+<p>Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se ferm&egrave;rent; et quand je les
+rouvris,
+la nuit s'&eacute;tait faite, la foule avait disparu; j'&eacute;tais
+loin de cette
+place o&ugrave; <i>il</i> &eacute;tait mort pour l'Irlande, et un
+homme que je ne
+connaissais pas portant mon fils endormi sur ses &eacute;paules,
+m'entra&icirc;nait
+dans la campagne d&eacute;serte.</p>
+<p>J'&eacute;tais comme folle et je suivais cet homme sans chercher
+&agrave; savoir qui
+il &eacute;tait et o&ugrave; il m'emmenait.</p>
+<p>Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta
+mon
+visage et il me sembla reconna&icirc;tre le chemin de mon village.</p>
+<p>Alors mon guide inconnu me dit:</p>
+<p>&#8212;A pr&eacute;sent, tu n'as plus rien &agrave; craindre, femme. Les
+tyrans de
+l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre
+&agrave; mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient
+qui il
+est.</p>
+<p>Va-t-en et <i>souviens-toi</i>.</p>
+<p>Et il s'&eacute;loigna.</p>
+<p>Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait &agrave;
+celui qui
+venait de mourir pour l'Irlande!</p>
+<p>L'Irlandaise s'arr&ecirc;ta encore, et elle essuya les larmes qui
+inondaient
+son visage.</p>
+<p>Alors, se jetant aux pieds du jeune pr&ecirc;tre:</p>
+<p>&#8212;Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de
+celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre m&egrave;re commune,
+venez &agrave; mon
+aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il
+faut que je sois &agrave; Saint-Gilles... car...</p>
+<p>L'abb&eacute; Samuel arr&ecirc;ta l'Irlandaise d'un geste:</p>
+<p>&#8212;Je suis le pr&ecirc;tre, dit-il, qui doit demain matin
+c&eacute;l&eacute;brer la messe &agrave;
+Saint-Gilles.</p>
+<p>&#8212;Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide.</p>
+<p>&#8212;Moi, dit-il, et je vous attendais.</p>
+<p>&#8212;Mon fils! exclama la pauvre m&egrave;re, mon fils! o&ugrave; est
+mon fils?</p>
+<p>&#8212;Nous le retrouverons, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit:</p>
+<p>&#8212;Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas?</p>
+<p>Vous allez nous aider &agrave; retrouver cet enfant.</p>
+<p>&#8212;Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile.</p>
+<p>&#8212;Je suis pr&ecirc;t &agrave; vous suivre, fit l'homme gris d'un
+signe de t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver
+&agrave;
+tout prix, ajouta le pr&ecirc;tre, c'est celui que l'Irlande attend!</p>
+<p>Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage
+se
+montra en haut des marches de l'escalier, et, et &agrave; sa vue, le
+pr&ecirc;tre
+tressaillit et jeta un regard plein d'une myst&eacute;rieuse
+inqui&eacute;tude &agrave; ses
+compagnons.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XIV</h2>
+<p>Ce nouveau venu n'avait pourtant rien d'effrayant &agrave;
+premi&egrave;re vue.</p>
+<p>C'&eacute;tait un petit homme un peu ob&egrave;se, tout &agrave;
+fait chauve, v&ecirc;tu comme un
+gentleman parcimonieux, c'est-&agrave;-dire portant des habits
+us&eacute;s, mais d'une
+bonne coupe et parfaitement bross&eacute;s.</p>
+<p>Il avait un gros diamant au doigt et trois gros diamants &agrave; sa
+chemise.</p>
+<p>Le diamant est une valeur, et cela ne s'use pas.</p>
+<p>Ses joues rouges, son nez l&eacute;g&egrave;rement
+&eacute;pat&eacute;, ses l&egrave;vres lippues, ses
+petits yeux gris n'avaient rien de f&eacute;roce; on e&ucirc;t dit un
+bon bourgeois
+qui a fait sa fortune, ne demande plus rien aux affaires et caresse
+secr&egrave;tement l'ambition de devenir quelque jour alderman, quelque
+chose
+comme membre du corps municipal de la cit&eacute; de Londres.</p>
+<p>Cependant, cet homme qui n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa
+personne, ni dans son maintien, ni dans son costume, ne traversait pas
+une rue de Londres impun&eacute;ment. Un frisson parcourait tout le
+corps de
+ceux qui le voyaient passer, et souvent on entendait un Anglais dire
+&agrave;
+son voisin:</p>
+<p>&#8212;Dieu vous garde d'avoir jamais affaire &agrave; M. Thomas Elgin!</p>
+<p>Jadis l'usurier &eacute;tait un petit homme sale, v&ecirc;tu d'une
+houppelande,
+portant des chaussons de lisi&egrave;re et un bonnet de
+n&eacute;cromancien.</p>
+<p>La tradition voulait qu'il f&ucirc;t juif, loge&acirc;t en un taudis
+sordide, et
+laiss&acirc;t pousser ind&eacute;finiment ses ongles.</p>
+<p>M. Thomas Elgin, comme on a pu le voir, n'&eacute;tait rien de tout
+cela.</p>
+<p>D'abord, il &eacute;tait habill&eacute; comme tout le monde,
+habitait une maison &agrave;
+deux &eacute;tages dans Oxford-street, faisait ses courses en cab,
+d&eacute;jeunait et
+d&icirc;nait confortablement, et &eacute;tait non-seulement
+chr&eacute;tien, mais encore
+membre du conseil de la paroisse.</p>
+<p>Ce qui n'emp&ecirc;chait pas M. Thomas Elgin d'&ecirc;tre un usurier
+de la pire
+esp&egrave;ce, la terreur de la ville enti&egrave;re,
+agglom&eacute;ration ou cit&eacute;,&#8212;ce qui
+justifiait ce singulier salut que s'adressaient souvent deux
+commer&ccedil;ants:</p>
+<p>&#8212;Portez-vous bien et Dieu vous garde de Thomas Elgin!</p>
+<p>Car il pr&ecirc;tait toujours, le digne homme; et ceux qui n'eussent
+pas
+trouv&eacute; un shilling partout ailleurs, trouvaient un sac de
+guin&eacute;es chez
+lui.</p>
+<p>Il avait m&ecirc;me coutume de dire:</p>
+<p>&#8212;Les gens qui pr&eacute;tendent qu'il y a des d&eacute;biteurs
+insolvables sont des
+imb&eacute;ciles! Avec moi, tout le monde finit par payer, et je n'ai
+jamais eu
+de non-valeurs.</p>
+<p>Le petit commer&ccedil;ant, le boutiquier g&ecirc;n&eacute; qui
+avait le malheur de
+s'adresser &agrave; Thomas Elgin, &eacute;tait un homme perdu par
+avance.</p>
+<p>Il avait beau payer, payer encore et toujours, il &eacute;tait
+&agrave; tout jamais
+l'homme-lige, l'esclave de Thomas Elgin.</p>
+<p>Tel &eacute;tait celui qui s'aventurait ainsi dans le <i>Black-horse</i>,
+c'est-&agrave;-dire dans la taverne du Cheval-Noir, et dont
+l'apparition avait
+fait tressaillir l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! h&eacute;! monsieur l'abb&eacute;, dit Thomas Elgin en
+s'avan&ccedil;ant vers le
+pr&ecirc;tre, si l'on m'avait dit hier soir que je vous trouverais ici
+en
+semblable compagnie, je me serais mis &agrave; rire.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre avec dignit&eacute;, les
+gens de mon minist&egrave;re
+vont partout o&ugrave; leur devoir les appelle.</p>
+<p>&#8212;Mille pardons, si je vous ai bless&eacute;, monsieur l'abb&eacute;,
+reprit Thomas
+Elgin d'un ton d&eacute;gag&eacute;; je n'en avais pas l'intention,
+croyez-le bien. Et
+puis, ces choses-l&agrave; ne me regardent pas... J'ai tort de m'en
+m&ecirc;ler...
+Pardonnez-moi... pardonnez-moi.</p>
+<p>A propos, je viens pour ma petite affaire... Je me suis
+pr&eacute;sent&eacute; souvent
+&agrave; votre domicile, mais il para&icirc;t que les pr&ecirc;tres
+catholiques sont fort
+occup&eacute;s, qu'on ne les trouve jamais...</p>
+<p>&#8212;Monsieur, dit l'abb&eacute; Samuel, ce que vous dites-l&agrave; est
+vrai pour moi
+depuis une quinzaine de jours. J'ai pass&eacute; deux semaines au
+chevet d'un
+mourant, ne le quittant que pour aller dire ma messe.</p>
+<p>&#8212;Ce qui fait que depuis quinze jours, vous n'&ecirc;tes pas
+rentr&eacute; chez vous.</p>
+<p>&#8212;En effet.</p>
+<p>&#8212;Vous avez tort, monsieur l'abb&eacute;, grand tort...</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Mais parce que les gens de justice ont march&eacute; pendant ce
+temps-l&agrave;, et
+quand ils marchent, ils vont vite... savez-vous?</p>
+<p>&#8212;Mais, monsieur...</p>
+<p>M. Thomas Elgin &eacute;tait sans doute fatigu&eacute;, car il
+s'assit, tandis que le
+pr&ecirc;tre demeurait debout devant lui.</p>
+<p>&#8212;Voyons, il faut &ecirc;tre juste, reprit-il. Vous &ecirc;tes venu
+m'emprunter cent
+livres pour les besoins de votre &eacute;glise, il y a pr&egrave;s d'un
+an. Il y a un
+mois que votre lettre de change est &eacute;chue...</p>
+<p>&#8212;Monsieur, dit le jeune pr&ecirc;tre, je vous ai &eacute;crit pour
+vous demander un
+d&eacute;lai de deux mois.</p>
+<p>&#8212;Je ne dis pas non.</p>
+<p>&#8212;Je vous jure que dans deux mois vous serez pay&eacute;. J'ai
+donn&eacute; l'ordre de
+vendre en Irlande le peu de terre qui me reste, et cette vente aura
+lieu
+au premier jour.</p>
+<p>&#8212;Ta, ta, ta! fit M. Thomas Elgin, les terres d'Irlande, je connais
+&ccedil;a!
+on ne trouve pas d'acqu&eacute;reurs; et si on en trouve, ils n'ont pas
+d'argent. Je vous engage bien &agrave; vous retourner d'un autre
+c&ocirc;t&eacute;, mon cher
+monsieur l'abb&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Que vous importe, pourvu que vous soyez pay&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est vrai, dit M. Thomas Elgin, c'est votre affaire et non la
+mienne.</p>
+<p>Et il se leva et fit un pas de retraite.</p>
+<p>Un rayon de joie passa dans les yeux de l'abb&eacute; Samuel; il
+crut que le
+tigre s'&eacute;tait laiss&eacute; adoucir.</p>
+<p>&#8212;Ainsi, dit-il, vous m'accordez le sursis de deux mois?</p>
+<p>&#8212;Qui a dit cela? fit l'usurier d'un ton moqueur.</p>
+<p>&#8212;Mais, monsieur, je vous jure que vous serez pay&eacute;...</p>
+<p>&#8212;Je le souhaite pour vous, monsieur l'abb&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ainsi... vous me refusez?...</p>
+<p>&#8212;Moi! je ne refuse rien et n'accorde pas davantage... Voyez votre
+solicitor. Peut-&ecirc;tre trouvera-t-il un moyen d'allonger la
+proc&eacute;dure...</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas de solicitor, dit le pr&ecirc;tre. Je suis trop pauvre
+pour
+aller voir les gens de justice.</p>
+<p>&#8212;Alors, tant pis pour vous, monsieur l'abb&eacute;. C'est votre
+affaire et non
+la mienne... Bonsoir!</p>
+<p>Et cet homme s'en alla.</p>
+<p>L'abb&eacute; Samuel courut apr&egrave;s lui:</p>
+<p>&#8212;Monsieur, disait-il, au nom du ciel... je vous en prie,
+accordez-moi
+un d&eacute;lai...</p>
+<p>Thomas Elgin montait tranquillement les marches de l'escalier.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre le suivait toujours.</p>
+<p>Shoking et l'homme gris, donnant le bras &agrave; l'Irlandaise,
+montaient
+derri&egrave;re lui.</p>
+<p>Ils arriv&egrave;rent ainsi dans le public-house.</p>
+<p>Alors ils s'aper&ccedil;urent que la nuit &eacute;tait pass&eacute;e
+et que le jour &eacute;tait
+venu.</p>
+<p>Le brouillard qui estompait les toits voisins &eacute;tait rouge et
+transparent, preuve que le soleil se levait.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre demandait toujours un d&eacute;lai, et M. Thomas
+Elgin marchait
+toujours devant.</p>
+<p>Ce qui fit que l'usurier et son d&eacute;biteur se trouv&egrave;rent
+tout &agrave; coup hors
+du public-house.</p>
+<p>Alors le pr&ecirc;tre aper&ccedil;ut un cab &agrave; la porte.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps deux hommes de mauvaise mine en sortirent et
+Thomas Elgin
+dit en ricanant:</p>
+<p>&#8212;Je crains bien que vous ne disiez pas votre messe aujourd'hui,
+monsieur l'abb&eacute;.</p>
+<p>Les deux hommes s'approch&egrave;rent du pr&ecirc;tre
+stup&eacute;fait et lui mirent
+insolemment la main sur l'&eacute;paule.</p>
+<p>&#8212;Conduisez monsieur &agrave; White-Cross, dit Thomas Elgin, la
+proc&eacute;dure est
+en r&egrave;gle.</p>
+<p>White-Cross est la prison pour dettes de la cit&eacute;.</p>
+<p>Alors l'abb&eacute; Samuel jeta un regard rempli de d&eacute;sespoir
+&agrave; Shoking et &agrave;
+l'homme gris et leur dit:</p>
+<p>&#8212;Au nom du ciel, mes amis, retrouvez l'enfant!</p>
+<p>&#8212;Je vous le jure, r&eacute;pondit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Ah! mis&eacute;rable! dit Shoking en montrant le poing &agrave;
+l'usurier.</p>
+<p>Thomas Elgin haussa les &eacute;paules et s'&eacute;loigna tandis
+que les deux hommes
+for&ccedil;aient l'abb&eacute; Samuel &agrave; monter dans le cab.</p>
+<p>L'Irlandaise &eacute;tait tomb&eacute;e &agrave; genoux et priait.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XV</h2>
+<p>Le pr&ecirc;tre parti sous la conduite des deux agents
+charg&eacute;s de le conduire
+&agrave; White-Cross, l'Irlandaise &eacute;tait demeur&eacute;e avec
+l'homme gris et le bon
+Shoking.</p>
+<p>Elle avait pri&eacute; et elle pleurait, la pauvre femme &agrave;
+qui on promettait de
+lui rendre son enfant.</p>
+<p>Shoking dit:</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas de temps &agrave; perdre, il faut retourner dans
+Dudley-street
+et reprendre l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Sans doute, r&eacute;pondit l'homme gris; mais il ne faut pas
+compromettre
+par trop de pr&eacute;cipitation le succ&egrave;s de l'entreprise.
+Montons d'abord
+dans un cab.</p>
+<p>&#8212;Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent.</p>
+<p>Il fit sonner ses guin&eacute;es avec une certaine complaisance.</p>
+<p>Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit:</p>
+<p>&#8212;Venez, ma ch&egrave;re; dans une heure vous verrez votre fils.</p>
+<p>&#8212;Oh! si vous alliez me tromper! s'&eacute;cria la pauvre m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Non, non, dit Shoking, vous verrez...</p>
+<p>A Paris on ne trouve les voitures de place qu'&agrave; des stations
+d&eacute;termin&eacute;es, et pour en rencontrer sur la voie publique,
+il ne faut pas
+&ecirc;tre dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est
+tout
+diff&eacute;rent.</p>
+<p>Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route
+de
+Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans
+rencontrer un cab.</p>
+<p>L'homme gris et Shoking ramen&egrave;rent donc l'Irlandaise dans
+Welleclose-square et trouv&egrave;rent une voiture &agrave; quatre
+places &agrave; la porte
+de ce m&ecirc;me public-house o&ugrave; Betsy la mendiante avait
+re&ccedil;u un si joli
+coup de poing du matelot Williams.</p>
+<p>L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d'elle, tandis
+que Shoking, plac&eacute; au rebours, leur faisait vis-&agrave;-vis.</p>
+<p>&#8212;Dudley-street, cria ce dernier au cabman.</p>
+<p>Le cab partit.</p>
+<p>Alors l'homme gris dit &agrave; Shoking:</p>
+<p>&#8212;Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a
+s&eacute;par&eacute;
+cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-&ecirc;tre
+parviendrai-je &agrave; comprendre.</p>
+<p>Et il se mit &agrave; questionner l'Irlandaise.</p>
+<p>Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking
+lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>Elle avait rencontr&eacute; sur le <i>Penny-Boat</i> mistress
+Fanoche, qui avait
+fait mille caresses &agrave; son fils; puis elle l'avait
+retrouv&eacute;e au moment o&ugrave;
+elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par
+accepter
+l'hospitalit&eacute; qu'on lui offrait.</p>
+<p>Tout ce qu'elle savait, c'est que, &agrave; peine avait-elle mis son
+fils au
+lit, un &eacute;tourdissement l'avait prise, suivi d'un
+imp&eacute;rieux besoin de
+dormir.</p>
+<p>Apr&egrave;s, elle ne se souvenait plus de rien.</p>
+<p>&#8212;Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris.</p>
+<p>L'Irlandaise ob&eacute;it.</p>
+<p>&#8212;Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a
+&eacute;t&eacute; si
+profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans
+que vous vous soyiez &eacute;veill&eacute;e.</p>
+<p>Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous s&eacute;parer de
+votre enfant.</p>
+<p>Pourquoi? je l'ignore &agrave; pr&eacute;sent, mais nous le saurons.</p>
+<p>&#8212;Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais
+cette femme comme si c'&eacute;tait un homme, tant je suis furieux
+contre elle.</p>
+<p>&#8212;Tranquillisez-vous, ma ch&egrave;re, reprit l'homme gris
+s'adressant toujours
+&agrave; l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a vol&eacute;
+votre enfant, ce
+n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de
+Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres.
+Peut-&ecirc;tre cette femme veut-elle adopter votre fils.</p>
+<p>&#8212;Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>&#8212;J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y
+en a
+une qui a dit &agrave; mon fils: &laquo;Si tu restes ici, tu seras
+battu!&raquo;</p>
+<p>&#8212;Ah! elle lui a dit cela?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>L'homme gris tomba en une r&ecirc;verie profonde, et l'Irlandaise
+continua &agrave;
+verser des larmes silencieuses.</p>
+<p>Le cab roulait rapidement.</p>
+<p>Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de
+trois
+quarts d'heure, apr&egrave;s avoir travers&eacute; Leicester-square, il
+atteignait le
+quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus
+noire, la plus &eacute;troite et la plus triste, Lawrence-street.</p>
+<p>L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du
+cabman.</p>
+<p>&#8212;Arr&ecirc;tez-vous l&agrave;, dit-il.</p>
+<p>On &eacute;tait alors &agrave; l'entr&eacute;e de Dudley-street.</p>
+<p>Puis, le cab arr&ecirc;t&eacute;, l'homme gris dit &agrave; Shoking:</p>
+<p>&#8212;Quel est le num&eacute;ro de la maison?</p>
+<p>&#8212;35, r&eacute;pondit Shoking, qui avait pris ce num&eacute;ro en
+note pour lord
+Palmure.</p>
+<p>&#8212;C'est bien! Attendez-moi.</p>
+<p>&#8212;Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici?
+Pourquoi
+ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas &agrave; moi &agrave;
+r&eacute;clamer mon
+fils?</p>
+<p>&#8212;Mon enfant, r&eacute;pondit l'homme gris, qui exer&ccedil;ait
+d&eacute;j&agrave; une myst&eacute;rieuse
+autorit&eacute; sur l'Irlandaise, &eacute;coutez-moi bien...</p>
+<p>&#8212;Parlez, dit-elle avec &eacute;garement.</p>
+<p>&#8212;Ici quiconque a de l'argent est le ma&icirc;tre, quiconque n'en a
+pas subit
+la loi du premier.</p>
+<p>&#8212;C'est partout comme &ccedil;a, dit Shoking, qui frappa sur son
+gilet et par
+cons&eacute;quent sur ses guin&eacute;es.</p>
+<p>L'homme gris continua:</p>
+<p>&#8212;Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour
+le
+ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut
+rien pour ceux qui n'ont pas d'argent.</p>
+<p>&#8212;Mais j'en ai, moi, dit Shoking.</p>
+<p>&#8212;Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave gar&ccedil;on et
+un
+imb&eacute;cile.</p>
+<p>Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter
+l'entr&eacute;e de la rue.</p>
+<p>Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au
+num&eacute;ro 35, passa
+et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux.</p>
+<p>&#8212;Pauvre femme! pensa-t-il en songeant &agrave; l'Irlandaise, comme
+son c&#339;ur
+doit battre d'impatience!</p>
+<p>Et au lieu de sonner &agrave; la porte de la maison, il passa outre.</p>
+<p>Presque en face il y avait un public-house.</p>
+<p>L'homme gris y entra.</p>
+<p>Il demanda un verre de brandy et dit &agrave; la fille qui le servit:</p>
+<p>&#8212;Connaissez-vous mistress Fanoche?</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie
+souvent
+chercher un pot de bi&egrave;re, ici.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; demeure-t-elle?</p>
+<p>&#8212;L&agrave;... au num&eacute;ro 35, cette jolie maison, vous voyez?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>L'homme gris prit un air na&iuml;f et bonhomme:</p>
+<p>&#8212;Si je vous demande &ccedil;a, fit-il, c'est parce que j'ai une
+petite fille
+que je voudrais mettre en pension.</p>
+<p>La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui
+&eacute;tait
+gravement assis devant le po&ecirc;le.</p>
+<p>Celui-ci se leva, vint &agrave; l'homme gris et le regarda
+attentivement.</p>
+<p>&#8212;Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Je le crois bien, fit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez
+mistress
+Fanoche.</p>
+<p>&#8212;C'est pourtant une ma&icirc;tresse de pension.</p>
+<p>&#8212;Non, c'est une <i>nourrisseuse d'enfants</i>.</p>
+<p>Ce mot fut pour l'homme gris une r&eacute;v&eacute;lation tout
+enti&egrave;re sans doute.</p>
+<p>&#8212;Bon! murmura-t-il, je comprends!</p>
+<p>Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house.</p>
+<p>Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas
+&agrave; la porte
+de mistress Fanoche.</p>
+<p>&#8212;Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres
+renseignements par hasard.</p>
+<p>Et il se mit &agrave; examiner les passants.</p>
+<p>Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de
+l'air d'un homme qui cherche aventure.</p>
+<p>C'&eacute;tait un grand gaillard, tr&egrave;s-brun de visage, bien
+qu'il e&ucirc;t les
+cheveux roux, et aussi mal v&ecirc;tu que possible, quoiqu'il f&ucirc;t
+ais&eacute; de voir
+que c'&eacute;tait un ouvrier et non un mendiant.</p>
+<p>L'homme gris le regarda.</p>
+<p>Surpris de cet examen, cet homme s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>Alors l'homme gris &eacute;leva sa main gauche jusqu'&agrave; son
+front et fit le
+signe de la croix avec le pouce.</p>
+<p>C'&eacute;tait sans doute un signe de myst&eacute;rieuse
+reconnaissance, car l'homme
+vint droit &agrave; lui, r&eacute;p&eacute;ta le signe et lui dit:</p>
+<p>&#8212;Fr&egrave;re, que veux-tu?</p>
+<p>Alors l'homme gris r&eacute;p&eacute;ta avec le pouce de la main
+droite le signe de la
+croix qu'il avait fait avec celui de la gauche.</p>
+<p>Et le passant s'inclina et dit encore:</p>
+<p>&#8212;Ma&icirc;tre, tu peux parler. J'ob&eacute;irai.</p>
+<p>Le premier signe de croix voulait dire: &laquo;Nous somm&eacute;s
+&eacute;gaux devant un
+m&ecirc;me secret.&raquo;</p>
+<p>Le second signe signifiait: &laquo;Dans toute association
+myst&eacute;rieuse, il y a
+des hommes qui ob&eacute;issent et d'autres qui commandent. Je suis de
+ceux-ci.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Que faut-il faire? demanda le passant.</p>
+<p>&#8212;Me suivre, r&eacute;pondit l'homme gris.</p>
+<p>Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab o&ugrave; Shoking
+avait bien
+de la peine &agrave; retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son
+fils
+avec des cris et des larmes.</p>
+<p>Le passant le suivit sans mot dire.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XVI</h2>
+<p>L'homme gris s'approcha du cab.</p>
+<p>&#8212;Comment! lui dit Shoking qui l'avait vu passer sans entrer devant
+le
+num&eacute;ro 35, vous n'avez donc pas trouv&eacute;?</p>
+<p>Au lieu de r&eacute;pondre &agrave; Shoking, l'homme gris s'adressa
+&agrave; l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Ma bonne, lui dit-il, je ne vous demande pas si vous aimiez votre
+fils
+et si vous donneriez en ce moment tout votre sang pour l'avoir.</p>
+<p>&#8212;Oh! mon sang et ma vie! dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! reprit l'homme gris avec un accent si solennel que la
+pauvre
+m&egrave;re en tressaillit, &eacute;coutez-moi bien, &eacute;coutez-moi
+s&eacute;rieusement, avec
+calme, si vous voulez revoir votre fils.</p>
+<p>Ses larmes s'arr&ecirc;t&egrave;rent subitement, elle attacha son
+regard sur le
+visage de l'homme gris et se suspendit pour ainsi dire &agrave; ses
+l&egrave;vres.</p>
+<p>Celui-ci reprit:</p>
+<p>&#8212;La femme chez qui vous avez &eacute;t&eacute; est une nourrisseuse
+d'enfants, ou
+plut&ocirc;t une voleuse. Elle a voulu vous voler votre fils, non pour
+lui
+faire du mal, oh! rassurez-vous, mais pour le vendre &agrave; quelque
+famille &agrave;
+la recherche d'un h&eacute;ritier.</p>
+<p>L'Irlandaise voulut parler. L'homme gris l'arr&ecirc;ta d'un geste.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez encore, dit-il. Votre fils ne court donc aucun
+danger, et il
+est certain que ceux qui l'ont en leur pouvoir sont bien tranquilles,
+et qu'ils ne s'attendent pas &agrave; vous revoir.</p>
+<p>Or, si vous vous pr&eacute;sentez avec nous, ils cacheront l'enfant,
+et en
+vertu du droit anglais qui fait le domicile inviolable, ils appelleront
+les policemen qui vous mettront &agrave; la porte et vous ne verrez pas
+votre
+fils.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains avec terreur.</p>
+<p>L'homme gris continua:</p>
+<p>&#8212;Je sais bien que vous vous adresserez &agrave; un magistrat de
+police, et que
+celui-ci ordonnera une enqu&ecirc;te. Mais combien de temps
+durera-t-elle? A
+Londres, la justice ne va pas vite.</p>
+<p>L'Irlandaise se tordait les mains.</p>
+<p>&#8212;Il faut donc, si vous voulez revoir votre fils tout de suite...</p>
+<p>&#8212;Si je le veux!</p>
+<p>&#8212;Il faut que vous m'ob&eacute;issiez, mais aveugl&eacute;ment, et
+que, ce que je vous
+demanderai, vous le fassiez.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit-elle, je vous ob&eacute;irai, je vous le jure; dites, que
+faut-il
+faire?</p>
+<p>&#8212;Il faut rester l&agrave;, dans cette voiture.</p>
+<p>&#8212;Seule?</p>
+<p>&#8212;Avec Shoking d'abord; il est possible que je me mette &agrave; une
+fen&ecirc;tre
+de cette maison.</p>
+<p>&#8212;Eh bien? fit Shoking.</p>
+<p>&#8212;Alors, lui dit l'homme gris, tu viendras. Mais il faut que cette
+femme
+demeure l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;C'est bien, dit Shoking, qui comprenait qu'il avait affaire
+&agrave; un homme
+aussi sage et aussi prudent qu'il &eacute;tait brave et fort.</p>
+<p>Puis avisant le passant dont, avec un signe de croix, l'homme gris
+s'&eacute;tait fait un esclave:</p>
+<p>&#8212;Prenez garde! dit-il, on nous &eacute;coute.</p>
+<p>L'homme gris se prit &agrave; sourire:</p>
+<p>&#8212;Il est avec nous, fit-il. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Si je t'appelle, tu viendras.</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Oh! dit l'Irlandaise en lui prenant la main, rendez-moi mon fils,
+et
+je vous b&eacute;nirai!</p>
+<p>L'homme gris fit signe &agrave; son compagnon, et tous deux
+s'&eacute;loign&egrave;rent du
+cab et se dirig&egrave;rent vers la maison de mistress Fanoche.</p>
+<p>Le premier avait boutonn&eacute; son habit jusqu'au menton,
+pos&eacute; son chapeau
+sur le c&ocirc;t&eacute; gauche de la t&ecirc;te, et le passant l'avait
+imit&eacute;.</p>
+<p>A Londres, comme &agrave; Paris, comme partout, il y a deux polices.</p>
+<p>Une police municipale, en uniforme, les policemen;</p>
+<p>Une police secr&egrave;te que les criminels et les voleurs ne
+reconnaissent pas
+toujours &agrave; premi&egrave;re vue, car ses agents empruntent tous
+les
+d&eacute;guisements.</p>
+<p>Selon le quartier, l'agent d&eacute;guis&eacute; est gentleman ou <i>rough</i>,
+c'est-&agrave;-dire homme de la basse classe.</p>
+<p>En boutonnant son habit, en posant son chapeau d'un air cynique,
+l'homme
+gris se donnait aussit&ocirc;t la tournure d'un homme de police.</p>
+<p>La mauvaise mine de celui qui l'accompagnait compl&eacute;tait
+l'illusion.</p>
+<p>L'homme gris sonna.</p>
+<p>Pendant quelques minutes la porte demeura close; puis enfin, des pas
+retentirent &agrave; l'int&eacute;rieur, et la serrure grin&ccedil;a.</p>
+<p>Mais la porte ne s'ouvrit pas.</p>
+<p>Seul, un petit guichet grill&eacute; laissa voir un long nez
+arm&eacute; de b&eacute;sicles.</p>
+<p>&#8212;Qui est l&agrave; et que veut-on? demanda une voix rogue.</p>
+<p>&#8212;Mistress Fanoche? dit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;C'est ici, mais elle n'y est pas.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne fait rien, ouvrez...</p>
+<p>&#8212;Qui &ecirc;tes-vous?</p>
+<p>&#8212;Ouvrez! r&eacute;p&eacute;ta l'homme gris.</p>
+<p>Son accent &eacute;tait imp&eacute;rieux. La vieille dame osseuse,
+car c'&eacute;tait elle,
+h&eacute;sita un moment. Mais enfin, elle ouvrit, car elle crut tout
+d'abord
+que c'&eacute;tait pour <i>affaires</i> que cet homme se
+pr&eacute;sentait.</p>
+<p>La porte ouverte, l'homme gris se glissa &agrave; la h&acirc;te dans
+la maison et son
+compagnon le suivit.</p>
+<p>A la vue de ce dernier et de ses haillons, la vieille dame eut peur.</p>
+<p>Elle jeta un cri.</p>
+<p>Mais l'homme gris referma aussit&ocirc;t la porte et lui dit:</p>
+<p>&#8212;Prenez garde de faire du bruit, il pourrait vous arriver malheur.</p>
+<p>&#8212;Qui &ecirc;tes-vous? que me voulez-vous?
+r&eacute;p&eacute;ta-t-elle avec effroi.</p>
+<p>La porte du parloir &eacute;tait entr'ouverte, l'homme gris la
+poussa tout &agrave;
+fait.</p>
+<p>Il aper&ccedil;ut les quatre petites filles assises autour d'un
+m&eacute;tier &agrave; broder
+et travaillant avec ardeur, ces pauvres petits anges, car le terrible
+fouet de la vieille dame &eacute;tait en &eacute;vidence sur la
+chemin&eacute;e.</p>
+<p>A la vue de ces deux hommes, les enfants t&eacute;moign&egrave;rent
+plus de curiosit&eacute;
+que de frayeur, et les regard&egrave;rent attentivement.</p>
+<p>Alors l'homme gris se tourna vers la vieille dame:</p>
+<p>&#8212;Vous n'&ecirc;tes pas mistress Fanoche? dit-il.</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est-elle?</p>
+<p>&#8212;En voyage.</p>
+<p>&#8212;Ah! et l'Irlandaise Jenny, o&ugrave; est-elle?</p>
+<p>A ce nom, la vieille dame tressaillit.</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.</p>
+<p>&#8212;Madame, reprit l'homme gris, hier, &agrave; l'entr&eacute;e de la
+nuit, un homme,
+une femme et un enfant sont venus ici.</p>
+<p>&#8212;Vous vous trompez, dit la vieille dame.</p>
+<p>&#8212;L'homme s'en est all&eacute;, mais la femme et l'enfant sont
+rest&eacute;s.</p>
+<p>La dame aux b&eacute;sicles demeura impassible.</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.</p>
+<p>Et elle jeta un regard terrible aux petites filles, comme pour leur
+intimer la discr&eacute;tion.</p>
+<p>Mais l'homme gris surprit ce regard.</p>
+<p>Trois des petites filles avaient baiss&eacute; la t&ecirc;te, mais
+la plus &acirc;g&eacute;e,
+celle qui la veille avait parl&eacute; au petit Irlandais tout bas,
+regarda
+l'homme gris avec assurance.</p>
+<p>Celui-ci s'approcha d'elle et lui dit:</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas, mon enfant, qu'il est venu ici un homme, et avec lui
+une
+jeune dame et un petit gar&ccedil;on?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, r&eacute;pondit courageusement la petite fille.</p>
+<p>&#8212;Oh! la vilaine menteuse! s'&eacute;cria la vieille dame, prise
+d'une fureur
+subite.</p>
+<p>Et elle saisit son fouet et le leva sur l'enfant.</p>
+<p>Mais le bras lev&eacute; ne retomba point.</p>
+<p>Le poignet de fer de l'homme gris l'avait saisi au passage, et
+l'&eacute;treinte fut si rude que la vieille dame jeta un cri de
+douleur et
+laissa &eacute;chapper son instrument de supplice.</p>
+<p>Et la tenant &agrave; distance, l'homme gris dit encore &agrave; la
+petite fille:</p>
+<p>&#8212;Parlez, mon enfant. Ils sont donc venus ici?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Ils ont soup&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Et puis?</p>
+<p>&#8212;On les a men&eacute;s coucher l&agrave;.</p>
+<p>Et elle indiquait la porte qui se trouvait au fond du parloir.</p>
+<p>L'homme gris fit un signe &agrave; son compagnon, qui alla ouvrir
+cette porte.</p>
+<p>La chambre &eacute;tait vide.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; sont-ils donc maintenant?</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Vous ne les avez pas vus ce matin?</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;La dame, peut-&ecirc;tre, mais le petit gar&ccedil;on?</p>
+<p>&#8212;Lui non plus.</p>
+<p>&#8212;Et mistress Fanoche, o&ugrave; est-elle?</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Petite mis&eacute;rable! disait la vieille dame, en proie &agrave;
+une terreur
+furieuse, je te ferai mourir sous le fouet.</p>
+<p>&#8212;Vous, dit l'homme gris, prenez garde que je ne vous &eacute;trangle.</p>
+<p>Et il la jeta sur un fauteuil, ajoutant:</p>
+<p>&#8212;Si vous avez le malheur de crier, ce sera fait!</p>
+<p>Puis il ouvrit une des fen&ecirc;tres du parloir et se pencha en
+dehors.</p>
+<p>C'&eacute;tait le signal convenu avec Shoking.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XVII</h2>
+<p>Deux minutes apr&egrave;s, Shoking arrivait, et, sur un signe de
+l'homme gris,
+l'homme en haillon allait lui ouvrir la porte.</p>
+<p>La vieille dame, renvers&eacute;e dans le fauteuil o&ugrave; l'avait
+jet&eacute;e l'homme
+gris, avait cru devoir fermer les yeux et entrer en syncope.</p>
+<p>Quant aux petites filles, elles riaient.</p>
+<p>Shoking, en entrant, chercha des yeux le petit gar&ccedil;on et ne
+le vit pas.</p>
+<p>L'homme gris lui dit:</p>
+<p>&#8212;J'ai peur qu'on ait d&eacute;nich&eacute; l'oiseau.</p>
+<p>Et s'adressant &agrave; la plus &acirc;g&eacute;e des petites filles:</p>
+<p>&#8212;Vrai, mon enfant, dit-il, vous n'avez pas vu le petit gar&ccedil;on
+ce matin?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Ni mistress Fanoche?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Mais vous reconnaissez bien ce monsieur? ajouta-t-il en
+d&eacute;signant
+Shoking.</p>
+<p>&#8212;Oh! oui.</p>
+<p>La vieille dame &eacute;tait prise de convulsions et se livrait
+&agrave; des sauts de
+carpe dans son fauteuil.</p>
+<p>&#8212;Madame, lui dit l'homme gris, je vais vous laisser ici sous la
+garde
+de cet homme, et je lui ordonne de vous &eacute;trangler si vous criez
+ou si
+vous essayez de fuir.</p>
+<p>Quant &agrave; vous, mes enfants, dit-il encore en se tournant vers
+les petites
+filles, si vous &ecirc;tes bien sages, je vous promets que nous vous
+prot&eacute;gerons contre cette vilaine femme et que vous ne serez plus
+battues.</p>
+<p>Puis il fit un signe &agrave; Shoking qui sortit avec lui du
+parloir, tandis
+que l'homme en guenilles s'installait aupr&egrave;s de la vieille dame,
+pr&ecirc;t &agrave;
+la saisir &agrave; la gorge si elle cherchait &agrave;
+s'&eacute;chapper pour appeler au
+secours.</p>
+<p>Shoking et l'homme gris se prirent alors &agrave; fouiller la maison
+dans tous
+les sens.</p>
+<p>Ils descendirent dans le sous-sol, visit&egrave;rent la cave,
+parcoururent le
+rez-de-chauss&eacute;e et les deux &eacute;tages et ne
+trouv&egrave;rent rien.</p>
+<p>La servante, mistress Fanoche et l'enfant avaient disparu.</p>
+<p>Alors tous deux se regard&egrave;rent muets, constern&eacute;s, la
+sueur au front.</p>
+<p>Derri&egrave;re la maison, il y avait un petit jardin, et ce jardin
+avait une
+porte qui donnait sur une ruelle.</p>
+<p>L'homme gris cru avoir trouv&eacute; la clef du myst&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;C'est par l&agrave; sans doute qu'elle est partie, emmenant
+l'enfant, dit-il
+&agrave; Shoking.</p>
+<p>Ils revinrent au parloir.</p>
+<p>La vieille dame avait rouvert les yeux, mais elle se tenait
+tranquille
+sous la surveillance de son gardien.</p>
+<p>De temps en temps elle jetait un regard furibond aux petites filles
+toutes tremblantes, puis elle levait les mains au plafond, semblant
+prendre le ciel &agrave; t&eacute;moin de cette violation flagrante de
+son domicile.</p>
+<p>L'homme gris dit aux petites filles:</p>
+<p>&#8212;Mes enfants, allez-vous-en jouer dans le jardin, vous avez vacance
+pour ce matin.</p>
+<p>Du moment o&ugrave; la vieille dame tremblait devant cet inconnu,
+c'est qu'il
+&eacute;tait le ma&icirc;tre.</p>
+<p>Les pauvres petites ne se le firent pas r&eacute;p&eacute;ter: elles
+sortirent du
+parloir et, quelques secondes apr&egrave;s, on entendait retentir le
+petit
+jardin de leurs &eacute;bats.</p>
+<p>Alors l'homme gris ferma les portes et revint &agrave; la vieille
+dame
+an&eacute;antie.</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re, lui dit-il, avez-vous entendu parler de <i>Mil-Banck</i>
+ou de
+<i>Newgate</i>? Ce sont de belles prisons o&ugrave; on met les
+criminels. Et tout me
+porte &agrave; croire que vous allez bient&ocirc;t faire connaissance
+avec l'une ou
+l'autre.</p>
+<p>&#8212;Faites de moi ce que vous voudrez, r&eacute;pondit-elle d'une voix
+mourante.
+Mais je prends le ciel &agrave; t&eacute;moin...</p>
+<p>&#8212;Nous avons un cab &agrave; la porte, poursuivit l'homme gris; nous
+allons
+vous porter dedans et vous conduire chez le magistrat de police, si
+vous
+ne nous dites pas o&ugrave; est le petit Irlandais.</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas, r&eacute;pondit-elle.</p>
+<p>&#8212;Vous le savez!</p>
+<p>&#8212;Tuez-moi si bon vous semble, dit-elle, mais je ne parlerai pas...
+je
+ne sais rien...</p>
+<p>&#8212;Si nous l'&eacute;tranglions? dit Shoking.</p>
+<p>&#8212;Soit, fit l'homme gris qui pensa que cette menace aurait plus
+d'action
+que le nom du magistrat de police.</p>
+<p>Shoking prit sa cravate et la passa au cou de la vieille dame.</p>
+<p>Elle jeta un cri sourd; mais elle avait une &eacute;nergie
+surprenante, cette
+vieille, et elle r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+<p>&#8212;Tuez-moi, si vous voulez. Je ne dirai rien.</p>
+<p>Shoking fit un n&#339;ud &agrave; la cravate.</p>
+<p>&#8212;Serre, dit l'homme gris.</p>
+<p>La vieille dame jeta un nouveau cri, plus sourd, plus
+&eacute;touff&eacute; que le
+premier.</p>
+<p>Mais tout &agrave; coup la sonnette de la porte int&eacute;rieure
+retentit violemment.</p>
+<p>Et la main de Shoking, qui d&eacute;j&agrave; faisait autour du cou
+de la vieille dame
+l'office d'une manivelle, s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>L'homme gris et les deux compagnons se regard&egrave;rent.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps la vieille dame fit un effort supr&ecirc;me et
+se d&eacute;gagea en
+criant:</p>
+<p>&#8212;A moi! au secours!</p>
+<p>Shoking se jeta sur elle et la saisit &agrave; la gorge.</p>
+<p>Un nouveau coup de sonnette se fit entendre.</p>
+<p>Alors l'homme gris courut &agrave; la fen&ecirc;tre et &agrave;
+travers les stores qui
+&eacute;taient baiss&eacute;s, il regarda dans la rue.</p>
+<p>Un coup&eacute; de ma&icirc;tre &eacute;tait &agrave; la porte de la
+maison; et un gentleman entre
+deux &acirc;ges, qui en &eacute;tait descendu, tenait encore le bouton
+de la
+sonnette.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, deux policemen qui se trouvaient dans la rue,
+voyant
+qu'on tardait &agrave; ouvrir, s'&eacute;taient rapproch&eacute;s.</p>
+<p>L'homme gris comprit le danger.</p>
+<p>&#8212;Venez, dit-il, filons!</p>
+<p>Et il s'&eacute;lan&ccedil;a vers le jardin.</p>
+<p>Shoking et l'homme en guenilles le suivirent.</p>
+<p>La clef &eacute;tait dans la serrure de la petite porte; l'homme
+gris l'ouvrit
+et tous trois s'&eacute;chapp&egrave;rent au grand &eacute;tonnement
+des petites filles.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<p>Alors, quand ils furent dans la ruelle, l'homme gris dit &agrave;
+Shoking:</p>
+<p>&#8212;Nous ne retrouverons pas l'enfant aujourd'hui, mais nous le
+retrouverons, tu peux t'en fier &agrave; moi.</p>
+<p>Il tira de sa poche une bank-note de dix livres et la lui donna.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;, dit-il, de quoi trouver un logement &agrave;
+l'Irlandaise, que tu vas
+rejoindre.</p>
+<p>&#8212;Bon, dit Shoking.</p>
+<p>Et il prit la bank-note.</p>
+<p>&#8212;Tu la consoleras, tu lui donneras de l'espoir, car je te le
+r&eacute;p&egrave;te,
+nous retrouverons son enfant. Mistress Fanoche l'a emmen&eacute;, mais
+nous
+retrouverons mistress Fanoche.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous ne venez pas avec moi? demanda Shoking.</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;Mais...</p>
+<p>&#8212;Il faut que je rejoigne l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>&#8212;Ce pr&ecirc;tre catholique?</p>
+<p>&#8212;Oui</p>
+<p>&#8212;Mais il est en prison.</p>
+<p>&#8212;J'irai aussi.</p>
+<p>&#8212;Mais si vous y allez, vous n'en sortirez plus.</p>
+<p>&#8212;Je te donne rendez-vous demain &agrave; quatre heures
+pr&eacute;cises; dans la gare
+int&eacute;rieure de Charing-Cross.</p>
+<p>&#8212;Vrai, vous y serez?</p>
+<p>&#8212;Quand je promets quelque chose, je tiens toujours.</p>
+<p>Et l'homme gris donna une poign&eacute;e de main &agrave; Shoking,
+ajoutant:</p>
+<p>&#8212;Suis la ruelle jusqu'au bout, tu tourneras sur la place des
+Sept-Cadrans, tu reviendras dans Dudley-street, o&ugrave; tu as
+laiss&eacute;
+l'Irlandaise et le cab.</p>
+<p>Shoking s'&eacute;loigna en murmurant:</p>
+<p>&#8212;Pauvre femme! que vais-je donc lui dire?</p>
+<p>Quant &agrave; l'homme gris, il remonta la ruelle en sens inverse.</p>
+<p>Il arriva &agrave; Oxford.</p>
+<p>Alors, s'adressant &agrave; l'homme aux guenilles qui le suivait
+toujours:</p>
+<p>&#8212;Fr&egrave;re, dit-il, tu vas retourner dans Dudley-street.</p>
+<p>&#8212;Oui, fit cet homme.</p>
+<p>&#8212;Tu te tiendras &agrave; distance. Tu observeras la voiture
+demeur&eacute;e &agrave; la
+porte de la maison d'o&ugrave; nous sortons.</p>
+<p>&#8212;Apr&egrave;s?</p>
+<p>&#8212;Et quand cette voiture s'en ira, tu la suivras.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit encore l'homme en guenilles.</p>
+<p>&#8212;Tu sauras ainsi le nom du gentleman, et tu viendras me le dire.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave;?</p>
+<p>&#8212;Demain, dans la gare de Charing-Cross.</p>
+<p>L'homme en guenilles salua, et son ma&icirc;tre myst&eacute;rieux se
+perdit dans la
+foule des pi&eacute;tons et des voitures qui encombrait Oxford-street.</p>
+<p>Qu'&eacute;tait donc devenu le petit Irlandais?</p>
+<p>C'est ce que nous allons vous dire.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XVIII</h2>
+<p>O&ugrave; &eacute;taient mistress Fanoche et le petit Ralph?</p>
+<p>Pour le savoir, il nous faut r&eacute;trograder de quelques heures,
+et nous
+reporter &agrave; ce moment de la nuit pr&eacute;c&eacute;dente
+o&ugrave; Wilton et le cabman
+avaient consenti &agrave; aller noyer la pauvre Irlandaise au pont de
+Londres.</p>
+<p>Mistress Fanoche &eacute;tait demeur&eacute;e sur sa porte quelques
+minutes, jusqu'&agrave;
+ce que le hanson qui emportait l'Irlandaise &eacute;vanouie se
+f&ucirc;t effac&eacute; dans
+le brouillard.</p>
+<p>Alors elle &eacute;tait rentr&eacute;e et avait referm&eacute; sa
+porte avec soin.</p>
+<p>Puis, comme le voleur qui se pla&icirc;t &agrave; contempler l'objet
+vol&eacute;, elle &eacute;tait
+retourn&eacute;e dans la chambre o&ugrave; le petit Ralph dormait
+toujours.</p>
+<p>L'enfant avait, comme sa m&egrave;re, absorb&eacute; dans sa tasse
+de th&eacute; quelques
+gouttes de laudanum et cela expliquait pourquoi il ne s'&eacute;tait
+point
+&eacute;veill&eacute; lorsque Wilton &eacute;tait entr&eacute; pour
+emporter l'Irlandaise sur ses
+&eacute;paules.</p>
+<p>L'enfant dormait toujours.</p>
+<p>Mistress Fanoche se prit &agrave; le regarder et murmura:</p>
+<p>&#8212;C'est tout &agrave; fait cela; il me semble m&ecirc;me, tant le
+hasard est bizarre,
+qu'il a quelque ressemblance avec le major Waterley.</p>
+<p>Voil&agrave; des parents que je vais rendre bien heureux.</p>
+<p>&#8212;Oh! bien heureux en effet, ricana une voix au seuil de la chambre.</p>
+<p>Mistress Fanoche se retourna.</p>
+<p>C'&eacute;tait la vieille dame osseuse qui avait couch&eacute; les
+petites filles et
+revenait.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! dit-elle, o&ugrave; est la m&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Partie.</p>
+<p>&#8212;Ah! ah! fit la dame aux b&eacute;sicles, vous allez vite en
+besogne, ma
+ch&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Ce Wilton est un homme bien pr&eacute;cieux, en
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;C'est ce que je me suis toujours dit, r&eacute;pliqua mistress
+Fanoche.</p>
+<p>&#8212;Regardez donc, Anna, comme il est joli, ce petit-l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;A croquer, dit la vieille avec une voix moqueuse et cruelle.</p>
+<p>Mistress Fanoche reprit le flambeau qu'elle avait pos&eacute; sur la
+chemin&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Venez par ici, dit-elle, en se dirigeant vers le parloir, nous
+avons &agrave;
+causer, ma ch&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Il est tard, dit la vieille, nous causerons demain... Allons nous
+coucher.</p>
+<p>Un &eacute;clair de col&egrave;re passa dans les yeux de mistress
+Fanoche.</p>
+<p>&#8212;Vieille imb&eacute;cile! dit-elle, croyez-vous pas que je vous paye
+pour que
+vous ne fassiez que boire, manger et dormir?</p>
+<p>&#8212;Merci bien! dit la femme osseuse avec aigreur, vous ne vous ruinez
+pas
+pour moi; et cependant, si vous ne m'aviez, je ne sais ce que
+deviendrait votre maison. Les petites ne craignent que moi.</p>
+<p>&#8212;Soit, dit mistress Fanoche, mais je vous le r&eacute;p&egrave;te,
+nous avons &agrave;
+causer.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! parlez, alors.</p>
+<p>Sur ces mots, qu'elle pronon&ccedil;a avec la r&eacute;signation
+d'un bull-dogue qu'on
+met &agrave; la cha&icirc;ne, la dame aux b&eacute;sicles reprit sa
+place dans son grand
+fauteuil, au coin de la chemin&eacute;e, et attendit qu'il pl&ucirc;t
+&agrave; mistress
+Fanoche de lui adresser la parole de nouveau.</p>
+<p>Celle-ci reprit:</p>
+<p>&#8212;Il faut voir maintenant ce que nous allons faire de cet enfant, ma
+ch&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Vous le savez aussi bien que moi, gronda la vieille dame.</p>
+<p>&#8212;Permettez...</p>
+<p>Et mistress Fanoche parut r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re, dit-elle enfin, miss &Eacute;mily et son mari
+arrivent dans quinze
+jours.</p>
+<p>&#8212;Bon!</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas trop de temps devant nous pour dresser le petit.</p>
+<p>&#8212;J'ai mon fouet, dit la vieille dame.</p>
+<p>Et elle prit au coin de la chemin&eacute;e un martinet &agrave; deux
+branches, qu'elle
+se mit &agrave; faire siffler avec une complaisance cruelle.</p>
+<p>Mistress Fanoche haussa les &eacute;paules:</p>
+<p>&#8212;Vous ne serez jamais qu'une vieille b&ecirc;te, dit-elle.</p>
+<p>Ce compliment fit faire un soubresaut &agrave; la dame osseuse et
+ses b&eacute;sicles
+gliss&egrave;rent jusque sur l'extr&eacute;mit&eacute; de son nez
+pointu, o&ugrave; elles ne
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent que par miracle.</p>
+<p>&#8212;Oui, oui, grogna-t-elle, insultez-moi, bafouez-moi... c'est votre
+droit apr&egrave;s tout, puisque je mange votre pain.</p>
+<p>Mistress Fanoche parut peu sensible &agrave; ce reproche et
+poursuivit:</p>
+<p>&#8212;Vous n'&ecirc;tes pas intelligente, ma ch&egrave;re. Que pour avoir
+la paix, nous
+rossions d'importance un tas d'enfants pour lesquels on nous paye
+pension et que jamais on ne nous r&eacute;clamera, c'est bien.</p>
+<p>&#8212;Pour faire quelque chose des enfants, il faut qu'ils soient battus,
+dit la vieille dame.</p>
+<p>&#8212;Cela d&eacute;pend; mais celui-l&agrave;, on nous le
+r&eacute;clamera dans quelques jours.</p>
+<p>&#8212;Eh bien?</p>
+<p>&#8212;Et au lieu de le maltraiter, il faut le soigner, le cajoler, le
+g&acirc;ter.</p>
+<p>&#8212;A quoi bon?</p>
+<p>&#8212;D'abord ce sera un moyen de lui faire oublier sa m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Apr&egrave;s?</p>
+<p>&#8212;Ensuite, il me para&icirc;t avoir une certaine volont&eacute; et
+une raison
+au-dessus de son &acirc;ge.</p>
+<p>&#8212;Ah! vraiment? ricana la vieille dame.</p>
+<p>&#8212;Je suis donc d'avis de le traiter avec douceur.</p>
+<p>&#8212;Alors vous vous en chargerez, vous!</p>
+<p>&#8212;Il y a mieux; je n'ai pas envie de le laisser ici.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi donc?</p>
+<p>&#8212;D'abord, quand il s'&eacute;veillera, il demandera sa m&egrave;re
+et se mettra &agrave;
+pleurer, &agrave; crier, &agrave; faire un tel vacarme que tout le
+quartier en prendra
+l'alarme.</p>
+<p>&#8212;Et mon fouet? dit la longue femme osseuse, qui fit de nouveau
+siffler
+son martinet.</p>
+<p>&#8212;Mais, triple brute, dit mistress Fanoche, puisque je veux le mener
+par
+la douceur.</p>
+<p>&#8212;Ah! c'est juste, ricana la vieille. Alors, comment le ferez-vous
+taire?</p>
+<p>&#8212;Je vais l'emmener d'ici.</p>
+<p>&#8212;Quand?</p>
+<p>&#8212;Cette nuit m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Et o&ugrave; l'emm&egrave;nerez-vous?</p>
+<p>&#8212;A Hampsteadt, o&ugrave;, vous le savez, j'ai achet&eacute; une
+petite maison de
+campagne avec mes &eacute;conomies.</p>
+<p>Elle est dans un quartier &agrave; peu pr&egrave;s d&eacute;sert, le
+jardin est grand, l'air
+y est pur; l'enfant s'y portera comme un charme.</p>
+<p>J'emm&egrave;nerai Mary avec moi; Mary lui donnera le fouet, si
+besoin est, les
+deux ou trois premiers jours; moi je le comblerai de caresses. Avec ce
+r&eacute;gime, nous l'aurons apprivois&eacute; en moins d'une semaine.</p>
+<p>Quand miss &Eacute;mily arrivera, ce sera un agneau; il ne parlera
+plus de sa
+m&egrave;re, et sautera au cou de la belle dame en l'appelant
+&laquo;maman.&raquo;</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;, ricana la vieille dame, ce serait
+touchant, et je m'en sens
+tout attendrie.</p>
+<p>&#8212;Vous, poursuivit mistress Fanoche, vous resterez ici. Vous prendrez
+soin de la maison comme si j'y &eacute;tais.</p>
+<p>&#8212;Vous savez que je suis honn&ecirc;te, dit la dame, &agrave; qui la
+perspective
+d'&ecirc;tre seule et ma&icirc;tresse ne d&eacute;plaisait pas
+absolument.</p>
+<p>&#8212;Maintenant que les choses sont convenues ainsi, acheva mistress
+Fanoche, vous pouvez aller vous coucher.</p>
+<p>&#8212;Et vous partez, vous?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Quand?</p>
+<p>&#8212;Mais tout de suite.</p>
+<p>&#8212;Fort bien, dit la vieille dame, qui prit son bougeoir et fit
+&agrave;
+mistress Fanoche une r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+<p>Quand elle fut au seuil du parloir, elle se retourna et dit en
+soupirant:</p>
+<p>&#8212;C'est &eacute;gal, j'aurais volontiers donn&eacute; le fouet
+&agrave; ce petit gar&ccedil;on, il
+avait des fa&ccedil;ons de me regarder qui me d&eacute;plaisaient fort.</p>
+<p>Et elle s'en alla.</p>
+<p>Alors mistress Fanoche ouvrit la porte qui, du vestibule, donnait
+dans
+le sous-sol, et appela:</p>
+<p>&#8212;Mary!</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;, madame, r&eacute;pondit une voix.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps des pas se firent entendre dans le petit
+escalier qui
+montait de la cuisine, et Mary parut.</p>
+<p>&#8212;Nous allons &agrave; Hampsteadt, ma ch&egrave;re, lui dit mistress
+Fanoche.</p>
+<p>&#8212;A cette heure-ci?</p>
+<p>&#8212;Oui, ma ch&egrave;re. Allez retenir un cab.</p>
+<p>La servante se dirigea, sans r&eacute;pliquer, vers la porte de la
+rue, et
+mistress Fanoche retourna &agrave; la chambre o&ugrave; dormait
+toujours le petit
+Irlandais.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XIX</h2>
+<p>Les narcotiques sont d'autant plus puissants que l'organisme de ceux
+qui
+les absorbent est plus faible.</p>
+<p>Le sommeil l&eacute;thargique de l'Irlandaise avait dur&eacute;
+quatre heures environ.</p>
+<p>Celui de son fils devait &ecirc;tre &eacute;videmment beaucoup plus
+long.</p>
+<p>Mistress Fanoche avait calcul&eacute; tout cela.</p>
+<p>Tandis que Mary allait chercher un cab, la nourrisseuse d'enfants
+prit
+le petit Irlandais &agrave; bras le corps et le sortit du lit.</p>
+<p>L'enfant ne s'&eacute;veilla pas.</p>
+<p>Alors mistress Fanoche se mit &agrave; le rhabiller; puis, quand ce
+fut fini,
+elle le recoucha sur son lit, et attendit le retour de la servante.</p>
+<p>Elle n'attendit pas longtemps.</p>
+<p>Quelques secondes apr&egrave;s, une clef tourna dans la serrure et
+le bruit
+d'une voiture vint mourir &agrave; la porte.</p>
+<p>C'&eacute;tait Mary qui revenait.</p>
+<p>Mary &eacute;tait une robuste &Eacute;cossaise de quarante-cinq ans,
+au regard dur et
+farouche, qui servait mistress Fanoche peut-&ecirc;tre autant par
+go&ucirc;t que par
+int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+<p>Cruelle par nature, elle se plaisait &agrave; voir souffrir les
+innocentes
+cr&eacute;atures que mistress Fanoche &eacute;levait &agrave; coups de
+fouet.</p>
+<p>Mary compl&eacute;tait dignement ce trio de bourreaux en jupons qui
+vivait dans
+Dudley-street.</p>
+<p>Impassible et sourde, quand il le fallait, Mary n'ignorait rien des
+crimes qui se commettaient dans cette myst&eacute;rieuse maison.</p>
+<p>Mais on l'e&ucirc;t mise &agrave; la torture qu'elle n'e&ucirc;t
+rien avou&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que nous allons noyer aussi celui-l&agrave;? dit-elle en
+entrant dans
+la chambre.</p>
+<p>&#8212;Non, dit mistress Fanoche. On ne noie pas un enfant qui peut
+rapporter
+encore un millier de livres.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, mistress Fanoche crut prudent d'aller
+parlementer un peu
+avec le cocher.</p>
+<p>Quand on prend un cabman sur la voie publique, un cabman qu'on ne
+conna&icirc;t pas, il est toujours bon de faire prix avec lui, d'abord.</p>
+<p>Ensuite mistress Fanoche avait besoin d'&eacute;carter tout
+soup&ccedil;on de l'esprit
+de celui qui allait voir lancer dans sa voiture un enfant si
+parfaitement endormi, qu'on aurait pu croire qu'il &eacute;tait mort.</p>
+<p>Elle s'avan&ccedil;a donc sur le seuil de la porte et dit:</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! cabman?</p>
+<p>&#8212;Milady? r&eacute;pondit le cocher.</p>
+<p>&#8212;Avez-vous un bon cheval?</p>
+<p>&#8212;Excellent.</p>
+<p>&#8212;Tant mieux, car la nuit est bien froide, et mon pauvre petit
+finirait
+par s'enrhumer, si nous restions longtemps en route.</p>
+<p>&#8212;Cela d&eacute;pend o&ugrave; nous irons, milady?</p>
+<p>&#8212;A Hampsteadt: combien de milles?</p>
+<p>&#8212;Pr&egrave;s de quatre, milady.</p>
+<p>&#8212;Quel est le prix de la course, mon cher? Je suis une pauvre veuve
+qui
+n'est pas riche, et qui est oblig&eacute;e de faire des
+&eacute;conomies.</p>
+<p>&#8212;Vous me donnerez une couronne, milady, et six pence en plus, si
+vous
+&ecirc;tes trois.</p>
+<p>&#8212;Soit, mais vous nous m&egrave;nerez bon train.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas deux trotteurs comme le mien dans Londres,
+r&eacute;pondit le
+cocher avec orgueil.</p>
+<p>Mistress Fanoche rentra dans la maison, mit son chapeau, s'enveloppa
+dans une bonne pelisse bien chaude, et dit &agrave; Mary:</p>
+<p>&#8212;Partons.</p>
+<p>L'&Eacute;cossaise avait roul&eacute; l'enfant, qui dormait
+toujours, dans un grand
+plaid qui le couvrait tout entier et ne laissait voir que son visage.</p>
+<p>&#8212;Pauvre petit! dit le cabman en le regardant, comme il dort bien.</p>
+<p>Mistress Fanoche ouvrit la porti&egrave;re du cab, puis, tandis que
+Mary
+montait et posait l'enfant sur ses genoux, elle ferma soigneusement la
+porte.</p>
+<p>Apr&egrave;s quoi, elle s'installa &agrave; son tour dans le cab, et
+dit au cabman:</p>
+<p>&#8212;En route!</p>
+<p>&#8212;Quelle rue d'Hampsteadt? demanda le cabman.</p>
+<p>&#8212;Dix-huit, Heath-Mount, r&eacute;pondit mistress Fanoche.</p>
+<p>Le cab partit.</p>
+<p>Le cocher ne s'&eacute;tait point vant&eacute;. Son cheval
+&eacute;tait excellent.</p>
+<p>En moins d'une heure il arriva &agrave; Hampsteadt, et quelques
+minutes apr&egrave;s,
+il s'arr&ecirc;ta dans Heath-Mount, ce qui veut dire la <i>mont&eacute;e
+des bruy&egrave;res</i>.</p>
+<p>C'est une large avenue, bord&eacute;e de cottages et de grandes
+maisons de
+campagne.</p>
+<p>Vivant l'&eacute;t&eacute;, ce quartier est inhabit&eacute; en hiver.</p>
+<p>Le cab s'arr&ecirc;ta devant une grille, au travers de laquelle on
+apercevait
+un jardin plant&eacute; de grands arbres, et &agrave; demi
+cach&eacute;e par eux, une petite
+maison en briques dans le fond.</p>
+<p>Mistress Fanoche descendit la premi&egrave;re, paya le cocher et, au
+lieu de
+six pence de suppl&eacute;ment, lui donna un shilling. Puis elle tira
+une cl&eacute;
+de sa poche et ouvrit la grille.</p>
+<p>L'&Eacute;cossaise tenait toujours l'enfant dans ses bras.</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! madame, dit-elle, au moment o&ugrave; elles traversaient
+le jardin apr&egrave;s
+avoir soigneusement ferm&eacute; la grille, je crois qu'il va
+s'&eacute;veiller.</p>
+<p>&#8212;Ah! dit mistress Fanoche.</p>
+<p>&#8212;Il s'agite dans mes bras.</p>
+<p>&#8212;C'est bien, r&eacute;pondit la nourrisseuse. Maintenant il peut
+s'&eacute;veiller et
+crier si bon lui semble, nous sommes chez nous.</p>
+<p>&#8212;Et il n'&eacute;veillera pas les voisins, dit l'&Eacute;cossaise en
+riant, car il
+n'y en a gu&egrave;re par ici.</p>
+<p>Le jardin travers&eacute;, mistress Fanoche tira de sa poche une
+seconde clef
+et ouvrit la porte de la maison.</p>
+<p>C'&eacute;tait un v&eacute;ritable petit cottage anglais.</p>
+<p>Deux pi&egrave;ces en bas, deux en haut, un sous-sol et un
+deuxi&egrave;me &eacute;tage
+mansard&eacute;.</p>
+<p>Tout cela propre, luisant, avec un po&ecirc;le de porcelaine dans le
+vestibule
+et des meubles de noyer verni au parloir.</p>
+<p>A peine la porte &eacute;tait-elle referm&eacute;e, &agrave; peine
+les deux femmes
+s'&eacute;taient-elles procur&eacute; de la lumi&egrave;re, que
+l'enfant, que l'&Eacute;cossaise
+portait toujours, poussa un profond soupir, s'agita et laissa glisser
+sur ses l&egrave;vres entr'ouvertes ce mot:</p>
+<p>&laquo;Maman.&raquo;</p>
+<p>Puis il ouvrit les yeux.</p>
+<p>L'&Eacute;cossaise venait de s'&eacute;tendre sur un lit de repos.</p>
+<p>&#8212;Maman! r&eacute;p&eacute;ta le petit Irlandais en regardant autour
+de lui.</p>
+<p>Le parloir de la maison d'Hampsteadt ressemblait &agrave; tous les
+parloirs du
+monde, et Ralph crut tout d'abord qu'il &eacute;tait dans cette
+m&ecirc;me salle o&ugrave;
+sa m&egrave;re et lui avaient soup&eacute; en compagnie des petites
+filles.</p>
+<p>Il vit mistress Fanoche, et la reconnut.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est maman? r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+<p>&#8212;Elle dort, dit mistress Fanoche.</p>
+<p>Ralph se leva et avec cette impitoyable m&eacute;moire des enfants:</p>
+<p>&#8212;Pourquoi donc suis-je habill&eacute;? dit-il.</p>
+<p>Mistress Fanoche ne r&eacute;pondit pas.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est maman? dit l'enfant pour la troisi&egrave;me fois.</p>
+<p>&#8212;Je vais la chercher, dit mistress Fanoche.</p>
+<p>Et elle sortit, &eacute;changeant un regard avec l'&Eacute;cossaise,
+&agrave; qui, pendant le
+voyage, elle avait fait sa le&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi suis-je habill&eacute;? dit encore l'enfant en regardant
+l'&Eacute;cossaise.</p>
+<p>&#8212;C'est votre m&egrave;re qui vous a habill&eacute;, r&eacute;pondit
+Mary.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est-elle?</p>
+<p>&#8212;L&agrave;-haut.</p>
+<p>&#8212;Je veux la rejoindre.</p>
+<p>Et l'enfant marcha r&eacute;solument vers la porte.</p>
+<p>Mais l'&Eacute;cossaise lui barra le passage.</p>
+<p>&#8212;Vous allez rester ici, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Et si je ne veux pas, moi? fit-il avec un accent de volont&eacute;
+qui fit
+tressaillir l'&Eacute;cossaise.</p>
+<p>&#8212;Vous resterez!</p>
+<p>L'enfant frappa du pied.</p>
+<p>&#8212;Je veux rejoindre ma m&egrave;re! dit-il.</p>
+<p>Et il essaya d'&eacute;carter l'&Eacute;cossaise qui s'&eacute;tait
+plac&eacute;e devant la porte.</p>
+<p>Elle le repoussa durement; l'enfant revint &agrave; la charge. Alors
+la brutale
+cr&eacute;ature leva la main et lui donna un soufflet.</p>
+<p>L'enfant poussa un cri de rage, se rua sur elle et mordit cette main
+qui
+l'avait frapp&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ah! maudit garnement! s'&eacute;cria l'&Eacute;cossaise, tu vas
+avoir affaire &agrave; moi,
+petit brigand, je vais te corriger!</p>
+<p>Et elle tira de dessous ses jupes un martinet semblable &agrave;
+celui de la
+vieille dame osseuse, et elle le leva sur Ralph, r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+<p>&#8212;Petite canaille, je vais avoir soin de toi.</p>
+<p>Le martinet siffla, retomba sur les reins du petit Irlandais et
+Ralph
+jeta un cri de douleur.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XX</h2>
+<p>Laissons maintenant le malheureux enfant au pouvoir de ses tyrans en
+jupons, la pauvre Irlandaise d&eacute;sol&eacute;e avec Shoking qui la
+consolait de
+son mieux, mais inutilement, et p&eacute;n&eacute;trons dans un
+public-house bien
+connu dans la Cit&eacute; et qu'on appelle <i>Relay-last-tavern</i>,
+ce qui veut
+dire, ou &agrave; peu pr&egrave;s, le cabaret du dernier relais, ou la
+derni&egrave;re
+&eacute;tape, si vous pr&eacute;f&eacute;rez.</p>
+<p>En face est un &eacute;difice carr&eacute;, d'aspect assez triste,
+avec des fen&ecirc;tres
+grill&eacute;es, une fa&ccedil;ade en carton-p&acirc;te, imitant la
+pierre taill&eacute;e en pointe
+de diamants, avec deux pavillons en retour sur la rue, et une
+mani&egrave;re de
+pelouse de deux m&egrave;tres de large prot&eacute;g&eacute;e par une
+petite grille.</p>
+<p>Cet &eacute;tablissement haut de trois &eacute;tages et qui
+ressemble &agrave; tout, couvent,
+h&ocirc;pital, coll&egrave;ge ou prison, dont on n'a qu'une faible
+id&eacute;e par ce qu'on
+voit au dehors, c'est White-Cross, la prison pour dettes de la
+Cit&eacute;.</p>
+<p>L'un des pavillons sert d'entr&eacute;e aux prisonniers.</p>
+<p>L'autre est le logement tr&egrave;s-confortable du gouverneur.</p>
+<p>En face est le <i>Relay-last-tavern</i>.</p>
+<p>C'est l&agrave; que le malheureux d&eacute;biteur qui va donner son
+corps en garantie
+de sa dette, boit le dernier verre de stout, ou bi&egrave;re brune, et
+trinque
+avec les recors qui l'ont appr&eacute;hend&eacute;; l&agrave; que les
+parents en larmes
+viennent lui dire adieu, l&agrave; que chaque jour, de deux &agrave;
+trois heures,
+ceux qui ont permission d'entrer dans la prison pour aller voir un ami,
+un p&egrave;re, un fils d&eacute;tenu, entrent pour attendre que les
+portes s'ouvrent.</p>
+<p>C'est l&agrave; enfin que miss Penny, son panier &agrave; la main,
+vient acheter du
+jambon, des sandwich, de l'ale ou du porter pour ses clients.</p>
+<p>Qu'est-ce que miss Penny?</p>
+<p>C'est la fille de master Goldsmitcht, le ge&ocirc;lier.</p>
+<p>Elle a seize ans, elle est petite, fluette, noire comme un pruneau,
+&eacute;veill&eacute;e comme une souris et leste comme un singe.</p>
+<p>Elle fait les commissions des d&eacute;tenus, pr&eacute;l&egrave;ve
+pour sa peine un penny
+sur l'argent qu'ils lui donnent pour leurs acquisitions, et ce salaire
+modeste lui a valu le sobriquet qui a fini par remplacer son nom.</p>
+<p>Miss Penny entre dix fois par jour dans Relay-last.</p>
+<p>Outre les recors, outre les parents des d&eacute;tenus, il y a
+toujours l&agrave; des
+oisifs qui ne sont pas f&acirc;ch&eacute;s de savoir ce qui se passe
+dans
+White-Cross.</p>
+<p>Miss Penny babille comme un merle; c'est une chronique vivante, une
+gazette qui para&icirc;t une demi-douzaine de fois par jour.</p>
+<p>Elle a des r&eacute;cits touchants et qui font venir les larmes aux
+yeux, et
+des r&eacute;cits burlesques qui provoquent des &eacute;clats de rire.</p>
+<p>Presque toujours rires et larmes se suivent.</p>
+<p>Miss Penny entrem&ecirc;le une histoire gaie avec une histoire
+triste, et
+quand elle entre dans le public-house, on fait cercle autour d'elle et
+master Colson, le land-lord, pose gravement le num&eacute;ro du <i>Times</i>
+ou du
+<i>Morning-Post</i> qu'il lisait attentivement.</p>
+<p>Ce jour-l&agrave;,&#8212;celui-l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave; l'homme gris
+s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; de Shoking en
+lui confiant l'Irlandaise,&#8212;miss Penny &eacute;tait en train de faire
+pleurer
+son auditoire, tandis que la femme du land-lord lui emplissait son
+panier des provisions demand&eacute;es.</p>
+<p>Elle racontait comment les d&eacute;tenus avaient vu arriver parmi
+eux un jeune
+homme si brave, si doux, au regard inspir&eacute;, et si
+r&eacute;sign&eacute; en sa
+tristesse, qu'on e&ucirc;t dit un ange &agrave; qui Dieu a
+confi&eacute; une p&eacute;nible
+mission.</p>
+<p>Ce jeune homme, dont elle parlait, c'&eacute;tait un pr&ecirc;tre,
+et ce pr&ecirc;tre, on
+le devine, n'&eacute;tait autre que l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>Il n'avait parl&eacute; &agrave; personne de la cause
+premi&egrave;re de son incarc&eacute;ration;
+mais un d&eacute;tenu qui l'avait reconnu s'&eacute;tait charg&eacute;
+de ce soin, et il
+avait fait avec une &eacute;loquence simple et na&iuml;ve l'apologie du
+jeune
+pr&ecirc;tre.</p>
+<p>S'il devait, c'est qu'il avait emprunt&eacute; pour son
+&eacute;glise et pour les
+pauvres, &agrave; qui il avait donn&eacute; d&eacute;j&agrave; la
+derni&egrave;re obole de son patrimoine;
+c'est que, par amour pour son prochain, il avait eu le courage de
+s'adresser &agrave; cette b&ecirc;te f&eacute;roce qu'on appelait
+Thomas Elgin.</p>
+<p>Tous les d&eacute;tenus avaient pleur&eacute;,&#8212;et maintenant les
+quinze ou vingt
+personnes r&eacute;unies dans le public-house pleuraient pareillement
+en
+&eacute;coutant miss Penny.</p>
+<p>Mais la petite, sans le savoir, comprenait &agrave; merveille l'art
+dramatique;
+elle savait qu'il faut faire rire apr&egrave;s avoir fait pleurer et
+que le
+succ&egrave;s est &agrave; ce prix.</p>
+<p>Aussi de l'abb&eacute; Samuel passa-t-elle &agrave; sir Cooman,
+l'honorable gouverneur
+de la prison.</p>
+<p>Midlesex, Newgate, Milbank, sont des prisons criminelles et sont
+gouvern&eacute;es par un colonel.</p>
+<p>White-Cross est une prison pour dettes; elle n'a rien &agrave; voir
+avec
+l'&Eacute;tat, et d&eacute;pend enti&egrave;rement du commerce.</p>
+<p>Par cons&eacute;quent, son gouverneur est un n&eacute;gociant,
+ancien alderman la
+plupart du temps.</p>
+<p>Sir Cooman &eacute;tait un petit homme aux cheveux boucl&eacute;s et
+grisonnants,
+propre, luisant, v&ecirc;tu de noir, tir&eacute; &agrave; quatre
+&eacute;pingles, m&eacute;thodique et
+r&eacute;gulier.</p>
+<p>Sir Cooman avait coutume de dire que le peuple anglais est le plus
+grand
+de tous les peuples, la ville de Londres la plus belle ville du monde,
+la Cit&eacute; le plus beau quartier de Londres, White-Cross la prison
+la plus
+confortable, et l'institution de la contrainte par corps la plus belle
+des institutions.</p>
+<p>Sir Cooman &eacute;tait le disciple fervent, l'esclave, le pontife
+de la
+tradition.</p>
+<p>Ce qui se passait hier, devait in&eacute;vitablement se passer
+aujourd'hui,
+demain et les jours suivants; depuis deux heures, au dire de miss
+Penny,
+sir Cooman &eacute;tait l'homme le plus &eacute;tonn&eacute;, le plus
+abasourdi, le plus
+d&eacute;sol&eacute; des trois royaumes.</p>
+<p>Master Goldsmicht, son ge&ocirc;lier fid&egrave;le, disait encore
+miss Penny, l'avait
+vu pleurer de rage et s'arracher sa belle chevelure chinchilla, qu'il
+faisait friser tous les matins avec un soin extr&ecirc;me.</p>
+<p>D'o&ugrave; provenait tant de douleur?</p>
+<p>C'est qu'un fait inou&iuml;, sans pr&eacute;c&eacute;dents, venait
+de se produire &agrave;
+White-Cross.</p>
+<p>De m&eacute;moire de d&eacute;tenu, de m&eacute;moire d'Anglais, de
+m&eacute;moire de ge&ocirc;lier et de
+gouverneur, il y avait toujours eu un Fran&ccedil;ais dans la prison
+pour
+dettes de White-Cross, quelquefois deux, mais toujours un.</p>
+<p>Quand il en sortait un, c'est qu'un autre y &eacute;tait
+entr&eacute; la veille.</p>
+<p>Or, disait miss Penny en riant, le Fran&ccedil;ais est sorti.</p>
+<p>&#8212;Pas possible? exclama le land-lord.</p>
+<p>&#8212;C'est la pure v&eacute;rit&eacute;, cependant.</p>
+<p>&#8212;Mais il y en a un autre?</p>
+<p>&#8212;Pas d'autre. Sir Cooman se croit d&eacute;shonor&eacute;. Il a
+parl&eacute; s&eacute;rieusement
+d'aller se jeter dans la Tamise.</p>
+<p>&#8212;Allons donc!</p>
+<p>&#8212;Sa femme, le voyant en cet &eacute;tat, poursuivit
+l'espi&egrave;gle jeune fille,
+n'a pas voulu qu'il se f&icirc;t la barbe ce matin.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi &ccedil;a?</p>
+<p>&#8212;Parce qu'elle craignait qu'il ne se coup&acirc;t la gorge.</p>
+<p>&#8212;A&ocirc;h! fit la salle tout enti&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Le Fran&ccedil;ais a tout pay&eacute;? demanda alors un homme
+&agrave; qui personne
+jusque-l&agrave; n'avait fait attention, et qui vidait tranquillement
+un flacon
+de stout dans un coin du box des gentlemen.</p>
+<p>&#8212;On a pay&eacute; pour lui. Mais le gouverneur &eacute;tait si
+d&eacute;sol&eacute; qu'il ne
+voulait pas le laisser partir.</p>
+<p>&#8212;En sorte, fit l'inconnu en souriant que si on n'arr&ecirc;te pas un
+autre
+Fran&ccedil;ais, sir Cooman est capable de s'abandonner au plus affreux
+d&eacute;sespoir.</p>
+<p>&#8212;Oh! tr&egrave;s-certainement.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit cet homme.</p>
+<p>Et il but un nouveau verre de bi&egrave;re brune et ne se m&ecirc;la
+plus &agrave; la
+conversation qui &eacute;tait devenue g&eacute;n&eacute;rale, et qui ne
+fut point interrompue
+par l'arriv&eacute;e d'un nouveau personnage.</p>
+<p>C'&eacute;tait une autre jeune fille.</p>
+<p>Mais non plus une enfant rieuse et mutine, comme miss Penny, et
+proprement et coquettement v&ecirc;tue m&ecirc;me.</p>
+<p>C'&eacute;tait une grande et p&acirc;le jeune personne,
+habill&eacute;e de noir, d'aspect
+mis&eacute;rable et dont les traits, encore beaux, respiraient la
+souffrance,
+dont les grands yeux bleus avaient &eacute;t&eacute; rougis par les
+veilles et les
+larmes.</p>
+<p>Elle &eacute;tait si triste, si digne, que l'inconnu &agrave; la
+bi&egrave;re brune
+tressaillit en la voyant et se prit &agrave; la regarder avec attention.</p>
+<p>Or, cet homme qu'on voyait pour la premi&egrave;re fois dans le
+public-house de
+Relay-last, c'&eacute;tait notre ami l'homme gris qui cherchait alors
+&agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer dans White-Cross pour y rejoindre l'abb&eacute;
+Samuel.</p>
+<p>La jeune fille s'assit tristement sur le petit banc qui &eacute;tait
+plac&eacute;
+dans le box des gentlemen.</p>
+<p>Alors l'homme gris s'approcha d'elle et lui dit:</p>
+<p>&#8212;Vous paraissez bien afflig&eacute;e, ma ch&egrave;re demoiselle?</p>
+<p>Elle tressaillit, leva sur lui ses grands yeux m&eacute;lancoliques
+et une voix
+secr&egrave;te lui dit, en ce moment, qu'elle venait de rencontrer un
+ami.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXI</h2>
+<p>L'homme gris prit alors la main de la jeune fille.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;Je viens attendre mon p&egrave;re, r&eacute;pondit-elle.</p>
+<p>&#8212;Votre p&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Est-ce qu'il est l&agrave;-bas,... est-ce qu'il va en sortir?</p>
+<p>Et il montrait &agrave; travers les vitres du public-house les
+noires murailles
+de White-Cross.</p>
+<p>Elle secoua la t&ecirc;te et leva les yeux au ciel.</p>
+<p>&#8212;Non, dit-elle, il va y entrer.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>&#8212;Les recors l'ont arr&ecirc;t&eacute; ce matin, comme il sortait
+d'une maison de
+Rotherithe, o&ugrave; il &eacute;tait cach&eacute; depuis son jugement.
+Ils l'ont mis dans
+une voiture et ils vont l'amener.</p>
+<p>Elle parlait d'une voix bien &eacute;mue, la pauvre enfant; mais
+elle avait
+tant pleur&eacute; d&eacute;j&agrave; que ses yeux &eacute;taient secs
+et n'avaient plus de larmes.</p>
+<p>&#8212;Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez
+venue ici avant lui?</p>
+<p>&#8212;Parce que mon pauvre p&egrave;re est plein d'illusions, dit-elle.
+Il croit
+trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq
+livres, monsieur. Pour de certaines gens, &ccedil;a n'est rien... mais
+pour
+nous, maintenant, c'est &eacute;norme... Mon p&egrave;re s'imagine
+toujours que nous
+sommes encore au temps o&ugrave; nous avions notre boutique dans
+Fleet-street,
+et o&ugrave; on nous consid&eacute;rait comme de notables
+commer&ccedil;ants. Mais quand le
+malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons &eacute;t&eacute;
+ruin&eacute;s. On a
+tout vendu chez nous. Nos autres cr&eacute;anciers nous ont fait
+gr&acirc;ce, mais M.
+Thomas Elgin s'est montr&eacute; impitoyable.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire &agrave; M.
+Elgin?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Et votre p&egrave;re a peut-&ecirc;tre esp&eacute;r&eacute; le
+fl&eacute;chir?</p>
+<p>&#8212;C'est-&agrave;-dire qu'il a tant pri&eacute;, tant suppli&eacute;
+les recors qu'ils ont
+consenti &agrave; le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener
+ici. Il
+demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, aupr&egrave;s
+de
+Kinsington-garden, il y a au moins trois milles.</p>
+<p>Mon p&egrave;re esp&egrave;re fl&eacute;chir M. Elgin; mais moi je
+sais bien qu'il
+n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et
+l'embrasser encore une fois.</p>
+<p>Et, r&eacute;sign&eacute;e en sa sombre douleur, la jeune fille
+appuya son front dans
+ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui
+montait sans doute des profondeurs de son &acirc;me
+d&eacute;sol&eacute;e, jaillir au
+travers de ses doigts.</p>
+<p>&#8212;Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris.</p>
+<p>Sa voix grave et douce &eacute;tait si sympathique, elle descendit
+si bien dans
+le c&#339;ur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau:</p>
+<p>&#8212;Je m'appelle Louise, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Louise? mais c'est un nom fran&ccedil;ais?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Et votre p&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Francis Galtier.</p>
+<p>&#8212;Il est Fran&ccedil;ais?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, mais je suis n&eacute;e &agrave; Londres. Il y a
+pr&egrave;s de trente
+ann&eacute;es que mon p&egrave;re est ici, o&ugrave; il est venu tout
+jeune avec ses parents
+que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier.</p>
+<p>&#8212;Et vous &ecirc;tes s&ucirc;re que les recors am&egrave;neront votre
+p&egrave;re ici?</p>
+<p>&#8212;Oh! oui, monsieur, ils s'arr&ecirc;tent toujours dans ce cabaret.</p>
+<p>L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille.</p>
+<p>&#8212;Esp&eacute;rez, dit-il.</p>
+<p>Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement
+v&ecirc;tu:</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien, &agrave;
+vous, de
+me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la t&ecirc;te,
+quand la
+fatalit&eacute; p&egrave;se sur les pauvres gens, elle ne
+s'arr&ecirc;te point.</p>
+<p>&#8212;Qui sait? dit l'homme gris.</p>
+<p>En ce moment, un cab s'arr&ecirc;ta &agrave; la porte du
+public-house, et la jeune
+fille &eacute;touffa un cri de douleur.</p>
+<p>Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre
+diable
+encore assez proprement v&ecirc;tu, mais dont les cheveux rares avaient
+blanchi avant l'&acirc;ge, et qui marchait en chancelant, comme un
+vieillard.</p>
+<p>Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire
+avec
+la docilit&eacute; d'un enfant.</p>
+<p>La jeune fille se pr&eacute;cipita &agrave; sa rencontre et se jeta
+dans ses bras.</p>
+<p>Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en m&ecirc;me temps:</p>
+<p>&#8212;Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue?</p>
+<p>&#8212;Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon
+p&egrave;re,
+dit-elle en le couvrant de baisers.</p>
+<p>&#8212;Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux
+d&eacute;biteur,
+faisant allusion &agrave; Thomas Elgin. Je me suis mis &agrave; ses
+genoux, j'ai pri&eacute;,
+j'ai pleur&eacute;... je lui ai parl&eacute; de toi, mon enfant...</p>
+<p>&#8212;Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon p&egrave;re... Ne
+songez pas &agrave;
+moi... songez &agrave; vous...</p>
+<p>Les deux recors &eacute;taient entr&eacute;s dans le public-house
+avec la brutale
+familiarit&eacute; de gens qui y venaient dix fois par jour.</p>
+<p>L'un d'eux aper&ccedil;ut miss Penny, qui s'appr&ecirc;tait &agrave;
+sortir, car elle avait
+vid&eacute; tout son petit sac de malices sur la t&ecirc;te grise de
+l'honorable
+gouverneur de White-Cross, sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;Ah! te voil&agrave;, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant
+nous, tu
+peux porter une bonne nouvelle &agrave; sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;Pla&icirc;t-il? fit la jolie espi&egrave;gle. Est-ce que vous lui
+amenez un
+Fran&ccedil;ais?</p>
+<p>&#8212;C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma ch&egrave;re,
+r&eacute;pondit le
+recors.</p>
+<p>Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le
+comptoir, avant m&ecirc;me qu'il n'e&ucirc;t fait un signe.</p>
+<p>&#8212;Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre
+d&eacute;biteur que
+sa fille tenait &eacute;troitement enlac&eacute; dans ses bras, buvez
+un coup, c'est
+nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas
+coutume.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait &agrave; son
+enfant
+caresses pour caresses.</p>
+<p>Mais alors, l'homme gris intervint.</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on
+e&ucirc;t jamais parl&eacute;
+au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est
+moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto.</p>
+<p>Les deux recors regard&egrave;rent cet homme &agrave; l'habit gris
+r&acirc;p&eacute; avec un
+certain &eacute;tonnement.</p>
+<p>&#8212;Miss Katt, dit l'homme gris sans se d&eacute;concerter, en
+s'adressant &agrave; la
+servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuset&eacute; de
+nous
+servir au parloir?</p>
+<p>Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres
+personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non
+moins
+&eacute;tonn&eacute;es de cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+princi&egrave;re.</p>
+<p>Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables.</p>
+<p>&#8212;Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous?</p>
+<p>&#8212;Quand je veux entrer en affaires avec les gens, r&eacute;pondit
+l'homme gris,
+j'offre toujours du porto.</p>
+<p>Et pour qu'il n'y e&ucirc;t aucune h&eacute;sitation de la part du
+comptoir, il posa
+devant lui une belle guin&eacute;e toute neuve.</p>
+<p>Le land-lord daigna quitter son journal.</p>
+<p>Quant &agrave; miss Penny, elle se sauva en disant:</p>
+<p>&#8212;Je vais joliment faire rire sir Cooman.</p>
+<p>L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto &agrave; demi
+plein.</p>
+<p>Puis, regardant l'homme gris:</p>
+<p>&#8212;Ah &ccedil;a, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Dans quel but?</p>
+<p>L'homme gris cligna de l'&#339;il:</p>
+<p>&#8212;On vous dira cela tout &agrave; l'heure, fit-il.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi pas tout de suite?</p>
+<p>&#8212;Quand nous serons seuls.</p>
+<p>A Londres, comme &agrave; Paris, au temps, r&eacute;cent encore,
+o&ugrave; la contrainte
+existait, les recors ajoutent quelques petites industries au
+m&eacute;tier
+qu'ils font.</p>
+<p>On obtient d'eux, &agrave; prix d'argent, un sursis d'un jour ou
+deux,
+quelquefois m&ecirc;me d'une semaine, et le cr&eacute;ancier n'a rien
+&agrave; y voir et n'y
+peut rien.</p>
+<p>Les deux recors s'imagin&egrave;rent donc que l'homme gris
+s'int&eacute;ressait &agrave;
+quelque d&eacute;biteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit:</p>
+<p>&#8212;Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous
+revenons.
+C'est l'affaire d'un quatre d'heure.</p>
+<p>&#8212;Non, non, r&eacute;pondit l'homme gris, il boira avec nous, il
+n'est pas de
+trop... au contraire!</p>
+<p>Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du
+cou
+de son p&egrave;re.</p>
+<p>Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le c&#339;ur de la pauvre enfant
+comme un rayon d'esp&eacute;rance.</p>
+<p>Quant au malheureux p&egrave;re, il ne voyait et n'entendait rien,
+et, corps
+sans &acirc;me, il se laissa entra&icirc;ner dans le parloir, o&ugrave;
+miss Katt avait
+pos&eacute; sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres.</p>
+<p>En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son
+journal et
+murmura:</p>
+<p>&#8212;On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais
+mis &agrave; rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un
+gueux avait
+une guin&eacute;e dans sa poche.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXII</h2>
+<p>Le parloir d'un public-house est g&eacute;n&eacute;ralement une
+petite pi&egrave;ce situ&eacute;e &agrave;
+droite ou &agrave; gauche du comptoir, et dans laquelle on s'assoit,
+non plus
+sur des bancs, mais sur une sorte de divan qui r&egrave;gne &agrave;
+l'entour.</p>
+<p>C'est l&agrave; que s'installent d'ordinaire les fumeurs ou ceux qui
+ont une
+affaire &agrave; traiter.</p>
+<p>Quand l'homme gris et les deux recors, poussant leur prisonnier
+devant
+eux, furent entr&eacute;s dans le parloir, suivis de la jeune fille qui
+s'attachait &agrave; son p&egrave;re avec une sorte de tendresse
+furieuse,&#8212;sur un
+signe du premier, miss Katt ferma la porte.</p>
+<p>&#8212;Nous voil&agrave; chez nous, dit alors l'homme gris. Causons un
+brin.</p>
+<p>Et il d&eacute;boucha la bouteille de vin de Porto et se mit
+&agrave; emplir les
+verres.</p>
+<p>Puis s'adressant au premier recors:</p>
+<p>&#8212;Il y a trois guin&eacute;es pour chacun, fit-il.</p>
+<p>&#8212;Trois guin&eacute;es?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Que faut-il donc faire pour cela?</p>
+<p>&#8212;M'&eacute;couter d'abord.</p>
+<p>&#8212;Parlez...</p>
+<p>Et les deux recors regard&egrave;rent l'homme gris, tandis que le
+pauvre
+prisonnier continuait &agrave; embrasser son enfant.</p>
+<p>&#8212;Vous savez, reprit l'homme gris, que le Fran&ccedil;ais de
+White-Cross est
+sorti ce matin.</p>
+<p>&#8212;Oui, et si nous n'avions mis la main sur celui-l&agrave;, je crois
+que cet
+excellent et honorable sir Cooman se serait coup&eacute; la gorge avant
+demain.</p>
+<p>&#8212;Aussi vrai, dit l'autre recors, que je m'appelle Edward Northman et
+que je fais mon m&eacute;tier depuis trente ann&eacute;es tout &agrave;
+l'heure, cela ne
+s'&eacute;tait jamais vu qu'il n'y e&ucirc;t pas au moins un
+Fran&ccedil;ais &agrave; White-Cross.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Et moi, reprit le premier, aussi vrai que j'ai nom John Clavery,
+dit
+l'<i>homme sensible</i>, je puis vous affirmer que sir Cooman nous
+donnera
+une belle gratification.</p>
+<p>&#8212;Ah! ah!</p>
+<p>&#8212;Nous aurions une guin&eacute;e chacun que &ccedil;a ne
+m'&eacute;tonnerait pas, poursuivit
+l'homme sensible.</p>
+<p>&#8212;Peut-&ecirc;tre deux, ajouta Edward Northman.</p>
+<p>&#8212;Je crois bien que vous n'aurez rien du tout, dit froidement l'homme
+gris.</p>
+<p>&#8212;Oh! par exemple!</p>
+<p>&#8212;A moins que vous ne vous arrangiez avec moi.</p>
+<p>&#8212;Hein?</p>
+<p>&#8212;Oui; car supposons une chose...</p>
+<p>&#8212;Laquelle?</p>
+<p>&#8212;Qu'on paye pour ce pauvre homme, avant m&ecirc;me qu'il ne soit
+entr&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Farceur, va! fit l'homme sensible.</p>
+<p>&#8212;Vos plaisanteries, Votre Honneur, dit Edward Northman, sont encore
+meilleures que votre porto, et, par saint George, pourtant, c'est de
+bon
+porto Votre Honneur.</p>
+<p>Ce disant, il tendit son verre vide.</p>
+<p>L'homme gris l'emplit et continua:</p>
+<p>&#8212;Tout est possible, m&ecirc;me l'impossible.</p>
+<p>&#8212;Bon!</p>
+<p>&#8212;Que doit cet homme?</p>
+<p>&#8212;Au principal, vingt-cinq livres, six cent vingt-cinq francs en
+monnaie
+de France.</p>
+<p>&#8212;Et les frais?</p>
+<p>&#8212;A peu pr&egrave;s autant.</p>
+<p>L'homme gris d&eacute;boutonna froidement son vieil habit gris et,
+&agrave; la grande
+stup&eacute;faction des deux recors qui firent un pas en
+arri&egrave;re, du vieux
+d&eacute;biteur, qui chancela, et de la jeune fille, qui jeta un cri,
+il en
+tira un portefeuille graisseux qu'il ouvrit et qui leur parut
+gonfl&eacute; de
+bank-notes.</p>
+<p>Puis il en tira un &agrave; un dix billets de cinq livres, les
+&eacute;tala sur la
+table et dit:</p>
+<p>&#8212;Est-ce bien l&agrave; votre compte?</p>
+<p>&#8212;Mais... mais... balbutia l'homme sensible; qu'est-ce que vous
+faites
+donc l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Je paye, dit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Pour cet homme?</p>
+<p>&#8212;Sans doute.</p>
+<p>&#8212;Vous le connaissez donc?</p>
+<p>&#8212;Je le vois pour la premi&egrave;re fois.</p>
+<p>&#8212;Alors vous &ecirc;tes fou, dit Edward Northman.</p>
+<p>Le vieux d&eacute;biteur avait &eacute;t&eacute; pris d'un
+tremblement nerveux par tout le
+corps et il regardait les bank-notes d'un &#339;il stupide.</p>
+<p>Quant &agrave; la jeune fille, d&eacute;faillante, elle &eacute;tait
+tomb&eacute;e &agrave; genoux.</p>
+<p>L'homme gris lui prit les mains.</p>
+<p>&#8212;Relevez-vous, mon enfant, dit-il, emmenez votre p&egrave;re; il est
+malade,
+affaibli, et vous-m&ecirc;me vous paraissez avoir souffert beaucoup.
+Prenez et
+ne me remerciez pas.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps il lui mit dix autres billets de cinq livres
+dans la main.</p>
+<p>Instinctivement, remis de leur premi&egrave;re surprise et
+ob&eacute;issant &agrave; ce
+sentiment de respect qu'en Angleterre surtout inspire la
+toute-puissance
+de l'or, les deux recors s'&eacute;taient lev&eacute;s, avaient
+&ocirc;t&eacute; leurs chapeaux et
+se tenaient devant l'homme gris dans une attitude pleine de
+d&eacute;f&eacute;rence.</p>
+<p>&#8212;Excusez-nous, milord, dit l'homme sensible, qui lui fit alors une
+belle r&eacute;v&eacute;rence, nous aurions d&ucirc; deviner que vous
+n'&eacute;tiez point un homme
+du peuple. Vous &ecirc;tes tr&egrave;s-certainement quelque lord
+philanthropique.</p>
+<p>&#8212;Philanthropique est le mot, dit l'homme gris en souriant, et ce
+compliment vaut bien deux livres de plus, c'est donc un billet de cinq
+livres que vous aurez chacun, si vous faites ce que je vais vous
+demander.</p>
+<p>&#8212;Ah! milord! s'&eacute;cria l'homme sensible, vous pouvez parler...
+je sens
+que je passerais pour vous &agrave; travers les flammes.</p>
+<p>&#8212;Ce que j'attends de vous est beaucoup plus simple, r&eacute;pondit
+l'homme
+gris.</p>
+<p>Et il laissa n&eacute;gligemment son portefeuille ouvert sur la
+table.</p>
+<p>&#8212;Voyons, reprit-il, comment s'appelle ce brave homme?</p>
+<p>&#8212;Francis Galtier.</p>
+<p>&#8212;La proc&eacute;dure &eacute;tait en r&egrave;gle?</p>
+<p>&#8212;Il n'y manquait pas une virgule.</p>
+<p>&#8212;Ce qui fait que si un autre Fran&ccedil;ais avait fantaisie de
+visiter
+White-Cross et de s'y faire enfermer pour quelques jours, il vous
+serait
+facile d'utiliser ce dossier.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit l'homme sensible, mais il y a deux choses difficiles.</p>
+<p>&#8212;Lesquelles?</p>
+<p>&#8212;D'abord, nous n'avons pas de Fran&ccedil;ais sous la main.</p>
+<p>&#8212;Bon!</p>
+<p>&#8212;Ensuite il est peu probable qu'il s'en trouv&acirc;t un qui
+consent&icirc;t &agrave; la
+substitution.</p>
+<p>&#8212;Vous vous trompez, car l'homme qui a fantaisie de se faire enfermer
+&agrave;
+White-Cross, c'est moi.</p>
+<p>&#8212;Vous, Votre Honneur?</p>
+<p>&#8212;Moi, dit froidement l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Mais vous n'&ecirc;tes pas Fran&ccedil;ais?</p>
+<p>&#8212;Qui sait?</p>
+<p>&#8212;Ah! dit l'homme sensible, avant d'&ecirc;tre recors, j'ai
+&eacute;t&eacute; d&eacute;tective,
+c'est-&agrave;-dire agent &eacute;tranger; j'ai v&eacute;cu &agrave;
+Paris pendant longtemps, et &agrave;
+votre fa&ccedil;on de parler anglais...</p>
+<p>&#8212;Alors vous savez le fran&ccedil;ais?</p>
+<p>&#8212;Sans doute.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! &eacute;coutez-moi.</p>
+<p>Et l'homme gris se mit &agrave; parler fran&ccedil;ais si purement
+que le recors se
+crut un moment transport&eacute; sur le boulevard des Italiens.</p>
+<p>&#8212;Ainsi, vous &ecirc;tes Fran&ccedil;ais?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Et vous voulez aller en prison?</p>
+<p>&#8212;C'est pour cela que je vous offre cinq livres...</p>
+<p>&#8212;Mais alors vous n'&ecirc;tes pas un lord?</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;Qui donc &ecirc;tes-vous?</p>
+<p>&#8212;Un Fran&ccedil;ais, vous dis-je.</p>
+<p>&#8212;Mais vous avez un nom?</p>
+<p>&#8212;Je d&eacute;sire m'appeler Francis Galtier.</p>
+<p>&#8212;J'entends bien. Mais...</p>
+<p>L'homme gris se prit &agrave; sourire:</p>
+<p>&#8212;Mais vous voudriez savoir mon vrai nom?</p>
+<p>&#8212;Oh! pure curiosit&eacute;, Votre Honneur!</p>
+<p>&#8212;Eh bien! dit l'homme gris, &eacute;crouez-moi. Quand je sortirai de
+White-Cross, je vous dirai mon vrai nom, je vous le promets.</p>
+<p>Les deux recors se regard&egrave;rent et murmur&egrave;rent ce mot
+qui peint si bien
+le caract&egrave;re national anglais:</p>
+<p>&#8212;Excentrique!</p>
+<p>Puis ils allong&egrave;rent la main vers les deux bank-notes, ce qui
+voulait
+dire que le march&eacute; &eacute;tait conclu.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXIII</h2>
+<p>Miss Penny n'avait rien exag&eacute;r&eacute; dans le public-house
+de <i>Relay-last</i>,
+lorsqu'elle avait parl&eacute; de la douleur profonde de sir Cooman.</p>
+<p>Le digne gouverneur, parfait gentleman du reste, &eacute;tait dans
+un &eacute;tat
+d'affliction qui faisait peine &agrave; voir.</p>
+<p>Il avait une femme et une fille, et il &eacute;tait alderman.</p>
+<p>Sa femme &eacute;tait une longue, s&egrave;che, triste
+cr&eacute;ature qui se plaignait de la
+pluie quand il pleuvait, du froid si la bise soufflait, du soleil quand
+le brouillard voulait bien lui livrer passage.</p>
+<p>Madame Cooman recevait quotidiennement la visite de deux
+m&eacute;decins qui
+lui prescrivaient des rem&egrave;des conformes &agrave; son &eacute;tat
+de maladie
+imaginaire.</p>
+<p>Miss Cooman ne ressemblait pas plus &agrave; sa m&egrave;re qu'un
+bouleau ne ressemble
+&agrave; un peuplier.</p>
+<p>Elle &eacute;tait toute petite, toute large, toute ronde, toute
+grasse, avec de
+petits yeux gris et de grosses l&egrave;vres charnues.</p>
+<p>La m&egrave;re se plaignait de maigrir, la fille &eacute;tait au
+d&eacute;sespoir
+d'engraisser toujours.</p>
+<p>Du reste, elle n'avait pas meilleure humeur, et master Goldsmicht,
+le
+guichetier, avait coutume de dire:</p>
+<p>&#8212;Sir Cooman a toujours l'air de bonne humeur, mais, au fond, entre
+ces
+deux m&eacute;g&egrave;res, il doit &ecirc;tre bien malheureux.</p>
+<p>Master Goldsmicht s'&eacute;tait tromp&eacute;, jusque-l&agrave; du
+moins.</p>
+<p>Depuis vingt ann&eacute;es qu'il &eacute;tait gouverneur de
+White-Cross, sir Cooman
+&eacute;tait l'homme le plus heureux du monde. Il riait de bon c&#339;ur et
+toujours, et quand il visitait un nouveau d&eacute;tenu, il lui donnait
+les
+plus belles consolations du monde et finissait par cette conclusion que
+nulle part on n'&eacute;tait aussi bien que dans White-Cross, et que la
+libert&eacute;
+est une mauvaise plaisanterie qu'il faut fuir comme la peste.</p>
+<p>Une seule chose amenait parfois un pli l&eacute;ger sur le front de
+sir Cooman
+et d&eacute;rangeait la sym&eacute;trie de ses cheveux soigneusement
+fris&eacute;s.</p>
+<p>Pour expliquer cette chose, il nous faut faire une
+l&eacute;g&egrave;re excursion dans
+le pass&eacute; de sir Cooman.</p>
+<p>Quand il &eacute;tait entr&eacute; &agrave; White-Cross comme
+gouverneur, il avait succ&eacute;d&eacute; &agrave;
+un vieux brave homme, ancien libraire de la rue Pater-Noster, que les
+honneurs municipaux avaient pouss&eacute; jusqu'&agrave; la
+dignit&eacute; de gouverneur de
+la maison pour dettes.</p>
+<p>Ce brave homme, trop vieux pour exercer d&eacute;sormais
+convenablement ces
+fonctions, avait &eacute;t&eacute; mis &agrave; la retraite, mais il ne
+voulut pas se retirer
+sans avoir install&eacute; son successeur.</p>
+<p>&#8212;Jeune homme, lui dit-il, j'ai v&eacute;cu trente ann&eacute;es ici,
+et pendant mon
+administration tout a &eacute;t&eacute; pour le mieux dans la plus
+fortun&eacute;e des
+prisons pour dettes: il n'y a eu ni r&eacute;volte, ni tentative
+d'&eacute;vasion, ni
+querelles parmi les d&eacute;tenus, qui n'ont cess&eacute; de m'appeler
+leur p&egrave;re.
+Savez-vous &agrave; quoi cela a tenu?</p>
+<p>&#8212;Non, dit sir Cooman &eacute;tonn&eacute;.</p>
+<p>&#8212;A un f&eacute;tiche, &agrave; un porte-bonheur qui prot&egrave;ge
+White-Cross et par
+cons&eacute;quent son gouverneur.</p>
+<p>&#8212;Ah! vraiment? fit sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;Il y a toujours un Fran&ccedil;ais ici, poursuivit le vieillard, et
+tant que
+cela durera, vous pourrez dormir tranquille. Mais si, par la suite,
+jeune homme, le hasard voulait que le Fran&ccedil;ais ne f&ucirc;t pas
+remplac&eacute; par
+un autre...</p>
+<p>&#8212;Eh bien? fit sir Cooman tout tremblant.</p>
+<p>&#8212;Je ne r&eacute;pondrais plus de rien, acheva le vieillard; et,
+quelque chose
+me dit que les plus &eacute;pouvantables malheurs fondraient sur la
+prison et
+sur son gouverneur.</p>
+<p>Or, ce quelque chose qui, &agrave; trente ann&eacute;es de distance,
+creusait parfois
+une ride sur le front de sir Cooman, c'&eacute;tait le souvenir de sa
+conversation avec son successeur.</p>
+<p>Heureusement, jusqu'alors, il y avait toujours eu deux
+Fran&ccedil;ais plut&ocirc;t
+qu'un, et la prison avait pour eux une maison sp&eacute;ciale.</p>
+<p>Car, il faut bien le dire, White-Cross et les autres prisons pour
+dettes de l'Angleterre ne ressemblent pas plus &agrave; feu Chichy que
+madame
+Cooman ne ressemblait &agrave; sa fille.</p>
+<p>L'administration municipale de Londres a lou&eacute; un immense
+terrain et elle
+l'a entour&eacute; de hautes murailles, se bornant &agrave; b&acirc;tir
+un pavillon pour le
+gouverneur, un autre pour le guichetier, et un corps de logis reliant
+les deux, destin&eacute; &agrave; loger quelques employ&eacute;s
+subalternes.</p>
+<p>Puis elle a appel&eacute; &agrave; son aide la sp&eacute;culation
+priv&eacute;e, l'industrie libre.</p>
+<p>Celles-ci se sont pr&eacute;sent&eacute;es sous les auspices d'un
+architecte et d'un
+entrepreneur qui se sont mis &agrave; l'&#339;uvre et ont b&acirc;ti sur cet
+emplacement
+demeur&eacute; vide des maisons &agrave; un, deux et trois
+&eacute;tages, dans lesquels les
+d&eacute;tenus se logent &agrave; leur gr&eacute;, c'est-&agrave;-dire
+selon leur bourse ou celle de
+leur cr&eacute;ancier.</p>
+<p>Il en est qui n'ont qu'un taudis; d'autres occupent une maison tout
+enti&egrave;re.</p>
+<p>White-Cross est une cit&eacute; sous les verrous, avec ses ruelles,
+ses
+carrefours et un square.</p>
+<p>Le d&eacute;tenu pauvre paye sa mansarde un ou deux shillings par
+semaine; le
+riche a sa maison compl&egrave;te dans laquelle il am&egrave;ne sa
+famille et ses
+domestiques.</p>
+<p>A la libert&eacute; pr&egrave;s de franchir le mur d'enceinte, qui
+n'a qu'une porte
+rigoureusement gard&eacute;e par le guichetier, il est chez lui, vit de
+sa vie
+ordinaire et laisse au pauvre monde les larmes et les privations.</p>
+<p>Tant il est vrai que sur cette libre terre d'Angleterre
+l'aristocratie
+est partout, m&ecirc;me en prison.</p>
+<p>Or donc, il y avait la maison du Fran&ccedil;ais, et cette maison
+&eacute;tait
+toujours habit&eacute;e.</p>
+<p>Qu'on juge donc de l'&eacute;pouvante qui s'empara de l'honorable
+sir Cooman
+quand, ce matin-l&agrave;, le guichetier se pr&eacute;senta dans son
+cabinet et lui
+dit:</p>
+<p>&#8212;Le Fran&ccedil;ais a pay&eacute; et demande &agrave; sortir, ce qui
+est tout &agrave; fait son
+droit.</p>
+<p>Sir Cooman ne comprit pas tout d'abord.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! dit-il, mettez l'autre dans sa maison.</p>
+<p>&#8212;Quel autre?</p>
+<p>&#8212;L'autre Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>&#8212;Mais il n'y en a pas d'autre.</p>
+<p>Ce fut alors seulement que sir Cooman bondit de son fauteuil au
+milieu
+de son cabinet, jeta un cri sourd et dit qu'il ne laisserait, pour rien
+au monde, partir le Fran&ccedil;ais, qu'un autre Fran&ccedil;ais ne
+f&ucirc;t venu le
+remplacer.</p>
+<p>Mais le guichetier, qui &eacute;tait un homme de bon sens, haussa
+les &eacute;paules
+et invoqua la loi.</p>
+<p>Devant la loi, tout Anglais courbe la t&ecirc;te, et sir Cooman fut
+oblig&eacute; de
+s'incliner.</p>
+<p>Mais il fut pris d'un tel acc&egrave;s de fureur et de folie en
+m&ecirc;me temps, que
+sa femme et sa fille &eacute;pouvant&eacute;es se h&acirc;t&egrave;rent
+de cacher les rasoirs avec
+lesquels il devait faire sa barbe, apr&egrave;s son premier
+d&eacute;jeuner.</p>
+<p>On amena de nouveaux d&eacute;tenus.</p>
+<p>Sir Cooman, dont la fureur avait fait place &agrave; une sorte de
+prostration,
+ne voulut pas en entendre parler, se bornant &agrave; cette question:</p>
+<p>&#8212;Y a-t-il un Fran&ccedil;ais?</p>
+<p>&#8212;Non, disait tristement le guichetier.</p>
+<p>Et sir Cooman retombait dans son atonie, oubliant sa politesse
+ordinaire
+qui jusque-l&agrave; lui avait fait une loi d'aller visiter les
+nouveaux venus
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s leur installation.</p>
+<p>Enfin le guichetier &eacute;tait revenu une derni&egrave;re fois:</p>
+<p>&#8212;Nous avons un prisonnier d'une telle importance, avait-il dit, que
+Votre Honneur ne saurait se refuser &agrave; l'aller visiter, ne
+f&ucirc;t-ce que
+quelques minutes.</p>
+<p>&#8212;Quel est ce prisonnier? avait demand&eacute; sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;C'est un pr&ecirc;tre catholique, tr&egrave;s-populaire &agrave;
+Londres.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit le malheureux gouverneur avec l'accent de la plus parfaite
+indiff&eacute;rence.</p>
+<p>&#8212;L'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>Et sir Cooman retomba en sa morne r&ecirc;verie.</p>
+<p>Sa femme et sa fille, assises dans le parloir, se regardaient avec
+terreur.</p>
+<p>Le pauvre homme &eacute;tait capable d'en mourir.</p>
+<p>Mais comme le guichetier allait se retirer, on entendit des pas
+l&eacute;gers
+et rapides dans le corridor, et une voix jeune, fra&icirc;che, sonore,
+une
+voix de jeune fille retentit, disant:</p>
+<p>&#8212;Monsieur le gouverneur! monsieur le gouverneur! bonne nouvelle...
+r&eacute;jouissez-vous... Dieu et saint Georges prot&egrave;gent
+toujours White-Cross.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps miss Penny fit irruption dans le parloir, son
+panier de
+provisions au bras.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que tout cela, petite folle, t&ecirc;te de linotte? dit
+le
+guichetier d'un air s&eacute;v&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Un Fran&ccedil;ais! s'&eacute;cria miss Penny.</p>
+<p>&#8212;Un Fran&ccedil;ais!</p>
+<p>&#8212;Oui. Les recors sont avec lui &agrave; <i>Relay-last</i>.</p>
+<p>A ces mots, sir Cooman se leva vivement, mais il fut pris d'une si
+grande &eacute;motion qu'il retomba sans force dans son fauteuil.</p>
+<p>&#8212;Mais parle donc, petite folle! s'&eacute;cria le guichetier, parle
+donc! ne
+vois-tu pas que Sa Seigneurie est sur le point de se trouver mal?...</p>
+<p>Et, de fait, sir Cooman suffoquait, et il regardait miss Penny d'un
+air
+stupide.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXIV</h2>
+<p>Miss Penny se mit alors &agrave; rire, mais d'une fa&ccedil;on si
+bruyante, si
+scandaleuse et si moqueuse &agrave; la fois, que la longue et
+s&egrave;che madame
+Cooman et la rondelette miss Cooman se regard&egrave;rent avec
+indignation.</p>
+<p>Le guichetier lui-m&ecirc;me, bien qu'il ne v&icirc;t rien au monde
+d'aussi parfait
+que sa fille, fron&ccedil;a l&eacute;g&egrave;rement le sourcil, tant
+il lui sembla qu'elle
+manquait de respect &agrave; sir Cooman.</p>
+<p>Miss Penny reprit:</p>
+<p>&#8212;Cela n'a pourtant rien de bien extraordinaire, ce que je vous dis
+l&agrave;,
+pour que vous soyez tous ainsi boulevers&eacute;s. Le Fran&ccedil;ais
+de ce matin est
+parti, on en am&egrave;ne un autre! tout cela est parfaitement naturel.</p>
+<p>Sir Cooman fit un effort supr&ecirc;me.</p>
+<p>Il se mit sur ses pieds, et saisissant les deux mains de la rieuse
+petite fille:</p>
+<p>&#8212;Tu ne me trompes pas au moins?</p>
+<p>&#8212;Oh! Votre Honneur!...</p>
+<p>&#8212;Les recors am&egrave;nent un prisonnier!</p>
+<p>&#8212;Oui, Votre Honneur.</p>
+<p>&#8212;Et c'est un Fran&ccedil;ais?</p>
+<p>&#8212;Tout ce qu'il y a de plus Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>&#8212;L'as-tu vu!</p>
+<p>&#8212;Oui, Votre Honneur.</p>
+<p>Sir Cooman poussa un soupir qui &eacute;branla les solives du
+plafond de son
+cabinet et murmura:</p>
+<p>&#8212;Ah! on ne saura jamais ce que j'ai souffert!</p>
+<p>Puis, &agrave; mesure que son visage se rass&eacute;r&eacute;nait,
+il regardait miss Penny,
+et il lui dit encore:</p>
+<p>&#8212;Quels sont les recors qui l'am&egrave;nent?</p>
+<p>&#8212;C'est d'abord Edward Northman.</p>
+<p>&#8212;Ah! fort bien.</p>
+<p>&#8212;Et ensuite l'homme sensible.</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est un habile limier, celui-l&agrave;, et un serviteur
+d&eacute;vou&eacute;, fit sir
+Cooman avec un soupir de satisfaction. Il a pens&eacute; comme moi que
+White-Cross ne pouvait &ecirc;tre veuve de Fran&ccedil;ais et il a fait
+tous ses
+efforts pour en trouver un.</p>
+<p>Sir Cooman revenait insensiblement &agrave; la vie; ses membres
+retrouvaient
+leur &eacute;lasticit&eacute;, sa t&ecirc;te, longtemps inclin&eacute;e
+sur sa poitrine, revenait
+peu &agrave; peu en arri&egrave;re, ce qui est l'indice non
+&eacute;quivoque de la fiert&eacute; et
+de la conscience qu'on a de sa propre valeur.</p>
+<p>Et, le voyant transform&eacute;, mistress et miss Cooman
+&eacute;chang&egrave;rent un regard
+de satisfaction.</p>
+<p>Alors master Goldsmicht, le guichetier, osa prendre la parole
+&agrave; son
+tour.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit-il, que Votre Seigneurie est plus tranquille, elle
+me
+permettra certainement une observation et un respectueux calcul.</p>
+<p>&#8212;Parle, r&eacute;pondit sir Cooman, qui &eacute;tait si content
+qu'il embrassait miss
+Penny sur les deux joues.</p>
+<p>&#8212;Votre Honneur conna&icirc;t les recors, reprit le guichetier, et il
+conna&icirc;t
+pareillement les Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>En Angleterre, pays de la temp&eacute;rance, on a coutume de dire
+&laquo;ivrogne
+comme un Fran&ccedil;ais,&raquo; et on a bien raison, Votre Honneur.</p>
+<p>&#8212;Oh! certainement, dit sir Cooman, ces gens-l&agrave; ont toujours
+le verre &agrave;
+la main et ils se sao&ucirc;lent sans pudeur en la pr&eacute;sence des
+femmes.</p>
+<p>En entendant ces paroles, madame Cooman et sa fille
+baiss&egrave;rent
+pudiquement les yeux.</p>
+<p>Le guichetier reprit:</p>
+<p>&#8212;Un Fran&ccedil;ais qui se laisse arr&ecirc;ter a toujours de
+l'argent pour lui. Ils
+aiment si bien vivre, ces gaillards-l&agrave;, et Votre Honneur sait
+qu'ils ne
+se sont jamais rien refus&eacute; &agrave; White-Cross.</p>
+<p>&#8212;A telle enseigne, observa miss Penny, que celui que les recors
+am&egrave;nent, leur a offert une bouteille de vin de Porto.</p>
+<p>&#8212;Du vin de Porto! exclama sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;Par saint George, est-ce possible! fit le guichetier.</p>
+<p>Miss et mistress Cooman se regard&egrave;rent de nouveau d'un air
+pudibond.</p>
+<p>A peine si on avait parfois un verre de sherry &agrave; la table du
+gouverneur.</p>
+<p>&#8212;Par cons&eacute;quent, Votre Honneur, poursuivit master Goldsmicht,
+il ne
+faut pas compter sur eux avant une petite heure ou une grande
+demi-heure tout au moins.</p>
+<p>Je connais ces ivrognes de Fran&ccedil;ais. Ce n'est pas une
+bouteille de
+Porto, c'est deux qu'ils boiront.</p>
+<p>&#8212;Que le diable les emporte! dit sir Cooman, qui frappa du pied avec
+impatience.</p>
+<p>&#8212;Je crois donc, reprit le guichetier, que Votre Honneur pourrait
+convenablement employer cette demi-heure.</p>
+<p>&#8212;A quoi faire!</p>
+<p>&#8212;A rendre visite au pr&ecirc;tre catholique.</p>
+<p>&#8212;Soit, dit sir Cooman.</p>
+<p>Il &eacute;tait si joyeux, le bon gouverneur, qu'il aurait
+embrass&eacute; tous les
+d&eacute;tenus s'ils le lui avaient demand&eacute;.</p>
+<p>&#8212;D'autant plus, ajouta le guichetier, que Votre Honneur fera
+&eacute;videmment
+quelque chose pour lui.</p>
+<p>&#8212;Hein! fit sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;Quand un cr&eacute;ancier manque d'&eacute;gards avec son
+d&eacute;biteur, poursuivit
+master Goldsmicht, le gouverneur peut toujours intervenir.</p>
+<p>&#8212;Sans doute, sans doute. Mais de quoi s'agit-il?</p>
+<p>Et sir Cooman prit son chapeau et son paletot et suivit le
+guichetier,
+tandis que miss Penny allait distribuer ses provisions.</p>
+<p>&#8212;Il n'est pas convenable qu'un pr&ecirc;tre, dit le guichetier comme
+ils
+traversaient une des cours de White-Cross, soit aussi mal log&eacute;
+que
+l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>Son cr&eacute;ancier est cet &acirc;pre M. Thomas Elgin, qui donne
+juste un shilling
+par jour pour la nourriture de ses d&eacute;biteurs. Ce qui est tout
+&agrave; fait
+insuffisant, Votre Honneur en conviendra, par le temps de chert&eacute;
+des
+vivres qui court.</p>
+<p>&#8212;Oh! tout &agrave; fait insuffisant, dit sir Cooman comme un
+&eacute;cho.</p>
+<p>Le digne gentleman ne pensait en ce moment qu'&agrave; une chose:
+tuer le
+temps! tant il avait h&acirc;te de voir arriver le Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Le guichetier continua:</p>
+<p>&#8212;Hier, M. Thomas Elgin est venu lui-m&ecirc;me retenir une chambre
+pour son
+prisonnier, il a demand&eacute; tout ce qu'il y avait de meilleur
+march&eacute;; &agrave;
+telle enseigne que j'ai cru qu'il s'agissait d'un homme du peuple, d'un
+brocanteur de White-Chapel, de quelqu'un de ces mis&eacute;rables enfin
+&agrave; qui
+M. Thomas Elgin pr&ecirc;te de l'argent &agrave; trois cent pour cent.</p>
+<p>C'est une chambre sous les toits, sans chemin&eacute;e, qui
+co&ucirc;te un shilling
+par semaine.</p>
+<p>&#8212;Quelle horreur! dit sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;Je crois, reprit le guichetier, que Votre Honneur doit intervenir,
+prendre sur elle de faire avoir &agrave; l'abb&eacute; Samuel un
+logement convenable.</p>
+<p>&#8212;Certainement, certainement, dit sir Cooman, qui songeait toujours
+au
+Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>&#8212;D'autant plus que, lorsque les consignations d'ailleurs faites par
+le
+cr&eacute;ancier ne paraissent pas suffisantes, l'administration peut
+prendre
+sur elle de rel&acirc;cher le d&eacute;biteur, ajouta le ge&ocirc;lier.</p>
+<p>&#8212;Mais, dit Cooman, ce pr&ecirc;tre n'a donc pas d'argent?</p>
+<p>&#8212;Pas une obole. D'ailleurs, je puis l'affirmer &agrave; Votre
+Honneur, ce
+n'est pas lui qui s'est plaint: il se trouve bien o&ugrave; il est,
+mais les
+d&eacute;tenus ont &eacute;t&eacute; indign&eacute;s...</p>
+<p>&#8212;Ah! vraiment!</p>
+<p>&#8212;Comme Votre Honneur le verra elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>Ce disant, le guichetier s'arr&ecirc;ta au seuil d'une bicoque
+&agrave; trois &eacute;tages,
+noire, enfum&eacute;e, livide d'aspect, dans laquelle on
+p&eacute;n&eacute;trait par une
+porte b&acirc;tarde, une all&eacute;e humide, et que desservait un
+affreux escalier
+en coquille, dont les marches &eacute;taient couvertes d'immondices.</p>
+<p>&#8212;Pouah! fit sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;C'est la maison des Irlandais, dit le guichetier.</p>
+<p>Et il gravit l'escalier devant le gouverneur pour lui montrer le
+chemin.</p>
+<p>Arriv&eacute; tout en haut, il frappa &agrave; une porte.</p>
+<p>&#8212;Entrez! dit une voix douce et calme.</p>
+<p>Le guichetier poussa la porte, et sir Cooman se trouva en
+pr&eacute;sence de
+l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>La physionomie du jeune pr&ecirc;tre avait une expression de douleur
+r&eacute;sign&eacute;e
+qui fit tressaillir le gouverneur.</p>
+<p>Sir Cooman &eacute;tait blas&eacute;, pourtant, sur les douleurs
+humaines.</p>
+<p>Mais, en ce moment, il ne put s'emp&ecirc;cher de tressaillir, et il
+oublia
+m&ecirc;me ce bienheureux Fran&ccedil;ais, qui allait ramener, par sa
+pr&eacute;sence, le
+bonheur et la chance dans White-Cross.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXV</h2>
+<p>Quand la porte s'&eacute;tait ouverte, l'abb&eacute; Samuel
+&eacute;tait assis sur l'ignoble
+grabat qui devait lui servir de lit.</p>
+<p>Un livre &agrave; la main, il priait.</p>
+<p>Le r&eacute;duit o&ugrave; il se trouvait &eacute;tait si repoussant
+d'aspect, que sir Cooman
+fit, malgr&eacute; lui, un pas en arri&egrave;re.</p>
+<p>C'&eacute;tait une chambre de six pieds carr&eacute;s, sans autres
+meubles qu'un lit
+et une chaise, qui prenait le jour par un trou perc&eacute; dans le
+toit.</p>
+<p>Il n'y avait ni po&ecirc;le ni chemin&eacute;e.</p>
+<p>Pas la moindre place pour serrer du linge ou des v&ecirc;tements;
+pas le plus
+petit coin pour y dresser un fourneau.</p>
+<p>Les murs &eacute;taient sales et couverts &ccedil;&agrave; et
+l&agrave; d'inscriptions ignobles
+laiss&eacute;es par les pr&eacute;c&eacute;dents locataires.</p>
+<p>Mais au milieu de ces immondices, la figure du pr&ecirc;tre
+rayonnait comme
+celle d'un ange qui appara&icirc;trait tout &agrave; coup dans les
+t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+<p>A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se
+d&eacute;couvrit.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;! monsieur l'abb&eacute;, dit sir Cooman, je
+suis indign&eacute;, tout &agrave;
+fait indign&eacute;, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un
+homme
+sans foi ni loi, indigne d'appartenir &agrave; la grande nation
+anglaise.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune pr&ecirc;tre en souriant.</p>
+<p>&#8212;Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir
+Cooman en s'&eacute;chauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai.</p>
+<p>Et se tournant vers le guichetier:</p>
+<p>&#8212;Goldsmicht, dit-il, vous allez &eacute;crire sur-le-champ &agrave;
+M. Thomas Elgin.</p>
+<p>&#8212;Oui, Votre Honneur.</p>
+<p>&#8212;Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations
+insuffisantes.</p>
+<p>&#8212;Oh! tr&egrave;s-insuffisantes, dit le guichetier.</p>
+<p>&#8212;Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un
+pr&ecirc;tre, m&ecirc;me
+un pr&ecirc;tre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de
+Thames-street, et que si d'ici &agrave; demain il n'a pas pourvu
+&agrave; ce que M.
+l'abb&eacute; soit convenablement log&eacute; et nourri,
+l'administration prendra sur
+elle de rel&acirc;cher son prisonnier.</p>
+<p>L'abb&eacute; Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et
+lui dit en
+souriant:</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner
+ainsi &agrave; mon
+sujet. Je vous en prie, ne vous inqui&eacute;tez pas de moi. Je me
+trouve fort
+bien ici. Je suis d'ailleurs habitu&eacute; &agrave; vivre de peu, et
+quant &agrave; ce
+logis...</p>
+<p>&#8212;C'est un bouge infect! s'&eacute;cria sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;Qu'importe? dit l'abb&eacute; Samuel. D'ailleurs, il y a bien des
+gens, &agrave;
+Londres, qui n'ont m&ecirc;me pas un abri semblable, ne f&ucirc;t-ce
+que les
+malheureux qui vont coucher la nuit sous les vo&ucirc;tes d'Adelphi.</p>
+<p>A mesure qu'il parlait, l'abb&eacute; Samuel exer&ccedil;ait sur sir
+Cooman une
+fascination myst&eacute;rieuse.</p>
+<p>Depuis trente ans, sir Cooman ne s'&eacute;tait peut-&ecirc;tre
+jamais int&eacute;ress&eacute; &agrave; un
+prisonnier comme il s'int&eacute;ressait en ce moment &agrave;
+l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>&#8212;Monsieur! s'&eacute;cria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez
+rester
+ici!</p>
+<p>&#8212;Monsieur, r&eacute;pondit l'abb&eacute; Samuel, encore une fois, je
+vous suis bien
+reconnaissant de votre bont&eacute;; mais, je vous en prie,
+n'&eacute;crivez point &agrave;
+M. Thomas Elgin. C'est un m&eacute;chant homme duquel vous n'obtiendrez
+rien.</p>
+<p>Si vous voulez absolument m'&ecirc;tre agr&eacute;able, monsieur, eh
+bien!
+faites-moi donner du papier et une plume pour &eacute;crire en Irlande.</p>
+<p>J'esp&egrave;re qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de l&agrave;-bas
+assez d'argent pour
+me lib&eacute;rer.</p>
+<p>&#8212;Oh! je le souhaite de tout mon c&#339;ur pour vous, monsieur
+l'abb&eacute;, dit
+sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Mais vous mourrez de froid!</p>
+<p>&#8212;Oh! non, je suis habitu&eacute; aux rigueurs de la
+temp&eacute;rature, r&eacute;pondit avec
+simplicit&eacute; le jeune pr&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Monsieur l'abb&eacute;, dit Goldsmicht, si vous voulez venir
+&eacute;crire votre
+lettre dans ma loge, vous y serez &agrave; votre aise aupr&egrave;s du
+po&ecirc;le, et je
+vous donnerai du papier, une plume et de l'encre.</p>
+<p>&#8212;C'est cela, dit sir Cooman.</p>
+<p>&#8212;J'accepte volontiers, r&eacute;pondit l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se
+sentait pris &agrave; la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui
+montaient du
+bas de l'escalier.</p>
+<p>Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait
+trois
+heures moins le quart.</p>
+<p>&#8212;L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il.</p>
+<p>Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier
+et
+l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>Goldsmicht conduisit l'abb&eacute; Samuel dans sa loge, o&ugrave; le
+po&ecirc;le ronflait
+joyeusement.</p>
+<p>Il lui approcha une petite table, roula aupr&egrave;s un bon
+fauteuil, pla&ccedil;a
+sur la table un buvard, une &eacute;critoire, des plumes, du papier et
+dit d'un
+air satisfait:</p>
+<p>&#8212;Vous serez l&agrave; comme chez vous, monsieur l'abb&eacute;.</p>
+<p>Au m&ecirc;me instant, et tandis que le jeune pr&ecirc;tre
+s'asseyait devant la
+table, un bruit se fit qui alla au c&#339;ur de sir Cooman comme la plus
+agr&eacute;able des musiques.</p>
+<p>C'&eacute;tait le bruit du marteau r&eacute;sonnant sur le
+ch&ecirc;ne ferr&eacute; de la porte
+ext&eacute;rieure.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; le Fran&ccedil;ais! murmura joyeusement sir Cooman.</p>
+<p>Goldsmicht prit &agrave; sa ceinture la grosse clef qui ne le
+quittait ni nuit
+ni jour, se dirigea vers la porte qui &eacute;tait au fond de la loge
+et
+l'ouvrit.</p>
+<p>C'&eacute;tait en effet l'homme sensible, son camarade Edward
+Northman, et son
+prisonnier.</p>
+<p>Si miss Penny avait &eacute;t&eacute; l&agrave;, elle aurait
+jet&eacute; un cri d'&eacute;tonnement, car le
+prisonnier que les deux recors amenaient n'&eacute;tait pas celui
+qu'elle avait
+vu.</p>
+<p>Mais miss Penny &eacute;tait toujours dans l'int&eacute;rieur du
+White-Cross, occup&eacute;e
+&agrave; distribuer ses provisions.</p>
+<p>Le jeune pr&ecirc;tre s'&eacute;tait mis &agrave; &eacute;crire et
+ne leva point la t&ecirc;te tout de
+suite.</p>
+<p>&#8212;Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement
+sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir,
+pour retrouver un autre Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>&#8212;Est-ce bien un Fran&ccedil;ais? demanda le gouverneur d'une voix
+tremblante
+d'&eacute;motion.</p>
+<p>L'homme gris, car c'&eacute;tait lui, salua sir Cooman et lui dit en
+fran&ccedil;ais:</p>
+<p>&#8212;Je suis n&eacute; rue Coquenard, &agrave; Paris, Votre Honneur.</p>
+<p>Sir Cooman, qui avait &eacute;t&eacute; n&eacute;gociant, savait le
+fran&ccedil;ais et il ne pouvait
+se tromper &agrave; l'accent de l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Oui, s'&eacute;cria-t-il, c'est bien cela... &agrave; n'en pas
+douter... vous &ecirc;tes
+Fran&ccedil;ais!</p>
+<p>Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui
+disant
+avec effusion:</p>
+<p>&#8212;Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir
+bien
+voulu vous laisser arr&ecirc;ter!</p>
+<p>&#8212;Trop heureux de vous &ecirc;tre agr&eacute;able, monsieur,
+r&eacute;pondit l'homme gris,
+toujours en fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Le jeune pr&ecirc;tre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses
+yeux sur
+le prisonnier.</p>
+<p>L'homme gris, sous pr&eacute;texte de caresser ses favoris, porta le
+bout de
+son index sur ses l&egrave;vres.</p>
+<p>Cela voulait dire:</p>
+<p>&#8212;Silence! ne me trahissez pas!</p>
+<p>&#8212;Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait re&ccedil;u le
+nom de
+l'homme sensible, nous avons bien droit &agrave; une petite
+gratification, mon
+camarade et moi.</p>
+<p>&#8212;Certainement, certainement, r&eacute;pondit sir Cooman. Goldsmicht,
+quand
+vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'&eacute;crou, vous donnerez
+&agrave; chacun
+de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais
+g&eacute;n&eacute;raux.</p>
+<p>&#8212;Oui, Votre Honneur, r&eacute;pondit le guichetier.</p>
+<p>&#8212;Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit
+&agrave; votre
+bienveillance?</p>
+<p>&#8212;Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour
+vous?</p>
+<p>&#8212;Je voudrais pouvoir me loger aupr&egrave;s de M. l'abb&eacute; que
+voil&agrave;, dit
+l'homme gris. Je suis Fran&ccedil;ais, catholique et
+tr&egrave;s-religieux.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, il regarda l'abb&eacute; Samuel d'un &#339;il
+suppliant.</p>
+<p>&#8212;Ne me refusez pas! semblait-il dire.</p>
+<p>&#8212;Je ne demande pas mieux, si M. l'abb&eacute; y consent, dit sir
+Cooman,
+d'autant mieux que le logement du Fran&ccedil;ais est assez grand pour
+deux
+personnes.</p>
+<p>&#8212;Je le veux bien, dit &agrave; son tour l'abb&eacute; Samuel, qui ne
+pouvait
+s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant d&eacute;tenu
+&agrave;
+White-Cross.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXVI</h2>
+<p>Une heure apr&egrave;s, le pr&ecirc;tre et l'homme gris
+&eacute;taient seuls.</p>
+<p>On leur avait donn&eacute; pour logis ce que, dans White-Cross, on
+appelait la
+maison du Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Deux heures plus t&ocirc;t l'abb&eacute; Samuel avait refus&eacute;
+de quitter sa mansarde
+et s'&eacute;tait oppos&eacute; &agrave; ce qu'on reproch&acirc;t
+&agrave; M. Thomas Elgin sa parcimonie.</p>
+<p>Mais l'homme gris &eacute;tait venu; il avait &eacute;chang&eacute;
+avec le pr&ecirc;tre un signe
+de myst&eacute;rieuse intelligence, et d&egrave;s lors le pr&ecirc;tre
+avait consenti &agrave;
+d&eacute;m&eacute;nager.</p>
+<p>Pourquoi?</p>
+<p>Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, l'abb&eacute; Samuel avait
+vu, pendant la nuit
+pr&eacute;c&eacute;dente, cet homme dont il ne savait pas m&ecirc;me le
+nom.</p>
+<p>Mais cet homme avait exerc&eacute; sur lui une myst&eacute;rieuse
+fascination, et si
+cet homme venait &agrave; White-Cross, c'est qu'il voulait le voir,
+lui, l'abb&eacute;
+Samuel.</p>
+<p>La dette n'&eacute;tait, ne pouvait &ecirc;tre qu'un pr&eacute;texte.</p>
+<p>Tel &eacute;tait du moins, le raisonnement que s'&eacute;tait fait
+le jeune pr&ecirc;tre
+catholique en voyant appara&icirc;tre l'homme gris, et d&egrave;s lors
+il avait
+consenti &agrave; tout ce que ce dernier demandait, c'est-&agrave;-dire
+&agrave; loger avec
+lui.</p>
+<p>Donc, deux heures apr&egrave;s, tous deux &eacute;taient seuls.</p>
+<p>Ils &eacute;taient seuls en un petit parloir du
+rez-de-chauss&eacute;e qui &eacute;tait muni
+d'un po&ecirc;le de porcelaine et de quelques meubles dont le
+confortable
+prenait sa source dans l'id&eacute;e superstitieuse qui s'attachait
+&agrave; la
+possession d'un Fran&ccedil;ais &agrave; White-Cross.</p>
+<p>Master Goldsmicht avait re&ccedil;u de l'homme gris une
+demi-guin&eacute;e, et, pour
+cette somme, il s'&eacute;tait mis en quatre &agrave; la seule fin
+d'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave;
+la fois au pr&ecirc;tre et au Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Aussi le po&ecirc;le &eacute;tait-il garni et ronflait-il
+joyeusement, et le jeune
+pr&ecirc;tre s'en &eacute;tait approch&eacute; avec une na&iuml;ve
+avidit&eacute;, car il avait eu bien
+froid dans sa mansarde.</p>
+<p>&#8212;Eh bien? dit-il vivement, aussit&ocirc;t que le guichetier fut
+parti,
+avez-vous retrouv&eacute; l'enfant?</p>
+<p>&#8212;Non, dit l'homme gris.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre p&acirc;lit.</p>
+<p>&#8212;Grand Dieu! dit-il, et je suis ici... r&eacute;duit &agrave;
+l'impuissance et &agrave;
+l'inaction!</p>
+<p>&#8212;Je ne l'ai pas retrouv&eacute;, dit l'homme gris, mais je le
+retrouverai, je
+vous le jure.</p>
+<p>&#8212;Et vous &ecirc;tes ici!</p>
+<p>&#8212;Oui, mais je sortirai quand bon me semblera.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Seulement, reprit l'homme gris en baissant la voix, je voulais vous
+parler, et c'est pour cela que j'ai pris la place d'un pauvre diable
+qu'on amenait.</p>
+<p>&#8212;Mais qui donc &ecirc;tes-vous, demanda le pr&ecirc;tre pour la
+seconde fois, vous
+que je trouve sur mon chemin et dans les yeux de qui je vois briller
+l'int&eacute;r&ecirc;t et le d&eacute;vouement?</p>
+<p>L'homme gris r&eacute;pondit de cette voix grave et triste, d'une
+douceur
+infinie et qui allait au c&#339;ur:</p>
+<p>&#8212;Je suis un grand criminel que le repentir a touch&eacute; depuis
+dix ans, et
+qui, depuis dix ans essaye de faire un peu de bien, et se d&eacute;voue
+&agrave; ceux
+qui lui paraissent avoir un grand et noble but dans la vie.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit le pr&ecirc;tre, qui eut n&eacute;anmoins un l&eacute;ger
+mouvement de d&eacute;fiance.</p>
+<p>Un sourire vint aux l&egrave;vres de l'homme gris.</p>
+<p>Puis il porta la main &agrave; son front et y fit, avec le pouce, ce
+myst&eacute;rieux
+signe de croix qui avait forc&eacute;, le matin m&ecirc;me, l'Irlandais
+en guenilles
+&agrave; s'arr&ecirc;ter devant lui.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre tressaillit.</p>
+<p>L'homme gris porta sa main droite &agrave; son front et
+r&eacute;p&eacute;ta le signe de
+croix.</p>
+<p>Cette fois, le pr&ecirc;tre lui tendit la main et lui dit:</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes donc un fils de l'Irlande? Je vous croyais
+Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>&#8212;Je le suis, en effet, mais tous ceux qui souffrent sont mes
+fr&egrave;res.</p>
+<p>&#8212;Qui donc vous a affili&eacute; &agrave; notre &#339;uvre? demanda encore
+le jeune
+pr&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Un homme qui est mort pour l'Irlande.</p>
+<p>&#8212;Et... cet homme?</p>
+<p>&#8212;Pour les torys qui l'ont jug&eacute;, pour l'Angleterre qui l'a
+pendu,
+c'&eacute;tait un pauvre diable, un mendiant, un homme du menu peuple,
+un
+cabman du nom de Fatlen.</p>
+<p>&#8212;Fatlen! exclama l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>&#8212;J'ai partag&eacute; mon pain avec lui, nous avons v&eacute;cu de la
+m&ecirc;me vie, &agrave;
+Dublin, pendant six mois. Il &eacute;tait condamn&eacute; &agrave;
+mort, et il avait r&eacute;ussi &agrave;
+se d&eacute;rober aux poursuites de ses bourreaux.</p>
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; moi, il avait pu s'&eacute;vader de prison.
+Gr&acirc;ce &agrave; moi encore, il
+allait pouvoir quitter le sol de l'Irlande, gagner le continent et y
+mettre en s&ucirc;ret&eacute; sa t&ecirc;te vou&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;chafaud.</p>
+<p>Mais Dieu permet souvent que les projets les plus sagement
+m&ucirc;ris, les
+entreprises les mieux conduites &eacute;chouent...</p>
+<p>&#8212;Parce que les nobles causes ont besoin de martyrs, dit le
+pr&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Une nuit, reprit l'homme gris, une petite barque pont&eacute;e vint
+jeter
+l'ancre sur un point d&eacute;sert de la c&ocirc;te.</p>
+<p>C'&eacute;tait en hiver, le brouillard &eacute;tait si &eacute;pais
+qu'on ne voyait pas les
+phares du voisinage.</p>
+<p>Une belle nuit pour une &eacute;vasion!</p>
+<p>Les matelots et le capitaine &eacute;taient Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Le capitaine, c'&eacute;tait moi.</p>
+<p>La mer &eacute;tait mauvaise; mais notre petite embarcation avait
+fait ses
+preuves, et mes quatre matelots &eacute;taient de rudes marins.</p>
+<p>Fatlen s'embarqua.</p>
+<p>Malgr&eacute; le mauvais &eacute;tat de la mer, je fis larguer tout
+ce que nous avions
+de toile.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la mer qu'il fallait craindre, c'&eacute;tait
+la petite flotte
+anglaise qui croisait perp&eacute;tuellement dans le d&eacute;troit.</p>
+<p>Et c'&eacute;tait pour lui &eacute;chapper que nous avions choisi
+une nuit sombre et
+brumeuse.</p>
+<p>Alors, tandis que nous courions vent arri&egrave;re, Fatlen me dit:</p>
+<p>&#8212;Fr&egrave;re, tu parais certain du succ&egrave;s, mais moi je suis
+assailli par les
+plus funestes pressentiments: par moments, depuis quelques jours, il me
+semble d&eacute;j&agrave; sentir s'enrouler autour de mon cou cette
+corde inf&acirc;me du
+gibet que l'Angleterre destine &agrave; ceux qui aiment l'Irlande.</p>
+<p>Fr&egrave;re, l'heure est venue o&ugrave; je dois te dire qui je
+suis et t'initier &agrave;
+notre grande &#339;uvre qui, t&ocirc;t ou tard, crois-en un homme s&ucirc;r
+de mourir,
+finira par triompher.</p>
+<p>Et je me courbai devant lui, et, se penchant sur moi, il me murmura
+&agrave;
+l'oreille les mots sacr&eacute;s qui nous unissent tous, et m'enseigna
+les deux
+signes de reconnaissance. Celui des simples fr&egrave;res et celui des
+chefs.</p>
+<p>&#8212;Tu iras en Angleterre, me dit-il encore, tu chercheras dans cette
+ville immense de Londres un jeune pr&ecirc;tre, l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>C'est notre chef supr&ecirc;me, en attendant que le chef qui doit
+venir, celui
+qu'on nous a pr&eacute;dit, d'enfant qu'il est soit devenu homme.</p>
+<p>Et quand tu auras vu l'abb&eacute; Samuel, tu lui parleras de moi.
+Si je suis
+mort, tu lui raconteras mes derniers moments.</p>
+<p>Si j'ai pu toucher la terre de France o&ugrave; l'Irlandais est
+sauf, tu le lui
+diras encore.</p>
+<p>Il ne m'a jamais vu, mais il sait qui je suis.</p>
+<p>&#8212;Et Fatlen est mort? demanda l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit l'homme gris. Une temp&ecirc;te
+&eacute;pouvantable nous rejeta vers
+l'Irlande que nous voulions fuir, et nous &eacute;chou&acirc;mes sur un
+&eacute;cueil &agrave;
+quatre lieues de la c&ocirc;te.</p>
+<p>Notre barque sombra.</p>
+<p>Quand le jour vint, nous &eacute;tions tous les six, mes quatre
+matelots,
+Fatlen et moi, accroch&eacute;s aux pointes de rochers qui se
+trouvaient &agrave;
+fleur d'eau.</p>
+<p>Une fr&eacute;gate passait au large.</p>
+<p>&#8212;Il faut lui faire des signaux! me dit Fatlen.</p>
+<p>&#8212;Non! m'&eacute;criai-je, non! Veux-tu donc tomber au pouvoir des
+Anglais?</p>
+<p>&#8212;Veux-tu donc que, pour sauver ma vie, j'expose cinq hommes &agrave;
+p&eacute;rir? me
+r&eacute;pondit-il.</p>
+<p>&#8212;Attendons encore, disais-je, peut-&ecirc;tre dans quelques heures
+une barque
+de p&ecirc;cheurs passera-t-elle pr&egrave;s de nous.</p>
+<p>&#8212;Non, me dit-il, je ne le veux pas!</p>
+<p>Et il se dressa tout de bout sur l'&eacute;cueil, et se fit un
+pavillon de sa
+chemise.</p>
+<p>Les matelots de vigie de la fr&eacute;gate nous aper&ccedil;urent;
+le navire stoppa et
+mit un canot &agrave; la mer.</p>
+<p>Une heure apr&egrave;s, nous &eacute;tions sauv&eacute;s et Fatlen
+&eacute;tait perdu, acheva
+l'homme gris en baissant la t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Et vous l'avez vu mourir? demanda Samuel.</p>
+<p>&#8212;Huit jours apr&egrave;s, &agrave; Dublin, j'&eacute;tais au pied de
+l'&eacute;chafaud, et, au
+moment supr&ecirc;me, il me cria:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Souviens-toi!&raquo;.</p>
+<p>L'homme gris avait achev&eacute; son r&eacute;cit d'une voix
+&eacute;mue.</p>
+<p>L'abb&eacute; Samuel lui tendit la main.</p>
+<p>&#8212;Et c'est pour cela que vous &ecirc;tes ici? dit-il.</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu! pourquoi n'avez-vous pas retrouv&eacute; l'enfant? dit-il
+avec un
+accent plein de myst&eacute;rieux fr&eacute;missements.</p>
+<p>Et, comme l'homme gris le regardait, le pr&ecirc;tre ajouta:</p>
+<p>&#8212;L'Irlandaise a raison; cet enfant, c'est celui qu'attend l'Irlande,
+et
+moi je ne suis que son serviteur.</p>
+<p>&#8212;Oh! dit l'homme gris, nous le retrouverons, je vous le jure.</p>
+<p>&#8212;Comment? fit le pr&ecirc;tre avec tristesse.</p>
+<p>Un sourire vint aux l&egrave;vres de l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez-moi, dit-il, et vous verrez...</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXVII</h2>
+<p>Alors l'homme gris raconta &agrave; l'abb&eacute; Samuel ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; le
+matin, comment il avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; chez mistress
+Fanoche et constat&eacute; la
+disparition de cette derni&egrave;re et de l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! dit l'abb&eacute; Samuel, quand il eut termin&eacute; son
+r&eacute;cit, vous &ecirc;tes
+bien tranquille, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Oui, certes.</p>
+<p>&#8212;Vous vous dites que, si on a vol&eacute; cet enfant, c'est qu'on
+veut le
+substituer &agrave; un autre...</p>
+<p>&#8212;Sans doute.</p>
+<p>&#8212;A un enfant mort, ou malade, ou d&eacute;figur&eacute;... et vous
+vous dites encore
+que mistress Fanoche finira bien par rentrer chez elle et que retrouver
+la trace de l'enfant n'est qu'un jeu pour des gens qui appartiennent
+&agrave;
+la grande famille irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Telle est du moins mon opinion, dit l'homme gris d'un ton soumis et
+respectueux.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! &agrave; votre tour, &eacute;coutez-moi, dit l'abb&eacute;
+Samuel avec une &eacute;motion
+croissante.</p>
+<p>&#8212;Parlez...</p>
+<p>&#8212;Il y a cent ans, l'Irlande &eacute;tait, comme aujourd'hui, la
+vassale de
+l'Angleterre, la terre abreuv&eacute;e de sang et de larmes, sur
+laquelle les
+vainqueurs posaient insolemment le pied.</p>
+<p>Un homme, une race tout enti&egrave;re plut&ocirc;t, se leva,
+arborant les couleurs
+de l'ind&eacute;pendance et parlant de libert&eacute;.</p>
+<p>Autour de cette race vinrent se ranger des combattants et, pendant
+un
+quart de si&egrave;cle, l'Irlande lutta, tant&ocirc;t au soleil,
+tant&ocirc;t dans l'ombre,
+mais sans rel&acirc;che et sans cesse, ob&eacute;issant &agrave; deux
+hommes.</p>
+<p>Ces deux hommes &eacute;taient deux fr&egrave;res.</p>
+<p>Ces deux fr&egrave;res &eacute;taient les rejetons de nos anciens
+rois, et il y a une
+vieille l&eacute;gende de notre &Eacute;rin qui dit que le fils de
+cette race sera le
+lib&eacute;rateur de l'Irlande.</p>
+<p>Des deux fr&egrave;res, l'un mourut en combattant.</p>
+<p>L'autre fut un l&acirc;che, il fit sa soumission &agrave;
+l'Angleterre, et
+l'Angleterre lui donna un si&eacute;ge &agrave; son parlement.</p>
+<p>Mais cet homme eut, &agrave; son tour, deux fils.</p>
+<p>L'un est demeur&eacute; un noble lord: il est Anglais, il a
+reni&eacute; l'Irlande.</p>
+<p>L'autre se souvint du sang qui coulait dans ses veines.</p>
+<p>Celui-l&agrave; se nommait sir Edmund.</p>
+<p>Il passa en Irlande, et vous savez comment il a fini.</p>
+<p>&#8212;C'&eacute;tait le p&egrave;re de l'enfant, n'est-ce pas? dit
+l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Ah! je comprends tout, maintenant.</p>
+<p>&#8212;Non, vous ne comprenez rien encore, dit le pr&ecirc;tre. Le
+fr&egrave;re de sir
+Edmund, au lieu de lui tendre la main, l'a poursuivi de sa haine; il
+est
+aussi Anglais que l'autre est rest&eacute; Irlandais.</p>
+<p>&#8212;Eh bien?</p>
+<p>&#8212;Eh bien! qui vous dit que ce n'est pas lui qui a fait enlever
+l'enfant?</p>
+<p>-Lui!</p>
+<p>&#8212;Oui. Non pour le substituer &agrave; un autre, mais pour le faire
+dispara&icirc;tre
+&agrave; jamais. Ceux qui ont tu&eacute; l'aigle, &eacute;touffent les
+jeunes aiglons, et la
+Tamise roule des flots si noirs qu'on ne peut jamais voir le fond de
+son
+lit.</p>
+<p>L'homme gris tressaillit.</p>
+<p>Un souvenir traversa son cerveau. Il se rappela les confidences de
+Shoking, &agrave; l'endroit de ce gentleman qui avait donn&eacute; dix
+livres au
+mendiant pour qu'il lui rapport&acirc;t l'adresse de l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Ma&icirc;tre, dit-il, prenant toujours vis-&agrave;-vis du jeune
+pr&ecirc;tre cette
+attitude soumise qu'il s'&eacute;tait impos&eacute;e, me permettez-vous
+une question?</p>
+<p>&#8212;Parlez!</p>
+<p>&#8212;Quel est le nom que porte, &agrave; la chambre haute, le
+fr&egrave;re de sir Edmund?</p>
+<p>&#8212;On l'appelle lord Palmure.</p>
+<p>L'homme gris jeta un cri.</p>
+<p>&#8212;Ah! dit-il, il faut sortir d'ici en ce cas, sortir sur-le-champ, il
+le
+faut! il faut retrouver l'enfant...</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre secoua la t&ecirc;te:</p>
+<p>&#8212;Sortir, dit-il, mais comment?</p>
+<p>Et comme l'homme gris ne r&eacute;pondait pas, il poursuivit avec un
+accent
+fi&eacute;vreux:</p>
+<p>&#8212;Si Thomas Elgin s'est montr&eacute; impitoyable, c'est qu'il n'est
+qu'un
+instrument de nos pers&eacute;cuteurs; c'est que ces derniers ont su
+que
+l'enfant devait arriver; que, ce matin m&ecirc;me, je devais
+c&eacute;l&eacute;brer la messe
+&agrave; Saint-Gilles, en pr&eacute;sence de quatre hommes qui sont
+comme moi quatre
+chefs de notre association.</p>
+<p>Ces quatre hommes viennent, l'un de l'Irlande, l'autre de
+l'&Eacute;cosse, le
+troisi&egrave;me du comt&eacute; de Galles, le quatri&egrave;me
+d'Am&eacute;rique.</p>
+<p>J'&eacute;tais le trait d'union qui les devait r&eacute;unir, car
+nous ne nous
+connaissons pas entre nous.</p>
+<p>Je devais b&eacute;nir l'enfant qu'une pauvre femme
+m'am&egrave;nerait, et ces quatre
+hommes perdus dans la foule auraient reconnu dans cet enfant celui
+qu'attend l'Irlande tout enti&egrave;re.</p>
+<p>Nos ennemis ne l'ont pas voulu, murmura le jeune pr&ecirc;tre en
+laissant
+retomber sa t&ecirc;te sur sa poitrine, et peut-&ecirc;tre qu'&agrave;
+cette heure l'enfant
+est mort.</p>
+<p>&#8212;Non, non, dit l'homme gris, cela ne se peut point. Cela est
+impossible!</p>
+<p>&#8212;Et je suis en prison, fit l'abb&eacute; Samuel avec
+d&eacute;sespoir.</p>
+<p>&#8212;Nous sortirons quand vous voudrez...</p>
+<p>&#8212;Est-ce possible?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Pour sortir d'ici, il faut payer, et je n'ai pas d'argent. Et vous
+non
+plus sans doute, dit le pr&ecirc;tre en regardant les ch&eacute;tifs
+v&ecirc;tements de
+l'homme gris.</p>
+<p>Celui-ci n'eut pas le temps de r&eacute;pondre, car on frappa
+doucement &agrave; la
+porte.</p>
+<p>Il mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence au
+pr&ecirc;tre, et
+il alla ouvrir.</p>
+<p>Sir Cooman, le digue gouverneur de White-Cross &eacute;tait sur le
+seuil.</p>
+<p>Derri&egrave;re lui se tenait respectueusement master Goldsmicht, le
+guichetier, et derri&egrave;re le guichetier la rieuse miss Penny.</p>
+<p>Miss Penny portait un large plateau sur lequel il y avait deux
+bouteilles et trois verres.</p>
+<p>Trois verres &agrave; pied, en cristal de roche, des verres
+mousseline, comme
+on dit, et deux v&eacute;n&eacute;rables bouteilles, couvertes de
+poussi&egrave;re et de
+toiles d'araign&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;Messieurs et honorables gentlemen, dit le bon gouverneur, je viens,
+selon l'usage, vous faire ma petite visite, attendu qu'un gouverneur
+qui
+se respecte, doit toujours en agir ainsi avec ses nouveaux
+pensionnaires.</p>
+<p>Je suis d'autant plus charm&eacute; d'en agir ainsi,
+tr&egrave;s-honorables messieurs,
+que c'est avec une joie profonde que j'ai vu un gentleman
+fran&ccedil;ais
+ramener l'esp&eacute;rance dans mon c&#339;ur troubl&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ah! oui, fit l'homme gris en riant, je suis le g&eacute;nie
+protecteur de
+White-Cross.</p>
+<p>&#8212;Oui, certes, dit sir Cooman.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, il fit signe &agrave; miss Penny, qui
+s'approcha et posa le
+plateau sur la table.</p>
+<p>&#8212;Je suis m&ecirc;me si ravi, tr&egrave;s-honorables messieurs,
+poursuivit sir
+Cooman, que je viens vous prier de me faire l'honneur de boire avec moi
+un verre de porto. Il a trente ann&eacute;es de bouteille.</p>
+<p>L'homme gris se prit &agrave; sourire.</p>
+<p>&#8212;Nous acceptons de grand c&#339;ur, Votre Honneur, fit-il.</p>
+<p>Master Goldsmicht d&eacute;boucha les deux bouteilles et se mit
+&agrave; verser.</p>
+<p>&#8212;Messieurs, dit sir Cooman en &eacute;levant son verre, je bois
+&agrave; vous, &agrave; la
+France et &agrave; l'Irlande.</p>
+<p>&#8212;A la reine! dit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;A vous! r&eacute;p&eacute;ta l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>&#8212;Je bois &agrave; White-Cross, dit l'homme gris, et &agrave; sa
+prosp&eacute;rit&eacute;. Bien que
+je n'aie pass&eacute; ici que quelques heures, et que le moment de mon
+d&eacute;part
+soit proche...</p>
+<p>&#8212;Pla&icirc;t-il? fit sir Cooman, qui crut avoir mal entendu.</p>
+<p>Mais l'homme gris d&eacute;boutonna alors son vieil habit, et dit
+gravement:</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-honorable gouverneur, nous allons avoir, M.
+l'abb&eacute; et moi, la
+douleur de vous quitter.</p>
+<p>M. l'abb&eacute; doit deux cents livres, et moi vingt-cinq.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, il tira un portefeuille de sa poche, et de ce
+portefeuille un ch&egrave;que de la banque, de la valeur de quatre
+mille
+livres.</p>
+<p>Sir Cooman jeta un cri, et, comme si ce portefeuille e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; pour lui
+la t&ecirc;te de M&eacute;duse, il recula et laissa tomber son verre,
+qui se brisa en
+mille morceaux.</p>
+<p>Alors l'homme gris se pencha &agrave; l'oreille de l'abb&eacute;
+Samuel:</p>
+<p>&#8212;Verre blanc cass&eacute;, dit-il, signe de bonheur... nous
+retrouverons
+l'enfant!...</p>
+<p>Sir Cooman venait de s'&eacute;vanouir dans les bras de master
+Goldsmicht, son
+digne guichetier.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXVIII</h2>
+<p>A force de vivre avec son gouverneur, master Goldsmicht, le digne
+guichetier, avait fini par partager ses superstitions &agrave;
+l'endroit du
+Fran&ccedil;ais dont la pr&eacute;sence prot&eacute;geait White-Cross.</p>
+<p>Il jeta donc un v&eacute;ritable cri de douleur, tandis que sir
+Cooman perdait
+v&eacute;ritablement connaissance.</p>
+<p>L'homme gris l'aida &agrave; porter sir Cooman sur son propre lit.</p>
+<p>Miss Penny se mit &agrave; lui jeter de l'eau fra&icirc;che au
+visage.</p>
+<p>Et master Goldsmicht disait d'une voix lamentable:</p>
+<p>&#8212;Non, Votre Honneur, vous ne ferez pas cela... vous ne sortirez pas
+d'aujourd'hui... si ce n'est pas comme prisonnier, restez au moins
+comme
+ami...</p>
+<p>L'homme gris souriait.</p>
+<p>&#8212;Je le voudrais bien, dit-il, mais nous avons affaire dans Londres,
+M.
+l'abb&eacute; et moi.</p>
+<p>&#8212;O mon Dieu! geignit encore le guichetier, abandonnerez-vous donc
+White-Cross?</p>
+<p>La fra&icirc;cheur de l'eau dont miss Penny l'aspergeait ranima sir
+Cooman.</p>
+<p>Il poussa un soupir d'abord, puis ouvrit ses gros yeux ronds et jeta
+un
+cri de joie en voyant toujours le Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>L'homme gris commen&ccedil;ait &agrave; sourire.</p>
+<p>&#8212;Ah! Votre Honneur est impressionnable, dit-il.</p>
+<p>Sir Cooman sauta &agrave; bas du lit, saisit l'homme gris par le
+bras et lui
+dit:</p>
+<p>&#8212;Vous ne vous en irez pas, au moins?</p>
+<p>&#8212;Mais Votre Honneur...</p>
+<p>&#8212;Non, cela n'est pas possible... vous ne pouvez pas vous en aller...
+vous ne voulez ni ma ruine... ni mon d&eacute;shonneur, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Non, certes, dit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Si vous partez, tous les malheurs fondront sur moi.</p>
+<p>&#8212;Permettez-moi de n'en rien croire, Votre Honneur. Mais si M.
+l'abb&eacute; et
+moi, nous n'&eacute;tions v&eacute;ritablement press&eacute;s de
+sortir...</p>
+<p>Sir Cooman frappa du pied avec une col&egrave;re subite:</p>
+<p>&#8212;Et qui me dit, fit-il, que ce ch&egrave;que est valable?</p>
+<p>Et il toucha du doigt le mandat qui &eacute;tait toujours sur la
+table.</p>
+<p>&#8212;Bah! fit l'homme gris, vous n'allez pas nier la signature de la
+Banque, peut-&ecirc;tre?</p>
+<p>Mais une lueur d'espoir s'&eacute;tait faite dans l'esprit de sir
+Cooman.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-cher gentleman, dit-il, reprenant tout &agrave; coup sa
+voix la plus
+aimable, permettez, permettez! Je ne nie pas la signature de la Banque,
+mais...</p>
+<p>&#8212;Mais quoi? fit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Je puis exiger que vous acquittiez votre dette en esp&egrave;ces?</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>&#8212;Pour cela, il faudra que vous fassiez toucher votre ch&egrave;que
+par le
+guichetier.</p>
+<p>&#8212;Soit, dit l'homme gris.</p>
+<p>Sir Cooman eut un sourire de triomphe:</p>
+<p>&#8212;Et aujourd'hui, dit-il, la chose n'est pas possible.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Mais parce que la Banque est ferm&eacute;e, dit le gouverneur en
+tirant sa
+montre. Vous ne pourrez sortir que demain, et peut-&ecirc;tre que d'ici
+l&agrave; il
+viendra un autre Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>L'homme gris souriait.</p>
+<p>Sir Cooman, qui reprenait un peu courage, continua:</p>
+<p>&#8212;Seulement, comme &agrave; partir de cette heure je ne vous
+consid&egrave;re plus
+tout &agrave; fait comme des prisonniers, je vous invite, monsieur
+l'abb&eacute; et
+vous, &agrave; venir ce soir prendre le th&eacute; chez mistress
+Cooman, qui sera
+tr&egrave;s-heureuse de faire votre connaissance.</p>
+<p>L'homme gris souriait toujours.</p>
+<p>&#8212;Votre Honneur, dit-il, est mille fois trop bonne, mais, je le lui
+r&eacute;p&egrave;te, il faut que nous sortions sur-le-champ.</p>
+<p>&#8212;Mais puisque c'est impossible!</p>
+<p>&#8212;Ah! vous croyez?</p>
+<p>&#8212;Je ne veux pas accepter le ch&egrave;que.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;! Mais vous accepterez des bank notes.</p>
+<p>A cette proposition, sir Cooman frissonna.</p>
+<p>&#8212;Des bank-notes? fit-il.</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Vous payeriez en bank-notes?</p>
+<p>&#8212;Sans doute.</p>
+<p>&#8212;Oh! vous n'avez pas cette somme sur vous... je ne le crois pas...
+cela
+n'est pas vraisemblable... non, c'est m&ecirc;me invraisemblable,
+n'est-ce
+pas, Votre Honneur?</p>
+<p>Et la voix de sir Cooman tremblait de nouveau.</p>
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, l'homme gris d&eacute;boutonna une
+seconde fois son vieil
+habit et exhiba de nouveau ce portefeuille qui avait fait &agrave; sir
+Cooman
+l'effet d'un canon ray&eacute;.</p>
+<p>Ce portefeuille ouvert, il s'en &eacute;chappa une pluie de
+bank-notes.</p>
+<p>Sir Cooman jeta un cri:</p>
+<p>&#8212;Je suis perdu! dit-il.</p>
+<p>Mais, en ce moment, un bruit se fit qui vint frapper ses oreilles,
+retentit dans son cerveau et son c&#339;ur &agrave; la fois, et Goldsmicht
+s'&eacute;lan&ccedil;a
+au dehors en disant:</p>
+<p>&#8212;Qui sait?</p>
+<p>Ce bruit, c'&eacute;tait celui de la cloche, et la cloche avait
+tint&eacute; deux
+coups.</p>
+<p>Or, cette cloche ne tintait jamais qu'une fois, quand un simple
+visiteur se pr&eacute;sentait &agrave; la porte de White-Cross. Si elle
+se faisait
+entendre deux fois de suite, c'est que les recors amenaient un
+prisonnier.</p>
+<p>Goldsmicht avait dit: &laquo;Qui sait?&raquo;</p>
+<p>Dans ces deux mots il y avait tout un monde d'esp&eacute;rance.</p>
+<p>Sir Cooman ne dit rien, lui, mais se laissa tomber palpitant sur un
+si&eacute;ge.</p>
+<p>Alors l'homme gris et le pr&ecirc;tre prirent en si grande
+piti&eacute; ce pauvre
+homme, qu'ils souhait&egrave;rent, eux aussi, que le prisonnier qu'on
+amenait
+f&ucirc;t un Fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Dix minutes d'angoisses sans nom pour sir Cooman et de
+curiosit&eacute;
+anxieuse pour l'abb&eacute; Samuel et l'homme gris
+s'&eacute;coul&egrave;rent.</p>
+<p>Puis, tout &agrave; coup, miss Penny, qui &eacute;tait sortie
+derri&egrave;re son p&egrave;re, miss
+Penny reparut en criant:</p>
+<p>&#8212;Un Fran&ccedil;ais! un Fran&ccedil;ais!</p>
+<p>L'&eacute;motion qu'&eacute;prouva sir Cooman fut si grande, en ce
+moment, que l'homme
+gris le prit dans ses bras pour l'emp&ecirc;cher de tomber tout de son
+long
+sur le parquet.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps Goldsmicht arriva, poussant devant lui un joli
+petit
+monsieur qui avait un binocle sur le nez, un veston, un stick, un petit
+chapeau, de beaux favoris bruns, le type isra&eacute;lite, et qui
+disait:</p>
+<p>&#8212;Parole d'honneur, elle est bien bonne! Ah! elle est bien bonne,
+celle-l&agrave;! on oublie de payer les diff&eacute;rences &agrave; la
+Bourse de Paris, on
+vient directement de Paris &agrave; Londres en passant par Bade et
+Bruxelles;
+on d&eacute;barque au caf&eacute; de la R&eacute;gence, en haut
+d'Hay-Markett, on se croit
+tranquille! Et ta s&#339;ur? Voil&agrave; qu'on m'arr&ecirc;te pour une
+mis&egrave;re de
+centimes, alors que j'aurais pu continuer &agrave; me promener devant
+le
+passage de l'Op&eacute;ra, puisque Clichy fait rel&acirc;che!</p>
+<p>Ah! elle est bien bonne! bien bonne!</p>
+<p>Et quand le jeune homme eut d&eacute;bit&eacute; cela tout d'une
+haleine, sir Cooman
+respira bruyamment et tendit la main &agrave; l'homme gris en lui
+disant:</p>
+<p>-Monsieur, donnez-moi votre ch&egrave;que, si bon vous semble et si
+vous
+pr&eacute;f&eacute;rez garder vos bank-notes, vous &ecirc;tes libre!</p>
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, l'homme gris et l'abb&eacute; Samuel
+quittaient
+White-Cross, accompagn&eacute;s des salutations et des souhaits de sir
+Cooman.</p>
+<p>Mais, au moment o&ugrave; ils franchissaient le seuil de la prison,
+un homme
+sortit du public-house de <i>Relay-last</i>.</p>
+<p>C'&eacute;tait John Clavery, le recors, surnomm&eacute; l'homme
+sensible.</p>
+<p>Il vint &agrave; l'homme gris et, son chapeau &agrave; la main, il
+lui dit:</p>
+<p>&#8212;Votre Honneur tiendra-t-il sa promesse?</p>
+<p>&#8212;Laquelle?</p>
+<p>&#8212;Votre Honneur m'a promis de me dire son vrai nom en quittant
+White-Cross.</p>
+<p>&#8212;C'est juste, r&eacute;pondit l'homme gris, mais n'aimerais-tu pas
+autant un
+billet de cinq livres?</p>
+<p>&#8212;Oh! tr&egrave;s-certainement.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; cinq livres, dit l'homme gris.</p>
+<p>Et il mit une bank-note dans la main de John Clavery.</p>
+<p>&#8212;Apr&egrave;s tout, murmura l'homme sensible, qu'est-ce que
+&ccedil;a me fait de
+savoir ou de ne pas savoir son nom?</p>
+<p>Et il empocha la bank-note et salua jusqu'&agrave; terre, tandis que
+l'homme
+gris et l'abb&eacute; Samuel s'&eacute;loignaient.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXIX</h2>
+<p>Londres allumait son million de r&eacute;verb&egrave;res, lorsque
+l'homme gris et le
+pr&ecirc;tre irlandais s'&eacute;loign&egrave;rent de White-Cross.</p>
+<p>Le brouillard avait pris cette teinte rouge&acirc;tre qu'on ne lui
+voit qu'au
+bord de la Tamise, et le froid &eacute;tait assez vif.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; voulez-vous aller tout d'abord? demanda l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;A Saint-Gilles, dit le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Ils remont&egrave;rent vers Holborn-street qu'ils suivirent dans
+toute sa
+longueur, puis ils long&egrave;rent Oxford-street.</p>
+<p>Tout en marchant d'un pas rapide, ils causaient.</p>
+<p>&#8212;Ce matin, disait l'homme gris, j'ai confi&eacute; l'Irlandaise
+&agrave; Shoking et
+j'ai donn&eacute; &agrave; ce dernier rendez-vous pour demain seulement.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Mais parce que je ne savais pas si je pourrais m'introduire aussi
+facilement &agrave; White-Cross.</p>
+<p>&#8212;C'est juste. Eh bien?</p>
+<p>&#8212;Eh bien! avant demain nous n'aurons de nouvelles ni de
+l'Irlandaise,
+ni de son fils.</p>
+<p>&#8212;Son fils!</p>
+<p>&#8212;Sans doute. J'ai charg&eacute; un de nos fr&egrave;res de suivre le
+gentleman qui
+avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la maison de mistress Fanoche,
+et je lui ai
+pareillement donn&eacute; rendez-vous pour demain.</p>
+<p>&#8212;En quel endroit?</p>
+<p>&#8212;Dans la gare du chemin de fer, &agrave; Charing-Cross.</p>
+<p>&#8212;Allons toujours &agrave; Saint-Gilles, dit le pr&ecirc;tre;
+peut-&ecirc;tre ceux que
+j'attendais ce matin ont-ils laiss&eacute; une trace quelconque de leur
+passage.</p>
+<p>Ils arriv&egrave;rent &agrave; l'entr&eacute;e de Dudley-street, qui
+descend directement
+d'Oxford au square Saint-Gilles.</p>
+<p>&#8212;C'est l&agrave;, dit-il.</p>
+<p>&#8212;L&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Oui, c'est l&agrave; qu'on avait conduit la m&egrave;re et l'enfant.</p>
+<p>La maison paraissait d&eacute;serte. Aucune lumi&egrave;re ne
+brillait aux crois&eacute;es.</p>
+<p>Mais tout &agrave; coup l'homme gris tressaillit.</p>
+<p>Il venait d'apercevoir &agrave; trois pas de la maison, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; du
+trottoir, un grand gaillard qui se promenait de long en large.</p>
+<p>Et dans cet homme, il reconnut sur-le-champ le mendiant &agrave; qui
+il avait
+donn&eacute; pour mission, le matin, de surveiller le gentleman.</p>
+<p>Il marcha droit &agrave; lui et ils se rencontr&egrave;rent sous un
+bec de gaz.</p>
+<p>L'homme en guenilles tressaillit &agrave; son tour, puis,
+&eacute;tendant la main vers
+la maison:</p>
+<p>&#8212;Il est l&agrave;! dit-il.</p>
+<p>&#8212;Qui?</p>
+<p>&#8212;Le gentleman.</p>
+<p>&#8212;Depuis ce matin?</p>
+<p>&#8212;Oh! non. Il s'est en all&eacute; ce matin dans sa voiture, et j'ai
+eu bien de
+la peine &agrave; le suivre; mais enfin, je l'ai suivi.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; demeure-t-il?</p>
+<p>&#8212;Chester-street, Belgrave-square.</p>
+<p>&#8212;Son nom?</p>
+<p>&#8212;Lord Palmure.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre irlandais s'approcha vivement alors.</p>
+<p>L'homme en guenilles le reconnut et se prosterna, devant lui.</p>
+<p>&#8212;Parle, dit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Comme vous me l'aviez ordonn&eacute;, reprit l'Irlandais, lorsque
+j'ai su le
+nom et l'adresse du gentleman, je suis revenu me mettre en observation
+ici.</p>
+<p>Pendant tout le jour, il ne s'est rien pass&eacute; d'extraordinaire.</p>
+<p>La vieille dame n'est pas sortie.</p>
+<p>Mais, il y a une heure environ, j'ai vu un homme envelopp&eacute;
+dans un
+mac-farlane; son chapeau enfonc&eacute; sur les yeux, qui venait ici en
+rasant
+les murs.</p>
+<p>Je me suis effac&eacute; pour le laisser passer, et je l'ai reconnu.</p>
+<p>C'&eacute;tait lui.</p>
+<p>&#8212;Lord Palmure?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Et il est toujours dans la maison?</p>
+<p>&#8212;Toujours.</p>
+<p>&#8212;Monsieur l'abb&eacute;, dit l'homme gris, il faut absolument que je
+p&eacute;n&egrave;tre
+dans cette maison.</p>
+<p>&#8212;Comment? demanda le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas, mais j'y entrerai... probablement par la petite
+porte
+du jardin qui ouvre sur la ruelle. Seulement, il faut que vous et cet
+homme restiez ici.</p>
+<p>L'abb&eacute; Samuel commen&ccedil;ait &agrave; avoir dans l'homme
+gris une confiance
+aveugle.</p>
+<p>&#8212;Soit, dit-il, mais qu'y ferons-nous?</p>
+<p>&#8212;Si le gentleman ressort avant que je ne sois revenu, vous le
+suivrez.</p>
+<p>&#8212;C'est bien.</p>
+<p>Et l'abb&eacute; et l'homme en guenilles se d&eacute;rob&egrave;rent
+sous le porche, plein
+d'ombre, de la maison voisine.</p>
+<p>Alors l'homme gris gagna au pas de course la petite ruelle par
+o&ugrave; il
+&eacute;tait sorti le matin.</p>
+<p>Quand il fut vers le milieu, il lui sembla qu'on marchait
+derri&egrave;re lui.</p>
+<p>Il se retourna.</p>
+<p>Une forme noire s'agitait dans le brouillard, et il n'eut pas de
+peine &agrave;
+reconna&icirc;tre un policeman.</p>
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, la forme noire en fit autant.</p>
+<p>&#8212;Oh! oh! se dit-il, voyons donc &ccedil;a!</p>
+<p>Et il se remit en route.</p>
+<p>Le policeman le suivit.</p>
+<p>Comme il passait devant la petite porte du jardin, il leva les yeux
+et
+vit de la lumi&egrave;re qui se refl&eacute;tait sur les branches
+touffues d'un arbre.</p>
+<p>Cette lumi&egrave;re partait &eacute;videmment du sous-sol.</p>
+<p>Comme il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, le policeman doubla le
+pas et se rapprocha de
+lui.</p>
+<p>&#8212;Bon! pensa l'homme gris, je te devine!... tu vas voir, mon
+bonhomme,
+que je suis aussi malin que toi.</p>
+<p>Et il s'arr&ecirc;ta devant une autre porte, &agrave; dix pas plus
+loin, et se mit &agrave;
+la t&acirc;ter, pour s'assurer qu'elle &eacute;tait ferm&eacute;e.</p>
+<p>Puis il se remit en marche et fit la m&ecirc;me chose &agrave; trois
+portes plus
+loin.</p>
+<p>Apr&egrave;s quoi, il rebroussa chemin, traversa la ruelle, et
+recommen&ccedil;a son
+man&egrave;ge, sans para&icirc;tre se pr&eacute;occuper du policeman
+qui le suivait
+toujours.</p>
+<p>Or, il faut dire tout de suite que le policeman de nuit, le
+watchman,
+comme on dit, s'assure de temps en temps que les portes sont bien
+ferm&eacute;es.</p>
+<p>S'il en trouve une ouverte, il sonne, r&eacute;veille le
+propri&eacute;taire et le
+force &agrave; venir la fermer.</p>
+<p>En se mettant &agrave; t&acirc;ter ainsi les portes, l'homme gris se
+donnait aussit&ocirc;t
+le r&ocirc;le d'un homme de police d&eacute;guis&eacute;.</p>
+<p>Le policeman se laissa prendre &agrave; cette ruse; il traversa la
+rue et vint
+droit &agrave; lui.</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! camarade, dit-il, tu oublies que tu n'es pas en uniforme.</p>
+<p>&#8212;C'est vrai, r&eacute;pondit l'homme gris, mais la force de
+l'habitude...</p>
+<p>&#8212;Ah! c'est juste. Que fais-tu par ici?</p>
+<p>L'homme gris cligna de l'&#339;il:</p>
+<p>&#8212;Et toi? fit-il.</p>
+<p>Le policeman se mit &agrave; rire:</p>
+<p>&#8212;Je le vois, dit-il, tu es un des quatre que le lord a
+demand&eacute;s ce soir
+&agrave; Scotland-Yard?</p>
+<p>&#8212;Oui, fit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Singuli&egrave;re fantaisie, reprit le policeman, de quitter son
+h&ocirc;tel, et un
+quartier aussi s&ucirc;r que Belgrave-square, pour venir &agrave; pied,
+la nuit,
+dans le plus dangereux endroit de Londres.</p>
+<p>Il n'y a que des Irlandais par ici, et s'ils savaient qu'ils ont
+affaire
+&agrave; un membre de la chambre haute...</p>
+<p>&#8212;Chut! fit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Au fait, dit le policeman, cela ne nous regarde pas.</p>
+<p>&#8212;C'est &eacute;gal, reprit l'homme gris, il y a d&eacute;j&agrave;
+plus d'une heure qu'il
+est dans la maison.</p>
+<p>&#8212;C'est vrai.</p>
+<p>&#8212;Et je commence &agrave; &ecirc;tre inquiet.</p>
+<p>Sur ces mots, il se rapprocha de la porte du jardin.</p>
+<p>Or l'homme gris se souvenait: sur le matin, il &eacute;tait sorti
+par cette
+porte en la tirant apr&egrave;s lui.</p>
+<p>A moins que la vieille dame, revenue de sa surprise et de son
+&eacute;pouvante,
+n'e&ucirc;t song&eacute; &agrave; donner un tour de clef, elle ne
+devait &ecirc;tre ferm&eacute;e qu'au
+loquet.</p>
+<p>L'homme gris ne se trompait pas.</p>
+<p>Il mit la main sur le loquet et la porte c&eacute;da.</p>
+<p>&#8212;Que fais-tu donc l&agrave;? demanda le policeman
+&eacute;tonn&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je vais voir s'il n'arrive pas malheur au patron.</p>
+<p>Et ce disant, l'homme gris p&eacute;n&eacute;tra dans le jardin,
+referma la porte et
+eut la pr&eacute;caution, lui, de donner un tour de clef.</p>
+<p>Puis, guid&eacute; par la lumi&egrave;re, il s'avan&ccedil;a sans
+bruit vers la maison.</p>
+<p>La lumi&egrave;re partait, en effet, du sous-sol, et l'homme gris
+s'&eacute;tant
+baiss&eacute;, aper&ccedil;ut, &agrave; travers les vitres d'un petit
+parloir attenant aux
+cuisines, la vieille dame aux b&eacute;sicles et le gentleman qu'il
+avait vu le
+matin.</p>
+<p>Tous deux &eacute;taient assis et causaient.</p>
+<p>L'homme gris se coucha &agrave; plat ventre pour &eacute;couter ce
+qu'ils se disaient.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXX</h2>
+<p>Pour expliquer la pr&eacute;sence de lord Palmure dans la maison de
+mistress
+Fanoche &agrave; cette heure indue, il faut nous reporter au matin de
+ce jour,
+&agrave; l'heure o&ugrave; l'homme gris et ses compagnons avaient battu
+en retraite
+par le jardin, la petite porte et la ruelle.</p>
+<p>Lord Palmure, &agrave; qui Shoking, la veille, avait port&eacute; le
+num&eacute;ro de la
+maison et le nom de la rue, venait, tout naturellement en plein jour,
+pensant que rien n'&eacute;tait plus facile que de voir l'Irlandaise et
+son
+fils, et de leur dire: Celui que vous pleurez, votre &eacute;poux et
+votre
+p&egrave;re, &eacute;tait mon ami, et je vous offre
+l'hospitalit&eacute;.</p>
+<p>De cette fa&ccedil;on il supprimait, d&egrave;s la premi&egrave;re
+heure, ce jeune aiglon que
+l'Angleterre redouterait un jour.</p>
+<p>Lord Palmure avait &eacute;t&eacute; fort &eacute;tonn&eacute; de
+demeurer un grand quart d'heure &agrave;
+la porte.</p>
+<p>Il avait sonn&eacute; au moins quatre fois, lorsque la vieille dame
+finit par
+lui ouvrir.</p>
+<p>Elle n'avait pas cependant perdu de temps, la dame aux
+b&eacute;sicles; mais
+elle avait r&eacute;par&eacute; le d&eacute;sordre de sa toilette,
+calm&eacute; son &eacute;motion, ferm&eacute;
+la porte du parloir qui menait au jardin; puis elle &eacute;tait
+all&eacute;e ouvrir,
+pressentant que si les autres avaient pris la fuite, c'est que le
+nouveau venu ne pouvait &ecirc;tre qu'un auxiliaire que le ciel lui
+envoyait.</p>
+<p>&#8212;Pardonnez, Votre Honneur, dit-elle, en se trouvant en
+pr&eacute;sence de lord
+Palmure, j'&eacute;tais dans le jardin o&ugrave; les enfants jouent, et
+ils
+m'assourdissaient de leurs cris, au point que je n'entendais pas
+sonner.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, elle indiqua le parloir au visiteur, avec force
+salutations et r&eacute;v&eacute;rences.</p>
+<p>&#8212;Madame, lui dit lord Palmure, vous tenez un pensionnat, n'est-ce
+pas?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Vous avez une associ&eacute;e?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, mais elle est &agrave; la campagne.</p>
+<p>&#8212;Peu importe! Hier, vous avez donn&eacute; l'hospitalit&eacute;
+&agrave; une jeune femme et
+&agrave; un enfant?</p>
+<p>La dame aux b&eacute;sicles tressaillit. Elle crut qu'elle avait
+affaire au
+mari de miss &Eacute;mily.</p>
+<p>&#8212;Est-ce donc &agrave; sir John Waterley que j'ai l'honneur de
+parler?
+dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Non; je me nomme lord Palmure.</p>
+<p>-Ah!</p>
+<p>Et la dame aux b&eacute;sicles se mordit les l&egrave;vres et se
+tint d&egrave;s lors sur la
+r&eacute;serve.</p>
+<p>Lord Palmure continua:</p>
+<p>&#8212;Je viens chercher cette femme et cet enfant, qui sont un peu de mes
+parents, reprit lord Palmure.</p>
+<p>&#8212;Mais, mylord, dit la vieille dame, tous deux sont partis.</p>
+<p>&#8212;Quand?</p>
+<p>&#8212;Ce matin.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; sont-ils all&eacute;s?</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; ce que je ne sais pas.</p>
+<p>Lord Palmure arr&ecirc;ta sur elle un &#339;il investigateur.</p>
+<p>&#8212;Me dites-vous bien la v&eacute;rit&eacute;, madame? murmura-t-il.</p>
+<p>&#8212;Oui, milord. Cependant...</p>
+<p>&#8212;Eh bien?</p>
+<p>&#8212;Mon associ&eacute;e pourrait peut-&ecirc;tre vous dire ce que
+j'ignore.</p>
+<p>&#8212;Ah! et o&ugrave; est-elle, votre associ&eacute;e?</p>
+<p>&#8212;A la campagne, mais elle reviendra peut-&ecirc;tre dans la
+journ&eacute;e... et si
+vous-m&ecirc;me vous vouliez revenir ce soir?...</p>
+<p>La maison, le parloir, la vieille dame, tout, aux yeux de lord
+Palmure,
+sentait le myst&egrave;re.</p>
+<p>Il pensa que le moment &eacute;tait venu de faire jouer ce ressort
+puissant qui
+est surtout le levier de l'Angleterre, l'argent.</p>
+<p>&#8212;Madame, dit-il, je vous promets cent livres sterling, si vous me
+dites, ce soir, o&ugrave; je retrouverai l'Irlandaise et surtout
+l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Ah! c'est l'enfant auquel Votre Honneur tient?</p>
+<p>&#8212;Oui, madame.</p>
+<p>Cette vieille femme osseuse avait un sang-froid merveilleux et une
+pr&eacute;sence d'esprit admirable.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! milord, dit-elle, revenez ce soir, je vous promets de vous
+donner les renseignements que vous me demandez.</p>
+<p>Lord Palmure, une fois parti, la vieille dame se fit le raisonnement
+suivant:</p>
+<p>&#8212;Mistress Fanoche a absolument besoin de l'enfant; ces hommes qui
+sont
+venus ici voulaient m'&eacute;trangler parce que je me refusais
+&agrave; leur dire o&ugrave;
+il &eacute;tait; enfin, voici un noble lord, dont j'ai vu le nom dans
+le
+<i>Times</i>, et qui si&eacute;ge certainement au parlement, voici un
+noble lord qui
+s'int&eacute;resse pareillement &agrave; lui... il faut voir... il y a
+peut-&ecirc;tre une
+petite fortune pour moi dans tout cela...</p>
+<p>Et la vieille dame s'ab&icirc;ma si bien dans ses calculs et ses
+r&ecirc;ves de
+fortune, qu'elle oublia sa fureur contre les petites filles, les laissa
+jouer et ne mit point en branle son terrible martinet.</p>
+<p>La journ&eacute;e lui parut longue.</p>
+<p>Enfin, le soir vint.</p>
+<p>Mistress Fanoche n'avait point paru, et la vieille dame
+s'&eacute;tait fait le
+raisonnement suivant:</p>
+<p>&#8212;Si je garde le secret, si je refuse l'argent de Lord Palmure,
+mistress
+Fanoche, touch&eacute;e de ma belle conduite, me donnera un ch&acirc;le
+de trente
+shillings et des souliers fourr&eacute;s pour l'hiver. L&agrave;
+s'arr&ecirc;tera la
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de cette femme ingrate, qui m'a
+toujours trait&eacute;e comme rien
+du tout en me reprochant le peu qu'elle faisait pour moi.</p>
+<p>Et, r&eacute;solue &agrave; trahir mistress Fanoche, elle se dit
+encore:</p>
+<p>&#8212;Mais il ne faudra pas songer &agrave; rester &agrave; Londres; je
+la connais,
+mistress Fanoche, elle est vindicative comme une Italienne; elle me
+ferait &eacute;trangler par Wilton.</p>
+<p>Si lord Palmure veut savoir o&ugrave; est l'enfant, il y mettra le
+prix et
+m'assurera mon avenir.</p>
+<p>Lord Palmure revint vers huit heures du soir.</p>
+<p>Le noble personnage avait, lui aussi, beaucoup
+r&eacute;fl&eacute;chi depuis le matin.</p>
+<p>La ressemblance du petit Irlandais avec le fr&egrave;re qui
+&eacute;tait mort, apr&egrave;s
+avoir port&eacute; les armes contre l'Angleterre, ne lui laissait plus
+aucun
+doute, surtout quand il songeait aux myst&eacute;rieuses paroles
+&eacute;chapp&eacute;es &agrave;
+l'Irlandaise, sur le <i>Penny-Boat</i>; car il avait parfaitement
+entendu
+celle-ci dire &agrave; mistress Fanoche qu'elle avait rendez-vous le
+lendemain
+matin, &agrave; Saint-Gilles, &agrave; la messe de huit heures.</p>
+<p>Or, le matin, lord Palmure &eacute;tait all&eacute; &agrave;
+Saint-Gilles, et n'ayant vu ni
+la m&egrave;re ni l'enfant, il &eacute;tait venu sonner &agrave; la
+porte de mistress
+Fanoche.</p>
+<p>Le petit Irlandais &eacute;tait donc le fils de sir Edmund, ce
+fr&egrave;re mort pour
+l'Irlande sur un gibet inf&acirc;me.</p>
+<p>Et cet enfant, les fils de l'Irlande l'attendaient peut-&ecirc;tre
+comme un
+chef.</p>
+<p>Par cons&eacute;quent, il fallait l'avoir &agrave; tout prix.</p>
+<p>Or, Lord Palmure s'&eacute;tait dit encore:</p>
+<p>&#8212;Dudley-street est au c&#339;ur du quartier irlandais, et il serait
+imprudent &agrave; moi d'y aller dans ma voiture.</p>
+<p>Il s'&eacute;tait donc rendu &agrave; pied, non sans avoir
+demand&eacute; &agrave; Scotland-Yard,
+qui est la pr&eacute;fecture de police de Londres, une escorte de
+quatre
+policemen.</p>
+<p>La vieille dame avait fait coucher les petites filles et se trouvait
+seule quand lord Palmure arriva.</p>
+<p>Elle vint lui ouvrir sans lumi&egrave;re et lui dit d'un ton de
+myst&egrave;re:</p>
+<p>&#8212;Suivez-moi dans le sous-sol, milord; l&agrave;, nous pourrons
+causer tout &agrave;
+notre aise.</p>
+<p>Lord Palmure ne fit aucune objection.</p>
+<p>Il &eacute;tait de plus en plus convaincu que la vieille dame savait
+quelle
+importance les Irlandais attachaient &agrave; cet enfant.</p>
+<p>Une fois dans le sous-sol, la vieille dame ferma la porte.</p>
+<p>&#8212;Milord, dit-elle, je sais o&ugrave; est l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>&#8212;Mais je ne le dirai &agrave; Votre Honneur que si Votre Honneur
+accepte
+certaines conditions.</p>
+<p>&#8212;Parlez...</p>
+<p>&#8212;Je risque ma vie.</p>
+<p>&#8212;Ah! vraiment?</p>
+<p>&#8212;Ma vie et mon pain quotidien.</p>
+<p>&#8212;Quelle somme vous faut-il? demanda froidement lord Palmure.</p>
+<p>&#8212;De quoi vivre honn&ecirc;tement le reste de mes jours.</p>
+<p>&#8212;Cent livres sterling par an vous conviendraient-elles?</p>
+<p>&#8212;Soit, dit-elle, mais ce n'est pas tout...</p>
+<p>&#8212;Quoi encore?</p>
+<p>&#8212;Je veux quitter Londres, et il faut que les gens que je vais trahir
+ne
+puissent retrouver ma trace.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous aller sur le continent?</p>
+<p>&#8212;Non, mais j'irais volontiers habiter Brighton.</p>
+<p>&#8212;Vous irez o&ugrave; vous voudrez.</p>
+<p>Comme lord Palmure disait cela, la vieille dame se leva vivement.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce donc? fit-il.</p>
+<p>&#8212;Il me semble, dit-elle avec effroi, que j'ai entendu du bruit dans
+le
+jardin.</p>
+<p>Et elle s'&eacute;lan&ccedil;a hors du sous-sol.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXXI</h2>
+<p>Le bruit que la vieille dame venait d'entendre avait
+&eacute;t&eacute; caus&eacute; par
+l'homme gris, comme on va le voir.</p>
+<p>Nous avons vu ce dernier s'approcher de cette fen&ecirc;tre
+&eacute;clair&eacute;e qui
+donnait sur le jardin.</p>
+<p>S'&eacute;tant couch&eacute; &agrave; plat ventre, l'homme gris
+voyait distinctement lord
+Palmure et la vieille dame, mais il ne pouvait pas entendre ce qu'ils
+disaient, et il voulait entendre.</p>
+<p>Un arbre croissait aupr&egrave;s de la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>Au-dessus de la fen&ecirc;tre et juste en face de cet arbre, l'homme
+gris
+remarqua une de ces rosaces qui ne sont autres que des ventilateurs et
+que les Anglais posent dans presque toutes leurs pi&egrave;ces.</p>
+<p>S'il fait trop froid, on allume un bec de gaz qui se trouve au
+milieu.</p>
+<p>Le ventilateur qui se compose de petites lames de t&ocirc;le attire
+&agrave; lui la
+fum&eacute;e et le son.</p>
+<p>L'homme gris en le d&eacute;couvrant se dit:</p>
+<p>&#8212;Je crois que voil&agrave; mon affaire.</p>
+<p>Et il grimpa sur l'arbre et appuya son oreille au ventilateur; mais
+une
+branche de l'arbre craqua sous son poids et ce fut le bruit qui vint
+frapper l'oreille de la vieille dame.</p>
+<p>Tout autre f&ucirc;t tomb&eacute; lourdement sur le sol.</p>
+<p>L'homme gris, leste comme un chat, se rattrapa aux branches
+sup&eacute;rieures
+et se soutint &agrave; bras tendus &agrave; quelques pieds au-dessus du
+sol, tandis
+que la vieille dame inspectait minutieusement le jardin et ne pensait
+pas &agrave; lever le nez en l'air.</p>
+<p>&#8212;C'&eacute;tait dans la ruelle sans doute, se dit-elle.</p>
+<p>Et elle rejoignit lord Palmure.</p>
+<p>Alors l'homme gris chercha un point d'appui sur une autre branche et
+l'oreille appuy&eacute;e au ventilateur, il &eacute;couta.</p>
+<p>&#8212;Eh! dit lord Palmure, qu'est-ce donc?</p>
+<p>&#8212;Ah! que j'ai eu peur! dit la vieille dame.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Mylord, reprit-elle croyant devoir mettre &agrave; profit ce petit
+&eacute;v&eacute;nement
+et en tirer bon parti. Je crois que je ferais mieux de vous laisser
+aller.</p>
+<p>&#8212;Mais, ch&egrave;re dame...</p>
+<p>&#8212;Si je trahis mon associ&eacute;e, elle me tuera.</p>
+<p>&#8212;Quelle folie!</p>
+<p>&#8212;Je suis une pauvre femme, voyez-vous, mylord, et je n'ai ni grande
+aisance, ni grande joie dans la vie. Cependant j'y tiens...</p>
+<p>Et elle tremblait et paraissait tout &agrave; fait
+boulevers&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Mais, ch&egrave;re dame, dit lord Palmure, si je vous prends sous
+ma
+protection, qu'avez-vous &agrave; craindre?</p>
+<p>&#8212;Ah! n'importe! dit-elle, je ne parlerai que lorsque je serai sur la
+route de Brighton.</p>
+<p>&#8212;Comment, vous ne me direz pas ce soir o&ugrave; est l'enfant?</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>Il y avait dans cette r&eacute;ponse un ent&ecirc;tement dont lord
+Palmure d&eacute;sesp&eacute;ra
+de triompher.</p>
+<p>&#8212;Du reste, reprit la vieille dame, rassurez-vous, l'enfant ne court
+aucun danger; vous le retrouverez demain aussi bien qu'aujourd'hui.</p>
+<p>&#8212;Vous me le jurez!</p>
+<p>&#8212;Tenez, mylord, reprit la vieille dame, je vais vous faire une
+proposition.</p>
+<p>&#8212;Parlez.</p>
+<p>&#8212;Demain, &agrave; sept heures du soir, apportez-moi mon contrat de
+rente.</p>
+<p>&#8212;Bon!</p>
+<p>&#8212;Une trentaine de livres pour mes premiers frais d'installation.</p>
+<p>&#8212;Ensuite?</p>
+<p>&#8212;Prenez-moi dans votre voiture et je vous conduirai o&ugrave; est
+l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Soit, dit lord Palmure.</p>
+<p>Et il se leva.</p>
+<p>Alors l'homme gris se laissa glisser au bas de l'arbre et se sauva
+en
+murmurant:</p>
+<p>&#8212;Maintenant, nous voil&agrave; fix&eacute;s. Ce n'est pas lord
+Palmure qui aura
+l'enfant, c'est nous...</p>
+<p>Il profita du moment o&ugrave;, d'apr&egrave;s ses calculs, la
+vieille dame passait
+sur le devant de la maison pour reconduire lord Palmure jusqu'&agrave;
+la
+porte, et il ouvrit celle de la ruelle.</p>
+<p>Le policeman se promenait toujours de long en large.</p>
+<p>Il vint &agrave; l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Eh bien? dit-il.</p>
+<p>&#8212;Tout va bien, r&eacute;pondit celui-ci.</p>
+<p>Et il descendit la ruelle en courant jusqu'aux Sept-Cadrans.</p>
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, il vit passer lord Palmure qui
+redescendait
+Dudley-street.</p>
+<p>A dix pas derri&egrave;re lui cheminaient l'abb&eacute; Samuel et
+l'homme en
+guenilles.</p>
+<p>L'homme gris alla droit &agrave; eux.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! fit l'abb&eacute; Samuel avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Il est inutile de suivre ce personnage, dit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>&#8212;Demain &agrave; pareille heure, nous aurons l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Dites-vous vrai?</p>
+<p>&#8212;Vous allez en juger vous-m&ecirc;me, monsieur l'abb&eacute;.</p>
+<p>Et l'homme gris raconta au pr&ecirc;tre ce qu'il avait entendu.</p>
+<p>Puis il ajouta:</p>
+<p>&#8212;Ah! si je savais o&ugrave; Shoking l'a conduite, comme j'irais
+rassurer cette
+pauvre m&egrave;re. Mais, h&eacute;las! Londres est si vaste que nous
+les
+chercherions inutilement toute la nuit. Il faut attendre &agrave;
+demain.</p>
+<p>&#8212;Demain! fit le pr&ecirc;tre, demain existe-t-il toujours?</p>
+<p>&#8212;Il faut l'esp&eacute;rer, dit l'homme gris. Maintenant, o&ugrave;
+voulez-vous aller?</p>
+<p>&#8212;A Saint-Gilles.</p>
+<p>&#8212;Allons! dit l'homme gris.</p>
+<p>Et tous trois se mirent en route.</p>
+<p>La pauvre &eacute;glise de Saint-Gilles est &agrave; deux pas des
+Sept-Cadrans.</p>
+<p>A Londres, et dans toute l'Angleterre, du reste, le culte catholique
+n'est point reconnu, mais simplement tol&eacute;r&eacute;.</p>
+<p>Il s'ensuit que les fid&egrave;les sont oblig&eacute;s de se cotiser
+pour subvenir &agrave;
+l'entretien de l'&eacute;glise, &agrave; la subsistance du
+pr&ecirc;tre, et que l'autel et
+le ministre sont tr&egrave;s-pauvres.</p>
+<p>L'&eacute;glise &eacute;tait ferm&eacute;e, mais l'abb&eacute;
+Samuel avait une clef de la petite
+porte qui s'ouvrait dans le ch&#339;ur.</p>
+<p>Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, un homme qui &eacute;tait
+agenouill&eacute;
+devant l'autel, sous la lampe du ch&#339;ur, se leva vivement.</p>
+<p>C'&eacute;tait un grand vieillard en surplis, dont la barbe blanche
+tombait
+jusque sur sa poitrine.</p>
+<p>Il vit l'abb&eacute; Samuel, le reconnut, et, malgr&eacute; la
+saintet&eacute; du lieu, il
+ne put ma&icirc;triser un cri.</p>
+<p>Puis, courant vers lui les bras tendus:</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu! dit-il, d'o&ugrave; venez-vous donc! Avez-vous
+oubli&eacute; le 27
+octobre! C'&eacute;tait ce matin. La foule &eacute;tait compacte.</p>
+<p>Elle a longtemps attendu.</p>
+<p>&#8212;H&eacute;las! r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre, j'&eacute;tais en
+prison.</p>
+<p>&#8212;En prison!</p>
+<p>Et le vieillard regarda l'homme gris et celui qui l'accompagnait
+avec
+d&eacute;fiance.</p>
+<p>&#8212;Ce sont des fr&egrave;res, dit l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit le vieillard.</p>
+<p>Et d&egrave;s lors il continua:</p>
+<p>&#8212;La foule s'est dissip&eacute;e, lasse d'attendre. Oh! sans doute,
+parmi elle
+se trouvaient ceux que nous attendions. Mais le pr&ecirc;tre n'est
+point mont&eacute;
+&agrave; l'autel, et ils sont partis. Comment les retrouverons-nous?</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;p&eacute;ta l'abb&eacute; Samuel avec
+d&eacute;sespoir, comment?</p>
+<p>Un sourire vint aux l&egrave;vres de l'homme gris:</p>
+<p>&#8212;Nous les retrouverons, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>Et le vieillard en surplis et le jeune pr&ecirc;tre se suspendirent
+aux
+l&egrave;vres de cet homme que rien n'effrayait.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez-moi, dit-il, il y a &agrave; Londres deux cents
+journaux qui sont lus
+par des millions d'hommes.</p>
+<p>&#8212;Eh bien?</p>
+<p>&#8212;Que dans chacun de ces journaux on publie ces deux lignes:
+&laquo;Le clerg&eacute;
+de Saint-Gilles pr&eacute;vient les fid&egrave;les que la
+c&eacute;r&eacute;monie religieuse qui
+devait avoir lieu le 27 octobre, est ajourn&eacute;e au 3 novembre,
+&agrave; la m&ecirc;me
+heure.&raquo; Ne pensez-vous pas que ces lignes tomberont sous les yeux
+de
+ceux qui venaient, l'un de l'Irlande, l'autre d'Am&eacute;rique,
+l'autre
+d'&Eacute;cosse, et le quatri&egrave;me du comt&eacute; de Galles!</p>
+<p>&#8212;Et l'enfant? demanda le vieillard.</p>
+<p>&#8212;Nous savons o&ugrave; le trouver, r&eacute;pondit l'homme gris.</p>
+<p>&#8212;Mais, fit l'abb&eacute; Samuel, je ne puis faire ce que vous
+dites-l&agrave;, il
+faut beaucoup d'argent.</p>
+<p>&#8212;J'en ai, dit l'homme gris.</p>
+<p>Et il ajouta avec un sourire:</p>
+<p>&#8212;J'ai des millions au service de l'Irlande!</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXXII</h2>
+<p>Que s'&eacute;tait-il pass&eacute; depuis la veille pour la pauvre
+Irlandaise?</p>
+<p>Elle avait pleur&eacute; &agrave; chaudes larmes, lorsque le bon
+Shoking &eacute;tait revenu
+lui dire que son fils n'&eacute;tait plus dans la maison de mistress
+Fanoche.</p>
+<p>Le mendiant philosophe avait m&ecirc;me &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute; d'user de toute son
+&eacute;loquence d'abord, et ensuite de toute sa force physique, pour
+l'emp&ecirc;cher de s'&eacute;lancer hors du cab et d'aller sonner
+elle-m&ecirc;me &agrave; la
+porte de la petite maison.</p>
+<p>Shoking &eacute;tait un homme de t&ecirc;te et de r&eacute;solution.</p>
+<p>Il comprit qu'il fallait &eacute;loigner l'Irlandaise sur-le-champ,
+et il cria
+au cabman:</p>
+<p>&#8212;M&egrave;ne-nous dans Greet-Newport-street!</p>
+<p>Dans cette rue, Shoking, qui avait connu des temps plus heureux, se
+souvenait qu'il y avait un boarding o&ugrave; on logeait pour un
+shilling six
+pence, th&eacute; et beurre compris, que cet &eacute;tablissement, tenu
+par la veuve
+d'un n&eacute;gociant ruin&eacute;, &eacute;tait convenable et
+d&eacute;cent, et qu'on n'y recevait
+pas tout le monde.</p>
+<p>En quelques minutes, le cab s'arr&ecirc;ta devant le boarding.</p>
+<p>Shoking for&ccedil;a l'Irlandaise &agrave; descendre, demanda une
+chambre, s'y
+installa avec elle, et lui dit:</p>
+<p>&#8212;Voyons, ma ch&egrave;re, raisonnons un peu, et, au lieu de pleurer,
+&eacute;coutez-moi.</p>
+<p>&#8212;Rendez-moi mon enfant! disait la pauvre femme &eacute;perdue.</p>
+<p>&#8212;Puisque nous le retrouverons.</p>
+<p>&#8212;Oh! vous dites cela pour me consoler; mais il n'en est rien, je le
+sens bien.</p>
+<p>&#8212;N'avez-vous donc pas confiance dans l'homme gris?</p>
+<p>Elle secoua la t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Ni dans le pr&ecirc;tre?</p>
+<p>Ce dernier mot la fit tressaillir. En effet l'abb&eacute; Samuel
+n'&eacute;tait-il pas
+le pr&ecirc;tre qui aurait d&ucirc;, ce matin-l&agrave;, dire la messe
+&agrave; Saint-Gilles.</p>
+<p>La pauvre Irlandaise, qui pleurait toujours, dit encore:</p>
+<p>&#8212;Mais le pr&ecirc;tre est en prison?</p>
+<p>&#8212;Il en sortira.</p>
+<p>&#8212;Quand donc, h&eacute;las!</p>
+<p>&#8212;Peut-&ecirc;tre aujourd'hui, demain pour s&ucirc;r, car l'homme
+gris me l'a dit,
+et tout ce que dit l'homme gris est vrai.</p>
+<p>A force de raisonnement et de patience, le bon Shoking &eacute;tait
+parvenu &agrave;
+remettre un peu d'espoir au c&#339;ur de la malheureuse m&egrave;re.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait, apr&egrave;s tout, qu'une journ&eacute;e et
+qu'une nuit &agrave; passer, puisque
+le lendemain on reverrait l'homme gris et avec lui l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>L'Irlandaise parut se r&eacute;signer.</p>
+<p>Elle ne pleura plus, elle ne parla plus et parut concentrer sa
+douleur.</p>
+<p>Elle finit m&ecirc;me par ob&eacute;ir &agrave; Shoking, qui parvint
+&agrave; lui faire prendre
+quelque nourriture.</p>
+<p>Pendant toute la journ&eacute;e, Shoking ne la quitta point.</p>
+<p>Quand la nuit fut venue, il lui conseilla de se mettre au lit.</p>
+<p>L'Irlandaise c&eacute;da.</p>
+<p>Il se faisait dans l'esprit de la pauvre m&egrave;re un revirement
+singulier.</p>
+<p>Elle avait foi en Shoking, elle n'aurait pas voulu le quitter; mais
+elle
+nourrissait une id&eacute;e fixe, retourner dans cette rue o&ugrave; on
+lui avait vol&eacute;
+son enfant.</p>
+<p>&#8212;Il me semble que je le retrouverai, moi! disait-elle; que ces
+femmes
+n'oseront pas le cacher plus longtemps; qu'elles me le rendront.</p>
+<p>Elle s'&eacute;tait donc mise au lit avec l'espoir que Shoking
+sortirait.</p>
+<p>En effet, le mendiant philosophe, qui avait pris une chambre
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+la sienne, se glissa bient&ocirc;t dehors, et l'Irlandaise, qui avait
+l'oreille aux aguets, l'entendit qui descendait l'escalier.</p>
+<p>Elle se mit &agrave; la fen&ecirc;tre et regarda dans la rue.</p>
+<p>Shoking sortit du boarding; puis il se mit &agrave; cheminer d'un
+pas rapide,
+descendant la rue et se dirigeant sans doute vers Leicester-square.</p>
+<p>Si bon, si honn&ecirc;te qu'il fut, Shoking n'&eacute;tait pas
+exempt de petits
+d&eacute;fauts.</p>
+<p>Depuis le matin, il avait &eacute;t&eacute; tout entier au service
+du malheur et de la
+vertu.</p>
+<p>Mais &agrave; pr&eacute;sent la vertu dormait,&#8212;il le croyait du
+moins,&#8212;Shoking
+pouvait bien faire quelque chose pour ses vices.</p>
+<p>Or, depuis vingt-quatre heures, Shoking avait de l'or dans ses
+poches,
+ce qui ne lui &eacute;tait peut-&ecirc;tre jamais arriv&eacute;, et
+depuis vingt-quatre
+heures, Shoking n'avait peut-&ecirc;tre jamais eu le gosier aussi sec.</p>
+<p>Il s'en allait donc boire une bouteille de stout, bien
+persuad&eacute; que
+l'Irlandaise, bris&eacute;e par l'&eacute;motion et la fatigue, ne
+tarderait pas &agrave;
+s'endormir, si elle ne dormait d&eacute;j&agrave;.</p>
+<p>Shoking se trompait.</p>
+<p>L'Irlandaise, en chemise et nu-pieds, le suivit du regard
+jusqu'&agrave; ce
+qu'elle l'e&ucirc;t vu tourner le coin de la rue.</p>
+<p>Alors elle s'habilla &agrave; la h&acirc;te et ouvrit la porte sans
+bruit.</p>
+<p>La maison tout enti&egrave;re &eacute;tait lou&eacute;e en garni.</p>
+<p>La ma&icirc;tresse du boarding se tenait au rez-de-chauss&eacute;e,
+dans un petit
+parloir o&ugrave; elle se calfeutrait aupr&egrave;s du po&ecirc;le et,
+pass&eacute; huit heures du
+soir, elle ne s'occupait plus de ses locataires, qui allaient et
+venaient, rentraient et sortaient &agrave; leur fantaisie, ceci
+&eacute;tant convenu
+qu'&agrave; Londres on fait ce qu'on veut.</p>
+<p>Il y avait bien un carreau vitr&eacute; qui permettait de jeter un
+coup d'&#339;il
+du fond du parloir dans le corridor; mais la bonne dame, qui lisait
+toujours fort attentivement, ne daignait m&ecirc;me pas tourner la
+t&ecirc;te.</p>
+<p>L'Irlandaise passa rapide devant le carreau, ouvrit la porte qui ne
+fermait qu'au loquet et s'&eacute;lan&ccedil;a dans la rue.</p>
+<p>Puis elle se mit &agrave; courir droit devant elle, en remontant
+Newport-street.</p>
+<p>Le souvenir du chemin qu'elle avait fait le matin lui restait dans
+l'esprit.</p>
+<p>Elle marcha bien un peu au hasard d'abord, mais &agrave; force de
+tourner et de
+retourner dans quelques ruelles, elle arriva dans Saint-Martin's-lane.</p>
+<p>L&agrave; elle se reconnut tout &agrave; fait.</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-elle en doublant le pas, il faudra bien qu'elles me rendent
+mon enfant!...</p>
+<p>Elle faisait allusion &agrave; mistress Fanoche et &agrave; la
+vieille dame aux
+b&eacute;sicles.</p>
+<p>Et comme elle marchait d'un pas rapide, elle se heurta &agrave; un
+homme qui
+allait en sens inverse.</p>
+<p>Soudain cet homme jeta un cri et l'Irlandaise elle-m&ecirc;me laissa
+&eacute;chapper
+une exclamation de surprise et presque de joie. Elle venait de
+reconna&icirc;tre le gentleman du <i>Penny-Boat</i> celui-l&agrave;
+m&ecirc;me qui avait promis
+dix guin&eacute;es &agrave; Shoking, s'il lui apportait l'adresse de
+l'Irlandaise,
+lord Palmure enfin, qui s'en revenait de chez mistress Fanoche,
+o&ugrave; il
+avait conclu son petit march&eacute; avec la vieille dame.</p>
+<p>Depuis qu'il avait retrouv&eacute; l'Irlandaise dans le public-house
+du Cheval
+noir, Shoking avait oubli&eacute; de lui parler de lord Palmure, ou
+plut&ocirc;t il
+n'avait pas os&eacute; lui dire de quelle mission celui-ci l'avait
+charg&eacute;.</p>
+<p>L'Irlandaise n'avait donc aucune raison de se d&eacute;fier du
+gentleman.</p>
+<p>De plus, m&ecirc;me il lui semblait maintenant que tous ceux qu'elle
+avait
+rencontr&eacute;s sur le <i>Penny-Boat</i> ne pouvaient &ecirc;tre
+indiff&eacute;rents.</p>
+<p>&#8212;Vous! s'&eacute;cria lord Palmure, vous, ma ch&egrave;re?</p>
+<p>Cet homme avait un air respectable, comme on dit en Angleterre, et
+Shoking et l'homme gris n'&eacute;taient, apr&egrave;s tout, que des
+mendiants.</p>
+<p>L'Irlandaise &eacute;prouva un sentiment de confiance aveugle en
+lord Palmure,
+ob&eacute;issant sans doute &agrave; la voix de la fatalit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-elle, c'est le ciel qui me fait vous rencontrer!</p>
+<p>&#8212;Mais vous pleurez! s'&eacute;cria lord Palmure.</p>
+<p>&#8212;Mon fils, dit-elle d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Eh bien?</p>
+<p>&#8212;On me l'a vol&eacute;?...</p>
+<p>Et joignant les mains, elle ajouta avec l'accent de la pri&egrave;re:</p>
+<p>&#8212;O vous qui paraissez noble et bon, &ocirc; vous qui sans doute
+&ecirc;tes
+puissant, rendez-moi mon enfant... je vous en prie &agrave; genoux...</p>
+<p>Lord Palmure ignorait qu'on e&ucirc;t s&eacute;par&eacute; la
+m&egrave;re et l'enfant.</p>
+<p>Que s'&eacute;tait-il donc pass&eacute;?</p>
+<p>Il prit l'Irlandaise par le bras et avec un flegme tout britannique,
+il
+appela un hanson qui passait.</p>
+<p>&#8212;Montez, dit-il &agrave; l'Irlandaise; si on vous a pris votre
+enfant, je vous
+le rendrai, moi; je suis pair d'Angleterre et j'ai tout pouvoir.</p>
+<p>Et il dit au cabman:</p>
+<p>&#8212;Chester-street, Belgrave-square.</p>
+<p>Et le hanson partit, emportant loin de Newport-street et du
+mis&eacute;rable
+boarding, l'Irlandaise d&eacute;sormais au pouvoir de lord Palmure.</p>
+<p>Pendant ce temps, le bon Shoking buvait tranquillement &agrave;
+Evan's-tavern,
+dans les rues de Covent-Garden.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXXIII</h2>
+<p>L'Irlandaise n'avait entendu qu'un mot dans tout ce que lui avait
+dit
+lord Palmure:</p>
+<p>&#8212;Je suis pair d'Angleterre!</p>
+<p>La malheureuse femme, depuis vingt-quatre heures qu'elle
+&eacute;tait &agrave;
+Londres, avait &eacute;t&eacute; livr&eacute;e &agrave; tant de
+secousses, disput&eacute;e par tant de gens
+en guenilles, qu'elle commen&ccedil;ait &agrave; respirer en se voyant
+pour compagnon
+et pour protecteur un homme qui disait appartenir &agrave; la haute
+noblesse du
+royaume.</p>
+<p>Les autres lui avaient promis de lui rendre son fils et ils
+n'avaient
+point tenu leur parole; pourquoi donc aurait-elle plus de confiance en
+eux qu'en cet homme qui parlait de haut et dont le maintien et la mise
+aristocratiques attestaient le pouvoir?</p>
+<p>D'ailleurs, lord Palmure avait le langage dor&eacute; de ceux qui
+veulent
+apprivoiser le peuple.</p>
+<p>&#8212;Mon enfant, dit-il, tandis que le hanson roulait rapidement,
+voulez-vous que je vous parle &agrave; c&#339;ur ouvert? Ce n'est pas le
+hasard qui
+m'a fait vous rencontrer, car je vous cherche depuis hier, dans
+l'immensit&eacute; de Londres.</p>
+<p>&#8212;Vous me cherchez, moi? fit-elle &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Mais... pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Parce que votre enfant... votre cher enfant que vous pleurez... et
+que
+je vous rendrai, je vous le jure,&#8212;votre enfant me rappelle un autre
+enfant que j'ai connu dans ma jeunesse... que j'ai aim&eacute;... qui
+fut mon
+meilleur ami...</p>
+<p>La voix de lord Palmure &eacute;tait pleine d'&eacute;motion tandis
+qu'il parlait
+ainsi.</p>
+<p>&#8212;Cet ami disparu, cet ami mort h&eacute;las! pour une noble cause...</p>
+<p>L'Irlandaise tressaillit. Le lord continua:</p>
+<p>&#8212;Ce cher Edmund...</p>
+<p>&#8212;Edmund! s'&eacute;cria l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Vous l'appelez Edmund?</p>
+<p>&#8212;Sans doute. Eh bien! il aurait pu &ecirc;tre le p&egrave;re de
+votre enfant...</p>
+<p>Lord Palmure s'arr&ecirc;ta et regarda Jenny qui &eacute;tait
+devenue toute
+tremblante.</p>
+<p>&#8212;Pauvre Edmund, dit-il encore, il est mort pour l'Irlande...</p>
+<p>Cette fois l'Irlandaise jeta un cri.</p>
+<p>&#8212;L'homme que vous avez connu, dit-elle, l'homme que vous avez
+aim&eacute;!...</p>
+<p>&#8212;Oh! si je l'aimais!...</p>
+<p>&#8212;Cet homme, poursuivit l'Irlandaise, se nommait sir Edmund... et il
+est
+mort pour l'Irlande...</p>
+<p>&#8212;Oui... il est mort... sur un gibet!... et c'&eacute;tait mon
+fr&egrave;re, acheva
+lord Palmure avec un sanglot dans la voix.</p>
+<p>&#8212;C'&eacute;tait mon &eacute;poux, dit l'Irlandaise, c'&eacute;tait
+le p&egrave;re de mon enfant.</p>
+<p>&#8212;Ah! je l'avais devin&eacute; hier, sur le <i>Penny-Boat</i>,
+s'&eacute;cria lord
+Palmure.</p>
+<p>Et il prit l'Irlandaise dans ses bras.</p>
+<p>&#8212;Mon enfant, ma s&#339;ur, dit-il, ne pleurez plus... l'enfant est
+retrouv&eacute;!... votre enfant, le mien, le sang de mon
+bien-aim&eacute; fr&egrave;re
+Edmund.</p>
+<p>Et lord Palmure avait su pleurer et il inondait l'Irlandaise de ses
+larmes.</p>
+<p>&#8212;Mon fils est retrouv&eacute;, dites-vous? retrouv&eacute;, mon
+fils? Oh! vous ne me
+trompez pas?...</p>
+<p>&#8212;Non, je vous le jure.</p>
+<p>&#8212;Mais o&ugrave; est-il?... chez vous?...</p>
+<p>&#8212;Oui, dans un de mes ch&acirc;teaux, &agrave; trente lieues de
+Londres... et je vais
+tout vous dire.</p>
+<p>&#8212;Parlez, murmura-t-elle &eacute;perdue.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes tomb&eacute;e hier au milieu d'une bande de
+coquins, de voleurs
+d'enfants, poursuivit lord Palmure. On vous a s&eacute;par&eacute;e de
+votre fils,
+n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Oui, on m'a endormie...</p>
+<p>&#8212;Bien, et on vous a port&eacute;e dans la rue...</p>
+<p>&#8212;Quand je suis revenue &agrave; moi, je me suis trouv&eacute;e sur
+une place d&eacute;serte,
+dans un lieu inconnu...</p>
+<p>&#8212;Continuez, mon enfant, continuez, dit lord Palmure, qui tenait
+&agrave;
+apprendre les aventures de l'Irlandaise pour consolider le petit roman
+qu'il construisait au fur et &agrave; mesure.</p>
+<p>Alors la cr&eacute;dule Jenny lui raconta tout ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; dans
+Welleclose-square, au public-house de Black-Horse, le danger qu'elle
+avait couru et auquel l'avait arrach&eacute;e l'homme gris, puis
+l'arriv&eacute;e du
+pr&ecirc;tre et son arrestation ensuite, et enfin cette
+exp&eacute;dition qui avait
+pour but de retrouver l'enfant et qui &eacute;tait rest&eacute;e
+infructueuse.</p>
+<p>Ce r&eacute;cit jetait un jour tout nouveau sur la disparition de
+l'enfant.</p>
+<p>&Eacute;videmment ceux qui le cherchaient &eacute;taient les amis de
+l'Irlande et
+savaient qui il &eacute;tait.</p>
+<p>Ceux qui l'avaient vol&eacute; n'&eacute;taient plus que de
+vulgaires coquins, qui
+trafiquaient d'un enfant comme de toute autre marchandise.</p>
+<p>Et lord Palmure regretta les promesses qu'il avait faites &agrave;
+la vieille
+dame, car il avait cru sinc&egrave;rement qu'elle trahissait pour lui
+la grande
+cause de l'Irlande.</p>
+<p>En ce moment, le hanson s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>Il &eacute;tait &agrave; la porte de l'h&ocirc;tel de lord Palmure.</p>
+<p>Le lord descendit le premier et tendit la main &agrave; Jenny.</p>
+<p>Celle-ci jeta autour d'elle un regard &eacute;bahi. Elle
+&eacute;tait dans
+Chester-street, au centre de Belgrave-square, dans le Londres opulent,
+le Londres des palais de la noblesse.</p>
+<p>Ici plus de ruelles tortueuses, plus de boutiques mal
+&eacute;clair&eacute;es, plus de
+public-houses.</p>
+<p>Des palais et des palais encore!</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; o&ugrave; est n&eacute; sir Edmund! dit lord Palmure
+en sonnant &agrave; la porte de
+l'un d'eux.</p>
+<p>&#8212;Est-ce possible? fit-elle en joignant les mains.</p>
+<p>&#8212;Je reconnais bien l&agrave;, pensa lord Palmure, le
+caract&egrave;re sauvage,
+d&eacute;daigneux et fier, de sir Edmund. Il a &eacute;pous&eacute;
+cette femme, et il ne lui
+a jamais parl&eacute; des pers&eacute;cutions de sa famille. Il n'a pas
+daign&eacute; nous
+accuser!... Elle ne sait rien.</p>
+<p>La porte ouverte, Jenny se trouva au seuil d'une vaste cour
+d'honneur.</p>
+<p>Elle passa, elle, la paysanne des c&ocirc;tes d'Irlande, avec ses
+pauvres
+habits, donnant la main &agrave; lord Palmure, au milieu d'une double
+haie de
+laquais chamarr&eacute;s d'or.</p>
+<p>Lord Palmure la conduisit ainsi &agrave; un perron de quelques
+marches, qui
+donnait acc&egrave;s dans un vestibule &eacute;clair&eacute; par des
+lampes &agrave; globe d&eacute;poli.</p>
+<p>Puis il poussa une porte &agrave; gauche, et l'Irlandaise qui
+croyait r&ecirc;ver se
+vit dans un salon magnifique.</p>
+<p>&#8212;Venez vous asseoir l&agrave;, mon enfant, dit le lord en
+entra&icirc;nant
+l'Irlandaise sur une ottomane perpendiculaire &agrave; la
+chemin&eacute;e.</p>
+<p>L'Irlandaise tremblait de joie et d'&eacute;motion.</p>
+<p>Jamais, dans ses r&ecirc;ves, elle n'avait vu de pareilles
+splendeurs.</p>
+<p>Alors lord Palmure sonna.</p>
+<p>Un laquais parut.</p>
+<p>&#8212;Miss Ellen est-elle chez elle? dit-il.</p>
+<p>&#8212;Oui, mylord.</p>
+<p>&#8212;Priez-la de descendre, et dites-lui que la personne que nous
+cherchions est retrouv&eacute;e.</p>
+<p>Le laquais s'inclina et sortit.</p>
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, la porte se rouvrit et une jeune
+fille entra.</p>
+<p>Mais une jeune fille si belle que l'Irlandaise recula surprise,
+&eacute;blouie
+et tremblante, et qu'elle regarda ses bas de laine et ses pauvres
+chaussures couvertes de boue avec un sentiment de honte.</p>
+<p>Si belle, que la beaut&eacute; merveilleuse de l'Irlandaise
+p&acirc;lissait aupr&egrave;s.</p>
+<p>Et la jeune fille vint &agrave; elle et lui tendit la main.</p>
+<p>&#8212;Miss Ellen, dit lord Palmure, voil&agrave; la veuve de mon
+bien-aim&eacute; fr&egrave;re
+sir Edmund.</p>
+<p>Et il dit &agrave; l'Irlandaise, en prenant miss Ellen par la main:</p>
+<p>&#8212;C'est ma fille.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXXIV</h2>
+<p>Le bon Shoking avait donc pass&eacute; sa soir&eacute;e &agrave;
+Evan's-tavern, dans les
+caves de Covent-Garden.</p>
+<p>Il avait mang&eacute; une omelette &eacute;cossaise au fromage, bu
+un verre de bitter
+m&eacute;lang&eacute; de gin, et fum&eacute; deux cigares &agrave;
+trois pence.</p>
+<p>Shoking ne se refusait plus rien.</p>
+<p>Il &eacute;tait une heure du matin quand il songea &agrave; regagner
+le boarding o&ugrave; il
+avait laiss&eacute; l'Irlandaise.</p>
+<p>Il flageolait un peu sur ses jambes en sortant, et il jeta un regard
+incendiaire sur la gaze des tribunes qui, dans cet &eacute;tablissement
+pudibond, d&eacute;robe aux hommes la vue des quelques femmes qui
+viennent
+entendre chanter des messieurs en habit noir ou assister aux tours
+d'adresse d'un clown qui fait avec son nez et son chapeau les tours les
+plus extraordinaires.</p>
+<p>Shoking regagna donc le boarding.</p>
+<p>C'&eacute;tait un peu, nous l'avons dit, la maison du bon Dieu.</p>
+<p>On entrait et on sortait comme on voulait.</p>
+<p>Pass&eacute; minuit, les locataires se servaient d'un petit
+passe-partout qu'on
+leur donnait lors de leur installation, trouvaient leur chandelle et
+leur clef dans le corridor, sur une tablette, et s'allaient coucher
+sans
+bruit.</p>
+<p>Ce que l'Anglais respecte le plus, c'est le sommeil d'autrui.</p>
+<p>Malgr&eacute; sa l&eacute;g&egrave;re &eacute;bri&eacute;t&eacute;,
+Shoking monta l'escalier avec pr&eacute;caution.</p>
+<p>Il lui fallait passer devant la porte de l'Irlandaise pour arriver
+&agrave; la
+sienne.</p>
+<p>La vue de cette porte lui donna un l&eacute;ger remords.</p>
+<p>&#8212;Je suis bien inconvenant, se dit-il; tandis que cette pauvre femme
+pleure, je suis all&eacute; me divertir. Je suis un sans-c&#339;ur.</p>
+<p>Il s'approcha de la porte et colla son oreille &agrave; la serrure.</p>
+<p>Mais le plus profond silence r&eacute;gnait dans la chambre.</p>
+<p>&#8212;Elle dort, pensa Shoking. Pauvre femme, va!</p>
+<p>Et il entra chez lui sur la pointe du pied et se mit au lit, prenant
+garde de remuer les meubles et de faire le moindre bruit.</p>
+<p>Une fois couch&eacute;, Shoking s'endormit profond&eacute;ment,
+gr&acirc;ce aux fum&eacute;es de
+gin m&eacute;lang&eacute; de bitter, et r&ecirc;va qu'il &eacute;tait
+v&eacute;ritablement gentleman et
+qu'il caracolait sur un cheval de pur sang dans les all&eacute;es de
+Hyde-park.</p>
+<p>Quand le r&ecirc;ve est agr&eacute;able, le sommeil se prolonge.</p>
+<p>Londres, du reste, n'est pas la ville matinale, on y vit la nuit. Le
+matin, rien n'y bouge avant neuf ou dix heures.</p>
+<p>Shoking dormit donc jusque vers dix heures et demie.</p>
+<p>En s'&eacute;veillant, il s'aper&ccedil;ut bien qu'il n'&eacute;tait
+pas gentleman, et poussa
+un profond soupir.</p>
+<p>Puis il songea &agrave; l'Irlandaise.</p>
+<p>En un tour de main, le mendiant eut endoss&eacute; son habit noir,
+mis sa
+cravate blanche, et il se trouva pr&ecirc;t &agrave; aller frapper
+&agrave; la porte de
+Jenny.</p>
+<p>On ne lui r&eacute;pondit pas.</p>
+<p>Il frappa une seconde fois. M&ecirc;me silence.</p>
+<p>Alors il s'aper&ccedil;ut que la clef &eacute;tait en dehors.</p>
+<p>Pris d'une vague inqui&eacute;tude, il tourna cette clef et entra.</p>
+<p>La chambre &eacute;tait vide, la fen&ecirc;tre ouverte, le lit non
+foul&eacute;.</p>
+<p>Shoking &eacute;perdu s'&eacute;lan&ccedil;a au dehors et descendit
+pr&eacute;cipitamment au
+parloir.</p>
+<p>La ma&icirc;tresse du boarding, le voyant entrer effar&eacute;, lui
+demanda ce qu'il
+avait.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est la dame que j'ai amen&eacute;e? fit Shoking.</p>
+<p>&#8212;Je ne l'ai pas vue, dit la ma&icirc;tresse du boarding.</p>
+<p>&#8212;Elle n'a pas couch&eacute; ici!</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas.</p>
+<p>Shoking parlait si haut et avec un accent si
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que plusieurs
+locataires du boarding entr&egrave;rent dans le parloir.</p>
+<p>Une vieille dame, qui logeait au m&ecirc;me &eacute;tage que
+l'Irlandaise, affirma
+l'avoir vu sortir la veille au soir sur les huit ou neuf heures.</p>
+<p>Il est difficile de peindre le d&eacute;sespoir du pauvre diable.</p>
+<p>Il s'&eacute;lan&ccedil;a dans la rue, la parcourut dans toute sa
+longueur, revint,
+entra dans les ruelles avoisinantes, demanda &agrave; toutes les portes
+si on
+n'avait pas vu une jeune femme d'une remarquable beaut&eacute;,
+pauvrement
+v&ecirc;tue.</p>
+<p>Personne ne put le renseigner.</p>
+<p>L'Irlandaise &eacute;tait perdue, elle aussi, perdue comme son
+enfant.</p>
+<p>&#8212;Mis&eacute;rable! se disait Shoking &agrave; lui-m&ecirc;me en
+continuant &agrave; arpenter les
+rues de Londres, mis&eacute;rable! c'est ta funeste passion pour les
+boissons
+ferment&eacute;es qui est cause de ce malheur...</p>
+<p>Que dira l'abb&eacute; Samuel? Que dira l'homme gris?</p>
+<p>Et Shoking, livr&eacute; au plus violent d&eacute;sespoir,
+apr&egrave;s avoir pass&eacute; une
+partie de la journ&eacute;e en recherches infructueuses, eut un moment
+la
+pens&eacute;e de se punir lui-m&ecirc;me et de s'aller jeter du pont de
+Waterloo dans
+la Tamise.</p>
+<p>Mais alors, il se souvint...</p>
+<p>Il se souvint que l'homme gris lui avait donn&eacute; rendez-vous
+&agrave; quatre
+heures du soir dans la gare du chemin de fer de Charing-Cross.</p>
+<p>&#8212;Oh! se dit-il, cet homme-l&agrave; doit tout pouvoir. Il retrouvera
+l'Irlandaise. Qu'importe que je m'expose &agrave; sa col&egrave;re,
+puisque je l'ai
+m&eacute;rit&eacute;e!</p>
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de quatre heures, Shoking prit bravement
+le parti
+d'affronter l'orage.</p>
+<p>Il se rendit &agrave; Charing-Cross.</p>
+<p>L'homme gris s'y trouvait d&eacute;j&agrave;.</p>
+<p>Shoking l'aper&ccedil;ut se promenant c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te
+avec l'abb&eacute; Samuel.</p>
+<p>Celui-ci &eacute;tait donc libre! et libre sans doute gr&acirc;ce au
+myst&eacute;rieux
+pouvoir de l'homme gris.</p>
+<p>Shoking alla droit &agrave; eux et se mit &agrave; genoux. Il avait
+les yeux pleins de
+larmes et son geste &eacute;tait suppliant.</p>
+<p>&#8212;Mais qu'as-tu donc? lui demanda l'homme gris &eacute;tonn&eacute;.</p>
+<p>&#8212;L'Irlandaise... balbutia Shoking.</p>
+<p>&#8212;Eh bien?</p>
+<p>&#8212;Perdue aussi... perdue comme l'enfant...</p>
+<p>L'homme gris for&ccedil;a Shoking &agrave; se relever. Pas un muscle
+de son visage ne
+tressaillit. Seulement, une l&eacute;g&egrave;re p&acirc;leur se
+r&eacute;pandit sur son front.</p>
+<p>&#8212;Mais parle donc! dit-il, t&acirc;che d'&ecirc;tre calme... Parle,
+et dis-nous ce
+qui est arriv&eacute;.</p>
+<p>Et il l'entra&icirc;na dans un coin de la cour ext&eacute;rieure,
+o&ugrave; personne ne prit
+garde &agrave; eux.</p>
+<p>Alors Shoking, en sanglottant, leur fit &agrave; tous deux le
+r&eacute;cit de la
+disparition de l'Irlandaise.</p>
+<p>L'homme gris l'&eacute;couta froidement.</p>
+<p>Quand il eut fini, il lui dit:</p>
+<p>&#8212;Et tu n'as pas la moindre id&eacute;e du lieu o&ugrave; elle peut
+&ecirc;tre?</p>
+<p>&#8212;Si je le savais, dit Shoking, n'y serais-je point all&eacute;
+d&eacute;j&agrave;?</p>
+<p>L'homme gris haussa les &eacute;paules:</p>
+<p>&#8212;Souviens-toi, dit-il. N'as-tu pas toi-m&ecirc;me mis lord Palmure
+sur ses
+traces?</p>
+<p>Shoking tressaillit.</p>
+<p>&#8212;Quel autre que lui peut avoir int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la
+faire dispara&icirc;tre?
+N'&eacute;tait-il pas, hier matin, d&egrave;s huit heures, &agrave; la
+porte de mistress
+Fanoche?</p>
+<p>&#8212;C'est juste.</p>
+<p>&#8212;Alors, dit l'abb&eacute; Samuel, vous croyez?...</p>
+<p>&#8212;Je ne crois pas, j'ai une conviction absolue.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>&#8212;Si l'Irlandaise a disparu, c'est qu'elle est aux mains de lord
+Palmure.</p>
+<p>Shoking serra les poings.</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-il, c'est un noble lord et je ne suis qu'un mendiant, mais
+il
+faudra bien qu'il me la rende.</p>
+<p>Il voulut faire un pas en avant, l'homme gris l'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; vas-tu? dit-il.</p>
+<p>&#8212;Chez lord Palmure donc! s'&eacute;cria Shoking.</p>
+<p>&#8212;Non, pas aujourd'hui...</p>
+<p>&#8212;Mais pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Parce que, dit froidement l'homme gris, il faut auparavant
+retrouver
+l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Le retrouverons-nous, demanda Shoking, en trouvant la m&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Oui, ce soir.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>&#8212;Et nous avons besoin de toi, acheva l'homme gris.</p>
+<p>Puis, prenant l'abb&eacute; Samuel par le bras, il lui dit:</p>
+<p>&#8212;Allons, nous n'avons pas de temps &agrave; perdre pour faire tous
+nos
+pr&eacute;paratifs.</p>
+<p>Et tous trois sortirent de la gare de Charing-Cross.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXXV</h2>
+<p>Lord Palmure causait t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec sa fille
+vers sept heures du soir.</p>
+<p>Miss Ellen &eacute;tait une de ces femmes m&ucirc;ries avant
+l'&acirc;ge aux choses
+positives de la vie.</p>
+<p>A seize ans, au lieu de parler chiffons, elle s'occupait de
+politique.</p>
+<p>Digne fille d'un tel p&egrave;re, elle poss&eacute;dait
+merveilleusement l'histoire
+contemporaine du Royaume-Uni, connaissait les aspirations de l'Irlande,
+et, comme lord Palmure, &eacute;prouvait une haine instinctive pour ce
+pays,
+qui &eacute;tait le berceau de sa famille.</p>
+<p>Ceux qui ont trahi leur patrie en deviennent les plus cruels ennemis.</p>
+<p>Lord Palmure avait donc trouv&eacute; en elle un auxiliaire docile
+et
+intelligent pour l'accomplissement de ses projets
+t&eacute;n&eacute;breux.</p>
+<p>Cependant miss Ellen n'ob&eacute;issait pas en aveugle; elle
+raisonnait
+tr&egrave;s-froidement, scrutait les ordres de son p&egrave;re, et lui
+disait:</p>
+<p>&#8212;Je ne comprends pas tr&egrave;s-bien quel est votre but.</p>
+<p>&#8212;Il est fort simple: accaparer l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Soit.</p>
+<p>&#8212;L'enlever pour toujours &agrave; ces hommes qui comptent en faire
+leur chef
+un jour.</p>
+<p>&#8212;Je comprends fort bien cela, mais...</p>
+<p>&#8212;Je vous devine, Ellen, dit lord Palmure; vous vous dites: &agrave;
+quoi bon
+prendre cet enfant avec nous, l'&eacute;lever, le choyer, lui, le fils
+de ce
+mis&eacute;rable qui a d&eacute;shonor&eacute; notre nom sur un gibet.</p>
+<p>&#8212;C'est cela m&ecirc;me, mon p&egrave;re.</p>
+<p>Un sourire vint aux l&egrave;vres de lord Palmure.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez-moi bien, dit-il, &eacute;coutez-moi attentivement.
+J'ai la
+conviction &agrave; pr&eacute;sent que l'enfant a &eacute;t&eacute;
+vol&eacute;e non par les fenians, non
+par ceux qui r&ecirc;vent la libert&eacute; de l'Irlande et voient en
+lui un chef,
+mais par une mis&eacute;rable femme, nourrisseuse d'enfants
+ill&eacute;gitimes ou
+adult&eacute;rins...</p>
+<p>&#8212;Comme on en a jug&eacute; une derni&egrave;rement, fit la jeune
+fille.</p>
+<p>&#8212;C'est cela m&ecirc;me, Ellen. Or donc, on a vol&eacute; cet enfant
+pour le
+substituer &agrave; un autre, mort sans doute, et certes l'occasion
+serait
+belle, au lieu d'entraver cette femme dans ses projets, de la
+prot&eacute;ger,
+au contraire, par la raison bien simple qu'elle se charge de faire
+perdre &agrave; jamais la trace de mon neveu.</p>
+<p>&#8212;C'est l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment ce que j'allais vous
+dire, mon p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! &eacute;coutez mes projets, Ellen, et je vous dirai
+ensuite quel est
+mon but.</p>
+<p>Miss Ellen regarda son p&egrave;re et devint attentive.</p>
+<p>&#8212;Au lieu de laisser l'enfant suivre cette obscure destin&eacute;e,
+je m'empare
+de lui et de sa m&egrave;re, je les conduis en carrosse dans notre
+ch&acirc;teau des
+environs de Glascow.</p>
+<p>&#8212;Fort bien, dit miss Ellen.</p>
+<p>&#8212;J'accable l'enfant de caresses, je dis &agrave; la m&egrave;re:
+&laquo;Ne craignez rien
+pour l'Irlande, moi et vos fr&egrave;res travaillons dans l'ombre, mais
+l'heure
+d'agir n'est point venue.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Fort bien.</p>
+<p>&#8212;Je leur donne une arm&eacute;e de laquais, c'est-&agrave;-dire de
+ge&ocirc;liers. Ces
+pauvres gens, qui jusqu'&agrave; ce jour avaient v&eacute;cu de pommes
+de terre, se
+trouvent devenus grands seigneurs.</p>
+<p>On se fait vite &agrave; la richesse, Ellen.</p>
+<p>&#8212;Continuez, mon p&egrave;re, car je ne comprends pas encore.</p>
+<p>&#8212;Attendez, Ellen, attendez. Le fils grandit au milieu de ce luxe.</p>
+<p>&#8212;Et sa m&egrave;re l'&eacute;l&egrave;ve dans l'amour de
+l'Irlande... observa miss Ellen
+avec ironie.</p>
+<p>Un sourire myst&eacute;rieux passa sur les l&egrave;vres de lord
+Palmure.</p>
+<p>&#8212;La m&egrave;re peut mourir, dit-il, on passe si facilement de vie
+&agrave; tr&eacute;pas.
+Un fruit qui n'est pas m&ucirc;r, un verre d'eau glac&eacute;e
+aval&eacute;
+pr&eacute;cipitamment... Que sais-je?</p>
+<p>&#8212;Apr&egrave;s? dit froidement miss Ellen.</p>
+<p>&#8212;Supposons que l'enfant soit orphelin &agrave; douze ou treize ans,
+il aura
+bien vite oubli&eacute; les sottes rapsodies de sa m&egrave;re &agrave;
+propos de l'Irlande.</p>
+<p>&#8212;Bon!</p>
+<p>&#8212;Nous l'&eacute;l&egrave;verons en bon Anglais qui doit
+si&eacute;ger au parlement quelque
+jour et me succ&eacute;der...</p>
+<p>&#8212;Que dites-vous, mon p&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;J'en veux faire votre mari, Ellen.</p>
+<p>&#8212;Y songez-vous? fit la jeune fille fr&eacute;missant d'orgueil et
+d'indignation. Moi, &eacute;pouser ce vagabond... ce mendiant...</p>
+<p>&#8212;Il est de votre sang, Ellen.</p>
+<p>&#8212;Qu'importe!</p>
+<p>&#8212;Ensuite je ne vous ai pas tout dit; et c'est maintenant que vous
+allez
+me comprendre.</p>
+<p>&#8212;Parlez, mon p&egrave;re, dit froidement miss Ellen.</p>
+<p>Lord Palmure reprit:</p>
+<p>&#8212;Mon p&egrave;re &agrave; moi, vous le savez, votre a&iuml;eul,
+Ellen, abandonna la cause
+de l'Irlande. L'Angleterre se montra reconnaissante. Elle nous donna de
+grands biens, la plupart confisqu&eacute;s sur des rebelles.</p>
+<p>Mon p&egrave;re devint un des plus riches seigneurs terriens du
+Royaume-Uni.</p>
+<p>Il ne pouvait pas pr&eacute;dire que mon fr&egrave;re Edmund
+embrasserait un jour la
+cause de l'Irlande; et, nous ayant r&eacute;unis tous les deux, quand
+nous
+&eacute;tions enfants, il nous dit:</p>
+<p>&laquo;Je suis assez riche pour m'affranchir de la loi du droit
+d'a&icirc;nesse.
+J'ai obtenu du Parlement le droit de vous partager ma fortune par
+&eacute;gale
+part.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Ah! vraiment? fit miss Ellen qui devint de plus en plus attentive.</p>
+<p>&#8212;Je suis riche, mon enfant, tr&egrave;s-riche; eh bien! je ne
+poss&egrave;de
+cependant que la moiti&eacute; de la fortune de mon p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Qu'est devenue l'autre moiti&eacute;?</p>
+<p>&#8212;La part de sir Edmund?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;L'Angleterre l'a confisqu&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>&#8212;Et c'est parce que, en &eacute;levant le fils de sir Edmund dans
+l'amour de
+l'Angleterre, j'esp&egrave;re faire rapporter le bill de confiscation
+et rendre
+&agrave; cet enfant la fortune de son p&egrave;re, que j'ai
+song&eacute; &agrave; en faire votre
+mari, Ellen. Comprenez-vous, maintenant?</p>
+<p>&#8212;Oui, mon p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Vous indignez-vous encore?</p>
+<p>&#8212;Non, mon p&egrave;re; mais quel &acirc;ge a-t-il?</p>
+<p>&#8212;Dix ans.</p>
+<p>&#8212;J'en ai seize.</p>
+<p>&#8212;Il sera plus jeune que vous, qu'importe! Dans les sph&egrave;res
+aristocratiques o&ugrave; nous sommes n&eacute;s et o&ugrave; nous
+vivons, dit lord Palmure,
+le mariage est l'union, non de deux personnes, mais de deux noms et de
+deux fortunes.</p>
+<p>&#8212;Soit, mon p&egrave;re, dit miss Ellen, et maintenant vous partez?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>Et le noble lord s'enveloppa dans un grand mac-farlane dont il
+releva le
+collet jusqu'&agrave; son menton.</p>
+<p>&#8212;Vous allez chercher l'enfant?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Mais o&ugrave;?</p>
+<p>&#8212;Je l'ignore, mais la vieille dame me conduira.</p>
+<p>Miss Ellen souleva les rideaux d'une crois&eacute;e et regarda dans
+la cour.</p>
+<p>&#8212;La voiture n'est pas attel&eacute;e, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Je me garderais bien, dit lord Palmure, de sortir dans mon
+&eacute;quipage;
+ce serait manquer de prudence, d'autant plus que, sans doute, la
+vieille
+dame m'emm&egrave;nera dans un quartier excentrique.</p>
+<p>&#8212;C'est probable.</p>
+<p>&#8212;J'ai donc fait retenir un cab, qui m'attend au coin de la rue.</p>
+<p>&#8212;Mon p&egrave;re, dit encore miss Ellen, est-ce que vous irez seul
+courir
+cette &eacute;trange aventure?</p>
+<p>&#8212;Non, certes. J'ai fait demander &agrave; Scotland-Yard deux
+policemen
+d&eacute;guis&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;A la bonne heure! je serai plus tranquille.</p>
+<p>&#8212;Adieu, mon enfant, dit lord Palmure. Je ne sais o&ugrave; on me
+conduira; je
+ne puis donc vous dire au juste l'heure de mon retour. Mais faites
+prendre patience &agrave; l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Ok! dit miss Ellen, depuis que nous lui avons fait voir un portrait
+de
+sir Edmund, replac&eacute; &agrave; la h&acirc;te dans notre galerie de
+famille, elle a en
+nous une confiance aveugle..</p>
+<p>&#8212;Vous m'en r&eacute;pondez?</p>
+<p>&#8212;Comme de moi-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;C'est bien, Ellen. Au revoir.</p>
+<p>Et lord Palmure baisa sa fille au front.</p>
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, il sortait &agrave; pied de son
+h&ocirc;tel, et trouvait &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; nord de Chester-street un cab qui,
+rang&eacute; contre le mur,
+paraissait attendre.</p>
+<p>Il s'approcha.</p>
+<p>&#8212;Cabman, dit-il, &ecirc;tes-vous retenu?</p>
+<p>&#8212;Par lord Palmure, r&eacute;pondit le cocher.</p>
+<p>&#8212;C'est moi.</p>
+<p>Et lord Palmure monta.</p>
+<p>Le cocher avait le visage si bien entortill&eacute; dans un large
+cache-nez,
+que lord Palmure, e&ucirc;t-il fait jour, n'aurait certes pas reconnu
+le bon
+Shoking.</p>
+<p>&#8212;Dudley-street, lui cria lord Palmure en fermant la porti&egrave;re.</p>
+<p>Et le cab partit au grand trot d'un excellent cheval.</p>
+<p>Shoking avait &eacute;t&eacute; cocher dans sa jeunesse.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXXVI</h2>
+<p>Le cab gagna l'avenue Victoria, passa devant l'abbaye de Westminster
+et
+s'engagea dans Parliament-street, c'est-&agrave;-dire la rue du
+Parlement.</p>
+<p>Lord Palmure alors baissa la glace du cab et tira le cabman par sa
+redingote.</p>
+<p>Shoking se tourna &agrave; demi sur son si&eacute;ge.</p>
+<p>&#8212;Tu t'arr&ecirc;teras devant Scotland-Yard, dit lord Palmure.</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit Shoking.</p>
+<p>Le cab passa devant l'Amiraut&eacute; et, quelques minutes
+apr&egrave;s, il s'arr&ecirc;tait
+de nouveau.</p>
+<p>Deux hommes qui se tenaient aupr&egrave;s de la porte de
+Scotland-Yard
+s'avanc&egrave;rent rapidement.</p>
+<p>Lord Palmure mit la t&ecirc;te &agrave; la porti&egrave;re.</p>
+<p>L'un deux lui dit:</p>
+<p>&#8212;C'est nous que vous attendez, mylord.</p>
+<p>&#8212;Alors, montez, dit lord Palmure, qui daigna ouvrir la
+porti&egrave;re
+lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>Les deux hommes mont&egrave;rent et s'assirent sur la banquette de
+devant, car
+le cab &eacute;tait &agrave; quatre places.</p>
+<p>Puis Shoking rendit de nouveau la main &agrave; son cheval, et moins
+d'un quart
+d'heure apr&egrave;s, lord Palmure &eacute;tait &agrave; la porte de
+mistress Fanoche.</p>
+<p>Il n'eut pas besoin de sonner deux fois.</p>
+<p>La vieille dame &eacute;tait toute pr&ecirc;te, l'oreille aux aguets
+et fort
+impatiente.</p>
+<p>&#8212;Enfin, avait-elle murmur&eacute; vingt fois depuis une heure, je
+vais donc
+vivre tranquille, et sans le recours de personne...</p>
+<p>Et elle se voyait d&eacute;j&agrave; dans son cottage de Brighton,
+avec une bonne
+grosse servante, une maison bien mont&eacute;e, des armoires pleines de
+linge
+et un parloir aupr&egrave;s duquel celui de mistress Fanoche
+p&acirc;lissait.</p>
+<p>Elle avait fait coucher les petites filles, s'inqui&eacute;tant peu,
+du reste,
+de ce qui arriverait lorsqu'elle serait partie et de ce qu'elles
+deviendraient.</p>
+<p>Puis elle avait assembl&eacute; &agrave; la h&acirc;te quelques
+bardes dans un petit sac de
+voyage, mis son chapeau, endoss&eacute; son ch&acirc;le &eacute;cossais
+et fourr&eacute; ses doigts
+crochus dans de bons gants de tricot.</p>
+<p>&#8212;Ah! mylord, dit-elle en voyant entrer lord Palmure, je craignais
+que
+vous ne vinssiez pas... et en m&ecirc;me temps je l'esp&eacute;rais...</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;C'est que j'ai peur...</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi auriez-vous peur?</p>
+<p>&#8212;Ah! c'est que vous ne connaissez pas les gens que je vais trahir...
+Ils sont capables de tout.</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re dame, dit froidement lord Palmure en entrant dans
+le parloir
+o&ugrave; il y avait une lampe et tirant de sa poche un portefeuille,
+voici un
+contrat de rente.</p>
+<p>La vieille dame eut un battement de c&#339;ur.</p>
+<p>&#8212;Voici cent livres en bank-notes, comme frais de d&eacute;placement.</p>
+<p>Le battement de c&#339;ur redoubla.</p>
+<p>&#8212;Enfin, acheva lord Palmure, voici un billet de premi&egrave;re
+classe pour le
+train de Londres &agrave; Brighton.</p>
+<p>Ce train part &agrave; minuit.</p>
+<p>La vieille dame allongeait d&eacute;j&agrave; la main pour s'emparer
+du contrat de
+rente, du billet et des bank-notes.</p>
+<p>Lord Palmure l'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>&#8212;Non, dit-il, pas &agrave; pr&eacute;sent. Aussit&ocirc;t que
+j'aurai l'enfant, tout cela
+sera votre propri&eacute;t&eacute;, et je vous conduirai moi-m&ecirc;me
+au Brighton-railway.</p>
+<p>La vielle dame &eacute;prouva une certaine d&eacute;ception; elle
+eut m&ecirc;me un acc&egrave;s de
+d&eacute;fiance.</p>
+<p>&#8212;Mais, dit-elle, ne me trompez-vous pas, au moins?</p>
+<p>&#8212;Je me nomme lord Palmure, et mon nom doit vous &ecirc;tre une
+garantie.</p>
+<p>&#8212;Sans doute. Mais...</p>
+<p>&#8212;Mais quoi?</p>
+<p>&#8212;Que voulez-vous faire de l'enfant?</p>
+<p>&#8212;Le rendre &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;A sa m&egrave;re!</p>
+<p>&#8212;Oui, &agrave; sa m&egrave;re qui est chez moi, dit froidement lord
+Palmure, apr&egrave;s
+avoir miraculeusement &eacute;chapp&eacute; &agrave; la mort.</p>
+<p>Il vit p&acirc;lir la vieille dame.</p>
+<p>&#8212;Allons, dit-il en baissant la voix, vous voyez que je sais bien des
+choses, n'est-ce pas? Ne perdons pas de temps inutile. J'ai deux
+policemen dans le cab; ils doivent nous accompagner. Ou, dans une
+heure, j'aurai l'enfant et je vous conduirai au chemin de fer de
+Brighton; ou vous m'aurez tromp&eacute; et je vous conduirai &agrave;
+Scotland-Yard.</p>
+<p>La vieille dame joignit les mains:</p>
+<p>&#8212;Milord, dit-elle, je vous jure que je vais vous conduire o&ugrave;
+est
+l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! partons...</p>
+<p>Et il prit la vieille dame par le bras.</p>
+<p>Elle &eacute;teignit la lampe et ferma la porte.</p>
+<p>En montant dans le cab, elle vit en effet deux hommes, mais les
+voitures
+de Londres n'ont pas de lanternes; en outre, la rue Dudley &eacute;tait
+peu
+&eacute;clair&eacute;e, car il n'y avait pas de magasins; enfin ces
+deux hommes
+avaient leurs chapeaux rabattus sur les yeux, et il &eacute;tait
+difficile de
+voir leur visage.</p>
+<p>La vieille dame s'assit dans le fond du cab, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de lord Palmure.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; allons-nous? dit celui-ci.</p>
+<p>&#8212;A Hampsteadt.</p>
+<p>&#8212;Bon. Quelle rue?</p>
+<p>&#8212;Heath-Mount.</p>
+<p>&#8212;Fort bien. Quel num&eacute;ro?</p>
+<p>&#8212;Dix-huit.</p>
+<p>&#8212;Est-ce l&agrave; qu'est l'enfant?</p>
+<p>&#8212;C'est l&agrave;.</p>
+<p>Lord Palmure baissa la glace une seconde fois et transmit les ordres
+au
+cabman.</p>
+<p>&#8212;All reigh! r&eacute;pondit Shoking.</p>
+<p>Et il rendit la main &agrave; son cheval.</p>
+<p>Si le hanson qui avait conduit mistress Fanoche et Mary
+l'&Eacute;cossaise,
+portant dans ses bras le petit Ralph endormi, &agrave; Hampsteadt,
+marchait
+bien, le cab conduit par Shoking filait encore mieux.</p>
+<p>Vingt minutes apr&egrave;s avoir quitt&eacute; Dudley-street, il
+arrivait dans
+Heath-Mount.</p>
+<p>Lord Palmure et la vieille dame n'avaient pas &eacute;chang&eacute;
+un mot durant le
+trajet, trouvant inutile, tous les deux, de causer devant les deux
+agents.</p>
+<p>Ceux-ci, de leur c&ocirc;t&eacute;, n'avaient pas desserr&eacute;
+les dents.</p>
+<p>Quand le cab s'arr&ecirc;ta, lord Palmure mit la t&ecirc;te &agrave;
+la porti&egrave;re et dit:</p>
+<p>&#8212;Sommes-nous arriv&eacute;s?</p>
+<p>&#8212;Voici Heath-Mount, r&eacute;pondit Shoking, et voil&agrave; le
+num&eacute;ro 18.</p>
+<p>Lord Palmure vit alors une grille, un grand jardin et, tout au fond,
+une
+maisonnette dont les fen&ecirc;tres du rez-de-chauss&eacute;e
+&eacute;taient &eacute;clair&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;Est-ce bien l&agrave;? r&eacute;p&eacute;ta lord Palmure en
+s'adressant &agrave; la vieille dame.</p>
+<p>Elle regarda &agrave; son tour.</p>
+<p>&#8212;Oui, fit-elle.</p>
+<p>&#8212;Alors vous allez me montrer le chemin.</p>
+<p>&#8212;Mais, mylord, dit-elle avec un accent d'angoisse, vous voulez donc
+que
+ces gens-l&agrave; m'assassinent?</p>
+<p>&#8212;Soit, dit lord Palmure, puisque vous avez peur, restez ici. Comme
+j'ai
+le contrat et les bank-notes dans ma poche, je suis s&ucirc;r que vous
+ne vous
+en irez pas.</p>
+<p>Et il dit aux deux hommes, qui pour lui &eacute;taient toujours des
+agents
+d&eacute;guis&eacute;s:</p>
+<p>&#8212;Venez, messieurs, et tenez-vous pr&ecirc;ts &agrave; tout
+&eacute;v&eacute;nement.</p>
+<p>Lord Palmure descendit le premier et marcha droit &agrave; la
+grille, ce qui
+fit qu'il ne vit pas que l'un des deux hommes prenait un paquet des
+mains de Shoking.</p>
+<p>Le noble lord allait mettre la main sur le bouton de la sonnette,
+mais
+celui &agrave; qui Shoking avait donn&eacute; un objet
+myst&eacute;rieux l'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>&#8212;Ne sonnez pas, mylord, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Il faut pourtant bien que nous entrions.</p>
+<p>&#8212;J'ai pr&eacute;vu le cas.</p>
+<p>Et il tira de dessous son manteau un trousseau de clefs.</p>
+<p>&#8212;A Londres, dit-il, on fait tout sur le m&ecirc;me mod&egrave;le,
+depuis les
+maisons jusqu'aux serrures.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes un homme habile, dit lord Palmure.</p>
+<p>L'agent de police pr&eacute;tendu essaya tour &agrave; tour
+plusieurs clefs.</p>
+<p>L'une enfin entra, tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit.</p>
+<p>&#8212;Entrez, mylord, dit cet homme.</p>
+<p>Et il s'effa&ccedil;a pour laisser passer lord Palmure.</p>
+<p>Mais, en ce moment, celui-ci sentit qu'on le prenait &agrave; la
+gorge.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps on lui appliqua un masque de poix sur le visage.</p>
+<p>Et avant qu'il e&ucirc;t pu crier, se d&eacute;battre et songer
+&agrave; faire usage du
+revolver qu'il avait sur lui, il fut renvers&eacute;, garrott&eacute;
+en un tour de
+main et jet&eacute; en un coin du jardin, derri&egrave;re un massif
+d'arbres.</p>
+<p>&#8212;A pr&eacute;sent, dit l'homme gris, car c'&eacute;tait lui, allons
+chercher
+l'enfant.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXXVII</h2>
+<p>Maintenant revenons un moment sur nos pas, et voyons ce qui
+s'&eacute;tait
+pass&eacute; dans le cottage de mistress Fanoche. Nous avons
+laiss&eacute; le petit
+Ralph au moment o&ugrave; la brutale &Eacute;cossaise Mary levait le
+fouet sur lui et
+le frappait.</p>
+<p>La douleur lui arracha un cri; mais ce cri fut unique. L'enfant se
+roidit ensuite et croisa ses deux bras sur sa poitrine, regardant son
+bourreau d'un air de d&eacute;fi.</p>
+<p>L'&Eacute;cossaise frappa encore.</p>
+<p>Heureusement comme elle levait le fouet pour la troisi&egrave;me
+fois, la porte
+s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.</p>
+<p>Elle jeta un cri &agrave; son tour, s'&eacute;lan&ccedil;a sur
+l'&Eacute;cossaise et lui arracha le
+fouet.</p>
+<p>Puis, d'un geste imp&eacute;rieux, elle lui ordonna de sortir.</p>
+<p>L'&Eacute;cossaise s'en alla sans mot dire.</p>
+<p>Alors mistress Fanoche voulut prendre l'enfant dans ses bras.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est ma m&egrave;re? demanda celui-ci avec
+t&eacute;nacit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ta m&egrave;re est all&eacute;e faire un voyage, mon petit homme,
+lui r&eacute;pondit-elle
+d'un ton doucereux, et je lui ai promis d'avoir bien soin de toi.</p>
+<p>Ralph attacha sur elle un regard profond, le regard d'un homme et
+non
+d'un enfant.</p>
+<p>&#8212;Vous me trompez! dit-il.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi veux-tu que je te trompe, mon mignon? fit mistress
+Fanoche,
+qui se mit &agrave; l'embrasser. Ta maman est partie, c'est bien vrai,
+mais
+elle reviendra...</p>
+<p>&#8212;Quand?</p>
+<p>&#8212;Demain.</p>
+<p>&#8212;Vous me trompez, r&eacute;p&eacute;ta l'enfant. Je veux m'en aller.</p>
+<p>&#8212;Hein?</p>
+<p>&#8212;Je veux sortir d'ici, fit-il avec un accent de volont&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Et si tu sors d'ici, o&ugrave; iras-tu? demanda la nourrisseuse
+d'enfants.</p>
+<p>&#8212;J'irai rejoindre ma m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Tu sais bien que c'est impossible.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Parce que ta m&egrave;re est partie.</p>
+<p>L'enfant frappa du pied.</p>
+<p>&#8212;Je veux sortir! r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+<p>Et il marcha vers la porte.</p>
+<p>Mistress Fanoche le prit par le bras:</p>
+<p>&#8212;Mon mignon, dit-elle, quand un enfant veut &ecirc;tre trait&eacute;
+avec douceur et
+n'&ecirc;tre point battu, il doit &ecirc;tre sage, sinon...</p>
+<p>&#8212;Battez-moi, mais laissez-moi sortir.</p>
+<p>L'obstination de Ralph, l'&eacute;nergie avec laquelle il se
+d&eacute;battait aux
+mains de mistress Fanoche, exasp&eacute;raient celle-ci.</p>
+<p>Elle appela de nouveau l'&Eacute;cossaise.</p>
+<p>Mary revint, arm&eacute;e de son terrible fouet.</p>
+<p>Cette fois, mistress Fanoche ne souriait plus.</p>
+<p>&#8212;Couche-moi ce petit vaurien, dit-elle &agrave; l'&Eacute;cossaise.</p>
+<p>Elle sortit, et Ralph resta de nouveau au pouvoir de la terrible
+servante.</p>
+<p>Celle-ci le prit par le bras, le poussa rudement devant elle, et
+comme
+il essayait de r&eacute;sister, elle le frappa de nouveau.</p>
+<p>Puis elle ouvrit une porte au fond du parloir et Ralph vit une
+petite
+chambre dans laquelle il y avait un lit.</p>
+<p>Cette chambre ressemblait vaguement &agrave; celle o&ugrave; il
+s'&eacute;tait endormi dans
+les bras de sa m&egrave;re.</p>
+<p>Un moment, l'enfant eut une illusion et se mit &agrave; crier:</p>
+<p>&#8212;Maman! maman!</p>
+<p>Un &eacute;clat de rire de l'&Eacute;cossaise lui r&eacute;pondit
+seul.</p>
+<p>&#8212;Maman! dit-il une fois encore.</p>
+<p>Le fouet retomba.</p>
+<p>Alors, vaincu par la douleur, l'enfant se prit &agrave; pleurer.</p>
+<p>L'&Eacute;cossaise, alors, se mit &agrave; le d&eacute;shabiller
+tranquillement, et Ralph ne
+r&eacute;sista plus.</p>
+<p>Son &eacute;nergie l'avait abandonn&eacute;, depuis qu'il pleurait,
+tant les larmes
+sont &eacute;nervantes.</p>
+<p>Il pleura longtemps, le pauvre enfant, interrompant ses sanglots
+pour
+appeler sa m&egrave;re, qui ne lui r&eacute;pondait pas.</p>
+<p>Puis, &agrave; la prostration morale succ&eacute;da une prostration
+physique, et il
+finit par s'endormir.</p>
+<p>Il &eacute;tait grand jour quand il s'&eacute;veilla, et le soleil
+inondait la
+chambre.</p>
+<p>Ralph jeta un regard autour de lui.</p>
+<p>Il &eacute;tait seul.</p>
+<p>Une fois encore il appela sa m&egrave;re.</p>
+<p>Ce fut mistress Fanoche qui arriva.</p>
+<p>Elle &eacute;tait redevenue souriante et voulut embrasser Ralph.</p>
+<p>Mais il la repoussa.</p>
+<p>&#8212;Rendez-moi ma m&egrave;re, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Puisqu'elle doit revenir bient&ocirc;t, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Quand?</p>
+<p>&#8212;Demain.</p>
+<p>L'enfant eut l'air d'ajouter foi &agrave; ces paroles.</p>
+<p>A partir de ce moment, il ne cria plus, ne pleura plus, ne fit plus
+aucune question.</p>
+<p>&#8212;J'en &eacute;tais s&ucirc;re, se dit mistress Fanoche au bout de
+quelques
+instants, il finira par se calmer.</p>
+<p>Elle ne se rebuta point et combla l'enfant de caresses; mais s'il ne
+la
+repoussa plus, il accueillit ses observations avec une parfaite
+indiff&eacute;rence.</p>
+<p>Il avait refus&eacute; de manger d'abord, mais, vers le soir, la
+faim triompha
+de son obstination.</p>
+<p>Mistress Fanoche avait eu soin de m&ecirc;ler un peu de jus de
+pavots &agrave; ses
+aliments, de fa&ccedil;on qu'il s'endormit brusquement, son repas
+termin&eacute;, et
+que l'&Eacute;cossaise put le d&eacute;shabiller sans qu'il
+s'&eacute;veill&acirc;t.</p>
+<p>Le lendemain en s'&eacute;veillant, Ralph demanda sa m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Demain, lui dit encore mistress Fanoche.</p>
+<p>L'enfant n'insista pas.</p>
+<p>Seulement, depuis vingt-quatre heures un travail s'&eacute;tait fait
+dans son
+esprit.</p>
+<p>Il s'&eacute;tait rem&eacute;mor&eacute; tous les
+&eacute;v&eacute;nements qui l'avaient frapp&eacute; depuis son
+arriv&eacute;e &agrave; Londres.</p>
+<p>Les petites filles qui lui avaient pr&eacute;dit qu'il serait battu,
+ne lui
+avaient dit, h&eacute;las! que la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>Il voyait bien toujours mistress Fanoche, mais il ne voyait plus la
+vieille dame qui avait un air si m&eacute;chant.</p>
+<p>Enfin, malgr&eacute; certaines ressemblances, Ralph &eacute;tait
+bien convaincu que la
+maison o&ugrave; il &eacute;tait n'&eacute;tait pas celle o&ugrave; il
+avait &eacute;t&eacute; conduit avec sa
+m&egrave;re par le mendiant Shoking.</p>
+<p>Par cons&eacute;quent, il se fit ce raisonnement plein de justesse
+apparente,
+que s'il voulait rejoindre sa m&egrave;re, il fallait qu'il s'enfuit de
+cette
+maison et retourn&acirc;t dans l'autre.</p>
+<p>L'enfant ne se rendait pas bien compte de l'immensit&eacute; de
+Londres.
+Cependant, il se demandait comment il trouverait son chemin.</p>
+<p>Ralph ne songea donc plus qu'&agrave; fuir.</p>
+<p>Quand les enfants se sont trac&eacute; une marche et ont un but
+d&eacute;termin&eacute;, ils
+sont capables d'autant de patience et de dissimulation qu'un homme.</p>
+<p>Il se montra si docile ce jour-l&agrave;, que mistress Fanoche
+l'accabla de
+caresses.</p>
+<p>Il ne la repoussa plus, et parut m&ecirc;me se montrer convaincu que
+sa m&egrave;re
+ne pouvait tarder &agrave; revenir.</p>
+<p>Alors mistress Fanoche lui permit de jouer dans le jardin.</p>
+<p>Le jardin &eacute;tait ferm&eacute; par une haute grille, sur le
+devant de la rue,
+par un mur assez &eacute;lev&eacute;, sur le derri&egrave;re.</p>
+<p>Il n'y avait donc aucun danger que l'enfant s'&eacute;chapp&acirc;t.</p>
+<p>Le soir, mistress Fanoche jugea inutile de m&ecirc;ler un
+soporifique &agrave; son
+repas.</p>
+<p>L'enfant mangea peu.</p>
+<p>Quand l'&Eacute;cossaise vint lui annoncer que l'heure du coucher
+&eacute;tait venue,
+il ne fit aucune r&eacute;sistance.</p>
+<p>Elle le d&eacute;shabilla comme &agrave; l'ordinaire, le mit au lit
+et emporta la
+chandelle.</p>
+<p>Alors, l'enfant se leva sans bruit et nu-pieds.</p>
+<p>Puis il vint coller son oreille &agrave; la serrure.</p>
+<p>Il entendit mistress Fanoche et l'Irlandaise qui causaient &agrave;
+mi-voix.</p>
+<p>Ralph revint vers son lit et se rhabilla dans l'obscurit&eacute;.</p>
+<p>Seulement, il ne mit pas ses souliers.</p>
+<p>Puis il se dirigea &agrave; t&acirc;tons vers la crois&eacute;e.</p>
+<p>Cette crois&eacute;e, comme toutes les crois&eacute;es anglaises,
+&eacute;tait &agrave; guillotine.</p>
+<p>Il suffisait de tirer une corde, qui se trouvait dans le coin, pour
+faire monter la partie inf&eacute;rieure du ch&acirc;ssis.</p>
+<p>L'enfant d&eacute;ploya la patience et la prudence d'un homme fait
+pour
+ex&eacute;cuter cette man&#339;uvre sans bruit.</p>
+<p>De temps en temps, il s'arr&ecirc;tait et pr&ecirc;tait l'oreille.</p>
+<p>Le bruit des voix de mistress Fanoche et de l'&Eacute;cossaise
+arrivait
+toujours jusqu'&agrave; lui.</p>
+<p>Le ch&acirc;ssis ouvert, Ralph prit ses souliers &agrave; la main et
+monta sur
+l'entablement de la crois&eacute;e.</p>
+<p>La chambre &eacute;tait au rez-de-chauss&eacute;e, par
+cons&eacute;quent &agrave; cinq ou six pieds
+du sol.</p>
+<p>Et Ralph se laissa glisser dans le jardin.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXXVIII</h2>
+<p>Tandis que le petit Irlandais sautait dans le jardin, mistress
+Fanoche,
+en d&eacute;pit de son rang, ne d&eacute;daignait pas de causer avec
+Mary, l'humble
+servante &eacute;cossaise. C'est que, entre ces deux femmes, la
+complicit&eacute;
+primait la hi&eacute;rarchie.</p>
+<p>Aussi bien que la vieille dame aux b&eacute;sicles, Mary
+l'&Eacute;cossaise avait &eacute;t&eacute;
+dans la confidence des crimes myst&eacute;rieux commis par mistress
+Fanoche.</p>
+<p>Cette derni&egrave;re &eacute;tait bien la ma&icirc;tresse pourtant,
+et c'&eacute;tait presque &agrave;
+son profit unique que l'&eacute;tablissement prosp&eacute;rait, car
+l&agrave; o&ugrave; la vieille
+dame portait un ch&acirc;le et une robe de popeline, l&agrave;
+o&ugrave; Mary avait un
+fichu, mistress Fanoche empochait des guin&eacute;es.</p>
+<p>N&eacute;anmoins, et si s&ucirc;re qu'elle f&ucirc;t de ces deux
+femmes, elle croyait
+devoir les m&eacute;nager, et pour cela elle avait employ&eacute; un
+singulier moyen.</p>
+<p>Elle avait encourag&eacute;, servi dans l'ombre la haine jalouse que
+la vieille
+dame et la servante avaient l'une pour l'autre.</p>
+<p>Vingt fois la vieille dame avait dit que Mary &eacute;tait une
+voleuse, qu'on
+avait tort de laisser tra&icirc;ner devant elle l'argenterie et le
+linge.</p>
+<p>Par contre, Mary disait souvent:</p>
+<p>&#8212;Vous auriez tort, madame, de vous confier sans r&eacute;serve
+&agrave; la femme aux
+b&eacute;sicles. Elle a l'&#339;il faux et elle ressemble &agrave; Judas. Si
+jamais elle
+trouvait l'occasion de vous vendre, elle n'y manquerait pas.</p>
+<p>Ce soir-l&agrave;, quand elle eut couch&eacute; l'enfant, Mary
+revint au parloir, o&ugrave;
+mistress Fanoche se brodait sentimentalement des pantoufles &agrave;
+elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>Au lieu de regagner sa cuisine, elle s'assit.</p>
+<p>Mistress Fanoche ne se f&acirc;cha point.</p>
+<p>Seulement, levant la t&ecirc;te et regardant l'&Eacute;cossaise,
+elle lui dit:</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+<p>&#8212;Madame, r&eacute;pondit Mary, je voudrais vous faire une question.</p>
+<p>&#8212;Parle...</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous avez dit &agrave; la vieille guenon que nous
+venions ici?</p>
+<p>La vieille guenon, c'&eacute;tait, comme on le pense, la dame aux
+b&eacute;sicles...</p>
+<p>&#8212;Certainement, dit mistress Fanoche.</p>
+<p>&#8212;Vous avez eu tort, madame.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Parce qu'elle peut fort bien nous trahir.</p>
+<p>Mistress Fanoche haussa les &eacute;paules.</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi veux-tu qu'elle nous trahisse?</p>
+<p>&#8212;Pour de l'argent.</p>
+<p>&#8212;Soit. Mais qui lui en donnera?</p>
+<p>&#8212;Ceux qui pourront avoir int&eacute;r&ecirc;t &agrave; retrouver
+l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Tu es folle, Mary.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi donc, madame?</p>
+<p>&#8212;Mais parce qu'il n'y avait qu'une personne qui e&ucirc;t
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le
+retrouver, sa m&egrave;re... et que cette m&egrave;re... tu sais bien...</p>
+<p>&#8212;Oui, dit Mary avec un sourire f&eacute;roce, elle a son compte,
+celle-l&agrave;...</p>
+<p>&#8212;Mais ne l'e&ucirc;t-elle pas, comme elle n'a pas d'argent...</p>
+<p>&#8212;C'est &eacute;gal, j'ai mon id&eacute;e, poursuivit
+l'&Eacute;cossaise, qui se laissait
+aller &agrave; sa haine.</p>
+<p>&#8212;Tais-toi! dit vivement mistress Fanoche.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce donc, madame?</p>
+<p>&#8212;Il me semble que j'ai entendu du bruit...</p>
+<p>&#8212;C'est le petit, peut-&ecirc;tre...</p>
+<p>Et Mary se leva pour aller &agrave; la porte de la chambre o&ugrave;
+elle avait couch&eacute;
+Ralph.</p>
+<p>&#8212;Non, dit mistress Fanoche... c'est par l&agrave;... dans le jardin.</p>
+<p>Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e et pr&ecirc;tait l'oreille.</p>
+<p>&#8212;La grille est bien ferm&eacute;e, dit Mary.</p>
+<p>&#8212;Je te dis que j'entends marcher... Je te...</p>
+<p>Mistress Fanoche n'acheva pas.</p>
+<p>Elle &eacute;tait devenue toute p&acirc;le d'&eacute;motion, car une
+clef tourna dans la
+serrure de la porte d'entr&eacute;e.</p>
+<p>Les deux femmes se regard&egrave;rent muettes et la sueur au front.</p>
+<p>Cependant la robuste et gigantesque &Eacute;cossaise
+s'&eacute;lan&ccedil;a en disant:</p>
+<p>&#8212;Si ce sont des pick-pocketts, ils auront affaire &agrave; moi!</p>
+<p>Mais, soudain, la porte du parloir s'ouvrit, et deux hommes se
+montr&egrave;rent sur le seuil.</p>
+<p>Ces deux hommes n'&eacute;taient autres que l'homme gris et son
+compagnon
+l'Irlandais, cet homme d&eacute;guenill&eacute;, dont, avec un signe,
+il avait fait un
+esclave fid&egrave;le.</p>
+<p>L'homme gris avait un revolver &agrave; la main, et, le braquant sur
+l'Irlandaise:</p>
+<p>&#8212;Toi, lui dit-il, je t'engage &agrave; te tenir tranquille.</p>
+<p>Mistress Fanoche voulut jeter un cri.</p>
+<p>&#8212;Madame, lui dit froidement l'homme gris, je ne suis pas un voleur;
+ainsi, rassurez-vous. Mais j'ai besoin de causer avec vous quelques
+instants; et pour cela il faut que vous m'&eacute;coutiez.</p>
+<p>&#8212;Qui &ecirc;tes-vous? que me voulez-vous? dit mistress Fanoche
+&eacute;perdue.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps, elle subissait pareillement cette
+myst&eacute;rieuse fascination
+qu'exer&ccedil;ait le regard de l'homme gris.</p>
+<p>L'&Eacute;cossaise, tenue en respect par le revolver, regardait tour
+&agrave; tour
+l'homme gris et son compagnon.</p>
+<p>Le premier continua:</p>
+<p>&#8212;Connaissez-vous lord Palmure, madame?</p>
+<p>Mistress Fanoche se sentit un peu rassur&eacute;e par ce nom, qui
+&eacute;tait celui
+d'un membre du Parlement.</p>
+<p>&#8212;Non, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Lord Palmure est &agrave; la recherche de son neveu.</p>
+<p>Mistress Fanoche recula.</p>
+<p>&#8212;Un petit Irlandais dont vous avez fait dispara&icirc;tre la
+m&egrave;re et que vous
+cachez ici, ajouta l'homme gris.</p>
+<p>Mistress Fanoche fit appel &agrave; toute son audace:</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-elle.</p>
+<p>&#8212;Attendez donc, reprit l'homme gris. Vous tenez une pension dans
+Dudley-street, c'est-&agrave;-dire que vous &ecirc;tes une nourrisseuse
+d'enfants.
+Vous avez une associ&eacute;e, une vieille dame qui porte des
+b&eacute;sicles.</p>
+<p>Mary l'&Eacute;cossaise, emport&eacute;e par sa haine,
+s'&eacute;cria:</p>
+<p>&#8212;Ah! la vieille guenon nous a trahies! Je vous le disais bien,
+madame!</p>
+<p>&#8212;Cette fille, dit froidement l'homme gris, a dit la
+v&eacute;rit&eacute; pure,
+madame. La vieille dame a vendu pour une somme consid&eacute;rable,
+&agrave; lord
+Palmure, le secret de votre retraite et par cons&eacute;quent de celle
+de
+l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Oh! la mis&eacute;rable! dit encore l'&Eacute;cossaise.</p>
+<p>&#8212;Mais tais-toi donc! s'&eacute;cria mistress Fanoche
+fr&eacute;missante.</p>
+<p>L'homme gris ajouta:</p>
+<p>&#8212;Heureusement, lord Palmure n'a point pay&eacute; encore.</p>
+<p>Mistress Fanoche jeta un cri.</p>
+<p>&#8212;Rendez-nous l'enfant, c'est vous qui toucherez l'argent...</p>
+<p>La nourrisseuse eut un mouvement de joie qui la trahit, et,
+malgr&eacute; elle,
+ses yeux se dirig&egrave;rent vers la porte de la chambre o&ugrave; on
+avait couch&eacute;
+l'enfant.</p>
+<p>L'homme gris surprit ce regard:</p>
+<p>&#8212;Ah! dit-il, cette fois, nous le tenons!</p>
+<p>Et il s'&eacute;lan&ccedil;a vers cette porte et l'ouvrit, laissant
+les deux femmes &agrave;
+la garde de l'Irlandais.</p>
+<p>Mais, arriv&eacute; sur le seuil, il s'arr&ecirc;ta muet,
+stup&eacute;fait, et ses cheveux
+se h&eacute;riss&egrave;rent.</p>
+<p>La chambre &eacute;tait vide.</p>
+<p>Il y avait bien un lit, et ce lit &eacute;tait d&eacute;fait, et il
+gardait encore
+l'empreinte moul&eacute;e d'un corps d'enfant.</p>
+<p>L'homme gris s'en approcha et mit la main dessus.</p>
+<p>Les draps &eacute;taient chauds.</p>
+<p>Il courut &agrave; la crois&eacute;e ouverte.</p>
+<p>Le jardin &eacute;tait silencieux.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps mistress Fanoche et l'&Eacute;cossaise
+jet&egrave;rent un double cri.</p>
+<p>Un cri &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute; duquel l'homme gris ne
+put se tromper.</p>
+<p>L'enfant avait pris la fuite, et les deux femmes n'en savaient rien.</p>
+<p>L'homme gris sauta par la fen&ecirc;tre dans le jardin.</p>
+<p>Il se mit &agrave; courir dans tous les sens, suivi par les deux
+femmes qui se
+lamentaient et par l'Irlandais.</p>
+<p>Lord Palmure, garrott&eacute; et son masque de poix sur le visage,
+avait &eacute;t&eacute; si
+bien cach&eacute; derri&egrave;re un massif, que les deux femmes
+pass&egrave;rent pr&egrave;s de lui
+sans le voir.</p>
+<p>Shoking, lui-m&ecirc;me, entendant tout ce tapage, avait
+quitt&eacute; son si&eacute;ge et
+accourait.</p>
+<p>On fit le tour du jardin. On chercha partout. On ne trouva point
+l'enfant.</p>
+<p>Tout &agrave; coup l'homme gris s'arr&ecirc;ta devant un arbre qui
+croissait au long
+de ce mur &eacute;lev&eacute; qui bornait le jardin au nord.</p>
+<p>Une branche cass&eacute;e lui indiqua que le fugitif avait
+grimp&eacute; le long de
+cet arbre, saut&eacute; par dessus le mur, et qu'il s'&eacute;tait
+enfui par l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Heureusement, s'&eacute;cria l'homme gris, qu'il n'y a pas
+longtemps de cela.
+Hampsteadt est d&eacute;sert, en cette saison. Nous finirons bien par
+le
+retrouver.</p>
+<p>Et il s'&eacute;lan&ccedil;a hors du jardin suivi de Shoking et de
+l'Irlandais.</p>
+<p>Tous trois avaient oubli&eacute; la vieille dame, qui tremblait de
+tous ses
+membres dans le cab, et lord Palmure qui &eacute;touffait sous son
+masque de
+poix.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XXXIX</h2>
+<p>Miss Ellen avait attendu le retour de lord Palmure, son p&egrave;re,
+durant
+toute la nuit.</p>
+<p>A minuit, le noble lord n'&eacute;tait pas rentr&eacute;;
+n&eacute;anmoins miss Ellen n'&eacute;tait
+pas tr&egrave;s-inqui&egrave;te, et elle se disait que sans doute on
+avait emmen&eacute; le
+petit Irlandais loin de Londres.</p>
+<p>Sur le derri&egrave;re de l'h&ocirc;tel Palmure s'&eacute;tendait un
+grand jardin plant&eacute; de
+vieux arbres.</p>
+<p>L'appartement de miss Ellen, situ&eacute; au premier &eacute;tage,
+donnait sur ce
+jardin.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir vainement attendu son p&egrave;re, miss Ellen
+prit le parti de se
+mettre au lit.</p>
+<p>Mais, auparavant, fid&egrave;le &agrave; sa promesse,
+l'alti&egrave;re jeune fille voulut
+s'assurer que l'Irlandaise &eacute;tait toujours en son pouvoir.</p>
+<p>Pour plus de s&ucirc;ret&eacute;, on avait donn&eacute; &agrave; la
+pauvre m&egrave;re une chambre qui
+n'avait pas d'autre issue que la chambre de miss Ellen elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>Mais toutes ces pr&eacute;cautions &eacute;taient au moins inutiles;
+car Jenny, &agrave; qui
+l'on avait repr&eacute;sent&eacute; le portrait de sir Edmund,
+&acirc;g&eacute; de vingt ans, et
+qui avait reconnu son &eacute;poux, savait maintenant qu'elle
+&eacute;tait dans sa
+famille, et, loin de se d&eacute;fier de lord Palmure et de sa fille,
+avait au
+contraire en eux une confiance aveugle.</p>
+<p>Miss Ellen trouva la pauvre m&egrave;re debout, les yeux secs, mais
+en proie &agrave;
+une anxi&eacute;t&eacute; croissante.</p>
+<p>En voyant entrer miss Ellen, elle vint &agrave; elle les bras
+ouverts.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! dit-elle, votre p&egrave;re est-il de retour?</p>
+<p>&#8212;Pas encore.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu! s'il n'allait pas trouver mon fils?</p>
+<p>Un sourire plein d'assurance vint aux l&egrave;vres de miss Ellen.</p>
+<p>&#8212;Rassurez-vous, dit-elle, mon p&egrave;re tient tout ce qu'il
+promet. Il est
+all&eacute; chercher votre fils et il le ram&egrave;nera.</p>
+<p>&#8212;Mais quand?</p>
+<p>&#8212;Peut-&ecirc;tre cette nuit... peut-&ecirc;tre demain matin
+seulement. Je vous le
+r&eacute;p&egrave;te, l'enfant &eacute;tait hors de Londres, &agrave;
+la campagne; il faut le temps
+mat&eacute;riel de faire le voyage.</p>
+<p>&#8212;Oh! puissiez-vous dire vrai! murmura l'Irlandaise en joignant les
+mains.</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re, reprit miss Ellen, croyez-moi, toutes ces
+&eacute;motions que vous
+avez &eacute;prouv&eacute;es depuis deux jours vous ont bris&eacute;e.
+Vous avez besoin de
+repos, mettez-vous au lit et attendez avec patience et courage le
+retour
+de mon p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Je ferai ce que vous voudrez, ma belle demoiselle, r&eacute;pondit
+l'Irlandaise avec soumission.</p>
+<p>&#8212;Vous me le promettez?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Bonsoir donc, ma bonne, et ayez foi en nous.</p>
+<p>Miss Ellen baisa l'Irlandaise au front.</p>
+<p>Celle-ci se mit &agrave; genoux au pied de son lit pour prier avant
+son
+coucher.</p>
+<p>Miss Ellen sortit.</p>
+<p>Elle revint dans sa chambre, songea un moment &agrave; sonner ses
+femmes pour
+se faire d&eacute;shabiller; puis, c&eacute;dant &agrave; on ne sait
+quel caprice, elle
+s'approcha d'une fen&ecirc;tre qu'elle ouvrit.</p>
+<p>La nuit &eacute;tait sombre, mais elle n'&eacute;tait pas
+tr&egrave;s-froide.</p>
+<p>Quand le brouillard ne p&egrave;se pas sur Londres,
+l'atmosph&egrave;re est ti&egrave;de,
+m&ecirc;me en automne.</p>
+<p>Miss Ellen se prit &agrave; r&ecirc;ver, la t&ecirc;te
+appuy&eacute;e dans ses mains et ses coudes
+sur l'entablement de la crois&eacute;e.</p>
+<p>Tout &agrave; coup elle tressaillit.</p>
+<p>Une ombre noire s'agitait dans le jardin.</p>
+<p>&Eacute;tait-ce un homme ou un animal?</p>
+<p>Miss Ellen ne put d'abord s'en rendre compte.</p>
+<p>L'ombre s'approcha.</p>
+<p>Alors, la fille du pair d'Angleterre vit briller dans
+l'obscurit&eacute; deux
+points lumineux.</p>
+<p>On e&ucirc;t dit les yeux de quelque b&ecirc;te fauve au fond du
+bois.</p>
+<p>Chose bizarre! miss Ellen ne se rejeta point en arri&egrave;re; elle
+ne referma
+point la crois&eacute;e; elle ne courut pas &agrave; un cordon de
+sonnette pour
+appeler ses gens.</p>
+<p>Ob&eacute;issant &agrave; une myst&eacute;rieuse fascination, elle
+regardait ces deux yeux
+qui s'avan&ccedil;aient toujours et vinrent s'arr&ecirc;ter au pied
+d'un arbre qui
+montait devant la crois&eacute;e.</p>
+<p>Alors la forme noire se dressa, et miss Ellen vit qu'elle avait
+affaire
+&agrave; un homme.</p>
+<p>Cet homme se mit &agrave; grimper le long du tronc de l'arbre.</p>
+<p>Miss Ellen voulut jeter un cri, mais sa gorge &eacute;tait aride.</p>
+<p>Elle voulut fuir et refermer la crois&eacute;e.</p>
+<p>Mais une force inconnue la cloua au sol.</p>
+<p>L'homme montait toujours.</p>
+<p>Avec la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'un clown, il arriva sur une
+branche qui &eacute;tait presque
+de plain pied avec l'entablement de la crois&eacute;e.</p>
+<p>Peut-&ecirc;tre que s'il e&ucirc;t un moment d&eacute;tourn&eacute;
+la t&ecirc;te, que s'il e&ucirc;t cess&eacute;,
+l'espace d'une seconde seulement, de braquer ces deux yeux brillants
+sur
+la jeune fille, le charme se f&ucirc;t trouv&eacute; rompu et qu'elle
+e&ucirc;t eu la force
+d'appeler &agrave; son aide.</p>
+<p>Mais ces yeux dominateurs demeur&egrave;rent fix&eacute;s sur elle,
+et la fille de
+lord Palmure, p&eacute;trifi&eacute;e, vit cet homme faire un bond
+prodigieux et
+sauter de l'arbre sur la crois&eacute;e.</p>
+<p>Il avait un poignard &agrave; la main et dit froidement:</p>
+<p>&#8212;Si vous appelez, vous &ecirc;tes morte!</p>
+<p>Alors miss Ellen recula.</p>
+<p>Mais elle recula lentement, les yeux fix&eacute;s sur cet homme qui
+osait lui
+faire une menace de mort.</p>
+<p>Quel &eacute;tait-il?</p>
+<p>Jamais elle ne l'avait vu.</p>
+<p>Sa mise &eacute;tait celle d'un gentleman.</p>
+<p>Son visage p&acirc;le avait la distinction parfaite d'un homme de
+qualit&eacute;.</p>
+<p>Son regard fascinait de pr&egrave;s, comme il fascinait &agrave;
+distance.</p>
+<p>Cependant miss Ellen fit un effort supr&ecirc;me et rompit &agrave;
+moiti&eacute; le charme
+qui l'enveloppait.</p>
+<p>&#8212;Qui &ecirc;tes-vous? dit-elle. Que me voulez-vous? Pourquoi
+&ecirc;tes-vous venu
+ici?</p>
+<p>&#8212;Miss Ellen, dit froidement cet homme, je vous demande mille pardons
+d'avoir pris un chemin aussi singulier pour entrer chez vous; mais je
+n'avais pas le choix. Je ne voulais pas qu'on me v&icirc;t.</p>
+<p>Il avait une voix douce et grave, pleine d'une myst&eacute;rieuse
+harmonie.</p>
+<p>Miss Ellen se sentit domin&eacute;e par le son de cette voix, bien
+plus que par
+l'&eacute;pouvante que lui inspirait la vue du poignard.</p>
+<p>&#8212;Que me voulez-vous? r&eacute;p&eacute;ta-t-elle.</p>
+<p>Elle se raidissait sur ses jambes pour ne point tomber; et ses mains
+tremblantes furent oblig&eacute;es de chercher l'appui d'un meuble.</p>
+<p>&#8212;Je viens vous parler au nom de votre p&egrave;re, dit cet homme.</p>
+<p>&#8212;De mon p&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>Et comme elle le regardait avec une stupeur croissante, il tira de
+son
+doigt une bague qu'il mit sous les yeux de la jeune fille, en lui
+disant:</p>
+<p>&#8212;Connaissez-vous cela?</p>
+<p>Miss Ellen tressaillit et &eacute;touffa un cri.</p>
+<p>Cette bague &eacute;tait la chevali&egrave;re armori&eacute;e que
+portait ordinairement lord
+Palmure.</p>
+<p>&#8212;Mon p&egrave;re vous a donn&eacute; sa bague? exclama-t-elle.</p>
+<p>&#8212;Oui et non, dit-il en souriant. C'est-&agrave;-dire que cette bague
+est une
+preuve que votre p&egrave;re est en mon pouvoir, et que sa vie
+r&eacute;pond de la
+mienne.</p>
+<p>Miss Ellen &eacute;touffa un nouveau cri.</p>
+<p>Et reculant d'un pas encore:</p>
+<p>&#8212;Mais qui donc &ecirc;tes-vous? reprit-elle.</p>
+<p>&#8212;Mon nom, ne vous apprendra pas grand chose, dit-il. On m'appelle:
+L'HOMME GRIS.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XL</h2>
+<p>L'homme gris, car, en effet, c'&eacute;tait lui, s'approcha plus
+encore de la
+jeune fille:</p>
+<p>&#8212;Miss Ellen, dit-il, vous avez ici une femme qu'on appelle Jenny
+l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Que vous importe?</p>
+<p>Et la fille de lord Palmure retrouva son humeur hautaine en
+pr&eacute;sence de
+cet &eacute;tranger qui se permettait de la questionner.</p>
+<p>L'homme gris demeura calme, et sa voix ne perdit rien de son accent
+de
+douceur.</p>
+<p>&#8212;Vous me demandez que m'importe? dit-il, et vous avez le droit de me
+faire cette question. Aussi vais-je vous r&eacute;pondre.</p>
+<p>Lord Palmure, votre p&egrave;re, s'est trouv&eacute;, il y a deux
+jours, sur un
+<i>Penny-Boat</i>; il a vu cette femme, il a cru, dans les traits de
+l'enfant
+qu'elle avait avec elle, reconna&icirc;tre un homme. L'enfant lui a
+rappel&eacute;
+sir Edmund Palmure, son fr&egrave;re...</p>
+<p>Miss Ellen &eacute;touffa un cri.</p>
+<p>Mais l'&#339;il fascinateur de l'homme gris se posa sur elle, et soudain
+elle se tut.</p>
+<p>Il continua:</p>
+<p>&#8212;Il importait &agrave; lord Palmure d'avoir cette femme; aussi
+l'a-t-il
+enlev&eacute;e et conduite ici. Il lui importait plus encore d'avoir
+l'enfant.
+C'est pour cela qu'il a donn&eacute; de l'or, beaucoup d'or, et que
+lui, le
+noble pair, il n'a pas craint de se jeter dans une aventure d'homme de
+rien.</p>
+<p>&#8212;Apr&egrave;s? dit froidement miss Ellen.</p>
+<p>&#8212;Il m'importe pareillement, &agrave; moi, poursuivit l'homme gris,
+d'avoir
+cette femme; et je vais vous dire ce que j'ai fait pour cela. Je suis
+entr&eacute; chez vous de nuit, en escaladant un mur, en entrant par
+une
+fen&ecirc;tre. Qu'un policeman m'arr&ecirc;te, qu'un magistrat de
+police me renvoie
+devant le jury, et le jury me condamne &agrave; aller finir mes jours
+&agrave;
+Botany-bay.</p>
+<p>&#8212;Ah! dit miss Ellen, qui regardait maintenant cet homme avec plus
+d'&eacute;tonnement que d'&eacute;pouvante.</p>
+<p>Car, entre l'homme gris que nous avons vu au Black-Horse, v&ecirc;tu
+de ce
+pauvre habit gris d'o&ugrave; il tenait son surnom, et celui que miss
+Ellen
+avait devant elle, il y avait tout un monde de distance.</p>
+<p>Irr&eacute;prochablement v&ecirc;tu, ras&eacute; avec soin,
+s'exprimant avec une aisance
+parfaite, cet homme, on l'e&ucirc;t jur&eacute;, paraissait &ecirc;tre
+entr&eacute; par la porte,
+avoir &eacute;t&eacute; pr&eacute;alablement pr&eacute;sent&eacute;, et
+il n'e&ucirc;t pas fallu de grands
+efforts &agrave; celui qui serait entr&eacute; inopin&eacute;ment chez
+miss Ellen pour
+supposer qu'il &eacute;tait son fianc&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! reprit-il, ce n'est pas tout encore, j'ai fait plus que
+cela,
+miss Ellen: moi et mes complices, nous avons mis la main sur un pair
+d'Angleterre, nous l'avons terrass&eacute;, garrott&eacute;,
+apr&egrave;s lui avoir pos&eacute; sur
+le visage un masque de poix.</p>
+<p>Et comme miss Ellen allait jeter un nouveau cri:</p>
+<p>&#8212;Prenez garde, dit-il, car c'est de votre p&egrave;re qu'il s'agit,
+et si je
+ne sortais pas d'ici libre et sain et sauf, vous ne le reverriez jamais.</p>
+<p>La jeune fille frissonna.</p>
+<p>&#8212;La vie de lord Palmure, poursuivit l'homme gris, r&eacute;pond de
+la mienne.
+Par cons&eacute;quent, ne sonnez pas, n'appelez pas. Toute imprudence
+de votre
+part pourrait co&ucirc;ter la vie &agrave; votre p&egrave;re.</p>
+<p>Miss Ellen regardait cet homme avec une &eacute;pouvante
+m&ecirc;l&eacute;e, &agrave; son insu
+peut-&ecirc;tre, d'une secr&egrave;te admiration.</p>
+<p>Il continua.</p>
+<p>&#8212;L'Irlandaise est ici, et je veux la voir.</p>
+<p>Sa voix, sans rien perdre de son calme, avait maintenant quelque
+chose
+d'imp&eacute;rieux qui fit p&acirc;lir miss Ellen de col&egrave;re.</p>
+<p>Sa nature alti&egrave;re se r&eacute;volta m&ecirc;me un moment.</p>
+<p>&#8212;On n'a jamais dit: <i>je veux</i> devant moi, fit-elle.</p>
+<p>&#8212;Aussi vous en fais-je mes plus humbles excuses, miss Ellen. Mais
+n&eacute;cessit&eacute; n'a pas de loi. Or, je vous le dis, le temps
+presse. La vie de
+votre p&egrave;re est en danger, et votre r&eacute;sistance pourrait...</p>
+<p>Elle l'interrompit d'un geste.</p>
+<p>&#8212;Et qui donc m'assure, fit-elle, que ce que vous me dites est la
+v&eacute;rit&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Cette bague que je vous pr&eacute;sente.</p>
+<p>En effet, si la bague de lord Palmure &eacute;tait aux mains de cet
+homme,
+c'est que lord Palmure lui-m&ecirc;me &eacute;tait en son pouvoir.</p>
+<p>Elle se mordit les l&egrave;vres et ne r&eacute;pondit rien.</p>
+<p>L'homme gris reprit, sans rien perdre de son ton courtois:</p>
+<p>&#8212;Veuillez, je vous prie, me conduire &agrave; la chambre de
+l'Irlandaise.</p>
+<p>Son regard pesait toujours sur la jeune fille, et ce regard avait
+une
+puissance magn&eacute;tique &agrave; laquelle elle essayait vainement
+de se
+soustraire.</p>
+<p>Domin&eacute;e par ce regard, plus encore que par la pens&eacute;e
+que la vie de son
+p&egrave;re &eacute;tait en danger, miss Ellen alla vers la porte qui
+donnait dans la
+chambre o&ugrave; &eacute;tait Jenny.</p>
+<p>L'homme gris posa sa main sur le bras de la jeune fille, au moment
+o&ugrave;
+elle allait ouvrir cette porte.</p>
+<p>&#8212;Miss Ellen, dit-il, un mot encore.</p>
+<p>&#8212;Parlez...</p>
+<p>&#8212;Je vous ai dit, je vous r&eacute;p&egrave;te que la vie de votre
+p&egrave;re r&eacute;pond de la
+mienne; donc n'allez pas faire la folie d'appeler vos gens: si
+j'&eacute;tais
+arr&ecirc;t&eacute;, avant le point du jour lord Palmure ne serait plus
+qu'un
+cadavre.</p>
+<p>Elle lui jeta un regard de haine:</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-elle, vous serez ch&acirc;ti&eacute; quelque jour!</p>
+<p>&#8212;C'est possible, r&eacute;pondit-il, mais ce soir je suis le plus
+fort et
+j'use de ma sup&eacute;riorit&eacute;.</p>
+<p>Et il mit lui-m&ecirc;me la main sur le bouton de la porte.</p>
+<p>Alors, en proie &agrave; une col&egrave;re concentr&eacute;e, miss
+Ellen, l'orgueilleuse
+fille du pair d'Angleterre, se laissa tomber dans un fauteuil, et mit
+la main sur ses yeux, comme si elle e&ucirc;t voulu &eacute;viter ce
+regard qui
+paralysait sa volont&eacute;.</p>
+<p>L'homme gris ouvrit la porte sans bruit et entra dans la chambre de
+l'Irlandaise.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<p>Jenny priait encore.</p>
+<p>La sc&egrave;ne entre miss Ellen et l'homme gris avait eu lieu
+&agrave; demi-voix et
+elle n'avait rien entendu.</p>
+<p>Elle n'entendit pas davantage la porte s'ouvrir et se refermer.</p>
+<p>Agenouill&eacute;e au pied de son lit, sa t&ecirc;te dans ses mains,
+elle demandait &agrave;
+Dieu de lui rendre son enfant.</p>
+<p>L'homme gris, dont un &eacute;pais tapis assourdissait les pas,
+marcha jusqu'&agrave;
+elle et posa sa main sur son &eacute;paule.</p>
+<p>L'Irlandaise se retourna vivement.</p>
+<p>L'homme gris posait un doigt sur ses l&egrave;vres.</p>
+<p>&#8212;Au nom de votre enfant, dit-il tout bas, pas un cri!</p>
+<p>Le cri qui allait s'&eacute;chapper de la poitrine de Jenny expira
+dans la
+gorge.</p>
+<p>Elle se leva &eacute;perdue, l'&#339;il fi&eacute;vreux, regardant cet
+homme &agrave; qui, une
+fois d&eacute;j&agrave;, elle avait d&ucirc; son salut et semblant se
+demander comment il
+&eacute;tait parvenu jusqu'&agrave; elle.</p>
+<p>&#8212;Que me voulez-vous? dit-elle enfin.</p>
+<p>&#8212;Je viens, dit gravement l'homme gris, vous parler au nom de votre
+mari
+mort...</p>
+<p>Elle tressaillit.</p>
+<p>&#8212;De votre enfant vivant... Ne criez pas...</p>
+<p>&#8212;Mon fils, dit-elle d'une voix sourde, on va me le rendre.</p>
+<p>&#8212;Je viens enfin au nom de l'Irlande que vous trahissez sans le
+savoir.</p>
+<p>&#8212;Que dites-vous? qu'osez-vous dire? fit-elle.</p>
+<p>&#8212;Je viens enfin au nom de ce pr&ecirc;tre qui devait dire la messe
+&agrave;
+Saint-Gilles, hier matin, et &agrave; qui vous deviez pr&eacute;senter
+votre fils.</p>
+<p>Elle le regardait avec une sorte d'&eacute;pouvante.</p>
+<p>&#8212;Femme de sir Edmund, dit gravement l'homme gris, savez-vous
+o&ugrave; vous
+&ecirc;tes?</p>
+<p>&#8212;Chez le fr&egrave;re de mon &eacute;poux mort,
+r&eacute;pondit-elle, chez le protecteur de
+mon fils.</p>
+<p>&#8212;Femme du sir Edmund, r&eacute;pondit gravement l'homme gris, vous
+&ecirc;tes chez
+le bourreau de votre &eacute;poux, chez le pers&eacute;cuteur de votre
+fils, chez
+l'homme qui a ruin&eacute; l'Irlande et laiss&eacute; dresser
+l'&eacute;chafaud de ses
+lib&eacute;rateurs.</p>
+<p>Cette fois Jenny jeta un cri.</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-elle, vous mentez.</p>
+<p>Il mit la main sur son c&#339;ur:</p>
+<p>&#8212;Au nom de votre enfant que moi seul vous rendrai, dit-il, je vous
+jure
+que j'ai dit la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Mon enfant, dit-elle, je le verrai dans quelques heures, lord
+Palmure
+va me le ramener.</p>
+<p>&#8212;Lord Palmure ne rentrera ici, dit froidement l'homme gris, que
+lorsque
+vous en serez partie, vous.</p>
+<p>&#8212;Vous voulez que je parte d'ici! s'&eacute;cria l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Au nom de votre &eacute;poux mort, de votre fils vivant, au nom du
+pr&ecirc;tre qui
+vous attend, au nom de l'Irlande qui a compt&eacute; sur vous,
+r&eacute;p&eacute;ta lentement
+l'homme gris, Jenny, je vous somme de me suivre!</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2>XLI</h2>
+<p>L'Irlandaise regardait l'homme gris avec une stupeur d&eacute;fiante.</p>
+<p>&#8212;Vous ne me croyez pas? dit-il enfin.</p>
+<p>Elle ne r&eacute;pondit point.</p>
+<p>&#8212;Vous ne me croyez pas, de m&ecirc;me que vous n'avez pas cru le
+pr&ecirc;tre. Vous
+avez pr&eacute;f&eacute;r&eacute; croire cet homme qui, en effet,
+&eacute;tait le fr&egrave;re sir Edmund,
+mais qui l'a livr&eacute; &agrave; ses bourreaux.</p>
+<p>Cette fois l'Irlandaise retrouva la parole:</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! qui m'assure, dit-elle, que ce que vous me dites
+l&agrave; est la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+<p>&#8212;C'est juste, dit-il avec douceur, une premi&egrave;re fois je vous
+ai promis
+de vous rendre votre fils, et je n'ai pu tenir ma parole. Vous avez le
+droit de ne pas me croire.</p>
+<p>&#8212;Rendez-moi mon fils, dit-elle, et je vous croirai.</p>
+<p>&#8212;Mais pour que je vous le rende, il faut que vous sortiez d'ici.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez-moi bien, continua-t-il avec douceur: votre fils,
+enlev&eacute; par
+une femme qui vend des enfants, votre fils, errant et perdu dans les
+rues de Londres, est moins s&eacute;par&eacute; de vous que s'il
+&eacute;tait l&agrave;, dans cette
+chambre, sous ce toit maudit.</p>
+<p>Que vous a dit l'homme qui vous a amen&eacute;e ici?</p>
+<p>Il vous a dit: Je suis le fr&egrave;re de l'&eacute;poux que vous
+pleurez. Venez, ma
+maison sera votre maison, votre fils sera mon fils.</p>
+<p>&#8212;Il m'a dit cela, en effet, dit Jenny l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Cet homme, poursuivit l'homme gris, tiendra en partie sa promesse.
+Vous, la fille du peuple, vous vivrez comme une lady. Votre fils
+retrouv&eacute; sera &eacute;lev&eacute; comme un fils de lord.</p>
+<p>&#8212;Vous voyez bien! dit la pauvre m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Attendez donc, reprit l'homme gris. Mais vous pouvez mourir, vous...</p>
+<p>&#8212;Que m'importe? si mon fils est heureux...</p>
+<p>&#8212;Certainement, il le sera. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, on
+l'&eacute;l&egrave;vera comme un
+fils de lord, dans l'amour de l'Angleterre, dans la haine de l'Irlande,
+dans le m&eacute;pris des martyrs!</p>
+<p>Jenny tressaillit et attacha un regard &eacute;perdu sur l'homme
+gris.</p>
+<p>&#8212;Que dites-vous donc l&agrave;? s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+<p>&#8212;Votre &eacute;poux n'est-il pas mort pour l'Irlande, en maudissant
+l'Angleterre?</p>
+<p>&#8212;C'est vrai, dit-elle. Mais lord Palmure...</p>
+<p>&#8212;Lord Palmure est pair d'Angleterre, Jenny, et il avait le pouvoir
+d'arracher sir Edmund au gibet.</p>
+<p>Elle jeta un cri, et, le regardant de nouveau:</p>
+<p>&#8212;Est-ce bien vrai ce que vous me dites-l&agrave;? fit-elle. Ne me
+trompez-vous
+pas encore?</p>
+<p>&#8212;Regardez-moi bien...</p>
+<p>Et il laissa, &agrave; son tour, peser sur elle cet &#339;il profond et
+magn&eacute;tique
+qui subjuguait.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit-elle enfin, oui, je vous crois.</p>
+<p>&#8212;Attendez encore, reprit-il. Avant de sortir d'ici, Jenny, il faut
+que
+vous choisissiez vous-m&ecirc;me la destin&eacute;e de votre enfant.</p>
+<p>Et comme elle ne paraissait pas comprendre ces paroles:</p>
+<p>&#8212;Si vous restez ici, votre fils sera lord un jour, dit-il; il sera
+riche, il sera heureux, mais du fond de sa tombe de supplici&eacute;,
+son p&egrave;re,
+sir Edmund, le reniera.</p>
+<p>&#8212;Oh! ne parlez pas ainsi! dit-elle avec un accent d'effroi.</p>
+<p>&#8212;Si vous me suivez, votre fils sera pauvre. Il souffrira, il
+luttera,
+mais il sera le chef d'une arm&eacute;e myst&eacute;rieuse qui se
+recrute et s'agite
+dans l'ombre, soldats, martyrs aujourd'hui, demain vainqueurs, qui
+chasseront le dernier Anglais du dernier coin de l'Irlande.</p>
+<p>Souvenez-vous des paroles de sir Edmund et choisissez!</p>
+<p>Cette fois l'Irlandaise n'h&eacute;sita plus.</p>
+<p>Elle se leva et dit:</p>
+<p>&#8212;Partons!</p>
+<p>&#8212;Une minute encore, dit l'homme gris. Votre fils n'est pas
+retrouv&eacute;...</p>
+<p>Elle joignit les mains.</p>
+<p>&#8212;Mais, acheva-t-il, ayez confiance... Maintenant, c'est l'Irlande
+tout
+enti&egrave;re qui cherche son chef, et elle le retrouvera!</p>
+<p>Jenny eut foi dans l'accent grave et doux de cet homme.</p>
+<p>&#8212;Je vous crois, dit-elle: mais lord Palmure me trompait donc quand
+il
+m'assurait qu'il le ram&egrave;nerait?</p>
+<p>&#8212;Non, mais, comme nous, il a &eacute;t&eacute; d&eacute;&ccedil;u
+dans son attente. &Eacute;coutez-moi
+bien. Les femmes qui vous ont endormie avaient emmen&eacute; votre fils
+&agrave;
+Hampsteadt, un village aux portes de Londres.</p>
+<p>Lord Palmure avait d&eacute;couvert cette retraite, et, il y a
+quelques heures,
+il s'est mis en route.</p>
+<p>Deux hommes l'accompagnaient, et j'&eacute;tais l'un de ces deux
+hommes.</p>
+<p>&#8212;Vous?</p>
+<p>&#8212;Moi.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! fit-elle avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Quand nous sommes arriv&eacute;s, l'enfant avait pris la fuite.</p>
+<p>Il avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; ses ge&ocirc;liers, il
+s'&eacute;tait mis sans doute en chemin
+pour vous rejoindre.</p>
+<p>&#8212;O mon Dieu!</p>
+<p>&#8212;Jenny, continua l'homme gris, votre fils, errant dans les rues de
+Londres, sera rencontr&eacute; par un policeman, qui le conduira au
+bureau de
+police o&ugrave; nous le r&eacute;clamerons.</p>
+<p>&#8212;Dites-vous vrai?</p>
+<p>&#8212;Vagabond perdu dans la ville immense, il est moins en danger que
+sous
+les lambris de ce palais. Ayez foi en nous, car nous sommes beaucoup,
+et
+tous nous le chercherons.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit-elle, oui, je vous crois. Oui, mes yeux s'ouvrent &agrave;
+la
+lumi&egrave;re et mon fils errant dans les rues de Londres ne saurait
+&ecirc;tre
+perdu pour moi.</p>
+<p>&#8212;Alors, vous consentez &agrave; me suivre?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;A la porte de ce palais vous trouverez le pr&ecirc;tre que vous
+avez d&eacute;j&agrave;
+vu... et qui m'a aid&eacute; &agrave; vous sauver.</p>
+<p>&#8212;L'abb&eacute; Samuel?</p>
+<p>&#8212;Je l'ai fait sortir de prison, comme je vous l'avais promis.</p>
+<p>L'Irlandaise se sentit entra&icirc;n&eacute;e vers l'homme gris par
+un &eacute;lan
+irr&eacute;sistible.</p>
+<p>&#8212;Oh! dit-elle, qui que vous soyez, j'ai foi en vous.</p>
+<p>Alors il ouvrit la porte de la chambre et Jenny, tressaillant,
+aper&ccedil;ut
+miss Ellen assise dans le fauteuil o&ugrave; elle s'&eacute;tait
+laiss&eacute;e tomber
+suffoqu&eacute;e par la col&egrave;re.</p>
+<p>L'homme gris marcha droit &agrave; elle.</p>
+<p>&#8212;Miss Ellen, dit-il, vous avez tenu une partie de votre promesse,
+mais
+ce n'est pas tout, et la vie de votre p&egrave;re est toujours en
+danger.</p>
+<p>La jeune fille le regarda avec une expression de haine soumise:</p>
+<p>&#8212;Que voulez-vous de moi? fit-elle.</p>
+<p>&#8212;Que vous nous conduisiez loin d'ici.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>L'homme gris ajouta:</p>
+<p>&#8212;Il est tard, vos gens sont couch&eacute;s. Prenez ce flambeau et
+conduisez-nous jusqu'&agrave; la porte de l'orangerie qui donne sur le
+jardin.
+Au fond du jardin, il y a une autre porte dont vous devez avoir la clef.</p>
+<p>Cette porte ouvre sur une ruelle. C'est par l&agrave; que nous
+sortirons.</p>
+<p>Miss Ellen regarda l'Irlandaise.</p>
+<p>&#8212;Ainsi, dit-elle, vous allez suivre cet homme?</p>
+<p>Jenny baissa les yeux:</p>
+<p>&#8212;C'est l'Irlande qui le veut! dit-elle.</p>
+<p>Un tremblement nerveux parcourait tout le corps de miss Ellen.</p>
+<p>Mais le regard fascinateur de l'homme gris pesa sur elle, et elle
+fut
+contrainte d'ob&eacute;ir.</p>
+<p>Elle prit donc le flambeau, ouvrit la porte de sa chambre et dit:</p>
+<p>&#8212;Suivez-moi!</p>
+<p>Et l'Irlandaise avait pris le bras de son lib&eacute;rateur.</p>
+<p>Miss Ellen leur fit suivre un corridor, descendre un escalier,
+traverser
+plusieurs salles du rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+<p>L'h&ocirc;tel &eacute;tait silencieux et ils ne rencontr&egrave;rent
+personne.</p>
+<p>Quand ils furent dans l'orangerie, elle prit une clef qui
+&eacute;tait pendue
+au mur:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;, dit-elle, la clef de la petite porte.</p>
+<p>&#8212;Au revoir, miss Ellen! dit l'homme gris.</p>
+<p>En ce moment, l'alti&egrave;re jeune fille secoua le charme
+&eacute;trange qu'elle
+subissait depuis une heure.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit-elle, au revoir! car nous nous reverrons!...</p>
+<p>[*** Ligne illisible] devant qui elle avait trembl&eacute; et
+s'&eacute;tait sentie
+humili&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Oui, nous nous reverrons! murmura-t-elle, tandis que l'homme gris
+traversait le jardin, emmenant l'Irlandaise. Nous nous reverrons!... et
+ce sera entre nous un duel &agrave; mort.</p>
+<h3>FIN DU PROLOGUE</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+***** This file should be named 15146-h.htm or 15146-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Maillière and the Online
+Distributed Proofreading Team. Page scans provided by gallica.bnf.fr.
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+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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