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+The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misères de Londres
+ 1. La nourrisseuse d'enfants
+
+Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+Release Date: February 22, 2005 [EBook #15146]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Maillière and the Online
+Distributed Proofreading Team. Page scans provided by gallica.bnf.fr.
+
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+LES MISÈRES
+
+DE LONDRES
+
+I
+
+LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS
+
+
+
+
+LES MISÈRES
+
+DE LONDRES
+
+PAR
+
+PONSON DU TERRAIL
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+
+LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS
+
+
+ * * * * *
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+
+PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
+
+ * * * * *
+
+1868
+
+
+
+
+LES MISÈRES
+
+DE LONDRES
+
+ * * * * *
+
+PROLOGUE
+
+LA NOURISSEUSE D'ENFANTS
+
+
+
+
+I
+
+
+Le panache noir du _Penny-Boat_ s'allongeait dans le brouillard
+rougeâtre qui pesait sur la Tamise et qu'un pâle rayon de soleil
+couchant brisait.
+
+Le _Penny-Boat_ est un petit bateau à vapeur dont le prix de
+passage,--son nom l'indique,--est d'un penny, deux sous en monnaie
+française.
+
+Cinquante navires de ce genre sillonnent en tous sens et à toute heure
+ce fleuve immense qu'on appelle la Tamise, et dans les flots ternes
+duquel Londres, la ville colossale, plonge ses pieds boueux.
+
+Comme toujours, le _Penny-Boat_ regorgeait de passagers, les gentlemen
+et les ladys à l'arrière, les _roughs_, c'est-à-dire le peuple, à
+l'avant.
+
+Sur cette partie du navire, hommes et femmes considéraient, les uns avec
+curiosité, d'autres avec compassion, quelques-uns avec convoitise, une
+femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans qui tenait un enfant d'une
+dizaine d'années par la main. Pauvre était leur accoutrement, plus
+pauvre encore leur bagage.
+
+La femme portait un vieux chapeau, un vieux châle à carreaux, des bas
+bleus de grosse laine, et des souliers encore couverts de la poussière
+d'une longue route.
+
+L'enfant avait le bas des jambes nu, point de chapeau sur sa tête
+couverte d'une belle chevelure châtain en broussaille; et sa mère lui
+avait enroulé autour de sa veste fripée un lambeau de plaid qui avait dû
+être rouge et vert, mais qui n'offrait plus que des tons jaunes et gris.
+
+Pourquoi donc ces infortunés attiraient-ils ainsi l'attention générale,
+sur ce pont encombré, au milieu de cette navigation en tumulte, en
+dépit du sifflet des locomotives passant et repassant la Tamise, de
+Cannon-street à London-Bridge, et de London-Bridge à Charing-Cross?
+
+Quelques gentlemen correctement vêtus s'étaient même joints, sur
+l'avant, au menu peuple qui entourait ces deux créatures, et leur
+étonnement, leur curiosité ne le cédaient en rien à la curiosité, à
+l'étonnement et même à l'admiration contenue dont la mère et l'enfant
+étaient l'objet.
+
+C'est que la mère, en ses haillons, était plus belle que toutes les
+ladys qu'on voit le matin dans Hyde-Park ou dans les jardins de
+Kingsington sur un cheval de sang, c'est que jamais peintre énamouré de
+l'idéal n'avait rêvé une figure de chérubin plus jolie que celle de
+l'enfant.
+
+La mère était blanche, avec des lèvres rouges, l'oeil d'un bleu sombre
+et les cheveux d'ébène.
+
+L'enfant avait un signe bizarre.
+
+Au milieu de ses cheveux châtains et presque noirs, une touffe de
+cheveux rouges, mince et fine, lui descendait vers le milieu du front.
+
+Tous deux, la mère et l'enfant, regardaient avec une stupeur inquiète
+cette ville immense se dressant aux deux rives du fleuve, avec ses
+églises sans nombre, ses gares gigantesques, ses ponts cyclopéens et
+ses maisons noires et enfumées.
+
+D'où venaient-ils? Nul ne le savait.
+
+Ils s'étaient embarqués à Greenwich, où ils étaient arrivés à pied.
+
+La mère avait, en soupirant, tiré de sa bourse, où se heurtaient deux ou
+trois schillings avec un peu de monnaie de cuivre, les quatre pence
+nécessaires à l'achat du ticket ou billet d'embarquement.
+
+Puis elle s'était assise sur le pont, prenant son fils dans ses bras.
+
+Longtemps, elle n'avait adressé la parole à personne.
+
+Mais enfin, comme le _Penny-Boat_ touchait à la station des docks de
+l'Inde, elle avait demandé si c'était Londres qu'elle voyait devant
+elle.
+
+--Oui et non, lui avait répondu un gros homme aux cheveux rouges, un
+Écossais marchand de poisson, qui remontait jusqu'à London-Bridge. Cela
+dépend, ma petite mère. Londres est partout, et il ne finit jamais. Où
+allez-vous?
+
+La jeune femme hésita un moment.
+
+--Je vais, dit-elle enfin, dans un quartier où se trouve une église
+qu'on appelle Saint-Gilles, et dans une rue qu'on appelle
+_Lawrence-street_.
+
+--Bon, dit l'Écossais, je connais ça. Saint-Gilles, c'est une église
+catholique.
+
+--Oui.
+
+--Vous êtes Irlandaise?
+
+--Oui, dit encore la jeune femme.
+
+Le marchand de poisson était un brave homme assez bavard; une jolie
+femme ne lui déplaisait pas, et quand il entrait dans un public-house,
+bien qu'il eût des prétentions à être gentleman, au lieu d'aller boire
+sur le comptoir du box des gens bien mis, il allait fumer une pipe au
+parloir où il pouvait s'asseoir et causer tout à son aise.
+
+--Vous avez un bout de chemin à faire, ma petite mère, dit-il. Vous
+descendrez à la station de Charing-Cross; vous trouverez le Strand, puis
+vous monterez toujours droit devant vous; c'est une vilaine rue que
+Lawrence-street, et une pauvre église que Saint-Gilles, mais il y a de
+belles rues pour vous y conduire. Et quand vous aurez traversé
+Piccadilly, vous n'en serez pas loin. Est-ce que vous allez chez des
+parents?
+
+--Non, je ne connais personne à Londres, mais on m'a dit que dans
+Lawrence-street, poursuivit la femme, il y avait un Irlandais du nom de
+Patrick qui me logerait, moi et mon enfant.
+
+--Tous les Irlandais s'appellent Patrick, ma petite mère, dit le
+marchand de poisson, et si vous n'avez d'autres renseignements, vous
+courez grand risque de coucher à la belle étoile.
+
+L'Irlandaise leva les yeux au ciel d'un air résigné.
+
+--Dieu est bon, dit-elle, il ne nous abandonnera pas.
+
+Le gros Écossais reprit:
+
+--Vous venez à Londres pour travailler, n'est-ce pas?
+
+--Je ne sais, dit-elle.
+
+Cette réponse était au moins étrange, si on prenait garde aux vêtements
+de la jeune femme.
+
+--A Londres, reprit l'Écossais, il n'y a que les lords qui ne
+travaillent pas.
+
+--J'ai une mission, dit l'Irlandaise. C'est demain le 27 octobre,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, certes.
+
+--Demain, à huit heures, il faut que je soie à l'église de Saint-Gilles,
+auprès de l'autel, et que je présente mon fils au prêtre qui célébrera
+la messe.
+
+--Pourquoi donc ça? demanda naïvement l'Écossais.
+
+--Son père mourant me l'a commandé.
+
+Comme l'Irlandaise faisait cette réponse non moins mystérieuse, sans
+s'apercevoir qu'on avait fait cercle autour d'elle, de son enfant et du
+marchand de poisson, et que parmi les gens qui l'entouraient se
+trouvaient un gentleman et une femme qui la regardaient avec une sorte
+d'avidité, le _Penny-Boat_ toucha la station de London-Bridge.
+
+--Ma petite mère, dit alors l'Écossais, ma femme est une brave femme, et
+si vous voulez venir chez nous, nous vous donnerons une bonne tasse de
+thé, des sandwich et une tranche de saumon fumé à vous et à votre
+enfant. Puis vous coucherez chez nous, et, demain, vous aurez tout le
+temps de vous rendre à Saint-Gilles.
+
+L'Écossais faisait son offre de bon coeur, et son visage rougeaud était
+plein de loyauté:
+
+L'Irlandaise hésita un moment et regarda son pauvre enfant accablé de
+fatigue.
+
+--Non, non, dit-elle enfin, merci mille fois, il faut que j'aille là où
+j'ai ordre d'aller.
+
+--Adieu donc, dit l'Écossais, et Dieu vous garde!
+
+Et il sauta sur le ponton qui servait au débarquement.
+
+Le _Penny-Boat_ reprit sa course; il passa devant la station de
+Cannon-street, puis sous le pont des Moines-Noirs, le _Blak-friards_,
+comme disent les Anglais toucha à Temple-Bar une minute, puis s'élança
+de nouveau vers le sud-ouest.
+
+Alors le brouillard se déchira sous l'effort d'un rayon de soleil et la
+mère et l'enfant se prirent à contempler le spectacle grandiose qu'ils
+avaient sous les yeux.
+
+A droite le palais de Sommerset, à gauche les noires maisons du
+Southwark, devant eux le pont de Waterloo, et plus loin encore celui de
+Westminster, et, à demi-estompés par le brouillard, la vieille abbaye et
+le parlement plongeant ses assises dans les flots, et tout à fait perdu
+dans la brume, sur la rive droite de la Tamise, Lambeth-Palace, la
+somptueuse demeure des archevêques de Cantorbéry.
+
+C'était le Londres opulent, le Londres des palais, la ville des maîtres
+du monde, qui apparaissait tout à coup aux yeux éblouis de ces modestes
+voyageurs.
+
+Et cependant l'enfant, le pauvre Irlandais en guenilles, glissa alors
+des bras de sa mère, se dressa à l'avant et promena sur cette ville
+immense un fier regard.
+
+On eût dit un jeune aiglon au bord de son aire contemplant avec sérénité
+les vastes plaines de l'air dont il est désormais le roi.
+
+Et le gentleman, qui n'avait jamais perdu de vue la mère et l'enfant,
+surprit ce regard et tressaillit.
+
+--Oh! murmura-t-il, on dirait l'oeil de flamme de sir Edmund!
+
+En même temps la femme qui, elle aussi, les avait regardés avec une
+curiosité étrange, se glissa comme un reptile auprès de l'Irlandaise.
+
+
+
+
+II
+
+
+La femme qui s'était glissée auprès de l'Irlandaise avait une de ces
+physionomies qui, pour nous servir d'une expression populaire, _font
+froid dans le dos_.
+
+Ce n'était pas une mendiante, pourtant.
+
+Elle avait une belle robe à ramage, un châle vert et rouge, un chapeau à
+rubans violets, des souliers cirés à l'oeuf, avec des bas tricotés à
+l'aiguille, un sac de velours au poignet gauche, un parapluie vert à la
+main droite, et les doigts couverts de bagues ornées de pierres
+grossières et multicolores.
+
+Cet ensemble de mauvais goût anglais n'était que grotesque et prêtait à
+rire tant qu'on n'envisageait pas attentivement cette créature.
+
+Les yeux d'un bleu incolore avaient un froid rayonnement.
+
+Les lèvres minces qui recouvraient de longues dents jaunes à moitié
+déchaussées, avaient une expression de méchanceté doucereuse; le visage
+empourpré et bouffi quelque chose de bestial qui rappelait la tête de
+certains animaux carnassiers.
+
+Elle s'approcha de l'Irlandaise, et celle-ci s'écarta sur le banc où
+elle était assise, moins pour lui faire place que pour se soustraire à
+son contact.
+
+--Ma chère, lui dit cette femme, se servant d'une appellation commune au
+peuple de Londres, aussi vrai que je m'appelle mistress Fanoche, que je
+suis presque de qualité et que j'ai quelque droit au titre de dame;
+aussi vrai que je tiens une maison d'éducation pour les enfants des deux
+sexes, dans Dudley-street, auprès d'Oxford, à deux pas de Saint-Gilles;
+aussi vrai que je suis catholique comme vous, vous avez le plus bel
+enfant que j'aie jamais vu!
+
+--Vous êtes catholique? s'écria l'Irlandaise.
+
+--Oui, ma chère.
+
+--Irlandaise, peut-être?...
+
+Et la jeune femme, qui d'abord avait éprouvé un sentiment de répulsion,
+obéit en ce moment à ce besoin impérieux qu'ont les exilés de retrouver
+sur la terre étrangère quelque chose ou quelqu'un qui leur parle de leur
+patrie.
+
+--Je ne suis pas Irlandaise de naissance, répondit mistress Fanoche,
+mais simplement d'origine. Mon grand-père était Irlandais. Nous sommes
+restés catholiques, j'ai même beaucoup souffert, car feu master Fanoche,
+mon époux, que Dieu lui pardonne! m'a rendue bien malheureuse, à propos
+de ma religion.
+
+Sur ces mots, mistress Fanoche passa ses mains couvertes de bagues sur
+ses yeux, essuyant une larme absente.
+
+--Et vous allez à Saint-Gilles? reprit-elle.
+
+--Oui, madame.
+
+--Chez des Irlandais?
+
+--Oui, madame. Chez un nommé Patrick.
+
+--Dans Lawrence-street?
+
+--Précisément.
+
+Tandis que l'Irlandaise parlait ainsi, elle n'avait point remarqué une
+femme grande, sèche, non moins ridiculement accoutrée que mistress
+Fanoche, qui s'était approchée peu à peu et avec qui la prétendue
+maîtresse de pension avait échangé un furtif regard.
+
+La grande femme sèche tira de sa poche un carnet et un crayon et tandis
+que mistress Fanoche continuait à absorber l'attention de l'Irlandaise,
+elle écrivit à la hâte les mots de Saint-Gilles, de Patrick et de
+Lawrence-street.
+
+--Oui, ma chère, répondit mistress Fanoche, vous avez là un enfant
+charmant.
+
+La mère rougit d'orgueil.
+
+--Est-ce que vous ne le mettrez pas en pension?
+
+Un sourire triste vint aux lèvres de l'Irlandaise.
+
+--Je ne sais pas, dit-elle. Nous sommes pauvres aujourd'hui, peut-être
+le serons-nous longtemps encore.
+
+--Il est si gentil, poursuivit mistress Fanoche, que je le prendrais
+volontiers pour rien, pour l'amour de Dieu et de notre chère Irlande,
+ajouta-t-elle avec un enthousiasme hypocrite.
+
+En ce moment, l'enfant rassasié sans doute du spectacle qu'il avait
+contemplé pendant quelques minutes, se retourna et s'approcha de sa
+mère.
+
+Comme elle, il éprouva à la vue de mistress Fanoche un sentiment de
+répulsion, mais plus vif encore, plus accentué.
+
+Et il dit avec une sorte d'effroi:
+
+--Mère, quelle est cette femme?
+
+--Une lady qui va te donner un gâteau, mon mignon, répliqua mistress
+Fanoche.
+
+Et elle ouvrit un sac de velours vert et en retira une petite galette à
+l'anis qu'elle tendit à l'enfant.
+
+Peut-être celui-ci avait-il bien faim; mais il refusa avec une dignité
+qu'on n'eût point soupçonnée chez un enfant de son âge.
+
+--Merci! dit-il, je n'ai pas faim, madame.
+
+Et, obéissant toujours à cette aversion instinctive, il se prit à
+regarder les ponts, les églises, et à suivre, dans le brouillard qui
+s'épaississait, la fumée noire du _Penny-Boat_ qui se couchait en
+s'allongeant.
+
+--Ma chère, dit encore mistress Fanoche, vous serez bien mal logée dans
+Lawrence-street. Je connais ce Patrick dont vous parlez. C'est un pauvre
+homme, cordonnier de son état et qui a bien du mal à vivre. Peut-être
+n'a-t-il pas de pain chez lui.
+
+--Il en achètera, dit l'Irlandaise, car j'ai encore un peu d'argent.
+
+--Je vous l'ai dit, poursuivit mistress Fanoche, qui ne se décourageait
+pas, je demeure dans Dudley-street; c'est à deux pas de Saint-Gilles.
+Vous y pourrez aller demain aussi matin que vous voudrez. Venez chez
+moi. Je vous donnerai à souper et un bon lit pour l'amour de notre
+chère Irlande.
+
+La jeune femme regarda de nouveau son enfant.
+
+Elle l'avait regardé ainsi quand l'Écossais marchand de poisson lui
+avait pareillement offert l'hospitalité.
+
+Mais, cette fois, l'enfant se chargea de la réponse.
+
+Il revint auprès de sa mère, se serra contre elle, comme un petit oiseau
+se presse contre la sienne à l'approche de l'orage qui gronde au
+lointain, et il lui dit avec un sentiment de morgue et d'indéfinissable
+épouvante:
+
+--N'y allons pas, mère, n'y allons pas!
+
+--Comme vous voudrez, dit naïvement mistress Fanoche, qui échangea un
+nouveau regard furtif avec sa longue et maigre compagne, en même temps
+qu'elle s'éloignait sans affectation de l'Irlandaise.
+
+L'enfant avait pris dans ses petites mains la main de sa mère et il la
+portait à ses lèvres avec une effusion naïve.
+
+On eût dit qu'ils venaient tous les deux d'échapper à un grand et
+mystérieux danger.
+
+A dix pas de là, pendant ce temps, le gentleman qui les avait regardés
+avec tant de persistance échangeait maintenant quelques mots à voix
+basse avec un compagnon de voyage.
+
+Ce gentleman avait la mise correcte d'un homme de haute vie, et on ne
+l'avait pas vu, sans quelque surprise, passer de l'arrière à l'avant et
+se mêler au menu peuple qui entourait l'Irlandaise.
+
+Cette surprise ne pouvait que s'accroître à présent, si on prenait garde
+à l'interlocuteur qu'il venait de choisir.
+
+Ce dernier était un homme de quarante-cinq ans environ, résumant, dans
+sa personne la misère de Londres, en ce qu'elle a de plus hideux.
+
+Il portait un pantalon déchiré aux deux genoux, et ses pieds posaient
+dans de vieilles bottes crevées et sans talon.
+
+Un lambeau d'habit noir, qui n'avait plus qu'un pan, était boutonné
+jusqu'au menton, dissimulant l'absence de la chemise et de la cravate.
+
+Sa tête était coiffée d'un vieux chapeau gris sans bords.
+
+Avec cela, cet homme se tenait droit, la tête en arrière, avec une
+grande dignité, et il écoutait gravement le gentleman qui lui disait:
+
+--Je me nomme lord Palmure, je demeure dans Chester-street, Belgrave
+square, et si tu écoutes bien ce que je vais te dire, tu peux gagner
+une bank-note de dix livres.
+
+--Dix livres, votre Honneur! fit le mendiant stupéfait. Par saint
+Georges, et aussi vrai que je me nomme Barclay, dit Shoking, je ne me
+puis figurer que vous parliez sérieusement.
+
+--Très-sérieusement, mon garçon.
+
+--Alors, expliquez-vous, je vous écoute.
+
+--Tu vois cette femme et cet enfant?
+
+--Oui.
+
+--Il s'agit de les suivre.
+
+--Bon!
+
+--Jusqu'à ce qu'ils soient descendus en une maison pour y passer la
+nuit.
+
+--Fort bien.
+
+--Alors, tu viendras me le dire, et les dix livres t'appartiendront.
+
+--Votre Honneur, je crois que je deviens fou! dit le mendiant joyeux.
+Aussi vous pouvez compter sur moi.
+
+Mistress Fanoche, pendant ce temps, s'était rapprochée de sa mystérieuse
+compagne et disait:
+
+--Tu sais bien que miss Émily va nous réclamer son fils, et tu sais
+aussi que son fils est mort. Est-ce que nous pouvions savoir que les
+choses tourneraient ainsi? Il nous faut donc un enfant, il nous le
+faut.
+
+--Mais... la mère?...
+
+--La mère!... on s'en débarrassera... Wilton me rendra bien ce service.
+
+Comme mistress Fanoche parlait ainsi, le _Penny-Boat_ toucha la station
+de Charing-Cross, les voyageurs passèrent sur le ponton, puis
+s'engouffrèrent dans ce chemin en planches, tout bariolé d'affiches
+multicolores, qui longe les bâtiments du chemin de fer, et, tout à coup,
+la pauvre Irlandaise et son enfant se trouvèrent perdus au milieu de la
+foule immense et des splendeurs commerçantes du Strand, dont les mille
+réverbères commençaient à s'allumer dans le brouillard qui montait
+lentement des bords de la Tamise.
+
+
+
+
+III
+
+
+La mère et l'enfant furent un moment étourdis.
+
+Sur les larges trottoirs les passants se croisaient, se heurtaient,
+marchaient à la file et se croisaient encore.
+
+On eût dit une fourmilière immense.
+
+Sur la chaussée, les cabs et les hansons passaient rapides comme
+l'éclair, se rencontrant avec les omnibus.
+
+C'était un tohu-bohu, un vacarme indescriptible.
+
+Un sentiment de terreur s'empara de la pauvre Irlandaise. Elle se trouva
+seule et perdue au milieu de tout ce monde et elle se repentit de
+n'avoir pas accepté les offres obligeantes du marchand de poisson et de
+mistress Fanoche.
+
+L'enfant se serrait toujours contre elle et paraissait, lui aussi,
+dominé par un même sentiment d'épouvante.
+
+Cependant, il lui dit:
+
+--Mère, marchons. Ne restons pas là...
+
+L'Écossais lui avait bien enseigné son chemin, mais elle ne s'en
+souvenait plus.
+
+Elle aborda un passant, et lui dit:
+
+--Indiquez-moi, je vous prie, Lawrence-street.
+
+Le passant, qui s'était arrêté complaisamment, parut chercher dans son
+souvenir:
+
+--Je ne connais pas ça, dit-il enfin.
+
+L'Irlandaise le salua, et continua à marcher.
+
+Au lieu de remonter le Strand dans la direction de la Cité, elle
+descendit au contraire vers l'ouest, passant devant la gare de
+Charing-Cross.
+
+Elle arriva ainsi sur la place Trafalgar et entra dans Pall-Mal.
+
+Dans Pall-Mal on n'a jamais entendu parler de Lawrence-street.
+
+Il n'y a que le peuple qui connaisse cette rue.
+
+L'Irlandaise demanda plusieurs fois son chemin et toujours inutilement.
+
+Elle parla de Saint-Gilles à un vieux monsieur.
+
+Le vieux monsieur lui répondit par le mot de Soho square et s'en alla.
+
+La pauvre mère revint sur ses pas. Elle remonta Hay-Markett, entra dans
+un public-house et renouvela sa question.
+
+Mais comme on allait lui répondre, un homme se trouva derrière elle et
+demanda un verre de brandy.
+
+L'Irlandaise le regarda, tressaillit, et son visage s'éclaira d'un rayon
+de joie.
+
+Elle avait reconnu en lui un des hommes qui étaient sur le _Penny-Boat_;
+et maintenant cet homme était pour elle presque une connaissance.
+
+C'était Barclay, dit Shoking, l'homme à qui lord Palmure, avait donné la
+mission de suivre l'Irlandaise et qui ne l'ayant point perdue de vue un
+seul instant, s'offrait tout à coup et comme par hasard à ses yeux.
+
+--Vous demandez votre chemin, ma chère? lui dit-il.
+
+--Oui, dit l'Irlandaise, et personne ne peut me dire où est
+Lawrence-street.
+
+--C'est que les belles gens d'Hay-Markett ne connaissent pas ça, dit
+Shoking.
+
+Il n'y a que le pauvre monde comme nous qui le sache.
+
+C'est bien vous qui étiez sur le _Penny-Boat_?
+
+--Oui, dit l'Irlandaise, et vous aussi?
+
+Shoking avala un verre de brandy d'un trait, donna un half-penny, et dit
+encore à l'Irlandaise:
+
+--Il faut que les pauvres gens s'entr'aident, ma chère. Je ne vais pas
+vous indiquer votre chemin, moi, je vais vous conduire.
+
+Et il lui prit familièrement le bras, et ils sortirent du public-house.
+
+L'enfant, qui d'abord avait regardé cet homme avec défiance, se laissa
+prendre par la main.
+
+Shoking, malgré ses haillons sordides, avait quelque chose d'honnête et
+de solennel qui prévenait en sa faveur.
+
+On eût dit qu'il considérait sa misère comme un sacerdoce.
+
+Lord Palmure lui avait enjoint du suivre l'Irlandaise, lui promettant,
+pour cette besogne, la somme fabuleuse de dix livres.
+
+Shoking s'était dit qu'il pouvait satisfaire à la fois son bon coeur et
+le désir du noble lord.
+
+Or, son bon coeur lui parlait en faveur de cette pauvre femme, perdue en
+l'immensité de Londres, et lui commandait de lui venir en aide.
+
+Pourquoi lord Palmure tenait-il à savoir où l'Irlandaise s'arrêterait?
+
+La beauté de la pauvre femme se chargeait de répondre à cette question,
+que s'était naïvement adressée Shoking.
+
+--Ça la regarde, s'était-il dit. En attendant, il n'y a pas de mal à ce
+que je la mette dans son chemin.
+
+Il lui fit donc remonter Hay-Markett, tourna dans Piccadilly, traversa
+Leicester-square, gagna Newport-street, remonta par Dudley jusqu'à la
+place des Sept-Cadrans et enfin, après avoir passé devant la pauvre
+église de Saint-Gilles, entra dans Lawrence-street.
+
+Certes, ils avaient raison tous ceux qui avaient prétendu que c'était
+une pauvre rue privée d'air et de lumière.
+
+Elle décrivait une courbe, était bordée d'affreuses bicoques, pavée
+d'immondices et remplie d'une population grouillante d'enfants demi-nus
+et de femmes en haillons.
+
+La plupart des maisons n'avaient pas de portes et on y pénétrait par une
+échelle dressée contre la croisée.
+
+Lawrence-street est le quartier général des Irlandais marchands de
+verdure.
+
+Les femmes demeurent au logis avec leurs enfants; les hommes ne rentrent
+que le soir, poussant devant eux leur charrette vide.
+
+Quand Shoking, la jeune femme et l'enfant arrivèrent, il n'y avait pas
+un homme dans la rue.
+
+Shoking s'adressa à une jeune fille de quatorze ou quinze ans qui,
+assise sur une borne tenait un marmot sur ses genoux et jouait avec lui:
+
+--Connais-tu Patrick? lui dit-il.
+
+--Quel Patrick? demanda-t-elle. Il y en a plusieurs chez nous. Duquel
+voulez-vous parler?
+
+Un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise. Elle se rappela que
+l'homme dont on lui avait parlé dans son pays avait deux noms: Patrick
+Drury.
+
+--Drury! fit la jeune fille, il n'est pas ici... Ah!... il ne viendra
+pas, ma chère... vous ne le verrez pas... si vous voulez parler à sa
+femme... c'est là...
+
+Et elle montrait une sorte d'antre, de trou pratiqué au-dessous du sol,
+sur le côté gauche de la rue, et dans lequel on pénétrait par un
+escalier de quatre ou cinq marches.
+
+L'Irlandaise frissonna; mais Shoking s'approcha du trou qui avait été
+une échoppe de cordonnier, sans doute, et il cria:
+
+--Hé! mistress Patrick, venez donc, ma chère! voici des gens de votre
+pays qui vous arrivent. A ces paroles répondit une sorte de grognement;
+puis quelque chose s'agita dans l'obscurité et une créature humaine
+s'avança vers le bord du trou.
+
+C'était une femme encore jeune, mais dans un état de maigreur effrayant.
+Ses longs cheveux noirs pendaient, emmêlés, sur ses épaules un lambeau
+d'étoffe enroulé autour de ses reins, composait son unique vêtement, et
+elle tenait suspendu à ses mamelles appauvries, un enfant de sept ou
+huit mois.
+
+Elle promena autour d'elle un regard égaré et dit d'une voix où perçait
+la folie:
+
+--Que me voulez-vous? qui parle de Patrick? Il n'est pas ici... les
+policemen l'ont emmené... ils l'ont mis en prison... il ne reviendra
+pas...
+
+Shoking se tourna vers l'Irlandaise:
+
+--Je crois, ma chère, qu'il vous faut renoncer à passer la nuit ici,
+dit-il.
+
+--Où aller? murmura la pauvre mère en regardant son enfant.
+
+--Je ne sais pas, dit naïvement Shoking. Avez-vous de l'argent?
+
+--Il me reste trois shillings et six pence, dit-elle.
+
+--Venez dans Dudley-street d'où nous sortons, dit Shoking; il y a là un
+boarding tenu par de braves gens qui, pour un shilling, vous donneront
+un lit pour vous et votre enfant, et du pain et du jambon.
+
+La femme de Patrick Drury avait regagné son trou, s'était recouchée sur
+un amas de paille fétide.
+
+Shoking entraîna l'Irlandaise et son fils.
+
+--Mère, disait ce dernier, ne sommes-nous pas bientôt arrivés? j'ai bien
+faim... et je suis bien las.
+
+--Veux-tu que je te porte? dit le mendiant.
+
+Et il prit l'enfant dans ses bras.
+
+Ils revinrent dans Dudley-street.
+
+Tout à coup l'Irlandaise se sentit frapper sur l'épaule.
+
+Elle se retourna et demeura interdite en se voyant en face de cette
+même mistress Fanoche qu'elle avait rencontrée sur le bateau.
+
+--Eh bien! ma chère, lui dit mistress Fanoche, je vous le disais bien
+que vous ne trouveriez pas à vous loger dans Lawrence-street. Voyons, je
+suis bonne femme, et ne vous en veux pas de m'avoir refusé. Venez sans
+crainte chez moi.
+
+La pauvre mère regarda son fils qui avait croisé ses petites mains sur
+la poitrine de Shoking.
+
+--Venez, ma chère, répétait mistress Fanoche d'une voix mielleuse.
+
+--Voilà une dame, murmurait en même temps Shoking, voilà une dame qui a
+l'air très-honnête, par saint Georges!
+
+L'enfant avait fermé les yeux et ne disait plus rien.
+
+--Allons, venez ma chère, répéta pour la troisième fois mistress
+Fanoche.
+
+
+
+
+IV
+
+
+L'Irlandaise céda.
+
+L'immensité de Londres l'avait tellement épouvantée que, maintenant,
+elle se serait confiée au premier venu.
+
+Elle oublia la répulsion que lui avait inspirée mistress Fanoche, elle
+oublia que cette répulsion avait été partagée et plus vivement encore
+par son fils.
+
+Elle ne vit qu'une chose, c'est que ce dernier mourait de froid et de
+faim.
+
+Mistress Fanoche la prit par le bras et fit signe à Shoking de les
+suivre.
+
+Le mendiant ne se le fit point répéter.
+
+Le trajet était court.
+
+Vers le milieu de Dudley-street, il y avait une petite maison comme on
+en voit dans les beaux quartiers, avec un sous-sol par devant, un jardin
+par derrière, une entrée à portique supporté par quatre colonnettes, et
+une façade de trois croisées à guillotine par étage.
+
+Mistress Fanoche tira de sa poche une clef et entra la première.
+
+Le vestibule était propre, garni de boiseries toutes neuves; le sol
+était frotté et luisant et une corbeille de porcelaine renfermant une
+plante grasse pendait au plafond.
+
+L'escalier était dans le fond.
+
+Shoking aspira l'air bruyamment et murmura:
+
+--Voilà qui sent meilleur que le boarding (pension) où je voulais la
+conduire.
+
+L'Irlandaise, elle aussi, sentit un soulagement. Elle se souvint des
+blancs cottages et des jolies maisonnettes des environs de Dublin.
+
+Mistress Fanoche poussa une seconde porte et une clarté assez vive fit
+place à la demi-obscurité qui régnait dans le vestibule.
+
+L'Irlandaise se trouva au seuil d'un joli parloir où il y avait un tapis
+à fleurs, des meubles en noyer verni, une pendule et des vases sur la
+cheminée et au milieu une table autour de laquelle une vieille
+femme,--celle du _Penny-Boat_, et quatre petites filles de six à huit
+ans, prenaient leur repas.
+
+Le bon Shoking se prit à renifler l'odeur des tartines beurrées et du
+rotsbeaf tout chaud qui fumait sur la table.
+
+L'enfant, qui s'était arraché à sa somnolence, jeta sur ces aliments un
+regard avide et ne vit plus mistress Fanoche qui lui avait tant fait
+peur.
+
+Quant à la pauvre Irlandaise, elle se mit à pleurer.
+
+--Ma tante, dit mistress Fanoche en s'adressant à la grande femme
+osseuse qui avait retiré son pince-nez pour mieux voir, voici une pauvre
+femme et son enfant à qui j'ai offert l'hospitalité.
+
+La grande dame osseuse adoucit sa voix, qui était rauque d'ordinaire
+comme celle d'un chien de garde, et répondit:
+
+--Bienvenus les pauvres que Dieu nous envoie!
+
+--Vous avez une fameuse chance, ma chère, dit Shoking à l'oreille de
+l'Irlandaise, on vous aurait offert une place dans le paradis que ce
+n'eût pas été mieux.
+
+Mistress Fanoche prit les mains de la jeune femme, qui pleurait
+toujours:
+
+--Approchez-vous du poêle, ma bonne, dit-elle, chauffez-vous bien!... il
+fait si froid... et puis mettez-vous à table avec nous.
+
+Et toi, mon mignon, ajouta-t-elle en caressant l'enfant, qui n'osa plus
+se reculer, te fais-je toujours peur?
+
+--Non, répondit-il en regardant les petites filles avec une sympathique
+curiosité.
+
+Alors mistress Fanoche se tourna vers Shoking:
+
+--Vous êtes un brave homme, mon cher, dit-elle. Je ne puis pas vous
+garder à souper, car jamais un homme n'est entré ici. Mais buvez un coup
+de bière et prenez cette demi-couronne.
+
+Shoking, lui aussi, se sentait venir les larmes aux yeux.
+
+Mais comme il était plein de dignité, il contint son émotion, accepta
+le coup de bière, puis la demi-couronne et murmura gravement:
+
+--Adieu, milady, et Dieu vous garde!
+
+Bonne nuit, ma chère, ajouta-t-il en tendant la main à l'Irlandaise.
+Vous êtes en bonnes mains et je puis m'en aller tranquille.
+
+Et il sortit, saluant avec la courtoisie d'un gentleman et posant sous
+son bras gauche son vieux chapeau sans bords.
+
+Seulement, une fois dans la rue, il nota dans sa mémoire le nom de
+mistress Fanoche et le numéro de la maison.
+
+Puis il s'en alla en se disant:
+
+--Voilà une journée qui finit bien. J'ai bu un coup de bière, j'ai une
+demi-couronne dans ma poche, j'ai assisté une pauvre femme et son
+enfant, et si le noble lord ne s'est pas moqué de moi, j'aurai une
+dizaine de livres dans une heure.
+
+Jamais tu n'as eu pareille veine, mon cher, poursuivit-il en s'adressant
+à lui-même, et si cela continue, au lieu d'aller coucher à la nuit dans
+le workhouse mil-endroad, tu seras quelque jour un pauvre _présenté_.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, l'Irlandaise soupait avec avidité, versant, de temps
+à autre, une larme de reconnaissance.
+
+--Commuât t'appelles-tu, madame? lui disait une des petites filles, la
+plus jeune.
+
+--Jenny, répondit-elle.
+
+Et ce jeune monsieur? poursuivit l'enfant en montrant le petit
+Irlandais.
+
+--Ralph, dit l'enfant.
+
+Elle lui sauta au cou et lui dit:
+
+--Je t'aime bien... voudras-tu jouer avec moi?
+
+--Oui, répondit Ralph.
+
+La plus âgée des petites filles regardait avec tristesse la mère et
+l'enfant.
+
+Mistress Fanoche surprit ce regard, et la petite fille baissa aussitôt
+les yeux et devint toute tremblante.
+
+Quand l'Irlandaise Jenny et son fils eurent soupé, mistress Fanoche leur
+dit:
+
+--Vous devez avoir besoin de repos: venez, je vais vous conduire à votre
+chambre.
+
+Elle prit une des deux lampes qui se trouvaient sur la cheminée.
+
+Ralph, car c'était bien le nom du petit Irlandais, se laissa gentiment
+embrasser par les petites filles.
+
+Mais la dernière, la plus âgée, celle qui tout à l'heure l'avait
+regardé avec tristesse, l'embrassa avec plus d'effusion que les autres
+et lui dit à l'oreille:
+
+--Il ne faut pas rester ici, vois-tu... Il ne le faut pas...
+
+--Pourquoi? demanda l'enfant.
+
+--Parce que ces dames sont bien méchantes et qu'elles te battraient.
+
+En ce moment, la vieille femme osseuse ramena son binocle sur le bout de
+son nez.
+
+La petite fille rougit et se dégagea des bras de Ralph. Mais elle lui
+pressa encore la main, et le petit Irlandais sentit que cette main
+tremblait.
+
+Cependant mistress Fanoche avait ouvert une porte au fond du parloir et
+introduit l'Irlandaise dans une jolie petite chambre où il y avait deux
+lits jumeaux dans une alcôve.
+
+Tout cela était blanc, sentait bon, et avait, pour nous servir de
+l'expression essentiellement anglaise, un aspect confortable.
+
+L'Irlandaise se souvint des paroles de Shoking, qui avait comparé cela
+au paradis.
+
+--Ma chère, dit alors mistress Fanoche, ne m'avez-vous pas dit que vous
+vouliez aller demain à Saint-Gilles?
+
+--Oui, madame.
+
+--A quelle heure?
+
+--Il faut que nous soyons, mon fils et moi, pour la messe de huit
+heures.
+
+--On vous éveillera à sept, ma chère: bonne nuit.
+
+Et mistress Fanoche alluma une bougie qu'elle laissa sur la table,
+caressa encore une fois l'enfant et sortit.
+
+Alors, se trouvant seule avec lui, Jenny l'Irlandaise prit son fils dans
+ses bras.
+
+L'enfant avait retrouvé son front soucieux.
+
+--Mère, dit-il, est-ce que nous allons rester ici?
+
+--Oui, mon enfant.
+
+--Longtemps?
+
+--Jusqu'à demain.
+
+--Bien sûr, nous nous en irons demain?
+
+--Il le faudra bien, soupira-t-elle.
+
+--Pourquoi ne nous en allons-nous pas tout de suite?
+
+--Mais, mon enfant, c'est impossible...
+
+--Oh! dit-il.
+
+Et il garda un moment le silence.
+
+Puis, tandis que sa mère le déshabillait pour le mettre au lit.
+
+--J'ai peur, dit-il bien bas.
+
+--Pourquoi aurais-tu peur? demanda la pauvre mère.
+
+--La petite fille m'a dit qu'il ne fallait pas rester...
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que ces femmes sont méchantes et qu'elles me battraient.
+
+--Ne suis-je pas là pour te défendre, moi?
+
+--C'est vrai. Alors nous resterons... mais nous nous en irons demain,
+n'est-ce pas? Tu me le promets?
+
+--Oui.
+
+--Alors, bonsoir, mère.
+
+Et l'enfant se coucha.
+
+Quelques minutes après, il dormait d'un profond sommeil.
+
+L'Irlandaise se mit à genoux, au pied de son lit; elle voulut prier et
+remercier Dieu qui ne l'avait pas abandonnée; mais soudain elle sentit
+une chaleur extraordinaire monter de sa poitrine à son visage.
+
+Sa tête s'alourdit; un invincible besoin de dormir, qu'elle prit pour le
+résultat de la fatigue, s'empara d'elle.
+
+Elle voulut se lever et ne le put. Elle essaya d'appeler à son aide,
+mais sa gorge crispée ne rendit aucun son. Tout à coup ses yeux se
+fermèrent sans qu'il lui fût possible de les rouvrir, et elle s'affaissa
+lourdement sur le tapis de laine commune qui se trouvait au pied de son
+lit.
+
+Alors la porte de la chambre s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.
+
+Un homme à figure sinistre la suivait.
+
+
+
+
+V
+
+
+Quel était donc ce nouveau personnage?
+
+C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots.
+
+A peine l'Irlandaise était-elle dans sa chambre que la scène avait
+subitement changé au parloir.
+
+Mistress Fanoche avait fait un signe, et à ce signe, la grande dame
+osseuse prenant un air méchant et ramenant avec un geste de fureur ses
+bésicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix
+impérieuse:
+
+--Allons, vilaine marmaille, au lit!
+
+Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'étaient levées de table
+sans mot dire et avaient suivi leur terrible maîtresse, qui les avaient
+conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui
+montait aux étages supérieurs.
+
+Mistress Fanoche était demeurée un moment, absorbée par la lecture d'une
+lettre qu'elle avait tirée de sa poche et que certainement elle ne
+lisait pas pour la première fois, car le papier en était sali et
+froissé.
+
+L'oeil de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle murmurait
+tout en lisant:
+
+--C'est une fière chance tout de même qu'au lieu de revenir de Greenwich
+par l'omnibus, j'aie pris le _Penny-Boat_. Maintenant sir John Waterley
+et miss Émily peuvent venir, j'ai un fils à leur rendre. Pourvu que mon
+commissionnaire ait trouvé Wilton.
+
+Elle achevait à peine qu'on frappa à la porte.
+
+--Entrez, dit-elle.
+
+Un homme parut.
+
+Un homme d'aspect repoussant et presque aussi déguenillé que le bon
+Shoking.
+
+Il portait une barbe épaisse et de grands cheveux.
+
+Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage couturé de
+mystérieuses cicatrices, qu'éclairaient deux petits yeux pleins de
+férocité.
+
+--Ah! vous voilà, Wilton? dit mistress Fanoche.
+
+--Oui, madame.
+
+--Vous n'êtes pas gris, au moins.
+
+Cet homme eut un sourire amer.
+
+--Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier, dit-il.
+
+--Voilà un verre de bière et une tartine; mais dépêchez-vous, dit
+mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidité de la
+table encore servie, nous avons à causer sérieusement, Wilton.
+
+--De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous
+quelque petite fille à noyer ce soir?
+
+--Non, mais il faut ressembler vos souvenirs.
+
+--J'ai bonne mémoire, allez, dit-il, avec un accent sinistre; si bonne
+que la nuit quand la faim m'empêche de dormir, il me semble voir danser
+sur la paille qui me sert de lit toutes les petites créatures dont j'ai
+été le bourreau.
+
+--C'est très-poétique ce que vous dites là, Wilton, fit mistress Fanoche
+en haussant les épaules; mais nous n'avons vraiment pas le temps de
+parler de ces choses. Il y a deux livres à gagner tout de suite, et une
+livre de pension par semaine pendant un an.
+
+--Milady, répliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette
+qualification à mistress Fanoche en manière d'ironie, on a tort de
+représenter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une femme, et
+cette femme, c'est vous.
+
+--Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter?
+
+--Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf,
+c'est-à-dire de boisson mélangée par moitié. De quoi est-il question?
+
+--Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs à neuf ans.
+
+--Bon!
+
+--Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint ici,
+apportant un enfant dans son manteau?
+
+--Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton.
+
+--Soit, mais celui-là vous ne pouvez l'avoir oublié.
+
+--Son nom?
+
+--Il s'appelait sir John Waterley, était officier dans l'armée des Indes
+et partait le lendemain pour Calcutta, d'où vraisemblablement il ne
+devait plus revenir, car il était atteint d'une maladie qu'on disait
+mortelle.
+
+Cet enfant était le fils de ce gentleman et d'une jeune fille de trop
+grande naissance,--miss Émily Homboury, la fille d'un pair
+d'Angleterre,--pour qu'il pût jamais songer à l'épouser.
+
+Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de l'élever
+jusqu'à l'âge de quinze ans, et de lui donner plus tard un état
+d'honnête ouvrier, nous annonçant que jamais ni sa mère ni lui ne
+pourraient le réclamer.
+
+--Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un troisième
+verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents
+livres; et comme vous ne vous souciez guère de dépenser cette somme à
+l'éducation du petit, vous la gardâtes, et lorsque sir John fut parti,
+j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.
+
+--C'est cela même.
+
+--Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady?
+
+--Parce que, maintenant, on me réclame l'enfant.
+
+--Qui?
+
+--Sir John.
+
+--Il n'est donc pas mort?
+
+--Non, et il vient d'épouser à Cannes, en France, miss Émily, qui a
+perdu son père, qui s'est jetée aux genoux de son frère, lui a tout
+avoué et que son frère a pardonnée.
+
+--Miséricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma chère?
+ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et
+froissée que mistress Fanoche lui mit sous les yeux.
+
+Un superbe sourire vint alors aux lèvres de la nourrisseuse d'enfants.
+
+--Tous les enfants nouveau-nés se ressemblent, dit-elle.
+
+--C'est un peu vrai.
+
+--Que réclame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant neuf à dix
+ans.
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet âge.
+
+--Mais cet enfant... où est-il?
+
+--Là, dit mistress Fanoche. Venez...
+
+Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre où dormait le petit
+Ralph et où Jenny l'Irlandaise était affaissée lourdement sur le sol.
+
+--Une femme! dit Wilton en entrant.
+
+--Oui, répondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien... Elle ne
+s'éveillera pas avant trois ou quatre heures d'ici.
+
+--Oh!
+
+--J'ai versé dans son bol de thé deux gouttes d'opium, et toutes les
+cloches de Saint-Paul ne la réveilleraient pas. Il ne tient même qu'à
+vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire féroce, qu'elle ne s'éveille
+jamais.
+
+--Ah! c'est pour cela?...
+
+--C'est pour cela, dit-elle.
+
+Wilton s'approcha du lit où dormait l'enfant.
+
+--Qu'il est beau! fit-il naïvement.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--On dirait un ange endormi.
+
+--Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais rêve, hein? Il sera
+peut-être pair d'Angleterre quelque jour.
+
+--Mais, ma chère, dit Wilton, vous ne songez pas à une chose...
+
+--Laquelle?
+
+--Cet enfant de dix ans se souvient de son pays.
+
+--Soit.
+
+--De sa mère.
+
+--D'accord.
+
+--Vous ne tromperez pas sir John et miss Émily un quart de minute.
+
+--Vous vous trompez, Wilton.
+
+--Comment cela?
+
+--J'ai arrangé une petite fable bien simple et bien naturelle, mon cher.
+
+--Voyons.
+
+--J'ai confié l'enfant tout petit à une nourrice irlandaise.
+
+--Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me
+donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai reçu la lettre de miss
+Émily, je lui ai écrit, et elle est venue. Je l'ai récompensée
+généreusement, et elle est retournée dans son pays.
+
+--Bien imaginé, ma chère, dit Wilton, et je persiste de plus en plus
+dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme,
+c'est vous.
+
+--Trêve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire disparaître
+cette femme.
+
+--Comment?
+
+Mistress Fanoche haussa les épaules.
+
+--Et le pont de Londres? dit-elle.
+
+--C'est juste. Mais...
+
+Et Wilton se gratta l'oreille.
+
+--Mais?... dit sèchement mistress Fanoche.
+
+--Une femme, ça ne s'emporte pas dans un manteau comme un enfant.
+
+--Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas mort,
+j'imagine.
+
+--Non, certes.
+
+--Il y a deux livres pour lui.
+
+Wilton hésitait encore.
+
+Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux guinées.
+
+--Et je paye d'avance, dit-elle.
+
+--Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre.
+
+Et il souleva l'Irlandaise et lui dit:
+
+--Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter à
+l'eau.
+
+La pauvre Irlandaise ne s'éveilla pas. Le narcotique avait fait d'elle
+un cadavre.
+
+--Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut
+chercher le cabman.
+
+--Je me suis douté que nous aurions besoin de lui, répondit Wilton, et
+c'est lui qui m'a amené. Il est à la porte.
+
+Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance.
+
+--Allons, dit-elle à Wilton, chargez-la moi sur vos épaules et partez.
+
+--Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma chère.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je n'ai pas consulté le cabman.
+
+En anglais cabman veut dire cocher.
+
+--On le payera.
+
+--Je le pense bien, dit Wilton, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant.
+
+Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les idées.
+
+Au besoin elle savait ne pas compter.
+
+Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien quinze
+guinées.
+
+--Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais emportez
+cette femme.
+
+Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise sur
+son dos.
+
+--Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen.
+
+--Je vais sortir la première, répondit mistress Fanoche.
+
+Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un dressoir,
+ouvrit la porte avec précaution et regarda au dehors.
+
+Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise était entrée
+chez mistress Fanoche, le brouillard s'était épaissi.
+
+On n'y voyait pas à dix pas de distance, et les becs de gaz
+apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un nuage
+de cendres.
+
+L'Anglais se mêle peu des affaires d'autrui; il passe et ne s'arrête
+pas.
+
+Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux.
+
+Mistress Fanoche n'avait donc qu'à se préoccuper du policeman.
+
+Mais le brouillard était épais, et Dudley street est une rue où on vole
+peu de mouchoirs; par conséquent, le policeman y est rare.
+
+Le cabman était à la porte.
+
+--Oh! oh! dit-il en voyant apparaître mistress Fanoche qui jetait autour
+d'elle un coup d'oeil investigateur, il paraît qu'on a besoin de moi.
+
+--Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle.
+
+En même temps, elle se tourna vers Wilton, qui était déjà au seuil de la
+porte, l'Irlandaise sur son dos.
+
+--Vite! dit-elle, la rue est déserte.
+
+Wilton, qui était d'une force herculéenne, s'élança dans le cab si
+rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature
+était le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson.
+
+Le hanson est cette voiture à deux roues, rapide et légère, que le
+cocher conduit par derrière, et qu'on désigne improprement en France
+sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par conséquent
+une voiture à quatre comme à deux roues.
+
+Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte.
+
+--London-Bridge! cria Wilton au cabman.
+
+Le cabman rendit la main à son cheval et le hanson partit au grand trot.
+
+Alors Wilton se mit à arranger son colis comme il le disait;
+c'est-à-dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans un coin
+du cabriolet et la soutint avec un de ses bras.
+
+On eût dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de sa femme
+aimée.
+
+Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant
+Saint-Martin's-lane.
+
+Cette rue, dont le plan incliné est assez rapide, possède deux ou trois
+forges de carrossiers.
+
+L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son rayonnement
+triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment où le hanson
+entrait dans le cercle de lumière qu'elle projetait au loin, le visage
+de l'Irlandaise se trouva éclairé comme en plein jour.
+
+Wilton tressaillit.
+
+Jusque-là, il n'avait pas même regardé cette femme qu'il s'était chargé
+d'aller noyer pour de l'argent.
+
+Maintenant il venait de la voir, et cette beauté, à laquelle le sommeil
+donnait une expression séraphique, fit sur lui une impression bizarre.
+
+--Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune.
+
+Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la
+forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurité.
+
+Wilton eut un ricanement:
+
+--Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement de
+pitié. Ah! ah! ah! est-ce mon métier, à moi, d'avoir pitié? je ferais
+mieux de garder ma sensibilité pour le jour où on me pendra à la porte
+de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard.
+
+On approchait du Strand. Tout à coup le hanson s'arrêta.
+
+En même temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au cocher de
+communiquer avec le voyageur qui est dans l'intérieur de la voiture,
+c'est-à-dire au-dessous de lui.
+
+--Hé! Wilton? cria le cabman.
+
+--Que veux-tu? répondit celui-ci.
+
+--Je veux causer un brin avec toi.
+
+--Parle...
+
+--Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres?
+
+--Une femme.
+
+--Morte?
+
+--Non, endormie.
+
+--Ça ne me va pas, Wilton.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que ça ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants, mais pas
+de femmes.
+
+--N'est-ce pas la même chose?
+
+--Non, d'abord ça porte malheur.
+
+--Tu veux rire!
+
+--Ensuite, elle se réveillera... elle criera...
+
+--Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme
+morte.
+
+--Et combien nous donne-t-on pour cela?
+
+--Cinq guinées.
+
+--Pour nous deux?
+
+--Non, à chacun.
+
+Le cabman hésitait encore.
+
+--C'est une vilaine besogne, Wilton, répéta-t-il.
+
+--On m'a payé d'avance, dit Wilton pour décider le cabman. Veux-tu ton
+argent?
+
+--Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que
+nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos
+pieds battront le vide.
+
+--Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme ça qu'autrement.
+
+Il passa cinq guinées au cabman, par la trappe ouverte dans le plafond
+de la voiture.
+
+--Je gagne cinq guinées à ce jeu-là, pensa-t-il, car mistress Fanoche
+m'en a donné quinze.
+
+Le hanson arriva dans le Strand.
+
+Le brouillard était encore épais; mais il y a de beaux magasins dans le
+Strand et comme il n'était guère plus de onze heures du soir, il y en
+avait encore quelques-uns d'ouverts qui étincelaient de lumière.
+
+De temps en temps un flot de clarté pénétrait dans le cab et le visage
+angélique de l'Irlandaise apparaissait à Wilton.
+
+Alors le bandit tressaillait et avait un battement de coeur.
+
+Après le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la rue de
+Farington qui descendait vers le fleuve.
+
+Le cheval marchait un train d'enfer.
+
+Mais à mesure qu'on approchait de la rivière, Wilton sentait son coeur
+battre plus fort.
+
+Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe.
+
+--Arrête un moment, dit-il.
+
+--Pourquoi faire? demanda le cabman.
+
+--Je vais boire un peu de gin.
+
+Et il sauta à terre et entra dans un public-house.
+
+Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des guinées de
+mistress Fanoche et regagna le hanson.
+
+--En route! ça va mieux.
+
+L'Irlandaise était toujours affaissée et inerte dans un coin de la
+voiture.
+
+On eût dit que Wilton conduisait un cadavre.
+
+Le hanson tourna dans Thames-street, c'est-à-dire la rue de la Tamise,
+et en quelques minutes il arriva à London-Bridge.
+
+Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de voitures,
+de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin à
+six heures du soir, près d'un demi-million de piétons, est désert quand
+vient la nuit.
+
+Le hanson s'y engagea.
+
+--Arrête-toi au milieu, cria Wilton au cabman.
+
+En même temps, il tira une corde de sa poche et se mit en devoir de lier
+les pieds et les mains de l'Irlandaise, de façon qu'elle allât au fond
+et ne pût se débattre, en admettant que la fraîcheur de l'eau triomphât
+de sa léthargie.
+
+Le hanson s'arrêta.
+
+Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et s'approcha du
+parapet.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Tout à coup une lueur rougeâtre se fit au bout du pont, du côté du
+Borough, c'est-à-dire sur la rive méridionale.
+
+Cette lueur était celle de la lanterne d'un de ces grands camions à
+trois chevaux qui transportent les marchandises d'une gare à l'autre.
+
+Wilton eut un nouveau battement de coeur.
+
+Le cabman lui cria:
+
+--Prenez garde!
+
+Wilton abandonna le parapet et, portant toujours l'Irlandaise, il se
+rapprocha du cab.
+
+Il fallait absolument laisser passer le camion, la plus vulgaire
+prudence l'exigeait.
+
+A mesure que la lourde voiture s'approchait, la clarté du fanal devenait
+plus grande, et tout à coup elle frappa le visage de l'Irlandaise.
+
+Une fois encore les regards de Wilton s'arrêtèrent sur son visage et les
+battements de son coeur se précipitèrent.
+
+Le camion passa.
+
+Le cocher qui le conduisait, chaudement enveloppé dans sa pelisse garnie
+de peau de mouton, sa casquette sur les yeux, regardait à peine devant
+lui, d'un oeil somnolent, et tout juste ce qu'il fallait pour conduire
+son véhicule.
+
+Peut-être aperçut-il le cab, mais il ne prêta aucune attention à cet
+homme qui avait l'air d'avoir un cadavre dans ses bras.
+
+--Eh bien! cria le cabman, est-ce que tu ne vas pas te dépêcher, Wilton?
+
+Wilton ne répondit pas.
+
+--Il fait froid et j'ai les doigts gelés à tenir mes guides, continua le
+cabman. Dépêche-toi donc.
+
+Wilton était comme saisi de vertige.
+
+--C'est drôle!, murmura-t-il, jamais je n'ai été comme ça. Le coeur me
+manque et mes jambes me rentrent dans l'estomac.
+
+--Allons! allons! répéta le cabman.
+
+Mais Wilton jeta un cri.
+
+L'Irlandaise, qui jusque-là était comme morte, avait poussé un soupir.
+
+Et Wilton s'éloigna de nouveau du parapet, revint au cab et dit:
+
+--Non, non, je ne veux pas.
+
+--Tu ne veux pas la noyer? fit le cabman stupéfait.
+
+--Non, répéta Wilton.
+
+--Mais malheureux... tu veux donc rendre l'argent?
+
+--Je ne rendrai rien, dit Wilton. Tant pis pour mistress Fanoche... je
+ne veux pas noyer cette femme... elle est trop belle...
+
+Le cabman eut un éclat de rire.
+
+--Du moment où on ne rend pas l'argent, dit-il, ça m'est égal; j'aime
+autant ça même, car j'ai toujours pensé que noyer une femme portait
+malheur. Mais qu'allons-nous en faire?
+
+--Je ne sais pas, dit Wilton.
+
+Et il replaça dans le hanson l'Irlandaise, qui avait retrouvé son
+immobilité cadavérique.
+
+--La dose d'opium était bonne, murmura-t-il, nous avons le temps de
+réfléchir. Elle n'est pas près de se réveiller.
+
+Le cabman tourna bride.
+
+--Ah çà, où allons-nous?
+
+--Je ne sais pas, dit le bandit.
+
+--Est-ce que tu veux en faire madame Wilton, par hasard?
+
+Wilton tressaillit.
+
+--Oh! non, dit-il tout à coup, si je venais à aimer une femme, je serais
+perdu. Je ferais trop de bêtises!
+
+Puis, prenant une résolution subite, il remonta dans la voiture et dit:
+
+--Remonte la rue du roi Guillaume jusqu'au _monument_, prends celle de
+la Poissonnerie, tournons les docks et allons chez le land-lord
+Wanstoone, dans Old-Gravel-lane. D'ici là, je réfléchirai.
+
+--Comme tu voudras, dit le cabman.
+
+Et le hanson se remit à rouler rapidement, laissant le pont de Londres
+derrière lui, remontant King-of-Williams-street, contournant la colonne
+commémorative de l'incendie qui dévora la moitié de la Cité, en 1666, et
+s'engageant dans cette longue rue de la Poissonnerie qui contourne les
+docks de Sainte-Catherine et de Londres et aboutit à
+Saint-Georges-street.
+
+Au delà des docks de Londres, on trouve, sur la droite, une rue en pente
+qui descend vers la Tamise et aboutit au tunnel.
+
+Cette rue, qui décrit un arc de cercle, se nomme Old-Gravel-lane, ce qui
+veut dire le vieux chemin sablé.
+
+Elle est déserte la nuit.
+
+Seul, au milieu de cette solitude, un public-house, bien après minuit,
+laisse encore voir sa devanture éclairée, au travers de vieux rideaux
+rouges.
+
+Le land-lord, ou tavernier, se nomme Wanstoone.
+
+C'est un homme discret qui ne se mêle jamais de rien, n'intervient dans
+aucune querelle et écoute froidement des histoires et des confidences
+qui lui entrent par une oreille et sortent par l'autre.
+
+Master Wanstoone est le prototype du land-lord comme il en faut dans le
+Wapping, car Old-Gravel-lane est au beau milieu de ce quartier sinistre.
+
+Ce fut donc à la porte de ce public-house que le hanson s'arrêta.
+
+Le cheval était bien dressé. Il s'arrêtait aux portes et on pouvait l'y
+laisser indéfiniment.
+
+Le cabman, qui était un habitué du public-house, ne s'occupait jamais de
+sa voiture que lorsqu'il craignait les policemen.
+
+Mais il n'y a point, il n'y a jamais eu de policemen dans le Wapping,
+passé huit heures du soir.
+
+Wilton coucha l'Irlandaise en travers sur la banquette et jeta dessus la
+vieille couverture du cabman.
+
+Puis il entra avec ce dernier dans le public-house, qui était tout à
+fait désert.
+
+Master Wanstoone lisait assis derrière son comptoir, et il se leva même
+avec humeur pour servir les deux verres d'hafnaf que demanda Wilton.
+
+Puis il reprit sa lecture.
+
+--Vois-tu, dit alors Wilton au cabman, j'ai bien réfléchi en chemin.
+
+--Ah! fit le cabman.
+
+--De quoi nous sommes-nous chargés, poursuivit Wilton, de faire
+disparaître une femme?
+
+--Oui.
+
+--Afin que mistress Fanoche puisse faire de son enfant ce qu'elle
+voudra.
+
+--Tiens, elle a donc un enfant?
+
+--Oui, je te conterai ça une autre fois. Passons. On nous donne cinq
+guinées à chacun. Bon! nous emportons la femme... et mistress Fanoche
+n'entend plus parler d'elle.
+
+--Mais si elle a un enfant, elle se mettra à sa recherche.
+
+--Non.
+
+--Ah! par exemple!
+
+--Elle est arrivée à Londres ce soir, elle n'y connaît personne... elle
+ne sait pas le nom de mistress Fanoche... encore moins celui de la rue
+où elle a laissé son enfant... Comment veux-tu qu'elle le retrouve?
+
+Et puis, Londres est si grand qu'il ne finit pas. Sais-tu qu'il y a près
+de quatre milles de Dudley-street, d'où nous venons, à Old-Gravel-lane,
+où nous sommes?
+
+--Tu comptes donc rester ici?
+
+--Nous allons la porter dans Welleclose-square, nous la coucherons sur
+un banc et tout sera dit.
+
+--Soit, dit le cabman.
+
+--Puisque j'ai entamé une de mes guinées, dit Wilton, autant vaut que je
+paye encore.
+
+Et il jeta six pence sur le comptoir.
+
+Ils sortirent. Le cabman remonta sur son siége et Wilton s'assit de
+nouveau auprès de l'Irlandaise.
+
+--Hé! dit-il, il faut nous dépêcher, elle est brûlante, malgré le
+froid: c'est signe qu'elle s'éveillera bientôt.
+
+Le square dont avait parlé Wilton était à une très-petite distance.
+
+Le hanson remonta dans Saint-Georges, tourna à gauche, et dix minutes
+après, il entrait dans Welleclose-square.
+
+Le lieu était sinistre et désert.
+
+Autour d'une sorte de jardin s'élevait une vieille grille en fer.
+
+Autour de la grille il y avait çà et là un banc vermoulu. Tout à
+l'entour se dressaient des maisons noires et hideuses, d'où ne sortait
+aucun bruit, et où n'apparaissait aucune lumière.
+
+Des ruelles sombres, étroites, aboutissaient à cette place. C'était
+peut-être le lieu le plus caractéristique du Wapping.
+
+Un silence de mort régnait à l'entour.
+
+C'est que le Wapping ne s'éveille que passé minuit.
+
+Alors s'ouvrent des bouges sans nom, des théâtres qui ont un public de
+prostituées et de voleurs, des bals où les femmes viennent pieds nus,
+faute de souliers.
+
+Or, il n'était pas encore minuit.
+
+Et le Wapping ne donnait pas signe de vie.
+
+Le hanson s'arrêta.
+
+Wilton prit de nouveau l'Irlandaise dans ses bras et descendit.
+
+Il s'approcha d'un banc et l'y coucha tout de son long.
+
+--Elle sera fort bien là, dit-il. Et puis, quelque bonne âme charitable
+en prendra soin peut-être.
+
+--Une jolie femme trouve toujours un asile, ricana le cabman. C'est
+égal, nous volons joliment l'argent de mistress Fanoche.
+
+Et les deux bandits s'éloignèrent, laissant la malheureuse Irlandaise
+toujours en proie à son sommeil léthargique, en ce lointain quartier de
+Londres dans lequel, la nuit, un gentleman ou une femme honnête
+n'oserait pénétrer.
+
+On entendait encore dans l'éloignement le bruit des roues du hanson,
+lorsque minuit sonna à la chapelle Saint-Georges. Alors quelques lueurs
+tremblantes s'allumèrent çà et là aux fenêtres voisines. Le Wapping
+s'éveillait et l'Irlandaise dormait toujours.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+La nuit était froide, nous l'avons dit, et d'après les calculs de
+mistress Fanoche, les effets du narcotique absorbé par l'Irlandaise
+devaient se dissiper au bout de trois ou quatre heures.
+
+Déjà Jenny avait poussé un soupir, tandis que Wilton la prenait dans ses
+bras.
+
+Il n'y avait pas encore une heure que les deux misérables l'avaient
+déposée sur ce banc de Welleclose-square, qu'elle commença à s'agiter.
+
+Ses membres raidis par la léthargie, retrouvèrent peu à peu leur
+élasticité et leur souplesse; son sein se souleva, ses lèvres
+s'entrouvrirent et murmurèrent un nom:
+
+--_Ralph_!
+
+Le nom de son enfant n'est-il pas le premier mot que prononce une mère
+en s'éveillant?
+
+Car elle avait rêvé, la pauvre mère, tandis que les deux bandits
+agitaient la question de savoir s'ils l'enverraient s'endormir du
+dernier sommeil dans les flots noirs de la Tamise, ou s'ils lui feraient
+grâce de la vie.
+
+Et son rêve était plein de son fils.
+
+Elle le voyait grand et fort, marchant d'un pas assuré vers de hautes
+destinées, et jetant autour de lui comme une trace lumineuse.
+
+Et quand ses lèvres se furent agitées, ses yeux s'ouvrirent.
+
+Durant son sommeil, le Wapping s'était éveillé.
+
+La vie nocturne est partout à Londres, dans les palais de
+Belgrave-square, comme dans les antres de White-Chapel, dans
+Regent-street comme au Wapping.
+
+Le Wapping avait ouvert ses maisons de nuit.
+
+Les public-houses flamboyaient; les mendiants et les voleurs
+s'attroupaient à la porte, la musique sauvage du bal Windson sortait par
+bouffées des profondeurs d'une cave. Des ombres, plutôt que des
+créatures humaines, traversaient le square dans tous les sens.
+
+Car, à Londres, l'orgie elle-même est silencieuse, et le vice marche
+sans bruit.
+
+L'Irlandaise, ayant ouvert les yeux, crut que son rêve continuait et
+avait seulement changé d'aspect et de tableau; mais les âpres brises du
+brouillard, le vent frais qui lui fouettait le visage, l'eurent bientôt
+convaincue qu'elle ne dormait pas.
+
+Où était-elle?
+
+Elle appela son fils:
+
+--Ralph, mon enfant, où es-tu?
+
+Ralph ne répondit pas.
+
+Elle se leva, éperdue, jetant un regard égaré autour d'elle.
+
+Le square était sinistre; ses lumières, éparses çà et là comme des
+phares dispersés sur une mer orageuse, sinistres aussi.
+
+--Mon Dieu! mon enfant... où suis-je? dit-elle en prenant sa tête à deux
+mains.
+
+Elle fit quelques pas en avant, puis s'arrêta, comme si elle eût voulu
+rassembler ses souvenirs épars.
+
+Et soudain elle se rappela.
+
+Elle revit le parloir, les deux dames, les petites filles et la petite
+chambre où on les avait conduits, elle et son fils.
+
+Elle se souvint des terreurs de l'enfant, qui voulait s'en aller.
+
+Elle se souvint encore qu'un sommeil de plomb s'était emparé d'elle, et
+qu'elle n'avait pas eu le temps de se mettre au lit.
+
+Alors elle jeta un grand cri, un cri de désespoir suprême.
+
+On l'avait endormie pour lui voler son enfant.
+
+Où était-elle?
+
+Comment s'appelait cette place où on l'avait amenée?
+
+Quel était le nom de la rue dans laquelle était la maison de mistress
+Fanoche?
+
+Elle ne le savait pas!
+
+Cependant les mères ont des courages de lionne.
+
+--Je chercherai, dit-elle, je trouverai... je leur arracherai mon fils.
+
+Et elle se mit à courir droit devant elle d'abord.
+
+Elle crut que Welleclose-square était Soho-square, qu'elle avait aperçu
+en cheminant avec Shoking.
+
+Comment aurait-elle deviné qu'on l'avait transportée à près de quatre
+mille du square Saint-Gilles?
+
+Elle se mit donc à parcourir une à une les rues et les ruelles qui
+entourent Welleclose-square, tantôt jetant un cri de joie et croyant se
+reconnaître, tantôt s'arrêtant avec effroi, car la lueur d'espérance
+s'éteignait, et elle ne se retrouvait plus.
+
+Des hommes en haillons passaient auprès d'elle et quand la lueur d'un
+bec de gaz leur permettait de voir son beau visage, ils lui adressaient
+des propositions honteuses et lui disaient des mots obscènes.
+
+Jenny prenait la fuite et recommençait ses recherches, mais toujours
+elle revenait dans Welleclose-square.
+
+Un groupe de femmes avinées se querellaient à la porte d'un
+public-house.
+
+Jenny eut le courage de s'approcher d'elles et de leur dire:
+
+--Où est donc Saint-Gilles?
+
+Les unes se mirent à rire, les autres l'appelèrent milady. Aucune ne lui
+répondit.
+
+Mais une ignoble créature dont, les loques hideuses étaient couvertes
+d'une vieille fange, une de ces femmes qui n'ont plus rien d'humain,
+s'élança vers elle comme une furie:
+
+--Que viens-tu faire ici? dit-elle; est-ce que tu es du quartier? Non,
+tu viens parce qu'il y a un arrivage de matelots aux Saylors'-house, et
+qu'ils ont de l'argent... et tu veux nous prendre notre part. Va-t-en...
+va-t-en!...
+
+Et elle levait ses poings fermés sur elle.
+
+Jenny épouvantée voulut fuir.
+
+Mais la terrible femme la saisit par le bras et lui dit encore:
+
+--Qui cherches-tu ici, dis, qui cherches-tu? Ce n'est pas Williams au
+moins... car, vois-tu, Williams, c'est mon amant... et je ne veux pas
+qu'on y touche!...
+
+--Je cherche mon enfant! répondit d'une voix déchirante Jenny, qui
+essayait de se soustraire aux doigts crochus de cette femme.
+
+Les autres riaient et dansaient:
+
+--Elle est toujours jalouse, Betsy... ah! ah! ah!
+
+--Ayez pitié de moi, suppliait Jenny, je vous jure que je ne connais pas
+Williams dont vous parlez...
+
+--Tu mens! disait la femme avinée, tu cherches Williams, je le vois
+bien!
+
+--Qui parle de Williams? s'écria tout à coup une voix rauque et
+masculine.
+
+Et un homme s'avança dans le cercle de lumière douteuse au milieu duquel
+se passait cette scène.
+
+Cet homme était un matelot, mais un matelot ignoble et sale, aux épaules
+larges, aux jambes tordues, à la face rougeaude et perdue par la
+boisson, aux deux cotés de laquelle pendaient de longs cheveux d'un
+blond ardent.
+
+--C'est moi qui suis Williams! dit-il.
+
+Il aperçut Jenny et dit:
+
+--Quelle est cette femme? elle n'est pas du quartier... je ne la
+connais pas... Tiens, elle est belle!...
+
+--Ayez pitié de moi, disait Jenny en joignant les mains...
+défendez-moi...
+
+--Ah! tu la trouves belle! hurla l'ivrognesse... Eh bien! je vais lui
+arracher les yeux.
+
+Mais elle reçut un coup de poing du matelot en plein visage, et elle
+tomba dans le ruisseau en poussant un sourd grognement.
+
+--Ce Williams, cria une autre créature, quand il y a une jolie femme...
+elle est pour lui...
+
+Williams avait posé sous son bras le bras de Jenny et disait:
+
+--Viens avec moi... tu n'as rien à craindre, ma chère... On me connaît
+dans le Wapping... et quand une femme est à mon bras, il n'y a pas de
+danger qu'on y touche...
+
+--Au nom du ciel, disait Jenny, aidez-moi à retrouver mon fils.
+
+--Tu as donc un fils?
+
+--Oui. On me l'a pris... rendez-moi mon fils... et je vous bénirai...
+
+--Et tu m'aimeras? fit-il avec un ricanement de bête fauve.
+
+Elle ne comprit pas l'horrible sens de ces paroles et elle répondit:
+
+--Oh! oui... si vous me rendez mon fils, je vous aimerai!
+
+--Où est-il donc ton fils?
+
+--Conduisez-moi auprès de Saint-Gilles, je trouverai.
+
+--Saint-Gilles? fit-il. Mais c'est loin d'ici... bien loin...
+
+--Au nom du ciel, conduisez-moi...
+
+--Viens donc boire un coup, auparavant, dit-il.
+
+Elle voulut se dégager, mais il tenait son bras sous le sien et l'y
+serrait comme dans un étau.
+
+--Viens, répéta-t-il, je suis Williams et on ne m'a jamais résisté.
+
+Et il l'entraîna de force et malgré ses cris dans une ruelle noire au
+fond de laquelle brillait une lueur sinistre.
+
+La lueur du public-house du Cheval-Noir, le plus célèbre des repaires du
+Wapping.
+
+--Encore une qui aura aimé Williams, ricanèrent les horribles créatures
+en les regardant s'éloigner tous deux, tandis que celle qui voulait
+accaparer Williams, pour elle seule, se relevait toute sanglante et
+l'oeil poché du coup de poing.
+
+
+
+
+IX
+
+
+A l'angle sud-est de Welleclose-square est une ruelle qui n'a pas trois
+mètres de large.
+
+Vers le milieu est un théâtre.
+
+Mais un théâtre comme on n'en vit jamais peut-être, un théâtre où les
+premières loges se louent douze sous, et le parterre un penny.
+
+Le jeune premier est un nègre; on fume et on boit pendant le spectacle.
+
+Les prostituées qui se tiennent au balcon sont pieds nus; le parterre
+est composé de voleurs.
+
+Au bout de la ruelle est le _Cheval-Noir_.
+
+Public-house au rez-de-chaussée, bazar de la débauche à l'entresol, bal
+au premier étage et taverne dans les caves, cet établissement n'offre
+rien à désirer comme on voit.
+
+Le Saylors'-house, ou pension des matelots, est à deux pas.
+
+Quand ils sortent du Saylors'-house, ils entrent au Cheval-Noir.
+
+Quand ils ont bu, ils se querellent, et les querelles se vident dans la
+rue, à coups de couteau.
+
+La danseuse en guenilles a souvent du sang sur sa robe. C'est le
+vainqueur qui lui a pris amoureusement la taille.
+
+Un escalier de dix marches conduit au sous-sol.
+
+Là est la vraie taverne.
+
+Depuis minuit jusqu'au jour, cinquante personnes, hommes et femmes, si
+on peut donner ce nom à une population fangeuse, bestiale, avinée et
+couverte d'affreux oripeaux, cinquante personnes boivent, mangent, se
+querellent, rient et chantent.
+
+On entend claquer d'ignobles baisers sur des joues sales, on voit, à la
+lueur de quelques chandelles fumeuses éparses sur les tables, mousser la
+bière brune ou blonde dans des pots d'étain.
+
+Derrière un comptoir garni de victuailles, trône majestueusement
+mistress Brandy.
+
+C'est la femme du land-lord, c'est-à-dire du maître de l'établissement.
+
+Celui-ci est là-haut, au public-house, affublé d'un reste d'habit noir
+et d'une cravate qui fut blanche, il y a déjà bien des années.
+
+Mistress Brandy a un autre nom, mais on ne le sait plus, on l'a oublié.
+
+Brandy veut dire eau-de-vie en anglais, et c'est un surnom qu'on a
+donné à la femme du land-lord.
+
+C'est une forte et robuste commère, haute en couleur, qui a cinq pieds
+six pouces, des mains à couvrir une assiette, des pieds à servir de base
+à un monument.
+
+Elle a donné un seul soufflet dans sa vie, à un insolent qui lui
+manquait de respect.
+
+Ce soufflet a produit l'effet de la masse d'un boucher.
+
+Le malheureux est tombé sanglant et inanimé à la droite du comptoir.
+
+Pourvu qu'on paye, du reste, pourvu qu'on boive, mistress Brandy est
+tolérante.
+
+Si deux voleurs dévalisent un matelot, elle ferme les yeux: si deux
+matelots jouent du couteau et qu'il y ait mort d'homme, miss Brandy
+appelle John.
+
+John est un Écossais gigantesque qui lui sert de garçon et aide les deux
+servantes à presser la bière.
+
+John prend le mort dans ses bras, le porte tranquillement dans la rue et
+revient à sa besogne comme si de rien n'était.
+
+Le Cheval-Noir est un établissement tranquille, et jamais on n'a eu
+besoin d'y appeler les policemen.
+
+D'ailleurs, dans le Wapping, il n'y a pas de policemen. Les nobles lords
+qui siégent au Parlement, tout à côté de Westminster, ont pensé que le
+peuple se protège toujours suffisamment lui-même.
+
+Ce soir-là, toutes les tables étaient occupées dans la cave du
+Cheval-Noir.
+
+Mais celle qui était à la gauche du comptoir était la plus bruyante.
+
+On y fêtait la libération de Jack, dit l'_Oiseau-bleu_, un voleur
+célèbre qui était sorti le matin même de la prison de Midlesex, où il
+avait fait six mois de moulin.
+
+Jack disait en levant son verre:
+
+--Je bois au colonel gouverneur, qui est un brave homme et un parfait
+gentleman. Il m'a remis deux couronnes, un shilling, six pence, quand je
+suis sorti, et il m'a fait un beau discours en me recommandant d'être
+honnête homme à l'avenir.
+
+--Ce farceur de Jack, dit une femme qui avait passé sa main à l'entour
+de la taille du pick-pokett, il est capable d'avoir promis.
+
+--Certainement, ricana Jack, certainement, Votre Honneur, que je serai
+honnête homme... Dès ce soir, je vais chercher du travail.
+
+Et tous les voleurs et toutes les prostituées de rire à se tordre.
+
+Un des assistants haussa les épaules:
+
+--Voilà donc de quoi faire le fier, dit-il, parce que tu reviens du
+moulin. J'ai bien passé par la cage aux oiseaux, moi.
+
+--Quand on passe par là, c'est pour y retourner, dit Jack.
+
+Il faisait allusion au cimetière des suppliciés que le condamné
+traverse, à Newgate, en sortant de la cour d'assises.
+
+--Ils m'ont acquitté, dit le voleur. Braves gens, messieurs les jurés,
+excellentes gens, parfaits gentlemen, leurs Seigneuries! Et on continua
+à rire.
+
+A une autre table, des matelots se racontaient leurs campagnes.
+
+Un peu plus loin, une Irlandaise, qu'on appelait Jane la géante, faisait
+une scène de jalousie à son amant.
+
+Mistress Brandy, impassible, surveillait tout cela d'un oeil
+indifférent.
+
+Cependant, quelquefois, elle regardait avec une certaine curiosité un
+homme qui était assis tout près du comptoir et buvait seul, à petites
+gorgées, un verre de grog.
+
+C'était un homme de trente-sept à trente-huit ans peut-être, de taille
+moyenne, portant des favoris châtain clair, et dont le visage régulier
+contrastait avec les faces patibulaires qui l'entouraient.
+
+Était-ce un Écossais, un Anglais, un Irlandais ou un Français?
+
+Nul ne le savait.
+
+Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il venait au Cheval-Noir.
+Mais il ne parlait à personne, buvait, payait et s'en allait.
+
+Quelquefois même il tombait en une rêverie profonde. Une fois, on avait
+voulu le _tâter_, c'est-à-dire savoir ce qu'il était, d'où il venait...
+s'il était voleur ou matelot, condamné en rupture de ban ou bien
+étranger à toutes les professions interlopes du Wapping.
+
+Pour cela, on lui avait cherché querelle.
+
+Il n'avait perdu ni son flegme, ni son attitude indifférente et calme;
+mais en trois coups de poing il avait mis hors de combat trois
+adversaires.
+
+Depuis lors, on l'avait respecté.
+
+Du reste, il parlait un anglais très-pur et sans le moindre accent.
+
+Comme on ne savait pas son nom, on l'avait surnommé l'_homme gris_, à
+cause de son vieil habit gris, l'unique vêtement qu'on lui eût jamais
+vu.
+
+Un seul habitué du Cheval-Noir avait trouvé grâce devant cette
+indifférence parfaite.
+
+C'était un pauvre diable de mendiant, que tout le monde aimait pour sa
+philosophie, sa bonne humeur, et qui amusait fort les affreux garnements
+du Cheval-Noir par ses prétentions au _comme il faut_.
+
+On a reconnu, dans cette rapide esquisse, notre connaissance d'une
+heure, Barclay dit Shoking.
+
+Shoking, qu'on avait ainsi appelé parce qu'il trouvait toujours que ses
+compagnons d'orgie nocturne étaient _inconvenents_, Shoking, qui se
+vantait d'avoir des manières de gentleman et prétendait que si la
+fortune lui souriait un jour, il se montrerait à cheval à Hyde-park et
+irait prendre des glaces à Cremorn, tout comme un fils de pair, Shoking
+enfin, était le seul à qui l'homme gris eût quelquefois offert une pinte
+d'ale ou un verre de grog.
+
+Or, ce soir-là, les voleurs riaient, les matelots se querellaient, les
+filles chantaient, mistress Brandy regardait l'homme gris du coin de
+l'oeil, et celui-ci continuait à boire son verre de grog à petites
+gorgées, lorsque Shoking apparut en haut de l'escalier qui descendait
+dans la cave.
+
+--Voilà Shoking!
+
+--Vive Shoking!
+
+--Hurrah pour Shoking!
+
+Ce fut une avalanche de cris.
+
+L'homme gris releva la tête et salua Shoking de la main.
+
+--Bonjour, mes amis, bonjour, dit Shoking du ton protecteur d'un homme
+heureux.
+
+--Tiens! s'écria une femme, il a des souliers neufs.
+
+--Et un habit neuf, dit un voleur.
+
+--Il a une chemise... fit une autre prostituée.
+
+--Par saint Georges! murmura mistress Brandy, il a des bords à son
+chapeau.
+
+--J'ai fait fortune, dit Shoking. Mais rassurez-vous, j'ai laissé mon
+argent à la maison.
+
+--C'est dommage, dit Jack en riant.
+
+Shoking traversa la salle et vint s'asseoir à la table de l'homme gris.
+
+--Cette fois, dit-il, c'est moi qui paye.
+
+
+
+
+X
+
+
+L'homme gris se prit à sourire.
+
+--Mon ami, dit-il, je vois que vous avez de l'argent ce soir, et comme
+vous êtes un brave coeur, vous vous dites qu'il est convenable de payer
+à votre tour.
+
+--Ça, c'est vrai, dit Shoking.
+
+L'homme gris baissa la voix.
+
+--Dieu me garde de vous refuser, car je n'ai jamais voulu blesser
+personne, et je sais que tout bon Anglais a sa fierté. Payez donc, si
+tel est votre bon plaisir.
+
+Néanmoins, laissez-moi vous faire une question.
+
+--Laquelle? demanda Shoking en regardant l'homme gris avec étonnement.
+
+--Vous avez de l'argent?
+
+Shoking baissa la voix:
+
+--Chut! dit-il, ne me trahissez pas, j'ai gagné dix guinées ce soir.
+
+--Dix guinées!
+
+--Tout autant. J'en ai presque dépensé une pour me vêtir, et vous voyez
+si je le suis convenablement, hein? fit Shoking avec importance.
+
+--Un gentleman, dit l'homme gris.
+
+--N'est-ce pas?
+
+Et Shoking se mit à énumérer complaisamment le prix de ses acquisitions:
+
+--Habit, trois schillings, dit-il; chapeau, deux schillings; un
+pantalon, un schilling six pence; souliers, quatre schillings, mais ils
+sont neufs. Chemise et cravate, deux schillings.
+
+J'ai failli acheter un waterproof. Il fait froid, et un pardessus n'est
+pas de luxe en cette saison. Mais j'ai réfléchi.
+
+--Ah! fit l'homme gris.
+
+--Oui, dit Shoking. J'ai pensé qu'il valait mieux louer une chambre pour
+deux semaines dans Mil end Road, en face du workhouse, ce qui m'amusera
+fort, moi qui n'ai jamais pu y être admis que pour la nuit, et encore en
+promettant le travailler le lendemain trois ou quatre heures à faire de
+l'étoupe, car je ne suis pas assez fort pour casser des pierres.
+
+Il me reste donc neuf guinées. Je puis vivre un an sans rien faire.
+J'irai me promener dans Regent-street, demain soir, et je louerai une
+stalle au théâtre d'Hay-Markett.
+
+L'homme gris souriait toujours.
+
+--Mais à quoi donc avez-vous gagné ces dix guinées? dit-il.
+
+--Oh! c'est bien simple, dit Shoking.
+
+--Mais encore?
+
+--J'ai rendu service à un lord.
+
+--Comment cela?
+
+
+--Je me trouvais sur le _Penny-Boat_, qui remonte de Greenwich à
+Charing-Cross.
+
+--Bon.
+
+--Sur ce _Penny-Boat_, il y avait une fort jolie femme, ma foi! une
+Irlandaise, avec son petit garçon, et un lord qui la regardait, ah! mais
+qui la regardait...
+
+--Après? dit l'homme gris en fronçant légèrement le sourcil.
+
+--Le lord s'est approché de moi, et il m'a dit: Tu vas suivre cette
+femme, et, si tu me rapportes son adresse, ce soir, à mon hôtel, dans
+Chester-street, Belgrave-square, je te donnerai dix guinées.
+
+C'est ce que j'ai fait; et vous voyez, ajouta Shoking, qu'il n'est pas
+difficile de gagner beaucoup d'argent honnêtement.
+
+--Honnêtement? fit l'homme gris.
+
+--Dame!
+
+--Ah! vous croyez cela honnête ami, Shoking?
+
+Le mendiant se sentit rougir; et pour la première fois, il songea que
+peut-être il avait agi à la légère.
+
+Aussi éprouva-t-il le besoin d'excuser sur-le-champ sa conduite, et
+s'empressa-t-il de raconter dans tous ses détails la suite de son
+aventure.
+
+Il dit à l'homme gris comment il avait servi de guide à la pauvre mère
+et à son enfant perdus dans les rues de Londres, comment il les avait
+conduits dans Lawrence-street, puis chez mistress Fanoche, portant le
+petit sur son dos.
+
+Il n'oublia rien, pas même ce détail bizarre que la mère avait dit
+plusieurs fois qu'elle devait se trouver le lendemain à la messe de huit
+heures à Saint-Gilles, et présenter son fils au prêtre qui officierait.
+
+Quand il eut fini, l'homme gris qui l'avait écouté attentivement, lui
+dit:
+
+--Vous êtes une tête légère et un bon coeur, Shoking.
+
+--Pourquoi donc? demanda le mendiant.
+
+--Vous avez fait une bonne action en venant en aide à cette femme; mais
+vous avez fait un acte blâmable en allant indiquer à ce lord... Comment
+le nommez-vous?
+
+--Lord Palmure.
+
+--Bon! je vous disais donc que vous aviez eu tort d'aller lui dire où
+cette femme était descendue.
+
+--Mais...
+
+--Vous pensez bien, dit l'homme gris, qu'un lord qui tient à savoir
+l'adresse d'une pauvre femme du peuple, ne saurait avoir de bonnes
+intentions.
+
+Shoking tressaillit.
+
+--Vous avez raison, dit-il, j'ai eu tort...
+
+Puis, se frappant le front:
+
+--Si j'allais avertir l'Irlandaise, dit-il.
+
+L'homme pris n'eut pas le temps de répondre, car un grand tumulte se fit
+à l'entrée de la cave.
+
+Placés tout au bout de la salle souterraine, l'homme gris et Shoking
+étaient presque dans l'ombre, tandis que l'entrée de la cave était en
+pleine lumière.
+
+En haut de l'escalier, on venait de voir apparaître un homme et une
+femme.
+
+La femme se débattait et ne voulait pas entrer. Elle poussait des cris
+suppliants et disait d'une voix brisée:
+
+--Au nom du bon Dieu, laissez-moi!
+
+L'homme répondait d'une voix rauque:
+
+--Je suis Williams, timonier à bord du _Victorieux_, le plus brave
+navire de Sa Majesté la reine. Toutes les femmes sont folles de moi,
+toutes les femmes du Wapping m'ont aimé... et tu feras comme les autres.
+Marche!
+
+Et il la poussait rudement devant lui.
+
+--Hurrah pour Williams! criait la foule des buveurs.
+
+--Cette chipie! exclamèrent les femmes, ne pas vouloir de Williams! tu
+es folle, ma chère!
+
+--Williams, la mort des coeurs! dit une autre.
+
+--La terreur des jaloux! exclama un voleur.
+
+--Le beau Williams! ricanèrent quelques hommes.
+
+La femme se cramponnait à lui, embrassant ses genoux et répétant:
+
+--Grâce! grâce!
+
+Et la salle de rire et d'applaudir avec frénésie.
+
+--Ah! tu ne veux pas être madame Williams! hurlait le matelot; nous
+verrons bien.
+
+Et il jeta, par un suprême effort, l'Irlandaise,--car c'était elle,--au
+milieu de la taverne.
+
+Soudain, Shoking jeta un cri.
+
+Un cri que personne n'entendit, car l'attention générale était
+concentrée sur Williams et sa conquête.
+
+Personne, excepté l'homme gris.
+
+--_Elle_! dit Shoking.
+
+--Qui, _elle_! fit l'homme gris.
+
+--L'Irlandaise.
+
+--La mère de l'enfant?
+
+--Oui.
+
+--Comment peut-elle être ici?
+
+--Je ne sais pas. Mais c'est elle.
+
+L'homme gris se prit alors à regarder cette femme, et il tressaillit à
+la vue de cette beauté sans égale à laquelle l'épouvante donnait une
+expression céleste.
+
+On eût dit un ange tombé du ciel dans quelque coin de l'enfer.
+
+Elle était maintenant à genoux et jetait autour d'elle un regard
+suppliant et mouillé de larmes.
+
+--Mes bons messieurs, disait-elle, mes bonnes dames, mes amis, ayez
+pitié de moi... je ne suis pas ce que cet homme croit... je suis une
+pauvre mère qu'on a séparée de son fils... Délivrez-moi, mes amis,
+délivrez-moi de cet homme... il faut que je retrouve mon enfant...
+
+Et elle se tordait les mains: à la vue de ce désespoir, tous ces
+bandits, toutes ces prostituées riaient à pleine gorge et répétaient:
+
+--Hurrah pour Williams!
+
+Williams, lui, s'était posé en matamore au milieu de la salle:
+
+--Je suis Williams, disait-il, Williams, du _Victorieux_, et j'ai
+toujours été gâté par les femmes.
+
+En même temps, il avait jeté bas sa veste de matelot et montrait son
+torse herculéen et ses épaules trapues avec une orgueilleuse
+complaisance.
+
+--Je suis Williams, disait-il, et cette femme me plaît: qui donc osera
+me la disputer?
+
+Et il jeta un défi à toute la salle.
+
+Personne d'abord ne bougea.
+
+Williams avait tiré son couteau et le brandissait.
+
+--Elle est pourtant belle, cette femme, reprit-il avec ironie.
+
+Mais pour l'avoir, il faut jouer du couteau, mes agneaux. Et personne
+n'en veut.
+
+Le même silence accueillit cette nouvelle provocation.
+
+L'Irlandaise était toujours à genoux, suppliant tous ces misérables.
+
+--Ah! ah! ah! ricana Williams, vous voyez bien, ma chère, que personne
+ne veut de vous...
+
+Tu seras madame Williams, il le faut bien.
+
+Mais soudain, un homme se leva, traversa la salle comme un éclair, et
+vint se placer devant Williams.
+
+--Je te défends d'y toucher, dit-il.
+
+--Hurrah pour l'homme gris! hurlèrent alors les buveurs.
+
+C'était l'homme gris, en effet, l'interlocuteur de Shoking, qui venait
+de surgir devant l'Irlandaise comme un protecteur.
+
+Et l'Irlandaise tendit vers lui ses mains suppliantes.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le même effet dut se produire le jour où l'on vit sortir des rangs des
+Hébreux cet enfant du nom de David qui se présentait pour combattre le
+géant Goliath.
+
+Williams n'était pas un géant, mais il était si large d'épaules, si
+trapu, si solidement campé sur son torse énorme qu'il rappelait ces
+hercules forains qui soulèvent des poids à bras tendus ou portent des
+fardeaux à faire reculer un boeuf.
+
+Celui qui osait se dresser devant lui et accepter son défi était de
+taille ordinaire, mince, avec de petits pieds et de petites mains.
+
+Sous son pantalon de laine brune, sous son habit de gros drap gris fané,
+auquel il devait son surnom, on eût juré quelque fils de lord, tant il
+avait de noblesse et d'élégance aristocratique dans l'attitude, le
+visage et le maintien.
+
+Une femme lui cria:
+
+--N'y va pas, mon mignon, il ne fera de toi qu'une bouchée.
+
+--L'homme gris est fou! dit un des voleurs.
+
+Un autre, qui lui avait vu administrer ces trois coups de poing dont
+nous parlions tout à l'heure, répondit:
+
+--Laissez donc! on ne sait pas...
+
+Les matelots qui étaient nouvellement débarqués, regardaient l'homme
+gris avec commisération:
+
+--Le pauvre petit, disaient-ils, il ne connaît pas Williams, on le voit
+bien.
+
+Quant à Williams, il se mit à rire, mais d'un rire si franc, si
+insolent, que toute la salle fit comme lui.
+
+--Va-t'en, _mademoiselle_, dit-il à l'homme gris. Veux-tu que je te paye
+un verre de grog?... Non, n'est-ce pas? tu aimerais mieux des
+friandises?...
+
+Mais son regard rencontra celui de cet adversaire qu'il paraissait
+mépriser si fort, et comme de deux lames d'épée qui se heurtent jaillit
+soudain une étincelle, au choc de ce regard Williams tressaillit et
+recula d'un pas.
+
+Il cessa de rire et se mit instinctivement sur la défensive.
+
+L'homme gris se plaça alors entre l'Irlandaise et Williams:
+
+--Je te défends, répéta-t-il, de toucher à cette femme.
+
+--Hurrah pour l'homme gris! dirent quelques buveurs.
+
+La voix de cet homme était brève, cassante, métallique. Son oeil jetait
+des flammes.
+
+--Et moi je ne veux pas! dit Williams furieux.
+
+Et il leva son poing énorme.
+
+Son bras siffla dans l'air comme une masse et s'abattit sur l'homme
+gris.
+
+Mais d'un bond celui-ci se jeta en arrière, esquiva l'assommeur, et
+Williams, qui avait réuni toutes ses forces dans ce coup de poing,
+perdit un moment l'équilibre et chancela sur ses jambes.
+
+Ce fut rapide et foudroyant comme l'éclair.
+
+L'homme gris se baissa, bondit la tête en avant, et cette tête allant
+frapper le matelot en pleine poitrine, le renversa.
+
+Williams tomba comme un boeuf sous la massue.
+
+Certes, en ce moment, l'homme gris aurait pu profiter de sa victoire, et
+poser un pied vainqueur sur la poitrine de son adversaire; il aurait pu
+même tirer son couteau et le planter dans la gorge de Williams, sans que
+personne y trouvât à redire, tant les hommes à l'état de nature ont le
+sentiment et le respect de la force brutale.
+
+Mais l'homme ne profita point de sa victoire et attendit.
+
+Williams se releva en rugissant.
+
+Cette fois, il brandissait son couteau.
+
+L'homme gris n'avait pas ouvert le sien.
+
+Williams se rua sur lui.
+
+L'homme gris se jeta une seconde fois de côté, le saisit à bras le
+corps, l'enleva de terre comme une plume et le rejeta meurtri sur le
+sol, avant qu'il eût pu faire usage de son arme qui lui échappa des
+mains dans sa chute.
+
+Alors l'homme gris posa son pied sur le couteau et promena autour de lui
+un regard tranquille et fier.
+
+Ce regard rencontra celui du bon Shoking.
+
+Le mendiant, pâle et frémissant, s'était approché de l'Irlandaise, et
+l'Irlandaise le reconnaissant, avait poussé un cri de joie et s'était
+jetée à son cou.
+
+--Je te confie cette femme, lui dit l'homme gris, et que tout le monde
+le sache ici, je la prends sous ma protection.
+
+Alors éclatèrent de toute part, dans la salle, des applaudissements
+frénétiques, tandis que Williams se relevait péniblement.
+
+Mais soudain les applaudissements cessèrent; ceux qui hurlaient se
+turent, et Williams, qui allait se précipiter de nouveau sur son
+adversaire, s'arrêta en chemin.
+
+Un nouveau personnage apparaissait en ce moment en haut de ces marches
+humides et sales qui descendaient dans la taverne.
+
+Et, à la vue de ce personnage, il y eut comme un frémissement de
+respect, d'admiration et de honte à la fois parmi ces voleurs, ces
+prostituées et ces hommes grossiers qui, jusque-là, ne s'étaient
+inclinés que devant la force.
+
+Un jeune homme au long et pâle visage, aux cheveux blonds tombant en
+boucles sur ses épaules, un homme d'à peine trente ans, grand, mince,
+vêtu de noir, si frêle et si délicat en apparence qu'on eût dit une
+femme sous un vêtement masculin, un jeune homme descendit lentement
+l'escalier et dit d'une voix grave:
+
+--Mes frères, Dieu l'a dit, celui qui tue sera tué. Au lieu de se haïr,
+les hommes doivent s'aimer et s'entr'aider.
+
+Et Williams, le féroce matelot, tomba à genoux, et les filles perdues
+courbèrent la tête, les voleurs s'inclinèrent avec confusion, et la
+pauvre Irlandaise crut que Dieu envoyait un de ses anges pour la
+délivrer.
+
+Ce jeune homme à l'oeil bleu, au front inspiré, qui parlait d'amour et
+charité dans ce repaire, c'était un prêtre.
+
+Un prêtre catholique, un prêtre Irlandais, bien connu des matelots, car
+il avait été aumônier d'un vaisseau et n'avait point pâli ni devant la
+mitraille qui balayait le pont, ni devant la tempête, qui souvent avait
+menacé d'engloutir navire, matelots et passagers.
+
+Il était bien connu encore de toute cette misérable population du
+Wapping, qui l'avait vu, pendant le dernier choléra, porter partout des
+secours et des consolations, bien que ce ne fût pas sa paroisse et qu'il
+fût de celle de Saint-Gilles.
+
+On le nommait Samuel.
+
+Il marcha droit à Williams, qui s'était agenouillé humblement devant
+lui, et lui dit:
+
+--C'est pour toi que je suis venu ici.
+
+On m'a dit que tu maltraitais une femme, et comme tu n'es méchant que
+lorsque tu es pris de vin, j'ai pensé que ma présence te ramènerait à la
+raison.
+
+--Pardonnez-moi, vous qui êtes bon, murmura le matelot.
+
+Le prêtre regarda la pauvre femme que Shoking soutenait dans ses bras:
+
+--Qui êtes-vous? lui dit-il.
+
+--Oh! répondit-elle, prenez pitié de moi, sauvez-moi, monsieur...
+Rendez-moi mon enfant...
+
+--Votre enfant?
+
+--On m'a séparé de lui, dit-elle, on me l'a pris.
+
+--Ne craignez rien, ma chère, dit Shoking: votre enfant, je sais où il
+est, moi; ne vous ai-je pas conduite dans cette maison?... Oh! par
+Saint-Georges... croyez-moi, il faudra bien qu'on nous le rende!
+
+L'Irlandaise eut un cri de joie et répéta avec un accent qui tenait du
+délire:
+
+--Mon fils! ils me rendront mon fils!
+
+Et elle se mit à baiser les mains du prêtre.
+
+--Vous êtes Irlandaise, lui dit celui-ci, je le reconnais à votre
+accent.
+
+--Oui, répondit-elle.
+
+--Moi aussi, dit le prêtre. Dieu sauve l'Irlande, notre mère!
+
+Puis il regarda l'homme gris.
+
+--Et vous, dit-il, vous que je vois pour la première fois, vous qui avez
+protégé cette femme, qui donc êtes-vous?
+
+Alors cet homme, qui tout à l'heure avait promené autour de lui un oeil
+dominateur, cet homme devant qui tous ces autres hommes avaient tremblé,
+abaissa son front et son regard devant le regard calme et limpide de ce
+jeune homme que Dieu avait choisi pour son ministre...
+
+L'homme fait se courba devant l'homme si jeune et si frêle encore qu'on
+eût dit un enfant, et il répondit d'une voix humble et frémissante
+d'émotion:
+
+--Je serai votre esclave, si vous daignez me le permettre.
+
+Puis il fléchit un genou devant le jeune prêtre et lui baisa
+respectueusement la main.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Que se passa-t-il alors?
+
+C'est ce qu'il est difficile de raconter; mais, une heure après, la
+taverne était vide.
+
+Matelots, femmes perdues, voleurs s'étaient esquivés un à un comme s'ils
+eussent senti que leur présence n'était plus possible dans ce lieu
+sanctifié par le prêtre.
+
+Mistress Brandy elle-même faisait silence derrière son comptoir.
+
+L'abbé Samuel était toujours debout, regardant, à la pâle lueur des
+chandelles qui fumaient éparses sur les tables, le pâle et beau visage
+de l'Irlandaise que Shoking et l'homme gris soutenaient dans leurs bras,
+tant elle était brisée par l'horrible scène que nous racontions naguère.
+
+--Ainsi, disait le jeune prêtre, vous arrivez d'Irlande?
+
+--Oui, répondit-elle.
+
+--Avec votre enfant?
+
+--Un amour de petit garçon, murmura le brave Shoking.
+
+--Est-ce la misère qui vous a poussée, comme la plupart de nos frères
+d'Irlande, à quitter votre pays et à venir chercher fortune à Londres?
+
+--Non, dit-elle, j'obéis à un devoir sacré.
+
+Le prêtre tressaillit.
+
+--Je viens à Londres, reprit-elle d'une voix mourante, parce qu'il faut
+que je sois demain à la messe de huit heures, à Saint-Gilles.
+
+--Est-ce un voeu? fit le prêtre, qui tressaillit encore.
+
+Alors elle le regarda avec une étrange expression de confiance et
+d'abandon.
+
+--Oh! dit-elle, je sens bien que vous êtes un de ces hommes que Dieu a
+fait saints et à qui on peut tout révéler.
+
+--Parlez, dit le prêtre d'une voix grave.
+
+--Je suis une pauvre paysanne, reprit-elle, la fille d'un pêcheur de
+Drogheda, un petit port au nord de Dublin.
+
+Je ne sais rien sur la mission que mon époux mourant m'a confié, mais je
+tiendrai le serment que je lui ai fait.
+
+--Quel est ce serment?
+
+--Oh! dit-elle, pour que vous me compreniez, il faut que je vous dise
+mon histoire.
+
+Shoking et l'homme gris s'assirent sur un banc, le prêtre lui prit les
+deux mains, et alors, en ce bouge enfumé, devenu solitaire et
+silencieux, elle leur fit le récit suivant:
+
+--Notre cabane était au bord de la mer, au pied d'une falaise. Pendant
+les nuits d'orage, à la marée haute, le flot venait battre notre porte.
+
+Mon père était veuf, et j'étais son unique enfant.
+
+Il allait à la pêche, je raccommodais ses filets et nous avions bien de
+la peine à vivre.
+
+Quelquefois, mon père s'engageait pendant deux ou trois mois sur un
+grand bateau qui allait à Terre-Neuve à la pêche de la morue.
+
+Alors je restais seule, et chaque matin, en m'éveillant, je regardais au
+loin sur la mer, pour voir si la barque pontée qui l'avait emmené ne
+reparaissait pas à l'horizon.
+
+Une nuit d'hiver, une nuit de tempête, j'étais à genoux, priant Dieu
+pour les marins en détresse, car la mer mugissait avec furie et le vent
+faisait rage, une nuit, on frappa à la porte de notre cabane.
+
+J'étais seule depuis près de trois mois.
+
+Je crus que c'était mon père qui revenait et je courus ouvrir.
+
+Ce n'était pas mon père.
+
+Un étranger, un inconnu, le front entouré de bandelettes sanglantes,
+entra vivement en me disant:
+
+--Au nom de Dieu, au nom de l'Irlande notre mère, pour qui mon sang
+vient de couler, sauvez-moi, cachez-moi...
+
+Je ne le regardai même pas; je ne vis qu'une chose, c'est qu'il était
+blessé, mourant; je n'entendis qu'une parole, le nom sacré de notre
+patrie, l'Irlande, et je le fis entrer.
+
+Au lointain, à travers les mugissements de l'orage, on entendait
+retentir des coups de feu.
+
+Je ne savais rien de ce qui se passait hors de notre petit port;
+cependant je me souvins que des pêcheurs, la veille, avaient dit devant
+moi que les opprimés s'étaient levés contre les oppresseurs; que las de
+souffrir, les pauvres Irlandais se révoltaient contre les Anglais leurs
+tyrans; que plusieurs villages, dans le Nord, s'étaient insurgés; enfin
+qu'il était arrivé des troupes royales et des vaisseaux de Sa Majesté la
+reine pour réduire une fois encore la pauvre Irlande à la soumission et
+au silence.
+
+Je pris soin du blessé; je le fis coucher dans le lit de mon père, après
+lui avoir donné à boire, car il mourait de soif.
+
+Pendant toute la nuit, je demeurai à genoux, priant pour l'Irlande et
+tressaillant d'épouvante au moindre bruit; car il me semblait toujours
+que les habits rouges allaient venir, qu'ils s'empareraient de cet homme
+à qui j'avais donné un refuge, et qu'ils le tueraient sous mes yeux.
+
+Le jour vint.
+
+Je sortis furtivement alors de ma cabane et j'allai jusqu'au port.
+
+Là, j'appris les événements de la nuit.
+
+Il y avait eu une grande bataille entre les insurgés et les habits
+rouges.
+
+Après une lutte acharnée ceux-ci étaient demeurés vainqueurs.
+
+Les insurgés dispersés, écrasés, découragés, avaient fui vers les
+montagnes.
+
+Des soldats anglais avaient traversé la ville au petit jour en jurant
+comme des damnés et disant que, malgré la victoire, leur journée était
+perdue, puisqu'il n'avaient pu prendre le chef des révoltés.
+
+Je revins en toute hâte.
+
+Quelque chose me disait que ce chef qu'ils cherchaient, c'était lui.
+
+Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, il demeura caché
+dans notre pauvre maison.
+
+Je partageais avec lui mon pain noir et mes pommes de terre et nous
+faisions ensemble des voeux pour l'Irlande.
+
+Il était jeune, il était beau; il avait le regard de l'homme qui a
+l'habitude de commander aux autres.
+
+A ces mots, l'Irlandaise baissa la tête.
+
+--Comment ne l'aurai-je pas aimé? dit-elle. Un soir, il me prit les
+mains et me dit:
+
+--Jenny, tu es non-seulement mon ange sauveur, mais peut-être qu'un jour
+tu auras été sans le savoir la libératrice de l'Irlande.
+
+Mon père revint; il accueillit le pauvre proscrit, comme je l'avais
+accueilli moi-même.
+
+Un jour cet homme voulut nous quitter.
+
+--Je suis pauvre, nous dit-il, et vous avez bien de la peine à vivre. Je
+ne veux pas vous être à charge plus longtemps.
+
+Quand je vis qu'il allait partir, mon coeur se fendit.
+
+Je me jetai à ses genoux et je lui fis l'aveu de mon amour.
+
+Il me releva et me dit:
+
+--Moi aussi, je t'aime. Je t'aime depuis longtemps et je voudrais être
+un simple pêcheur à la seule fin de devenir ton époux.
+
+Mais tu ne sais pas qui je suis, mon enfant; tu ne sais pas que
+l'Angleterre m'a condamné à mort, qu'elle a mis ma tête à prix et que
+peut-être, le lendemain de notre union, il te faudrait porter des habits
+de deuil.
+
+--Eh bien! m'écriai-je, qu'importe que vous soyez proscrit! Tel qu'il
+est, j'accepte votre sort. Si vous mourez, je saurai mourir avec vous.
+
+Il me prit dans ses bras, son coeur battit sur le mien, nos lèvres
+s'unirent, et ce fut par une froide nuit d'hiver, où les étoiles
+brillaient au ciel, que le Dieu de l'Irlande nous fiança.
+
+Le lendemain, un vieux prêtre nous bénit.
+
+Alors mon époux se mit à travailler avec mon père de son rude état de
+pêcheur, et plusieurs mois s'écoulèrent.
+
+Les habits rouges étaient partis, et, comme disent les lords, l'Irlande,
+une fois encore, était tranquille.
+
+Je devins mère.
+
+Quand mon fils naquit, mon époux le prit dans ses bras et me dit:
+
+--Cet enfant sera peut-être un jour le sauveur de l'Irlande.
+
+Ce qu'il disait, je le croyais, comme si Dieu lui-même m'eût parlé.
+
+A cet endroit de son récit, l'Irlandaise étouffa un sanglot et essuya
+ses yeux plein de larmes.
+
+--Continuez, mon enfant, lui dit Samuel d'une voix grave.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+L'Irlandaise reprit:
+
+--Les cheveux de mon enfant commençaient à pousser.
+
+Ils étaient presque noirs, bien qu'à cet âge et dans notre pays, les
+enfants soient généralement blonds.
+
+Un jour, son père et moi, nous remarquâmes qu'au milieu de ses cheveux
+châtains croissait une mèche de cheveux roux.
+
+Mon époux jeta un cri de joie.
+
+--Oh! chère créature, me dit-il en m'embrassant, j'avais donc raison de
+te dire que tu serais peut-être un jour la libératrice de l'Irlande.
+
+Et comme je ne comprenais rien à ces paroles, il poursuivit:
+
+--Jenny, écoute bien ce que je vais te dire.
+
+Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre pêcheur, vivant obscur et
+heureux auprès de toi.
+
+Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu
+éternel.
+
+Je joignis les mains avec effroi.
+
+--Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-être encore besoin de moi.
+Alors je repartirai et je reprendrai cette épée que j'avais laissé
+tomber sur le dernier champ de bataille.
+
+Serai-je vainqueur?
+
+Me sera-t-il donné de délivrer enfin notre malheureuse patrie, ou bien
+cette tâche glorieuse est-elle réservée à notre enfant?
+
+Dieu seul le sait!
+
+Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand l'année 186...
+sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande.
+
+--Où irons-nous donc? demandai-je.
+
+--A Londres, chez tes maîtres et tes oppresseurs. Là, tu te présenteras
+le 27 octobre, à huit heures du matin, à l'église Saint-Gilles, tu feras
+approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le prêtre descendra de
+l'autel, tu lui diras: «Je vous amène celui que vous attendez.»
+
+--Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui répondis-je avec
+soumission.
+
+Plusieurs années s'écoulèrent; il était toujours auprès de nous, vivant
+comme un simple pêcheur, et bien qu'il fût mon époux, je n'avais jamais
+osé lui demander rien de son passé.
+
+Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions
+jamais vus, mon père et moi, vinrent heurter à la porte de notre
+chaumière.
+
+En les voyant, il eut un cri de joie:
+
+--Ah! dit-il, enfin je vous revois!
+
+Quels étaient ces hommes?
+
+Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant:
+
+--L'Irlande a besoin de nous.
+
+Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir.
+
+En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit:
+
+--Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le 27
+octobre 186...
+
+--Oui, lui répondis-je en pleurant.
+
+Quelques jours après, l'Irlande était en feu de nouveau.
+
+Les villages se révoltaient un à un, et les troupes royales étaient
+battues sur plusieurs points.
+
+Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et quand
+un soldat est tombé, elle le remplace; et quand les premiers et les
+seconds sont morts, les troisièmes arrivent; et quand l'Angleterre veut,
+m'a-t-on dit, elle couvre l'Océan de ses vaisseaux.
+
+L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a même pas de
+pain.
+
+Cependant elle résista longtemps encore; mais le pauvre Irlandais qui
+tombait n'était pas remplacé, et comme dans la lutte ils étaient un
+contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de
+l'Irlande.
+
+Qu'était-il devenu, _lui?_
+
+Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai à pied, sous le soleil et
+sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin.
+
+Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les
+cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout
+ce bruit, on me répondit:
+
+--C'est la sentence de mort, prononcée par la haute cour martiale, qu'on
+va mettre à exécution.
+
+Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux.
+
+Un homme du peuple me dit encore:
+
+--On va pendre les chefs de l'Insurrection.
+
+En ce montent, mon coeur se serra, mes tempes se mouillèrent, un
+horrible pressentiment m'assaillit.
+
+J'étais entraînée, portée par la foule, et j'avais bien de la peine à
+tenir mon fils au-dessus de ma tête pour qu'il ne fût pas étouffé.
+
+J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu.
+
+Je fus portée ainsi par ce flot humain jusque sur une grande place.
+
+C'était là que se dressaient la potence et la hideuse plate-forme.
+
+Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entraîna presque au
+pied de l'échafaud.
+
+Je voulus fermer les yeux; une force invincible et mystérieuse me
+contraignit à les garder ouverts, et je les levai vers la plate-forme,
+sur laquelle, en ce moment, montaient les condamnés.
+
+Soudain un nouveau cri m'échappa...
+
+Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon âme et ma vie
+s'envolaient avec ce cri.
+
+Le premier condamné qui venait de monter sur la plate-forme, c'était
+_lui._
+
+_Lui_, qui me vit, et me cria:
+
+«--Souviens-toi!»
+
+Que se passa-t-il alors?
+
+Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se fermèrent; et quand je les rouvris,
+la nuit s'était faite, la foule avait disparu; j'étais loin de cette
+place où _il_ était mort pour l'Irlande, et un homme que je ne
+connaissais pas portant mon fils endormi sur ses épaules, m'entraînait
+dans la campagne déserte.
+
+J'étais comme folle et je suivais cet homme sans chercher à savoir qui
+il était et où il m'emmenait.
+
+Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta mon
+visage et il me sembla reconnaître le chemin de mon village.
+
+Alors mon guide inconnu me dit:
+
+--A présent, tu n'as plus rien à craindre, femme. Les tyrans de
+l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre
+à mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient qui il
+est.
+
+Va-t-en et _souviens-toi_.
+
+Et il s'éloigna.
+
+Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait à celui qui
+venait de mourir pour l'Irlande!
+
+L'Irlandaise s'arrêta encore, et elle essuya les larmes qui inondaient
+son visage.
+
+Alors, se jetant aux pieds du jeune prêtre:
+
+--Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de
+celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre mère commune, venez à mon
+aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il
+faut que je sois à Saint-Gilles... car...
+
+L'abbé Samuel arrêta l'Irlandaise d'un geste:
+
+--Je suis le prêtre, dit-il, qui doit demain matin célébrer la messe à
+Saint-Gilles.
+
+--Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide.
+
+--Moi, dit-il, et je vous attendais.
+
+--Mon fils! exclama la pauvre mère, mon fils! où est mon fils?
+
+--Nous le retrouverons, répondit le prêtre.
+
+Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit:
+
+--Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas?
+
+Vous allez nous aider à retrouver cet enfant.
+
+--Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile.
+
+--Je suis prêt à vous suivre, fit l'homme gris d'un signe de tête.
+
+--Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver à
+tout prix, ajouta le prêtre, c'est celui que l'Irlande attend!
+
+Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage se
+montra en haut des marches de l'escalier, et, et à sa vue, le prêtre
+tressaillit et jeta un regard plein d'une mystérieuse inquiétude à ses
+compagnons.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ce nouveau venu n'avait pourtant rien d'effrayant à première vue.
+
+C'était un petit homme un peu obèse, tout à fait chauve, vêtu comme un
+gentleman parcimonieux, c'est-à-dire portant des habits usés, mais d'une
+bonne coupe et parfaitement brossés.
+
+Il avait un gros diamant au doigt et trois gros diamants à sa chemise.
+
+Le diamant est une valeur, et cela ne s'use pas.
+
+Ses joues rouges, son nez légèrement épaté, ses lèvres lippues, ses
+petits yeux gris n'avaient rien de féroce; on eût dit un bon bourgeois
+qui a fait sa fortune, ne demande plus rien aux affaires et caresse
+secrètement l'ambition de devenir quelque jour alderman, quelque chose
+comme membre du corps municipal de la cité de Londres.
+
+Cependant, cet homme qui n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa
+personne, ni dans son maintien, ni dans son costume, ne traversait pas
+une rue de Londres impunément. Un frisson parcourait tout le corps de
+ceux qui le voyaient passer, et souvent on entendait un Anglais dire à
+son voisin:
+
+--Dieu vous garde d'avoir jamais affaire à M. Thomas Elgin!
+
+Jadis l'usurier était un petit homme sale, vêtu d'une houppelande,
+portant des chaussons de lisière et un bonnet de nécromancien.
+
+La tradition voulait qu'il fût juif, logeât en un taudis sordide, et
+laissât pousser indéfiniment ses ongles.
+
+M. Thomas Elgin, comme on a pu le voir, n'était rien de tout cela.
+
+D'abord, il était habillé comme tout le monde, habitait une maison à
+deux étages dans Oxford-street, faisait ses courses en cab, déjeunait et
+dînait confortablement, et était non-seulement chrétien, mais encore
+membre du conseil de la paroisse.
+
+Ce qui n'empêchait pas M. Thomas Elgin d'être un usurier de la pire
+espèce, la terreur de la ville entière, agglomération ou cité,--ce qui
+justifiait ce singulier salut que s'adressaient souvent deux
+commerçants:
+
+--Portez-vous bien et Dieu vous garde de Thomas Elgin!
+
+Car il prêtait toujours, le digne homme; et ceux qui n'eussent pas
+trouvé un shilling partout ailleurs, trouvaient un sac de guinées chez
+lui.
+
+Il avait même coutume de dire:
+
+--Les gens qui prétendent qu'il y a des débiteurs insolvables sont des
+imbéciles! Avec moi, tout le monde finit par payer, et je n'ai jamais eu
+de non-valeurs.
+
+Le petit commerçant, le boutiquier gêné qui avait le malheur de
+s'adresser à Thomas Elgin, était un homme perdu par avance.
+
+Il avait beau payer, payer encore et toujours, il était à tout jamais
+l'homme-lige, l'esclave de Thomas Elgin.
+
+Tel était celui qui s'aventurait ainsi dans le _Black-horse_,
+c'est-à-dire dans la taverne du Cheval-Noir, et dont l'apparition avait
+fait tressaillir l'abbé Samuel.
+
+--Hé! hé! monsieur l'abbé, dit Thomas Elgin en s'avançant vers le
+prêtre, si l'on m'avait dit hier soir que je vous trouverais ici en
+semblable compagnie, je me serais mis à rire.
+
+--Monsieur, répondit le prêtre avec dignité, les gens de mon ministère
+vont partout où leur devoir les appelle.
+
+--Mille pardons, si je vous ai blessé, monsieur l'abbé, reprit Thomas
+Elgin d'un ton dégagé; je n'en avais pas l'intention, croyez-le bien. Et
+puis, ces choses-là ne me regardent pas... J'ai tort de m'en mêler...
+Pardonnez-moi... pardonnez-moi.
+
+A propos, je viens pour ma petite affaire... Je me suis présenté souvent
+à votre domicile, mais il paraît que les prêtres catholiques sont fort
+occupés, qu'on ne les trouve jamais...
+
+--Monsieur, dit l'abbé Samuel, ce que vous dites-là est vrai pour moi
+depuis une quinzaine de jours. J'ai passé deux semaines au chevet d'un
+mourant, ne le quittant que pour aller dire ma messe.
+
+--Ce qui fait que depuis quinze jours, vous n'êtes pas rentré chez vous.
+
+--En effet.
+
+--Vous avez tort, monsieur l'abbé, grand tort...
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que les gens de justice ont marché pendant ce temps-là, et
+quand ils marchent, ils vont vite... savez-vous?
+
+--Mais, monsieur...
+
+M. Thomas Elgin était sans doute fatigué, car il s'assit, tandis que le
+prêtre demeurait debout devant lui.
+
+--Voyons, il faut être juste, reprit-il. Vous êtes venu m'emprunter cent
+livres pour les besoins de votre église, il y a près d'un an. Il y a un
+mois que votre lettre de change est échue...
+
+--Monsieur, dit le jeune prêtre, je vous ai écrit pour vous demander un
+délai de deux mois.
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Je vous jure que dans deux mois vous serez payé. J'ai donné l'ordre de
+vendre en Irlande le peu de terre qui me reste, et cette vente aura lieu
+au premier jour.
+
+--Ta, ta, ta! fit M. Thomas Elgin, les terres d'Irlande, je connais ça!
+on ne trouve pas d'acquéreurs; et si on en trouve, ils n'ont pas
+d'argent. Je vous engage bien à vous retourner d'un autre côté, mon cher
+monsieur l'abbé.
+
+--Que vous importe, pourvu que vous soyez payé?
+
+--Oh! c'est vrai, dit M. Thomas Elgin, c'est votre affaire et non la
+mienne.
+
+Et il se leva et fit un pas de retraite.
+
+Un rayon de joie passa dans les yeux de l'abbé Samuel; il crut que le
+tigre s'était laissé adoucir.
+
+--Ainsi, dit-il, vous m'accordez le sursis de deux mois?
+
+--Qui a dit cela? fit l'usurier d'un ton moqueur.
+
+--Mais, monsieur, je vous jure que vous serez payé...
+
+--Je le souhaite pour vous, monsieur l'abbé.
+
+--Ainsi... vous me refusez?...
+
+--Moi! je ne refuse rien et n'accorde pas davantage... Voyez votre
+solicitor. Peut-être trouvera-t-il un moyen d'allonger la procédure...
+
+--Je n'ai pas de solicitor, dit le prêtre. Je suis trop pauvre pour
+aller voir les gens de justice.
+
+--Alors, tant pis pour vous, monsieur l'abbé. C'est votre affaire et non
+la mienne... Bonsoir!
+
+Et cet homme s'en alla.
+
+L'abbé Samuel courut après lui:
+
+--Monsieur, disait-il, au nom du ciel... je vous en prie, accordez-moi
+un délai...
+
+Thomas Elgin montait tranquillement les marches de l'escalier.
+
+Le prêtre le suivait toujours.
+
+Shoking et l'homme gris, donnant le bras à l'Irlandaise, montaient
+derrière lui.
+
+Ils arrivèrent ainsi dans le public-house.
+
+Alors ils s'aperçurent que la nuit était passée et que le jour était
+venu.
+
+Le brouillard qui estompait les toits voisins était rouge et
+transparent, preuve que le soleil se levait.
+
+Le prêtre demandait toujours un délai, et M. Thomas Elgin marchait
+toujours devant.
+
+Ce qui fit que l'usurier et son débiteur se trouvèrent tout à coup hors
+du public-house.
+
+Alors le prêtre aperçut un cab à la porte.
+
+En même temps deux hommes de mauvaise mine en sortirent et Thomas Elgin
+dit en ricanant:
+
+--Je crains bien que vous ne disiez pas votre messe aujourd'hui,
+monsieur l'abbé.
+
+Les deux hommes s'approchèrent du prêtre stupéfait et lui mirent
+insolemment la main sur l'épaule.
+
+--Conduisez monsieur à White-Cross, dit Thomas Elgin, la procédure est
+en règle.
+
+White-Cross est la prison pour dettes de la cité.
+
+Alors l'abbé Samuel jeta un regard rempli de désespoir à Shoking et à
+l'homme gris et leur dit:
+
+--Au nom du ciel, mes amis, retrouvez l'enfant!
+
+--Je vous le jure, répondit l'homme gris.
+
+--Ah! misérable! dit Shoking en montrant le poing à l'usurier.
+
+Thomas Elgin haussa les épaules et s'éloigna tandis que les deux hommes
+forçaient l'abbé Samuel à monter dans le cab.
+
+L'Irlandaise était tombée à genoux et priait.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XV
+
+
+Le prêtre parti sous la conduite des deux agents chargés de le conduire
+à White-Cross, l'Irlandaise était demeurée avec l'homme gris et le bon
+Shoking.
+
+Elle avait prié et elle pleurait, la pauvre femme à qui on promettait de
+lui rendre son enfant.
+
+Shoking dit:
+
+--Il n'y a pas de temps à perdre, il faut retourner dans Dudley-street
+et reprendre l'enfant.
+
+--Sans doute, répondit l'homme gris; mais il ne faut pas compromettre
+par trop de précipitation le succès de l'entreprise. Montons d'abord
+dans un cab.
+
+--Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent.
+
+Il fit sonner ses guinées avec une certaine complaisance.
+
+Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit:
+
+--Venez, ma chère; dans une heure vous verrez votre fils.
+
+--Oh! si vous alliez me tromper! s'écria la pauvre mère.
+
+--Non, non, dit Shoking, vous verrez...
+
+A Paris on ne trouve les voitures de place qu'à des stations
+déterminées, et pour en rencontrer sur la voie publique, il ne faut pas
+être dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est tout
+différent.
+
+Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route de
+Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans
+rencontrer un cab.
+
+L'homme gris et Shoking ramenèrent donc l'Irlandaise dans
+Welleclose-square et trouvèrent une voiture à quatre places à la porte
+de ce même public-house où Betsy la mendiante avait reçu un si joli
+coup de poing du matelot Williams.
+
+L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit à côté d'elle, tandis
+que Shoking, placé au rebours, leur faisait vis-à-vis.
+
+--Dudley-street, cria ce dernier au cabman.
+
+Le cab partit.
+
+Alors l'homme gris dit à Shoking:
+
+--Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a séparé
+cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-être
+parviendrai-je à comprendre.
+
+Et il se mit à questionner l'Irlandaise.
+
+Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking lui-même.
+
+Elle avait rencontré sur le _Penny-Boat_ mistress Fanoche, qui avait
+fait mille caresses à son fils; puis elle l'avait retrouvée au moment où
+elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par accepter
+l'hospitalité qu'on lui offrait.
+
+Tout ce qu'elle savait, c'est que, à peine avait-elle mis son fils au
+lit, un étourdissement l'avait prise, suivi d'un impérieux besoin de
+dormir.
+
+Après, elle ne se souvenait plus de rien.
+
+--Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris.
+
+L'Irlandaise obéit.
+
+--Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a été si
+profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans
+que vous vous soyiez éveillée.
+
+Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous séparer de votre enfant.
+
+Pourquoi? je l'ignore à présent, mais nous le saurons.
+
+--Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais
+cette femme comme si c'était un homme, tant je suis furieux contre elle.
+
+--Tranquillisez-vous, ma chère, reprit l'homme gris s'adressant toujours
+à l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a volé votre enfant, ce
+n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de
+Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres.
+Peut-être cette femme veut-elle adopter votre fils.
+
+--Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension.
+
+--Ah!
+
+--J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y en a
+une qui a dit à mon fils: «Si tu restes ici, tu seras battu!»
+
+--Ah! elle lui a dit cela?
+
+--Oui.
+
+L'homme gris tomba en une rêverie profonde, et l'Irlandaise continua à
+verser des larmes silencieuses.
+
+Le cab roulait rapidement.
+
+Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de trois
+quarts d'heure, après avoir traversé Leicester-square, il atteignait le
+quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus
+noire, la plus étroite et la plus triste, Lawrence-street.
+
+L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cabman.
+
+--Arrêtez-vous là, dit-il.
+
+On était alors à l'entrée de Dudley-street.
+
+Puis, le cab arrêté, l'homme gris dit à Shoking:
+
+--Quel est le numéro de la maison?
+
+--35, répondit Shoking, qui avait pris ce numéro en note pour lord
+Palmure.
+
+--C'est bien! Attendez-moi.
+
+--Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici? Pourquoi
+ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas à moi à réclamer mon
+fils?
+
+--Mon enfant, répondit l'homme gris, qui exerçait déjà une mystérieuse
+autorité sur l'Irlandaise, écoutez-moi bien...
+
+--Parlez, dit-elle avec égarement.
+
+--Ici quiconque a de l'argent est le maître, quiconque n'en a pas subit
+la loi du premier.
+
+--C'est partout comme ça, dit Shoking, qui frappa sur son gilet et par
+conséquent sur ses guinées.
+
+L'homme gris continua:
+
+--Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour le
+ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut
+rien pour ceux qui n'ont pas d'argent.
+
+--Mais j'en ai, moi, dit Shoking.
+
+--Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave garçon et un
+imbécile.
+
+Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter
+l'entrée de la rue.
+
+Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au numéro 35, passa
+et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux.
+
+--Pauvre femme! pensa-t-il en songeant à l'Irlandaise, comme son coeur
+doit battre d'impatience!
+
+Et au lieu de sonner à la porte de la maison, il passa outre.
+
+Presque en face il y avait un public-house.
+
+L'homme gris y entra.
+
+Il demanda un verre de brandy et dit à la fille qui le servit:
+
+--Connaissez-vous mistress Fanoche?
+
+--Oui, répondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie souvent
+chercher un pot de bière, ici.
+
+--Où demeure-t-elle?
+
+--Là... au numéro 35, cette jolie maison, vous voyez?
+
+--Oui.
+
+L'homme gris prit un air naïf et bonhomme:
+
+--Si je vous demande ça, fit-il, c'est parce que j'ai une petite fille
+que je voudrais mettre en pension.
+
+La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui était
+gravement assis devant le poêle.
+
+Celui-ci se leva, vint à l'homme gris et le regarda attentivement.
+
+--Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il.
+
+--Je le crois bien, fit l'homme gris.
+
+--Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez mistress
+Fanoche.
+
+--C'est pourtant une maîtresse de pension.
+
+--Non, c'est une _nourrisseuse d'enfants_.
+
+Ce mot fut pour l'homme gris une révélation tout entière sans doute.
+
+--Bon! murmura-t-il, je comprends!
+
+Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house.
+
+Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas à la porte
+de mistress Fanoche.
+
+--Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres
+renseignements par hasard.
+
+Et il se mit à examiner les passants.
+
+Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de
+l'air d'un homme qui cherche aventure.
+
+C'était un grand gaillard, très-brun de visage, bien qu'il eût les
+cheveux roux, et aussi mal vêtu que possible, quoiqu'il fût aisé de voir
+que c'était un ouvrier et non un mendiant.
+
+L'homme gris le regarda.
+
+Surpris de cet examen, cet homme s'arrêta.
+
+Alors l'homme gris éleva sa main gauche jusqu'à son front et fit le
+signe de la croix avec le pouce.
+
+C'était sans doute un signe de mystérieuse reconnaissance, car l'homme
+vint droit à lui, répéta le signe et lui dit:
+
+--Frère, que veux-tu?
+
+Alors l'homme gris répéta avec le pouce de la main droite le signe de la
+croix qu'il avait fait avec celui de la gauche.
+
+Et le passant s'inclina et dit encore:
+
+--Maître, tu peux parler. J'obéirai.
+
+Le premier signe de croix voulait dire: «Nous sommés égaux devant un
+même secret.»
+
+Le second signe signifiait: «Dans toute association mystérieuse, il y a
+des hommes qui obéissent et d'autres qui commandent. Je suis de
+ceux-ci.»
+
+--Que faut-il faire? demanda le passant.
+
+--Me suivre, répondit l'homme gris.
+
+Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab où Shoking avait bien
+de la peine à retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son fils
+avec des cris et des larmes.
+
+Le passant le suivit sans mot dire.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+L'homme gris s'approcha du cab.
+
+--Comment! lui dit Shoking qui l'avait vu passer sans entrer devant le
+numéro 35, vous n'avez donc pas trouvé?
+
+Au lieu de répondre à Shoking, l'homme gris s'adressa à l'Irlandaise.
+
+--Ma bonne, lui dit-il, je ne vous demande pas si vous aimiez votre fils
+et si vous donneriez en ce moment tout votre sang pour l'avoir.
+
+--Oh! mon sang et ma vie! dit-elle.
+
+--Eh bien! reprit l'homme gris avec un accent si solennel que la pauvre
+mère en tressaillit, écoutez-moi bien, écoutez-moi sérieusement, avec
+calme, si vous voulez revoir votre fils.
+
+Ses larmes s'arrêtèrent subitement, elle attacha son regard sur le
+visage de l'homme gris et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres.
+
+Celui-ci reprit:
+
+--La femme chez qui vous avez été est une nourrisseuse d'enfants, ou
+plutôt une voleuse. Elle a voulu vous voler votre fils, non pour lui
+faire du mal, oh! rassurez-vous, mais pour le vendre à quelque famille à
+la recherche d'un héritier.
+
+L'Irlandaise voulut parler. L'homme gris l'arrêta d'un geste.
+
+--Écoutez encore, dit-il. Votre fils ne court donc aucun danger, et il
+est certain que ceux qui l'ont en leur pouvoir sont bien tranquilles,
+et qu'ils ne s'attendent pas à vous revoir.
+
+Or, si vous vous présentez avec nous, ils cacheront l'enfant, et en
+vertu du droit anglais qui fait le domicile inviolable, ils appelleront
+les policemen qui vous mettront à la porte et vous ne verrez pas votre
+fils.
+
+--Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains avec terreur.
+
+L'homme gris continua:
+
+--Je sais bien que vous vous adresserez à un magistrat de police, et que
+celui-ci ordonnera une enquête. Mais combien de temps durera-t-elle? A
+Londres, la justice ne va pas vite.
+
+L'Irlandaise se tordait les mains.
+
+--Il faut donc, si vous voulez revoir votre fils tout de suite...
+
+--Si je le veux!
+
+--Il faut que vous m'obéissiez, mais aveuglément, et que, ce que je vous
+demanderai, vous le fassiez.
+
+--Oui, dit-elle, je vous obéirai, je vous le jure; dites, que faut-il
+faire?
+
+--Il faut rester là, dans cette voiture.
+
+--Seule?
+
+--Avec Shoking d'abord; il est possible que je me mette à une fenêtre
+de cette maison.
+
+--Eh bien? fit Shoking.
+
+--Alors, lui dit l'homme gris, tu viendras. Mais il faut que cette femme
+demeure là.
+
+--C'est bien, dit Shoking, qui comprenait qu'il avait affaire à un homme
+aussi sage et aussi prudent qu'il était brave et fort.
+
+Puis avisant le passant dont, avec un signe de croix, l'homme gris
+s'était fait un esclave:
+
+--Prenez garde! dit-il, on nous écoute.
+
+L'homme gris se prit à sourire:
+
+--Il est avec nous, fit-il. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Si je t'appelle, tu viendras.
+
+--Oui.
+
+--Oh! dit l'Irlandaise en lui prenant la main, rendez-moi mon fils, et
+je vous bénirai!
+
+L'homme gris fit signe à son compagnon, et tous deux s'éloignèrent du
+cab et se dirigèrent vers la maison de mistress Fanoche.
+
+Le premier avait boutonné son habit jusqu'au menton, posé son chapeau
+sur le côté gauche de la tête, et le passant l'avait imité.
+
+A Londres, comme à Paris, comme partout, il y a deux polices.
+
+Une police municipale, en uniforme, les policemen;
+
+Une police secrète que les criminels et les voleurs ne reconnaissent pas
+toujours à première vue, car ses agents empruntent tous les
+déguisements.
+
+Selon le quartier, l'agent déguisé est gentleman ou _rough_,
+c'est-à-dire homme de la basse classe.
+
+En boutonnant son habit, en posant son chapeau d'un air cynique, l'homme
+gris se donnait aussitôt la tournure d'un homme de police.
+
+La mauvaise mine de celui qui l'accompagnait complétait l'illusion.
+
+L'homme gris sonna.
+
+Pendant quelques minutes la porte demeura close; puis enfin, des pas
+retentirent à l'intérieur, et la serrure grinça.
+
+Mais la porte ne s'ouvrit pas.
+
+Seul, un petit guichet grillé laissa voir un long nez armé de bésicles.
+
+--Qui est là et que veut-on? demanda une voix rogue.
+
+--Mistress Fanoche? dit l'homme gris.
+
+--C'est ici, mais elle n'y est pas.
+
+--Ça ne fait rien, ouvrez...
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Ouvrez! répéta l'homme gris.
+
+Son accent était impérieux. La vieille dame osseuse, car c'était elle,
+hésita un moment. Mais enfin, elle ouvrit, car elle crut tout d'abord
+que c'était pour _affaires_ que cet homme se présentait.
+
+La porte ouverte, l'homme gris se glissa à la hâte dans la maison et son
+compagnon le suivit.
+
+A la vue de ce dernier et de ses haillons, la vieille dame eut peur.
+
+Elle jeta un cri.
+
+Mais l'homme gris referma aussitôt la porte et lui dit:
+
+--Prenez garde de faire du bruit, il pourrait vous arriver malheur.
+
+--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-elle avec effroi.
+
+La porte du parloir était entr'ouverte, l'homme gris la poussa tout à
+fait.
+
+Il aperçut les quatre petites filles assises autour d'un métier à broder
+et travaillant avec ardeur, ces pauvres petits anges, car le terrible
+fouet de la vieille dame était en évidence sur la cheminée.
+
+A la vue de ces deux hommes, les enfants témoignèrent plus de curiosité
+que de frayeur, et les regardèrent attentivement.
+
+Alors l'homme gris se tourna vers la vieille dame:
+
+--Vous n'êtes pas mistress Fanoche? dit-il.
+
+--Non.
+
+--Où est-elle?
+
+--En voyage.
+
+--Ah! et l'Irlandaise Jenny, où est-elle?
+
+A ce nom, la vieille dame tressaillit.
+
+--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.
+
+--Madame, reprit l'homme gris, hier, à l'entrée de la nuit, un homme,
+une femme et un enfant sont venus ici.
+
+--Vous vous trompez, dit la vieille dame.
+
+--L'homme s'en est allé, mais la femme et l'enfant sont restés.
+
+La dame aux bésicles demeura impassible.
+
+--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.
+
+Et elle jeta un regard terrible aux petites filles, comme pour leur
+intimer la discrétion.
+
+Mais l'homme gris surprit ce regard.
+
+Trois des petites filles avaient baissé la tête, mais la plus âgée,
+celle qui la veille avait parlé au petit Irlandais tout bas, regarda
+l'homme gris avec assurance.
+
+Celui-ci s'approcha d'elle et lui dit:
+
+--N'est-ce pas, mon enfant, qu'il est venu ici un homme, et avec lui une
+jeune dame et un petit garçon?
+
+--Oui, monsieur, répondit courageusement la petite fille.
+
+--Oh! la vilaine menteuse! s'écria la vieille dame, prise d'une fureur
+subite.
+
+Et elle saisit son fouet et le leva sur l'enfant.
+
+Mais le bras levé ne retomba point.
+
+Le poignet de fer de l'homme gris l'avait saisi au passage, et
+l'étreinte fut si rude que la vieille dame jeta un cri de douleur et
+laissa échapper son instrument de supplice.
+
+Et la tenant à distance, l'homme gris dit encore à la petite fille:
+
+--Parlez, mon enfant. Ils sont donc venus ici?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ils ont soupé?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et puis?
+
+--On les a menés coucher là.
+
+Et elle indiquait la porte qui se trouvait au fond du parloir.
+
+L'homme gris fit un signe à son compagnon, qui alla ouvrir cette porte.
+
+La chambre était vide.
+
+--Où sont-ils donc maintenant?
+
+--Je ne sais pas, monsieur.
+
+--Vous ne les avez pas vus ce matin?
+
+--Non.
+
+--La dame, peut-être, mais le petit garçon?
+
+--Lui non plus.
+
+--Et mistress Fanoche, où est-elle?
+
+--Je ne sais pas, monsieur.
+
+--Petite misérable! disait la vieille dame, en proie à une terreur
+furieuse, je te ferai mourir sous le fouet.
+
+--Vous, dit l'homme gris, prenez garde que je ne vous étrangle.
+
+Et il la jeta sur un fauteuil, ajoutant:
+
+--Si vous avez le malheur de crier, ce sera fait!
+
+Puis il ouvrit une des fenêtres du parloir et se pencha en dehors.
+
+C'était le signal convenu avec Shoking.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Deux minutes après, Shoking arrivait, et, sur un signe de l'homme gris,
+l'homme en haillon allait lui ouvrir la porte.
+
+La vieille dame, renversée dans le fauteuil où l'avait jetée l'homme
+gris, avait cru devoir fermer les yeux et entrer en syncope.
+
+Quant aux petites filles, elles riaient.
+
+Shoking, en entrant, chercha des yeux le petit garçon et ne le vit pas.
+
+L'homme gris lui dit:
+
+--J'ai peur qu'on ait déniché l'oiseau.
+
+Et s'adressant à la plus âgée des petites filles:
+
+--Vrai, mon enfant, dit-il, vous n'avez pas vu le petit garçon ce matin?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Ni mistress Fanoche?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Mais vous reconnaissez bien ce monsieur? ajouta-t-il en désignant
+Shoking.
+
+--Oh! oui.
+
+La vieille dame était prise de convulsions et se livrait à des sauts de
+carpe dans son fauteuil.
+
+--Madame, lui dit l'homme gris, je vais vous laisser ici sous la garde
+de cet homme, et je lui ordonne de vous étrangler si vous criez ou si
+vous essayez de fuir.
+
+Quant à vous, mes enfants, dit-il encore en se tournant vers les petites
+filles, si vous êtes bien sages, je vous promets que nous vous
+protégerons contre cette vilaine femme et que vous ne serez plus
+battues.
+
+Puis il fit un signe à Shoking qui sortit avec lui du parloir, tandis
+que l'homme en guenilles s'installait auprès de la vieille dame, prêt à
+la saisir à la gorge si elle cherchait à s'échapper pour appeler au
+secours.
+
+Shoking et l'homme gris se prirent alors à fouiller la maison dans tous
+les sens.
+
+Ils descendirent dans le sous-sol, visitèrent la cave, parcoururent le
+rez-de-chaussée et les deux étages et ne trouvèrent rien.
+
+La servante, mistress Fanoche et l'enfant avaient disparu.
+
+Alors tous deux se regardèrent muets, consternés, la sueur au front.
+
+Derrière la maison, il y avait un petit jardin, et ce jardin avait une
+porte qui donnait sur une ruelle.
+
+L'homme gris cru avoir trouvé la clef du mystère.
+
+--C'est par là sans doute qu'elle est partie, emmenant l'enfant, dit-il
+à Shoking.
+
+Ils revinrent au parloir.
+
+La vieille dame avait rouvert les yeux, mais elle se tenait tranquille
+sous la surveillance de son gardien.
+
+De temps en temps elle jetait un regard furibond aux petites filles
+toutes tremblantes, puis elle levait les mains au plafond, semblant
+prendre le ciel à témoin de cette violation flagrante de son domicile.
+
+L'homme gris dit aux petites filles:
+
+--Mes enfants, allez-vous-en jouer dans le jardin, vous avez vacance
+pour ce matin.
+
+Du moment où la vieille dame tremblait devant cet inconnu, c'est qu'il
+était le maître.
+
+Les pauvres petites ne se le firent pas répéter: elles sortirent du
+parloir et, quelques secondes après, on entendait retentir le petit
+jardin de leurs ébats.
+
+Alors l'homme gris ferma les portes et revint à la vieille dame
+anéantie.
+
+--Ma chère, lui dit-il, avez-vous entendu parler de _Mil-Banck_ ou de
+_Newgate_? Ce sont de belles prisons où on met les criminels. Et tout me
+porte à croire que vous allez bientôt faire connaissance avec l'une ou
+l'autre.
+
+--Faites de moi ce que vous voudrez, répondit-elle d'une voix mourante.
+Mais je prends le ciel à témoin...
+
+--Nous avons un cab à la porte, poursuivit l'homme gris; nous allons
+vous porter dedans et vous conduire chez le magistrat de police, si vous
+ne nous dites pas où est le petit Irlandais.
+
+--Je ne sais pas, répondit-elle.
+
+--Vous le savez!
+
+--Tuez-moi si bon vous semble, dit-elle, mais je ne parlerai pas... je
+ne sais rien...
+
+--Si nous l'étranglions? dit Shoking.
+
+--Soit, fit l'homme gris qui pensa que cette menace aurait plus d'action
+que le nom du magistrat de police.
+
+Shoking prit sa cravate et la passa au cou de la vieille dame.
+
+Elle jeta un cri sourd; mais elle avait une énergie surprenante, cette
+vieille, et elle répéta:
+
+--Tuez-moi, si vous voulez. Je ne dirai rien.
+
+Shoking fit un noeud à la cravate.
+
+--Serre, dit l'homme gris.
+
+La vieille dame jeta un nouveau cri, plus sourd, plus étouffé que le
+premier.
+
+Mais tout à coup la sonnette de la porte intérieure retentit violemment.
+
+Et la main de Shoking, qui déjà faisait autour du cou de la vieille dame
+l'office d'une manivelle, s'arrêta.
+
+L'homme gris et les deux compagnons se regardèrent.
+
+En même temps la vieille dame fit un effort suprême et se dégagea en
+criant:
+
+--A moi! au secours!
+
+Shoking se jeta sur elle et la saisit à la gorge.
+
+Un nouveau coup de sonnette se fit entendre.
+
+Alors l'homme gris courut à la fenêtre et à travers les stores qui
+étaient baissés, il regarda dans la rue.
+
+Un coupé de maître était à la porte de la maison; et un gentleman entre
+deux âges, qui en était descendu, tenait encore le bouton de la
+sonnette.
+
+En même temps, deux policemen qui se trouvaient dans la rue, voyant
+qu'on tardait à ouvrir, s'étaient rapprochés.
+
+L'homme gris comprit le danger.
+
+--Venez, dit-il, filons!
+
+Et il s'élança vers le jardin.
+
+Shoking et l'homme en guenilles le suivirent.
+
+La clef était dans la serrure de la petite porte; l'homme gris l'ouvrit
+et tous trois s'échappèrent au grand étonnement des petites filles.
+
+ * * * * *
+
+Alors, quand ils furent dans la ruelle, l'homme gris dit à Shoking:
+
+--Nous ne retrouverons pas l'enfant aujourd'hui, mais nous le
+retrouverons, tu peux t'en fier à moi.
+
+Il tira de sa poche une bank-note de dix livres et la lui donna.
+
+--Voilà, dit-il, de quoi trouver un logement à l'Irlandaise, que tu vas
+rejoindre.
+
+--Bon, dit Shoking.
+
+Et il prit la bank-note.
+
+--Tu la consoleras, tu lui donneras de l'espoir, car je te le répète,
+nous retrouverons son enfant. Mistress Fanoche l'a emmené, mais nous
+retrouverons mistress Fanoche.
+
+--Est-ce que vous ne venez pas avec moi? demanda Shoking.
+
+--Non.
+
+--Mais...
+
+--Il faut que je rejoigne l'abbé Samuel.
+
+--Ce prêtre catholique?
+
+--Oui
+
+--Mais il est en prison.
+
+--J'irai aussi.
+
+--Mais si vous y allez, vous n'en sortirez plus.
+
+--Je te donne rendez-vous demain à quatre heures précises; dans la gare
+intérieure de Charing-Cross.
+
+--Vrai, vous y serez?
+
+--Quand je promets quelque chose, je tiens toujours.
+
+Et l'homme gris donna une poignée de main à Shoking, ajoutant:
+
+--Suis la ruelle jusqu'au bout, tu tourneras sur la place des
+Sept-Cadrans, tu reviendras dans Dudley-street, où tu as laissé
+l'Irlandaise et le cab.
+
+Shoking s'éloigna en murmurant:
+
+--Pauvre femme! que vais-je donc lui dire?
+
+Quant à l'homme gris, il remonta la ruelle en sens inverse.
+
+Il arriva à Oxford.
+
+Alors, s'adressant à l'homme aux guenilles qui le suivait toujours:
+
+--Frère, dit-il, tu vas retourner dans Dudley-street.
+
+--Oui, fit cet homme.
+
+--Tu te tiendras à distance. Tu observeras la voiture demeurée à la
+porte de la maison d'où nous sortons.
+
+--Après?
+
+--Et quand cette voiture s'en ira, tu la suivras.
+
+--Oui, dit encore l'homme en guenilles.
+
+--Tu sauras ainsi le nom du gentleman, et tu viendras me le dire.
+
+--Où?
+
+--Demain, dans la gare de Charing-Cross.
+
+L'homme en guenilles salua, et son maître mystérieux se perdit dans la
+foule des piétons et des voitures qui encombrait Oxford-street.
+
+Qu'était donc devenu le petit Irlandais?
+
+C'est ce que nous allons vous dire.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Où étaient mistress Fanoche et le petit Ralph?
+
+Pour le savoir, il nous faut rétrograder de quelques heures, et nous
+reporter à ce moment de la nuit précédente où Wilton et le cabman
+avaient consenti à aller noyer la pauvre Irlandaise au pont de Londres.
+
+Mistress Fanoche était demeurée sur sa porte quelques minutes, jusqu'à
+ce que le hanson qui emportait l'Irlandaise évanouie se fût effacé dans
+le brouillard.
+
+Alors elle était rentrée et avait refermé sa porte avec soin.
+
+Puis, comme le voleur qui se plaît à contempler l'objet volé, elle était
+retournée dans la chambre où le petit Ralph dormait toujours.
+
+L'enfant avait, comme sa mère, absorbé dans sa tasse de thé quelques
+gouttes de laudanum et cela expliquait pourquoi il ne s'était point
+éveillé lorsque Wilton était entré pour emporter l'Irlandaise sur ses
+épaules.
+
+L'enfant dormait toujours.
+
+Mistress Fanoche se prit à le regarder et murmura:
+
+--C'est tout à fait cela; il me semble même, tant le hasard est bizarre,
+qu'il a quelque ressemblance avec le major Waterley.
+
+Voilà des parents que je vais rendre bien heureux.
+
+--Oh! bien heureux en effet, ricana une voix au seuil de la chambre.
+
+Mistress Fanoche se retourna.
+
+C'était la vieille dame osseuse qui avait couché les petites filles et
+revenait.
+
+--Eh bien! dit-elle, où est la mère?
+
+--Partie.
+
+--Ah! ah! fit la dame aux bésicles, vous allez vite en besogne, ma
+chère.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Ce Wilton est un homme bien précieux, en vérité.
+
+--C'est ce que je me suis toujours dit, répliqua mistress Fanoche.
+
+--Regardez donc, Anna, comme il est joli, ce petit-là.
+
+--A croquer, dit la vieille avec une voix moqueuse et cruelle.
+
+Mistress Fanoche reprit le flambeau qu'elle avait posé sur la cheminée.
+
+--Venez par ici, dit-elle, en se dirigeant vers le parloir, nous avons à
+causer, ma chère.
+
+--Il est tard, dit la vieille, nous causerons demain... Allons nous
+coucher.
+
+Un éclair de colère passa dans les yeux de mistress Fanoche.
+
+--Vieille imbécile! dit-elle, croyez-vous pas que je vous paye pour que
+vous ne fassiez que boire, manger et dormir?
+
+--Merci bien! dit la femme osseuse avec aigreur, vous ne vous ruinez pas
+pour moi; et cependant, si vous ne m'aviez, je ne sais ce que
+deviendrait votre maison. Les petites ne craignent que moi.
+
+--Soit, dit mistress Fanoche, mais je vous le répète, nous avons à
+causer.
+
+--Eh bien! parlez, alors.
+
+Sur ces mots, qu'elle prononça avec la résignation d'un bull-dogue qu'on
+met à la chaîne, la dame aux bésicles reprit sa place dans son grand
+fauteuil, au coin de la cheminée, et attendit qu'il plût à mistress
+Fanoche de lui adresser la parole de nouveau.
+
+Celle-ci reprit:
+
+--Il faut voir maintenant ce que nous allons faire de cet enfant, ma
+chère.
+
+--Vous le savez aussi bien que moi, gronda la vieille dame.
+
+--Permettez...
+
+Et mistress Fanoche parut réfléchir.
+
+--Ma chère, dit-elle enfin, miss Émily et son mari arrivent dans quinze
+jours.
+
+--Bon!
+
+--Ce n'est pas trop de temps devant nous pour dresser le petit.
+
+--J'ai mon fouet, dit la vieille dame.
+
+Et elle prit au coin de la cheminée un martinet à deux branches, qu'elle
+se mit à faire siffler avec une complaisance cruelle.
+
+Mistress Fanoche haussa les épaules:
+
+--Vous ne serez jamais qu'une vieille bête, dit-elle.
+
+Ce compliment fit faire un soubresaut à la dame osseuse et ses bésicles
+glissèrent jusque sur l'extrémité de son nez pointu, où elles ne
+s'arrêtèrent que par miracle.
+
+--Oui, oui, grogna-t-elle, insultez-moi, bafouez-moi... c'est votre
+droit après tout, puisque je mange votre pain.
+
+Mistress Fanoche parut peu sensible à ce reproche et poursuivit:
+
+--Vous n'êtes pas intelligente, ma chère. Que pour avoir la paix, nous
+rossions d'importance un tas d'enfants pour lesquels on nous paye
+pension et que jamais on ne nous réclamera, c'est bien.
+
+--Pour faire quelque chose des enfants, il faut qu'ils soient battus,
+dit la vieille dame.
+
+--Cela dépend; mais celui-là, on nous le réclamera dans quelques jours.
+
+--Eh bien?
+
+--Et au lieu de le maltraiter, il faut le soigner, le cajoler, le gâter.
+
+--A quoi bon?
+
+--D'abord ce sera un moyen de lui faire oublier sa mère.
+
+--Après?
+
+--Ensuite, il me paraît avoir une certaine volonté et une raison
+au-dessus de son âge.
+
+--Ah! vraiment? ricana la vieille dame.
+
+--Je suis donc d'avis de le traiter avec douceur.
+
+--Alors vous vous en chargerez, vous!
+
+--Il y a mieux; je n'ai pas envie de le laisser ici.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--D'abord, quand il s'éveillera, il demandera sa mère et se mettra à
+pleurer, à crier, à faire un tel vacarme que tout le quartier en prendra
+l'alarme.
+
+--Et mon fouet? dit la longue femme osseuse, qui fit de nouveau siffler
+son martinet.
+
+--Mais, triple brute, dit mistress Fanoche, puisque je veux le mener par
+la douceur.
+
+--Ah! c'est juste, ricana la vieille. Alors, comment le ferez-vous
+taire?
+
+--Je vais l'emmener d'ici.
+
+--Quand?
+
+--Cette nuit même.
+
+--Et où l'emmènerez-vous?
+
+--A Hampsteadt, où, vous le savez, j'ai acheté une petite maison de
+campagne avec mes économies.
+
+Elle est dans un quartier à peu près désert, le jardin est grand, l'air
+y est pur; l'enfant s'y portera comme un charme.
+
+J'emmènerai Mary avec moi; Mary lui donnera le fouet, si besoin est, les
+deux ou trois premiers jours; moi je le comblerai de caresses. Avec ce
+régime, nous l'aurons apprivoisé en moins d'une semaine.
+
+Quand miss Émily arrivera, ce sera un agneau; il ne parlera plus de sa
+mère, et sautera au cou de la belle dame en l'appelant «maman.»
+
+--En vérité, ricana la vieille dame, ce serait touchant, et je m'en sens
+tout attendrie.
+
+--Vous, poursuivit mistress Fanoche, vous resterez ici. Vous prendrez
+soin de la maison comme si j'y étais.
+
+--Vous savez que je suis honnête, dit la dame, à qui la perspective
+d'être seule et maîtresse ne déplaisait pas absolument.
+
+--Maintenant que les choses sont convenues ainsi, acheva mistress
+Fanoche, vous pouvez aller vous coucher.
+
+--Et vous partez, vous?
+
+--Oui.
+
+--Quand?
+
+--Mais tout de suite.
+
+--Fort bien, dit la vieille dame, qui prit son bougeoir et fit à
+mistress Fanoche une révérence.
+
+Quand elle fut au seuil du parloir, elle se retourna et dit en
+soupirant:
+
+--C'est égal, j'aurais volontiers donné le fouet à ce petit garçon, il
+avait des façons de me regarder qui me déplaisaient fort.
+
+Et elle s'en alla.
+
+Alors mistress Fanoche ouvrit la porte qui, du vestibule, donnait dans
+le sous-sol, et appela:
+
+--Mary!
+
+--Voilà, madame, répondit une voix.
+
+En même temps des pas se firent entendre dans le petit escalier qui
+montait de la cuisine, et Mary parut.
+
+--Nous allons à Hampsteadt, ma chère, lui dit mistress Fanoche.
+
+--A cette heure-ci?
+
+--Oui, ma chère. Allez retenir un cab.
+
+La servante se dirigea, sans répliquer, vers la porte de la rue, et
+mistress Fanoche retourna à la chambre où dormait toujours le petit
+Irlandais.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Les narcotiques sont d'autant plus puissants que l'organisme de ceux qui
+les absorbent est plus faible.
+
+Le sommeil léthargique de l'Irlandaise avait duré quatre heures environ.
+
+Celui de son fils devait être évidemment beaucoup plus long.
+
+Mistress Fanoche avait calculé tout cela.
+
+Tandis que Mary allait chercher un cab, la nourrisseuse d'enfants prit
+le petit Irlandais à bras le corps et le sortit du lit.
+
+L'enfant ne s'éveilla pas.
+
+Alors mistress Fanoche se mit à le rhabiller; puis, quand ce fut fini,
+elle le recoucha sur son lit, et attendit le retour de la servante.
+
+Elle n'attendit pas longtemps.
+
+Quelques secondes après, une clef tourna dans la serrure et le bruit
+d'une voiture vint mourir à la porte.
+
+C'était Mary qui revenait.
+
+Mary était une robuste Écossaise de quarante-cinq ans, au regard dur et
+farouche, qui servait mistress Fanoche peut-être autant par goût que par
+intérêt.
+
+Cruelle par nature, elle se plaisait à voir souffrir les innocentes
+créatures que mistress Fanoche élevait à coups de fouet.
+
+Mary complétait dignement ce trio de bourreaux en jupons qui vivait dans
+Dudley-street.
+
+Impassible et sourde, quand il le fallait, Mary n'ignorait rien des
+crimes qui se commettaient dans cette mystérieuse maison.
+
+Mais on l'eût mise à la torture qu'elle n'eût rien avoué.
+
+--Est-ce que nous allons noyer aussi celui-là? dit-elle en entrant dans
+la chambre.
+
+--Non, dit mistress Fanoche. On ne noie pas un enfant qui peut rapporter
+encore un millier de livres.
+
+En même temps, mistress Fanoche crut prudent d'aller parlementer un peu
+avec le cocher.
+
+Quand on prend un cabman sur la voie publique, un cabman qu'on ne
+connaît pas, il est toujours bon de faire prix avec lui, d'abord.
+
+Ensuite mistress Fanoche avait besoin d'écarter tout soupçon de l'esprit
+de celui qui allait voir lancer dans sa voiture un enfant si
+parfaitement endormi, qu'on aurait pu croire qu'il était mort.
+
+Elle s'avança donc sur le seuil de la porte et dit:
+
+--Hé! cabman?
+
+--Milady? répondit le cocher.
+
+--Avez-vous un bon cheval?
+
+--Excellent.
+
+--Tant mieux, car la nuit est bien froide, et mon pauvre petit finirait
+par s'enrhumer, si nous restions longtemps en route.
+
+--Cela dépend où nous irons, milady?
+
+--A Hampsteadt: combien de milles?
+
+--Près de quatre, milady.
+
+--Quel est le prix de la course, mon cher? Je suis une pauvre veuve qui
+n'est pas riche, et qui est obligée de faire des économies.
+
+--Vous me donnerez une couronne, milady, et six pence en plus, si vous
+êtes trois.
+
+--Soit, mais vous nous mènerez bon train.
+
+--Il n'y a pas deux trotteurs comme le mien dans Londres, répondit le
+cocher avec orgueil.
+
+Mistress Fanoche rentra dans la maison, mit son chapeau, s'enveloppa
+dans une bonne pelisse bien chaude, et dit à Mary:
+
+--Partons.
+
+L'Écossaise avait roulé l'enfant, qui dormait toujours, dans un grand
+plaid qui le couvrait tout entier et ne laissait voir que son visage.
+
+--Pauvre petit! dit le cabman en le regardant, comme il dort bien.
+
+Mistress Fanoche ouvrit la portière du cab, puis, tandis que Mary
+montait et posait l'enfant sur ses genoux, elle ferma soigneusement la
+porte.
+
+Après quoi, elle s'installa à son tour dans le cab, et dit au cabman:
+
+--En route!
+
+--Quelle rue d'Hampsteadt? demanda le cabman.
+
+--Dix-huit, Heath-Mount, répondit mistress Fanoche.
+
+Le cab partit.
+
+Le cocher ne s'était point vanté. Son cheval était excellent.
+
+En moins d'une heure il arriva à Hampsteadt, et quelques minutes après,
+il s'arrêta dans Heath-Mount, ce qui veut dire la _montée des bruyères_.
+
+C'est une large avenue, bordée de cottages et de grandes maisons de
+campagne.
+
+Vivant l'été, ce quartier est inhabité en hiver.
+
+Le cab s'arrêta devant une grille, au travers de laquelle on apercevait
+un jardin planté de grands arbres, et à demi cachée par eux, une petite
+maison en briques dans le fond.
+
+Mistress Fanoche descendit la première, paya le cocher et, au lieu de
+six pence de supplément, lui donna un shilling. Puis elle tira une clé
+de sa poche et ouvrit la grille.
+
+L'Écossaise tenait toujours l'enfant dans ses bras.
+
+--Hé! madame, dit-elle, au moment où elles traversaient le jardin après
+avoir soigneusement fermé la grille, je crois qu'il va s'éveiller.
+
+--Ah! dit mistress Fanoche.
+
+--Il s'agite dans mes bras.
+
+--C'est bien, répondit la nourrisseuse. Maintenant il peut s'éveiller et
+crier si bon lui semble, nous sommes chez nous.
+
+--Et il n'éveillera pas les voisins, dit l'Écossaise en riant, car il
+n'y en a guère par ici.
+
+Le jardin traversé, mistress Fanoche tira de sa poche une seconde clef
+et ouvrit la porte de la maison.
+
+C'était un véritable petit cottage anglais.
+
+Deux pièces en bas, deux en haut, un sous-sol et un deuxième étage
+mansardé.
+
+Tout cela propre, luisant, avec un poêle de porcelaine dans le vestibule
+et des meubles de noyer verni au parloir.
+
+A peine la porte était-elle refermée, à peine les deux femmes
+s'étaient-elles procuré de la lumière, que l'enfant, que l'Écossaise
+portait toujours, poussa un profond soupir, s'agita et laissa glisser
+sur ses lèvres entr'ouvertes ce mot:
+
+«Maman.»
+
+Puis il ouvrit les yeux.
+
+L'Écossaise venait de s'étendre sur un lit de repos.
+
+--Maman! répéta le petit Irlandais en regardant autour de lui.
+
+Le parloir de la maison d'Hampsteadt ressemblait à tous les parloirs du
+monde, et Ralph crut tout d'abord qu'il était dans cette même salle où
+sa mère et lui avaient soupé en compagnie des petites filles.
+
+Il vit mistress Fanoche, et la reconnut.
+
+--Où est maman? répéta-t-il.
+
+--Elle dort, dit mistress Fanoche.
+
+Ralph se leva et avec cette impitoyable mémoire des enfants:
+
+--Pourquoi donc suis-je habillé? dit-il.
+
+Mistress Fanoche ne répondit pas.
+
+--Où est maman? dit l'enfant pour la troisième fois.
+
+--Je vais la chercher, dit mistress Fanoche.
+
+Et elle sortit, échangeant un regard avec l'Écossaise, à qui, pendant le
+voyage, elle avait fait sa leçon.
+
+--Pourquoi suis-je habillé? dit encore l'enfant en regardant
+l'Écossaise.
+
+--C'est votre mère qui vous a habillé, répondit Mary.
+
+--Où est-elle?
+
+--Là-haut.
+
+--Je veux la rejoindre.
+
+Et l'enfant marcha résolument vers la porte.
+
+Mais l'Écossaise lui barra le passage.
+
+--Vous allez rester ici, dit-elle.
+
+--Et si je ne veux pas, moi? fit-il avec un accent de volonté qui fit
+tressaillir l'Écossaise.
+
+--Vous resterez!
+
+L'enfant frappa du pied.
+
+--Je veux rejoindre ma mère! dit-il.
+
+Et il essaya d'écarter l'Écossaise qui s'était placée devant la porte.
+
+Elle le repoussa durement; l'enfant revint à la charge. Alors la brutale
+créature leva la main et lui donna un soufflet.
+
+L'enfant poussa un cri de rage, se rua sur elle et mordit cette main qui
+l'avait frappé.
+
+--Ah! maudit garnement! s'écria l'Écossaise, tu vas avoir affaire à moi,
+petit brigand, je vais te corriger!
+
+Et elle tira de dessous ses jupes un martinet semblable à celui de la
+vieille dame osseuse, et elle le leva sur Ralph, répétant:
+
+--Petite canaille, je vais avoir soin de toi.
+
+Le martinet siffla, retomba sur les reins du petit Irlandais et Ralph
+jeta un cri de douleur.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Laissons maintenant le malheureux enfant au pouvoir de ses tyrans en
+jupons, la pauvre Irlandaise désolée avec Shoking qui la consolait de
+son mieux, mais inutilement, et pénétrons dans un public-house bien
+connu dans la Cité et qu'on appelle _Relay-last-tavern_, ce qui veut
+dire, ou à peu près, le cabaret du dernier relais, ou la dernière
+étape, si vous préférez.
+
+En face est un édifice carré, d'aspect assez triste, avec des fenêtres
+grillées, une façade en carton-pâte, imitant la pierre taillée en pointe
+de diamants, avec deux pavillons en retour sur la rue, et une manière de
+pelouse de deux mètres de large protégée par une petite grille.
+
+Cet établissement haut de trois étages et qui ressemble à tout, couvent,
+hôpital, collège ou prison, dont on n'a qu'une faible idée par ce qu'on
+voit au dehors, c'est White-Cross, la prison pour dettes de la Cité.
+
+L'un des pavillons sert d'entrée aux prisonniers.
+
+L'autre est le logement très-confortable du gouverneur.
+
+En face est le _Relay-last-tavern_.
+
+C'est là que le malheureux débiteur qui va donner son corps en garantie
+de sa dette, boit le dernier verre de stout, ou bière brune, et trinque
+avec les recors qui l'ont appréhendé; là que les parents en larmes
+viennent lui dire adieu, là que chaque jour, de deux à trois heures,
+ceux qui ont permission d'entrer dans la prison pour aller voir un ami,
+un père, un fils détenu, entrent pour attendre que les portes s'ouvrent.
+
+C'est là enfin que miss Penny, son panier à la main, vient acheter du
+jambon, des sandwich, de l'ale ou du porter pour ses clients.
+
+Qu'est-ce que miss Penny?
+
+C'est la fille de master Goldsmitcht, le geôlier.
+
+Elle a seize ans, elle est petite, fluette, noire comme un pruneau,
+éveillée comme une souris et leste comme un singe.
+
+Elle fait les commissions des détenus, prélève pour sa peine un penny
+sur l'argent qu'ils lui donnent pour leurs acquisitions, et ce salaire
+modeste lui a valu le sobriquet qui a fini par remplacer son nom.
+
+Miss Penny entre dix fois par jour dans Relay-last.
+
+Outre les recors, outre les parents des détenus, il y a toujours là des
+oisifs qui ne sont pas fâchés de savoir ce qui se passe dans
+White-Cross.
+
+Miss Penny babille comme un merle; c'est une chronique vivante, une
+gazette qui paraît une demi-douzaine de fois par jour.
+
+Elle a des récits touchants et qui font venir les larmes aux yeux, et
+des récits burlesques qui provoquent des éclats de rire.
+
+Presque toujours rires et larmes se suivent.
+
+Miss Penny entremêle une histoire gaie avec une histoire triste, et
+quand elle entre dans le public-house, on fait cercle autour d'elle et
+master Colson, le land-lord, pose gravement le numéro du _Times_ ou du
+_Morning-Post_ qu'il lisait attentivement.
+
+Ce jour-là,--celui-là même où l'homme gris s'était séparé de Shoking en
+lui confiant l'Irlandaise,--miss Penny était en train de faire pleurer
+son auditoire, tandis que la femme du land-lord lui emplissait son
+panier des provisions demandées.
+
+Elle racontait comment les détenus avaient vu arriver parmi eux un jeune
+homme si brave, si doux, au regard inspiré, et si résigné en sa
+tristesse, qu'on eût dit un ange à qui Dieu a confié une pénible
+mission.
+
+Ce jeune homme, dont elle parlait, c'était un prêtre, et ce prêtre, on
+le devine, n'était autre que l'abbé Samuel.
+
+Il n'avait parlé à personne de la cause première de son incarcération;
+mais un détenu qui l'avait reconnu s'était chargé de ce soin, et il
+avait fait avec une éloquence simple et naïve l'apologie du jeune
+prêtre.
+
+S'il devait, c'est qu'il avait emprunté pour son église et pour les
+pauvres, à qui il avait donné déjà la dernière obole de son patrimoine;
+c'est que, par amour pour son prochain, il avait eu le courage de
+s'adresser à cette bête féroce qu'on appelait Thomas Elgin.
+
+Tous les détenus avaient pleuré,--et maintenant les quinze ou vingt
+personnes réunies dans le public-house pleuraient pareillement en
+écoutant miss Penny.
+
+Mais la petite, sans le savoir, comprenait à merveille l'art dramatique;
+elle savait qu'il faut faire rire après avoir fait pleurer et que le
+succès est à ce prix.
+
+Aussi de l'abbé Samuel passa-t-elle à sir Cooman, l'honorable gouverneur
+de la prison.
+
+Midlesex, Newgate, Milbank, sont des prisons criminelles et sont
+gouvernées par un colonel.
+
+White-Cross est une prison pour dettes; elle n'a rien à voir avec
+l'État, et dépend entièrement du commerce.
+
+Par conséquent, son gouverneur est un négociant, ancien alderman la
+plupart du temps.
+
+Sir Cooman était un petit homme aux cheveux bouclés et grisonnants,
+propre, luisant, vêtu de noir, tiré à quatre épingles, méthodique et
+régulier.
+
+Sir Cooman avait coutume de dire que le peuple anglais est le plus grand
+de tous les peuples, la ville de Londres la plus belle ville du monde,
+la Cité le plus beau quartier de Londres, White-Cross la prison la plus
+confortable, et l'institution de la contrainte par corps la plus belle
+des institutions.
+
+Sir Cooman était le disciple fervent, l'esclave, le pontife de la
+tradition.
+
+Ce qui se passait hier, devait inévitablement se passer aujourd'hui,
+demain et les jours suivants; depuis deux heures, au dire de miss Penny,
+sir Cooman était l'homme le plus étonné, le plus abasourdi, le plus
+désolé des trois royaumes.
+
+Master Goldsmicht, son geôlier fidèle, disait encore miss Penny, l'avait
+vu pleurer de rage et s'arracher sa belle chevelure chinchilla, qu'il
+faisait friser tous les matins avec un soin extrême.
+
+D'où provenait tant de douleur?
+
+C'est qu'un fait inouï, sans précédents, venait de se produire à
+White-Cross.
+
+De mémoire de détenu, de mémoire d'Anglais, de mémoire de geôlier et de
+gouverneur, il y avait toujours eu un Français dans la prison pour
+dettes de White-Cross, quelquefois deux, mais toujours un.
+
+Quand il en sortait un, c'est qu'un autre y était entré la veille.
+
+Or, disait miss Penny en riant, le Français est sorti.
+
+--Pas possible? exclama le land-lord.
+
+--C'est la pure vérité, cependant.
+
+--Mais il y en a un autre?
+
+--Pas d'autre. Sir Cooman se croit déshonoré. Il a parlé sérieusement
+d'aller se jeter dans la Tamise.
+
+--Allons donc!
+
+--Sa femme, le voyant en cet état, poursuivit l'espiègle jeune fille,
+n'a pas voulu qu'il se fît la barbe ce matin.
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Parce qu'elle craignait qu'il ne se coupât la gorge.
+
+--Aôh! fit la salle tout entière.
+
+--Le Français a tout payé? demanda alors un homme à qui personne
+jusque-là n'avait fait attention, et qui vidait tranquillement un flacon
+de stout dans un coin du box des gentlemen.
+
+--On a payé pour lui. Mais le gouverneur était si désolé qu'il ne
+voulait pas le laisser partir.
+
+--En sorte, fit l'inconnu en souriant que si on n'arrête pas un autre
+Français, sir Cooman est capable de s'abandonner au plus affreux
+désespoir.
+
+--Oh! très-certainement.
+
+--Ah! fit cet homme.
+
+Et il but un nouveau verre de bière brune et ne se mêla plus à la
+conversation qui était devenue générale, et qui ne fut point interrompue
+par l'arrivée d'un nouveau personnage.
+
+C'était une autre jeune fille.
+
+Mais non plus une enfant rieuse et mutine, comme miss Penny, et
+proprement et coquettement vêtue même.
+
+C'était une grande et pâle jeune personne, habillée de noir, d'aspect
+misérable et dont les traits, encore beaux, respiraient la souffrance,
+dont les grands yeux bleus avaient été rougis par les veilles et les
+larmes.
+
+Elle était si triste, si digne, que l'inconnu à la bière brune
+tressaillit en la voyant et se prit à la regarder avec attention.
+
+Or, cet homme qu'on voyait pour la première fois dans le public-house de
+Relay-last, c'était notre ami l'homme gris qui cherchait alors à
+pénétrer dans White-Cross pour y rejoindre l'abbé Samuel.
+
+La jeune fille s'assit tristement sur le petit banc qui était placé
+dans le box des gentlemen.
+
+Alors l'homme gris s'approcha d'elle et lui dit:
+
+--Vous paraissez bien affligée, ma chère demoiselle?
+
+Elle tressaillit, leva sur lui ses grands yeux mélancoliques et une voix
+secrète lui dit, en ce moment, qu'elle venait de rencontrer un ami.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+L'homme gris prit alors la main de la jeune fille.
+
+--Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il.
+
+--Je viens attendre mon père, répondit-elle.
+
+--Votre père?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce qu'il est là-bas,... est-ce qu'il va en sortir?
+
+Et il montrait à travers les vitres du public-house les noires murailles
+de White-Cross.
+
+Elle secoua la tête et leva les yeux au ciel.
+
+--Non, dit-elle, il va y entrer.
+
+--Ah!
+
+--Les recors l'ont arrêté ce matin, comme il sortait d'une maison de
+Rotherithe, où il était caché depuis son jugement. Ils l'ont mis dans
+une voiture et ils vont l'amener.
+
+Elle parlait d'une voix bien émue, la pauvre enfant; mais elle avait
+tant pleuré déjà que ses yeux étaient secs et n'avaient plus de larmes.
+
+--Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez
+venue ici avant lui?
+
+--Parce que mon pauvre père est plein d'illusions, dit-elle. Il croit
+trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq
+livres, monsieur. Pour de certaines gens, ça n'est rien... mais pour
+nous, maintenant, c'est énorme... Mon père s'imagine toujours que nous
+sommes encore au temps où nous avions notre boutique dans Fleet-street,
+et où on nous considérait comme de notables commerçants. Mais quand le
+malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons été ruinés. On a
+tout vendu chez nous. Nos autres créanciers nous ont fait grâce, mais M.
+Thomas Elgin s'est montré impitoyable.
+
+--Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire à M. Elgin?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et votre père a peut-être espéré le fléchir?
+
+--C'est-à-dire qu'il a tant prié, tant supplié les recors qu'ils ont
+consenti à le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener ici. Il
+demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, auprès de
+Kinsington-garden, il y a au moins trois milles.
+
+Mon père espère fléchir M. Elgin; mais moi je sais bien qu'il
+n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et
+l'embrasser encore une fois.
+
+Et, résignée en sa sombre douleur, la jeune fille appuya son front dans
+ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui
+montait sans doute des profondeurs de son âme désolée, jaillir au
+travers de ses doigts.
+
+--Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris.
+
+Sa voix grave et douce était si sympathique, elle descendit si bien dans
+le coeur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau:
+
+--Je m'appelle Louise, dit-elle.
+
+--Louise? mais c'est un nom français?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et votre père?
+
+--Francis Galtier.
+
+--Il est Français?
+
+--Oui, monsieur, mais je suis née à Londres. Il y a près de trente
+années que mon père est ici, où il est venu tout jeune avec ses parents
+que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier.
+
+--Et vous êtes sûre que les recors amèneront votre père ici?
+
+--Oh! oui, monsieur, ils s'arrêtent toujours dans ce cabaret.
+
+L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille.
+
+--Espérez, dit-il.
+
+Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement vêtu:
+
+--Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien, à vous, de
+me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la tête, quand la
+fatalité pèse sur les pauvres gens, elle ne s'arrête point.
+
+--Qui sait? dit l'homme gris.
+
+En ce moment, un cab s'arrêta à la porte du public-house, et la jeune
+fille étouffa un cri de douleur.
+
+Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre diable
+encore assez proprement vêtu, mais dont les cheveux rares avaient
+blanchi avant l'âge, et qui marchait en chancelant, comme un vieillard.
+
+Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire avec
+la docilité d'un enfant.
+
+La jeune fille se précipita à sa rencontre et se jeta dans ses bras.
+
+Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en même temps:
+
+--Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue?
+
+--Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon père,
+dit-elle en le couvrant de baisers.
+
+--Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux débiteur,
+faisant allusion à Thomas Elgin. Je me suis mis à ses genoux, j'ai prié,
+j'ai pleuré... je lui ai parlé de toi, mon enfant...
+
+--Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon père... Ne songez pas à
+moi... songez à vous...
+
+Les deux recors étaient entrés dans le public-house avec la brutale
+familiarité de gens qui y venaient dix fois par jour.
+
+L'un d'eux aperçut miss Penny, qui s'apprêtait à sortir, car elle avait
+vidé tout son petit sac de malices sur la tête grise de l'honorable
+gouverneur de White-Cross, sir Cooman.
+
+--Ah! te voilà, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant nous, tu
+peux porter une bonne nouvelle à sir Cooman.
+
+--Plaît-il? fit la jolie espiègle. Est-ce que vous lui amenez un
+Français?
+
+--C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma chère, répondit le
+recors.
+
+Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le
+comptoir, avant même qu'il n'eût fait un signe.
+
+--Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre débiteur que
+sa fille tenait étroitement enlacé dans ses bras, buvez un coup, c'est
+nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas
+coutume.
+
+--Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait à son enfant
+caresses pour caresses.
+
+Mais alors, l'homme gris intervint.
+
+--Hé! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on eût jamais parlé
+au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est
+moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto.
+
+Les deux recors regardèrent cet homme à l'habit gris râpé avec un
+certain étonnement.
+
+--Miss Katt, dit l'homme gris sans se déconcerter, en s'adressant à la
+servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuseté de nous
+servir au parloir?
+
+Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres
+personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non moins
+étonnées de cette générosité princière.
+
+Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables.
+
+--Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous?
+
+--Quand je veux entrer en affaires avec les gens, répondit l'homme gris,
+j'offre toujours du porto.
+
+Et pour qu'il n'y eût aucune hésitation de la part du comptoir, il posa
+devant lui une belle guinée toute neuve.
+
+Le land-lord daigna quitter son journal.
+
+Quant à miss Penny, elle se sauva en disant:
+
+--Je vais joliment faire rire sir Cooman.
+
+L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto à demi plein.
+
+Puis, regardant l'homme gris:
+
+--Ah ça, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous?
+
+--Oui.
+
+--Dans quel but?
+
+L'homme gris cligna de l'oeil:
+
+--On vous dira cela tout à l'heure, fit-il.
+
+--Pourquoi pas tout de suite?
+
+--Quand nous serons seuls.
+
+A Londres, comme à Paris, au temps, récent encore, où la contrainte
+existait, les recors ajoutent quelques petites industries au métier
+qu'ils font.
+
+On obtient d'eux, à prix d'argent, un sursis d'un jour ou deux,
+quelquefois même d'une semaine, et le créancier n'a rien à y voir et n'y
+peut rien.
+
+Les deux recors s'imaginèrent donc que l'homme gris s'intéressait à
+quelque débiteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit:
+
+--Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous revenons.
+C'est l'affaire d'un quatre d'heure.
+
+--Non, non, répondit l'homme gris, il boira avec nous, il n'est pas de
+trop... au contraire!
+
+Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du cou
+de son père.
+
+Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le coeur de la pauvre enfant
+comme un rayon d'espérance.
+
+Quant au malheureux père, il ne voyait et n'entendait rien, et, corps
+sans âme, il se laissa entraîner dans le parloir, où miss Katt avait
+posé sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres.
+
+En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son journal et
+murmura:
+
+--On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais
+mis à rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un gueux avait
+une guinée dans sa poche.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le parloir d'un public-house est généralement une petite pièce située à
+droite ou à gauche du comptoir, et dans laquelle on s'assoit, non plus
+sur des bancs, mais sur une sorte de divan qui règne à l'entour.
+
+C'est là que s'installent d'ordinaire les fumeurs ou ceux qui ont une
+affaire à traiter.
+
+Quand l'homme gris et les deux recors, poussant leur prisonnier devant
+eux, furent entrés dans le parloir, suivis de la jeune fille qui
+s'attachait à son père avec une sorte de tendresse furieuse,--sur un
+signe du premier, miss Katt ferma la porte.
+
+--Nous voilà chez nous, dit alors l'homme gris. Causons un brin.
+
+Et il déboucha la bouteille de vin de Porto et se mit à emplir les
+verres.
+
+Puis s'adressant au premier recors:
+
+--Il y a trois guinées pour chacun, fit-il.
+
+--Trois guinées?
+
+--Oui.
+
+--Que faut-il donc faire pour cela?
+
+--M'écouter d'abord.
+
+--Parlez...
+
+Et les deux recors regardèrent l'homme gris, tandis que le pauvre
+prisonnier continuait à embrasser son enfant.
+
+--Vous savez, reprit l'homme gris, que le Français de White-Cross est
+sorti ce matin.
+
+--Oui, et si nous n'avions mis la main sur celui-là, je crois que cet
+excellent et honorable sir Cooman se serait coupé la gorge avant demain.
+
+--Aussi vrai, dit l'autre recors, que je m'appelle Edward Northman et
+que je fais mon métier depuis trente années tout à l'heure, cela ne
+s'était jamais vu qu'il n'y eût pas au moins un Français à White-Cross.
+
+--En vérité!
+
+--Et moi, reprit le premier, aussi vrai que j'ai nom John Clavery, dit
+l'_homme sensible_, je puis vous affirmer que sir Cooman nous donnera
+une belle gratification.
+
+--Ah! ah!
+
+--Nous aurions une guinée chacun que ça ne m'étonnerait pas, poursuivit
+l'homme sensible.
+
+--Peut-être deux, ajouta Edward Northman.
+
+--Je crois bien que vous n'aurez rien du tout, dit froidement l'homme
+gris.
+
+--Oh! par exemple!
+
+--A moins que vous ne vous arrangiez avec moi.
+
+--Hein?
+
+--Oui; car supposons une chose...
+
+--Laquelle?
+
+--Qu'on paye pour ce pauvre homme, avant même qu'il ne soit entré.
+
+--Farceur, va! fit l'homme sensible.
+
+--Vos plaisanteries, Votre Honneur, dit Edward Northman, sont encore
+meilleures que votre porto, et, par saint George, pourtant, c'est de bon
+porto Votre Honneur.
+
+Ce disant, il tendit son verre vide.
+
+L'homme gris l'emplit et continua:
+
+--Tout est possible, même l'impossible.
+
+--Bon!
+
+--Que doit cet homme?
+
+--Au principal, vingt-cinq livres, six cent vingt-cinq francs en monnaie
+de France.
+
+--Et les frais?
+
+--A peu près autant.
+
+L'homme gris déboutonna froidement son vieil habit gris et, à la grande
+stupéfaction des deux recors qui firent un pas en arrière, du vieux
+débiteur, qui chancela, et de la jeune fille, qui jeta un cri, il en
+tira un portefeuille graisseux qu'il ouvrit et qui leur parut gonflé de
+bank-notes.
+
+Puis il en tira un à un dix billets de cinq livres, les étala sur la
+table et dit:
+
+--Est-ce bien là votre compte?
+
+--Mais... mais... balbutia l'homme sensible; qu'est-ce que vous faites
+donc là?
+
+--Je paye, dit l'homme gris.
+
+--Pour cet homme?
+
+--Sans doute.
+
+--Vous le connaissez donc?
+
+--Je le vois pour la première fois.
+
+--Alors vous êtes fou, dit Edward Northman.
+
+Le vieux débiteur avait été pris d'un tremblement nerveux par tout le
+corps et il regardait les bank-notes d'un oeil stupide.
+
+Quant à la jeune fille, défaillante, elle était tombée à genoux.
+
+L'homme gris lui prit les mains.
+
+--Relevez-vous, mon enfant, dit-il, emmenez votre père; il est malade,
+affaibli, et vous-même vous paraissez avoir souffert beaucoup. Prenez et
+ne me remerciez pas.
+
+En même temps il lui mit dix autres billets de cinq livres dans la main.
+
+Instinctivement, remis de leur première surprise et obéissant à ce
+sentiment de respect qu'en Angleterre surtout inspire la toute-puissance
+de l'or, les deux recors s'étaient levés, avaient ôté leurs chapeaux et
+se tenaient devant l'homme gris dans une attitude pleine de déférence.
+
+--Excusez-nous, milord, dit l'homme sensible, qui lui fit alors une
+belle révérence, nous aurions dû deviner que vous n'étiez point un homme
+du peuple. Vous êtes très-certainement quelque lord philanthropique.
+
+--Philanthropique est le mot, dit l'homme gris en souriant, et ce
+compliment vaut bien deux livres de plus, c'est donc un billet de cinq
+livres que vous aurez chacun, si vous faites ce que je vais vous
+demander.
+
+--Ah! milord! s'écria l'homme sensible, vous pouvez parler... je sens
+que je passerais pour vous à travers les flammes.
+
+--Ce que j'attends de vous est beaucoup plus simple, répondit l'homme
+gris.
+
+Et il laissa négligemment son portefeuille ouvert sur la table.
+
+--Voyons, reprit-il, comment s'appelle ce brave homme?
+
+--Francis Galtier.
+
+--La procédure était en règle?
+
+--Il n'y manquait pas une virgule.
+
+--Ce qui fait que si un autre Français avait fantaisie de visiter
+White-Cross et de s'y faire enfermer pour quelques jours, il vous serait
+facile d'utiliser ce dossier.
+
+--Oui, dit l'homme sensible, mais il y a deux choses difficiles.
+
+--Lesquelles?
+
+--D'abord, nous n'avons pas de Français sous la main.
+
+--Bon!
+
+--Ensuite il est peu probable qu'il s'en trouvât un qui consentît à la
+substitution.
+
+--Vous vous trompez, car l'homme qui a fantaisie de se faire enfermer à
+White-Cross, c'est moi.
+
+--Vous, Votre Honneur?
+
+--Moi, dit froidement l'homme gris.
+
+--Mais vous n'êtes pas Français?
+
+--Qui sait?
+
+--Ah! dit l'homme sensible, avant d'être recors, j'ai été détective,
+c'est-à-dire agent étranger; j'ai vécu à Paris pendant longtemps, et à
+votre façon de parler anglais...
+
+--Alors vous savez le français?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! écoutez-moi.
+
+Et l'homme gris se mit à parler français si purement que le recors se
+crut un moment transporté sur le boulevard des Italiens.
+
+--Ainsi, vous êtes Français?
+
+--Oui.
+
+--Et vous voulez aller en prison?
+
+--C'est pour cela que je vous offre cinq livres...
+
+--Mais alors vous n'êtes pas un lord?
+
+--Non.
+
+--Qui donc êtes-vous?
+
+--Un Français, vous dis-je.
+
+--Mais vous avez un nom?
+
+--Je désire m'appeler Francis Galtier.
+
+--J'entends bien. Mais...
+
+L'homme gris se prit à sourire:
+
+--Mais vous voudriez savoir mon vrai nom?
+
+--Oh! pure curiosité, Votre Honneur!
+
+--Eh bien! dit l'homme gris, écrouez-moi. Quand je sortirai de
+White-Cross, je vous dirai mon vrai nom, je vous le promets.
+
+Les deux recors se regardèrent et murmurèrent ce mot qui peint si bien
+le caractère national anglais:
+
+--Excentrique!
+
+Puis ils allongèrent la main vers les deux bank-notes, ce qui voulait
+dire que le marché était conclu.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Miss Penny n'avait rien exagéré dans le public-house de _Relay-last_,
+lorsqu'elle avait parlé de la douleur profonde de sir Cooman.
+
+Le digne gouverneur, parfait gentleman du reste, était dans un état
+d'affliction qui faisait peine à voir.
+
+Il avait une femme et une fille, et il était alderman.
+
+Sa femme était une longue, sèche, triste créature qui se plaignait de la
+pluie quand il pleuvait, du froid si la bise soufflait, du soleil quand
+le brouillard voulait bien lui livrer passage.
+
+Madame Cooman recevait quotidiennement la visite de deux médecins qui
+lui prescrivaient des remèdes conformes à son état de maladie
+imaginaire.
+
+Miss Cooman ne ressemblait pas plus à sa mère qu'un bouleau ne ressemble
+à un peuplier.
+
+Elle était toute petite, toute large, toute ronde, toute grasse, avec de
+petits yeux gris et de grosses lèvres charnues.
+
+La mère se plaignait de maigrir, la fille était au désespoir
+d'engraisser toujours.
+
+Du reste, elle n'avait pas meilleure humeur, et master Goldsmicht, le
+guichetier, avait coutume de dire:
+
+--Sir Cooman a toujours l'air de bonne humeur, mais, au fond, entre ces
+deux mégères, il doit être bien malheureux.
+
+Master Goldsmicht s'était trompé, jusque-là du moins.
+
+Depuis vingt années qu'il était gouverneur de White-Cross, sir Cooman
+était l'homme le plus heureux du monde. Il riait de bon coeur et
+toujours, et quand il visitait un nouveau détenu, il lui donnait les
+plus belles consolations du monde et finissait par cette conclusion que
+nulle part on n'était aussi bien que dans White-Cross, et que la liberté
+est une mauvaise plaisanterie qu'il faut fuir comme la peste.
+
+Une seule chose amenait parfois un pli léger sur le front de sir Cooman
+et dérangeait la symétrie de ses cheveux soigneusement frisés.
+
+Pour expliquer cette chose, il nous faut faire une légère excursion dans
+le passé de sir Cooman.
+
+Quand il était entré à White-Cross comme gouverneur, il avait succédé à
+un vieux brave homme, ancien libraire de la rue Pater-Noster, que les
+honneurs municipaux avaient poussé jusqu'à la dignité de gouverneur de
+la maison pour dettes.
+
+Ce brave homme, trop vieux pour exercer désormais convenablement ces
+fonctions, avait été mis à la retraite, mais il ne voulut pas se retirer
+sans avoir installé son successeur.
+
+--Jeune homme, lui dit-il, j'ai vécu trente années ici, et pendant mon
+administration tout a été pour le mieux dans la plus fortunée des
+prisons pour dettes: il n'y a eu ni révolte, ni tentative d'évasion, ni
+querelles parmi les détenus, qui n'ont cessé de m'appeler leur père.
+Savez-vous à quoi cela a tenu?
+
+--Non, dit sir Cooman étonné.
+
+--A un fétiche, à un porte-bonheur qui protège White-Cross et par
+conséquent son gouverneur.
+
+--Ah! vraiment? fit sir Cooman.
+
+--Il y a toujours un Français ici, poursuivit le vieillard, et tant que
+cela durera, vous pourrez dormir tranquille. Mais si, par la suite,
+jeune homme, le hasard voulait que le Français ne fût pas remplacé par
+un autre...
+
+--Eh bien? fit sir Cooman tout tremblant.
+
+--Je ne répondrais plus de rien, acheva le vieillard; et, quelque chose
+me dit que les plus épouvantables malheurs fondraient sur la prison et
+sur son gouverneur.
+
+Or, ce quelque chose qui, à trente années de distance, creusait parfois
+une ride sur le front de sir Cooman, c'était le souvenir de sa
+conversation avec son successeur.
+
+Heureusement, jusqu'alors, il y avait toujours eu deux Français plutôt
+qu'un, et la prison avait pour eux une maison spéciale.
+
+Car, il faut bien le dire, White-Cross et les autres prisons pour
+dettes de l'Angleterre ne ressemblent pas plus à feu Chichy que madame
+Cooman ne ressemblait à sa fille.
+
+L'administration municipale de Londres a loué un immense terrain et elle
+l'a entouré de hautes murailles, se bornant à bâtir un pavillon pour le
+gouverneur, un autre pour le guichetier, et un corps de logis reliant
+les deux, destiné à loger quelques employés subalternes.
+
+Puis elle a appelé à son aide la spéculation privée, l'industrie libre.
+
+Celles-ci se sont présentées sous les auspices d'un architecte et d'un
+entrepreneur qui se sont mis à l'oeuvre et ont bâti sur cet emplacement
+demeuré vide des maisons à un, deux et trois étages, dans lesquels les
+détenus se logent à leur gré, c'est-à-dire selon leur bourse ou celle de
+leur créancier.
+
+Il en est qui n'ont qu'un taudis; d'autres occupent une maison tout
+entière.
+
+White-Cross est une cité sous les verrous, avec ses ruelles, ses
+carrefours et un square.
+
+Le détenu pauvre paye sa mansarde un ou deux shillings par semaine; le
+riche a sa maison complète dans laquelle il amène sa famille et ses
+domestiques.
+
+A la liberté près de franchir le mur d'enceinte, qui n'a qu'une porte
+rigoureusement gardée par le guichetier, il est chez lui, vit de sa vie
+ordinaire et laisse au pauvre monde les larmes et les privations.
+
+Tant il est vrai que sur cette libre terre d'Angleterre l'aristocratie
+est partout, même en prison.
+
+Or donc, il y avait la maison du Français, et cette maison était
+toujours habitée.
+
+Qu'on juge donc de l'épouvante qui s'empara de l'honorable sir Cooman
+quand, ce matin-là, le guichetier se présenta dans son cabinet et lui
+dit:
+
+--Le Français a payé et demande à sortir, ce qui est tout à fait son
+droit.
+
+Sir Cooman ne comprit pas tout d'abord.
+
+--Eh bien! dit-il, mettez l'autre dans sa maison.
+
+--Quel autre?
+
+--L'autre Français.
+
+--Mais il n'y en a pas d'autre.
+
+Ce fut alors seulement que sir Cooman bondit de son fauteuil au milieu
+de son cabinet, jeta un cri sourd et dit qu'il ne laisserait, pour rien
+au monde, partir le Français, qu'un autre Français ne fût venu le
+remplacer.
+
+Mais le guichetier, qui était un homme de bon sens, haussa les épaules
+et invoqua la loi.
+
+Devant la loi, tout Anglais courbe la tête, et sir Cooman fut obligé de
+s'incliner.
+
+Mais il fut pris d'un tel accès de fureur et de folie en même temps, que
+sa femme et sa fille épouvantées se hâtèrent de cacher les rasoirs avec
+lesquels il devait faire sa barbe, après son premier déjeuner.
+
+On amena de nouveaux détenus.
+
+Sir Cooman, dont la fureur avait fait place à une sorte de prostration,
+ne voulut pas en entendre parler, se bornant à cette question:
+
+--Y a-t-il un Français?
+
+--Non, disait tristement le guichetier.
+
+Et sir Cooman retombait dans son atonie, oubliant sa politesse ordinaire
+qui jusque-là lui avait fait une loi d'aller visiter les nouveaux venus
+aussitôt après leur installation.
+
+Enfin le guichetier était revenu une dernière fois:
+
+--Nous avons un prisonnier d'une telle importance, avait-il dit, que
+Votre Honneur ne saurait se refuser à l'aller visiter, ne fût-ce que
+quelques minutes.
+
+--Quel est ce prisonnier? avait demandé sir Cooman.
+
+--C'est un prêtre catholique, très-populaire à Londres.
+
+--Ah! fit le malheureux gouverneur avec l'accent de la plus parfaite
+indifférence.
+
+--L'abbé Samuel.
+
+--Ah!
+
+Et sir Cooman retomba en sa morne rêverie.
+
+Sa femme et sa fille, assises dans le parloir, se regardaient avec
+terreur.
+
+Le pauvre homme était capable d'en mourir.
+
+Mais comme le guichetier allait se retirer, on entendit des pas légers
+et rapides dans le corridor, et une voix jeune, fraîche, sonore, une
+voix de jeune fille retentit, disant:
+
+--Monsieur le gouverneur! monsieur le gouverneur! bonne nouvelle...
+réjouissez-vous... Dieu et saint Georges protègent toujours White-Cross.
+
+En même temps miss Penny fit irruption dans le parloir, son panier de
+provisions au bras.
+
+--Qu'est-ce que tout cela, petite folle, tête de linotte? dit le
+guichetier d'un air sévère.
+
+--Un Français! s'écria miss Penny.
+
+--Un Français!
+
+--Oui. Les recors sont avec lui à _Relay-last_.
+
+A ces mots, sir Cooman se leva vivement, mais il fut pris d'une si
+grande émotion qu'il retomba sans force dans son fauteuil.
+
+--Mais parle donc, petite folle! s'écria le guichetier, parle donc! ne
+vois-tu pas que Sa Seigneurie est sur le point de se trouver mal?...
+
+Et, de fait, sir Cooman suffoquait, et il regardait miss Penny d'un air
+stupide.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Miss Penny se mit alors à rire, mais d'une façon si bruyante, si
+scandaleuse et si moqueuse à la fois, que la longue et sèche madame
+Cooman et la rondelette miss Cooman se regardèrent avec indignation.
+
+Le guichetier lui-même, bien qu'il ne vît rien au monde d'aussi parfait
+que sa fille, fronça légèrement le sourcil, tant il lui sembla qu'elle
+manquait de respect à sir Cooman.
+
+Miss Penny reprit:
+
+--Cela n'a pourtant rien de bien extraordinaire, ce que je vous dis là,
+pour que vous soyez tous ainsi bouleversés. Le Français de ce matin est
+parti, on en amène un autre! tout cela est parfaitement naturel.
+
+Sir Cooman fit un effort suprême.
+
+Il se mit sur ses pieds, et saisissant les deux mains de la rieuse
+petite fille:
+
+--Tu ne me trompes pas au moins?
+
+--Oh! Votre Honneur!...
+
+--Les recors amènent un prisonnier!
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+--Et c'est un Français?
+
+--Tout ce qu'il y a de plus Français.
+
+--L'as-tu vu!
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+Sir Cooman poussa un soupir qui ébranla les solives du plafond de son
+cabinet et murmura:
+
+--Ah! on ne saura jamais ce que j'ai souffert!
+
+Puis, à mesure que son visage se rassérénait, il regardait miss Penny,
+et il lui dit encore:
+
+--Quels sont les recors qui l'amènent?
+
+--C'est d'abord Edward Northman.
+
+--Ah! fort bien.
+
+--Et ensuite l'homme sensible.
+
+--Oh! c'est un habile limier, celui-là, et un serviteur dévoué, fit sir
+Cooman avec un soupir de satisfaction. Il a pensé comme moi que
+White-Cross ne pouvait être veuve de Français et il a fait tous ses
+efforts pour en trouver un.
+
+Sir Cooman revenait insensiblement à la vie; ses membres retrouvaient
+leur élasticité, sa tête, longtemps inclinée sur sa poitrine, revenait
+peu à peu en arrière, ce qui est l'indice non équivoque de la fierté et
+de la conscience qu'on a de sa propre valeur.
+
+Et, le voyant transformé, mistress et miss Cooman échangèrent un regard
+de satisfaction.
+
+Alors master Goldsmicht, le guichetier, osa prendre la parole à son
+tour.
+
+--Maintenant, dit-il, que Votre Seigneurie est plus tranquille, elle me
+permettra certainement une observation et un respectueux calcul.
+
+--Parle, répondit sir Cooman, qui était si content qu'il embrassait miss
+Penny sur les deux joues.
+
+--Votre Honneur connaît les recors, reprit le guichetier, et il connaît
+pareillement les Français.
+
+En Angleterre, pays de la tempérance, on a coutume de dire «ivrogne
+comme un Français,» et on a bien raison, Votre Honneur.
+
+--Oh! certainement, dit sir Cooman, ces gens-là ont toujours le verre à
+la main et ils se saoûlent sans pudeur en la présence des femmes.
+
+En entendant ces paroles, madame Cooman et sa fille baissèrent
+pudiquement les yeux.
+
+Le guichetier reprit:
+
+--Un Français qui se laisse arrêter a toujours de l'argent pour lui. Ils
+aiment si bien vivre, ces gaillards-là, et Votre Honneur sait qu'ils ne
+se sont jamais rien refusé à White-Cross.
+
+--A telle enseigne, observa miss Penny, que celui que les recors
+amènent, leur a offert une bouteille de vin de Porto.
+
+--Du vin de Porto! exclama sir Cooman.
+
+--Par saint George, est-ce possible! fit le guichetier.
+
+Miss et mistress Cooman se regardèrent de nouveau d'un air pudibond.
+
+A peine si on avait parfois un verre de sherry à la table du gouverneur.
+
+--Par conséquent, Votre Honneur, poursuivit master Goldsmicht, il ne
+faut pas compter sur eux avant une petite heure ou une grande
+demi-heure tout au moins.
+
+Je connais ces ivrognes de Français. Ce n'est pas une bouteille de
+Porto, c'est deux qu'ils boiront.
+
+--Que le diable les emporte! dit sir Cooman, qui frappa du pied avec
+impatience.
+
+--Je crois donc, reprit le guichetier, que Votre Honneur pourrait
+convenablement employer cette demi-heure.
+
+--A quoi faire!
+
+--A rendre visite au prêtre catholique.
+
+--Soit, dit sir Cooman.
+
+Il était si joyeux, le bon gouverneur, qu'il aurait embrassé tous les
+détenus s'ils le lui avaient demandé.
+
+--D'autant plus, ajouta le guichetier, que Votre Honneur fera évidemment
+quelque chose pour lui.
+
+--Hein! fit sir Cooman.
+
+--Quand un créancier manque d'égards avec son débiteur, poursuivit
+master Goldsmicht, le gouverneur peut toujours intervenir.
+
+--Sans doute, sans doute. Mais de quoi s'agit-il?
+
+Et sir Cooman prit son chapeau et son paletot et suivit le guichetier,
+tandis que miss Penny allait distribuer ses provisions.
+
+--Il n'est pas convenable qu'un prêtre, dit le guichetier comme ils
+traversaient une des cours de White-Cross, soit aussi mal logé que
+l'abbé Samuel.
+
+Son créancier est cet âpre M. Thomas Elgin, qui donne juste un shilling
+par jour pour la nourriture de ses débiteurs. Ce qui est tout à fait
+insuffisant, Votre Honneur en conviendra, par le temps de cherté des
+vivres qui court.
+
+--Oh! tout à fait insuffisant, dit sir Cooman comme un écho.
+
+Le digne gentleman ne pensait en ce moment qu'à une chose: tuer le
+temps! tant il avait hâte de voir arriver le Français.
+
+Le guichetier continua:
+
+--Hier, M. Thomas Elgin est venu lui-même retenir une chambre pour son
+prisonnier, il a demandé tout ce qu'il y avait de meilleur marché; à
+telle enseigne que j'ai cru qu'il s'agissait d'un homme du peuple, d'un
+brocanteur de White-Chapel, de quelqu'un de ces misérables enfin à qui
+M. Thomas Elgin prête de l'argent à trois cent pour cent.
+
+C'est une chambre sous les toits, sans cheminée, qui coûte un shilling
+par semaine.
+
+--Quelle horreur! dit sir Cooman.
+
+--Je crois, reprit le guichetier, que Votre Honneur doit intervenir,
+prendre sur elle de faire avoir à l'abbé Samuel un logement convenable.
+
+--Certainement, certainement, dit sir Cooman, qui songeait toujours au
+Français.
+
+--D'autant plus que, lorsque les consignations d'ailleurs faites par le
+créancier ne paraissent pas suffisantes, l'administration peut prendre
+sur elle de relâcher le débiteur, ajouta le geôlier.
+
+--Mais, dit Cooman, ce prêtre n'a donc pas d'argent?
+
+--Pas une obole. D'ailleurs, je puis l'affirmer à Votre Honneur, ce
+n'est pas lui qui s'est plaint: il se trouve bien où il est, mais les
+détenus ont été indignés...
+
+--Ah! vraiment!
+
+--Comme Votre Honneur le verra elle-même.
+
+Ce disant, le guichetier s'arrêta au seuil d'une bicoque à trois étages,
+noire, enfumée, livide d'aspect, dans laquelle on pénétrait par une
+porte bâtarde, une allée humide, et que desservait un affreux escalier
+en coquille, dont les marches étaient couvertes d'immondices.
+
+--Pouah! fit sir Cooman.
+
+--C'est la maison des Irlandais, dit le guichetier.
+
+Et il gravit l'escalier devant le gouverneur pour lui montrer le chemin.
+
+Arrivé tout en haut, il frappa à une porte.
+
+--Entrez! dit une voix douce et calme.
+
+Le guichetier poussa la porte, et sir Cooman se trouva en présence de
+l'abbé Samuel.
+
+La physionomie du jeune prêtre avait une expression de douleur résignée
+qui fit tressaillir le gouverneur.
+
+Sir Cooman était blasé, pourtant, sur les douleurs humaines.
+
+Mais, en ce moment, il ne put s'empêcher de tressaillir, et il oublia
+même ce bienheureux Français, qui allait ramener, par sa présence, le
+bonheur et la chance dans White-Cross.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Quand la porte s'était ouverte, l'abbé Samuel était assis sur l'ignoble
+grabat qui devait lui servir de lit.
+
+Un livre à la main, il priait.
+
+Le réduit où il se trouvait était si repoussant d'aspect, que sir Cooman
+fit, malgré lui, un pas en arrière.
+
+C'était une chambre de six pieds carrés, sans autres meubles qu'un lit
+et une chaise, qui prenait le jour par un trou percé dans le toit.
+
+Il n'y avait ni poêle ni cheminée.
+
+Pas la moindre place pour serrer du linge ou des vêtements; pas le plus
+petit coin pour y dresser un fourneau.
+
+Les murs étaient sales et couverts çà et là d'inscriptions ignobles
+laissées par les précédents locataires.
+
+Mais au milieu de ces immondices, la figure du prêtre rayonnait comme
+celle d'un ange qui apparaîtrait tout à coup dans les ténèbres.
+
+A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se découvrit.
+
+--En vérité! monsieur l'abbé, dit sir Cooman, je suis indigné, tout à
+fait indigné, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un homme
+sans foi ni loi, indigne d'appartenir à la grande nation anglaise.
+
+--Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune prêtre en souriant.
+
+--Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir
+Cooman en s'échauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai.
+
+Et se tournant vers le guichetier:
+
+--Goldsmicht, dit-il, vous allez écrire sur-le-champ à M. Thomas Elgin.
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+--Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations
+insuffisantes.
+
+--Oh! très-insuffisantes, dit le guichetier.
+
+--Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un prêtre, même
+un prêtre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de
+Thames-street, et que si d'ici à demain il n'a pas pourvu à ce que M.
+l'abbé soit convenablement logé et nourri, l'administration prendra sur
+elle de relâcher son prisonnier.
+
+L'abbé Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et lui dit en
+souriant:
+
+--Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner ainsi à mon
+sujet. Je vous en prie, ne vous inquiétez pas de moi. Je me trouve fort
+bien ici. Je suis d'ailleurs habitué à vivre de peu, et quant à ce
+logis...
+
+--C'est un bouge infect! s'écria sir Cooman.
+
+--Qu'importe? dit l'abbé Samuel. D'ailleurs, il y a bien des gens, à
+Londres, qui n'ont même pas un abri semblable, ne fût-ce que les
+malheureux qui vont coucher la nuit sous les voûtes d'Adelphi.
+
+A mesure qu'il parlait, l'abbé Samuel exerçait sur sir Cooman une
+fascination mystérieuse.
+
+Depuis trente ans, sir Cooman ne s'était peut-être jamais intéressé à un
+prisonnier comme il s'intéressait en ce moment à l'abbé Samuel.
+
+--Monsieur! s'écria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez rester
+ici!
+
+--Monsieur, répondit l'abbé Samuel, encore une fois, je vous suis bien
+reconnaissant de votre bonté; mais, je vous en prie, n'écrivez point à
+M. Thomas Elgin. C'est un méchant homme duquel vous n'obtiendrez rien.
+
+Si vous voulez absolument m'être agréable, monsieur, eh bien!
+faites-moi donner du papier et une plume pour écrire en Irlande.
+
+J'espère qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de là-bas assez d'argent pour
+me libérer.
+
+--Oh! je le souhaite de tout mon coeur pour vous, monsieur l'abbé, dit
+sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici?
+
+--Oui.
+
+--Mais vous mourrez de froid!
+
+--Oh! non, je suis habitué aux rigueurs de la température, répondit avec
+simplicité le jeune prêtre.
+
+--Monsieur l'abbé, dit Goldsmicht, si vous voulez venir écrire votre
+lettre dans ma loge, vous y serez à votre aise auprès du poêle, et je
+vous donnerai du papier, une plume et de l'encre.
+
+--C'est cela, dit sir Cooman.
+
+--J'accepte volontiers, répondit l'abbé Samuel.
+
+Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se
+sentait pris à la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui montaient du
+bas de l'escalier.
+
+Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Français.
+
+Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait trois
+heures moins le quart.
+
+--L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il.
+
+Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier et
+l'abbé Samuel.
+
+Goldsmicht conduisit l'abbé Samuel dans sa loge, où le poêle ronflait
+joyeusement.
+
+Il lui approcha une petite table, roula auprès un bon fauteuil, plaça
+sur la table un buvard, une écritoire, des plumes, du papier et dit d'un
+air satisfait:
+
+--Vous serez là comme chez vous, monsieur l'abbé.
+
+Au même instant, et tandis que le jeune prêtre s'asseyait devant la
+table, un bruit se fit qui alla au coeur de sir Cooman comme la plus
+agréable des musiques.
+
+C'était le bruit du marteau résonnant sur le chêne ferré de la porte
+extérieure.
+
+--Voilà le Français! murmura joyeusement sir Cooman.
+
+Goldsmicht prit à sa ceinture la grosse clef qui ne le quittait ni nuit
+ni jour, se dirigea vers la porte qui était au fond de la loge et
+l'ouvrit.
+
+C'était en effet l'homme sensible, son camarade Edward Northman, et son
+prisonnier.
+
+Si miss Penny avait été là, elle aurait jeté un cri d'étonnement, car le
+prisonnier que les deux recors amenaient n'était pas celui qu'elle avait
+vu.
+
+Mais miss Penny était toujours dans l'intérieur du White-Cross, occupée
+à distribuer ses provisions.
+
+Le jeune prêtre s'était mis à écrire et ne leva point la tête tout de
+suite.
+
+--Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement
+sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir,
+pour retrouver un autre Français.
+
+--Est-ce bien un Français? demanda le gouverneur d'une voix tremblante
+d'émotion.
+
+L'homme gris, car c'était lui, salua sir Cooman et lui dit en français:
+
+--Je suis né rue Coquenard, à Paris, Votre Honneur.
+
+Sir Cooman, qui avait été négociant, savait le français et il ne pouvait
+se tromper à l'accent de l'homme gris.
+
+--Oui, s'écria-t-il, c'est bien cela... à n'en pas douter... vous êtes
+Français!
+
+Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui disant
+avec effusion:
+
+--Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir bien
+voulu vous laisser arrêter!
+
+--Trop heureux de vous être agréable, monsieur, répondit l'homme gris,
+toujours en français.
+
+Le jeune prêtre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses yeux sur
+le prisonnier.
+
+L'homme gris, sous prétexte de caresser ses favoris, porta le bout de
+son index sur ses lèvres.
+
+Cela voulait dire:
+
+--Silence! ne me trahissez pas!
+
+--Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait reçu le nom de
+l'homme sensible, nous avons bien droit à une petite gratification, mon
+camarade et moi.
+
+--Certainement, certainement, répondit sir Cooman. Goldsmicht, quand
+vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'écrou, vous donnerez à chacun
+de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais généraux.
+
+--Oui, Votre Honneur, répondit le guichetier.
+
+--Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit à votre
+bienveillance?
+
+--Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour
+vous?
+
+--Je voudrais pouvoir me loger auprès de M. l'abbé que voilà, dit
+l'homme gris. Je suis Français, catholique et très-religieux.
+
+En même temps, il regarda l'abbé Samuel d'un oeil suppliant.
+
+--Ne me refusez pas! semblait-il dire.
+
+--Je ne demande pas mieux, si M. l'abbé y consent, dit sir Cooman,
+d'autant mieux que le logement du Français est assez grand pour deux
+personnes.
+
+--Je le veux bien, dit à son tour l'abbé Samuel, qui ne pouvait
+s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant détenu à
+White-Cross.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Une heure après, le prêtre et l'homme gris étaient seuls.
+
+On leur avait donné pour logis ce que, dans White-Cross, on appelait la
+maison du Français.
+
+Deux heures plus tôt l'abbé Samuel avait refusé de quitter sa mansarde
+et s'était opposé à ce qu'on reprochât à M. Thomas Elgin sa parcimonie.
+
+Mais l'homme gris était venu; il avait échangé avec le prêtre un signe
+de mystérieuse intelligence, et dès lors le prêtre avait consenti à
+déménager.
+
+Pourquoi?
+
+Pour la première fois de sa vie, l'abbé Samuel avait vu, pendant la nuit
+précédente, cet homme dont il ne savait pas même le nom.
+
+Mais cet homme avait exercé sur lui une mystérieuse fascination, et si
+cet homme venait à White-Cross, c'est qu'il voulait le voir, lui, l'abbé
+Samuel.
+
+La dette n'était, ne pouvait être qu'un prétexte.
+
+Tel était du moins, le raisonnement que s'était fait le jeune prêtre
+catholique en voyant apparaître l'homme gris, et dès lors il avait
+consenti à tout ce que ce dernier demandait, c'est-à-dire à loger avec
+lui.
+
+Donc, deux heures après, tous deux étaient seuls.
+
+Ils étaient seuls en un petit parloir du rez-de-chaussée qui était muni
+d'un poêle de porcelaine et de quelques meubles dont le confortable
+prenait sa source dans l'idée superstitieuse qui s'attachait à la
+possession d'un Français à White-Cross.
+
+Master Goldsmicht avait reçu de l'homme gris une demi-guinée, et, pour
+cette somme, il s'était mis en quatre à la seule fin d'être agréable à
+la fois au prêtre et au Français.
+
+Aussi le poêle était-il garni et ronflait-il joyeusement, et le jeune
+prêtre s'en était approché avec une naïve avidité, car il avait eu bien
+froid dans sa mansarde.
+
+--Eh bien? dit-il vivement, aussitôt que le guichetier fut parti,
+avez-vous retrouvé l'enfant?
+
+--Non, dit l'homme gris.
+
+Le prêtre pâlit.
+
+--Grand Dieu! dit-il, et je suis ici... réduit à l'impuissance et à
+l'inaction!
+
+--Je ne l'ai pas retrouvé, dit l'homme gris, mais je le retrouverai, je
+vous le jure.
+
+--Et vous êtes ici!
+
+--Oui, mais je sortirai quand bon me semblera.
+
+--Ah! fit le prêtre.
+
+--Seulement, reprit l'homme gris en baissant la voix, je voulais vous
+parler, et c'est pour cela que j'ai pris la place d'un pauvre diable
+qu'on amenait.
+
+--Mais qui donc êtes-vous, demanda le prêtre pour la seconde fois, vous
+que je trouve sur mon chemin et dans les yeux de qui je vois briller
+l'intérêt et le dévouement?
+
+L'homme gris répondit de cette voix grave et triste, d'une douceur
+infinie et qui allait au coeur:
+
+--Je suis un grand criminel que le repentir a touché depuis dix ans, et
+qui, depuis dix ans essaye de faire un peu de bien, et se dévoue à ceux
+qui lui paraissent avoir un grand et noble but dans la vie.
+
+--Ah! fit le prêtre, qui eut néanmoins un léger mouvement de défiance.
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
+
+Puis il porta la main à son front et y fit, avec le pouce, ce mystérieux
+signe de croix qui avait forcé, le matin même, l'Irlandais en guenilles
+à s'arrêter devant lui.
+
+Le prêtre tressaillit.
+
+L'homme gris porta sa main droite à son front et répéta le signe de
+croix.
+
+Cette fois, le prêtre lui tendit la main et lui dit:
+
+--Vous êtes donc un fils de l'Irlande? Je vous croyais Français.
+
+--Je le suis, en effet, mais tous ceux qui souffrent sont mes frères.
+
+--Qui donc vous a affilié à notre oeuvre? demanda encore le jeune
+prêtre.
+
+--Un homme qui est mort pour l'Irlande.
+
+--Et... cet homme?
+
+--Pour les torys qui l'ont jugé, pour l'Angleterre qui l'a pendu,
+c'était un pauvre diable, un mendiant, un homme du menu peuple, un
+cabman du nom de Fatlen.
+
+--Fatlen! exclama l'abbé Samuel.
+
+--J'ai partagé mon pain avec lui, nous avons vécu de la même vie, à
+Dublin, pendant six mois. Il était condamné à mort, et il avait réussi à
+se dérober aux poursuites de ses bourreaux.
+
+Grâce à moi, il avait pu s'évader de prison. Grâce à moi encore, il
+allait pouvoir quitter le sol de l'Irlande, gagner le continent et y
+mettre en sûreté sa tête vouée à l'échafaud.
+
+Mais Dieu permet souvent que les projets les plus sagement mûris, les
+entreprises les mieux conduites échouent...
+
+--Parce que les nobles causes ont besoin de martyrs, dit le prêtre.
+
+--Une nuit, reprit l'homme gris, une petite barque pontée vint jeter
+l'ancre sur un point désert de la côte.
+
+C'était en hiver, le brouillard était si épais qu'on ne voyait pas les
+phares du voisinage.
+
+Une belle nuit pour une évasion!
+
+Les matelots et le capitaine étaient Français.
+
+Le capitaine, c'était moi.
+
+La mer était mauvaise; mais notre petite embarcation avait fait ses
+preuves, et mes quatre matelots étaient de rudes marins.
+
+Fatlen s'embarqua.
+
+Malgré le mauvais état de la mer, je fis larguer tout ce que nous avions
+de toile.
+
+Ce n'était pas la mer qu'il fallait craindre, c'était la petite flotte
+anglaise qui croisait perpétuellement dans le détroit.
+
+Et c'était pour lui échapper que nous avions choisi une nuit sombre et
+brumeuse.
+
+Alors, tandis que nous courions vent arrière, Fatlen me dit:
+
+--Frère, tu parais certain du succès, mais moi je suis assailli par les
+plus funestes pressentiments: par moments, depuis quelques jours, il me
+semble déjà sentir s'enrouler autour de mon cou cette corde infâme du
+gibet que l'Angleterre destine à ceux qui aiment l'Irlande.
+
+Frère, l'heure est venue où je dois te dire qui je suis et t'initier à
+notre grande oeuvre qui, tôt ou tard, crois-en un homme sûr de mourir,
+finira par triompher.
+
+Et je me courbai devant lui, et, se penchant sur moi, il me murmura à
+l'oreille les mots sacrés qui nous unissent tous, et m'enseigna les deux
+signes de reconnaissance. Celui des simples frères et celui des chefs.
+
+--Tu iras en Angleterre, me dit-il encore, tu chercheras dans cette
+ville immense de Londres un jeune prêtre, l'abbé Samuel.
+
+C'est notre chef suprême, en attendant que le chef qui doit venir, celui
+qu'on nous a prédit, d'enfant qu'il est soit devenu homme.
+
+Et quand tu auras vu l'abbé Samuel, tu lui parleras de moi. Si je suis
+mort, tu lui raconteras mes derniers moments.
+
+Si j'ai pu toucher la terre de France où l'Irlandais est sauf, tu le lui
+diras encore.
+
+Il ne m'a jamais vu, mais il sait qui je suis.
+
+--Et Fatlen est mort? demanda l'abbé Samuel.
+
+--Oui, répondit l'homme gris. Une tempête épouvantable nous rejeta vers
+l'Irlande que nous voulions fuir, et nous échouâmes sur un écueil à
+quatre lieues de la côte.
+
+Notre barque sombra.
+
+Quand le jour vint, nous étions tous les six, mes quatre matelots,
+Fatlen et moi, accrochés aux pointes de rochers qui se trouvaient à
+fleur d'eau.
+
+Une frégate passait au large.
+
+--Il faut lui faire des signaux! me dit Fatlen.
+
+--Non! m'écriai-je, non! Veux-tu donc tomber au pouvoir des Anglais?
+
+--Veux-tu donc que, pour sauver ma vie, j'expose cinq hommes à périr? me
+répondit-il.
+
+--Attendons encore, disais-je, peut-être dans quelques heures une barque
+de pêcheurs passera-t-elle près de nous.
+
+--Non, me dit-il, je ne le veux pas!
+
+Et il se dressa tout de bout sur l'écueil, et se fit un pavillon de sa
+chemise.
+
+Les matelots de vigie de la frégate nous aperçurent; le navire stoppa et
+mit un canot à la mer.
+
+Une heure après, nous étions sauvés et Fatlen était perdu, acheva
+l'homme gris en baissant la tête.
+
+--Et vous l'avez vu mourir? demanda Samuel.
+
+--Huit jours après, à Dublin, j'étais au pied de l'échafaud, et, au
+moment suprême, il me cria:
+
+«--Souviens-toi!».
+
+L'homme gris avait achevé son récit d'une voix émue.
+
+L'abbé Samuel lui tendit la main.
+
+--Et c'est pour cela que vous êtes ici? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Mon Dieu! pourquoi n'avez-vous pas retrouvé l'enfant? dit-il avec un
+accent plein de mystérieux frémissements.
+
+Et, comme l'homme gris le regardait, le prêtre ajouta:
+
+--L'Irlandaise a raison; cet enfant, c'est celui qu'attend l'Irlande, et
+moi je ne suis que son serviteur.
+
+--Oh! dit l'homme gris, nous le retrouverons, je vous le jure.
+
+--Comment? fit le prêtre avec tristesse.
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
+
+--Écoutez-moi, dit-il, et vous verrez...
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Alors l'homme gris raconta à l'abbé Samuel ce qui s'était passé le
+matin, comment il avait pénétré chez mistress Fanoche et constaté la
+disparition de cette dernière et de l'enfant.
+
+--Eh bien! dit l'abbé Samuel, quand il eut terminé son récit, vous êtes
+bien tranquille, n'est-ce pas?
+
+--Oui, certes.
+
+--Vous vous dites que, si on a volé cet enfant, c'est qu'on veut le
+substituer à un autre...
+
+--Sans doute.
+
+--A un enfant mort, ou malade, ou défiguré... et vous vous dites encore
+que mistress Fanoche finira bien par rentrer chez elle et que retrouver
+la trace de l'enfant n'est qu'un jeu pour des gens qui appartiennent à
+la grande famille irlandaise.
+
+--Telle est du moins mon opinion, dit l'homme gris d'un ton soumis et
+respectueux.
+
+--Eh bien! à votre tour, écoutez-moi, dit l'abbé Samuel avec une émotion
+croissante.
+
+--Parlez...
+
+--Il y a cent ans, l'Irlande était, comme aujourd'hui, la vassale de
+l'Angleterre, la terre abreuvée de sang et de larmes, sur laquelle les
+vainqueurs posaient insolemment le pied.
+
+Un homme, une race tout entière plutôt, se leva, arborant les couleurs
+de l'indépendance et parlant de liberté.
+
+Autour de cette race vinrent se ranger des combattants et, pendant un
+quart de siècle, l'Irlande lutta, tantôt au soleil, tantôt dans l'ombre,
+mais sans relâche et sans cesse, obéissant à deux hommes.
+
+Ces deux hommes étaient deux frères.
+
+Ces deux frères étaient les rejetons de nos anciens rois, et il y a une
+vieille légende de notre Érin qui dit que le fils de cette race sera le
+libérateur de l'Irlande.
+
+Des deux frères, l'un mourut en combattant.
+
+L'autre fut un lâche, il fit sa soumission à l'Angleterre, et
+l'Angleterre lui donna un siége à son parlement.
+
+Mais cet homme eut, à son tour, deux fils.
+
+L'un est demeuré un noble lord: il est Anglais, il a renié l'Irlande.
+
+L'autre se souvint du sang qui coulait dans ses veines.
+
+Celui-là se nommait sir Edmund.
+
+Il passa en Irlande, et vous savez comment il a fini.
+
+--C'était le père de l'enfant, n'est-ce pas? dit l'homme gris.
+
+--Oui.
+
+--Ah! je comprends tout, maintenant.
+
+--Non, vous ne comprenez rien encore, dit le prêtre. Le frère de sir
+Edmund, au lieu de lui tendre la main, l'a poursuivi de sa haine; il est
+aussi Anglais que l'autre est resté Irlandais.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! qui vous dit que ce n'est pas lui qui a fait enlever
+l'enfant?
+
+-Lui!
+
+--Oui. Non pour le substituer à un autre, mais pour le faire disparaître
+à jamais. Ceux qui ont tué l'aigle, étouffent les jeunes aiglons, et la
+Tamise roule des flots si noirs qu'on ne peut jamais voir le fond de son
+lit.
+
+L'homme gris tressaillit.
+
+Un souvenir traversa son cerveau. Il se rappela les confidences de
+Shoking, à l'endroit de ce gentleman qui avait donné dix livres au
+mendiant pour qu'il lui rapportât l'adresse de l'Irlandaise.
+
+--Maître, dit-il, prenant toujours vis-à-vis du jeune prêtre cette
+attitude soumise qu'il s'était imposée, me permettez-vous une question?
+
+--Parlez!
+
+--Quel est le nom que porte, à la chambre haute, le frère de sir Edmund?
+
+--On l'appelle lord Palmure.
+
+L'homme gris jeta un cri.
+
+--Ah! dit-il, il faut sortir d'ici en ce cas, sortir sur-le-champ, il le
+faut! il faut retrouver l'enfant...
+
+Le prêtre secoua la tête:
+
+--Sortir, dit-il, mais comment?
+
+Et comme l'homme gris ne répondait pas, il poursuivit avec un accent
+fiévreux:
+
+--Si Thomas Elgin s'est montré impitoyable, c'est qu'il n'est qu'un
+instrument de nos persécuteurs; c'est que ces derniers ont su que
+l'enfant devait arriver; que, ce matin même, je devais célébrer la messe
+à Saint-Gilles, en présence de quatre hommes qui sont comme moi quatre
+chefs de notre association.
+
+Ces quatre hommes viennent, l'un de l'Irlande, l'autre de l'Écosse, le
+troisième du comté de Galles, le quatrième d'Amérique.
+
+J'étais le trait d'union qui les devait réunir, car nous ne nous
+connaissons pas entre nous.
+
+Je devais bénir l'enfant qu'une pauvre femme m'amènerait, et ces quatre
+hommes perdus dans la foule auraient reconnu dans cet enfant celui
+qu'attend l'Irlande tout entière.
+
+Nos ennemis ne l'ont pas voulu, murmura le jeune prêtre en laissant
+retomber sa tête sur sa poitrine, et peut-être qu'à cette heure l'enfant
+est mort.
+
+--Non, non, dit l'homme gris, cela ne se peut point. Cela est
+impossible!
+
+--Et je suis en prison, fit l'abbé Samuel avec désespoir.
+
+--Nous sortirons quand vous voudrez...
+
+--Est-ce possible?
+
+--Oui.
+
+--Pour sortir d'ici, il faut payer, et je n'ai pas d'argent. Et vous non
+plus sans doute, dit le prêtre en regardant les chétifs vêtements de
+l'homme gris.
+
+Celui-ci n'eut pas le temps de répondre, car on frappa doucement à la
+porte.
+
+Il mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence au prêtre, et
+il alla ouvrir.
+
+Sir Cooman, le digue gouverneur de White-Cross était sur le seuil.
+
+Derrière lui se tenait respectueusement master Goldsmicht, le
+guichetier, et derrière le guichetier la rieuse miss Penny.
+
+Miss Penny portait un large plateau sur lequel il y avait deux
+bouteilles et trois verres.
+
+Trois verres à pied, en cristal de roche, des verres mousseline, comme
+on dit, et deux vénérables bouteilles, couvertes de poussière et de
+toiles d'araignées.
+
+--Messieurs et honorables gentlemen, dit le bon gouverneur, je viens,
+selon l'usage, vous faire ma petite visite, attendu qu'un gouverneur qui
+se respecte, doit toujours en agir ainsi avec ses nouveaux
+pensionnaires.
+
+Je suis d'autant plus charmé d'en agir ainsi, très-honorables messieurs,
+que c'est avec une joie profonde que j'ai vu un gentleman français
+ramener l'espérance dans mon coeur troublé.
+
+--Ah! oui, fit l'homme gris en riant, je suis le génie protecteur de
+White-Cross.
+
+--Oui, certes, dit sir Cooman.
+
+En même temps, il fit signe à miss Penny, qui s'approcha et posa le
+plateau sur la table.
+
+--Je suis même si ravi, très-honorables messieurs, poursuivit sir
+Cooman, que je viens vous prier de me faire l'honneur de boire avec moi
+un verre de porto. Il a trente années de bouteille.
+
+L'homme gris se prit à sourire.
+
+--Nous acceptons de grand coeur, Votre Honneur, fit-il.
+
+Master Goldsmicht déboucha les deux bouteilles et se mit à verser.
+
+--Messieurs, dit sir Cooman en élevant son verre, je bois à vous, à la
+France et à l'Irlande.
+
+--A la reine! dit l'homme gris.
+
+--A vous! répéta l'abbé Samuel.
+
+--Je bois à White-Cross, dit l'homme gris, et à sa prospérité. Bien que
+je n'aie passé ici que quelques heures, et que le moment de mon départ
+soit proche...
+
+--Plaît-il? fit sir Cooman, qui crut avoir mal entendu.
+
+Mais l'homme gris déboutonna alors son vieil habit, et dit gravement:
+
+--Très-honorable gouverneur, nous allons avoir, M. l'abbé et moi, la
+douleur de vous quitter.
+
+M. l'abbé doit deux cents livres, et moi vingt-cinq.
+
+En même temps, il tira un portefeuille de sa poche, et de ce
+portefeuille un chèque de la banque, de la valeur de quatre mille
+livres.
+
+Sir Cooman jeta un cri, et, comme si ce portefeuille eût été pour lui
+la tête de Méduse, il recula et laissa tomber son verre, qui se brisa en
+mille morceaux.
+
+Alors l'homme gris se pencha à l'oreille de l'abbé Samuel:
+
+--Verre blanc cassé, dit-il, signe de bonheur... nous retrouverons
+l'enfant!...
+
+Sir Cooman venait de s'évanouir dans les bras de master Goldsmicht, son
+digne guichetier.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+A force de vivre avec son gouverneur, master Goldsmicht, le digne
+guichetier, avait fini par partager ses superstitions à l'endroit du
+Français dont la présence protégeait White-Cross.
+
+Il jeta donc un véritable cri de douleur, tandis que sir Cooman perdait
+véritablement connaissance.
+
+L'homme gris l'aida à porter sir Cooman sur son propre lit.
+
+Miss Penny se mit à lui jeter de l'eau fraîche au visage.
+
+Et master Goldsmicht disait d'une voix lamentable:
+
+--Non, Votre Honneur, vous ne ferez pas cela... vous ne sortirez pas
+d'aujourd'hui... si ce n'est pas comme prisonnier, restez au moins comme
+ami...
+
+L'homme gris souriait.
+
+--Je le voudrais bien, dit-il, mais nous avons affaire dans Londres, M.
+l'abbé et moi.
+
+--O mon Dieu! geignit encore le guichetier, abandonnerez-vous donc
+White-Cross?
+
+La fraîcheur de l'eau dont miss Penny l'aspergeait ranima sir Cooman.
+
+Il poussa un soupir d'abord, puis ouvrit ses gros yeux ronds et jeta un
+cri de joie en voyant toujours le Français.
+
+L'homme gris commençait à sourire.
+
+--Ah! Votre Honneur est impressionnable, dit-il.
+
+Sir Cooman sauta à bas du lit, saisit l'homme gris par le bras et lui
+dit:
+
+--Vous ne vous en irez pas, au moins?
+
+--Mais Votre Honneur...
+
+--Non, cela n'est pas possible... vous ne pouvez pas vous en aller...
+vous ne voulez ni ma ruine... ni mon déshonneur, n'est-ce pas?
+
+--Non, certes, dit l'homme gris.
+
+--Si vous partez, tous les malheurs fondront sur moi.
+
+--Permettez-moi de n'en rien croire, Votre Honneur. Mais si M. l'abbé et
+moi, nous n'étions véritablement pressés de sortir...
+
+Sir Cooman frappa du pied avec une colère subite:
+
+--Et qui me dit, fit-il, que ce chèque est valable?
+
+Et il toucha du doigt le mandat qui était toujours sur la table.
+
+--Bah! fit l'homme gris, vous n'allez pas nier la signature de la
+Banque, peut-être?
+
+Mais une lueur d'espoir s'était faite dans l'esprit de sir Cooman.
+
+--Très-cher gentleman, dit-il, reprenant tout à coup sa voix la plus
+aimable, permettez, permettez! Je ne nie pas la signature de la Banque,
+mais...
+
+--Mais quoi? fit l'homme gris.
+
+--Je puis exiger que vous acquittiez votre dette en espèces?
+
+--Ah!
+
+--Pour cela, il faudra que vous fassiez toucher votre chèque par le
+guichetier.
+
+--Soit, dit l'homme gris.
+
+Sir Cooman eut un sourire de triomphe:
+
+--Et aujourd'hui, dit-il, la chose n'est pas possible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que la Banque est fermée, dit le gouverneur en tirant sa
+montre. Vous ne pourrez sortir que demain, et peut-être que d'ici là il
+viendra un autre Français.
+
+L'homme gris souriait.
+
+Sir Cooman, qui reprenait un peu courage, continua:
+
+--Seulement, comme à partir de cette heure je ne vous considère plus
+tout à fait comme des prisonniers, je vous invite, monsieur l'abbé et
+vous, à venir ce soir prendre le thé chez mistress Cooman, qui sera
+très-heureuse de faire votre connaissance.
+
+L'homme gris souriait toujours.
+
+--Votre Honneur, dit-il, est mille fois trop bonne, mais, je le lui
+répète, il faut que nous sortions sur-le-champ.
+
+--Mais puisque c'est impossible!
+
+--Ah! vous croyez?
+
+--Je ne veux pas accepter le chèque.
+
+--En vérité! Mais vous accepterez des bank notes.
+
+A cette proposition, sir Cooman frissonna.
+
+--Des bank-notes? fit-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous payeriez en bank-notes?
+
+--Sans doute.
+
+--Oh! vous n'avez pas cette somme sur vous... je ne le crois pas... cela
+n'est pas vraisemblable... non, c'est même invraisemblable, n'est-ce
+pas, Votre Honneur?
+
+Et la voix de sir Cooman tremblait de nouveau.
+
+Pour toute réponse, l'homme gris déboutonna une seconde fois son vieil
+habit et exhiba de nouveau ce portefeuille qui avait fait à sir Cooman
+l'effet d'un canon rayé.
+
+Ce portefeuille ouvert, il s'en échappa une pluie de bank-notes.
+
+Sir Cooman jeta un cri:
+
+--Je suis perdu! dit-il.
+
+Mais, en ce moment, un bruit se fit qui vint frapper ses oreilles,
+retentit dans son cerveau et son coeur à la fois, et Goldsmicht s'élança
+au dehors en disant:
+
+--Qui sait?
+
+Ce bruit, c'était celui de la cloche, et la cloche avait tinté deux
+coups.
+
+Or, cette cloche ne tintait jamais qu'une fois, quand un simple
+visiteur se présentait à la porte de White-Cross. Si elle se faisait
+entendre deux fois de suite, c'est que les recors amenaient un
+prisonnier.
+
+Goldsmicht avait dit: «Qui sait?»
+
+Dans ces deux mots il y avait tout un monde d'espérance.
+
+Sir Cooman ne dit rien, lui, mais se laissa tomber palpitant sur un
+siége.
+
+Alors l'homme gris et le prêtre prirent en si grande pitié ce pauvre
+homme, qu'ils souhaitèrent, eux aussi, que le prisonnier qu'on amenait
+fût un Français.
+
+Dix minutes d'angoisses sans nom pour sir Cooman et de curiosité
+anxieuse pour l'abbé Samuel et l'homme gris s'écoulèrent.
+
+Puis, tout à coup, miss Penny, qui était sortie derrière son père, miss
+Penny reparut en criant:
+
+--Un Français! un Français!
+
+L'émotion qu'éprouva sir Cooman fut si grande, en ce moment, que l'homme
+gris le prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber tout de son long
+sur le parquet.
+
+En même temps Goldsmicht arriva, poussant devant lui un joli petit
+monsieur qui avait un binocle sur le nez, un veston, un stick, un petit
+chapeau, de beaux favoris bruns, le type israélite, et qui disait:
+
+--Parole d'honneur, elle est bien bonne! Ah! elle est bien bonne,
+celle-là! on oublie de payer les différences à la Bourse de Paris, on
+vient directement de Paris à Londres en passant par Bade et Bruxelles;
+on débarque au café de la Régence, en haut d'Hay-Markett, on se croit
+tranquille! Et ta soeur? Voilà qu'on m'arrête pour une misère de
+centimes, alors que j'aurais pu continuer à me promener devant le
+passage de l'Opéra, puisque Clichy fait relâche!
+
+Ah! elle est bien bonne! bien bonne!
+
+Et quand le jeune homme eut débité cela tout d'une haleine, sir Cooman
+respira bruyamment et tendit la main à l'homme gris en lui disant:
+
+-Monsieur, donnez-moi votre chèque, si bon vous semble et si vous
+préférez garder vos bank-notes, vous êtes libre!
+
+Quelques minutes après, l'homme gris et l'abbé Samuel quittaient
+White-Cross, accompagnés des salutations et des souhaits de sir Cooman.
+
+Mais, au moment où ils franchissaient le seuil de la prison, un homme
+sortit du public-house de _Relay-last_.
+
+C'était John Clavery, le recors, surnommé l'homme sensible.
+
+Il vint à l'homme gris et, son chapeau à la main, il lui dit:
+
+--Votre Honneur tiendra-t-il sa promesse?
+
+--Laquelle?
+
+--Votre Honneur m'a promis de me dire son vrai nom en quittant
+White-Cross.
+
+--C'est juste, répondit l'homme gris, mais n'aimerais-tu pas autant un
+billet de cinq livres?
+
+--Oh! très-certainement.
+
+--Voilà cinq livres, dit l'homme gris.
+
+Et il mit une bank-note dans la main de John Clavery.
+
+--Après tout, murmura l'homme sensible, qu'est-ce que ça me fait de
+savoir ou de ne pas savoir son nom?
+
+Et il empocha la bank-note et salua jusqu'à terre, tandis que l'homme
+gris et l'abbé Samuel s'éloignaient.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Londres allumait son million de réverbères, lorsque l'homme gris et le
+prêtre irlandais s'éloignèrent de White-Cross.
+
+Le brouillard avait pris cette teinte rougeâtre qu'on ne lui voit qu'au
+bord de la Tamise, et le froid était assez vif.
+
+--Où voulez-vous aller tout d'abord? demanda l'homme gris.
+
+--A Saint-Gilles, dit le prêtre.
+
+Ils remontèrent vers Holborn-street qu'ils suivirent dans toute sa
+longueur, puis ils longèrent Oxford-street.
+
+Tout en marchant d'un pas rapide, ils causaient.
+
+--Ce matin, disait l'homme gris, j'ai confié l'Irlandaise à Shoking et
+j'ai donné à ce dernier rendez-vous pour demain seulement.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que je ne savais pas si je pourrais m'introduire aussi
+facilement à White-Cross.
+
+--C'est juste. Eh bien?
+
+--Eh bien! avant demain nous n'aurons de nouvelles ni de l'Irlandaise,
+ni de son fils.
+
+--Son fils!
+
+--Sans doute. J'ai chargé un de nos frères de suivre le gentleman qui
+avait pénétré dans la maison de mistress Fanoche, et je lui ai
+pareillement donné rendez-vous pour demain.
+
+--En quel endroit?
+
+--Dans la gare du chemin de fer, à Charing-Cross.
+
+--Allons toujours à Saint-Gilles, dit le prêtre; peut-être ceux que
+j'attendais ce matin ont-ils laissé une trace quelconque de leur
+passage.
+
+Ils arrivèrent à l'entrée de Dudley-street, qui descend directement
+d'Oxford au square Saint-Gilles.
+
+--C'est là, dit-il.
+
+--Là?
+
+--Oui, c'est là qu'on avait conduit la mère et l'enfant.
+
+La maison paraissait déserte. Aucune lumière ne brillait aux croisées.
+
+Mais tout à coup l'homme gris tressaillit.
+
+Il venait d'apercevoir à trois pas de la maison, de l'autre côté du
+trottoir, un grand gaillard qui se promenait de long en large.
+
+Et dans cet homme, il reconnut sur-le-champ le mendiant à qui il avait
+donné pour mission, le matin, de surveiller le gentleman.
+
+Il marcha droit à lui et ils se rencontrèrent sous un bec de gaz.
+
+L'homme en guenilles tressaillit à son tour, puis, étendant la main vers
+la maison:
+
+--Il est là! dit-il.
+
+--Qui?
+
+--Le gentleman.
+
+--Depuis ce matin?
+
+--Oh! non. Il s'est en allé ce matin dans sa voiture, et j'ai eu bien de
+la peine à le suivre; mais enfin, je l'ai suivi.
+
+--Où demeure-t-il?
+
+--Chester-street, Belgrave-square.
+
+--Son nom?
+
+--Lord Palmure.
+
+Le prêtre irlandais s'approcha vivement alors.
+
+L'homme en guenilles le reconnut et se prosterna, devant lui.
+
+--Parle, dit l'homme gris.
+
+--Comme vous me l'aviez ordonné, reprit l'Irlandais, lorsque j'ai su le
+nom et l'adresse du gentleman, je suis revenu me mettre en observation
+ici.
+
+Pendant tout le jour, il ne s'est rien passé d'extraordinaire.
+
+La vieille dame n'est pas sortie.
+
+Mais, il y a une heure environ, j'ai vu un homme enveloppé dans un
+mac-farlane; son chapeau enfoncé sur les yeux, qui venait ici en rasant
+les murs.
+
+Je me suis effacé pour le laisser passer, et je l'ai reconnu.
+
+C'était lui.
+
+--Lord Palmure?
+
+--Oui.
+
+--Et il est toujours dans la maison?
+
+--Toujours.
+
+--Monsieur l'abbé, dit l'homme gris, il faut absolument que je pénètre
+dans cette maison.
+
+--Comment? demanda le prêtre.
+
+--Je ne sais pas, mais j'y entrerai... probablement par la petite porte
+du jardin qui ouvre sur la ruelle. Seulement, il faut que vous et cet
+homme restiez ici.
+
+L'abbé Samuel commençait à avoir dans l'homme gris une confiance
+aveugle.
+
+--Soit, dit-il, mais qu'y ferons-nous?
+
+--Si le gentleman ressort avant que je ne sois revenu, vous le suivrez.
+
+--C'est bien.
+
+Et l'abbé et l'homme en guenilles se dérobèrent sous le porche, plein
+d'ombre, de la maison voisine.
+
+Alors l'homme gris gagna au pas de course la petite ruelle par où il
+était sorti le matin.
+
+Quand il fut vers le milieu, il lui sembla qu'on marchait derrière lui.
+
+Il se retourna.
+
+Une forme noire s'agitait dans le brouillard, et il n'eut pas de peine à
+reconnaître un policeman.
+
+Il s'arrêta, la forme noire en fit autant.
+
+--Oh! oh! se dit-il, voyons donc ça!
+
+Et il se remit en route.
+
+Le policeman le suivit.
+
+Comme il passait devant la petite porte du jardin, il leva les yeux et
+vit de la lumière qui se reflétait sur les branches touffues d'un arbre.
+
+Cette lumière partait évidemment du sous-sol.
+
+Comme il s'était arrêté, le policeman doubla le pas et se rapprocha de
+lui.
+
+--Bon! pensa l'homme gris, je te devine!... tu vas voir, mon bonhomme,
+que je suis aussi malin que toi.
+
+Et il s'arrêta devant une autre porte, à dix pas plus loin, et se mit à
+la tâter, pour s'assurer qu'elle était fermée.
+
+Puis il se remit en marche et fit la même chose à trois portes plus
+loin.
+
+Après quoi, il rebroussa chemin, traversa la ruelle, et recommença son
+manège, sans paraître se préoccuper du policeman qui le suivait
+toujours.
+
+Or, il faut dire tout de suite que le policeman de nuit, le watchman,
+comme on dit, s'assure de temps en temps que les portes sont bien
+fermées.
+
+S'il en trouve une ouverte, il sonne, réveille le propriétaire et le
+force à venir la fermer.
+
+En se mettant à tâter ainsi les portes, l'homme gris se donnait aussitôt
+le rôle d'un homme de police déguisé.
+
+Le policeman se laissa prendre à cette ruse; il traversa la rue et vint
+droit à lui.
+
+--Hé! camarade, dit-il, tu oublies que tu n'es pas en uniforme.
+
+--C'est vrai, répondit l'homme gris, mais la force de l'habitude...
+
+--Ah! c'est juste. Que fais-tu par ici?
+
+L'homme gris cligna de l'oeil:
+
+--Et toi? fit-il.
+
+Le policeman se mit à rire:
+
+--Je le vois, dit-il, tu es un des quatre que le lord a demandés ce soir
+à Scotland-Yard?
+
+--Oui, fit l'homme gris.
+
+--Singulière fantaisie, reprit le policeman, de quitter son hôtel, et un
+quartier aussi sûr que Belgrave-square, pour venir à pied, la nuit,
+dans le plus dangereux endroit de Londres.
+
+Il n'y a que des Irlandais par ici, et s'ils savaient qu'ils ont affaire
+à un membre de la chambre haute...
+
+--Chut! fit l'homme gris.
+
+--Au fait, dit le policeman, cela ne nous regarde pas.
+
+--C'est égal, reprit l'homme gris, il y a déjà plus d'une heure qu'il
+est dans la maison.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et je commence à être inquiet.
+
+Sur ces mots, il se rapprocha de la porte du jardin.
+
+Or l'homme gris se souvenait: sur le matin, il était sorti par cette
+porte en la tirant après lui.
+
+A moins que la vieille dame, revenue de sa surprise et de son épouvante,
+n'eût songé à donner un tour de clef, elle ne devait être fermée qu'au
+loquet.
+
+L'homme gris ne se trompait pas.
+
+Il mit la main sur le loquet et la porte céda.
+
+--Que fais-tu donc là? demanda le policeman étonné.
+
+--Je vais voir s'il n'arrive pas malheur au patron.
+
+Et ce disant, l'homme gris pénétra dans le jardin, referma la porte et
+eut la précaution, lui, de donner un tour de clef.
+
+Puis, guidé par la lumière, il s'avança sans bruit vers la maison.
+
+La lumière partait, en effet, du sous-sol, et l'homme gris s'étant
+baissé, aperçut, à travers les vitres d'un petit parloir attenant aux
+cuisines, la vieille dame aux bésicles et le gentleman qu'il avait vu le
+matin.
+
+Tous deux étaient assis et causaient.
+
+L'homme gris se coucha à plat ventre pour écouter ce qu'ils se disaient.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Pour expliquer la présence de lord Palmure dans la maison de mistress
+Fanoche à cette heure indue, il faut nous reporter au matin de ce jour,
+à l'heure où l'homme gris et ses compagnons avaient battu en retraite
+par le jardin, la petite porte et la ruelle.
+
+Lord Palmure, à qui Shoking, la veille, avait porté le numéro de la
+maison et le nom de la rue, venait, tout naturellement en plein jour,
+pensant que rien n'était plus facile que de voir l'Irlandaise et son
+fils, et de leur dire: Celui que vous pleurez, votre époux et votre
+père, était mon ami, et je vous offre l'hospitalité.
+
+De cette façon il supprimait, dès la première heure, ce jeune aiglon que
+l'Angleterre redouterait un jour.
+
+Lord Palmure avait été fort étonné de demeurer un grand quart d'heure à
+la porte.
+
+Il avait sonné au moins quatre fois, lorsque la vieille dame finit par
+lui ouvrir.
+
+Elle n'avait pas cependant perdu de temps, la dame aux bésicles; mais
+elle avait réparé le désordre de sa toilette, calmé son émotion, fermé
+la porte du parloir qui menait au jardin; puis elle était allée ouvrir,
+pressentant que si les autres avaient pris la fuite, c'est que le
+nouveau venu ne pouvait être qu'un auxiliaire que le ciel lui envoyait.
+
+--Pardonnez, Votre Honneur, dit-elle, en se trouvant en présence de lord
+Palmure, j'étais dans le jardin où les enfants jouent, et ils
+m'assourdissaient de leurs cris, au point que je n'entendais pas
+sonner.
+
+En même temps, elle indiqua le parloir au visiteur, avec force
+salutations et révérences.
+
+--Madame, lui dit lord Palmure, vous tenez un pensionnat, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous avez une associée?
+
+--Oui, monsieur, mais elle est à la campagne.
+
+--Peu importe! Hier, vous avez donné l'hospitalité à une jeune femme et
+à un enfant?
+
+La dame aux bésicles tressaillit. Elle crut qu'elle avait affaire au
+mari de miss Émily.
+
+--Est-ce donc à sir John Waterley que j'ai l'honneur de parler?
+dit-elle.
+
+--Non; je me nomme lord Palmure.
+
+-Ah!
+
+Et la dame aux bésicles se mordit les lèvres et se tint dès lors sur la
+réserve.
+
+Lord Palmure continua:
+
+--Je viens chercher cette femme et cet enfant, qui sont un peu de mes
+parents, reprit lord Palmure.
+
+--Mais, mylord, dit la vieille dame, tous deux sont partis.
+
+--Quand?
+
+--Ce matin.
+
+--Où sont-ils allés?
+
+--Voilà ce que je ne sais pas.
+
+Lord Palmure arrêta sur elle un oeil investigateur.
+
+--Me dites-vous bien la vérité, madame? murmura-t-il.
+
+--Oui, milord. Cependant...
+
+--Eh bien?
+
+--Mon associée pourrait peut-être vous dire ce que j'ignore.
+
+--Ah! et où est-elle, votre associée?
+
+--A la campagne, mais elle reviendra peut-être dans la journée... et si
+vous-même vous vouliez revenir ce soir?...
+
+La maison, le parloir, la vieille dame, tout, aux yeux de lord Palmure,
+sentait le mystère.
+
+Il pensa que le moment était venu de faire jouer ce ressort puissant qui
+est surtout le levier de l'Angleterre, l'argent.
+
+--Madame, dit-il, je vous promets cent livres sterling, si vous me
+dites, ce soir, où je retrouverai l'Irlandaise et surtout l'enfant.
+
+--Ah! c'est l'enfant auquel Votre Honneur tient?
+
+--Oui, madame.
+
+Cette vieille femme osseuse avait un sang-froid merveilleux et une
+présence d'esprit admirable.
+
+--Eh bien! milord, dit-elle, revenez ce soir, je vous promets de vous
+donner les renseignements que vous me demandez.
+
+Lord Palmure, une fois parti, la vieille dame se fit le raisonnement
+suivant:
+
+--Mistress Fanoche a absolument besoin de l'enfant; ces hommes qui sont
+venus ici voulaient m'étrangler parce que je me refusais à leur dire où
+il était; enfin, voici un noble lord, dont j'ai vu le nom dans le
+_Times_, et qui siége certainement au parlement, voici un noble lord qui
+s'intéresse pareillement à lui... il faut voir... il y a peut-être une
+petite fortune pour moi dans tout cela...
+
+Et la vieille dame s'abîma si bien dans ses calculs et ses rêves de
+fortune, qu'elle oublia sa fureur contre les petites filles, les laissa
+jouer et ne mit point en branle son terrible martinet.
+
+La journée lui parut longue.
+
+Enfin, le soir vint.
+
+Mistress Fanoche n'avait point paru, et la vieille dame s'était fait le
+raisonnement suivant:
+
+--Si je garde le secret, si je refuse l'argent de Lord Palmure, mistress
+Fanoche, touchée de ma belle conduite, me donnera un châle de trente
+shillings et des souliers fourrés pour l'hiver. Là s'arrêtera la
+générosité de cette femme ingrate, qui m'a toujours traitée comme rien
+du tout en me reprochant le peu qu'elle faisait pour moi.
+
+Et, résolue à trahir mistress Fanoche, elle se dit encore:
+
+--Mais il ne faudra pas songer à rester à Londres; je la connais,
+mistress Fanoche, elle est vindicative comme une Italienne; elle me
+ferait étrangler par Wilton.
+
+Si lord Palmure veut savoir où est l'enfant, il y mettra le prix et
+m'assurera mon avenir.
+
+Lord Palmure revint vers huit heures du soir.
+
+Le noble personnage avait, lui aussi, beaucoup réfléchi depuis le matin.
+
+La ressemblance du petit Irlandais avec le frère qui était mort, après
+avoir porté les armes contre l'Angleterre, ne lui laissait plus aucun
+doute, surtout quand il songeait aux mystérieuses paroles échappées à
+l'Irlandaise, sur le _Penny-Boat_; car il avait parfaitement entendu
+celle-ci dire à mistress Fanoche qu'elle avait rendez-vous le lendemain
+matin, à Saint-Gilles, à la messe de huit heures.
+
+Or, le matin, lord Palmure était allé à Saint-Gilles, et n'ayant vu ni
+la mère ni l'enfant, il était venu sonner à la porte de mistress
+Fanoche.
+
+Le petit Irlandais était donc le fils de sir Edmund, ce frère mort pour
+l'Irlande sur un gibet infâme.
+
+Et cet enfant, les fils de l'Irlande l'attendaient peut-être comme un
+chef.
+
+Par conséquent, il fallait l'avoir à tout prix.
+
+Or, Lord Palmure s'était dit encore:
+
+--Dudley-street est au coeur du quartier irlandais, et il serait
+imprudent à moi d'y aller dans ma voiture.
+
+Il s'était donc rendu à pied, non sans avoir demandé à Scotland-Yard,
+qui est la préfecture de police de Londres, une escorte de quatre
+policemen.
+
+La vieille dame avait fait coucher les petites filles et se trouvait
+seule quand lord Palmure arriva.
+
+Elle vint lui ouvrir sans lumière et lui dit d'un ton de mystère:
+
+--Suivez-moi dans le sous-sol, milord; là, nous pourrons causer tout à
+notre aise.
+
+Lord Palmure ne fit aucune objection.
+
+Il était de plus en plus convaincu que la vieille dame savait quelle
+importance les Irlandais attachaient à cet enfant.
+
+Une fois dans le sous-sol, la vieille dame ferma la porte.
+
+--Milord, dit-elle, je sais où est l'enfant.
+
+--Ah!
+
+--Mais je ne le dirai à Votre Honneur que si Votre Honneur accepte
+certaines conditions.
+
+--Parlez...
+
+--Je risque ma vie.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Ma vie et mon pain quotidien.
+
+--Quelle somme vous faut-il? demanda froidement lord Palmure.
+
+--De quoi vivre honnêtement le reste de mes jours.
+
+--Cent livres sterling par an vous conviendraient-elles?
+
+--Soit, dit-elle, mais ce n'est pas tout...
+
+--Quoi encore?
+
+--Je veux quitter Londres, et il faut que les gens que je vais trahir ne
+puissent retrouver ma trace.
+
+--Voulez-vous aller sur le continent?
+
+--Non, mais j'irais volontiers habiter Brighton.
+
+--Vous irez où vous voudrez.
+
+Comme lord Palmure disait cela, la vieille dame se leva vivement.
+
+--Qu'est-ce donc? fit-il.
+
+--Il me semble, dit-elle avec effroi, que j'ai entendu du bruit dans le
+jardin.
+
+Et elle s'élança hors du sous-sol.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Le bruit que la vieille dame venait d'entendre avait été causé par
+l'homme gris, comme on va le voir.
+
+Nous avons vu ce dernier s'approcher de cette fenêtre éclairée qui
+donnait sur le jardin.
+
+S'étant couché à plat ventre, l'homme gris voyait distinctement lord
+Palmure et la vieille dame, mais il ne pouvait pas entendre ce qu'ils
+disaient, et il voulait entendre.
+
+Un arbre croissait auprès de la fenêtre.
+
+Au-dessus de la fenêtre et juste en face de cet arbre, l'homme gris
+remarqua une de ces rosaces qui ne sont autres que des ventilateurs et
+que les Anglais posent dans presque toutes leurs pièces.
+
+S'il fait trop froid, on allume un bec de gaz qui se trouve au milieu.
+
+Le ventilateur qui se compose de petites lames de tôle attire à lui la
+fumée et le son.
+
+L'homme gris en le découvrant se dit:
+
+--Je crois que voilà mon affaire.
+
+Et il grimpa sur l'arbre et appuya son oreille au ventilateur; mais une
+branche de l'arbre craqua sous son poids et ce fut le bruit qui vint
+frapper l'oreille de la vieille dame.
+
+Tout autre fût tombé lourdement sur le sol.
+
+L'homme gris, leste comme un chat, se rattrapa aux branches supérieures
+et se soutint à bras tendus à quelques pieds au-dessus du sol, tandis
+que la vieille dame inspectait minutieusement le jardin et ne pensait
+pas à lever le nez en l'air.
+
+--C'était dans la ruelle sans doute, se dit-elle.
+
+Et elle rejoignit lord Palmure.
+
+Alors l'homme gris chercha un point d'appui sur une autre branche et
+l'oreille appuyée au ventilateur, il écouta.
+
+--Eh! dit lord Palmure, qu'est-ce donc?
+
+--Ah! que j'ai eu peur! dit la vieille dame.
+
+--En vérité!
+
+--Mylord, reprit-elle croyant devoir mettre à profit ce petit événement
+et en tirer bon parti. Je crois que je ferais mieux de vous laisser
+aller.
+
+--Mais, chère dame...
+
+--Si je trahis mon associée, elle me tuera.
+
+--Quelle folie!
+
+--Je suis une pauvre femme, voyez-vous, mylord, et je n'ai ni grande
+aisance, ni grande joie dans la vie. Cependant j'y tiens...
+
+Et elle tremblait et paraissait tout à fait bouleversée.
+
+--Mais, chère dame, dit lord Palmure, si je vous prends sous ma
+protection, qu'avez-vous à craindre?
+
+--Ah! n'importe! dit-elle, je ne parlerai que lorsque je serai sur la
+route de Brighton.
+
+--Comment, vous ne me direz pas ce soir où est l'enfant?
+
+--Non.
+
+Il y avait dans cette réponse un entêtement dont lord Palmure désespéra
+de triompher.
+
+--Du reste, reprit la vieille dame, rassurez-vous, l'enfant ne court
+aucun danger; vous le retrouverez demain aussi bien qu'aujourd'hui.
+
+--Vous me le jurez!
+
+--Tenez, mylord, reprit la vieille dame, je vais vous faire une
+proposition.
+
+--Parlez.
+
+--Demain, à sept heures du soir, apportez-moi mon contrat de rente.
+
+--Bon!
+
+--Une trentaine de livres pour mes premiers frais d'installation.
+
+--Ensuite?
+
+--Prenez-moi dans votre voiture et je vous conduirai où est l'enfant.
+
+--Soit, dit lord Palmure.
+
+Et il se leva.
+
+Alors l'homme gris se laissa glisser au bas de l'arbre et se sauva en
+murmurant:
+
+--Maintenant, nous voilà fixés. Ce n'est pas lord Palmure qui aura
+l'enfant, c'est nous...
+
+Il profita du moment où, d'après ses calculs, la vieille dame passait
+sur le devant de la maison pour reconduire lord Palmure jusqu'à la
+porte, et il ouvrit celle de la ruelle.
+
+Le policeman se promenait toujours de long en large.
+
+Il vint à l'homme gris.
+
+--Eh bien? dit-il.
+
+--Tout va bien, répondit celui-ci.
+
+Et il descendit la ruelle en courant jusqu'aux Sept-Cadrans.
+
+Quelques minutes après, il vit passer lord Palmure qui redescendait
+Dudley-street.
+
+A dix pas derrière lui cheminaient l'abbé Samuel et l'homme en
+guenilles.
+
+L'homme gris alla droit à eux.
+
+--Eh bien! fit l'abbé Samuel avec anxiété.
+
+--Il est inutile de suivre ce personnage, dit l'homme gris.
+
+--Ah!
+
+--Demain à pareille heure, nous aurons l'enfant.
+
+--Dites-vous vrai?
+
+--Vous allez en juger vous-même, monsieur l'abbé.
+
+Et l'homme gris raconta au prêtre ce qu'il avait entendu.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Ah! si je savais où Shoking l'a conduite, comme j'irais rassurer cette
+pauvre mère. Mais, hélas! Londres est si vaste que nous les
+chercherions inutilement toute la nuit. Il faut attendre à demain.
+
+--Demain! fit le prêtre, demain existe-t-il toujours?
+
+--Il faut l'espérer, dit l'homme gris. Maintenant, où voulez-vous aller?
+
+--A Saint-Gilles.
+
+--Allons! dit l'homme gris.
+
+Et tous trois se mirent en route.
+
+La pauvre église de Saint-Gilles est à deux pas des Sept-Cadrans.
+
+A Londres, et dans toute l'Angleterre, du reste, le culte catholique
+n'est point reconnu, mais simplement toléré.
+
+Il s'ensuit que les fidèles sont obligés de se cotiser pour subvenir à
+l'entretien de l'église, à la subsistance du prêtre, et que l'autel et
+le ministre sont très-pauvres.
+
+L'église était fermée, mais l'abbé Samuel avait une clef de la petite
+porte qui s'ouvrait dans le choeur.
+
+Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, un homme qui était agenouillé
+devant l'autel, sous la lampe du choeur, se leva vivement.
+
+C'était un grand vieillard en surplis, dont la barbe blanche tombait
+jusque sur sa poitrine.
+
+Il vit l'abbé Samuel, le reconnut, et, malgré la sainteté du lieu, il
+ne put maîtriser un cri.
+
+Puis, courant vers lui les bras tendus:
+
+--Mon Dieu! dit-il, d'où venez-vous donc! Avez-vous oublié le 27
+octobre! C'était ce matin. La foule était compacte.
+
+Elle a longtemps attendu.
+
+--Hélas! répondit le prêtre, j'étais en prison.
+
+--En prison!
+
+Et le vieillard regarda l'homme gris et celui qui l'accompagnait avec
+défiance.
+
+--Ce sont des frères, dit l'abbé Samuel.
+
+--Ah! fit le vieillard.
+
+Et dès lors il continua:
+
+--La foule s'est dissipée, lasse d'attendre. Oh! sans doute, parmi elle
+se trouvaient ceux que nous attendions. Mais le prêtre n'est point monté
+à l'autel, et ils sont partis. Comment les retrouverons-nous?
+
+--Oui, répéta l'abbé Samuel avec désespoir, comment?
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris:
+
+--Nous les retrouverons, dit-il.
+
+--Ah!
+
+Et le vieillard en surplis et le jeune prêtre se suspendirent aux
+lèvres de cet homme que rien n'effrayait.
+
+--Écoutez-moi, dit-il, il y a à Londres deux cents journaux qui sont lus
+par des millions d'hommes.
+
+--Eh bien?
+
+--Que dans chacun de ces journaux on publie ces deux lignes: «Le clergé
+de Saint-Gilles prévient les fidèles que la cérémonie religieuse qui
+devait avoir lieu le 27 octobre, est ajournée au 3 novembre, à la même
+heure.» Ne pensez-vous pas que ces lignes tomberont sous les yeux de
+ceux qui venaient, l'un de l'Irlande, l'autre d'Amérique, l'autre
+d'Écosse, et le quatrième du comté de Galles!
+
+--Et l'enfant? demanda le vieillard.
+
+--Nous savons où le trouver, répondit l'homme gris.
+
+--Mais, fit l'abbé Samuel, je ne puis faire ce que vous dites-là, il
+faut beaucoup d'argent.
+
+--J'en ai, dit l'homme gris.
+
+Et il ajouta avec un sourire:
+
+--J'ai des millions au service de l'Irlande!
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Que s'était-il passé depuis la veille pour la pauvre Irlandaise?
+
+Elle avait pleuré à chaudes larmes, lorsque le bon Shoking était revenu
+lui dire que son fils n'était plus dans la maison de mistress Fanoche.
+
+Le mendiant philosophe avait même été obligé d'user de toute son
+éloquence d'abord, et ensuite de toute sa force physique, pour
+l'empêcher de s'élancer hors du cab et d'aller sonner elle-même à la
+porte de la petite maison.
+
+Shoking était un homme de tête et de résolution.
+
+Il comprit qu'il fallait éloigner l'Irlandaise sur-le-champ, et il cria
+au cabman:
+
+--Mène-nous dans Greet-Newport-street!
+
+Dans cette rue, Shoking, qui avait connu des temps plus heureux, se
+souvenait qu'il y avait un boarding où on logeait pour un shilling six
+pence, thé et beurre compris, que cet établissement, tenu par la veuve
+d'un négociant ruiné, était convenable et décent, et qu'on n'y recevait
+pas tout le monde.
+
+En quelques minutes, le cab s'arrêta devant le boarding.
+
+Shoking força l'Irlandaise à descendre, demanda une chambre, s'y
+installa avec elle, et lui dit:
+
+--Voyons, ma chère, raisonnons un peu, et, au lieu de pleurer,
+écoutez-moi.
+
+--Rendez-moi mon enfant! disait la pauvre femme éperdue.
+
+--Puisque nous le retrouverons.
+
+--Oh! vous dites cela pour me consoler; mais il n'en est rien, je le
+sens bien.
+
+--N'avez-vous donc pas confiance dans l'homme gris?
+
+Elle secoua la tête.
+
+--Ni dans le prêtre?
+
+Ce dernier mot la fit tressaillir. En effet l'abbé Samuel n'était-il pas
+le prêtre qui aurait dû, ce matin-là, dire la messe à Saint-Gilles.
+
+La pauvre Irlandaise, qui pleurait toujours, dit encore:
+
+--Mais le prêtre est en prison?
+
+--Il en sortira.
+
+--Quand donc, hélas!
+
+--Peut-être aujourd'hui, demain pour sûr, car l'homme gris me l'a dit,
+et tout ce que dit l'homme gris est vrai.
+
+A force de raisonnement et de patience, le bon Shoking était parvenu à
+remettre un peu d'espoir au coeur de la malheureuse mère.
+
+Ce n'était, après tout, qu'une journée et qu'une nuit à passer, puisque
+le lendemain on reverrait l'homme gris et avec lui l'abbé Samuel.
+
+L'Irlandaise parut se résigner.
+
+Elle ne pleura plus, elle ne parla plus et parut concentrer sa douleur.
+
+Elle finit même par obéir à Shoking, qui parvint à lui faire prendre
+quelque nourriture.
+
+Pendant toute la journée, Shoking ne la quitta point.
+
+Quand la nuit fut venue, il lui conseilla de se mettre au lit.
+
+L'Irlandaise céda.
+
+Il se faisait dans l'esprit de la pauvre mère un revirement singulier.
+
+Elle avait foi en Shoking, elle n'aurait pas voulu le quitter; mais elle
+nourrissait une idée fixe, retourner dans cette rue où on lui avait volé
+son enfant.
+
+--Il me semble que je le retrouverai, moi! disait-elle; que ces femmes
+n'oseront pas le cacher plus longtemps; qu'elles me le rendront.
+
+Elle s'était donc mise au lit avec l'espoir que Shoking sortirait.
+
+En effet, le mendiant philosophe, qui avait pris une chambre à côté de
+la sienne, se glissa bientôt dehors, et l'Irlandaise, qui avait
+l'oreille aux aguets, l'entendit qui descendait l'escalier.
+
+Elle se mit à la fenêtre et regarda dans la rue.
+
+Shoking sortit du boarding; puis il se mit à cheminer d'un pas rapide,
+descendant la rue et se dirigeant sans doute vers Leicester-square.
+
+Si bon, si honnête qu'il fut, Shoking n'était pas exempt de petits
+défauts.
+
+Depuis le matin, il avait été tout entier au service du malheur et de la
+vertu.
+
+Mais à présent la vertu dormait,--il le croyait du moins,--Shoking
+pouvait bien faire quelque chose pour ses vices.
+
+Or, depuis vingt-quatre heures, Shoking avait de l'or dans ses poches,
+ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, et depuis vingt-quatre
+heures, Shoking n'avait peut-être jamais eu le gosier aussi sec.
+
+Il s'en allait donc boire une bouteille de stout, bien persuadé que
+l'Irlandaise, brisée par l'émotion et la fatigue, ne tarderait pas à
+s'endormir, si elle ne dormait déjà.
+
+Shoking se trompait.
+
+L'Irlandaise, en chemise et nu-pieds, le suivit du regard jusqu'à ce
+qu'elle l'eût vu tourner le coin de la rue.
+
+Alors elle s'habilla à la hâte et ouvrit la porte sans bruit.
+
+La maison tout entière était louée en garni.
+
+La maîtresse du boarding se tenait au rez-de-chaussée, dans un petit
+parloir où elle se calfeutrait auprès du poêle et, passé huit heures du
+soir, elle ne s'occupait plus de ses locataires, qui allaient et
+venaient, rentraient et sortaient à leur fantaisie, ceci étant convenu
+qu'à Londres on fait ce qu'on veut.
+
+Il y avait bien un carreau vitré qui permettait de jeter un coup d'oeil
+du fond du parloir dans le corridor; mais la bonne dame, qui lisait
+toujours fort attentivement, ne daignait même pas tourner la tête.
+
+L'Irlandaise passa rapide devant le carreau, ouvrit la porte qui ne
+fermait qu'au loquet et s'élança dans la rue.
+
+Puis elle se mit à courir droit devant elle, en remontant
+Newport-street.
+
+Le souvenir du chemin qu'elle avait fait le matin lui restait dans
+l'esprit.
+
+Elle marcha bien un peu au hasard d'abord, mais à force de tourner et de
+retourner dans quelques ruelles, elle arriva dans Saint-Martin's-lane.
+
+Là elle se reconnut tout à fait.
+
+--Oh! dit-elle en doublant le pas, il faudra bien qu'elles me rendent
+mon enfant!...
+
+Elle faisait allusion à mistress Fanoche et à la vieille dame aux
+bésicles.
+
+Et comme elle marchait d'un pas rapide, elle se heurta à un homme qui
+allait en sens inverse.
+
+Soudain cet homme jeta un cri et l'Irlandaise elle-même laissa échapper
+une exclamation de surprise et presque de joie. Elle venait de
+reconnaître le gentleman du _Penny-Boat_ celui-là même qui avait promis
+dix guinées à Shoking, s'il lui apportait l'adresse de l'Irlandaise,
+lord Palmure enfin, qui s'en revenait de chez mistress Fanoche, où il
+avait conclu son petit marché avec la vieille dame.
+
+Depuis qu'il avait retrouvé l'Irlandaise dans le public-house du Cheval
+noir, Shoking avait oublié de lui parler de lord Palmure, ou plutôt il
+n'avait pas osé lui dire de quelle mission celui-ci l'avait chargé.
+
+L'Irlandaise n'avait donc aucune raison de se défier du gentleman.
+
+De plus, même il lui semblait maintenant que tous ceux qu'elle avait
+rencontrés sur le _Penny-Boat_ ne pouvaient être indifférents.
+
+--Vous! s'écria lord Palmure, vous, ma chère?
+
+Cet homme avait un air respectable, comme on dit en Angleterre, et
+Shoking et l'homme gris n'étaient, après tout, que des mendiants.
+
+L'Irlandaise éprouva un sentiment de confiance aveugle en lord Palmure,
+obéissant sans doute à la voix de la fatalité.
+
+--Oh! dit-elle, c'est le ciel qui me fait vous rencontrer!
+
+--Mais vous pleurez! s'écria lord Palmure.
+
+--Mon fils, dit-elle d'une voix étouffée.
+
+--Eh bien?
+
+--On me l'a volé?...
+
+Et joignant les mains, elle ajouta avec l'accent de la prière:
+
+--O vous qui paraissez noble et bon, ô vous qui sans doute êtes
+puissant, rendez-moi mon enfant... je vous en prie à genoux...
+
+Lord Palmure ignorait qu'on eût séparé la mère et l'enfant.
+
+Que s'était-il donc passé?
+
+Il prit l'Irlandaise par le bras et avec un flegme tout britannique, il
+appela un hanson qui passait.
+
+--Montez, dit-il à l'Irlandaise; si on vous a pris votre enfant, je vous
+le rendrai, moi; je suis pair d'Angleterre et j'ai tout pouvoir.
+
+Et il dit au cabman:
+
+--Chester-street, Belgrave-square.
+
+Et le hanson partit, emportant loin de Newport-street et du misérable
+boarding, l'Irlandaise désormais au pouvoir de lord Palmure.
+
+Pendant ce temps, le bon Shoking buvait tranquillement à Evan's-tavern,
+dans les rues de Covent-Garden.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+L'Irlandaise n'avait entendu qu'un mot dans tout ce que lui avait dit
+lord Palmure:
+
+--Je suis pair d'Angleterre!
+
+La malheureuse femme, depuis vingt-quatre heures qu'elle était à
+Londres, avait été livrée à tant de secousses, disputée par tant de gens
+en guenilles, qu'elle commençait à respirer en se voyant pour compagnon
+et pour protecteur un homme qui disait appartenir à la haute noblesse du
+royaume.
+
+Les autres lui avaient promis de lui rendre son fils et ils n'avaient
+point tenu leur parole; pourquoi donc aurait-elle plus de confiance en
+eux qu'en cet homme qui parlait de haut et dont le maintien et la mise
+aristocratiques attestaient le pouvoir?
+
+D'ailleurs, lord Palmure avait le langage doré de ceux qui veulent
+apprivoiser le peuple.
+
+--Mon enfant, dit-il, tandis que le hanson roulait rapidement,
+voulez-vous que je vous parle à coeur ouvert? Ce n'est pas le hasard qui
+m'a fait vous rencontrer, car je vous cherche depuis hier, dans
+l'immensité de Londres.
+
+--Vous me cherchez, moi? fit-elle étonnée.
+
+--Oui.
+
+--Mais... pourquoi?
+
+--Parce que votre enfant... votre cher enfant que vous pleurez... et que
+je vous rendrai, je vous le jure,--votre enfant me rappelle un autre
+enfant que j'ai connu dans ma jeunesse... que j'ai aimé... qui fut mon
+meilleur ami...
+
+La voix de lord Palmure était pleine d'émotion tandis qu'il parlait
+ainsi.
+
+--Cet ami disparu, cet ami mort hélas! pour une noble cause...
+
+L'Irlandaise tressaillit. Le lord continua:
+
+--Ce cher Edmund...
+
+--Edmund! s'écria l'Irlandaise.
+
+--Oui.
+
+--Vous l'appelez Edmund?
+
+--Sans doute. Eh bien! il aurait pu être le père de votre enfant...
+
+Lord Palmure s'arrêta et regarda Jenny qui était devenue toute
+tremblante.
+
+--Pauvre Edmund, dit-il encore, il est mort pour l'Irlande...
+
+Cette fois l'Irlandaise jeta un cri.
+
+--L'homme que vous avez connu, dit-elle, l'homme que vous avez aimé!...
+
+--Oh! si je l'aimais!...
+
+--Cet homme, poursuivit l'Irlandaise, se nommait sir Edmund... et il est
+mort pour l'Irlande...
+
+--Oui... il est mort... sur un gibet!... et c'était mon frère, acheva
+lord Palmure avec un sanglot dans la voix.
+
+--C'était mon époux, dit l'Irlandaise, c'était le père de mon enfant.
+
+--Ah! je l'avais deviné hier, sur le _Penny-Boat_, s'écria lord
+Palmure.
+
+Et il prit l'Irlandaise dans ses bras.
+
+--Mon enfant, ma soeur, dit-il, ne pleurez plus... l'enfant est
+retrouvé!... votre enfant, le mien, le sang de mon bien-aimé frère
+Edmund.
+
+Et lord Palmure avait su pleurer et il inondait l'Irlandaise de ses
+larmes.
+
+--Mon fils est retrouvé, dites-vous? retrouvé, mon fils? Oh! vous ne me
+trompez pas?...
+
+--Non, je vous le jure.
+
+--Mais où est-il?... chez vous?...
+
+--Oui, dans un de mes châteaux, à trente lieues de Londres... et je vais
+tout vous dire.
+
+--Parlez, murmura-t-elle éperdue.
+
+--Vous êtes tombée hier au milieu d'une bande de coquins, de voleurs
+d'enfants, poursuivit lord Palmure. On vous a séparée de votre fils,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, on m'a endormie...
+
+--Bien, et on vous a portée dans la rue...
+
+--Quand je suis revenue à moi, je me suis trouvée sur une place déserte,
+dans un lieu inconnu...
+
+--Continuez, mon enfant, continuez, dit lord Palmure, qui tenait à
+apprendre les aventures de l'Irlandaise pour consolider le petit roman
+qu'il construisait au fur et à mesure.
+
+Alors la crédule Jenny lui raconta tout ce qui s'était passé dans
+Welleclose-square, au public-house de Black-Horse, le danger qu'elle
+avait couru et auquel l'avait arrachée l'homme gris, puis l'arrivée du
+prêtre et son arrestation ensuite, et enfin cette expédition qui avait
+pour but de retrouver l'enfant et qui était restée infructueuse.
+
+Ce récit jetait un jour tout nouveau sur la disparition de l'enfant.
+
+Évidemment ceux qui le cherchaient étaient les amis de l'Irlande et
+savaient qui il était.
+
+Ceux qui l'avaient volé n'étaient plus que de vulgaires coquins, qui
+trafiquaient d'un enfant comme de toute autre marchandise.
+
+Et lord Palmure regretta les promesses qu'il avait faites à la vieille
+dame, car il avait cru sincèrement qu'elle trahissait pour lui la grande
+cause de l'Irlande.
+
+En ce moment, le hanson s'arrêta.
+
+Il était à la porte de l'hôtel de lord Palmure.
+
+Le lord descendit le premier et tendit la main à Jenny.
+
+Celle-ci jeta autour d'elle un regard ébahi. Elle était dans
+Chester-street, au centre de Belgrave-square, dans le Londres opulent,
+le Londres des palais de la noblesse.
+
+Ici plus de ruelles tortueuses, plus de boutiques mal éclairées, plus de
+public-houses.
+
+Des palais et des palais encore!
+
+--Voilà où est né sir Edmund! dit lord Palmure en sonnant à la porte de
+l'un d'eux.
+
+--Est-ce possible? fit-elle en joignant les mains.
+
+--Je reconnais bien là, pensa lord Palmure, le caractère sauvage,
+dédaigneux et fier, de sir Edmund. Il a épousé cette femme, et il ne lui
+a jamais parlé des persécutions de sa famille. Il n'a pas daigné nous
+accuser!... Elle ne sait rien.
+
+La porte ouverte, Jenny se trouva au seuil d'une vaste cour d'honneur.
+
+Elle passa, elle, la paysanne des côtes d'Irlande, avec ses pauvres
+habits, donnant la main à lord Palmure, au milieu d'une double haie de
+laquais chamarrés d'or.
+
+Lord Palmure la conduisit ainsi à un perron de quelques marches, qui
+donnait accès dans un vestibule éclairé par des lampes à globe dépoli.
+
+Puis il poussa une porte à gauche, et l'Irlandaise qui croyait rêver se
+vit dans un salon magnifique.
+
+--Venez vous asseoir là, mon enfant, dit le lord en entraînant
+l'Irlandaise sur une ottomane perpendiculaire à la cheminée.
+
+L'Irlandaise tremblait de joie et d'émotion.
+
+Jamais, dans ses rêves, elle n'avait vu de pareilles splendeurs.
+
+Alors lord Palmure sonna.
+
+Un laquais parut.
+
+--Miss Ellen est-elle chez elle? dit-il.
+
+--Oui, mylord.
+
+--Priez-la de descendre, et dites-lui que la personne que nous
+cherchions est retrouvée.
+
+Le laquais s'inclina et sortit.
+
+Quelques minutes après, la porte se rouvrit et une jeune fille entra.
+
+Mais une jeune fille si belle que l'Irlandaise recula surprise, éblouie
+et tremblante, et qu'elle regarda ses bas de laine et ses pauvres
+chaussures couvertes de boue avec un sentiment de honte.
+
+Si belle, que la beauté merveilleuse de l'Irlandaise pâlissait auprès.
+
+Et la jeune fille vint à elle et lui tendit la main.
+
+--Miss Ellen, dit lord Palmure, voilà la veuve de mon bien-aimé frère
+sir Edmund.
+
+Et il dit à l'Irlandaise, en prenant miss Ellen par la main:
+
+--C'est ma fille.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Le bon Shoking avait donc passé sa soirée à Evan's-tavern, dans les
+caves de Covent-Garden.
+
+Il avait mangé une omelette écossaise au fromage, bu un verre de bitter
+mélangé de gin, et fumé deux cigares à trois pence.
+
+Shoking ne se refusait plus rien.
+
+Il était une heure du matin quand il songea à regagner le boarding où il
+avait laissé l'Irlandaise.
+
+Il flageolait un peu sur ses jambes en sortant, et il jeta un regard
+incendiaire sur la gaze des tribunes qui, dans cet établissement
+pudibond, dérobe aux hommes la vue des quelques femmes qui viennent
+entendre chanter des messieurs en habit noir ou assister aux tours
+d'adresse d'un clown qui fait avec son nez et son chapeau les tours les
+plus extraordinaires.
+
+Shoking regagna donc le boarding.
+
+C'était un peu, nous l'avons dit, la maison du bon Dieu.
+
+On entrait et on sortait comme on voulait.
+
+Passé minuit, les locataires se servaient d'un petit passe-partout qu'on
+leur donnait lors de leur installation, trouvaient leur chandelle et
+leur clef dans le corridor, sur une tablette, et s'allaient coucher sans
+bruit.
+
+Ce que l'Anglais respecte le plus, c'est le sommeil d'autrui.
+
+Malgré sa légère ébriété, Shoking monta l'escalier avec précaution.
+
+Il lui fallait passer devant la porte de l'Irlandaise pour arriver à la
+sienne.
+
+La vue de cette porte lui donna un léger remords.
+
+--Je suis bien inconvenant, se dit-il; tandis que cette pauvre femme
+pleure, je suis allé me divertir. Je suis un sans-coeur.
+
+Il s'approcha de la porte et colla son oreille à la serrure.
+
+Mais le plus profond silence régnait dans la chambre.
+
+--Elle dort, pensa Shoking. Pauvre femme, va!
+
+Et il entra chez lui sur la pointe du pied et se mit au lit, prenant
+garde de remuer les meubles et de faire le moindre bruit.
+
+Une fois couché, Shoking s'endormit profondément, grâce aux fumées de
+gin mélangé de bitter, et rêva qu'il était véritablement gentleman et
+qu'il caracolait sur un cheval de pur sang dans les allées de Hyde-park.
+
+Quand le rêve est agréable, le sommeil se prolonge.
+
+Londres, du reste, n'est pas la ville matinale, on y vit la nuit. Le
+matin, rien n'y bouge avant neuf ou dix heures.
+
+Shoking dormit donc jusque vers dix heures et demie.
+
+En s'éveillant, il s'aperçut bien qu'il n'était pas gentleman, et poussa
+un profond soupir.
+
+Puis il songea à l'Irlandaise.
+
+En un tour de main, le mendiant eut endossé son habit noir, mis sa
+cravate blanche, et il se trouva prêt à aller frapper à la porte de
+Jenny.
+
+On ne lui répondit pas.
+
+Il frappa une seconde fois. Même silence.
+
+Alors il s'aperçut que la clef était en dehors.
+
+Pris d'une vague inquiétude, il tourna cette clef et entra.
+
+La chambre était vide, la fenêtre ouverte, le lit non foulé.
+
+Shoking éperdu s'élança au dehors et descendit précipitamment au
+parloir.
+
+La maîtresse du boarding, le voyant entrer effaré, lui demanda ce qu'il
+avait.
+
+--Où est la dame que j'ai amenée? fit Shoking.
+
+--Je ne l'ai pas vue, dit la maîtresse du boarding.
+
+--Elle n'a pas couché ici!
+
+--Je ne sais pas.
+
+Shoking parlait si haut et avec un accent si désespéré que plusieurs
+locataires du boarding entrèrent dans le parloir.
+
+Une vieille dame, qui logeait au même étage que l'Irlandaise, affirma
+l'avoir vu sortir la veille au soir sur les huit ou neuf heures.
+
+Il est difficile de peindre le désespoir du pauvre diable.
+
+Il s'élança dans la rue, la parcourut dans toute sa longueur, revint,
+entra dans les ruelles avoisinantes, demanda à toutes les portes si on
+n'avait pas vu une jeune femme d'une remarquable beauté, pauvrement
+vêtue.
+
+Personne ne put le renseigner.
+
+L'Irlandaise était perdue, elle aussi, perdue comme son enfant.
+
+--Misérable! se disait Shoking à lui-même en continuant à arpenter les
+rues de Londres, misérable! c'est ta funeste passion pour les boissons
+fermentées qui est cause de ce malheur...
+
+Que dira l'abbé Samuel? Que dira l'homme gris?
+
+Et Shoking, livré au plus violent désespoir, après avoir passé une
+partie de la journée en recherches infructueuses, eut un moment la
+pensée de se punir lui-même et de s'aller jeter du pont de Waterloo dans
+la Tamise.
+
+Mais alors, il se souvint...
+
+Il se souvint que l'homme gris lui avait donné rendez-vous à quatre
+heures du soir dans la gare du chemin de fer de Charing-Cross.
+
+--Oh! se dit-il, cet homme-là doit tout pouvoir. Il retrouvera
+l'Irlandaise. Qu'importe que je m'expose à sa colère, puisque je l'ai
+méritée!
+
+Il était près de quatre heures, Shoking prit bravement le parti
+d'affronter l'orage.
+
+Il se rendit à Charing-Cross.
+
+L'homme gris s'y trouvait déjà.
+
+Shoking l'aperçut se promenant côte à côte avec l'abbé Samuel.
+
+Celui-ci était donc libre! et libre sans doute grâce au mystérieux
+pouvoir de l'homme gris.
+
+Shoking alla droit à eux et se mit à genoux. Il avait les yeux pleins de
+larmes et son geste était suppliant.
+
+--Mais qu'as-tu donc? lui demanda l'homme gris étonné.
+
+--L'Irlandaise... balbutia Shoking.
+
+--Eh bien?
+
+--Perdue aussi... perdue comme l'enfant...
+
+L'homme gris força Shoking à se relever. Pas un muscle de son visage ne
+tressaillit. Seulement, une légère pâleur se répandit sur son front.
+
+--Mais parle donc! dit-il, tâche d'être calme... Parle, et dis-nous ce
+qui est arrivé.
+
+Et il l'entraîna dans un coin de la cour extérieure, où personne ne prit
+garde à eux.
+
+Alors Shoking, en sanglottant, leur fit à tous deux le récit de la
+disparition de l'Irlandaise.
+
+L'homme gris l'écouta froidement.
+
+Quand il eut fini, il lui dit:
+
+--Et tu n'as pas la moindre idée du lieu où elle peut être?
+
+--Si je le savais, dit Shoking, n'y serais-je point allé déjà?
+
+L'homme gris haussa les épaules:
+
+--Souviens-toi, dit-il. N'as-tu pas toi-même mis lord Palmure sur ses
+traces?
+
+Shoking tressaillit.
+
+--Quel autre que lui peut avoir intérêt à la faire disparaître?
+N'était-il pas, hier matin, dès huit heures, à la porte de mistress
+Fanoche?
+
+--C'est juste.
+
+--Alors, dit l'abbé Samuel, vous croyez?...
+
+--Je ne crois pas, j'ai une conviction absolue.
+
+--Ah!
+
+--Si l'Irlandaise a disparu, c'est qu'elle est aux mains de lord
+Palmure.
+
+Shoking serra les poings.
+
+--Oh! dit-il, c'est un noble lord et je ne suis qu'un mendiant, mais il
+faudra bien qu'il me la rende.
+
+Il voulut faire un pas en avant, l'homme gris l'arrêta.
+
+--Où vas-tu? dit-il.
+
+--Chez lord Palmure donc! s'écria Shoking.
+
+--Non, pas aujourd'hui...
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Parce que, dit froidement l'homme gris, il faut auparavant retrouver
+l'enfant.
+
+--Le retrouverons-nous, demanda Shoking, en trouvant la mère?
+
+--Oui, ce soir.
+
+--Ah!
+
+--Et nous avons besoin de toi, acheva l'homme gris.
+
+Puis, prenant l'abbé Samuel par le bras, il lui dit:
+
+--Allons, nous n'avons pas de temps à perdre pour faire tous nos
+préparatifs.
+
+Et tous trois sortirent de la gare de Charing-Cross.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Lord Palmure causait tête à tête avec sa fille vers sept heures du soir.
+
+Miss Ellen était une de ces femmes mûries avant l'âge aux choses
+positives de la vie.
+
+A seize ans, au lieu de parler chiffons, elle s'occupait de politique.
+
+Digne fille d'un tel père, elle possédait merveilleusement l'histoire
+contemporaine du Royaume-Uni, connaissait les aspirations de l'Irlande,
+et, comme lord Palmure, éprouvait une haine instinctive pour ce pays,
+qui était le berceau de sa famille.
+
+Ceux qui ont trahi leur patrie en deviennent les plus cruels ennemis.
+
+Lord Palmure avait donc trouvé en elle un auxiliaire docile et
+intelligent pour l'accomplissement de ses projets ténébreux.
+
+Cependant miss Ellen n'obéissait pas en aveugle; elle raisonnait
+très-froidement, scrutait les ordres de son père, et lui disait:
+
+--Je ne comprends pas très-bien quel est votre but.
+
+--Il est fort simple: accaparer l'enfant.
+
+--Soit.
+
+--L'enlever pour toujours à ces hommes qui comptent en faire leur chef
+un jour.
+
+--Je comprends fort bien cela, mais...
+
+--Je vous devine, Ellen, dit lord Palmure; vous vous dites: à quoi bon
+prendre cet enfant avec nous, l'élever, le choyer, lui, le fils de ce
+misérable qui a déshonoré notre nom sur un gibet.
+
+--C'est cela même, mon père.
+
+Un sourire vint aux lèvres de lord Palmure.
+
+--Écoutez-moi bien, dit-il, écoutez-moi attentivement. J'ai la
+conviction à présent que l'enfant a été volée non par les fenians, non
+par ceux qui rêvent la liberté de l'Irlande et voient en lui un chef,
+mais par une misérable femme, nourrisseuse d'enfants illégitimes ou
+adultérins...
+
+--Comme on en a jugé une dernièrement, fit la jeune fille.
+
+--C'est cela même, Ellen. Or donc, on a volé cet enfant pour le
+substituer à un autre, mort sans doute, et certes l'occasion serait
+belle, au lieu d'entraver cette femme dans ses projets, de la protéger,
+au contraire, par la raison bien simple qu'elle se charge de faire
+perdre à jamais la trace de mon neveu.
+
+--C'est là précisément ce que j'allais vous dire, mon père.
+
+--Eh bien! écoutez mes projets, Ellen, et je vous dirai ensuite quel est
+mon but.
+
+Miss Ellen regarda son père et devint attentive.
+
+--Au lieu de laisser l'enfant suivre cette obscure destinée, je m'empare
+de lui et de sa mère, je les conduis en carrosse dans notre château des
+environs de Glascow.
+
+--Fort bien, dit miss Ellen.
+
+--J'accable l'enfant de caresses, je dis à la mère: «Ne craignez rien
+pour l'Irlande, moi et vos frères travaillons dans l'ombre, mais l'heure
+d'agir n'est point venue.»
+
+--Fort bien.
+
+--Je leur donne une armée de laquais, c'est-à-dire de geôliers. Ces
+pauvres gens, qui jusqu'à ce jour avaient vécu de pommes de terre, se
+trouvent devenus grands seigneurs.
+
+On se fait vite à la richesse, Ellen.
+
+--Continuez, mon père, car je ne comprends pas encore.
+
+--Attendez, Ellen, attendez. Le fils grandit au milieu de ce luxe.
+
+--Et sa mère l'élève dans l'amour de l'Irlande... observa miss Ellen
+avec ironie.
+
+Un sourire mystérieux passa sur les lèvres de lord Palmure.
+
+--La mère peut mourir, dit-il, on passe si facilement de vie à trépas.
+Un fruit qui n'est pas mûr, un verre d'eau glacée avalé
+précipitamment... Que sais-je?
+
+--Après? dit froidement miss Ellen.
+
+--Supposons que l'enfant soit orphelin à douze ou treize ans, il aura
+bien vite oublié les sottes rapsodies de sa mère à propos de l'Irlande.
+
+--Bon!
+
+--Nous l'élèverons en bon Anglais qui doit siéger au parlement quelque
+jour et me succéder...
+
+--Que dites-vous, mon père?
+
+--J'en veux faire votre mari, Ellen.
+
+--Y songez-vous? fit la jeune fille frémissant d'orgueil et
+d'indignation. Moi, épouser ce vagabond... ce mendiant...
+
+--Il est de votre sang, Ellen.
+
+--Qu'importe!
+
+--Ensuite je ne vous ai pas tout dit; et c'est maintenant que vous allez
+me comprendre.
+
+--Parlez, mon père, dit froidement miss Ellen.
+
+Lord Palmure reprit:
+
+--Mon père à moi, vous le savez, votre aïeul, Ellen, abandonna la cause
+de l'Irlande. L'Angleterre se montra reconnaissante. Elle nous donna de
+grands biens, la plupart confisqués sur des rebelles.
+
+Mon père devint un des plus riches seigneurs terriens du Royaume-Uni.
+
+Il ne pouvait pas prédire que mon frère Edmund embrasserait un jour la
+cause de l'Irlande; et, nous ayant réunis tous les deux, quand nous
+étions enfants, il nous dit:
+
+«Je suis assez riche pour m'affranchir de la loi du droit d'aînesse.
+J'ai obtenu du Parlement le droit de vous partager ma fortune par égale
+part.»
+
+--Ah! vraiment? fit miss Ellen qui devint de plus en plus attentive.
+
+--Je suis riche, mon enfant, très-riche; eh bien! je ne possède
+cependant que la moitié de la fortune de mon père.
+
+--Qu'est devenue l'autre moitié?
+
+--La part de sir Edmund?
+
+--Oui.
+
+--L'Angleterre l'a confisquée.
+
+--Ah!
+
+--Et c'est parce que, en élevant le fils de sir Edmund dans l'amour de
+l'Angleterre, j'espère faire rapporter le bill de confiscation et rendre
+à cet enfant la fortune de son père, que j'ai songé à en faire votre
+mari, Ellen. Comprenez-vous, maintenant?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Vous indignez-vous encore?
+
+--Non, mon père; mais quel âge a-t-il?
+
+--Dix ans.
+
+--J'en ai seize.
+
+--Il sera plus jeune que vous, qu'importe! Dans les sphères
+aristocratiques où nous sommes nés et où nous vivons, dit lord Palmure,
+le mariage est l'union, non de deux personnes, mais de deux noms et de
+deux fortunes.
+
+--Soit, mon père, dit miss Ellen, et maintenant vous partez?
+
+--Oui.
+
+Et le noble lord s'enveloppa dans un grand mac-farlane dont il releva le
+collet jusqu'à son menton.
+
+--Vous allez chercher l'enfant?
+
+--Oui.
+
+--Mais où?
+
+--Je l'ignore, mais la vieille dame me conduira.
+
+Miss Ellen souleva les rideaux d'une croisée et regarda dans la cour.
+
+--La voiture n'est pas attelée, dit-elle.
+
+--Je me garderais bien, dit lord Palmure, de sortir dans mon équipage;
+ce serait manquer de prudence, d'autant plus que, sans doute, la vieille
+dame m'emmènera dans un quartier excentrique.
+
+--C'est probable.
+
+--J'ai donc fait retenir un cab, qui m'attend au coin de la rue.
+
+--Mon père, dit encore miss Ellen, est-ce que vous irez seul courir
+cette étrange aventure?
+
+--Non, certes. J'ai fait demander à Scotland-Yard deux policemen
+déguisés.
+
+--A la bonne heure! je serai plus tranquille.
+
+--Adieu, mon enfant, dit lord Palmure. Je ne sais où on me conduira; je
+ne puis donc vous dire au juste l'heure de mon retour. Mais faites
+prendre patience à l'Irlandaise.
+
+--Ok! dit miss Ellen, depuis que nous lui avons fait voir un portrait de
+sir Edmund, replacé à la hâte dans notre galerie de famille, elle a en
+nous une confiance aveugle..
+
+--Vous m'en répondez?
+
+--Comme de moi-même.
+
+--C'est bien, Ellen. Au revoir.
+
+Et lord Palmure baisa sa fille au front.
+
+Cinq minutes après, il sortait à pied de son hôtel, et trouvait à
+l'extrémité nord de Chester-street un cab qui, rangé contre le mur,
+paraissait attendre.
+
+Il s'approcha.
+
+--Cabman, dit-il, êtes-vous retenu?
+
+--Par lord Palmure, répondit le cocher.
+
+--C'est moi.
+
+Et lord Palmure monta.
+
+Le cocher avait le visage si bien entortillé dans un large cache-nez,
+que lord Palmure, eût-il fait jour, n'aurait certes pas reconnu le bon
+Shoking.
+
+--Dudley-street, lui cria lord Palmure en fermant la portière.
+
+Et le cab partit au grand trot d'un excellent cheval.
+
+Shoking avait été cocher dans sa jeunesse.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Le cab gagna l'avenue Victoria, passa devant l'abbaye de Westminster et
+s'engagea dans Parliament-street, c'est-à-dire la rue du Parlement.
+
+Lord Palmure alors baissa la glace du cab et tira le cabman par sa
+redingote.
+
+Shoking se tourna à demi sur son siége.
+
+--Tu t'arrêteras devant Scotland-Yard, dit lord Palmure.
+
+--Oui, répondit Shoking.
+
+Le cab passa devant l'Amirauté et, quelques minutes après, il s'arrêtait
+de nouveau.
+
+Deux hommes qui se tenaient auprès de la porte de Scotland-Yard
+s'avancèrent rapidement.
+
+Lord Palmure mit la tête à la portière.
+
+L'un deux lui dit:
+
+--C'est nous que vous attendez, mylord.
+
+--Alors, montez, dit lord Palmure, qui daigna ouvrir la portière
+lui-même.
+
+Les deux hommes montèrent et s'assirent sur la banquette de devant, car
+le cab était à quatre places.
+
+Puis Shoking rendit de nouveau la main à son cheval, et moins d'un quart
+d'heure après, lord Palmure était à la porte de mistress Fanoche.
+
+Il n'eut pas besoin de sonner deux fois.
+
+La vieille dame était toute prête, l'oreille aux aguets et fort
+impatiente.
+
+--Enfin, avait-elle murmuré vingt fois depuis une heure, je vais donc
+vivre tranquille, et sans le recours de personne...
+
+Et elle se voyait déjà dans son cottage de Brighton, avec une bonne
+grosse servante, une maison bien montée, des armoires pleines de linge
+et un parloir auprès duquel celui de mistress Fanoche pâlissait.
+
+Elle avait fait coucher les petites filles, s'inquiétant peu, du reste,
+de ce qui arriverait lorsqu'elle serait partie et de ce qu'elles
+deviendraient.
+
+Puis elle avait assemblé à la hâte quelques bardes dans un petit sac de
+voyage, mis son chapeau, endossé son châle écossais et fourré ses doigts
+crochus dans de bons gants de tricot.
+
+--Ah! mylord, dit-elle en voyant entrer lord Palmure, je craignais que
+vous ne vinssiez pas... et en même temps je l'espérais...
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est que j'ai peur...
+
+--Et pourquoi auriez-vous peur?
+
+--Ah! c'est que vous ne connaissez pas les gens que je vais trahir...
+Ils sont capables de tout.
+
+--Ma chère dame, dit froidement lord Palmure en entrant dans le parloir
+où il y avait une lampe et tirant de sa poche un portefeuille, voici un
+contrat de rente.
+
+La vieille dame eut un battement de coeur.
+
+--Voici cent livres en bank-notes, comme frais de déplacement.
+
+Le battement de coeur redoubla.
+
+--Enfin, acheva lord Palmure, voici un billet de première classe pour le
+train de Londres à Brighton.
+
+Ce train part à minuit.
+
+La vieille dame allongeait déjà la main pour s'emparer du contrat de
+rente, du billet et des bank-notes.
+
+Lord Palmure l'arrêta.
+
+--Non, dit-il, pas à présent. Aussitôt que j'aurai l'enfant, tout cela
+sera votre propriété, et je vous conduirai moi-même au Brighton-railway.
+
+La vielle dame éprouva une certaine déception; elle eut même un accès de
+défiance.
+
+--Mais, dit-elle, ne me trompez-vous pas, au moins?
+
+--Je me nomme lord Palmure, et mon nom doit vous être une garantie.
+
+--Sans doute. Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Que voulez-vous faire de l'enfant?
+
+--Le rendre à sa mère.
+
+--A sa mère!
+
+--Oui, à sa mère qui est chez moi, dit froidement lord Palmure, après
+avoir miraculeusement échappé à la mort.
+
+Il vit pâlir la vieille dame.
+
+--Allons, dit-il en baissant la voix, vous voyez que je sais bien des
+choses, n'est-ce pas? Ne perdons pas de temps inutile. J'ai deux
+policemen dans le cab; ils doivent nous accompagner. Ou, dans une
+heure, j'aurai l'enfant et je vous conduirai au chemin de fer de
+Brighton; ou vous m'aurez trompé et je vous conduirai à Scotland-Yard.
+
+La vieille dame joignit les mains:
+
+--Milord, dit-elle, je vous jure que je vais vous conduire où est
+l'enfant.
+
+--Eh bien! partons...
+
+Et il prit la vieille dame par le bras.
+
+Elle éteignit la lampe et ferma la porte.
+
+En montant dans le cab, elle vit en effet deux hommes, mais les voitures
+de Londres n'ont pas de lanternes; en outre, la rue Dudley était peu
+éclairée, car il n'y avait pas de magasins; enfin ces deux hommes
+avaient leurs chapeaux rabattus sur les yeux, et il était difficile de
+voir leur visage.
+
+La vieille dame s'assit dans le fond du cab, à côté de lord Palmure.
+
+--Où allons-nous? dit celui-ci.
+
+--A Hampsteadt.
+
+--Bon. Quelle rue?
+
+--Heath-Mount.
+
+--Fort bien. Quel numéro?
+
+--Dix-huit.
+
+--Est-ce là qu'est l'enfant?
+
+--C'est là.
+
+Lord Palmure baissa la glace une seconde fois et transmit les ordres au
+cabman.
+
+--All reigh! répondit Shoking.
+
+Et il rendit la main à son cheval.
+
+Si le hanson qui avait conduit mistress Fanoche et Mary l'Écossaise,
+portant dans ses bras le petit Ralph endormi, à Hampsteadt, marchait
+bien, le cab conduit par Shoking filait encore mieux.
+
+Vingt minutes après avoir quitté Dudley-street, il arrivait dans
+Heath-Mount.
+
+Lord Palmure et la vieille dame n'avaient pas échangé un mot durant le
+trajet, trouvant inutile, tous les deux, de causer devant les deux
+agents.
+
+Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas desserré les dents.
+
+Quand le cab s'arrêta, lord Palmure mit la tête à la portière et dit:
+
+--Sommes-nous arrivés?
+
+--Voici Heath-Mount, répondit Shoking, et voilà le numéro 18.
+
+Lord Palmure vit alors une grille, un grand jardin et, tout au fond, une
+maisonnette dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées.
+
+--Est-ce bien là? répéta lord Palmure en s'adressant à la vieille dame.
+
+Elle regarda à son tour.
+
+--Oui, fit-elle.
+
+--Alors vous allez me montrer le chemin.
+
+--Mais, mylord, dit-elle avec un accent d'angoisse, vous voulez donc que
+ces gens-là m'assassinent?
+
+--Soit, dit lord Palmure, puisque vous avez peur, restez ici. Comme j'ai
+le contrat et les bank-notes dans ma poche, je suis sûr que vous ne vous
+en irez pas.
+
+Et il dit aux deux hommes, qui pour lui étaient toujours des agents
+déguisés:
+
+--Venez, messieurs, et tenez-vous prêts à tout événement.
+
+Lord Palmure descendit le premier et marcha droit à la grille, ce qui
+fit qu'il ne vit pas que l'un des deux hommes prenait un paquet des
+mains de Shoking.
+
+Le noble lord allait mettre la main sur le bouton de la sonnette, mais
+celui à qui Shoking avait donné un objet mystérieux l'arrêta.
+
+--Ne sonnez pas, mylord, dit-il.
+
+--Il faut pourtant bien que nous entrions.
+
+--J'ai prévu le cas.
+
+Et il tira de dessous son manteau un trousseau de clefs.
+
+--A Londres, dit-il, on fait tout sur le même modèle, depuis les
+maisons jusqu'aux serrures.
+
+--Vous êtes un homme habile, dit lord Palmure.
+
+L'agent de police prétendu essaya tour à tour plusieurs clefs.
+
+L'une enfin entra, tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit.
+
+--Entrez, mylord, dit cet homme.
+
+Et il s'effaça pour laisser passer lord Palmure.
+
+Mais, en ce moment, celui-ci sentit qu'on le prenait à la gorge.
+
+En même temps on lui appliqua un masque de poix sur le visage.
+
+Et avant qu'il eût pu crier, se débattre et songer à faire usage du
+revolver qu'il avait sur lui, il fut renversé, garrotté en un tour de
+main et jeté en un coin du jardin, derrière un massif d'arbres.
+
+--A présent, dit l'homme gris, car c'était lui, allons chercher
+l'enfant.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Maintenant revenons un moment sur nos pas, et voyons ce qui s'était
+passé dans le cottage de mistress Fanoche. Nous avons laissé le petit
+Ralph au moment où la brutale Écossaise Mary levait le fouet sur lui et
+le frappait.
+
+La douleur lui arracha un cri; mais ce cri fut unique. L'enfant se
+roidit ensuite et croisa ses deux bras sur sa poitrine, regardant son
+bourreau d'un air de défi.
+
+L'Écossaise frappa encore.
+
+Heureusement comme elle levait le fouet pour la troisième fois, la porte
+s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.
+
+Elle jeta un cri à son tour, s'élança sur l'Écossaise et lui arracha le
+fouet.
+
+Puis, d'un geste impérieux, elle lui ordonna de sortir.
+
+L'Écossaise s'en alla sans mot dire.
+
+Alors mistress Fanoche voulut prendre l'enfant dans ses bras.
+
+--Où est ma mère? demanda celui-ci avec ténacité.
+
+--Ta mère est allée faire un voyage, mon petit homme, lui répondit-elle
+d'un ton doucereux, et je lui ai promis d'avoir bien soin de toi.
+
+Ralph attacha sur elle un regard profond, le regard d'un homme et non
+d'un enfant.
+
+--Vous me trompez! dit-il.
+
+--Pourquoi veux-tu que je te trompe, mon mignon? fit mistress Fanoche,
+qui se mit à l'embrasser. Ta maman est partie, c'est bien vrai, mais
+elle reviendra...
+
+--Quand?
+
+--Demain.
+
+--Vous me trompez, répéta l'enfant. Je veux m'en aller.
+
+--Hein?
+
+--Je veux sortir d'ici, fit-il avec un accent de volonté.
+
+--Et si tu sors d'ici, où iras-tu? demanda la nourrisseuse d'enfants.
+
+--J'irai rejoindre ma mère.
+
+--Tu sais bien que c'est impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que ta mère est partie.
+
+L'enfant frappa du pied.
+
+--Je veux sortir! répéta-t-il.
+
+Et il marcha vers la porte.
+
+Mistress Fanoche le prit par le bras:
+
+--Mon mignon, dit-elle, quand un enfant veut être traité avec douceur et
+n'être point battu, il doit être sage, sinon...
+
+--Battez-moi, mais laissez-moi sortir.
+
+L'obstination de Ralph, l'énergie avec laquelle il se débattait aux
+mains de mistress Fanoche, exaspéraient celle-ci.
+
+Elle appela de nouveau l'Écossaise.
+
+Mary revint, armée de son terrible fouet.
+
+Cette fois, mistress Fanoche ne souriait plus.
+
+--Couche-moi ce petit vaurien, dit-elle à l'Écossaise.
+
+Elle sortit, et Ralph resta de nouveau au pouvoir de la terrible
+servante.
+
+Celle-ci le prit par le bras, le poussa rudement devant elle, et comme
+il essayait de résister, elle le frappa de nouveau.
+
+Puis elle ouvrit une porte au fond du parloir et Ralph vit une petite
+chambre dans laquelle il y avait un lit.
+
+Cette chambre ressemblait vaguement à celle où il s'était endormi dans
+les bras de sa mère.
+
+Un moment, l'enfant eut une illusion et se mit à crier:
+
+--Maman! maman!
+
+Un éclat de rire de l'Écossaise lui répondit seul.
+
+--Maman! dit-il une fois encore.
+
+Le fouet retomba.
+
+Alors, vaincu par la douleur, l'enfant se prit à pleurer.
+
+L'Écossaise, alors, se mit à le déshabiller tranquillement, et Ralph ne
+résista plus.
+
+Son énergie l'avait abandonné, depuis qu'il pleurait, tant les larmes
+sont énervantes.
+
+Il pleura longtemps, le pauvre enfant, interrompant ses sanglots pour
+appeler sa mère, qui ne lui répondait pas.
+
+Puis, à la prostration morale succéda une prostration physique, et il
+finit par s'endormir.
+
+Il était grand jour quand il s'éveilla, et le soleil inondait la
+chambre.
+
+Ralph jeta un regard autour de lui.
+
+Il était seul.
+
+Une fois encore il appela sa mère.
+
+Ce fut mistress Fanoche qui arriva.
+
+Elle était redevenue souriante et voulut embrasser Ralph.
+
+Mais il la repoussa.
+
+--Rendez-moi ma mère, dit-il.
+
+--Puisqu'elle doit revenir bientôt, dit-elle.
+
+--Quand?
+
+--Demain.
+
+L'enfant eut l'air d'ajouter foi à ces paroles.
+
+A partir de ce moment, il ne cria plus, ne pleura plus, ne fit plus
+aucune question.
+
+--J'en étais sûre, se dit mistress Fanoche au bout de quelques
+instants, il finira par se calmer.
+
+Elle ne se rebuta point et combla l'enfant de caresses; mais s'il ne la
+repoussa plus, il accueillit ses observations avec une parfaite
+indifférence.
+
+Il avait refusé de manger d'abord, mais, vers le soir, la faim triompha
+de son obstination.
+
+Mistress Fanoche avait eu soin de mêler un peu de jus de pavots à ses
+aliments, de façon qu'il s'endormit brusquement, son repas terminé, et
+que l'Écossaise put le déshabiller sans qu'il s'éveillât.
+
+Le lendemain en s'éveillant, Ralph demanda sa mère.
+
+--Demain, lui dit encore mistress Fanoche.
+
+L'enfant n'insista pas.
+
+Seulement, depuis vingt-quatre heures un travail s'était fait dans son
+esprit.
+
+Il s'était remémoré tous les événements qui l'avaient frappé depuis son
+arrivée à Londres.
+
+Les petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu, ne lui
+avaient dit, hélas! que la vérité.
+
+Il voyait bien toujours mistress Fanoche, mais il ne voyait plus la
+vieille dame qui avait un air si méchant.
+
+Enfin, malgré certaines ressemblances, Ralph était bien convaincu que la
+maison où il était n'était pas celle où il avait été conduit avec sa
+mère par le mendiant Shoking.
+
+Par conséquent, il se fit ce raisonnement plein de justesse apparente,
+que s'il voulait rejoindre sa mère, il fallait qu'il s'enfuit de cette
+maison et retournât dans l'autre.
+
+L'enfant ne se rendait pas bien compte de l'immensité de Londres.
+Cependant, il se demandait comment il trouverait son chemin.
+
+Ralph ne songea donc plus qu'à fuir.
+
+Quand les enfants se sont tracé une marche et ont un but déterminé, ils
+sont capables d'autant de patience et de dissimulation qu'un homme.
+
+Il se montra si docile ce jour-là, que mistress Fanoche l'accabla de
+caresses.
+
+Il ne la repoussa plus, et parut même se montrer convaincu que sa mère
+ne pouvait tarder à revenir.
+
+Alors mistress Fanoche lui permit de jouer dans le jardin.
+
+Le jardin était fermé par une haute grille, sur le devant de la rue,
+par un mur assez élevé, sur le derrière.
+
+Il n'y avait donc aucun danger que l'enfant s'échappât.
+
+Le soir, mistress Fanoche jugea inutile de mêler un soporifique à son
+repas.
+
+L'enfant mangea peu.
+
+Quand l'Écossaise vint lui annoncer que l'heure du coucher était venue,
+il ne fit aucune résistance.
+
+Elle le déshabilla comme à l'ordinaire, le mit au lit et emporta la
+chandelle.
+
+Alors, l'enfant se leva sans bruit et nu-pieds.
+
+Puis il vint coller son oreille à la serrure.
+
+Il entendit mistress Fanoche et l'Irlandaise qui causaient à mi-voix.
+
+Ralph revint vers son lit et se rhabilla dans l'obscurité.
+
+Seulement, il ne mit pas ses souliers.
+
+Puis il se dirigea à tâtons vers la croisée.
+
+Cette croisée, comme toutes les croisées anglaises, était à guillotine.
+
+Il suffisait de tirer une corde, qui se trouvait dans le coin, pour
+faire monter la partie inférieure du châssis.
+
+L'enfant déploya la patience et la prudence d'un homme fait pour
+exécuter cette manoeuvre sans bruit.
+
+De temps en temps, il s'arrêtait et prêtait l'oreille.
+
+Le bruit des voix de mistress Fanoche et de l'Écossaise arrivait
+toujours jusqu'à lui.
+
+Le châssis ouvert, Ralph prit ses souliers à la main et monta sur
+l'entablement de la croisée.
+
+La chambre était au rez-de-chaussée, par conséquent à cinq ou six pieds
+du sol.
+
+Et Ralph se laissa glisser dans le jardin.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Tandis que le petit Irlandais sautait dans le jardin, mistress Fanoche,
+en dépit de son rang, ne dédaignait pas de causer avec Mary, l'humble
+servante écossaise. C'est que, entre ces deux femmes, la complicité
+primait la hiérarchie.
+
+Aussi bien que la vieille dame aux bésicles, Mary l'Écossaise avait été
+dans la confidence des crimes mystérieux commis par mistress Fanoche.
+
+Cette dernière était bien la maîtresse pourtant, et c'était presque à
+son profit unique que l'établissement prospérait, car là où la vieille
+dame portait un châle et une robe de popeline, là où Mary avait un
+fichu, mistress Fanoche empochait des guinées.
+
+Néanmoins, et si sûre qu'elle fût de ces deux femmes, elle croyait
+devoir les ménager, et pour cela elle avait employé un singulier moyen.
+
+Elle avait encouragé, servi dans l'ombre la haine jalouse que la vieille
+dame et la servante avaient l'une pour l'autre.
+
+Vingt fois la vieille dame avait dit que Mary était une voleuse, qu'on
+avait tort de laisser traîner devant elle l'argenterie et le linge.
+
+Par contre, Mary disait souvent:
+
+--Vous auriez tort, madame, de vous confier sans réserve à la femme aux
+bésicles. Elle a l'oeil faux et elle ressemble à Judas. Si jamais elle
+trouvait l'occasion de vous vendre, elle n'y manquerait pas.
+
+Ce soir-là, quand elle eut couché l'enfant, Mary revint au parloir, où
+mistress Fanoche se brodait sentimentalement des pantoufles à elle-même.
+
+Au lieu de regagner sa cuisine, elle s'assit.
+
+Mistress Fanoche ne se fâcha point.
+
+Seulement, levant la tête et regardant l'Écossaise, elle lui dit:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Madame, répondit Mary, je voudrais vous faire une question.
+
+--Parle...
+
+--Est-ce que vous avez dit à la vieille guenon que nous venions ici?
+
+La vieille guenon, c'était, comme on le pense, la dame aux bésicles...
+
+--Certainement, dit mistress Fanoche.
+
+--Vous avez eu tort, madame.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle peut fort bien nous trahir.
+
+Mistress Fanoche haussa les épaules.
+
+--Et pourquoi veux-tu qu'elle nous trahisse?
+
+--Pour de l'argent.
+
+--Soit. Mais qui lui en donnera?
+
+--Ceux qui pourront avoir intérêt à retrouver l'enfant.
+
+--Tu es folle, Mary.
+
+--Pourquoi donc, madame?
+
+--Mais parce qu'il n'y avait qu'une personne qui eût intérêt à le
+retrouver, sa mère... et que cette mère... tu sais bien...
+
+--Oui, dit Mary avec un sourire féroce, elle a son compte, celle-là...
+
+--Mais ne l'eût-elle pas, comme elle n'a pas d'argent...
+
+--C'est égal, j'ai mon idée, poursuivit l'Écossaise, qui se laissait
+aller à sa haine.
+
+--Tais-toi! dit vivement mistress Fanoche.
+
+--Qu'est-ce donc, madame?
+
+--Il me semble que j'ai entendu du bruit...
+
+--C'est le petit, peut-être...
+
+Et Mary se leva pour aller à la porte de la chambre où elle avait couché
+Ralph.
+
+--Non, dit mistress Fanoche... c'est par là... dans le jardin.
+
+Elle s'était levée et prêtait l'oreille.
+
+--La grille est bien fermée, dit Mary.
+
+--Je te dis que j'entends marcher... Je te...
+
+Mistress Fanoche n'acheva pas.
+
+Elle était devenue toute pâle d'émotion, car une clef tourna dans la
+serrure de la porte d'entrée.
+
+Les deux femmes se regardèrent muettes et la sueur au front.
+
+Cependant la robuste et gigantesque Écossaise s'élança en disant:
+
+--Si ce sont des pick-pocketts, ils auront affaire à moi!
+
+Mais, soudain, la porte du parloir s'ouvrit, et deux hommes se
+montrèrent sur le seuil.
+
+Ces deux hommes n'étaient autres que l'homme gris et son compagnon
+l'Irlandais, cet homme déguenillé, dont, avec un signe, il avait fait un
+esclave fidèle.
+
+L'homme gris avait un revolver à la main, et, le braquant sur
+l'Irlandaise:
+
+--Toi, lui dit-il, je t'engage à te tenir tranquille.
+
+Mistress Fanoche voulut jeter un cri.
+
+--Madame, lui dit froidement l'homme gris, je ne suis pas un voleur;
+ainsi, rassurez-vous. Mais j'ai besoin de causer avec vous quelques
+instants; et pour cela il faut que vous m'écoutiez.
+
+--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit mistress Fanoche éperdue.
+
+En même temps, elle subissait pareillement cette mystérieuse fascination
+qu'exerçait le regard de l'homme gris.
+
+L'Écossaise, tenue en respect par le revolver, regardait tour à tour
+l'homme gris et son compagnon.
+
+Le premier continua:
+
+--Connaissez-vous lord Palmure, madame?
+
+Mistress Fanoche se sentit un peu rassurée par ce nom, qui était celui
+d'un membre du Parlement.
+
+--Non, dit-elle.
+
+--Lord Palmure est à la recherche de son neveu.
+
+Mistress Fanoche recula.
+
+--Un petit Irlandais dont vous avez fait disparaître la mère et que vous
+cachez ici, ajouta l'homme gris.
+
+Mistress Fanoche fit appel à toute son audace:
+
+--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-elle.
+
+--Attendez donc, reprit l'homme gris. Vous tenez une pension dans
+Dudley-street, c'est-à-dire que vous êtes une nourrisseuse d'enfants.
+Vous avez une associée, une vieille dame qui porte des bésicles.
+
+Mary l'Écossaise, emportée par sa haine, s'écria:
+
+--Ah! la vieille guenon nous a trahies! Je vous le disais bien, madame!
+
+--Cette fille, dit froidement l'homme gris, a dit la vérité pure,
+madame. La vieille dame a vendu pour une somme considérable, à lord
+Palmure, le secret de votre retraite et par conséquent de celle de
+l'enfant.
+
+--Oh! la misérable! dit encore l'Écossaise.
+
+--Mais tais-toi donc! s'écria mistress Fanoche frémissante.
+
+L'homme gris ajouta:
+
+--Heureusement, lord Palmure n'a point payé encore.
+
+Mistress Fanoche jeta un cri.
+
+--Rendez-nous l'enfant, c'est vous qui toucherez l'argent...
+
+La nourrisseuse eut un mouvement de joie qui la trahit, et, malgré elle,
+ses yeux se dirigèrent vers la porte de la chambre où on avait couché
+l'enfant.
+
+L'homme gris surprit ce regard:
+
+--Ah! dit-il, cette fois, nous le tenons!
+
+Et il s'élança vers cette porte et l'ouvrit, laissant les deux femmes à
+la garde de l'Irlandais.
+
+Mais, arrivé sur le seuil, il s'arrêta muet, stupéfait, et ses cheveux
+se hérissèrent.
+
+La chambre était vide.
+
+Il y avait bien un lit, et ce lit était défait, et il gardait encore
+l'empreinte moulée d'un corps d'enfant.
+
+L'homme gris s'en approcha et mit la main dessus.
+
+Les draps étaient chauds.
+
+Il courut à la croisée ouverte.
+
+Le jardin était silencieux.
+
+En même temps mistress Fanoche et l'Écossaise jetèrent un double cri.
+
+Un cri à la sincérité duquel l'homme gris ne put se tromper.
+
+L'enfant avait pris la fuite, et les deux femmes n'en savaient rien.
+
+L'homme gris sauta par la fenêtre dans le jardin.
+
+Il se mit à courir dans tous les sens, suivi par les deux femmes qui se
+lamentaient et par l'Irlandais.
+
+Lord Palmure, garrotté et son masque de poix sur le visage, avait été si
+bien caché derrière un massif, que les deux femmes passèrent près de lui
+sans le voir.
+
+Shoking, lui-même, entendant tout ce tapage, avait quitté son siége et
+accourait.
+
+On fit le tour du jardin. On chercha partout. On ne trouva point
+l'enfant.
+
+Tout à coup l'homme gris s'arrêta devant un arbre qui croissait au long
+de ce mur élevé qui bornait le jardin au nord.
+
+Une branche cassée lui indiqua que le fugitif avait grimpé le long de
+cet arbre, sauté par dessus le mur, et qu'il s'était enfui par là.
+
+--Heureusement, s'écria l'homme gris, qu'il n'y a pas longtemps de cela.
+Hampsteadt est désert, en cette saison. Nous finirons bien par le
+retrouver.
+
+Et il s'élança hors du jardin suivi de Shoking et de l'Irlandais.
+
+Tous trois avaient oublié la vieille dame, qui tremblait de tous ses
+membres dans le cab, et lord Palmure qui étouffait sous son masque de
+poix.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Miss Ellen avait attendu le retour de lord Palmure, son père, durant
+toute la nuit.
+
+A minuit, le noble lord n'était pas rentré; néanmoins miss Ellen n'était
+pas très-inquiète, et elle se disait que sans doute on avait emmené le
+petit Irlandais loin de Londres.
+
+Sur le derrière de l'hôtel Palmure s'étendait un grand jardin planté de
+vieux arbres.
+
+L'appartement de miss Ellen, situé au premier étage, donnait sur ce
+jardin.
+
+Après avoir vainement attendu son père, miss Ellen prit le parti de se
+mettre au lit.
+
+Mais, auparavant, fidèle à sa promesse, l'altière jeune fille voulut
+s'assurer que l'Irlandaise était toujours en son pouvoir.
+
+Pour plus de sûreté, on avait donné à la pauvre mère une chambre qui
+n'avait pas d'autre issue que la chambre de miss Ellen elle-même.
+
+Mais toutes ces précautions étaient au moins inutiles; car Jenny, à qui
+l'on avait représenté le portrait de sir Edmund, âgé de vingt ans, et
+qui avait reconnu son époux, savait maintenant qu'elle était dans sa
+famille, et, loin de se défier de lord Palmure et de sa fille, avait au
+contraire en eux une confiance aveugle.
+
+Miss Ellen trouva la pauvre mère debout, les yeux secs, mais en proie à
+une anxiété croissante.
+
+En voyant entrer miss Ellen, elle vint à elle les bras ouverts.
+
+--Eh bien! dit-elle, votre père est-il de retour?
+
+--Pas encore.
+
+--Mon Dieu! s'il n'allait pas trouver mon fils?
+
+Un sourire plein d'assurance vint aux lèvres de miss Ellen.
+
+--Rassurez-vous, dit-elle, mon père tient tout ce qu'il promet. Il est
+allé chercher votre fils et il le ramènera.
+
+--Mais quand?
+
+--Peut-être cette nuit... peut-être demain matin seulement. Je vous le
+répète, l'enfant était hors de Londres, à la campagne; il faut le temps
+matériel de faire le voyage.
+
+--Oh! puissiez-vous dire vrai! murmura l'Irlandaise en joignant les
+mains.
+
+--Ma chère, reprit miss Ellen, croyez-moi, toutes ces émotions que vous
+avez éprouvées depuis deux jours vous ont brisée. Vous avez besoin de
+repos, mettez-vous au lit et attendez avec patience et courage le retour
+de mon père.
+
+--Je ferai ce que vous voudrez, ma belle demoiselle, répondit
+l'Irlandaise avec soumission.
+
+--Vous me le promettez?
+
+--Oui.
+
+--Bonsoir donc, ma bonne, et ayez foi en nous.
+
+Miss Ellen baisa l'Irlandaise au front.
+
+Celle-ci se mit à genoux au pied de son lit pour prier avant son
+coucher.
+
+Miss Ellen sortit.
+
+Elle revint dans sa chambre, songea un moment à sonner ses femmes pour
+se faire déshabiller; puis, cédant à on ne sait quel caprice, elle
+s'approcha d'une fenêtre qu'elle ouvrit.
+
+La nuit était sombre, mais elle n'était pas très-froide.
+
+Quand le brouillard ne pèse pas sur Londres, l'atmosphère est tiède,
+même en automne.
+
+Miss Ellen se prit à rêver, la tête appuyée dans ses mains et ses coudes
+sur l'entablement de la croisée.
+
+Tout à coup elle tressaillit.
+
+Une ombre noire s'agitait dans le jardin.
+
+Était-ce un homme ou un animal?
+
+Miss Ellen ne put d'abord s'en rendre compte.
+
+L'ombre s'approcha.
+
+Alors, la fille du pair d'Angleterre vit briller dans l'obscurité deux
+points lumineux.
+
+On eût dit les yeux de quelque bête fauve au fond du bois.
+
+Chose bizarre! miss Ellen ne se rejeta point en arrière; elle ne referma
+point la croisée; elle ne courut pas à un cordon de sonnette pour
+appeler ses gens.
+
+Obéissant à une mystérieuse fascination, elle regardait ces deux yeux
+qui s'avançaient toujours et vinrent s'arrêter au pied d'un arbre qui
+montait devant la croisée.
+
+Alors la forme noire se dressa, et miss Ellen vit qu'elle avait affaire
+à un homme.
+
+Cet homme se mit à grimper le long du tronc de l'arbre.
+
+Miss Ellen voulut jeter un cri, mais sa gorge était aride.
+
+Elle voulut fuir et refermer la croisée.
+
+Mais une force inconnue la cloua au sol.
+
+L'homme montait toujours.
+
+Avec la légèreté d'un clown, il arriva sur une branche qui était presque
+de plain pied avec l'entablement de la croisée.
+
+Peut-être que s'il eût un moment détourné la tête, que s'il eût cessé,
+l'espace d'une seconde seulement, de braquer ces deux yeux brillants sur
+la jeune fille, le charme se fût trouvé rompu et qu'elle eût eu la force
+d'appeler à son aide.
+
+Mais ces yeux dominateurs demeurèrent fixés sur elle, et la fille de
+lord Palmure, pétrifiée, vit cet homme faire un bond prodigieux et
+sauter de l'arbre sur la croisée.
+
+Il avait un poignard à la main et dit froidement:
+
+--Si vous appelez, vous êtes morte!
+
+Alors miss Ellen recula.
+
+Mais elle recula lentement, les yeux fixés sur cet homme qui osait lui
+faire une menace de mort.
+
+Quel était-il?
+
+Jamais elle ne l'avait vu.
+
+Sa mise était celle d'un gentleman.
+
+Son visage pâle avait la distinction parfaite d'un homme de qualité.
+
+Son regard fascinait de près, comme il fascinait à distance.
+
+Cependant miss Ellen fit un effort suprême et rompit à moitié le charme
+qui l'enveloppait.
+
+--Qui êtes-vous? dit-elle. Que me voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venu
+ici?
+
+--Miss Ellen, dit froidement cet homme, je vous demande mille pardons
+d'avoir pris un chemin aussi singulier pour entrer chez vous; mais je
+n'avais pas le choix. Je ne voulais pas qu'on me vît.
+
+Il avait une voix douce et grave, pleine d'une mystérieuse harmonie.
+
+Miss Ellen se sentit dominée par le son de cette voix, bien plus que par
+l'épouvante que lui inspirait la vue du poignard.
+
+--Que me voulez-vous? répéta-t-elle.
+
+Elle se raidissait sur ses jambes pour ne point tomber; et ses mains
+tremblantes furent obligées de chercher l'appui d'un meuble.
+
+--Je viens vous parler au nom de votre père, dit cet homme.
+
+--De mon père?
+
+--Oui.
+
+Et comme elle le regardait avec une stupeur croissante, il tira de son
+doigt une bague qu'il mit sous les yeux de la jeune fille, en lui
+disant:
+
+--Connaissez-vous cela?
+
+Miss Ellen tressaillit et étouffa un cri.
+
+Cette bague était la chevalière armoriée que portait ordinairement lord
+Palmure.
+
+--Mon père vous a donné sa bague? exclama-t-elle.
+
+--Oui et non, dit-il en souriant. C'est-à-dire que cette bague est une
+preuve que votre père est en mon pouvoir, et que sa vie répond de la
+mienne.
+
+Miss Ellen étouffa un nouveau cri.
+
+Et reculant d'un pas encore:
+
+--Mais qui donc êtes-vous? reprit-elle.
+
+--Mon nom, ne vous apprendra pas grand chose, dit-il. On m'appelle:
+L'HOMME GRIS.
+
+
+
+
+XL
+
+
+L'homme gris, car, en effet, c'était lui, s'approcha plus encore de la
+jeune fille:
+
+--Miss Ellen, dit-il, vous avez ici une femme qu'on appelle Jenny
+l'Irlandaise.
+
+--Que vous importe?
+
+Et la fille de lord Palmure retrouva son humeur hautaine en présence de
+cet étranger qui se permettait de la questionner.
+
+L'homme gris demeura calme, et sa voix ne perdit rien de son accent de
+douceur.
+
+--Vous me demandez que m'importe? dit-il, et vous avez le droit de me
+faire cette question. Aussi vais-je vous répondre.
+
+Lord Palmure, votre père, s'est trouvé, il y a deux jours, sur un
+_Penny-Boat_; il a vu cette femme, il a cru, dans les traits de l'enfant
+qu'elle avait avec elle, reconnaître un homme. L'enfant lui a rappelé
+sir Edmund Palmure, son frère...
+
+Miss Ellen étouffa un cri.
+
+Mais l'oeil fascinateur de l'homme gris se posa sur elle, et soudain
+elle se tut.
+
+Il continua:
+
+--Il importait à lord Palmure d'avoir cette femme; aussi l'a-t-il
+enlevée et conduite ici. Il lui importait plus encore d'avoir l'enfant.
+C'est pour cela qu'il a donné de l'or, beaucoup d'or, et que lui, le
+noble pair, il n'a pas craint de se jeter dans une aventure d'homme de
+rien.
+
+--Après? dit froidement miss Ellen.
+
+--Il m'importe pareillement, à moi, poursuivit l'homme gris, d'avoir
+cette femme; et je vais vous dire ce que j'ai fait pour cela. Je suis
+entré chez vous de nuit, en escaladant un mur, en entrant par une
+fenêtre. Qu'un policeman m'arrête, qu'un magistrat de police me renvoie
+devant le jury, et le jury me condamne à aller finir mes jours à
+Botany-bay.
+
+--Ah! dit miss Ellen, qui regardait maintenant cet homme avec plus
+d'étonnement que d'épouvante.
+
+Car, entre l'homme gris que nous avons vu au Black-Horse, vêtu de ce
+pauvre habit gris d'où il tenait son surnom, et celui que miss Ellen
+avait devant elle, il y avait tout un monde de distance.
+
+Irréprochablement vêtu, rasé avec soin, s'exprimant avec une aisance
+parfaite, cet homme, on l'eût juré, paraissait être entré par la porte,
+avoir été préalablement présenté, et il n'eût pas fallu de grands
+efforts à celui qui serait entré inopinément chez miss Ellen pour
+supposer qu'il était son fiancé.
+
+--Eh bien! reprit-il, ce n'est pas tout encore, j'ai fait plus que cela,
+miss Ellen: moi et mes complices, nous avons mis la main sur un pair
+d'Angleterre, nous l'avons terrassé, garrotté, après lui avoir posé sur
+le visage un masque de poix.
+
+Et comme miss Ellen allait jeter un nouveau cri:
+
+--Prenez garde, dit-il, car c'est de votre père qu'il s'agit, et si je
+ne sortais pas d'ici libre et sain et sauf, vous ne le reverriez jamais.
+
+La jeune fille frissonna.
+
+--La vie de lord Palmure, poursuivit l'homme gris, répond de la mienne.
+Par conséquent, ne sonnez pas, n'appelez pas. Toute imprudence de votre
+part pourrait coûter la vie à votre père.
+
+Miss Ellen regardait cet homme avec une épouvante mêlée, à son insu
+peut-être, d'une secrète admiration.
+
+Il continua.
+
+--L'Irlandaise est ici, et je veux la voir.
+
+Sa voix, sans rien perdre de son calme, avait maintenant quelque chose
+d'impérieux qui fit pâlir miss Ellen de colère.
+
+Sa nature altière se révolta même un moment.
+
+--On n'a jamais dit: _je veux_ devant moi, fit-elle.
+
+--Aussi vous en fais-je mes plus humbles excuses, miss Ellen. Mais
+nécessité n'a pas de loi. Or, je vous le dis, le temps presse. La vie de
+votre père est en danger, et votre résistance pourrait...
+
+Elle l'interrompit d'un geste.
+
+--Et qui donc m'assure, fit-elle, que ce que vous me dites est la
+vérité?
+
+--Cette bague que je vous présente.
+
+En effet, si la bague de lord Palmure était aux mains de cet homme,
+c'est que lord Palmure lui-même était en son pouvoir.
+
+Elle se mordit les lèvres et ne répondit rien.
+
+L'homme gris reprit, sans rien perdre de son ton courtois:
+
+--Veuillez, je vous prie, me conduire à la chambre de l'Irlandaise.
+
+Son regard pesait toujours sur la jeune fille, et ce regard avait une
+puissance magnétique à laquelle elle essayait vainement de se
+soustraire.
+
+Dominée par ce regard, plus encore que par la pensée que la vie de son
+père était en danger, miss Ellen alla vers la porte qui donnait dans la
+chambre où était Jenny.
+
+L'homme gris posa sa main sur le bras de la jeune fille, au moment où
+elle allait ouvrir cette porte.
+
+--Miss Ellen, dit-il, un mot encore.
+
+--Parlez...
+
+--Je vous ai dit, je vous répète que la vie de votre père répond de la
+mienne; donc n'allez pas faire la folie d'appeler vos gens: si j'étais
+arrêté, avant le point du jour lord Palmure ne serait plus qu'un
+cadavre.
+
+Elle lui jeta un regard de haine:
+
+--Oh! dit-elle, vous serez châtié quelque jour!
+
+--C'est possible, répondit-il, mais ce soir je suis le plus fort et
+j'use de ma supériorité.
+
+Et il mit lui-même la main sur le bouton de la porte.
+
+Alors, en proie à une colère concentrée, miss Ellen, l'orgueilleuse
+fille du pair d'Angleterre, se laissa tomber dans un fauteuil, et mit
+la main sur ses yeux, comme si elle eût voulu éviter ce regard qui
+paralysait sa volonté.
+
+L'homme gris ouvrit la porte sans bruit et entra dans la chambre de
+l'Irlandaise.
+
+ * * * * *
+
+Jenny priait encore.
+
+La scène entre miss Ellen et l'homme gris avait eu lieu à demi-voix et
+elle n'avait rien entendu.
+
+Elle n'entendit pas davantage la porte s'ouvrir et se refermer.
+
+Agenouillée au pied de son lit, sa tête dans ses mains, elle demandait à
+Dieu de lui rendre son enfant.
+
+L'homme gris, dont un épais tapis assourdissait les pas, marcha jusqu'à
+elle et posa sa main sur son épaule.
+
+L'Irlandaise se retourna vivement.
+
+L'homme gris posait un doigt sur ses lèvres.
+
+--Au nom de votre enfant, dit-il tout bas, pas un cri!
+
+Le cri qui allait s'échapper de la poitrine de Jenny expira dans la
+gorge.
+
+Elle se leva éperdue, l'oeil fiévreux, regardant cet homme à qui, une
+fois déjà, elle avait dû son salut et semblant se demander comment il
+était parvenu jusqu'à elle.
+
+--Que me voulez-vous? dit-elle enfin.
+
+--Je viens, dit gravement l'homme gris, vous parler au nom de votre mari
+mort...
+
+Elle tressaillit.
+
+--De votre enfant vivant... Ne criez pas...
+
+--Mon fils, dit-elle d'une voix sourde, on va me le rendre.
+
+--Je viens enfin au nom de l'Irlande que vous trahissez sans le savoir.
+
+--Que dites-vous? qu'osez-vous dire? fit-elle.
+
+--Je viens enfin au nom de ce prêtre qui devait dire la messe à
+Saint-Gilles, hier matin, et à qui vous deviez présenter votre fils.
+
+Elle le regardait avec une sorte d'épouvante.
+
+--Femme de sir Edmund, dit gravement l'homme gris, savez-vous où vous
+êtes?
+
+--Chez le frère de mon époux mort, répondit-elle, chez le protecteur de
+mon fils.
+
+--Femme du sir Edmund, répondit gravement l'homme gris, vous êtes chez
+le bourreau de votre époux, chez le persécuteur de votre fils, chez
+l'homme qui a ruiné l'Irlande et laissé dresser l'échafaud de ses
+libérateurs.
+
+Cette fois Jenny jeta un cri.
+
+--Oh! dit-elle, vous mentez.
+
+Il mit la main sur son coeur:
+
+--Au nom de votre enfant que moi seul vous rendrai, dit-il, je vous jure
+que j'ai dit la vérité.
+
+--Mon enfant, dit-elle, je le verrai dans quelques heures, lord Palmure
+va me le ramener.
+
+--Lord Palmure ne rentrera ici, dit froidement l'homme gris, que lorsque
+vous en serez partie, vous.
+
+--Vous voulez que je parte d'ici! s'écria l'Irlandaise.
+
+--Au nom de votre époux mort, de votre fils vivant, au nom du prêtre qui
+vous attend, au nom de l'Irlande qui a compté sur vous, répéta lentement
+l'homme gris, Jenny, je vous somme de me suivre!
+
+
+
+
+XLI
+
+
+L'Irlandaise regardait l'homme gris avec une stupeur défiante.
+
+--Vous ne me croyez pas? dit-il enfin.
+
+Elle ne répondit point.
+
+--Vous ne me croyez pas, de même que vous n'avez pas cru le prêtre. Vous
+avez préféré croire cet homme qui, en effet, était le frère sir Edmund,
+mais qui l'a livré à ses bourreaux.
+
+Cette fois l'Irlandaise retrouva la parole:
+
+--Hé! qui m'assure, dit-elle, que ce que vous me dites là est la vérité?
+
+--C'est juste, dit-il avec douceur, une première fois je vous ai promis
+de vous rendre votre fils, et je n'ai pu tenir ma parole. Vous avez le
+droit de ne pas me croire.
+
+--Rendez-moi mon fils, dit-elle, et je vous croirai.
+
+--Mais pour que je vous le rende, il faut que vous sortiez d'ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Écoutez-moi bien, continua-t-il avec douceur: votre fils, enlevé par
+une femme qui vend des enfants, votre fils, errant et perdu dans les
+rues de Londres, est moins séparé de vous que s'il était là, dans cette
+chambre, sous ce toit maudit.
+
+Que vous a dit l'homme qui vous a amenée ici?
+
+Il vous a dit: Je suis le frère de l'époux que vous pleurez. Venez, ma
+maison sera votre maison, votre fils sera mon fils.
+
+--Il m'a dit cela, en effet, dit Jenny l'Irlandaise.
+
+--Cet homme, poursuivit l'homme gris, tiendra en partie sa promesse.
+Vous, la fille du peuple, vous vivrez comme une lady. Votre fils
+retrouvé sera élevé comme un fils de lord.
+
+--Vous voyez bien! dit la pauvre mère.
+
+--Attendez donc, reprit l'homme gris. Mais vous pouvez mourir, vous...
+
+--Que m'importe? si mon fils est heureux...
+
+--Certainement, il le sera. Je vous le répète, on l'élèvera comme un
+fils de lord, dans l'amour de l'Angleterre, dans la haine de l'Irlande,
+dans le mépris des martyrs!
+
+Jenny tressaillit et attacha un regard éperdu sur l'homme gris.
+
+--Que dites-vous donc là? s'écria-t-elle.
+
+--Votre époux n'est-il pas mort pour l'Irlande, en maudissant
+l'Angleterre?
+
+--C'est vrai, dit-elle. Mais lord Palmure...
+
+--Lord Palmure est pair d'Angleterre, Jenny, et il avait le pouvoir
+d'arracher sir Edmund au gibet.
+
+Elle jeta un cri, et, le regardant de nouveau:
+
+--Est-ce bien vrai ce que vous me dites-là? fit-elle. Ne me trompez-vous
+pas encore?
+
+--Regardez-moi bien...
+
+Et il laissa, à son tour, peser sur elle cet oeil profond et magnétique
+qui subjuguait.
+
+--Oui, dit-elle enfin, oui, je vous crois.
+
+--Attendez encore, reprit-il. Avant de sortir d'ici, Jenny, il faut que
+vous choisissiez vous-même la destinée de votre enfant.
+
+Et comme elle ne paraissait pas comprendre ces paroles:
+
+--Si vous restez ici, votre fils sera lord un jour, dit-il; il sera
+riche, il sera heureux, mais du fond de sa tombe de supplicié, son père,
+sir Edmund, le reniera.
+
+--Oh! ne parlez pas ainsi! dit-elle avec un accent d'effroi.
+
+--Si vous me suivez, votre fils sera pauvre. Il souffrira, il luttera,
+mais il sera le chef d'une armée mystérieuse qui se recrute et s'agite
+dans l'ombre, soldats, martyrs aujourd'hui, demain vainqueurs, qui
+chasseront le dernier Anglais du dernier coin de l'Irlande.
+
+Souvenez-vous des paroles de sir Edmund et choisissez!
+
+Cette fois l'Irlandaise n'hésita plus.
+
+Elle se leva et dit:
+
+--Partons!
+
+--Une minute encore, dit l'homme gris. Votre fils n'est pas retrouvé...
+
+Elle joignit les mains.
+
+--Mais, acheva-t-il, ayez confiance... Maintenant, c'est l'Irlande tout
+entière qui cherche son chef, et elle le retrouvera!
+
+Jenny eut foi dans l'accent grave et doux de cet homme.
+
+--Je vous crois, dit-elle: mais lord Palmure me trompait donc quand il
+m'assurait qu'il le ramènerait?
+
+--Non, mais, comme nous, il a été déçu dans son attente. Écoutez-moi
+bien. Les femmes qui vous ont endormie avaient emmené votre fils à
+Hampsteadt, un village aux portes de Londres.
+
+Lord Palmure avait découvert cette retraite, et, il y a quelques heures,
+il s'est mis en route.
+
+Deux hommes l'accompagnaient, et j'étais l'un de ces deux hommes.
+
+--Vous?
+
+--Moi.
+
+--Eh bien! fit-elle avec anxiété.
+
+--Quand nous sommes arrivés, l'enfant avait pris la fuite.
+
+Il avait échappé à ses geôliers, il s'était mis sans doute en chemin
+pour vous rejoindre.
+
+--O mon Dieu!
+
+--Jenny, continua l'homme gris, votre fils, errant dans les rues de
+Londres, sera rencontré par un policeman, qui le conduira au bureau de
+police où nous le réclamerons.
+
+--Dites-vous vrai?
+
+--Vagabond perdu dans la ville immense, il est moins en danger que sous
+les lambris de ce palais. Ayez foi en nous, car nous sommes beaucoup, et
+tous nous le chercherons.
+
+--Oui, dit-elle, oui, je vous crois. Oui, mes yeux s'ouvrent à la
+lumière et mon fils errant dans les rues de Londres ne saurait être
+perdu pour moi.
+
+--Alors, vous consentez à me suivre?
+
+--Oui.
+
+--A la porte de ce palais vous trouverez le prêtre que vous avez déjà
+vu... et qui m'a aidé à vous sauver.
+
+--L'abbé Samuel?
+
+--Je l'ai fait sortir de prison, comme je vous l'avais promis.
+
+L'Irlandaise se sentit entraînée vers l'homme gris par un élan
+irrésistible.
+
+--Oh! dit-elle, qui que vous soyez, j'ai foi en vous.
+
+Alors il ouvrit la porte de la chambre et Jenny, tressaillant, aperçut
+miss Ellen assise dans le fauteuil où elle s'était laissée tomber
+suffoquée par la colère.
+
+L'homme gris marcha droit à elle.
+
+--Miss Ellen, dit-il, vous avez tenu une partie de votre promesse, mais
+ce n'est pas tout, et la vie de votre père est toujours en danger.
+
+La jeune fille le regarda avec une expression de haine soumise:
+
+--Que voulez-vous de moi? fit-elle.
+
+--Que vous nous conduisiez loin d'ici.
+
+--Ah!
+
+L'homme gris ajouta:
+
+--Il est tard, vos gens sont couchés. Prenez ce flambeau et
+conduisez-nous jusqu'à la porte de l'orangerie qui donne sur le jardin.
+Au fond du jardin, il y a une autre porte dont vous devez avoir la clef.
+
+Cette porte ouvre sur une ruelle. C'est par là que nous sortirons.
+
+Miss Ellen regarda l'Irlandaise.
+
+--Ainsi, dit-elle, vous allez suivre cet homme?
+
+Jenny baissa les yeux:
+
+--C'est l'Irlande qui le veut! dit-elle.
+
+Un tremblement nerveux parcourait tout le corps de miss Ellen.
+
+Mais le regard fascinateur de l'homme gris pesa sur elle, et elle fut
+contrainte d'obéir.
+
+Elle prit donc le flambeau, ouvrit la porte de sa chambre et dit:
+
+--Suivez-moi!
+
+Et l'Irlandaise avait pris le bras de son libérateur.
+
+Miss Ellen leur fit suivre un corridor, descendre un escalier, traverser
+plusieurs salles du rez-de-chaussée.
+
+L'hôtel était silencieux et ils ne rencontrèrent personne.
+
+Quand ils furent dans l'orangerie, elle prit une clef qui était pendue
+au mur:
+
+--Voilà, dit-elle, la clef de la petite porte.
+
+--Au revoir, miss Ellen! dit l'homme gris.
+
+En ce moment, l'altière jeune fille secoua le charme étrange qu'elle
+subissait depuis une heure.
+
+--Oui, dit-elle, au revoir! car nous nous reverrons!...
+
+[*** Ligne illisible] devant qui elle avait tremblé et s'était sentie
+humiliée.
+
+--Oui, nous nous reverrons! murmura-t-elle, tandis que l'homme gris
+traversait le jardin, emmenant l'Irlandaise. Nous nous reverrons!... et
+ce sera entre nous un duel à mort.
+
+
+
+FIN DU PROLOGUE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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