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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:46:06 -0700 |
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La nourrisseuse d'enfants + +Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +Release Date: February 22, 2005 [EBook #15146] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Maillière and the Online +Distributed Proofreading Team. Page scans provided by gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + +LES MISÈRES + +DE LONDRES + +I + +LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS + + + + +LES MISÈRES + +DE LONDRES + +PAR + +PONSON DU TERRAIL + + * * * * * + + + + +I + + +LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS + + + * * * * * + +PARIS + +E. DENTU, ÉDITEUR + +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES + +PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS + + * * * * * + +1868 + + + + +LES MISÈRES + +DE LONDRES + + * * * * * + +PROLOGUE + +LA NOURISSEUSE D'ENFANTS + + + + +I + + +Le panache noir du _Penny-Boat_ s'allongeait dans le brouillard +rougeâtre qui pesait sur la Tamise et qu'un pâle rayon de soleil +couchant brisait. + +Le _Penny-Boat_ est un petit bateau à vapeur dont le prix de +passage,--son nom l'indique,--est d'un penny, deux sous en monnaie +française. + +Cinquante navires de ce genre sillonnent en tous sens et à toute heure +ce fleuve immense qu'on appelle la Tamise, et dans les flots ternes +duquel Londres, la ville colossale, plonge ses pieds boueux. + +Comme toujours, le _Penny-Boat_ regorgeait de passagers, les gentlemen +et les ladys à l'arrière, les _roughs_, c'est-à-dire le peuple, à +l'avant. + +Sur cette partie du navire, hommes et femmes considéraient, les uns avec +curiosité, d'autres avec compassion, quelques-uns avec convoitise, une +femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans qui tenait un enfant d'une +dizaine d'années par la main. Pauvre était leur accoutrement, plus +pauvre encore leur bagage. + +La femme portait un vieux chapeau, un vieux châle à carreaux, des bas +bleus de grosse laine, et des souliers encore couverts de la poussière +d'une longue route. + +L'enfant avait le bas des jambes nu, point de chapeau sur sa tête +couverte d'une belle chevelure châtain en broussaille; et sa mère lui +avait enroulé autour de sa veste fripée un lambeau de plaid qui avait dû +être rouge et vert, mais qui n'offrait plus que des tons jaunes et gris. + +Pourquoi donc ces infortunés attiraient-ils ainsi l'attention générale, +sur ce pont encombré, au milieu de cette navigation en tumulte, en +dépit du sifflet des locomotives passant et repassant la Tamise, de +Cannon-street à London-Bridge, et de London-Bridge à Charing-Cross? + +Quelques gentlemen correctement vêtus s'étaient même joints, sur +l'avant, au menu peuple qui entourait ces deux créatures, et leur +étonnement, leur curiosité ne le cédaient en rien à la curiosité, à +l'étonnement et même à l'admiration contenue dont la mère et l'enfant +étaient l'objet. + +C'est que la mère, en ses haillons, était plus belle que toutes les +ladys qu'on voit le matin dans Hyde-Park ou dans les jardins de +Kingsington sur un cheval de sang, c'est que jamais peintre énamouré de +l'idéal n'avait rêvé une figure de chérubin plus jolie que celle de +l'enfant. + +La mère était blanche, avec des lèvres rouges, l'oeil d'un bleu sombre +et les cheveux d'ébène. + +L'enfant avait un signe bizarre. + +Au milieu de ses cheveux châtains et presque noirs, une touffe de +cheveux rouges, mince et fine, lui descendait vers le milieu du front. + +Tous deux, la mère et l'enfant, regardaient avec une stupeur inquiète +cette ville immense se dressant aux deux rives du fleuve, avec ses +églises sans nombre, ses gares gigantesques, ses ponts cyclopéens et +ses maisons noires et enfumées. + +D'où venaient-ils? Nul ne le savait. + +Ils s'étaient embarqués à Greenwich, où ils étaient arrivés à pied. + +La mère avait, en soupirant, tiré de sa bourse, où se heurtaient deux ou +trois schillings avec un peu de monnaie de cuivre, les quatre pence +nécessaires à l'achat du ticket ou billet d'embarquement. + +Puis elle s'était assise sur le pont, prenant son fils dans ses bras. + +Longtemps, elle n'avait adressé la parole à personne. + +Mais enfin, comme le _Penny-Boat_ touchait à la station des docks de +l'Inde, elle avait demandé si c'était Londres qu'elle voyait devant +elle. + +--Oui et non, lui avait répondu un gros homme aux cheveux rouges, un +Écossais marchand de poisson, qui remontait jusqu'à London-Bridge. Cela +dépend, ma petite mère. Londres est partout, et il ne finit jamais. Où +allez-vous? + +La jeune femme hésita un moment. + +--Je vais, dit-elle enfin, dans un quartier où se trouve une église +qu'on appelle Saint-Gilles, et dans une rue qu'on appelle +_Lawrence-street_. + +--Bon, dit l'Écossais, je connais ça. Saint-Gilles, c'est une église +catholique. + +--Oui. + +--Vous êtes Irlandaise? + +--Oui, dit encore la jeune femme. + +Le marchand de poisson était un brave homme assez bavard; une jolie +femme ne lui déplaisait pas, et quand il entrait dans un public-house, +bien qu'il eût des prétentions à être gentleman, au lieu d'aller boire +sur le comptoir du box des gens bien mis, il allait fumer une pipe au +parloir où il pouvait s'asseoir et causer tout à son aise. + +--Vous avez un bout de chemin à faire, ma petite mère, dit-il. Vous +descendrez à la station de Charing-Cross; vous trouverez le Strand, puis +vous monterez toujours droit devant vous; c'est une vilaine rue que +Lawrence-street, et une pauvre église que Saint-Gilles, mais il y a de +belles rues pour vous y conduire. Et quand vous aurez traversé +Piccadilly, vous n'en serez pas loin. Est-ce que vous allez chez des +parents? + +--Non, je ne connais personne à Londres, mais on m'a dit que dans +Lawrence-street, poursuivit la femme, il y avait un Irlandais du nom de +Patrick qui me logerait, moi et mon enfant. + +--Tous les Irlandais s'appellent Patrick, ma petite mère, dit le +marchand de poisson, et si vous n'avez d'autres renseignements, vous +courez grand risque de coucher à la belle étoile. + +L'Irlandaise leva les yeux au ciel d'un air résigné. + +--Dieu est bon, dit-elle, il ne nous abandonnera pas. + +Le gros Écossais reprit: + +--Vous venez à Londres pour travailler, n'est-ce pas? + +--Je ne sais, dit-elle. + +Cette réponse était au moins étrange, si on prenait garde aux vêtements +de la jeune femme. + +--A Londres, reprit l'Écossais, il n'y a que les lords qui ne +travaillent pas. + +--J'ai une mission, dit l'Irlandaise. C'est demain le 27 octobre, +n'est-ce pas? + +--Oui, certes. + +--Demain, à huit heures, il faut que je soie à l'église de Saint-Gilles, +auprès de l'autel, et que je présente mon fils au prêtre qui célébrera +la messe. + +--Pourquoi donc ça? demanda naïvement l'Écossais. + +--Son père mourant me l'a commandé. + +Comme l'Irlandaise faisait cette réponse non moins mystérieuse, sans +s'apercevoir qu'on avait fait cercle autour d'elle, de son enfant et du +marchand de poisson, et que parmi les gens qui l'entouraient se +trouvaient un gentleman et une femme qui la regardaient avec une sorte +d'avidité, le _Penny-Boat_ toucha la station de London-Bridge. + +--Ma petite mère, dit alors l'Écossais, ma femme est une brave femme, et +si vous voulez venir chez nous, nous vous donnerons une bonne tasse de +thé, des sandwich et une tranche de saumon fumé à vous et à votre +enfant. Puis vous coucherez chez nous, et, demain, vous aurez tout le +temps de vous rendre à Saint-Gilles. + +L'Écossais faisait son offre de bon coeur, et son visage rougeaud était +plein de loyauté: + +L'Irlandaise hésita un moment et regarda son pauvre enfant accablé de +fatigue. + +--Non, non, dit-elle enfin, merci mille fois, il faut que j'aille là où +j'ai ordre d'aller. + +--Adieu donc, dit l'Écossais, et Dieu vous garde! + +Et il sauta sur le ponton qui servait au débarquement. + +Le _Penny-Boat_ reprit sa course; il passa devant la station de +Cannon-street, puis sous le pont des Moines-Noirs, le _Blak-friards_, +comme disent les Anglais toucha à Temple-Bar une minute, puis s'élança +de nouveau vers le sud-ouest. + +Alors le brouillard se déchira sous l'effort d'un rayon de soleil et la +mère et l'enfant se prirent à contempler le spectacle grandiose qu'ils +avaient sous les yeux. + +A droite le palais de Sommerset, à gauche les noires maisons du +Southwark, devant eux le pont de Waterloo, et plus loin encore celui de +Westminster, et, à demi-estompés par le brouillard, la vieille abbaye et +le parlement plongeant ses assises dans les flots, et tout à fait perdu +dans la brume, sur la rive droite de la Tamise, Lambeth-Palace, la +somptueuse demeure des archevêques de Cantorbéry. + +C'était le Londres opulent, le Londres des palais, la ville des maîtres +du monde, qui apparaissait tout à coup aux yeux éblouis de ces modestes +voyageurs. + +Et cependant l'enfant, le pauvre Irlandais en guenilles, glissa alors +des bras de sa mère, se dressa à l'avant et promena sur cette ville +immense un fier regard. + +On eût dit un jeune aiglon au bord de son aire contemplant avec sérénité +les vastes plaines de l'air dont il est désormais le roi. + +Et le gentleman, qui n'avait jamais perdu de vue la mère et l'enfant, +surprit ce regard et tressaillit. + +--Oh! murmura-t-il, on dirait l'oeil de flamme de sir Edmund! + +En même temps la femme qui, elle aussi, les avait regardés avec une +curiosité étrange, se glissa comme un reptile auprès de l'Irlandaise. + + + + +II + + +La femme qui s'était glissée auprès de l'Irlandaise avait une de ces +physionomies qui, pour nous servir d'une expression populaire, _font +froid dans le dos_. + +Ce n'était pas une mendiante, pourtant. + +Elle avait une belle robe à ramage, un châle vert et rouge, un chapeau à +rubans violets, des souliers cirés à l'oeuf, avec des bas tricotés à +l'aiguille, un sac de velours au poignet gauche, un parapluie vert à la +main droite, et les doigts couverts de bagues ornées de pierres +grossières et multicolores. + +Cet ensemble de mauvais goût anglais n'était que grotesque et prêtait à +rire tant qu'on n'envisageait pas attentivement cette créature. + +Les yeux d'un bleu incolore avaient un froid rayonnement. + +Les lèvres minces qui recouvraient de longues dents jaunes à moitié +déchaussées, avaient une expression de méchanceté doucereuse; le visage +empourpré et bouffi quelque chose de bestial qui rappelait la tête de +certains animaux carnassiers. + +Elle s'approcha de l'Irlandaise, et celle-ci s'écarta sur le banc où +elle était assise, moins pour lui faire place que pour se soustraire à +son contact. + +--Ma chère, lui dit cette femme, se servant d'une appellation commune au +peuple de Londres, aussi vrai que je m'appelle mistress Fanoche, que je +suis presque de qualité et que j'ai quelque droit au titre de dame; +aussi vrai que je tiens une maison d'éducation pour les enfants des deux +sexes, dans Dudley-street, auprès d'Oxford, à deux pas de Saint-Gilles; +aussi vrai que je suis catholique comme vous, vous avez le plus bel +enfant que j'aie jamais vu! + +--Vous êtes catholique? s'écria l'Irlandaise. + +--Oui, ma chère. + +--Irlandaise, peut-être?... + +Et la jeune femme, qui d'abord avait éprouvé un sentiment de répulsion, +obéit en ce moment à ce besoin impérieux qu'ont les exilés de retrouver +sur la terre étrangère quelque chose ou quelqu'un qui leur parle de leur +patrie. + +--Je ne suis pas Irlandaise de naissance, répondit mistress Fanoche, +mais simplement d'origine. Mon grand-père était Irlandais. Nous sommes +restés catholiques, j'ai même beaucoup souffert, car feu master Fanoche, +mon époux, que Dieu lui pardonne! m'a rendue bien malheureuse, à propos +de ma religion. + +Sur ces mots, mistress Fanoche passa ses mains couvertes de bagues sur +ses yeux, essuyant une larme absente. + +--Et vous allez à Saint-Gilles? reprit-elle. + +--Oui, madame. + +--Chez des Irlandais? + +--Oui, madame. Chez un nommé Patrick. + +--Dans Lawrence-street? + +--Précisément. + +Tandis que l'Irlandaise parlait ainsi, elle n'avait point remarqué une +femme grande, sèche, non moins ridiculement accoutrée que mistress +Fanoche, qui s'était approchée peu à peu et avec qui la prétendue +maîtresse de pension avait échangé un furtif regard. + +La grande femme sèche tira de sa poche un carnet et un crayon et tandis +que mistress Fanoche continuait à absorber l'attention de l'Irlandaise, +elle écrivit à la hâte les mots de Saint-Gilles, de Patrick et de +Lawrence-street. + +--Oui, ma chère, répondit mistress Fanoche, vous avez là un enfant +charmant. + +La mère rougit d'orgueil. + +--Est-ce que vous ne le mettrez pas en pension? + +Un sourire triste vint aux lèvres de l'Irlandaise. + +--Je ne sais pas, dit-elle. Nous sommes pauvres aujourd'hui, peut-être +le serons-nous longtemps encore. + +--Il est si gentil, poursuivit mistress Fanoche, que je le prendrais +volontiers pour rien, pour l'amour de Dieu et de notre chère Irlande, +ajouta-t-elle avec un enthousiasme hypocrite. + +En ce moment, l'enfant rassasié sans doute du spectacle qu'il avait +contemplé pendant quelques minutes, se retourna et s'approcha de sa +mère. + +Comme elle, il éprouva à la vue de mistress Fanoche un sentiment de +répulsion, mais plus vif encore, plus accentué. + +Et il dit avec une sorte d'effroi: + +--Mère, quelle est cette femme? + +--Une lady qui va te donner un gâteau, mon mignon, répliqua mistress +Fanoche. + +Et elle ouvrit un sac de velours vert et en retira une petite galette à +l'anis qu'elle tendit à l'enfant. + +Peut-être celui-ci avait-il bien faim; mais il refusa avec une dignité +qu'on n'eût point soupçonnée chez un enfant de son âge. + +--Merci! dit-il, je n'ai pas faim, madame. + +Et, obéissant toujours à cette aversion instinctive, il se prit à +regarder les ponts, les églises, et à suivre, dans le brouillard qui +s'épaississait, la fumée noire du _Penny-Boat_ qui se couchait en +s'allongeant. + +--Ma chère, dit encore mistress Fanoche, vous serez bien mal logée dans +Lawrence-street. Je connais ce Patrick dont vous parlez. C'est un pauvre +homme, cordonnier de son état et qui a bien du mal à vivre. Peut-être +n'a-t-il pas de pain chez lui. + +--Il en achètera, dit l'Irlandaise, car j'ai encore un peu d'argent. + +--Je vous l'ai dit, poursuivit mistress Fanoche, qui ne se décourageait +pas, je demeure dans Dudley-street; c'est à deux pas de Saint-Gilles. +Vous y pourrez aller demain aussi matin que vous voudrez. Venez chez +moi. Je vous donnerai à souper et un bon lit pour l'amour de notre +chère Irlande. + +La jeune femme regarda de nouveau son enfant. + +Elle l'avait regardé ainsi quand l'Écossais marchand de poisson lui +avait pareillement offert l'hospitalité. + +Mais, cette fois, l'enfant se chargea de la réponse. + +Il revint auprès de sa mère, se serra contre elle, comme un petit oiseau +se presse contre la sienne à l'approche de l'orage qui gronde au +lointain, et il lui dit avec un sentiment de morgue et d'indéfinissable +épouvante: + +--N'y allons pas, mère, n'y allons pas! + +--Comme vous voudrez, dit naïvement mistress Fanoche, qui échangea un +nouveau regard furtif avec sa longue et maigre compagne, en même temps +qu'elle s'éloignait sans affectation de l'Irlandaise. + +L'enfant avait pris dans ses petites mains la main de sa mère et il la +portait à ses lèvres avec une effusion naïve. + +On eût dit qu'ils venaient tous les deux d'échapper à un grand et +mystérieux danger. + +A dix pas de là, pendant ce temps, le gentleman qui les avait regardés +avec tant de persistance échangeait maintenant quelques mots à voix +basse avec un compagnon de voyage. + +Ce gentleman avait la mise correcte d'un homme de haute vie, et on ne +l'avait pas vu, sans quelque surprise, passer de l'arrière à l'avant et +se mêler au menu peuple qui entourait l'Irlandaise. + +Cette surprise ne pouvait que s'accroître à présent, si on prenait garde +à l'interlocuteur qu'il venait de choisir. + +Ce dernier était un homme de quarante-cinq ans environ, résumant, dans +sa personne la misère de Londres, en ce qu'elle a de plus hideux. + +Il portait un pantalon déchiré aux deux genoux, et ses pieds posaient +dans de vieilles bottes crevées et sans talon. + +Un lambeau d'habit noir, qui n'avait plus qu'un pan, était boutonné +jusqu'au menton, dissimulant l'absence de la chemise et de la cravate. + +Sa tête était coiffée d'un vieux chapeau gris sans bords. + +Avec cela, cet homme se tenait droit, la tête en arrière, avec une +grande dignité, et il écoutait gravement le gentleman qui lui disait: + +--Je me nomme lord Palmure, je demeure dans Chester-street, Belgrave +square, et si tu écoutes bien ce que je vais te dire, tu peux gagner +une bank-note de dix livres. + +--Dix livres, votre Honneur! fit le mendiant stupéfait. Par saint +Georges, et aussi vrai que je me nomme Barclay, dit Shoking, je ne me +puis figurer que vous parliez sérieusement. + +--Très-sérieusement, mon garçon. + +--Alors, expliquez-vous, je vous écoute. + +--Tu vois cette femme et cet enfant? + +--Oui. + +--Il s'agit de les suivre. + +--Bon! + +--Jusqu'à ce qu'ils soient descendus en une maison pour y passer la +nuit. + +--Fort bien. + +--Alors, tu viendras me le dire, et les dix livres t'appartiendront. + +--Votre Honneur, je crois que je deviens fou! dit le mendiant joyeux. +Aussi vous pouvez compter sur moi. + +Mistress Fanoche, pendant ce temps, s'était rapprochée de sa mystérieuse +compagne et disait: + +--Tu sais bien que miss Émily va nous réclamer son fils, et tu sais +aussi que son fils est mort. Est-ce que nous pouvions savoir que les +choses tourneraient ainsi? Il nous faut donc un enfant, il nous le +faut. + +--Mais... la mère?... + +--La mère!... on s'en débarrassera... Wilton me rendra bien ce service. + +Comme mistress Fanoche parlait ainsi, le _Penny-Boat_ toucha la station +de Charing-Cross, les voyageurs passèrent sur le ponton, puis +s'engouffrèrent dans ce chemin en planches, tout bariolé d'affiches +multicolores, qui longe les bâtiments du chemin de fer, et, tout à coup, +la pauvre Irlandaise et son enfant se trouvèrent perdus au milieu de la +foule immense et des splendeurs commerçantes du Strand, dont les mille +réverbères commençaient à s'allumer dans le brouillard qui montait +lentement des bords de la Tamise. + + + + +III + + +La mère et l'enfant furent un moment étourdis. + +Sur les larges trottoirs les passants se croisaient, se heurtaient, +marchaient à la file et se croisaient encore. + +On eût dit une fourmilière immense. + +Sur la chaussée, les cabs et les hansons passaient rapides comme +l'éclair, se rencontrant avec les omnibus. + +C'était un tohu-bohu, un vacarme indescriptible. + +Un sentiment de terreur s'empara de la pauvre Irlandaise. Elle se trouva +seule et perdue au milieu de tout ce monde et elle se repentit de +n'avoir pas accepté les offres obligeantes du marchand de poisson et de +mistress Fanoche. + +L'enfant se serrait toujours contre elle et paraissait, lui aussi, +dominé par un même sentiment d'épouvante. + +Cependant, il lui dit: + +--Mère, marchons. Ne restons pas là... + +L'Écossais lui avait bien enseigné son chemin, mais elle ne s'en +souvenait plus. + +Elle aborda un passant, et lui dit: + +--Indiquez-moi, je vous prie, Lawrence-street. + +Le passant, qui s'était arrêté complaisamment, parut chercher dans son +souvenir: + +--Je ne connais pas ça, dit-il enfin. + +L'Irlandaise le salua, et continua à marcher. + +Au lieu de remonter le Strand dans la direction de la Cité, elle +descendit au contraire vers l'ouest, passant devant la gare de +Charing-Cross. + +Elle arriva ainsi sur la place Trafalgar et entra dans Pall-Mal. + +Dans Pall-Mal on n'a jamais entendu parler de Lawrence-street. + +Il n'y a que le peuple qui connaisse cette rue. + +L'Irlandaise demanda plusieurs fois son chemin et toujours inutilement. + +Elle parla de Saint-Gilles à un vieux monsieur. + +Le vieux monsieur lui répondit par le mot de Soho square et s'en alla. + +La pauvre mère revint sur ses pas. Elle remonta Hay-Markett, entra dans +un public-house et renouvela sa question. + +Mais comme on allait lui répondre, un homme se trouva derrière elle et +demanda un verre de brandy. + +L'Irlandaise le regarda, tressaillit, et son visage s'éclaira d'un rayon +de joie. + +Elle avait reconnu en lui un des hommes qui étaient sur le _Penny-Boat_; +et maintenant cet homme était pour elle presque une connaissance. + +C'était Barclay, dit Shoking, l'homme à qui lord Palmure, avait donné la +mission de suivre l'Irlandaise et qui ne l'ayant point perdue de vue un +seul instant, s'offrait tout à coup et comme par hasard à ses yeux. + +--Vous demandez votre chemin, ma chère? lui dit-il. + +--Oui, dit l'Irlandaise, et personne ne peut me dire où est +Lawrence-street. + +--C'est que les belles gens d'Hay-Markett ne connaissent pas ça, dit +Shoking. + +Il n'y a que le pauvre monde comme nous qui le sache. + +C'est bien vous qui étiez sur le _Penny-Boat_? + +--Oui, dit l'Irlandaise, et vous aussi? + +Shoking avala un verre de brandy d'un trait, donna un half-penny, et dit +encore à l'Irlandaise: + +--Il faut que les pauvres gens s'entr'aident, ma chère. Je ne vais pas +vous indiquer votre chemin, moi, je vais vous conduire. + +Et il lui prit familièrement le bras, et ils sortirent du public-house. + +L'enfant, qui d'abord avait regardé cet homme avec défiance, se laissa +prendre par la main. + +Shoking, malgré ses haillons sordides, avait quelque chose d'honnête et +de solennel qui prévenait en sa faveur. + +On eût dit qu'il considérait sa misère comme un sacerdoce. + +Lord Palmure lui avait enjoint du suivre l'Irlandaise, lui promettant, +pour cette besogne, la somme fabuleuse de dix livres. + +Shoking s'était dit qu'il pouvait satisfaire à la fois son bon coeur et +le désir du noble lord. + +Or, son bon coeur lui parlait en faveur de cette pauvre femme, perdue en +l'immensité de Londres, et lui commandait de lui venir en aide. + +Pourquoi lord Palmure tenait-il à savoir où l'Irlandaise s'arrêterait? + +La beauté de la pauvre femme se chargeait de répondre à cette question, +que s'était naïvement adressée Shoking. + +--Ça la regarde, s'était-il dit. En attendant, il n'y a pas de mal à ce +que je la mette dans son chemin. + +Il lui fit donc remonter Hay-Markett, tourna dans Piccadilly, traversa +Leicester-square, gagna Newport-street, remonta par Dudley jusqu'à la +place des Sept-Cadrans et enfin, après avoir passé devant la pauvre +église de Saint-Gilles, entra dans Lawrence-street. + +Certes, ils avaient raison tous ceux qui avaient prétendu que c'était +une pauvre rue privée d'air et de lumière. + +Elle décrivait une courbe, était bordée d'affreuses bicoques, pavée +d'immondices et remplie d'une population grouillante d'enfants demi-nus +et de femmes en haillons. + +La plupart des maisons n'avaient pas de portes et on y pénétrait par une +échelle dressée contre la croisée. + +Lawrence-street est le quartier général des Irlandais marchands de +verdure. + +Les femmes demeurent au logis avec leurs enfants; les hommes ne rentrent +que le soir, poussant devant eux leur charrette vide. + +Quand Shoking, la jeune femme et l'enfant arrivèrent, il n'y avait pas +un homme dans la rue. + +Shoking s'adressa à une jeune fille de quatorze ou quinze ans qui, +assise sur une borne tenait un marmot sur ses genoux et jouait avec lui: + +--Connais-tu Patrick? lui dit-il. + +--Quel Patrick? demanda-t-elle. Il y en a plusieurs chez nous. Duquel +voulez-vous parler? + +Un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise. Elle se rappela que +l'homme dont on lui avait parlé dans son pays avait deux noms: Patrick +Drury. + +--Drury! fit la jeune fille, il n'est pas ici... Ah!... il ne viendra +pas, ma chère... vous ne le verrez pas... si vous voulez parler à sa +femme... c'est là... + +Et elle montrait une sorte d'antre, de trou pratiqué au-dessous du sol, +sur le côté gauche de la rue, et dans lequel on pénétrait par un +escalier de quatre ou cinq marches. + +L'Irlandaise frissonna; mais Shoking s'approcha du trou qui avait été +une échoppe de cordonnier, sans doute, et il cria: + +--Hé! mistress Patrick, venez donc, ma chère! voici des gens de votre +pays qui vous arrivent. A ces paroles répondit une sorte de grognement; +puis quelque chose s'agita dans l'obscurité et une créature humaine +s'avança vers le bord du trou. + +C'était une femme encore jeune, mais dans un état de maigreur effrayant. +Ses longs cheveux noirs pendaient, emmêlés, sur ses épaules un lambeau +d'étoffe enroulé autour de ses reins, composait son unique vêtement, et +elle tenait suspendu à ses mamelles appauvries, un enfant de sept ou +huit mois. + +Elle promena autour d'elle un regard égaré et dit d'une voix où perçait +la folie: + +--Que me voulez-vous? qui parle de Patrick? Il n'est pas ici... les +policemen l'ont emmené... ils l'ont mis en prison... il ne reviendra +pas... + +Shoking se tourna vers l'Irlandaise: + +--Je crois, ma chère, qu'il vous faut renoncer à passer la nuit ici, +dit-il. + +--Où aller? murmura la pauvre mère en regardant son enfant. + +--Je ne sais pas, dit naïvement Shoking. Avez-vous de l'argent? + +--Il me reste trois shillings et six pence, dit-elle. + +--Venez dans Dudley-street d'où nous sortons, dit Shoking; il y a là un +boarding tenu par de braves gens qui, pour un shilling, vous donneront +un lit pour vous et votre enfant, et du pain et du jambon. + +La femme de Patrick Drury avait regagné son trou, s'était recouchée sur +un amas de paille fétide. + +Shoking entraîna l'Irlandaise et son fils. + +--Mère, disait ce dernier, ne sommes-nous pas bientôt arrivés? j'ai bien +faim... et je suis bien las. + +--Veux-tu que je te porte? dit le mendiant. + +Et il prit l'enfant dans ses bras. + +Ils revinrent dans Dudley-street. + +Tout à coup l'Irlandaise se sentit frapper sur l'épaule. + +Elle se retourna et demeura interdite en se voyant en face de cette +même mistress Fanoche qu'elle avait rencontrée sur le bateau. + +--Eh bien! ma chère, lui dit mistress Fanoche, je vous le disais bien +que vous ne trouveriez pas à vous loger dans Lawrence-street. Voyons, je +suis bonne femme, et ne vous en veux pas de m'avoir refusé. Venez sans +crainte chez moi. + +La pauvre mère regarda son fils qui avait croisé ses petites mains sur +la poitrine de Shoking. + +--Venez, ma chère, répétait mistress Fanoche d'une voix mielleuse. + +--Voilà une dame, murmurait en même temps Shoking, voilà une dame qui a +l'air très-honnête, par saint Georges! + +L'enfant avait fermé les yeux et ne disait plus rien. + +--Allons, venez ma chère, répéta pour la troisième fois mistress +Fanoche. + + + + +IV + + +L'Irlandaise céda. + +L'immensité de Londres l'avait tellement épouvantée que, maintenant, +elle se serait confiée au premier venu. + +Elle oublia la répulsion que lui avait inspirée mistress Fanoche, elle +oublia que cette répulsion avait été partagée et plus vivement encore +par son fils. + +Elle ne vit qu'une chose, c'est que ce dernier mourait de froid et de +faim. + +Mistress Fanoche la prit par le bras et fit signe à Shoking de les +suivre. + +Le mendiant ne se le fit point répéter. + +Le trajet était court. + +Vers le milieu de Dudley-street, il y avait une petite maison comme on +en voit dans les beaux quartiers, avec un sous-sol par devant, un jardin +par derrière, une entrée à portique supporté par quatre colonnettes, et +une façade de trois croisées à guillotine par étage. + +Mistress Fanoche tira de sa poche une clef et entra la première. + +Le vestibule était propre, garni de boiseries toutes neuves; le sol +était frotté et luisant et une corbeille de porcelaine renfermant une +plante grasse pendait au plafond. + +L'escalier était dans le fond. + +Shoking aspira l'air bruyamment et murmura: + +--Voilà qui sent meilleur que le boarding (pension) où je voulais la +conduire. + +L'Irlandaise, elle aussi, sentit un soulagement. Elle se souvint des +blancs cottages et des jolies maisonnettes des environs de Dublin. + +Mistress Fanoche poussa une seconde porte et une clarté assez vive fit +place à la demi-obscurité qui régnait dans le vestibule. + +L'Irlandaise se trouva au seuil d'un joli parloir où il y avait un tapis +à fleurs, des meubles en noyer verni, une pendule et des vases sur la +cheminée et au milieu une table autour de laquelle une vieille +femme,--celle du _Penny-Boat_, et quatre petites filles de six à huit +ans, prenaient leur repas. + +Le bon Shoking se prit à renifler l'odeur des tartines beurrées et du +rotsbeaf tout chaud qui fumait sur la table. + +L'enfant, qui s'était arraché à sa somnolence, jeta sur ces aliments un +regard avide et ne vit plus mistress Fanoche qui lui avait tant fait +peur. + +Quant à la pauvre Irlandaise, elle se mit à pleurer. + +--Ma tante, dit mistress Fanoche en s'adressant à la grande femme +osseuse qui avait retiré son pince-nez pour mieux voir, voici une pauvre +femme et son enfant à qui j'ai offert l'hospitalité. + +La grande dame osseuse adoucit sa voix, qui était rauque d'ordinaire +comme celle d'un chien de garde, et répondit: + +--Bienvenus les pauvres que Dieu nous envoie! + +--Vous avez une fameuse chance, ma chère, dit Shoking à l'oreille de +l'Irlandaise, on vous aurait offert une place dans le paradis que ce +n'eût pas été mieux. + +Mistress Fanoche prit les mains de la jeune femme, qui pleurait +toujours: + +--Approchez-vous du poêle, ma bonne, dit-elle, chauffez-vous bien!... il +fait si froid... et puis mettez-vous à table avec nous. + +Et toi, mon mignon, ajouta-t-elle en caressant l'enfant, qui n'osa plus +se reculer, te fais-je toujours peur? + +--Non, répondit-il en regardant les petites filles avec une sympathique +curiosité. + +Alors mistress Fanoche se tourna vers Shoking: + +--Vous êtes un brave homme, mon cher, dit-elle. Je ne puis pas vous +garder à souper, car jamais un homme n'est entré ici. Mais buvez un coup +de bière et prenez cette demi-couronne. + +Shoking, lui aussi, se sentait venir les larmes aux yeux. + +Mais comme il était plein de dignité, il contint son émotion, accepta +le coup de bière, puis la demi-couronne et murmura gravement: + +--Adieu, milady, et Dieu vous garde! + +Bonne nuit, ma chère, ajouta-t-il en tendant la main à l'Irlandaise. +Vous êtes en bonnes mains et je puis m'en aller tranquille. + +Et il sortit, saluant avec la courtoisie d'un gentleman et posant sous +son bras gauche son vieux chapeau sans bords. + +Seulement, une fois dans la rue, il nota dans sa mémoire le nom de +mistress Fanoche et le numéro de la maison. + +Puis il s'en alla en se disant: + +--Voilà une journée qui finit bien. J'ai bu un coup de bière, j'ai une +demi-couronne dans ma poche, j'ai assisté une pauvre femme et son +enfant, et si le noble lord ne s'est pas moqué de moi, j'aurai une +dizaine de livres dans une heure. + +Jamais tu n'as eu pareille veine, mon cher, poursuivit-il en s'adressant +à lui-même, et si cela continue, au lieu d'aller coucher à la nuit dans +le workhouse mil-endroad, tu seras quelque jour un pauvre _présenté_. + + * * * * * + +Pendant ce temps, l'Irlandaise soupait avec avidité, versant, de temps +à autre, une larme de reconnaissance. + +--Commuât t'appelles-tu, madame? lui disait une des petites filles, la +plus jeune. + +--Jenny, répondit-elle. + +Et ce jeune monsieur? poursuivit l'enfant en montrant le petit +Irlandais. + +--Ralph, dit l'enfant. + +Elle lui sauta au cou et lui dit: + +--Je t'aime bien... voudras-tu jouer avec moi? + +--Oui, répondit Ralph. + +La plus âgée des petites filles regardait avec tristesse la mère et +l'enfant. + +Mistress Fanoche surprit ce regard, et la petite fille baissa aussitôt +les yeux et devint toute tremblante. + +Quand l'Irlandaise Jenny et son fils eurent soupé, mistress Fanoche leur +dit: + +--Vous devez avoir besoin de repos: venez, je vais vous conduire à votre +chambre. + +Elle prit une des deux lampes qui se trouvaient sur la cheminée. + +Ralph, car c'était bien le nom du petit Irlandais, se laissa gentiment +embrasser par les petites filles. + +Mais la dernière, la plus âgée, celle qui tout à l'heure l'avait +regardé avec tristesse, l'embrassa avec plus d'effusion que les autres +et lui dit à l'oreille: + +--Il ne faut pas rester ici, vois-tu... Il ne le faut pas... + +--Pourquoi? demanda l'enfant. + +--Parce que ces dames sont bien méchantes et qu'elles te battraient. + +En ce moment, la vieille femme osseuse ramena son binocle sur le bout de +son nez. + +La petite fille rougit et se dégagea des bras de Ralph. Mais elle lui +pressa encore la main, et le petit Irlandais sentit que cette main +tremblait. + +Cependant mistress Fanoche avait ouvert une porte au fond du parloir et +introduit l'Irlandaise dans une jolie petite chambre où il y avait deux +lits jumeaux dans une alcôve. + +Tout cela était blanc, sentait bon, et avait, pour nous servir de +l'expression essentiellement anglaise, un aspect confortable. + +L'Irlandaise se souvint des paroles de Shoking, qui avait comparé cela +au paradis. + +--Ma chère, dit alors mistress Fanoche, ne m'avez-vous pas dit que vous +vouliez aller demain à Saint-Gilles? + +--Oui, madame. + +--A quelle heure? + +--Il faut que nous soyons, mon fils et moi, pour la messe de huit +heures. + +--On vous éveillera à sept, ma chère: bonne nuit. + +Et mistress Fanoche alluma une bougie qu'elle laissa sur la table, +caressa encore une fois l'enfant et sortit. + +Alors, se trouvant seule avec lui, Jenny l'Irlandaise prit son fils dans +ses bras. + +L'enfant avait retrouvé son front soucieux. + +--Mère, dit-il, est-ce que nous allons rester ici? + +--Oui, mon enfant. + +--Longtemps? + +--Jusqu'à demain. + +--Bien sûr, nous nous en irons demain? + +--Il le faudra bien, soupira-t-elle. + +--Pourquoi ne nous en allons-nous pas tout de suite? + +--Mais, mon enfant, c'est impossible... + +--Oh! dit-il. + +Et il garda un moment le silence. + +Puis, tandis que sa mère le déshabillait pour le mettre au lit. + +--J'ai peur, dit-il bien bas. + +--Pourquoi aurais-tu peur? demanda la pauvre mère. + +--La petite fille m'a dit qu'il ne fallait pas rester... + +--Pourquoi donc? + +--Parce que ces femmes sont méchantes et qu'elles me battraient. + +--Ne suis-je pas là pour te défendre, moi? + +--C'est vrai. Alors nous resterons... mais nous nous en irons demain, +n'est-ce pas? Tu me le promets? + +--Oui. + +--Alors, bonsoir, mère. + +Et l'enfant se coucha. + +Quelques minutes après, il dormait d'un profond sommeil. + +L'Irlandaise se mit à genoux, au pied de son lit; elle voulut prier et +remercier Dieu qui ne l'avait pas abandonnée; mais soudain elle sentit +une chaleur extraordinaire monter de sa poitrine à son visage. + +Sa tête s'alourdit; un invincible besoin de dormir, qu'elle prit pour le +résultat de la fatigue, s'empara d'elle. + +Elle voulut se lever et ne le put. Elle essaya d'appeler à son aide, +mais sa gorge crispée ne rendit aucun son. Tout à coup ses yeux se +fermèrent sans qu'il lui fût possible de les rouvrir, et elle s'affaissa +lourdement sur le tapis de laine commune qui se trouvait au pied de son +lit. + +Alors la porte de la chambre s'ouvrit et mistress Fanoche reparut. + +Un homme à figure sinistre la suivait. + + + + +V + + +Quel était donc ce nouveau personnage? + +C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots. + +A peine l'Irlandaise était-elle dans sa chambre que la scène avait +subitement changé au parloir. + +Mistress Fanoche avait fait un signe, et à ce signe, la grande dame +osseuse prenant un air méchant et ramenant avec un geste de fureur ses +bésicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix +impérieuse: + +--Allons, vilaine marmaille, au lit! + +Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'étaient levées de table +sans mot dire et avaient suivi leur terrible maîtresse, qui les avaient +conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui +montait aux étages supérieurs. + +Mistress Fanoche était demeurée un moment, absorbée par la lecture d'une +lettre qu'elle avait tirée de sa poche et que certainement elle ne +lisait pas pour la première fois, car le papier en était sali et +froissé. + +L'oeil de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle murmurait +tout en lisant: + +--C'est une fière chance tout de même qu'au lieu de revenir de Greenwich +par l'omnibus, j'aie pris le _Penny-Boat_. Maintenant sir John Waterley +et miss Émily peuvent venir, j'ai un fils à leur rendre. Pourvu que mon +commissionnaire ait trouvé Wilton. + +Elle achevait à peine qu'on frappa à la porte. + +--Entrez, dit-elle. + +Un homme parut. + +Un homme d'aspect repoussant et presque aussi déguenillé que le bon +Shoking. + +Il portait une barbe épaisse et de grands cheveux. + +Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage couturé de +mystérieuses cicatrices, qu'éclairaient deux petits yeux pleins de +férocité. + +--Ah! vous voilà, Wilton? dit mistress Fanoche. + +--Oui, madame. + +--Vous n'êtes pas gris, au moins. + +Cet homme eut un sourire amer. + +--Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier, dit-il. + +--Voilà un verre de bière et une tartine; mais dépêchez-vous, dit +mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidité de la +table encore servie, nous avons à causer sérieusement, Wilton. + +--De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous +quelque petite fille à noyer ce soir? + +--Non, mais il faut ressembler vos souvenirs. + +--J'ai bonne mémoire, allez, dit-il, avec un accent sinistre; si bonne +que la nuit quand la faim m'empêche de dormir, il me semble voir danser +sur la paille qui me sert de lit toutes les petites créatures dont j'ai +été le bourreau. + +--C'est très-poétique ce que vous dites là, Wilton, fit mistress Fanoche +en haussant les épaules; mais nous n'avons vraiment pas le temps de +parler de ces choses. Il y a deux livres à gagner tout de suite, et une +livre de pension par semaine pendant un an. + +--Milady, répliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette +qualification à mistress Fanoche en manière d'ironie, on a tort de +représenter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une femme, et +cette femme, c'est vous. + +--Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter? + +--Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf, +c'est-à-dire de boisson mélangée par moitié. De quoi est-il question? + +--Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs à neuf ans. + +--Bon! + +--Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint ici, +apportant un enfant dans son manteau? + +--Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton. + +--Soit, mais celui-là vous ne pouvez l'avoir oublié. + +--Son nom? + +--Il s'appelait sir John Waterley, était officier dans l'armée des Indes +et partait le lendemain pour Calcutta, d'où vraisemblablement il ne +devait plus revenir, car il était atteint d'une maladie qu'on disait +mortelle. + +Cet enfant était le fils de ce gentleman et d'une jeune fille de trop +grande naissance,--miss Émily Homboury, la fille d'un pair +d'Angleterre,--pour qu'il pût jamais songer à l'épouser. + +Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de l'élever +jusqu'à l'âge de quinze ans, et de lui donner plus tard un état +d'honnête ouvrier, nous annonçant que jamais ni sa mère ni lui ne +pourraient le réclamer. + +--Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un troisième +verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents +livres; et comme vous ne vous souciez guère de dépenser cette somme à +l'éducation du petit, vous la gardâtes, et lorsque sir John fut parti, +j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres. + +--C'est cela même. + +--Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady? + +--Parce que, maintenant, on me réclame l'enfant. + +--Qui? + +--Sir John. + +--Il n'est donc pas mort? + +--Non, et il vient d'épouser à Cannes, en France, miss Émily, qui a +perdu son père, qui s'est jetée aux genoux de son frère, lui a tout +avoué et que son frère a pardonnée. + +--Miséricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma chère? +ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et +froissée que mistress Fanoche lui mit sous les yeux. + +Un superbe sourire vint alors aux lèvres de la nourrisseuse d'enfants. + +--Tous les enfants nouveau-nés se ressemblent, dit-elle. + +--C'est un peu vrai. + +--Que réclame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant neuf à dix +ans. + +--Sans doute. + +--Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet âge. + +--Mais cet enfant... où est-il? + +--Là, dit mistress Fanoche. Venez... + +Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre où dormait le petit +Ralph et où Jenny l'Irlandaise était affaissée lourdement sur le sol. + +--Une femme! dit Wilton en entrant. + +--Oui, répondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien... Elle ne +s'éveillera pas avant trois ou quatre heures d'ici. + +--Oh! + +--J'ai versé dans son bol de thé deux gouttes d'opium, et toutes les +cloches de Saint-Paul ne la réveilleraient pas. Il ne tient même qu'à +vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire féroce, qu'elle ne s'éveille +jamais. + +--Ah! c'est pour cela?... + +--C'est pour cela, dit-elle. + +Wilton s'approcha du lit où dormait l'enfant. + +--Qu'il est beau! fit-il naïvement. + +--N'est-ce pas? + +--On dirait un ange endormi. + +--Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais rêve, hein? Il sera +peut-être pair d'Angleterre quelque jour. + +--Mais, ma chère, dit Wilton, vous ne songez pas à une chose... + +--Laquelle? + +--Cet enfant de dix ans se souvient de son pays. + +--Soit. + +--De sa mère. + +--D'accord. + +--Vous ne tromperez pas sir John et miss Émily un quart de minute. + +--Vous vous trompez, Wilton. + +--Comment cela? + +--J'ai arrangé une petite fable bien simple et bien naturelle, mon cher. + +--Voyons. + +--J'ai confié l'enfant tout petit à une nourrice irlandaise. + +--Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me +donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai reçu la lettre de miss +Émily, je lui ai écrit, et elle est venue. Je l'ai récompensée +généreusement, et elle est retournée dans son pays. + +--Bien imaginé, ma chère, dit Wilton, et je persiste de plus en plus +dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme, +c'est vous. + +--Trêve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire disparaître +cette femme. + +--Comment? + +Mistress Fanoche haussa les épaules. + +--Et le pont de Londres? dit-elle. + +--C'est juste. Mais... + +Et Wilton se gratta l'oreille. + +--Mais?... dit sèchement mistress Fanoche. + +--Une femme, ça ne s'emporte pas dans un manteau comme un enfant. + +--Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas mort, +j'imagine. + +--Non, certes. + +--Il y a deux livres pour lui. + +Wilton hésitait encore. + +Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux guinées. + +--Et je paye d'avance, dit-elle. + +--Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre. + +Et il souleva l'Irlandaise et lui dit: + +--Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter à +l'eau. + +La pauvre Irlandaise ne s'éveilla pas. Le narcotique avait fait d'elle +un cadavre. + +--Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut +chercher le cabman. + +--Je me suis douté que nous aurions besoin de lui, répondit Wilton, et +c'est lui qui m'a amené. Il est à la porte. + +Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche. + + + + +VI + + +Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance. + +--Allons, dit-elle à Wilton, chargez-la moi sur vos épaules et partez. + +--Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma chère. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je n'ai pas consulté le cabman. + +En anglais cabman veut dire cocher. + +--On le payera. + +--Je le pense bien, dit Wilton, mais... + +--Mais quoi? + +--Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant. + +Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les idées. + +Au besoin elle savait ne pas compter. + +Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien quinze +guinées. + +--Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais emportez +cette femme. + +Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise sur +son dos. + +--Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen. + +--Je vais sortir la première, répondit mistress Fanoche. + +Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un dressoir, +ouvrit la porte avec précaution et regarda au dehors. + +Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise était entrée +chez mistress Fanoche, le brouillard s'était épaissi. + +On n'y voyait pas à dix pas de distance, et les becs de gaz +apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un nuage +de cendres. + +L'Anglais se mêle peu des affaires d'autrui; il passe et ne s'arrête +pas. + +Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux. + +Mistress Fanoche n'avait donc qu'à se préoccuper du policeman. + +Mais le brouillard était épais, et Dudley street est une rue où on vole +peu de mouchoirs; par conséquent, le policeman y est rare. + +Le cabman était à la porte. + +--Oh! oh! dit-il en voyant apparaître mistress Fanoche qui jetait autour +d'elle un coup d'oeil investigateur, il paraît qu'on a besoin de moi. + +--Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle. + +En même temps, elle se tourna vers Wilton, qui était déjà au seuil de la +porte, l'Irlandaise sur son dos. + +--Vite! dit-elle, la rue est déserte. + +Wilton, qui était d'une force herculéenne, s'élança dans le cab si +rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature +était le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson. + +Le hanson est cette voiture à deux roues, rapide et légère, que le +cocher conduit par derrière, et qu'on désigne improprement en France +sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par conséquent +une voiture à quatre comme à deux roues. + +Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte. + +--London-Bridge! cria Wilton au cabman. + +Le cabman rendit la main à son cheval et le hanson partit au grand trot. + +Alors Wilton se mit à arranger son colis comme il le disait; +c'est-à-dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans un coin +du cabriolet et la soutint avec un de ses bras. + +On eût dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de sa femme +aimée. + +Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant +Saint-Martin's-lane. + +Cette rue, dont le plan incliné est assez rapide, possède deux ou trois +forges de carrossiers. + +L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son rayonnement +triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment où le hanson +entrait dans le cercle de lumière qu'elle projetait au loin, le visage +de l'Irlandaise se trouva éclairé comme en plein jour. + +Wilton tressaillit. + +Jusque-là, il n'avait pas même regardé cette femme qu'il s'était chargé +d'aller noyer pour de l'argent. + +Maintenant il venait de la voir, et cette beauté, à laquelle le sommeil +donnait une expression séraphique, fit sur lui une impression bizarre. + +--Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune. + +Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la +forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurité. + +Wilton eut un ricanement: + +--Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement de +pitié. Ah! ah! ah! est-ce mon métier, à moi, d'avoir pitié? je ferais +mieux de garder ma sensibilité pour le jour où on me pendra à la porte +de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard. + +On approchait du Strand. Tout à coup le hanson s'arrêta. + +En même temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au cocher de +communiquer avec le voyageur qui est dans l'intérieur de la voiture, +c'est-à-dire au-dessous de lui. + +--Hé! Wilton? cria le cabman. + +--Que veux-tu? répondit celui-ci. + +--Je veux causer un brin avec toi. + +--Parle... + +--Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres? + +--Une femme. + +--Morte? + +--Non, endormie. + +--Ça ne me va pas, Wilton. + +--Et pourquoi? + +--Parce que ça ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants, mais pas +de femmes. + +--N'est-ce pas la même chose? + +--Non, d'abord ça porte malheur. + +--Tu veux rire! + +--Ensuite, elle se réveillera... elle criera... + +--Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme +morte. + +--Et combien nous donne-t-on pour cela? + +--Cinq guinées. + +--Pour nous deux? + +--Non, à chacun. + +Le cabman hésitait encore. + +--C'est une vilaine besogne, Wilton, répéta-t-il. + +--On m'a payé d'avance, dit Wilton pour décider le cabman. Veux-tu ton +argent? + +--Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que +nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos +pieds battront le vide. + +--Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme ça qu'autrement. + +Il passa cinq guinées au cabman, par la trappe ouverte dans le plafond +de la voiture. + +--Je gagne cinq guinées à ce jeu-là, pensa-t-il, car mistress Fanoche +m'en a donné quinze. + +Le hanson arriva dans le Strand. + +Le brouillard était encore épais; mais il y a de beaux magasins dans le +Strand et comme il n'était guère plus de onze heures du soir, il y en +avait encore quelques-uns d'ouverts qui étincelaient de lumière. + +De temps en temps un flot de clarté pénétrait dans le cab et le visage +angélique de l'Irlandaise apparaissait à Wilton. + +Alors le bandit tressaillait et avait un battement de coeur. + +Après le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la rue de +Farington qui descendait vers le fleuve. + +Le cheval marchait un train d'enfer. + +Mais à mesure qu'on approchait de la rivière, Wilton sentait son coeur +battre plus fort. + +Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe. + +--Arrête un moment, dit-il. + +--Pourquoi faire? demanda le cabman. + +--Je vais boire un peu de gin. + +Et il sauta à terre et entra dans un public-house. + +Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des guinées de +mistress Fanoche et regagna le hanson. + +--En route! ça va mieux. + +L'Irlandaise était toujours affaissée et inerte dans un coin de la +voiture. + +On eût dit que Wilton conduisait un cadavre. + +Le hanson tourna dans Thames-street, c'est-à-dire la rue de la Tamise, +et en quelques minutes il arriva à London-Bridge. + +Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de voitures, +de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin à +six heures du soir, près d'un demi-million de piétons, est désert quand +vient la nuit. + +Le hanson s'y engagea. + +--Arrête-toi au milieu, cria Wilton au cabman. + +En même temps, il tira une corde de sa poche et se mit en devoir de lier +les pieds et les mains de l'Irlandaise, de façon qu'elle allât au fond +et ne pût se débattre, en admettant que la fraîcheur de l'eau triomphât +de sa léthargie. + +Le hanson s'arrêta. + +Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et s'approcha du +parapet. + + + + +VII + + +Tout à coup une lueur rougeâtre se fit au bout du pont, du côté du +Borough, c'est-à-dire sur la rive méridionale. + +Cette lueur était celle de la lanterne d'un de ces grands camions à +trois chevaux qui transportent les marchandises d'une gare à l'autre. + +Wilton eut un nouveau battement de coeur. + +Le cabman lui cria: + +--Prenez garde! + +Wilton abandonna le parapet et, portant toujours l'Irlandaise, il se +rapprocha du cab. + +Il fallait absolument laisser passer le camion, la plus vulgaire +prudence l'exigeait. + +A mesure que la lourde voiture s'approchait, la clarté du fanal devenait +plus grande, et tout à coup elle frappa le visage de l'Irlandaise. + +Une fois encore les regards de Wilton s'arrêtèrent sur son visage et les +battements de son coeur se précipitèrent. + +Le camion passa. + +Le cocher qui le conduisait, chaudement enveloppé dans sa pelisse garnie +de peau de mouton, sa casquette sur les yeux, regardait à peine devant +lui, d'un oeil somnolent, et tout juste ce qu'il fallait pour conduire +son véhicule. + +Peut-être aperçut-il le cab, mais il ne prêta aucune attention à cet +homme qui avait l'air d'avoir un cadavre dans ses bras. + +--Eh bien! cria le cabman, est-ce que tu ne vas pas te dépêcher, Wilton? + +Wilton ne répondit pas. + +--Il fait froid et j'ai les doigts gelés à tenir mes guides, continua le +cabman. Dépêche-toi donc. + +Wilton était comme saisi de vertige. + +--C'est drôle!, murmura-t-il, jamais je n'ai été comme ça. Le coeur me +manque et mes jambes me rentrent dans l'estomac. + +--Allons! allons! répéta le cabman. + +Mais Wilton jeta un cri. + +L'Irlandaise, qui jusque-là était comme morte, avait poussé un soupir. + +Et Wilton s'éloigna de nouveau du parapet, revint au cab et dit: + +--Non, non, je ne veux pas. + +--Tu ne veux pas la noyer? fit le cabman stupéfait. + +--Non, répéta Wilton. + +--Mais malheureux... tu veux donc rendre l'argent? + +--Je ne rendrai rien, dit Wilton. Tant pis pour mistress Fanoche... je +ne veux pas noyer cette femme... elle est trop belle... + +Le cabman eut un éclat de rire. + +--Du moment où on ne rend pas l'argent, dit-il, ça m'est égal; j'aime +autant ça même, car j'ai toujours pensé que noyer une femme portait +malheur. Mais qu'allons-nous en faire? + +--Je ne sais pas, dit Wilton. + +Et il replaça dans le hanson l'Irlandaise, qui avait retrouvé son +immobilité cadavérique. + +--La dose d'opium était bonne, murmura-t-il, nous avons le temps de +réfléchir. Elle n'est pas près de se réveiller. + +Le cabman tourna bride. + +--Ah çà, où allons-nous? + +--Je ne sais pas, dit le bandit. + +--Est-ce que tu veux en faire madame Wilton, par hasard? + +Wilton tressaillit. + +--Oh! non, dit-il tout à coup, si je venais à aimer une femme, je serais +perdu. Je ferais trop de bêtises! + +Puis, prenant une résolution subite, il remonta dans la voiture et dit: + +--Remonte la rue du roi Guillaume jusqu'au _monument_, prends celle de +la Poissonnerie, tournons les docks et allons chez le land-lord +Wanstoone, dans Old-Gravel-lane. D'ici là, je réfléchirai. + +--Comme tu voudras, dit le cabman. + +Et le hanson se remit à rouler rapidement, laissant le pont de Londres +derrière lui, remontant King-of-Williams-street, contournant la colonne +commémorative de l'incendie qui dévora la moitié de la Cité, en 1666, et +s'engageant dans cette longue rue de la Poissonnerie qui contourne les +docks de Sainte-Catherine et de Londres et aboutit à +Saint-Georges-street. + +Au delà des docks de Londres, on trouve, sur la droite, une rue en pente +qui descend vers la Tamise et aboutit au tunnel. + +Cette rue, qui décrit un arc de cercle, se nomme Old-Gravel-lane, ce qui +veut dire le vieux chemin sablé. + +Elle est déserte la nuit. + +Seul, au milieu de cette solitude, un public-house, bien après minuit, +laisse encore voir sa devanture éclairée, au travers de vieux rideaux +rouges. + +Le land-lord, ou tavernier, se nomme Wanstoone. + +C'est un homme discret qui ne se mêle jamais de rien, n'intervient dans +aucune querelle et écoute froidement des histoires et des confidences +qui lui entrent par une oreille et sortent par l'autre. + +Master Wanstoone est le prototype du land-lord comme il en faut dans le +Wapping, car Old-Gravel-lane est au beau milieu de ce quartier sinistre. + +Ce fut donc à la porte de ce public-house que le hanson s'arrêta. + +Le cheval était bien dressé. Il s'arrêtait aux portes et on pouvait l'y +laisser indéfiniment. + +Le cabman, qui était un habitué du public-house, ne s'occupait jamais de +sa voiture que lorsqu'il craignait les policemen. + +Mais il n'y a point, il n'y a jamais eu de policemen dans le Wapping, +passé huit heures du soir. + +Wilton coucha l'Irlandaise en travers sur la banquette et jeta dessus la +vieille couverture du cabman. + +Puis il entra avec ce dernier dans le public-house, qui était tout à +fait désert. + +Master Wanstoone lisait assis derrière son comptoir, et il se leva même +avec humeur pour servir les deux verres d'hafnaf que demanda Wilton. + +Puis il reprit sa lecture. + +--Vois-tu, dit alors Wilton au cabman, j'ai bien réfléchi en chemin. + +--Ah! fit le cabman. + +--De quoi nous sommes-nous chargés, poursuivit Wilton, de faire +disparaître une femme? + +--Oui. + +--Afin que mistress Fanoche puisse faire de son enfant ce qu'elle +voudra. + +--Tiens, elle a donc un enfant? + +--Oui, je te conterai ça une autre fois. Passons. On nous donne cinq +guinées à chacun. Bon! nous emportons la femme... et mistress Fanoche +n'entend plus parler d'elle. + +--Mais si elle a un enfant, elle se mettra à sa recherche. + +--Non. + +--Ah! par exemple! + +--Elle est arrivée à Londres ce soir, elle n'y connaît personne... elle +ne sait pas le nom de mistress Fanoche... encore moins celui de la rue +où elle a laissé son enfant... Comment veux-tu qu'elle le retrouve? + +Et puis, Londres est si grand qu'il ne finit pas. Sais-tu qu'il y a près +de quatre milles de Dudley-street, d'où nous venons, à Old-Gravel-lane, +où nous sommes? + +--Tu comptes donc rester ici? + +--Nous allons la porter dans Welleclose-square, nous la coucherons sur +un banc et tout sera dit. + +--Soit, dit le cabman. + +--Puisque j'ai entamé une de mes guinées, dit Wilton, autant vaut que je +paye encore. + +Et il jeta six pence sur le comptoir. + +Ils sortirent. Le cabman remonta sur son siége et Wilton s'assit de +nouveau auprès de l'Irlandaise. + +--Hé! dit-il, il faut nous dépêcher, elle est brûlante, malgré le +froid: c'est signe qu'elle s'éveillera bientôt. + +Le square dont avait parlé Wilton était à une très-petite distance. + +Le hanson remonta dans Saint-Georges, tourna à gauche, et dix minutes +après, il entrait dans Welleclose-square. + +Le lieu était sinistre et désert. + +Autour d'une sorte de jardin s'élevait une vieille grille en fer. + +Autour de la grille il y avait çà et là un banc vermoulu. Tout à +l'entour se dressaient des maisons noires et hideuses, d'où ne sortait +aucun bruit, et où n'apparaissait aucune lumière. + +Des ruelles sombres, étroites, aboutissaient à cette place. C'était +peut-être le lieu le plus caractéristique du Wapping. + +Un silence de mort régnait à l'entour. + +C'est que le Wapping ne s'éveille que passé minuit. + +Alors s'ouvrent des bouges sans nom, des théâtres qui ont un public de +prostituées et de voleurs, des bals où les femmes viennent pieds nus, +faute de souliers. + +Or, il n'était pas encore minuit. + +Et le Wapping ne donnait pas signe de vie. + +Le hanson s'arrêta. + +Wilton prit de nouveau l'Irlandaise dans ses bras et descendit. + +Il s'approcha d'un banc et l'y coucha tout de son long. + +--Elle sera fort bien là, dit-il. Et puis, quelque bonne âme charitable +en prendra soin peut-être. + +--Une jolie femme trouve toujours un asile, ricana le cabman. C'est +égal, nous volons joliment l'argent de mistress Fanoche. + +Et les deux bandits s'éloignèrent, laissant la malheureuse Irlandaise +toujours en proie à son sommeil léthargique, en ce lointain quartier de +Londres dans lequel, la nuit, un gentleman ou une femme honnête +n'oserait pénétrer. + +On entendait encore dans l'éloignement le bruit des roues du hanson, +lorsque minuit sonna à la chapelle Saint-Georges. Alors quelques lueurs +tremblantes s'allumèrent çà et là aux fenêtres voisines. Le Wapping +s'éveillait et l'Irlandaise dormait toujours. + + + + +VIII + + +La nuit était froide, nous l'avons dit, et d'après les calculs de +mistress Fanoche, les effets du narcotique absorbé par l'Irlandaise +devaient se dissiper au bout de trois ou quatre heures. + +Déjà Jenny avait poussé un soupir, tandis que Wilton la prenait dans ses +bras. + +Il n'y avait pas encore une heure que les deux misérables l'avaient +déposée sur ce banc de Welleclose-square, qu'elle commença à s'agiter. + +Ses membres raidis par la léthargie, retrouvèrent peu à peu leur +élasticité et leur souplesse; son sein se souleva, ses lèvres +s'entrouvrirent et murmurèrent un nom: + +--_Ralph_! + +Le nom de son enfant n'est-il pas le premier mot que prononce une mère +en s'éveillant? + +Car elle avait rêvé, la pauvre mère, tandis que les deux bandits +agitaient la question de savoir s'ils l'enverraient s'endormir du +dernier sommeil dans les flots noirs de la Tamise, ou s'ils lui feraient +grâce de la vie. + +Et son rêve était plein de son fils. + +Elle le voyait grand et fort, marchant d'un pas assuré vers de hautes +destinées, et jetant autour de lui comme une trace lumineuse. + +Et quand ses lèvres se furent agitées, ses yeux s'ouvrirent. + +Durant son sommeil, le Wapping s'était éveillé. + +La vie nocturne est partout à Londres, dans les palais de +Belgrave-square, comme dans les antres de White-Chapel, dans +Regent-street comme au Wapping. + +Le Wapping avait ouvert ses maisons de nuit. + +Les public-houses flamboyaient; les mendiants et les voleurs +s'attroupaient à la porte, la musique sauvage du bal Windson sortait par +bouffées des profondeurs d'une cave. Des ombres, plutôt que des +créatures humaines, traversaient le square dans tous les sens. + +Car, à Londres, l'orgie elle-même est silencieuse, et le vice marche +sans bruit. + +L'Irlandaise, ayant ouvert les yeux, crut que son rêve continuait et +avait seulement changé d'aspect et de tableau; mais les âpres brises du +brouillard, le vent frais qui lui fouettait le visage, l'eurent bientôt +convaincue qu'elle ne dormait pas. + +Où était-elle? + +Elle appela son fils: + +--Ralph, mon enfant, où es-tu? + +Ralph ne répondit pas. + +Elle se leva, éperdue, jetant un regard égaré autour d'elle. + +Le square était sinistre; ses lumières, éparses çà et là comme des +phares dispersés sur une mer orageuse, sinistres aussi. + +--Mon Dieu! mon enfant... où suis-je? dit-elle en prenant sa tête à deux +mains. + +Elle fit quelques pas en avant, puis s'arrêta, comme si elle eût voulu +rassembler ses souvenirs épars. + +Et soudain elle se rappela. + +Elle revit le parloir, les deux dames, les petites filles et la petite +chambre où on les avait conduits, elle et son fils. + +Elle se souvint des terreurs de l'enfant, qui voulait s'en aller. + +Elle se souvint encore qu'un sommeil de plomb s'était emparé d'elle, et +qu'elle n'avait pas eu le temps de se mettre au lit. + +Alors elle jeta un grand cri, un cri de désespoir suprême. + +On l'avait endormie pour lui voler son enfant. + +Où était-elle? + +Comment s'appelait cette place où on l'avait amenée? + +Quel était le nom de la rue dans laquelle était la maison de mistress +Fanoche? + +Elle ne le savait pas! + +Cependant les mères ont des courages de lionne. + +--Je chercherai, dit-elle, je trouverai... je leur arracherai mon fils. + +Et elle se mit à courir droit devant elle d'abord. + +Elle crut que Welleclose-square était Soho-square, qu'elle avait aperçu +en cheminant avec Shoking. + +Comment aurait-elle deviné qu'on l'avait transportée à près de quatre +mille du square Saint-Gilles? + +Elle se mit donc à parcourir une à une les rues et les ruelles qui +entourent Welleclose-square, tantôt jetant un cri de joie et croyant se +reconnaître, tantôt s'arrêtant avec effroi, car la lueur d'espérance +s'éteignait, et elle ne se retrouvait plus. + +Des hommes en haillons passaient auprès d'elle et quand la lueur d'un +bec de gaz leur permettait de voir son beau visage, ils lui adressaient +des propositions honteuses et lui disaient des mots obscènes. + +Jenny prenait la fuite et recommençait ses recherches, mais toujours +elle revenait dans Welleclose-square. + +Un groupe de femmes avinées se querellaient à la porte d'un +public-house. + +Jenny eut le courage de s'approcher d'elles et de leur dire: + +--Où est donc Saint-Gilles? + +Les unes se mirent à rire, les autres l'appelèrent milady. Aucune ne lui +répondit. + +Mais une ignoble créature dont, les loques hideuses étaient couvertes +d'une vieille fange, une de ces femmes qui n'ont plus rien d'humain, +s'élança vers elle comme une furie: + +--Que viens-tu faire ici? dit-elle; est-ce que tu es du quartier? Non, +tu viens parce qu'il y a un arrivage de matelots aux Saylors'-house, et +qu'ils ont de l'argent... et tu veux nous prendre notre part. Va-t-en... +va-t-en!... + +Et elle levait ses poings fermés sur elle. + +Jenny épouvantée voulut fuir. + +Mais la terrible femme la saisit par le bras et lui dit encore: + +--Qui cherches-tu ici, dis, qui cherches-tu? Ce n'est pas Williams au +moins... car, vois-tu, Williams, c'est mon amant... et je ne veux pas +qu'on y touche!... + +--Je cherche mon enfant! répondit d'une voix déchirante Jenny, qui +essayait de se soustraire aux doigts crochus de cette femme. + +Les autres riaient et dansaient: + +--Elle est toujours jalouse, Betsy... ah! ah! ah! + +--Ayez pitié de moi, suppliait Jenny, je vous jure que je ne connais pas +Williams dont vous parlez... + +--Tu mens! disait la femme avinée, tu cherches Williams, je le vois +bien! + +--Qui parle de Williams? s'écria tout à coup une voix rauque et +masculine. + +Et un homme s'avança dans le cercle de lumière douteuse au milieu duquel +se passait cette scène. + +Cet homme était un matelot, mais un matelot ignoble et sale, aux épaules +larges, aux jambes tordues, à la face rougeaude et perdue par la +boisson, aux deux cotés de laquelle pendaient de longs cheveux d'un +blond ardent. + +--C'est moi qui suis Williams! dit-il. + +Il aperçut Jenny et dit: + +--Quelle est cette femme? elle n'est pas du quartier... je ne la +connais pas... Tiens, elle est belle!... + +--Ayez pitié de moi, disait Jenny en joignant les mains... +défendez-moi... + +--Ah! tu la trouves belle! hurla l'ivrognesse... Eh bien! je vais lui +arracher les yeux. + +Mais elle reçut un coup de poing du matelot en plein visage, et elle +tomba dans le ruisseau en poussant un sourd grognement. + +--Ce Williams, cria une autre créature, quand il y a une jolie femme... +elle est pour lui... + +Williams avait posé sous son bras le bras de Jenny et disait: + +--Viens avec moi... tu n'as rien à craindre, ma chère... On me connaît +dans le Wapping... et quand une femme est à mon bras, il n'y a pas de +danger qu'on y touche... + +--Au nom du ciel, disait Jenny, aidez-moi à retrouver mon fils. + +--Tu as donc un fils? + +--Oui. On me l'a pris... rendez-moi mon fils... et je vous bénirai... + +--Et tu m'aimeras? fit-il avec un ricanement de bête fauve. + +Elle ne comprit pas l'horrible sens de ces paroles et elle répondit: + +--Oh! oui... si vous me rendez mon fils, je vous aimerai! + +--Où est-il donc ton fils? + +--Conduisez-moi auprès de Saint-Gilles, je trouverai. + +--Saint-Gilles? fit-il. Mais c'est loin d'ici... bien loin... + +--Au nom du ciel, conduisez-moi... + +--Viens donc boire un coup, auparavant, dit-il. + +Elle voulut se dégager, mais il tenait son bras sous le sien et l'y +serrait comme dans un étau. + +--Viens, répéta-t-il, je suis Williams et on ne m'a jamais résisté. + +Et il l'entraîna de force et malgré ses cris dans une ruelle noire au +fond de laquelle brillait une lueur sinistre. + +La lueur du public-house du Cheval-Noir, le plus célèbre des repaires du +Wapping. + +--Encore une qui aura aimé Williams, ricanèrent les horribles créatures +en les regardant s'éloigner tous deux, tandis que celle qui voulait +accaparer Williams, pour elle seule, se relevait toute sanglante et +l'oeil poché du coup de poing. + + + + +IX + + +A l'angle sud-est de Welleclose-square est une ruelle qui n'a pas trois +mètres de large. + +Vers le milieu est un théâtre. + +Mais un théâtre comme on n'en vit jamais peut-être, un théâtre où les +premières loges se louent douze sous, et le parterre un penny. + +Le jeune premier est un nègre; on fume et on boit pendant le spectacle. + +Les prostituées qui se tiennent au balcon sont pieds nus; le parterre +est composé de voleurs. + +Au bout de la ruelle est le _Cheval-Noir_. + +Public-house au rez-de-chaussée, bazar de la débauche à l'entresol, bal +au premier étage et taverne dans les caves, cet établissement n'offre +rien à désirer comme on voit. + +Le Saylors'-house, ou pension des matelots, est à deux pas. + +Quand ils sortent du Saylors'-house, ils entrent au Cheval-Noir. + +Quand ils ont bu, ils se querellent, et les querelles se vident dans la +rue, à coups de couteau. + +La danseuse en guenilles a souvent du sang sur sa robe. C'est le +vainqueur qui lui a pris amoureusement la taille. + +Un escalier de dix marches conduit au sous-sol. + +Là est la vraie taverne. + +Depuis minuit jusqu'au jour, cinquante personnes, hommes et femmes, si +on peut donner ce nom à une population fangeuse, bestiale, avinée et +couverte d'affreux oripeaux, cinquante personnes boivent, mangent, se +querellent, rient et chantent. + +On entend claquer d'ignobles baisers sur des joues sales, on voit, à la +lueur de quelques chandelles fumeuses éparses sur les tables, mousser la +bière brune ou blonde dans des pots d'étain. + +Derrière un comptoir garni de victuailles, trône majestueusement +mistress Brandy. + +C'est la femme du land-lord, c'est-à-dire du maître de l'établissement. + +Celui-ci est là-haut, au public-house, affublé d'un reste d'habit noir +et d'une cravate qui fut blanche, il y a déjà bien des années. + +Mistress Brandy a un autre nom, mais on ne le sait plus, on l'a oublié. + +Brandy veut dire eau-de-vie en anglais, et c'est un surnom qu'on a +donné à la femme du land-lord. + +C'est une forte et robuste commère, haute en couleur, qui a cinq pieds +six pouces, des mains à couvrir une assiette, des pieds à servir de base +à un monument. + +Elle a donné un seul soufflet dans sa vie, à un insolent qui lui +manquait de respect. + +Ce soufflet a produit l'effet de la masse d'un boucher. + +Le malheureux est tombé sanglant et inanimé à la droite du comptoir. + +Pourvu qu'on paye, du reste, pourvu qu'on boive, mistress Brandy est +tolérante. + +Si deux voleurs dévalisent un matelot, elle ferme les yeux: si deux +matelots jouent du couteau et qu'il y ait mort d'homme, miss Brandy +appelle John. + +John est un Écossais gigantesque qui lui sert de garçon et aide les deux +servantes à presser la bière. + +John prend le mort dans ses bras, le porte tranquillement dans la rue et +revient à sa besogne comme si de rien n'était. + +Le Cheval-Noir est un établissement tranquille, et jamais on n'a eu +besoin d'y appeler les policemen. + +D'ailleurs, dans le Wapping, il n'y a pas de policemen. Les nobles lords +qui siégent au Parlement, tout à côté de Westminster, ont pensé que le +peuple se protège toujours suffisamment lui-même. + +Ce soir-là, toutes les tables étaient occupées dans la cave du +Cheval-Noir. + +Mais celle qui était à la gauche du comptoir était la plus bruyante. + +On y fêtait la libération de Jack, dit l'_Oiseau-bleu_, un voleur +célèbre qui était sorti le matin même de la prison de Midlesex, où il +avait fait six mois de moulin. + +Jack disait en levant son verre: + +--Je bois au colonel gouverneur, qui est un brave homme et un parfait +gentleman. Il m'a remis deux couronnes, un shilling, six pence, quand je +suis sorti, et il m'a fait un beau discours en me recommandant d'être +honnête homme à l'avenir. + +--Ce farceur de Jack, dit une femme qui avait passé sa main à l'entour +de la taille du pick-pokett, il est capable d'avoir promis. + +--Certainement, ricana Jack, certainement, Votre Honneur, que je serai +honnête homme... Dès ce soir, je vais chercher du travail. + +Et tous les voleurs et toutes les prostituées de rire à se tordre. + +Un des assistants haussa les épaules: + +--Voilà donc de quoi faire le fier, dit-il, parce que tu reviens du +moulin. J'ai bien passé par la cage aux oiseaux, moi. + +--Quand on passe par là, c'est pour y retourner, dit Jack. + +Il faisait allusion au cimetière des suppliciés que le condamné +traverse, à Newgate, en sortant de la cour d'assises. + +--Ils m'ont acquitté, dit le voleur. Braves gens, messieurs les jurés, +excellentes gens, parfaits gentlemen, leurs Seigneuries! Et on continua +à rire. + +A une autre table, des matelots se racontaient leurs campagnes. + +Un peu plus loin, une Irlandaise, qu'on appelait Jane la géante, faisait +une scène de jalousie à son amant. + +Mistress Brandy, impassible, surveillait tout cela d'un oeil +indifférent. + +Cependant, quelquefois, elle regardait avec une certaine curiosité un +homme qui était assis tout près du comptoir et buvait seul, à petites +gorgées, un verre de grog. + +C'était un homme de trente-sept à trente-huit ans peut-être, de taille +moyenne, portant des favoris châtain clair, et dont le visage régulier +contrastait avec les faces patibulaires qui l'entouraient. + +Était-ce un Écossais, un Anglais, un Irlandais ou un Français? + +Nul ne le savait. + +Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il venait au Cheval-Noir. +Mais il ne parlait à personne, buvait, payait et s'en allait. + +Quelquefois même il tombait en une rêverie profonde. Une fois, on avait +voulu le _tâter_, c'est-à-dire savoir ce qu'il était, d'où il venait... +s'il était voleur ou matelot, condamné en rupture de ban ou bien +étranger à toutes les professions interlopes du Wapping. + +Pour cela, on lui avait cherché querelle. + +Il n'avait perdu ni son flegme, ni son attitude indifférente et calme; +mais en trois coups de poing il avait mis hors de combat trois +adversaires. + +Depuis lors, on l'avait respecté. + +Du reste, il parlait un anglais très-pur et sans le moindre accent. + +Comme on ne savait pas son nom, on l'avait surnommé l'_homme gris_, à +cause de son vieil habit gris, l'unique vêtement qu'on lui eût jamais +vu. + +Un seul habitué du Cheval-Noir avait trouvé grâce devant cette +indifférence parfaite. + +C'était un pauvre diable de mendiant, que tout le monde aimait pour sa +philosophie, sa bonne humeur, et qui amusait fort les affreux garnements +du Cheval-Noir par ses prétentions au _comme il faut_. + +On a reconnu, dans cette rapide esquisse, notre connaissance d'une +heure, Barclay dit Shoking. + +Shoking, qu'on avait ainsi appelé parce qu'il trouvait toujours que ses +compagnons d'orgie nocturne étaient _inconvenents_, Shoking, qui se +vantait d'avoir des manières de gentleman et prétendait que si la +fortune lui souriait un jour, il se montrerait à cheval à Hyde-park et +irait prendre des glaces à Cremorn, tout comme un fils de pair, Shoking +enfin, était le seul à qui l'homme gris eût quelquefois offert une pinte +d'ale ou un verre de grog. + +Or, ce soir-là, les voleurs riaient, les matelots se querellaient, les +filles chantaient, mistress Brandy regardait l'homme gris du coin de +l'oeil, et celui-ci continuait à boire son verre de grog à petites +gorgées, lorsque Shoking apparut en haut de l'escalier qui descendait +dans la cave. + +--Voilà Shoking! + +--Vive Shoking! + +--Hurrah pour Shoking! + +Ce fut une avalanche de cris. + +L'homme gris releva la tête et salua Shoking de la main. + +--Bonjour, mes amis, bonjour, dit Shoking du ton protecteur d'un homme +heureux. + +--Tiens! s'écria une femme, il a des souliers neufs. + +--Et un habit neuf, dit un voleur. + +--Il a une chemise... fit une autre prostituée. + +--Par saint Georges! murmura mistress Brandy, il a des bords à son +chapeau. + +--J'ai fait fortune, dit Shoking. Mais rassurez-vous, j'ai laissé mon +argent à la maison. + +--C'est dommage, dit Jack en riant. + +Shoking traversa la salle et vint s'asseoir à la table de l'homme gris. + +--Cette fois, dit-il, c'est moi qui paye. + + + + +X + + +L'homme gris se prit à sourire. + +--Mon ami, dit-il, je vois que vous avez de l'argent ce soir, et comme +vous êtes un brave coeur, vous vous dites qu'il est convenable de payer +à votre tour. + +--Ça, c'est vrai, dit Shoking. + +L'homme gris baissa la voix. + +--Dieu me garde de vous refuser, car je n'ai jamais voulu blesser +personne, et je sais que tout bon Anglais a sa fierté. Payez donc, si +tel est votre bon plaisir. + +Néanmoins, laissez-moi vous faire une question. + +--Laquelle? demanda Shoking en regardant l'homme gris avec étonnement. + +--Vous avez de l'argent? + +Shoking baissa la voix: + +--Chut! dit-il, ne me trahissez pas, j'ai gagné dix guinées ce soir. + +--Dix guinées! + +--Tout autant. J'en ai presque dépensé une pour me vêtir, et vous voyez +si je le suis convenablement, hein? fit Shoking avec importance. + +--Un gentleman, dit l'homme gris. + +--N'est-ce pas? + +Et Shoking se mit à énumérer complaisamment le prix de ses acquisitions: + +--Habit, trois schillings, dit-il; chapeau, deux schillings; un +pantalon, un schilling six pence; souliers, quatre schillings, mais ils +sont neufs. Chemise et cravate, deux schillings. + +J'ai failli acheter un waterproof. Il fait froid, et un pardessus n'est +pas de luxe en cette saison. Mais j'ai réfléchi. + +--Ah! fit l'homme gris. + +--Oui, dit Shoking. J'ai pensé qu'il valait mieux louer une chambre pour +deux semaines dans Mil end Road, en face du workhouse, ce qui m'amusera +fort, moi qui n'ai jamais pu y être admis que pour la nuit, et encore en +promettant le travailler le lendemain trois ou quatre heures à faire de +l'étoupe, car je ne suis pas assez fort pour casser des pierres. + +Il me reste donc neuf guinées. Je puis vivre un an sans rien faire. +J'irai me promener dans Regent-street, demain soir, et je louerai une +stalle au théâtre d'Hay-Markett. + +L'homme gris souriait toujours. + +--Mais à quoi donc avez-vous gagné ces dix guinées? dit-il. + +--Oh! c'est bien simple, dit Shoking. + +--Mais encore? + +--J'ai rendu service à un lord. + +--Comment cela? + + +--Je me trouvais sur le _Penny-Boat_, qui remonte de Greenwich à +Charing-Cross. + +--Bon. + +--Sur ce _Penny-Boat_, il y avait une fort jolie femme, ma foi! une +Irlandaise, avec son petit garçon, et un lord qui la regardait, ah! mais +qui la regardait... + +--Après? dit l'homme gris en fronçant légèrement le sourcil. + +--Le lord s'est approché de moi, et il m'a dit: Tu vas suivre cette +femme, et, si tu me rapportes son adresse, ce soir, à mon hôtel, dans +Chester-street, Belgrave-square, je te donnerai dix guinées. + +C'est ce que j'ai fait; et vous voyez, ajouta Shoking, qu'il n'est pas +difficile de gagner beaucoup d'argent honnêtement. + +--Honnêtement? fit l'homme gris. + +--Dame! + +--Ah! vous croyez cela honnête ami, Shoking? + +Le mendiant se sentit rougir; et pour la première fois, il songea que +peut-être il avait agi à la légère. + +Aussi éprouva-t-il le besoin d'excuser sur-le-champ sa conduite, et +s'empressa-t-il de raconter dans tous ses détails la suite de son +aventure. + +Il dit à l'homme gris comment il avait servi de guide à la pauvre mère +et à son enfant perdus dans les rues de Londres, comment il les avait +conduits dans Lawrence-street, puis chez mistress Fanoche, portant le +petit sur son dos. + +Il n'oublia rien, pas même ce détail bizarre que la mère avait dit +plusieurs fois qu'elle devait se trouver le lendemain à la messe de huit +heures à Saint-Gilles, et présenter son fils au prêtre qui officierait. + +Quand il eut fini, l'homme gris qui l'avait écouté attentivement, lui +dit: + +--Vous êtes une tête légère et un bon coeur, Shoking. + +--Pourquoi donc? demanda le mendiant. + +--Vous avez fait une bonne action en venant en aide à cette femme; mais +vous avez fait un acte blâmable en allant indiquer à ce lord... Comment +le nommez-vous? + +--Lord Palmure. + +--Bon! je vous disais donc que vous aviez eu tort d'aller lui dire où +cette femme était descendue. + +--Mais... + +--Vous pensez bien, dit l'homme gris, qu'un lord qui tient à savoir +l'adresse d'une pauvre femme du peuple, ne saurait avoir de bonnes +intentions. + +Shoking tressaillit. + +--Vous avez raison, dit-il, j'ai eu tort... + +Puis, se frappant le front: + +--Si j'allais avertir l'Irlandaise, dit-il. + +L'homme pris n'eut pas le temps de répondre, car un grand tumulte se fit +à l'entrée de la cave. + +Placés tout au bout de la salle souterraine, l'homme gris et Shoking +étaient presque dans l'ombre, tandis que l'entrée de la cave était en +pleine lumière. + +En haut de l'escalier, on venait de voir apparaître un homme et une +femme. + +La femme se débattait et ne voulait pas entrer. Elle poussait des cris +suppliants et disait d'une voix brisée: + +--Au nom du bon Dieu, laissez-moi! + +L'homme répondait d'une voix rauque: + +--Je suis Williams, timonier à bord du _Victorieux_, le plus brave +navire de Sa Majesté la reine. Toutes les femmes sont folles de moi, +toutes les femmes du Wapping m'ont aimé... et tu feras comme les autres. +Marche! + +Et il la poussait rudement devant lui. + +--Hurrah pour Williams! criait la foule des buveurs. + +--Cette chipie! exclamèrent les femmes, ne pas vouloir de Williams! tu +es folle, ma chère! + +--Williams, la mort des coeurs! dit une autre. + +--La terreur des jaloux! exclama un voleur. + +--Le beau Williams! ricanèrent quelques hommes. + +La femme se cramponnait à lui, embrassant ses genoux et répétant: + +--Grâce! grâce! + +Et la salle de rire et d'applaudir avec frénésie. + +--Ah! tu ne veux pas être madame Williams! hurlait le matelot; nous +verrons bien. + +Et il jeta, par un suprême effort, l'Irlandaise,--car c'était elle,--au +milieu de la taverne. + +Soudain, Shoking jeta un cri. + +Un cri que personne n'entendit, car l'attention générale était +concentrée sur Williams et sa conquête. + +Personne, excepté l'homme gris. + +--_Elle_! dit Shoking. + +--Qui, _elle_! fit l'homme gris. + +--L'Irlandaise. + +--La mère de l'enfant? + +--Oui. + +--Comment peut-elle être ici? + +--Je ne sais pas. Mais c'est elle. + +L'homme gris se prit alors à regarder cette femme, et il tressaillit à +la vue de cette beauté sans égale à laquelle l'épouvante donnait une +expression céleste. + +On eût dit un ange tombé du ciel dans quelque coin de l'enfer. + +Elle était maintenant à genoux et jetait autour d'elle un regard +suppliant et mouillé de larmes. + +--Mes bons messieurs, disait-elle, mes bonnes dames, mes amis, ayez +pitié de moi... je ne suis pas ce que cet homme croit... je suis une +pauvre mère qu'on a séparée de son fils... Délivrez-moi, mes amis, +délivrez-moi de cet homme... il faut que je retrouve mon enfant... + +Et elle se tordait les mains: à la vue de ce désespoir, tous ces +bandits, toutes ces prostituées riaient à pleine gorge et répétaient: + +--Hurrah pour Williams! + +Williams, lui, s'était posé en matamore au milieu de la salle: + +--Je suis Williams, disait-il, Williams, du _Victorieux_, et j'ai +toujours été gâté par les femmes. + +En même temps, il avait jeté bas sa veste de matelot et montrait son +torse herculéen et ses épaules trapues avec une orgueilleuse +complaisance. + +--Je suis Williams, disait-il, et cette femme me plaît: qui donc osera +me la disputer? + +Et il jeta un défi à toute la salle. + +Personne d'abord ne bougea. + +Williams avait tiré son couteau et le brandissait. + +--Elle est pourtant belle, cette femme, reprit-il avec ironie. + +Mais pour l'avoir, il faut jouer du couteau, mes agneaux. Et personne +n'en veut. + +Le même silence accueillit cette nouvelle provocation. + +L'Irlandaise était toujours à genoux, suppliant tous ces misérables. + +--Ah! ah! ah! ricana Williams, vous voyez bien, ma chère, que personne +ne veut de vous... + +Tu seras madame Williams, il le faut bien. + +Mais soudain, un homme se leva, traversa la salle comme un éclair, et +vint se placer devant Williams. + +--Je te défends d'y toucher, dit-il. + +--Hurrah pour l'homme gris! hurlèrent alors les buveurs. + +C'était l'homme gris, en effet, l'interlocuteur de Shoking, qui venait +de surgir devant l'Irlandaise comme un protecteur. + +Et l'Irlandaise tendit vers lui ses mains suppliantes. + + + + +XI + + +Le même effet dut se produire le jour où l'on vit sortir des rangs des +Hébreux cet enfant du nom de David qui se présentait pour combattre le +géant Goliath. + +Williams n'était pas un géant, mais il était si large d'épaules, si +trapu, si solidement campé sur son torse énorme qu'il rappelait ces +hercules forains qui soulèvent des poids à bras tendus ou portent des +fardeaux à faire reculer un boeuf. + +Celui qui osait se dresser devant lui et accepter son défi était de +taille ordinaire, mince, avec de petits pieds et de petites mains. + +Sous son pantalon de laine brune, sous son habit de gros drap gris fané, +auquel il devait son surnom, on eût juré quelque fils de lord, tant il +avait de noblesse et d'élégance aristocratique dans l'attitude, le +visage et le maintien. + +Une femme lui cria: + +--N'y va pas, mon mignon, il ne fera de toi qu'une bouchée. + +--L'homme gris est fou! dit un des voleurs. + +Un autre, qui lui avait vu administrer ces trois coups de poing dont +nous parlions tout à l'heure, répondit: + +--Laissez donc! on ne sait pas... + +Les matelots qui étaient nouvellement débarqués, regardaient l'homme +gris avec commisération: + +--Le pauvre petit, disaient-ils, il ne connaît pas Williams, on le voit +bien. + +Quant à Williams, il se mit à rire, mais d'un rire si franc, si +insolent, que toute la salle fit comme lui. + +--Va-t'en, _mademoiselle_, dit-il à l'homme gris. Veux-tu que je te paye +un verre de grog?... Non, n'est-ce pas? tu aimerais mieux des +friandises?... + +Mais son regard rencontra celui de cet adversaire qu'il paraissait +mépriser si fort, et comme de deux lames d'épée qui se heurtent jaillit +soudain une étincelle, au choc de ce regard Williams tressaillit et +recula d'un pas. + +Il cessa de rire et se mit instinctivement sur la défensive. + +L'homme gris se plaça alors entre l'Irlandaise et Williams: + +--Je te défends, répéta-t-il, de toucher à cette femme. + +--Hurrah pour l'homme gris! dirent quelques buveurs. + +La voix de cet homme était brève, cassante, métallique. Son oeil jetait +des flammes. + +--Et moi je ne veux pas! dit Williams furieux. + +Et il leva son poing énorme. + +Son bras siffla dans l'air comme une masse et s'abattit sur l'homme +gris. + +Mais d'un bond celui-ci se jeta en arrière, esquiva l'assommeur, et +Williams, qui avait réuni toutes ses forces dans ce coup de poing, +perdit un moment l'équilibre et chancela sur ses jambes. + +Ce fut rapide et foudroyant comme l'éclair. + +L'homme gris se baissa, bondit la tête en avant, et cette tête allant +frapper le matelot en pleine poitrine, le renversa. + +Williams tomba comme un boeuf sous la massue. + +Certes, en ce moment, l'homme gris aurait pu profiter de sa victoire, et +poser un pied vainqueur sur la poitrine de son adversaire; il aurait pu +même tirer son couteau et le planter dans la gorge de Williams, sans que +personne y trouvât à redire, tant les hommes à l'état de nature ont le +sentiment et le respect de la force brutale. + +Mais l'homme ne profita point de sa victoire et attendit. + +Williams se releva en rugissant. + +Cette fois, il brandissait son couteau. + +L'homme gris n'avait pas ouvert le sien. + +Williams se rua sur lui. + +L'homme gris se jeta une seconde fois de côté, le saisit à bras le +corps, l'enleva de terre comme une plume et le rejeta meurtri sur le +sol, avant qu'il eût pu faire usage de son arme qui lui échappa des +mains dans sa chute. + +Alors l'homme gris posa son pied sur le couteau et promena autour de lui +un regard tranquille et fier. + +Ce regard rencontra celui du bon Shoking. + +Le mendiant, pâle et frémissant, s'était approché de l'Irlandaise, et +l'Irlandaise le reconnaissant, avait poussé un cri de joie et s'était +jetée à son cou. + +--Je te confie cette femme, lui dit l'homme gris, et que tout le monde +le sache ici, je la prends sous ma protection. + +Alors éclatèrent de toute part, dans la salle, des applaudissements +frénétiques, tandis que Williams se relevait péniblement. + +Mais soudain les applaudissements cessèrent; ceux qui hurlaient se +turent, et Williams, qui allait se précipiter de nouveau sur son +adversaire, s'arrêta en chemin. + +Un nouveau personnage apparaissait en ce moment en haut de ces marches +humides et sales qui descendaient dans la taverne. + +Et, à la vue de ce personnage, il y eut comme un frémissement de +respect, d'admiration et de honte à la fois parmi ces voleurs, ces +prostituées et ces hommes grossiers qui, jusque-là, ne s'étaient +inclinés que devant la force. + +Un jeune homme au long et pâle visage, aux cheveux blonds tombant en +boucles sur ses épaules, un homme d'à peine trente ans, grand, mince, +vêtu de noir, si frêle et si délicat en apparence qu'on eût dit une +femme sous un vêtement masculin, un jeune homme descendit lentement +l'escalier et dit d'une voix grave: + +--Mes frères, Dieu l'a dit, celui qui tue sera tué. Au lieu de se haïr, +les hommes doivent s'aimer et s'entr'aider. + +Et Williams, le féroce matelot, tomba à genoux, et les filles perdues +courbèrent la tête, les voleurs s'inclinèrent avec confusion, et la +pauvre Irlandaise crut que Dieu envoyait un de ses anges pour la +délivrer. + +Ce jeune homme à l'oeil bleu, au front inspiré, qui parlait d'amour et +charité dans ce repaire, c'était un prêtre. + +Un prêtre catholique, un prêtre Irlandais, bien connu des matelots, car +il avait été aumônier d'un vaisseau et n'avait point pâli ni devant la +mitraille qui balayait le pont, ni devant la tempête, qui souvent avait +menacé d'engloutir navire, matelots et passagers. + +Il était bien connu encore de toute cette misérable population du +Wapping, qui l'avait vu, pendant le dernier choléra, porter partout des +secours et des consolations, bien que ce ne fût pas sa paroisse et qu'il +fût de celle de Saint-Gilles. + +On le nommait Samuel. + +Il marcha droit à Williams, qui s'était agenouillé humblement devant +lui, et lui dit: + +--C'est pour toi que je suis venu ici. + +On m'a dit que tu maltraitais une femme, et comme tu n'es méchant que +lorsque tu es pris de vin, j'ai pensé que ma présence te ramènerait à la +raison. + +--Pardonnez-moi, vous qui êtes bon, murmura le matelot. + +Le prêtre regarda la pauvre femme que Shoking soutenait dans ses bras: + +--Qui êtes-vous? lui dit-il. + +--Oh! répondit-elle, prenez pitié de moi, sauvez-moi, monsieur... +Rendez-moi mon enfant... + +--Votre enfant? + +--On m'a séparé de lui, dit-elle, on me l'a pris. + +--Ne craignez rien, ma chère, dit Shoking: votre enfant, je sais où il +est, moi; ne vous ai-je pas conduite dans cette maison?... Oh! par +Saint-Georges... croyez-moi, il faudra bien qu'on nous le rende! + +L'Irlandaise eut un cri de joie et répéta avec un accent qui tenait du +délire: + +--Mon fils! ils me rendront mon fils! + +Et elle se mit à baiser les mains du prêtre. + +--Vous êtes Irlandaise, lui dit celui-ci, je le reconnais à votre +accent. + +--Oui, répondit-elle. + +--Moi aussi, dit le prêtre. Dieu sauve l'Irlande, notre mère! + +Puis il regarda l'homme gris. + +--Et vous, dit-il, vous que je vois pour la première fois, vous qui avez +protégé cette femme, qui donc êtes-vous? + +Alors cet homme, qui tout à l'heure avait promené autour de lui un oeil +dominateur, cet homme devant qui tous ces autres hommes avaient tremblé, +abaissa son front et son regard devant le regard calme et limpide de ce +jeune homme que Dieu avait choisi pour son ministre... + +L'homme fait se courba devant l'homme si jeune et si frêle encore qu'on +eût dit un enfant, et il répondit d'une voix humble et frémissante +d'émotion: + +--Je serai votre esclave, si vous daignez me le permettre. + +Puis il fléchit un genou devant le jeune prêtre et lui baisa +respectueusement la main. + + + + +XII + + +Que se passa-t-il alors? + +C'est ce qu'il est difficile de raconter; mais, une heure après, la +taverne était vide. + +Matelots, femmes perdues, voleurs s'étaient esquivés un à un comme s'ils +eussent senti que leur présence n'était plus possible dans ce lieu +sanctifié par le prêtre. + +Mistress Brandy elle-même faisait silence derrière son comptoir. + +L'abbé Samuel était toujours debout, regardant, à la pâle lueur des +chandelles qui fumaient éparses sur les tables, le pâle et beau visage +de l'Irlandaise que Shoking et l'homme gris soutenaient dans leurs bras, +tant elle était brisée par l'horrible scène que nous racontions naguère. + +--Ainsi, disait le jeune prêtre, vous arrivez d'Irlande? + +--Oui, répondit-elle. + +--Avec votre enfant? + +--Un amour de petit garçon, murmura le brave Shoking. + +--Est-ce la misère qui vous a poussée, comme la plupart de nos frères +d'Irlande, à quitter votre pays et à venir chercher fortune à Londres? + +--Non, dit-elle, j'obéis à un devoir sacré. + +Le prêtre tressaillit. + +--Je viens à Londres, reprit-elle d'une voix mourante, parce qu'il faut +que je sois demain à la messe de huit heures, à Saint-Gilles. + +--Est-ce un voeu? fit le prêtre, qui tressaillit encore. + +Alors elle le regarda avec une étrange expression de confiance et +d'abandon. + +--Oh! dit-elle, je sens bien que vous êtes un de ces hommes que Dieu a +fait saints et à qui on peut tout révéler. + +--Parlez, dit le prêtre d'une voix grave. + +--Je suis une pauvre paysanne, reprit-elle, la fille d'un pêcheur de +Drogheda, un petit port au nord de Dublin. + +Je ne sais rien sur la mission que mon époux mourant m'a confié, mais je +tiendrai le serment que je lui ai fait. + +--Quel est ce serment? + +--Oh! dit-elle, pour que vous me compreniez, il faut que je vous dise +mon histoire. + +Shoking et l'homme gris s'assirent sur un banc, le prêtre lui prit les +deux mains, et alors, en ce bouge enfumé, devenu solitaire et +silencieux, elle leur fit le récit suivant: + +--Notre cabane était au bord de la mer, au pied d'une falaise. Pendant +les nuits d'orage, à la marée haute, le flot venait battre notre porte. + +Mon père était veuf, et j'étais son unique enfant. + +Il allait à la pêche, je raccommodais ses filets et nous avions bien de +la peine à vivre. + +Quelquefois, mon père s'engageait pendant deux ou trois mois sur un +grand bateau qui allait à Terre-Neuve à la pêche de la morue. + +Alors je restais seule, et chaque matin, en m'éveillant, je regardais au +loin sur la mer, pour voir si la barque pontée qui l'avait emmené ne +reparaissait pas à l'horizon. + +Une nuit d'hiver, une nuit de tempête, j'étais à genoux, priant Dieu +pour les marins en détresse, car la mer mugissait avec furie et le vent +faisait rage, une nuit, on frappa à la porte de notre cabane. + +J'étais seule depuis près de trois mois. + +Je crus que c'était mon père qui revenait et je courus ouvrir. + +Ce n'était pas mon père. + +Un étranger, un inconnu, le front entouré de bandelettes sanglantes, +entra vivement en me disant: + +--Au nom de Dieu, au nom de l'Irlande notre mère, pour qui mon sang +vient de couler, sauvez-moi, cachez-moi... + +Je ne le regardai même pas; je ne vis qu'une chose, c'est qu'il était +blessé, mourant; je n'entendis qu'une parole, le nom sacré de notre +patrie, l'Irlande, et je le fis entrer. + +Au lointain, à travers les mugissements de l'orage, on entendait +retentir des coups de feu. + +Je ne savais rien de ce qui se passait hors de notre petit port; +cependant je me souvins que des pêcheurs, la veille, avaient dit devant +moi que les opprimés s'étaient levés contre les oppresseurs; que las de +souffrir, les pauvres Irlandais se révoltaient contre les Anglais leurs +tyrans; que plusieurs villages, dans le Nord, s'étaient insurgés; enfin +qu'il était arrivé des troupes royales et des vaisseaux de Sa Majesté la +reine pour réduire une fois encore la pauvre Irlande à la soumission et +au silence. + +Je pris soin du blessé; je le fis coucher dans le lit de mon père, après +lui avoir donné à boire, car il mourait de soif. + +Pendant toute la nuit, je demeurai à genoux, priant pour l'Irlande et +tressaillant d'épouvante au moindre bruit; car il me semblait toujours +que les habits rouges allaient venir, qu'ils s'empareraient de cet homme +à qui j'avais donné un refuge, et qu'ils le tueraient sous mes yeux. + +Le jour vint. + +Je sortis furtivement alors de ma cabane et j'allai jusqu'au port. + +Là, j'appris les événements de la nuit. + +Il y avait eu une grande bataille entre les insurgés et les habits +rouges. + +Après une lutte acharnée ceux-ci étaient demeurés vainqueurs. + +Les insurgés dispersés, écrasés, découragés, avaient fui vers les +montagnes. + +Des soldats anglais avaient traversé la ville au petit jour en jurant +comme des damnés et disant que, malgré la victoire, leur journée était +perdue, puisqu'il n'avaient pu prendre le chef des révoltés. + +Je revins en toute hâte. + +Quelque chose me disait que ce chef qu'ils cherchaient, c'était lui. + +Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, il demeura caché +dans notre pauvre maison. + +Je partageais avec lui mon pain noir et mes pommes de terre et nous +faisions ensemble des voeux pour l'Irlande. + +Il était jeune, il était beau; il avait le regard de l'homme qui a +l'habitude de commander aux autres. + +A ces mots, l'Irlandaise baissa la tête. + +--Comment ne l'aurai-je pas aimé? dit-elle. Un soir, il me prit les +mains et me dit: + +--Jenny, tu es non-seulement mon ange sauveur, mais peut-être qu'un jour +tu auras été sans le savoir la libératrice de l'Irlande. + +Mon père revint; il accueillit le pauvre proscrit, comme je l'avais +accueilli moi-même. + +Un jour cet homme voulut nous quitter. + +--Je suis pauvre, nous dit-il, et vous avez bien de la peine à vivre. Je +ne veux pas vous être à charge plus longtemps. + +Quand je vis qu'il allait partir, mon coeur se fendit. + +Je me jetai à ses genoux et je lui fis l'aveu de mon amour. + +Il me releva et me dit: + +--Moi aussi, je t'aime. Je t'aime depuis longtemps et je voudrais être +un simple pêcheur à la seule fin de devenir ton époux. + +Mais tu ne sais pas qui je suis, mon enfant; tu ne sais pas que +l'Angleterre m'a condamné à mort, qu'elle a mis ma tête à prix et que +peut-être, le lendemain de notre union, il te faudrait porter des habits +de deuil. + +--Eh bien! m'écriai-je, qu'importe que vous soyez proscrit! Tel qu'il +est, j'accepte votre sort. Si vous mourez, je saurai mourir avec vous. + +Il me prit dans ses bras, son coeur battit sur le mien, nos lèvres +s'unirent, et ce fut par une froide nuit d'hiver, où les étoiles +brillaient au ciel, que le Dieu de l'Irlande nous fiança. + +Le lendemain, un vieux prêtre nous bénit. + +Alors mon époux se mit à travailler avec mon père de son rude état de +pêcheur, et plusieurs mois s'écoulèrent. + +Les habits rouges étaient partis, et, comme disent les lords, l'Irlande, +une fois encore, était tranquille. + +Je devins mère. + +Quand mon fils naquit, mon époux le prit dans ses bras et me dit: + +--Cet enfant sera peut-être un jour le sauveur de l'Irlande. + +Ce qu'il disait, je le croyais, comme si Dieu lui-même m'eût parlé. + +A cet endroit de son récit, l'Irlandaise étouffa un sanglot et essuya +ses yeux plein de larmes. + +--Continuez, mon enfant, lui dit Samuel d'une voix grave. + + + + +XIII + + +L'Irlandaise reprit: + +--Les cheveux de mon enfant commençaient à pousser. + +Ils étaient presque noirs, bien qu'à cet âge et dans notre pays, les +enfants soient généralement blonds. + +Un jour, son père et moi, nous remarquâmes qu'au milieu de ses cheveux +châtains croissait une mèche de cheveux roux. + +Mon époux jeta un cri de joie. + +--Oh! chère créature, me dit-il en m'embrassant, j'avais donc raison de +te dire que tu serais peut-être un jour la libératrice de l'Irlande. + +Et comme je ne comprenais rien à ces paroles, il poursuivit: + +--Jenny, écoute bien ce que je vais te dire. + +Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre pêcheur, vivant obscur et +heureux auprès de toi. + +Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu +éternel. + +Je joignis les mains avec effroi. + +--Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-être encore besoin de moi. +Alors je repartirai et je reprendrai cette épée que j'avais laissé +tomber sur le dernier champ de bataille. + +Serai-je vainqueur? + +Me sera-t-il donné de délivrer enfin notre malheureuse patrie, ou bien +cette tâche glorieuse est-elle réservée à notre enfant? + +Dieu seul le sait! + +Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand l'année 186... +sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande. + +--Où irons-nous donc? demandai-je. + +--A Londres, chez tes maîtres et tes oppresseurs. Là, tu te présenteras +le 27 octobre, à huit heures du matin, à l'église Saint-Gilles, tu feras +approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le prêtre descendra de +l'autel, tu lui diras: «Je vous amène celui que vous attendez.» + +--Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui répondis-je avec +soumission. + +Plusieurs années s'écoulèrent; il était toujours auprès de nous, vivant +comme un simple pêcheur, et bien qu'il fût mon époux, je n'avais jamais +osé lui demander rien de son passé. + +Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions +jamais vus, mon père et moi, vinrent heurter à la porte de notre +chaumière. + +En les voyant, il eut un cri de joie: + +--Ah! dit-il, enfin je vous revois! + +Quels étaient ces hommes? + +Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant: + +--L'Irlande a besoin de nous. + +Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir. + +En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit: + +--Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le 27 +octobre 186... + +--Oui, lui répondis-je en pleurant. + +Quelques jours après, l'Irlande était en feu de nouveau. + +Les villages se révoltaient un à un, et les troupes royales étaient +battues sur plusieurs points. + +Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et quand +un soldat est tombé, elle le remplace; et quand les premiers et les +seconds sont morts, les troisièmes arrivent; et quand l'Angleterre veut, +m'a-t-on dit, elle couvre l'Océan de ses vaisseaux. + +L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a même pas de +pain. + +Cependant elle résista longtemps encore; mais le pauvre Irlandais qui +tombait n'était pas remplacé, et comme dans la lutte ils étaient un +contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de +l'Irlande. + +Qu'était-il devenu, _lui?_ + +Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai à pied, sous le soleil et +sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin. + +Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les +cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout +ce bruit, on me répondit: + +--C'est la sentence de mort, prononcée par la haute cour martiale, qu'on +va mettre à exécution. + +Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux. + +Un homme du peuple me dit encore: + +--On va pendre les chefs de l'Insurrection. + +En ce montent, mon coeur se serra, mes tempes se mouillèrent, un +horrible pressentiment m'assaillit. + +J'étais entraînée, portée par la foule, et j'avais bien de la peine à +tenir mon fils au-dessus de ma tête pour qu'il ne fût pas étouffé. + +J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu. + +Je fus portée ainsi par ce flot humain jusque sur une grande place. + +C'était là que se dressaient la potence et la hideuse plate-forme. + +Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entraîna presque au +pied de l'échafaud. + +Je voulus fermer les yeux; une force invincible et mystérieuse me +contraignit à les garder ouverts, et je les levai vers la plate-forme, +sur laquelle, en ce moment, montaient les condamnés. + +Soudain un nouveau cri m'échappa... + +Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon âme et ma vie +s'envolaient avec ce cri. + +Le premier condamné qui venait de monter sur la plate-forme, c'était +_lui._ + +_Lui_, qui me vit, et me cria: + +«--Souviens-toi!» + +Que se passa-t-il alors? + +Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se fermèrent; et quand je les rouvris, +la nuit s'était faite, la foule avait disparu; j'étais loin de cette +place où _il_ était mort pour l'Irlande, et un homme que je ne +connaissais pas portant mon fils endormi sur ses épaules, m'entraînait +dans la campagne déserte. + +J'étais comme folle et je suivais cet homme sans chercher à savoir qui +il était et où il m'emmenait. + +Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta mon +visage et il me sembla reconnaître le chemin de mon village. + +Alors mon guide inconnu me dit: + +--A présent, tu n'as plus rien à craindre, femme. Les tyrans de +l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre +à mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient qui il +est. + +Va-t-en et _souviens-toi_. + +Et il s'éloigna. + +Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait à celui qui +venait de mourir pour l'Irlande! + +L'Irlandaise s'arrêta encore, et elle essuya les larmes qui inondaient +son visage. + +Alors, se jetant aux pieds du jeune prêtre: + +--Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de +celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre mère commune, venez à mon +aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il +faut que je sois à Saint-Gilles... car... + +L'abbé Samuel arrêta l'Irlandaise d'un geste: + +--Je suis le prêtre, dit-il, qui doit demain matin célébrer la messe à +Saint-Gilles. + +--Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide. + +--Moi, dit-il, et je vous attendais. + +--Mon fils! exclama la pauvre mère, mon fils! où est mon fils? + +--Nous le retrouverons, répondit le prêtre. + +Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit: + +--Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas? + +Vous allez nous aider à retrouver cet enfant. + +--Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile. + +--Je suis prêt à vous suivre, fit l'homme gris d'un signe de tête. + +--Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver à +tout prix, ajouta le prêtre, c'est celui que l'Irlande attend! + +Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage se +montra en haut des marches de l'escalier, et, et à sa vue, le prêtre +tressaillit et jeta un regard plein d'une mystérieuse inquiétude à ses +compagnons. + + + + +XIV + + +Ce nouveau venu n'avait pourtant rien d'effrayant à première vue. + +C'était un petit homme un peu obèse, tout à fait chauve, vêtu comme un +gentleman parcimonieux, c'est-à-dire portant des habits usés, mais d'une +bonne coupe et parfaitement brossés. + +Il avait un gros diamant au doigt et trois gros diamants à sa chemise. + +Le diamant est une valeur, et cela ne s'use pas. + +Ses joues rouges, son nez légèrement épaté, ses lèvres lippues, ses +petits yeux gris n'avaient rien de féroce; on eût dit un bon bourgeois +qui a fait sa fortune, ne demande plus rien aux affaires et caresse +secrètement l'ambition de devenir quelque jour alderman, quelque chose +comme membre du corps municipal de la cité de Londres. + +Cependant, cet homme qui n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa +personne, ni dans son maintien, ni dans son costume, ne traversait pas +une rue de Londres impunément. Un frisson parcourait tout le corps de +ceux qui le voyaient passer, et souvent on entendait un Anglais dire à +son voisin: + +--Dieu vous garde d'avoir jamais affaire à M. Thomas Elgin! + +Jadis l'usurier était un petit homme sale, vêtu d'une houppelande, +portant des chaussons de lisière et un bonnet de nécromancien. + +La tradition voulait qu'il fût juif, logeât en un taudis sordide, et +laissât pousser indéfiniment ses ongles. + +M. Thomas Elgin, comme on a pu le voir, n'était rien de tout cela. + +D'abord, il était habillé comme tout le monde, habitait une maison à +deux étages dans Oxford-street, faisait ses courses en cab, déjeunait et +dînait confortablement, et était non-seulement chrétien, mais encore +membre du conseil de la paroisse. + +Ce qui n'empêchait pas M. Thomas Elgin d'être un usurier de la pire +espèce, la terreur de la ville entière, agglomération ou cité,--ce qui +justifiait ce singulier salut que s'adressaient souvent deux +commerçants: + +--Portez-vous bien et Dieu vous garde de Thomas Elgin! + +Car il prêtait toujours, le digne homme; et ceux qui n'eussent pas +trouvé un shilling partout ailleurs, trouvaient un sac de guinées chez +lui. + +Il avait même coutume de dire: + +--Les gens qui prétendent qu'il y a des débiteurs insolvables sont des +imbéciles! Avec moi, tout le monde finit par payer, et je n'ai jamais eu +de non-valeurs. + +Le petit commerçant, le boutiquier gêné qui avait le malheur de +s'adresser à Thomas Elgin, était un homme perdu par avance. + +Il avait beau payer, payer encore et toujours, il était à tout jamais +l'homme-lige, l'esclave de Thomas Elgin. + +Tel était celui qui s'aventurait ainsi dans le _Black-horse_, +c'est-à-dire dans la taverne du Cheval-Noir, et dont l'apparition avait +fait tressaillir l'abbé Samuel. + +--Hé! hé! monsieur l'abbé, dit Thomas Elgin en s'avançant vers le +prêtre, si l'on m'avait dit hier soir que je vous trouverais ici en +semblable compagnie, je me serais mis à rire. + +--Monsieur, répondit le prêtre avec dignité, les gens de mon ministère +vont partout où leur devoir les appelle. + +--Mille pardons, si je vous ai blessé, monsieur l'abbé, reprit Thomas +Elgin d'un ton dégagé; je n'en avais pas l'intention, croyez-le bien. Et +puis, ces choses-là ne me regardent pas... J'ai tort de m'en mêler... +Pardonnez-moi... pardonnez-moi. + +A propos, je viens pour ma petite affaire... Je me suis présenté souvent +à votre domicile, mais il paraît que les prêtres catholiques sont fort +occupés, qu'on ne les trouve jamais... + +--Monsieur, dit l'abbé Samuel, ce que vous dites-là est vrai pour moi +depuis une quinzaine de jours. J'ai passé deux semaines au chevet d'un +mourant, ne le quittant que pour aller dire ma messe. + +--Ce qui fait que depuis quinze jours, vous n'êtes pas rentré chez vous. + +--En effet. + +--Vous avez tort, monsieur l'abbé, grand tort... + +--Pourquoi? + +--Mais parce que les gens de justice ont marché pendant ce temps-là, et +quand ils marchent, ils vont vite... savez-vous? + +--Mais, monsieur... + +M. Thomas Elgin était sans doute fatigué, car il s'assit, tandis que le +prêtre demeurait debout devant lui. + +--Voyons, il faut être juste, reprit-il. Vous êtes venu m'emprunter cent +livres pour les besoins de votre église, il y a près d'un an. Il y a un +mois que votre lettre de change est échue... + +--Monsieur, dit le jeune prêtre, je vous ai écrit pour vous demander un +délai de deux mois. + +--Je ne dis pas non. + +--Je vous jure que dans deux mois vous serez payé. J'ai donné l'ordre de +vendre en Irlande le peu de terre qui me reste, et cette vente aura lieu +au premier jour. + +--Ta, ta, ta! fit M. Thomas Elgin, les terres d'Irlande, je connais ça! +on ne trouve pas d'acquéreurs; et si on en trouve, ils n'ont pas +d'argent. Je vous engage bien à vous retourner d'un autre côté, mon cher +monsieur l'abbé. + +--Que vous importe, pourvu que vous soyez payé? + +--Oh! c'est vrai, dit M. Thomas Elgin, c'est votre affaire et non la +mienne. + +Et il se leva et fit un pas de retraite. + +Un rayon de joie passa dans les yeux de l'abbé Samuel; il crut que le +tigre s'était laissé adoucir. + +--Ainsi, dit-il, vous m'accordez le sursis de deux mois? + +--Qui a dit cela? fit l'usurier d'un ton moqueur. + +--Mais, monsieur, je vous jure que vous serez payé... + +--Je le souhaite pour vous, monsieur l'abbé. + +--Ainsi... vous me refusez?... + +--Moi! je ne refuse rien et n'accorde pas davantage... Voyez votre +solicitor. Peut-être trouvera-t-il un moyen d'allonger la procédure... + +--Je n'ai pas de solicitor, dit le prêtre. Je suis trop pauvre pour +aller voir les gens de justice. + +--Alors, tant pis pour vous, monsieur l'abbé. C'est votre affaire et non +la mienne... Bonsoir! + +Et cet homme s'en alla. + +L'abbé Samuel courut après lui: + +--Monsieur, disait-il, au nom du ciel... je vous en prie, accordez-moi +un délai... + +Thomas Elgin montait tranquillement les marches de l'escalier. + +Le prêtre le suivait toujours. + +Shoking et l'homme gris, donnant le bras à l'Irlandaise, montaient +derrière lui. + +Ils arrivèrent ainsi dans le public-house. + +Alors ils s'aperçurent que la nuit était passée et que le jour était +venu. + +Le brouillard qui estompait les toits voisins était rouge et +transparent, preuve que le soleil se levait. + +Le prêtre demandait toujours un délai, et M. Thomas Elgin marchait +toujours devant. + +Ce qui fit que l'usurier et son débiteur se trouvèrent tout à coup hors +du public-house. + +Alors le prêtre aperçut un cab à la porte. + +En même temps deux hommes de mauvaise mine en sortirent et Thomas Elgin +dit en ricanant: + +--Je crains bien que vous ne disiez pas votre messe aujourd'hui, +monsieur l'abbé. + +Les deux hommes s'approchèrent du prêtre stupéfait et lui mirent +insolemment la main sur l'épaule. + +--Conduisez monsieur à White-Cross, dit Thomas Elgin, la procédure est +en règle. + +White-Cross est la prison pour dettes de la cité. + +Alors l'abbé Samuel jeta un regard rempli de désespoir à Shoking et à +l'homme gris et leur dit: + +--Au nom du ciel, mes amis, retrouvez l'enfant! + +--Je vous le jure, répondit l'homme gris. + +--Ah! misérable! dit Shoking en montrant le poing à l'usurier. + +Thomas Elgin haussa les épaules et s'éloigna tandis que les deux hommes +forçaient l'abbé Samuel à monter dans le cab. + +L'Irlandaise était tombée à genoux et priait. + + * * * * * + + + + +XV + + +Le prêtre parti sous la conduite des deux agents chargés de le conduire +à White-Cross, l'Irlandaise était demeurée avec l'homme gris et le bon +Shoking. + +Elle avait prié et elle pleurait, la pauvre femme à qui on promettait de +lui rendre son enfant. + +Shoking dit: + +--Il n'y a pas de temps à perdre, il faut retourner dans Dudley-street +et reprendre l'enfant. + +--Sans doute, répondit l'homme gris; mais il ne faut pas compromettre +par trop de précipitation le succès de l'entreprise. Montons d'abord +dans un cab. + +--Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent. + +Il fit sonner ses guinées avec une certaine complaisance. + +Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit: + +--Venez, ma chère; dans une heure vous verrez votre fils. + +--Oh! si vous alliez me tromper! s'écria la pauvre mère. + +--Non, non, dit Shoking, vous verrez... + +A Paris on ne trouve les voitures de place qu'à des stations +déterminées, et pour en rencontrer sur la voie publique, il ne faut pas +être dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est tout +différent. + +Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route de +Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans +rencontrer un cab. + +L'homme gris et Shoking ramenèrent donc l'Irlandaise dans +Welleclose-square et trouvèrent une voiture à quatre places à la porte +de ce même public-house où Betsy la mendiante avait reçu un si joli +coup de poing du matelot Williams. + +L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit à côté d'elle, tandis +que Shoking, placé au rebours, leur faisait vis-à-vis. + +--Dudley-street, cria ce dernier au cabman. + +Le cab partit. + +Alors l'homme gris dit à Shoking: + +--Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a séparé +cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-être +parviendrai-je à comprendre. + +Et il se mit à questionner l'Irlandaise. + +Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking lui-même. + +Elle avait rencontré sur le _Penny-Boat_ mistress Fanoche, qui avait +fait mille caresses à son fils; puis elle l'avait retrouvée au moment où +elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par accepter +l'hospitalité qu'on lui offrait. + +Tout ce qu'elle savait, c'est que, à peine avait-elle mis son fils au +lit, un étourdissement l'avait prise, suivi d'un impérieux besoin de +dormir. + +Après, elle ne se souvenait plus de rien. + +--Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris. + +L'Irlandaise obéit. + +--Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a été si +profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans +que vous vous soyiez éveillée. + +Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous séparer de votre enfant. + +Pourquoi? je l'ignore à présent, mais nous le saurons. + +--Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais +cette femme comme si c'était un homme, tant je suis furieux contre elle. + +--Tranquillisez-vous, ma chère, reprit l'homme gris s'adressant toujours +à l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a volé votre enfant, ce +n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de +Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres. +Peut-être cette femme veut-elle adopter votre fils. + +--Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension. + +--Ah! + +--J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y en a +une qui a dit à mon fils: «Si tu restes ici, tu seras battu!» + +--Ah! elle lui a dit cela? + +--Oui. + +L'homme gris tomba en une rêverie profonde, et l'Irlandaise continua à +verser des larmes silencieuses. + +Le cab roulait rapidement. + +Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de trois +quarts d'heure, après avoir traversé Leicester-square, il atteignait le +quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus +noire, la plus étroite et la plus triste, Lawrence-street. + +L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cabman. + +--Arrêtez-vous là, dit-il. + +On était alors à l'entrée de Dudley-street. + +Puis, le cab arrêté, l'homme gris dit à Shoking: + +--Quel est le numéro de la maison? + +--35, répondit Shoking, qui avait pris ce numéro en note pour lord +Palmure. + +--C'est bien! Attendez-moi. + +--Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici? Pourquoi +ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas à moi à réclamer mon +fils? + +--Mon enfant, répondit l'homme gris, qui exerçait déjà une mystérieuse +autorité sur l'Irlandaise, écoutez-moi bien... + +--Parlez, dit-elle avec égarement. + +--Ici quiconque a de l'argent est le maître, quiconque n'en a pas subit +la loi du premier. + +--C'est partout comme ça, dit Shoking, qui frappa sur son gilet et par +conséquent sur ses guinées. + +L'homme gris continua: + +--Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour le +ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut +rien pour ceux qui n'ont pas d'argent. + +--Mais j'en ai, moi, dit Shoking. + +--Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave garçon et un +imbécile. + +Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter +l'entrée de la rue. + +Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au numéro 35, passa +et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux. + +--Pauvre femme! pensa-t-il en songeant à l'Irlandaise, comme son coeur +doit battre d'impatience! + +Et au lieu de sonner à la porte de la maison, il passa outre. + +Presque en face il y avait un public-house. + +L'homme gris y entra. + +Il demanda un verre de brandy et dit à la fille qui le servit: + +--Connaissez-vous mistress Fanoche? + +--Oui, répondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie souvent +chercher un pot de bière, ici. + +--Où demeure-t-elle? + +--Là... au numéro 35, cette jolie maison, vous voyez? + +--Oui. + +L'homme gris prit un air naïf et bonhomme: + +--Si je vous demande ça, fit-il, c'est parce que j'ai une petite fille +que je voudrais mettre en pension. + +La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui était +gravement assis devant le poêle. + +Celui-ci se leva, vint à l'homme gris et le regarda attentivement. + +--Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il. + +--Je le crois bien, fit l'homme gris. + +--Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez mistress +Fanoche. + +--C'est pourtant une maîtresse de pension. + +--Non, c'est une _nourrisseuse d'enfants_. + +Ce mot fut pour l'homme gris une révélation tout entière sans doute. + +--Bon! murmura-t-il, je comprends! + +Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house. + +Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas à la porte +de mistress Fanoche. + +--Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres +renseignements par hasard. + +Et il se mit à examiner les passants. + +Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de +l'air d'un homme qui cherche aventure. + +C'était un grand gaillard, très-brun de visage, bien qu'il eût les +cheveux roux, et aussi mal vêtu que possible, quoiqu'il fût aisé de voir +que c'était un ouvrier et non un mendiant. + +L'homme gris le regarda. + +Surpris de cet examen, cet homme s'arrêta. + +Alors l'homme gris éleva sa main gauche jusqu'à son front et fit le +signe de la croix avec le pouce. + +C'était sans doute un signe de mystérieuse reconnaissance, car l'homme +vint droit à lui, répéta le signe et lui dit: + +--Frère, que veux-tu? + +Alors l'homme gris répéta avec le pouce de la main droite le signe de la +croix qu'il avait fait avec celui de la gauche. + +Et le passant s'inclina et dit encore: + +--Maître, tu peux parler. J'obéirai. + +Le premier signe de croix voulait dire: «Nous sommés égaux devant un +même secret.» + +Le second signe signifiait: «Dans toute association mystérieuse, il y a +des hommes qui obéissent et d'autres qui commandent. Je suis de +ceux-ci.» + +--Que faut-il faire? demanda le passant. + +--Me suivre, répondit l'homme gris. + +Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab où Shoking avait bien +de la peine à retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son fils +avec des cris et des larmes. + +Le passant le suivit sans mot dire. + + + + +XVI + + +L'homme gris s'approcha du cab. + +--Comment! lui dit Shoking qui l'avait vu passer sans entrer devant le +numéro 35, vous n'avez donc pas trouvé? + +Au lieu de répondre à Shoking, l'homme gris s'adressa à l'Irlandaise. + +--Ma bonne, lui dit-il, je ne vous demande pas si vous aimiez votre fils +et si vous donneriez en ce moment tout votre sang pour l'avoir. + +--Oh! mon sang et ma vie! dit-elle. + +--Eh bien! reprit l'homme gris avec un accent si solennel que la pauvre +mère en tressaillit, écoutez-moi bien, écoutez-moi sérieusement, avec +calme, si vous voulez revoir votre fils. + +Ses larmes s'arrêtèrent subitement, elle attacha son regard sur le +visage de l'homme gris et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres. + +Celui-ci reprit: + +--La femme chez qui vous avez été est une nourrisseuse d'enfants, ou +plutôt une voleuse. Elle a voulu vous voler votre fils, non pour lui +faire du mal, oh! rassurez-vous, mais pour le vendre à quelque famille à +la recherche d'un héritier. + +L'Irlandaise voulut parler. L'homme gris l'arrêta d'un geste. + +--Écoutez encore, dit-il. Votre fils ne court donc aucun danger, et il +est certain que ceux qui l'ont en leur pouvoir sont bien tranquilles, +et qu'ils ne s'attendent pas à vous revoir. + +Or, si vous vous présentez avec nous, ils cacheront l'enfant, et en +vertu du droit anglais qui fait le domicile inviolable, ils appelleront +les policemen qui vous mettront à la porte et vous ne verrez pas votre +fils. + +--Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains avec terreur. + +L'homme gris continua: + +--Je sais bien que vous vous adresserez à un magistrat de police, et que +celui-ci ordonnera une enquête. Mais combien de temps durera-t-elle? A +Londres, la justice ne va pas vite. + +L'Irlandaise se tordait les mains. + +--Il faut donc, si vous voulez revoir votre fils tout de suite... + +--Si je le veux! + +--Il faut que vous m'obéissiez, mais aveuglément, et que, ce que je vous +demanderai, vous le fassiez. + +--Oui, dit-elle, je vous obéirai, je vous le jure; dites, que faut-il +faire? + +--Il faut rester là, dans cette voiture. + +--Seule? + +--Avec Shoking d'abord; il est possible que je me mette à une fenêtre +de cette maison. + +--Eh bien? fit Shoking. + +--Alors, lui dit l'homme gris, tu viendras. Mais il faut que cette femme +demeure là. + +--C'est bien, dit Shoking, qui comprenait qu'il avait affaire à un homme +aussi sage et aussi prudent qu'il était brave et fort. + +Puis avisant le passant dont, avec un signe de croix, l'homme gris +s'était fait un esclave: + +--Prenez garde! dit-il, on nous écoute. + +L'homme gris se prit à sourire: + +--Il est avec nous, fit-il. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Si je t'appelle, tu viendras. + +--Oui. + +--Oh! dit l'Irlandaise en lui prenant la main, rendez-moi mon fils, et +je vous bénirai! + +L'homme gris fit signe à son compagnon, et tous deux s'éloignèrent du +cab et se dirigèrent vers la maison de mistress Fanoche. + +Le premier avait boutonné son habit jusqu'au menton, posé son chapeau +sur le côté gauche de la tête, et le passant l'avait imité. + +A Londres, comme à Paris, comme partout, il y a deux polices. + +Une police municipale, en uniforme, les policemen; + +Une police secrète que les criminels et les voleurs ne reconnaissent pas +toujours à première vue, car ses agents empruntent tous les +déguisements. + +Selon le quartier, l'agent déguisé est gentleman ou _rough_, +c'est-à-dire homme de la basse classe. + +En boutonnant son habit, en posant son chapeau d'un air cynique, l'homme +gris se donnait aussitôt la tournure d'un homme de police. + +La mauvaise mine de celui qui l'accompagnait complétait l'illusion. + +L'homme gris sonna. + +Pendant quelques minutes la porte demeura close; puis enfin, des pas +retentirent à l'intérieur, et la serrure grinça. + +Mais la porte ne s'ouvrit pas. + +Seul, un petit guichet grillé laissa voir un long nez armé de bésicles. + +--Qui est là et que veut-on? demanda une voix rogue. + +--Mistress Fanoche? dit l'homme gris. + +--C'est ici, mais elle n'y est pas. + +--Ça ne fait rien, ouvrez... + +--Qui êtes-vous? + +--Ouvrez! répéta l'homme gris. + +Son accent était impérieux. La vieille dame osseuse, car c'était elle, +hésita un moment. Mais enfin, elle ouvrit, car elle crut tout d'abord +que c'était pour _affaires_ que cet homme se présentait. + +La porte ouverte, l'homme gris se glissa à la hâte dans la maison et son +compagnon le suivit. + +A la vue de ce dernier et de ses haillons, la vieille dame eut peur. + +Elle jeta un cri. + +Mais l'homme gris referma aussitôt la porte et lui dit: + +--Prenez garde de faire du bruit, il pourrait vous arriver malheur. + +--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-elle avec effroi. + +La porte du parloir était entr'ouverte, l'homme gris la poussa tout à +fait. + +Il aperçut les quatre petites filles assises autour d'un métier à broder +et travaillant avec ardeur, ces pauvres petits anges, car le terrible +fouet de la vieille dame était en évidence sur la cheminée. + +A la vue de ces deux hommes, les enfants témoignèrent plus de curiosité +que de frayeur, et les regardèrent attentivement. + +Alors l'homme gris se tourna vers la vieille dame: + +--Vous n'êtes pas mistress Fanoche? dit-il. + +--Non. + +--Où est-elle? + +--En voyage. + +--Ah! et l'Irlandaise Jenny, où est-elle? + +A ce nom, la vieille dame tressaillit. + +--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle. + +--Madame, reprit l'homme gris, hier, à l'entrée de la nuit, un homme, +une femme et un enfant sont venus ici. + +--Vous vous trompez, dit la vieille dame. + +--L'homme s'en est allé, mais la femme et l'enfant sont restés. + +La dame aux bésicles demeura impassible. + +--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle. + +Et elle jeta un regard terrible aux petites filles, comme pour leur +intimer la discrétion. + +Mais l'homme gris surprit ce regard. + +Trois des petites filles avaient baissé la tête, mais la plus âgée, +celle qui la veille avait parlé au petit Irlandais tout bas, regarda +l'homme gris avec assurance. + +Celui-ci s'approcha d'elle et lui dit: + +--N'est-ce pas, mon enfant, qu'il est venu ici un homme, et avec lui une +jeune dame et un petit garçon? + +--Oui, monsieur, répondit courageusement la petite fille. + +--Oh! la vilaine menteuse! s'écria la vieille dame, prise d'une fureur +subite. + +Et elle saisit son fouet et le leva sur l'enfant. + +Mais le bras levé ne retomba point. + +Le poignet de fer de l'homme gris l'avait saisi au passage, et +l'étreinte fut si rude que la vieille dame jeta un cri de douleur et +laissa échapper son instrument de supplice. + +Et la tenant à distance, l'homme gris dit encore à la petite fille: + +--Parlez, mon enfant. Ils sont donc venus ici? + +--Oui, monsieur. + +--Ils ont soupé? + +--Oui, monsieur. + +--Et puis? + +--On les a menés coucher là. + +Et elle indiquait la porte qui se trouvait au fond du parloir. + +L'homme gris fit un signe à son compagnon, qui alla ouvrir cette porte. + +La chambre était vide. + +--Où sont-ils donc maintenant? + +--Je ne sais pas, monsieur. + +--Vous ne les avez pas vus ce matin? + +--Non. + +--La dame, peut-être, mais le petit garçon? + +--Lui non plus. + +--Et mistress Fanoche, où est-elle? + +--Je ne sais pas, monsieur. + +--Petite misérable! disait la vieille dame, en proie à une terreur +furieuse, je te ferai mourir sous le fouet. + +--Vous, dit l'homme gris, prenez garde que je ne vous étrangle. + +Et il la jeta sur un fauteuil, ajoutant: + +--Si vous avez le malheur de crier, ce sera fait! + +Puis il ouvrit une des fenêtres du parloir et se pencha en dehors. + +C'était le signal convenu avec Shoking. + + + + +XVII + + +Deux minutes après, Shoking arrivait, et, sur un signe de l'homme gris, +l'homme en haillon allait lui ouvrir la porte. + +La vieille dame, renversée dans le fauteuil où l'avait jetée l'homme +gris, avait cru devoir fermer les yeux et entrer en syncope. + +Quant aux petites filles, elles riaient. + +Shoking, en entrant, chercha des yeux le petit garçon et ne le vit pas. + +L'homme gris lui dit: + +--J'ai peur qu'on ait déniché l'oiseau. + +Et s'adressant à la plus âgée des petites filles: + +--Vrai, mon enfant, dit-il, vous n'avez pas vu le petit garçon ce matin? + +--Non, monsieur. + +--Ni mistress Fanoche? + +--Non, monsieur. + +--Mais vous reconnaissez bien ce monsieur? ajouta-t-il en désignant +Shoking. + +--Oh! oui. + +La vieille dame était prise de convulsions et se livrait à des sauts de +carpe dans son fauteuil. + +--Madame, lui dit l'homme gris, je vais vous laisser ici sous la garde +de cet homme, et je lui ordonne de vous étrangler si vous criez ou si +vous essayez de fuir. + +Quant à vous, mes enfants, dit-il encore en se tournant vers les petites +filles, si vous êtes bien sages, je vous promets que nous vous +protégerons contre cette vilaine femme et que vous ne serez plus +battues. + +Puis il fit un signe à Shoking qui sortit avec lui du parloir, tandis +que l'homme en guenilles s'installait auprès de la vieille dame, prêt à +la saisir à la gorge si elle cherchait à s'échapper pour appeler au +secours. + +Shoking et l'homme gris se prirent alors à fouiller la maison dans tous +les sens. + +Ils descendirent dans le sous-sol, visitèrent la cave, parcoururent le +rez-de-chaussée et les deux étages et ne trouvèrent rien. + +La servante, mistress Fanoche et l'enfant avaient disparu. + +Alors tous deux se regardèrent muets, consternés, la sueur au front. + +Derrière la maison, il y avait un petit jardin, et ce jardin avait une +porte qui donnait sur une ruelle. + +L'homme gris cru avoir trouvé la clef du mystère. + +--C'est par là sans doute qu'elle est partie, emmenant l'enfant, dit-il +à Shoking. + +Ils revinrent au parloir. + +La vieille dame avait rouvert les yeux, mais elle se tenait tranquille +sous la surveillance de son gardien. + +De temps en temps elle jetait un regard furibond aux petites filles +toutes tremblantes, puis elle levait les mains au plafond, semblant +prendre le ciel à témoin de cette violation flagrante de son domicile. + +L'homme gris dit aux petites filles: + +--Mes enfants, allez-vous-en jouer dans le jardin, vous avez vacance +pour ce matin. + +Du moment où la vieille dame tremblait devant cet inconnu, c'est qu'il +était le maître. + +Les pauvres petites ne se le firent pas répéter: elles sortirent du +parloir et, quelques secondes après, on entendait retentir le petit +jardin de leurs ébats. + +Alors l'homme gris ferma les portes et revint à la vieille dame +anéantie. + +--Ma chère, lui dit-il, avez-vous entendu parler de _Mil-Banck_ ou de +_Newgate_? Ce sont de belles prisons où on met les criminels. Et tout me +porte à croire que vous allez bientôt faire connaissance avec l'une ou +l'autre. + +--Faites de moi ce que vous voudrez, répondit-elle d'une voix mourante. +Mais je prends le ciel à témoin... + +--Nous avons un cab à la porte, poursuivit l'homme gris; nous allons +vous porter dedans et vous conduire chez le magistrat de police, si vous +ne nous dites pas où est le petit Irlandais. + +--Je ne sais pas, répondit-elle. + +--Vous le savez! + +--Tuez-moi si bon vous semble, dit-elle, mais je ne parlerai pas... je +ne sais rien... + +--Si nous l'étranglions? dit Shoking. + +--Soit, fit l'homme gris qui pensa que cette menace aurait plus d'action +que le nom du magistrat de police. + +Shoking prit sa cravate et la passa au cou de la vieille dame. + +Elle jeta un cri sourd; mais elle avait une énergie surprenante, cette +vieille, et elle répéta: + +--Tuez-moi, si vous voulez. Je ne dirai rien. + +Shoking fit un noeud à la cravate. + +--Serre, dit l'homme gris. + +La vieille dame jeta un nouveau cri, plus sourd, plus étouffé que le +premier. + +Mais tout à coup la sonnette de la porte intérieure retentit violemment. + +Et la main de Shoking, qui déjà faisait autour du cou de la vieille dame +l'office d'une manivelle, s'arrêta. + +L'homme gris et les deux compagnons se regardèrent. + +En même temps la vieille dame fit un effort suprême et se dégagea en +criant: + +--A moi! au secours! + +Shoking se jeta sur elle et la saisit à la gorge. + +Un nouveau coup de sonnette se fit entendre. + +Alors l'homme gris courut à la fenêtre et à travers les stores qui +étaient baissés, il regarda dans la rue. + +Un coupé de maître était à la porte de la maison; et un gentleman entre +deux âges, qui en était descendu, tenait encore le bouton de la +sonnette. + +En même temps, deux policemen qui se trouvaient dans la rue, voyant +qu'on tardait à ouvrir, s'étaient rapprochés. + +L'homme gris comprit le danger. + +--Venez, dit-il, filons! + +Et il s'élança vers le jardin. + +Shoking et l'homme en guenilles le suivirent. + +La clef était dans la serrure de la petite porte; l'homme gris l'ouvrit +et tous trois s'échappèrent au grand étonnement des petites filles. + + * * * * * + +Alors, quand ils furent dans la ruelle, l'homme gris dit à Shoking: + +--Nous ne retrouverons pas l'enfant aujourd'hui, mais nous le +retrouverons, tu peux t'en fier à moi. + +Il tira de sa poche une bank-note de dix livres et la lui donna. + +--Voilà, dit-il, de quoi trouver un logement à l'Irlandaise, que tu vas +rejoindre. + +--Bon, dit Shoking. + +Et il prit la bank-note. + +--Tu la consoleras, tu lui donneras de l'espoir, car je te le répète, +nous retrouverons son enfant. Mistress Fanoche l'a emmené, mais nous +retrouverons mistress Fanoche. + +--Est-ce que vous ne venez pas avec moi? demanda Shoking. + +--Non. + +--Mais... + +--Il faut que je rejoigne l'abbé Samuel. + +--Ce prêtre catholique? + +--Oui + +--Mais il est en prison. + +--J'irai aussi. + +--Mais si vous y allez, vous n'en sortirez plus. + +--Je te donne rendez-vous demain à quatre heures précises; dans la gare +intérieure de Charing-Cross. + +--Vrai, vous y serez? + +--Quand je promets quelque chose, je tiens toujours. + +Et l'homme gris donna une poignée de main à Shoking, ajoutant: + +--Suis la ruelle jusqu'au bout, tu tourneras sur la place des +Sept-Cadrans, tu reviendras dans Dudley-street, où tu as laissé +l'Irlandaise et le cab. + +Shoking s'éloigna en murmurant: + +--Pauvre femme! que vais-je donc lui dire? + +Quant à l'homme gris, il remonta la ruelle en sens inverse. + +Il arriva à Oxford. + +Alors, s'adressant à l'homme aux guenilles qui le suivait toujours: + +--Frère, dit-il, tu vas retourner dans Dudley-street. + +--Oui, fit cet homme. + +--Tu te tiendras à distance. Tu observeras la voiture demeurée à la +porte de la maison d'où nous sortons. + +--Après? + +--Et quand cette voiture s'en ira, tu la suivras. + +--Oui, dit encore l'homme en guenilles. + +--Tu sauras ainsi le nom du gentleman, et tu viendras me le dire. + +--Où? + +--Demain, dans la gare de Charing-Cross. + +L'homme en guenilles salua, et son maître mystérieux se perdit dans la +foule des piétons et des voitures qui encombrait Oxford-street. + +Qu'était donc devenu le petit Irlandais? + +C'est ce que nous allons vous dire. + + + + +XVIII + + +Où étaient mistress Fanoche et le petit Ralph? + +Pour le savoir, il nous faut rétrograder de quelques heures, et nous +reporter à ce moment de la nuit précédente où Wilton et le cabman +avaient consenti à aller noyer la pauvre Irlandaise au pont de Londres. + +Mistress Fanoche était demeurée sur sa porte quelques minutes, jusqu'à +ce que le hanson qui emportait l'Irlandaise évanouie se fût effacé dans +le brouillard. + +Alors elle était rentrée et avait refermé sa porte avec soin. + +Puis, comme le voleur qui se plaît à contempler l'objet volé, elle était +retournée dans la chambre où le petit Ralph dormait toujours. + +L'enfant avait, comme sa mère, absorbé dans sa tasse de thé quelques +gouttes de laudanum et cela expliquait pourquoi il ne s'était point +éveillé lorsque Wilton était entré pour emporter l'Irlandaise sur ses +épaules. + +L'enfant dormait toujours. + +Mistress Fanoche se prit à le regarder et murmura: + +--C'est tout à fait cela; il me semble même, tant le hasard est bizarre, +qu'il a quelque ressemblance avec le major Waterley. + +Voilà des parents que je vais rendre bien heureux. + +--Oh! bien heureux en effet, ricana une voix au seuil de la chambre. + +Mistress Fanoche se retourna. + +C'était la vieille dame osseuse qui avait couché les petites filles et +revenait. + +--Eh bien! dit-elle, où est la mère? + +--Partie. + +--Ah! ah! fit la dame aux bésicles, vous allez vite en besogne, ma +chère. + +--N'est-ce pas? + +--Ce Wilton est un homme bien précieux, en vérité. + +--C'est ce que je me suis toujours dit, répliqua mistress Fanoche. + +--Regardez donc, Anna, comme il est joli, ce petit-là. + +--A croquer, dit la vieille avec une voix moqueuse et cruelle. + +Mistress Fanoche reprit le flambeau qu'elle avait posé sur la cheminée. + +--Venez par ici, dit-elle, en se dirigeant vers le parloir, nous avons à +causer, ma chère. + +--Il est tard, dit la vieille, nous causerons demain... Allons nous +coucher. + +Un éclair de colère passa dans les yeux de mistress Fanoche. + +--Vieille imbécile! dit-elle, croyez-vous pas que je vous paye pour que +vous ne fassiez que boire, manger et dormir? + +--Merci bien! dit la femme osseuse avec aigreur, vous ne vous ruinez pas +pour moi; et cependant, si vous ne m'aviez, je ne sais ce que +deviendrait votre maison. Les petites ne craignent que moi. + +--Soit, dit mistress Fanoche, mais je vous le répète, nous avons à +causer. + +--Eh bien! parlez, alors. + +Sur ces mots, qu'elle prononça avec la résignation d'un bull-dogue qu'on +met à la chaîne, la dame aux bésicles reprit sa place dans son grand +fauteuil, au coin de la cheminée, et attendit qu'il plût à mistress +Fanoche de lui adresser la parole de nouveau. + +Celle-ci reprit: + +--Il faut voir maintenant ce que nous allons faire de cet enfant, ma +chère. + +--Vous le savez aussi bien que moi, gronda la vieille dame. + +--Permettez... + +Et mistress Fanoche parut réfléchir. + +--Ma chère, dit-elle enfin, miss Émily et son mari arrivent dans quinze +jours. + +--Bon! + +--Ce n'est pas trop de temps devant nous pour dresser le petit. + +--J'ai mon fouet, dit la vieille dame. + +Et elle prit au coin de la cheminée un martinet à deux branches, qu'elle +se mit à faire siffler avec une complaisance cruelle. + +Mistress Fanoche haussa les épaules: + +--Vous ne serez jamais qu'une vieille bête, dit-elle. + +Ce compliment fit faire un soubresaut à la dame osseuse et ses bésicles +glissèrent jusque sur l'extrémité de son nez pointu, où elles ne +s'arrêtèrent que par miracle. + +--Oui, oui, grogna-t-elle, insultez-moi, bafouez-moi... c'est votre +droit après tout, puisque je mange votre pain. + +Mistress Fanoche parut peu sensible à ce reproche et poursuivit: + +--Vous n'êtes pas intelligente, ma chère. Que pour avoir la paix, nous +rossions d'importance un tas d'enfants pour lesquels on nous paye +pension et que jamais on ne nous réclamera, c'est bien. + +--Pour faire quelque chose des enfants, il faut qu'ils soient battus, +dit la vieille dame. + +--Cela dépend; mais celui-là, on nous le réclamera dans quelques jours. + +--Eh bien? + +--Et au lieu de le maltraiter, il faut le soigner, le cajoler, le gâter. + +--A quoi bon? + +--D'abord ce sera un moyen de lui faire oublier sa mère. + +--Après? + +--Ensuite, il me paraît avoir une certaine volonté et une raison +au-dessus de son âge. + +--Ah! vraiment? ricana la vieille dame. + +--Je suis donc d'avis de le traiter avec douceur. + +--Alors vous vous en chargerez, vous! + +--Il y a mieux; je n'ai pas envie de le laisser ici. + +--Pourquoi donc? + +--D'abord, quand il s'éveillera, il demandera sa mère et se mettra à +pleurer, à crier, à faire un tel vacarme que tout le quartier en prendra +l'alarme. + +--Et mon fouet? dit la longue femme osseuse, qui fit de nouveau siffler +son martinet. + +--Mais, triple brute, dit mistress Fanoche, puisque je veux le mener par +la douceur. + +--Ah! c'est juste, ricana la vieille. Alors, comment le ferez-vous +taire? + +--Je vais l'emmener d'ici. + +--Quand? + +--Cette nuit même. + +--Et où l'emmènerez-vous? + +--A Hampsteadt, où, vous le savez, j'ai acheté une petite maison de +campagne avec mes économies. + +Elle est dans un quartier à peu près désert, le jardin est grand, l'air +y est pur; l'enfant s'y portera comme un charme. + +J'emmènerai Mary avec moi; Mary lui donnera le fouet, si besoin est, les +deux ou trois premiers jours; moi je le comblerai de caresses. Avec ce +régime, nous l'aurons apprivoisé en moins d'une semaine. + +Quand miss Émily arrivera, ce sera un agneau; il ne parlera plus de sa +mère, et sautera au cou de la belle dame en l'appelant «maman.» + +--En vérité, ricana la vieille dame, ce serait touchant, et je m'en sens +tout attendrie. + +--Vous, poursuivit mistress Fanoche, vous resterez ici. Vous prendrez +soin de la maison comme si j'y étais. + +--Vous savez que je suis honnête, dit la dame, à qui la perspective +d'être seule et maîtresse ne déplaisait pas absolument. + +--Maintenant que les choses sont convenues ainsi, acheva mistress +Fanoche, vous pouvez aller vous coucher. + +--Et vous partez, vous? + +--Oui. + +--Quand? + +--Mais tout de suite. + +--Fort bien, dit la vieille dame, qui prit son bougeoir et fit à +mistress Fanoche une révérence. + +Quand elle fut au seuil du parloir, elle se retourna et dit en +soupirant: + +--C'est égal, j'aurais volontiers donné le fouet à ce petit garçon, il +avait des façons de me regarder qui me déplaisaient fort. + +Et elle s'en alla. + +Alors mistress Fanoche ouvrit la porte qui, du vestibule, donnait dans +le sous-sol, et appela: + +--Mary! + +--Voilà, madame, répondit une voix. + +En même temps des pas se firent entendre dans le petit escalier qui +montait de la cuisine, et Mary parut. + +--Nous allons à Hampsteadt, ma chère, lui dit mistress Fanoche. + +--A cette heure-ci? + +--Oui, ma chère. Allez retenir un cab. + +La servante se dirigea, sans répliquer, vers la porte de la rue, et +mistress Fanoche retourna à la chambre où dormait toujours le petit +Irlandais. + + + + +XIX + + +Les narcotiques sont d'autant plus puissants que l'organisme de ceux qui +les absorbent est plus faible. + +Le sommeil léthargique de l'Irlandaise avait duré quatre heures environ. + +Celui de son fils devait être évidemment beaucoup plus long. + +Mistress Fanoche avait calculé tout cela. + +Tandis que Mary allait chercher un cab, la nourrisseuse d'enfants prit +le petit Irlandais à bras le corps et le sortit du lit. + +L'enfant ne s'éveilla pas. + +Alors mistress Fanoche se mit à le rhabiller; puis, quand ce fut fini, +elle le recoucha sur son lit, et attendit le retour de la servante. + +Elle n'attendit pas longtemps. + +Quelques secondes après, une clef tourna dans la serrure et le bruit +d'une voiture vint mourir à la porte. + +C'était Mary qui revenait. + +Mary était une robuste Écossaise de quarante-cinq ans, au regard dur et +farouche, qui servait mistress Fanoche peut-être autant par goût que par +intérêt. + +Cruelle par nature, elle se plaisait à voir souffrir les innocentes +créatures que mistress Fanoche élevait à coups de fouet. + +Mary complétait dignement ce trio de bourreaux en jupons qui vivait dans +Dudley-street. + +Impassible et sourde, quand il le fallait, Mary n'ignorait rien des +crimes qui se commettaient dans cette mystérieuse maison. + +Mais on l'eût mise à la torture qu'elle n'eût rien avoué. + +--Est-ce que nous allons noyer aussi celui-là? dit-elle en entrant dans +la chambre. + +--Non, dit mistress Fanoche. On ne noie pas un enfant qui peut rapporter +encore un millier de livres. + +En même temps, mistress Fanoche crut prudent d'aller parlementer un peu +avec le cocher. + +Quand on prend un cabman sur la voie publique, un cabman qu'on ne +connaît pas, il est toujours bon de faire prix avec lui, d'abord. + +Ensuite mistress Fanoche avait besoin d'écarter tout soupçon de l'esprit +de celui qui allait voir lancer dans sa voiture un enfant si +parfaitement endormi, qu'on aurait pu croire qu'il était mort. + +Elle s'avança donc sur le seuil de la porte et dit: + +--Hé! cabman? + +--Milady? répondit le cocher. + +--Avez-vous un bon cheval? + +--Excellent. + +--Tant mieux, car la nuit est bien froide, et mon pauvre petit finirait +par s'enrhumer, si nous restions longtemps en route. + +--Cela dépend où nous irons, milady? + +--A Hampsteadt: combien de milles? + +--Près de quatre, milady. + +--Quel est le prix de la course, mon cher? Je suis une pauvre veuve qui +n'est pas riche, et qui est obligée de faire des économies. + +--Vous me donnerez une couronne, milady, et six pence en plus, si vous +êtes trois. + +--Soit, mais vous nous mènerez bon train. + +--Il n'y a pas deux trotteurs comme le mien dans Londres, répondit le +cocher avec orgueil. + +Mistress Fanoche rentra dans la maison, mit son chapeau, s'enveloppa +dans une bonne pelisse bien chaude, et dit à Mary: + +--Partons. + +L'Écossaise avait roulé l'enfant, qui dormait toujours, dans un grand +plaid qui le couvrait tout entier et ne laissait voir que son visage. + +--Pauvre petit! dit le cabman en le regardant, comme il dort bien. + +Mistress Fanoche ouvrit la portière du cab, puis, tandis que Mary +montait et posait l'enfant sur ses genoux, elle ferma soigneusement la +porte. + +Après quoi, elle s'installa à son tour dans le cab, et dit au cabman: + +--En route! + +--Quelle rue d'Hampsteadt? demanda le cabman. + +--Dix-huit, Heath-Mount, répondit mistress Fanoche. + +Le cab partit. + +Le cocher ne s'était point vanté. Son cheval était excellent. + +En moins d'une heure il arriva à Hampsteadt, et quelques minutes après, +il s'arrêta dans Heath-Mount, ce qui veut dire la _montée des bruyères_. + +C'est une large avenue, bordée de cottages et de grandes maisons de +campagne. + +Vivant l'été, ce quartier est inhabité en hiver. + +Le cab s'arrêta devant une grille, au travers de laquelle on apercevait +un jardin planté de grands arbres, et à demi cachée par eux, une petite +maison en briques dans le fond. + +Mistress Fanoche descendit la première, paya le cocher et, au lieu de +six pence de supplément, lui donna un shilling. Puis elle tira une clé +de sa poche et ouvrit la grille. + +L'Écossaise tenait toujours l'enfant dans ses bras. + +--Hé! madame, dit-elle, au moment où elles traversaient le jardin après +avoir soigneusement fermé la grille, je crois qu'il va s'éveiller. + +--Ah! dit mistress Fanoche. + +--Il s'agite dans mes bras. + +--C'est bien, répondit la nourrisseuse. Maintenant il peut s'éveiller et +crier si bon lui semble, nous sommes chez nous. + +--Et il n'éveillera pas les voisins, dit l'Écossaise en riant, car il +n'y en a guère par ici. + +Le jardin traversé, mistress Fanoche tira de sa poche une seconde clef +et ouvrit la porte de la maison. + +C'était un véritable petit cottage anglais. + +Deux pièces en bas, deux en haut, un sous-sol et un deuxième étage +mansardé. + +Tout cela propre, luisant, avec un poêle de porcelaine dans le vestibule +et des meubles de noyer verni au parloir. + +A peine la porte était-elle refermée, à peine les deux femmes +s'étaient-elles procuré de la lumière, que l'enfant, que l'Écossaise +portait toujours, poussa un profond soupir, s'agita et laissa glisser +sur ses lèvres entr'ouvertes ce mot: + +«Maman.» + +Puis il ouvrit les yeux. + +L'Écossaise venait de s'étendre sur un lit de repos. + +--Maman! répéta le petit Irlandais en regardant autour de lui. + +Le parloir de la maison d'Hampsteadt ressemblait à tous les parloirs du +monde, et Ralph crut tout d'abord qu'il était dans cette même salle où +sa mère et lui avaient soupé en compagnie des petites filles. + +Il vit mistress Fanoche, et la reconnut. + +--Où est maman? répéta-t-il. + +--Elle dort, dit mistress Fanoche. + +Ralph se leva et avec cette impitoyable mémoire des enfants: + +--Pourquoi donc suis-je habillé? dit-il. + +Mistress Fanoche ne répondit pas. + +--Où est maman? dit l'enfant pour la troisième fois. + +--Je vais la chercher, dit mistress Fanoche. + +Et elle sortit, échangeant un regard avec l'Écossaise, à qui, pendant le +voyage, elle avait fait sa leçon. + +--Pourquoi suis-je habillé? dit encore l'enfant en regardant +l'Écossaise. + +--C'est votre mère qui vous a habillé, répondit Mary. + +--Où est-elle? + +--Là-haut. + +--Je veux la rejoindre. + +Et l'enfant marcha résolument vers la porte. + +Mais l'Écossaise lui barra le passage. + +--Vous allez rester ici, dit-elle. + +--Et si je ne veux pas, moi? fit-il avec un accent de volonté qui fit +tressaillir l'Écossaise. + +--Vous resterez! + +L'enfant frappa du pied. + +--Je veux rejoindre ma mère! dit-il. + +Et il essaya d'écarter l'Écossaise qui s'était placée devant la porte. + +Elle le repoussa durement; l'enfant revint à la charge. Alors la brutale +créature leva la main et lui donna un soufflet. + +L'enfant poussa un cri de rage, se rua sur elle et mordit cette main qui +l'avait frappé. + +--Ah! maudit garnement! s'écria l'Écossaise, tu vas avoir affaire à moi, +petit brigand, je vais te corriger! + +Et elle tira de dessous ses jupes un martinet semblable à celui de la +vieille dame osseuse, et elle le leva sur Ralph, répétant: + +--Petite canaille, je vais avoir soin de toi. + +Le martinet siffla, retomba sur les reins du petit Irlandais et Ralph +jeta un cri de douleur. + + + + +XX + + +Laissons maintenant le malheureux enfant au pouvoir de ses tyrans en +jupons, la pauvre Irlandaise désolée avec Shoking qui la consolait de +son mieux, mais inutilement, et pénétrons dans un public-house bien +connu dans la Cité et qu'on appelle _Relay-last-tavern_, ce qui veut +dire, ou à peu près, le cabaret du dernier relais, ou la dernière +étape, si vous préférez. + +En face est un édifice carré, d'aspect assez triste, avec des fenêtres +grillées, une façade en carton-pâte, imitant la pierre taillée en pointe +de diamants, avec deux pavillons en retour sur la rue, et une manière de +pelouse de deux mètres de large protégée par une petite grille. + +Cet établissement haut de trois étages et qui ressemble à tout, couvent, +hôpital, collège ou prison, dont on n'a qu'une faible idée par ce qu'on +voit au dehors, c'est White-Cross, la prison pour dettes de la Cité. + +L'un des pavillons sert d'entrée aux prisonniers. + +L'autre est le logement très-confortable du gouverneur. + +En face est le _Relay-last-tavern_. + +C'est là que le malheureux débiteur qui va donner son corps en garantie +de sa dette, boit le dernier verre de stout, ou bière brune, et trinque +avec les recors qui l'ont appréhendé; là que les parents en larmes +viennent lui dire adieu, là que chaque jour, de deux à trois heures, +ceux qui ont permission d'entrer dans la prison pour aller voir un ami, +un père, un fils détenu, entrent pour attendre que les portes s'ouvrent. + +C'est là enfin que miss Penny, son panier à la main, vient acheter du +jambon, des sandwich, de l'ale ou du porter pour ses clients. + +Qu'est-ce que miss Penny? + +C'est la fille de master Goldsmitcht, le geôlier. + +Elle a seize ans, elle est petite, fluette, noire comme un pruneau, +éveillée comme une souris et leste comme un singe. + +Elle fait les commissions des détenus, prélève pour sa peine un penny +sur l'argent qu'ils lui donnent pour leurs acquisitions, et ce salaire +modeste lui a valu le sobriquet qui a fini par remplacer son nom. + +Miss Penny entre dix fois par jour dans Relay-last. + +Outre les recors, outre les parents des détenus, il y a toujours là des +oisifs qui ne sont pas fâchés de savoir ce qui se passe dans +White-Cross. + +Miss Penny babille comme un merle; c'est une chronique vivante, une +gazette qui paraît une demi-douzaine de fois par jour. + +Elle a des récits touchants et qui font venir les larmes aux yeux, et +des récits burlesques qui provoquent des éclats de rire. + +Presque toujours rires et larmes se suivent. + +Miss Penny entremêle une histoire gaie avec une histoire triste, et +quand elle entre dans le public-house, on fait cercle autour d'elle et +master Colson, le land-lord, pose gravement le numéro du _Times_ ou du +_Morning-Post_ qu'il lisait attentivement. + +Ce jour-là,--celui-là même où l'homme gris s'était séparé de Shoking en +lui confiant l'Irlandaise,--miss Penny était en train de faire pleurer +son auditoire, tandis que la femme du land-lord lui emplissait son +panier des provisions demandées. + +Elle racontait comment les détenus avaient vu arriver parmi eux un jeune +homme si brave, si doux, au regard inspiré, et si résigné en sa +tristesse, qu'on eût dit un ange à qui Dieu a confié une pénible +mission. + +Ce jeune homme, dont elle parlait, c'était un prêtre, et ce prêtre, on +le devine, n'était autre que l'abbé Samuel. + +Il n'avait parlé à personne de la cause première de son incarcération; +mais un détenu qui l'avait reconnu s'était chargé de ce soin, et il +avait fait avec une éloquence simple et naïve l'apologie du jeune +prêtre. + +S'il devait, c'est qu'il avait emprunté pour son église et pour les +pauvres, à qui il avait donné déjà la dernière obole de son patrimoine; +c'est que, par amour pour son prochain, il avait eu le courage de +s'adresser à cette bête féroce qu'on appelait Thomas Elgin. + +Tous les détenus avaient pleuré,--et maintenant les quinze ou vingt +personnes réunies dans le public-house pleuraient pareillement en +écoutant miss Penny. + +Mais la petite, sans le savoir, comprenait à merveille l'art dramatique; +elle savait qu'il faut faire rire après avoir fait pleurer et que le +succès est à ce prix. + +Aussi de l'abbé Samuel passa-t-elle à sir Cooman, l'honorable gouverneur +de la prison. + +Midlesex, Newgate, Milbank, sont des prisons criminelles et sont +gouvernées par un colonel. + +White-Cross est une prison pour dettes; elle n'a rien à voir avec +l'État, et dépend entièrement du commerce. + +Par conséquent, son gouverneur est un négociant, ancien alderman la +plupart du temps. + +Sir Cooman était un petit homme aux cheveux bouclés et grisonnants, +propre, luisant, vêtu de noir, tiré à quatre épingles, méthodique et +régulier. + +Sir Cooman avait coutume de dire que le peuple anglais est le plus grand +de tous les peuples, la ville de Londres la plus belle ville du monde, +la Cité le plus beau quartier de Londres, White-Cross la prison la plus +confortable, et l'institution de la contrainte par corps la plus belle +des institutions. + +Sir Cooman était le disciple fervent, l'esclave, le pontife de la +tradition. + +Ce qui se passait hier, devait inévitablement se passer aujourd'hui, +demain et les jours suivants; depuis deux heures, au dire de miss Penny, +sir Cooman était l'homme le plus étonné, le plus abasourdi, le plus +désolé des trois royaumes. + +Master Goldsmicht, son geôlier fidèle, disait encore miss Penny, l'avait +vu pleurer de rage et s'arracher sa belle chevelure chinchilla, qu'il +faisait friser tous les matins avec un soin extrême. + +D'où provenait tant de douleur? + +C'est qu'un fait inouï, sans précédents, venait de se produire à +White-Cross. + +De mémoire de détenu, de mémoire d'Anglais, de mémoire de geôlier et de +gouverneur, il y avait toujours eu un Français dans la prison pour +dettes de White-Cross, quelquefois deux, mais toujours un. + +Quand il en sortait un, c'est qu'un autre y était entré la veille. + +Or, disait miss Penny en riant, le Français est sorti. + +--Pas possible? exclama le land-lord. + +--C'est la pure vérité, cependant. + +--Mais il y en a un autre? + +--Pas d'autre. Sir Cooman se croit déshonoré. Il a parlé sérieusement +d'aller se jeter dans la Tamise. + +--Allons donc! + +--Sa femme, le voyant en cet état, poursuivit l'espiègle jeune fille, +n'a pas voulu qu'il se fît la barbe ce matin. + +--Pourquoi ça? + +--Parce qu'elle craignait qu'il ne se coupât la gorge. + +--Aôh! fit la salle tout entière. + +--Le Français a tout payé? demanda alors un homme à qui personne +jusque-là n'avait fait attention, et qui vidait tranquillement un flacon +de stout dans un coin du box des gentlemen. + +--On a payé pour lui. Mais le gouverneur était si désolé qu'il ne +voulait pas le laisser partir. + +--En sorte, fit l'inconnu en souriant que si on n'arrête pas un autre +Français, sir Cooman est capable de s'abandonner au plus affreux +désespoir. + +--Oh! très-certainement. + +--Ah! fit cet homme. + +Et il but un nouveau verre de bière brune et ne se mêla plus à la +conversation qui était devenue générale, et qui ne fut point interrompue +par l'arrivée d'un nouveau personnage. + +C'était une autre jeune fille. + +Mais non plus une enfant rieuse et mutine, comme miss Penny, et +proprement et coquettement vêtue même. + +C'était une grande et pâle jeune personne, habillée de noir, d'aspect +misérable et dont les traits, encore beaux, respiraient la souffrance, +dont les grands yeux bleus avaient été rougis par les veilles et les +larmes. + +Elle était si triste, si digne, que l'inconnu à la bière brune +tressaillit en la voyant et se prit à la regarder avec attention. + +Or, cet homme qu'on voyait pour la première fois dans le public-house de +Relay-last, c'était notre ami l'homme gris qui cherchait alors à +pénétrer dans White-Cross pour y rejoindre l'abbé Samuel. + +La jeune fille s'assit tristement sur le petit banc qui était placé +dans le box des gentlemen. + +Alors l'homme gris s'approcha d'elle et lui dit: + +--Vous paraissez bien affligée, ma chère demoiselle? + +Elle tressaillit, leva sur lui ses grands yeux mélancoliques et une voix +secrète lui dit, en ce moment, qu'elle venait de rencontrer un ami. + + + + +XXI + + +L'homme gris prit alors la main de la jeune fille. + +--Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il. + +--Je viens attendre mon père, répondit-elle. + +--Votre père? + +--Oui. + +--Est-ce qu'il est là-bas,... est-ce qu'il va en sortir? + +Et il montrait à travers les vitres du public-house les noires murailles +de White-Cross. + +Elle secoua la tête et leva les yeux au ciel. + +--Non, dit-elle, il va y entrer. + +--Ah! + +--Les recors l'ont arrêté ce matin, comme il sortait d'une maison de +Rotherithe, où il était caché depuis son jugement. Ils l'ont mis dans +une voiture et ils vont l'amener. + +Elle parlait d'une voix bien émue, la pauvre enfant; mais elle avait +tant pleuré déjà que ses yeux étaient secs et n'avaient plus de larmes. + +--Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez +venue ici avant lui? + +--Parce que mon pauvre père est plein d'illusions, dit-elle. Il croit +trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq +livres, monsieur. Pour de certaines gens, ça n'est rien... mais pour +nous, maintenant, c'est énorme... Mon père s'imagine toujours que nous +sommes encore au temps où nous avions notre boutique dans Fleet-street, +et où on nous considérait comme de notables commerçants. Mais quand le +malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons été ruinés. On a +tout vendu chez nous. Nos autres créanciers nous ont fait grâce, mais M. +Thomas Elgin s'est montré impitoyable. + +--Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire à M. Elgin? + +--Oui, monsieur. + +--Et votre père a peut-être espéré le fléchir? + +--C'est-à-dire qu'il a tant prié, tant supplié les recors qu'ils ont +consenti à le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener ici. Il +demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, auprès de +Kinsington-garden, il y a au moins trois milles. + +Mon père espère fléchir M. Elgin; mais moi je sais bien qu'il +n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et +l'embrasser encore une fois. + +Et, résignée en sa sombre douleur, la jeune fille appuya son front dans +ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui +montait sans doute des profondeurs de son âme désolée, jaillir au +travers de ses doigts. + +--Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris. + +Sa voix grave et douce était si sympathique, elle descendit si bien dans +le coeur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau: + +--Je m'appelle Louise, dit-elle. + +--Louise? mais c'est un nom français? + +--Oui, monsieur. + +--Et votre père? + +--Francis Galtier. + +--Il est Français? + +--Oui, monsieur, mais je suis née à Londres. Il y a près de trente +années que mon père est ici, où il est venu tout jeune avec ses parents +que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier. + +--Et vous êtes sûre que les recors amèneront votre père ici? + +--Oh! oui, monsieur, ils s'arrêtent toujours dans ce cabaret. + +L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille. + +--Espérez, dit-il. + +Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement vêtu: + +--Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien, à vous, de +me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la tête, quand la +fatalité pèse sur les pauvres gens, elle ne s'arrête point. + +--Qui sait? dit l'homme gris. + +En ce moment, un cab s'arrêta à la porte du public-house, et la jeune +fille étouffa un cri de douleur. + +Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre diable +encore assez proprement vêtu, mais dont les cheveux rares avaient +blanchi avant l'âge, et qui marchait en chancelant, comme un vieillard. + +Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire avec +la docilité d'un enfant. + +La jeune fille se précipita à sa rencontre et se jeta dans ses bras. + +Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en même temps: + +--Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue? + +--Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon père, +dit-elle en le couvrant de baisers. + +--Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux débiteur, +faisant allusion à Thomas Elgin. Je me suis mis à ses genoux, j'ai prié, +j'ai pleuré... je lui ai parlé de toi, mon enfant... + +--Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon père... Ne songez pas à +moi... songez à vous... + +Les deux recors étaient entrés dans le public-house avec la brutale +familiarité de gens qui y venaient dix fois par jour. + +L'un d'eux aperçut miss Penny, qui s'apprêtait à sortir, car elle avait +vidé tout son petit sac de malices sur la tête grise de l'honorable +gouverneur de White-Cross, sir Cooman. + +--Ah! te voilà, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant nous, tu +peux porter une bonne nouvelle à sir Cooman. + +--Plaît-il? fit la jolie espiègle. Est-ce que vous lui amenez un +Français? + +--C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma chère, répondit le +recors. + +Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le +comptoir, avant même qu'il n'eût fait un signe. + +--Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre débiteur que +sa fille tenait étroitement enlacé dans ses bras, buvez un coup, c'est +nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas +coutume. + +--Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait à son enfant +caresses pour caresses. + +Mais alors, l'homme gris intervint. + +--Hé! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on eût jamais parlé +au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est +moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto. + +Les deux recors regardèrent cet homme à l'habit gris râpé avec un +certain étonnement. + +--Miss Katt, dit l'homme gris sans se déconcerter, en s'adressant à la +servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuseté de nous +servir au parloir? + +Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres +personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non moins +étonnées de cette générosité princière. + +Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables. + +--Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous? + +--Quand je veux entrer en affaires avec les gens, répondit l'homme gris, +j'offre toujours du porto. + +Et pour qu'il n'y eût aucune hésitation de la part du comptoir, il posa +devant lui une belle guinée toute neuve. + +Le land-lord daigna quitter son journal. + +Quant à miss Penny, elle se sauva en disant: + +--Je vais joliment faire rire sir Cooman. + +L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto à demi plein. + +Puis, regardant l'homme gris: + +--Ah ça, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous? + +--Oui. + +--Dans quel but? + +L'homme gris cligna de l'oeil: + +--On vous dira cela tout à l'heure, fit-il. + +--Pourquoi pas tout de suite? + +--Quand nous serons seuls. + +A Londres, comme à Paris, au temps, récent encore, où la contrainte +existait, les recors ajoutent quelques petites industries au métier +qu'ils font. + +On obtient d'eux, à prix d'argent, un sursis d'un jour ou deux, +quelquefois même d'une semaine, et le créancier n'a rien à y voir et n'y +peut rien. + +Les deux recors s'imaginèrent donc que l'homme gris s'intéressait à +quelque débiteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit: + +--Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous revenons. +C'est l'affaire d'un quatre d'heure. + +--Non, non, répondit l'homme gris, il boira avec nous, il n'est pas de +trop... au contraire! + +Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du cou +de son père. + +Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le coeur de la pauvre enfant +comme un rayon d'espérance. + +Quant au malheureux père, il ne voyait et n'entendait rien, et, corps +sans âme, il se laissa entraîner dans le parloir, où miss Katt avait +posé sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres. + +En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son journal et +murmura: + +--On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais +mis à rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un gueux avait +une guinée dans sa poche. + + + + +XXII + + +Le parloir d'un public-house est généralement une petite pièce située à +droite ou à gauche du comptoir, et dans laquelle on s'assoit, non plus +sur des bancs, mais sur une sorte de divan qui règne à l'entour. + +C'est là que s'installent d'ordinaire les fumeurs ou ceux qui ont une +affaire à traiter. + +Quand l'homme gris et les deux recors, poussant leur prisonnier devant +eux, furent entrés dans le parloir, suivis de la jeune fille qui +s'attachait à son père avec une sorte de tendresse furieuse,--sur un +signe du premier, miss Katt ferma la porte. + +--Nous voilà chez nous, dit alors l'homme gris. Causons un brin. + +Et il déboucha la bouteille de vin de Porto et se mit à emplir les +verres. + +Puis s'adressant au premier recors: + +--Il y a trois guinées pour chacun, fit-il. + +--Trois guinées? + +--Oui. + +--Que faut-il donc faire pour cela? + +--M'écouter d'abord. + +--Parlez... + +Et les deux recors regardèrent l'homme gris, tandis que le pauvre +prisonnier continuait à embrasser son enfant. + +--Vous savez, reprit l'homme gris, que le Français de White-Cross est +sorti ce matin. + +--Oui, et si nous n'avions mis la main sur celui-là, je crois que cet +excellent et honorable sir Cooman se serait coupé la gorge avant demain. + +--Aussi vrai, dit l'autre recors, que je m'appelle Edward Northman et +que je fais mon métier depuis trente années tout à l'heure, cela ne +s'était jamais vu qu'il n'y eût pas au moins un Français à White-Cross. + +--En vérité! + +--Et moi, reprit le premier, aussi vrai que j'ai nom John Clavery, dit +l'_homme sensible_, je puis vous affirmer que sir Cooman nous donnera +une belle gratification. + +--Ah! ah! + +--Nous aurions une guinée chacun que ça ne m'étonnerait pas, poursuivit +l'homme sensible. + +--Peut-être deux, ajouta Edward Northman. + +--Je crois bien que vous n'aurez rien du tout, dit froidement l'homme +gris. + +--Oh! par exemple! + +--A moins que vous ne vous arrangiez avec moi. + +--Hein? + +--Oui; car supposons une chose... + +--Laquelle? + +--Qu'on paye pour ce pauvre homme, avant même qu'il ne soit entré. + +--Farceur, va! fit l'homme sensible. + +--Vos plaisanteries, Votre Honneur, dit Edward Northman, sont encore +meilleures que votre porto, et, par saint George, pourtant, c'est de bon +porto Votre Honneur. + +Ce disant, il tendit son verre vide. + +L'homme gris l'emplit et continua: + +--Tout est possible, même l'impossible. + +--Bon! + +--Que doit cet homme? + +--Au principal, vingt-cinq livres, six cent vingt-cinq francs en monnaie +de France. + +--Et les frais? + +--A peu près autant. + +L'homme gris déboutonna froidement son vieil habit gris et, à la grande +stupéfaction des deux recors qui firent un pas en arrière, du vieux +débiteur, qui chancela, et de la jeune fille, qui jeta un cri, il en +tira un portefeuille graisseux qu'il ouvrit et qui leur parut gonflé de +bank-notes. + +Puis il en tira un à un dix billets de cinq livres, les étala sur la +table et dit: + +--Est-ce bien là votre compte? + +--Mais... mais... balbutia l'homme sensible; qu'est-ce que vous faites +donc là? + +--Je paye, dit l'homme gris. + +--Pour cet homme? + +--Sans doute. + +--Vous le connaissez donc? + +--Je le vois pour la première fois. + +--Alors vous êtes fou, dit Edward Northman. + +Le vieux débiteur avait été pris d'un tremblement nerveux par tout le +corps et il regardait les bank-notes d'un oeil stupide. + +Quant à la jeune fille, défaillante, elle était tombée à genoux. + +L'homme gris lui prit les mains. + +--Relevez-vous, mon enfant, dit-il, emmenez votre père; il est malade, +affaibli, et vous-même vous paraissez avoir souffert beaucoup. Prenez et +ne me remerciez pas. + +En même temps il lui mit dix autres billets de cinq livres dans la main. + +Instinctivement, remis de leur première surprise et obéissant à ce +sentiment de respect qu'en Angleterre surtout inspire la toute-puissance +de l'or, les deux recors s'étaient levés, avaient ôté leurs chapeaux et +se tenaient devant l'homme gris dans une attitude pleine de déférence. + +--Excusez-nous, milord, dit l'homme sensible, qui lui fit alors une +belle révérence, nous aurions dû deviner que vous n'étiez point un homme +du peuple. Vous êtes très-certainement quelque lord philanthropique. + +--Philanthropique est le mot, dit l'homme gris en souriant, et ce +compliment vaut bien deux livres de plus, c'est donc un billet de cinq +livres que vous aurez chacun, si vous faites ce que je vais vous +demander. + +--Ah! milord! s'écria l'homme sensible, vous pouvez parler... je sens +que je passerais pour vous à travers les flammes. + +--Ce que j'attends de vous est beaucoup plus simple, répondit l'homme +gris. + +Et il laissa négligemment son portefeuille ouvert sur la table. + +--Voyons, reprit-il, comment s'appelle ce brave homme? + +--Francis Galtier. + +--La procédure était en règle? + +--Il n'y manquait pas une virgule. + +--Ce qui fait que si un autre Français avait fantaisie de visiter +White-Cross et de s'y faire enfermer pour quelques jours, il vous serait +facile d'utiliser ce dossier. + +--Oui, dit l'homme sensible, mais il y a deux choses difficiles. + +--Lesquelles? + +--D'abord, nous n'avons pas de Français sous la main. + +--Bon! + +--Ensuite il est peu probable qu'il s'en trouvât un qui consentît à la +substitution. + +--Vous vous trompez, car l'homme qui a fantaisie de se faire enfermer à +White-Cross, c'est moi. + +--Vous, Votre Honneur? + +--Moi, dit froidement l'homme gris. + +--Mais vous n'êtes pas Français? + +--Qui sait? + +--Ah! dit l'homme sensible, avant d'être recors, j'ai été détective, +c'est-à-dire agent étranger; j'ai vécu à Paris pendant longtemps, et à +votre façon de parler anglais... + +--Alors vous savez le français? + +--Sans doute. + +--Eh bien! écoutez-moi. + +Et l'homme gris se mit à parler français si purement que le recors se +crut un moment transporté sur le boulevard des Italiens. + +--Ainsi, vous êtes Français? + +--Oui. + +--Et vous voulez aller en prison? + +--C'est pour cela que je vous offre cinq livres... + +--Mais alors vous n'êtes pas un lord? + +--Non. + +--Qui donc êtes-vous? + +--Un Français, vous dis-je. + +--Mais vous avez un nom? + +--Je désire m'appeler Francis Galtier. + +--J'entends bien. Mais... + +L'homme gris se prit à sourire: + +--Mais vous voudriez savoir mon vrai nom? + +--Oh! pure curiosité, Votre Honneur! + +--Eh bien! dit l'homme gris, écrouez-moi. Quand je sortirai de +White-Cross, je vous dirai mon vrai nom, je vous le promets. + +Les deux recors se regardèrent et murmurèrent ce mot qui peint si bien +le caractère national anglais: + +--Excentrique! + +Puis ils allongèrent la main vers les deux bank-notes, ce qui voulait +dire que le marché était conclu. + + + + +XXIII + + +Miss Penny n'avait rien exagéré dans le public-house de _Relay-last_, +lorsqu'elle avait parlé de la douleur profonde de sir Cooman. + +Le digne gouverneur, parfait gentleman du reste, était dans un état +d'affliction qui faisait peine à voir. + +Il avait une femme et une fille, et il était alderman. + +Sa femme était une longue, sèche, triste créature qui se plaignait de la +pluie quand il pleuvait, du froid si la bise soufflait, du soleil quand +le brouillard voulait bien lui livrer passage. + +Madame Cooman recevait quotidiennement la visite de deux médecins qui +lui prescrivaient des remèdes conformes à son état de maladie +imaginaire. + +Miss Cooman ne ressemblait pas plus à sa mère qu'un bouleau ne ressemble +à un peuplier. + +Elle était toute petite, toute large, toute ronde, toute grasse, avec de +petits yeux gris et de grosses lèvres charnues. + +La mère se plaignait de maigrir, la fille était au désespoir +d'engraisser toujours. + +Du reste, elle n'avait pas meilleure humeur, et master Goldsmicht, le +guichetier, avait coutume de dire: + +--Sir Cooman a toujours l'air de bonne humeur, mais, au fond, entre ces +deux mégères, il doit être bien malheureux. + +Master Goldsmicht s'était trompé, jusque-là du moins. + +Depuis vingt années qu'il était gouverneur de White-Cross, sir Cooman +était l'homme le plus heureux du monde. Il riait de bon coeur et +toujours, et quand il visitait un nouveau détenu, il lui donnait les +plus belles consolations du monde et finissait par cette conclusion que +nulle part on n'était aussi bien que dans White-Cross, et que la liberté +est une mauvaise plaisanterie qu'il faut fuir comme la peste. + +Une seule chose amenait parfois un pli léger sur le front de sir Cooman +et dérangeait la symétrie de ses cheveux soigneusement frisés. + +Pour expliquer cette chose, il nous faut faire une légère excursion dans +le passé de sir Cooman. + +Quand il était entré à White-Cross comme gouverneur, il avait succédé à +un vieux brave homme, ancien libraire de la rue Pater-Noster, que les +honneurs municipaux avaient poussé jusqu'à la dignité de gouverneur de +la maison pour dettes. + +Ce brave homme, trop vieux pour exercer désormais convenablement ces +fonctions, avait été mis à la retraite, mais il ne voulut pas se retirer +sans avoir installé son successeur. + +--Jeune homme, lui dit-il, j'ai vécu trente années ici, et pendant mon +administration tout a été pour le mieux dans la plus fortunée des +prisons pour dettes: il n'y a eu ni révolte, ni tentative d'évasion, ni +querelles parmi les détenus, qui n'ont cessé de m'appeler leur père. +Savez-vous à quoi cela a tenu? + +--Non, dit sir Cooman étonné. + +--A un fétiche, à un porte-bonheur qui protège White-Cross et par +conséquent son gouverneur. + +--Ah! vraiment? fit sir Cooman. + +--Il y a toujours un Français ici, poursuivit le vieillard, et tant que +cela durera, vous pourrez dormir tranquille. Mais si, par la suite, +jeune homme, le hasard voulait que le Français ne fût pas remplacé par +un autre... + +--Eh bien? fit sir Cooman tout tremblant. + +--Je ne répondrais plus de rien, acheva le vieillard; et, quelque chose +me dit que les plus épouvantables malheurs fondraient sur la prison et +sur son gouverneur. + +Or, ce quelque chose qui, à trente années de distance, creusait parfois +une ride sur le front de sir Cooman, c'était le souvenir de sa +conversation avec son successeur. + +Heureusement, jusqu'alors, il y avait toujours eu deux Français plutôt +qu'un, et la prison avait pour eux une maison spéciale. + +Car, il faut bien le dire, White-Cross et les autres prisons pour +dettes de l'Angleterre ne ressemblent pas plus à feu Chichy que madame +Cooman ne ressemblait à sa fille. + +L'administration municipale de Londres a loué un immense terrain et elle +l'a entouré de hautes murailles, se bornant à bâtir un pavillon pour le +gouverneur, un autre pour le guichetier, et un corps de logis reliant +les deux, destiné à loger quelques employés subalternes. + +Puis elle a appelé à son aide la spéculation privée, l'industrie libre. + +Celles-ci se sont présentées sous les auspices d'un architecte et d'un +entrepreneur qui se sont mis à l'oeuvre et ont bâti sur cet emplacement +demeuré vide des maisons à un, deux et trois étages, dans lesquels les +détenus se logent à leur gré, c'est-à-dire selon leur bourse ou celle de +leur créancier. + +Il en est qui n'ont qu'un taudis; d'autres occupent une maison tout +entière. + +White-Cross est une cité sous les verrous, avec ses ruelles, ses +carrefours et un square. + +Le détenu pauvre paye sa mansarde un ou deux shillings par semaine; le +riche a sa maison complète dans laquelle il amène sa famille et ses +domestiques. + +A la liberté près de franchir le mur d'enceinte, qui n'a qu'une porte +rigoureusement gardée par le guichetier, il est chez lui, vit de sa vie +ordinaire et laisse au pauvre monde les larmes et les privations. + +Tant il est vrai que sur cette libre terre d'Angleterre l'aristocratie +est partout, même en prison. + +Or donc, il y avait la maison du Français, et cette maison était +toujours habitée. + +Qu'on juge donc de l'épouvante qui s'empara de l'honorable sir Cooman +quand, ce matin-là, le guichetier se présenta dans son cabinet et lui +dit: + +--Le Français a payé et demande à sortir, ce qui est tout à fait son +droit. + +Sir Cooman ne comprit pas tout d'abord. + +--Eh bien! dit-il, mettez l'autre dans sa maison. + +--Quel autre? + +--L'autre Français. + +--Mais il n'y en a pas d'autre. + +Ce fut alors seulement que sir Cooman bondit de son fauteuil au milieu +de son cabinet, jeta un cri sourd et dit qu'il ne laisserait, pour rien +au monde, partir le Français, qu'un autre Français ne fût venu le +remplacer. + +Mais le guichetier, qui était un homme de bon sens, haussa les épaules +et invoqua la loi. + +Devant la loi, tout Anglais courbe la tête, et sir Cooman fut obligé de +s'incliner. + +Mais il fut pris d'un tel accès de fureur et de folie en même temps, que +sa femme et sa fille épouvantées se hâtèrent de cacher les rasoirs avec +lesquels il devait faire sa barbe, après son premier déjeuner. + +On amena de nouveaux détenus. + +Sir Cooman, dont la fureur avait fait place à une sorte de prostration, +ne voulut pas en entendre parler, se bornant à cette question: + +--Y a-t-il un Français? + +--Non, disait tristement le guichetier. + +Et sir Cooman retombait dans son atonie, oubliant sa politesse ordinaire +qui jusque-là lui avait fait une loi d'aller visiter les nouveaux venus +aussitôt après leur installation. + +Enfin le guichetier était revenu une dernière fois: + +--Nous avons un prisonnier d'une telle importance, avait-il dit, que +Votre Honneur ne saurait se refuser à l'aller visiter, ne fût-ce que +quelques minutes. + +--Quel est ce prisonnier? avait demandé sir Cooman. + +--C'est un prêtre catholique, très-populaire à Londres. + +--Ah! fit le malheureux gouverneur avec l'accent de la plus parfaite +indifférence. + +--L'abbé Samuel. + +--Ah! + +Et sir Cooman retomba en sa morne rêverie. + +Sa femme et sa fille, assises dans le parloir, se regardaient avec +terreur. + +Le pauvre homme était capable d'en mourir. + +Mais comme le guichetier allait se retirer, on entendit des pas légers +et rapides dans le corridor, et une voix jeune, fraîche, sonore, une +voix de jeune fille retentit, disant: + +--Monsieur le gouverneur! monsieur le gouverneur! bonne nouvelle... +réjouissez-vous... Dieu et saint Georges protègent toujours White-Cross. + +En même temps miss Penny fit irruption dans le parloir, son panier de +provisions au bras. + +--Qu'est-ce que tout cela, petite folle, tête de linotte? dit le +guichetier d'un air sévère. + +--Un Français! s'écria miss Penny. + +--Un Français! + +--Oui. Les recors sont avec lui à _Relay-last_. + +A ces mots, sir Cooman se leva vivement, mais il fut pris d'une si +grande émotion qu'il retomba sans force dans son fauteuil. + +--Mais parle donc, petite folle! s'écria le guichetier, parle donc! ne +vois-tu pas que Sa Seigneurie est sur le point de se trouver mal?... + +Et, de fait, sir Cooman suffoquait, et il regardait miss Penny d'un air +stupide. + + + + +XXIV + + +Miss Penny se mit alors à rire, mais d'une façon si bruyante, si +scandaleuse et si moqueuse à la fois, que la longue et sèche madame +Cooman et la rondelette miss Cooman se regardèrent avec indignation. + +Le guichetier lui-même, bien qu'il ne vît rien au monde d'aussi parfait +que sa fille, fronça légèrement le sourcil, tant il lui sembla qu'elle +manquait de respect à sir Cooman. + +Miss Penny reprit: + +--Cela n'a pourtant rien de bien extraordinaire, ce que je vous dis là, +pour que vous soyez tous ainsi bouleversés. Le Français de ce matin est +parti, on en amène un autre! tout cela est parfaitement naturel. + +Sir Cooman fit un effort suprême. + +Il se mit sur ses pieds, et saisissant les deux mains de la rieuse +petite fille: + +--Tu ne me trompes pas au moins? + +--Oh! Votre Honneur!... + +--Les recors amènent un prisonnier! + +--Oui, Votre Honneur. + +--Et c'est un Français? + +--Tout ce qu'il y a de plus Français. + +--L'as-tu vu! + +--Oui, Votre Honneur. + +Sir Cooman poussa un soupir qui ébranla les solives du plafond de son +cabinet et murmura: + +--Ah! on ne saura jamais ce que j'ai souffert! + +Puis, à mesure que son visage se rassérénait, il regardait miss Penny, +et il lui dit encore: + +--Quels sont les recors qui l'amènent? + +--C'est d'abord Edward Northman. + +--Ah! fort bien. + +--Et ensuite l'homme sensible. + +--Oh! c'est un habile limier, celui-là, et un serviteur dévoué, fit sir +Cooman avec un soupir de satisfaction. Il a pensé comme moi que +White-Cross ne pouvait être veuve de Français et il a fait tous ses +efforts pour en trouver un. + +Sir Cooman revenait insensiblement à la vie; ses membres retrouvaient +leur élasticité, sa tête, longtemps inclinée sur sa poitrine, revenait +peu à peu en arrière, ce qui est l'indice non équivoque de la fierté et +de la conscience qu'on a de sa propre valeur. + +Et, le voyant transformé, mistress et miss Cooman échangèrent un regard +de satisfaction. + +Alors master Goldsmicht, le guichetier, osa prendre la parole à son +tour. + +--Maintenant, dit-il, que Votre Seigneurie est plus tranquille, elle me +permettra certainement une observation et un respectueux calcul. + +--Parle, répondit sir Cooman, qui était si content qu'il embrassait miss +Penny sur les deux joues. + +--Votre Honneur connaît les recors, reprit le guichetier, et il connaît +pareillement les Français. + +En Angleterre, pays de la tempérance, on a coutume de dire «ivrogne +comme un Français,» et on a bien raison, Votre Honneur. + +--Oh! certainement, dit sir Cooman, ces gens-là ont toujours le verre à +la main et ils se saoûlent sans pudeur en la présence des femmes. + +En entendant ces paroles, madame Cooman et sa fille baissèrent +pudiquement les yeux. + +Le guichetier reprit: + +--Un Français qui se laisse arrêter a toujours de l'argent pour lui. Ils +aiment si bien vivre, ces gaillards-là, et Votre Honneur sait qu'ils ne +se sont jamais rien refusé à White-Cross. + +--A telle enseigne, observa miss Penny, que celui que les recors +amènent, leur a offert une bouteille de vin de Porto. + +--Du vin de Porto! exclama sir Cooman. + +--Par saint George, est-ce possible! fit le guichetier. + +Miss et mistress Cooman se regardèrent de nouveau d'un air pudibond. + +A peine si on avait parfois un verre de sherry à la table du gouverneur. + +--Par conséquent, Votre Honneur, poursuivit master Goldsmicht, il ne +faut pas compter sur eux avant une petite heure ou une grande +demi-heure tout au moins. + +Je connais ces ivrognes de Français. Ce n'est pas une bouteille de +Porto, c'est deux qu'ils boiront. + +--Que le diable les emporte! dit sir Cooman, qui frappa du pied avec +impatience. + +--Je crois donc, reprit le guichetier, que Votre Honneur pourrait +convenablement employer cette demi-heure. + +--A quoi faire! + +--A rendre visite au prêtre catholique. + +--Soit, dit sir Cooman. + +Il était si joyeux, le bon gouverneur, qu'il aurait embrassé tous les +détenus s'ils le lui avaient demandé. + +--D'autant plus, ajouta le guichetier, que Votre Honneur fera évidemment +quelque chose pour lui. + +--Hein! fit sir Cooman. + +--Quand un créancier manque d'égards avec son débiteur, poursuivit +master Goldsmicht, le gouverneur peut toujours intervenir. + +--Sans doute, sans doute. Mais de quoi s'agit-il? + +Et sir Cooman prit son chapeau et son paletot et suivit le guichetier, +tandis que miss Penny allait distribuer ses provisions. + +--Il n'est pas convenable qu'un prêtre, dit le guichetier comme ils +traversaient une des cours de White-Cross, soit aussi mal logé que +l'abbé Samuel. + +Son créancier est cet âpre M. Thomas Elgin, qui donne juste un shilling +par jour pour la nourriture de ses débiteurs. Ce qui est tout à fait +insuffisant, Votre Honneur en conviendra, par le temps de cherté des +vivres qui court. + +--Oh! tout à fait insuffisant, dit sir Cooman comme un écho. + +Le digne gentleman ne pensait en ce moment qu'à une chose: tuer le +temps! tant il avait hâte de voir arriver le Français. + +Le guichetier continua: + +--Hier, M. Thomas Elgin est venu lui-même retenir une chambre pour son +prisonnier, il a demandé tout ce qu'il y avait de meilleur marché; à +telle enseigne que j'ai cru qu'il s'agissait d'un homme du peuple, d'un +brocanteur de White-Chapel, de quelqu'un de ces misérables enfin à qui +M. Thomas Elgin prête de l'argent à trois cent pour cent. + +C'est une chambre sous les toits, sans cheminée, qui coûte un shilling +par semaine. + +--Quelle horreur! dit sir Cooman. + +--Je crois, reprit le guichetier, que Votre Honneur doit intervenir, +prendre sur elle de faire avoir à l'abbé Samuel un logement convenable. + +--Certainement, certainement, dit sir Cooman, qui songeait toujours au +Français. + +--D'autant plus que, lorsque les consignations d'ailleurs faites par le +créancier ne paraissent pas suffisantes, l'administration peut prendre +sur elle de relâcher le débiteur, ajouta le geôlier. + +--Mais, dit Cooman, ce prêtre n'a donc pas d'argent? + +--Pas une obole. D'ailleurs, je puis l'affirmer à Votre Honneur, ce +n'est pas lui qui s'est plaint: il se trouve bien où il est, mais les +détenus ont été indignés... + +--Ah! vraiment! + +--Comme Votre Honneur le verra elle-même. + +Ce disant, le guichetier s'arrêta au seuil d'une bicoque à trois étages, +noire, enfumée, livide d'aspect, dans laquelle on pénétrait par une +porte bâtarde, une allée humide, et que desservait un affreux escalier +en coquille, dont les marches étaient couvertes d'immondices. + +--Pouah! fit sir Cooman. + +--C'est la maison des Irlandais, dit le guichetier. + +Et il gravit l'escalier devant le gouverneur pour lui montrer le chemin. + +Arrivé tout en haut, il frappa à une porte. + +--Entrez! dit une voix douce et calme. + +Le guichetier poussa la porte, et sir Cooman se trouva en présence de +l'abbé Samuel. + +La physionomie du jeune prêtre avait une expression de douleur résignée +qui fit tressaillir le gouverneur. + +Sir Cooman était blasé, pourtant, sur les douleurs humaines. + +Mais, en ce moment, il ne put s'empêcher de tressaillir, et il oublia +même ce bienheureux Français, qui allait ramener, par sa présence, le +bonheur et la chance dans White-Cross. + + + + +XXV + + +Quand la porte s'était ouverte, l'abbé Samuel était assis sur l'ignoble +grabat qui devait lui servir de lit. + +Un livre à la main, il priait. + +Le réduit où il se trouvait était si repoussant d'aspect, que sir Cooman +fit, malgré lui, un pas en arrière. + +C'était une chambre de six pieds carrés, sans autres meubles qu'un lit +et une chaise, qui prenait le jour par un trou percé dans le toit. + +Il n'y avait ni poêle ni cheminée. + +Pas la moindre place pour serrer du linge ou des vêtements; pas le plus +petit coin pour y dresser un fourneau. + +Les murs étaient sales et couverts çà et là d'inscriptions ignobles +laissées par les précédents locataires. + +Mais au milieu de ces immondices, la figure du prêtre rayonnait comme +celle d'un ange qui apparaîtrait tout à coup dans les ténèbres. + +A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se découvrit. + +--En vérité! monsieur l'abbé, dit sir Cooman, je suis indigné, tout à +fait indigné, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un homme +sans foi ni loi, indigne d'appartenir à la grande nation anglaise. + +--Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune prêtre en souriant. + +--Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir +Cooman en s'échauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai. + +Et se tournant vers le guichetier: + +--Goldsmicht, dit-il, vous allez écrire sur-le-champ à M. Thomas Elgin. + +--Oui, Votre Honneur. + +--Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations +insuffisantes. + +--Oh! très-insuffisantes, dit le guichetier. + +--Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un prêtre, même +un prêtre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de +Thames-street, et que si d'ici à demain il n'a pas pourvu à ce que M. +l'abbé soit convenablement logé et nourri, l'administration prendra sur +elle de relâcher son prisonnier. + +L'abbé Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et lui dit en +souriant: + +--Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner ainsi à mon +sujet. Je vous en prie, ne vous inquiétez pas de moi. Je me trouve fort +bien ici. Je suis d'ailleurs habitué à vivre de peu, et quant à ce +logis... + +--C'est un bouge infect! s'écria sir Cooman. + +--Qu'importe? dit l'abbé Samuel. D'ailleurs, il y a bien des gens, à +Londres, qui n'ont même pas un abri semblable, ne fût-ce que les +malheureux qui vont coucher la nuit sous les voûtes d'Adelphi. + +A mesure qu'il parlait, l'abbé Samuel exerçait sur sir Cooman une +fascination mystérieuse. + +Depuis trente ans, sir Cooman ne s'était peut-être jamais intéressé à un +prisonnier comme il s'intéressait en ce moment à l'abbé Samuel. + +--Monsieur! s'écria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez rester +ici! + +--Monsieur, répondit l'abbé Samuel, encore une fois, je vous suis bien +reconnaissant de votre bonté; mais, je vous en prie, n'écrivez point à +M. Thomas Elgin. C'est un méchant homme duquel vous n'obtiendrez rien. + +Si vous voulez absolument m'être agréable, monsieur, eh bien! +faites-moi donner du papier et une plume pour écrire en Irlande. + +J'espère qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de là-bas assez d'argent pour +me libérer. + +--Oh! je le souhaite de tout mon coeur pour vous, monsieur l'abbé, dit +sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici? + +--Oui. + +--Mais vous mourrez de froid! + +--Oh! non, je suis habitué aux rigueurs de la température, répondit avec +simplicité le jeune prêtre. + +--Monsieur l'abbé, dit Goldsmicht, si vous voulez venir écrire votre +lettre dans ma loge, vous y serez à votre aise auprès du poêle, et je +vous donnerai du papier, une plume et de l'encre. + +--C'est cela, dit sir Cooman. + +--J'accepte volontiers, répondit l'abbé Samuel. + +Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se +sentait pris à la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui montaient du +bas de l'escalier. + +Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Français. + +Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait trois +heures moins le quart. + +--L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il. + +Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier et +l'abbé Samuel. + +Goldsmicht conduisit l'abbé Samuel dans sa loge, où le poêle ronflait +joyeusement. + +Il lui approcha une petite table, roula auprès un bon fauteuil, plaça +sur la table un buvard, une écritoire, des plumes, du papier et dit d'un +air satisfait: + +--Vous serez là comme chez vous, monsieur l'abbé. + +Au même instant, et tandis que le jeune prêtre s'asseyait devant la +table, un bruit se fit qui alla au coeur de sir Cooman comme la plus +agréable des musiques. + +C'était le bruit du marteau résonnant sur le chêne ferré de la porte +extérieure. + +--Voilà le Français! murmura joyeusement sir Cooman. + +Goldsmicht prit à sa ceinture la grosse clef qui ne le quittait ni nuit +ni jour, se dirigea vers la porte qui était au fond de la loge et +l'ouvrit. + +C'était en effet l'homme sensible, son camarade Edward Northman, et son +prisonnier. + +Si miss Penny avait été là, elle aurait jeté un cri d'étonnement, car le +prisonnier que les deux recors amenaient n'était pas celui qu'elle avait +vu. + +Mais miss Penny était toujours dans l'intérieur du White-Cross, occupée +à distribuer ses provisions. + +Le jeune prêtre s'était mis à écrire et ne leva point la tête tout de +suite. + +--Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement +sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir, +pour retrouver un autre Français. + +--Est-ce bien un Français? demanda le gouverneur d'une voix tremblante +d'émotion. + +L'homme gris, car c'était lui, salua sir Cooman et lui dit en français: + +--Je suis né rue Coquenard, à Paris, Votre Honneur. + +Sir Cooman, qui avait été négociant, savait le français et il ne pouvait +se tromper à l'accent de l'homme gris. + +--Oui, s'écria-t-il, c'est bien cela... à n'en pas douter... vous êtes +Français! + +Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui disant +avec effusion: + +--Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir bien +voulu vous laisser arrêter! + +--Trop heureux de vous être agréable, monsieur, répondit l'homme gris, +toujours en français. + +Le jeune prêtre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses yeux sur +le prisonnier. + +L'homme gris, sous prétexte de caresser ses favoris, porta le bout de +son index sur ses lèvres. + +Cela voulait dire: + +--Silence! ne me trahissez pas! + +--Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait reçu le nom de +l'homme sensible, nous avons bien droit à une petite gratification, mon +camarade et moi. + +--Certainement, certainement, répondit sir Cooman. Goldsmicht, quand +vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'écrou, vous donnerez à chacun +de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais généraux. + +--Oui, Votre Honneur, répondit le guichetier. + +--Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit à votre +bienveillance? + +--Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour +vous? + +--Je voudrais pouvoir me loger auprès de M. l'abbé que voilà, dit +l'homme gris. Je suis Français, catholique et très-religieux. + +En même temps, il regarda l'abbé Samuel d'un oeil suppliant. + +--Ne me refusez pas! semblait-il dire. + +--Je ne demande pas mieux, si M. l'abbé y consent, dit sir Cooman, +d'autant mieux que le logement du Français est assez grand pour deux +personnes. + +--Je le veux bien, dit à son tour l'abbé Samuel, qui ne pouvait +s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant détenu à +White-Cross. + + + + +XXVI + + +Une heure après, le prêtre et l'homme gris étaient seuls. + +On leur avait donné pour logis ce que, dans White-Cross, on appelait la +maison du Français. + +Deux heures plus tôt l'abbé Samuel avait refusé de quitter sa mansarde +et s'était opposé à ce qu'on reprochât à M. Thomas Elgin sa parcimonie. + +Mais l'homme gris était venu; il avait échangé avec le prêtre un signe +de mystérieuse intelligence, et dès lors le prêtre avait consenti à +déménager. + +Pourquoi? + +Pour la première fois de sa vie, l'abbé Samuel avait vu, pendant la nuit +précédente, cet homme dont il ne savait pas même le nom. + +Mais cet homme avait exercé sur lui une mystérieuse fascination, et si +cet homme venait à White-Cross, c'est qu'il voulait le voir, lui, l'abbé +Samuel. + +La dette n'était, ne pouvait être qu'un prétexte. + +Tel était du moins, le raisonnement que s'était fait le jeune prêtre +catholique en voyant apparaître l'homme gris, et dès lors il avait +consenti à tout ce que ce dernier demandait, c'est-à-dire à loger avec +lui. + +Donc, deux heures après, tous deux étaient seuls. + +Ils étaient seuls en un petit parloir du rez-de-chaussée qui était muni +d'un poêle de porcelaine et de quelques meubles dont le confortable +prenait sa source dans l'idée superstitieuse qui s'attachait à la +possession d'un Français à White-Cross. + +Master Goldsmicht avait reçu de l'homme gris une demi-guinée, et, pour +cette somme, il s'était mis en quatre à la seule fin d'être agréable à +la fois au prêtre et au Français. + +Aussi le poêle était-il garni et ronflait-il joyeusement, et le jeune +prêtre s'en était approché avec une naïve avidité, car il avait eu bien +froid dans sa mansarde. + +--Eh bien? dit-il vivement, aussitôt que le guichetier fut parti, +avez-vous retrouvé l'enfant? + +--Non, dit l'homme gris. + +Le prêtre pâlit. + +--Grand Dieu! dit-il, et je suis ici... réduit à l'impuissance et à +l'inaction! + +--Je ne l'ai pas retrouvé, dit l'homme gris, mais je le retrouverai, je +vous le jure. + +--Et vous êtes ici! + +--Oui, mais je sortirai quand bon me semblera. + +--Ah! fit le prêtre. + +--Seulement, reprit l'homme gris en baissant la voix, je voulais vous +parler, et c'est pour cela que j'ai pris la place d'un pauvre diable +qu'on amenait. + +--Mais qui donc êtes-vous, demanda le prêtre pour la seconde fois, vous +que je trouve sur mon chemin et dans les yeux de qui je vois briller +l'intérêt et le dévouement? + +L'homme gris répondit de cette voix grave et triste, d'une douceur +infinie et qui allait au coeur: + +--Je suis un grand criminel que le repentir a touché depuis dix ans, et +qui, depuis dix ans essaye de faire un peu de bien, et se dévoue à ceux +qui lui paraissent avoir un grand et noble but dans la vie. + +--Ah! fit le prêtre, qui eut néanmoins un léger mouvement de défiance. + +Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris. + +Puis il porta la main à son front et y fit, avec le pouce, ce mystérieux +signe de croix qui avait forcé, le matin même, l'Irlandais en guenilles +à s'arrêter devant lui. + +Le prêtre tressaillit. + +L'homme gris porta sa main droite à son front et répéta le signe de +croix. + +Cette fois, le prêtre lui tendit la main et lui dit: + +--Vous êtes donc un fils de l'Irlande? Je vous croyais Français. + +--Je le suis, en effet, mais tous ceux qui souffrent sont mes frères. + +--Qui donc vous a affilié à notre oeuvre? demanda encore le jeune +prêtre. + +--Un homme qui est mort pour l'Irlande. + +--Et... cet homme? + +--Pour les torys qui l'ont jugé, pour l'Angleterre qui l'a pendu, +c'était un pauvre diable, un mendiant, un homme du menu peuple, un +cabman du nom de Fatlen. + +--Fatlen! exclama l'abbé Samuel. + +--J'ai partagé mon pain avec lui, nous avons vécu de la même vie, à +Dublin, pendant six mois. Il était condamné à mort, et il avait réussi à +se dérober aux poursuites de ses bourreaux. + +Grâce à moi, il avait pu s'évader de prison. Grâce à moi encore, il +allait pouvoir quitter le sol de l'Irlande, gagner le continent et y +mettre en sûreté sa tête vouée à l'échafaud. + +Mais Dieu permet souvent que les projets les plus sagement mûris, les +entreprises les mieux conduites échouent... + +--Parce que les nobles causes ont besoin de martyrs, dit le prêtre. + +--Une nuit, reprit l'homme gris, une petite barque pontée vint jeter +l'ancre sur un point désert de la côte. + +C'était en hiver, le brouillard était si épais qu'on ne voyait pas les +phares du voisinage. + +Une belle nuit pour une évasion! + +Les matelots et le capitaine étaient Français. + +Le capitaine, c'était moi. + +La mer était mauvaise; mais notre petite embarcation avait fait ses +preuves, et mes quatre matelots étaient de rudes marins. + +Fatlen s'embarqua. + +Malgré le mauvais état de la mer, je fis larguer tout ce que nous avions +de toile. + +Ce n'était pas la mer qu'il fallait craindre, c'était la petite flotte +anglaise qui croisait perpétuellement dans le détroit. + +Et c'était pour lui échapper que nous avions choisi une nuit sombre et +brumeuse. + +Alors, tandis que nous courions vent arrière, Fatlen me dit: + +--Frère, tu parais certain du succès, mais moi je suis assailli par les +plus funestes pressentiments: par moments, depuis quelques jours, il me +semble déjà sentir s'enrouler autour de mon cou cette corde infâme du +gibet que l'Angleterre destine à ceux qui aiment l'Irlande. + +Frère, l'heure est venue où je dois te dire qui je suis et t'initier à +notre grande oeuvre qui, tôt ou tard, crois-en un homme sûr de mourir, +finira par triompher. + +Et je me courbai devant lui, et, se penchant sur moi, il me murmura à +l'oreille les mots sacrés qui nous unissent tous, et m'enseigna les deux +signes de reconnaissance. Celui des simples frères et celui des chefs. + +--Tu iras en Angleterre, me dit-il encore, tu chercheras dans cette +ville immense de Londres un jeune prêtre, l'abbé Samuel. + +C'est notre chef suprême, en attendant que le chef qui doit venir, celui +qu'on nous a prédit, d'enfant qu'il est soit devenu homme. + +Et quand tu auras vu l'abbé Samuel, tu lui parleras de moi. Si je suis +mort, tu lui raconteras mes derniers moments. + +Si j'ai pu toucher la terre de France où l'Irlandais est sauf, tu le lui +diras encore. + +Il ne m'a jamais vu, mais il sait qui je suis. + +--Et Fatlen est mort? demanda l'abbé Samuel. + +--Oui, répondit l'homme gris. Une tempête épouvantable nous rejeta vers +l'Irlande que nous voulions fuir, et nous échouâmes sur un écueil à +quatre lieues de la côte. + +Notre barque sombra. + +Quand le jour vint, nous étions tous les six, mes quatre matelots, +Fatlen et moi, accrochés aux pointes de rochers qui se trouvaient à +fleur d'eau. + +Une frégate passait au large. + +--Il faut lui faire des signaux! me dit Fatlen. + +--Non! m'écriai-je, non! Veux-tu donc tomber au pouvoir des Anglais? + +--Veux-tu donc que, pour sauver ma vie, j'expose cinq hommes à périr? me +répondit-il. + +--Attendons encore, disais-je, peut-être dans quelques heures une barque +de pêcheurs passera-t-elle près de nous. + +--Non, me dit-il, je ne le veux pas! + +Et il se dressa tout de bout sur l'écueil, et se fit un pavillon de sa +chemise. + +Les matelots de vigie de la frégate nous aperçurent; le navire stoppa et +mit un canot à la mer. + +Une heure après, nous étions sauvés et Fatlen était perdu, acheva +l'homme gris en baissant la tête. + +--Et vous l'avez vu mourir? demanda Samuel. + +--Huit jours après, à Dublin, j'étais au pied de l'échafaud, et, au +moment suprême, il me cria: + +«--Souviens-toi!». + +L'homme gris avait achevé son récit d'une voix émue. + +L'abbé Samuel lui tendit la main. + +--Et c'est pour cela que vous êtes ici? dit-il. + +--Oui. + +--Mon Dieu! pourquoi n'avez-vous pas retrouvé l'enfant? dit-il avec un +accent plein de mystérieux frémissements. + +Et, comme l'homme gris le regardait, le prêtre ajouta: + +--L'Irlandaise a raison; cet enfant, c'est celui qu'attend l'Irlande, et +moi je ne suis que son serviteur. + +--Oh! dit l'homme gris, nous le retrouverons, je vous le jure. + +--Comment? fit le prêtre avec tristesse. + +Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris. + +--Écoutez-moi, dit-il, et vous verrez... + + + + +XXVII + + +Alors l'homme gris raconta à l'abbé Samuel ce qui s'était passé le +matin, comment il avait pénétré chez mistress Fanoche et constaté la +disparition de cette dernière et de l'enfant. + +--Eh bien! dit l'abbé Samuel, quand il eut terminé son récit, vous êtes +bien tranquille, n'est-ce pas? + +--Oui, certes. + +--Vous vous dites que, si on a volé cet enfant, c'est qu'on veut le +substituer à un autre... + +--Sans doute. + +--A un enfant mort, ou malade, ou défiguré... et vous vous dites encore +que mistress Fanoche finira bien par rentrer chez elle et que retrouver +la trace de l'enfant n'est qu'un jeu pour des gens qui appartiennent à +la grande famille irlandaise. + +--Telle est du moins mon opinion, dit l'homme gris d'un ton soumis et +respectueux. + +--Eh bien! à votre tour, écoutez-moi, dit l'abbé Samuel avec une émotion +croissante. + +--Parlez... + +--Il y a cent ans, l'Irlande était, comme aujourd'hui, la vassale de +l'Angleterre, la terre abreuvée de sang et de larmes, sur laquelle les +vainqueurs posaient insolemment le pied. + +Un homme, une race tout entière plutôt, se leva, arborant les couleurs +de l'indépendance et parlant de liberté. + +Autour de cette race vinrent se ranger des combattants et, pendant un +quart de siècle, l'Irlande lutta, tantôt au soleil, tantôt dans l'ombre, +mais sans relâche et sans cesse, obéissant à deux hommes. + +Ces deux hommes étaient deux frères. + +Ces deux frères étaient les rejetons de nos anciens rois, et il y a une +vieille légende de notre Érin qui dit que le fils de cette race sera le +libérateur de l'Irlande. + +Des deux frères, l'un mourut en combattant. + +L'autre fut un lâche, il fit sa soumission à l'Angleterre, et +l'Angleterre lui donna un siége à son parlement. + +Mais cet homme eut, à son tour, deux fils. + +L'un est demeuré un noble lord: il est Anglais, il a renié l'Irlande. + +L'autre se souvint du sang qui coulait dans ses veines. + +Celui-là se nommait sir Edmund. + +Il passa en Irlande, et vous savez comment il a fini. + +--C'était le père de l'enfant, n'est-ce pas? dit l'homme gris. + +--Oui. + +--Ah! je comprends tout, maintenant. + +--Non, vous ne comprenez rien encore, dit le prêtre. Le frère de sir +Edmund, au lieu de lui tendre la main, l'a poursuivi de sa haine; il est +aussi Anglais que l'autre est resté Irlandais. + +--Eh bien? + +--Eh bien! qui vous dit que ce n'est pas lui qui a fait enlever +l'enfant? + +-Lui! + +--Oui. Non pour le substituer à un autre, mais pour le faire disparaître +à jamais. Ceux qui ont tué l'aigle, étouffent les jeunes aiglons, et la +Tamise roule des flots si noirs qu'on ne peut jamais voir le fond de son +lit. + +L'homme gris tressaillit. + +Un souvenir traversa son cerveau. Il se rappela les confidences de +Shoking, à l'endroit de ce gentleman qui avait donné dix livres au +mendiant pour qu'il lui rapportât l'adresse de l'Irlandaise. + +--Maître, dit-il, prenant toujours vis-à-vis du jeune prêtre cette +attitude soumise qu'il s'était imposée, me permettez-vous une question? + +--Parlez! + +--Quel est le nom que porte, à la chambre haute, le frère de sir Edmund? + +--On l'appelle lord Palmure. + +L'homme gris jeta un cri. + +--Ah! dit-il, il faut sortir d'ici en ce cas, sortir sur-le-champ, il le +faut! il faut retrouver l'enfant... + +Le prêtre secoua la tête: + +--Sortir, dit-il, mais comment? + +Et comme l'homme gris ne répondait pas, il poursuivit avec un accent +fiévreux: + +--Si Thomas Elgin s'est montré impitoyable, c'est qu'il n'est qu'un +instrument de nos persécuteurs; c'est que ces derniers ont su que +l'enfant devait arriver; que, ce matin même, je devais célébrer la messe +à Saint-Gilles, en présence de quatre hommes qui sont comme moi quatre +chefs de notre association. + +Ces quatre hommes viennent, l'un de l'Irlande, l'autre de l'Écosse, le +troisième du comté de Galles, le quatrième d'Amérique. + +J'étais le trait d'union qui les devait réunir, car nous ne nous +connaissons pas entre nous. + +Je devais bénir l'enfant qu'une pauvre femme m'amènerait, et ces quatre +hommes perdus dans la foule auraient reconnu dans cet enfant celui +qu'attend l'Irlande tout entière. + +Nos ennemis ne l'ont pas voulu, murmura le jeune prêtre en laissant +retomber sa tête sur sa poitrine, et peut-être qu'à cette heure l'enfant +est mort. + +--Non, non, dit l'homme gris, cela ne se peut point. Cela est +impossible! + +--Et je suis en prison, fit l'abbé Samuel avec désespoir. + +--Nous sortirons quand vous voudrez... + +--Est-ce possible? + +--Oui. + +--Pour sortir d'ici, il faut payer, et je n'ai pas d'argent. Et vous non +plus sans doute, dit le prêtre en regardant les chétifs vêtements de +l'homme gris. + +Celui-ci n'eut pas le temps de répondre, car on frappa doucement à la +porte. + +Il mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence au prêtre, et +il alla ouvrir. + +Sir Cooman, le digue gouverneur de White-Cross était sur le seuil. + +Derrière lui se tenait respectueusement master Goldsmicht, le +guichetier, et derrière le guichetier la rieuse miss Penny. + +Miss Penny portait un large plateau sur lequel il y avait deux +bouteilles et trois verres. + +Trois verres à pied, en cristal de roche, des verres mousseline, comme +on dit, et deux vénérables bouteilles, couvertes de poussière et de +toiles d'araignées. + +--Messieurs et honorables gentlemen, dit le bon gouverneur, je viens, +selon l'usage, vous faire ma petite visite, attendu qu'un gouverneur qui +se respecte, doit toujours en agir ainsi avec ses nouveaux +pensionnaires. + +Je suis d'autant plus charmé d'en agir ainsi, très-honorables messieurs, +que c'est avec une joie profonde que j'ai vu un gentleman français +ramener l'espérance dans mon coeur troublé. + +--Ah! oui, fit l'homme gris en riant, je suis le génie protecteur de +White-Cross. + +--Oui, certes, dit sir Cooman. + +En même temps, il fit signe à miss Penny, qui s'approcha et posa le +plateau sur la table. + +--Je suis même si ravi, très-honorables messieurs, poursuivit sir +Cooman, que je viens vous prier de me faire l'honneur de boire avec moi +un verre de porto. Il a trente années de bouteille. + +L'homme gris se prit à sourire. + +--Nous acceptons de grand coeur, Votre Honneur, fit-il. + +Master Goldsmicht déboucha les deux bouteilles et se mit à verser. + +--Messieurs, dit sir Cooman en élevant son verre, je bois à vous, à la +France et à l'Irlande. + +--A la reine! dit l'homme gris. + +--A vous! répéta l'abbé Samuel. + +--Je bois à White-Cross, dit l'homme gris, et à sa prospérité. Bien que +je n'aie passé ici que quelques heures, et que le moment de mon départ +soit proche... + +--Plaît-il? fit sir Cooman, qui crut avoir mal entendu. + +Mais l'homme gris déboutonna alors son vieil habit, et dit gravement: + +--Très-honorable gouverneur, nous allons avoir, M. l'abbé et moi, la +douleur de vous quitter. + +M. l'abbé doit deux cents livres, et moi vingt-cinq. + +En même temps, il tira un portefeuille de sa poche, et de ce +portefeuille un chèque de la banque, de la valeur de quatre mille +livres. + +Sir Cooman jeta un cri, et, comme si ce portefeuille eût été pour lui +la tête de Méduse, il recula et laissa tomber son verre, qui se brisa en +mille morceaux. + +Alors l'homme gris se pencha à l'oreille de l'abbé Samuel: + +--Verre blanc cassé, dit-il, signe de bonheur... nous retrouverons +l'enfant!... + +Sir Cooman venait de s'évanouir dans les bras de master Goldsmicht, son +digne guichetier. + + + + +XXVIII + + +A force de vivre avec son gouverneur, master Goldsmicht, le digne +guichetier, avait fini par partager ses superstitions à l'endroit du +Français dont la présence protégeait White-Cross. + +Il jeta donc un véritable cri de douleur, tandis que sir Cooman perdait +véritablement connaissance. + +L'homme gris l'aida à porter sir Cooman sur son propre lit. + +Miss Penny se mit à lui jeter de l'eau fraîche au visage. + +Et master Goldsmicht disait d'une voix lamentable: + +--Non, Votre Honneur, vous ne ferez pas cela... vous ne sortirez pas +d'aujourd'hui... si ce n'est pas comme prisonnier, restez au moins comme +ami... + +L'homme gris souriait. + +--Je le voudrais bien, dit-il, mais nous avons affaire dans Londres, M. +l'abbé et moi. + +--O mon Dieu! geignit encore le guichetier, abandonnerez-vous donc +White-Cross? + +La fraîcheur de l'eau dont miss Penny l'aspergeait ranima sir Cooman. + +Il poussa un soupir d'abord, puis ouvrit ses gros yeux ronds et jeta un +cri de joie en voyant toujours le Français. + +L'homme gris commençait à sourire. + +--Ah! Votre Honneur est impressionnable, dit-il. + +Sir Cooman sauta à bas du lit, saisit l'homme gris par le bras et lui +dit: + +--Vous ne vous en irez pas, au moins? + +--Mais Votre Honneur... + +--Non, cela n'est pas possible... vous ne pouvez pas vous en aller... +vous ne voulez ni ma ruine... ni mon déshonneur, n'est-ce pas? + +--Non, certes, dit l'homme gris. + +--Si vous partez, tous les malheurs fondront sur moi. + +--Permettez-moi de n'en rien croire, Votre Honneur. Mais si M. l'abbé et +moi, nous n'étions véritablement pressés de sortir... + +Sir Cooman frappa du pied avec une colère subite: + +--Et qui me dit, fit-il, que ce chèque est valable? + +Et il toucha du doigt le mandat qui était toujours sur la table. + +--Bah! fit l'homme gris, vous n'allez pas nier la signature de la +Banque, peut-être? + +Mais une lueur d'espoir s'était faite dans l'esprit de sir Cooman. + +--Très-cher gentleman, dit-il, reprenant tout à coup sa voix la plus +aimable, permettez, permettez! Je ne nie pas la signature de la Banque, +mais... + +--Mais quoi? fit l'homme gris. + +--Je puis exiger que vous acquittiez votre dette en espèces? + +--Ah! + +--Pour cela, il faudra que vous fassiez toucher votre chèque par le +guichetier. + +--Soit, dit l'homme gris. + +Sir Cooman eut un sourire de triomphe: + +--Et aujourd'hui, dit-il, la chose n'est pas possible. + +--Pourquoi? + +--Mais parce que la Banque est fermée, dit le gouverneur en tirant sa +montre. Vous ne pourrez sortir que demain, et peut-être que d'ici là il +viendra un autre Français. + +L'homme gris souriait. + +Sir Cooman, qui reprenait un peu courage, continua: + +--Seulement, comme à partir de cette heure je ne vous considère plus +tout à fait comme des prisonniers, je vous invite, monsieur l'abbé et +vous, à venir ce soir prendre le thé chez mistress Cooman, qui sera +très-heureuse de faire votre connaissance. + +L'homme gris souriait toujours. + +--Votre Honneur, dit-il, est mille fois trop bonne, mais, je le lui +répète, il faut que nous sortions sur-le-champ. + +--Mais puisque c'est impossible! + +--Ah! vous croyez? + +--Je ne veux pas accepter le chèque. + +--En vérité! Mais vous accepterez des bank notes. + +A cette proposition, sir Cooman frissonna. + +--Des bank-notes? fit-il. + +--Oui. + +--Vous payeriez en bank-notes? + +--Sans doute. + +--Oh! vous n'avez pas cette somme sur vous... je ne le crois pas... cela +n'est pas vraisemblable... non, c'est même invraisemblable, n'est-ce +pas, Votre Honneur? + +Et la voix de sir Cooman tremblait de nouveau. + +Pour toute réponse, l'homme gris déboutonna une seconde fois son vieil +habit et exhiba de nouveau ce portefeuille qui avait fait à sir Cooman +l'effet d'un canon rayé. + +Ce portefeuille ouvert, il s'en échappa une pluie de bank-notes. + +Sir Cooman jeta un cri: + +--Je suis perdu! dit-il. + +Mais, en ce moment, un bruit se fit qui vint frapper ses oreilles, +retentit dans son cerveau et son coeur à la fois, et Goldsmicht s'élança +au dehors en disant: + +--Qui sait? + +Ce bruit, c'était celui de la cloche, et la cloche avait tinté deux +coups. + +Or, cette cloche ne tintait jamais qu'une fois, quand un simple +visiteur se présentait à la porte de White-Cross. Si elle se faisait +entendre deux fois de suite, c'est que les recors amenaient un +prisonnier. + +Goldsmicht avait dit: «Qui sait?» + +Dans ces deux mots il y avait tout un monde d'espérance. + +Sir Cooman ne dit rien, lui, mais se laissa tomber palpitant sur un +siége. + +Alors l'homme gris et le prêtre prirent en si grande pitié ce pauvre +homme, qu'ils souhaitèrent, eux aussi, que le prisonnier qu'on amenait +fût un Français. + +Dix minutes d'angoisses sans nom pour sir Cooman et de curiosité +anxieuse pour l'abbé Samuel et l'homme gris s'écoulèrent. + +Puis, tout à coup, miss Penny, qui était sortie derrière son père, miss +Penny reparut en criant: + +--Un Français! un Français! + +L'émotion qu'éprouva sir Cooman fut si grande, en ce moment, que l'homme +gris le prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber tout de son long +sur le parquet. + +En même temps Goldsmicht arriva, poussant devant lui un joli petit +monsieur qui avait un binocle sur le nez, un veston, un stick, un petit +chapeau, de beaux favoris bruns, le type israélite, et qui disait: + +--Parole d'honneur, elle est bien bonne! Ah! elle est bien bonne, +celle-là! on oublie de payer les différences à la Bourse de Paris, on +vient directement de Paris à Londres en passant par Bade et Bruxelles; +on débarque au café de la Régence, en haut d'Hay-Markett, on se croit +tranquille! Et ta soeur? Voilà qu'on m'arrête pour une misère de +centimes, alors que j'aurais pu continuer à me promener devant le +passage de l'Opéra, puisque Clichy fait relâche! + +Ah! elle est bien bonne! bien bonne! + +Et quand le jeune homme eut débité cela tout d'une haleine, sir Cooman +respira bruyamment et tendit la main à l'homme gris en lui disant: + +-Monsieur, donnez-moi votre chèque, si bon vous semble et si vous +préférez garder vos bank-notes, vous êtes libre! + +Quelques minutes après, l'homme gris et l'abbé Samuel quittaient +White-Cross, accompagnés des salutations et des souhaits de sir Cooman. + +Mais, au moment où ils franchissaient le seuil de la prison, un homme +sortit du public-house de _Relay-last_. + +C'était John Clavery, le recors, surnommé l'homme sensible. + +Il vint à l'homme gris et, son chapeau à la main, il lui dit: + +--Votre Honneur tiendra-t-il sa promesse? + +--Laquelle? + +--Votre Honneur m'a promis de me dire son vrai nom en quittant +White-Cross. + +--C'est juste, répondit l'homme gris, mais n'aimerais-tu pas autant un +billet de cinq livres? + +--Oh! très-certainement. + +--Voilà cinq livres, dit l'homme gris. + +Et il mit une bank-note dans la main de John Clavery. + +--Après tout, murmura l'homme sensible, qu'est-ce que ça me fait de +savoir ou de ne pas savoir son nom? + +Et il empocha la bank-note et salua jusqu'à terre, tandis que l'homme +gris et l'abbé Samuel s'éloignaient. + + + + +XXIX + + +Londres allumait son million de réverbères, lorsque l'homme gris et le +prêtre irlandais s'éloignèrent de White-Cross. + +Le brouillard avait pris cette teinte rougeâtre qu'on ne lui voit qu'au +bord de la Tamise, et le froid était assez vif. + +--Où voulez-vous aller tout d'abord? demanda l'homme gris. + +--A Saint-Gilles, dit le prêtre. + +Ils remontèrent vers Holborn-street qu'ils suivirent dans toute sa +longueur, puis ils longèrent Oxford-street. + +Tout en marchant d'un pas rapide, ils causaient. + +--Ce matin, disait l'homme gris, j'ai confié l'Irlandaise à Shoking et +j'ai donné à ce dernier rendez-vous pour demain seulement. + +--Pourquoi? + +--Mais parce que je ne savais pas si je pourrais m'introduire aussi +facilement à White-Cross. + +--C'est juste. Eh bien? + +--Eh bien! avant demain nous n'aurons de nouvelles ni de l'Irlandaise, +ni de son fils. + +--Son fils! + +--Sans doute. J'ai chargé un de nos frères de suivre le gentleman qui +avait pénétré dans la maison de mistress Fanoche, et je lui ai +pareillement donné rendez-vous pour demain. + +--En quel endroit? + +--Dans la gare du chemin de fer, à Charing-Cross. + +--Allons toujours à Saint-Gilles, dit le prêtre; peut-être ceux que +j'attendais ce matin ont-ils laissé une trace quelconque de leur +passage. + +Ils arrivèrent à l'entrée de Dudley-street, qui descend directement +d'Oxford au square Saint-Gilles. + +--C'est là, dit-il. + +--Là? + +--Oui, c'est là qu'on avait conduit la mère et l'enfant. + +La maison paraissait déserte. Aucune lumière ne brillait aux croisées. + +Mais tout à coup l'homme gris tressaillit. + +Il venait d'apercevoir à trois pas de la maison, de l'autre côté du +trottoir, un grand gaillard qui se promenait de long en large. + +Et dans cet homme, il reconnut sur-le-champ le mendiant à qui il avait +donné pour mission, le matin, de surveiller le gentleman. + +Il marcha droit à lui et ils se rencontrèrent sous un bec de gaz. + +L'homme en guenilles tressaillit à son tour, puis, étendant la main vers +la maison: + +--Il est là! dit-il. + +--Qui? + +--Le gentleman. + +--Depuis ce matin? + +--Oh! non. Il s'est en allé ce matin dans sa voiture, et j'ai eu bien de +la peine à le suivre; mais enfin, je l'ai suivi. + +--Où demeure-t-il? + +--Chester-street, Belgrave-square. + +--Son nom? + +--Lord Palmure. + +Le prêtre irlandais s'approcha vivement alors. + +L'homme en guenilles le reconnut et se prosterna, devant lui. + +--Parle, dit l'homme gris. + +--Comme vous me l'aviez ordonné, reprit l'Irlandais, lorsque j'ai su le +nom et l'adresse du gentleman, je suis revenu me mettre en observation +ici. + +Pendant tout le jour, il ne s'est rien passé d'extraordinaire. + +La vieille dame n'est pas sortie. + +Mais, il y a une heure environ, j'ai vu un homme enveloppé dans un +mac-farlane; son chapeau enfoncé sur les yeux, qui venait ici en rasant +les murs. + +Je me suis effacé pour le laisser passer, et je l'ai reconnu. + +C'était lui. + +--Lord Palmure? + +--Oui. + +--Et il est toujours dans la maison? + +--Toujours. + +--Monsieur l'abbé, dit l'homme gris, il faut absolument que je pénètre +dans cette maison. + +--Comment? demanda le prêtre. + +--Je ne sais pas, mais j'y entrerai... probablement par la petite porte +du jardin qui ouvre sur la ruelle. Seulement, il faut que vous et cet +homme restiez ici. + +L'abbé Samuel commençait à avoir dans l'homme gris une confiance +aveugle. + +--Soit, dit-il, mais qu'y ferons-nous? + +--Si le gentleman ressort avant que je ne sois revenu, vous le suivrez. + +--C'est bien. + +Et l'abbé et l'homme en guenilles se dérobèrent sous le porche, plein +d'ombre, de la maison voisine. + +Alors l'homme gris gagna au pas de course la petite ruelle par où il +était sorti le matin. + +Quand il fut vers le milieu, il lui sembla qu'on marchait derrière lui. + +Il se retourna. + +Une forme noire s'agitait dans le brouillard, et il n'eut pas de peine à +reconnaître un policeman. + +Il s'arrêta, la forme noire en fit autant. + +--Oh! oh! se dit-il, voyons donc ça! + +Et il se remit en route. + +Le policeman le suivit. + +Comme il passait devant la petite porte du jardin, il leva les yeux et +vit de la lumière qui se reflétait sur les branches touffues d'un arbre. + +Cette lumière partait évidemment du sous-sol. + +Comme il s'était arrêté, le policeman doubla le pas et se rapprocha de +lui. + +--Bon! pensa l'homme gris, je te devine!... tu vas voir, mon bonhomme, +que je suis aussi malin que toi. + +Et il s'arrêta devant une autre porte, à dix pas plus loin, et se mit à +la tâter, pour s'assurer qu'elle était fermée. + +Puis il se remit en marche et fit la même chose à trois portes plus +loin. + +Après quoi, il rebroussa chemin, traversa la ruelle, et recommença son +manège, sans paraître se préoccuper du policeman qui le suivait +toujours. + +Or, il faut dire tout de suite que le policeman de nuit, le watchman, +comme on dit, s'assure de temps en temps que les portes sont bien +fermées. + +S'il en trouve une ouverte, il sonne, réveille le propriétaire et le +force à venir la fermer. + +En se mettant à tâter ainsi les portes, l'homme gris se donnait aussitôt +le rôle d'un homme de police déguisé. + +Le policeman se laissa prendre à cette ruse; il traversa la rue et vint +droit à lui. + +--Hé! camarade, dit-il, tu oublies que tu n'es pas en uniforme. + +--C'est vrai, répondit l'homme gris, mais la force de l'habitude... + +--Ah! c'est juste. Que fais-tu par ici? + +L'homme gris cligna de l'oeil: + +--Et toi? fit-il. + +Le policeman se mit à rire: + +--Je le vois, dit-il, tu es un des quatre que le lord a demandés ce soir +à Scotland-Yard? + +--Oui, fit l'homme gris. + +--Singulière fantaisie, reprit le policeman, de quitter son hôtel, et un +quartier aussi sûr que Belgrave-square, pour venir à pied, la nuit, +dans le plus dangereux endroit de Londres. + +Il n'y a que des Irlandais par ici, et s'ils savaient qu'ils ont affaire +à un membre de la chambre haute... + +--Chut! fit l'homme gris. + +--Au fait, dit le policeman, cela ne nous regarde pas. + +--C'est égal, reprit l'homme gris, il y a déjà plus d'une heure qu'il +est dans la maison. + +--C'est vrai. + +--Et je commence à être inquiet. + +Sur ces mots, il se rapprocha de la porte du jardin. + +Or l'homme gris se souvenait: sur le matin, il était sorti par cette +porte en la tirant après lui. + +A moins que la vieille dame, revenue de sa surprise et de son épouvante, +n'eût songé à donner un tour de clef, elle ne devait être fermée qu'au +loquet. + +L'homme gris ne se trompait pas. + +Il mit la main sur le loquet et la porte céda. + +--Que fais-tu donc là? demanda le policeman étonné. + +--Je vais voir s'il n'arrive pas malheur au patron. + +Et ce disant, l'homme gris pénétra dans le jardin, referma la porte et +eut la précaution, lui, de donner un tour de clef. + +Puis, guidé par la lumière, il s'avança sans bruit vers la maison. + +La lumière partait, en effet, du sous-sol, et l'homme gris s'étant +baissé, aperçut, à travers les vitres d'un petit parloir attenant aux +cuisines, la vieille dame aux bésicles et le gentleman qu'il avait vu le +matin. + +Tous deux étaient assis et causaient. + +L'homme gris se coucha à plat ventre pour écouter ce qu'ils se disaient. + + + + +XXX + + +Pour expliquer la présence de lord Palmure dans la maison de mistress +Fanoche à cette heure indue, il faut nous reporter au matin de ce jour, +à l'heure où l'homme gris et ses compagnons avaient battu en retraite +par le jardin, la petite porte et la ruelle. + +Lord Palmure, à qui Shoking, la veille, avait porté le numéro de la +maison et le nom de la rue, venait, tout naturellement en plein jour, +pensant que rien n'était plus facile que de voir l'Irlandaise et son +fils, et de leur dire: Celui que vous pleurez, votre époux et votre +père, était mon ami, et je vous offre l'hospitalité. + +De cette façon il supprimait, dès la première heure, ce jeune aiglon que +l'Angleterre redouterait un jour. + +Lord Palmure avait été fort étonné de demeurer un grand quart d'heure à +la porte. + +Il avait sonné au moins quatre fois, lorsque la vieille dame finit par +lui ouvrir. + +Elle n'avait pas cependant perdu de temps, la dame aux bésicles; mais +elle avait réparé le désordre de sa toilette, calmé son émotion, fermé +la porte du parloir qui menait au jardin; puis elle était allée ouvrir, +pressentant que si les autres avaient pris la fuite, c'est que le +nouveau venu ne pouvait être qu'un auxiliaire que le ciel lui envoyait. + +--Pardonnez, Votre Honneur, dit-elle, en se trouvant en présence de lord +Palmure, j'étais dans le jardin où les enfants jouent, et ils +m'assourdissaient de leurs cris, au point que je n'entendais pas +sonner. + +En même temps, elle indiqua le parloir au visiteur, avec force +salutations et révérences. + +--Madame, lui dit lord Palmure, vous tenez un pensionnat, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur. + +--Vous avez une associée? + +--Oui, monsieur, mais elle est à la campagne. + +--Peu importe! Hier, vous avez donné l'hospitalité à une jeune femme et +à un enfant? + +La dame aux bésicles tressaillit. Elle crut qu'elle avait affaire au +mari de miss Émily. + +--Est-ce donc à sir John Waterley que j'ai l'honneur de parler? +dit-elle. + +--Non; je me nomme lord Palmure. + +-Ah! + +Et la dame aux bésicles se mordit les lèvres et se tint dès lors sur la +réserve. + +Lord Palmure continua: + +--Je viens chercher cette femme et cet enfant, qui sont un peu de mes +parents, reprit lord Palmure. + +--Mais, mylord, dit la vieille dame, tous deux sont partis. + +--Quand? + +--Ce matin. + +--Où sont-ils allés? + +--Voilà ce que je ne sais pas. + +Lord Palmure arrêta sur elle un oeil investigateur. + +--Me dites-vous bien la vérité, madame? murmura-t-il. + +--Oui, milord. Cependant... + +--Eh bien? + +--Mon associée pourrait peut-être vous dire ce que j'ignore. + +--Ah! et où est-elle, votre associée? + +--A la campagne, mais elle reviendra peut-être dans la journée... et si +vous-même vous vouliez revenir ce soir?... + +La maison, le parloir, la vieille dame, tout, aux yeux de lord Palmure, +sentait le mystère. + +Il pensa que le moment était venu de faire jouer ce ressort puissant qui +est surtout le levier de l'Angleterre, l'argent. + +--Madame, dit-il, je vous promets cent livres sterling, si vous me +dites, ce soir, où je retrouverai l'Irlandaise et surtout l'enfant. + +--Ah! c'est l'enfant auquel Votre Honneur tient? + +--Oui, madame. + +Cette vieille femme osseuse avait un sang-froid merveilleux et une +présence d'esprit admirable. + +--Eh bien! milord, dit-elle, revenez ce soir, je vous promets de vous +donner les renseignements que vous me demandez. + +Lord Palmure, une fois parti, la vieille dame se fit le raisonnement +suivant: + +--Mistress Fanoche a absolument besoin de l'enfant; ces hommes qui sont +venus ici voulaient m'étrangler parce que je me refusais à leur dire où +il était; enfin, voici un noble lord, dont j'ai vu le nom dans le +_Times_, et qui siége certainement au parlement, voici un noble lord qui +s'intéresse pareillement à lui... il faut voir... il y a peut-être une +petite fortune pour moi dans tout cela... + +Et la vieille dame s'abîma si bien dans ses calculs et ses rêves de +fortune, qu'elle oublia sa fureur contre les petites filles, les laissa +jouer et ne mit point en branle son terrible martinet. + +La journée lui parut longue. + +Enfin, le soir vint. + +Mistress Fanoche n'avait point paru, et la vieille dame s'était fait le +raisonnement suivant: + +--Si je garde le secret, si je refuse l'argent de Lord Palmure, mistress +Fanoche, touchée de ma belle conduite, me donnera un châle de trente +shillings et des souliers fourrés pour l'hiver. Là s'arrêtera la +générosité de cette femme ingrate, qui m'a toujours traitée comme rien +du tout en me reprochant le peu qu'elle faisait pour moi. + +Et, résolue à trahir mistress Fanoche, elle se dit encore: + +--Mais il ne faudra pas songer à rester à Londres; je la connais, +mistress Fanoche, elle est vindicative comme une Italienne; elle me +ferait étrangler par Wilton. + +Si lord Palmure veut savoir où est l'enfant, il y mettra le prix et +m'assurera mon avenir. + +Lord Palmure revint vers huit heures du soir. + +Le noble personnage avait, lui aussi, beaucoup réfléchi depuis le matin. + +La ressemblance du petit Irlandais avec le frère qui était mort, après +avoir porté les armes contre l'Angleterre, ne lui laissait plus aucun +doute, surtout quand il songeait aux mystérieuses paroles échappées à +l'Irlandaise, sur le _Penny-Boat_; car il avait parfaitement entendu +celle-ci dire à mistress Fanoche qu'elle avait rendez-vous le lendemain +matin, à Saint-Gilles, à la messe de huit heures. + +Or, le matin, lord Palmure était allé à Saint-Gilles, et n'ayant vu ni +la mère ni l'enfant, il était venu sonner à la porte de mistress +Fanoche. + +Le petit Irlandais était donc le fils de sir Edmund, ce frère mort pour +l'Irlande sur un gibet infâme. + +Et cet enfant, les fils de l'Irlande l'attendaient peut-être comme un +chef. + +Par conséquent, il fallait l'avoir à tout prix. + +Or, Lord Palmure s'était dit encore: + +--Dudley-street est au coeur du quartier irlandais, et il serait +imprudent à moi d'y aller dans ma voiture. + +Il s'était donc rendu à pied, non sans avoir demandé à Scotland-Yard, +qui est la préfecture de police de Londres, une escorte de quatre +policemen. + +La vieille dame avait fait coucher les petites filles et se trouvait +seule quand lord Palmure arriva. + +Elle vint lui ouvrir sans lumière et lui dit d'un ton de mystère: + +--Suivez-moi dans le sous-sol, milord; là, nous pourrons causer tout à +notre aise. + +Lord Palmure ne fit aucune objection. + +Il était de plus en plus convaincu que la vieille dame savait quelle +importance les Irlandais attachaient à cet enfant. + +Une fois dans le sous-sol, la vieille dame ferma la porte. + +--Milord, dit-elle, je sais où est l'enfant. + +--Ah! + +--Mais je ne le dirai à Votre Honneur que si Votre Honneur accepte +certaines conditions. + +--Parlez... + +--Je risque ma vie. + +--Ah! vraiment? + +--Ma vie et mon pain quotidien. + +--Quelle somme vous faut-il? demanda froidement lord Palmure. + +--De quoi vivre honnêtement le reste de mes jours. + +--Cent livres sterling par an vous conviendraient-elles? + +--Soit, dit-elle, mais ce n'est pas tout... + +--Quoi encore? + +--Je veux quitter Londres, et il faut que les gens que je vais trahir ne +puissent retrouver ma trace. + +--Voulez-vous aller sur le continent? + +--Non, mais j'irais volontiers habiter Brighton. + +--Vous irez où vous voudrez. + +Comme lord Palmure disait cela, la vieille dame se leva vivement. + +--Qu'est-ce donc? fit-il. + +--Il me semble, dit-elle avec effroi, que j'ai entendu du bruit dans le +jardin. + +Et elle s'élança hors du sous-sol. + + + + +XXXI + + +Le bruit que la vieille dame venait d'entendre avait été causé par +l'homme gris, comme on va le voir. + +Nous avons vu ce dernier s'approcher de cette fenêtre éclairée qui +donnait sur le jardin. + +S'étant couché à plat ventre, l'homme gris voyait distinctement lord +Palmure et la vieille dame, mais il ne pouvait pas entendre ce qu'ils +disaient, et il voulait entendre. + +Un arbre croissait auprès de la fenêtre. + +Au-dessus de la fenêtre et juste en face de cet arbre, l'homme gris +remarqua une de ces rosaces qui ne sont autres que des ventilateurs et +que les Anglais posent dans presque toutes leurs pièces. + +S'il fait trop froid, on allume un bec de gaz qui se trouve au milieu. + +Le ventilateur qui se compose de petites lames de tôle attire à lui la +fumée et le son. + +L'homme gris en le découvrant se dit: + +--Je crois que voilà mon affaire. + +Et il grimpa sur l'arbre et appuya son oreille au ventilateur; mais une +branche de l'arbre craqua sous son poids et ce fut le bruit qui vint +frapper l'oreille de la vieille dame. + +Tout autre fût tombé lourdement sur le sol. + +L'homme gris, leste comme un chat, se rattrapa aux branches supérieures +et se soutint à bras tendus à quelques pieds au-dessus du sol, tandis +que la vieille dame inspectait minutieusement le jardin et ne pensait +pas à lever le nez en l'air. + +--C'était dans la ruelle sans doute, se dit-elle. + +Et elle rejoignit lord Palmure. + +Alors l'homme gris chercha un point d'appui sur une autre branche et +l'oreille appuyée au ventilateur, il écouta. + +--Eh! dit lord Palmure, qu'est-ce donc? + +--Ah! que j'ai eu peur! dit la vieille dame. + +--En vérité! + +--Mylord, reprit-elle croyant devoir mettre à profit ce petit événement +et en tirer bon parti. Je crois que je ferais mieux de vous laisser +aller. + +--Mais, chère dame... + +--Si je trahis mon associée, elle me tuera. + +--Quelle folie! + +--Je suis une pauvre femme, voyez-vous, mylord, et je n'ai ni grande +aisance, ni grande joie dans la vie. Cependant j'y tiens... + +Et elle tremblait et paraissait tout à fait bouleversée. + +--Mais, chère dame, dit lord Palmure, si je vous prends sous ma +protection, qu'avez-vous à craindre? + +--Ah! n'importe! dit-elle, je ne parlerai que lorsque je serai sur la +route de Brighton. + +--Comment, vous ne me direz pas ce soir où est l'enfant? + +--Non. + +Il y avait dans cette réponse un entêtement dont lord Palmure désespéra +de triompher. + +--Du reste, reprit la vieille dame, rassurez-vous, l'enfant ne court +aucun danger; vous le retrouverez demain aussi bien qu'aujourd'hui. + +--Vous me le jurez! + +--Tenez, mylord, reprit la vieille dame, je vais vous faire une +proposition. + +--Parlez. + +--Demain, à sept heures du soir, apportez-moi mon contrat de rente. + +--Bon! + +--Une trentaine de livres pour mes premiers frais d'installation. + +--Ensuite? + +--Prenez-moi dans votre voiture et je vous conduirai où est l'enfant. + +--Soit, dit lord Palmure. + +Et il se leva. + +Alors l'homme gris se laissa glisser au bas de l'arbre et se sauva en +murmurant: + +--Maintenant, nous voilà fixés. Ce n'est pas lord Palmure qui aura +l'enfant, c'est nous... + +Il profita du moment où, d'après ses calculs, la vieille dame passait +sur le devant de la maison pour reconduire lord Palmure jusqu'à la +porte, et il ouvrit celle de la ruelle. + +Le policeman se promenait toujours de long en large. + +Il vint à l'homme gris. + +--Eh bien? dit-il. + +--Tout va bien, répondit celui-ci. + +Et il descendit la ruelle en courant jusqu'aux Sept-Cadrans. + +Quelques minutes après, il vit passer lord Palmure qui redescendait +Dudley-street. + +A dix pas derrière lui cheminaient l'abbé Samuel et l'homme en +guenilles. + +L'homme gris alla droit à eux. + +--Eh bien! fit l'abbé Samuel avec anxiété. + +--Il est inutile de suivre ce personnage, dit l'homme gris. + +--Ah! + +--Demain à pareille heure, nous aurons l'enfant. + +--Dites-vous vrai? + +--Vous allez en juger vous-même, monsieur l'abbé. + +Et l'homme gris raconta au prêtre ce qu'il avait entendu. + +Puis il ajouta: + +--Ah! si je savais où Shoking l'a conduite, comme j'irais rassurer cette +pauvre mère. Mais, hélas! Londres est si vaste que nous les +chercherions inutilement toute la nuit. Il faut attendre à demain. + +--Demain! fit le prêtre, demain existe-t-il toujours? + +--Il faut l'espérer, dit l'homme gris. Maintenant, où voulez-vous aller? + +--A Saint-Gilles. + +--Allons! dit l'homme gris. + +Et tous trois se mirent en route. + +La pauvre église de Saint-Gilles est à deux pas des Sept-Cadrans. + +A Londres, et dans toute l'Angleterre, du reste, le culte catholique +n'est point reconnu, mais simplement toléré. + +Il s'ensuit que les fidèles sont obligés de se cotiser pour subvenir à +l'entretien de l'église, à la subsistance du prêtre, et que l'autel et +le ministre sont très-pauvres. + +L'église était fermée, mais l'abbé Samuel avait une clef de la petite +porte qui s'ouvrait dans le choeur. + +Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, un homme qui était agenouillé +devant l'autel, sous la lampe du choeur, se leva vivement. + +C'était un grand vieillard en surplis, dont la barbe blanche tombait +jusque sur sa poitrine. + +Il vit l'abbé Samuel, le reconnut, et, malgré la sainteté du lieu, il +ne put maîtriser un cri. + +Puis, courant vers lui les bras tendus: + +--Mon Dieu! dit-il, d'où venez-vous donc! Avez-vous oublié le 27 +octobre! C'était ce matin. La foule était compacte. + +Elle a longtemps attendu. + +--Hélas! répondit le prêtre, j'étais en prison. + +--En prison! + +Et le vieillard regarda l'homme gris et celui qui l'accompagnait avec +défiance. + +--Ce sont des frères, dit l'abbé Samuel. + +--Ah! fit le vieillard. + +Et dès lors il continua: + +--La foule s'est dissipée, lasse d'attendre. Oh! sans doute, parmi elle +se trouvaient ceux que nous attendions. Mais le prêtre n'est point monté +à l'autel, et ils sont partis. Comment les retrouverons-nous? + +--Oui, répéta l'abbé Samuel avec désespoir, comment? + +Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris: + +--Nous les retrouverons, dit-il. + +--Ah! + +Et le vieillard en surplis et le jeune prêtre se suspendirent aux +lèvres de cet homme que rien n'effrayait. + +--Écoutez-moi, dit-il, il y a à Londres deux cents journaux qui sont lus +par des millions d'hommes. + +--Eh bien? + +--Que dans chacun de ces journaux on publie ces deux lignes: «Le clergé +de Saint-Gilles prévient les fidèles que la cérémonie religieuse qui +devait avoir lieu le 27 octobre, est ajournée au 3 novembre, à la même +heure.» Ne pensez-vous pas que ces lignes tomberont sous les yeux de +ceux qui venaient, l'un de l'Irlande, l'autre d'Amérique, l'autre +d'Écosse, et le quatrième du comté de Galles! + +--Et l'enfant? demanda le vieillard. + +--Nous savons où le trouver, répondit l'homme gris. + +--Mais, fit l'abbé Samuel, je ne puis faire ce que vous dites-là, il +faut beaucoup d'argent. + +--J'en ai, dit l'homme gris. + +Et il ajouta avec un sourire: + +--J'ai des millions au service de l'Irlande! + + + + +XXXII + + +Que s'était-il passé depuis la veille pour la pauvre Irlandaise? + +Elle avait pleuré à chaudes larmes, lorsque le bon Shoking était revenu +lui dire que son fils n'était plus dans la maison de mistress Fanoche. + +Le mendiant philosophe avait même été obligé d'user de toute son +éloquence d'abord, et ensuite de toute sa force physique, pour +l'empêcher de s'élancer hors du cab et d'aller sonner elle-même à la +porte de la petite maison. + +Shoking était un homme de tête et de résolution. + +Il comprit qu'il fallait éloigner l'Irlandaise sur-le-champ, et il cria +au cabman: + +--Mène-nous dans Greet-Newport-street! + +Dans cette rue, Shoking, qui avait connu des temps plus heureux, se +souvenait qu'il y avait un boarding où on logeait pour un shilling six +pence, thé et beurre compris, que cet établissement, tenu par la veuve +d'un négociant ruiné, était convenable et décent, et qu'on n'y recevait +pas tout le monde. + +En quelques minutes, le cab s'arrêta devant le boarding. + +Shoking força l'Irlandaise à descendre, demanda une chambre, s'y +installa avec elle, et lui dit: + +--Voyons, ma chère, raisonnons un peu, et, au lieu de pleurer, +écoutez-moi. + +--Rendez-moi mon enfant! disait la pauvre femme éperdue. + +--Puisque nous le retrouverons. + +--Oh! vous dites cela pour me consoler; mais il n'en est rien, je le +sens bien. + +--N'avez-vous donc pas confiance dans l'homme gris? + +Elle secoua la tête. + +--Ni dans le prêtre? + +Ce dernier mot la fit tressaillir. En effet l'abbé Samuel n'était-il pas +le prêtre qui aurait dû, ce matin-là, dire la messe à Saint-Gilles. + +La pauvre Irlandaise, qui pleurait toujours, dit encore: + +--Mais le prêtre est en prison? + +--Il en sortira. + +--Quand donc, hélas! + +--Peut-être aujourd'hui, demain pour sûr, car l'homme gris me l'a dit, +et tout ce que dit l'homme gris est vrai. + +A force de raisonnement et de patience, le bon Shoking était parvenu à +remettre un peu d'espoir au coeur de la malheureuse mère. + +Ce n'était, après tout, qu'une journée et qu'une nuit à passer, puisque +le lendemain on reverrait l'homme gris et avec lui l'abbé Samuel. + +L'Irlandaise parut se résigner. + +Elle ne pleura plus, elle ne parla plus et parut concentrer sa douleur. + +Elle finit même par obéir à Shoking, qui parvint à lui faire prendre +quelque nourriture. + +Pendant toute la journée, Shoking ne la quitta point. + +Quand la nuit fut venue, il lui conseilla de se mettre au lit. + +L'Irlandaise céda. + +Il se faisait dans l'esprit de la pauvre mère un revirement singulier. + +Elle avait foi en Shoking, elle n'aurait pas voulu le quitter; mais elle +nourrissait une idée fixe, retourner dans cette rue où on lui avait volé +son enfant. + +--Il me semble que je le retrouverai, moi! disait-elle; que ces femmes +n'oseront pas le cacher plus longtemps; qu'elles me le rendront. + +Elle s'était donc mise au lit avec l'espoir que Shoking sortirait. + +En effet, le mendiant philosophe, qui avait pris une chambre à côté de +la sienne, se glissa bientôt dehors, et l'Irlandaise, qui avait +l'oreille aux aguets, l'entendit qui descendait l'escalier. + +Elle se mit à la fenêtre et regarda dans la rue. + +Shoking sortit du boarding; puis il se mit à cheminer d'un pas rapide, +descendant la rue et se dirigeant sans doute vers Leicester-square. + +Si bon, si honnête qu'il fut, Shoking n'était pas exempt de petits +défauts. + +Depuis le matin, il avait été tout entier au service du malheur et de la +vertu. + +Mais à présent la vertu dormait,--il le croyait du moins,--Shoking +pouvait bien faire quelque chose pour ses vices. + +Or, depuis vingt-quatre heures, Shoking avait de l'or dans ses poches, +ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, et depuis vingt-quatre +heures, Shoking n'avait peut-être jamais eu le gosier aussi sec. + +Il s'en allait donc boire une bouteille de stout, bien persuadé que +l'Irlandaise, brisée par l'émotion et la fatigue, ne tarderait pas à +s'endormir, si elle ne dormait déjà. + +Shoking se trompait. + +L'Irlandaise, en chemise et nu-pieds, le suivit du regard jusqu'à ce +qu'elle l'eût vu tourner le coin de la rue. + +Alors elle s'habilla à la hâte et ouvrit la porte sans bruit. + +La maison tout entière était louée en garni. + +La maîtresse du boarding se tenait au rez-de-chaussée, dans un petit +parloir où elle se calfeutrait auprès du poêle et, passé huit heures du +soir, elle ne s'occupait plus de ses locataires, qui allaient et +venaient, rentraient et sortaient à leur fantaisie, ceci étant convenu +qu'à Londres on fait ce qu'on veut. + +Il y avait bien un carreau vitré qui permettait de jeter un coup d'oeil +du fond du parloir dans le corridor; mais la bonne dame, qui lisait +toujours fort attentivement, ne daignait même pas tourner la tête. + +L'Irlandaise passa rapide devant le carreau, ouvrit la porte qui ne +fermait qu'au loquet et s'élança dans la rue. + +Puis elle se mit à courir droit devant elle, en remontant +Newport-street. + +Le souvenir du chemin qu'elle avait fait le matin lui restait dans +l'esprit. + +Elle marcha bien un peu au hasard d'abord, mais à force de tourner et de +retourner dans quelques ruelles, elle arriva dans Saint-Martin's-lane. + +Là elle se reconnut tout à fait. + +--Oh! dit-elle en doublant le pas, il faudra bien qu'elles me rendent +mon enfant!... + +Elle faisait allusion à mistress Fanoche et à la vieille dame aux +bésicles. + +Et comme elle marchait d'un pas rapide, elle se heurta à un homme qui +allait en sens inverse. + +Soudain cet homme jeta un cri et l'Irlandaise elle-même laissa échapper +une exclamation de surprise et presque de joie. Elle venait de +reconnaître le gentleman du _Penny-Boat_ celui-là même qui avait promis +dix guinées à Shoking, s'il lui apportait l'adresse de l'Irlandaise, +lord Palmure enfin, qui s'en revenait de chez mistress Fanoche, où il +avait conclu son petit marché avec la vieille dame. + +Depuis qu'il avait retrouvé l'Irlandaise dans le public-house du Cheval +noir, Shoking avait oublié de lui parler de lord Palmure, ou plutôt il +n'avait pas osé lui dire de quelle mission celui-ci l'avait chargé. + +L'Irlandaise n'avait donc aucune raison de se défier du gentleman. + +De plus, même il lui semblait maintenant que tous ceux qu'elle avait +rencontrés sur le _Penny-Boat_ ne pouvaient être indifférents. + +--Vous! s'écria lord Palmure, vous, ma chère? + +Cet homme avait un air respectable, comme on dit en Angleterre, et +Shoking et l'homme gris n'étaient, après tout, que des mendiants. + +L'Irlandaise éprouva un sentiment de confiance aveugle en lord Palmure, +obéissant sans doute à la voix de la fatalité. + +--Oh! dit-elle, c'est le ciel qui me fait vous rencontrer! + +--Mais vous pleurez! s'écria lord Palmure. + +--Mon fils, dit-elle d'une voix étouffée. + +--Eh bien? + +--On me l'a volé?... + +Et joignant les mains, elle ajouta avec l'accent de la prière: + +--O vous qui paraissez noble et bon, ô vous qui sans doute êtes +puissant, rendez-moi mon enfant... je vous en prie à genoux... + +Lord Palmure ignorait qu'on eût séparé la mère et l'enfant. + +Que s'était-il donc passé? + +Il prit l'Irlandaise par le bras et avec un flegme tout britannique, il +appela un hanson qui passait. + +--Montez, dit-il à l'Irlandaise; si on vous a pris votre enfant, je vous +le rendrai, moi; je suis pair d'Angleterre et j'ai tout pouvoir. + +Et il dit au cabman: + +--Chester-street, Belgrave-square. + +Et le hanson partit, emportant loin de Newport-street et du misérable +boarding, l'Irlandaise désormais au pouvoir de lord Palmure. + +Pendant ce temps, le bon Shoking buvait tranquillement à Evan's-tavern, +dans les rues de Covent-Garden. + + + + +XXXIII + + +L'Irlandaise n'avait entendu qu'un mot dans tout ce que lui avait dit +lord Palmure: + +--Je suis pair d'Angleterre! + +La malheureuse femme, depuis vingt-quatre heures qu'elle était à +Londres, avait été livrée à tant de secousses, disputée par tant de gens +en guenilles, qu'elle commençait à respirer en se voyant pour compagnon +et pour protecteur un homme qui disait appartenir à la haute noblesse du +royaume. + +Les autres lui avaient promis de lui rendre son fils et ils n'avaient +point tenu leur parole; pourquoi donc aurait-elle plus de confiance en +eux qu'en cet homme qui parlait de haut et dont le maintien et la mise +aristocratiques attestaient le pouvoir? + +D'ailleurs, lord Palmure avait le langage doré de ceux qui veulent +apprivoiser le peuple. + +--Mon enfant, dit-il, tandis que le hanson roulait rapidement, +voulez-vous que je vous parle à coeur ouvert? Ce n'est pas le hasard qui +m'a fait vous rencontrer, car je vous cherche depuis hier, dans +l'immensité de Londres. + +--Vous me cherchez, moi? fit-elle étonnée. + +--Oui. + +--Mais... pourquoi? + +--Parce que votre enfant... votre cher enfant que vous pleurez... et que +je vous rendrai, je vous le jure,--votre enfant me rappelle un autre +enfant que j'ai connu dans ma jeunesse... que j'ai aimé... qui fut mon +meilleur ami... + +La voix de lord Palmure était pleine d'émotion tandis qu'il parlait +ainsi. + +--Cet ami disparu, cet ami mort hélas! pour une noble cause... + +L'Irlandaise tressaillit. Le lord continua: + +--Ce cher Edmund... + +--Edmund! s'écria l'Irlandaise. + +--Oui. + +--Vous l'appelez Edmund? + +--Sans doute. Eh bien! il aurait pu être le père de votre enfant... + +Lord Palmure s'arrêta et regarda Jenny qui était devenue toute +tremblante. + +--Pauvre Edmund, dit-il encore, il est mort pour l'Irlande... + +Cette fois l'Irlandaise jeta un cri. + +--L'homme que vous avez connu, dit-elle, l'homme que vous avez aimé!... + +--Oh! si je l'aimais!... + +--Cet homme, poursuivit l'Irlandaise, se nommait sir Edmund... et il est +mort pour l'Irlande... + +--Oui... il est mort... sur un gibet!... et c'était mon frère, acheva +lord Palmure avec un sanglot dans la voix. + +--C'était mon époux, dit l'Irlandaise, c'était le père de mon enfant. + +--Ah! je l'avais deviné hier, sur le _Penny-Boat_, s'écria lord +Palmure. + +Et il prit l'Irlandaise dans ses bras. + +--Mon enfant, ma soeur, dit-il, ne pleurez plus... l'enfant est +retrouvé!... votre enfant, le mien, le sang de mon bien-aimé frère +Edmund. + +Et lord Palmure avait su pleurer et il inondait l'Irlandaise de ses +larmes. + +--Mon fils est retrouvé, dites-vous? retrouvé, mon fils? Oh! vous ne me +trompez pas?... + +--Non, je vous le jure. + +--Mais où est-il?... chez vous?... + +--Oui, dans un de mes châteaux, à trente lieues de Londres... et je vais +tout vous dire. + +--Parlez, murmura-t-elle éperdue. + +--Vous êtes tombée hier au milieu d'une bande de coquins, de voleurs +d'enfants, poursuivit lord Palmure. On vous a séparée de votre fils, +n'est-ce pas? + +--Oui, on m'a endormie... + +--Bien, et on vous a portée dans la rue... + +--Quand je suis revenue à moi, je me suis trouvée sur une place déserte, +dans un lieu inconnu... + +--Continuez, mon enfant, continuez, dit lord Palmure, qui tenait à +apprendre les aventures de l'Irlandaise pour consolider le petit roman +qu'il construisait au fur et à mesure. + +Alors la crédule Jenny lui raconta tout ce qui s'était passé dans +Welleclose-square, au public-house de Black-Horse, le danger qu'elle +avait couru et auquel l'avait arrachée l'homme gris, puis l'arrivée du +prêtre et son arrestation ensuite, et enfin cette expédition qui avait +pour but de retrouver l'enfant et qui était restée infructueuse. + +Ce récit jetait un jour tout nouveau sur la disparition de l'enfant. + +Évidemment ceux qui le cherchaient étaient les amis de l'Irlande et +savaient qui il était. + +Ceux qui l'avaient volé n'étaient plus que de vulgaires coquins, qui +trafiquaient d'un enfant comme de toute autre marchandise. + +Et lord Palmure regretta les promesses qu'il avait faites à la vieille +dame, car il avait cru sincèrement qu'elle trahissait pour lui la grande +cause de l'Irlande. + +En ce moment, le hanson s'arrêta. + +Il était à la porte de l'hôtel de lord Palmure. + +Le lord descendit le premier et tendit la main à Jenny. + +Celle-ci jeta autour d'elle un regard ébahi. Elle était dans +Chester-street, au centre de Belgrave-square, dans le Londres opulent, +le Londres des palais de la noblesse. + +Ici plus de ruelles tortueuses, plus de boutiques mal éclairées, plus de +public-houses. + +Des palais et des palais encore! + +--Voilà où est né sir Edmund! dit lord Palmure en sonnant à la porte de +l'un d'eux. + +--Est-ce possible? fit-elle en joignant les mains. + +--Je reconnais bien là, pensa lord Palmure, le caractère sauvage, +dédaigneux et fier, de sir Edmund. Il a épousé cette femme, et il ne lui +a jamais parlé des persécutions de sa famille. Il n'a pas daigné nous +accuser!... Elle ne sait rien. + +La porte ouverte, Jenny se trouva au seuil d'une vaste cour d'honneur. + +Elle passa, elle, la paysanne des côtes d'Irlande, avec ses pauvres +habits, donnant la main à lord Palmure, au milieu d'une double haie de +laquais chamarrés d'or. + +Lord Palmure la conduisit ainsi à un perron de quelques marches, qui +donnait accès dans un vestibule éclairé par des lampes à globe dépoli. + +Puis il poussa une porte à gauche, et l'Irlandaise qui croyait rêver se +vit dans un salon magnifique. + +--Venez vous asseoir là, mon enfant, dit le lord en entraînant +l'Irlandaise sur une ottomane perpendiculaire à la cheminée. + +L'Irlandaise tremblait de joie et d'émotion. + +Jamais, dans ses rêves, elle n'avait vu de pareilles splendeurs. + +Alors lord Palmure sonna. + +Un laquais parut. + +--Miss Ellen est-elle chez elle? dit-il. + +--Oui, mylord. + +--Priez-la de descendre, et dites-lui que la personne que nous +cherchions est retrouvée. + +Le laquais s'inclina et sortit. + +Quelques minutes après, la porte se rouvrit et une jeune fille entra. + +Mais une jeune fille si belle que l'Irlandaise recula surprise, éblouie +et tremblante, et qu'elle regarda ses bas de laine et ses pauvres +chaussures couvertes de boue avec un sentiment de honte. + +Si belle, que la beauté merveilleuse de l'Irlandaise pâlissait auprès. + +Et la jeune fille vint à elle et lui tendit la main. + +--Miss Ellen, dit lord Palmure, voilà la veuve de mon bien-aimé frère +sir Edmund. + +Et il dit à l'Irlandaise, en prenant miss Ellen par la main: + +--C'est ma fille. + + + + +XXXIV + + +Le bon Shoking avait donc passé sa soirée à Evan's-tavern, dans les +caves de Covent-Garden. + +Il avait mangé une omelette écossaise au fromage, bu un verre de bitter +mélangé de gin, et fumé deux cigares à trois pence. + +Shoking ne se refusait plus rien. + +Il était une heure du matin quand il songea à regagner le boarding où il +avait laissé l'Irlandaise. + +Il flageolait un peu sur ses jambes en sortant, et il jeta un regard +incendiaire sur la gaze des tribunes qui, dans cet établissement +pudibond, dérobe aux hommes la vue des quelques femmes qui viennent +entendre chanter des messieurs en habit noir ou assister aux tours +d'adresse d'un clown qui fait avec son nez et son chapeau les tours les +plus extraordinaires. + +Shoking regagna donc le boarding. + +C'était un peu, nous l'avons dit, la maison du bon Dieu. + +On entrait et on sortait comme on voulait. + +Passé minuit, les locataires se servaient d'un petit passe-partout qu'on +leur donnait lors de leur installation, trouvaient leur chandelle et +leur clef dans le corridor, sur une tablette, et s'allaient coucher sans +bruit. + +Ce que l'Anglais respecte le plus, c'est le sommeil d'autrui. + +Malgré sa légère ébriété, Shoking monta l'escalier avec précaution. + +Il lui fallait passer devant la porte de l'Irlandaise pour arriver à la +sienne. + +La vue de cette porte lui donna un léger remords. + +--Je suis bien inconvenant, se dit-il; tandis que cette pauvre femme +pleure, je suis allé me divertir. Je suis un sans-coeur. + +Il s'approcha de la porte et colla son oreille à la serrure. + +Mais le plus profond silence régnait dans la chambre. + +--Elle dort, pensa Shoking. Pauvre femme, va! + +Et il entra chez lui sur la pointe du pied et se mit au lit, prenant +garde de remuer les meubles et de faire le moindre bruit. + +Une fois couché, Shoking s'endormit profondément, grâce aux fumées de +gin mélangé de bitter, et rêva qu'il était véritablement gentleman et +qu'il caracolait sur un cheval de pur sang dans les allées de Hyde-park. + +Quand le rêve est agréable, le sommeil se prolonge. + +Londres, du reste, n'est pas la ville matinale, on y vit la nuit. Le +matin, rien n'y bouge avant neuf ou dix heures. + +Shoking dormit donc jusque vers dix heures et demie. + +En s'éveillant, il s'aperçut bien qu'il n'était pas gentleman, et poussa +un profond soupir. + +Puis il songea à l'Irlandaise. + +En un tour de main, le mendiant eut endossé son habit noir, mis sa +cravate blanche, et il se trouva prêt à aller frapper à la porte de +Jenny. + +On ne lui répondit pas. + +Il frappa une seconde fois. Même silence. + +Alors il s'aperçut que la clef était en dehors. + +Pris d'une vague inquiétude, il tourna cette clef et entra. + +La chambre était vide, la fenêtre ouverte, le lit non foulé. + +Shoking éperdu s'élança au dehors et descendit précipitamment au +parloir. + +La maîtresse du boarding, le voyant entrer effaré, lui demanda ce qu'il +avait. + +--Où est la dame que j'ai amenée? fit Shoking. + +--Je ne l'ai pas vue, dit la maîtresse du boarding. + +--Elle n'a pas couché ici! + +--Je ne sais pas. + +Shoking parlait si haut et avec un accent si désespéré que plusieurs +locataires du boarding entrèrent dans le parloir. + +Une vieille dame, qui logeait au même étage que l'Irlandaise, affirma +l'avoir vu sortir la veille au soir sur les huit ou neuf heures. + +Il est difficile de peindre le désespoir du pauvre diable. + +Il s'élança dans la rue, la parcourut dans toute sa longueur, revint, +entra dans les ruelles avoisinantes, demanda à toutes les portes si on +n'avait pas vu une jeune femme d'une remarquable beauté, pauvrement +vêtue. + +Personne ne put le renseigner. + +L'Irlandaise était perdue, elle aussi, perdue comme son enfant. + +--Misérable! se disait Shoking à lui-même en continuant à arpenter les +rues de Londres, misérable! c'est ta funeste passion pour les boissons +fermentées qui est cause de ce malheur... + +Que dira l'abbé Samuel? Que dira l'homme gris? + +Et Shoking, livré au plus violent désespoir, après avoir passé une +partie de la journée en recherches infructueuses, eut un moment la +pensée de se punir lui-même et de s'aller jeter du pont de Waterloo dans +la Tamise. + +Mais alors, il se souvint... + +Il se souvint que l'homme gris lui avait donné rendez-vous à quatre +heures du soir dans la gare du chemin de fer de Charing-Cross. + +--Oh! se dit-il, cet homme-là doit tout pouvoir. Il retrouvera +l'Irlandaise. Qu'importe que je m'expose à sa colère, puisque je l'ai +méritée! + +Il était près de quatre heures, Shoking prit bravement le parti +d'affronter l'orage. + +Il se rendit à Charing-Cross. + +L'homme gris s'y trouvait déjà. + +Shoking l'aperçut se promenant côte à côte avec l'abbé Samuel. + +Celui-ci était donc libre! et libre sans doute grâce au mystérieux +pouvoir de l'homme gris. + +Shoking alla droit à eux et se mit à genoux. Il avait les yeux pleins de +larmes et son geste était suppliant. + +--Mais qu'as-tu donc? lui demanda l'homme gris étonné. + +--L'Irlandaise... balbutia Shoking. + +--Eh bien? + +--Perdue aussi... perdue comme l'enfant... + +L'homme gris força Shoking à se relever. Pas un muscle de son visage ne +tressaillit. Seulement, une légère pâleur se répandit sur son front. + +--Mais parle donc! dit-il, tâche d'être calme... Parle, et dis-nous ce +qui est arrivé. + +Et il l'entraîna dans un coin de la cour extérieure, où personne ne prit +garde à eux. + +Alors Shoking, en sanglottant, leur fit à tous deux le récit de la +disparition de l'Irlandaise. + +L'homme gris l'écouta froidement. + +Quand il eut fini, il lui dit: + +--Et tu n'as pas la moindre idée du lieu où elle peut être? + +--Si je le savais, dit Shoking, n'y serais-je point allé déjà? + +L'homme gris haussa les épaules: + +--Souviens-toi, dit-il. N'as-tu pas toi-même mis lord Palmure sur ses +traces? + +Shoking tressaillit. + +--Quel autre que lui peut avoir intérêt à la faire disparaître? +N'était-il pas, hier matin, dès huit heures, à la porte de mistress +Fanoche? + +--C'est juste. + +--Alors, dit l'abbé Samuel, vous croyez?... + +--Je ne crois pas, j'ai une conviction absolue. + +--Ah! + +--Si l'Irlandaise a disparu, c'est qu'elle est aux mains de lord +Palmure. + +Shoking serra les poings. + +--Oh! dit-il, c'est un noble lord et je ne suis qu'un mendiant, mais il +faudra bien qu'il me la rende. + +Il voulut faire un pas en avant, l'homme gris l'arrêta. + +--Où vas-tu? dit-il. + +--Chez lord Palmure donc! s'écria Shoking. + +--Non, pas aujourd'hui... + +--Mais pourquoi? + +--Parce que, dit froidement l'homme gris, il faut auparavant retrouver +l'enfant. + +--Le retrouverons-nous, demanda Shoking, en trouvant la mère? + +--Oui, ce soir. + +--Ah! + +--Et nous avons besoin de toi, acheva l'homme gris. + +Puis, prenant l'abbé Samuel par le bras, il lui dit: + +--Allons, nous n'avons pas de temps à perdre pour faire tous nos +préparatifs. + +Et tous trois sortirent de la gare de Charing-Cross. + + + + +XXXV + + +Lord Palmure causait tête à tête avec sa fille vers sept heures du soir. + +Miss Ellen était une de ces femmes mûries avant l'âge aux choses +positives de la vie. + +A seize ans, au lieu de parler chiffons, elle s'occupait de politique. + +Digne fille d'un tel père, elle possédait merveilleusement l'histoire +contemporaine du Royaume-Uni, connaissait les aspirations de l'Irlande, +et, comme lord Palmure, éprouvait une haine instinctive pour ce pays, +qui était le berceau de sa famille. + +Ceux qui ont trahi leur patrie en deviennent les plus cruels ennemis. + +Lord Palmure avait donc trouvé en elle un auxiliaire docile et +intelligent pour l'accomplissement de ses projets ténébreux. + +Cependant miss Ellen n'obéissait pas en aveugle; elle raisonnait +très-froidement, scrutait les ordres de son père, et lui disait: + +--Je ne comprends pas très-bien quel est votre but. + +--Il est fort simple: accaparer l'enfant. + +--Soit. + +--L'enlever pour toujours à ces hommes qui comptent en faire leur chef +un jour. + +--Je comprends fort bien cela, mais... + +--Je vous devine, Ellen, dit lord Palmure; vous vous dites: à quoi bon +prendre cet enfant avec nous, l'élever, le choyer, lui, le fils de ce +misérable qui a déshonoré notre nom sur un gibet. + +--C'est cela même, mon père. + +Un sourire vint aux lèvres de lord Palmure. + +--Écoutez-moi bien, dit-il, écoutez-moi attentivement. J'ai la +conviction à présent que l'enfant a été volée non par les fenians, non +par ceux qui rêvent la liberté de l'Irlande et voient en lui un chef, +mais par une misérable femme, nourrisseuse d'enfants illégitimes ou +adultérins... + +--Comme on en a jugé une dernièrement, fit la jeune fille. + +--C'est cela même, Ellen. Or donc, on a volé cet enfant pour le +substituer à un autre, mort sans doute, et certes l'occasion serait +belle, au lieu d'entraver cette femme dans ses projets, de la protéger, +au contraire, par la raison bien simple qu'elle se charge de faire +perdre à jamais la trace de mon neveu. + +--C'est là précisément ce que j'allais vous dire, mon père. + +--Eh bien! écoutez mes projets, Ellen, et je vous dirai ensuite quel est +mon but. + +Miss Ellen regarda son père et devint attentive. + +--Au lieu de laisser l'enfant suivre cette obscure destinée, je m'empare +de lui et de sa mère, je les conduis en carrosse dans notre château des +environs de Glascow. + +--Fort bien, dit miss Ellen. + +--J'accable l'enfant de caresses, je dis à la mère: «Ne craignez rien +pour l'Irlande, moi et vos frères travaillons dans l'ombre, mais l'heure +d'agir n'est point venue.» + +--Fort bien. + +--Je leur donne une armée de laquais, c'est-à-dire de geôliers. Ces +pauvres gens, qui jusqu'à ce jour avaient vécu de pommes de terre, se +trouvent devenus grands seigneurs. + +On se fait vite à la richesse, Ellen. + +--Continuez, mon père, car je ne comprends pas encore. + +--Attendez, Ellen, attendez. Le fils grandit au milieu de ce luxe. + +--Et sa mère l'élève dans l'amour de l'Irlande... observa miss Ellen +avec ironie. + +Un sourire mystérieux passa sur les lèvres de lord Palmure. + +--La mère peut mourir, dit-il, on passe si facilement de vie à trépas. +Un fruit qui n'est pas mûr, un verre d'eau glacée avalé +précipitamment... Que sais-je? + +--Après? dit froidement miss Ellen. + +--Supposons que l'enfant soit orphelin à douze ou treize ans, il aura +bien vite oublié les sottes rapsodies de sa mère à propos de l'Irlande. + +--Bon! + +--Nous l'élèverons en bon Anglais qui doit siéger au parlement quelque +jour et me succéder... + +--Que dites-vous, mon père? + +--J'en veux faire votre mari, Ellen. + +--Y songez-vous? fit la jeune fille frémissant d'orgueil et +d'indignation. Moi, épouser ce vagabond... ce mendiant... + +--Il est de votre sang, Ellen. + +--Qu'importe! + +--Ensuite je ne vous ai pas tout dit; et c'est maintenant que vous allez +me comprendre. + +--Parlez, mon père, dit froidement miss Ellen. + +Lord Palmure reprit: + +--Mon père à moi, vous le savez, votre aïeul, Ellen, abandonna la cause +de l'Irlande. L'Angleterre se montra reconnaissante. Elle nous donna de +grands biens, la plupart confisqués sur des rebelles. + +Mon père devint un des plus riches seigneurs terriens du Royaume-Uni. + +Il ne pouvait pas prédire que mon frère Edmund embrasserait un jour la +cause de l'Irlande; et, nous ayant réunis tous les deux, quand nous +étions enfants, il nous dit: + +«Je suis assez riche pour m'affranchir de la loi du droit d'aînesse. +J'ai obtenu du Parlement le droit de vous partager ma fortune par égale +part.» + +--Ah! vraiment? fit miss Ellen qui devint de plus en plus attentive. + +--Je suis riche, mon enfant, très-riche; eh bien! je ne possède +cependant que la moitié de la fortune de mon père. + +--Qu'est devenue l'autre moitié? + +--La part de sir Edmund? + +--Oui. + +--L'Angleterre l'a confisquée. + +--Ah! + +--Et c'est parce que, en élevant le fils de sir Edmund dans l'amour de +l'Angleterre, j'espère faire rapporter le bill de confiscation et rendre +à cet enfant la fortune de son père, que j'ai songé à en faire votre +mari, Ellen. Comprenez-vous, maintenant? + +--Oui, mon père. + +--Vous indignez-vous encore? + +--Non, mon père; mais quel âge a-t-il? + +--Dix ans. + +--J'en ai seize. + +--Il sera plus jeune que vous, qu'importe! Dans les sphères +aristocratiques où nous sommes nés et où nous vivons, dit lord Palmure, +le mariage est l'union, non de deux personnes, mais de deux noms et de +deux fortunes. + +--Soit, mon père, dit miss Ellen, et maintenant vous partez? + +--Oui. + +Et le noble lord s'enveloppa dans un grand mac-farlane dont il releva le +collet jusqu'à son menton. + +--Vous allez chercher l'enfant? + +--Oui. + +--Mais où? + +--Je l'ignore, mais la vieille dame me conduira. + +Miss Ellen souleva les rideaux d'une croisée et regarda dans la cour. + +--La voiture n'est pas attelée, dit-elle. + +--Je me garderais bien, dit lord Palmure, de sortir dans mon équipage; +ce serait manquer de prudence, d'autant plus que, sans doute, la vieille +dame m'emmènera dans un quartier excentrique. + +--C'est probable. + +--J'ai donc fait retenir un cab, qui m'attend au coin de la rue. + +--Mon père, dit encore miss Ellen, est-ce que vous irez seul courir +cette étrange aventure? + +--Non, certes. J'ai fait demander à Scotland-Yard deux policemen +déguisés. + +--A la bonne heure! je serai plus tranquille. + +--Adieu, mon enfant, dit lord Palmure. Je ne sais où on me conduira; je +ne puis donc vous dire au juste l'heure de mon retour. Mais faites +prendre patience à l'Irlandaise. + +--Ok! dit miss Ellen, depuis que nous lui avons fait voir un portrait de +sir Edmund, replacé à la hâte dans notre galerie de famille, elle a en +nous une confiance aveugle.. + +--Vous m'en répondez? + +--Comme de moi-même. + +--C'est bien, Ellen. Au revoir. + +Et lord Palmure baisa sa fille au front. + +Cinq minutes après, il sortait à pied de son hôtel, et trouvait à +l'extrémité nord de Chester-street un cab qui, rangé contre le mur, +paraissait attendre. + +Il s'approcha. + +--Cabman, dit-il, êtes-vous retenu? + +--Par lord Palmure, répondit le cocher. + +--C'est moi. + +Et lord Palmure monta. + +Le cocher avait le visage si bien entortillé dans un large cache-nez, +que lord Palmure, eût-il fait jour, n'aurait certes pas reconnu le bon +Shoking. + +--Dudley-street, lui cria lord Palmure en fermant la portière. + +Et le cab partit au grand trot d'un excellent cheval. + +Shoking avait été cocher dans sa jeunesse. + + + + +XXXVI + + +Le cab gagna l'avenue Victoria, passa devant l'abbaye de Westminster et +s'engagea dans Parliament-street, c'est-à-dire la rue du Parlement. + +Lord Palmure alors baissa la glace du cab et tira le cabman par sa +redingote. + +Shoking se tourna à demi sur son siége. + +--Tu t'arrêteras devant Scotland-Yard, dit lord Palmure. + +--Oui, répondit Shoking. + +Le cab passa devant l'Amirauté et, quelques minutes après, il s'arrêtait +de nouveau. + +Deux hommes qui se tenaient auprès de la porte de Scotland-Yard +s'avancèrent rapidement. + +Lord Palmure mit la tête à la portière. + +L'un deux lui dit: + +--C'est nous que vous attendez, mylord. + +--Alors, montez, dit lord Palmure, qui daigna ouvrir la portière +lui-même. + +Les deux hommes montèrent et s'assirent sur la banquette de devant, car +le cab était à quatre places. + +Puis Shoking rendit de nouveau la main à son cheval, et moins d'un quart +d'heure après, lord Palmure était à la porte de mistress Fanoche. + +Il n'eut pas besoin de sonner deux fois. + +La vieille dame était toute prête, l'oreille aux aguets et fort +impatiente. + +--Enfin, avait-elle murmuré vingt fois depuis une heure, je vais donc +vivre tranquille, et sans le recours de personne... + +Et elle se voyait déjà dans son cottage de Brighton, avec une bonne +grosse servante, une maison bien montée, des armoires pleines de linge +et un parloir auprès duquel celui de mistress Fanoche pâlissait. + +Elle avait fait coucher les petites filles, s'inquiétant peu, du reste, +de ce qui arriverait lorsqu'elle serait partie et de ce qu'elles +deviendraient. + +Puis elle avait assemblé à la hâte quelques bardes dans un petit sac de +voyage, mis son chapeau, endossé son châle écossais et fourré ses doigts +crochus dans de bons gants de tricot. + +--Ah! mylord, dit-elle en voyant entrer lord Palmure, je craignais que +vous ne vinssiez pas... et en même temps je l'espérais... + +--Pourquoi? + +--C'est que j'ai peur... + +--Et pourquoi auriez-vous peur? + +--Ah! c'est que vous ne connaissez pas les gens que je vais trahir... +Ils sont capables de tout. + +--Ma chère dame, dit froidement lord Palmure en entrant dans le parloir +où il y avait une lampe et tirant de sa poche un portefeuille, voici un +contrat de rente. + +La vieille dame eut un battement de coeur. + +--Voici cent livres en bank-notes, comme frais de déplacement. + +Le battement de coeur redoubla. + +--Enfin, acheva lord Palmure, voici un billet de première classe pour le +train de Londres à Brighton. + +Ce train part à minuit. + +La vieille dame allongeait déjà la main pour s'emparer du contrat de +rente, du billet et des bank-notes. + +Lord Palmure l'arrêta. + +--Non, dit-il, pas à présent. Aussitôt que j'aurai l'enfant, tout cela +sera votre propriété, et je vous conduirai moi-même au Brighton-railway. + +La vielle dame éprouva une certaine déception; elle eut même un accès de +défiance. + +--Mais, dit-elle, ne me trompez-vous pas, au moins? + +--Je me nomme lord Palmure, et mon nom doit vous être une garantie. + +--Sans doute. Mais... + +--Mais quoi? + +--Que voulez-vous faire de l'enfant? + +--Le rendre à sa mère. + +--A sa mère! + +--Oui, à sa mère qui est chez moi, dit froidement lord Palmure, après +avoir miraculeusement échappé à la mort. + +Il vit pâlir la vieille dame. + +--Allons, dit-il en baissant la voix, vous voyez que je sais bien des +choses, n'est-ce pas? Ne perdons pas de temps inutile. J'ai deux +policemen dans le cab; ils doivent nous accompagner. Ou, dans une +heure, j'aurai l'enfant et je vous conduirai au chemin de fer de +Brighton; ou vous m'aurez trompé et je vous conduirai à Scotland-Yard. + +La vieille dame joignit les mains: + +--Milord, dit-elle, je vous jure que je vais vous conduire où est +l'enfant. + +--Eh bien! partons... + +Et il prit la vieille dame par le bras. + +Elle éteignit la lampe et ferma la porte. + +En montant dans le cab, elle vit en effet deux hommes, mais les voitures +de Londres n'ont pas de lanternes; en outre, la rue Dudley était peu +éclairée, car il n'y avait pas de magasins; enfin ces deux hommes +avaient leurs chapeaux rabattus sur les yeux, et il était difficile de +voir leur visage. + +La vieille dame s'assit dans le fond du cab, à côté de lord Palmure. + +--Où allons-nous? dit celui-ci. + +--A Hampsteadt. + +--Bon. Quelle rue? + +--Heath-Mount. + +--Fort bien. Quel numéro? + +--Dix-huit. + +--Est-ce là qu'est l'enfant? + +--C'est là. + +Lord Palmure baissa la glace une seconde fois et transmit les ordres au +cabman. + +--All reigh! répondit Shoking. + +Et il rendit la main à son cheval. + +Si le hanson qui avait conduit mistress Fanoche et Mary l'Écossaise, +portant dans ses bras le petit Ralph endormi, à Hampsteadt, marchait +bien, le cab conduit par Shoking filait encore mieux. + +Vingt minutes après avoir quitté Dudley-street, il arrivait dans +Heath-Mount. + +Lord Palmure et la vieille dame n'avaient pas échangé un mot durant le +trajet, trouvant inutile, tous les deux, de causer devant les deux +agents. + +Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas desserré les dents. + +Quand le cab s'arrêta, lord Palmure mit la tête à la portière et dit: + +--Sommes-nous arrivés? + +--Voici Heath-Mount, répondit Shoking, et voilà le numéro 18. + +Lord Palmure vit alors une grille, un grand jardin et, tout au fond, une +maisonnette dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées. + +--Est-ce bien là? répéta lord Palmure en s'adressant à la vieille dame. + +Elle regarda à son tour. + +--Oui, fit-elle. + +--Alors vous allez me montrer le chemin. + +--Mais, mylord, dit-elle avec un accent d'angoisse, vous voulez donc que +ces gens-là m'assassinent? + +--Soit, dit lord Palmure, puisque vous avez peur, restez ici. Comme j'ai +le contrat et les bank-notes dans ma poche, je suis sûr que vous ne vous +en irez pas. + +Et il dit aux deux hommes, qui pour lui étaient toujours des agents +déguisés: + +--Venez, messieurs, et tenez-vous prêts à tout événement. + +Lord Palmure descendit le premier et marcha droit à la grille, ce qui +fit qu'il ne vit pas que l'un des deux hommes prenait un paquet des +mains de Shoking. + +Le noble lord allait mettre la main sur le bouton de la sonnette, mais +celui à qui Shoking avait donné un objet mystérieux l'arrêta. + +--Ne sonnez pas, mylord, dit-il. + +--Il faut pourtant bien que nous entrions. + +--J'ai prévu le cas. + +Et il tira de dessous son manteau un trousseau de clefs. + +--A Londres, dit-il, on fait tout sur le même modèle, depuis les +maisons jusqu'aux serrures. + +--Vous êtes un homme habile, dit lord Palmure. + +L'agent de police prétendu essaya tour à tour plusieurs clefs. + +L'une enfin entra, tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit. + +--Entrez, mylord, dit cet homme. + +Et il s'effaça pour laisser passer lord Palmure. + +Mais, en ce moment, celui-ci sentit qu'on le prenait à la gorge. + +En même temps on lui appliqua un masque de poix sur le visage. + +Et avant qu'il eût pu crier, se débattre et songer à faire usage du +revolver qu'il avait sur lui, il fut renversé, garrotté en un tour de +main et jeté en un coin du jardin, derrière un massif d'arbres. + +--A présent, dit l'homme gris, car c'était lui, allons chercher +l'enfant. + + + + +XXXVII + + +Maintenant revenons un moment sur nos pas, et voyons ce qui s'était +passé dans le cottage de mistress Fanoche. Nous avons laissé le petit +Ralph au moment où la brutale Écossaise Mary levait le fouet sur lui et +le frappait. + +La douleur lui arracha un cri; mais ce cri fut unique. L'enfant se +roidit ensuite et croisa ses deux bras sur sa poitrine, regardant son +bourreau d'un air de défi. + +L'Écossaise frappa encore. + +Heureusement comme elle levait le fouet pour la troisième fois, la porte +s'ouvrit et mistress Fanoche reparut. + +Elle jeta un cri à son tour, s'élança sur l'Écossaise et lui arracha le +fouet. + +Puis, d'un geste impérieux, elle lui ordonna de sortir. + +L'Écossaise s'en alla sans mot dire. + +Alors mistress Fanoche voulut prendre l'enfant dans ses bras. + +--Où est ma mère? demanda celui-ci avec ténacité. + +--Ta mère est allée faire un voyage, mon petit homme, lui répondit-elle +d'un ton doucereux, et je lui ai promis d'avoir bien soin de toi. + +Ralph attacha sur elle un regard profond, le regard d'un homme et non +d'un enfant. + +--Vous me trompez! dit-il. + +--Pourquoi veux-tu que je te trompe, mon mignon? fit mistress Fanoche, +qui se mit à l'embrasser. Ta maman est partie, c'est bien vrai, mais +elle reviendra... + +--Quand? + +--Demain. + +--Vous me trompez, répéta l'enfant. Je veux m'en aller. + +--Hein? + +--Je veux sortir d'ici, fit-il avec un accent de volonté. + +--Et si tu sors d'ici, où iras-tu? demanda la nourrisseuse d'enfants. + +--J'irai rejoindre ma mère. + +--Tu sais bien que c'est impossible. + +--Pourquoi? + +--Parce que ta mère est partie. + +L'enfant frappa du pied. + +--Je veux sortir! répéta-t-il. + +Et il marcha vers la porte. + +Mistress Fanoche le prit par le bras: + +--Mon mignon, dit-elle, quand un enfant veut être traité avec douceur et +n'être point battu, il doit être sage, sinon... + +--Battez-moi, mais laissez-moi sortir. + +L'obstination de Ralph, l'énergie avec laquelle il se débattait aux +mains de mistress Fanoche, exaspéraient celle-ci. + +Elle appela de nouveau l'Écossaise. + +Mary revint, armée de son terrible fouet. + +Cette fois, mistress Fanoche ne souriait plus. + +--Couche-moi ce petit vaurien, dit-elle à l'Écossaise. + +Elle sortit, et Ralph resta de nouveau au pouvoir de la terrible +servante. + +Celle-ci le prit par le bras, le poussa rudement devant elle, et comme +il essayait de résister, elle le frappa de nouveau. + +Puis elle ouvrit une porte au fond du parloir et Ralph vit une petite +chambre dans laquelle il y avait un lit. + +Cette chambre ressemblait vaguement à celle où il s'était endormi dans +les bras de sa mère. + +Un moment, l'enfant eut une illusion et se mit à crier: + +--Maman! maman! + +Un éclat de rire de l'Écossaise lui répondit seul. + +--Maman! dit-il une fois encore. + +Le fouet retomba. + +Alors, vaincu par la douleur, l'enfant se prit à pleurer. + +L'Écossaise, alors, se mit à le déshabiller tranquillement, et Ralph ne +résista plus. + +Son énergie l'avait abandonné, depuis qu'il pleurait, tant les larmes +sont énervantes. + +Il pleura longtemps, le pauvre enfant, interrompant ses sanglots pour +appeler sa mère, qui ne lui répondait pas. + +Puis, à la prostration morale succéda une prostration physique, et il +finit par s'endormir. + +Il était grand jour quand il s'éveilla, et le soleil inondait la +chambre. + +Ralph jeta un regard autour de lui. + +Il était seul. + +Une fois encore il appela sa mère. + +Ce fut mistress Fanoche qui arriva. + +Elle était redevenue souriante et voulut embrasser Ralph. + +Mais il la repoussa. + +--Rendez-moi ma mère, dit-il. + +--Puisqu'elle doit revenir bientôt, dit-elle. + +--Quand? + +--Demain. + +L'enfant eut l'air d'ajouter foi à ces paroles. + +A partir de ce moment, il ne cria plus, ne pleura plus, ne fit plus +aucune question. + +--J'en étais sûre, se dit mistress Fanoche au bout de quelques +instants, il finira par se calmer. + +Elle ne se rebuta point et combla l'enfant de caresses; mais s'il ne la +repoussa plus, il accueillit ses observations avec une parfaite +indifférence. + +Il avait refusé de manger d'abord, mais, vers le soir, la faim triompha +de son obstination. + +Mistress Fanoche avait eu soin de mêler un peu de jus de pavots à ses +aliments, de façon qu'il s'endormit brusquement, son repas terminé, et +que l'Écossaise put le déshabiller sans qu'il s'éveillât. + +Le lendemain en s'éveillant, Ralph demanda sa mère. + +--Demain, lui dit encore mistress Fanoche. + +L'enfant n'insista pas. + +Seulement, depuis vingt-quatre heures un travail s'était fait dans son +esprit. + +Il s'était remémoré tous les événements qui l'avaient frappé depuis son +arrivée à Londres. + +Les petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu, ne lui +avaient dit, hélas! que la vérité. + +Il voyait bien toujours mistress Fanoche, mais il ne voyait plus la +vieille dame qui avait un air si méchant. + +Enfin, malgré certaines ressemblances, Ralph était bien convaincu que la +maison où il était n'était pas celle où il avait été conduit avec sa +mère par le mendiant Shoking. + +Par conséquent, il se fit ce raisonnement plein de justesse apparente, +que s'il voulait rejoindre sa mère, il fallait qu'il s'enfuit de cette +maison et retournât dans l'autre. + +L'enfant ne se rendait pas bien compte de l'immensité de Londres. +Cependant, il se demandait comment il trouverait son chemin. + +Ralph ne songea donc plus qu'à fuir. + +Quand les enfants se sont tracé une marche et ont un but déterminé, ils +sont capables d'autant de patience et de dissimulation qu'un homme. + +Il se montra si docile ce jour-là, que mistress Fanoche l'accabla de +caresses. + +Il ne la repoussa plus, et parut même se montrer convaincu que sa mère +ne pouvait tarder à revenir. + +Alors mistress Fanoche lui permit de jouer dans le jardin. + +Le jardin était fermé par une haute grille, sur le devant de la rue, +par un mur assez élevé, sur le derrière. + +Il n'y avait donc aucun danger que l'enfant s'échappât. + +Le soir, mistress Fanoche jugea inutile de mêler un soporifique à son +repas. + +L'enfant mangea peu. + +Quand l'Écossaise vint lui annoncer que l'heure du coucher était venue, +il ne fit aucune résistance. + +Elle le déshabilla comme à l'ordinaire, le mit au lit et emporta la +chandelle. + +Alors, l'enfant se leva sans bruit et nu-pieds. + +Puis il vint coller son oreille à la serrure. + +Il entendit mistress Fanoche et l'Irlandaise qui causaient à mi-voix. + +Ralph revint vers son lit et se rhabilla dans l'obscurité. + +Seulement, il ne mit pas ses souliers. + +Puis il se dirigea à tâtons vers la croisée. + +Cette croisée, comme toutes les croisées anglaises, était à guillotine. + +Il suffisait de tirer une corde, qui se trouvait dans le coin, pour +faire monter la partie inférieure du châssis. + +L'enfant déploya la patience et la prudence d'un homme fait pour +exécuter cette manoeuvre sans bruit. + +De temps en temps, il s'arrêtait et prêtait l'oreille. + +Le bruit des voix de mistress Fanoche et de l'Écossaise arrivait +toujours jusqu'à lui. + +Le châssis ouvert, Ralph prit ses souliers à la main et monta sur +l'entablement de la croisée. + +La chambre était au rez-de-chaussée, par conséquent à cinq ou six pieds +du sol. + +Et Ralph se laissa glisser dans le jardin. + + + + +XXXVIII + + +Tandis que le petit Irlandais sautait dans le jardin, mistress Fanoche, +en dépit de son rang, ne dédaignait pas de causer avec Mary, l'humble +servante écossaise. C'est que, entre ces deux femmes, la complicité +primait la hiérarchie. + +Aussi bien que la vieille dame aux bésicles, Mary l'Écossaise avait été +dans la confidence des crimes mystérieux commis par mistress Fanoche. + +Cette dernière était bien la maîtresse pourtant, et c'était presque à +son profit unique que l'établissement prospérait, car là où la vieille +dame portait un châle et une robe de popeline, là où Mary avait un +fichu, mistress Fanoche empochait des guinées. + +Néanmoins, et si sûre qu'elle fût de ces deux femmes, elle croyait +devoir les ménager, et pour cela elle avait employé un singulier moyen. + +Elle avait encouragé, servi dans l'ombre la haine jalouse que la vieille +dame et la servante avaient l'une pour l'autre. + +Vingt fois la vieille dame avait dit que Mary était une voleuse, qu'on +avait tort de laisser traîner devant elle l'argenterie et le linge. + +Par contre, Mary disait souvent: + +--Vous auriez tort, madame, de vous confier sans réserve à la femme aux +bésicles. Elle a l'oeil faux et elle ressemble à Judas. Si jamais elle +trouvait l'occasion de vous vendre, elle n'y manquerait pas. + +Ce soir-là, quand elle eut couché l'enfant, Mary revint au parloir, où +mistress Fanoche se brodait sentimentalement des pantoufles à elle-même. + +Au lieu de regagner sa cuisine, elle s'assit. + +Mistress Fanoche ne se fâcha point. + +Seulement, levant la tête et regardant l'Écossaise, elle lui dit: + +--Qu'est-ce qu'il y a? + +--Madame, répondit Mary, je voudrais vous faire une question. + +--Parle... + +--Est-ce que vous avez dit à la vieille guenon que nous venions ici? + +La vieille guenon, c'était, comme on le pense, la dame aux bésicles... + +--Certainement, dit mistress Fanoche. + +--Vous avez eu tort, madame. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle peut fort bien nous trahir. + +Mistress Fanoche haussa les épaules. + +--Et pourquoi veux-tu qu'elle nous trahisse? + +--Pour de l'argent. + +--Soit. Mais qui lui en donnera? + +--Ceux qui pourront avoir intérêt à retrouver l'enfant. + +--Tu es folle, Mary. + +--Pourquoi donc, madame? + +--Mais parce qu'il n'y avait qu'une personne qui eût intérêt à le +retrouver, sa mère... et que cette mère... tu sais bien... + +--Oui, dit Mary avec un sourire féroce, elle a son compte, celle-là... + +--Mais ne l'eût-elle pas, comme elle n'a pas d'argent... + +--C'est égal, j'ai mon idée, poursuivit l'Écossaise, qui se laissait +aller à sa haine. + +--Tais-toi! dit vivement mistress Fanoche. + +--Qu'est-ce donc, madame? + +--Il me semble que j'ai entendu du bruit... + +--C'est le petit, peut-être... + +Et Mary se leva pour aller à la porte de la chambre où elle avait couché +Ralph. + +--Non, dit mistress Fanoche... c'est par là... dans le jardin. + +Elle s'était levée et prêtait l'oreille. + +--La grille est bien fermée, dit Mary. + +--Je te dis que j'entends marcher... Je te... + +Mistress Fanoche n'acheva pas. + +Elle était devenue toute pâle d'émotion, car une clef tourna dans la +serrure de la porte d'entrée. + +Les deux femmes se regardèrent muettes et la sueur au front. + +Cependant la robuste et gigantesque Écossaise s'élança en disant: + +--Si ce sont des pick-pocketts, ils auront affaire à moi! + +Mais, soudain, la porte du parloir s'ouvrit, et deux hommes se +montrèrent sur le seuil. + +Ces deux hommes n'étaient autres que l'homme gris et son compagnon +l'Irlandais, cet homme déguenillé, dont, avec un signe, il avait fait un +esclave fidèle. + +L'homme gris avait un revolver à la main, et, le braquant sur +l'Irlandaise: + +--Toi, lui dit-il, je t'engage à te tenir tranquille. + +Mistress Fanoche voulut jeter un cri. + +--Madame, lui dit froidement l'homme gris, je ne suis pas un voleur; +ainsi, rassurez-vous. Mais j'ai besoin de causer avec vous quelques +instants; et pour cela il faut que vous m'écoutiez. + +--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit mistress Fanoche éperdue. + +En même temps, elle subissait pareillement cette mystérieuse fascination +qu'exerçait le regard de l'homme gris. + +L'Écossaise, tenue en respect par le revolver, regardait tour à tour +l'homme gris et son compagnon. + +Le premier continua: + +--Connaissez-vous lord Palmure, madame? + +Mistress Fanoche se sentit un peu rassurée par ce nom, qui était celui +d'un membre du Parlement. + +--Non, dit-elle. + +--Lord Palmure est à la recherche de son neveu. + +Mistress Fanoche recula. + +--Un petit Irlandais dont vous avez fait disparaître la mère et que vous +cachez ici, ajouta l'homme gris. + +Mistress Fanoche fit appel à toute son audace: + +--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-elle. + +--Attendez donc, reprit l'homme gris. Vous tenez une pension dans +Dudley-street, c'est-à-dire que vous êtes une nourrisseuse d'enfants. +Vous avez une associée, une vieille dame qui porte des bésicles. + +Mary l'Écossaise, emportée par sa haine, s'écria: + +--Ah! la vieille guenon nous a trahies! Je vous le disais bien, madame! + +--Cette fille, dit froidement l'homme gris, a dit la vérité pure, +madame. La vieille dame a vendu pour une somme considérable, à lord +Palmure, le secret de votre retraite et par conséquent de celle de +l'enfant. + +--Oh! la misérable! dit encore l'Écossaise. + +--Mais tais-toi donc! s'écria mistress Fanoche frémissante. + +L'homme gris ajouta: + +--Heureusement, lord Palmure n'a point payé encore. + +Mistress Fanoche jeta un cri. + +--Rendez-nous l'enfant, c'est vous qui toucherez l'argent... + +La nourrisseuse eut un mouvement de joie qui la trahit, et, malgré elle, +ses yeux se dirigèrent vers la porte de la chambre où on avait couché +l'enfant. + +L'homme gris surprit ce regard: + +--Ah! dit-il, cette fois, nous le tenons! + +Et il s'élança vers cette porte et l'ouvrit, laissant les deux femmes à +la garde de l'Irlandais. + +Mais, arrivé sur le seuil, il s'arrêta muet, stupéfait, et ses cheveux +se hérissèrent. + +La chambre était vide. + +Il y avait bien un lit, et ce lit était défait, et il gardait encore +l'empreinte moulée d'un corps d'enfant. + +L'homme gris s'en approcha et mit la main dessus. + +Les draps étaient chauds. + +Il courut à la croisée ouverte. + +Le jardin était silencieux. + +En même temps mistress Fanoche et l'Écossaise jetèrent un double cri. + +Un cri à la sincérité duquel l'homme gris ne put se tromper. + +L'enfant avait pris la fuite, et les deux femmes n'en savaient rien. + +L'homme gris sauta par la fenêtre dans le jardin. + +Il se mit à courir dans tous les sens, suivi par les deux femmes qui se +lamentaient et par l'Irlandais. + +Lord Palmure, garrotté et son masque de poix sur le visage, avait été si +bien caché derrière un massif, que les deux femmes passèrent près de lui +sans le voir. + +Shoking, lui-même, entendant tout ce tapage, avait quitté son siége et +accourait. + +On fit le tour du jardin. On chercha partout. On ne trouva point +l'enfant. + +Tout à coup l'homme gris s'arrêta devant un arbre qui croissait au long +de ce mur élevé qui bornait le jardin au nord. + +Une branche cassée lui indiqua que le fugitif avait grimpé le long de +cet arbre, sauté par dessus le mur, et qu'il s'était enfui par là. + +--Heureusement, s'écria l'homme gris, qu'il n'y a pas longtemps de cela. +Hampsteadt est désert, en cette saison. Nous finirons bien par le +retrouver. + +Et il s'élança hors du jardin suivi de Shoking et de l'Irlandais. + +Tous trois avaient oublié la vieille dame, qui tremblait de tous ses +membres dans le cab, et lord Palmure qui étouffait sous son masque de +poix. + + + + +XXXIX + + +Miss Ellen avait attendu le retour de lord Palmure, son père, durant +toute la nuit. + +A minuit, le noble lord n'était pas rentré; néanmoins miss Ellen n'était +pas très-inquiète, et elle se disait que sans doute on avait emmené le +petit Irlandais loin de Londres. + +Sur le derrière de l'hôtel Palmure s'étendait un grand jardin planté de +vieux arbres. + +L'appartement de miss Ellen, situé au premier étage, donnait sur ce +jardin. + +Après avoir vainement attendu son père, miss Ellen prit le parti de se +mettre au lit. + +Mais, auparavant, fidèle à sa promesse, l'altière jeune fille voulut +s'assurer que l'Irlandaise était toujours en son pouvoir. + +Pour plus de sûreté, on avait donné à la pauvre mère une chambre qui +n'avait pas d'autre issue que la chambre de miss Ellen elle-même. + +Mais toutes ces précautions étaient au moins inutiles; car Jenny, à qui +l'on avait représenté le portrait de sir Edmund, âgé de vingt ans, et +qui avait reconnu son époux, savait maintenant qu'elle était dans sa +famille, et, loin de se défier de lord Palmure et de sa fille, avait au +contraire en eux une confiance aveugle. + +Miss Ellen trouva la pauvre mère debout, les yeux secs, mais en proie à +une anxiété croissante. + +En voyant entrer miss Ellen, elle vint à elle les bras ouverts. + +--Eh bien! dit-elle, votre père est-il de retour? + +--Pas encore. + +--Mon Dieu! s'il n'allait pas trouver mon fils? + +Un sourire plein d'assurance vint aux lèvres de miss Ellen. + +--Rassurez-vous, dit-elle, mon père tient tout ce qu'il promet. Il est +allé chercher votre fils et il le ramènera. + +--Mais quand? + +--Peut-être cette nuit... peut-être demain matin seulement. Je vous le +répète, l'enfant était hors de Londres, à la campagne; il faut le temps +matériel de faire le voyage. + +--Oh! puissiez-vous dire vrai! murmura l'Irlandaise en joignant les +mains. + +--Ma chère, reprit miss Ellen, croyez-moi, toutes ces émotions que vous +avez éprouvées depuis deux jours vous ont brisée. Vous avez besoin de +repos, mettez-vous au lit et attendez avec patience et courage le retour +de mon père. + +--Je ferai ce que vous voudrez, ma belle demoiselle, répondit +l'Irlandaise avec soumission. + +--Vous me le promettez? + +--Oui. + +--Bonsoir donc, ma bonne, et ayez foi en nous. + +Miss Ellen baisa l'Irlandaise au front. + +Celle-ci se mit à genoux au pied de son lit pour prier avant son +coucher. + +Miss Ellen sortit. + +Elle revint dans sa chambre, songea un moment à sonner ses femmes pour +se faire déshabiller; puis, cédant à on ne sait quel caprice, elle +s'approcha d'une fenêtre qu'elle ouvrit. + +La nuit était sombre, mais elle n'était pas très-froide. + +Quand le brouillard ne pèse pas sur Londres, l'atmosphère est tiède, +même en automne. + +Miss Ellen se prit à rêver, la tête appuyée dans ses mains et ses coudes +sur l'entablement de la croisée. + +Tout à coup elle tressaillit. + +Une ombre noire s'agitait dans le jardin. + +Était-ce un homme ou un animal? + +Miss Ellen ne put d'abord s'en rendre compte. + +L'ombre s'approcha. + +Alors, la fille du pair d'Angleterre vit briller dans l'obscurité deux +points lumineux. + +On eût dit les yeux de quelque bête fauve au fond du bois. + +Chose bizarre! miss Ellen ne se rejeta point en arrière; elle ne referma +point la croisée; elle ne courut pas à un cordon de sonnette pour +appeler ses gens. + +Obéissant à une mystérieuse fascination, elle regardait ces deux yeux +qui s'avançaient toujours et vinrent s'arrêter au pied d'un arbre qui +montait devant la croisée. + +Alors la forme noire se dressa, et miss Ellen vit qu'elle avait affaire +à un homme. + +Cet homme se mit à grimper le long du tronc de l'arbre. + +Miss Ellen voulut jeter un cri, mais sa gorge était aride. + +Elle voulut fuir et refermer la croisée. + +Mais une force inconnue la cloua au sol. + +L'homme montait toujours. + +Avec la légèreté d'un clown, il arriva sur une branche qui était presque +de plain pied avec l'entablement de la croisée. + +Peut-être que s'il eût un moment détourné la tête, que s'il eût cessé, +l'espace d'une seconde seulement, de braquer ces deux yeux brillants sur +la jeune fille, le charme se fût trouvé rompu et qu'elle eût eu la force +d'appeler à son aide. + +Mais ces yeux dominateurs demeurèrent fixés sur elle, et la fille de +lord Palmure, pétrifiée, vit cet homme faire un bond prodigieux et +sauter de l'arbre sur la croisée. + +Il avait un poignard à la main et dit froidement: + +--Si vous appelez, vous êtes morte! + +Alors miss Ellen recula. + +Mais elle recula lentement, les yeux fixés sur cet homme qui osait lui +faire une menace de mort. + +Quel était-il? + +Jamais elle ne l'avait vu. + +Sa mise était celle d'un gentleman. + +Son visage pâle avait la distinction parfaite d'un homme de qualité. + +Son regard fascinait de près, comme il fascinait à distance. + +Cependant miss Ellen fit un effort suprême et rompit à moitié le charme +qui l'enveloppait. + +--Qui êtes-vous? dit-elle. Que me voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venu +ici? + +--Miss Ellen, dit froidement cet homme, je vous demande mille pardons +d'avoir pris un chemin aussi singulier pour entrer chez vous; mais je +n'avais pas le choix. Je ne voulais pas qu'on me vît. + +Il avait une voix douce et grave, pleine d'une mystérieuse harmonie. + +Miss Ellen se sentit dominée par le son de cette voix, bien plus que par +l'épouvante que lui inspirait la vue du poignard. + +--Que me voulez-vous? répéta-t-elle. + +Elle se raidissait sur ses jambes pour ne point tomber; et ses mains +tremblantes furent obligées de chercher l'appui d'un meuble. + +--Je viens vous parler au nom de votre père, dit cet homme. + +--De mon père? + +--Oui. + +Et comme elle le regardait avec une stupeur croissante, il tira de son +doigt une bague qu'il mit sous les yeux de la jeune fille, en lui +disant: + +--Connaissez-vous cela? + +Miss Ellen tressaillit et étouffa un cri. + +Cette bague était la chevalière armoriée que portait ordinairement lord +Palmure. + +--Mon père vous a donné sa bague? exclama-t-elle. + +--Oui et non, dit-il en souriant. C'est-à-dire que cette bague est une +preuve que votre père est en mon pouvoir, et que sa vie répond de la +mienne. + +Miss Ellen étouffa un nouveau cri. + +Et reculant d'un pas encore: + +--Mais qui donc êtes-vous? reprit-elle. + +--Mon nom, ne vous apprendra pas grand chose, dit-il. On m'appelle: +L'HOMME GRIS. + + + + +XL + + +L'homme gris, car, en effet, c'était lui, s'approcha plus encore de la +jeune fille: + +--Miss Ellen, dit-il, vous avez ici une femme qu'on appelle Jenny +l'Irlandaise. + +--Que vous importe? + +Et la fille de lord Palmure retrouva son humeur hautaine en présence de +cet étranger qui se permettait de la questionner. + +L'homme gris demeura calme, et sa voix ne perdit rien de son accent de +douceur. + +--Vous me demandez que m'importe? dit-il, et vous avez le droit de me +faire cette question. Aussi vais-je vous répondre. + +Lord Palmure, votre père, s'est trouvé, il y a deux jours, sur un +_Penny-Boat_; il a vu cette femme, il a cru, dans les traits de l'enfant +qu'elle avait avec elle, reconnaître un homme. L'enfant lui a rappelé +sir Edmund Palmure, son frère... + +Miss Ellen étouffa un cri. + +Mais l'oeil fascinateur de l'homme gris se posa sur elle, et soudain +elle se tut. + +Il continua: + +--Il importait à lord Palmure d'avoir cette femme; aussi l'a-t-il +enlevée et conduite ici. Il lui importait plus encore d'avoir l'enfant. +C'est pour cela qu'il a donné de l'or, beaucoup d'or, et que lui, le +noble pair, il n'a pas craint de se jeter dans une aventure d'homme de +rien. + +--Après? dit froidement miss Ellen. + +--Il m'importe pareillement, à moi, poursuivit l'homme gris, d'avoir +cette femme; et je vais vous dire ce que j'ai fait pour cela. Je suis +entré chez vous de nuit, en escaladant un mur, en entrant par une +fenêtre. Qu'un policeman m'arrête, qu'un magistrat de police me renvoie +devant le jury, et le jury me condamne à aller finir mes jours à +Botany-bay. + +--Ah! dit miss Ellen, qui regardait maintenant cet homme avec plus +d'étonnement que d'épouvante. + +Car, entre l'homme gris que nous avons vu au Black-Horse, vêtu de ce +pauvre habit gris d'où il tenait son surnom, et celui que miss Ellen +avait devant elle, il y avait tout un monde de distance. + +Irréprochablement vêtu, rasé avec soin, s'exprimant avec une aisance +parfaite, cet homme, on l'eût juré, paraissait être entré par la porte, +avoir été préalablement présenté, et il n'eût pas fallu de grands +efforts à celui qui serait entré inopinément chez miss Ellen pour +supposer qu'il était son fiancé. + +--Eh bien! reprit-il, ce n'est pas tout encore, j'ai fait plus que cela, +miss Ellen: moi et mes complices, nous avons mis la main sur un pair +d'Angleterre, nous l'avons terrassé, garrotté, après lui avoir posé sur +le visage un masque de poix. + +Et comme miss Ellen allait jeter un nouveau cri: + +--Prenez garde, dit-il, car c'est de votre père qu'il s'agit, et si je +ne sortais pas d'ici libre et sain et sauf, vous ne le reverriez jamais. + +La jeune fille frissonna. + +--La vie de lord Palmure, poursuivit l'homme gris, répond de la mienne. +Par conséquent, ne sonnez pas, n'appelez pas. Toute imprudence de votre +part pourrait coûter la vie à votre père. + +Miss Ellen regardait cet homme avec une épouvante mêlée, à son insu +peut-être, d'une secrète admiration. + +Il continua. + +--L'Irlandaise est ici, et je veux la voir. + +Sa voix, sans rien perdre de son calme, avait maintenant quelque chose +d'impérieux qui fit pâlir miss Ellen de colère. + +Sa nature altière se révolta même un moment. + +--On n'a jamais dit: _je veux_ devant moi, fit-elle. + +--Aussi vous en fais-je mes plus humbles excuses, miss Ellen. Mais +nécessité n'a pas de loi. Or, je vous le dis, le temps presse. La vie de +votre père est en danger, et votre résistance pourrait... + +Elle l'interrompit d'un geste. + +--Et qui donc m'assure, fit-elle, que ce que vous me dites est la +vérité? + +--Cette bague que je vous présente. + +En effet, si la bague de lord Palmure était aux mains de cet homme, +c'est que lord Palmure lui-même était en son pouvoir. + +Elle se mordit les lèvres et ne répondit rien. + +L'homme gris reprit, sans rien perdre de son ton courtois: + +--Veuillez, je vous prie, me conduire à la chambre de l'Irlandaise. + +Son regard pesait toujours sur la jeune fille, et ce regard avait une +puissance magnétique à laquelle elle essayait vainement de se +soustraire. + +Dominée par ce regard, plus encore que par la pensée que la vie de son +père était en danger, miss Ellen alla vers la porte qui donnait dans la +chambre où était Jenny. + +L'homme gris posa sa main sur le bras de la jeune fille, au moment où +elle allait ouvrir cette porte. + +--Miss Ellen, dit-il, un mot encore. + +--Parlez... + +--Je vous ai dit, je vous répète que la vie de votre père répond de la +mienne; donc n'allez pas faire la folie d'appeler vos gens: si j'étais +arrêté, avant le point du jour lord Palmure ne serait plus qu'un +cadavre. + +Elle lui jeta un regard de haine: + +--Oh! dit-elle, vous serez châtié quelque jour! + +--C'est possible, répondit-il, mais ce soir je suis le plus fort et +j'use de ma supériorité. + +Et il mit lui-même la main sur le bouton de la porte. + +Alors, en proie à une colère concentrée, miss Ellen, l'orgueilleuse +fille du pair d'Angleterre, se laissa tomber dans un fauteuil, et mit +la main sur ses yeux, comme si elle eût voulu éviter ce regard qui +paralysait sa volonté. + +L'homme gris ouvrit la porte sans bruit et entra dans la chambre de +l'Irlandaise. + + * * * * * + +Jenny priait encore. + +La scène entre miss Ellen et l'homme gris avait eu lieu à demi-voix et +elle n'avait rien entendu. + +Elle n'entendit pas davantage la porte s'ouvrir et se refermer. + +Agenouillée au pied de son lit, sa tête dans ses mains, elle demandait à +Dieu de lui rendre son enfant. + +L'homme gris, dont un épais tapis assourdissait les pas, marcha jusqu'à +elle et posa sa main sur son épaule. + +L'Irlandaise se retourna vivement. + +L'homme gris posait un doigt sur ses lèvres. + +--Au nom de votre enfant, dit-il tout bas, pas un cri! + +Le cri qui allait s'échapper de la poitrine de Jenny expira dans la +gorge. + +Elle se leva éperdue, l'oeil fiévreux, regardant cet homme à qui, une +fois déjà, elle avait dû son salut et semblant se demander comment il +était parvenu jusqu'à elle. + +--Que me voulez-vous? dit-elle enfin. + +--Je viens, dit gravement l'homme gris, vous parler au nom de votre mari +mort... + +Elle tressaillit. + +--De votre enfant vivant... Ne criez pas... + +--Mon fils, dit-elle d'une voix sourde, on va me le rendre. + +--Je viens enfin au nom de l'Irlande que vous trahissez sans le savoir. + +--Que dites-vous? qu'osez-vous dire? fit-elle. + +--Je viens enfin au nom de ce prêtre qui devait dire la messe à +Saint-Gilles, hier matin, et à qui vous deviez présenter votre fils. + +Elle le regardait avec une sorte d'épouvante. + +--Femme de sir Edmund, dit gravement l'homme gris, savez-vous où vous +êtes? + +--Chez le frère de mon époux mort, répondit-elle, chez le protecteur de +mon fils. + +--Femme du sir Edmund, répondit gravement l'homme gris, vous êtes chez +le bourreau de votre époux, chez le persécuteur de votre fils, chez +l'homme qui a ruiné l'Irlande et laissé dresser l'échafaud de ses +libérateurs. + +Cette fois Jenny jeta un cri. + +--Oh! dit-elle, vous mentez. + +Il mit la main sur son coeur: + +--Au nom de votre enfant que moi seul vous rendrai, dit-il, je vous jure +que j'ai dit la vérité. + +--Mon enfant, dit-elle, je le verrai dans quelques heures, lord Palmure +va me le ramener. + +--Lord Palmure ne rentrera ici, dit froidement l'homme gris, que lorsque +vous en serez partie, vous. + +--Vous voulez que je parte d'ici! s'écria l'Irlandaise. + +--Au nom de votre époux mort, de votre fils vivant, au nom du prêtre qui +vous attend, au nom de l'Irlande qui a compté sur vous, répéta lentement +l'homme gris, Jenny, je vous somme de me suivre! + + + + +XLI + + +L'Irlandaise regardait l'homme gris avec une stupeur défiante. + +--Vous ne me croyez pas? dit-il enfin. + +Elle ne répondit point. + +--Vous ne me croyez pas, de même que vous n'avez pas cru le prêtre. Vous +avez préféré croire cet homme qui, en effet, était le frère sir Edmund, +mais qui l'a livré à ses bourreaux. + +Cette fois l'Irlandaise retrouva la parole: + +--Hé! qui m'assure, dit-elle, que ce que vous me dites là est la vérité? + +--C'est juste, dit-il avec douceur, une première fois je vous ai promis +de vous rendre votre fils, et je n'ai pu tenir ma parole. Vous avez le +droit de ne pas me croire. + +--Rendez-moi mon fils, dit-elle, et je vous croirai. + +--Mais pour que je vous le rende, il faut que vous sortiez d'ici. + +--Pourquoi? + +--Écoutez-moi bien, continua-t-il avec douceur: votre fils, enlevé par +une femme qui vend des enfants, votre fils, errant et perdu dans les +rues de Londres, est moins séparé de vous que s'il était là, dans cette +chambre, sous ce toit maudit. + +Que vous a dit l'homme qui vous a amenée ici? + +Il vous a dit: Je suis le frère de l'époux que vous pleurez. Venez, ma +maison sera votre maison, votre fils sera mon fils. + +--Il m'a dit cela, en effet, dit Jenny l'Irlandaise. + +--Cet homme, poursuivit l'homme gris, tiendra en partie sa promesse. +Vous, la fille du peuple, vous vivrez comme une lady. Votre fils +retrouvé sera élevé comme un fils de lord. + +--Vous voyez bien! dit la pauvre mère. + +--Attendez donc, reprit l'homme gris. Mais vous pouvez mourir, vous... + +--Que m'importe? si mon fils est heureux... + +--Certainement, il le sera. Je vous le répète, on l'élèvera comme un +fils de lord, dans l'amour de l'Angleterre, dans la haine de l'Irlande, +dans le mépris des martyrs! + +Jenny tressaillit et attacha un regard éperdu sur l'homme gris. + +--Que dites-vous donc là? s'écria-t-elle. + +--Votre époux n'est-il pas mort pour l'Irlande, en maudissant +l'Angleterre? + +--C'est vrai, dit-elle. Mais lord Palmure... + +--Lord Palmure est pair d'Angleterre, Jenny, et il avait le pouvoir +d'arracher sir Edmund au gibet. + +Elle jeta un cri, et, le regardant de nouveau: + +--Est-ce bien vrai ce que vous me dites-là? fit-elle. Ne me trompez-vous +pas encore? + +--Regardez-moi bien... + +Et il laissa, à son tour, peser sur elle cet oeil profond et magnétique +qui subjuguait. + +--Oui, dit-elle enfin, oui, je vous crois. + +--Attendez encore, reprit-il. Avant de sortir d'ici, Jenny, il faut que +vous choisissiez vous-même la destinée de votre enfant. + +Et comme elle ne paraissait pas comprendre ces paroles: + +--Si vous restez ici, votre fils sera lord un jour, dit-il; il sera +riche, il sera heureux, mais du fond de sa tombe de supplicié, son père, +sir Edmund, le reniera. + +--Oh! ne parlez pas ainsi! dit-elle avec un accent d'effroi. + +--Si vous me suivez, votre fils sera pauvre. Il souffrira, il luttera, +mais il sera le chef d'une armée mystérieuse qui se recrute et s'agite +dans l'ombre, soldats, martyrs aujourd'hui, demain vainqueurs, qui +chasseront le dernier Anglais du dernier coin de l'Irlande. + +Souvenez-vous des paroles de sir Edmund et choisissez! + +Cette fois l'Irlandaise n'hésita plus. + +Elle se leva et dit: + +--Partons! + +--Une minute encore, dit l'homme gris. Votre fils n'est pas retrouvé... + +Elle joignit les mains. + +--Mais, acheva-t-il, ayez confiance... Maintenant, c'est l'Irlande tout +entière qui cherche son chef, et elle le retrouvera! + +Jenny eut foi dans l'accent grave et doux de cet homme. + +--Je vous crois, dit-elle: mais lord Palmure me trompait donc quand il +m'assurait qu'il le ramènerait? + +--Non, mais, comme nous, il a été déçu dans son attente. Écoutez-moi +bien. Les femmes qui vous ont endormie avaient emmené votre fils à +Hampsteadt, un village aux portes de Londres. + +Lord Palmure avait découvert cette retraite, et, il y a quelques heures, +il s'est mis en route. + +Deux hommes l'accompagnaient, et j'étais l'un de ces deux hommes. + +--Vous? + +--Moi. + +--Eh bien! fit-elle avec anxiété. + +--Quand nous sommes arrivés, l'enfant avait pris la fuite. + +Il avait échappé à ses geôliers, il s'était mis sans doute en chemin +pour vous rejoindre. + +--O mon Dieu! + +--Jenny, continua l'homme gris, votre fils, errant dans les rues de +Londres, sera rencontré par un policeman, qui le conduira au bureau de +police où nous le réclamerons. + +--Dites-vous vrai? + +--Vagabond perdu dans la ville immense, il est moins en danger que sous +les lambris de ce palais. Ayez foi en nous, car nous sommes beaucoup, et +tous nous le chercherons. + +--Oui, dit-elle, oui, je vous crois. Oui, mes yeux s'ouvrent à la +lumière et mon fils errant dans les rues de Londres ne saurait être +perdu pour moi. + +--Alors, vous consentez à me suivre? + +--Oui. + +--A la porte de ce palais vous trouverez le prêtre que vous avez déjà +vu... et qui m'a aidé à vous sauver. + +--L'abbé Samuel? + +--Je l'ai fait sortir de prison, comme je vous l'avais promis. + +L'Irlandaise se sentit entraînée vers l'homme gris par un élan +irrésistible. + +--Oh! dit-elle, qui que vous soyez, j'ai foi en vous. + +Alors il ouvrit la porte de la chambre et Jenny, tressaillant, aperçut +miss Ellen assise dans le fauteuil où elle s'était laissée tomber +suffoquée par la colère. + +L'homme gris marcha droit à elle. + +--Miss Ellen, dit-il, vous avez tenu une partie de votre promesse, mais +ce n'est pas tout, et la vie de votre père est toujours en danger. + +La jeune fille le regarda avec une expression de haine soumise: + +--Que voulez-vous de moi? fit-elle. + +--Que vous nous conduisiez loin d'ici. + +--Ah! + +L'homme gris ajouta: + +--Il est tard, vos gens sont couchés. Prenez ce flambeau et +conduisez-nous jusqu'à la porte de l'orangerie qui donne sur le jardin. +Au fond du jardin, il y a une autre porte dont vous devez avoir la clef. + +Cette porte ouvre sur une ruelle. C'est par là que nous sortirons. + +Miss Ellen regarda l'Irlandaise. + +--Ainsi, dit-elle, vous allez suivre cet homme? + +Jenny baissa les yeux: + +--C'est l'Irlande qui le veut! dit-elle. + +Un tremblement nerveux parcourait tout le corps de miss Ellen. + +Mais le regard fascinateur de l'homme gris pesa sur elle, et elle fut +contrainte d'obéir. + +Elle prit donc le flambeau, ouvrit la porte de sa chambre et dit: + +--Suivez-moi! + +Et l'Irlandaise avait pris le bras de son libérateur. + +Miss Ellen leur fit suivre un corridor, descendre un escalier, traverser +plusieurs salles du rez-de-chaussée. + +L'hôtel était silencieux et ils ne rencontrèrent personne. + +Quand ils furent dans l'orangerie, elle prit une clef qui était pendue +au mur: + +--Voilà, dit-elle, la clef de la petite porte. + +--Au revoir, miss Ellen! dit l'homme gris. + +En ce moment, l'altière jeune fille secoua le charme étrange qu'elle +subissait depuis une heure. + +--Oui, dit-elle, au revoir! car nous nous reverrons!... + +[*** Ligne illisible] devant qui elle avait tremblé et s'était sentie +humiliée. + +--Oui, nous nous reverrons! murmura-t-elle, tandis que l'homme gris +traversait le jardin, emmenant l'Irlandaise. Nous nous reverrons!... et +ce sera entre nous un duel à mort. + + + +FIN DU PROLOGUE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + +***** This file should be named 15146-8.txt or 15146-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/4/15146/ + +Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Maillière and the Online +Distributed Proofreading Team. Page scans provided by gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misères de Londres + 1. La nourrisseuse d'enfants + +Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +Release Date: February 22, 2005 [EBook #15146] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Maillière and the Online +Distributed Proofreading Team. Page scans provided by gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + +<h1>LES MISÈRES</h1> +<h1>DE LONDRES</h1> +<h1>I</h1> +<h1>LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS</h1> +<br/> +<h2>PAR</h2> +<h2>PONSON DU TERRAIL</h2> +<h3>PARIS</h3> +<h3>E. DENTU, ÉDITEUR</h3> +<h3>LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</h3> +<h3>PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS</h3> +<h3>1868</h3> +<hr style="width: 65%;"/> +<br/> + +<br/> + +<h1>LES MISÈRES DE LONDRES</h1> +<h3>PROLOGUE</h3> +<h2><b>LA NOURISSEUSE D'ENFANTS</b></h2> +<hr style="width: 45%;"/> +<br/> +<h2>I</h2> +<p>Le panache noir du <i>Penny-Boat</i> s'allongeait dans le +brouillard +rougeâtre qui pesait sur la Tamise et qu'un pâle rayon de +soleil +couchant brisait.</p> +<p>Le <i>Penny-Boat</i> est un petit bateau à vapeur dont le +prix de +passage,—son nom l'indique,—est d'un penny, deux sous en monnaie +française.</p> +<p>Cinquante navires de ce genre sillonnent en tous sens et à +toute heure +ce fleuve immense qu'on appelle la Tamise, et dans les flots ternes +duquel Londres, la ville colossale, plonge ses pieds boueux.</p> +<p>Comme toujours, le <i>Penny-Boat</i> regorgeait de passagers, les +gentlemen +et les ladys à l'arrière, les <i>roughs</i>, +c'est-à-dire le peuple, à +l'avant.</p> +<p>Sur cette partie du navire, hommes et femmes considéraient, +les uns avec +curiosité, d'autres avec compassion, quelques-uns avec +convoitise, une +femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans qui tenait un enfant +d'une +dizaine d'années par la main. Pauvre était leur +accoutrement, plus +pauvre encore leur bagage.</p> +<p>La femme portait un vieux chapeau, un vieux châle à +carreaux, des bas +bleus de grosse laine, et des souliers encore couverts de la +poussière +d'une longue route.</p> +<p>L'enfant avait le bas des jambes nu, point de chapeau sur sa +tête +couverte d'une belle chevelure châtain en broussaille; et sa +mère lui +avait enroulé autour de sa veste fripée un lambeau de +plaid qui avait dû +être rouge et vert, mais qui n'offrait plus que des tons jaunes +et gris.</p> +<p>Pourquoi donc ces infortunés attiraient-ils ainsi l'attention +générale, +sur ce pont encombré, au milieu de cette navigation en tumulte, +en +dépit du sifflet des locomotives passant et repassant la Tamise, +de +Cannon-street à London-Bridge, et de London-Bridge à +Charing-Cross?</p> +<p>Quelques gentlemen correctement vêtus s'étaient +même joints, sur +l'avant, au menu peuple qui entourait ces deux créatures, et +leur +étonnement, leur curiosité ne le cédaient en rien +à la curiosité, à +l'étonnement et même à l'admiration contenue dont +la mère et l'enfant +étaient l'objet.</p> +<p>C'est que la mère, en ses haillons, était plus belle +que toutes les +ladys qu'on voit le matin dans Hyde-Park ou dans les jardins de +Kingsington sur un cheval de sang, c'est que jamais peintre +énamouré de +l'idéal n'avait rêvé une figure de chérubin +plus jolie que celle de +l'enfant.</p> +<p>La mère était blanche, avec des lèvres rouges, +l'œil d'un bleu sombre +et les cheveux d'ébène.</p> +<p>L'enfant avait un signe bizarre.</p> +<p>Au milieu de ses cheveux châtains et presque noirs, une touffe +de +cheveux rouges, mince et fine, lui descendait vers le milieu du front.</p> +<p>Tous deux, la mère et l'enfant, regardaient avec une stupeur +inquiète +cette ville immense se dressant aux deux rives du fleuve, avec ses +églises sans nombre, ses gares gigantesques, ses ponts +cyclopéens et +ses maisons noires et enfumées.</p> +<p>D'où venaient-ils? Nul ne le savait.</p> +<p>Ils s'étaient embarqués à Greenwich, où +ils étaient arrivés à pied.</p> +<p>La mère avait, en soupirant, tiré de sa bourse, +où se heurtaient deux ou +trois schillings avec un peu de monnaie de cuivre, les quatre pence +nécessaires à l'achat du ticket ou billet d'embarquement.</p> +<p>Puis elle s'était assise sur le pont, prenant son fils dans +ses bras.</p> +<p>Longtemps, elle n'avait adressé la parole à personne.</p> +<p>Mais enfin, comme le <i>Penny-Boat</i> touchait à la station +des docks de +l'Inde, elle avait demandé si c'était Londres qu'elle +voyait devant +elle.</p> +<p>—Oui et non, lui avait répondu un gros homme aux cheveux +rouges, un +Écossais marchand de poisson, qui remontait jusqu'à +London-Bridge. Cela +dépend, ma petite mère. Londres est partout, et il ne +finit jamais. Où +allez-vous?</p> +<p>La jeune femme hésita un moment.</p> +<p>—Je vais, dit-elle enfin, dans un quartier où se trouve une +église +qu'on appelle Saint-Gilles, et dans une rue qu'on appelle +<i>Lawrence-street</i>.</p> +<p>—Bon, dit l'Écossais, je connais ça. Saint-Gilles, +c'est une église +catholique.</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Vous êtes Irlandaise?</p> +<p>—Oui, dit encore la jeune femme.</p> +<p>Le marchand de poisson était un brave homme assez bavard; une +jolie +femme ne lui déplaisait pas, et quand il entrait dans un +public-house, +bien qu'il eût des prétentions à être +gentleman, au lieu d'aller boire +sur le comptoir du box des gens bien mis, il allait fumer une pipe au +parloir où il pouvait s'asseoir et causer tout à son aise.</p> +<p>—Vous avez un bout de chemin à faire, ma petite mère, +dit-il. Vous +descendrez à la station de Charing-Cross; vous trouverez le +Strand, puis +vous monterez toujours droit devant vous; c'est une vilaine rue que +Lawrence-street, et une pauvre église que Saint-Gilles, mais il +y a de +belles rues pour vous y conduire. Et quand vous aurez traversé +Piccadilly, vous n'en serez pas loin. Est-ce que vous allez chez des +parents?</p> +<p>—Non, je ne connais personne à Londres, mais on m'a dit que +dans +Lawrence-street, poursuivit la femme, il y avait un Irlandais du nom de +Patrick qui me logerait, moi et mon enfant.</p> +<p>—Tous les Irlandais s'appellent Patrick, ma petite mère, dit +le +marchand de poisson, et si vous n'avez d'autres renseignements, vous +courez grand risque de coucher à la belle étoile.</p> +<p>L'Irlandaise leva les yeux au ciel d'un air résigné.</p> +<p>—Dieu est bon, dit-elle, il ne nous abandonnera pas.</p> +<p>Le gros Écossais reprit:</p> +<p>—Vous venez à Londres pour travailler, n'est-ce pas?</p> +<p>—Je ne sais, dit-elle.</p> +<p>Cette réponse était au moins étrange, si on +prenait garde aux vêtements +de la jeune femme.</p> +<p>—A Londres, reprit l'Écossais, il n'y a que les lords qui ne +travaillent pas.</p> +<p>—J'ai une mission, dit l'Irlandaise. C'est demain le 27 octobre, +n'est-ce pas?</p> +<p>—Oui, certes.</p> +<p>—Demain, à huit heures, il faut que je soie à +l'église de Saint-Gilles, +auprès de l'autel, et que je présente mon fils au +prêtre qui célébrera +la messe.</p> +<p>—Pourquoi donc ça? demanda naïvement l'Écossais.</p> +<p>—Son père mourant me l'a commandé.</p> +<p>Comme l'Irlandaise faisait cette réponse non moins +mystérieuse, sans +s'apercevoir qu'on avait fait cercle autour d'elle, de son enfant et du +marchand de poisson, et que parmi les gens qui l'entouraient se +trouvaient un gentleman et une femme qui la regardaient avec une sorte +d'avidité, le <i>Penny-Boat</i> toucha la station de +London-Bridge.</p> +<p>—Ma petite mère, dit alors l'Écossais, ma femme est +une brave femme, et +si vous voulez venir chez nous, nous vous donnerons une bonne tasse de +thé, des sandwich et une tranche de saumon fumé à +vous et à votre +enfant. Puis vous coucherez chez nous, et, demain, vous aurez tout le +temps de vous rendre à Saint-Gilles.</p> +<p>L'Écossais faisait son offre de bon cœur, et son visage +rougeaud était +plein de loyauté:</p> +<p>L'Irlandaise hésita un moment et regarda son pauvre enfant +accablé de +fatigue.</p> +<p>—Non, non, dit-elle enfin, merci mille fois, il faut que j'aille +là où +j'ai ordre d'aller.</p> +<p>—Adieu donc, dit l'Écossais, et Dieu vous garde!</p> +<p>Et il sauta sur le ponton qui servait au débarquement.</p> +<p>Le <i>Penny-Boat</i> reprit sa course; il passa devant la station +de +Cannon-street, puis sous le pont des Moines-Noirs, le <i>Blak-friards</i>, +comme disent les Anglais toucha à Temple-Bar une minute, puis +s'élança +de nouveau vers le sud-ouest.</p> +<p>Alors le brouillard se déchira sous l'effort d'un rayon de +soleil et la +mère et l'enfant se prirent à contempler le spectacle +grandiose qu'ils +avaient sous les yeux.</p> +<p>A droite le palais de Sommerset, à gauche les noires maisons +du +Southwark, devant eux le pont de Waterloo, et plus loin encore celui de +Westminster, et, à demi-estompés par le brouillard, la +vieille abbaye et +le parlement plongeant ses assises dans les flots, et tout à +fait perdu +dans la brume, sur la rive droite de la Tamise, Lambeth-Palace, la +somptueuse demeure des archevêques de Cantorbéry.</p> +<p>C'était le Londres opulent, le Londres des palais, la ville +des maîtres +du monde, qui apparaissait tout à coup aux yeux éblouis +de ces modestes +voyageurs.</p> +<p>Et cependant l'enfant, le pauvre Irlandais en guenilles, glissa +alors +des bras de sa mère, se dressa à l'avant et promena sur +cette ville +immense un fier regard.</p> +<p>On eût dit un jeune aiglon au bord de son aire contemplant +avec sérénité +les vastes plaines de l'air dont il est désormais le roi.</p> +<p>Et le gentleman, qui n'avait jamais perdu de vue la mère et +l'enfant, +surprit ce regard et tressaillit.</p> +<p>—Oh! murmura-t-il, on dirait l'œil de flamme de sir Edmund!</p> +<p>En même temps la femme qui, elle aussi, les avait +regardés avec une +curiosité étrange, se glissa comme un reptile +auprès de l'Irlandaise.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>II</h2> +<p>La femme qui s'était glissée auprès de +l'Irlandaise avait une de ces +physionomies qui, pour nous servir d'une expression populaire, <i>font +froid dans le dos</i>.</p> +<p>Ce n'était pas une mendiante, pourtant.</p> +<p>Elle avait une belle robe à ramage, un châle vert et +rouge, un chapeau à +rubans violets, des souliers cirés à l'œuf, avec des bas +tricotés à +l'aiguille, un sac de velours au poignet gauche, un parapluie vert +à la +main droite, et les doigts couverts de bagues ornées de pierres +grossières et multicolores.</p> +<p>Cet ensemble de mauvais goût anglais n'était que +grotesque et prêtait à +rire tant qu'on n'envisageait pas attentivement cette créature.</p> +<p>Les yeux d'un bleu incolore avaient un froid rayonnement.</p> +<p>Les lèvres minces qui recouvraient de longues dents jaunes +à moitié +déchaussées, avaient une expression de +méchanceté doucereuse; le visage +empourpré et bouffi quelque chose de bestial qui rappelait la +tête de +certains animaux carnassiers.</p> +<p>Elle s'approcha de l'Irlandaise, et celle-ci s'écarta sur le +banc où +elle était assise, moins pour lui faire place que pour se +soustraire à +son contact.</p> +<p>—Ma chère, lui dit cette femme, se servant d'une appellation +commune au +peuple de Londres, aussi vrai que je m'appelle mistress Fanoche, que je +suis presque de qualité et que j'ai quelque droit au titre de +dame; +aussi vrai que je tiens une maison d'éducation pour les enfants +des deux +sexes, dans Dudley-street, auprès d'Oxford, à deux pas de +Saint-Gilles; +aussi vrai que je suis catholique comme vous, vous avez le plus bel +enfant que j'aie jamais vu!</p> +<p>—Vous êtes catholique? s'écria l'Irlandaise.</p> +<p>—Oui, ma chère.</p> +<p>—Irlandaise, peut-être?...</p> +<p>Et la jeune femme, qui d'abord avait éprouvé un +sentiment de répulsion, +obéit en ce moment à ce besoin impérieux qu'ont +les exilés de retrouver +sur la terre étrangère quelque chose ou quelqu'un qui +leur parle de leur +patrie.</p> +<p>—Je ne suis pas Irlandaise de naissance, répondit mistress +Fanoche, +mais simplement d'origine. Mon grand-père était +Irlandais. Nous sommes +restés catholiques, j'ai même beaucoup souffert, car feu +master Fanoche, +mon époux, que Dieu lui pardonne! m'a rendue bien malheureuse, +à propos +de ma religion.</p> +<p>Sur ces mots, mistress Fanoche passa ses mains couvertes de bagues +sur +ses yeux, essuyant une larme absente.</p> +<p>—Et vous allez à Saint-Gilles? reprit-elle.</p> +<p>—Oui, madame.</p> +<p>—Chez des Irlandais?</p> +<p>—Oui, madame. Chez un nommé Patrick.</p> +<p>—Dans Lawrence-street?</p> +<p>—Précisément.</p> +<p>Tandis que l'Irlandaise parlait ainsi, elle n'avait point +remarqué une +femme grande, sèche, non moins ridiculement accoutrée que +mistress +Fanoche, qui s'était approchée peu à peu et avec +qui la prétendue +maîtresse de pension avait échangé un furtif regard.</p> +<p>La grande femme sèche tira de sa poche un carnet et un crayon +et tandis +que mistress Fanoche continuait à absorber l'attention de +l'Irlandaise, +elle écrivit à la hâte les mots de Saint-Gilles, de +Patrick et de +Lawrence-street.</p> +<p>—Oui, ma chère, répondit mistress Fanoche, vous avez +là un enfant +charmant.</p> +<p>La mère rougit d'orgueil.</p> +<p>—Est-ce que vous ne le mettrez pas en pension?</p> +<p>Un sourire triste vint aux lèvres de l'Irlandaise.</p> +<p>—Je ne sais pas, dit-elle. Nous sommes pauvres aujourd'hui, +peut-être +le serons-nous longtemps encore.</p> +<p>—Il est si gentil, poursuivit mistress Fanoche, que je le prendrais +volontiers pour rien, pour l'amour de Dieu et de notre chère +Irlande, +ajouta-t-elle avec un enthousiasme hypocrite.</p> +<p>En ce moment, l'enfant rassasié sans doute du spectacle qu'il +avait +contemplé pendant quelques minutes, se retourna et s'approcha de +sa +mère.</p> +<p>Comme elle, il éprouva à la vue de mistress Fanoche un +sentiment de +répulsion, mais plus vif encore, plus accentué.</p> +<p>Et il dit avec une sorte d'effroi:</p> +<p>—Mère, quelle est cette femme?</p> +<p>—Une lady qui va te donner un gâteau, mon mignon, +répliqua mistress +Fanoche.</p> +<p>Et elle ouvrit un sac de velours vert et en retira une petite +galette à +l'anis qu'elle tendit à l'enfant.</p> +<p>Peut-être celui-ci avait-il bien faim; mais il refusa avec une +dignité +qu'on n'eût point soupçonnée chez un enfant de son +âge.</p> +<p>—Merci! dit-il, je n'ai pas faim, madame.</p> +<p>Et, obéissant toujours à cette aversion instinctive, +il se prit à +regarder les ponts, les églises, et à suivre, dans le +brouillard qui +s'épaississait, la fumée noire du <i>Penny-Boat</i> qui +se couchait en +s'allongeant.</p> +<p>—Ma chère, dit encore mistress Fanoche, vous serez bien mal +logée dans +Lawrence-street. Je connais ce Patrick dont vous parlez. C'est un +pauvre +homme, cordonnier de son état et qui a bien du mal à +vivre. Peut-être +n'a-t-il pas de pain chez lui.</p> +<p>—Il en achètera, dit l'Irlandaise, car j'ai encore un peu +d'argent.</p> +<p>—Je vous l'ai dit, poursuivit mistress Fanoche, qui ne se +décourageait +pas, je demeure dans Dudley-street; c'est à deux pas de +Saint-Gilles. +Vous y pourrez aller demain aussi matin que vous voudrez. Venez chez +moi. Je vous donnerai à souper et un bon lit pour l'amour de +notre +chère Irlande.</p> +<p>La jeune femme regarda de nouveau son enfant.</p> +<p>Elle l'avait regardé ainsi quand l'Écossais marchand +de poisson lui +avait pareillement offert l'hospitalité.</p> +<p>Mais, cette fois, l'enfant se chargea de la réponse.</p> +<p>Il revint auprès de sa mère, se serra contre elle, +comme un petit oiseau +se presse contre la sienne à l'approche de l'orage qui gronde au +lointain, et il lui dit avec un sentiment de morgue et +d'indéfinissable +épouvante:</p> +<p>—N'y allons pas, mère, n'y allons pas!</p> +<p>—Comme vous voudrez, dit naïvement mistress Fanoche, qui +échangea un +nouveau regard furtif avec sa longue et maigre compagne, en même +temps +qu'elle s'éloignait sans affectation de l'Irlandaise.</p> +<p>L'enfant avait pris dans ses petites mains la main de sa mère +et il la +portait à ses lèvres avec une effusion naïve.</p> +<p>On eût dit qu'ils venaient tous les deux d'échapper +à un grand et +mystérieux danger.</p> +<p>A dix pas de là, pendant ce temps, le gentleman qui les avait +regardés +avec tant de persistance échangeait maintenant quelques mots +à voix +basse avec un compagnon de voyage.</p> +<p>Ce gentleman avait la mise correcte d'un homme de haute vie, et on +ne +l'avait pas vu, sans quelque surprise, passer de l'arrière +à l'avant et +se mêler au menu peuple qui entourait l'Irlandaise.</p> +<p>Cette surprise ne pouvait que s'accroître à +présent, si on prenait garde +à l'interlocuteur qu'il venait de choisir.</p> +<p>Ce dernier était un homme de quarante-cinq ans environ, +résumant, dans +sa personne la misère de Londres, en ce qu'elle a de plus hideux.</p> +<p>Il portait un pantalon déchiré aux deux genoux, et ses +pieds posaient +dans de vieilles bottes crevées et sans talon.</p> +<p>Un lambeau d'habit noir, qui n'avait plus qu'un pan, était +boutonné +jusqu'au menton, dissimulant l'absence de la chemise et de la cravate.</p> +<p>Sa tête était coiffée d'un vieux chapeau gris +sans bords.</p> +<p>Avec cela, cet homme se tenait droit, la tête en +arrière, avec une +grande dignité, et il écoutait gravement le gentleman qui +lui disait:</p> +<p>—Je me nomme lord Palmure, je demeure dans Chester-street, Belgrave +square, et si tu écoutes bien ce que je vais te dire, tu peux +gagner +une bank-note de dix livres.</p> +<p>—Dix livres, votre Honneur! fit le mendiant stupéfait. Par +saint +Georges, et aussi vrai que je me nomme Barclay, dit Shoking, je ne me +puis figurer que vous parliez sérieusement.</p> +<p>—Très-sérieusement, mon garçon.</p> +<p>—Alors, expliquez-vous, je vous écoute.</p> +<p>—Tu vois cette femme et cet enfant?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Il s'agit de les suivre.</p> +<p>—Bon!</p> +<p>—Jusqu'à ce qu'ils soient descendus en une maison pour y +passer la +nuit.</p> +<p>—Fort bien.</p> +<p>—Alors, tu viendras me le dire, et les dix livres t'appartiendront.</p> +<p>—Votre Honneur, je crois que je deviens fou! dit le mendiant joyeux. +Aussi vous pouvez compter sur moi.</p> +<p>Mistress Fanoche, pendant ce temps, s'était rapprochée +de sa mystérieuse +compagne et disait:</p> +<p>—Tu sais bien que miss Émily va nous réclamer son +fils, et tu sais +aussi que son fils est mort. Est-ce que nous pouvions savoir que les +choses tourneraient ainsi? Il nous faut donc un enfant, il nous le +faut.</p> +<p>—Mais... la mère?...</p> +<p>—La mère!... on s'en débarrassera... Wilton me rendra +bien ce service.</p> +<p>Comme mistress Fanoche parlait ainsi, le <i>Penny-Boat</i> toucha +la station +de Charing-Cross, les voyageurs passèrent sur le ponton, puis +s'engouffrèrent dans ce chemin en planches, tout bariolé +d'affiches +multicolores, qui longe les bâtiments du chemin de fer, et, tout +à coup, +la pauvre Irlandaise et son enfant se trouvèrent perdus au +milieu de la +foule immense et des splendeurs commerçantes du Strand, dont les +mille +réverbères commençaient à s'allumer dans le +brouillard qui montait +lentement des bords de la Tamise.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>III</h2> +<p>La mère et l'enfant furent un moment étourdis.</p> +<p>Sur les larges trottoirs les passants se croisaient, se heurtaient, +marchaient à la file et se croisaient encore.</p> +<p>On eût dit une fourmilière immense.</p> +<p>Sur la chaussée, les cabs et les hansons passaient rapides +comme +l'éclair, se rencontrant avec les omnibus.</p> +<p>C'était un tohu-bohu, un vacarme indescriptible.</p> +<p>Un sentiment de terreur s'empara de la pauvre Irlandaise. Elle se +trouva +seule et perdue au milieu de tout ce monde et elle se repentit de +n'avoir pas accepté les offres obligeantes du marchand de +poisson et de +mistress Fanoche.</p> +<p>L'enfant se serrait toujours contre elle et paraissait, lui aussi, +dominé par un même sentiment d'épouvante.</p> +<p>Cependant, il lui dit:</p> +<p>—Mère, marchons. Ne restons pas là...</p> +<p>L'Écossais lui avait bien enseigné son chemin, mais +elle ne s'en +souvenait plus.</p> +<p>Elle aborda un passant, et lui dit:</p> +<p>—Indiquez-moi, je vous prie, Lawrence-street.</p> +<p>Le passant, qui s'était arrêté complaisamment, +parut chercher dans son +souvenir:</p> +<p>—Je ne connais pas ça, dit-il enfin.</p> +<p>L'Irlandaise le salua, et continua à marcher.</p> +<p>Au lieu de remonter le Strand dans la direction de la Cité, +elle +descendit au contraire vers l'ouest, passant devant la gare de +Charing-Cross.</p> +<p>Elle arriva ainsi sur la place Trafalgar et entra dans Pall-Mal.</p> +<p>Dans Pall-Mal on n'a jamais entendu parler de Lawrence-street.</p> +<p>Il n'y a que le peuple qui connaisse cette rue.</p> +<p>L'Irlandaise demanda plusieurs fois son chemin et toujours +inutilement.</p> +<p>Elle parla de Saint-Gilles à un vieux monsieur.</p> +<p>Le vieux monsieur lui répondit par le mot de Soho square et +s'en alla.</p> +<p>La pauvre mère revint sur ses pas. Elle remonta Hay-Markett, +entra dans +un public-house et renouvela sa question.</p> +<p>Mais comme on allait lui répondre, un homme se trouva +derrière elle et +demanda un verre de brandy.</p> +<p>L'Irlandaise le regarda, tressaillit, et son visage s'éclaira +d'un rayon +de joie.</p> +<p>Elle avait reconnu en lui un des hommes qui étaient sur le <i>Penny-Boat</i>; +et maintenant cet homme était pour elle presque une connaissance.</p> +<p>C'était Barclay, dit Shoking, l'homme à qui lord +Palmure, avait donné la +mission de suivre l'Irlandaise et qui ne l'ayant point perdue de vue un +seul instant, s'offrait tout à coup et comme par hasard à +ses yeux.</p> +<p>—Vous demandez votre chemin, ma chère? lui dit-il.</p> +<p>—Oui, dit l'Irlandaise, et personne ne peut me dire où est +Lawrence-street.</p> +<p>—C'est que les belles gens d'Hay-Markett ne connaissent pas +ça, dit +Shoking.</p> +<p>Il n'y a que le pauvre monde comme nous qui le sache.</p> +<p>C'est bien vous qui étiez sur le <i>Penny-Boat</i>?</p> +<p>—Oui, dit l'Irlandaise, et vous aussi?</p> +<p>Shoking avala un verre de brandy d'un trait, donna un half-penny, et +dit +encore à l'Irlandaise:</p> +<p>—Il faut que les pauvres gens s'entr'aident, ma chère. Je ne +vais pas +vous indiquer votre chemin, moi, je vais vous conduire.</p> +<p>Et il lui prit familièrement le bras, et ils sortirent du +public-house.</p> +<p>L'enfant, qui d'abord avait regardé cet homme avec +défiance, se laissa +prendre par la main.</p> +<p>Shoking, malgré ses haillons sordides, avait quelque chose +d'honnête et +de solennel qui prévenait en sa faveur.</p> +<p>On eût dit qu'il considérait sa misère comme un +sacerdoce.</p> +<p>Lord Palmure lui avait enjoint du suivre l'Irlandaise, lui +promettant, +pour cette besogne, la somme fabuleuse de dix livres.</p> +<p>Shoking s'était dit qu'il pouvait satisfaire à la fois +son bon cœur et +le désir du noble lord.</p> +<p>Or, son bon cœur lui parlait en faveur de cette pauvre femme, perdue +en +l'immensité de Londres, et lui commandait de lui venir en aide.</p> +<p>Pourquoi lord Palmure tenait-il à savoir où +l'Irlandaise s'arrêterait?</p> +<p>La beauté de la pauvre femme se chargeait de répondre +à cette question, +que s'était naïvement adressée Shoking.</p> +<p>—Ça la regarde, s'était-il dit. En attendant, il n'y a +pas de mal à ce +que je la mette dans son chemin.</p> +<p>Il lui fit donc remonter Hay-Markett, tourna dans Piccadilly, +traversa +Leicester-square, gagna Newport-street, remonta par Dudley +jusqu'à la +place des Sept-Cadrans et enfin, après avoir passé devant +la pauvre +église de Saint-Gilles, entra dans Lawrence-street.</p> +<p>Certes, ils avaient raison tous ceux qui avaient prétendu que +c'était +une pauvre rue privée d'air et de lumière.</p> +<p>Elle décrivait une courbe, était bordée +d'affreuses bicoques, pavée +d'immondices et remplie d'une population grouillante d'enfants demi-nus +et de femmes en haillons.</p> +<p>La plupart des maisons n'avaient pas de portes et on y +pénétrait par une +échelle dressée contre la croisée.</p> +<p>Lawrence-street est le quartier général des Irlandais +marchands de +verdure.</p> +<p>Les femmes demeurent au logis avec leurs enfants; les hommes ne +rentrent +que le soir, poussant devant eux leur charrette vide.</p> +<p>Quand Shoking, la jeune femme et l'enfant arrivèrent, il n'y +avait pas +un homme dans la rue.</p> +<p>Shoking s'adressa à une jeune fille de quatorze ou quinze ans +qui, +assise sur une borne tenait un marmot sur ses genoux et jouait avec lui:</p> +<p>—Connais-tu Patrick? lui dit-il.</p> +<p>—Quel Patrick? demanda-t-elle. Il y en a plusieurs chez nous. Duquel +voulez-vous parler?</p> +<p>Un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise. Elle se rappela que +l'homme dont on lui avait parlé dans son pays avait deux noms: +Patrick +Drury.</p> +<p>—Drury! fit la jeune fille, il n'est pas ici... Ah!... il ne viendra +pas, ma chère... vous ne le verrez pas... si vous voulez parler +à sa +femme... c'est là...</p> +<p>Et elle montrait une sorte d'antre, de trou pratiqué +au-dessous du sol, +sur le côté gauche de la rue, et dans lequel on +pénétrait par un +escalier de quatre ou cinq marches.</p> +<p>L'Irlandaise frissonna; mais Shoking s'approcha du trou qui avait +été +une échoppe de cordonnier, sans doute, et il cria:</p> +<p>—Hé! mistress Patrick, venez donc, ma chère! voici des +gens de votre +pays qui vous arrivent. A ces paroles répondit une sorte de +grognement; +puis quelque chose s'agita dans l'obscurité et une +créature humaine +s'avança vers le bord du trou.</p> +<p>C'était une femme encore jeune, mais dans un état de +maigreur effrayant. +Ses longs cheveux noirs pendaient, emmêlés, sur ses +épaules un lambeau +d'étoffe enroulé autour de ses reins, composait son +unique vêtement, et +elle tenait suspendu à ses mamelles appauvries, un enfant de +sept ou +huit mois.</p> +<p>Elle promena autour d'elle un regard égaré et dit +d'une voix où perçait +la folie:</p> +<p>—Que me voulez-vous? qui parle de Patrick? Il n'est pas ici... les +policemen l'ont emmené... ils l'ont mis en prison... il ne +reviendra +pas...</p> +<p>Shoking se tourna vers l'Irlandaise:</p> +<p>—Je crois, ma chère, qu'il vous faut renoncer à passer +la nuit ici, +dit-il.</p> +<p>—Où aller? murmura la pauvre mère en regardant son +enfant.</p> +<p>—Je ne sais pas, dit naïvement Shoking. Avez-vous de l'argent?</p> +<p>—Il me reste trois shillings et six pence, dit-elle.</p> +<p>—Venez dans Dudley-street d'où nous sortons, dit Shoking; il +y a là un +boarding tenu par de braves gens qui, pour un shilling, vous donneront +un lit pour vous et votre enfant, et du pain et du jambon.</p> +<p>La femme de Patrick Drury avait regagné son trou, +s'était recouchée sur +un amas de paille fétide.</p> +<p>Shoking entraîna l'Irlandaise et son fils.</p> +<p>—Mère, disait ce dernier, ne sommes-nous pas bientôt +arrivés? j'ai bien +faim... et je suis bien las.</p> +<p>—Veux-tu que je te porte? dit le mendiant.</p> +<p>Et il prit l'enfant dans ses bras.</p> +<p>Ils revinrent dans Dudley-street.</p> +<p>Tout à coup l'Irlandaise se sentit frapper sur +l'épaule.</p> +<p>Elle se retourna et demeura interdite en se voyant en face de cette +même mistress Fanoche qu'elle avait rencontrée sur le +bateau.</p> +<p>—Eh bien! ma chère, lui dit mistress Fanoche, je vous le +disais bien +que vous ne trouveriez pas à vous loger dans Lawrence-street. +Voyons, je +suis bonne femme, et ne vous en veux pas de m'avoir refusé. +Venez sans +crainte chez moi.</p> +<p>La pauvre mère regarda son fils qui avait croisé ses +petites mains sur +la poitrine de Shoking.</p> +<p>—Venez, ma chère, répétait mistress Fanoche +d'une voix mielleuse.</p> +<p>—Voilà une dame, murmurait en même temps Shoking, +voilà une dame qui a +l'air très-honnête, par saint Georges!</p> +<p>L'enfant avait fermé les yeux et ne disait plus rien.</p> +<p>—Allons, venez ma chère, répéta pour la +troisième fois mistress +Fanoche.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>IV</h2> +<p>L'Irlandaise céda.</p> +<p>L'immensité de Londres l'avait tellement +épouvantée que, maintenant, +elle se serait confiée au premier venu.</p> +<p>Elle oublia la répulsion que lui avait inspirée +mistress Fanoche, elle +oublia que cette répulsion avait été +partagée et plus vivement encore +par son fils.</p> +<p>Elle ne vit qu'une chose, c'est que ce dernier mourait de froid et +de +faim.</p> +<p>Mistress Fanoche la prit par le bras et fit signe à Shoking +de les +suivre.</p> +<p>Le mendiant ne se le fit point répéter.</p> +<p>Le trajet était court.</p> +<p>Vers le milieu de Dudley-street, il y avait une petite maison comme +on +en voit dans les beaux quartiers, avec un sous-sol par devant, un +jardin +par derrière, une entrée à portique +supporté par quatre colonnettes, et +une façade de trois croisées à guillotine par +étage.</p> +<p>Mistress Fanoche tira de sa poche une clef et entra la +première.</p> +<p>Le vestibule était propre, garni de boiseries toutes neuves; +le sol +était frotté et luisant et une corbeille de porcelaine +renfermant une +plante grasse pendait au plafond.</p> +<p>L'escalier était dans le fond.</p> +<p>Shoking aspira l'air bruyamment et murmura:</p> +<p>—Voilà qui sent meilleur que le boarding (pension) où +je voulais la +conduire.</p> +<p>L'Irlandaise, elle aussi, sentit un soulagement. Elle se souvint des +blancs cottages et des jolies maisonnettes des environs de Dublin.</p> +<p>Mistress Fanoche poussa une seconde porte et une clarté assez +vive fit +place à la demi-obscurité qui régnait dans le +vestibule.</p> +<p>L'Irlandaise se trouva au seuil d'un joli parloir où il y +avait un tapis +à fleurs, des meubles en noyer verni, une pendule et des vases +sur la +cheminée et au milieu une table autour de laquelle une vieille +femme,—celle du <i>Penny-Boat</i>, et quatre petites filles de six +à huit +ans, prenaient leur repas.</p> +<p>Le bon Shoking se prit à renifler l'odeur des tartines +beurrées et du +rotsbeaf tout chaud qui fumait sur la table.</p> +<p>L'enfant, qui s'était arraché à sa somnolence, +jeta sur ces aliments un +regard avide et ne vit plus mistress Fanoche qui lui avait tant fait +peur.</p> +<p>Quant à la pauvre Irlandaise, elle se mit à pleurer.</p> +<p>—Ma tante, dit mistress Fanoche en s'adressant à la grande +femme +osseuse qui avait retiré son pince-nez pour mieux voir, voici +une pauvre +femme et son enfant à qui j'ai offert l'hospitalité.</p> +<p>La grande dame osseuse adoucit sa voix, qui était rauque +d'ordinaire +comme celle d'un chien de garde, et répondit:</p> +<p>—Bienvenus les pauvres que Dieu nous envoie!</p> +<p>—Vous avez une fameuse chance, ma chère, dit Shoking à +l'oreille de +l'Irlandaise, on vous aurait offert une place dans le paradis que ce +n'eût pas été mieux.</p> +<p>Mistress Fanoche prit les mains de la jeune femme, qui pleurait +toujours:</p> +<p>—Approchez-vous du poêle, ma bonne, dit-elle, chauffez-vous +bien!... il +fait si froid... et puis mettez-vous à table avec nous.</p> +<p>Et toi, mon mignon, ajouta-t-elle en caressant l'enfant, qui n'osa +plus +se reculer, te fais-je toujours peur?</p> +<p>—Non, répondit-il en regardant les petites filles avec une +sympathique +curiosité.</p> +<p>Alors mistress Fanoche se tourna vers Shoking:</p> +<p>—Vous êtes un brave homme, mon cher, dit-elle. Je ne puis pas +vous +garder à souper, car jamais un homme n'est entré ici. +Mais buvez un coup +de bière et prenez cette demi-couronne.</p> +<p>Shoking, lui aussi, se sentait venir les larmes aux yeux.</p> +<p>Mais comme il était plein de dignité, il contint son +émotion, accepta +le coup de bière, puis la demi-couronne et murmura gravement:</p> +<p>—Adieu, milady, et Dieu vous garde!</p> +<p>Bonne nuit, ma chère, ajouta-t-il en tendant la main à +l'Irlandaise. +Vous êtes en bonnes mains et je puis m'en aller tranquille.</p> +<p>Et il sortit, saluant avec la courtoisie d'un gentleman et posant +sous +son bras gauche son vieux chapeau sans bords.</p> +<p>Seulement, une fois dans la rue, il nota dans sa mémoire le +nom de +mistress Fanoche et le numéro de la maison.</p> +<p>Puis il s'en alla en se disant:</p> +<p>—Voilà une journée qui finit bien. J'ai bu un coup de +bière, j'ai une +demi-couronne dans ma poche, j'ai assisté une pauvre femme et +son +enfant, et si le noble lord ne s'est pas moqué de moi, j'aurai +une +dizaine de livres dans une heure.</p> +<p>Jamais tu n'as eu pareille veine, mon cher, poursuivit-il en +s'adressant +à lui-même, et si cela continue, au lieu d'aller coucher +à la nuit dans +le workhouse mil-endroad, tu seras quelque jour un pauvre <i>présenté</i>.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<p>Pendant ce temps, l'Irlandaise soupait avec avidité, versant, +de temps +à autre, une larme de reconnaissance.</p> +<p>—Commuât t'appelles-tu, madame? lui disait une des petites +filles, la +plus jeune.</p> +<p>—Jenny, répondit-elle.</p> +<p>Et ce jeune monsieur? poursuivit l'enfant en montrant le petit +Irlandais.</p> +<p>—Ralph, dit l'enfant.</p> +<p>Elle lui sauta au cou et lui dit:</p> +<p>—Je t'aime bien... voudras-tu jouer avec moi?</p> +<p>—Oui, répondit Ralph.</p> +<p>La plus âgée des petites filles regardait avec +tristesse la mère et +l'enfant.</p> +<p>Mistress Fanoche surprit ce regard, et la petite fille baissa +aussitôt +les yeux et devint toute tremblante.</p> +<p>Quand l'Irlandaise Jenny et son fils eurent soupé, mistress +Fanoche leur +dit:</p> +<p>—Vous devez avoir besoin de repos: venez, je vais vous conduire +à votre +chambre.</p> +<p>Elle prit une des deux lampes qui se trouvaient sur la +cheminée.</p> +<p>Ralph, car c'était bien le nom du petit Irlandais, se laissa +gentiment +embrasser par les petites filles.</p> +<p>Mais la dernière, la plus âgée, celle qui tout +à l'heure l'avait +regardé avec tristesse, l'embrassa avec plus d'effusion que les +autres +et lui dit à l'oreille:</p> +<p>—Il ne faut pas rester ici, vois-tu... Il ne le faut pas...</p> +<p>—Pourquoi? demanda l'enfant.</p> +<p>—Parce que ces dames sont bien méchantes et qu'elles te +battraient.</p> +<p>En ce moment, la vieille femme osseuse ramena son binocle sur le +bout de +son nez.</p> +<p>La petite fille rougit et se dégagea des bras de Ralph. Mais +elle lui +pressa encore la main, et le petit Irlandais sentit que cette main +tremblait.</p> +<p>Cependant mistress Fanoche avait ouvert une porte au fond du parloir +et +introduit l'Irlandaise dans une jolie petite chambre où il y +avait deux +lits jumeaux dans une alcôve.</p> +<p>Tout cela était blanc, sentait bon, et avait, pour nous +servir de +l'expression essentiellement anglaise, un aspect confortable.</p> +<p>L'Irlandaise se souvint des paroles de Shoking, qui avait +comparé cela +au paradis.</p> +<p>—Ma chère, dit alors mistress Fanoche, ne m'avez-vous pas dit +que vous +vouliez aller demain à Saint-Gilles?</p> +<p>—Oui, madame.</p> +<p>—A quelle heure?</p> +<p>—Il faut que nous soyons, mon fils et moi, pour la messe de huit +heures.</p> +<p>—On vous éveillera à sept, ma chère: bonne nuit.</p> +<p>Et mistress Fanoche alluma une bougie qu'elle laissa sur la table, +caressa encore une fois l'enfant et sortit.</p> +<p>Alors, se trouvant seule avec lui, Jenny l'Irlandaise prit son fils +dans +ses bras.</p> +<p>L'enfant avait retrouvé son front soucieux.</p> +<p>—Mère, dit-il, est-ce que nous allons rester ici?</p> +<p>—Oui, mon enfant.</p> +<p>—Longtemps?</p> +<p>—Jusqu'à demain.</p> +<p>—Bien sûr, nous nous en irons demain?</p> +<p>—Il le faudra bien, soupira-t-elle.</p> +<p>—Pourquoi ne nous en allons-nous pas tout de suite?</p> +<p>—Mais, mon enfant, c'est impossible...</p> +<p>—Oh! dit-il.</p> +<p>Et il garda un moment le silence.</p> +<p>Puis, tandis que sa mère le déshabillait pour le +mettre au lit.</p> +<p>—J'ai peur, dit-il bien bas.</p> +<p>—Pourquoi aurais-tu peur? demanda la pauvre mère.</p> +<p>—La petite fille m'a dit qu'il ne fallait pas rester...</p> +<p>—Pourquoi donc?</p> +<p>—Parce que ces femmes sont méchantes et qu'elles me +battraient.</p> +<p>—Ne suis-je pas là pour te défendre, moi?</p> +<p>—C'est vrai. Alors nous resterons... mais nous nous en irons demain, +n'est-ce pas? Tu me le promets?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Alors, bonsoir, mère.</p> +<p>Et l'enfant se coucha.</p> +<p>Quelques minutes après, il dormait d'un profond sommeil.</p> +<p>L'Irlandaise se mit à genoux, au pied de son lit; elle voulut +prier et +remercier Dieu qui ne l'avait pas abandonnée; mais soudain elle +sentit +une chaleur extraordinaire monter de sa poitrine à son visage.</p> +<p>Sa tête s'alourdit; un invincible besoin de dormir, qu'elle +prit pour le +résultat de la fatigue, s'empara d'elle.</p> +<p>Elle voulut se lever et ne le put. Elle essaya d'appeler à +son aide, +mais sa gorge crispée ne rendit aucun son. Tout à coup +ses yeux se +fermèrent sans qu'il lui fût possible de les rouvrir, et +elle s'affaissa +lourdement sur le tapis de laine commune qui se trouvait au pied de son +lit.</p> +<p>Alors la porte de la chambre s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.</p> +<p>Un homme à figure sinistre la suivait.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>V</h2> +<p>Quel était donc ce nouveau personnage?</p> +<p>C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots.</p> +<p>A peine l'Irlandaise était-elle dans sa chambre que la +scène avait +subitement changé au parloir.</p> +<p>Mistress Fanoche avait fait un signe, et à ce signe, la +grande dame +osseuse prenant un air méchant et ramenant avec un geste de +fureur ses +bésicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix +impérieuse:</p> +<p>—Allons, vilaine marmaille, au lit!</p> +<p>Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'étaient +levées de table +sans mot dire et avaient suivi leur terrible maîtresse, qui les +avaient +conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui +montait aux étages supérieurs.</p> +<p>Mistress Fanoche était demeurée un moment, +absorbée par la lecture d'une +lettre qu'elle avait tirée de sa poche et que certainement elle +ne +lisait pas pour la première fois, car le papier en était +sali et +froissé.</p> +<p>L'œil de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle +murmurait +tout en lisant:</p> +<p>—C'est une fière chance tout de même qu'au lieu de +revenir de Greenwich +par l'omnibus, j'aie pris le <i>Penny-Boat</i>. Maintenant sir John +Waterley +et miss Émily peuvent venir, j'ai un fils à leur rendre. +Pourvu que mon +commissionnaire ait trouvé Wilton.</p> +<p>Elle achevait à peine qu'on frappa à la porte.</p> +<p>—Entrez, dit-elle.</p> +<p>Un homme parut.</p> +<p>Un homme d'aspect repoussant et presque aussi +déguenillé que le bon +Shoking.</p> +<p>Il portait une barbe épaisse et de grands cheveux.</p> +<p>Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage +couturé de +mystérieuses cicatrices, qu'éclairaient deux petits yeux +pleins de +férocité.</p> +<p>—Ah! vous voilà, Wilton? dit mistress Fanoche.</p> +<p>—Oui, madame.</p> +<p>—Vous n'êtes pas gris, au moins.</p> +<p>Cet homme eut un sourire amer.</p> +<p>—Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier, dit-il.</p> +<p>—Voilà un verre de bière et une tartine; mais +dépêchez-vous, dit +mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidité +de la +table encore servie, nous avons à causer sérieusement, +Wilton.</p> +<p>—De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous +quelque petite fille à noyer ce soir?</p> +<p>—Non, mais il faut ressembler vos souvenirs.</p> +<p>—J'ai bonne mémoire, allez, dit-il, avec un accent sinistre; +si bonne +que la nuit quand la faim m'empêche de dormir, il me semble voir +danser +sur la paille qui me sert de lit toutes les petites créatures +dont j'ai +été le bourreau.</p> +<p>—C'est très-poétique ce que vous dites là, +Wilton, fit mistress Fanoche +en haussant les épaules; mais nous n'avons vraiment pas le temps +de +parler de ces choses. Il y a deux livres à gagner tout de suite, +et une +livre de pension par semaine pendant un an.</p> +<p>—Milady, répliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette +qualification à mistress Fanoche en manière d'ironie, on +a tort de +représenter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une +femme, et +cette femme, c'est vous.</p> +<p>—Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter?</p> +<p>—Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf, +c'est-à-dire de boisson mélangée par +moitié. De quoi est-il question?</p> +<p>—Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs à neuf ans.</p> +<p>—Bon!</p> +<p>—Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint +ici, +apportant un enfant dans son manteau?</p> +<p>—Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton.</p> +<p>—Soit, mais celui-là vous ne pouvez l'avoir oublié.</p> +<p>—Son nom?</p> +<p>—Il s'appelait sir John Waterley, était officier dans +l'armée des Indes +et partait le lendemain pour Calcutta, d'où vraisemblablement il +ne +devait plus revenir, car il était atteint d'une maladie qu'on +disait +mortelle.</p> +<p>Cet enfant était le fils de ce gentleman et d'une jeune fille +de trop +grande naissance,—miss Émily Homboury, la fille d'un pair +d'Angleterre,—pour qu'il pût jamais songer à +l'épouser.</p> +<p>Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de +l'élever +jusqu'à l'âge de quinze ans, et de lui donner plus tard un +état +d'honnête ouvrier, nous annonçant que jamais ni sa +mère ni lui ne +pourraient le réclamer.</p> +<p>—Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un +troisième +verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents +livres; et comme vous ne vous souciez guère de dépenser +cette somme à +l'éducation du petit, vous la gardâtes, et lorsque sir +John fut parti, +j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.</p> +<p>—C'est cela même.</p> +<p>—Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady?</p> +<p>—Parce que, maintenant, on me réclame l'enfant.</p> +<p>—Qui?</p> +<p>—Sir John.</p> +<p>—Il n'est donc pas mort?</p> +<p>—Non, et il vient d'épouser à Cannes, en France, miss +Émily, qui a +perdu son père, qui s'est jetée aux genoux de son +frère, lui a tout +avoué et que son frère a pardonnée.</p> +<p>—Miséricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma +chère? +ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et +froissée que mistress Fanoche lui mit sous les yeux.</p> +<p>Un superbe sourire vint alors aux lèvres de la nourrisseuse +d'enfants.</p> +<p>—Tous les enfants nouveau-nés se ressemblent, dit-elle.</p> +<p>—C'est un peu vrai.</p> +<p>—Que réclame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant +neuf à dix +ans.</p> +<p>—Sans doute.</p> +<p>—Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet âge.</p> +<p>—Mais cet enfant... où est-il?</p> +<p>—Là, dit mistress Fanoche. Venez...</p> +<p>Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre où +dormait le petit +Ralph et où Jenny l'Irlandaise était affaissée +lourdement sur le sol.</p> +<p>—Une femme! dit Wilton en entrant.</p> +<p>—Oui, répondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien... +Elle ne +s'éveillera pas avant trois ou quatre heures d'ici.</p> +<p>—Oh!</p> +<p>—J'ai versé dans son bol de thé deux gouttes d'opium, +et toutes les +cloches de Saint-Paul ne la réveilleraient pas. Il ne tient +même qu'à +vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire féroce, qu'elle ne +s'éveille +jamais.</p> +<p>—Ah! c'est pour cela?...</p> +<p>—C'est pour cela, dit-elle.</p> +<p>Wilton s'approcha du lit où dormait l'enfant.</p> +<p>—Qu'il est beau! fit-il naïvement.</p> +<p>—N'est-ce pas?</p> +<p>—On dirait un ange endormi.</p> +<p>—Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais rêve, hein? Il +sera +peut-être pair d'Angleterre quelque jour.</p> +<p>—Mais, ma chère, dit Wilton, vous ne songez pas à une +chose...</p> +<p>—Laquelle?</p> +<p>—Cet enfant de dix ans se souvient de son pays.</p> +<p>—Soit.</p> +<p>—De sa mère.</p> +<p>—D'accord.</p> +<p>—Vous ne tromperez pas sir John et miss Émily un quart de +minute.</p> +<p>—Vous vous trompez, Wilton.</p> +<p>—Comment cela?</p> +<p>—J'ai arrangé une petite fable bien simple et bien naturelle, +mon cher.</p> +<p>—Voyons.</p> +<p>—J'ai confié l'enfant tout petit à une nourrice +irlandaise.</p> +<p>—Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me +donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai reçu la lettre de +miss +Émily, je lui ai écrit, et elle est venue. Je l'ai +récompensée +généreusement, et elle est retournée dans son pays.</p> +<p>—Bien imaginé, ma chère, dit Wilton, et je persiste de +plus en plus +dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme, +c'est vous.</p> +<p>—Trêve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire +disparaître +cette femme.</p> +<p>—Comment?</p> +<p>Mistress Fanoche haussa les épaules.</p> +<p>—Et le pont de Londres? dit-elle.</p> +<p>—C'est juste. Mais...</p> +<p>Et Wilton se gratta l'oreille.</p> +<p>—Mais?... dit sèchement mistress Fanoche.</p> +<p>—Une femme, ça ne s'emporte pas dans un manteau comme un +enfant.</p> +<p>—Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas +mort, +j'imagine.</p> +<p>—Non, certes.</p> +<p>—Il y a deux livres pour lui.</p> +<p>Wilton hésitait encore.</p> +<p>Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux +guinées.</p> +<p>—Et je paye d'avance, dit-elle.</p> +<p>—Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre.</p> +<p>Et il souleva l'Irlandaise et lui dit:</p> +<p>—Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter +à +l'eau.</p> +<p>La pauvre Irlandaise ne s'éveilla pas. Le narcotique avait +fait d'elle +un cadavre.</p> +<p>—Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut +chercher le cabman.</p> +<p>—Je me suis douté que nous aurions besoin de lui, +répondit Wilton, et +c'est lui qui m'a amené. Il est à la porte.</p> +<p>Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>VI</h2> +<p>Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance.</p> +<p>—Allons, dit-elle à Wilton, chargez-la moi sur vos +épaules et partez.</p> +<p>—Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma chère.</p> +<p>—Que voulez-vous dire?</p> +<p>—Je n'ai pas consulté le cabman.</p> +<p>En anglais cabman veut dire cocher.</p> +<p>—On le payera.</p> +<p>—Je le pense bien, dit Wilton, mais...</p> +<p>—Mais quoi?</p> +<p>—Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant.</p> +<p>Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les idées.</p> +<p>Au besoin elle savait ne pas compter.</p> +<p>Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien +quinze +guinées.</p> +<p>—Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais +emportez +cette femme.</p> +<p>Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise +sur +son dos.</p> +<p>—Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen.</p> +<p>—Je vais sortir la première, répondit mistress Fanoche.</p> +<p>Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un +dressoir, +ouvrit la porte avec précaution et regarda au dehors.</p> +<p>Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise +était entrée +chez mistress Fanoche, le brouillard s'était épaissi.</p> +<p>On n'y voyait pas à dix pas de distance, et les becs de gaz +apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un +nuage +de cendres.</p> +<p>L'Anglais se mêle peu des affaires d'autrui; il passe et ne +s'arrête +pas.</p> +<p>Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux.</p> +<p>Mistress Fanoche n'avait donc qu'à se préoccuper du +policeman.</p> +<p>Mais le brouillard était épais, et Dudley street est +une rue où on vole +peu de mouchoirs; par conséquent, le policeman y est rare.</p> +<p>Le cabman était à la porte.</p> +<p>—Oh! oh! dit-il en voyant apparaître mistress Fanoche qui +jetait autour +d'elle un coup d'œil investigateur, il paraît qu'on a besoin de +moi.</p> +<p>—Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle.</p> +<p>En même temps, elle se tourna vers Wilton, qui était +déjà au seuil de la +porte, l'Irlandaise sur son dos.</p> +<p>—Vite! dit-elle, la rue est déserte.</p> +<p>Wilton, qui était d'une force herculéenne, +s'élança dans le cab si +rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature +était le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson.</p> +<p>Le hanson est cette voiture à deux roues, rapide et +légère, que le +cocher conduit par derrière, et qu'on désigne +improprement en France +sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par +conséquent +une voiture à quatre comme à deux roues.</p> +<p>Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte.</p> +<p>—London-Bridge! cria Wilton au cabman.</p> +<p>Le cabman rendit la main à son cheval et le hanson partit au +grand trot.</p> +<p>Alors Wilton se mit à arranger son colis comme il le disait; +c'est-à-dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans +un coin +du cabriolet et la soutint avec un de ses bras.</p> +<p>On eût dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de +sa femme +aimée.</p> +<p>Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant +Saint-Martin's-lane.</p> +<p>Cette rue, dont le plan incliné est assez rapide, +possède deux ou trois +forges de carrossiers.</p> +<p>L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son +rayonnement +triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment où le +hanson +entrait dans le cercle de lumière qu'elle projetait au loin, le +visage +de l'Irlandaise se trouva éclairé comme en plein jour.</p> +<p>Wilton tressaillit.</p> +<p>Jusque-là, il n'avait pas même regardé cette +femme qu'il s'était chargé +d'aller noyer pour de l'argent.</p> +<p>Maintenant il venait de la voir, et cette beauté, à +laquelle le sommeil +donnait une expression séraphique, fit sur lui une impression +bizarre.</p> +<p>—Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune.</p> +<p>Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la +forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurité.</p> +<p>Wilton eut un ricanement:</p> +<p>—Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement +de +pitié. Ah! ah! ah! est-ce mon métier, à moi, +d'avoir pitié? je ferais +mieux de garder ma sensibilité pour le jour où on me +pendra à la porte +de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard.</p> +<p>On approchait du Strand. Tout à coup le hanson s'arrêta.</p> +<p>En même temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au +cocher de +communiquer avec le voyageur qui est dans l'intérieur de la +voiture, +c'est-à-dire au-dessous de lui.</p> +<p>—Hé! Wilton? cria le cabman.</p> +<p>—Que veux-tu? répondit celui-ci.</p> +<p>—Je veux causer un brin avec toi.</p> +<p>—Parle...</p> +<p>—Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres?</p> +<p>—Une femme.</p> +<p>—Morte?</p> +<p>—Non, endormie.</p> +<p>—Ça ne me va pas, Wilton.</p> +<p>—Et pourquoi?</p> +<p>—Parce que ça ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants, +mais pas +de femmes.</p> +<p>—N'est-ce pas la même chose?</p> +<p>—Non, d'abord ça porte malheur.</p> +<p>—Tu veux rire!</p> +<p>—Ensuite, elle se réveillera... elle criera...</p> +<p>—Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme +morte.</p> +<p>—Et combien nous donne-t-on pour cela?</p> +<p>—Cinq guinées.</p> +<p>—Pour nous deux?</p> +<p>—Non, à chacun.</p> +<p>Le cabman hésitait encore.</p> +<p>—C'est une vilaine besogne, Wilton, répéta-t-il.</p> +<p>—On m'a payé d'avance, dit Wilton pour décider le +cabman. Veux-tu ton +argent?</p> +<p>—Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que +nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos +pieds battront le vide.</p> +<p>—Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme ça +qu'autrement.</p> +<p>Il passa cinq guinées au cabman, par la trappe ouverte dans +le plafond +de la voiture.</p> +<p>—Je gagne cinq guinées à ce jeu-là, pensa-t-il, +car mistress Fanoche +m'en a donné quinze.</p> +<p>Le hanson arriva dans le Strand.</p> +<p>Le brouillard était encore épais; mais il y a de beaux +magasins dans le +Strand et comme il n'était guère plus de onze heures du +soir, il y en +avait encore quelques-uns d'ouverts qui étincelaient de +lumière.</p> +<p>De temps en temps un flot de clarté pénétrait +dans le cab et le visage +angélique de l'Irlandaise apparaissait à Wilton.</p> +<p>Alors le bandit tressaillait et avait un battement de cœur.</p> +<p>Après le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la +rue de +Farington qui descendait vers le fleuve.</p> +<p>Le cheval marchait un train d'enfer.</p> +<p>Mais à mesure qu'on approchait de la rivière, Wilton +sentait son cœur +battre plus fort.</p> +<p>Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe.</p> +<p>—Arrête un moment, dit-il.</p> +<p>—Pourquoi faire? demanda le cabman.</p> +<p>—Je vais boire un peu de gin.</p> +<p>Et il sauta à terre et entra dans un public-house.</p> +<p>Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des +guinées de +mistress Fanoche et regagna le hanson.</p> +<p>—En route! ça va mieux.</p> +<p>L'Irlandaise était toujours affaissée et inerte dans +un coin de la +voiture.</p> +<p>On eût dit que Wilton conduisait un cadavre.</p> +<p>Le hanson tourna dans Thames-street, c'est-à-dire la rue de +la Tamise, +et en quelques minutes il arriva à London-Bridge.</p> +<p>Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de +voitures, +de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin +à +six heures du soir, près d'un demi-million de piétons, +est désert quand +vient la nuit.</p> +<p>Le hanson s'y engagea.</p> +<p>—Arrête-toi au milieu, cria Wilton au cabman.</p> +<p>En même temps, il tira une corde de sa poche et se mit en +devoir de lier +les pieds et les mains de l'Irlandaise, de façon qu'elle +allât au fond +et ne pût se débattre, en admettant que la fraîcheur +de l'eau triomphât +de sa léthargie.</p> +<p>Le hanson s'arrêta.</p> +<p>Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et +s'approcha du +parapet.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>VII</h2> +<p>Tout à coup une lueur rougeâtre se fit au bout du pont, +du côté du +Borough, c'est-à-dire sur la rive méridionale.</p> +<p>Cette lueur était celle de la lanterne d'un de ces grands +camions à +trois chevaux qui transportent les marchandises d'une gare à +l'autre.</p> +<p>Wilton eut un nouveau battement de cœur.</p> +<p>Le cabman lui cria:</p> +<p>—Prenez garde!</p> +<p>Wilton abandonna le parapet et, portant toujours l'Irlandaise, il se +rapprocha du cab.</p> +<p>Il fallait absolument laisser passer le camion, la plus vulgaire +prudence l'exigeait.</p> +<p>A mesure que la lourde voiture s'approchait, la clarté du +fanal devenait +plus grande, et tout à coup elle frappa le visage de +l'Irlandaise.</p> +<p>Une fois encore les regards de Wilton s'arrêtèrent sur +son visage et les +battements de son cœur se précipitèrent.</p> +<p>Le camion passa.</p> +<p>Le cocher qui le conduisait, chaudement enveloppé dans sa +pelisse garnie +de peau de mouton, sa casquette sur les yeux, regardait à peine +devant +lui, d'un œil somnolent, et tout juste ce qu'il fallait pour conduire +son véhicule.</p> +<p>Peut-être aperçut-il le cab, mais il ne prêta +aucune attention à cet +homme qui avait l'air d'avoir un cadavre dans ses bras.</p> +<p>—Eh bien! cria le cabman, est-ce que tu ne vas pas te +dépêcher, Wilton?</p> +<p>Wilton ne répondit pas.</p> +<p>—Il fait froid et j'ai les doigts gelés à tenir mes +guides, continua le +cabman. Dépêche-toi donc.</p> +<p>Wilton était comme saisi de vertige.</p> +<p>—C'est drôle!, murmura-t-il, jamais je n'ai été +comme ça. Le cœur me +manque et mes jambes me rentrent dans l'estomac.</p> +<p>—Allons! allons! répéta le cabman.</p> +<p>Mais Wilton jeta un cri.</p> +<p>L'Irlandaise, qui jusque-là était comme morte, avait +poussé un soupir.</p> +<p>Et Wilton s'éloigna de nouveau du parapet, revint au cab et +dit:</p> +<p>—Non, non, je ne veux pas.</p> +<p>—Tu ne veux pas la noyer? fit le cabman stupéfait.</p> +<p>—Non, répéta Wilton.</p> +<p>—Mais malheureux... tu veux donc rendre l'argent?</p> +<p>—Je ne rendrai rien, dit Wilton. Tant pis pour mistress Fanoche... +je +ne veux pas noyer cette femme... elle est trop belle...</p> +<p>Le cabman eut un éclat de rire.</p> +<p>—Du moment où on ne rend pas l'argent, dit-il, ça +m'est égal; j'aime +autant ça même, car j'ai toujours pensé que noyer +une femme portait +malheur. Mais qu'allons-nous en faire?</p> +<p>—Je ne sais pas, dit Wilton.</p> +<p>Et il replaça dans le hanson l'Irlandaise, qui avait +retrouvé son +immobilité cadavérique.</p> +<p>—La dose d'opium était bonne, murmura-t-il, nous avons le +temps de +réfléchir. Elle n'est pas près de se +réveiller.</p> +<p>Le cabman tourna bride.</p> +<p>—Ah çà, où allons-nous?</p> +<p>—Je ne sais pas, dit le bandit.</p> +<p>—Est-ce que tu veux en faire madame Wilton, par hasard?</p> +<p>Wilton tressaillit.</p> +<p>—Oh! non, dit-il tout à coup, si je venais à aimer une +femme, je serais +perdu. Je ferais trop de bêtises!</p> +<p>Puis, prenant une résolution subite, il remonta dans la +voiture et dit:</p> +<p>—Remonte la rue du roi Guillaume jusqu'au <i>monument</i>, prends +celle de +la Poissonnerie, tournons les docks et allons chez le land-lord +Wanstoone, dans Old-Gravel-lane. D'ici là, je +réfléchirai.</p> +<p>—Comme tu voudras, dit le cabman.</p> +<p>Et le hanson se remit à rouler rapidement, laissant le pont +de Londres +derrière lui, remontant King-of-Williams-street, contournant la +colonne +commémorative de l'incendie qui dévora la moitié +de la Cité, en 1666, et +s'engageant dans cette longue rue de la Poissonnerie qui contourne les +docks de Sainte-Catherine et de Londres et aboutit à +Saint-Georges-street.</p> +<p>Au delà des docks de Londres, on trouve, sur la droite, une +rue en pente +qui descend vers la Tamise et aboutit au tunnel.</p> +<p>Cette rue, qui décrit un arc de cercle, se nomme +Old-Gravel-lane, ce qui +veut dire le vieux chemin sablé.</p> +<p>Elle est déserte la nuit.</p> +<p>Seul, au milieu de cette solitude, un public-house, bien +après minuit, +laisse encore voir sa devanture éclairée, au travers de +vieux rideaux +rouges.</p> +<p>Le land-lord, ou tavernier, se nomme Wanstoone.</p> +<p>C'est un homme discret qui ne se mêle jamais de rien, +n'intervient dans +aucune querelle et écoute froidement des histoires et des +confidences +qui lui entrent par une oreille et sortent par l'autre.</p> +<p>Master Wanstoone est le prototype du land-lord comme il en faut dans +le +Wapping, car Old-Gravel-lane est au beau milieu de ce quartier sinistre.</p> +<p>Ce fut donc à la porte de ce public-house que le hanson +s'arrêta.</p> +<p>Le cheval était bien dressé. Il s'arrêtait aux +portes et on pouvait l'y +laisser indéfiniment.</p> +<p>Le cabman, qui était un habitué du public-house, ne +s'occupait jamais de +sa voiture que lorsqu'il craignait les policemen.</p> +<p>Mais il n'y a point, il n'y a jamais eu de policemen dans le +Wapping, +passé huit heures du soir.</p> +<p>Wilton coucha l'Irlandaise en travers sur la banquette et jeta +dessus la +vieille couverture du cabman.</p> +<p>Puis il entra avec ce dernier dans le public-house, qui était +tout à +fait désert.</p> +<p>Master Wanstoone lisait assis derrière son comptoir, et il se +leva même +avec humeur pour servir les deux verres d'hafnaf que demanda Wilton.</p> +<p>Puis il reprit sa lecture.</p> +<p>—Vois-tu, dit alors Wilton au cabman, j'ai bien +réfléchi en chemin.</p> +<p>—Ah! fit le cabman.</p> +<p>—De quoi nous sommes-nous chargés, poursuivit Wilton, de +faire +disparaître une femme?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Afin que mistress Fanoche puisse faire de son enfant ce qu'elle +voudra.</p> +<p>—Tiens, elle a donc un enfant?</p> +<p>—Oui, je te conterai ça une autre fois. Passons. On nous +donne cinq +guinées à chacun. Bon! nous emportons la femme... et +mistress Fanoche +n'entend plus parler d'elle.</p> +<p>—Mais si elle a un enfant, elle se mettra à sa recherche.</p> +<p>—Non.</p> +<p>—Ah! par exemple!</p> +<p>—Elle est arrivée à Londres ce soir, elle n'y +connaît personne... elle +ne sait pas le nom de mistress Fanoche... encore moins celui de la rue +où elle a laissé son enfant... Comment veux-tu qu'elle le +retrouve?</p> +<p>Et puis, Londres est si grand qu'il ne finit pas. Sais-tu qu'il y a +près +de quatre milles de Dudley-street, d'où nous venons, à +Old-Gravel-lane, +où nous sommes?</p> +<p>—Tu comptes donc rester ici?</p> +<p>—Nous allons la porter dans Welleclose-square, nous la coucherons +sur +un banc et tout sera dit.</p> +<p>—Soit, dit le cabman.</p> +<p>—Puisque j'ai entamé une de mes guinées, dit Wilton, +autant vaut que je +paye encore.</p> +<p>Et il jeta six pence sur le comptoir.</p> +<p>Ils sortirent. Le cabman remonta sur son siége et Wilton +s'assit de +nouveau auprès de l'Irlandaise.</p> +<p>—Hé! dit-il, il faut nous dépêcher, elle est +brûlante, malgré le +froid: c'est signe qu'elle s'éveillera bientôt.</p> +<p>Le square dont avait parlé Wilton était à une +très-petite distance.</p> +<p>Le hanson remonta dans Saint-Georges, tourna à gauche, et dix +minutes +après, il entrait dans Welleclose-square.</p> +<p>Le lieu était sinistre et désert.</p> +<p>Autour d'une sorte de jardin s'élevait une vieille grille en +fer.</p> +<p>Autour de la grille il y avait çà et là un banc +vermoulu. Tout à +l'entour se dressaient des maisons noires et hideuses, d'où ne +sortait +aucun bruit, et où n'apparaissait aucune lumière.</p> +<p>Des ruelles sombres, étroites, aboutissaient à cette +place. C'était +peut-être le lieu le plus caractéristique du Wapping.</p> +<p>Un silence de mort régnait à l'entour.</p> +<p>C'est que le Wapping ne s'éveille que passé minuit.</p> +<p>Alors s'ouvrent des bouges sans nom, des théâtres qui +ont un public de +prostituées et de voleurs, des bals où les femmes +viennent pieds nus, +faute de souliers.</p> +<p>Or, il n'était pas encore minuit.</p> +<p>Et le Wapping ne donnait pas signe de vie.</p> +<p>Le hanson s'arrêta.</p> +<p>Wilton prit de nouveau l'Irlandaise dans ses bras et descendit.</p> +<p>Il s'approcha d'un banc et l'y coucha tout de son long.</p> +<p>—Elle sera fort bien là, dit-il. Et puis, quelque bonne +âme charitable +en prendra soin peut-être.</p> +<p>—Une jolie femme trouve toujours un asile, ricana le cabman. C'est +égal, nous volons joliment l'argent de mistress Fanoche.</p> +<p>Et les deux bandits s'éloignèrent, laissant la +malheureuse Irlandaise +toujours en proie à son sommeil léthargique, en ce +lointain quartier de +Londres dans lequel, la nuit, un gentleman ou une femme honnête +n'oserait pénétrer.</p> +<p>On entendait encore dans l'éloignement le bruit des roues du +hanson, +lorsque minuit sonna à la chapelle Saint-Georges. Alors quelques +lueurs +tremblantes s'allumèrent çà et là aux +fenêtres voisines. Le Wapping +s'éveillait et l'Irlandaise dormait toujours.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>VIII</h2> +<p>La nuit était froide, nous l'avons dit, et d'après les +calculs de +mistress Fanoche, les effets du narcotique absorbé par +l'Irlandaise +devaient se dissiper au bout de trois ou quatre heures.</p> +<p>Déjà Jenny avait poussé un soupir, tandis que +Wilton la prenait dans ses +bras.</p> +<p>Il n'y avait pas encore une heure que les deux misérables +l'avaient +déposée sur ce banc de Welleclose-square, qu'elle +commença à s'agiter.</p> +<p>Ses membres raidis par la léthargie, retrouvèrent peu +à peu leur +élasticité et leur souplesse; son sein se souleva, ses +lèvres +s'entrouvrirent et murmurèrent un nom:</p> +<p>—<i>Ralph</i>!</p> +<p>Le nom de son enfant n'est-il pas le premier mot que prononce une +mère +en s'éveillant?</p> +<p>Car elle avait rêvé, la pauvre mère, tandis que +les deux bandits +agitaient la question de savoir s'ils l'enverraient s'endormir du +dernier sommeil dans les flots noirs de la Tamise, ou s'ils lui +feraient +grâce de la vie.</p> +<p>Et son rêve était plein de son fils.</p> +<p>Elle le voyait grand et fort, marchant d'un pas assuré vers +de hautes +destinées, et jetant autour de lui comme une trace lumineuse.</p> +<p>Et quand ses lèvres se furent agitées, ses yeux +s'ouvrirent.</p> +<p>Durant son sommeil, le Wapping s'était éveillé.</p> +<p>La vie nocturne est partout à Londres, dans les palais de +Belgrave-square, comme dans les antres de White-Chapel, dans +Regent-street comme au Wapping.</p> +<p>Le Wapping avait ouvert ses maisons de nuit.</p> +<p>Les public-houses flamboyaient; les mendiants et les voleurs +s'attroupaient à la porte, la musique sauvage du bal Windson +sortait par +bouffées des profondeurs d'une cave. Des ombres, plutôt +que des +créatures humaines, traversaient le square dans tous les sens.</p> +<p>Car, à Londres, l'orgie elle-même est silencieuse, et +le vice marche +sans bruit.</p> +<p>L'Irlandaise, ayant ouvert les yeux, crut que son rêve +continuait et +avait seulement changé d'aspect et de tableau; mais les +âpres brises du +brouillard, le vent frais qui lui fouettait le visage, l'eurent +bientôt +convaincue qu'elle ne dormait pas.</p> +<p>Où était-elle?</p> +<p>Elle appela son fils:</p> +<p>—Ralph, mon enfant, où es-tu?</p> +<p>Ralph ne répondit pas.</p> +<p>Elle se leva, éperdue, jetant un regard égaré +autour d'elle.</p> +<p>Le square était sinistre; ses lumières, éparses +çà et là comme des +phares dispersés sur une mer orageuse, sinistres aussi.</p> +<p>—Mon Dieu! mon enfant... où suis-je? dit-elle en prenant sa +tête à deux +mains.</p> +<p>Elle fit quelques pas en avant, puis s'arrêta, comme si elle +eût voulu +rassembler ses souvenirs épars.</p> +<p>Et soudain elle se rappela.</p> +<p>Elle revit le parloir, les deux dames, les petites filles et la +petite +chambre où on les avait conduits, elle et son fils.</p> +<p>Elle se souvint des terreurs de l'enfant, qui voulait s'en aller.</p> +<p>Elle se souvint encore qu'un sommeil de plomb s'était +emparé d'elle, et +qu'elle n'avait pas eu le temps de se mettre au lit.</p> +<p>Alors elle jeta un grand cri, un cri de désespoir +suprême.</p> +<p>On l'avait endormie pour lui voler son enfant.</p> +<p>Où était-elle?</p> +<p>Comment s'appelait cette place où on l'avait amenée?</p> +<p>Quel était le nom de la rue dans laquelle était la +maison de mistress +Fanoche?</p> +<p>Elle ne le savait pas!</p> +<p>Cependant les mères ont des courages de lionne.</p> +<p>—Je chercherai, dit-elle, je trouverai... je leur arracherai mon +fils.</p> +<p>Et elle se mit à courir droit devant elle d'abord.</p> +<p>Elle crut que Welleclose-square était Soho-square, qu'elle +avait aperçu +en cheminant avec Shoking.</p> +<p>Comment aurait-elle deviné qu'on l'avait transportée +à près de quatre +mille du square Saint-Gilles?</p> +<p>Elle se mit donc à parcourir une à une les rues et les +ruelles qui +entourent Welleclose-square, tantôt jetant un cri de joie et +croyant se +reconnaître, tantôt s'arrêtant avec effroi, car la +lueur d'espérance +s'éteignait, et elle ne se retrouvait plus.</p> +<p>Des hommes en haillons passaient auprès d'elle et quand la +lueur d'un +bec de gaz leur permettait de voir son beau visage, ils lui adressaient +des propositions honteuses et lui disaient des mots obscènes.</p> +<p>Jenny prenait la fuite et recommençait ses recherches, mais +toujours +elle revenait dans Welleclose-square.</p> +<p>Un groupe de femmes avinées se querellaient à la porte +d'un +public-house.</p> +<p>Jenny eut le courage de s'approcher d'elles et de leur dire:</p> +<p>—Où est donc Saint-Gilles?</p> +<p>Les unes se mirent à rire, les autres l'appelèrent +milady. Aucune ne lui +répondit.</p> +<p>Mais une ignoble créature dont, les loques hideuses +étaient couvertes +d'une vieille fange, une de ces femmes qui n'ont plus rien d'humain, +s'élança vers elle comme une furie:</p> +<p>—Que viens-tu faire ici? dit-elle; est-ce que tu es du quartier? +Non, +tu viens parce qu'il y a un arrivage de matelots aux Saylors'-house, et +qu'ils ont de l'argent... et tu veux nous prendre notre part. +Va-t-en... +va-t-en!...</p> +<p>Et elle levait ses poings fermés sur elle.</p> +<p>Jenny épouvantée voulut fuir.</p> +<p>Mais la terrible femme la saisit par le bras et lui dit encore:</p> +<p>—Qui cherches-tu ici, dis, qui cherches-tu? Ce n'est pas Williams au +moins... car, vois-tu, Williams, c'est mon amant... et je ne veux pas +qu'on y touche!...</p> +<p>—Je cherche mon enfant! répondit d'une voix déchirante +Jenny, qui +essayait de se soustraire aux doigts crochus de cette femme.</p> +<p>Les autres riaient et dansaient:</p> +<p>—Elle est toujours jalouse, Betsy... ah! ah! ah!</p> +<p>—Ayez pitié de moi, suppliait Jenny, je vous jure que je ne +connais pas +Williams dont vous parlez...</p> +<p>—Tu mens! disait la femme avinée, tu cherches Williams, je le +vois +bien!</p> +<p>—Qui parle de Williams? s'écria tout à coup une voix +rauque et +masculine.</p> +<p>Et un homme s'avança dans le cercle de lumière +douteuse au milieu duquel +se passait cette scène.</p> +<p>Cet homme était un matelot, mais un matelot ignoble et sale, +aux épaules +larges, aux jambes tordues, à la face rougeaude et perdue par la +boisson, aux deux cotés de laquelle pendaient de longs cheveux +d'un +blond ardent.</p> +<p>—C'est moi qui suis Williams! dit-il.</p> +<p>Il aperçut Jenny et dit:</p> +<p>—Quelle est cette femme? elle n'est pas du quartier... je ne la +connais pas... Tiens, elle est belle!...</p> +<p>—Ayez pitié de moi, disait Jenny en joignant les mains... +défendez-moi...</p> +<p>—Ah! tu la trouves belle! hurla l'ivrognesse... Eh bien! je vais lui +arracher les yeux.</p> +<p>Mais elle reçut un coup de poing du matelot en plein visage, +et elle +tomba dans le ruisseau en poussant un sourd grognement.</p> +<p>—Ce Williams, cria une autre créature, quand il y a une jolie +femme... +elle est pour lui...</p> +<p>Williams avait posé sous son bras le bras de Jenny et disait:</p> +<p>—Viens avec moi... tu n'as rien à craindre, ma +chère... On me connaît +dans le Wapping... et quand une femme est à mon bras, il n'y a +pas de +danger qu'on y touche...</p> +<p>—Au nom du ciel, disait Jenny, aidez-moi à retrouver mon fils.</p> +<p>—Tu as donc un fils?</p> +<p>—Oui. On me l'a pris... rendez-moi mon fils... et je vous +bénirai...</p> +<p>—Et tu m'aimeras? fit-il avec un ricanement de bête fauve.</p> +<p>Elle ne comprit pas l'horrible sens de ces paroles et elle +répondit:</p> +<p>—Oh! oui... si vous me rendez mon fils, je vous aimerai!</p> +<p>—Où est-il donc ton fils?</p> +<p>—Conduisez-moi auprès de Saint-Gilles, je trouverai.</p> +<p>—Saint-Gilles? fit-il. Mais c'est loin d'ici... bien loin...</p> +<p>—Au nom du ciel, conduisez-moi...</p> +<p>—Viens donc boire un coup, auparavant, dit-il.</p> +<p>Elle voulut se dégager, mais il tenait son bras sous le sien +et l'y +serrait comme dans un étau.</p> +<p>—Viens, répéta-t-il, je suis Williams et on ne m'a +jamais résisté.</p> +<p>Et il l'entraîna de force et malgré ses cris dans une +ruelle noire au +fond de laquelle brillait une lueur sinistre.</p> +<p>La lueur du public-house du Cheval-Noir, le plus +célèbre des repaires du +Wapping.</p> +<p>—Encore une qui aura aimé Williams, ricanèrent les +horribles créatures +en les regardant s'éloigner tous deux, tandis que celle qui +voulait +accaparer Williams, pour elle seule, se relevait toute sanglante et +l'œil poché du coup de poing.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>IX</h2> +<p>A l'angle sud-est de Welleclose-square est une ruelle qui n'a pas +trois +mètres de large.</p> +<p>Vers le milieu est un théâtre.</p> +<p>Mais un théâtre comme on n'en vit jamais +peut-être, un théâtre où les +premières loges se louent douze sous, et le parterre un penny.</p> +<p>Le jeune premier est un nègre; on fume et on boit pendant le +spectacle.</p> +<p>Les prostituées qui se tiennent au balcon sont pieds nus; le +parterre +est composé de voleurs.</p> +<p>Au bout de la ruelle est le <i>Cheval-Noir</i>.</p> +<p>Public-house au rez-de-chaussée, bazar de la débauche +à l'entresol, bal +au premier étage et taverne dans les caves, cet +établissement n'offre +rien à désirer comme on voit.</p> +<p>Le Saylors'-house, ou pension des matelots, est à deux pas.</p> +<p>Quand ils sortent du Saylors'-house, ils entrent au Cheval-Noir.</p> +<p>Quand ils ont bu, ils se querellent, et les querelles se vident dans +la +rue, à coups de couteau.</p> +<p>La danseuse en guenilles a souvent du sang sur sa robe. C'est le +vainqueur qui lui a pris amoureusement la taille.</p> +<p>Un escalier de dix marches conduit au sous-sol.</p> +<p>Là est la vraie taverne.</p> +<p>Depuis minuit jusqu'au jour, cinquante personnes, hommes et femmes, +si +on peut donner ce nom à une population fangeuse, bestiale, +avinée et +couverte d'affreux oripeaux, cinquante personnes boivent, mangent, se +querellent, rient et chantent.</p> +<p>On entend claquer d'ignobles baisers sur des joues sales, on voit, +à la +lueur de quelques chandelles fumeuses éparses sur les tables, +mousser la +bière brune ou blonde dans des pots d'étain.</p> +<p>Derrière un comptoir garni de victuailles, trône +majestueusement +mistress Brandy.</p> +<p>C'est la femme du land-lord, c'est-à-dire du maître de +l'établissement.</p> +<p>Celui-ci est là-haut, au public-house, affublé d'un +reste d'habit noir +et d'une cravate qui fut blanche, il y a déjà bien des +années.</p> +<p>Mistress Brandy a un autre nom, mais on ne le sait plus, on l'a +oublié.</p> +<p>Brandy veut dire eau-de-vie en anglais, et c'est un surnom qu'on a +donné à la femme du land-lord.</p> +<p>C'est une forte et robuste commère, haute en couleur, qui a +cinq pieds +six pouces, des mains à couvrir une assiette, des pieds à +servir de base +à un monument.</p> +<p>Elle a donné un seul soufflet dans sa vie, à un +insolent qui lui +manquait de respect.</p> +<p>Ce soufflet a produit l'effet de la masse d'un boucher.</p> +<p>Le malheureux est tombé sanglant et inanimé à +la droite du comptoir.</p> +<p>Pourvu qu'on paye, du reste, pourvu qu'on boive, mistress Brandy est +tolérante.</p> +<p>Si deux voleurs dévalisent un matelot, elle ferme les yeux: +si deux +matelots jouent du couteau et qu'il y ait mort d'homme, miss Brandy +appelle John.</p> +<p>John est un Écossais gigantesque qui lui sert de +garçon et aide les deux +servantes à presser la bière.</p> +<p>John prend le mort dans ses bras, le porte tranquillement dans la +rue et +revient à sa besogne comme si de rien n'était.</p> +<p>Le Cheval-Noir est un établissement tranquille, et jamais on +n'a eu +besoin d'y appeler les policemen.</p> +<p>D'ailleurs, dans le Wapping, il n'y a pas de policemen. Les nobles +lords +qui siégent au Parlement, tout à côté de +Westminster, ont pensé que le +peuple se protège toujours suffisamment lui-même.</p> +<p>Ce soir-là, toutes les tables étaient occupées +dans la cave du +Cheval-Noir.</p> +<p>Mais celle qui était à la gauche du comptoir +était la plus bruyante.</p> +<p>On y fêtait la libération de Jack, dit l'<i>Oiseau-bleu</i>, +un voleur +célèbre qui était sorti le matin même de la +prison de Midlesex, où il +avait fait six mois de moulin.</p> +<p>Jack disait en levant son verre:</p> +<p>—Je bois au colonel gouverneur, qui est un brave homme et un parfait +gentleman. Il m'a remis deux couronnes, un shilling, six pence, quand +je +suis sorti, et il m'a fait un beau discours en me recommandant +d'être +honnête homme à l'avenir.</p> +<p>—Ce farceur de Jack, dit une femme qui avait passé sa main +à l'entour +de la taille du pick-pokett, il est capable d'avoir promis.</p> +<p>—Certainement, ricana Jack, certainement, Votre Honneur, que je +serai +honnête homme... Dès ce soir, je vais chercher du travail.</p> +<p>Et tous les voleurs et toutes les prostituées de rire +à se tordre.</p> +<p>Un des assistants haussa les épaules:</p> +<p>—Voilà donc de quoi faire le fier, dit-il, parce que tu +reviens du +moulin. J'ai bien passé par la cage aux oiseaux, moi.</p> +<p>—Quand on passe par là, c'est pour y retourner, dit Jack.</p> +<p>Il faisait allusion au cimetière des suppliciés que le +condamné +traverse, à Newgate, en sortant de la cour d'assises.</p> +<p>—Ils m'ont acquitté, dit le voleur. Braves gens, messieurs +les jurés, +excellentes gens, parfaits gentlemen, leurs Seigneuries! Et on continua +à rire.</p> +<p>A une autre table, des matelots se racontaient leurs campagnes.</p> +<p>Un peu plus loin, une Irlandaise, qu'on appelait Jane la +géante, faisait +une scène de jalousie à son amant.</p> +<p>Mistress Brandy, impassible, surveillait tout cela d'un œil +indifférent.</p> +<p>Cependant, quelquefois, elle regardait avec une certaine +curiosité un +homme qui était assis tout près du comptoir et buvait +seul, à petites +gorgées, un verre de grog.</p> +<p>C'était un homme de trente-sept à trente-huit ans +peut-être, de taille +moyenne, portant des favoris châtain clair, et dont le visage +régulier +contrastait avec les faces patibulaires qui l'entouraient.</p> +<p>Était-ce un Écossais, un Anglais, un Irlandais ou un +Français?</p> +<p>Nul ne le savait.</p> +<p>Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il venait +au Cheval-Noir. +Mais il ne parlait à personne, buvait, payait et s'en allait.</p> +<p>Quelquefois même il tombait en une rêverie profonde. Une +fois, on avait +voulu le <i>tâter</i>, c'est-à-dire savoir ce qu'il +était, d'où il venait... +s'il était voleur ou matelot, condamné en rupture de ban +ou bien +étranger à toutes les professions interlopes du Wapping.</p> +<p>Pour cela, on lui avait cherché querelle.</p> +<p>Il n'avait perdu ni son flegme, ni son attitude indifférente +et calme; +mais en trois coups de poing il avait mis hors de combat trois +adversaires.</p> +<p>Depuis lors, on l'avait respecté.</p> +<p>Du reste, il parlait un anglais très-pur et sans le moindre +accent.</p> +<p>Comme on ne savait pas son nom, on l'avait surnommé l'<i>homme +gris</i>, à +cause de son vieil habit gris, l'unique vêtement qu'on lui +eût jamais +vu.</p> +<p>Un seul habitué du Cheval-Noir avait trouvé +grâce devant cette +indifférence parfaite.</p> +<p>C'était un pauvre diable de mendiant, que tout le monde +aimait pour sa +philosophie, sa bonne humeur, et qui amusait fort les affreux +garnements +du Cheval-Noir par ses prétentions au <i>comme il faut</i>.</p> +<p>On a reconnu, dans cette rapide esquisse, notre connaissance d'une +heure, Barclay dit Shoking.</p> +<p>Shoking, qu'on avait ainsi appelé parce qu'il trouvait +toujours que ses +compagnons d'orgie nocturne étaient <i>inconvenents</i>, +Shoking, qui se +vantait d'avoir des manières de gentleman et prétendait +que si la +fortune lui souriait un jour, il se montrerait à cheval à +Hyde-park et +irait prendre des glaces à Cremorn, tout comme un fils de pair, +Shoking +enfin, était le seul à qui l'homme gris eût +quelquefois offert une pinte +d'ale ou un verre de grog.</p> +<p>Or, ce soir-là, les voleurs riaient, les matelots se +querellaient, les +filles chantaient, mistress Brandy regardait l'homme gris du coin de +l'œil, et celui-ci continuait à boire son verre de grog à +petites +gorgées, lorsque Shoking apparut en haut de l'escalier qui +descendait +dans la cave.</p> +<p>—Voilà Shoking!</p> +<p>—Vive Shoking!</p> +<p>—Hurrah pour Shoking!</p> +<p>Ce fut une avalanche de cris.</p> +<p>L'homme gris releva la tête et salua Shoking de la main.</p> +<p>—Bonjour, mes amis, bonjour, dit Shoking du ton protecteur d'un +homme +heureux.</p> +<p>—Tiens! s'écria une femme, il a des souliers neufs.</p> +<p>—Et un habit neuf, dit un voleur.</p> +<p>—Il a une chemise... fit une autre prostituée.</p> +<p>—Par saint Georges! murmura mistress Brandy, il a des bords à +son +chapeau.</p> +<p>—J'ai fait fortune, dit Shoking. Mais rassurez-vous, j'ai +laissé mon +argent à la maison.</p> +<p>—C'est dommage, dit Jack en riant.</p> +<p>Shoking traversa la salle et vint s'asseoir à la table de +l'homme gris.</p> +<p>—Cette fois, dit-il, c'est moi qui paye.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>X</h2> +<p>L'homme gris se prit à sourire.</p> +<p>—Mon ami, dit-il, je vois que vous avez de l'argent ce soir, et +comme +vous êtes un brave cœur, vous vous dites qu'il est convenable de +payer +à votre tour.</p> +<p>—Ça, c'est vrai, dit Shoking.</p> +<p>L'homme gris baissa la voix.</p> +<p>—Dieu me garde de vous refuser, car je n'ai jamais voulu blesser +personne, et je sais que tout bon Anglais a sa fierté. Payez +donc, si +tel est votre bon plaisir.</p> +<p>Néanmoins, laissez-moi vous faire une question.</p> +<p>—Laquelle? demanda Shoking en regardant l'homme gris avec +étonnement.</p> +<p>—Vous avez de l'argent?</p> +<p>Shoking baissa la voix:</p> +<p>—Chut! dit-il, ne me trahissez pas, j'ai gagné dix +guinées ce soir.</p> +<p>—Dix guinées!</p> +<p>—Tout autant. J'en ai presque dépensé une pour me +vêtir, et vous voyez +si je le suis convenablement, hein? fit Shoking avec importance.</p> +<p>—Un gentleman, dit l'homme gris.</p> +<p>—N'est-ce pas?</p> +<p>Et Shoking se mit à énumérer complaisamment le +prix de ses acquisitions:</p> +<p>—Habit, trois schillings, dit-il; chapeau, deux schillings; un +pantalon, un schilling six pence; souliers, quatre schillings, mais ils +sont neufs. Chemise et cravate, deux schillings.</p> +<p>J'ai failli acheter un waterproof. Il fait froid, et un pardessus +n'est +pas de luxe en cette saison. Mais j'ai réfléchi.</p> +<p>—Ah! fit l'homme gris.</p> +<p>—Oui, dit Shoking. J'ai pensé qu'il valait mieux louer une +chambre pour +deux semaines dans Mil end Road, en face du workhouse, ce qui m'amusera +fort, moi qui n'ai jamais pu y être admis que pour la nuit, et +encore en +promettant le travailler le lendemain trois ou quatre heures à +faire de +l'étoupe, car je ne suis pas assez fort pour casser des pierres.</p> +<p>Il me reste donc neuf guinées. Je puis vivre un an sans rien +faire. +J'irai me promener dans Regent-street, demain soir, et je louerai une +stalle au théâtre d'Hay-Markett.</p> +<p>L'homme gris souriait toujours.</p> +<p>—Mais à quoi donc avez-vous gagné ces dix +guinées? dit-il.</p> +<p>—Oh! c'est bien simple, dit Shoking.</p> +<p>—Mais encore?</p> +<p>—J'ai rendu service à un lord.</p> +<p>—Comment cela?</p> +<p>—Je me trouvais sur le <i>Penny-Boat</i>, qui remonte de Greenwich +à +Charing-Cross.</p> +<p>—Bon.</p> +<p>—Sur ce <i>Penny-Boat</i>, il y avait une fort jolie femme, ma foi! +une +Irlandaise, avec son petit garçon, et un lord qui la regardait, +ah! mais +qui la regardait...</p> +<p>—Après? dit l'homme gris en fronçant +légèrement le sourcil.</p> +<p>—Le lord s'est approché de moi, et il m'a dit: Tu vas suivre +cette +femme, et, si tu me rapportes son adresse, ce soir, à mon +hôtel, dans +Chester-street, Belgrave-square, je te donnerai dix guinées.</p> +<p>C'est ce que j'ai fait; et vous voyez, ajouta Shoking, qu'il n'est +pas +difficile de gagner beaucoup d'argent honnêtement.</p> +<p>—Honnêtement? fit l'homme gris.</p> +<p>—Dame!</p> +<p>—Ah! vous croyez cela honnête ami, Shoking?</p> +<p>Le mendiant se sentit rougir; et pour la première fois, il +songea que +peut-être il avait agi à la légère.</p> +<p>Aussi éprouva-t-il le besoin d'excuser sur-le-champ sa +conduite, et +s'empressa-t-il de raconter dans tous ses détails la suite de +son +aventure.</p> +<p>Il dit à l'homme gris comment il avait servi de guide +à la pauvre mère +et à son enfant perdus dans les rues de Londres, comment il les +avait +conduits dans Lawrence-street, puis chez mistress Fanoche, portant le +petit sur son dos.</p> +<p>Il n'oublia rien, pas même ce détail bizarre que la +mère avait dit +plusieurs fois qu'elle devait se trouver le lendemain à la messe +de huit +heures à Saint-Gilles, et présenter son fils au +prêtre qui officierait.</p> +<p>Quand il eut fini, l'homme gris qui l'avait écouté +attentivement, lui +dit:</p> +<p>—Vous êtes une tête légère et un bon cœur, +Shoking.</p> +<p>—Pourquoi donc? demanda le mendiant.</p> +<p>—Vous avez fait une bonne action en venant en aide à cette +femme; mais +vous avez fait un acte blâmable en allant indiquer à ce +lord... Comment +le nommez-vous?</p> +<p>—Lord Palmure.</p> +<p>—Bon! je vous disais donc que vous aviez eu tort d'aller lui dire +où +cette femme était descendue.</p> +<p>—Mais...</p> +<p>—Vous pensez bien, dit l'homme gris, qu'un lord qui tient à +savoir +l'adresse d'une pauvre femme du peuple, ne saurait avoir de bonnes +intentions.</p> +<p>Shoking tressaillit.</p> +<p>—Vous avez raison, dit-il, j'ai eu tort...</p> +<p>Puis, se frappant le front:</p> +<p>—Si j'allais avertir l'Irlandaise, dit-il.</p> +<p>L'homme pris n'eut pas le temps de répondre, car un grand +tumulte se fit +à l'entrée de la cave.</p> +<p>Placés tout au bout de la salle souterraine, l'homme gris et +Shoking +étaient presque dans l'ombre, tandis que l'entrée de la +cave était en +pleine lumière.</p> +<p>En haut de l'escalier, on venait de voir apparaître un homme +et une +femme.</p> +<p>La femme se débattait et ne voulait pas entrer. Elle poussait +des cris +suppliants et disait d'une voix brisée:</p> +<p>—Au nom du bon Dieu, laissez-moi!</p> +<p>L'homme répondait d'une voix rauque:</p> +<p>—Je suis Williams, timonier à bord du <i>Victorieux</i>, le +plus brave +navire de Sa Majesté la reine. Toutes les femmes sont folles de +moi, +toutes les femmes du Wapping m'ont aimé... et tu feras comme les +autres. +Marche!</p> +<p>Et il la poussait rudement devant lui.</p> +<p>—Hurrah pour Williams! criait la foule des buveurs.</p> +<p>—Cette chipie! exclamèrent les femmes, ne pas vouloir de +Williams! tu +es folle, ma chère!</p> +<p>—Williams, la mort des cœurs! dit une autre.</p> +<p>—La terreur des jaloux! exclama un voleur.</p> +<p>—Le beau Williams! ricanèrent quelques hommes.</p> +<p>La femme se cramponnait à lui, embrassant ses genoux et +répétant:</p> +<p>—Grâce! grâce!</p> +<p>Et la salle de rire et d'applaudir avec frénésie.</p> +<p>—Ah! tu ne veux pas être madame Williams! hurlait le matelot; +nous +verrons bien.</p> +<p>Et il jeta, par un suprême effort, l'Irlandaise,—car +c'était elle,—au +milieu de la taverne.</p> +<p>Soudain, Shoking jeta un cri.</p> +<p>Un cri que personne n'entendit, car l'attention +générale était +concentrée sur Williams et sa conquête.</p> +<p>Personne, excepté l'homme gris.</p> +<p>—<i>Elle</i>! dit Shoking.</p> +<p>—Qui, <i>elle</i>! fit l'homme gris.</p> +<p>—L'Irlandaise.</p> +<p>—La mère de l'enfant?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Comment peut-elle être ici?</p> +<p>—Je ne sais pas. Mais c'est elle.</p> +<p>L'homme gris se prit alors à regarder cette femme, et il +tressaillit à +la vue de cette beauté sans égale à laquelle +l'épouvante donnait une +expression céleste.</p> +<p>On eût dit un ange tombé du ciel dans quelque coin de +l'enfer.</p> +<p>Elle était maintenant à genoux et jetait autour d'elle +un regard +suppliant et mouillé de larmes.</p> +<p>—Mes bons messieurs, disait-elle, mes bonnes dames, mes amis, ayez +pitié de moi... je ne suis pas ce que cet homme croit... je suis +une +pauvre mère qu'on a séparée de son fils... +Délivrez-moi, mes amis, +délivrez-moi de cet homme... il faut que je retrouve mon +enfant...</p> +<p>Et elle se tordait les mains: à la vue de ce +désespoir, tous ces +bandits, toutes ces prostituées riaient à pleine gorge et +répétaient:</p> +<p>—Hurrah pour Williams!</p> +<p>Williams, lui, s'était posé en matamore au milieu de +la salle:</p> +<p>—Je suis Williams, disait-il, Williams, du <i>Victorieux</i>, et +j'ai +toujours été gâté par les femmes.</p> +<p>En même temps, il avait jeté bas sa veste de matelot et +montrait son +torse herculéen et ses épaules trapues avec une +orgueilleuse +complaisance.</p> +<p>—Je suis Williams, disait-il, et cette femme me plaît: qui +donc osera +me la disputer?</p> +<p>Et il jeta un défi à toute la salle.</p> +<p>Personne d'abord ne bougea.</p> +<p>Williams avait tiré son couteau et le brandissait.</p> +<p>—Elle est pourtant belle, cette femme, reprit-il avec ironie.</p> +<p>Mais pour l'avoir, il faut jouer du couteau, mes agneaux. Et +personne +n'en veut.</p> +<p>Le même silence accueillit cette nouvelle provocation.</p> +<p>L'Irlandaise était toujours à genoux, suppliant tous +ces misérables.</p> +<p>—Ah! ah! ah! ricana Williams, vous voyez bien, ma chère, que +personne +ne veut de vous...</p> +<p>Tu seras madame Williams, il le faut bien.</p> +<p>Mais soudain, un homme se leva, traversa la salle comme un +éclair, et +vint se placer devant Williams.</p> +<p>—Je te défends d'y toucher, dit-il.</p> +<p>—Hurrah pour l'homme gris! hurlèrent alors les buveurs.</p> +<p>C'était l'homme gris, en effet, l'interlocuteur de Shoking, +qui venait +de surgir devant l'Irlandaise comme un protecteur.</p> +<p>Et l'Irlandaise tendit vers lui ses mains suppliantes.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XI</h2> +<p>Le même effet dut se produire le jour où l'on vit +sortir des rangs des +Hébreux cet enfant du nom de David qui se présentait pour +combattre le +géant Goliath.</p> +<p>Williams n'était pas un géant, mais il était si +large d'épaules, si +trapu, si solidement campé sur son torse énorme qu'il +rappelait ces +hercules forains qui soulèvent des poids à bras tendus ou +portent des +fardeaux à faire reculer un bœuf.</p> +<p>Celui qui osait se dresser devant lui et accepter son défi +était de +taille ordinaire, mince, avec de petits pieds et de petites mains.</p> +<p>Sous son pantalon de laine brune, sous son habit de gros drap gris +fané, +auquel il devait son surnom, on eût juré quelque fils de +lord, tant il +avait de noblesse et d'élégance aristocratique dans +l'attitude, le +visage et le maintien.</p> +<p>Une femme lui cria:</p> +<p>—N'y va pas, mon mignon, il ne fera de toi qu'une bouchée.</p> +<p>—L'homme gris est fou! dit un des voleurs.</p> +<p>Un autre, qui lui avait vu administrer ces trois coups de poing dont +nous parlions tout à l'heure, répondit:</p> +<p>—Laissez donc! on ne sait pas...</p> +<p>Les matelots qui étaient nouvellement +débarqués, regardaient l'homme +gris avec commisération:</p> +<p>—Le pauvre petit, disaient-ils, il ne connaît pas Williams, on +le voit +bien.</p> +<p>Quant à Williams, il se mit à rire, mais d'un rire si +franc, si +insolent, que toute la salle fit comme lui.</p> +<p>—Va-t'en, <i>mademoiselle</i>, dit-il à l'homme gris. +Veux-tu que je te paye +un verre de grog?... Non, n'est-ce pas? tu aimerais mieux des +friandises?...</p> +<p>Mais son regard rencontra celui de cet adversaire qu'il paraissait +mépriser si fort, et comme de deux lames d'épée +qui se heurtent jaillit +soudain une étincelle, au choc de ce regard Williams tressaillit +et +recula d'un pas.</p> +<p>Il cessa de rire et se mit instinctivement sur la défensive.</p> +<p>L'homme gris se plaça alors entre l'Irlandaise et Williams:</p> +<p>—Je te défends, répéta-t-il, de toucher +à cette femme.</p> +<p>—Hurrah pour l'homme gris! dirent quelques buveurs.</p> +<p>La voix de cet homme était brève, cassante, +métallique. Son œil jetait +des flammes.</p> +<p>—Et moi je ne veux pas! dit Williams furieux.</p> +<p>Et il leva son poing énorme.</p> +<p>Son bras siffla dans l'air comme une masse et s'abattit sur l'homme +gris.</p> +<p>Mais d'un bond celui-ci se jeta en arrière, esquiva +l'assommeur, et +Williams, qui avait réuni toutes ses forces dans ce coup de +poing, +perdit un moment l'équilibre et chancela sur ses jambes.</p> +<p>Ce fut rapide et foudroyant comme l'éclair.</p> +<p>L'homme gris se baissa, bondit la tête en avant, et cette +tête allant +frapper le matelot en pleine poitrine, le renversa.</p> +<p>Williams tomba comme un bœuf sous la massue.</p> +<p>Certes, en ce moment, l'homme gris aurait pu profiter de sa +victoire, et +poser un pied vainqueur sur la poitrine de son adversaire; il aurait pu +même tirer son couteau et le planter dans la gorge de Williams, +sans que +personne y trouvât à redire, tant les hommes à +l'état de nature ont le +sentiment et le respect de la force brutale.</p> +<p>Mais l'homme ne profita point de sa victoire et attendit.</p> +<p>Williams se releva en rugissant.</p> +<p>Cette fois, il brandissait son couteau.</p> +<p>L'homme gris n'avait pas ouvert le sien.</p> +<p>Williams se rua sur lui.</p> +<p>L'homme gris se jeta une seconde fois de côté, le +saisit à bras le +corps, l'enleva de terre comme une plume et le rejeta meurtri sur le +sol, avant qu'il eût pu faire usage de son arme qui lui +échappa des +mains dans sa chute.</p> +<p>Alors l'homme gris posa son pied sur le couteau et promena autour de +lui +un regard tranquille et fier.</p> +<p>Ce regard rencontra celui du bon Shoking.</p> +<p>Le mendiant, pâle et frémissant, s'était +approché de l'Irlandaise, et +l'Irlandaise le reconnaissant, avait poussé un cri de joie et +s'était +jetée à son cou.</p> +<p>—Je te confie cette femme, lui dit l'homme gris, et que tout le +monde +le sache ici, je la prends sous ma protection.</p> +<p>Alors éclatèrent de toute part, dans la salle, des +applaudissements +frénétiques, tandis que Williams se relevait +péniblement.</p> +<p>Mais soudain les applaudissements cessèrent; ceux qui +hurlaient se +turent, et Williams, qui allait se précipiter de nouveau sur son +adversaire, s'arrêta en chemin.</p> +<p>Un nouveau personnage apparaissait en ce moment en haut de ces +marches +humides et sales qui descendaient dans la taverne.</p> +<p>Et, à la vue de ce personnage, il y eut comme un +frémissement de +respect, d'admiration et de honte à la fois parmi ces voleurs, +ces +prostituées et ces hommes grossiers qui, jusque-là, ne +s'étaient +inclinés que devant la force.</p> +<p>Un jeune homme au long et pâle visage, aux cheveux blonds +tombant en +boucles sur ses épaules, un homme d'à peine trente ans, +grand, mince, +vêtu de noir, si frêle et si délicat en apparence +qu'on eût dit une +femme sous un vêtement masculin, un jeune homme descendit +lentement +l'escalier et dit d'une voix grave:</p> +<p>—Mes frères, Dieu l'a dit, celui qui tue sera tué. Au +lieu de se haïr, +les hommes doivent s'aimer et s'entr'aider.</p> +<p>Et Williams, le féroce matelot, tomba à genoux, et les +filles perdues +courbèrent la tête, les voleurs s'inclinèrent avec +confusion, et la +pauvre Irlandaise crut que Dieu envoyait un de ses anges pour la +délivrer.</p> +<p>Ce jeune homme à l'œil bleu, au front inspiré, qui +parlait d'amour et +charité dans ce repaire, c'était un prêtre.</p> +<p>Un prêtre catholique, un prêtre Irlandais, bien connu +des matelots, car +il avait été aumônier d'un vaisseau et n'avait +point pâli ni devant la +mitraille qui balayait le pont, ni devant la tempête, qui souvent +avait +menacé d'engloutir navire, matelots et passagers.</p> +<p>Il était bien connu encore de toute cette misérable +population du +Wapping, qui l'avait vu, pendant le dernier choléra, porter +partout des +secours et des consolations, bien que ce ne fût pas sa paroisse +et qu'il +fût de celle de Saint-Gilles.</p> +<p>On le nommait Samuel.</p> +<p>Il marcha droit à Williams, qui s'était +agenouillé humblement devant +lui, et lui dit:</p> +<p>—C'est pour toi que je suis venu ici.</p> +<p>On m'a dit que tu maltraitais une femme, et comme tu n'es +méchant que +lorsque tu es pris de vin, j'ai pensé que ma présence te +ramènerait à la +raison.</p> +<p>—Pardonnez-moi, vous qui êtes bon, murmura le matelot.</p> +<p>Le prêtre regarda la pauvre femme que Shoking soutenait dans +ses bras:</p> +<p>—Qui êtes-vous? lui dit-il.</p> +<p>—Oh! répondit-elle, prenez pitié de moi, sauvez-moi, +monsieur... +Rendez-moi mon enfant...</p> +<p>—Votre enfant?</p> +<p>—On m'a séparé de lui, dit-elle, on me l'a pris.</p> +<p>—Ne craignez rien, ma chère, dit Shoking: votre enfant, je +sais où il +est, moi; ne vous ai-je pas conduite dans cette maison?... Oh! par +Saint-Georges... croyez-moi, il faudra bien qu'on nous le rende!</p> +<p>L'Irlandaise eut un cri de joie et répéta avec un +accent qui tenait du +délire:</p> +<p>—Mon fils! ils me rendront mon fils!</p> +<p>Et elle se mit à baiser les mains du prêtre.</p> +<p>—Vous êtes Irlandaise, lui dit celui-ci, je le reconnais +à votre +accent.</p> +<p>—Oui, répondit-elle.</p> +<p>—Moi aussi, dit le prêtre. Dieu sauve l'Irlande, notre +mère!</p> +<p>Puis il regarda l'homme gris.</p> +<p>—Et vous, dit-il, vous que je vois pour la première fois, +vous qui avez +protégé cette femme, qui donc êtes-vous?</p> +<p>Alors cet homme, qui tout à l'heure avait promené +autour de lui un œil +dominateur, cet homme devant qui tous ces autres hommes avaient +tremblé, +abaissa son front et son regard devant le regard calme et limpide de ce +jeune homme que Dieu avait choisi pour son ministre...</p> +<p>L'homme fait se courba devant l'homme si jeune et si frêle +encore qu'on +eût dit un enfant, et il répondit d'une voix humble et +frémissante +d'émotion:</p> +<p>—Je serai votre esclave, si vous daignez me le permettre.</p> +<p>Puis il fléchit un genou devant le jeune prêtre et lui +baisa +respectueusement la main.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XII</h2> +<p>Que se passa-t-il alors?</p> +<p>C'est ce qu'il est difficile de raconter; mais, une heure +après, la +taverne était vide.</p> +<p>Matelots, femmes perdues, voleurs s'étaient esquivés +un à un comme s'ils +eussent senti que leur présence n'était plus possible +dans ce lieu +sanctifié par le prêtre.</p> +<p>Mistress Brandy elle-même faisait silence derrière son +comptoir.</p> +<p>L'abbé Samuel était toujours debout, regardant, +à la pâle lueur des +chandelles qui fumaient éparses sur les tables, le pâle et +beau visage +de l'Irlandaise que Shoking et l'homme gris soutenaient dans leurs +bras, +tant elle était brisée par l'horrible scène que +nous racontions naguère.</p> +<p>—Ainsi, disait le jeune prêtre, vous arrivez d'Irlande?</p> +<p>—Oui, répondit-elle.</p> +<p>—Avec votre enfant?</p> +<p>—Un amour de petit garçon, murmura le brave Shoking.</p> +<p>—Est-ce la misère qui vous a poussée, comme la plupart +de nos frères +d'Irlande, à quitter votre pays et à venir chercher +fortune à Londres?</p> +<p>—Non, dit-elle, j'obéis à un devoir sacré.</p> +<p>Le prêtre tressaillit.</p> +<p>—Je viens à Londres, reprit-elle d'une voix mourante, parce +qu'il faut +que je sois demain à la messe de huit heures, à +Saint-Gilles.</p> +<p>—Est-ce un vœu? fit le prêtre, qui tressaillit encore.</p> +<p>Alors elle le regarda avec une étrange expression de +confiance et +d'abandon.</p> +<p>—Oh! dit-elle, je sens bien que vous êtes un de ces hommes que +Dieu a +fait saints et à qui on peut tout révéler.</p> +<p>—Parlez, dit le prêtre d'une voix grave.</p> +<p>—Je suis une pauvre paysanne, reprit-elle, la fille d'un +pêcheur de +Drogheda, un petit port au nord de Dublin.</p> +<p>Je ne sais rien sur la mission que mon époux mourant m'a +confié, mais je +tiendrai le serment que je lui ai fait.</p> +<p>—Quel est ce serment?</p> +<p>—Oh! dit-elle, pour que vous me compreniez, il faut que je vous dise +mon histoire.</p> +<p>Shoking et l'homme gris s'assirent sur un banc, le prêtre lui +prit les +deux mains, et alors, en ce bouge enfumé, devenu solitaire et +silencieux, elle leur fit le récit suivant:</p> +<p>—Notre cabane était au bord de la mer, au pied d'une falaise. +Pendant +les nuits d'orage, à la marée haute, le flot venait +battre notre porte.</p> +<p>Mon père était veuf, et j'étais son unique +enfant.</p> +<p>Il allait à la pêche, je raccommodais ses filets et +nous avions bien de +la peine à vivre.</p> +<p>Quelquefois, mon père s'engageait pendant deux ou trois mois +sur un +grand bateau qui allait à Terre-Neuve à la pêche de +la morue.</p> +<p>Alors je restais seule, et chaque matin, en m'éveillant, je +regardais au +loin sur la mer, pour voir si la barque pontée qui l'avait +emmené ne +reparaissait pas à l'horizon.</p> +<p>Une nuit d'hiver, une nuit de tempête, j'étais à +genoux, priant Dieu +pour les marins en détresse, car la mer mugissait avec furie et +le vent +faisait rage, une nuit, on frappa à la porte de notre cabane.</p> +<p>J'étais seule depuis près de trois mois.</p> +<p>Je crus que c'était mon père qui revenait et je courus +ouvrir.</p> +<p>Ce n'était pas mon père.</p> +<p>Un étranger, un inconnu, le front entouré de +bandelettes sanglantes, +entra vivement en me disant:</p> +<p>—Au nom de Dieu, au nom de l'Irlande notre mère, pour qui mon +sang +vient de couler, sauvez-moi, cachez-moi...</p> +<p>Je ne le regardai même pas; je ne vis qu'une chose, c'est +qu'il était +blessé, mourant; je n'entendis qu'une parole, le nom +sacré de notre +patrie, l'Irlande, et je le fis entrer.</p> +<p>Au lointain, à travers les mugissements de l'orage, on +entendait +retentir des coups de feu.</p> +<p>Je ne savais rien de ce qui se passait hors de notre petit port; +cependant je me souvins que des pêcheurs, la veille, avaient dit +devant +moi que les opprimés s'étaient levés contre les +oppresseurs; que las de +souffrir, les pauvres Irlandais se révoltaient contre les +Anglais leurs +tyrans; que plusieurs villages, dans le Nord, s'étaient +insurgés; enfin +qu'il était arrivé des troupes royales et des vaisseaux +de Sa Majesté la +reine pour réduire une fois encore la pauvre Irlande à la +soumission et +au silence.</p> +<p>Je pris soin du blessé; je le fis coucher dans le lit de mon +père, après +lui avoir donné à boire, car il mourait de soif.</p> +<p>Pendant toute la nuit, je demeurai à genoux, priant pour +l'Irlande et +tressaillant d'épouvante au moindre bruit; car il me semblait +toujours +que les habits rouges allaient venir, qu'ils s'empareraient de cet +homme +à qui j'avais donné un refuge, et qu'ils le tueraient +sous mes yeux.</p> +<p>Le jour vint.</p> +<p>Je sortis furtivement alors de ma cabane et j'allai jusqu'au port.</p> +<p>Là, j'appris les événements de la nuit.</p> +<p>Il y avait eu une grande bataille entre les insurgés et les +habits +rouges.</p> +<p>Après une lutte acharnée ceux-ci étaient +demeurés vainqueurs.</p> +<p>Les insurgés dispersés, écrasés, +découragés, avaient fui vers les +montagnes.</p> +<p>Des soldats anglais avaient traversé la ville au petit jour +en jurant +comme des damnés et disant que, malgré la victoire, leur +journée était +perdue, puisqu'il n'avaient pu prendre le chef des +révoltés.</p> +<p>Je revins en toute hâte.</p> +<p>Quelque chose me disait que ce chef qu'ils cherchaient, +c'était lui.</p> +<p>Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, il demeura +caché +dans notre pauvre maison.</p> +<p>Je partageais avec lui mon pain noir et mes pommes de terre et nous +faisions ensemble des vœux pour l'Irlande.</p> +<p>Il était jeune, il était beau; il avait le regard de +l'homme qui a +l'habitude de commander aux autres.</p> +<p>A ces mots, l'Irlandaise baissa la tête.</p> +<p>—Comment ne l'aurai-je pas aimé? dit-elle. Un soir, il me +prit les +mains et me dit:</p> +<p>—Jenny, tu es non-seulement mon ange sauveur, mais peut-être +qu'un jour +tu auras été sans le savoir la libératrice de +l'Irlande.</p> +<p>Mon père revint; il accueillit le pauvre proscrit, comme je +l'avais +accueilli moi-même.</p> +<p>Un jour cet homme voulut nous quitter.</p> +<p>—Je suis pauvre, nous dit-il, et vous avez bien de la peine à +vivre. Je +ne veux pas vous être à charge plus longtemps.</p> +<p>Quand je vis qu'il allait partir, mon cœur se fendit.</p> +<p>Je me jetai à ses genoux et je lui fis l'aveu de mon amour.</p> +<p>Il me releva et me dit:</p> +<p>—Moi aussi, je t'aime. Je t'aime depuis longtemps et je voudrais +être +un simple pêcheur à la seule fin de devenir ton +époux.</p> +<p>Mais tu ne sais pas qui je suis, mon enfant; tu ne sais pas que +l'Angleterre m'a condamné à mort, qu'elle a mis ma +tête à prix et que +peut-être, le lendemain de notre union, il te faudrait porter des +habits +de deuil.</p> +<p>—Eh bien! m'écriai-je, qu'importe que vous soyez proscrit! +Tel qu'il +est, j'accepte votre sort. Si vous mourez, je saurai mourir avec vous.</p> +<p>Il me prit dans ses bras, son cœur battit sur le mien, nos +lèvres +s'unirent, et ce fut par une froide nuit d'hiver, où les +étoiles +brillaient au ciel, que le Dieu de l'Irlande nous fiança.</p> +<p>Le lendemain, un vieux prêtre nous bénit.</p> +<p>Alors mon époux se mit à travailler avec mon +père de son rude état de +pêcheur, et plusieurs mois s'écoulèrent.</p> +<p>Les habits rouges étaient partis, et, comme disent les lords, +l'Irlande, +une fois encore, était tranquille.</p> +<p>Je devins mère.</p> +<p>Quand mon fils naquit, mon époux le prit dans ses bras et me +dit:</p> +<p>—Cet enfant sera peut-être un jour le sauveur de l'Irlande.</p> +<p>Ce qu'il disait, je le croyais, comme si Dieu lui-même +m'eût parlé.</p> +<p>A cet endroit de son récit, l'Irlandaise étouffa un +sanglot et essuya +ses yeux plein de larmes.</p> +<p>—Continuez, mon enfant, lui dit Samuel d'une voix grave.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XIII</h2> +<p>L'Irlandaise reprit:</p> +<p>—Les cheveux de mon enfant commençaient à pousser.</p> +<p>Ils étaient presque noirs, bien qu'à cet âge et +dans notre pays, les +enfants soient généralement blonds.</p> +<p>Un jour, son père et moi, nous remarquâmes qu'au milieu +de ses cheveux +châtains croissait une mèche de cheveux roux.</p> +<p>Mon époux jeta un cri de joie.</p> +<p>—Oh! chère créature, me dit-il en m'embrassant, +j'avais donc raison de +te dire que tu serais peut-être un jour la libératrice de +l'Irlande.</p> +<p>Et comme je ne comprenais rien à ces paroles, il poursuivit:</p> +<p>—Jenny, écoute bien ce que je vais te dire.</p> +<p>Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre pêcheur, vivant +obscur et +heureux auprès de toi.</p> +<p>Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu +éternel.</p> +<p>Je joignis les mains avec effroi.</p> +<p>—Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-être encore besoin de +moi. +Alors je repartirai et je reprendrai cette épée que +j'avais laissé +tomber sur le dernier champ de bataille.</p> +<p>Serai-je vainqueur?</p> +<p>Me sera-t-il donné de délivrer enfin notre malheureuse +patrie, ou bien +cette tâche glorieuse est-elle réservée à +notre enfant?</p> +<p>Dieu seul le sait!</p> +<p>Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand +l'année 186... +sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande.</p> +<p>—Où irons-nous donc? demandai-je.</p> +<p>—A Londres, chez tes maîtres et tes oppresseurs. Là, tu +te présenteras +le 27 octobre, à huit heures du matin, à l'église +Saint-Gilles, tu feras +approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le prêtre descendra +de +l'autel, tu lui diras: «Je vous amène celui que vous +attendez.»</p> +<p>—Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui répondis-je +avec +soumission.</p> +<p>Plusieurs années s'écoulèrent; il était +toujours auprès de nous, vivant +comme un simple pêcheur, et bien qu'il fût mon +époux, je n'avais jamais +osé lui demander rien de son passé.</p> +<p>Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions +jamais vus, mon père et moi, vinrent heurter à la porte +de notre +chaumière.</p> +<p>En les voyant, il eut un cri de joie:</p> +<p>—Ah! dit-il, enfin je vous revois!</p> +<p>Quels étaient ces hommes?</p> +<p>Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant:</p> +<p>—L'Irlande a besoin de nous.</p> +<p>Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir.</p> +<p>En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit:</p> +<p>—Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le +27 +octobre 186...</p> +<p>—Oui, lui répondis-je en pleurant.</p> +<p>Quelques jours après, l'Irlande était en feu de +nouveau.</p> +<p>Les villages se révoltaient un à un, et les troupes +royales étaient +battues sur plusieurs points.</p> +<p>Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et +quand +un soldat est tombé, elle le remplace; et quand les premiers et +les +seconds sont morts, les troisièmes arrivent; et quand +l'Angleterre veut, +m'a-t-on dit, elle couvre l'Océan de ses vaisseaux.</p> +<p>L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a même +pas de +pain.</p> +<p>Cependant elle résista longtemps encore; mais le pauvre +Irlandais qui +tombait n'était pas remplacé, et comme dans la lutte ils +étaient un +contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de +l'Irlande.</p> +<p>Qu'était-il devenu, <i>lui?</i></p> +<p>Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai à pied, sous le +soleil et +sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin.</p> +<p>Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les +cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout +ce bruit, on me répondit:</p> +<p>—C'est la sentence de mort, prononcée par la haute cour +martiale, qu'on +va mettre à exécution.</p> +<p>Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux.</p> +<p>Un homme du peuple me dit encore:</p> +<p>—On va pendre les chefs de l'Insurrection.</p> +<p>En ce montent, mon cœur se serra, mes tempes se mouillèrent, +un +horrible pressentiment m'assaillit.</p> +<p>J'étais entraînée, portée par la foule, +et j'avais bien de la peine à +tenir mon fils au-dessus de ma tête pour qu'il ne fût pas +étouffé.</p> +<p>J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu.</p> +<p>Je fus portée ainsi par ce flot humain jusque sur une grande +place.</p> +<p>C'était là que se dressaient la potence et la hideuse +plate-forme.</p> +<p>Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entraîna +presque au +pied de l'échafaud.</p> +<p>Je voulus fermer les yeux; une force invincible et +mystérieuse me +contraignit à les garder ouverts, et je les levai vers la +plate-forme, +sur laquelle, en ce moment, montaient les condamnés.</p> +<p>Soudain un nouveau cri m'échappa...</p> +<p>Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon âme et +ma vie +s'envolaient avec ce cri.</p> +<p>Le premier condamné qui venait de monter sur la plate-forme, +c'était +<i>lui.</i></p> +<p><i>Lui</i>, qui me vit, et me cria:</p> +<p>«—Souviens-toi!»</p> +<p>Que se passa-t-il alors?</p> +<p>Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se fermèrent; et quand je les +rouvris, +la nuit s'était faite, la foule avait disparu; j'étais +loin de cette +place où <i>il</i> était mort pour l'Irlande, et un +homme que je ne +connaissais pas portant mon fils endormi sur ses épaules, +m'entraînait +dans la campagne déserte.</p> +<p>J'étais comme folle et je suivais cet homme sans chercher +à savoir qui +il était et où il m'emmenait.</p> +<p>Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta +mon +visage et il me sembla reconnaître le chemin de mon village.</p> +<p>Alors mon guide inconnu me dit:</p> +<p>—A présent, tu n'as plus rien à craindre, femme. Les +tyrans de +l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre +à mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient +qui il +est.</p> +<p>Va-t-en et <i>souviens-toi</i>.</p> +<p>Et il s'éloigna.</p> +<p>Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait à +celui qui +venait de mourir pour l'Irlande!</p> +<p>L'Irlandaise s'arrêta encore, et elle essuya les larmes qui +inondaient +son visage.</p> +<p>Alors, se jetant aux pieds du jeune prêtre:</p> +<p>—Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de +celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre mère commune, +venez à mon +aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il +faut que je sois à Saint-Gilles... car...</p> +<p>L'abbé Samuel arrêta l'Irlandaise d'un geste:</p> +<p>—Je suis le prêtre, dit-il, qui doit demain matin +célébrer la messe à +Saint-Gilles.</p> +<p>—Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide.</p> +<p>—Moi, dit-il, et je vous attendais.</p> +<p>—Mon fils! exclama la pauvre mère, mon fils! où est +mon fils?</p> +<p>—Nous le retrouverons, répondit le prêtre.</p> +<p>Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit:</p> +<p>—Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas?</p> +<p>Vous allez nous aider à retrouver cet enfant.</p> +<p>—Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile.</p> +<p>—Je suis prêt à vous suivre, fit l'homme gris d'un +signe de tête.</p> +<p>—Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver +à +tout prix, ajouta le prêtre, c'est celui que l'Irlande attend!</p> +<p>Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage +se +montra en haut des marches de l'escalier, et, et à sa vue, le +prêtre +tressaillit et jeta un regard plein d'une mystérieuse +inquiétude à ses +compagnons.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XIV</h2> +<p>Ce nouveau venu n'avait pourtant rien d'effrayant à +première vue.</p> +<p>C'était un petit homme un peu obèse, tout à +fait chauve, vêtu comme un +gentleman parcimonieux, c'est-à-dire portant des habits +usés, mais d'une +bonne coupe et parfaitement brossés.</p> +<p>Il avait un gros diamant au doigt et trois gros diamants à sa +chemise.</p> +<p>Le diamant est une valeur, et cela ne s'use pas.</p> +<p>Ses joues rouges, son nez légèrement +épaté, ses lèvres lippues, ses +petits yeux gris n'avaient rien de féroce; on eût dit un +bon bourgeois +qui a fait sa fortune, ne demande plus rien aux affaires et caresse +secrètement l'ambition de devenir quelque jour alderman, quelque +chose +comme membre du corps municipal de la cité de Londres.</p> +<p>Cependant, cet homme qui n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa +personne, ni dans son maintien, ni dans son costume, ne traversait pas +une rue de Londres impunément. Un frisson parcourait tout le +corps de +ceux qui le voyaient passer, et souvent on entendait un Anglais dire +à +son voisin:</p> +<p>—Dieu vous garde d'avoir jamais affaire à M. Thomas Elgin!</p> +<p>Jadis l'usurier était un petit homme sale, vêtu d'une +houppelande, +portant des chaussons de lisière et un bonnet de +nécromancien.</p> +<p>La tradition voulait qu'il fût juif, logeât en un taudis +sordide, et +laissât pousser indéfiniment ses ongles.</p> +<p>M. Thomas Elgin, comme on a pu le voir, n'était rien de tout +cela.</p> +<p>D'abord, il était habillé comme tout le monde, +habitait une maison à +deux étages dans Oxford-street, faisait ses courses en cab, +déjeunait et +dînait confortablement, et était non-seulement +chrétien, mais encore +membre du conseil de la paroisse.</p> +<p>Ce qui n'empêchait pas M. Thomas Elgin d'être un usurier +de la pire +espèce, la terreur de la ville entière, +agglomération ou cité,—ce qui +justifiait ce singulier salut que s'adressaient souvent deux +commerçants:</p> +<p>—Portez-vous bien et Dieu vous garde de Thomas Elgin!</p> +<p>Car il prêtait toujours, le digne homme; et ceux qui n'eussent +pas +trouvé un shilling partout ailleurs, trouvaient un sac de +guinées chez +lui.</p> +<p>Il avait même coutume de dire:</p> +<p>—Les gens qui prétendent qu'il y a des débiteurs +insolvables sont des +imbéciles! Avec moi, tout le monde finit par payer, et je n'ai +jamais eu +de non-valeurs.</p> +<p>Le petit commerçant, le boutiquier gêné qui +avait le malheur de +s'adresser à Thomas Elgin, était un homme perdu par +avance.</p> +<p>Il avait beau payer, payer encore et toujours, il était +à tout jamais +l'homme-lige, l'esclave de Thomas Elgin.</p> +<p>Tel était celui qui s'aventurait ainsi dans le <i>Black-horse</i>, +c'est-à-dire dans la taverne du Cheval-Noir, et dont +l'apparition avait +fait tressaillir l'abbé Samuel.</p> +<p>—Hé! hé! monsieur l'abbé, dit Thomas Elgin en +s'avançant vers le +prêtre, si l'on m'avait dit hier soir que je vous trouverais ici +en +semblable compagnie, je me serais mis à rire.</p> +<p>—Monsieur, répondit le prêtre avec dignité, les +gens de mon ministère +vont partout où leur devoir les appelle.</p> +<p>—Mille pardons, si je vous ai blessé, monsieur l'abbé, +reprit Thomas +Elgin d'un ton dégagé; je n'en avais pas l'intention, +croyez-le bien. Et +puis, ces choses-là ne me regardent pas... J'ai tort de m'en +mêler... +Pardonnez-moi... pardonnez-moi.</p> +<p>A propos, je viens pour ma petite affaire... Je me suis +présenté souvent +à votre domicile, mais il paraît que les prêtres +catholiques sont fort +occupés, qu'on ne les trouve jamais...</p> +<p>—Monsieur, dit l'abbé Samuel, ce que vous dites-là est +vrai pour moi +depuis une quinzaine de jours. J'ai passé deux semaines au +chevet d'un +mourant, ne le quittant que pour aller dire ma messe.</p> +<p>—Ce qui fait que depuis quinze jours, vous n'êtes pas +rentré chez vous.</p> +<p>—En effet.</p> +<p>—Vous avez tort, monsieur l'abbé, grand tort...</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Mais parce que les gens de justice ont marché pendant ce +temps-là, et +quand ils marchent, ils vont vite... savez-vous?</p> +<p>—Mais, monsieur...</p> +<p>M. Thomas Elgin était sans doute fatigué, car il +s'assit, tandis que le +prêtre demeurait debout devant lui.</p> +<p>—Voyons, il faut être juste, reprit-il. Vous êtes venu +m'emprunter cent +livres pour les besoins de votre église, il y a près d'un +an. Il y a un +mois que votre lettre de change est échue...</p> +<p>—Monsieur, dit le jeune prêtre, je vous ai écrit pour +vous demander un +délai de deux mois.</p> +<p>—Je ne dis pas non.</p> +<p>—Je vous jure que dans deux mois vous serez payé. J'ai +donné l'ordre de +vendre en Irlande le peu de terre qui me reste, et cette vente aura +lieu +au premier jour.</p> +<p>—Ta, ta, ta! fit M. Thomas Elgin, les terres d'Irlande, je connais +ça! +on ne trouve pas d'acquéreurs; et si on en trouve, ils n'ont pas +d'argent. Je vous engage bien à vous retourner d'un autre +côté, mon cher +monsieur l'abbé.</p> +<p>—Que vous importe, pourvu que vous soyez payé?</p> +<p>—Oh! c'est vrai, dit M. Thomas Elgin, c'est votre affaire et non la +mienne.</p> +<p>Et il se leva et fit un pas de retraite.</p> +<p>Un rayon de joie passa dans les yeux de l'abbé Samuel; il +crut que le +tigre s'était laissé adoucir.</p> +<p>—Ainsi, dit-il, vous m'accordez le sursis de deux mois?</p> +<p>—Qui a dit cela? fit l'usurier d'un ton moqueur.</p> +<p>—Mais, monsieur, je vous jure que vous serez payé...</p> +<p>—Je le souhaite pour vous, monsieur l'abbé.</p> +<p>—Ainsi... vous me refusez?...</p> +<p>—Moi! je ne refuse rien et n'accorde pas davantage... Voyez votre +solicitor. Peut-être trouvera-t-il un moyen d'allonger la +procédure...</p> +<p>—Je n'ai pas de solicitor, dit le prêtre. Je suis trop pauvre +pour +aller voir les gens de justice.</p> +<p>—Alors, tant pis pour vous, monsieur l'abbé. C'est votre +affaire et non +la mienne... Bonsoir!</p> +<p>Et cet homme s'en alla.</p> +<p>L'abbé Samuel courut après lui:</p> +<p>—Monsieur, disait-il, au nom du ciel... je vous en prie, +accordez-moi +un délai...</p> +<p>Thomas Elgin montait tranquillement les marches de l'escalier.</p> +<p>Le prêtre le suivait toujours.</p> +<p>Shoking et l'homme gris, donnant le bras à l'Irlandaise, +montaient +derrière lui.</p> +<p>Ils arrivèrent ainsi dans le public-house.</p> +<p>Alors ils s'aperçurent que la nuit était passée +et que le jour était +venu.</p> +<p>Le brouillard qui estompait les toits voisins était rouge et +transparent, preuve que le soleil se levait.</p> +<p>Le prêtre demandait toujours un délai, et M. Thomas +Elgin marchait +toujours devant.</p> +<p>Ce qui fit que l'usurier et son débiteur se trouvèrent +tout à coup hors +du public-house.</p> +<p>Alors le prêtre aperçut un cab à la porte.</p> +<p>En même temps deux hommes de mauvaise mine en sortirent et +Thomas Elgin +dit en ricanant:</p> +<p>—Je crains bien que vous ne disiez pas votre messe aujourd'hui, +monsieur l'abbé.</p> +<p>Les deux hommes s'approchèrent du prêtre +stupéfait et lui mirent +insolemment la main sur l'épaule.</p> +<p>—Conduisez monsieur à White-Cross, dit Thomas Elgin, la +procédure est +en règle.</p> +<p>White-Cross est la prison pour dettes de la cité.</p> +<p>Alors l'abbé Samuel jeta un regard rempli de désespoir +à Shoking et à +l'homme gris et leur dit:</p> +<p>—Au nom du ciel, mes amis, retrouvez l'enfant!</p> +<p>—Je vous le jure, répondit l'homme gris.</p> +<p>—Ah! misérable! dit Shoking en montrant le poing à +l'usurier.</p> +<p>Thomas Elgin haussa les épaules et s'éloigna tandis +que les deux hommes +forçaient l'abbé Samuel à monter dans le cab.</p> +<p>L'Irlandaise était tombée à genoux et priait.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XV</h2> +<p>Le prêtre parti sous la conduite des deux agents +chargés de le conduire +à White-Cross, l'Irlandaise était demeurée avec +l'homme gris et le bon +Shoking.</p> +<p>Elle avait prié et elle pleurait, la pauvre femme à +qui on promettait de +lui rendre son enfant.</p> +<p>Shoking dit:</p> +<p>—Il n'y a pas de temps à perdre, il faut retourner dans +Dudley-street +et reprendre l'enfant.</p> +<p>—Sans doute, répondit l'homme gris; mais il ne faut pas +compromettre +par trop de précipitation le succès de l'entreprise. +Montons d'abord +dans un cab.</p> +<p>—Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent.</p> +<p>Il fit sonner ses guinées avec une certaine complaisance.</p> +<p>Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit:</p> +<p>—Venez, ma chère; dans une heure vous verrez votre fils.</p> +<p>—Oh! si vous alliez me tromper! s'écria la pauvre mère.</p> +<p>—Non, non, dit Shoking, vous verrez...</p> +<p>A Paris on ne trouve les voitures de place qu'à des stations +déterminées, et pour en rencontrer sur la voie publique, +il ne faut pas +être dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est +tout +différent.</p> +<p>Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route +de +Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans +rencontrer un cab.</p> +<p>L'homme gris et Shoking ramenèrent donc l'Irlandaise dans +Welleclose-square et trouvèrent une voiture à quatre +places à la porte +de ce même public-house où Betsy la mendiante avait +reçu un si joli +coup de poing du matelot Williams.</p> +<p>L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit à +côté d'elle, tandis +que Shoking, placé au rebours, leur faisait vis-à-vis.</p> +<p>—Dudley-street, cria ce dernier au cabman.</p> +<p>Le cab partit.</p> +<p>Alors l'homme gris dit à Shoking:</p> +<p>—Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a +séparé +cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-être +parviendrai-je à comprendre.</p> +<p>Et il se mit à questionner l'Irlandaise.</p> +<p>Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking +lui-même.</p> +<p>Elle avait rencontré sur le <i>Penny-Boat</i> mistress +Fanoche, qui avait +fait mille caresses à son fils; puis elle l'avait +retrouvée au moment où +elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par +accepter +l'hospitalité qu'on lui offrait.</p> +<p>Tout ce qu'elle savait, c'est que, à peine avait-elle mis son +fils au +lit, un étourdissement l'avait prise, suivi d'un +impérieux besoin de +dormir.</p> +<p>Après, elle ne se souvenait plus de rien.</p> +<p>—Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris.</p> +<p>L'Irlandaise obéit.</p> +<p>—Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a +été si +profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans +que vous vous soyiez éveillée.</p> +<p>Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous séparer de +votre enfant.</p> +<p>Pourquoi? je l'ignore à présent, mais nous le saurons.</p> +<p>—Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais +cette femme comme si c'était un homme, tant je suis furieux +contre elle.</p> +<p>—Tranquillisez-vous, ma chère, reprit l'homme gris +s'adressant toujours +à l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a volé +votre enfant, ce +n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de +Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres. +Peut-être cette femme veut-elle adopter votre fils.</p> +<p>—Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>—J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y +en a +une qui a dit à mon fils: «Si tu restes ici, tu seras +battu!»</p> +<p>—Ah! elle lui a dit cela?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>L'homme gris tomba en une rêverie profonde, et l'Irlandaise +continua à +verser des larmes silencieuses.</p> +<p>Le cab roulait rapidement.</p> +<p>Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de +trois +quarts d'heure, après avoir traversé Leicester-square, il +atteignait le +quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus +noire, la plus étroite et la plus triste, Lawrence-street.</p> +<p>L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du +cabman.</p> +<p>—Arrêtez-vous là, dit-il.</p> +<p>On était alors à l'entrée de Dudley-street.</p> +<p>Puis, le cab arrêté, l'homme gris dit à Shoking:</p> +<p>—Quel est le numéro de la maison?</p> +<p>—35, répondit Shoking, qui avait pris ce numéro en +note pour lord +Palmure.</p> +<p>—C'est bien! Attendez-moi.</p> +<p>—Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici? +Pourquoi +ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas à moi à +réclamer mon +fils?</p> +<p>—Mon enfant, répondit l'homme gris, qui exerçait +déjà une mystérieuse +autorité sur l'Irlandaise, écoutez-moi bien...</p> +<p>—Parlez, dit-elle avec égarement.</p> +<p>—Ici quiconque a de l'argent est le maître, quiconque n'en a +pas subit +la loi du premier.</p> +<p>—C'est partout comme ça, dit Shoking, qui frappa sur son +gilet et par +conséquent sur ses guinées.</p> +<p>L'homme gris continua:</p> +<p>—Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour +le +ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut +rien pour ceux qui n'ont pas d'argent.</p> +<p>—Mais j'en ai, moi, dit Shoking.</p> +<p>—Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave garçon et +un +imbécile.</p> +<p>Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter +l'entrée de la rue.</p> +<p>Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au +numéro 35, passa +et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux.</p> +<p>—Pauvre femme! pensa-t-il en songeant à l'Irlandaise, comme +son cœur +doit battre d'impatience!</p> +<p>Et au lieu de sonner à la porte de la maison, il passa outre.</p> +<p>Presque en face il y avait un public-house.</p> +<p>L'homme gris y entra.</p> +<p>Il demanda un verre de brandy et dit à la fille qui le servit:</p> +<p>—Connaissez-vous mistress Fanoche?</p> +<p>—Oui, répondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie +souvent +chercher un pot de bière, ici.</p> +<p>—Où demeure-t-elle?</p> +<p>—Là... au numéro 35, cette jolie maison, vous voyez?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>L'homme gris prit un air naïf et bonhomme:</p> +<p>—Si je vous demande ça, fit-il, c'est parce que j'ai une +petite fille +que je voudrais mettre en pension.</p> +<p>La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui +était +gravement assis devant le poêle.</p> +<p>Celui-ci se leva, vint à l'homme gris et le regarda +attentivement.</p> +<p>—Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il.</p> +<p>—Je le crois bien, fit l'homme gris.</p> +<p>—Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez +mistress +Fanoche.</p> +<p>—C'est pourtant une maîtresse de pension.</p> +<p>—Non, c'est une <i>nourrisseuse d'enfants</i>.</p> +<p>Ce mot fut pour l'homme gris une révélation tout +entière sans doute.</p> +<p>—Bon! murmura-t-il, je comprends!</p> +<p>Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house.</p> +<p>Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas +à la porte +de mistress Fanoche.</p> +<p>—Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres +renseignements par hasard.</p> +<p>Et il se mit à examiner les passants.</p> +<p>Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de +l'air d'un homme qui cherche aventure.</p> +<p>C'était un grand gaillard, très-brun de visage, bien +qu'il eût les +cheveux roux, et aussi mal vêtu que possible, quoiqu'il fût +aisé de voir +que c'était un ouvrier et non un mendiant.</p> +<p>L'homme gris le regarda.</p> +<p>Surpris de cet examen, cet homme s'arrêta.</p> +<p>Alors l'homme gris éleva sa main gauche jusqu'à son +front et fit le +signe de la croix avec le pouce.</p> +<p>C'était sans doute un signe de mystérieuse +reconnaissance, car l'homme +vint droit à lui, répéta le signe et lui dit:</p> +<p>—Frère, que veux-tu?</p> +<p>Alors l'homme gris répéta avec le pouce de la main +droite le signe de la +croix qu'il avait fait avec celui de la gauche.</p> +<p>Et le passant s'inclina et dit encore:</p> +<p>—Maître, tu peux parler. J'obéirai.</p> +<p>Le premier signe de croix voulait dire: «Nous sommés +égaux devant un +même secret.»</p> +<p>Le second signe signifiait: «Dans toute association +mystérieuse, il y a +des hommes qui obéissent et d'autres qui commandent. Je suis de +ceux-ci.»</p> +<p>—Que faut-il faire? demanda le passant.</p> +<p>—Me suivre, répondit l'homme gris.</p> +<p>Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab où Shoking +avait bien +de la peine à retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son +fils +avec des cris et des larmes.</p> +<p>Le passant le suivit sans mot dire.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XVI</h2> +<p>L'homme gris s'approcha du cab.</p> +<p>—Comment! lui dit Shoking qui l'avait vu passer sans entrer devant +le +numéro 35, vous n'avez donc pas trouvé?</p> +<p>Au lieu de répondre à Shoking, l'homme gris s'adressa +à l'Irlandaise.</p> +<p>—Ma bonne, lui dit-il, je ne vous demande pas si vous aimiez votre +fils +et si vous donneriez en ce moment tout votre sang pour l'avoir.</p> +<p>—Oh! mon sang et ma vie! dit-elle.</p> +<p>—Eh bien! reprit l'homme gris avec un accent si solennel que la +pauvre +mère en tressaillit, écoutez-moi bien, écoutez-moi +sérieusement, avec +calme, si vous voulez revoir votre fils.</p> +<p>Ses larmes s'arrêtèrent subitement, elle attacha son +regard sur le +visage de l'homme gris et se suspendit pour ainsi dire à ses +lèvres.</p> +<p>Celui-ci reprit:</p> +<p>—La femme chez qui vous avez été est une nourrisseuse +d'enfants, ou +plutôt une voleuse. Elle a voulu vous voler votre fils, non pour +lui +faire du mal, oh! rassurez-vous, mais pour le vendre à quelque +famille à +la recherche d'un héritier.</p> +<p>L'Irlandaise voulut parler. L'homme gris l'arrêta d'un geste.</p> +<p>—Écoutez encore, dit-il. Votre fils ne court donc aucun +danger, et il +est certain que ceux qui l'ont en leur pouvoir sont bien tranquilles, +et qu'ils ne s'attendent pas à vous revoir.</p> +<p>Or, si vous vous présentez avec nous, ils cacheront l'enfant, +et en +vertu du droit anglais qui fait le domicile inviolable, ils appelleront +les policemen qui vous mettront à la porte et vous ne verrez pas +votre +fils.</p> +<p>—Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains avec terreur.</p> +<p>L'homme gris continua:</p> +<p>—Je sais bien que vous vous adresserez à un magistrat de +police, et que +celui-ci ordonnera une enquête. Mais combien de temps +durera-t-elle? A +Londres, la justice ne va pas vite.</p> +<p>L'Irlandaise se tordait les mains.</p> +<p>—Il faut donc, si vous voulez revoir votre fils tout de suite...</p> +<p>—Si je le veux!</p> +<p>—Il faut que vous m'obéissiez, mais aveuglément, et +que, ce que je vous +demanderai, vous le fassiez.</p> +<p>—Oui, dit-elle, je vous obéirai, je vous le jure; dites, que +faut-il +faire?</p> +<p>—Il faut rester là, dans cette voiture.</p> +<p>—Seule?</p> +<p>—Avec Shoking d'abord; il est possible que je me mette à une +fenêtre +de cette maison.</p> +<p>—Eh bien? fit Shoking.</p> +<p>—Alors, lui dit l'homme gris, tu viendras. Mais il faut que cette +femme +demeure là.</p> +<p>—C'est bien, dit Shoking, qui comprenait qu'il avait affaire +à un homme +aussi sage et aussi prudent qu'il était brave et fort.</p> +<p>Puis avisant le passant dont, avec un signe de croix, l'homme gris +s'était fait un esclave:</p> +<p>—Prenez garde! dit-il, on nous écoute.</p> +<p>L'homme gris se prit à sourire:</p> +<p>—Il est avec nous, fit-il. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Si je t'appelle, tu viendras.</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Oh! dit l'Irlandaise en lui prenant la main, rendez-moi mon fils, +et +je vous bénirai!</p> +<p>L'homme gris fit signe à son compagnon, et tous deux +s'éloignèrent du +cab et se dirigèrent vers la maison de mistress Fanoche.</p> +<p>Le premier avait boutonné son habit jusqu'au menton, +posé son chapeau +sur le côté gauche de la tête, et le passant l'avait +imité.</p> +<p>A Londres, comme à Paris, comme partout, il y a deux polices.</p> +<p>Une police municipale, en uniforme, les policemen;</p> +<p>Une police secrète que les criminels et les voleurs ne +reconnaissent pas +toujours à première vue, car ses agents empruntent tous +les +déguisements.</p> +<p>Selon le quartier, l'agent déguisé est gentleman ou <i>rough</i>, +c'est-à-dire homme de la basse classe.</p> +<p>En boutonnant son habit, en posant son chapeau d'un air cynique, +l'homme +gris se donnait aussitôt la tournure d'un homme de police.</p> +<p>La mauvaise mine de celui qui l'accompagnait complétait +l'illusion.</p> +<p>L'homme gris sonna.</p> +<p>Pendant quelques minutes la porte demeura close; puis enfin, des pas +retentirent à l'intérieur, et la serrure grinça.</p> +<p>Mais la porte ne s'ouvrit pas.</p> +<p>Seul, un petit guichet grillé laissa voir un long nez +armé de bésicles.</p> +<p>—Qui est là et que veut-on? demanda une voix rogue.</p> +<p>—Mistress Fanoche? dit l'homme gris.</p> +<p>—C'est ici, mais elle n'y est pas.</p> +<p>—Ça ne fait rien, ouvrez...</p> +<p>—Qui êtes-vous?</p> +<p>—Ouvrez! répéta l'homme gris.</p> +<p>Son accent était impérieux. La vieille dame osseuse, +car c'était elle, +hésita un moment. Mais enfin, elle ouvrit, car elle crut tout +d'abord +que c'était pour <i>affaires</i> que cet homme se +présentait.</p> +<p>La porte ouverte, l'homme gris se glissa à la hâte dans +la maison et son +compagnon le suivit.</p> +<p>A la vue de ce dernier et de ses haillons, la vieille dame eut peur.</p> +<p>Elle jeta un cri.</p> +<p>Mais l'homme gris referma aussitôt la porte et lui dit:</p> +<p>—Prenez garde de faire du bruit, il pourrait vous arriver malheur.</p> +<p>—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? +répéta-t-elle avec effroi.</p> +<p>La porte du parloir était entr'ouverte, l'homme gris la +poussa tout à +fait.</p> +<p>Il aperçut les quatre petites filles assises autour d'un +métier à broder +et travaillant avec ardeur, ces pauvres petits anges, car le terrible +fouet de la vieille dame était en évidence sur la +cheminée.</p> +<p>A la vue de ces deux hommes, les enfants témoignèrent +plus de curiosité +que de frayeur, et les regardèrent attentivement.</p> +<p>Alors l'homme gris se tourna vers la vieille dame:</p> +<p>—Vous n'êtes pas mistress Fanoche? dit-il.</p> +<p>—Non.</p> +<p>—Où est-elle?</p> +<p>—En voyage.</p> +<p>—Ah! et l'Irlandaise Jenny, où est-elle?</p> +<p>A ce nom, la vieille dame tressaillit.</p> +<p>—Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.</p> +<p>—Madame, reprit l'homme gris, hier, à l'entrée de la +nuit, un homme, +une femme et un enfant sont venus ici.</p> +<p>—Vous vous trompez, dit la vieille dame.</p> +<p>—L'homme s'en est allé, mais la femme et l'enfant sont +restés.</p> +<p>La dame aux bésicles demeura impassible.</p> +<p>—Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.</p> +<p>Et elle jeta un regard terrible aux petites filles, comme pour leur +intimer la discrétion.</p> +<p>Mais l'homme gris surprit ce regard.</p> +<p>Trois des petites filles avaient baissé la tête, mais +la plus âgée, +celle qui la veille avait parlé au petit Irlandais tout bas, +regarda +l'homme gris avec assurance.</p> +<p>Celui-ci s'approcha d'elle et lui dit:</p> +<p>—N'est-ce pas, mon enfant, qu'il est venu ici un homme, et avec lui +une +jeune dame et un petit garçon?</p> +<p>—Oui, monsieur, répondit courageusement la petite fille.</p> +<p>—Oh! la vilaine menteuse! s'écria la vieille dame, prise +d'une fureur +subite.</p> +<p>Et elle saisit son fouet et le leva sur l'enfant.</p> +<p>Mais le bras levé ne retomba point.</p> +<p>Le poignet de fer de l'homme gris l'avait saisi au passage, et +l'étreinte fut si rude que la vieille dame jeta un cri de +douleur et +laissa échapper son instrument de supplice.</p> +<p>Et la tenant à distance, l'homme gris dit encore à la +petite fille:</p> +<p>—Parlez, mon enfant. Ils sont donc venus ici?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Ils ont soupé?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Et puis?</p> +<p>—On les a menés coucher là.</p> +<p>Et elle indiquait la porte qui se trouvait au fond du parloir.</p> +<p>L'homme gris fit un signe à son compagnon, qui alla ouvrir +cette porte.</p> +<p>La chambre était vide.</p> +<p>—Où sont-ils donc maintenant?</p> +<p>—Je ne sais pas, monsieur.</p> +<p>—Vous ne les avez pas vus ce matin?</p> +<p>—Non.</p> +<p>—La dame, peut-être, mais le petit garçon?</p> +<p>—Lui non plus.</p> +<p>—Et mistress Fanoche, où est-elle?</p> +<p>—Je ne sais pas, monsieur.</p> +<p>—Petite misérable! disait la vieille dame, en proie à +une terreur +furieuse, je te ferai mourir sous le fouet.</p> +<p>—Vous, dit l'homme gris, prenez garde que je ne vous étrangle.</p> +<p>Et il la jeta sur un fauteuil, ajoutant:</p> +<p>—Si vous avez le malheur de crier, ce sera fait!</p> +<p>Puis il ouvrit une des fenêtres du parloir et se pencha en +dehors.</p> +<p>C'était le signal convenu avec Shoking.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XVII</h2> +<p>Deux minutes après, Shoking arrivait, et, sur un signe de +l'homme gris, +l'homme en haillon allait lui ouvrir la porte.</p> +<p>La vieille dame, renversée dans le fauteuil où l'avait +jetée l'homme +gris, avait cru devoir fermer les yeux et entrer en syncope.</p> +<p>Quant aux petites filles, elles riaient.</p> +<p>Shoking, en entrant, chercha des yeux le petit garçon et ne +le vit pas.</p> +<p>L'homme gris lui dit:</p> +<p>—J'ai peur qu'on ait déniché l'oiseau.</p> +<p>Et s'adressant à la plus âgée des petites filles:</p> +<p>—Vrai, mon enfant, dit-il, vous n'avez pas vu le petit garçon +ce matin?</p> +<p>—Non, monsieur.</p> +<p>—Ni mistress Fanoche?</p> +<p>—Non, monsieur.</p> +<p>—Mais vous reconnaissez bien ce monsieur? ajouta-t-il en +désignant +Shoking.</p> +<p>—Oh! oui.</p> +<p>La vieille dame était prise de convulsions et se livrait +à des sauts de +carpe dans son fauteuil.</p> +<p>—Madame, lui dit l'homme gris, je vais vous laisser ici sous la +garde +de cet homme, et je lui ordonne de vous étrangler si vous criez +ou si +vous essayez de fuir.</p> +<p>Quant à vous, mes enfants, dit-il encore en se tournant vers +les petites +filles, si vous êtes bien sages, je vous promets que nous vous +protégerons contre cette vilaine femme et que vous ne serez plus +battues.</p> +<p>Puis il fit un signe à Shoking qui sortit avec lui du +parloir, tandis +que l'homme en guenilles s'installait auprès de la vieille dame, +prêt à +la saisir à la gorge si elle cherchait à +s'échapper pour appeler au +secours.</p> +<p>Shoking et l'homme gris se prirent alors à fouiller la maison +dans tous +les sens.</p> +<p>Ils descendirent dans le sous-sol, visitèrent la cave, +parcoururent le +rez-de-chaussée et les deux étages et ne +trouvèrent rien.</p> +<p>La servante, mistress Fanoche et l'enfant avaient disparu.</p> +<p>Alors tous deux se regardèrent muets, consternés, la +sueur au front.</p> +<p>Derrière la maison, il y avait un petit jardin, et ce jardin +avait une +porte qui donnait sur une ruelle.</p> +<p>L'homme gris cru avoir trouvé la clef du mystère.</p> +<p>—C'est par là sans doute qu'elle est partie, emmenant +l'enfant, dit-il +à Shoking.</p> +<p>Ils revinrent au parloir.</p> +<p>La vieille dame avait rouvert les yeux, mais elle se tenait +tranquille +sous la surveillance de son gardien.</p> +<p>De temps en temps elle jetait un regard furibond aux petites filles +toutes tremblantes, puis elle levait les mains au plafond, semblant +prendre le ciel à témoin de cette violation flagrante de +son domicile.</p> +<p>L'homme gris dit aux petites filles:</p> +<p>—Mes enfants, allez-vous-en jouer dans le jardin, vous avez vacance +pour ce matin.</p> +<p>Du moment où la vieille dame tremblait devant cet inconnu, +c'est qu'il +était le maître.</p> +<p>Les pauvres petites ne se le firent pas répéter: elles +sortirent du +parloir et, quelques secondes après, on entendait retentir le +petit +jardin de leurs ébats.</p> +<p>Alors l'homme gris ferma les portes et revint à la vieille +dame +anéantie.</p> +<p>—Ma chère, lui dit-il, avez-vous entendu parler de <i>Mil-Banck</i> +ou de +<i>Newgate</i>? Ce sont de belles prisons où on met les +criminels. Et tout me +porte à croire que vous allez bientôt faire connaissance +avec l'une ou +l'autre.</p> +<p>—Faites de moi ce que vous voudrez, répondit-elle d'une voix +mourante. +Mais je prends le ciel à témoin...</p> +<p>—Nous avons un cab à la porte, poursuivit l'homme gris; nous +allons +vous porter dedans et vous conduire chez le magistrat de police, si +vous +ne nous dites pas où est le petit Irlandais.</p> +<p>—Je ne sais pas, répondit-elle.</p> +<p>—Vous le savez!</p> +<p>—Tuez-moi si bon vous semble, dit-elle, mais je ne parlerai pas... +je +ne sais rien...</p> +<p>—Si nous l'étranglions? dit Shoking.</p> +<p>—Soit, fit l'homme gris qui pensa que cette menace aurait plus +d'action +que le nom du magistrat de police.</p> +<p>Shoking prit sa cravate et la passa au cou de la vieille dame.</p> +<p>Elle jeta un cri sourd; mais elle avait une énergie +surprenante, cette +vieille, et elle répéta:</p> +<p>—Tuez-moi, si vous voulez. Je ne dirai rien.</p> +<p>Shoking fit un nœud à la cravate.</p> +<p>—Serre, dit l'homme gris.</p> +<p>La vieille dame jeta un nouveau cri, plus sourd, plus +étouffé que le +premier.</p> +<p>Mais tout à coup la sonnette de la porte intérieure +retentit violemment.</p> +<p>Et la main de Shoking, qui déjà faisait autour du cou +de la vieille dame +l'office d'une manivelle, s'arrêta.</p> +<p>L'homme gris et les deux compagnons se regardèrent.</p> +<p>En même temps la vieille dame fit un effort suprême et +se dégagea en +criant:</p> +<p>—A moi! au secours!</p> +<p>Shoking se jeta sur elle et la saisit à la gorge.</p> +<p>Un nouveau coup de sonnette se fit entendre.</p> +<p>Alors l'homme gris courut à la fenêtre et à +travers les stores qui +étaient baissés, il regarda dans la rue.</p> +<p>Un coupé de maître était à la porte de la +maison; et un gentleman entre +deux âges, qui en était descendu, tenait encore le bouton +de la +sonnette.</p> +<p>En même temps, deux policemen qui se trouvaient dans la rue, +voyant +qu'on tardait à ouvrir, s'étaient rapprochés.</p> +<p>L'homme gris comprit le danger.</p> +<p>—Venez, dit-il, filons!</p> +<p>Et il s'élança vers le jardin.</p> +<p>Shoking et l'homme en guenilles le suivirent.</p> +<p>La clef était dans la serrure de la petite porte; l'homme +gris l'ouvrit +et tous trois s'échappèrent au grand étonnement +des petites filles.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<p>Alors, quand ils furent dans la ruelle, l'homme gris dit à +Shoking:</p> +<p>—Nous ne retrouverons pas l'enfant aujourd'hui, mais nous le +retrouverons, tu peux t'en fier à moi.</p> +<p>Il tira de sa poche une bank-note de dix livres et la lui donna.</p> +<p>—Voilà, dit-il, de quoi trouver un logement à +l'Irlandaise, que tu vas +rejoindre.</p> +<p>—Bon, dit Shoking.</p> +<p>Et il prit la bank-note.</p> +<p>—Tu la consoleras, tu lui donneras de l'espoir, car je te le +répète, +nous retrouverons son enfant. Mistress Fanoche l'a emmené, mais +nous +retrouverons mistress Fanoche.</p> +<p>—Est-ce que vous ne venez pas avec moi? demanda Shoking.</p> +<p>—Non.</p> +<p>—Mais...</p> +<p>—Il faut que je rejoigne l'abbé Samuel.</p> +<p>—Ce prêtre catholique?</p> +<p>—Oui</p> +<p>—Mais il est en prison.</p> +<p>—J'irai aussi.</p> +<p>—Mais si vous y allez, vous n'en sortirez plus.</p> +<p>—Je te donne rendez-vous demain à quatre heures +précises; dans la gare +intérieure de Charing-Cross.</p> +<p>—Vrai, vous y serez?</p> +<p>—Quand je promets quelque chose, je tiens toujours.</p> +<p>Et l'homme gris donna une poignée de main à Shoking, +ajoutant:</p> +<p>—Suis la ruelle jusqu'au bout, tu tourneras sur la place des +Sept-Cadrans, tu reviendras dans Dudley-street, où tu as +laissé +l'Irlandaise et le cab.</p> +<p>Shoking s'éloigna en murmurant:</p> +<p>—Pauvre femme! que vais-je donc lui dire?</p> +<p>Quant à l'homme gris, il remonta la ruelle en sens inverse.</p> +<p>Il arriva à Oxford.</p> +<p>Alors, s'adressant à l'homme aux guenilles qui le suivait +toujours:</p> +<p>—Frère, dit-il, tu vas retourner dans Dudley-street.</p> +<p>—Oui, fit cet homme.</p> +<p>—Tu te tiendras à distance. Tu observeras la voiture +demeurée à la +porte de la maison d'où nous sortons.</p> +<p>—Après?</p> +<p>—Et quand cette voiture s'en ira, tu la suivras.</p> +<p>—Oui, dit encore l'homme en guenilles.</p> +<p>—Tu sauras ainsi le nom du gentleman, et tu viendras me le dire.</p> +<p>—Où?</p> +<p>—Demain, dans la gare de Charing-Cross.</p> +<p>L'homme en guenilles salua, et son maître mystérieux se +perdit dans la +foule des piétons et des voitures qui encombrait Oxford-street.</p> +<p>Qu'était donc devenu le petit Irlandais?</p> +<p>C'est ce que nous allons vous dire.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XVIII</h2> +<p>Où étaient mistress Fanoche et le petit Ralph?</p> +<p>Pour le savoir, il nous faut rétrograder de quelques heures, +et nous +reporter à ce moment de la nuit précédente +où Wilton et le cabman +avaient consenti à aller noyer la pauvre Irlandaise au pont de +Londres.</p> +<p>Mistress Fanoche était demeurée sur sa porte quelques +minutes, jusqu'à +ce que le hanson qui emportait l'Irlandaise évanouie se +fût effacé dans +le brouillard.</p> +<p>Alors elle était rentrée et avait refermé sa +porte avec soin.</p> +<p>Puis, comme le voleur qui se plaît à contempler l'objet +volé, elle était +retournée dans la chambre où le petit Ralph dormait +toujours.</p> +<p>L'enfant avait, comme sa mère, absorbé dans sa tasse +de thé quelques +gouttes de laudanum et cela expliquait pourquoi il ne s'était +point +éveillé lorsque Wilton était entré pour +emporter l'Irlandaise sur ses +épaules.</p> +<p>L'enfant dormait toujours.</p> +<p>Mistress Fanoche se prit à le regarder et murmura:</p> +<p>—C'est tout à fait cela; il me semble même, tant le +hasard est bizarre, +qu'il a quelque ressemblance avec le major Waterley.</p> +<p>Voilà des parents que je vais rendre bien heureux.</p> +<p>—Oh! bien heureux en effet, ricana une voix au seuil de la chambre.</p> +<p>Mistress Fanoche se retourna.</p> +<p>C'était la vieille dame osseuse qui avait couché les +petites filles et +revenait.</p> +<p>—Eh bien! dit-elle, où est la mère?</p> +<p>—Partie.</p> +<p>—Ah! ah! fit la dame aux bésicles, vous allez vite en +besogne, ma +chère.</p> +<p>—N'est-ce pas?</p> +<p>—Ce Wilton est un homme bien précieux, en +vérité.</p> +<p>—C'est ce que je me suis toujours dit, répliqua mistress +Fanoche.</p> +<p>—Regardez donc, Anna, comme il est joli, ce petit-là.</p> +<p>—A croquer, dit la vieille avec une voix moqueuse et cruelle.</p> +<p>Mistress Fanoche reprit le flambeau qu'elle avait posé sur la +cheminée.</p> +<p>—Venez par ici, dit-elle, en se dirigeant vers le parloir, nous +avons à +causer, ma chère.</p> +<p>—Il est tard, dit la vieille, nous causerons demain... Allons nous +coucher.</p> +<p>Un éclair de colère passa dans les yeux de mistress +Fanoche.</p> +<p>—Vieille imbécile! dit-elle, croyez-vous pas que je vous paye +pour que +vous ne fassiez que boire, manger et dormir?</p> +<p>—Merci bien! dit la femme osseuse avec aigreur, vous ne vous ruinez +pas +pour moi; et cependant, si vous ne m'aviez, je ne sais ce que +deviendrait votre maison. Les petites ne craignent que moi.</p> +<p>—Soit, dit mistress Fanoche, mais je vous le répète, +nous avons à +causer.</p> +<p>—Eh bien! parlez, alors.</p> +<p>Sur ces mots, qu'elle prononça avec la résignation +d'un bull-dogue qu'on +met à la chaîne, la dame aux bésicles reprit sa +place dans son grand +fauteuil, au coin de la cheminée, et attendit qu'il plût +à mistress +Fanoche de lui adresser la parole de nouveau.</p> +<p>Celle-ci reprit:</p> +<p>—Il faut voir maintenant ce que nous allons faire de cet enfant, ma +chère.</p> +<p>—Vous le savez aussi bien que moi, gronda la vieille dame.</p> +<p>—Permettez...</p> +<p>Et mistress Fanoche parut réfléchir.</p> +<p>—Ma chère, dit-elle enfin, miss Émily et son mari +arrivent dans quinze +jours.</p> +<p>—Bon!</p> +<p>—Ce n'est pas trop de temps devant nous pour dresser le petit.</p> +<p>—J'ai mon fouet, dit la vieille dame.</p> +<p>Et elle prit au coin de la cheminée un martinet à deux +branches, qu'elle +se mit à faire siffler avec une complaisance cruelle.</p> +<p>Mistress Fanoche haussa les épaules:</p> +<p>—Vous ne serez jamais qu'une vieille bête, dit-elle.</p> +<p>Ce compliment fit faire un soubresaut à la dame osseuse et +ses bésicles +glissèrent jusque sur l'extrémité de son nez +pointu, où elles ne +s'arrêtèrent que par miracle.</p> +<p>—Oui, oui, grogna-t-elle, insultez-moi, bafouez-moi... c'est votre +droit après tout, puisque je mange votre pain.</p> +<p>Mistress Fanoche parut peu sensible à ce reproche et +poursuivit:</p> +<p>—Vous n'êtes pas intelligente, ma chère. Que pour avoir +la paix, nous +rossions d'importance un tas d'enfants pour lesquels on nous paye +pension et que jamais on ne nous réclamera, c'est bien.</p> +<p>—Pour faire quelque chose des enfants, il faut qu'ils soient battus, +dit la vieille dame.</p> +<p>—Cela dépend; mais celui-là, on nous le +réclamera dans quelques jours.</p> +<p>—Eh bien?</p> +<p>—Et au lieu de le maltraiter, il faut le soigner, le cajoler, le +gâter.</p> +<p>—A quoi bon?</p> +<p>—D'abord ce sera un moyen de lui faire oublier sa mère.</p> +<p>—Après?</p> +<p>—Ensuite, il me paraît avoir une certaine volonté et +une raison +au-dessus de son âge.</p> +<p>—Ah! vraiment? ricana la vieille dame.</p> +<p>—Je suis donc d'avis de le traiter avec douceur.</p> +<p>—Alors vous vous en chargerez, vous!</p> +<p>—Il y a mieux; je n'ai pas envie de le laisser ici.</p> +<p>—Pourquoi donc?</p> +<p>—D'abord, quand il s'éveillera, il demandera sa mère +et se mettra à +pleurer, à crier, à faire un tel vacarme que tout le +quartier en prendra +l'alarme.</p> +<p>—Et mon fouet? dit la longue femme osseuse, qui fit de nouveau +siffler +son martinet.</p> +<p>—Mais, triple brute, dit mistress Fanoche, puisque je veux le mener +par +la douceur.</p> +<p>—Ah! c'est juste, ricana la vieille. Alors, comment le ferez-vous +taire?</p> +<p>—Je vais l'emmener d'ici.</p> +<p>—Quand?</p> +<p>—Cette nuit même.</p> +<p>—Et où l'emmènerez-vous?</p> +<p>—A Hampsteadt, où, vous le savez, j'ai acheté une +petite maison de +campagne avec mes économies.</p> +<p>Elle est dans un quartier à peu près désert, le +jardin est grand, l'air +y est pur; l'enfant s'y portera comme un charme.</p> +<p>J'emmènerai Mary avec moi; Mary lui donnera le fouet, si +besoin est, les +deux ou trois premiers jours; moi je le comblerai de caresses. Avec ce +régime, nous l'aurons apprivoisé en moins d'une semaine.</p> +<p>Quand miss Émily arrivera, ce sera un agneau; il ne parlera +plus de sa +mère, et sautera au cou de la belle dame en l'appelant +«maman.»</p> +<p>—En vérité, ricana la vieille dame, ce serait +touchant, et je m'en sens +tout attendrie.</p> +<p>—Vous, poursuivit mistress Fanoche, vous resterez ici. Vous prendrez +soin de la maison comme si j'y étais.</p> +<p>—Vous savez que je suis honnête, dit la dame, à qui la +perspective +d'être seule et maîtresse ne déplaisait pas +absolument.</p> +<p>—Maintenant que les choses sont convenues ainsi, acheva mistress +Fanoche, vous pouvez aller vous coucher.</p> +<p>—Et vous partez, vous?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Quand?</p> +<p>—Mais tout de suite.</p> +<p>—Fort bien, dit la vieille dame, qui prit son bougeoir et fit +à +mistress Fanoche une révérence.</p> +<p>Quand elle fut au seuil du parloir, elle se retourna et dit en +soupirant:</p> +<p>—C'est égal, j'aurais volontiers donné le fouet +à ce petit garçon, il +avait des façons de me regarder qui me déplaisaient fort.</p> +<p>Et elle s'en alla.</p> +<p>Alors mistress Fanoche ouvrit la porte qui, du vestibule, donnait +dans +le sous-sol, et appela:</p> +<p>—Mary!</p> +<p>—Voilà, madame, répondit une voix.</p> +<p>En même temps des pas se firent entendre dans le petit +escalier qui +montait de la cuisine, et Mary parut.</p> +<p>—Nous allons à Hampsteadt, ma chère, lui dit mistress +Fanoche.</p> +<p>—A cette heure-ci?</p> +<p>—Oui, ma chère. Allez retenir un cab.</p> +<p>La servante se dirigea, sans répliquer, vers la porte de la +rue, et +mistress Fanoche retourna à la chambre où dormait +toujours le petit +Irlandais.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XIX</h2> +<p>Les narcotiques sont d'autant plus puissants que l'organisme de ceux +qui +les absorbent est plus faible.</p> +<p>Le sommeil léthargique de l'Irlandaise avait duré +quatre heures environ.</p> +<p>Celui de son fils devait être évidemment beaucoup plus +long.</p> +<p>Mistress Fanoche avait calculé tout cela.</p> +<p>Tandis que Mary allait chercher un cab, la nourrisseuse d'enfants +prit +le petit Irlandais à bras le corps et le sortit du lit.</p> +<p>L'enfant ne s'éveilla pas.</p> +<p>Alors mistress Fanoche se mit à le rhabiller; puis, quand ce +fut fini, +elle le recoucha sur son lit, et attendit le retour de la servante.</p> +<p>Elle n'attendit pas longtemps.</p> +<p>Quelques secondes après, une clef tourna dans la serrure et +le bruit +d'une voiture vint mourir à la porte.</p> +<p>C'était Mary qui revenait.</p> +<p>Mary était une robuste Écossaise de quarante-cinq ans, +au regard dur et +farouche, qui servait mistress Fanoche peut-être autant par +goût que par +intérêt.</p> +<p>Cruelle par nature, elle se plaisait à voir souffrir les +innocentes +créatures que mistress Fanoche élevait à coups de +fouet.</p> +<p>Mary complétait dignement ce trio de bourreaux en jupons qui +vivait dans +Dudley-street.</p> +<p>Impassible et sourde, quand il le fallait, Mary n'ignorait rien des +crimes qui se commettaient dans cette mystérieuse maison.</p> +<p>Mais on l'eût mise à la torture qu'elle n'eût +rien avoué.</p> +<p>—Est-ce que nous allons noyer aussi celui-là? dit-elle en +entrant dans +la chambre.</p> +<p>—Non, dit mistress Fanoche. On ne noie pas un enfant qui peut +rapporter +encore un millier de livres.</p> +<p>En même temps, mistress Fanoche crut prudent d'aller +parlementer un peu +avec le cocher.</p> +<p>Quand on prend un cabman sur la voie publique, un cabman qu'on ne +connaît pas, il est toujours bon de faire prix avec lui, d'abord.</p> +<p>Ensuite mistress Fanoche avait besoin d'écarter tout +soupçon de l'esprit +de celui qui allait voir lancer dans sa voiture un enfant si +parfaitement endormi, qu'on aurait pu croire qu'il était mort.</p> +<p>Elle s'avança donc sur le seuil de la porte et dit:</p> +<p>—Hé! cabman?</p> +<p>—Milady? répondit le cocher.</p> +<p>—Avez-vous un bon cheval?</p> +<p>—Excellent.</p> +<p>—Tant mieux, car la nuit est bien froide, et mon pauvre petit +finirait +par s'enrhumer, si nous restions longtemps en route.</p> +<p>—Cela dépend où nous irons, milady?</p> +<p>—A Hampsteadt: combien de milles?</p> +<p>—Près de quatre, milady.</p> +<p>—Quel est le prix de la course, mon cher? Je suis une pauvre veuve +qui +n'est pas riche, et qui est obligée de faire des +économies.</p> +<p>—Vous me donnerez une couronne, milady, et six pence en plus, si +vous +êtes trois.</p> +<p>—Soit, mais vous nous mènerez bon train.</p> +<p>—Il n'y a pas deux trotteurs comme le mien dans Londres, +répondit le +cocher avec orgueil.</p> +<p>Mistress Fanoche rentra dans la maison, mit son chapeau, s'enveloppa +dans une bonne pelisse bien chaude, et dit à Mary:</p> +<p>—Partons.</p> +<p>L'Écossaise avait roulé l'enfant, qui dormait +toujours, dans un grand +plaid qui le couvrait tout entier et ne laissait voir que son visage.</p> +<p>—Pauvre petit! dit le cabman en le regardant, comme il dort bien.</p> +<p>Mistress Fanoche ouvrit la portière du cab, puis, tandis que +Mary +montait et posait l'enfant sur ses genoux, elle ferma soigneusement la +porte.</p> +<p>Après quoi, elle s'installa à son tour dans le cab, et +dit au cabman:</p> +<p>—En route!</p> +<p>—Quelle rue d'Hampsteadt? demanda le cabman.</p> +<p>—Dix-huit, Heath-Mount, répondit mistress Fanoche.</p> +<p>Le cab partit.</p> +<p>Le cocher ne s'était point vanté. Son cheval +était excellent.</p> +<p>En moins d'une heure il arriva à Hampsteadt, et quelques +minutes après, +il s'arrêta dans Heath-Mount, ce qui veut dire la <i>montée +des bruyères</i>.</p> +<p>C'est une large avenue, bordée de cottages et de grandes +maisons de +campagne.</p> +<p>Vivant l'été, ce quartier est inhabité en hiver.</p> +<p>Le cab s'arrêta devant une grille, au travers de laquelle on +apercevait +un jardin planté de grands arbres, et à demi +cachée par eux, une petite +maison en briques dans le fond.</p> +<p>Mistress Fanoche descendit la première, paya le cocher et, au +lieu de +six pence de supplément, lui donna un shilling. Puis elle tira +une clé +de sa poche et ouvrit la grille.</p> +<p>L'Écossaise tenait toujours l'enfant dans ses bras.</p> +<p>—Hé! madame, dit-elle, au moment où elles traversaient +le jardin après +avoir soigneusement fermé la grille, je crois qu'il va +s'éveiller.</p> +<p>—Ah! dit mistress Fanoche.</p> +<p>—Il s'agite dans mes bras.</p> +<p>—C'est bien, répondit la nourrisseuse. Maintenant il peut +s'éveiller et +crier si bon lui semble, nous sommes chez nous.</p> +<p>—Et il n'éveillera pas les voisins, dit l'Écossaise en +riant, car il +n'y en a guère par ici.</p> +<p>Le jardin traversé, mistress Fanoche tira de sa poche une +seconde clef +et ouvrit la porte de la maison.</p> +<p>C'était un véritable petit cottage anglais.</p> +<p>Deux pièces en bas, deux en haut, un sous-sol et un +deuxième étage +mansardé.</p> +<p>Tout cela propre, luisant, avec un poêle de porcelaine dans le +vestibule +et des meubles de noyer verni au parloir.</p> +<p>A peine la porte était-elle refermée, à peine +les deux femmes +s'étaient-elles procuré de la lumière, que +l'enfant, que l'Écossaise +portait toujours, poussa un profond soupir, s'agita et laissa glisser +sur ses lèvres entr'ouvertes ce mot:</p> +<p>«Maman.»</p> +<p>Puis il ouvrit les yeux.</p> +<p>L'Écossaise venait de s'étendre sur un lit de repos.</p> +<p>—Maman! répéta le petit Irlandais en regardant autour +de lui.</p> +<p>Le parloir de la maison d'Hampsteadt ressemblait à tous les +parloirs du +monde, et Ralph crut tout d'abord qu'il était dans cette +même salle où +sa mère et lui avaient soupé en compagnie des petites +filles.</p> +<p>Il vit mistress Fanoche, et la reconnut.</p> +<p>—Où est maman? répéta-t-il.</p> +<p>—Elle dort, dit mistress Fanoche.</p> +<p>Ralph se leva et avec cette impitoyable mémoire des enfants:</p> +<p>—Pourquoi donc suis-je habillé? dit-il.</p> +<p>Mistress Fanoche ne répondit pas.</p> +<p>—Où est maman? dit l'enfant pour la troisième fois.</p> +<p>—Je vais la chercher, dit mistress Fanoche.</p> +<p>Et elle sortit, échangeant un regard avec l'Écossaise, +à qui, pendant le +voyage, elle avait fait sa leçon.</p> +<p>—Pourquoi suis-je habillé? dit encore l'enfant en regardant +l'Écossaise.</p> +<p>—C'est votre mère qui vous a habillé, répondit +Mary.</p> +<p>—Où est-elle?</p> +<p>—Là-haut.</p> +<p>—Je veux la rejoindre.</p> +<p>Et l'enfant marcha résolument vers la porte.</p> +<p>Mais l'Écossaise lui barra le passage.</p> +<p>—Vous allez rester ici, dit-elle.</p> +<p>—Et si je ne veux pas, moi? fit-il avec un accent de volonté +qui fit +tressaillir l'Écossaise.</p> +<p>—Vous resterez!</p> +<p>L'enfant frappa du pied.</p> +<p>—Je veux rejoindre ma mère! dit-il.</p> +<p>Et il essaya d'écarter l'Écossaise qui s'était +placée devant la porte.</p> +<p>Elle le repoussa durement; l'enfant revint à la charge. Alors +la brutale +créature leva la main et lui donna un soufflet.</p> +<p>L'enfant poussa un cri de rage, se rua sur elle et mordit cette main +qui +l'avait frappé.</p> +<p>—Ah! maudit garnement! s'écria l'Écossaise, tu vas +avoir affaire à moi, +petit brigand, je vais te corriger!</p> +<p>Et elle tira de dessous ses jupes un martinet semblable à +celui de la +vieille dame osseuse, et elle le leva sur Ralph, répétant:</p> +<p>—Petite canaille, je vais avoir soin de toi.</p> +<p>Le martinet siffla, retomba sur les reins du petit Irlandais et +Ralph +jeta un cri de douleur.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XX</h2> +<p>Laissons maintenant le malheureux enfant au pouvoir de ses tyrans en +jupons, la pauvre Irlandaise désolée avec Shoking qui la +consolait de +son mieux, mais inutilement, et pénétrons dans un +public-house bien +connu dans la Cité et qu'on appelle <i>Relay-last-tavern</i>, +ce qui veut +dire, ou à peu près, le cabaret du dernier relais, ou la +dernière +étape, si vous préférez.</p> +<p>En face est un édifice carré, d'aspect assez triste, +avec des fenêtres +grillées, une façade en carton-pâte, imitant la +pierre taillée en pointe +de diamants, avec deux pavillons en retour sur la rue, et une +manière de +pelouse de deux mètres de large protégée par une +petite grille.</p> +<p>Cet établissement haut de trois étages et qui +ressemble à tout, couvent, +hôpital, collège ou prison, dont on n'a qu'une faible +idée par ce qu'on +voit au dehors, c'est White-Cross, la prison pour dettes de la +Cité.</p> +<p>L'un des pavillons sert d'entrée aux prisonniers.</p> +<p>L'autre est le logement très-confortable du gouverneur.</p> +<p>En face est le <i>Relay-last-tavern</i>.</p> +<p>C'est là que le malheureux débiteur qui va donner son +corps en garantie +de sa dette, boit le dernier verre de stout, ou bière brune, et +trinque +avec les recors qui l'ont appréhendé; là que les +parents en larmes +viennent lui dire adieu, là que chaque jour, de deux à +trois heures, +ceux qui ont permission d'entrer dans la prison pour aller voir un ami, +un père, un fils détenu, entrent pour attendre que les +portes s'ouvrent.</p> +<p>C'est là enfin que miss Penny, son panier à la main, +vient acheter du +jambon, des sandwich, de l'ale ou du porter pour ses clients.</p> +<p>Qu'est-ce que miss Penny?</p> +<p>C'est la fille de master Goldsmitcht, le geôlier.</p> +<p>Elle a seize ans, elle est petite, fluette, noire comme un pruneau, +éveillée comme une souris et leste comme un singe.</p> +<p>Elle fait les commissions des détenus, prélève +pour sa peine un penny +sur l'argent qu'ils lui donnent pour leurs acquisitions, et ce salaire +modeste lui a valu le sobriquet qui a fini par remplacer son nom.</p> +<p>Miss Penny entre dix fois par jour dans Relay-last.</p> +<p>Outre les recors, outre les parents des détenus, il y a +toujours là des +oisifs qui ne sont pas fâchés de savoir ce qui se passe +dans +White-Cross.</p> +<p>Miss Penny babille comme un merle; c'est une chronique vivante, une +gazette qui paraît une demi-douzaine de fois par jour.</p> +<p>Elle a des récits touchants et qui font venir les larmes aux +yeux, et +des récits burlesques qui provoquent des éclats de rire.</p> +<p>Presque toujours rires et larmes se suivent.</p> +<p>Miss Penny entremêle une histoire gaie avec une histoire +triste, et +quand elle entre dans le public-house, on fait cercle autour d'elle et +master Colson, le land-lord, pose gravement le numéro du <i>Times</i> +ou du +<i>Morning-Post</i> qu'il lisait attentivement.</p> +<p>Ce jour-là,—celui-là même où l'homme gris +s'était séparé de Shoking en +lui confiant l'Irlandaise,—miss Penny était en train de faire +pleurer +son auditoire, tandis que la femme du land-lord lui emplissait son +panier des provisions demandées.</p> +<p>Elle racontait comment les détenus avaient vu arriver parmi +eux un jeune +homme si brave, si doux, au regard inspiré, et si +résigné en sa +tristesse, qu'on eût dit un ange à qui Dieu a +confié une pénible +mission.</p> +<p>Ce jeune homme, dont elle parlait, c'était un prêtre, +et ce prêtre, on +le devine, n'était autre que l'abbé Samuel.</p> +<p>Il n'avait parlé à personne de la cause +première de son incarcération; +mais un détenu qui l'avait reconnu s'était chargé +de ce soin, et il +avait fait avec une éloquence simple et naïve l'apologie du +jeune +prêtre.</p> +<p>S'il devait, c'est qu'il avait emprunté pour son +église et pour les +pauvres, à qui il avait donné déjà la +dernière obole de son patrimoine; +c'est que, par amour pour son prochain, il avait eu le courage de +s'adresser à cette bête féroce qu'on appelait +Thomas Elgin.</p> +<p>Tous les détenus avaient pleuré,—et maintenant les +quinze ou vingt +personnes réunies dans le public-house pleuraient pareillement +en +écoutant miss Penny.</p> +<p>Mais la petite, sans le savoir, comprenait à merveille l'art +dramatique; +elle savait qu'il faut faire rire après avoir fait pleurer et +que le +succès est à ce prix.</p> +<p>Aussi de l'abbé Samuel passa-t-elle à sir Cooman, +l'honorable gouverneur +de la prison.</p> +<p>Midlesex, Newgate, Milbank, sont des prisons criminelles et sont +gouvernées par un colonel.</p> +<p>White-Cross est une prison pour dettes; elle n'a rien à voir +avec +l'État, et dépend entièrement du commerce.</p> +<p>Par conséquent, son gouverneur est un négociant, +ancien alderman la +plupart du temps.</p> +<p>Sir Cooman était un petit homme aux cheveux bouclés et +grisonnants, +propre, luisant, vêtu de noir, tiré à quatre +épingles, méthodique et +régulier.</p> +<p>Sir Cooman avait coutume de dire que le peuple anglais est le plus +grand +de tous les peuples, la ville de Londres la plus belle ville du monde, +la Cité le plus beau quartier de Londres, White-Cross la prison +la plus +confortable, et l'institution de la contrainte par corps la plus belle +des institutions.</p> +<p>Sir Cooman était le disciple fervent, l'esclave, le pontife +de la +tradition.</p> +<p>Ce qui se passait hier, devait inévitablement se passer +aujourd'hui, +demain et les jours suivants; depuis deux heures, au dire de miss +Penny, +sir Cooman était l'homme le plus étonné, le plus +abasourdi, le plus +désolé des trois royaumes.</p> +<p>Master Goldsmicht, son geôlier fidèle, disait encore +miss Penny, l'avait +vu pleurer de rage et s'arracher sa belle chevelure chinchilla, qu'il +faisait friser tous les matins avec un soin extrême.</p> +<p>D'où provenait tant de douleur?</p> +<p>C'est qu'un fait inouï, sans précédents, venait +de se produire à +White-Cross.</p> +<p>De mémoire de détenu, de mémoire d'Anglais, de +mémoire de geôlier et de +gouverneur, il y avait toujours eu un Français dans la prison +pour +dettes de White-Cross, quelquefois deux, mais toujours un.</p> +<p>Quand il en sortait un, c'est qu'un autre y était +entré la veille.</p> +<p>Or, disait miss Penny en riant, le Français est sorti.</p> +<p>—Pas possible? exclama le land-lord.</p> +<p>—C'est la pure vérité, cependant.</p> +<p>—Mais il y en a un autre?</p> +<p>—Pas d'autre. Sir Cooman se croit déshonoré. Il a +parlé sérieusement +d'aller se jeter dans la Tamise.</p> +<p>—Allons donc!</p> +<p>—Sa femme, le voyant en cet état, poursuivit +l'espiègle jeune fille, +n'a pas voulu qu'il se fît la barbe ce matin.</p> +<p>—Pourquoi ça?</p> +<p>—Parce qu'elle craignait qu'il ne se coupât la gorge.</p> +<p>—Aôh! fit la salle tout entière.</p> +<p>—Le Français a tout payé? demanda alors un homme +à qui personne +jusque-là n'avait fait attention, et qui vidait tranquillement +un flacon +de stout dans un coin du box des gentlemen.</p> +<p>—On a payé pour lui. Mais le gouverneur était si +désolé qu'il ne +voulait pas le laisser partir.</p> +<p>—En sorte, fit l'inconnu en souriant que si on n'arrête pas un +autre +Français, sir Cooman est capable de s'abandonner au plus affreux +désespoir.</p> +<p>—Oh! très-certainement.</p> +<p>—Ah! fit cet homme.</p> +<p>Et il but un nouveau verre de bière brune et ne se mêla +plus à la +conversation qui était devenue générale, et qui ne +fut point interrompue +par l'arrivée d'un nouveau personnage.</p> +<p>C'était une autre jeune fille.</p> +<p>Mais non plus une enfant rieuse et mutine, comme miss Penny, et +proprement et coquettement vêtue même.</p> +<p>C'était une grande et pâle jeune personne, +habillée de noir, d'aspect +misérable et dont les traits, encore beaux, respiraient la +souffrance, +dont les grands yeux bleus avaient été rougis par les +veilles et les +larmes.</p> +<p>Elle était si triste, si digne, que l'inconnu à la +bière brune +tressaillit en la voyant et se prit à la regarder avec attention.</p> +<p>Or, cet homme qu'on voyait pour la première fois dans le +public-house de +Relay-last, c'était notre ami l'homme gris qui cherchait alors +à +pénétrer dans White-Cross pour y rejoindre l'abbé +Samuel.</p> +<p>La jeune fille s'assit tristement sur le petit banc qui était +placé +dans le box des gentlemen.</p> +<p>Alors l'homme gris s'approcha d'elle et lui dit:</p> +<p>—Vous paraissez bien affligée, ma chère demoiselle?</p> +<p>Elle tressaillit, leva sur lui ses grands yeux mélancoliques +et une voix +secrète lui dit, en ce moment, qu'elle venait de rencontrer un +ami.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXI</h2> +<p>L'homme gris prit alors la main de la jeune fille.</p> +<p>—Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il.</p> +<p>—Je viens attendre mon père, répondit-elle.</p> +<p>—Votre père?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Est-ce qu'il est là-bas,... est-ce qu'il va en sortir?</p> +<p>Et il montrait à travers les vitres du public-house les +noires murailles +de White-Cross.</p> +<p>Elle secoua la tête et leva les yeux au ciel.</p> +<p>—Non, dit-elle, il va y entrer.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>—Les recors l'ont arrêté ce matin, comme il sortait +d'une maison de +Rotherithe, où il était caché depuis son jugement. +Ils l'ont mis dans +une voiture et ils vont l'amener.</p> +<p>Elle parlait d'une voix bien émue, la pauvre enfant; mais +elle avait +tant pleuré déjà que ses yeux étaient secs +et n'avaient plus de larmes.</p> +<p>—Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez +venue ici avant lui?</p> +<p>—Parce que mon pauvre père est plein d'illusions, dit-elle. +Il croit +trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq +livres, monsieur. Pour de certaines gens, ça n'est rien... mais +pour +nous, maintenant, c'est énorme... Mon père s'imagine +toujours que nous +sommes encore au temps où nous avions notre boutique dans +Fleet-street, +et où on nous considérait comme de notables +commerçants. Mais quand le +malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons été +ruinés. On a +tout vendu chez nous. Nos autres créanciers nous ont fait +grâce, mais M. +Thomas Elgin s'est montré impitoyable.</p> +<p>—Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire à M. +Elgin?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Et votre père a peut-être espéré le +fléchir?</p> +<p>—C'est-à-dire qu'il a tant prié, tant supplié +les recors qu'ils ont +consenti à le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener +ici. Il +demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, auprès +de +Kinsington-garden, il y a au moins trois milles.</p> +<p>Mon père espère fléchir M. Elgin; mais moi je +sais bien qu'il +n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et +l'embrasser encore une fois.</p> +<p>Et, résignée en sa sombre douleur, la jeune fille +appuya son front dans +ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui +montait sans doute des profondeurs de son âme +désolée, jaillir au +travers de ses doigts.</p> +<p>—Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris.</p> +<p>Sa voix grave et douce était si sympathique, elle descendit +si bien dans +le cœur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau:</p> +<p>—Je m'appelle Louise, dit-elle.</p> +<p>—Louise? mais c'est un nom français?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Et votre père?</p> +<p>—Francis Galtier.</p> +<p>—Il est Français?</p> +<p>—Oui, monsieur, mais je suis née à Londres. Il y a +près de trente +années que mon père est ici, où il est venu tout +jeune avec ses parents +que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier.</p> +<p>—Et vous êtes sûre que les recors amèneront votre +père ici?</p> +<p>—Oh! oui, monsieur, ils s'arrêtent toujours dans ce cabaret.</p> +<p>L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille.</p> +<p>—Espérez, dit-il.</p> +<p>Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement +vêtu:</p> +<p>—Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien, à +vous, de +me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la tête, +quand la +fatalité pèse sur les pauvres gens, elle ne +s'arrête point.</p> +<p>—Qui sait? dit l'homme gris.</p> +<p>En ce moment, un cab s'arrêta à la porte du +public-house, et la jeune +fille étouffa un cri de douleur.</p> +<p>Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre +diable +encore assez proprement vêtu, mais dont les cheveux rares avaient +blanchi avant l'âge, et qui marchait en chancelant, comme un +vieillard.</p> +<p>Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire +avec +la docilité d'un enfant.</p> +<p>La jeune fille se précipita à sa rencontre et se jeta +dans ses bras.</p> +<p>Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en même temps:</p> +<p>—Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue?</p> +<p>—Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon +père, +dit-elle en le couvrant de baisers.</p> +<p>—Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux +débiteur, +faisant allusion à Thomas Elgin. Je me suis mis à ses +genoux, j'ai prié, +j'ai pleuré... je lui ai parlé de toi, mon enfant...</p> +<p>—Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon père... Ne +songez pas à +moi... songez à vous...</p> +<p>Les deux recors étaient entrés dans le public-house +avec la brutale +familiarité de gens qui y venaient dix fois par jour.</p> +<p>L'un d'eux aperçut miss Penny, qui s'apprêtait à +sortir, car elle avait +vidé tout son petit sac de malices sur la tête grise de +l'honorable +gouverneur de White-Cross, sir Cooman.</p> +<p>—Ah! te voilà, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant +nous, tu +peux porter une bonne nouvelle à sir Cooman.</p> +<p>—Plaît-il? fit la jolie espiègle. Est-ce que vous lui +amenez un +Français?</p> +<p>—C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma chère, +répondit le +recors.</p> +<p>Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le +comptoir, avant même qu'il n'eût fait un signe.</p> +<p>—Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre +débiteur que +sa fille tenait étroitement enlacé dans ses bras, buvez +un coup, c'est +nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas +coutume.</p> +<p>—Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait à son +enfant +caresses pour caresses.</p> +<p>Mais alors, l'homme gris intervint.</p> +<p>—Hé! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on +eût jamais parlé +au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est +moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto.</p> +<p>Les deux recors regardèrent cet homme à l'habit gris +râpé avec un +certain étonnement.</p> +<p>—Miss Katt, dit l'homme gris sans se déconcerter, en +s'adressant à la +servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuseté de +nous +servir au parloir?</p> +<p>Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres +personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non +moins +étonnées de cette générosité +princière.</p> +<p>Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables.</p> +<p>—Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous?</p> +<p>—Quand je veux entrer en affaires avec les gens, répondit +l'homme gris, +j'offre toujours du porto.</p> +<p>Et pour qu'il n'y eût aucune hésitation de la part du +comptoir, il posa +devant lui une belle guinée toute neuve.</p> +<p>Le land-lord daigna quitter son journal.</p> +<p>Quant à miss Penny, elle se sauva en disant:</p> +<p>—Je vais joliment faire rire sir Cooman.</p> +<p>L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto à demi +plein.</p> +<p>Puis, regardant l'homme gris:</p> +<p>—Ah ça, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Dans quel but?</p> +<p>L'homme gris cligna de l'œil:</p> +<p>—On vous dira cela tout à l'heure, fit-il.</p> +<p>—Pourquoi pas tout de suite?</p> +<p>—Quand nous serons seuls.</p> +<p>A Londres, comme à Paris, au temps, récent encore, +où la contrainte +existait, les recors ajoutent quelques petites industries au +métier +qu'ils font.</p> +<p>On obtient d'eux, à prix d'argent, un sursis d'un jour ou +deux, +quelquefois même d'une semaine, et le créancier n'a rien +à y voir et n'y +peut rien.</p> +<p>Les deux recors s'imaginèrent donc que l'homme gris +s'intéressait à +quelque débiteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit:</p> +<p>—Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous +revenons. +C'est l'affaire d'un quatre d'heure.</p> +<p>—Non, non, répondit l'homme gris, il boira avec nous, il +n'est pas de +trop... au contraire!</p> +<p>Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du +cou +de son père.</p> +<p>Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le cœur de la pauvre enfant +comme un rayon d'espérance.</p> +<p>Quant au malheureux père, il ne voyait et n'entendait rien, +et, corps +sans âme, il se laissa entraîner dans le parloir, où +miss Katt avait +posé sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres.</p> +<p>En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son +journal et +murmura:</p> +<p>—On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais +mis à rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un +gueux avait +une guinée dans sa poche.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXII</h2> +<p>Le parloir d'un public-house est généralement une +petite pièce située à +droite ou à gauche du comptoir, et dans laquelle on s'assoit, +non plus +sur des bancs, mais sur une sorte de divan qui règne à +l'entour.</p> +<p>C'est là que s'installent d'ordinaire les fumeurs ou ceux qui +ont une +affaire à traiter.</p> +<p>Quand l'homme gris et les deux recors, poussant leur prisonnier +devant +eux, furent entrés dans le parloir, suivis de la jeune fille qui +s'attachait à son père avec une sorte de tendresse +furieuse,—sur un +signe du premier, miss Katt ferma la porte.</p> +<p>—Nous voilà chez nous, dit alors l'homme gris. Causons un +brin.</p> +<p>Et il déboucha la bouteille de vin de Porto et se mit +à emplir les +verres.</p> +<p>Puis s'adressant au premier recors:</p> +<p>—Il y a trois guinées pour chacun, fit-il.</p> +<p>—Trois guinées?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Que faut-il donc faire pour cela?</p> +<p>—M'écouter d'abord.</p> +<p>—Parlez...</p> +<p>Et les deux recors regardèrent l'homme gris, tandis que le +pauvre +prisonnier continuait à embrasser son enfant.</p> +<p>—Vous savez, reprit l'homme gris, que le Français de +White-Cross est +sorti ce matin.</p> +<p>—Oui, et si nous n'avions mis la main sur celui-là, je crois +que cet +excellent et honorable sir Cooman se serait coupé la gorge avant +demain.</p> +<p>—Aussi vrai, dit l'autre recors, que je m'appelle Edward Northman et +que je fais mon métier depuis trente années tout à +l'heure, cela ne +s'était jamais vu qu'il n'y eût pas au moins un +Français à White-Cross.</p> +<p>—En vérité!</p> +<p>—Et moi, reprit le premier, aussi vrai que j'ai nom John Clavery, +dit +l'<i>homme sensible</i>, je puis vous affirmer que sir Cooman nous +donnera +une belle gratification.</p> +<p>—Ah! ah!</p> +<p>—Nous aurions une guinée chacun que ça ne +m'étonnerait pas, poursuivit +l'homme sensible.</p> +<p>—Peut-être deux, ajouta Edward Northman.</p> +<p>—Je crois bien que vous n'aurez rien du tout, dit froidement l'homme +gris.</p> +<p>—Oh! par exemple!</p> +<p>—A moins que vous ne vous arrangiez avec moi.</p> +<p>—Hein?</p> +<p>—Oui; car supposons une chose...</p> +<p>—Laquelle?</p> +<p>—Qu'on paye pour ce pauvre homme, avant même qu'il ne soit +entré.</p> +<p>—Farceur, va! fit l'homme sensible.</p> +<p>—Vos plaisanteries, Votre Honneur, dit Edward Northman, sont encore +meilleures que votre porto, et, par saint George, pourtant, c'est de +bon +porto Votre Honneur.</p> +<p>Ce disant, il tendit son verre vide.</p> +<p>L'homme gris l'emplit et continua:</p> +<p>—Tout est possible, même l'impossible.</p> +<p>—Bon!</p> +<p>—Que doit cet homme?</p> +<p>—Au principal, vingt-cinq livres, six cent vingt-cinq francs en +monnaie +de France.</p> +<p>—Et les frais?</p> +<p>—A peu près autant.</p> +<p>L'homme gris déboutonna froidement son vieil habit gris et, +à la grande +stupéfaction des deux recors qui firent un pas en +arrière, du vieux +débiteur, qui chancela, et de la jeune fille, qui jeta un cri, +il en +tira un portefeuille graisseux qu'il ouvrit et qui leur parut +gonflé de +bank-notes.</p> +<p>Puis il en tira un à un dix billets de cinq livres, les +étala sur la +table et dit:</p> +<p>—Est-ce bien là votre compte?</p> +<p>—Mais... mais... balbutia l'homme sensible; qu'est-ce que vous +faites +donc là?</p> +<p>—Je paye, dit l'homme gris.</p> +<p>—Pour cet homme?</p> +<p>—Sans doute.</p> +<p>—Vous le connaissez donc?</p> +<p>—Je le vois pour la première fois.</p> +<p>—Alors vous êtes fou, dit Edward Northman.</p> +<p>Le vieux débiteur avait été pris d'un +tremblement nerveux par tout le +corps et il regardait les bank-notes d'un œil stupide.</p> +<p>Quant à la jeune fille, défaillante, elle était +tombée à genoux.</p> +<p>L'homme gris lui prit les mains.</p> +<p>—Relevez-vous, mon enfant, dit-il, emmenez votre père; il est +malade, +affaibli, et vous-même vous paraissez avoir souffert beaucoup. +Prenez et +ne me remerciez pas.</p> +<p>En même temps il lui mit dix autres billets de cinq livres +dans la main.</p> +<p>Instinctivement, remis de leur première surprise et +obéissant à ce +sentiment de respect qu'en Angleterre surtout inspire la +toute-puissance +de l'or, les deux recors s'étaient levés, avaient +ôté leurs chapeaux et +se tenaient devant l'homme gris dans une attitude pleine de +déférence.</p> +<p>—Excusez-nous, milord, dit l'homme sensible, qui lui fit alors une +belle révérence, nous aurions dû deviner que vous +n'étiez point un homme +du peuple. Vous êtes très-certainement quelque lord +philanthropique.</p> +<p>—Philanthropique est le mot, dit l'homme gris en souriant, et ce +compliment vaut bien deux livres de plus, c'est donc un billet de cinq +livres que vous aurez chacun, si vous faites ce que je vais vous +demander.</p> +<p>—Ah! milord! s'écria l'homme sensible, vous pouvez parler... +je sens +que je passerais pour vous à travers les flammes.</p> +<p>—Ce que j'attends de vous est beaucoup plus simple, répondit +l'homme +gris.</p> +<p>Et il laissa négligemment son portefeuille ouvert sur la +table.</p> +<p>—Voyons, reprit-il, comment s'appelle ce brave homme?</p> +<p>—Francis Galtier.</p> +<p>—La procédure était en règle?</p> +<p>—Il n'y manquait pas une virgule.</p> +<p>—Ce qui fait que si un autre Français avait fantaisie de +visiter +White-Cross et de s'y faire enfermer pour quelques jours, il vous +serait +facile d'utiliser ce dossier.</p> +<p>—Oui, dit l'homme sensible, mais il y a deux choses difficiles.</p> +<p>—Lesquelles?</p> +<p>—D'abord, nous n'avons pas de Français sous la main.</p> +<p>—Bon!</p> +<p>—Ensuite il est peu probable qu'il s'en trouvât un qui +consentît à la +substitution.</p> +<p>—Vous vous trompez, car l'homme qui a fantaisie de se faire enfermer +à +White-Cross, c'est moi.</p> +<p>—Vous, Votre Honneur?</p> +<p>—Moi, dit froidement l'homme gris.</p> +<p>—Mais vous n'êtes pas Français?</p> +<p>—Qui sait?</p> +<p>—Ah! dit l'homme sensible, avant d'être recors, j'ai +été détective, +c'est-à-dire agent étranger; j'ai vécu à +Paris pendant longtemps, et à +votre façon de parler anglais...</p> +<p>—Alors vous savez le français?</p> +<p>—Sans doute.</p> +<p>—Eh bien! écoutez-moi.</p> +<p>Et l'homme gris se mit à parler français si purement +que le recors se +crut un moment transporté sur le boulevard des Italiens.</p> +<p>—Ainsi, vous êtes Français?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Et vous voulez aller en prison?</p> +<p>—C'est pour cela que je vous offre cinq livres...</p> +<p>—Mais alors vous n'êtes pas un lord?</p> +<p>—Non.</p> +<p>—Qui donc êtes-vous?</p> +<p>—Un Français, vous dis-je.</p> +<p>—Mais vous avez un nom?</p> +<p>—Je désire m'appeler Francis Galtier.</p> +<p>—J'entends bien. Mais...</p> +<p>L'homme gris se prit à sourire:</p> +<p>—Mais vous voudriez savoir mon vrai nom?</p> +<p>—Oh! pure curiosité, Votre Honneur!</p> +<p>—Eh bien! dit l'homme gris, écrouez-moi. Quand je sortirai de +White-Cross, je vous dirai mon vrai nom, je vous le promets.</p> +<p>Les deux recors se regardèrent et murmurèrent ce mot +qui peint si bien +le caractère national anglais:</p> +<p>—Excentrique!</p> +<p>Puis ils allongèrent la main vers les deux bank-notes, ce qui +voulait +dire que le marché était conclu.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXIII</h2> +<p>Miss Penny n'avait rien exagéré dans le public-house +de <i>Relay-last</i>, +lorsqu'elle avait parlé de la douleur profonde de sir Cooman.</p> +<p>Le digne gouverneur, parfait gentleman du reste, était dans +un état +d'affliction qui faisait peine à voir.</p> +<p>Il avait une femme et une fille, et il était alderman.</p> +<p>Sa femme était une longue, sèche, triste +créature qui se plaignait de la +pluie quand il pleuvait, du froid si la bise soufflait, du soleil quand +le brouillard voulait bien lui livrer passage.</p> +<p>Madame Cooman recevait quotidiennement la visite de deux +médecins qui +lui prescrivaient des remèdes conformes à son état +de maladie +imaginaire.</p> +<p>Miss Cooman ne ressemblait pas plus à sa mère qu'un +bouleau ne ressemble +à un peuplier.</p> +<p>Elle était toute petite, toute large, toute ronde, toute +grasse, avec de +petits yeux gris et de grosses lèvres charnues.</p> +<p>La mère se plaignait de maigrir, la fille était au +désespoir +d'engraisser toujours.</p> +<p>Du reste, elle n'avait pas meilleure humeur, et master Goldsmicht, +le +guichetier, avait coutume de dire:</p> +<p>—Sir Cooman a toujours l'air de bonne humeur, mais, au fond, entre +ces +deux mégères, il doit être bien malheureux.</p> +<p>Master Goldsmicht s'était trompé, jusque-là du +moins.</p> +<p>Depuis vingt années qu'il était gouverneur de +White-Cross, sir Cooman +était l'homme le plus heureux du monde. Il riait de bon cœur et +toujours, et quand il visitait un nouveau détenu, il lui donnait +les +plus belles consolations du monde et finissait par cette conclusion que +nulle part on n'était aussi bien que dans White-Cross, et que la +liberté +est une mauvaise plaisanterie qu'il faut fuir comme la peste.</p> +<p>Une seule chose amenait parfois un pli léger sur le front de +sir Cooman +et dérangeait la symétrie de ses cheveux soigneusement +frisés.</p> +<p>Pour expliquer cette chose, il nous faut faire une +légère excursion dans +le passé de sir Cooman.</p> +<p>Quand il était entré à White-Cross comme +gouverneur, il avait succédé à +un vieux brave homme, ancien libraire de la rue Pater-Noster, que les +honneurs municipaux avaient poussé jusqu'à la +dignité de gouverneur de +la maison pour dettes.</p> +<p>Ce brave homme, trop vieux pour exercer désormais +convenablement ces +fonctions, avait été mis à la retraite, mais il ne +voulut pas se retirer +sans avoir installé son successeur.</p> +<p>—Jeune homme, lui dit-il, j'ai vécu trente années ici, +et pendant mon +administration tout a été pour le mieux dans la plus +fortunée des +prisons pour dettes: il n'y a eu ni révolte, ni tentative +d'évasion, ni +querelles parmi les détenus, qui n'ont cessé de m'appeler +leur père. +Savez-vous à quoi cela a tenu?</p> +<p>—Non, dit sir Cooman étonné.</p> +<p>—A un fétiche, à un porte-bonheur qui protège +White-Cross et par +conséquent son gouverneur.</p> +<p>—Ah! vraiment? fit sir Cooman.</p> +<p>—Il y a toujours un Français ici, poursuivit le vieillard, et +tant que +cela durera, vous pourrez dormir tranquille. Mais si, par la suite, +jeune homme, le hasard voulait que le Français ne fût pas +remplacé par +un autre...</p> +<p>—Eh bien? fit sir Cooman tout tremblant.</p> +<p>—Je ne répondrais plus de rien, acheva le vieillard; et, +quelque chose +me dit que les plus épouvantables malheurs fondraient sur la +prison et +sur son gouverneur.</p> +<p>Or, ce quelque chose qui, à trente années de distance, +creusait parfois +une ride sur le front de sir Cooman, c'était le souvenir de sa +conversation avec son successeur.</p> +<p>Heureusement, jusqu'alors, il y avait toujours eu deux +Français plutôt +qu'un, et la prison avait pour eux une maison spéciale.</p> +<p>Car, il faut bien le dire, White-Cross et les autres prisons pour +dettes de l'Angleterre ne ressemblent pas plus à feu Chichy que +madame +Cooman ne ressemblait à sa fille.</p> +<p>L'administration municipale de Londres a loué un immense +terrain et elle +l'a entouré de hautes murailles, se bornant à bâtir +un pavillon pour le +gouverneur, un autre pour le guichetier, et un corps de logis reliant +les deux, destiné à loger quelques employés +subalternes.</p> +<p>Puis elle a appelé à son aide la spéculation +privée, l'industrie libre.</p> +<p>Celles-ci se sont présentées sous les auspices d'un +architecte et d'un +entrepreneur qui se sont mis à l'œuvre et ont bâti sur cet +emplacement +demeuré vide des maisons à un, deux et trois +étages, dans lesquels les +détenus se logent à leur gré, c'est-à-dire +selon leur bourse ou celle de +leur créancier.</p> +<p>Il en est qui n'ont qu'un taudis; d'autres occupent une maison tout +entière.</p> +<p>White-Cross est une cité sous les verrous, avec ses ruelles, +ses +carrefours et un square.</p> +<p>Le détenu pauvre paye sa mansarde un ou deux shillings par +semaine; le +riche a sa maison complète dans laquelle il amène sa +famille et ses +domestiques.</p> +<p>A la liberté près de franchir le mur d'enceinte, qui +n'a qu'une porte +rigoureusement gardée par le guichetier, il est chez lui, vit de +sa vie +ordinaire et laisse au pauvre monde les larmes et les privations.</p> +<p>Tant il est vrai que sur cette libre terre d'Angleterre +l'aristocratie +est partout, même en prison.</p> +<p>Or donc, il y avait la maison du Français, et cette maison +était +toujours habitée.</p> +<p>Qu'on juge donc de l'épouvante qui s'empara de l'honorable +sir Cooman +quand, ce matin-là, le guichetier se présenta dans son +cabinet et lui +dit:</p> +<p>—Le Français a payé et demande à sortir, ce qui +est tout à fait son +droit.</p> +<p>Sir Cooman ne comprit pas tout d'abord.</p> +<p>—Eh bien! dit-il, mettez l'autre dans sa maison.</p> +<p>—Quel autre?</p> +<p>—L'autre Français.</p> +<p>—Mais il n'y en a pas d'autre.</p> +<p>Ce fut alors seulement que sir Cooman bondit de son fauteuil au +milieu +de son cabinet, jeta un cri sourd et dit qu'il ne laisserait, pour rien +au monde, partir le Français, qu'un autre Français ne +fût venu le +remplacer.</p> +<p>Mais le guichetier, qui était un homme de bon sens, haussa +les épaules +et invoqua la loi.</p> +<p>Devant la loi, tout Anglais courbe la tête, et sir Cooman fut +obligé de +s'incliner.</p> +<p>Mais il fut pris d'un tel accès de fureur et de folie en +même temps, que +sa femme et sa fille épouvantées se hâtèrent +de cacher les rasoirs avec +lesquels il devait faire sa barbe, après son premier +déjeuner.</p> +<p>On amena de nouveaux détenus.</p> +<p>Sir Cooman, dont la fureur avait fait place à une sorte de +prostration, +ne voulut pas en entendre parler, se bornant à cette question:</p> +<p>—Y a-t-il un Français?</p> +<p>—Non, disait tristement le guichetier.</p> +<p>Et sir Cooman retombait dans son atonie, oubliant sa politesse +ordinaire +qui jusque-là lui avait fait une loi d'aller visiter les +nouveaux venus +aussitôt après leur installation.</p> +<p>Enfin le guichetier était revenu une dernière fois:</p> +<p>—Nous avons un prisonnier d'une telle importance, avait-il dit, que +Votre Honneur ne saurait se refuser à l'aller visiter, ne +fût-ce que +quelques minutes.</p> +<p>—Quel est ce prisonnier? avait demandé sir Cooman.</p> +<p>—C'est un prêtre catholique, très-populaire à +Londres.</p> +<p>—Ah! fit le malheureux gouverneur avec l'accent de la plus parfaite +indifférence.</p> +<p>—L'abbé Samuel.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>Et sir Cooman retomba en sa morne rêverie.</p> +<p>Sa femme et sa fille, assises dans le parloir, se regardaient avec +terreur.</p> +<p>Le pauvre homme était capable d'en mourir.</p> +<p>Mais comme le guichetier allait se retirer, on entendit des pas +légers +et rapides dans le corridor, et une voix jeune, fraîche, sonore, +une +voix de jeune fille retentit, disant:</p> +<p>—Monsieur le gouverneur! monsieur le gouverneur! bonne nouvelle... +réjouissez-vous... Dieu et saint Georges protègent +toujours White-Cross.</p> +<p>En même temps miss Penny fit irruption dans le parloir, son +panier de +provisions au bras.</p> +<p>—Qu'est-ce que tout cela, petite folle, tête de linotte? dit +le +guichetier d'un air sévère.</p> +<p>—Un Français! s'écria miss Penny.</p> +<p>—Un Français!</p> +<p>—Oui. Les recors sont avec lui à <i>Relay-last</i>.</p> +<p>A ces mots, sir Cooman se leva vivement, mais il fut pris d'une si +grande émotion qu'il retomba sans force dans son fauteuil.</p> +<p>—Mais parle donc, petite folle! s'écria le guichetier, parle +donc! ne +vois-tu pas que Sa Seigneurie est sur le point de se trouver mal?...</p> +<p>Et, de fait, sir Cooman suffoquait, et il regardait miss Penny d'un +air +stupide.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXIV</h2> +<p>Miss Penny se mit alors à rire, mais d'une façon si +bruyante, si +scandaleuse et si moqueuse à la fois, que la longue et +sèche madame +Cooman et la rondelette miss Cooman se regardèrent avec +indignation.</p> +<p>Le guichetier lui-même, bien qu'il ne vît rien au monde +d'aussi parfait +que sa fille, fronça légèrement le sourcil, tant +il lui sembla qu'elle +manquait de respect à sir Cooman.</p> +<p>Miss Penny reprit:</p> +<p>—Cela n'a pourtant rien de bien extraordinaire, ce que je vous dis +là, +pour que vous soyez tous ainsi bouleversés. Le Français +de ce matin est +parti, on en amène un autre! tout cela est parfaitement naturel.</p> +<p>Sir Cooman fit un effort suprême.</p> +<p>Il se mit sur ses pieds, et saisissant les deux mains de la rieuse +petite fille:</p> +<p>—Tu ne me trompes pas au moins?</p> +<p>—Oh! Votre Honneur!...</p> +<p>—Les recors amènent un prisonnier!</p> +<p>—Oui, Votre Honneur.</p> +<p>—Et c'est un Français?</p> +<p>—Tout ce qu'il y a de plus Français.</p> +<p>—L'as-tu vu!</p> +<p>—Oui, Votre Honneur.</p> +<p>Sir Cooman poussa un soupir qui ébranla les solives du +plafond de son +cabinet et murmura:</p> +<p>—Ah! on ne saura jamais ce que j'ai souffert!</p> +<p>Puis, à mesure que son visage se rassérénait, +il regardait miss Penny, +et il lui dit encore:</p> +<p>—Quels sont les recors qui l'amènent?</p> +<p>—C'est d'abord Edward Northman.</p> +<p>—Ah! fort bien.</p> +<p>—Et ensuite l'homme sensible.</p> +<p>—Oh! c'est un habile limier, celui-là, et un serviteur +dévoué, fit sir +Cooman avec un soupir de satisfaction. Il a pensé comme moi que +White-Cross ne pouvait être veuve de Français et il a fait +tous ses +efforts pour en trouver un.</p> +<p>Sir Cooman revenait insensiblement à la vie; ses membres +retrouvaient +leur élasticité, sa tête, longtemps inclinée +sur sa poitrine, revenait +peu à peu en arrière, ce qui est l'indice non +équivoque de la fierté et +de la conscience qu'on a de sa propre valeur.</p> +<p>Et, le voyant transformé, mistress et miss Cooman +échangèrent un regard +de satisfaction.</p> +<p>Alors master Goldsmicht, le guichetier, osa prendre la parole +à son +tour.</p> +<p>—Maintenant, dit-il, que Votre Seigneurie est plus tranquille, elle +me +permettra certainement une observation et un respectueux calcul.</p> +<p>—Parle, répondit sir Cooman, qui était si content +qu'il embrassait miss +Penny sur les deux joues.</p> +<p>—Votre Honneur connaît les recors, reprit le guichetier, et il +connaît +pareillement les Français.</p> +<p>En Angleterre, pays de la tempérance, on a coutume de dire +«ivrogne +comme un Français,» et on a bien raison, Votre Honneur.</p> +<p>—Oh! certainement, dit sir Cooman, ces gens-là ont toujours +le verre à +la main et ils se saoûlent sans pudeur en la présence des +femmes.</p> +<p>En entendant ces paroles, madame Cooman et sa fille +baissèrent +pudiquement les yeux.</p> +<p>Le guichetier reprit:</p> +<p>—Un Français qui se laisse arrêter a toujours de +l'argent pour lui. Ils +aiment si bien vivre, ces gaillards-là, et Votre Honneur sait +qu'ils ne +se sont jamais rien refusé à White-Cross.</p> +<p>—A telle enseigne, observa miss Penny, que celui que les recors +amènent, leur a offert une bouteille de vin de Porto.</p> +<p>—Du vin de Porto! exclama sir Cooman.</p> +<p>—Par saint George, est-ce possible! fit le guichetier.</p> +<p>Miss et mistress Cooman se regardèrent de nouveau d'un air +pudibond.</p> +<p>A peine si on avait parfois un verre de sherry à la table du +gouverneur.</p> +<p>—Par conséquent, Votre Honneur, poursuivit master Goldsmicht, +il ne +faut pas compter sur eux avant une petite heure ou une grande +demi-heure tout au moins.</p> +<p>Je connais ces ivrognes de Français. Ce n'est pas une +bouteille de +Porto, c'est deux qu'ils boiront.</p> +<p>—Que le diable les emporte! dit sir Cooman, qui frappa du pied avec +impatience.</p> +<p>—Je crois donc, reprit le guichetier, que Votre Honneur pourrait +convenablement employer cette demi-heure.</p> +<p>—A quoi faire!</p> +<p>—A rendre visite au prêtre catholique.</p> +<p>—Soit, dit sir Cooman.</p> +<p>Il était si joyeux, le bon gouverneur, qu'il aurait +embrassé tous les +détenus s'ils le lui avaient demandé.</p> +<p>—D'autant plus, ajouta le guichetier, que Votre Honneur fera +évidemment +quelque chose pour lui.</p> +<p>—Hein! fit sir Cooman.</p> +<p>—Quand un créancier manque d'égards avec son +débiteur, poursuivit +master Goldsmicht, le gouverneur peut toujours intervenir.</p> +<p>—Sans doute, sans doute. Mais de quoi s'agit-il?</p> +<p>Et sir Cooman prit son chapeau et son paletot et suivit le +guichetier, +tandis que miss Penny allait distribuer ses provisions.</p> +<p>—Il n'est pas convenable qu'un prêtre, dit le guichetier comme +ils +traversaient une des cours de White-Cross, soit aussi mal logé +que +l'abbé Samuel.</p> +<p>Son créancier est cet âpre M. Thomas Elgin, qui donne +juste un shilling +par jour pour la nourriture de ses débiteurs. Ce qui est tout +à fait +insuffisant, Votre Honneur en conviendra, par le temps de cherté +des +vivres qui court.</p> +<p>—Oh! tout à fait insuffisant, dit sir Cooman comme un +écho.</p> +<p>Le digne gentleman ne pensait en ce moment qu'à une chose: +tuer le +temps! tant il avait hâte de voir arriver le Français.</p> +<p>Le guichetier continua:</p> +<p>—Hier, M. Thomas Elgin est venu lui-même retenir une chambre +pour son +prisonnier, il a demandé tout ce qu'il y avait de meilleur +marché; à +telle enseigne que j'ai cru qu'il s'agissait d'un homme du peuple, d'un +brocanteur de White-Chapel, de quelqu'un de ces misérables enfin +à qui +M. Thomas Elgin prête de l'argent à trois cent pour cent.</p> +<p>C'est une chambre sous les toits, sans cheminée, qui +coûte un shilling +par semaine.</p> +<p>—Quelle horreur! dit sir Cooman.</p> +<p>—Je crois, reprit le guichetier, que Votre Honneur doit intervenir, +prendre sur elle de faire avoir à l'abbé Samuel un +logement convenable.</p> +<p>—Certainement, certainement, dit sir Cooman, qui songeait toujours +au +Français.</p> +<p>—D'autant plus que, lorsque les consignations d'ailleurs faites par +le +créancier ne paraissent pas suffisantes, l'administration peut +prendre +sur elle de relâcher le débiteur, ajouta le geôlier.</p> +<p>—Mais, dit Cooman, ce prêtre n'a donc pas d'argent?</p> +<p>—Pas une obole. D'ailleurs, je puis l'affirmer à Votre +Honneur, ce +n'est pas lui qui s'est plaint: il se trouve bien où il est, +mais les +détenus ont été indignés...</p> +<p>—Ah! vraiment!</p> +<p>—Comme Votre Honneur le verra elle-même.</p> +<p>Ce disant, le guichetier s'arrêta au seuil d'une bicoque +à trois étages, +noire, enfumée, livide d'aspect, dans laquelle on +pénétrait par une +porte bâtarde, une allée humide, et que desservait un +affreux escalier +en coquille, dont les marches étaient couvertes d'immondices.</p> +<p>—Pouah! fit sir Cooman.</p> +<p>—C'est la maison des Irlandais, dit le guichetier.</p> +<p>Et il gravit l'escalier devant le gouverneur pour lui montrer le +chemin.</p> +<p>Arrivé tout en haut, il frappa à une porte.</p> +<p>—Entrez! dit une voix douce et calme.</p> +<p>Le guichetier poussa la porte, et sir Cooman se trouva en +présence de +l'abbé Samuel.</p> +<p>La physionomie du jeune prêtre avait une expression de douleur +résignée +qui fit tressaillir le gouverneur.</p> +<p>Sir Cooman était blasé, pourtant, sur les douleurs +humaines.</p> +<p>Mais, en ce moment, il ne put s'empêcher de tressaillir, et il +oublia +même ce bienheureux Français, qui allait ramener, par sa +présence, le +bonheur et la chance dans White-Cross.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXV</h2> +<p>Quand la porte s'était ouverte, l'abbé Samuel +était assis sur l'ignoble +grabat qui devait lui servir de lit.</p> +<p>Un livre à la main, il priait.</p> +<p>Le réduit où il se trouvait était si repoussant +d'aspect, que sir Cooman +fit, malgré lui, un pas en arrière.</p> +<p>C'était une chambre de six pieds carrés, sans autres +meubles qu'un lit +et une chaise, qui prenait le jour par un trou percé dans le +toit.</p> +<p>Il n'y avait ni poêle ni cheminée.</p> +<p>Pas la moindre place pour serrer du linge ou des vêtements; +pas le plus +petit coin pour y dresser un fourneau.</p> +<p>Les murs étaient sales et couverts çà et +là d'inscriptions ignobles +laissées par les précédents locataires.</p> +<p>Mais au milieu de ces immondices, la figure du prêtre +rayonnait comme +celle d'un ange qui apparaîtrait tout à coup dans les +ténèbres.</p> +<p>A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se +découvrit.</p> +<p>—En vérité! monsieur l'abbé, dit sir Cooman, je +suis indigné, tout à +fait indigné, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un +homme +sans foi ni loi, indigne d'appartenir à la grande nation +anglaise.</p> +<p>—Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune prêtre en souriant.</p> +<p>—Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir +Cooman en s'échauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai.</p> +<p>Et se tournant vers le guichetier:</p> +<p>—Goldsmicht, dit-il, vous allez écrire sur-le-champ à +M. Thomas Elgin.</p> +<p>—Oui, Votre Honneur.</p> +<p>—Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations +insuffisantes.</p> +<p>—Oh! très-insuffisantes, dit le guichetier.</p> +<p>—Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un +prêtre, même +un prêtre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de +Thames-street, et que si d'ici à demain il n'a pas pourvu +à ce que M. +l'abbé soit convenablement logé et nourri, +l'administration prendra sur +elle de relâcher son prisonnier.</p> +<p>L'abbé Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et +lui dit en +souriant:</p> +<p>—Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner +ainsi à mon +sujet. Je vous en prie, ne vous inquiétez pas de moi. Je me +trouve fort +bien ici. Je suis d'ailleurs habitué à vivre de peu, et +quant à ce +logis...</p> +<p>—C'est un bouge infect! s'écria sir Cooman.</p> +<p>—Qu'importe? dit l'abbé Samuel. D'ailleurs, il y a bien des +gens, à +Londres, qui n'ont même pas un abri semblable, ne fût-ce +que les +malheureux qui vont coucher la nuit sous les voûtes d'Adelphi.</p> +<p>A mesure qu'il parlait, l'abbé Samuel exerçait sur sir +Cooman une +fascination mystérieuse.</p> +<p>Depuis trente ans, sir Cooman ne s'était peut-être +jamais intéressé à un +prisonnier comme il s'intéressait en ce moment à +l'abbé Samuel.</p> +<p>—Monsieur! s'écria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez +rester +ici!</p> +<p>—Monsieur, répondit l'abbé Samuel, encore une fois, je +vous suis bien +reconnaissant de votre bonté; mais, je vous en prie, +n'écrivez point à +M. Thomas Elgin. C'est un méchant homme duquel vous n'obtiendrez +rien.</p> +<p>Si vous voulez absolument m'être agréable, monsieur, eh +bien! +faites-moi donner du papier et une plume pour écrire en Irlande.</p> +<p>J'espère qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de là-bas +assez d'argent pour +me libérer.</p> +<p>—Oh! je le souhaite de tout mon cœur pour vous, monsieur +l'abbé, dit +sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Mais vous mourrez de froid!</p> +<p>—Oh! non, je suis habitué aux rigueurs de la +température, répondit avec +simplicité le jeune prêtre.</p> +<p>—Monsieur l'abbé, dit Goldsmicht, si vous voulez venir +écrire votre +lettre dans ma loge, vous y serez à votre aise auprès du +poêle, et je +vous donnerai du papier, une plume et de l'encre.</p> +<p>—C'est cela, dit sir Cooman.</p> +<p>—J'accepte volontiers, répondit l'abbé Samuel.</p> +<p>Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se +sentait pris à la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui +montaient du +bas de l'escalier.</p> +<p>Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Français.</p> +<p>Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait +trois +heures moins le quart.</p> +<p>—L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il.</p> +<p>Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier +et +l'abbé Samuel.</p> +<p>Goldsmicht conduisit l'abbé Samuel dans sa loge, où le +poêle ronflait +joyeusement.</p> +<p>Il lui approcha une petite table, roula auprès un bon +fauteuil, plaça +sur la table un buvard, une écritoire, des plumes, du papier et +dit d'un +air satisfait:</p> +<p>—Vous serez là comme chez vous, monsieur l'abbé.</p> +<p>Au même instant, et tandis que le jeune prêtre +s'asseyait devant la +table, un bruit se fit qui alla au cœur de sir Cooman comme la plus +agréable des musiques.</p> +<p>C'était le bruit du marteau résonnant sur le +chêne ferré de la porte +extérieure.</p> +<p>—Voilà le Français! murmura joyeusement sir Cooman.</p> +<p>Goldsmicht prit à sa ceinture la grosse clef qui ne le +quittait ni nuit +ni jour, se dirigea vers la porte qui était au fond de la loge +et +l'ouvrit.</p> +<p>C'était en effet l'homme sensible, son camarade Edward +Northman, et son +prisonnier.</p> +<p>Si miss Penny avait été là, elle aurait +jeté un cri d'étonnement, car le +prisonnier que les deux recors amenaient n'était pas celui +qu'elle avait +vu.</p> +<p>Mais miss Penny était toujours dans l'intérieur du +White-Cross, occupée +à distribuer ses provisions.</p> +<p>Le jeune prêtre s'était mis à écrire et +ne leva point la tête tout de +suite.</p> +<p>—Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement +sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir, +pour retrouver un autre Français.</p> +<p>—Est-ce bien un Français? demanda le gouverneur d'une voix +tremblante +d'émotion.</p> +<p>L'homme gris, car c'était lui, salua sir Cooman et lui dit en +français:</p> +<p>—Je suis né rue Coquenard, à Paris, Votre Honneur.</p> +<p>Sir Cooman, qui avait été négociant, savait le +français et il ne pouvait +se tromper à l'accent de l'homme gris.</p> +<p>—Oui, s'écria-t-il, c'est bien cela... à n'en pas +douter... vous êtes +Français!</p> +<p>Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui +disant +avec effusion:</p> +<p>—Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir +bien +voulu vous laisser arrêter!</p> +<p>—Trop heureux de vous être agréable, monsieur, +répondit l'homme gris, +toujours en français.</p> +<p>Le jeune prêtre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses +yeux sur +le prisonnier.</p> +<p>L'homme gris, sous prétexte de caresser ses favoris, porta le +bout de +son index sur ses lèvres.</p> +<p>Cela voulait dire:</p> +<p>—Silence! ne me trahissez pas!</p> +<p>—Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait reçu le +nom de +l'homme sensible, nous avons bien droit à une petite +gratification, mon +camarade et moi.</p> +<p>—Certainement, certainement, répondit sir Cooman. Goldsmicht, +quand +vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'écrou, vous donnerez +à chacun +de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais +généraux.</p> +<p>—Oui, Votre Honneur, répondit le guichetier.</p> +<p>—Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit +à votre +bienveillance?</p> +<p>—Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour +vous?</p> +<p>—Je voudrais pouvoir me loger auprès de M. l'abbé que +voilà, dit +l'homme gris. Je suis Français, catholique et +très-religieux.</p> +<p>En même temps, il regarda l'abbé Samuel d'un œil +suppliant.</p> +<p>—Ne me refusez pas! semblait-il dire.</p> +<p>—Je ne demande pas mieux, si M. l'abbé y consent, dit sir +Cooman, +d'autant mieux que le logement du Français est assez grand pour +deux +personnes.</p> +<p>—Je le veux bien, dit à son tour l'abbé Samuel, qui ne +pouvait +s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant détenu +à +White-Cross.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXVI</h2> +<p>Une heure après, le prêtre et l'homme gris +étaient seuls.</p> +<p>On leur avait donné pour logis ce que, dans White-Cross, on +appelait la +maison du Français.</p> +<p>Deux heures plus tôt l'abbé Samuel avait refusé +de quitter sa mansarde +et s'était opposé à ce qu'on reprochât +à M. Thomas Elgin sa parcimonie.</p> +<p>Mais l'homme gris était venu; il avait échangé +avec le prêtre un signe +de mystérieuse intelligence, et dès lors le prêtre +avait consenti à +déménager.</p> +<p>Pourquoi?</p> +<p>Pour la première fois de sa vie, l'abbé Samuel avait +vu, pendant la nuit +précédente, cet homme dont il ne savait pas même le +nom.</p> +<p>Mais cet homme avait exercé sur lui une mystérieuse +fascination, et si +cet homme venait à White-Cross, c'est qu'il voulait le voir, +lui, l'abbé +Samuel.</p> +<p>La dette n'était, ne pouvait être qu'un prétexte.</p> +<p>Tel était du moins, le raisonnement que s'était fait +le jeune prêtre +catholique en voyant apparaître l'homme gris, et dès lors +il avait +consenti à tout ce que ce dernier demandait, c'est-à-dire +à loger avec +lui.</p> +<p>Donc, deux heures après, tous deux étaient seuls.</p> +<p>Ils étaient seuls en un petit parloir du +rez-de-chaussée qui était muni +d'un poêle de porcelaine et de quelques meubles dont le +confortable +prenait sa source dans l'idée superstitieuse qui s'attachait +à la +possession d'un Français à White-Cross.</p> +<p>Master Goldsmicht avait reçu de l'homme gris une +demi-guinée, et, pour +cette somme, il s'était mis en quatre à la seule fin +d'être agréable à +la fois au prêtre et au Français.</p> +<p>Aussi le poêle était-il garni et ronflait-il +joyeusement, et le jeune +prêtre s'en était approché avec une naïve +avidité, car il avait eu bien +froid dans sa mansarde.</p> +<p>—Eh bien? dit-il vivement, aussitôt que le guichetier fut +parti, +avez-vous retrouvé l'enfant?</p> +<p>—Non, dit l'homme gris.</p> +<p>Le prêtre pâlit.</p> +<p>—Grand Dieu! dit-il, et je suis ici... réduit à +l'impuissance et à +l'inaction!</p> +<p>—Je ne l'ai pas retrouvé, dit l'homme gris, mais je le +retrouverai, je +vous le jure.</p> +<p>—Et vous êtes ici!</p> +<p>—Oui, mais je sortirai quand bon me semblera.</p> +<p>—Ah! fit le prêtre.</p> +<p>—Seulement, reprit l'homme gris en baissant la voix, je voulais vous +parler, et c'est pour cela que j'ai pris la place d'un pauvre diable +qu'on amenait.</p> +<p>—Mais qui donc êtes-vous, demanda le prêtre pour la +seconde fois, vous +que je trouve sur mon chemin et dans les yeux de qui je vois briller +l'intérêt et le dévouement?</p> +<p>L'homme gris répondit de cette voix grave et triste, d'une +douceur +infinie et qui allait au cœur:</p> +<p>—Je suis un grand criminel que le repentir a touché depuis +dix ans, et +qui, depuis dix ans essaye de faire un peu de bien, et se dévoue +à ceux +qui lui paraissent avoir un grand et noble but dans la vie.</p> +<p>—Ah! fit le prêtre, qui eut néanmoins un léger +mouvement de défiance.</p> +<p>Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.</p> +<p>Puis il porta la main à son front et y fit, avec le pouce, ce +mystérieux +signe de croix qui avait forcé, le matin même, l'Irlandais +en guenilles +à s'arrêter devant lui.</p> +<p>Le prêtre tressaillit.</p> +<p>L'homme gris porta sa main droite à son front et +répéta le signe de +croix.</p> +<p>Cette fois, le prêtre lui tendit la main et lui dit:</p> +<p>—Vous êtes donc un fils de l'Irlande? Je vous croyais +Français.</p> +<p>—Je le suis, en effet, mais tous ceux qui souffrent sont mes +frères.</p> +<p>—Qui donc vous a affilié à notre œuvre? demanda encore +le jeune +prêtre.</p> +<p>—Un homme qui est mort pour l'Irlande.</p> +<p>—Et... cet homme?</p> +<p>—Pour les torys qui l'ont jugé, pour l'Angleterre qui l'a +pendu, +c'était un pauvre diable, un mendiant, un homme du menu peuple, +un +cabman du nom de Fatlen.</p> +<p>—Fatlen! exclama l'abbé Samuel.</p> +<p>—J'ai partagé mon pain avec lui, nous avons vécu de la +même vie, à +Dublin, pendant six mois. Il était condamné à +mort, et il avait réussi à +se dérober aux poursuites de ses bourreaux.</p> +<p>Grâce à moi, il avait pu s'évader de prison. +Grâce à moi encore, il +allait pouvoir quitter le sol de l'Irlande, gagner le continent et y +mettre en sûreté sa tête vouée à +l'échafaud.</p> +<p>Mais Dieu permet souvent que les projets les plus sagement +mûris, les +entreprises les mieux conduites échouent...</p> +<p>—Parce que les nobles causes ont besoin de martyrs, dit le +prêtre.</p> +<p>—Une nuit, reprit l'homme gris, une petite barque pontée vint +jeter +l'ancre sur un point désert de la côte.</p> +<p>C'était en hiver, le brouillard était si épais +qu'on ne voyait pas les +phares du voisinage.</p> +<p>Une belle nuit pour une évasion!</p> +<p>Les matelots et le capitaine étaient Français.</p> +<p>Le capitaine, c'était moi.</p> +<p>La mer était mauvaise; mais notre petite embarcation avait +fait ses +preuves, et mes quatre matelots étaient de rudes marins.</p> +<p>Fatlen s'embarqua.</p> +<p>Malgré le mauvais état de la mer, je fis larguer tout +ce que nous avions +de toile.</p> +<p>Ce n'était pas la mer qu'il fallait craindre, c'était +la petite flotte +anglaise qui croisait perpétuellement dans le détroit.</p> +<p>Et c'était pour lui échapper que nous avions choisi +une nuit sombre et +brumeuse.</p> +<p>Alors, tandis que nous courions vent arrière, Fatlen me dit:</p> +<p>—Frère, tu parais certain du succès, mais moi je suis +assailli par les +plus funestes pressentiments: par moments, depuis quelques jours, il me +semble déjà sentir s'enrouler autour de mon cou cette +corde infâme du +gibet que l'Angleterre destine à ceux qui aiment l'Irlande.</p> +<p>Frère, l'heure est venue où je dois te dire qui je +suis et t'initier à +notre grande œuvre qui, tôt ou tard, crois-en un homme sûr +de mourir, +finira par triompher.</p> +<p>Et je me courbai devant lui, et, se penchant sur moi, il me murmura +à +l'oreille les mots sacrés qui nous unissent tous, et m'enseigna +les deux +signes de reconnaissance. Celui des simples frères et celui des +chefs.</p> +<p>—Tu iras en Angleterre, me dit-il encore, tu chercheras dans cette +ville immense de Londres un jeune prêtre, l'abbé Samuel.</p> +<p>C'est notre chef suprême, en attendant que le chef qui doit +venir, celui +qu'on nous a prédit, d'enfant qu'il est soit devenu homme.</p> +<p>Et quand tu auras vu l'abbé Samuel, tu lui parleras de moi. +Si je suis +mort, tu lui raconteras mes derniers moments.</p> +<p>Si j'ai pu toucher la terre de France où l'Irlandais est +sauf, tu le lui +diras encore.</p> +<p>Il ne m'a jamais vu, mais il sait qui je suis.</p> +<p>—Et Fatlen est mort? demanda l'abbé Samuel.</p> +<p>—Oui, répondit l'homme gris. Une tempête +épouvantable nous rejeta vers +l'Irlande que nous voulions fuir, et nous échouâmes sur un +écueil à +quatre lieues de la côte.</p> +<p>Notre barque sombra.</p> +<p>Quand le jour vint, nous étions tous les six, mes quatre +matelots, +Fatlen et moi, accrochés aux pointes de rochers qui se +trouvaient à +fleur d'eau.</p> +<p>Une frégate passait au large.</p> +<p>—Il faut lui faire des signaux! me dit Fatlen.</p> +<p>—Non! m'écriai-je, non! Veux-tu donc tomber au pouvoir des +Anglais?</p> +<p>—Veux-tu donc que, pour sauver ma vie, j'expose cinq hommes à +périr? me +répondit-il.</p> +<p>—Attendons encore, disais-je, peut-être dans quelques heures +une barque +de pêcheurs passera-t-elle près de nous.</p> +<p>—Non, me dit-il, je ne le veux pas!</p> +<p>Et il se dressa tout de bout sur l'écueil, et se fit un +pavillon de sa +chemise.</p> +<p>Les matelots de vigie de la frégate nous aperçurent; +le navire stoppa et +mit un canot à la mer.</p> +<p>Une heure après, nous étions sauvés et Fatlen +était perdu, acheva +l'homme gris en baissant la tête.</p> +<p>—Et vous l'avez vu mourir? demanda Samuel.</p> +<p>—Huit jours après, à Dublin, j'étais au pied de +l'échafaud, et, au +moment suprême, il me cria:</p> +<p>«—Souviens-toi!».</p> +<p>L'homme gris avait achevé son récit d'une voix +émue.</p> +<p>L'abbé Samuel lui tendit la main.</p> +<p>—Et c'est pour cela que vous êtes ici? dit-il.</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Mon Dieu! pourquoi n'avez-vous pas retrouvé l'enfant? dit-il +avec un +accent plein de mystérieux frémissements.</p> +<p>Et, comme l'homme gris le regardait, le prêtre ajouta:</p> +<p>—L'Irlandaise a raison; cet enfant, c'est celui qu'attend l'Irlande, +et +moi je ne suis que son serviteur.</p> +<p>—Oh! dit l'homme gris, nous le retrouverons, je vous le jure.</p> +<p>—Comment? fit le prêtre avec tristesse.</p> +<p>Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.</p> +<p>—Écoutez-moi, dit-il, et vous verrez...</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXVII</h2> +<p>Alors l'homme gris raconta à l'abbé Samuel ce qui +s'était passé le +matin, comment il avait pénétré chez mistress +Fanoche et constaté la +disparition de cette dernière et de l'enfant.</p> +<p>—Eh bien! dit l'abbé Samuel, quand il eut terminé son +récit, vous êtes +bien tranquille, n'est-ce pas?</p> +<p>—Oui, certes.</p> +<p>—Vous vous dites que, si on a volé cet enfant, c'est qu'on +veut le +substituer à un autre...</p> +<p>—Sans doute.</p> +<p>—A un enfant mort, ou malade, ou défiguré... et vous +vous dites encore +que mistress Fanoche finira bien par rentrer chez elle et que retrouver +la trace de l'enfant n'est qu'un jeu pour des gens qui appartiennent +à +la grande famille irlandaise.</p> +<p>—Telle est du moins mon opinion, dit l'homme gris d'un ton soumis et +respectueux.</p> +<p>—Eh bien! à votre tour, écoutez-moi, dit l'abbé +Samuel avec une émotion +croissante.</p> +<p>—Parlez...</p> +<p>—Il y a cent ans, l'Irlande était, comme aujourd'hui, la +vassale de +l'Angleterre, la terre abreuvée de sang et de larmes, sur +laquelle les +vainqueurs posaient insolemment le pied.</p> +<p>Un homme, une race tout entière plutôt, se leva, +arborant les couleurs +de l'indépendance et parlant de liberté.</p> +<p>Autour de cette race vinrent se ranger des combattants et, pendant +un +quart de siècle, l'Irlande lutta, tantôt au soleil, +tantôt dans l'ombre, +mais sans relâche et sans cesse, obéissant à deux +hommes.</p> +<p>Ces deux hommes étaient deux frères.</p> +<p>Ces deux frères étaient les rejetons de nos anciens +rois, et il y a une +vieille légende de notre Érin qui dit que le fils de +cette race sera le +libérateur de l'Irlande.</p> +<p>Des deux frères, l'un mourut en combattant.</p> +<p>L'autre fut un lâche, il fit sa soumission à +l'Angleterre, et +l'Angleterre lui donna un siége à son parlement.</p> +<p>Mais cet homme eut, à son tour, deux fils.</p> +<p>L'un est demeuré un noble lord: il est Anglais, il a +renié l'Irlande.</p> +<p>L'autre se souvint du sang qui coulait dans ses veines.</p> +<p>Celui-là se nommait sir Edmund.</p> +<p>Il passa en Irlande, et vous savez comment il a fini.</p> +<p>—C'était le père de l'enfant, n'est-ce pas? dit +l'homme gris.</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Ah! je comprends tout, maintenant.</p> +<p>—Non, vous ne comprenez rien encore, dit le prêtre. Le +frère de sir +Edmund, au lieu de lui tendre la main, l'a poursuivi de sa haine; il +est +aussi Anglais que l'autre est resté Irlandais.</p> +<p>—Eh bien?</p> +<p>—Eh bien! qui vous dit que ce n'est pas lui qui a fait enlever +l'enfant?</p> +<p>-Lui!</p> +<p>—Oui. Non pour le substituer à un autre, mais pour le faire +disparaître +à jamais. Ceux qui ont tué l'aigle, étouffent les +jeunes aiglons, et la +Tamise roule des flots si noirs qu'on ne peut jamais voir le fond de +son +lit.</p> +<p>L'homme gris tressaillit.</p> +<p>Un souvenir traversa son cerveau. Il se rappela les confidences de +Shoking, à l'endroit de ce gentleman qui avait donné dix +livres au +mendiant pour qu'il lui rapportât l'adresse de l'Irlandaise.</p> +<p>—Maître, dit-il, prenant toujours vis-à-vis du jeune +prêtre cette +attitude soumise qu'il s'était imposée, me permettez-vous +une question?</p> +<p>—Parlez!</p> +<p>—Quel est le nom que porte, à la chambre haute, le +frère de sir Edmund?</p> +<p>—On l'appelle lord Palmure.</p> +<p>L'homme gris jeta un cri.</p> +<p>—Ah! dit-il, il faut sortir d'ici en ce cas, sortir sur-le-champ, il +le +faut! il faut retrouver l'enfant...</p> +<p>Le prêtre secoua la tête:</p> +<p>—Sortir, dit-il, mais comment?</p> +<p>Et comme l'homme gris ne répondait pas, il poursuivit avec un +accent +fiévreux:</p> +<p>—Si Thomas Elgin s'est montré impitoyable, c'est qu'il n'est +qu'un +instrument de nos persécuteurs; c'est que ces derniers ont su +que +l'enfant devait arriver; que, ce matin même, je devais +célébrer la messe +à Saint-Gilles, en présence de quatre hommes qui sont +comme moi quatre +chefs de notre association.</p> +<p>Ces quatre hommes viennent, l'un de l'Irlande, l'autre de +l'Écosse, le +troisième du comté de Galles, le quatrième +d'Amérique.</p> +<p>J'étais le trait d'union qui les devait réunir, car +nous ne nous +connaissons pas entre nous.</p> +<p>Je devais bénir l'enfant qu'une pauvre femme +m'amènerait, et ces quatre +hommes perdus dans la foule auraient reconnu dans cet enfant celui +qu'attend l'Irlande tout entière.</p> +<p>Nos ennemis ne l'ont pas voulu, murmura le jeune prêtre en +laissant +retomber sa tête sur sa poitrine, et peut-être qu'à +cette heure l'enfant +est mort.</p> +<p>—Non, non, dit l'homme gris, cela ne se peut point. Cela est +impossible!</p> +<p>—Et je suis en prison, fit l'abbé Samuel avec +désespoir.</p> +<p>—Nous sortirons quand vous voudrez...</p> +<p>—Est-ce possible?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Pour sortir d'ici, il faut payer, et je n'ai pas d'argent. Et vous +non +plus sans doute, dit le prêtre en regardant les chétifs +vêtements de +l'homme gris.</p> +<p>Celui-ci n'eut pas le temps de répondre, car on frappa +doucement à la +porte.</p> +<p>Il mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence au +prêtre, et +il alla ouvrir.</p> +<p>Sir Cooman, le digue gouverneur de White-Cross était sur le +seuil.</p> +<p>Derrière lui se tenait respectueusement master Goldsmicht, le +guichetier, et derrière le guichetier la rieuse miss Penny.</p> +<p>Miss Penny portait un large plateau sur lequel il y avait deux +bouteilles et trois verres.</p> +<p>Trois verres à pied, en cristal de roche, des verres +mousseline, comme +on dit, et deux vénérables bouteilles, couvertes de +poussière et de +toiles d'araignées.</p> +<p>—Messieurs et honorables gentlemen, dit le bon gouverneur, je viens, +selon l'usage, vous faire ma petite visite, attendu qu'un gouverneur +qui +se respecte, doit toujours en agir ainsi avec ses nouveaux +pensionnaires.</p> +<p>Je suis d'autant plus charmé d'en agir ainsi, +très-honorables messieurs, +que c'est avec une joie profonde que j'ai vu un gentleman +français +ramener l'espérance dans mon cœur troublé.</p> +<p>—Ah! oui, fit l'homme gris en riant, je suis le génie +protecteur de +White-Cross.</p> +<p>—Oui, certes, dit sir Cooman.</p> +<p>En même temps, il fit signe à miss Penny, qui +s'approcha et posa le +plateau sur la table.</p> +<p>—Je suis même si ravi, très-honorables messieurs, +poursuivit sir +Cooman, que je viens vous prier de me faire l'honneur de boire avec moi +un verre de porto. Il a trente années de bouteille.</p> +<p>L'homme gris se prit à sourire.</p> +<p>—Nous acceptons de grand cœur, Votre Honneur, fit-il.</p> +<p>Master Goldsmicht déboucha les deux bouteilles et se mit +à verser.</p> +<p>—Messieurs, dit sir Cooman en élevant son verre, je bois +à vous, à la +France et à l'Irlande.</p> +<p>—A la reine! dit l'homme gris.</p> +<p>—A vous! répéta l'abbé Samuel.</p> +<p>—Je bois à White-Cross, dit l'homme gris, et à sa +prospérité. Bien que +je n'aie passé ici que quelques heures, et que le moment de mon +départ +soit proche...</p> +<p>—Plaît-il? fit sir Cooman, qui crut avoir mal entendu.</p> +<p>Mais l'homme gris déboutonna alors son vieil habit, et dit +gravement:</p> +<p>—Très-honorable gouverneur, nous allons avoir, M. +l'abbé et moi, la +douleur de vous quitter.</p> +<p>M. l'abbé doit deux cents livres, et moi vingt-cinq.</p> +<p>En même temps, il tira un portefeuille de sa poche, et de ce +portefeuille un chèque de la banque, de la valeur de quatre +mille +livres.</p> +<p>Sir Cooman jeta un cri, et, comme si ce portefeuille eût +été pour lui +la tête de Méduse, il recula et laissa tomber son verre, +qui se brisa en +mille morceaux.</p> +<p>Alors l'homme gris se pencha à l'oreille de l'abbé +Samuel:</p> +<p>—Verre blanc cassé, dit-il, signe de bonheur... nous +retrouverons +l'enfant!...</p> +<p>Sir Cooman venait de s'évanouir dans les bras de master +Goldsmicht, son +digne guichetier.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXVIII</h2> +<p>A force de vivre avec son gouverneur, master Goldsmicht, le digne +guichetier, avait fini par partager ses superstitions à +l'endroit du +Français dont la présence protégeait White-Cross.</p> +<p>Il jeta donc un véritable cri de douleur, tandis que sir +Cooman perdait +véritablement connaissance.</p> +<p>L'homme gris l'aida à porter sir Cooman sur son propre lit.</p> +<p>Miss Penny se mit à lui jeter de l'eau fraîche au +visage.</p> +<p>Et master Goldsmicht disait d'une voix lamentable:</p> +<p>—Non, Votre Honneur, vous ne ferez pas cela... vous ne sortirez pas +d'aujourd'hui... si ce n'est pas comme prisonnier, restez au moins +comme +ami...</p> +<p>L'homme gris souriait.</p> +<p>—Je le voudrais bien, dit-il, mais nous avons affaire dans Londres, +M. +l'abbé et moi.</p> +<p>—O mon Dieu! geignit encore le guichetier, abandonnerez-vous donc +White-Cross?</p> +<p>La fraîcheur de l'eau dont miss Penny l'aspergeait ranima sir +Cooman.</p> +<p>Il poussa un soupir d'abord, puis ouvrit ses gros yeux ronds et jeta +un +cri de joie en voyant toujours le Français.</p> +<p>L'homme gris commençait à sourire.</p> +<p>—Ah! Votre Honneur est impressionnable, dit-il.</p> +<p>Sir Cooman sauta à bas du lit, saisit l'homme gris par le +bras et lui +dit:</p> +<p>—Vous ne vous en irez pas, au moins?</p> +<p>—Mais Votre Honneur...</p> +<p>—Non, cela n'est pas possible... vous ne pouvez pas vous en aller... +vous ne voulez ni ma ruine... ni mon déshonneur, n'est-ce pas?</p> +<p>—Non, certes, dit l'homme gris.</p> +<p>—Si vous partez, tous les malheurs fondront sur moi.</p> +<p>—Permettez-moi de n'en rien croire, Votre Honneur. Mais si M. +l'abbé et +moi, nous n'étions véritablement pressés de +sortir...</p> +<p>Sir Cooman frappa du pied avec une colère subite:</p> +<p>—Et qui me dit, fit-il, que ce chèque est valable?</p> +<p>Et il toucha du doigt le mandat qui était toujours sur la +table.</p> +<p>—Bah! fit l'homme gris, vous n'allez pas nier la signature de la +Banque, peut-être?</p> +<p>Mais une lueur d'espoir s'était faite dans l'esprit de sir +Cooman.</p> +<p>—Très-cher gentleman, dit-il, reprenant tout à coup sa +voix la plus +aimable, permettez, permettez! Je ne nie pas la signature de la Banque, +mais...</p> +<p>—Mais quoi? fit l'homme gris.</p> +<p>—Je puis exiger que vous acquittiez votre dette en espèces?</p> +<p>—Ah!</p> +<p>—Pour cela, il faudra que vous fassiez toucher votre chèque +par le +guichetier.</p> +<p>—Soit, dit l'homme gris.</p> +<p>Sir Cooman eut un sourire de triomphe:</p> +<p>—Et aujourd'hui, dit-il, la chose n'est pas possible.</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Mais parce que la Banque est fermée, dit le gouverneur en +tirant sa +montre. Vous ne pourrez sortir que demain, et peut-être que d'ici +là il +viendra un autre Français.</p> +<p>L'homme gris souriait.</p> +<p>Sir Cooman, qui reprenait un peu courage, continua:</p> +<p>—Seulement, comme à partir de cette heure je ne vous +considère plus +tout à fait comme des prisonniers, je vous invite, monsieur +l'abbé et +vous, à venir ce soir prendre le thé chez mistress +Cooman, qui sera +très-heureuse de faire votre connaissance.</p> +<p>L'homme gris souriait toujours.</p> +<p>—Votre Honneur, dit-il, est mille fois trop bonne, mais, je le lui +répète, il faut que nous sortions sur-le-champ.</p> +<p>—Mais puisque c'est impossible!</p> +<p>—Ah! vous croyez?</p> +<p>—Je ne veux pas accepter le chèque.</p> +<p>—En vérité! Mais vous accepterez des bank notes.</p> +<p>A cette proposition, sir Cooman frissonna.</p> +<p>—Des bank-notes? fit-il.</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Vous payeriez en bank-notes?</p> +<p>—Sans doute.</p> +<p>—Oh! vous n'avez pas cette somme sur vous... je ne le crois pas... +cela +n'est pas vraisemblable... non, c'est même invraisemblable, +n'est-ce +pas, Votre Honneur?</p> +<p>Et la voix de sir Cooman tremblait de nouveau.</p> +<p>Pour toute réponse, l'homme gris déboutonna une +seconde fois son vieil +habit et exhiba de nouveau ce portefeuille qui avait fait à sir +Cooman +l'effet d'un canon rayé.</p> +<p>Ce portefeuille ouvert, il s'en échappa une pluie de +bank-notes.</p> +<p>Sir Cooman jeta un cri:</p> +<p>—Je suis perdu! dit-il.</p> +<p>Mais, en ce moment, un bruit se fit qui vint frapper ses oreilles, +retentit dans son cerveau et son cœur à la fois, et Goldsmicht +s'élança +au dehors en disant:</p> +<p>—Qui sait?</p> +<p>Ce bruit, c'était celui de la cloche, et la cloche avait +tinté deux +coups.</p> +<p>Or, cette cloche ne tintait jamais qu'une fois, quand un simple +visiteur se présentait à la porte de White-Cross. Si elle +se faisait +entendre deux fois de suite, c'est que les recors amenaient un +prisonnier.</p> +<p>Goldsmicht avait dit: «Qui sait?»</p> +<p>Dans ces deux mots il y avait tout un monde d'espérance.</p> +<p>Sir Cooman ne dit rien, lui, mais se laissa tomber palpitant sur un +siége.</p> +<p>Alors l'homme gris et le prêtre prirent en si grande +pitié ce pauvre +homme, qu'ils souhaitèrent, eux aussi, que le prisonnier qu'on +amenait +fût un Français.</p> +<p>Dix minutes d'angoisses sans nom pour sir Cooman et de +curiosité +anxieuse pour l'abbé Samuel et l'homme gris +s'écoulèrent.</p> +<p>Puis, tout à coup, miss Penny, qui était sortie +derrière son père, miss +Penny reparut en criant:</p> +<p>—Un Français! un Français!</p> +<p>L'émotion qu'éprouva sir Cooman fut si grande, en ce +moment, que l'homme +gris le prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber tout de son +long +sur le parquet.</p> +<p>En même temps Goldsmicht arriva, poussant devant lui un joli +petit +monsieur qui avait un binocle sur le nez, un veston, un stick, un petit +chapeau, de beaux favoris bruns, le type israélite, et qui +disait:</p> +<p>—Parole d'honneur, elle est bien bonne! Ah! elle est bien bonne, +celle-là! on oublie de payer les différences à la +Bourse de Paris, on +vient directement de Paris à Londres en passant par Bade et +Bruxelles; +on débarque au café de la Régence, en haut +d'Hay-Markett, on se croit +tranquille! Et ta sœur? Voilà qu'on m'arrête pour une +misère de +centimes, alors que j'aurais pu continuer à me promener devant +le +passage de l'Opéra, puisque Clichy fait relâche!</p> +<p>Ah! elle est bien bonne! bien bonne!</p> +<p>Et quand le jeune homme eut débité cela tout d'une +haleine, sir Cooman +respira bruyamment et tendit la main à l'homme gris en lui +disant:</p> +<p>-Monsieur, donnez-moi votre chèque, si bon vous semble et si +vous +préférez garder vos bank-notes, vous êtes libre!</p> +<p>Quelques minutes après, l'homme gris et l'abbé Samuel +quittaient +White-Cross, accompagnés des salutations et des souhaits de sir +Cooman.</p> +<p>Mais, au moment où ils franchissaient le seuil de la prison, +un homme +sortit du public-house de <i>Relay-last</i>.</p> +<p>C'était John Clavery, le recors, surnommé l'homme +sensible.</p> +<p>Il vint à l'homme gris et, son chapeau à la main, il +lui dit:</p> +<p>—Votre Honneur tiendra-t-il sa promesse?</p> +<p>—Laquelle?</p> +<p>—Votre Honneur m'a promis de me dire son vrai nom en quittant +White-Cross.</p> +<p>—C'est juste, répondit l'homme gris, mais n'aimerais-tu pas +autant un +billet de cinq livres?</p> +<p>—Oh! très-certainement.</p> +<p>—Voilà cinq livres, dit l'homme gris.</p> +<p>Et il mit une bank-note dans la main de John Clavery.</p> +<p>—Après tout, murmura l'homme sensible, qu'est-ce que +ça me fait de +savoir ou de ne pas savoir son nom?</p> +<p>Et il empocha la bank-note et salua jusqu'à terre, tandis que +l'homme +gris et l'abbé Samuel s'éloignaient.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXIX</h2> +<p>Londres allumait son million de réverbères, lorsque +l'homme gris et le +prêtre irlandais s'éloignèrent de White-Cross.</p> +<p>Le brouillard avait pris cette teinte rougeâtre qu'on ne lui +voit qu'au +bord de la Tamise, et le froid était assez vif.</p> +<p>—Où voulez-vous aller tout d'abord? demanda l'homme gris.</p> +<p>—A Saint-Gilles, dit le prêtre.</p> +<p>Ils remontèrent vers Holborn-street qu'ils suivirent dans +toute sa +longueur, puis ils longèrent Oxford-street.</p> +<p>Tout en marchant d'un pas rapide, ils causaient.</p> +<p>—Ce matin, disait l'homme gris, j'ai confié l'Irlandaise +à Shoking et +j'ai donné à ce dernier rendez-vous pour demain seulement.</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Mais parce que je ne savais pas si je pourrais m'introduire aussi +facilement à White-Cross.</p> +<p>—C'est juste. Eh bien?</p> +<p>—Eh bien! avant demain nous n'aurons de nouvelles ni de +l'Irlandaise, +ni de son fils.</p> +<p>—Son fils!</p> +<p>—Sans doute. J'ai chargé un de nos frères de suivre le +gentleman qui +avait pénétré dans la maison de mistress Fanoche, +et je lui ai +pareillement donné rendez-vous pour demain.</p> +<p>—En quel endroit?</p> +<p>—Dans la gare du chemin de fer, à Charing-Cross.</p> +<p>—Allons toujours à Saint-Gilles, dit le prêtre; +peut-être ceux que +j'attendais ce matin ont-ils laissé une trace quelconque de leur +passage.</p> +<p>Ils arrivèrent à l'entrée de Dudley-street, qui +descend directement +d'Oxford au square Saint-Gilles.</p> +<p>—C'est là, dit-il.</p> +<p>—Là?</p> +<p>—Oui, c'est là qu'on avait conduit la mère et l'enfant.</p> +<p>La maison paraissait déserte. Aucune lumière ne +brillait aux croisées.</p> +<p>Mais tout à coup l'homme gris tressaillit.</p> +<p>Il venait d'apercevoir à trois pas de la maison, de l'autre +côté du +trottoir, un grand gaillard qui se promenait de long en large.</p> +<p>Et dans cet homme, il reconnut sur-le-champ le mendiant à qui +il avait +donné pour mission, le matin, de surveiller le gentleman.</p> +<p>Il marcha droit à lui et ils se rencontrèrent sous un +bec de gaz.</p> +<p>L'homme en guenilles tressaillit à son tour, puis, +étendant la main vers +la maison:</p> +<p>—Il est là! dit-il.</p> +<p>—Qui?</p> +<p>—Le gentleman.</p> +<p>—Depuis ce matin?</p> +<p>—Oh! non. Il s'est en allé ce matin dans sa voiture, et j'ai +eu bien de +la peine à le suivre; mais enfin, je l'ai suivi.</p> +<p>—Où demeure-t-il?</p> +<p>—Chester-street, Belgrave-square.</p> +<p>—Son nom?</p> +<p>—Lord Palmure.</p> +<p>Le prêtre irlandais s'approcha vivement alors.</p> +<p>L'homme en guenilles le reconnut et se prosterna, devant lui.</p> +<p>—Parle, dit l'homme gris.</p> +<p>—Comme vous me l'aviez ordonné, reprit l'Irlandais, lorsque +j'ai su le +nom et l'adresse du gentleman, je suis revenu me mettre en observation +ici.</p> +<p>Pendant tout le jour, il ne s'est rien passé d'extraordinaire.</p> +<p>La vieille dame n'est pas sortie.</p> +<p>Mais, il y a une heure environ, j'ai vu un homme enveloppé +dans un +mac-farlane; son chapeau enfoncé sur les yeux, qui venait ici en +rasant +les murs.</p> +<p>Je me suis effacé pour le laisser passer, et je l'ai reconnu.</p> +<p>C'était lui.</p> +<p>—Lord Palmure?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Et il est toujours dans la maison?</p> +<p>—Toujours.</p> +<p>—Monsieur l'abbé, dit l'homme gris, il faut absolument que je +pénètre +dans cette maison.</p> +<p>—Comment? demanda le prêtre.</p> +<p>—Je ne sais pas, mais j'y entrerai... probablement par la petite +porte +du jardin qui ouvre sur la ruelle. Seulement, il faut que vous et cet +homme restiez ici.</p> +<p>L'abbé Samuel commençait à avoir dans l'homme +gris une confiance +aveugle.</p> +<p>—Soit, dit-il, mais qu'y ferons-nous?</p> +<p>—Si le gentleman ressort avant que je ne sois revenu, vous le +suivrez.</p> +<p>—C'est bien.</p> +<p>Et l'abbé et l'homme en guenilles se dérobèrent +sous le porche, plein +d'ombre, de la maison voisine.</p> +<p>Alors l'homme gris gagna au pas de course la petite ruelle par +où il +était sorti le matin.</p> +<p>Quand il fut vers le milieu, il lui sembla qu'on marchait +derrière lui.</p> +<p>Il se retourna.</p> +<p>Une forme noire s'agitait dans le brouillard, et il n'eut pas de +peine à +reconnaître un policeman.</p> +<p>Il s'arrêta, la forme noire en fit autant.</p> +<p>—Oh! oh! se dit-il, voyons donc ça!</p> +<p>Et il se remit en route.</p> +<p>Le policeman le suivit.</p> +<p>Comme il passait devant la petite porte du jardin, il leva les yeux +et +vit de la lumière qui se reflétait sur les branches +touffues d'un arbre.</p> +<p>Cette lumière partait évidemment du sous-sol.</p> +<p>Comme il s'était arrêté, le policeman doubla le +pas et se rapprocha de +lui.</p> +<p>—Bon! pensa l'homme gris, je te devine!... tu vas voir, mon +bonhomme, +que je suis aussi malin que toi.</p> +<p>Et il s'arrêta devant une autre porte, à dix pas plus +loin, et se mit à +la tâter, pour s'assurer qu'elle était fermée.</p> +<p>Puis il se remit en marche et fit la même chose à trois +portes plus +loin.</p> +<p>Après quoi, il rebroussa chemin, traversa la ruelle, et +recommença son +manège, sans paraître se préoccuper du policeman +qui le suivait +toujours.</p> +<p>Or, il faut dire tout de suite que le policeman de nuit, le +watchman, +comme on dit, s'assure de temps en temps que les portes sont bien +fermées.</p> +<p>S'il en trouve une ouverte, il sonne, réveille le +propriétaire et le +force à venir la fermer.</p> +<p>En se mettant à tâter ainsi les portes, l'homme gris se +donnait aussitôt +le rôle d'un homme de police déguisé.</p> +<p>Le policeman se laissa prendre à cette ruse; il traversa la +rue et vint +droit à lui.</p> +<p>—Hé! camarade, dit-il, tu oublies que tu n'es pas en uniforme.</p> +<p>—C'est vrai, répondit l'homme gris, mais la force de +l'habitude...</p> +<p>—Ah! c'est juste. Que fais-tu par ici?</p> +<p>L'homme gris cligna de l'œil:</p> +<p>—Et toi? fit-il.</p> +<p>Le policeman se mit à rire:</p> +<p>—Je le vois, dit-il, tu es un des quatre que le lord a +demandés ce soir +à Scotland-Yard?</p> +<p>—Oui, fit l'homme gris.</p> +<p>—Singulière fantaisie, reprit le policeman, de quitter son +hôtel, et un +quartier aussi sûr que Belgrave-square, pour venir à pied, +la nuit, +dans le plus dangereux endroit de Londres.</p> +<p>Il n'y a que des Irlandais par ici, et s'ils savaient qu'ils ont +affaire +à un membre de la chambre haute...</p> +<p>—Chut! fit l'homme gris.</p> +<p>—Au fait, dit le policeman, cela ne nous regarde pas.</p> +<p>—C'est égal, reprit l'homme gris, il y a déjà +plus d'une heure qu'il +est dans la maison.</p> +<p>—C'est vrai.</p> +<p>—Et je commence à être inquiet.</p> +<p>Sur ces mots, il se rapprocha de la porte du jardin.</p> +<p>Or l'homme gris se souvenait: sur le matin, il était sorti +par cette +porte en la tirant après lui.</p> +<p>A moins que la vieille dame, revenue de sa surprise et de son +épouvante, +n'eût songé à donner un tour de clef, elle ne +devait être fermée qu'au +loquet.</p> +<p>L'homme gris ne se trompait pas.</p> +<p>Il mit la main sur le loquet et la porte céda.</p> +<p>—Que fais-tu donc là? demanda le policeman +étonné.</p> +<p>—Je vais voir s'il n'arrive pas malheur au patron.</p> +<p>Et ce disant, l'homme gris pénétra dans le jardin, +referma la porte et +eut la précaution, lui, de donner un tour de clef.</p> +<p>Puis, guidé par la lumière, il s'avança sans +bruit vers la maison.</p> +<p>La lumière partait, en effet, du sous-sol, et l'homme gris +s'étant +baissé, aperçut, à travers les vitres d'un petit +parloir attenant aux +cuisines, la vieille dame aux bésicles et le gentleman qu'il +avait vu le +matin.</p> +<p>Tous deux étaient assis et causaient.</p> +<p>L'homme gris se coucha à plat ventre pour écouter ce +qu'ils se disaient.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXX</h2> +<p>Pour expliquer la présence de lord Palmure dans la maison de +mistress +Fanoche à cette heure indue, il faut nous reporter au matin de +ce jour, +à l'heure où l'homme gris et ses compagnons avaient battu +en retraite +par le jardin, la petite porte et la ruelle.</p> +<p>Lord Palmure, à qui Shoking, la veille, avait porté le +numéro de la +maison et le nom de la rue, venait, tout naturellement en plein jour, +pensant que rien n'était plus facile que de voir l'Irlandaise et +son +fils, et de leur dire: Celui que vous pleurez, votre époux et +votre +père, était mon ami, et je vous offre +l'hospitalité.</p> +<p>De cette façon il supprimait, dès la première +heure, ce jeune aiglon que +l'Angleterre redouterait un jour.</p> +<p>Lord Palmure avait été fort étonné de +demeurer un grand quart d'heure à +la porte.</p> +<p>Il avait sonné au moins quatre fois, lorsque la vieille dame +finit par +lui ouvrir.</p> +<p>Elle n'avait pas cependant perdu de temps, la dame aux +bésicles; mais +elle avait réparé le désordre de sa toilette, +calmé son émotion, fermé +la porte du parloir qui menait au jardin; puis elle était +allée ouvrir, +pressentant que si les autres avaient pris la fuite, c'est que le +nouveau venu ne pouvait être qu'un auxiliaire que le ciel lui +envoyait.</p> +<p>—Pardonnez, Votre Honneur, dit-elle, en se trouvant en +présence de lord +Palmure, j'étais dans le jardin où les enfants jouent, et +ils +m'assourdissaient de leurs cris, au point que je n'entendais pas +sonner.</p> +<p>En même temps, elle indiqua le parloir au visiteur, avec force +salutations et révérences.</p> +<p>—Madame, lui dit lord Palmure, vous tenez un pensionnat, n'est-ce +pas?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Vous avez une associée?</p> +<p>—Oui, monsieur, mais elle est à la campagne.</p> +<p>—Peu importe! Hier, vous avez donné l'hospitalité +à une jeune femme et +à un enfant?</p> +<p>La dame aux bésicles tressaillit. Elle crut qu'elle avait +affaire au +mari de miss Émily.</p> +<p>—Est-ce donc à sir John Waterley que j'ai l'honneur de +parler? +dit-elle.</p> +<p>—Non; je me nomme lord Palmure.</p> +<p>-Ah!</p> +<p>Et la dame aux bésicles se mordit les lèvres et se +tint dès lors sur la +réserve.</p> +<p>Lord Palmure continua:</p> +<p>—Je viens chercher cette femme et cet enfant, qui sont un peu de mes +parents, reprit lord Palmure.</p> +<p>—Mais, mylord, dit la vieille dame, tous deux sont partis.</p> +<p>—Quand?</p> +<p>—Ce matin.</p> +<p>—Où sont-ils allés?</p> +<p>—Voilà ce que je ne sais pas.</p> +<p>Lord Palmure arrêta sur elle un œil investigateur.</p> +<p>—Me dites-vous bien la vérité, madame? murmura-t-il.</p> +<p>—Oui, milord. Cependant...</p> +<p>—Eh bien?</p> +<p>—Mon associée pourrait peut-être vous dire ce que +j'ignore.</p> +<p>—Ah! et où est-elle, votre associée?</p> +<p>—A la campagne, mais elle reviendra peut-être dans la +journée... et si +vous-même vous vouliez revenir ce soir?...</p> +<p>La maison, le parloir, la vieille dame, tout, aux yeux de lord +Palmure, +sentait le mystère.</p> +<p>Il pensa que le moment était venu de faire jouer ce ressort +puissant qui +est surtout le levier de l'Angleterre, l'argent.</p> +<p>—Madame, dit-il, je vous promets cent livres sterling, si vous me +dites, ce soir, où je retrouverai l'Irlandaise et surtout +l'enfant.</p> +<p>—Ah! c'est l'enfant auquel Votre Honneur tient?</p> +<p>—Oui, madame.</p> +<p>Cette vieille femme osseuse avait un sang-froid merveilleux et une +présence d'esprit admirable.</p> +<p>—Eh bien! milord, dit-elle, revenez ce soir, je vous promets de vous +donner les renseignements que vous me demandez.</p> +<p>Lord Palmure, une fois parti, la vieille dame se fit le raisonnement +suivant:</p> +<p>—Mistress Fanoche a absolument besoin de l'enfant; ces hommes qui +sont +venus ici voulaient m'étrangler parce que je me refusais +à leur dire où +il était; enfin, voici un noble lord, dont j'ai vu le nom dans +le +<i>Times</i>, et qui siége certainement au parlement, voici un +noble lord qui +s'intéresse pareillement à lui... il faut voir... il y a +peut-être une +petite fortune pour moi dans tout cela...</p> +<p>Et la vieille dame s'abîma si bien dans ses calculs et ses +rêves de +fortune, qu'elle oublia sa fureur contre les petites filles, les laissa +jouer et ne mit point en branle son terrible martinet.</p> +<p>La journée lui parut longue.</p> +<p>Enfin, le soir vint.</p> +<p>Mistress Fanoche n'avait point paru, et la vieille dame +s'était fait le +raisonnement suivant:</p> +<p>—Si je garde le secret, si je refuse l'argent de Lord Palmure, +mistress +Fanoche, touchée de ma belle conduite, me donnera un châle +de trente +shillings et des souliers fourrés pour l'hiver. Là +s'arrêtera la +générosité de cette femme ingrate, qui m'a +toujours traitée comme rien +du tout en me reprochant le peu qu'elle faisait pour moi.</p> +<p>Et, résolue à trahir mistress Fanoche, elle se dit +encore:</p> +<p>—Mais il ne faudra pas songer à rester à Londres; je +la connais, +mistress Fanoche, elle est vindicative comme une Italienne; elle me +ferait étrangler par Wilton.</p> +<p>Si lord Palmure veut savoir où est l'enfant, il y mettra le +prix et +m'assurera mon avenir.</p> +<p>Lord Palmure revint vers huit heures du soir.</p> +<p>Le noble personnage avait, lui aussi, beaucoup +réfléchi depuis le matin.</p> +<p>La ressemblance du petit Irlandais avec le frère qui +était mort, après +avoir porté les armes contre l'Angleterre, ne lui laissait plus +aucun +doute, surtout quand il songeait aux mystérieuses paroles +échappées à +l'Irlandaise, sur le <i>Penny-Boat</i>; car il avait parfaitement +entendu +celle-ci dire à mistress Fanoche qu'elle avait rendez-vous le +lendemain +matin, à Saint-Gilles, à la messe de huit heures.</p> +<p>Or, le matin, lord Palmure était allé à +Saint-Gilles, et n'ayant vu ni +la mère ni l'enfant, il était venu sonner à la +porte de mistress +Fanoche.</p> +<p>Le petit Irlandais était donc le fils de sir Edmund, ce +frère mort pour +l'Irlande sur un gibet infâme.</p> +<p>Et cet enfant, les fils de l'Irlande l'attendaient peut-être +comme un +chef.</p> +<p>Par conséquent, il fallait l'avoir à tout prix.</p> +<p>Or, Lord Palmure s'était dit encore:</p> +<p>—Dudley-street est au cœur du quartier irlandais, et il serait +imprudent à moi d'y aller dans ma voiture.</p> +<p>Il s'était donc rendu à pied, non sans avoir +demandé à Scotland-Yard, +qui est la préfecture de police de Londres, une escorte de +quatre +policemen.</p> +<p>La vieille dame avait fait coucher les petites filles et se trouvait +seule quand lord Palmure arriva.</p> +<p>Elle vint lui ouvrir sans lumière et lui dit d'un ton de +mystère:</p> +<p>—Suivez-moi dans le sous-sol, milord; là, nous pourrons +causer tout à +notre aise.</p> +<p>Lord Palmure ne fit aucune objection.</p> +<p>Il était de plus en plus convaincu que la vieille dame savait +quelle +importance les Irlandais attachaient à cet enfant.</p> +<p>Une fois dans le sous-sol, la vieille dame ferma la porte.</p> +<p>—Milord, dit-elle, je sais où est l'enfant.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>—Mais je ne le dirai à Votre Honneur que si Votre Honneur +accepte +certaines conditions.</p> +<p>—Parlez...</p> +<p>—Je risque ma vie.</p> +<p>—Ah! vraiment?</p> +<p>—Ma vie et mon pain quotidien.</p> +<p>—Quelle somme vous faut-il? demanda froidement lord Palmure.</p> +<p>—De quoi vivre honnêtement le reste de mes jours.</p> +<p>—Cent livres sterling par an vous conviendraient-elles?</p> +<p>—Soit, dit-elle, mais ce n'est pas tout...</p> +<p>—Quoi encore?</p> +<p>—Je veux quitter Londres, et il faut que les gens que je vais trahir +ne +puissent retrouver ma trace.</p> +<p>—Voulez-vous aller sur le continent?</p> +<p>—Non, mais j'irais volontiers habiter Brighton.</p> +<p>—Vous irez où vous voudrez.</p> +<p>Comme lord Palmure disait cela, la vieille dame se leva vivement.</p> +<p>—Qu'est-ce donc? fit-il.</p> +<p>—Il me semble, dit-elle avec effroi, que j'ai entendu du bruit dans +le +jardin.</p> +<p>Et elle s'élança hors du sous-sol.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXXI</h2> +<p>Le bruit que la vieille dame venait d'entendre avait +été causé par +l'homme gris, comme on va le voir.</p> +<p>Nous avons vu ce dernier s'approcher de cette fenêtre +éclairée qui +donnait sur le jardin.</p> +<p>S'étant couché à plat ventre, l'homme gris +voyait distinctement lord +Palmure et la vieille dame, mais il ne pouvait pas entendre ce qu'ils +disaient, et il voulait entendre.</p> +<p>Un arbre croissait auprès de la fenêtre.</p> +<p>Au-dessus de la fenêtre et juste en face de cet arbre, l'homme +gris +remarqua une de ces rosaces qui ne sont autres que des ventilateurs et +que les Anglais posent dans presque toutes leurs pièces.</p> +<p>S'il fait trop froid, on allume un bec de gaz qui se trouve au +milieu.</p> +<p>Le ventilateur qui se compose de petites lames de tôle attire +à lui la +fumée et le son.</p> +<p>L'homme gris en le découvrant se dit:</p> +<p>—Je crois que voilà mon affaire.</p> +<p>Et il grimpa sur l'arbre et appuya son oreille au ventilateur; mais +une +branche de l'arbre craqua sous son poids et ce fut le bruit qui vint +frapper l'oreille de la vieille dame.</p> +<p>Tout autre fût tombé lourdement sur le sol.</p> +<p>L'homme gris, leste comme un chat, se rattrapa aux branches +supérieures +et se soutint à bras tendus à quelques pieds au-dessus du +sol, tandis +que la vieille dame inspectait minutieusement le jardin et ne pensait +pas à lever le nez en l'air.</p> +<p>—C'était dans la ruelle sans doute, se dit-elle.</p> +<p>Et elle rejoignit lord Palmure.</p> +<p>Alors l'homme gris chercha un point d'appui sur une autre branche et +l'oreille appuyée au ventilateur, il écouta.</p> +<p>—Eh! dit lord Palmure, qu'est-ce donc?</p> +<p>—Ah! que j'ai eu peur! dit la vieille dame.</p> +<p>—En vérité!</p> +<p>—Mylord, reprit-elle croyant devoir mettre à profit ce petit +événement +et en tirer bon parti. Je crois que je ferais mieux de vous laisser +aller.</p> +<p>—Mais, chère dame...</p> +<p>—Si je trahis mon associée, elle me tuera.</p> +<p>—Quelle folie!</p> +<p>—Je suis une pauvre femme, voyez-vous, mylord, et je n'ai ni grande +aisance, ni grande joie dans la vie. Cependant j'y tiens...</p> +<p>Et elle tremblait et paraissait tout à fait +bouleversée.</p> +<p>—Mais, chère dame, dit lord Palmure, si je vous prends sous +ma +protection, qu'avez-vous à craindre?</p> +<p>—Ah! n'importe! dit-elle, je ne parlerai que lorsque je serai sur la +route de Brighton.</p> +<p>—Comment, vous ne me direz pas ce soir où est l'enfant?</p> +<p>—Non.</p> +<p>Il y avait dans cette réponse un entêtement dont lord +Palmure désespéra +de triompher.</p> +<p>—Du reste, reprit la vieille dame, rassurez-vous, l'enfant ne court +aucun danger; vous le retrouverez demain aussi bien qu'aujourd'hui.</p> +<p>—Vous me le jurez!</p> +<p>—Tenez, mylord, reprit la vieille dame, je vais vous faire une +proposition.</p> +<p>—Parlez.</p> +<p>—Demain, à sept heures du soir, apportez-moi mon contrat de +rente.</p> +<p>—Bon!</p> +<p>—Une trentaine de livres pour mes premiers frais d'installation.</p> +<p>—Ensuite?</p> +<p>—Prenez-moi dans votre voiture et je vous conduirai où est +l'enfant.</p> +<p>—Soit, dit lord Palmure.</p> +<p>Et il se leva.</p> +<p>Alors l'homme gris se laissa glisser au bas de l'arbre et se sauva +en +murmurant:</p> +<p>—Maintenant, nous voilà fixés. Ce n'est pas lord +Palmure qui aura +l'enfant, c'est nous...</p> +<p>Il profita du moment où, d'après ses calculs, la +vieille dame passait +sur le devant de la maison pour reconduire lord Palmure jusqu'à +la +porte, et il ouvrit celle de la ruelle.</p> +<p>Le policeman se promenait toujours de long en large.</p> +<p>Il vint à l'homme gris.</p> +<p>—Eh bien? dit-il.</p> +<p>—Tout va bien, répondit celui-ci.</p> +<p>Et il descendit la ruelle en courant jusqu'aux Sept-Cadrans.</p> +<p>Quelques minutes après, il vit passer lord Palmure qui +redescendait +Dudley-street.</p> +<p>A dix pas derrière lui cheminaient l'abbé Samuel et +l'homme en +guenilles.</p> +<p>L'homme gris alla droit à eux.</p> +<p>—Eh bien! fit l'abbé Samuel avec anxiété.</p> +<p>—Il est inutile de suivre ce personnage, dit l'homme gris.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>—Demain à pareille heure, nous aurons l'enfant.</p> +<p>—Dites-vous vrai?</p> +<p>—Vous allez en juger vous-même, monsieur l'abbé.</p> +<p>Et l'homme gris raconta au prêtre ce qu'il avait entendu.</p> +<p>Puis il ajouta:</p> +<p>—Ah! si je savais où Shoking l'a conduite, comme j'irais +rassurer cette +pauvre mère. Mais, hélas! Londres est si vaste que nous +les +chercherions inutilement toute la nuit. Il faut attendre à +demain.</p> +<p>—Demain! fit le prêtre, demain existe-t-il toujours?</p> +<p>—Il faut l'espérer, dit l'homme gris. Maintenant, où +voulez-vous aller?</p> +<p>—A Saint-Gilles.</p> +<p>—Allons! dit l'homme gris.</p> +<p>Et tous trois se mirent en route.</p> +<p>La pauvre église de Saint-Gilles est à deux pas des +Sept-Cadrans.</p> +<p>A Londres, et dans toute l'Angleterre, du reste, le culte catholique +n'est point reconnu, mais simplement toléré.</p> +<p>Il s'ensuit que les fidèles sont obligés de se cotiser +pour subvenir à +l'entretien de l'église, à la subsistance du +prêtre, et que l'autel et +le ministre sont très-pauvres.</p> +<p>L'église était fermée, mais l'abbé +Samuel avait une clef de la petite +porte qui s'ouvrait dans le chœur.</p> +<p>Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, un homme qui était +agenouillé +devant l'autel, sous la lampe du chœur, se leva vivement.</p> +<p>C'était un grand vieillard en surplis, dont la barbe blanche +tombait +jusque sur sa poitrine.</p> +<p>Il vit l'abbé Samuel, le reconnut, et, malgré la +sainteté du lieu, il +ne put maîtriser un cri.</p> +<p>Puis, courant vers lui les bras tendus:</p> +<p>—Mon Dieu! dit-il, d'où venez-vous donc! Avez-vous +oublié le 27 +octobre! C'était ce matin. La foule était compacte.</p> +<p>Elle a longtemps attendu.</p> +<p>—Hélas! répondit le prêtre, j'étais en +prison.</p> +<p>—En prison!</p> +<p>Et le vieillard regarda l'homme gris et celui qui l'accompagnait +avec +défiance.</p> +<p>—Ce sont des frères, dit l'abbé Samuel.</p> +<p>—Ah! fit le vieillard.</p> +<p>Et dès lors il continua:</p> +<p>—La foule s'est dissipée, lasse d'attendre. Oh! sans doute, +parmi elle +se trouvaient ceux que nous attendions. Mais le prêtre n'est +point monté +à l'autel, et ils sont partis. Comment les retrouverons-nous?</p> +<p>—Oui, répéta l'abbé Samuel avec +désespoir, comment?</p> +<p>Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris:</p> +<p>—Nous les retrouverons, dit-il.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>Et le vieillard en surplis et le jeune prêtre se suspendirent +aux +lèvres de cet homme que rien n'effrayait.</p> +<p>—Écoutez-moi, dit-il, il y a à Londres deux cents +journaux qui sont lus +par des millions d'hommes.</p> +<p>—Eh bien?</p> +<p>—Que dans chacun de ces journaux on publie ces deux lignes: +«Le clergé +de Saint-Gilles prévient les fidèles que la +cérémonie religieuse qui +devait avoir lieu le 27 octobre, est ajournée au 3 novembre, +à la même +heure.» Ne pensez-vous pas que ces lignes tomberont sous les yeux +de +ceux qui venaient, l'un de l'Irlande, l'autre d'Amérique, +l'autre +d'Écosse, et le quatrième du comté de Galles!</p> +<p>—Et l'enfant? demanda le vieillard.</p> +<p>—Nous savons où le trouver, répondit l'homme gris.</p> +<p>—Mais, fit l'abbé Samuel, je ne puis faire ce que vous +dites-là, il +faut beaucoup d'argent.</p> +<p>—J'en ai, dit l'homme gris.</p> +<p>Et il ajouta avec un sourire:</p> +<p>—J'ai des millions au service de l'Irlande!</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXXII</h2> +<p>Que s'était-il passé depuis la veille pour la pauvre +Irlandaise?</p> +<p>Elle avait pleuré à chaudes larmes, lorsque le bon +Shoking était revenu +lui dire que son fils n'était plus dans la maison de mistress +Fanoche.</p> +<p>Le mendiant philosophe avait même été +obligé d'user de toute son +éloquence d'abord, et ensuite de toute sa force physique, pour +l'empêcher de s'élancer hors du cab et d'aller sonner +elle-même à la +porte de la petite maison.</p> +<p>Shoking était un homme de tête et de résolution.</p> +<p>Il comprit qu'il fallait éloigner l'Irlandaise sur-le-champ, +et il cria +au cabman:</p> +<p>—Mène-nous dans Greet-Newport-street!</p> +<p>Dans cette rue, Shoking, qui avait connu des temps plus heureux, se +souvenait qu'il y avait un boarding où on logeait pour un +shilling six +pence, thé et beurre compris, que cet établissement, tenu +par la veuve +d'un négociant ruiné, était convenable et +décent, et qu'on n'y recevait +pas tout le monde.</p> +<p>En quelques minutes, le cab s'arrêta devant le boarding.</p> +<p>Shoking força l'Irlandaise à descendre, demanda une +chambre, s'y +installa avec elle, et lui dit:</p> +<p>—Voyons, ma chère, raisonnons un peu, et, au lieu de pleurer, +écoutez-moi.</p> +<p>—Rendez-moi mon enfant! disait la pauvre femme éperdue.</p> +<p>—Puisque nous le retrouverons.</p> +<p>—Oh! vous dites cela pour me consoler; mais il n'en est rien, je le +sens bien.</p> +<p>—N'avez-vous donc pas confiance dans l'homme gris?</p> +<p>Elle secoua la tête.</p> +<p>—Ni dans le prêtre?</p> +<p>Ce dernier mot la fit tressaillir. En effet l'abbé Samuel +n'était-il pas +le prêtre qui aurait dû, ce matin-là, dire la messe +à Saint-Gilles.</p> +<p>La pauvre Irlandaise, qui pleurait toujours, dit encore:</p> +<p>—Mais le prêtre est en prison?</p> +<p>—Il en sortira.</p> +<p>—Quand donc, hélas!</p> +<p>—Peut-être aujourd'hui, demain pour sûr, car l'homme +gris me l'a dit, +et tout ce que dit l'homme gris est vrai.</p> +<p>A force de raisonnement et de patience, le bon Shoking était +parvenu à +remettre un peu d'espoir au cœur de la malheureuse mère.</p> +<p>Ce n'était, après tout, qu'une journée et +qu'une nuit à passer, puisque +le lendemain on reverrait l'homme gris et avec lui l'abbé Samuel.</p> +<p>L'Irlandaise parut se résigner.</p> +<p>Elle ne pleura plus, elle ne parla plus et parut concentrer sa +douleur.</p> +<p>Elle finit même par obéir à Shoking, qui parvint +à lui faire prendre +quelque nourriture.</p> +<p>Pendant toute la journée, Shoking ne la quitta point.</p> +<p>Quand la nuit fut venue, il lui conseilla de se mettre au lit.</p> +<p>L'Irlandaise céda.</p> +<p>Il se faisait dans l'esprit de la pauvre mère un revirement +singulier.</p> +<p>Elle avait foi en Shoking, elle n'aurait pas voulu le quitter; mais +elle +nourrissait une idée fixe, retourner dans cette rue où on +lui avait volé +son enfant.</p> +<p>—Il me semble que je le retrouverai, moi! disait-elle; que ces +femmes +n'oseront pas le cacher plus longtemps; qu'elles me le rendront.</p> +<p>Elle s'était donc mise au lit avec l'espoir que Shoking +sortirait.</p> +<p>En effet, le mendiant philosophe, qui avait pris une chambre +à côté de +la sienne, se glissa bientôt dehors, et l'Irlandaise, qui avait +l'oreille aux aguets, l'entendit qui descendait l'escalier.</p> +<p>Elle se mit à la fenêtre et regarda dans la rue.</p> +<p>Shoking sortit du boarding; puis il se mit à cheminer d'un +pas rapide, +descendant la rue et se dirigeant sans doute vers Leicester-square.</p> +<p>Si bon, si honnête qu'il fut, Shoking n'était pas +exempt de petits +défauts.</p> +<p>Depuis le matin, il avait été tout entier au service +du malheur et de la +vertu.</p> +<p>Mais à présent la vertu dormait,—il le croyait du +moins,—Shoking +pouvait bien faire quelque chose pour ses vices.</p> +<p>Or, depuis vingt-quatre heures, Shoking avait de l'or dans ses +poches, +ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, et +depuis vingt-quatre +heures, Shoking n'avait peut-être jamais eu le gosier aussi sec.</p> +<p>Il s'en allait donc boire une bouteille de stout, bien +persuadé que +l'Irlandaise, brisée par l'émotion et la fatigue, ne +tarderait pas à +s'endormir, si elle ne dormait déjà.</p> +<p>Shoking se trompait.</p> +<p>L'Irlandaise, en chemise et nu-pieds, le suivit du regard +jusqu'à ce +qu'elle l'eût vu tourner le coin de la rue.</p> +<p>Alors elle s'habilla à la hâte et ouvrit la porte sans +bruit.</p> +<p>La maison tout entière était louée en garni.</p> +<p>La maîtresse du boarding se tenait au rez-de-chaussée, +dans un petit +parloir où elle se calfeutrait auprès du poêle et, +passé huit heures du +soir, elle ne s'occupait plus de ses locataires, qui allaient et +venaient, rentraient et sortaient à leur fantaisie, ceci +étant convenu +qu'à Londres on fait ce qu'on veut.</p> +<p>Il y avait bien un carreau vitré qui permettait de jeter un +coup d'œil +du fond du parloir dans le corridor; mais la bonne dame, qui lisait +toujours fort attentivement, ne daignait même pas tourner la +tête.</p> +<p>L'Irlandaise passa rapide devant le carreau, ouvrit la porte qui ne +fermait qu'au loquet et s'élança dans la rue.</p> +<p>Puis elle se mit à courir droit devant elle, en remontant +Newport-street.</p> +<p>Le souvenir du chemin qu'elle avait fait le matin lui restait dans +l'esprit.</p> +<p>Elle marcha bien un peu au hasard d'abord, mais à force de +tourner et de +retourner dans quelques ruelles, elle arriva dans Saint-Martin's-lane.</p> +<p>Là elle se reconnut tout à fait.</p> +<p>—Oh! dit-elle en doublant le pas, il faudra bien qu'elles me rendent +mon enfant!...</p> +<p>Elle faisait allusion à mistress Fanoche et à la +vieille dame aux +bésicles.</p> +<p>Et comme elle marchait d'un pas rapide, elle se heurta à un +homme qui +allait en sens inverse.</p> +<p>Soudain cet homme jeta un cri et l'Irlandaise elle-même laissa +échapper +une exclamation de surprise et presque de joie. Elle venait de +reconnaître le gentleman du <i>Penny-Boat</i> celui-là +même qui avait promis +dix guinées à Shoking, s'il lui apportait l'adresse de +l'Irlandaise, +lord Palmure enfin, qui s'en revenait de chez mistress Fanoche, +où il +avait conclu son petit marché avec la vieille dame.</p> +<p>Depuis qu'il avait retrouvé l'Irlandaise dans le public-house +du Cheval +noir, Shoking avait oublié de lui parler de lord Palmure, ou +plutôt il +n'avait pas osé lui dire de quelle mission celui-ci l'avait +chargé.</p> +<p>L'Irlandaise n'avait donc aucune raison de se défier du +gentleman.</p> +<p>De plus, même il lui semblait maintenant que tous ceux qu'elle +avait +rencontrés sur le <i>Penny-Boat</i> ne pouvaient être +indifférents.</p> +<p>—Vous! s'écria lord Palmure, vous, ma chère?</p> +<p>Cet homme avait un air respectable, comme on dit en Angleterre, et +Shoking et l'homme gris n'étaient, après tout, que des +mendiants.</p> +<p>L'Irlandaise éprouva un sentiment de confiance aveugle en +lord Palmure, +obéissant sans doute à la voix de la fatalité.</p> +<p>—Oh! dit-elle, c'est le ciel qui me fait vous rencontrer!</p> +<p>—Mais vous pleurez! s'écria lord Palmure.</p> +<p>—Mon fils, dit-elle d'une voix étouffée.</p> +<p>—Eh bien?</p> +<p>—On me l'a volé?...</p> +<p>Et joignant les mains, elle ajouta avec l'accent de la prière:</p> +<p>—O vous qui paraissez noble et bon, ô vous qui sans doute +êtes +puissant, rendez-moi mon enfant... je vous en prie à genoux...</p> +<p>Lord Palmure ignorait qu'on eût séparé la +mère et l'enfant.</p> +<p>Que s'était-il donc passé?</p> +<p>Il prit l'Irlandaise par le bras et avec un flegme tout britannique, +il +appela un hanson qui passait.</p> +<p>—Montez, dit-il à l'Irlandaise; si on vous a pris votre +enfant, je vous +le rendrai, moi; je suis pair d'Angleterre et j'ai tout pouvoir.</p> +<p>Et il dit au cabman:</p> +<p>—Chester-street, Belgrave-square.</p> +<p>Et le hanson partit, emportant loin de Newport-street et du +misérable +boarding, l'Irlandaise désormais au pouvoir de lord Palmure.</p> +<p>Pendant ce temps, le bon Shoking buvait tranquillement à +Evan's-tavern, +dans les rues de Covent-Garden.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXXIII</h2> +<p>L'Irlandaise n'avait entendu qu'un mot dans tout ce que lui avait +dit +lord Palmure:</p> +<p>—Je suis pair d'Angleterre!</p> +<p>La malheureuse femme, depuis vingt-quatre heures qu'elle +était à +Londres, avait été livrée à tant de +secousses, disputée par tant de gens +en guenilles, qu'elle commençait à respirer en se voyant +pour compagnon +et pour protecteur un homme qui disait appartenir à la haute +noblesse du +royaume.</p> +<p>Les autres lui avaient promis de lui rendre son fils et ils +n'avaient +point tenu leur parole; pourquoi donc aurait-elle plus de confiance en +eux qu'en cet homme qui parlait de haut et dont le maintien et la mise +aristocratiques attestaient le pouvoir?</p> +<p>D'ailleurs, lord Palmure avait le langage doré de ceux qui +veulent +apprivoiser le peuple.</p> +<p>—Mon enfant, dit-il, tandis que le hanson roulait rapidement, +voulez-vous que je vous parle à cœur ouvert? Ce n'est pas le +hasard qui +m'a fait vous rencontrer, car je vous cherche depuis hier, dans +l'immensité de Londres.</p> +<p>—Vous me cherchez, moi? fit-elle étonnée.</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Mais... pourquoi?</p> +<p>—Parce que votre enfant... votre cher enfant que vous pleurez... et +que +je vous rendrai, je vous le jure,—votre enfant me rappelle un autre +enfant que j'ai connu dans ma jeunesse... que j'ai aimé... qui +fut mon +meilleur ami...</p> +<p>La voix de lord Palmure était pleine d'émotion tandis +qu'il parlait +ainsi.</p> +<p>—Cet ami disparu, cet ami mort hélas! pour une noble cause...</p> +<p>L'Irlandaise tressaillit. Le lord continua:</p> +<p>—Ce cher Edmund...</p> +<p>—Edmund! s'écria l'Irlandaise.</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Vous l'appelez Edmund?</p> +<p>—Sans doute. Eh bien! il aurait pu être le père de +votre enfant...</p> +<p>Lord Palmure s'arrêta et regarda Jenny qui était +devenue toute +tremblante.</p> +<p>—Pauvre Edmund, dit-il encore, il est mort pour l'Irlande...</p> +<p>Cette fois l'Irlandaise jeta un cri.</p> +<p>—L'homme que vous avez connu, dit-elle, l'homme que vous avez +aimé!...</p> +<p>—Oh! si je l'aimais!...</p> +<p>—Cet homme, poursuivit l'Irlandaise, se nommait sir Edmund... et il +est +mort pour l'Irlande...</p> +<p>—Oui... il est mort... sur un gibet!... et c'était mon +frère, acheva +lord Palmure avec un sanglot dans la voix.</p> +<p>—C'était mon époux, dit l'Irlandaise, c'était +le père de mon enfant.</p> +<p>—Ah! je l'avais deviné hier, sur le <i>Penny-Boat</i>, +s'écria lord +Palmure.</p> +<p>Et il prit l'Irlandaise dans ses bras.</p> +<p>—Mon enfant, ma sœur, dit-il, ne pleurez plus... l'enfant est +retrouvé!... votre enfant, le mien, le sang de mon +bien-aimé frère +Edmund.</p> +<p>Et lord Palmure avait su pleurer et il inondait l'Irlandaise de ses +larmes.</p> +<p>—Mon fils est retrouvé, dites-vous? retrouvé, mon +fils? Oh! vous ne me +trompez pas?...</p> +<p>—Non, je vous le jure.</p> +<p>—Mais où est-il?... chez vous?...</p> +<p>—Oui, dans un de mes châteaux, à trente lieues de +Londres... et je vais +tout vous dire.</p> +<p>—Parlez, murmura-t-elle éperdue.</p> +<p>—Vous êtes tombée hier au milieu d'une bande de +coquins, de voleurs +d'enfants, poursuivit lord Palmure. On vous a séparée de +votre fils, +n'est-ce pas?</p> +<p>—Oui, on m'a endormie...</p> +<p>—Bien, et on vous a portée dans la rue...</p> +<p>—Quand je suis revenue à moi, je me suis trouvée sur +une place déserte, +dans un lieu inconnu...</p> +<p>—Continuez, mon enfant, continuez, dit lord Palmure, qui tenait +à +apprendre les aventures de l'Irlandaise pour consolider le petit roman +qu'il construisait au fur et à mesure.</p> +<p>Alors la crédule Jenny lui raconta tout ce qui s'était +passé dans +Welleclose-square, au public-house de Black-Horse, le danger qu'elle +avait couru et auquel l'avait arrachée l'homme gris, puis +l'arrivée du +prêtre et son arrestation ensuite, et enfin cette +expédition qui avait +pour but de retrouver l'enfant et qui était restée +infructueuse.</p> +<p>Ce récit jetait un jour tout nouveau sur la disparition de +l'enfant.</p> +<p>Évidemment ceux qui le cherchaient étaient les amis de +l'Irlande et +savaient qui il était.</p> +<p>Ceux qui l'avaient volé n'étaient plus que de +vulgaires coquins, qui +trafiquaient d'un enfant comme de toute autre marchandise.</p> +<p>Et lord Palmure regretta les promesses qu'il avait faites à +la vieille +dame, car il avait cru sincèrement qu'elle trahissait pour lui +la grande +cause de l'Irlande.</p> +<p>En ce moment, le hanson s'arrêta.</p> +<p>Il était à la porte de l'hôtel de lord Palmure.</p> +<p>Le lord descendit le premier et tendit la main à Jenny.</p> +<p>Celle-ci jeta autour d'elle un regard ébahi. Elle +était dans +Chester-street, au centre de Belgrave-square, dans le Londres opulent, +le Londres des palais de la noblesse.</p> +<p>Ici plus de ruelles tortueuses, plus de boutiques mal +éclairées, plus de +public-houses.</p> +<p>Des palais et des palais encore!</p> +<p>—Voilà où est né sir Edmund! dit lord Palmure +en sonnant à la porte de +l'un d'eux.</p> +<p>—Est-ce possible? fit-elle en joignant les mains.</p> +<p>—Je reconnais bien là, pensa lord Palmure, le +caractère sauvage, +dédaigneux et fier, de sir Edmund. Il a épousé +cette femme, et il ne lui +a jamais parlé des persécutions de sa famille. Il n'a pas +daigné nous +accuser!... Elle ne sait rien.</p> +<p>La porte ouverte, Jenny se trouva au seuil d'une vaste cour +d'honneur.</p> +<p>Elle passa, elle, la paysanne des côtes d'Irlande, avec ses +pauvres +habits, donnant la main à lord Palmure, au milieu d'une double +haie de +laquais chamarrés d'or.</p> +<p>Lord Palmure la conduisit ainsi à un perron de quelques +marches, qui +donnait accès dans un vestibule éclairé par des +lampes à globe dépoli.</p> +<p>Puis il poussa une porte à gauche, et l'Irlandaise qui +croyait rêver se +vit dans un salon magnifique.</p> +<p>—Venez vous asseoir là, mon enfant, dit le lord en +entraînant +l'Irlandaise sur une ottomane perpendiculaire à la +cheminée.</p> +<p>L'Irlandaise tremblait de joie et d'émotion.</p> +<p>Jamais, dans ses rêves, elle n'avait vu de pareilles +splendeurs.</p> +<p>Alors lord Palmure sonna.</p> +<p>Un laquais parut.</p> +<p>—Miss Ellen est-elle chez elle? dit-il.</p> +<p>—Oui, mylord.</p> +<p>—Priez-la de descendre, et dites-lui que la personne que nous +cherchions est retrouvée.</p> +<p>Le laquais s'inclina et sortit.</p> +<p>Quelques minutes après, la porte se rouvrit et une jeune +fille entra.</p> +<p>Mais une jeune fille si belle que l'Irlandaise recula surprise, +éblouie +et tremblante, et qu'elle regarda ses bas de laine et ses pauvres +chaussures couvertes de boue avec un sentiment de honte.</p> +<p>Si belle, que la beauté merveilleuse de l'Irlandaise +pâlissait auprès.</p> +<p>Et la jeune fille vint à elle et lui tendit la main.</p> +<p>—Miss Ellen, dit lord Palmure, voilà la veuve de mon +bien-aimé frère +sir Edmund.</p> +<p>Et il dit à l'Irlandaise, en prenant miss Ellen par la main:</p> +<p>—C'est ma fille.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXXIV</h2> +<p>Le bon Shoking avait donc passé sa soirée à +Evan's-tavern, dans les +caves de Covent-Garden.</p> +<p>Il avait mangé une omelette écossaise au fromage, bu +un verre de bitter +mélangé de gin, et fumé deux cigares à +trois pence.</p> +<p>Shoking ne se refusait plus rien.</p> +<p>Il était une heure du matin quand il songea à regagner +le boarding où il +avait laissé l'Irlandaise.</p> +<p>Il flageolait un peu sur ses jambes en sortant, et il jeta un regard +incendiaire sur la gaze des tribunes qui, dans cet établissement +pudibond, dérobe aux hommes la vue des quelques femmes qui +viennent +entendre chanter des messieurs en habit noir ou assister aux tours +d'adresse d'un clown qui fait avec son nez et son chapeau les tours les +plus extraordinaires.</p> +<p>Shoking regagna donc le boarding.</p> +<p>C'était un peu, nous l'avons dit, la maison du bon Dieu.</p> +<p>On entrait et on sortait comme on voulait.</p> +<p>Passé minuit, les locataires se servaient d'un petit +passe-partout qu'on +leur donnait lors de leur installation, trouvaient leur chandelle et +leur clef dans le corridor, sur une tablette, et s'allaient coucher +sans +bruit.</p> +<p>Ce que l'Anglais respecte le plus, c'est le sommeil d'autrui.</p> +<p>Malgré sa légère ébriété, +Shoking monta l'escalier avec précaution.</p> +<p>Il lui fallait passer devant la porte de l'Irlandaise pour arriver +à la +sienne.</p> +<p>La vue de cette porte lui donna un léger remords.</p> +<p>—Je suis bien inconvenant, se dit-il; tandis que cette pauvre femme +pleure, je suis allé me divertir. Je suis un sans-cœur.</p> +<p>Il s'approcha de la porte et colla son oreille à la serrure.</p> +<p>Mais le plus profond silence régnait dans la chambre.</p> +<p>—Elle dort, pensa Shoking. Pauvre femme, va!</p> +<p>Et il entra chez lui sur la pointe du pied et se mit au lit, prenant +garde de remuer les meubles et de faire le moindre bruit.</p> +<p>Une fois couché, Shoking s'endormit profondément, +grâce aux fumées de +gin mélangé de bitter, et rêva qu'il était +véritablement gentleman et +qu'il caracolait sur un cheval de pur sang dans les allées de +Hyde-park.</p> +<p>Quand le rêve est agréable, le sommeil se prolonge.</p> +<p>Londres, du reste, n'est pas la ville matinale, on y vit la nuit. Le +matin, rien n'y bouge avant neuf ou dix heures.</p> +<p>Shoking dormit donc jusque vers dix heures et demie.</p> +<p>En s'éveillant, il s'aperçut bien qu'il n'était +pas gentleman, et poussa +un profond soupir.</p> +<p>Puis il songea à l'Irlandaise.</p> +<p>En un tour de main, le mendiant eut endossé son habit noir, +mis sa +cravate blanche, et il se trouva prêt à aller frapper +à la porte de +Jenny.</p> +<p>On ne lui répondit pas.</p> +<p>Il frappa une seconde fois. Même silence.</p> +<p>Alors il s'aperçut que la clef était en dehors.</p> +<p>Pris d'une vague inquiétude, il tourna cette clef et entra.</p> +<p>La chambre était vide, la fenêtre ouverte, le lit non +foulé.</p> +<p>Shoking éperdu s'élança au dehors et descendit +précipitamment au +parloir.</p> +<p>La maîtresse du boarding, le voyant entrer effaré, lui +demanda ce qu'il +avait.</p> +<p>—Où est la dame que j'ai amenée? fit Shoking.</p> +<p>—Je ne l'ai pas vue, dit la maîtresse du boarding.</p> +<p>—Elle n'a pas couché ici!</p> +<p>—Je ne sais pas.</p> +<p>Shoking parlait si haut et avec un accent si +désespéré que plusieurs +locataires du boarding entrèrent dans le parloir.</p> +<p>Une vieille dame, qui logeait au même étage que +l'Irlandaise, affirma +l'avoir vu sortir la veille au soir sur les huit ou neuf heures.</p> +<p>Il est difficile de peindre le désespoir du pauvre diable.</p> +<p>Il s'élança dans la rue, la parcourut dans toute sa +longueur, revint, +entra dans les ruelles avoisinantes, demanda à toutes les portes +si on +n'avait pas vu une jeune femme d'une remarquable beauté, +pauvrement +vêtue.</p> +<p>Personne ne put le renseigner.</p> +<p>L'Irlandaise était perdue, elle aussi, perdue comme son +enfant.</p> +<p>—Misérable! se disait Shoking à lui-même en +continuant à arpenter les +rues de Londres, misérable! c'est ta funeste passion pour les +boissons +fermentées qui est cause de ce malheur...</p> +<p>Que dira l'abbé Samuel? Que dira l'homme gris?</p> +<p>Et Shoking, livré au plus violent désespoir, +après avoir passé une +partie de la journée en recherches infructueuses, eut un moment +la +pensée de se punir lui-même et de s'aller jeter du pont de +Waterloo dans +la Tamise.</p> +<p>Mais alors, il se souvint...</p> +<p>Il se souvint que l'homme gris lui avait donné rendez-vous +à quatre +heures du soir dans la gare du chemin de fer de Charing-Cross.</p> +<p>—Oh! se dit-il, cet homme-là doit tout pouvoir. Il retrouvera +l'Irlandaise. Qu'importe que je m'expose à sa colère, +puisque je l'ai +méritée!</p> +<p>Il était près de quatre heures, Shoking prit bravement +le parti +d'affronter l'orage.</p> +<p>Il se rendit à Charing-Cross.</p> +<p>L'homme gris s'y trouvait déjà.</p> +<p>Shoking l'aperçut se promenant côte à côte +avec l'abbé Samuel.</p> +<p>Celui-ci était donc libre! et libre sans doute grâce au +mystérieux +pouvoir de l'homme gris.</p> +<p>Shoking alla droit à eux et se mit à genoux. Il avait +les yeux pleins de +larmes et son geste était suppliant.</p> +<p>—Mais qu'as-tu donc? lui demanda l'homme gris étonné.</p> +<p>—L'Irlandaise... balbutia Shoking.</p> +<p>—Eh bien?</p> +<p>—Perdue aussi... perdue comme l'enfant...</p> +<p>L'homme gris força Shoking à se relever. Pas un muscle +de son visage ne +tressaillit. Seulement, une légère pâleur se +répandit sur son front.</p> +<p>—Mais parle donc! dit-il, tâche d'être calme... Parle, +et dis-nous ce +qui est arrivé.</p> +<p>Et il l'entraîna dans un coin de la cour extérieure, +où personne ne prit +garde à eux.</p> +<p>Alors Shoking, en sanglottant, leur fit à tous deux le +récit de la +disparition de l'Irlandaise.</p> +<p>L'homme gris l'écouta froidement.</p> +<p>Quand il eut fini, il lui dit:</p> +<p>—Et tu n'as pas la moindre idée du lieu où elle peut +être?</p> +<p>—Si je le savais, dit Shoking, n'y serais-je point allé +déjà?</p> +<p>L'homme gris haussa les épaules:</p> +<p>—Souviens-toi, dit-il. N'as-tu pas toi-même mis lord Palmure +sur ses +traces?</p> +<p>Shoking tressaillit.</p> +<p>—Quel autre que lui peut avoir intérêt à la +faire disparaître? +N'était-il pas, hier matin, dès huit heures, à la +porte de mistress +Fanoche?</p> +<p>—C'est juste.</p> +<p>—Alors, dit l'abbé Samuel, vous croyez?...</p> +<p>—Je ne crois pas, j'ai une conviction absolue.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>—Si l'Irlandaise a disparu, c'est qu'elle est aux mains de lord +Palmure.</p> +<p>Shoking serra les poings.</p> +<p>—Oh! dit-il, c'est un noble lord et je ne suis qu'un mendiant, mais +il +faudra bien qu'il me la rende.</p> +<p>Il voulut faire un pas en avant, l'homme gris l'arrêta.</p> +<p>—Où vas-tu? dit-il.</p> +<p>—Chez lord Palmure donc! s'écria Shoking.</p> +<p>—Non, pas aujourd'hui...</p> +<p>—Mais pourquoi?</p> +<p>—Parce que, dit froidement l'homme gris, il faut auparavant +retrouver +l'enfant.</p> +<p>—Le retrouverons-nous, demanda Shoking, en trouvant la mère?</p> +<p>—Oui, ce soir.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>—Et nous avons besoin de toi, acheva l'homme gris.</p> +<p>Puis, prenant l'abbé Samuel par le bras, il lui dit:</p> +<p>—Allons, nous n'avons pas de temps à perdre pour faire tous +nos +préparatifs.</p> +<p>Et tous trois sortirent de la gare de Charing-Cross.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXXV</h2> +<p>Lord Palmure causait tête à tête avec sa fille +vers sept heures du soir.</p> +<p>Miss Ellen était une de ces femmes mûries avant +l'âge aux choses +positives de la vie.</p> +<p>A seize ans, au lieu de parler chiffons, elle s'occupait de +politique.</p> +<p>Digne fille d'un tel père, elle possédait +merveilleusement l'histoire +contemporaine du Royaume-Uni, connaissait les aspirations de l'Irlande, +et, comme lord Palmure, éprouvait une haine instinctive pour ce +pays, +qui était le berceau de sa famille.</p> +<p>Ceux qui ont trahi leur patrie en deviennent les plus cruels ennemis.</p> +<p>Lord Palmure avait donc trouvé en elle un auxiliaire docile +et +intelligent pour l'accomplissement de ses projets +ténébreux.</p> +<p>Cependant miss Ellen n'obéissait pas en aveugle; elle +raisonnait +très-froidement, scrutait les ordres de son père, et lui +disait:</p> +<p>—Je ne comprends pas très-bien quel est votre but.</p> +<p>—Il est fort simple: accaparer l'enfant.</p> +<p>—Soit.</p> +<p>—L'enlever pour toujours à ces hommes qui comptent en faire +leur chef +un jour.</p> +<p>—Je comprends fort bien cela, mais...</p> +<p>—Je vous devine, Ellen, dit lord Palmure; vous vous dites: à +quoi bon +prendre cet enfant avec nous, l'élever, le choyer, lui, le fils +de ce +misérable qui a déshonoré notre nom sur un gibet.</p> +<p>—C'est cela même, mon père.</p> +<p>Un sourire vint aux lèvres de lord Palmure.</p> +<p>—Écoutez-moi bien, dit-il, écoutez-moi attentivement. +J'ai la +conviction à présent que l'enfant a été +volée non par les fenians, non +par ceux qui rêvent la liberté de l'Irlande et voient en +lui un chef, +mais par une misérable femme, nourrisseuse d'enfants +illégitimes ou +adultérins...</p> +<p>—Comme on en a jugé une dernièrement, fit la jeune +fille.</p> +<p>—C'est cela même, Ellen. Or donc, on a volé cet enfant +pour le +substituer à un autre, mort sans doute, et certes l'occasion +serait +belle, au lieu d'entraver cette femme dans ses projets, de la +protéger, +au contraire, par la raison bien simple qu'elle se charge de faire +perdre à jamais la trace de mon neveu.</p> +<p>—C'est là précisément ce que j'allais vous +dire, mon père.</p> +<p>—Eh bien! écoutez mes projets, Ellen, et je vous dirai +ensuite quel est +mon but.</p> +<p>Miss Ellen regarda son père et devint attentive.</p> +<p>—Au lieu de laisser l'enfant suivre cette obscure destinée, +je m'empare +de lui et de sa mère, je les conduis en carrosse dans notre +château des +environs de Glascow.</p> +<p>—Fort bien, dit miss Ellen.</p> +<p>—J'accable l'enfant de caresses, je dis à la mère: +«Ne craignez rien +pour l'Irlande, moi et vos frères travaillons dans l'ombre, mais +l'heure +d'agir n'est point venue.»</p> +<p>—Fort bien.</p> +<p>—Je leur donne une armée de laquais, c'est-à-dire de +geôliers. Ces +pauvres gens, qui jusqu'à ce jour avaient vécu de pommes +de terre, se +trouvent devenus grands seigneurs.</p> +<p>On se fait vite à la richesse, Ellen.</p> +<p>—Continuez, mon père, car je ne comprends pas encore.</p> +<p>—Attendez, Ellen, attendez. Le fils grandit au milieu de ce luxe.</p> +<p>—Et sa mère l'élève dans l'amour de +l'Irlande... observa miss Ellen +avec ironie.</p> +<p>Un sourire mystérieux passa sur les lèvres de lord +Palmure.</p> +<p>—La mère peut mourir, dit-il, on passe si facilement de vie +à trépas. +Un fruit qui n'est pas mûr, un verre d'eau glacée +avalé +précipitamment... Que sais-je?</p> +<p>—Après? dit froidement miss Ellen.</p> +<p>—Supposons que l'enfant soit orphelin à douze ou treize ans, +il aura +bien vite oublié les sottes rapsodies de sa mère à +propos de l'Irlande.</p> +<p>—Bon!</p> +<p>—Nous l'élèverons en bon Anglais qui doit +siéger au parlement quelque +jour et me succéder...</p> +<p>—Que dites-vous, mon père?</p> +<p>—J'en veux faire votre mari, Ellen.</p> +<p>—Y songez-vous? fit la jeune fille frémissant d'orgueil et +d'indignation. Moi, épouser ce vagabond... ce mendiant...</p> +<p>—Il est de votre sang, Ellen.</p> +<p>—Qu'importe!</p> +<p>—Ensuite je ne vous ai pas tout dit; et c'est maintenant que vous +allez +me comprendre.</p> +<p>—Parlez, mon père, dit froidement miss Ellen.</p> +<p>Lord Palmure reprit:</p> +<p>—Mon père à moi, vous le savez, votre aïeul, +Ellen, abandonna la cause +de l'Irlande. L'Angleterre se montra reconnaissante. Elle nous donna de +grands biens, la plupart confisqués sur des rebelles.</p> +<p>Mon père devint un des plus riches seigneurs terriens du +Royaume-Uni.</p> +<p>Il ne pouvait pas prédire que mon frère Edmund +embrasserait un jour la +cause de l'Irlande; et, nous ayant réunis tous les deux, quand +nous +étions enfants, il nous dit:</p> +<p>«Je suis assez riche pour m'affranchir de la loi du droit +d'aînesse. +J'ai obtenu du Parlement le droit de vous partager ma fortune par +égale +part.»</p> +<p>—Ah! vraiment? fit miss Ellen qui devint de plus en plus attentive.</p> +<p>—Je suis riche, mon enfant, très-riche; eh bien! je ne +possède +cependant que la moitié de la fortune de mon père.</p> +<p>—Qu'est devenue l'autre moitié?</p> +<p>—La part de sir Edmund?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—L'Angleterre l'a confisquée.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>—Et c'est parce que, en élevant le fils de sir Edmund dans +l'amour de +l'Angleterre, j'espère faire rapporter le bill de confiscation +et rendre +à cet enfant la fortune de son père, que j'ai +songé à en faire votre +mari, Ellen. Comprenez-vous, maintenant?</p> +<p>—Oui, mon père.</p> +<p>—Vous indignez-vous encore?</p> +<p>—Non, mon père; mais quel âge a-t-il?</p> +<p>—Dix ans.</p> +<p>—J'en ai seize.</p> +<p>—Il sera plus jeune que vous, qu'importe! Dans les sphères +aristocratiques où nous sommes nés et où nous +vivons, dit lord Palmure, +le mariage est l'union, non de deux personnes, mais de deux noms et de +deux fortunes.</p> +<p>—Soit, mon père, dit miss Ellen, et maintenant vous partez?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>Et le noble lord s'enveloppa dans un grand mac-farlane dont il +releva le +collet jusqu'à son menton.</p> +<p>—Vous allez chercher l'enfant?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Mais où?</p> +<p>—Je l'ignore, mais la vieille dame me conduira.</p> +<p>Miss Ellen souleva les rideaux d'une croisée et regarda dans +la cour.</p> +<p>—La voiture n'est pas attelée, dit-elle.</p> +<p>—Je me garderais bien, dit lord Palmure, de sortir dans mon +équipage; +ce serait manquer de prudence, d'autant plus que, sans doute, la +vieille +dame m'emmènera dans un quartier excentrique.</p> +<p>—C'est probable.</p> +<p>—J'ai donc fait retenir un cab, qui m'attend au coin de la rue.</p> +<p>—Mon père, dit encore miss Ellen, est-ce que vous irez seul +courir +cette étrange aventure?</p> +<p>—Non, certes. J'ai fait demander à Scotland-Yard deux +policemen +déguisés.</p> +<p>—A la bonne heure! je serai plus tranquille.</p> +<p>—Adieu, mon enfant, dit lord Palmure. Je ne sais où on me +conduira; je +ne puis donc vous dire au juste l'heure de mon retour. Mais faites +prendre patience à l'Irlandaise.</p> +<p>—Ok! dit miss Ellen, depuis que nous lui avons fait voir un portrait +de +sir Edmund, replacé à la hâte dans notre galerie de +famille, elle a en +nous une confiance aveugle..</p> +<p>—Vous m'en répondez?</p> +<p>—Comme de moi-même.</p> +<p>—C'est bien, Ellen. Au revoir.</p> +<p>Et lord Palmure baisa sa fille au front.</p> +<p>Cinq minutes après, il sortait à pied de son +hôtel, et trouvait à +l'extrémité nord de Chester-street un cab qui, +rangé contre le mur, +paraissait attendre.</p> +<p>Il s'approcha.</p> +<p>—Cabman, dit-il, êtes-vous retenu?</p> +<p>—Par lord Palmure, répondit le cocher.</p> +<p>—C'est moi.</p> +<p>Et lord Palmure monta.</p> +<p>Le cocher avait le visage si bien entortillé dans un large +cache-nez, +que lord Palmure, eût-il fait jour, n'aurait certes pas reconnu +le bon +Shoking.</p> +<p>—Dudley-street, lui cria lord Palmure en fermant la portière.</p> +<p>Et le cab partit au grand trot d'un excellent cheval.</p> +<p>Shoking avait été cocher dans sa jeunesse.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXXVI</h2> +<p>Le cab gagna l'avenue Victoria, passa devant l'abbaye de Westminster +et +s'engagea dans Parliament-street, c'est-à-dire la rue du +Parlement.</p> +<p>Lord Palmure alors baissa la glace du cab et tira le cabman par sa +redingote.</p> +<p>Shoking se tourna à demi sur son siége.</p> +<p>—Tu t'arrêteras devant Scotland-Yard, dit lord Palmure.</p> +<p>—Oui, répondit Shoking.</p> +<p>Le cab passa devant l'Amirauté et, quelques minutes +après, il s'arrêtait +de nouveau.</p> +<p>Deux hommes qui se tenaient auprès de la porte de +Scotland-Yard +s'avancèrent rapidement.</p> +<p>Lord Palmure mit la tête à la portière.</p> +<p>L'un deux lui dit:</p> +<p>—C'est nous que vous attendez, mylord.</p> +<p>—Alors, montez, dit lord Palmure, qui daigna ouvrir la +portière +lui-même.</p> +<p>Les deux hommes montèrent et s'assirent sur la banquette de +devant, car +le cab était à quatre places.</p> +<p>Puis Shoking rendit de nouveau la main à son cheval, et moins +d'un quart +d'heure après, lord Palmure était à la porte de +mistress Fanoche.</p> +<p>Il n'eut pas besoin de sonner deux fois.</p> +<p>La vieille dame était toute prête, l'oreille aux aguets +et fort +impatiente.</p> +<p>—Enfin, avait-elle murmuré vingt fois depuis une heure, je +vais donc +vivre tranquille, et sans le recours de personne...</p> +<p>Et elle se voyait déjà dans son cottage de Brighton, +avec une bonne +grosse servante, une maison bien montée, des armoires pleines de +linge +et un parloir auprès duquel celui de mistress Fanoche +pâlissait.</p> +<p>Elle avait fait coucher les petites filles, s'inquiétant peu, +du reste, +de ce qui arriverait lorsqu'elle serait partie et de ce qu'elles +deviendraient.</p> +<p>Puis elle avait assemblé à la hâte quelques +bardes dans un petit sac de +voyage, mis son chapeau, endossé son châle écossais +et fourré ses doigts +crochus dans de bons gants de tricot.</p> +<p>—Ah! mylord, dit-elle en voyant entrer lord Palmure, je craignais +que +vous ne vinssiez pas... et en même temps je l'espérais...</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—C'est que j'ai peur...</p> +<p>—Et pourquoi auriez-vous peur?</p> +<p>—Ah! c'est que vous ne connaissez pas les gens que je vais trahir... +Ils sont capables de tout.</p> +<p>—Ma chère dame, dit froidement lord Palmure en entrant dans +le parloir +où il y avait une lampe et tirant de sa poche un portefeuille, +voici un +contrat de rente.</p> +<p>La vieille dame eut un battement de cœur.</p> +<p>—Voici cent livres en bank-notes, comme frais de déplacement.</p> +<p>Le battement de cœur redoubla.</p> +<p>—Enfin, acheva lord Palmure, voici un billet de première +classe pour le +train de Londres à Brighton.</p> +<p>Ce train part à minuit.</p> +<p>La vieille dame allongeait déjà la main pour s'emparer +du contrat de +rente, du billet et des bank-notes.</p> +<p>Lord Palmure l'arrêta.</p> +<p>—Non, dit-il, pas à présent. Aussitôt que +j'aurai l'enfant, tout cela +sera votre propriété, et je vous conduirai moi-même +au Brighton-railway.</p> +<p>La vielle dame éprouva une certaine déception; elle +eut même un accès de +défiance.</p> +<p>—Mais, dit-elle, ne me trompez-vous pas, au moins?</p> +<p>—Je me nomme lord Palmure, et mon nom doit vous être une +garantie.</p> +<p>—Sans doute. Mais...</p> +<p>—Mais quoi?</p> +<p>—Que voulez-vous faire de l'enfant?</p> +<p>—Le rendre à sa mère.</p> +<p>—A sa mère!</p> +<p>—Oui, à sa mère qui est chez moi, dit froidement lord +Palmure, après +avoir miraculeusement échappé à la mort.</p> +<p>Il vit pâlir la vieille dame.</p> +<p>—Allons, dit-il en baissant la voix, vous voyez que je sais bien des +choses, n'est-ce pas? Ne perdons pas de temps inutile. J'ai deux +policemen dans le cab; ils doivent nous accompagner. Ou, dans une +heure, j'aurai l'enfant et je vous conduirai au chemin de fer de +Brighton; ou vous m'aurez trompé et je vous conduirai à +Scotland-Yard.</p> +<p>La vieille dame joignit les mains:</p> +<p>—Milord, dit-elle, je vous jure que je vais vous conduire où +est +l'enfant.</p> +<p>—Eh bien! partons...</p> +<p>Et il prit la vieille dame par le bras.</p> +<p>Elle éteignit la lampe et ferma la porte.</p> +<p>En montant dans le cab, elle vit en effet deux hommes, mais les +voitures +de Londres n'ont pas de lanternes; en outre, la rue Dudley était +peu +éclairée, car il n'y avait pas de magasins; enfin ces +deux hommes +avaient leurs chapeaux rabattus sur les yeux, et il était +difficile de +voir leur visage.</p> +<p>La vieille dame s'assit dans le fond du cab, à +côté de lord Palmure.</p> +<p>—Où allons-nous? dit celui-ci.</p> +<p>—A Hampsteadt.</p> +<p>—Bon. Quelle rue?</p> +<p>—Heath-Mount.</p> +<p>—Fort bien. Quel numéro?</p> +<p>—Dix-huit.</p> +<p>—Est-ce là qu'est l'enfant?</p> +<p>—C'est là.</p> +<p>Lord Palmure baissa la glace une seconde fois et transmit les ordres +au +cabman.</p> +<p>—All reigh! répondit Shoking.</p> +<p>Et il rendit la main à son cheval.</p> +<p>Si le hanson qui avait conduit mistress Fanoche et Mary +l'Écossaise, +portant dans ses bras le petit Ralph endormi, à Hampsteadt, +marchait +bien, le cab conduit par Shoking filait encore mieux.</p> +<p>Vingt minutes après avoir quitté Dudley-street, il +arrivait dans +Heath-Mount.</p> +<p>Lord Palmure et la vieille dame n'avaient pas échangé +un mot durant le +trajet, trouvant inutile, tous les deux, de causer devant les deux +agents.</p> +<p>Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas desserré +les dents.</p> +<p>Quand le cab s'arrêta, lord Palmure mit la tête à +la portière et dit:</p> +<p>—Sommes-nous arrivés?</p> +<p>—Voici Heath-Mount, répondit Shoking, et voilà le +numéro 18.</p> +<p>Lord Palmure vit alors une grille, un grand jardin et, tout au fond, +une +maisonnette dont les fenêtres du rez-de-chaussée +étaient éclairées.</p> +<p>—Est-ce bien là? répéta lord Palmure en +s'adressant à la vieille dame.</p> +<p>Elle regarda à son tour.</p> +<p>—Oui, fit-elle.</p> +<p>—Alors vous allez me montrer le chemin.</p> +<p>—Mais, mylord, dit-elle avec un accent d'angoisse, vous voulez donc +que +ces gens-là m'assassinent?</p> +<p>—Soit, dit lord Palmure, puisque vous avez peur, restez ici. Comme +j'ai +le contrat et les bank-notes dans ma poche, je suis sûr que vous +ne vous +en irez pas.</p> +<p>Et il dit aux deux hommes, qui pour lui étaient toujours des +agents +déguisés:</p> +<p>—Venez, messieurs, et tenez-vous prêts à tout +événement.</p> +<p>Lord Palmure descendit le premier et marcha droit à la +grille, ce qui +fit qu'il ne vit pas que l'un des deux hommes prenait un paquet des +mains de Shoking.</p> +<p>Le noble lord allait mettre la main sur le bouton de la sonnette, +mais +celui à qui Shoking avait donné un objet +mystérieux l'arrêta.</p> +<p>—Ne sonnez pas, mylord, dit-il.</p> +<p>—Il faut pourtant bien que nous entrions.</p> +<p>—J'ai prévu le cas.</p> +<p>Et il tira de dessous son manteau un trousseau de clefs.</p> +<p>—A Londres, dit-il, on fait tout sur le même modèle, +depuis les +maisons jusqu'aux serrures.</p> +<p>—Vous êtes un homme habile, dit lord Palmure.</p> +<p>L'agent de police prétendu essaya tour à tour +plusieurs clefs.</p> +<p>L'une enfin entra, tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit.</p> +<p>—Entrez, mylord, dit cet homme.</p> +<p>Et il s'effaça pour laisser passer lord Palmure.</p> +<p>Mais, en ce moment, celui-ci sentit qu'on le prenait à la +gorge.</p> +<p>En même temps on lui appliqua un masque de poix sur le visage.</p> +<p>Et avant qu'il eût pu crier, se débattre et songer +à faire usage du +revolver qu'il avait sur lui, il fut renversé, garrotté +en un tour de +main et jeté en un coin du jardin, derrière un massif +d'arbres.</p> +<p>—A présent, dit l'homme gris, car c'était lui, allons +chercher +l'enfant.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXXVII</h2> +<p>Maintenant revenons un moment sur nos pas, et voyons ce qui +s'était +passé dans le cottage de mistress Fanoche. Nous avons +laissé le petit +Ralph au moment où la brutale Écossaise Mary levait le +fouet sur lui et +le frappait.</p> +<p>La douleur lui arracha un cri; mais ce cri fut unique. L'enfant se +roidit ensuite et croisa ses deux bras sur sa poitrine, regardant son +bourreau d'un air de défi.</p> +<p>L'Écossaise frappa encore.</p> +<p>Heureusement comme elle levait le fouet pour la troisième +fois, la porte +s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.</p> +<p>Elle jeta un cri à son tour, s'élança sur +l'Écossaise et lui arracha le +fouet.</p> +<p>Puis, d'un geste impérieux, elle lui ordonna de sortir.</p> +<p>L'Écossaise s'en alla sans mot dire.</p> +<p>Alors mistress Fanoche voulut prendre l'enfant dans ses bras.</p> +<p>—Où est ma mère? demanda celui-ci avec +ténacité.</p> +<p>—Ta mère est allée faire un voyage, mon petit homme, +lui répondit-elle +d'un ton doucereux, et je lui ai promis d'avoir bien soin de toi.</p> +<p>Ralph attacha sur elle un regard profond, le regard d'un homme et +non +d'un enfant.</p> +<p>—Vous me trompez! dit-il.</p> +<p>—Pourquoi veux-tu que je te trompe, mon mignon? fit mistress +Fanoche, +qui se mit à l'embrasser. Ta maman est partie, c'est bien vrai, +mais +elle reviendra...</p> +<p>—Quand?</p> +<p>—Demain.</p> +<p>—Vous me trompez, répéta l'enfant. Je veux m'en aller.</p> +<p>—Hein?</p> +<p>—Je veux sortir d'ici, fit-il avec un accent de volonté.</p> +<p>—Et si tu sors d'ici, où iras-tu? demanda la nourrisseuse +d'enfants.</p> +<p>—J'irai rejoindre ma mère.</p> +<p>—Tu sais bien que c'est impossible.</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Parce que ta mère est partie.</p> +<p>L'enfant frappa du pied.</p> +<p>—Je veux sortir! répéta-t-il.</p> +<p>Et il marcha vers la porte.</p> +<p>Mistress Fanoche le prit par le bras:</p> +<p>—Mon mignon, dit-elle, quand un enfant veut être traité +avec douceur et +n'être point battu, il doit être sage, sinon...</p> +<p>—Battez-moi, mais laissez-moi sortir.</p> +<p>L'obstination de Ralph, l'énergie avec laquelle il se +débattait aux +mains de mistress Fanoche, exaspéraient celle-ci.</p> +<p>Elle appela de nouveau l'Écossaise.</p> +<p>Mary revint, armée de son terrible fouet.</p> +<p>Cette fois, mistress Fanoche ne souriait plus.</p> +<p>—Couche-moi ce petit vaurien, dit-elle à l'Écossaise.</p> +<p>Elle sortit, et Ralph resta de nouveau au pouvoir de la terrible +servante.</p> +<p>Celle-ci le prit par le bras, le poussa rudement devant elle, et +comme +il essayait de résister, elle le frappa de nouveau.</p> +<p>Puis elle ouvrit une porte au fond du parloir et Ralph vit une +petite +chambre dans laquelle il y avait un lit.</p> +<p>Cette chambre ressemblait vaguement à celle où il +s'était endormi dans +les bras de sa mère.</p> +<p>Un moment, l'enfant eut une illusion et se mit à crier:</p> +<p>—Maman! maman!</p> +<p>Un éclat de rire de l'Écossaise lui répondit +seul.</p> +<p>—Maman! dit-il une fois encore.</p> +<p>Le fouet retomba.</p> +<p>Alors, vaincu par la douleur, l'enfant se prit à pleurer.</p> +<p>L'Écossaise, alors, se mit à le déshabiller +tranquillement, et Ralph ne +résista plus.</p> +<p>Son énergie l'avait abandonné, depuis qu'il pleurait, +tant les larmes +sont énervantes.</p> +<p>Il pleura longtemps, le pauvre enfant, interrompant ses sanglots +pour +appeler sa mère, qui ne lui répondait pas.</p> +<p>Puis, à la prostration morale succéda une prostration +physique, et il +finit par s'endormir.</p> +<p>Il était grand jour quand il s'éveilla, et le soleil +inondait la +chambre.</p> +<p>Ralph jeta un regard autour de lui.</p> +<p>Il était seul.</p> +<p>Une fois encore il appela sa mère.</p> +<p>Ce fut mistress Fanoche qui arriva.</p> +<p>Elle était redevenue souriante et voulut embrasser Ralph.</p> +<p>Mais il la repoussa.</p> +<p>—Rendez-moi ma mère, dit-il.</p> +<p>—Puisqu'elle doit revenir bientôt, dit-elle.</p> +<p>—Quand?</p> +<p>—Demain.</p> +<p>L'enfant eut l'air d'ajouter foi à ces paroles.</p> +<p>A partir de ce moment, il ne cria plus, ne pleura plus, ne fit plus +aucune question.</p> +<p>—J'en étais sûre, se dit mistress Fanoche au bout de +quelques +instants, il finira par se calmer.</p> +<p>Elle ne se rebuta point et combla l'enfant de caresses; mais s'il ne +la +repoussa plus, il accueillit ses observations avec une parfaite +indifférence.</p> +<p>Il avait refusé de manger d'abord, mais, vers le soir, la +faim triompha +de son obstination.</p> +<p>Mistress Fanoche avait eu soin de mêler un peu de jus de +pavots à ses +aliments, de façon qu'il s'endormit brusquement, son repas +terminé, et +que l'Écossaise put le déshabiller sans qu'il +s'éveillât.</p> +<p>Le lendemain en s'éveillant, Ralph demanda sa mère.</p> +<p>—Demain, lui dit encore mistress Fanoche.</p> +<p>L'enfant n'insista pas.</p> +<p>Seulement, depuis vingt-quatre heures un travail s'était fait +dans son +esprit.</p> +<p>Il s'était remémoré tous les +événements qui l'avaient frappé depuis son +arrivée à Londres.</p> +<p>Les petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu, +ne lui +avaient dit, hélas! que la vérité.</p> +<p>Il voyait bien toujours mistress Fanoche, mais il ne voyait plus la +vieille dame qui avait un air si méchant.</p> +<p>Enfin, malgré certaines ressemblances, Ralph était +bien convaincu que la +maison où il était n'était pas celle où il +avait été conduit avec sa +mère par le mendiant Shoking.</p> +<p>Par conséquent, il se fit ce raisonnement plein de justesse +apparente, +que s'il voulait rejoindre sa mère, il fallait qu'il s'enfuit de +cette +maison et retournât dans l'autre.</p> +<p>L'enfant ne se rendait pas bien compte de l'immensité de +Londres. +Cependant, il se demandait comment il trouverait son chemin.</p> +<p>Ralph ne songea donc plus qu'à fuir.</p> +<p>Quand les enfants se sont tracé une marche et ont un but +déterminé, ils +sont capables d'autant de patience et de dissimulation qu'un homme.</p> +<p>Il se montra si docile ce jour-là, que mistress Fanoche +l'accabla de +caresses.</p> +<p>Il ne la repoussa plus, et parut même se montrer convaincu que +sa mère +ne pouvait tarder à revenir.</p> +<p>Alors mistress Fanoche lui permit de jouer dans le jardin.</p> +<p>Le jardin était fermé par une haute grille, sur le +devant de la rue, +par un mur assez élevé, sur le derrière.</p> +<p>Il n'y avait donc aucun danger que l'enfant s'échappât.</p> +<p>Le soir, mistress Fanoche jugea inutile de mêler un +soporifique à son +repas.</p> +<p>L'enfant mangea peu.</p> +<p>Quand l'Écossaise vint lui annoncer que l'heure du coucher +était venue, +il ne fit aucune résistance.</p> +<p>Elle le déshabilla comme à l'ordinaire, le mit au lit +et emporta la +chandelle.</p> +<p>Alors, l'enfant se leva sans bruit et nu-pieds.</p> +<p>Puis il vint coller son oreille à la serrure.</p> +<p>Il entendit mistress Fanoche et l'Irlandaise qui causaient à +mi-voix.</p> +<p>Ralph revint vers son lit et se rhabilla dans l'obscurité.</p> +<p>Seulement, il ne mit pas ses souliers.</p> +<p>Puis il se dirigea à tâtons vers la croisée.</p> +<p>Cette croisée, comme toutes les croisées anglaises, +était à guillotine.</p> +<p>Il suffisait de tirer une corde, qui se trouvait dans le coin, pour +faire monter la partie inférieure du châssis.</p> +<p>L'enfant déploya la patience et la prudence d'un homme fait +pour +exécuter cette manœuvre sans bruit.</p> +<p>De temps en temps, il s'arrêtait et prêtait l'oreille.</p> +<p>Le bruit des voix de mistress Fanoche et de l'Écossaise +arrivait +toujours jusqu'à lui.</p> +<p>Le châssis ouvert, Ralph prit ses souliers à la main et +monta sur +l'entablement de la croisée.</p> +<p>La chambre était au rez-de-chaussée, par +conséquent à cinq ou six pieds +du sol.</p> +<p>Et Ralph se laissa glisser dans le jardin.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXXVIII</h2> +<p>Tandis que le petit Irlandais sautait dans le jardin, mistress +Fanoche, +en dépit de son rang, ne dédaignait pas de causer avec +Mary, l'humble +servante écossaise. C'est que, entre ces deux femmes, la +complicité +primait la hiérarchie.</p> +<p>Aussi bien que la vieille dame aux bésicles, Mary +l'Écossaise avait été +dans la confidence des crimes mystérieux commis par mistress +Fanoche.</p> +<p>Cette dernière était bien la maîtresse pourtant, +et c'était presque à +son profit unique que l'établissement prospérait, car +là où la vieille +dame portait un châle et une robe de popeline, là +où Mary avait un +fichu, mistress Fanoche empochait des guinées.</p> +<p>Néanmoins, et si sûre qu'elle fût de ces deux +femmes, elle croyait +devoir les ménager, et pour cela elle avait employé un +singulier moyen.</p> +<p>Elle avait encouragé, servi dans l'ombre la haine jalouse que +la vieille +dame et la servante avaient l'une pour l'autre.</p> +<p>Vingt fois la vieille dame avait dit que Mary était une +voleuse, qu'on +avait tort de laisser traîner devant elle l'argenterie et le +linge.</p> +<p>Par contre, Mary disait souvent:</p> +<p>—Vous auriez tort, madame, de vous confier sans réserve +à la femme aux +bésicles. Elle a l'œil faux et elle ressemble à Judas. Si +jamais elle +trouvait l'occasion de vous vendre, elle n'y manquerait pas.</p> +<p>Ce soir-là, quand elle eut couché l'enfant, Mary +revint au parloir, où +mistress Fanoche se brodait sentimentalement des pantoufles à +elle-même.</p> +<p>Au lieu de regagner sa cuisine, elle s'assit.</p> +<p>Mistress Fanoche ne se fâcha point.</p> +<p>Seulement, levant la tête et regardant l'Écossaise, +elle lui dit:</p> +<p>—Qu'est-ce qu'il y a?</p> +<p>—Madame, répondit Mary, je voudrais vous faire une question.</p> +<p>—Parle...</p> +<p>—Est-ce que vous avez dit à la vieille guenon que nous +venions ici?</p> +<p>La vieille guenon, c'était, comme on le pense, la dame aux +bésicles...</p> +<p>—Certainement, dit mistress Fanoche.</p> +<p>—Vous avez eu tort, madame.</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Parce qu'elle peut fort bien nous trahir.</p> +<p>Mistress Fanoche haussa les épaules.</p> +<p>—Et pourquoi veux-tu qu'elle nous trahisse?</p> +<p>—Pour de l'argent.</p> +<p>—Soit. Mais qui lui en donnera?</p> +<p>—Ceux qui pourront avoir intérêt à retrouver +l'enfant.</p> +<p>—Tu es folle, Mary.</p> +<p>—Pourquoi donc, madame?</p> +<p>—Mais parce qu'il n'y avait qu'une personne qui eût +intérêt à le +retrouver, sa mère... et que cette mère... tu sais bien...</p> +<p>—Oui, dit Mary avec un sourire féroce, elle a son compte, +celle-là...</p> +<p>—Mais ne l'eût-elle pas, comme elle n'a pas d'argent...</p> +<p>—C'est égal, j'ai mon idée, poursuivit +l'Écossaise, qui se laissait +aller à sa haine.</p> +<p>—Tais-toi! dit vivement mistress Fanoche.</p> +<p>—Qu'est-ce donc, madame?</p> +<p>—Il me semble que j'ai entendu du bruit...</p> +<p>—C'est le petit, peut-être...</p> +<p>Et Mary se leva pour aller à la porte de la chambre où +elle avait couché +Ralph.</p> +<p>—Non, dit mistress Fanoche... c'est par là... dans le jardin.</p> +<p>Elle s'était levée et prêtait l'oreille.</p> +<p>—La grille est bien fermée, dit Mary.</p> +<p>—Je te dis que j'entends marcher... Je te...</p> +<p>Mistress Fanoche n'acheva pas.</p> +<p>Elle était devenue toute pâle d'émotion, car une +clef tourna dans la +serrure de la porte d'entrée.</p> +<p>Les deux femmes se regardèrent muettes et la sueur au front.</p> +<p>Cependant la robuste et gigantesque Écossaise +s'élança en disant:</p> +<p>—Si ce sont des pick-pocketts, ils auront affaire à moi!</p> +<p>Mais, soudain, la porte du parloir s'ouvrit, et deux hommes se +montrèrent sur le seuil.</p> +<p>Ces deux hommes n'étaient autres que l'homme gris et son +compagnon +l'Irlandais, cet homme déguenillé, dont, avec un signe, +il avait fait un +esclave fidèle.</p> +<p>L'homme gris avait un revolver à la main, et, le braquant sur +l'Irlandaise:</p> +<p>—Toi, lui dit-il, je t'engage à te tenir tranquille.</p> +<p>Mistress Fanoche voulut jeter un cri.</p> +<p>—Madame, lui dit froidement l'homme gris, je ne suis pas un voleur; +ainsi, rassurez-vous. Mais j'ai besoin de causer avec vous quelques +instants; et pour cela il faut que vous m'écoutiez.</p> +<p>—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit mistress Fanoche +éperdue.</p> +<p>En même temps, elle subissait pareillement cette +mystérieuse fascination +qu'exerçait le regard de l'homme gris.</p> +<p>L'Écossaise, tenue en respect par le revolver, regardait tour +à tour +l'homme gris et son compagnon.</p> +<p>Le premier continua:</p> +<p>—Connaissez-vous lord Palmure, madame?</p> +<p>Mistress Fanoche se sentit un peu rassurée par ce nom, qui +était celui +d'un membre du Parlement.</p> +<p>—Non, dit-elle.</p> +<p>—Lord Palmure est à la recherche de son neveu.</p> +<p>Mistress Fanoche recula.</p> +<p>—Un petit Irlandais dont vous avez fait disparaître la +mère et que vous +cachez ici, ajouta l'homme gris.</p> +<p>Mistress Fanoche fit appel à toute son audace:</p> +<p>—Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-elle.</p> +<p>—Attendez donc, reprit l'homme gris. Vous tenez une pension dans +Dudley-street, c'est-à-dire que vous êtes une nourrisseuse +d'enfants. +Vous avez une associée, une vieille dame qui porte des +bésicles.</p> +<p>Mary l'Écossaise, emportée par sa haine, +s'écria:</p> +<p>—Ah! la vieille guenon nous a trahies! Je vous le disais bien, +madame!</p> +<p>—Cette fille, dit froidement l'homme gris, a dit la +vérité pure, +madame. La vieille dame a vendu pour une somme considérable, +à lord +Palmure, le secret de votre retraite et par conséquent de celle +de +l'enfant.</p> +<p>—Oh! la misérable! dit encore l'Écossaise.</p> +<p>—Mais tais-toi donc! s'écria mistress Fanoche +frémissante.</p> +<p>L'homme gris ajouta:</p> +<p>—Heureusement, lord Palmure n'a point payé encore.</p> +<p>Mistress Fanoche jeta un cri.</p> +<p>—Rendez-nous l'enfant, c'est vous qui toucherez l'argent...</p> +<p>La nourrisseuse eut un mouvement de joie qui la trahit, et, +malgré elle, +ses yeux se dirigèrent vers la porte de la chambre où on +avait couché +l'enfant.</p> +<p>L'homme gris surprit ce regard:</p> +<p>—Ah! dit-il, cette fois, nous le tenons!</p> +<p>Et il s'élança vers cette porte et l'ouvrit, laissant +les deux femmes à +la garde de l'Irlandais.</p> +<p>Mais, arrivé sur le seuil, il s'arrêta muet, +stupéfait, et ses cheveux +se hérissèrent.</p> +<p>La chambre était vide.</p> +<p>Il y avait bien un lit, et ce lit était défait, et il +gardait encore +l'empreinte moulée d'un corps d'enfant.</p> +<p>L'homme gris s'en approcha et mit la main dessus.</p> +<p>Les draps étaient chauds.</p> +<p>Il courut à la croisée ouverte.</p> +<p>Le jardin était silencieux.</p> +<p>En même temps mistress Fanoche et l'Écossaise +jetèrent un double cri.</p> +<p>Un cri à la sincérité duquel l'homme gris ne +put se tromper.</p> +<p>L'enfant avait pris la fuite, et les deux femmes n'en savaient rien.</p> +<p>L'homme gris sauta par la fenêtre dans le jardin.</p> +<p>Il se mit à courir dans tous les sens, suivi par les deux +femmes qui se +lamentaient et par l'Irlandais.</p> +<p>Lord Palmure, garrotté et son masque de poix sur le visage, +avait été si +bien caché derrière un massif, que les deux femmes +passèrent près de lui +sans le voir.</p> +<p>Shoking, lui-même, entendant tout ce tapage, avait +quitté son siége et +accourait.</p> +<p>On fit le tour du jardin. On chercha partout. On ne trouva point +l'enfant.</p> +<p>Tout à coup l'homme gris s'arrêta devant un arbre qui +croissait au long +de ce mur élevé qui bornait le jardin au nord.</p> +<p>Une branche cassée lui indiqua que le fugitif avait +grimpé le long de +cet arbre, sauté par dessus le mur, et qu'il s'était +enfui par là.</p> +<p>—Heureusement, s'écria l'homme gris, qu'il n'y a pas +longtemps de cela. +Hampsteadt est désert, en cette saison. Nous finirons bien par +le +retrouver.</p> +<p>Et il s'élança hors du jardin suivi de Shoking et de +l'Irlandais.</p> +<p>Tous trois avaient oublié la vieille dame, qui tremblait de +tous ses +membres dans le cab, et lord Palmure qui étouffait sous son +masque de +poix.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XXXIX</h2> +<p>Miss Ellen avait attendu le retour de lord Palmure, son père, +durant +toute la nuit.</p> +<p>A minuit, le noble lord n'était pas rentré; +néanmoins miss Ellen n'était +pas très-inquiète, et elle se disait que sans doute on +avait emmené le +petit Irlandais loin de Londres.</p> +<p>Sur le derrière de l'hôtel Palmure s'étendait un +grand jardin planté de +vieux arbres.</p> +<p>L'appartement de miss Ellen, situé au premier étage, +donnait sur ce +jardin.</p> +<p>Après avoir vainement attendu son père, miss Ellen +prit le parti de se +mettre au lit.</p> +<p>Mais, auparavant, fidèle à sa promesse, +l'altière jeune fille voulut +s'assurer que l'Irlandaise était toujours en son pouvoir.</p> +<p>Pour plus de sûreté, on avait donné à la +pauvre mère une chambre qui +n'avait pas d'autre issue que la chambre de miss Ellen elle-même.</p> +<p>Mais toutes ces précautions étaient au moins inutiles; +car Jenny, à qui +l'on avait représenté le portrait de sir Edmund, +âgé de vingt ans, et +qui avait reconnu son époux, savait maintenant qu'elle +était dans sa +famille, et, loin de se défier de lord Palmure et de sa fille, +avait au +contraire en eux une confiance aveugle.</p> +<p>Miss Ellen trouva la pauvre mère debout, les yeux secs, mais +en proie à +une anxiété croissante.</p> +<p>En voyant entrer miss Ellen, elle vint à elle les bras +ouverts.</p> +<p>—Eh bien! dit-elle, votre père est-il de retour?</p> +<p>—Pas encore.</p> +<p>—Mon Dieu! s'il n'allait pas trouver mon fils?</p> +<p>Un sourire plein d'assurance vint aux lèvres de miss Ellen.</p> +<p>—Rassurez-vous, dit-elle, mon père tient tout ce qu'il +promet. Il est +allé chercher votre fils et il le ramènera.</p> +<p>—Mais quand?</p> +<p>—Peut-être cette nuit... peut-être demain matin +seulement. Je vous le +répète, l'enfant était hors de Londres, à +la campagne; il faut le temps +matériel de faire le voyage.</p> +<p>—Oh! puissiez-vous dire vrai! murmura l'Irlandaise en joignant les +mains.</p> +<p>—Ma chère, reprit miss Ellen, croyez-moi, toutes ces +émotions que vous +avez éprouvées depuis deux jours vous ont brisée. +Vous avez besoin de +repos, mettez-vous au lit et attendez avec patience et courage le +retour +de mon père.</p> +<p>—Je ferai ce que vous voudrez, ma belle demoiselle, répondit +l'Irlandaise avec soumission.</p> +<p>—Vous me le promettez?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Bonsoir donc, ma bonne, et ayez foi en nous.</p> +<p>Miss Ellen baisa l'Irlandaise au front.</p> +<p>Celle-ci se mit à genoux au pied de son lit pour prier avant +son +coucher.</p> +<p>Miss Ellen sortit.</p> +<p>Elle revint dans sa chambre, songea un moment à sonner ses +femmes pour +se faire déshabiller; puis, cédant à on ne sait +quel caprice, elle +s'approcha d'une fenêtre qu'elle ouvrit.</p> +<p>La nuit était sombre, mais elle n'était pas +très-froide.</p> +<p>Quand le brouillard ne pèse pas sur Londres, +l'atmosphère est tiède, +même en automne.</p> +<p>Miss Ellen se prit à rêver, la tête +appuyée dans ses mains et ses coudes +sur l'entablement de la croisée.</p> +<p>Tout à coup elle tressaillit.</p> +<p>Une ombre noire s'agitait dans le jardin.</p> +<p>Était-ce un homme ou un animal?</p> +<p>Miss Ellen ne put d'abord s'en rendre compte.</p> +<p>L'ombre s'approcha.</p> +<p>Alors, la fille du pair d'Angleterre vit briller dans +l'obscurité deux +points lumineux.</p> +<p>On eût dit les yeux de quelque bête fauve au fond du +bois.</p> +<p>Chose bizarre! miss Ellen ne se rejeta point en arrière; elle +ne referma +point la croisée; elle ne courut pas à un cordon de +sonnette pour +appeler ses gens.</p> +<p>Obéissant à une mystérieuse fascination, elle +regardait ces deux yeux +qui s'avançaient toujours et vinrent s'arrêter au pied +d'un arbre qui +montait devant la croisée.</p> +<p>Alors la forme noire se dressa, et miss Ellen vit qu'elle avait +affaire +à un homme.</p> +<p>Cet homme se mit à grimper le long du tronc de l'arbre.</p> +<p>Miss Ellen voulut jeter un cri, mais sa gorge était aride.</p> +<p>Elle voulut fuir et refermer la croisée.</p> +<p>Mais une force inconnue la cloua au sol.</p> +<p>L'homme montait toujours.</p> +<p>Avec la légèreté d'un clown, il arriva sur une +branche qui était presque +de plain pied avec l'entablement de la croisée.</p> +<p>Peut-être que s'il eût un moment détourné +la tête, que s'il eût cessé, +l'espace d'une seconde seulement, de braquer ces deux yeux brillants +sur +la jeune fille, le charme se fût trouvé rompu et qu'elle +eût eu la force +d'appeler à son aide.</p> +<p>Mais ces yeux dominateurs demeurèrent fixés sur elle, +et la fille de +lord Palmure, pétrifiée, vit cet homme faire un bond +prodigieux et +sauter de l'arbre sur la croisée.</p> +<p>Il avait un poignard à la main et dit froidement:</p> +<p>—Si vous appelez, vous êtes morte!</p> +<p>Alors miss Ellen recula.</p> +<p>Mais elle recula lentement, les yeux fixés sur cet homme qui +osait lui +faire une menace de mort.</p> +<p>Quel était-il?</p> +<p>Jamais elle ne l'avait vu.</p> +<p>Sa mise était celle d'un gentleman.</p> +<p>Son visage pâle avait la distinction parfaite d'un homme de +qualité.</p> +<p>Son regard fascinait de près, comme il fascinait à +distance.</p> +<p>Cependant miss Ellen fit un effort suprême et rompit à +moitié le charme +qui l'enveloppait.</p> +<p>—Qui êtes-vous? dit-elle. Que me voulez-vous? Pourquoi +êtes-vous venu +ici?</p> +<p>—Miss Ellen, dit froidement cet homme, je vous demande mille pardons +d'avoir pris un chemin aussi singulier pour entrer chez vous; mais je +n'avais pas le choix. Je ne voulais pas qu'on me vît.</p> +<p>Il avait une voix douce et grave, pleine d'une mystérieuse +harmonie.</p> +<p>Miss Ellen se sentit dominée par le son de cette voix, bien +plus que par +l'épouvante que lui inspirait la vue du poignard.</p> +<p>—Que me voulez-vous? répéta-t-elle.</p> +<p>Elle se raidissait sur ses jambes pour ne point tomber; et ses mains +tremblantes furent obligées de chercher l'appui d'un meuble.</p> +<p>—Je viens vous parler au nom de votre père, dit cet homme.</p> +<p>—De mon père?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>Et comme elle le regardait avec une stupeur croissante, il tira de +son +doigt une bague qu'il mit sous les yeux de la jeune fille, en lui +disant:</p> +<p>—Connaissez-vous cela?</p> +<p>Miss Ellen tressaillit et étouffa un cri.</p> +<p>Cette bague était la chevalière armoriée que +portait ordinairement lord +Palmure.</p> +<p>—Mon père vous a donné sa bague? exclama-t-elle.</p> +<p>—Oui et non, dit-il en souriant. C'est-à-dire que cette bague +est une +preuve que votre père est en mon pouvoir, et que sa vie +répond de la +mienne.</p> +<p>Miss Ellen étouffa un nouveau cri.</p> +<p>Et reculant d'un pas encore:</p> +<p>—Mais qui donc êtes-vous? reprit-elle.</p> +<p>—Mon nom, ne vous apprendra pas grand chose, dit-il. On m'appelle: +L'HOMME GRIS.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XL</h2> +<p>L'homme gris, car, en effet, c'était lui, s'approcha plus +encore de la +jeune fille:</p> +<p>—Miss Ellen, dit-il, vous avez ici une femme qu'on appelle Jenny +l'Irlandaise.</p> +<p>—Que vous importe?</p> +<p>Et la fille de lord Palmure retrouva son humeur hautaine en +présence de +cet étranger qui se permettait de la questionner.</p> +<p>L'homme gris demeura calme, et sa voix ne perdit rien de son accent +de +douceur.</p> +<p>—Vous me demandez que m'importe? dit-il, et vous avez le droit de me +faire cette question. Aussi vais-je vous répondre.</p> +<p>Lord Palmure, votre père, s'est trouvé, il y a deux +jours, sur un +<i>Penny-Boat</i>; il a vu cette femme, il a cru, dans les traits de +l'enfant +qu'elle avait avec elle, reconnaître un homme. L'enfant lui a +rappelé +sir Edmund Palmure, son frère...</p> +<p>Miss Ellen étouffa un cri.</p> +<p>Mais l'œil fascinateur de l'homme gris se posa sur elle, et soudain +elle se tut.</p> +<p>Il continua:</p> +<p>—Il importait à lord Palmure d'avoir cette femme; aussi +l'a-t-il +enlevée et conduite ici. Il lui importait plus encore d'avoir +l'enfant. +C'est pour cela qu'il a donné de l'or, beaucoup d'or, et que +lui, le +noble pair, il n'a pas craint de se jeter dans une aventure d'homme de +rien.</p> +<p>—Après? dit froidement miss Ellen.</p> +<p>—Il m'importe pareillement, à moi, poursuivit l'homme gris, +d'avoir +cette femme; et je vais vous dire ce que j'ai fait pour cela. Je suis +entré chez vous de nuit, en escaladant un mur, en entrant par +une +fenêtre. Qu'un policeman m'arrête, qu'un magistrat de +police me renvoie +devant le jury, et le jury me condamne à aller finir mes jours +à +Botany-bay.</p> +<p>—Ah! dit miss Ellen, qui regardait maintenant cet homme avec plus +d'étonnement que d'épouvante.</p> +<p>Car, entre l'homme gris que nous avons vu au Black-Horse, vêtu +de ce +pauvre habit gris d'où il tenait son surnom, et celui que miss +Ellen +avait devant elle, il y avait tout un monde de distance.</p> +<p>Irréprochablement vêtu, rasé avec soin, +s'exprimant avec une aisance +parfaite, cet homme, on l'eût juré, paraissait être +entré par la porte, +avoir été préalablement présenté, et +il n'eût pas fallu de grands +efforts à celui qui serait entré inopinément chez +miss Ellen pour +supposer qu'il était son fiancé.</p> +<p>—Eh bien! reprit-il, ce n'est pas tout encore, j'ai fait plus que +cela, +miss Ellen: moi et mes complices, nous avons mis la main sur un pair +d'Angleterre, nous l'avons terrassé, garrotté, +après lui avoir posé sur +le visage un masque de poix.</p> +<p>Et comme miss Ellen allait jeter un nouveau cri:</p> +<p>—Prenez garde, dit-il, car c'est de votre père qu'il s'agit, +et si je +ne sortais pas d'ici libre et sain et sauf, vous ne le reverriez jamais.</p> +<p>La jeune fille frissonna.</p> +<p>—La vie de lord Palmure, poursuivit l'homme gris, répond de +la mienne. +Par conséquent, ne sonnez pas, n'appelez pas. Toute imprudence +de votre +part pourrait coûter la vie à votre père.</p> +<p>Miss Ellen regardait cet homme avec une épouvante +mêlée, à son insu +peut-être, d'une secrète admiration.</p> +<p>Il continua.</p> +<p>—L'Irlandaise est ici, et je veux la voir.</p> +<p>Sa voix, sans rien perdre de son calme, avait maintenant quelque +chose +d'impérieux qui fit pâlir miss Ellen de colère.</p> +<p>Sa nature altière se révolta même un moment.</p> +<p>—On n'a jamais dit: <i>je veux</i> devant moi, fit-elle.</p> +<p>—Aussi vous en fais-je mes plus humbles excuses, miss Ellen. Mais +nécessité n'a pas de loi. Or, je vous le dis, le temps +presse. La vie de +votre père est en danger, et votre résistance pourrait...</p> +<p>Elle l'interrompit d'un geste.</p> +<p>—Et qui donc m'assure, fit-elle, que ce que vous me dites est la +vérité?</p> +<p>—Cette bague que je vous présente.</p> +<p>En effet, si la bague de lord Palmure était aux mains de cet +homme, +c'est que lord Palmure lui-même était en son pouvoir.</p> +<p>Elle se mordit les lèvres et ne répondit rien.</p> +<p>L'homme gris reprit, sans rien perdre de son ton courtois:</p> +<p>—Veuillez, je vous prie, me conduire à la chambre de +l'Irlandaise.</p> +<p>Son regard pesait toujours sur la jeune fille, et ce regard avait +une +puissance magnétique à laquelle elle essayait vainement +de se +soustraire.</p> +<p>Dominée par ce regard, plus encore que par la pensée +que la vie de son +père était en danger, miss Ellen alla vers la porte qui +donnait dans la +chambre où était Jenny.</p> +<p>L'homme gris posa sa main sur le bras de la jeune fille, au moment +où +elle allait ouvrir cette porte.</p> +<p>—Miss Ellen, dit-il, un mot encore.</p> +<p>—Parlez...</p> +<p>—Je vous ai dit, je vous répète que la vie de votre +père répond de la +mienne; donc n'allez pas faire la folie d'appeler vos gens: si +j'étais +arrêté, avant le point du jour lord Palmure ne serait plus +qu'un +cadavre.</p> +<p>Elle lui jeta un regard de haine:</p> +<p>—Oh! dit-elle, vous serez châtié quelque jour!</p> +<p>—C'est possible, répondit-il, mais ce soir je suis le plus +fort et +j'use de ma supériorité.</p> +<p>Et il mit lui-même la main sur le bouton de la porte.</p> +<p>Alors, en proie à une colère concentrée, miss +Ellen, l'orgueilleuse +fille du pair d'Angleterre, se laissa tomber dans un fauteuil, et mit +la main sur ses yeux, comme si elle eût voulu éviter ce +regard qui +paralysait sa volonté.</p> +<p>L'homme gris ouvrit la porte sans bruit et entra dans la chambre de +l'Irlandaise.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<p>Jenny priait encore.</p> +<p>La scène entre miss Ellen et l'homme gris avait eu lieu +à demi-voix et +elle n'avait rien entendu.</p> +<p>Elle n'entendit pas davantage la porte s'ouvrir et se refermer.</p> +<p>Agenouillée au pied de son lit, sa tête dans ses mains, +elle demandait à +Dieu de lui rendre son enfant.</p> +<p>L'homme gris, dont un épais tapis assourdissait les pas, +marcha jusqu'à +elle et posa sa main sur son épaule.</p> +<p>L'Irlandaise se retourna vivement.</p> +<p>L'homme gris posait un doigt sur ses lèvres.</p> +<p>—Au nom de votre enfant, dit-il tout bas, pas un cri!</p> +<p>Le cri qui allait s'échapper de la poitrine de Jenny expira +dans la +gorge.</p> +<p>Elle se leva éperdue, l'œil fiévreux, regardant cet +homme à qui, une +fois déjà, elle avait dû son salut et semblant se +demander comment il +était parvenu jusqu'à elle.</p> +<p>—Que me voulez-vous? dit-elle enfin.</p> +<p>—Je viens, dit gravement l'homme gris, vous parler au nom de votre +mari +mort...</p> +<p>Elle tressaillit.</p> +<p>—De votre enfant vivant... Ne criez pas...</p> +<p>—Mon fils, dit-elle d'une voix sourde, on va me le rendre.</p> +<p>—Je viens enfin au nom de l'Irlande que vous trahissez sans le +savoir.</p> +<p>—Que dites-vous? qu'osez-vous dire? fit-elle.</p> +<p>—Je viens enfin au nom de ce prêtre qui devait dire la messe +à +Saint-Gilles, hier matin, et à qui vous deviez présenter +votre fils.</p> +<p>Elle le regardait avec une sorte d'épouvante.</p> +<p>—Femme de sir Edmund, dit gravement l'homme gris, savez-vous +où vous +êtes?</p> +<p>—Chez le frère de mon époux mort, +répondit-elle, chez le protecteur de +mon fils.</p> +<p>—Femme du sir Edmund, répondit gravement l'homme gris, vous +êtes chez +le bourreau de votre époux, chez le persécuteur de votre +fils, chez +l'homme qui a ruiné l'Irlande et laissé dresser +l'échafaud de ses +libérateurs.</p> +<p>Cette fois Jenny jeta un cri.</p> +<p>—Oh! dit-elle, vous mentez.</p> +<p>Il mit la main sur son cœur:</p> +<p>—Au nom de votre enfant que moi seul vous rendrai, dit-il, je vous +jure +que j'ai dit la vérité.</p> +<p>—Mon enfant, dit-elle, je le verrai dans quelques heures, lord +Palmure +va me le ramener.</p> +<p>—Lord Palmure ne rentrera ici, dit froidement l'homme gris, que +lorsque +vous en serez partie, vous.</p> +<p>—Vous voulez que je parte d'ici! s'écria l'Irlandaise.</p> +<p>—Au nom de votre époux mort, de votre fils vivant, au nom du +prêtre qui +vous attend, au nom de l'Irlande qui a compté sur vous, +répéta lentement +l'homme gris, Jenny, je vous somme de me suivre!</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2>XLI</h2> +<p>L'Irlandaise regardait l'homme gris avec une stupeur défiante.</p> +<p>—Vous ne me croyez pas? dit-il enfin.</p> +<p>Elle ne répondit point.</p> +<p>—Vous ne me croyez pas, de même que vous n'avez pas cru le +prêtre. Vous +avez préféré croire cet homme qui, en effet, +était le frère sir Edmund, +mais qui l'a livré à ses bourreaux.</p> +<p>Cette fois l'Irlandaise retrouva la parole:</p> +<p>—Hé! qui m'assure, dit-elle, que ce que vous me dites +là est la vérité?</p> +<p>—C'est juste, dit-il avec douceur, une première fois je vous +ai promis +de vous rendre votre fils, et je n'ai pu tenir ma parole. Vous avez le +droit de ne pas me croire.</p> +<p>—Rendez-moi mon fils, dit-elle, et je vous croirai.</p> +<p>—Mais pour que je vous le rende, il faut que vous sortiez d'ici.</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Écoutez-moi bien, continua-t-il avec douceur: votre fils, +enlevé par +une femme qui vend des enfants, votre fils, errant et perdu dans les +rues de Londres, est moins séparé de vous que s'il +était là, dans cette +chambre, sous ce toit maudit.</p> +<p>Que vous a dit l'homme qui vous a amenée ici?</p> +<p>Il vous a dit: Je suis le frère de l'époux que vous +pleurez. Venez, ma +maison sera votre maison, votre fils sera mon fils.</p> +<p>—Il m'a dit cela, en effet, dit Jenny l'Irlandaise.</p> +<p>—Cet homme, poursuivit l'homme gris, tiendra en partie sa promesse. +Vous, la fille du peuple, vous vivrez comme une lady. Votre fils +retrouvé sera élevé comme un fils de lord.</p> +<p>—Vous voyez bien! dit la pauvre mère.</p> +<p>—Attendez donc, reprit l'homme gris. Mais vous pouvez mourir, vous...</p> +<p>—Que m'importe? si mon fils est heureux...</p> +<p>—Certainement, il le sera. Je vous le répète, on +l'élèvera comme un +fils de lord, dans l'amour de l'Angleterre, dans la haine de l'Irlande, +dans le mépris des martyrs!</p> +<p>Jenny tressaillit et attacha un regard éperdu sur l'homme +gris.</p> +<p>—Que dites-vous donc là? s'écria-t-elle.</p> +<p>—Votre époux n'est-il pas mort pour l'Irlande, en maudissant +l'Angleterre?</p> +<p>—C'est vrai, dit-elle. Mais lord Palmure...</p> +<p>—Lord Palmure est pair d'Angleterre, Jenny, et il avait le pouvoir +d'arracher sir Edmund au gibet.</p> +<p>Elle jeta un cri, et, le regardant de nouveau:</p> +<p>—Est-ce bien vrai ce que vous me dites-là? fit-elle. Ne me +trompez-vous +pas encore?</p> +<p>—Regardez-moi bien...</p> +<p>Et il laissa, à son tour, peser sur elle cet œil profond et +magnétique +qui subjuguait.</p> +<p>—Oui, dit-elle enfin, oui, je vous crois.</p> +<p>—Attendez encore, reprit-il. Avant de sortir d'ici, Jenny, il faut +que +vous choisissiez vous-même la destinée de votre enfant.</p> +<p>Et comme elle ne paraissait pas comprendre ces paroles:</p> +<p>—Si vous restez ici, votre fils sera lord un jour, dit-il; il sera +riche, il sera heureux, mais du fond de sa tombe de supplicié, +son père, +sir Edmund, le reniera.</p> +<p>—Oh! ne parlez pas ainsi! dit-elle avec un accent d'effroi.</p> +<p>—Si vous me suivez, votre fils sera pauvre. Il souffrira, il +luttera, +mais il sera le chef d'une armée mystérieuse qui se +recrute et s'agite +dans l'ombre, soldats, martyrs aujourd'hui, demain vainqueurs, qui +chasseront le dernier Anglais du dernier coin de l'Irlande.</p> +<p>Souvenez-vous des paroles de sir Edmund et choisissez!</p> +<p>Cette fois l'Irlandaise n'hésita plus.</p> +<p>Elle se leva et dit:</p> +<p>—Partons!</p> +<p>—Une minute encore, dit l'homme gris. Votre fils n'est pas +retrouvé...</p> +<p>Elle joignit les mains.</p> +<p>—Mais, acheva-t-il, ayez confiance... Maintenant, c'est l'Irlande +tout +entière qui cherche son chef, et elle le retrouvera!</p> +<p>Jenny eut foi dans l'accent grave et doux de cet homme.</p> +<p>—Je vous crois, dit-elle: mais lord Palmure me trompait donc quand +il +m'assurait qu'il le ramènerait?</p> +<p>—Non, mais, comme nous, il a été déçu +dans son attente. Écoutez-moi +bien. Les femmes qui vous ont endormie avaient emmené votre fils +à +Hampsteadt, un village aux portes de Londres.</p> +<p>Lord Palmure avait découvert cette retraite, et, il y a +quelques heures, +il s'est mis en route.</p> +<p>Deux hommes l'accompagnaient, et j'étais l'un de ces deux +hommes.</p> +<p>—Vous?</p> +<p>—Moi.</p> +<p>—Eh bien! fit-elle avec anxiété.</p> +<p>—Quand nous sommes arrivés, l'enfant avait pris la fuite.</p> +<p>Il avait échappé à ses geôliers, il +s'était mis sans doute en chemin +pour vous rejoindre.</p> +<p>—O mon Dieu!</p> +<p>—Jenny, continua l'homme gris, votre fils, errant dans les rues de +Londres, sera rencontré par un policeman, qui le conduira au +bureau de +police où nous le réclamerons.</p> +<p>—Dites-vous vrai?</p> +<p>—Vagabond perdu dans la ville immense, il est moins en danger que +sous +les lambris de ce palais. Ayez foi en nous, car nous sommes beaucoup, +et +tous nous le chercherons.</p> +<p>—Oui, dit-elle, oui, je vous crois. Oui, mes yeux s'ouvrent à +la +lumière et mon fils errant dans les rues de Londres ne saurait +être +perdu pour moi.</p> +<p>—Alors, vous consentez à me suivre?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—A la porte de ce palais vous trouverez le prêtre que vous +avez déjà +vu... et qui m'a aidé à vous sauver.</p> +<p>—L'abbé Samuel?</p> +<p>—Je l'ai fait sortir de prison, comme je vous l'avais promis.</p> +<p>L'Irlandaise se sentit entraînée vers l'homme gris par +un élan +irrésistible.</p> +<p>—Oh! dit-elle, qui que vous soyez, j'ai foi en vous.</p> +<p>Alors il ouvrit la porte de la chambre et Jenny, tressaillant, +aperçut +miss Ellen assise dans le fauteuil où elle s'était +laissée tomber +suffoquée par la colère.</p> +<p>L'homme gris marcha droit à elle.</p> +<p>—Miss Ellen, dit-il, vous avez tenu une partie de votre promesse, +mais +ce n'est pas tout, et la vie de votre père est toujours en +danger.</p> +<p>La jeune fille le regarda avec une expression de haine soumise:</p> +<p>—Que voulez-vous de moi? fit-elle.</p> +<p>—Que vous nous conduisiez loin d'ici.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>L'homme gris ajouta:</p> +<p>—Il est tard, vos gens sont couchés. Prenez ce flambeau et +conduisez-nous jusqu'à la porte de l'orangerie qui donne sur le +jardin. +Au fond du jardin, il y a une autre porte dont vous devez avoir la clef.</p> +<p>Cette porte ouvre sur une ruelle. C'est par là que nous +sortirons.</p> +<p>Miss Ellen regarda l'Irlandaise.</p> +<p>—Ainsi, dit-elle, vous allez suivre cet homme?</p> +<p>Jenny baissa les yeux:</p> +<p>—C'est l'Irlande qui le veut! dit-elle.</p> +<p>Un tremblement nerveux parcourait tout le corps de miss Ellen.</p> +<p>Mais le regard fascinateur de l'homme gris pesa sur elle, et elle +fut +contrainte d'obéir.</p> +<p>Elle prit donc le flambeau, ouvrit la porte de sa chambre et dit:</p> +<p>—Suivez-moi!</p> +<p>Et l'Irlandaise avait pris le bras de son libérateur.</p> +<p>Miss Ellen leur fit suivre un corridor, descendre un escalier, +traverser +plusieurs salles du rez-de-chaussée.</p> +<p>L'hôtel était silencieux et ils ne rencontrèrent +personne.</p> +<p>Quand ils furent dans l'orangerie, elle prit une clef qui +était pendue +au mur:</p> +<p>—Voilà, dit-elle, la clef de la petite porte.</p> +<p>—Au revoir, miss Ellen! dit l'homme gris.</p> +<p>En ce moment, l'altière jeune fille secoua le charme +étrange qu'elle +subissait depuis une heure.</p> +<p>—Oui, dit-elle, au revoir! car nous nous reverrons!...</p> +<p>[*** Ligne illisible] devant qui elle avait tremblé et +s'était sentie +humiliée.</p> +<p>—Oui, nous nous reverrons! murmura-t-elle, tandis que l'homme gris +traversait le jardin, emmenant l'Irlandaise. Nous nous reverrons!... et +ce sera entre nous un duel à mort.</p> +<h3>FIN DU PROLOGUE</h3> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + +***** This file should be named 15146-h.htm or 15146-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/4/15146/ + +Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Maillière and the Online +Distributed Proofreading Team. Page scans provided by gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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