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diff --git a/14913-8.txt b/14913-8.txt new file mode 100644 index 0000000..6c22056 --- /dev/null +++ b/14913-8.txt @@ -0,0 +1,15740 @@ +The Project Gutenberg EBook of Réflexions ou sentences et maximes morales +by François de La Rochefoucauld + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Réflexions ou sentences et maximes morales + +Author: François de La Rochefoucauld + +Release Date: February 5, 2005 [EBook #14913] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉFLEXIONS *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +François de La Rochefoucauld + + +RÉFLEXIONS OU SENTENCES ET MAXIMES MORALES + + +(1664) + + +Table des matières + +Réflexions morales +Maximes supprimées +1 Maximes retranchées après la première édition +2 Maxime retranchée après la deuxième édition +3 Maximes retranchées après la quatrième édition +Maximes posthumes +1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt +2 Maximes fournies par des lettres +3 Maximes fournies par l'édition hollandaise de 1664 +4 Maximes fournies par le supplément de l'édition de 1693 +5 Maximes fournies par des témoignages de contemporains +Réflexions diverses +I. Du vrai +II. De la société +III. De l'air et des manières +IV. De la conversation +V. De la confiance +VI. De l'amour et de la mer +VII. Des exemples +VIII. De l'incertitude de la jalousie +IX. De l'amour et de la vie +X. Des goûts +XI. Du rapport des hommes avec les animaux +XII. De l'origine des maladies +XIII. Du faux +XIV. Des modèles de la nature et de la fortune +XV. Des coquettes et des vieillards +XVI. De la différence des esprits +XVII. De l'inconstance +XVIII. De la retraite +XIX. Des événements de ce siècle +Appendice aux événements de ce siècle +1. Portrait de Mme de Montespan +2. Portrait du cardinal de Retz +3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de Richelieu +4. Le comte d'Harcourt +Portrait de La Rochefoucauld par lui-même +Documents relatifs à la genèse des maximes +Avis au lecteur +Discours sur les réflexions ou sentences et maximes morales +Réflexions morales +Manuscrit de Liancourt +Sentences et maximes de morale (Édition hollandaise de 1664) +Sentences et maximes de morale par M. D. L. R. 1663 (B.N., Collection +Smith-Lesouef, ms. 90) +Manuscrit édité par Édouard de Barthélemy +Variantes tirées du manuscrit Gilbert attestées par l'édition des grands +écrivains +1 Variantes se rapportant a des maximes de l'édition de 1678. +2 Variantes se rapportant à des maximes supprimées +Lettres relatives aux maximes +I. Lettres concernant la rédaction des maximes +1. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1659. +2. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 24 octobre 1659 (?). +3. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 5 décembre 1659 ou 1660. +4. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 1662. +5. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 17 août 1662. +6. Lettre de La Rouchefoucauld à Jacques Esprit. 9 septembre 1662. +7. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1662, ou 1663. +8. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même époque. +9. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même époque. +10. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Avant avril 1663. +11. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 1663. +12. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé 1663. +13. Lettre de La Rochefoucauld à Mlle de Scudéry, 3 décembre 1663 (?). +14. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 10 décembre 1663. +15. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1663, ou début 1664. +16. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. +17. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. +18. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. +19. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. +20. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. +21. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. +22. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue. +23. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue. +24. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. +25. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue +26. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue. +II. Jugements recueillis par Mme de Sablé +27. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. 3 mars 1661. +28. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. Même époque. +29. Lettre de Mlle de Vertus à Mme de Sablé. Printemps 1663. +30. Lettre de Mme de Schonberg à Mme de Sablé. 1663. +31. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Schonberg, transmise par elle à +Mme de Sablé. 1663. +32. Lettre de Mme de Guymené à Mme de Sablé. 1663. +33. Lettre de Mme de Liancourt à Mme de Sablé. 1663. +34. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663. +35. Lettre d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663. +36. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé, 1663. +37. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663. +38. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663. +III. Lettres concernant la publication de la Ière édition des maximes +39. Lettre de La Rochefoucauld au Père Thomas Esprit. 6 février 1664. +40. Lettre de La Rochefoucauld au Père René Rapin. 12 juillet 1664. +41. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1664. +42. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 18 février 1665. +IV. Lettres concernant la rédaction des maximes (3e, 4e et 5e éditions) +43. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé, 1667. +44. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Rohan, abbesse de +Malnoue. Période 1671-1674. +45. Réponse de Mme de Rohan à l'envoi précédent. +46. Réponse de La Rochefoucauld à la lettre précédente +47. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé 2 août 1675. +48. Réponse de Mme de Sablé à la lettre précédente +V. Lettre relatant un entretien de la Rochefoucauld avec le chevalier de +Méré +49. Lettre du chevalier de Méré à Madame la duchesse de***. Date inconnue. + + +Réflexions morales + +Nos vertus ne sont, le plus souvent, que de vices déguisés. + +1 + +Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage +de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre +industrie savent arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et +par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont +chastes. + +2 + +L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs. + +3 + +Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre, +il y reste encore bien des terres inconnues. + +4 + +L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde. + +5 + +La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée +de notre vie. + +6 + +La passion fait souvent un fou du plus habile homme, et rend +souvent les plus sots habiles. + +7 + +Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont +représentées par les politiques comme les effets des grands +desseins, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur +et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on +rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du +monde, n'était peut-être qu'un effet de jalousie. + +8 + +Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. +Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont +infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion +persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a point. + +9 + +Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait qu'il +est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit défier lors même +qu'elles paraissent les plus raisonnables. + +10 + +Il y a dans le coeur humain une génération perpétuelle de +passions, en sorte que la ruine de l'une est presque toujours +l'établissement d'une autre. + +11 + +Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires. +L'avarice produit quelquefois la prodigalité, et la prodigalité +l'avarice; on est souvent ferme par faiblesse, et audacieux par +timidité. + +12 + +Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des +apparences de piété et d'honneur, elles paraissent toujours au +travers de ces voiles. + +13 + +Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de +nos goûts que de nos opinions. + +14 + +Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des +bienfaits et des injures; ils haïssent même ceux qui les ont +obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages. +L'application à récompenser le bien, et à se venger du mal, leur +paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre. + +15 + +La clémence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner +l'affection des peuples. + +16 + +Cette clémence dont on fait une vertu se pratique tantôt par +vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque +toujours par tous les trois ensemble. + +17 + +La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne +fortune donne à leur humeur. + +18 + +La modération est une crainte de tomber dans l'envie et dans le +mépris que méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une +vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin la +modération des hommes dans leur plus haute élévation est un désir +de paraître plus grands que leur fortune. + +19 + +Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui. + +20 + +La constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agitation +dans le coeur. + +21 + +Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une +constance et un mépris de la mort qui n'est en effet que la +crainte de l'envisager. De sorte qu'on peut dire que cette +constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est à +leurs yeux. + +22 + +La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à +venir. Mais les maux présents triomphent d'elle. + +23 + +Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas +ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume; +et la plupart des hommes meurent parce qu'on ne peut s'empêcher de +mourir. + +24 + +Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de +leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne les soutenaient que par +la force de leur ambition, et non par celle de leur âme, et qu'à +une grande vanité près les héros sont faits comme les autres +hommes. + +25 + +Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que +la mauvaise. + +26 + +Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. + +27 + +On fait souvent vanité des passions même les plus criminelles; +mais l'envie est une passion timide et honteuse que l'on n'ose +jamais avouer. + +28 + +La jalousie est en quelque manière juste et raisonnable, +puisqu'elle ne tend qu'à conserver un bien qui nous appartient, ou +que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une +fureur qui ne peut souffrir le bien des autres. + +29 + +Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et +de haine que nos bonnes qualités. + +30 + +Nous avons plus de force que de volonté; et c'est souvent pour +nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses +sont impossibles. + +31 + +Si nous n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de +plaisir à en remarquer dans les autres. + +32 + +La jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient fureur, ou +elle finit, sitôt qu'on passe du doute à la certitude. + +33 + +L'orgueil se dédommage toujours et ne perd rien lors même qu'il +renonce à la vanité. + +34 + +Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de +celui des autres. + +35 + +L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence +qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour. + +36 + +Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de +notre corps pour nous rendre heureux; nous ait aussi donné +l'orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos +imperfections. + +37 + +L'orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous +faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous ne les reprenons +pas tant pour les en corriger que pour leur persuader que nous en +sommes exempts. + +38 + +Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos +craintes. + +39 + +L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de +personnages, même celui de désintéressé. + +40 + +L'intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des autres. + +41 + +Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent +ordinairement incapables des grandes. + +42 + +Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison. + +43 + +L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit; et +pendant que par son esprit il tend à un but, son coeur l'entraîne +insensiblement à un autre. + +44 + +La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées; elles ne +sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes +du corps. + +45 + +Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la +fortune. + +46 + +L'attachement ou l'indifférence que les philosophes avaient pour +la vie n'était qu'un goût de leur amour-propre, dont on ne doit +non plus disputer que du goût de la langue ou du choix des +couleurs. + +47 + +Notre humeur met le prix à tout ce qui nous vient de la fortune. + +48 + +La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est +par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non par avoir ce que +les autres trouvent aimable. + +49 + +On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine. + +50 + +Ceux qui croient avoir du mérite se font un honneur d'être +malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont +dignes d'être en butte à la fortune. + +51 + +Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de +nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que +nous approuvions dans un autre. + +52 + +Quelque différence qui paraisse entre les fortunes, il y a +néanmoins une certaine compensation de biens et de maux qui les +rend égales. + +53 + +Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle +seule, mais la fortune avec elle qui fait les héros. + +54 + +Le mépris des richesses était dans les philosophes un désir caché +de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le mépris +des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret pour se +garantir de l'avilissement de la pauvreté; c'était un chemin +détourné pour aller à la considération qu'ils ne pouvaient avoir +par les richesses. + +55 + +La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la +faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit par +le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent; et nous leur +refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire +ceux de tout le monde. + +56 + +Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y +paraître établi. + +57 + +Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne +sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais des effets du +hasard. + +58 + +Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou +malheureuses à qui elles doivent une grande partie de la louange +et du blâme qu'on leur donne. + +59 + +Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne +tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne +puissent tourner à leur préjudice. + +60 + +La fortune tourne tout à l'avantage de ceux qu'elle favorise. + +61 + +Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur +humeur que de la fortune. + +62 + +La sincérité est une ouverture de coeur. On la trouve en fort peu +de gens; et celle que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine +dissimulation pour attirer la confiance des autres. + +63 + +L'aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de +rendre nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles +un respect de religion. + +64 + +La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses +apparences y font de mal. + +65 + +Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence. Cependant +elle ne saurait nous assurer du moindre événement. + +66 + +Un habile homme doit régler le rang de ses intérêts et les +conduire chacun dans son ordre. Notre avidité le trouble souvent +en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour +désirer trop les moins importantes, on manque les plus +considérables. + +67 + +La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit. + +68 + +Il est difficile de définir l'amour. Ce qu'on en peut dire est que +dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une +sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée et +délicate de posséder ce que l'on aime après beaucoup de mystères. + +69 + +S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, +c'est celui qui est caché au fond du coeur, et que nous ignorons +nous-mêmes. + +70 + +Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour +où il est, ni le feindre où il n'est pas. + +71 + +Il n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'être aimés quand +ils ne s'aiment plus. + +72 + +Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble +plus à la haine qu'à l'amitié. + +73 + +On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais +il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une. + +74 + +Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes +copies. + +75 + +L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement +continuel; et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de +craindre. + +76 + +Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits: tout +le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. + +77 + +L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui +attribue, et où il n'a non plus de part que le Doge à ce qui se +fait à Venise. + +78 + +L'amour de la justice n'est en la plupart des hommes que la +crainte de souffrir l'injustice. + +79 + +Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même. + +80 + +Ce qui nous rend si changeants dans nos amitiés, c'est qu'il est +difficile de connaître les qualités de l'âme, et facile de +connaître celles de l'esprit. + +81 + +Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, et nous ne +faisons que suivre notre goût et notre plaisir quand nous +préférons nos amis à nous-mêmes; c'est néanmoins par cette +préférence seule que l'amitié peut être vraie et parfaite. + +82 + +La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre +notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une +crainte de quelque mauvais événement. + +83 + +Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un +ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons +offices; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se +propose toujours quelque chose à gagner. + +84 + +Il est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé. + +85 + +Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que +nous; et néanmoins c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié. +Nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons +faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir. + +86 + +Notre défiance justifie la tromperie d'autrui. + +87 + +Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient +les dupes les uns des autres. + +88 + +L'amour-propre nous augmente ou nous diminue les bonnes qualités +de nos amis à proportion de la satisfaction que nous avons d'eux; +et nous jugeons de leur mérite par la manière dont ils vivent avec +nous. + +89 + +Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de +son jugement. + +90 + +Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos +défauts que par nos bonnes qualités. + +91 + +La plus grande ambition n'en a pas la moindre apparence +lorsqu'elle se rencontre dans une impossibilité absolue d'arriver +où elle aspire. + +92 + +Détromper un homme préoccupé de son mérite est lui rendre un aussi +mauvais office que celui que l'on rendit à ce fou d'Athènes, qui +croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient dans le port étaient +à lui. + +93 + +Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler +de n'être plus en état de donner de mauvais exemples. + +94 + +Les grands noms abaissent, au lieu d'élever, ceux qui ne les +savent pas soutenir. + +95 + +La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui +l'envient le plus sont contraints de le louer. + +96 + +Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude +que celui qui lui a fait du bien. + +97 + +On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement +étaient deux choses différentes. Le jugement n'est que la grandeur +de la lumière de l'esprit; cette lumière pénètre le fond des +choses; elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer et aperçoit +celles qui semblent imperceptibles. Ainsi il faut demeurer +d'accord que c'est l'étendue de la lumière de l'esprit qui produit +tous les effets qu'on attribue au jugement. + +98 + +Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son +esprit. + +99 + +La politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnêtes et +délicates. + +100 + +La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une +manière agréable. + +101 + +Il arrive souvent que des choses se présentent plus achevées à +notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup d'art. + +102 + +L'esprit est toujours la dupe du coeur. + +103 + +Tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur +coeur. + +104 + +Les hommes et les affaires ont leur point de perspective. Il y en +a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et d'autres dont on +ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné. + +105 + +Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la +raison, mais celui qui la connaît, qui la discerne, et qui la +goûte. + +106 + +Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme +il est presque infini, nos connaissances sont toujours +superficielles et imparfaites. + +107 + +C'est une espèce de coquetterie de faire remarquer qu'on n'en fait +jamais. + +108 + +L'esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du coeur. + +109 + +La jeunesse change ses goûts par l'ardeur du sang, et la +vieillesse conserve les siens par l'accoutumance. + +110 + +On ne donne rien si libéralement que ses conseils. + +111 + +Plus on aime une maîtresse, et plus on est près de la haïr. + +112 + +Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant comme ceux du +visage. + +113 + +Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux. + +114 + +On ne se peut consoler d'être trompé par ses ennemis, et trahi par +ses amis; et l'on est souvent satisfait de l'être par soi-même. + +115 + +Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s'en apercevoir +qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en +aperçoivent. + +116 + +Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner +des conseils. Celui qui en demande paraît avoir une déférence +respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense +qu'à lui faire approuver les siens, et à le rendre garant de sa +conduite. Et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui +témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le +plus souvent dans les conseils qu'il donne que son propre intérêt +ou sa gloire. + +117 + +La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre +de tomber dans les pièges que l'on nous tend, et on n'est jamais +si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres. + +118 + +L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent +trompés. + +119 + +Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin nous +nous déguisons à nous-mêmes. + +120 + +L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un +dessein formé de trahir. + +121 + +On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal. + +122 + +Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse +que par notre force. + +123 + +On n'aurait guère de plaisir si on ne se flattait jamais. + +124 + +Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses +pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand +intérêt. + +125 + +L'usage ordinaire de la finesse est la marque d'un petit esprit, +et il arrive presque toujours que celui qui s'en sert pour se +couvrir en un endroit, se découvre en un autre. + +126 + +Les finesses et les trahisons ne viennent que de manque +d'habileté. + +127 + +Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les +autres. + +128 + +La trop grande subtilité est une fausse délicatesse, et la +véritable délicatesse est une solide subtilité. + +129 + +Il suffit quelquefois d'être grossier pour n'être pas trompé par +un habile homme. + +130 + +La faiblesse est le seul défaut que l'on ne saurait corriger. + +131 + +Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire +l'amour, c'est de faire l'amour. + +132 + +Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être pour +soi-même. + +133 + +Les seules bonnes copies sont celles qui nous font voir le +ridicule des méchants originaux. + +134 + +On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par +celles que l'on affecte d'avoir. + +135 + +On est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres. + +136 + +Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient +jamais entendu parler de l'amour. + +137 + +On parle peu quand la vanité ne fait pas parler. + +138 + +On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler. + +139 + +Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui +paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est +qu'il n'y a presque personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut +dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus +habiles et les plus complaisants se contentent de montrer +seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans +leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur +dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire; +au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux +autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à +soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus +grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation. + +140 + +Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie +des sots. + +141 + +Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer; et nous sommes +si glorieux que nous ne voulons pas nous trouver de mauvaise +compagnie. + +142 + +Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre en +peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits au contraire +ont le don de beaucoup parler, et de ne rien dire. + +143 + +C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous +exagérons les bonnes qualités des autres, que par l'estime de leur +mérite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il +semble que nous leur en donnons. + +144 + +On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans +intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée, et délicate, +qui satisfait différemment celui qui la donne, et celui qui la +reçoit. L'un la prend comme une récompense de son mérite; l'autre +la donne pour faire remarquer son équité et son discernement. + +145 + +Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir +par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que nous +n'osons découvrir d'une autre sorte. + +146 + +On ne loue d'ordinaire que pour être loué. + +147 + +Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est +utile à la louange qui les trahit. + +148 + +Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent. + +149 + +Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois. + +150 + +Le désir de mériter les louanges qu'on nous donne fortifie notre +vertu; et celles que l'on donne à l'esprit, à la valeur, et à la +beauté contribuent à les augmenter. + +151 + +Il est plus difficile de s'empêcher d'être gouverné que de +gouverner les autres. + +152 + +Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des +autres ne nous pourrait nuire. + +153 + +La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre. + +154 + +La fortune nous corrige de plusieurs défauts que la raison ne +saurait corriger. + +155 + +Il y a des gens dégoûtants avec du mérite, et d'autres qui +plaisent avec des défauts. + +156 + +Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire des +sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de +conduite. + +157 + +La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens +dont ils se sont servis pour l'acquérir. + +158 + +La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre +vanité. + +159 + +Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités; il en faut avoir +l'économie. + +160 + +Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer +pour grande lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein. + +161 + +Il doit y avoir une certaine proportion entre les actions et les +desseins si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent +produire. + +162 + +L'art de savoir bien mettre en oeuvre de médiocres qualités dérobe +l'estime et donne souvent plus de réputation que le véritable +mérite. + +163 + +Il y a une infinité de conduites qui paraissent ridicules, et dont +les raisons cachées sont très sages et très solides. + +164 + +Il est plus facile de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que +de ceux que l'on exerce. + +165 + +Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre +étoile celle du public. + +166 + +Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le +mérite même. + +167 + +L'avarice est plus opposée à l'économie que la libéralité. + +168 + +L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous +mener à la fin de la vie par un chemin agréable. + +169 + +Pendant que la paresse et la timidité nous retiennent dans notre +devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur. + +170 + +Il est difficile de juger si un procédé net, sincère et honnête +est un effet de probité ou d'habileté. + +171 + +Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent +dans la mer. + +172 + +Si on examine bien les divers effets de l'ennui, on trouvera qu'il +fait manquer à plus de devoirs que l'intérêt. + +173 + +Il y a diverses sortes de curiosité: l'une d'intérêt, qui nous +porte à désirer d'apprendre ce qui nous peut être utile, et +l'autre d'orgueil, qui vient du désir de savoir ce que les autres +ignorent. + +174 + +Il vaut mieux employer notre esprit à supporter les infortunes qui +nous arrivent qu'à prévoir celles qui nous peuvent arriver. + +175 + +La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait +que notre coeur s'attache successivement à toutes les qualités de +la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une, +tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une +inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet. + +176 + +Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que +l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime de nouveaux +sujets d'aimer, et l'autre vient de ce que l'on se fait un honneur +d'être constant. + +177 + +La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce +qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu'on ne +s'ôte et qu'on ne se donne point. + +178 + +Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas tant +la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer, +que le dégoût de n'être pas assez admirés de ceux qui nous +connaissent trop, et l'espérance de l'être davantage de ceux qui +ne nous connaissent pas tant. + +179 + +Nous nous plaignons quelquefois légèrement de nos amis pour +justifier par avance notre légèreté. + +180 + +Notre repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons +fait, qu'une crainte de celui qui nous en peut arriver. + +181 + +Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l'esprit ou de +sa faiblesse, qui lui fait recevoir toutes les opinions d'autrui, +et il y en a une autre, qui est plus excusable, qui vient du +dégoût des choses. + +182 + +Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons +entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble +et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la +vie. + +183 + +Il faut demeurer d'accord à l'honneur de la vertu que les plus +grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les +crimes. + +184 + +Nous avouons nos défauts pour réparer par notre sincérité le tort +qu'ils nous font dans l'esprit des autres. + +185 + +Il y a des héros en mal comme en bien. + +186 + +On ne méprise pas tous ceux qui ont des vices; mais on méprise +tous ceux qui n'ont aucune vertu. + +187 + +Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices. + +188 + +La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et +quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'est pas moins en +danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand on se +porte bien. + +189 + +Il semble que la nature ait prescrit à chaque homme dès sa +naissance des bornes pour les vertus et pour les vices. + +190 + +Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts. + +191 + +On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie +comme des hôtes chez qui il faut successivement loger; et je doute +que l'expérience nous les fît éviter s'il nous était permis de +faire deux fois le même chemin. + +192 + +Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance +que c'est nous qui les quittons. + +193 + +Il y a des rechutes dans les maladies de l'âme, comme dans celles +du corps. Ce que nous prenons pour notre guérison n'est le plus +souvent qu'un relâche ou un changement de mal. + +194 + +Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps: quelque +soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et +elles sont à tout moment en danger de se rouvrir. + +195 + +Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est +que nous en avons plusieurs. + +196 + +Nous oublions aisément nos fautes lorsqu'elles ne sont sues que de +nous. + +197 + +Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire du mal sans +l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre +en le voyant. + +198 + +Nous élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres. Et +quelquefois on louerait moins Monsieur le Prince et M. de Turenne +si on ne les voulait point blâmer tous deux. + +199 + +Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir. + +200 + +La vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie. + +201 + +Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de +tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut +se passer de lui se trompe encore davantage. + +202 + +Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent leurs défauts aux +autres et à eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont ceux qui les +connaissent parfaitement et les confessent. + +203 + +Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien. + +204 + +La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles +ajoutent à leur beauté. + +205 + +L'honnêteté des femmes est souvent l'amour de leur réputation et +de leur repos. + +206 + +C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être +toujours exposé à la vue des honnêtes gens. + +207 + +La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un +paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont +proportionnées à son âge et à sa fortune. + +208 + +Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient +habilement leur niaiserie. + +209 + +Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. + +210 + +En vieillissant on devient plus fou, et plus sage. + +211 + +Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante +qu'un certain temps. + +212 + +La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils +ont, ou par leur fortune. + +213 + +L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire +fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et +l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les causes de cette +valeur si célèbre parmi les hommes. + +214 + +La valeur est dans les simples soldats un métier périlleux qu'ils +ont pris pour gagner leur vie. + +215 + +La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont deux +extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre-deux +est vaste, et contient toutes les autres espèces de courage: il +n'y a pas moins de différence entre elles qu'entre les visages et +les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au +commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent +aisément par sa durée. Il y en a qui sont contents quand ils ont +satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose +au-delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de +leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des +terreurs générales. D'autres vont à la charge parce qu'ils n'osent +demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve à qui l'habitude des +moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer à +de plus grands. Il y en a qui sont braves à coups d'épée, et qui +craignent les coups de mousquet; d'autres sont assurés aux coups +de mousquet, et appréhendent de se battre à coups d'épée. Tous ces +courages de différentes espèces conviennent en ce que la nuit +augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises +actions, elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un +autre ménagement plus général; car on ne voit point d'homme qui +fasse tout ce qu'il serait capable de faire dans une occasion s'il +était assuré d'en revenir. De sorte qu'il est visible que la +crainte de la mort ôte quelque chose de la valeur. + +216 + +La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on serait +capable de faire devant tout le monde. + +217 + +L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme qui l'élève +au-dessus des troubles, des désordres et des émotions que la vue +des grands périls pourrait exciter en elle; et c'est par cette +force que les héros se maintiennent en un état paisible, et +conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les +plus surprenants et les plus terribles. + +218 + +L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. + +219 + +La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver +leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il +est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils +s'exposent. + +220 + +La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font souvent la +valeur des hommes, et la vertu des femmes. + +221 + +On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire; +ce qui fait que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour +éviter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver +leur bien. + +222 + +Il n'y a guère de personnes qui dans le premier penchant de l'âge +ne fassent connaître par où leur corps et leur esprit doivent +défaillir. + +223 + +Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands: +elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est +juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des +gens qui nous prêtent. + +224 + +Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne +peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants. + +225 + +Ce qui fait le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend des +grâces que l'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne, +et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du +bienfait. + +226 + +Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation +est une espèce d'ingratitude. + +227 + +Les gens heureux ne se corrigent guère; ils croient toujours avoir +raison quand la fortune soutient leur mauvaise conduite. + +228 + +L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer. + +229 + +Le bien que nous avons reçu de quelqu'un veut que nous respections +le mal qu'il nous fait. + +230 + +Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais +de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de +semblables. Nous imitons les bonnes actions par émulation, et les +mauvaises par la malignité de notre nature que la honte retenait +prisonnière, et que l'exemple met en liberté. + +231 + +C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul. + +232 + +Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est +souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent. + +233 + +Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans +l'une, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous +est chère, nous nous pleurons nous-mêmes; nous regrettons la bonne +opinion qu'il avait de nous; nous pleurons la diminution de notre +bien, de notre plaisir, de notre considération. Ainsi les morts +ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je +dis que c'est une espèce d'hypocrisie, à cause que dans ces sortes +d'afflictions on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie +qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose à tout le monde: +c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire +d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps qui consume +tout a fait cesser celle qu'elles avaient en effet, elles ne +laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes, et leurs +soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à +persuader par toutes leurs actions que leur déplaisir ne finira +qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve +d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur +ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent +de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction. +Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites +sources qui coulent et se tarissent facilement: on pleure pour +avoir la réputation d'être tendre, on pleure pour être plaint, on +pleure pour être pleuré; enfin on pleure pour éviter la honte de +ne pleurer pas. + +234 + +C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu'on +s'oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies: on +trouve les premières places prises dans le bon parti, et on ne +veut point des dernières. + +235 + +Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis +lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux. + +236 + +Il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il +s'oublie lui-même lorsque nous travaillons pour l'avantage des +autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour +arriver à ses fins; c'est prêter à usure sous prétexte de donner; +c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et +délicat. + +237 + +Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a pas la force d'être +méchant: toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou +une impuissance de la volonté. + +238 + +Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes +que de leur faire trop de bien. + +239 + +Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands, +parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite, sans +considérer qu'elle ne vient le plus souvent que de vanité, ou +d'impuissance de garder le secret. + +240 + +On peut dire de l'agrément séparé de la beauté que c'est une +symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret +des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air +de la personne. + +241 + +La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes. Mais toutes ne +la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes +est retenue par la crainte ou par la raison. + +242 + +On incommode souvent les autres quand on croit ne les pouvoir +jamais incommoder. + +243 + +Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes; et l'application +pour les faire réussir nous manque plus que les moyens. + +244 + +La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des +choses. + +245 + +C'est une grande habileté que de savoir cacher son habileté. + +246 + +Ce qui paraît générosité n'est souvent qu'une ambition déguisée +qui méprise de petits intérêts, pour aller à de plus grands. + +247 + +La fidélité qui paraît en la plupart des hommes n'est qu'une +invention de l'amour-propre pour attirer la confiance. C'est un +moyen de nous élever au-dessus des autres, et de nous rendre +dépositaires des choses les plus importantes. + +248 + +La magnanimité méprise tout pour avoir tout. + +249 + +Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix, dans les +yeux et dans l'air de la personne, que dans le choix des paroles. + +250 + +La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et à ne +dire que ce qu'il faut. + +251 + +Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres +qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités. + +252 + +Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est +extraordinaire de voir changer les inclinations. + +253 + +L'intérêt met en oeuvre toutes sortes de vertus et de vices. + +254 + +L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission, dont on se sert +pour soumettre les autres; c'est un artifice de l'orgueil qui +s'abaisse pour s'élever; et bien qu'il se transforme en mille +manières, il n'est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper +que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité. + +255 + +Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des +mines qui leur sont propres. Et ce rapport bon ou mauvais, +agréable ou désagréable, est ce qui fait que les personnes +plaisent ou déplaisent. + +256 + +Dans toutes les professions chacun affecte une mine et un +extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le croie. Ainsi on +peut dire que le monde n'est composé que de mines. + +257 + +La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts +de l'esprit. + +258 + +Le bon goût vient plus du jugement que de l'esprit. + +259 + +Le plaisir de l'amour est d'aimer; et l'on est plus heureux par la +passion que l'on a que par celle que l'on donne. + +260 + +La civilité est un désir d'en recevoir, et d'être estimé poli. + +261 + +L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un +second amour-propre qu'on leur inspire. + +262 + +Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si +puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus disposé à +sacrifier le repos de ce qu'on aime qu'à perdre le sien. + +263 + +Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de +donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons. + +264 + +La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les +maux d'autrui. C'est une habile prévoyance des malheurs où nous +pouvons tomber; nous donnons du secours aux autres pour les +engager à nous en donner en de semblables occasions; et ces +services que nous leur rendons sont à proprement parler des biens +que nous nous faisons à nous-mêmes par avance. + +265 + +La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté; et nous ne croyons +pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons. + +266 + +C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes +passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des +autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas +d'en être souvent la maîtresse; elle usurpe sur tous les desseins +et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consume +insensiblement les passions et les vertus. + +267 + +La promptitude à croire le mal sans l'avoir assez examiné est un +effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des +coupables; et on ne veut pas se donner la peine d'examiner les +crimes. + +268 + +Nous récusons des juges pour les plus petits intérêts et nous +voulons bien que notre réputation et notre gloire dépendent du +jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur +jalousie, ou par leur préoccupation, ou par leur peu de lumière; +et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur que nous +exposons en tant de manières notre repos et notre vie. + +269 + +Il n'y a guère d'homme assez habile pour connaître tout le mal +qu'il fait. + +270 + +L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir. + +271 + +La jeunesse est une ivresse continuelle: c'est la fièvre de la +raison. + +272 + +Rien ne devrait plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes +louanges, que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir +par de petites choses. + +273 + +Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout +mérite que les vices qui servent au commerce de la vie. + +274 + +La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les +fruits; elle y donne un lustre qui s'efface aisément, et qui ne +revient jamais. + +275 + +Le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est souvent +étouffé par le moindre intérêt. + +276 + +L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, +comme le vent éteint les bougies et allume le feu. + +277 + +Les femmes croient souvent aimer encore qu'elles n'aiment pas. +L'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la +galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la +peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion +lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie. + +278 + +Ce qui fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui négocient, +est qu'ils abandonnent presque toujours l'intérêt de leurs amis +pour l'intérêt du succès de la négociation, qui devient le leur +par l'honneur d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris. + +279 + +Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous, +c'est souvent moins par reconnaissance que par le désir de faire +juger de notre mérite. + +280 + +L'approbation que l'on donne à ceux qui entrent dans le monde +vient souvent de l'envie secrète que l'on porte à ceux qui y sont +établis. + +281 + +L'orgueil qui nous inspire tant d'envie nous sert souvent aussi à +la modérer. + +282 + +Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité +que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper. + +283 + +Il n'y a pas quelquefois moins d'habileté à savoir profiter d'un +bon conseil qu'à se bien conseiller soi-même. + +284 + +Il y a des méchants qui seraient moins dangereux s'ils n'avaient +aucune bonté. + +285 + +La magnanimité est assez définie par son nom; néanmoins on +pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la +plus noble pour recevoir des louanges. + +286 + +Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a +véritablement cessé d'aimer. + +287 + +Ce n'est pas tant la fertilité de l'esprit qui nous fait trouver +plusieurs expédients sur une même affaire, que c'est le défaut de +lumière qui nous fait arrêter à tout ce qui se présente à notre +imagination, et qui nous empêche de discerner d'abord ce qui est +le meilleur. + +288 + +Il y a des affaires et des maladies que les remèdes aigrissent en +certains temps; et la grande habileté consiste à connaître quand +_il est dangereux d'en user. + +289 + +La simplicité affectée est une imposture délicate. + +290 + +Il y a plus de défauts dans l'humeur que dans l'esprit. + +291 + +Le mérite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits. + +292 + +On peut dire de l'humeur des hommes, comme de la plupart des +bâtiments, qu'elle a diverses faces, les unes agréables, et les +autres désagréables. + +293 + +La modération ne peut avoir le mérite de combattre l'ambition et +de la soumettre: elles ne se trouvent jamais ensemble. La +modération est la langueur et la paresse de l'âme, comme +l'ambition en est l'activité et l'ardeur. + +294 + +Nous aimons toujours ceux qui nous admirent; et nous n'aimons pas +toujours ceux que nous admirons. + +295 + +Il s'en faut bien que nous ne connaissions toutes nos volontés. + +296 + +Il est difficile d'aimer ceux que nous n'estimons point; mais il +ne l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus +que nous. + +297 + +Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et +qui tourne imperceptiblement notre volonté; elles roulent ensemble +et exercent successivement un empire secret en nous: de sorte +qu'elles ont une part considérable à toutes nos actions, sans que +nous le puissions connaître. + +298 + +La reconnaissance de la plupart des hommes n'est qu'une secrète +envie de recevoir de plus grands bienfaits. + +299 + +Presque tout le monde prend plaisir à s'acquitter des petites +obligations; beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les +médiocres; mais il n'y a quasi personne qui n'ait de l'ingratitude +pour les grandes. + +300 + +Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses. + +301 + +Assez de gens méprisent le bien, mais peu savent le donner. + +302 + +Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intérêts où nous prenons +le hasard de ne pas croire aux apparences. + +303 + +Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de +nouveau. + +304 + +Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient, mais nous ne +pouvons pardonner à ceux que nous ennuyons. + +305 + +L'intérêt que l'on accuse de tous nos crimes mérite souvent d'être +loué de nos bonnes actions. + +306 + +On ne trouve guère d'ingrats tant qu'on est en état de faire du +bien. + +307 + +Il est aussi honnête d'être glorieux avec soi-même qu'il est +ridicule de l'être avec les autres. + +308 + +On a fait une vertu de la modération pour borner l'ambition des +grands hommes, et pour consoler les gens médiocres de leur peu de +fortune, et de leur peu de mérite. + +309 + +Il y a des gens destinés à être sots, qui ne font pas seulement +des sottises par leur choix, mais que la fortune même contraint +d'en faire. + +310 + +Il arrive quelquefois des accidents dans la vie, d'où il faut être +un peu fou pour se bien tirer. + +311 + +S'il y a des hommes dont le ridicule n'ait jamais paru, c'est +qu'on ne l'a pas bien cherché. + +312 + +Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s'ennuient point +d'être ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mêmes. + +313 + +Pourquoi faut-il que nous ayons assez de mémoire pour retenir +jusqu'aux moindres particularités de ce qui nous est arrivé, et +que nous n'en ayons pas assez pour nous souvenir combien de fois +nous les avons contées à une même personne? + +314 + +L'extrême plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes nous +doit faire craindre de n'en donner guère à ceux qui nous écoutent. + +315 + +Ce qui nous empêche d'ordinaire de faire voir le fond de notre +coeur à nos amis, n'est pas tant la défiance que nous avons d'eux, +que celle que nous avons de nous-mêmes. + +316 + +Les personnes faibles ne peuvent être sincères. + +317 + +Ce n'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats, mais c'en est +un insupportable d'être obligé à un malhonnête homme. + +318 + +On trouve des moyens pour guérir de la folie, mais on n'en trouve +point pour redresser un esprit de travers. + +319 + +On ne saurait conserver longtemps les sentiments qu'on doit avoir +pour ses amis et pour ses bienfaiteurs, si on se laisse la liberté +de parler souvent de leurs défauts. + +320 + +Louer les princes des vertus qu'ils n'ont pas, c'est leur dire +impunément des injures. + +321 + +Nous sommes plus près d'aimer ceux qui nous haïssent que ceux qui +nous aiment plus que nous ne voulons. + +322 + +Il n'y a que ceux qui sont méprisables qui craignent d'être +méprisés. + +323 + +Notre sagesse n'est pas moins à la merci de la fortune que nos +biens. + +324 + +Il y a dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour. + +325 + +Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison +n'a pas la force de nous consoler. + +326 + +Le ridicule déshonore plus que le déshonneur. + +327 + +Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en +avons pas de grands. + +328 + +L'envie est plus irréconciliable que la haine. + +329 + +On croit quelquefois haïr la flatterie, mais on ne hait que la +manière de flatter. + +330 + +On pardonne tant que l'on aime. + +331 + +Il est plus difficile d'être fidèle à sa maîtresse quand on est +heureux que quand on en est maltraité. + +332 + +Les femmes ne connaissent pas toute leur coquetterie. + +333 + +Les femmes n'ont point de sévérité complète sans aversion. + +334 + +Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur +passion. + +335 + +Dans l'amour la tromperie va presque toujours plus loin que la +méfiance. + +336 + +Il y a une certaine sorte d'amour dont l'excès empêche la +jalousie. + +337 + +Il est de certaines bonnes qualités comme des sens: ceux qui en +sont entièrement privés ne les peuvent apercevoir ni les +comprendre. + +338 + +Lorsque notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de +ceux que nous haïssons. + +339 + +Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu'à proportion de notre +amour-propre. + +340 + +L'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie +que leur raison. + +341 + +Les passions de la jeunesse ne sont guère plus opposées au salut +que la tiédeur des vieilles gens. + +342 + +L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le +coeur, comme dans le langage. + +343 + +Pour être un grand homme, il faut savoir profiter de toute sa +fortune. + +344 + +La plupart des hommes ont comme les plantes des propriétés +cachées, que le hasard fait découvrir. + +345 + +Les occasions nous font connaître aux autres, et encore plus à +nous-mêmes. + +346 + +Il ne peut y avoir de règle dans l'esprit ni dans le coeur des +femmes, si le tempérament n'en est d'accord. + +347 + +Nous ne trouvons guère de gens de bon sens, que ceux qui sont de +notre avis. + +348 + +Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus. + +349 + +Le plus grand miracle de l'amour, c'est de guérir de la +coquetterie. + +350 + +Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des +finesses, c'est qu'ils croient être plus habiles que nous. + +351 + +On a bien de la peine à rompre, quand on ne s'aime plus. + +352 + +On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est pas +permis de s'ennuyer. + +353 + +Un honnête homme peut être amoureux comme un fou, mais non pas +comme un sot. + +354 + +Il y a de certains défauts qui, bien mis en oeuvre, brillent plus +que la vertu même. + +355 + +On perd quelquefois des personnes qu'on regrette plus qu'on n'en +est affligé; et d'autres dont on est affligé, et qu'on ne regrette +guère. + +356 + +Nous ne louons d'ordinaire de bon coeur que ceux qui nous +admirent. + +357 + +Les petits esprits sont trop blessés des petites choses; les +grands esprits les voient toutes, et n'en sont point blessés. + +358 + +L'humilité est la véritable preuve des vertus chrétiennes: sans +elle nous conservons tous nos défauts, et ils sont seulement +couverts par l'orgueil qui les cache aux autres, et souvent à +nous-mêmes. + +359 + +Les infidélités devraient éteindre l'amour, et il ne faudrait +point être jaloux quand on a sujet de l'être. Il n'y a que les +personnes qui évitent de donner de la jalousie qui soient dignes +qu'on en ait pour elles. + +360 + +On se décrie beaucoup plus auprès de nous par les moindres +infidélités qu'on nous fait, que par les plus grandes qu'on fait +aux autres. + +361 + +La jalousie naît toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas +toujours avec lui. + +362 + +La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs amants +pour les avoir aimés, que pour paraître plus dignes d'être aimées. + +363 + +Les violences qu'on nous fait nous font souvent moins de peine que +celles que nous nous faisons à nous-mêmes. + +364 + +On sait assez qu'il ne faut guère parler de sa femme; mais on ne +sait pas assez qu'on devrait encore moins parler de soi. + +365 + +Il y a de bonnes qualités qui dégénèrent en défauts quand elles +sont naturelles, et d'autres qui ne sont jamais parfaites quand +elles sont acquises. Il faut, par exemple, que la raison nous +fasse ménagers de notre bien et de notre confiance; et il faut, au +contraire, que la nature nous donne la bonté et la valeur. + +366 + +Quelque défiance que nous ayons de la sincérité de ceux qui nous +parlent, nous croyons toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux +autres. + +367 + +Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier. + +368 + +La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne +sont en sûreté que parce qu'on ne les cherche pas. + +369 + +Les violences qu'on se fait pour s'empêcher d'aimer sont souvent +plus cruelles que les rigueurs de ce qu'on aime. + +370 + +Il n'y a guère de poltrons qui connaissent toujours toute leur +peur. + +371 + +C'est presque toujours la faute de celui qui aime de ne pas +connaître quand on cesse de l'aimer. + +372 + +La plupart des jeunes gens croient être naturels, lorsqu'ils ne +sont que mal polis et grossiers. + +373 + +Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-mêmes +après avoir trompé les autres. + +374 + +Si on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, on est bien +trompé. + +375 + +Les esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe +leur portée. + +376 + +L'envie est détruite par la véritable amitié, et la coquetterie +par le véritable amour. + +377 + +Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller point +jusqu'au but, c'est de le passer. + +378 + +On donne des conseils mais on n'inspire point de conduite. + +379 + +Quand notre mérite baisse, notre goût baisse aussi. + +380 + +La fortune fait paraître nos vertus et nos vices, comme la lumière +fait paraître les objets. + +381 + +La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce qu'on aime ne +vaut guère mieux qu'une infidélité. + +382 + +Nos actions sont comme les bouts-rimés, que chacun fait rapporter +à ce qu'il lui plaît. + +383 + +L'envie de parler de nous, et de faire voir nos défauts du côté +que nous voulons bien les montrer, fait une grande partie de notre +sincérité. + +384 + +On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner. + +385 + +On est presque également difficile à contenter quand on a beaucoup +d'amour et quand on n'en a plus guère. + +386 + +Il n'y a point de gens qui aient plus souvent tort que ceux qui ne +peuvent souffrir d'en avoir. + +387 + +Un sot n'a pas assez d'étoffe pour être bon. + +388 + +Si la vanité ne renverse pas entièrement les vertus, du moins elle +les ébranle toutes. + +389 + +Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, c'est qu'elle +blesse la nôtre. + +390 + +On renonce plus aisément à son intérêt qu'à son goût. + +391 + +La fortune ne paraît jamais si aveugle qu'à ceux à qui elle ne +fait pas de bien. + +392 + +Il faut gouverner la fortune comme la santé: en jouir quand elle +est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire +jamais de grands remèdes sans un extrême besoin. + +393 + +L'air bourgeois se perd quelquefois à l'armée; mais il ne se perd +jamais à la cour. + +394 + +On peut être plus fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous +les autres. + +395 + +On est quelquefois moins malheureux d'être trompé de ce qu'on +aime, que d'en être détrompé. + +396 + +On garde longtemps son premier amant, quand on n'en prend point de +second. + +397 + +Nous n'avons pas le courage de dire en général que nous n'avons +point de défauts, et que nos ennemis n'ont point de bonnes +qualités; mais en détail nous ne sommes pas trop éloignés de le +croire. + +398 + +De tous nos défauts, celui dont nous demeurons le plus aisément +d'accord, c'est de la paresse; nous nous persuadons qu'elle tient +à toutes les vertus paisibles et que, sans détruire entièrement +les autres, elle en suspend seulement les fonctions. + +399 + +Il y a une élévation qui ne dépend point de la fortune: c'est un +certain air qui nous distingue et qui semble nous destiner aux +grandes choses; c'est un prix que nous nous donnons +imperceptiblement à nous-mêmes; c'est par cette qualité que nous +usurpons les déférences des autres hommes, et c'est elle +d'ordinaire qui nous met plus au-dessus d'eux que la naissance, +les dignités, et le mérite même. + +400 + +Il y a du mérite sans élévation, mais il n'y a point d'élévation +sans quelque mérite. + +401 + +L'élévation est au mérite ce que la parure est aux belles +personnes. + +402 + +Ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c'est de l'amour. + +403 + +La fortune se sert quelquefois de nos défauts pour nous élever, et +il y a des gens incommodes dont le mérite serait mal récompensé si +on ne voulait acheter leur absence. + +404 + +Il semble que la nature ait caché dans le fond de notre esprit des +talents et une habileté que nous ne connaissons pas; les passions +seules ont le droit de les mettre au jour, et de nous donner +quelquefois des vues plus certaines et plus achevées que l'art ne +saurait faire. + +405 + +Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de la vie, et nous y +manquons souvent d'expérience malgré le nombre des années. + +406 + +Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amants, +pour cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes. + +407 + +Il s'en faut bien que ceux qui s'attrapent à nos finesses ne nous +paraissent aussi ridicules que nous nous le paraissons à nous-mêmes +quand les finesses des autres nous ont attrapés. + +408 + +Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont été +aimables, c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus. + +409 + +Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde +voyait tous les motifs qui les produisent. + +410 + +Le plus grand effort de l'amitié n'est pas de montrer nos défauts +à un ami; c'est de lui faire voir les siens. + +411 + +On n'a guère de défauts qui ne soient plus pardonnables que les +moyens dont on se sert pour les cacher. + +412 + +Quelque honte que nous ayons méritée, il est presque toujours en +notre pouvoir de rétablir notre réputation. + +413 + +On ne plaît pas longtemps quand on n'a que d'une sorte d'esprit. + +414 + +Les fous et les sottes gens ne voient que par leur humeur. + +415 + +L'esprit nous sert quelquefois à faire hardiment des sottises. + +416 + +La vivacité qui augmente en vieillissant ne va pas loin de la +folie. + +417 + +En amour celui qui est guéri le premier est toujours le mieux +guéri. + +418 + +Les jeunes femmes qui ne veulent point paraître coquettes, et les +hommes d'un âge avancé qui ne veulent pas être ridicules, ne +doivent jamais parler de l'amour comme d'une chose où ils puissent +avoir part. + +419 + +Nous pouvons paraître grands dans un emploi au-dessous de notre +mérite, mais nous paraissons souvent petits dans un emploi plus +grand que nous. + +420 + +Nous croyons souvent avoir de la constance dans les malheurs, +lorsque nous n'avons que de l'abattement, et nous les souffrons +sans oser les regarder comme les poltrons se laissent tuer de peur +de se défendre. + +421 + +La confiance fournit plus à la conversation que l'esprit. + +422 + +Toutes les passions nous font faire des fautes, mais l'amour nous +en fait faire de plus ridicules. + +423 + +Peu de gens savent être vieux. + +424 + +Nous nous faisons honneur des défauts opposés à ceux que nous +avons: quand nous sommes faibles, nous nous vantons d'être +opiniâtres. + +425 + +La pénétration a un air de deviner qui flatte plus notre vanité +que toutes les autres qualités de l'esprit. + +426 + +La grâce de la nouveauté et la longue habitude, quelque opposées +qu'elles soient, nous empêchent également de sentir les défauts de +nos amis. + +427 + +La plupart des amis dégoûtent de l'amitié, et la plupart des +dévots dégoûtent de la dévotion. + +428 + +Nous pardonnons aisément à nos amis les défauts qui ne nous +regardent pas. + +429 + +Les femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes +indiscrétions que les petites infidélités. + +430 + +Dans la vieillesse de l'amour comme dans celle de l'âge on vit +encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. + +431 + +Rien n'empêche tant d'être naturel que l'envie de le paraître. + +432 + +C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions, que de +les louer de bon coeur. + +433 + +La plus véritable marque d'être né avec de grandes qualités, c'est +d'être né sans envie. + +434 + +Quand nos amis nous ont trompés, on ne doit que de l'indifférence +aux marques de leur amitié, mais on doit toujours de la +sensibilité à leurs malheurs. + +435 + +La fortune et l'humeur gouvernent le monde. + +436 + +Il est plus aisé de connaître l'homme en général que de connaître +un homme en particulier. + +437 + +On ne doit pas juger du mérite d'un homme par ses grandes +qualités, mais par l'usage qu'il en sait faire. + +438 + +Il y a une certaine reconnaissance vive qui ne nous acquitte pas +seulement des bienfaits que nous avons reçus, mais qui fait même +que nos amis nous doivent en leur payant ce que nous leur devons. + +439 + +Nous ne désirerions guère de choses avec ardeur, si nous +connaissions parfaitement ce que nous désirons. + +440 + +Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de +l'amitié, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour. + +441 + +Dans l'amitié comme dans l'amour on est souvent plus heureux par +les choses qu'on ignore que par celles que l'on sait. + +442 + +Nous essayons de nous faire honneur des défauts que nous ne +voulons pas corriger. + +443 + +Les passions les plus violentes nous laissent quelquefois du +relâche, mais la vanité nous agite toujours. + +444 + +Les vieux fous sont plus fous que les jeunes. + +445 + +La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. + +446 + +Ce qui rend les douleurs de la honte et de la jalousie si aiguës, +c'est que la vanité ne peut servir à les supporter. + +447 + +La bienséance est la moindre de toutes les lois, et la plus +suivie. + +448 + +Un esprit droit a moins de peine de se soumettre aux esprits de +travers que de les conduire. + +449 + +Lorsque la fortune nous surprend en nous donnant une grande place +sans nous y avoir conduits par degrés, ou sans que nous nous y +soyons élevés par nos espérances, il est presque impossible de s'y +bien soutenir, et de paraître digne de l'occuper. + +450 + +Notre orgueil s'augmente souvent de ce que nous retranchons de nos +autres défauts. + +451 + +Il n'y a point de sots si incommodes que ceux qui ont de l'esprit. + +452 + +Il n'y a point d'homme qui se croie en chacune de ses qualités +au-dessous de l'homme du monde qu'il estime le plus. + +453 + +Dans les grandes affaires on doit moins s'appliquer à faire naître +des occasions qu'à profiter de celles qui se présentent. + +454 + +Il n'y a guère d'occasion où l'on fît un méchant marché de +renoncer au bien qu'on dit de nous, à condition de n'en dire point +de mal. + +455 + +Quelque disposition qu'ait le monde à mal juger, il fait encore +plus souvent grâce au faux mérite qu'il ne fait injustice au +véritable. + +456 + +On est quelquefois un sot avec de l'esprit, mais on ne l'est +jamais avec du jugement. + +457 + +Nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes, +que d'essayer de paraître ce que nous ne sommes pas. + +458 + +Nos ennemis approchent plus de la vérité dans les jugements qu'ils +font de nous que nous n'en approchons nous-mêmes. + +459 + +Il y a plusieurs remèdes qui guérissent de l'amour, mais il n'y en +a point d'infaillibles. + +460 + +Il s'en faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions +nous font faire. + +461 + +La vieillesse est un tyran qui défend sur peine de la vie tous les +plaisirs de la jeunesse. + +462 + +Le même orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont nous nous +croyons exempts, nous porte à mépriser les bonnes qualités que +nous n'avons pas. + +463 + +Il y a souvent plus d'orgueil que de bonté à plaindre les malheurs +de nos ennemis; c'est pour leur faire sentir que nous sommes +au-dessus d'eux que nous leur donnons des marques de compassion. + +464 + +Il y a un excès de biens et de maux qui passe notre sensibilité. + +465 + +Il s'en faut bien que l'innocence ne trouve autant de protection +que le crime. + +466 + +De toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux +femmes, c'est l'amour. + +467 + +La vanité nous fait faire plus de choses contre notre goût que la +raison. + +468 + +Il y a de méchantes qualités qui font de grands talents. + +469 + +On ne souhaite jamais ardemment ce qu'on ne souhaite que par +raison. + +470 + +Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses en bien comme en +mal, et elles sont presque toutes à la merci des occasions. + +471 + +Dans les premières passions les femmes aiment l'amant, et dans les +autres elles aiment l'amour. + +472 + +L'orgueil a ses bizarreries, comme les autres passions; on a honte +d'avouer que l'on ait de la jalousie, et on se fait honneur d'en +avoir eu, et d'être capable d'en avoir. + +473 + +Quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins +que la véritable amitié. + +474 + +Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté. + +475 + +L'envie d'être plaint, ou d'être admiré, fait souvent la plus +grande partie de notre confiance. + +476 + +Notre envie dure toujours plus longtemps que le bonheur de ceux +que nous envions. + +477 + +La même fermeté qui sert à résister à l'amour sert aussi à le +rendre violent et durable, et les personnes faibles qui sont +toujours agitées des passions n'en sont presque jamais +véritablement remplies. + +478 + +L'imagination ne saurait inventer tant de diverses contrariétés +qu'il y en a naturellement dans le coeur de chaque personne. + +479 + +Il n'y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent +avoir une véritable douceur; celles qui paraissent douces n'ont +d'ordinaire que de la faiblesse, qui se convertit aisément en +aigreur. + +480 + +La timidité est un défaut dont il est dangereux de reprendre les +personnes qu'on en veut corriger. + +481 + +Rien n'est plus rare que la véritable bonté; ceux mêmes qui +croient en avoir n'ont d'ordinaire que de la complaisance ou de la +faiblesse. + +482 + +L'esprit s'attache par paresse et par constance à ce qui lui est +facile ou agréable; cette habitude met toujours des bornes à nos +connaissances, et jamais personne ne s'est donné la peine +d'étendre et de conduire son esprit aussi loin qu'il pourrait +aller. + +483 + +On est d'ordinaire plus médisant par vanité que par malice. + +484 + +Quand on a le coeur encore agité par les restes d'une passion, on +est plus près d'en prendre une nouvelle que quand on est +entièrement guéri. + +485 + +Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie +heureux, et malheureux, d'en être guéris. + +486 + +Il y a encore plus de gens sans intérêt que sans envie. + +487 + +Nous avons plus de paresse dans l'esprit que dans le corps. + +488 + +Le calme ou l'agitation de notre humeur ne dépend pas tant de ce +qui nous arrive de plus considérable dans la vie, que d'un +arrangement commode ou désagréable de petites choses qui arrivent +tous les jours. + +489 + +Quelque méchants que soient les hommes, ils n'oseraient paraître +ennemis de la vertu, et lorsqu'ils la veulent persécuter, ils +feignent de croire qu'elle est fausse ou ils lui supposent des +crimes. + +490 + +On passe souvent de l'amour à l'ambition, mais on ne revient guère +de l'ambition à l'amour. + +491 + +L'extrême avarice se méprend presque toujours; il n'y a point de +passion qui s'éloigne plus souvent de son but, ni sur qui le +présent ait tant de pouvoir au préjudice de l'avenir. + +492 + +L'avarice produit souvent des effets contraires; il y a un nombre +infini de gens qui sacrifient tout leur bien à des espérances +douteuses et éloignées, d'autres méprisent de grands avantages à +venir pour de petits intérêts présents. + +493 + +Il semble que les hommes ne se trouvent pas assez de défauts; ils +en augmentent encore le nombre par de certaines qualités +singulières dont ils affectent de se parer, et ils les cultivent +avec tant de soin qu'elles deviennent à la fin des défauts +naturels, qu'il ne dépend plus d'eux de corriger. + +494 + +Ce qui fait voir que les hommes connaissent mieux leurs fautes +qu'on ne pense, c'est qu'ils n'ont jamais tort quand on les entend +parler de leur conduite: le même amour-propre qui les aveugle +d'ordinaire les éclaire alors, et leur donne des vues si justes +qu'il leur fait supprimer ou déguiser les moindres choses qui +peuvent être condamnées. + +495 + +Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient +honteux ou étourdis: un air capable et composé se tourne +d'ordinaire en impertinence. + +496 + +Les querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n'était que +d'un côté. + +497 + +Il ne sert de rien d'être jeune sans être belle, ni d'être belle +sans être jeune. + +498 + +Il y a des personnes si légères et si frivoles qu'elles sont aussi +éloignées d'avoir de véritables défauts que des qualités solides. + +499 + +On ne compte d'ordinaire la première galanterie des femmes que +lorsqu'elles en ont une seconde. + +500 + +Il y a des gens si remplis d'eux-mêmes que, lorsqu'ils sont +amoureux, ils trouvent moyen d'être occupés de leur passion sans +l'être de la personne qu'ils aiment. + +501 + +L'amour, tout agréable qu'il est, plaît encore plus par les +manières dont il se montre que par lui-même. + +502 + +Peu d'esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que +beaucoup d'esprit avec du travers. + +503 + +La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait +le moins de pitié aux personnes qui le causent. + +504 + +Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il +est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de +la mort. J'entends parler de ce mépris de la mort que les païens +se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l'espérance +d'une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort +constamment, et la mépriser. Le premier est assez ordinaire; mais +je crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins +tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal; +et les hommes les plus faibles aussi bien que les héros ont donné +mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je +doute que personne de bon sens l'ait jamais cru; et la peine que +l'on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez +voir que cette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir divers +sujets de dégoûts dans la vie, mais on n'a jamais raison de +mépriser la mort; ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne +la comptent pas pour si peu de chose, et ils s'en étonnent et la +rejettent comme les autres, lorsqu'elle vient à eux par une autre +voie que celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque +dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce +que la mort se découvre différemment à leur imagination, et y +paraît plus présente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive +qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connaissent pas, ils craignent +enfin ce qu'ils connaissent. Il faut éviter de l'envisager avec +toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le +plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves +sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher +de la considérer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle +est, trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de +mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient +qu'il fallait aller de bonne grâce où l'on ne saurait s'empêcher +d'aller; et, ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avait rien +qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du +naufrage ce qui n'en peut être garanti. Contentons-nous pour faire +bonne mine de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en +pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles +raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de +la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté, +l'espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle +réputation, l'assurance d'être affranchi des misères de la vie, et +de ne dépendre plus des caprices de la fortune, sont des remèdes +qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils +soient infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple +haie fait souvent à la guerre pour assurer ceux qui doivent +approcher d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on +s'imagine qu'elle peut mettre à couvert; mais quand on en est +proche, on trouve que c'est un faible secours. C'est nous flatter, +de croire que la mort nous paraisse de près ce que nous en avons +jugé de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse, +soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte +par la plus rude de toutes les épreuves. C'est aussi mal connaître +les effets de l'amour-propre, que de penser qu'il puisse nous +aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire, +et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources, +est trop faible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous +voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent, +et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous +découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle +peut faire pour nous est de nous conseiller d'en détourner les +yeux pour les arrêter sur d'autres objets. Caton et Brutus en +choisirent d'illustres. Un laquais se contenta il y a quelque +temps de danser sur l'échafaud où il allait être roué. Ainsi, bien +que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets. +De sorte qu'il est vrai que, quelque disproportion qu'il y ait +entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois +les uns et les autres recevoir la mort d'un même visage; mais ç'a +toujours été avec cette différence que, dans le mépris que les +grands hommes font paraître pour la mort, c'est l'amour de la +gloire qui leur en ôte la vue, et dans les gens du commun ce n'est +qu'un effet de leur peu de lumière qui les empêche de connaître la +grandeur de leur mal et leur laisse la liberté de penser à autre +chose. + +Maximes supprimées + + +1 Maximes retranchées après la première édition + +1 + +L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour +soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les +tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne +se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets +étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce +qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien +de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites; +ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations +passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la +chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de +ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants; il y +fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent +invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, +sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en +forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il +les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette +nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de +lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses +grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il +croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont +qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès +qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a +rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, +n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, +en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont +aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands +intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de +ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il +entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de +sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une +espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si +fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la +vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait +quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu +faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de +plusieurs année; d'où l'on pourrait conclure assez +vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont +allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets; +que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les +embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son +gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les +contraires: il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, +miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes +inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent, +et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt +aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos +fortunes et de nos expériences, mais il lui est indifférent d'en +avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en +plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui +plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent +des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui, +et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de +légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est +capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier +empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des +choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont +nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est +bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les +plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et +conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans +tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit +partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des +choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens +qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui +est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, +il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et +pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc +pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, +et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, +parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se +rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il +ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est +vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe +dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont +toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en +est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et +le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la +succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels +mouvements. + +2 + +Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de +la chaleur, et de la froideur, du sang. + +3 + +La modération dans la bonne fortune n'est que l'appréhension de la +honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a. + +4 + +La modération est comme la sobriété: on voudrait bien manger +davantage, mais on craint de se faire mal. + +5 + +Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire +en lui. + +6 + +L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes +métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de +la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se +découvre par la fierté; de sorte qu'à proprement parler la fierté +est l'éclat et la déclaration de l'orgueil. + +7 + +La complexion qui fait le talent pour les petites choses est +contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes. + +8 + +C'est une espèce de bonheur, de connaître jusques à quel point on +doit être malheureux. + +9 + +On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on +avait espéré. + +10 + +On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir +qu'on trouve à le paraître. + +11 + +Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre +de ce que l'on fera. + +12 + +Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque +l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps +présent? + +13 + +L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps +qu'elle anime. + +14 + +La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui +nous appartient; de là vient cette considération et ce respect +pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse +application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient +l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune, +lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses +continuelles sur les autres. + +15 + +La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de +leur élévation. + +16 + +On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle, +mais pour le préjudice que l'on en reçoit. + +17 + +Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis +ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous +avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte +de l'espérance d'être heureux à notre tour, ou de retirer quelque +utilité de leur bonne fortune. + +18 + +Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours +quelque chose qui ne nous déplaît pas. + +19 + +L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur +orgueil: il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la +connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et +nous guérir de nos défauts. + +20 + +On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux +autres. + +21 + +Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes +par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bâtiment +de l'orgueil. + +22 + +Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne +le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires. + +23 + +La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse. + +24 + +La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger +beaucoup. + +25 + +Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses +propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers. + +26 + +On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en +parler. + +27 + +La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un +désir d'en avoir de plus délicates. + +28 + +On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt. + +29 + +L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit +jamais celui qui nous flatte le plus. + +30 + +On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien +qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de +l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à +proprement parler la fureur de l'orgueil. + +31 + +Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et +plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont +de plus grands desseins. + +32 + +La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre. + +33 + +On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de +l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art +de paraître honnête. + +34 + +Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé +par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire +impunément ce qu'on veut. + +35 + +Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité. + +36 + +On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès. + +37 + +Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en +soupçonnent pas facilement les autres. + +38 + +La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que +l'honneur des morts. + +39 + +Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde, +on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un +ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque +chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée. + +40 + +L'intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au +lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est +nécessaire dans les périls de la guerre. + +41 + +Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient +tentés comme les poètes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on +ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle est +produite par infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir pour but, +regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les +font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur +propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et +si général. + +42 + +On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le +péril. + +43 + +L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est +contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles +sont naturelles. + +44 + +Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue +sur tout le monde, de la grande habileté. + +45 + +Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient +qu'ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants. + +46 + +La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire +infailliblement. + +47 + +La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie +de celle que l'on a aux autres. + +48 + +Il y a une révolution générale qui change le goût des esprits, +aussi bien que les fortunes du monde. + +49 + +La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la +beauté; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait être +belle, et parfaite, si elle n'est véritablement tout ce qu'elle +doit être, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir. + +50 + +Il y a de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles demeurent +imparfaites que quand elles sont trop achevées. + +51 + +La magnanimité est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend +l'homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses. + +52 + +Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage +assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers +s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien +public. + +53 + +Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés +qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils +se donnent pour établir l'immortalité de leur nom par la perte de +la vie. + +54 + +De toutes les passions celle qui est plus inconnue à nous-mêmes, +c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus maligne de +toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages +qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons +attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes +rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos +plaisirs; c'est la rémore qui a la force d'arrêter les plus grands +vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes +affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes; le +repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend +soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres +résolutions; pour donner enfin la véritable idée de cette passion, +il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'âme, qui +la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les +biens. + +55 + +Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en a pas, que +de s'en défaire quand on en a. + +56 + +La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse que par +passion; de là vient que pour l'ordinaire les hommes entreprenants +réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus +aimables. + +57 + +N'aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé. + +58 + +La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour +savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est bien +moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus que +pour être mieux assurés qu'on les aime lorsque l'on ne dit point +le contraire. + +59 + +La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est +celle de la fièvre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que +sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa durée. + +60 + +La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir +soumettre à la bonne conduite d'autrui. + + +2 Maxime retranchée après la deuxième édition + +61 + +Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le +chercher ailleurs. + + +3 Maximes retranchées après la quatrième édition + +62 + +Comme on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer, +l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa +maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant. + +63 + +Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises qu'on nous +devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité. + +64 + +Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous ne +pouvons le garder nous-mêmes? + +65 + +Il n'y en a point qui pressent tant les autres que les paresseux +lorsqu'ils ont satisfait à leur paresse, afin de paraître +diligents. + +66 + +C'est une preuve de peu d'amitié de ne s'apercevoir pas du +refroidissement de celle de nos amis. + +67 + +Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ils les font +valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon +leur cours, et non pas selon leur véritable prix. + +68 + +Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par +leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les +voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des +provinces injustement s'appelle faire des conquêtes. + +69 + +On donne plus aisément des bornes à sa reconnaissance qu'à ses +espérances et qu'à ses désirs. + +70 + +Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la +considération de leur mérite, mais par celle de nos besoins et de +la bonne opinion qu'ils avaient de nous. + +71 + +On aime à deviner les autres; mais l'on n'aime pas à être deviné. + +72 + +C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop +grand régime. + +73 + +On craint toujours de voir ce qu'on aime, quand on vient de faire +des coquetteries ailleurs. + +74 + +On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les +avouer. + +Maximes posthumes + + +1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt + +1 + +Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu de +choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les +plus misérables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinité de +biens pour les rendre heureux. + +2 + +La finesse n'est qu'une pauvre habileté. + +3 + +Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais +usage que nous en faisons; il dépend de nous de les acquérir et de +nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et +accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le +feu, nous pouvons les consacrer à toutes les vertus et les rendre +même par là plus agréables et plus éclatantes. + +4 + +La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis. + +5 + +Chacun pense être plus fin que les autres. + +6 + +On ne saurait compter toutes les espèces de vanité. + +7 + +Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui +prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop +aisément qu'elles sont véritables en nous. + +8 + +Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons +toutes choses comme si nous étions immortels. + +9 + +Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a planté +de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent de +même que chaque arbre a ses propriétés et ses effets qui lui sont +tous particuliers; de là vient que le poirier le meilleur du monde +ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent +le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des talents +les plus communs; de là vient encore qu'il est aussi ridicule de +vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi que de +vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait +point semé les oignons. + +10 + +Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il est, +c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en soi-même +de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses +sentiments et de ses inclinations. + +11 + +Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la vérité +puisque nous nous la cachons si souvent nous-mêmes. + +12 + +Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la +peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la doit +mépriser. + +13 + +Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la paresse +sur la frontière de plusieurs vertus. + +14 + +La fin du bien est un mal; la fin du mal est un bien. + +15 + +On blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sert +rarement à corriger les siens. + +16 + +Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon +leur grandeur, mais selon notre sensibilité. + +17 + +Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire pas +assez ce qui en est l'origine. + +18 + +Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on craint, +parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour; c'est +un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les +soupçons. + +19 + +Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance +et la différence qu'il y a entre tous les hommes. + +20 + +Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le +coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert. + +21 + +L'homme est si misérable que, tournant toutes ses conduites à +satisfaire ses passions, il gémit incessamment sous leur tyrannie; +il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il faut qu'il se +fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du dégoût non +seulement dans ses vices, mais encore dans leurs remèdes, et ne +peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies ni du travail de +sa guérison. + +22 + +Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît +un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les +actions de sa vie. + +23 + +L'espérance et la crainte sont inséparables, et il n'y a point de +crainte sans espérance ni d'espérance sans crainte. + +24 + +Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est +presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes. + +25 + +Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des +défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite. + +26 + +L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que, comme le +corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans +connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de même +l'amour-propre séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne +voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de là vient qu'un même +homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient +soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le +soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux +à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte +résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque +chose qui les regarde; de sorte que nous voyons dans nos +conversations et dans nos traités que dans un même moment un homme +perd connaissance et revient à soi, selon que son propre intérêt +s'approche de lui ou qu'il s'en retire. + + +2 Maximes fournies par des lettres + +27 + +On ne donne des louanges que pour en profiter. + +28 + +Les passions ne sont que les divers goûts de l'amour propre. + +29 + +L'extrême ennui sert à nous désennuyer. + +30 + +On loue et on blâme la plupart des choses parce que c'est la mode +de les louer ou de les blâmer. + +31 + +Il n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne +parle que de peur de se taire. + + +3 Maximes fournies par l'édition hollandaise de 1664 + +32 + +Si on avait ôté à ce qu'on appelle force le désir de conserver, et +la crainte de perdre, il ne lui resterait pas grand'chose. + +33 + +La familiarité est un relâchement presque de toutes les règles de +la vie civile, que le libertinage a introduit dans la société pour +nous faire parvenir à celle qu'on appelle commode. C'est un effet +de l'amour-propre qui, voulant tout accommoder à notre faiblesse, +nous soustrait à l'honnête sujétion que nous imposent les bonnes +moeurs et, pour chercher trop les moyens de nous les rendre +commodes, le fait dégénérer en vices. Les femmes, ayant +naturellement plus de mollesse que les hommes, tombent plutôt dans +ce relâchement, et y perdent davantage: l'autorité du sexe ne se +maintient pas, le respect qu'on lui doit diminue, et l'on peut +dire que l'honnête y perd la plus grande partie de ses droits. + +34 + +La raillerie est une gaieté agréable de l'esprit, qui enjoue la +conversation, et qui lie la société si elle est obligeante, ou qui +la trouble si elle ne l'est pas. Elle est plus pour celui qui la +fait que pour celui qui la souffre. C'est toujours un combat de +bel esprit, que produit la vanité; d'où vient que ceux qui en +manquent pour la soutenir, et ceux qu'un défaut reproché fait +rougir, s'en offensent également, comme d'une défaite injurieuse +qu'ils ne sauraient pardonner. C'est un poison qui tout pur éteint +l'amitié et excite la haine, mais qui corrigé par l'agrément de +l'esprit, et la flatterie de la louange, l'acquiert ou la +conserve; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec les +faibles. + + +4 Maximes fournies par le supplément de l'édition de 1693 + +35 + +Force gens veulent être dévots, mais personne ne veut être humble. + +36 + +Le travail du corps délivre des peines de l'esprit, et c'est ce +qui rend les pauvres heureux. + +37 + +Les véritables mortifications sont celles qui ne sont point +connues; la vanité rend les autres faciles. + +38 + +L'humilité est l'autel sur lequel Dieu veut qu'on lui offre des +sacrifices. + +39 + +Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux; rien ne peut +rendre un fol content; c'est pourquoi presque tous les hommes sont +misérables. + +40 + +Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire +croire que nous le sommes. + +41 + +Il est bien plus aisé d'éteindre un premier désir que de +satisfaire tous ceux qui le suivent. + +42 + +La sagesse est à l'âme ce que la santé est pour le corps. + +43 + +Les grands de la terre ne pouvant donner la santé du corps ni le +repos d'esprit, on achète toujours trop cher tous les biens qu'ils +peuvent faire. + +44 + +Avant que de désirer fortement une chose, il faut examiner quel +est le bonheur de celui qui la possède. + +45 + +Un véritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de +tous qu'on songe le moins à acquérir. + +46 + +Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque +leur enchantement est fini. + +47 + +La prudence et l'amour ne sont pas faits l'un pour l'autre: à +mesure que l'amour croît, la prudence diminue. + +48 + +Il est quelquefois agréable à un mari d'avoir une femme jalouse: +il entend toujours parler de ce qu'il aime. + +49 + +Qu'une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l'amour +et de la vertu! + +50 + +Le sage trouve mieux son compte à ne point s'engager qu'à vaincre. + +51 + +Il est plus nécessaire d'étudier les hommes que les livres. + +52 + +Le bonheur ou le malheur vont d'ordinaire à ceux qui ont le plus +de l'un ou de l'autre. + +53 + +On ne se blâme que pour être loué. + +54 + +Il n'est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire +qu'on est aimé. + +55 + +Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux +qui nous en font. + +56 + +Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l'on a que +de feindre ceux que l'on n'a pas. + +57 + +Les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n'ont +jamais été rompues. + +58 + +Un homme à qui personne ne plaît est bien plus malheureux que +celui qui ne plaît à personne. + + +5 Maximes fournies par des témoignages de contemporains + +59 + +L'enfer des femmes, c'est la vieillesse. + +60 + +Les soumissions et les bassesses que les seigneurs de la Cour font +auprès des ministres qui ne sont pas de leur rang sont des +lâchetés de gens de coeur. + +61 + +L'honnêteté [n'est] d'aucun état en particulier, mais de tous les +états en général. + +Réflexions diverses + + +I. Du vrai + +Le vrai, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut être effacé +par aucune comparaison d'un autre vrai, et quelque différence qui +puisse être entre deux sujets, ce qui est vrai dans l'un n'efface +point ce qui est vrai dans l'autre: ils peuvent avoir plus ou +moins d'étendue et être plus ou moins éclatants, mais ils sont +toujours égaux par leur vérité, qui n'est pas plus vérité dans le +plus grand que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus +étendu, plus noble et plus brillant que celui de la poésie; mais +le poète et le conquérant sont comparables l'un à l'autre; comme +aussi, en tant qu'ils sont véritablement ce qu'ils sont, le +législateur et le peintre, etc. + +Deux sujets de même nature peuvent être différents, et même +opposés, comme le sont Scipion et Annibal, Fabius Maximus et +Marcellus; cependant, parce que leurs qualités sont vraies, elles +subsistent en présence l'une de l'autre, et ne s'effacent point +par la comparaison. Alexandre et César donnent des royaumes; la +veuve donne une pite: quelque différents que soient ces présents, +la libéralité est vraie et égale en chacun d'eux, et chacun donne +à proportion de ce qu'il est. + +Un sujet peut avoir plusieurs vérités, et un autre sujet peut n'en +avoir qu'une: le sujet qui a plusieurs vérités est d'un plus grand +prix, et peut briller par des endroits où l'autre ne brille pas; +mais dans l'endroit où l'un et l'autre est vrai, ils brillent +également. Épaminondas était grand capitaine, bon citoyen, grand +philosophe; il était plus estimable que Virgile, parce qu'il avait +plus de vérités que lui; mais comme grand capitaine, Épaminondas +n'était pas plus excellent que Virgile comme grand poète, parce +que, par cet endroit, il n'était pas plus vrai que lui. La cruauté +de cet enfant qu'un consul fit mourir pour avoir crevé les yeux +d'une corneille était moins importante que celle de Philippe +second, qui fit mourir son fils, et elle était peut-être mêlée +avec moins d'autres vices; mais le degré de cruauté exercée sur un +simple animal ne laisse pas de tenir son rang avec la cruauté des +princes les plus cruels, parce que leurs différents degrés de +cruauté ont une vérité égale. + +Quelque disproportion qu'il y ait entre deux maisons qui ont les +beautés qui leur conviennent, elles ne s'effacent point l'une +l'autre: ce qui fait que Chantilly n'efface point Liancourt, bien +qu'il ait infiniment plus de diverses beautés, et que Liancourt +n'efface pas aussi Chantilly, c'est que Chantilly a les beautés +qui conviennent à la grandeur de Monsieur le Prince, et que +Liancourt a les beautés qui conviennent à un particulier, et +qu'ils ont chacun de vraies beautés. On voit néanmoins des femmes +d'une beauté éclatante, mais irrégulière, qui en effacent souvent +de plus véritablement belles; mais comme le goût, qui se prévient +aisément, est le juge de la beauté, et que la beauté des plus +belles personnes n'est pas toujours égale, s'il arrive que les +moins belles effacent les autres, ce sera seulement durant +quelques moments; ce sera que la différence de la lumière et du +jour fera plus ou moins discerner la vérité qui est dans les +traits ou dans les couleurs, qu'elle fera paraître ce que la moins +belle aura de beau, et empêchera de paraître ce qui est de vrai et +de beau dans l'autre. + + +II. De la société + +Mon dessein n'est pas de parler de l'amitié en parlant de la +société; bien qu'elles aient quelque rapport, elles sont néanmoins +très différentes: la première a plus d'élévation et de dignité, et +le plus grand mérite de l'autre, c'est de lui ressembler. Je ne +parlerai donc présentement que du commerce particulier que les +honnêtes gens doivent avoir ensemble. + +Il serait inutile de dire combien la société est nécessaire aux +hommes: tous la désirent et tous la cherchent, mais peu se servent +des moyens de la rendre agréable et de la faire durer. Chacun veut +trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres; on se +préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre, et on +leur fait presque toujours sentir cette préférence; c'est ce qui +trouble et qui détruit la société. Il faudrait du moins savoir +cacher ce désir de préférence, puisqu'il est trop naturel en nous +pour nous en pouvoir défaire; il faudrait faire son plaisir et +celui des autres, ménager leur amour-propre, et ne le blesser +jamais. + +L'esprit a beaucoup de part à un si grand ouvrage, mais il ne +suffit pas seul pour nous conduire dans les divers chemins qu'il +faut tenir. Le rapport qui se rencontre entre les esprits ne +maintiendrait pas longtemps la société, si elle n'était réglée et +soutenue par le bon sens, par l'humeur, et par des égards qui +doivent être entre les personnes qui veulent vivre ensemble. S'il +arrive quelquefois que des gens opposés d'humeur et d'esprit +paraissent unis, ils tiennent sans doute par des liaisons +étrangères, qui ne durent pas longtemps. On peut être aussi en +société avec des personnes sur qui nous avons de la supériorité +par la naissance ou par des qualités personnelles; mais ceux qui +ont cet avantage n'en doivent pas abuser; ils doivent rarement le +faire sentir, et ne s'en servir que pour instruire les autres; ils +doivent les faire apercevoir qu'ils ont besoin d'être conduits, et +le mener par raison, en s'accommodant autant qu'il est possible à +leurs sentiments et à leurs intérêts. + +Pour rendre la société commode, il faut que chacun conserve sa +liberté: il faut se voir, ou ne se voir point, sans sujétion, se +divertir ensemble, et même s'ennuyer ensemble; il faut se pouvoir +séparer, sans que cette séparation apporte de changement; il faut +se pouvoir passer les uns des autres, si on ne veut pas s'exposer +à embarrasser quelquefois, et on doit se souvenir qu'on incommode +souvent, quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut +contribuer, autant qu'on le peut, au divertissement des personnes +avec qui on veut vivre; mais il ne faut pas être toujours chargé +du soin d'y contribuer. La complaisance est nécessaire dans la +société, mais elle doit avoir des bornes: elle devient une +servitude quand elle est excessive; il faut du moins qu'elle +paraisse libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils +soient persuadés que c'est le nôtre aussi que nous suivons. + +Il faut être facile à excuser nos amis, quand leurs défauts sont +nés avec eux, et qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualités; +il faut souvent éviter de leur faire voir qu'on les ait remarqués +et qu'on en soit choqué, et on doit essayer de faire en sorte +qu'ils puissent s'en apercevoir eux-mêmes, pour leur laisser le +mérite de s'en corriger. + +Il y a une sorte de politesse qui est nécessaire dans le commerce +des honnêtes gens; elle leur fait entendre raillerie, et elle les +empêche d'être choqués et de choquer les autres par de certaines +façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent +sans y penser, quand on soutient son opinion avec chaleur. + +Le commerce des honnêtes gens ne peut subsister sans une certaine +sorte de confiance; elle doit être commune entre eux; il faut que +chacun ait un air de sûreté et de discrétion qui ne donne jamais +lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence. + +Il faut de la variété dans l'esprit: ceux qui n'ont que d'une +sorte d'esprit ne peuvent plaire longtemps. On peut prendre des +routes diverses, n'avoir pas les mêmes vues ni les mêmes talents, +pourvu qu'on aide au plaisir de la société, et qu'on y observe la +même justesse que les différentes voix et les divers instruments +doivent observer dans la musique. + +Comme il est malaisé que plusieurs personnes puissent avoir les +mêmes intérêts, il est nécessaire au moins, pour la douceur de la +société, qu'ils n'en aient pas de contraires. + +On doit aller au-devant de ce qui peut plaire à ses amis, chercher +les moyens de leur être utile, leur épargner des chagrins, leur +faire voir qu'on les partage avec eux quand on ne peut les +détourner, les effacer insensiblement sans prétendre de les +arracher tout d'un coup, et mettre en la place des objets +agréables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler des +choses qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le +permettent, et on y doit garder beaucoup de mesure; il y a de la +politesse, et quelquefois même de l'humanité, à ne pas entrer trop +avant dans les replis de leur coeur; ils ont souvent de la peine à +laisser voir tout ce qu'ils en connaissent, et ils en ont encore +davantage quand on pénètre ce qu'ils ne connaissent pas. Bien que +le commerce que les honnêtes gens ont ensemble leur donne de la +familiarité, et leur fournisse un nombre infini de sujets de se +parler sincèrement, personne presque n'a assez de docilité et de +bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui sont nécessaires +pour maintenir la société: on veut être averti jusqu'à un certain +point, mais on ne veut pas l'être en toutes choses, et on craint +de savoir toutes sortes de vérités. + +Comme on doit garder des distances pour voir les objets, il en +faut garder aussi pour la société: chacun a son point de vue, d'où +il veut être regardé; on a raison, le plus souvent, de ne vouloir +pas être éclairé de trop près, et il n'y a presque point d'homme +qui veuille, en toutes choses, se laisser voir tel qu'il est. + + +III. De l'air et des manières + +Il y a un air qui convient à la figure et aux talents de chaque +personne; on perd toujours quand on le quitte pour en prendre un +autre. Il faut essayer de connaître celui qui nous est naturel, +n'en point sortir, et le perfectionner autant qu'il nous est +possible. + +Ce qui fait que la plupart des petits enfants plaisent, c'est +qu'ils sont encore renfermés dans cet air et dans ces manières que +la nature leur a donnés, et qu'ils n'en connaissent point +d'autres. Ils les changent et les corrompent quand ils sortent de +l'enfance: ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils voient faire +aux autres, et ils ne le peuvent parfaitement imiter; il y a +toujours quelque chose de faux et d'incertain dans cette +imitation. Ils n'ont rien de fixe dans leurs manières ni dans +leurs sentiments; au lieu d'être en effet ce qu'ils veulent +paraître, ils cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas. Chacun +veut être un autre, et n'être plus ce qu'il est: ils cherchent une +contenance hors d'eux-mêmes, et un autre esprit que le leur; ils +prennent des tons et des manières au hasard; ils en font +l'expérience sur eux, sans considérer que ce qui convient à +quelques-uns ne convient pas à tout le monde, qu'il n'y a point de +règle générale pour les tons et pour les manières, et qu'il n'y a +point de bonnes copies. Deux hommes néanmoins peuvent avoir du +rapport en plusieurs choses sans être copie l'un de l'autre, si +chacun suit son naturel; mais personne presque ne le suit +entièrement. On aime à imiter; on imite souvent, même sans s'en +apercevoir, et on néglige ses propres biens pour des biens +étrangers, qui d'ordinaire ne nous conviennent pas. + +Je ne prétends pas, par ce que je dis, nous renfermer tellement en +nous-mêmes que nous n'ayons pas la liberté de suivre des exemples, +et de joindre à nous des qualités utiles ou nécessaires que la +nature ne nous a pas données: les arts et les sciences conviennent +à la plupart de ceux qui s'en rendent capables, la bonne grâce et +la politesse conviennent à tout le monde; mais ces qualités +acquises doivent avoir un certain rapport et une certaine union +avec nos propres qualités, qui les étendent et les augmentent +imperceptiblement. + +Nous sommes quelquefois élevés à un rang et à des dignités +au-dessus de nous, nous sommes souvent engagés dans une profession +nouvelle où la nature ne nous avait pas destinés; tous ces états +ont chacun un air qui leur convient, mais qui ne convient pas +toujours avec notre air naturel; ce changement de notre fortune +change souvent notre air et nos manières, et y ajoute l'air de la +dignité, qui est toujours faux quand il est trop marqué et qu'il +n'est pas joint et confondu avec l'air que la nature nous a donné: +il faut les unir et les mêler ensemble et qu'ils ne paraissent +jamais séparés. + +On ne parle pas de toutes choses sur un même ton et avec les mêmes +manières; on ne marche pas à la tête d'un régiment comme on marche +en se promenant. Mais il faut qu'un même air nous fasse dire +naturellement des choses différentes, et qu'il nous fasse marcher +différemment, mais toujours naturellement, et comme il convient de +marcher à la tête d'un régiment et à une promenade. + +Il y en a qui ne se contentent pas de renoncer à leur air propre +et naturel, pour suivre celui du rang et des dignités où ils sont +parvenus; il y en a même qui prennent par avance l'air des +dignités et du rang où ils aspirent. Combien de lieutenants +généraux apprennent à paraître maréchaux de France! Combien de +gens de robe répètent inutilement l'air de chancelier, et combien +de bourgeoises se donnent l'air de duchesses! + +Ce qui fait qu'on déplaît souvent, c'est que personne ne sait +accorder son air et ses manières avec sa figure, ni ses tons et +ses paroles avec ses pensées et ses sentiments; on trouble leur +harmonie par quelque chose de faux et d'étranger; on s'oublie +soi-même, et on s'en éloigne insensiblement. Tout le monde presque +tombe, par quelque endroit, dans ce défaut; personne n'a l'oreille +assez juste pour entendre parfaitement cette sorte de cadence. +Mille gens déplaisent avec des qualités aimables, mille gens +plaisent avec de moindres talents: c'est que les uns veulent +paraître ce qu'ils ne sont pas, les autres sont ce qu'ils +paraissent; et enfin, quelques avantages ou quelques désavantages +que nous ayons reçus de la nature, on plaît à proportion de ce +qu'on suit l'air, les tons, les manières et les sentiments qui +conviennent à notre état et à notre figure, et on déplaît à +proportion de ce qu'on s'en éloigne. + + +IV. De la conversation + +Ce qui fait que si peu de personnes sont agréables dans la +conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il veut dire +qu'à ce que les autres disent. Il faut écouter ceux qui parlent, +si on en veut être écouté; il faut leur laisser la liberté de se +faire entendre, et même de dire des choses inutiles. Au lieu de +les contredire ou de les interrompre, comme on fait souvent, on +doit, au contraire, entrer dans leur esprit et dans leur goût, +montrer qu'on les entend, leur parler de ce qui les touche, louer +ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué, et faire voir +que c'est plus par choix qu'on le loue que par complaisance. Il +faut éviter de contester sur des choses indifférentes, faire +rarement des questions inutiles, ne laisser jamais croire qu'on +prétend avoir plus de raison que les autres, et céder aisément +l'avantage de décider. + +On doit dire des choses naturelles, faciles et plus ou moins +sérieuses, selon l'humeur et l'inclinaison des personnes que l'on +entretient, ne les presser pas d'approuver ce qu'on dit, ni même +d'y répondre. Quand on a satisfait de cette sorte aux devoirs de +la politesse, on peut dire ses sentiments, sans prévention et sans +opiniâtreté, en faisant paraître qu'on cherche à les appuyer de +l'avis de ceux qui écoutent. + +Il faut éviter de parler longtemps de soi-même, et de se donner +souvent pour exemple. On ne saurait avoir trop d'application à +connaître la pente et la portée de ceux à qui on parle, pour se +joindre à l'esprit de celui qui en a le plus, et pour ajouter ses +pensées aux siennes, en lui faisant croire, autant qu'il est +possible, que c'est de lui qu'on les prend. Il y a de l'habileté à +n'épuiser pas les sujets qu'on traite, et à laisser toujours aux +autres quelque chose à penser et à dire. + +On ne doit jamais parler avec des airs d'autorité, ni se servir de +paroles et de termes plus grands que les choses. On peut conserver +ses opinions, si elles sont raisonnables; mais en les conservant, +il ne faut jamais blesser les sentiments des autres, ni paraître +choqué de ce qu'ils ont dit. Il est dangereux de vouloir être +toujours le maître de la conversation, et de parler trop souvent +d'une même chose; on doit entrer indifféremment sur tous les +sujets agréables qui se présentent, et ne faire jamais voir qu'on +veut entraîner la conversation sur ce qu'on a envie de dire. + +Il est nécessaire d'observer que toute sorte de conversation, +quelque honnête et quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas +également propre à toute sorte d'honnêtes gens: il faut choisir ce +qui convient à chacun, et choisir même le temps de le dire; mais +s'il y a beaucoup d'art à parler, il n'y en a pas moins à se +taire. Il y a un silence éloquent: il sert quelquefois à approuver +et à condamner; il y a un silence moqueur; il y a un silence +respectueux; il y a des airs, des tours et des manières qui font +souvent ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou +de choquant dans la conversation. Le secret de s'en bien servir +est donné à peu de personnes; ceux mêmes qui en font des règles +s'y méprennent quelquefois; la plus sûre, à mon avis, c'est de +n'en point avoir qu'on ne puisse changer, de laisser plutôt voir +des négligences dans ce qu'on dit que de l'affectation, d'écouter, +de ne parler guère, et de ne se forcer jamais à parler. + + +V. De la confiance + +Bien que la sincérité et la confiance aient du rapport, elles sont +néanmoins différentes en plusieurs choses: la sincérité est une +ouverture de coeur, qui nous montre tels que nous sommes; c'est un +amour de la vérité, une répugnance à se déguiser, un désir de se +dédommager de ses défauts, et de les diminuer même par le mérite +de les avouer. La confiance ne nous laisse pas tant de liberté, +ses règles sont plus étroites, elle demande plus de prudence et de +retenue, et nous ne sommes pas toujours libres d'en disposer: il +ne s'agit pas de nous uniquement, et nos intérêts sont mêlés +d'ordinaire avec les intérêts des autres. Elle a besoin d'une +grande justesse pour ne livrer pas nos amis en nous livrant +nous-mêmes, et pour ne faire pas des présents de leur bien dans +la vue d'augmenter le prix de ce que nous donnons. + +La confiance plaît toujours à celui qui la reçoit: c'est un tribut +que nous payons à son mérite; c'est un dépôt que l'on commet à sa +foi; ce sont des gages qui lui donnent un droit sur nous, et une +sorte de dépendance où nous nous assujettissons volontairement. Je +ne prétends pas détruire par ce que je dis la confiance, si +nécessaire entre les hommes puisqu'elle est le lien de la société +et de l'amitié; je prétends seulement y mettre des bornes, et la +rendre honnête et fidèle. Je veux qu'elle soit toujours vraie et +toujours prudente, et qu'elle n'ait ni faiblesse ni intérêt; je +sais bien qu'il est malaisé de donner de justes limites à la +manière de recevoir toute sorte de confiance de nos amis, et de +leur faire part de la nôtre. + +On se confie le plus souvent par vanité, par envie de parler, par +le désir de s'attirer la confiance des autres, et pour faire un +échange de secrets. Il y a des personnes qui peuvent avoir raison +de se fier en nous, vers qui nous n'aurions pas raison d'avoir la +même conduite, et on s'acquitte envers ceux-ci en leur gardant le +secret, et en les payant de légères confidences. Il y en a +d'autres dont la fidélité nous est connue, qui ne ménagent rien +avec nous, et à qui on peut se confier par choix et par estime. On +doit ne leur rien cacher de ce qui ne regarde que nous, se montrer +à eux toujours vrais dans nos bonnes qualités et dans nos défauts +même, sans exagérer les unes et sans diminuer les autres, se faire +une loi de ne leur faire jamais de demi-confidences; elles +embarrassent toujours ceux qui les font, et ne contentent presque +jamais ceux qui les reçoivent: on leur donne des lumières confuses +de ce qu'on veut cacher, on augmente leur curiosité, on les met en +droit d'en vouloir savoir davantage, et ils se croient en liberté +de disposer de ce qu'ils ont pénétré. Il est plus sûr et plus +honnête de ne leur rien dire que de se taire quand on a commencé +de parler. + +Il y a d'autres règles à suivre pour les choses qui nous ont été +confiées. Plus elles sont importantes, et plus la prudence et la +fidélité y sont nécessaires. Tout le monde convient que le secret +doit être inviolable, mais on ne convient pas toujours de la +nature et de l'importance du secret; nous ne consultons le plus +souvent que nous-mêmes sur ce que nous devons dire et sur ce que +nous devons taire; il y a peu de secrets de tous les temps, et le +scrupule de les révéler ne dure pas toujours. + +On a des liaisons étroites avec des amis dont on connaît la +fidélité; ils nous ont toujours parlé sans réserve, et nous avons +toujours gardé les mêmes mesures avec eux; ils savent nos +habitudes et nos commerces, et il nous voient de trop près pour ne +s'apercevoir pas du moindre changement; ils peuvent savoir par +ailleurs ce que nous sommes engagés de ne dire jamais à personne; +il n'a pas été en notre pouvoir de les faire entrer dans ce qu'on +nous a confié; ils ont peut-être même quelque intérêt de le +savoir; on est assuré d'eux comme de soi, et on se voit réduit à +la cruelle nécessité de prendre leur amitié, qui nous est +précieuse, ou de manquer à la foi du secret. Cet état est sans +doute la plus rude épreuve de la fidélité; mais il ne doit pas +ébranler un honnête homme: c'est alors qu'il lui est permis de se +préférer aux autres; son premier devoir est de conserver +indispensablement ce dépôt en son entier, sans en peser les +suites; il doit non seulement ménager ses paroles et ses tons, il +doit encore ménager ses conjectures, et ne laisser jamais rien +voir, dans ses discours ni dans son air, qui puisse tourner +l'esprit des autres vers ce qu'il ne veut pas dire. + +On a souvent besoin de force et de prudence pour opposer à la +tyrannie de la plupart de nos amis, qui se font un droit sur notre +confiance, et qui veulent tout savoir de nous. On ne doit jamais +leur laisser établir ce droit sans exception: il y a des +rencontres et des circonstances qui ne sont pas de leur +juridiction; s'ils s'en plaignent, on doit souffrir leur plaintes, +et s'en justifier avec douceur; mais s'ils demeurent injustes, on +doit sacrifier leur amitié à son devoir, et choisir entre deux +maux inévitables, dont l'un se peut réparer, et l'autre est sans +remède. + + +VI. De l'amour et de la mer + +Ceux qui ont voulu nous représenter l'amour et ses caprices l'ont +comparé en tant de sortes à la mer qu'il est malaisé de rien +ajouter à ce qu'ils en ont dit. Ils nous ont fait voir que l'un et +l'autre ont une inconstance et une infidélité égales, que leurs +biens et leurs maux sont sans nombre, que les navigations les plus +heureuses sont exposées à mille dangers, que les tempêtes et les +écueils sont toujours à craindre, et que souvent même on fait +naufrage dans le port. Mais en nous exprimant tant d'espérances et +tant de craintes, ils ne nous pas assez montré, ce me semble, le +rapport qu'il y a d'un amour usé, languissant et sur sa fin, à ces +longues bonaces, à ces calmes ennuyeux, que l'on rencontre sous la +ligne: on est fatigué d'un grand voyage, on souhaite de l'achever; +on voit la terre, mais on manque de vent pour y arriver; on se +voit exposé aux injures des saisons; les maladies et les langueurs +empêchent d'agir; l'eau et les vivres manquent ou changent de +goût; on a recours inutilement aux secours étrangers; on essaye de +pêcher, et on prend quelques poissons, sans en tirer de +soulagement ni de nourriture; on est las de tout ce qu'on voit, on +est toujours avec ses mêmes pensées, et on est toujours ennuyé; on +vit encore, et on a regret à vivre; on attend des désirs pour +sortir d'un état pénible et languissant, mais on n'en forme que de +faibles et d'inutiles. + + +VII. Des exemples + +Quelque différence qu'il y ait entre les bons et les mauvais +exemples, on trouvera que les uns et les autres ont presque +également produit de méchants effets. Je ne sais même si les +crimes de Tibère et de Néron ne nous éloignent pas plus du vice +que les exemples estimables des plus grands hommes ne nous +approchent de la vertu. Combien la valeur d'Alexandre a-t-elle +fait de fanfarons! Combien la gloire de César a-t-elle autorisé +d'entreprises contre la patrie! Combien Rome et Sparte ont-elles +loué de vertus farouches! Combien Diogène a-t-il fait de +philosophes importuns, Cicéron de babillards, Pomponius Atticus de +gens neutres et paresseux, Marius et Sylla de vindicatifs, +Lucullus de voluptueux, Alcibiade et Antoine de débauchés, Capon +d'opiniâtres! Tous ces grands originaux ont produit un nombre +infini de mauvaises copies. Les vertus sont frontières des vices; +les exemples sont des guides qui nous égarent souvent, et nous +sommes si remplis de fausseté que nous ne nous en servons pas +moins pour nous éloigner du chemin de la vertu que pour le suivre. + + +VIII. De l'incertitude de la jalousie + +Plus on parle de sa jalousie, et plus les endroits qui ont déplu +paraissent de différents côtés; les moindres circonstances les +changent, et font toujours découvrir quelque chose de nouveau. Ces +nouveautés font revoir sous d'autres apparences ce qu'on croyait +avoir assez vu et assez pesé; on cherche à s'attacher à une +opinion, et on ne s'attache à rien; tout ce qui est de plus opposé +et de plus effacé se présente en même temps; on veut haïr et on +veut aimer, mais on aime encore quand on hait, et on hait encore +quand on aime; on croit tout, et on doute de tout; on a de la +honte et du dépit d'avoir cru et d'avoir douté; on se travaille +incessamment pour arrêter son opinion, et on ne la conduit jamais +à un lieu fixe. + +Les poètes devraient comparer cette opinion à la peine de Sisyphe, +puisqu'on roule aussi inutilement que lui un rocher, par un chemin +pénible et périlleux: on voit le sommet de la montagne et on +s'efforce d'y arriver, on l'espère quelquefois, mais on n'y arrive +jamais. On n'est pas assez heureux pour oser croire ce qu'on +souhaite, ni même assez heureux aussi pour être assuré de ce qu'on +craint le plus. On est assujetti à une incertitude éternelle, qui +nous présente successivement des biens et des maux qui nous +échappent toujours. + + +IX. De l'amour et de la vie + +L'amour est une image de notre vie: l'un et l'autre sont sujets +aux mêmes révolutions et aux mêmes changements. Leur jeunesse est +pleine de joie et d'espérance: on se trouve heureux d'être jeune, +comme on se trouve heureux d'aimer. Cet état si agréable nous +conduit à désirer d'autres biens, et on en veut de plus solides; +on ne se contente pas de subsister, on veut faire des progrès, on +est occupé des moyens de s'avancer et d'assurer sa fortune; on +cherche la protection des ministres, on se rend utile à leurs +intérêts; on ne peut souffrir que quelqu'un prétende ce que nous +prétendons. Cette émulation est traversée de mille soins et de +mille peines, qui s'effacent par le plaisir de se voir établi: +toutes les passions sont alors satisfaites, et on ne prévoit pas +qu'on puisse cesser d'être heureux. + +Cette félicité néanmoins est rarement de longue durée, et elle ne +peut conserver longtemps la grâce de la nouveauté. Pour avoir ce +que nous avons souhaité, nous ne laissons pas de souhaiter encore. +Nous nous accoutumons à tout ce qui est à nous; les mêmes biens ne +conservent pas leur même prix, et ils ne touchent pas toujours +également notre goût; nous changeons imperceptiblement, sans +remarquer notre changement; ce que nous avons obtenu devient une +partie de nous-même: nous serions cruellement touchés de le +perdre, mais nous ne sommes plus sensibles au plaisir de le +conserver; la joie n'est plus vive, on en cherche ailleurs que +dans ce qu'on a tant désiré. Cette inconstance involontaire est un +effet du temps, qui prend malgré nous sur l'amour comme sur notre +vie; il en efface insensiblement chaque jour un certain air de +jeunesse et de gaieté, et en détruit les plus véritables charmes; +on prend des manières plus sérieuses, on joint des affaires à la +passion; l'amour ne subsiste plus par lui-même, et il emprunte des +secours étrangers. Cet état de l'amour représente le penchant de +l'âge, où on commence à voir par où on doit finir; mais on n'a pas +la force de finir volontairement, et dans le déclin de l'amour +comme dans le déclin de la vie personne ne se peut résoudre de +prévenir les dégoûts qui restent à éprouver; on vit encore pour +les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. La jalousie, la +méfiance, la crainte de lasser, la crainte d'être quitté, sont des +peines attachées à la vieillesse de l'amour, comme les maladies +sont attachées à la trop longue durée de la vie: on ne sent plus +qu'on est vivant que parce qu'on sent qu'on est malade, et on ne +sent aussi qu'on est amoureux que par sentir toutes les peines de +l'amour. On ne sort de l'assoupissement des trop longs +attachements que par le dépit et le chagrin de se voir toujours +attaché; enfin, de toutes les décrépitudes, celle de l'amour est +la plus insupportable. + + +X. Des goûts + +Il y a des personnes qui ont plus d'esprit que de goût, et +d'autres qui ont plus de goût que d'esprit; il y a plus de variété +et de caprice dans le goût que dans l'esprit. + +Ce terme de goût a diverses significations, et il est aisé de s'y +méprendre. Il y a différence entre le goût qui nous porte vers les +choses, et le goût qui nous en fait connaître et discerner les +qualités, en s'attachant aux règles: on peut aimer la comédie sans +avoir le goût assez fin et assez délicat pour en bien juger, et on +peut avoir le goût assez bon pour bien juger de la comédie sans +l'aimer. Il y a des goûts qui nous approchent imperceptiblement de +ce qui se montre à nous; d'autres nous entraînent par leur force +ou par leur durée. + +Il y a des gens qui ont le goût faux en tout; d'autres ne l'ont +faux qu'en de certaines choses, et ils l'ont droit et juste dans +ce qui est de leur portée. D'autres ont des goûts particuliers, +qu'ils connaissent mauvais, et ne laissent pas de les suivre. Il y +en a qui ont le goût incertain; le hasard en décide; ils changent +par légèreté, et sont touchés de plaisir ou d'ennui sur la parole +de leurs amis. D'autres sont toujours prévenus; ils sont esclaves +de tous leurs goûts, et les respectent en toutes choses. Il y en a +qui sont sensibles à ce qui est bon, et choqués de ce qui ne l'est +pas; leurs vues sont nettes et justes, et il trouvent la raison de +leur goût dans leur esprit et dans leur discernement. + +Il y en a qui, par une sorte d'instinct dont ils ignorent la +cause, décident de ce qui se présente à eux, et prennent toujours +le bon parti. Ceux-ci font paraître plus de goût que d'esprit, +parce que leur amour-propre et leur humeur ne prévalent point sur +leurs lumières naturelles; tout agit de concert en eux, tout y est +sur un même ton. Cet accord les fait juger sainement des objets, +et leur en forme une idée véritable; mais, à parler généralement, +il y a peu de gens qui aient le goût fixe et indépendant de celui +des autres; ils suivent l'exemple et la coutume, et ils en +empruntent presque tout ce qu'ils ont de goût. + +Dans toutes ces différences de goûts que l'on vient de marquer, il +est très rare, et presque impossible, de rencontrer cette sorte de +bon goût qui sait donner le prix à chaque chose, qui en connaît +toute la valeur, et qui se porte généralement sur tout: nos +connaissances sont trop bornées, et cette juste disposition des +qualités qui font bien juger ne se maintient d'ordinaire que sur +ce qui ne nous regarde pas directement. Quand il s'agit de nous, +notre goût n'a plus cette justesse si nécessaire, la préoccupation +la trouble, tout ce qui a du rapport à nous nous paraît sous une +autre figure. Personne ne voit des mêmes yeux ce qui le touche et +ce qui ne le touche pas; notre goût est conduit alors par la pente +de l'amour-propre et de l'humeur, qui nous fournissent des vues +nouvelles, et nous assujettissent à un nombre infini de +changements et d'incertitudes; notre goût n'est plus à nous, nous +n'en disposons plus, il change sans notre consentement, et les +mêmes objets nous paraissent par tant de côtés différents que nous +méconnaissons enfin ce que nous avons vu et ce que nous avons +senti. + + +XI. Du rapport des hommes avec les animaux + +Il y a autant de diverses espèces d'hommes qu'il y a de diverses +espèces d'animaux, et les hommes sont, à l'égard des autres +hommes, ce que les différentes espèces d'animaux sont entre elles +et à l'égard les unes des autres. + +Combien y a-t-il d'hommes qui vivent du sang et de la vie des +innocents, les uns comme des tigres, toujours farouches et +toujours cruels, d'autres comme des lions, en gardant quelque +apparence de générosité, d'autres comme des ours, grossiers et +avides, d'autres comme des loups, ravissants et impitoyables, +d'autres comme des renards, qui vivent d'industrie, et dont le +métier est de tromper! + +Combien y a-t-il d'hommes qui ont du rapport aux chiens! Ils +détruisent leur espèce; ils chassent pour le plaisir de celui qui +les nourrit; les uns suivent toujours leur maître, les autres +gardent sa maison. Il y a des lévriers d'attache, qui vivent de +leur valeur, qui se destinent à la guerre, et qui ont de la +noblesse dans leur courage; il y a des dogues acharnés, qui n'ont +de qualités que la fureur; il y a des chiens, plus ou moins +inutiles, qui aboient souvent, et qui mordent quelquefois, et il y +a même des chiens de jardinier. Il y a des singes et des guenons +qui plaisent par leurs manières, qui ont de l'esprit, et qui font +toujours du mal. Il y a des paons qui n'ont que de la beauté, qui +déplaisent par leur chant, et qui détruisent les lieux qu'ils +habitent. + +Il y a des oiseaux qui ne sont recommandables que par leur ramage +ou par leurs couleurs. Combien de perroquets, qui parlent sans +cesse, et qui n'entendent jamais ce qu'ils disent; combien de pies +et de corneilles, qui ne s'apprivoisent que pour dérober; combien +d'oiseaux de proie, qui ne vivent que de rapine; combien d'espèces +d'animaux paisibles et tranquilles, qui ne servent qu'à nourrir +d'autres animaux! + +Il y a des chats, toujours au guet, malicieux et infidèles, et qui +font patte de velours; il y a des vipères dont la langue est +venimeuse, et dont le reste est utile; il y a des araignées, des +mouches, des punaises et des puces, qui sont toujours incommodes +et insupportables; il y a des crapauds, qui font horreur, et qui +n'ont que du venin; il y a des hiboux, qui craignent la lumière. +Combien d'animaux qui vivent sous terre pour se conserver! Combien +de chevaux, qu'on emploie à tant d'usages, et qu'on abandonne +quand ils ne servent plus; combien de boeufs, qui travaillent +toute leur vie pour enrichir celui qui leur impose le joug; de +cigales, qui passent leur vie à chanter; de lièvres, qui ont peur +de tout; de lapins, qui s'épouvantent et rassurent en un moment; +de pourceaux, qui vivent dans la crapule et dans l'ordure; de +canards privés, qui trahissent leurs semblables, et les attirent +dans les filets, de corbeaux et de vautours, qui ne vivent que de +pourriture et de corps morts! Combien d'oiseaux passagers, qui +vont si souvent d'un bout du monde à l'autre, et qui s'exposent à +tant de périls, pour chercher à vivre! Combien d'hirondelles, qui +suivent toujours le beau temps; de hannetons, inconsidérés et sans +dessein; de papillons, qui cherchent le feu qui les brûle! Combien +d'abeilles, qui respectent leur chef, et qui se maintiennent avec +tant de règle et d'industrie! Combien de frelons, vagabonds et +fainéants, qui cherchent à s'établir aux dépens des abeilles! +Combien de fourmis, dont la prévoyance et l'économie soulagent +tous leurs besoins! Combien de crocodiles, qui feignent de se +plaindre pour dévorer ceux qui sont touchés de leur plainte! Et +combien d'animaux qui sont assujettis parce qu'ils ignorent leur +force! + +Toutes ces qualités se trouvent dans l'homme, et il exerce, à +l'égard des autres hommes, tout ce que les animaux dont on vient +de parler exercent entre eux. + + +XII. De l'origine des maladies + +Si on examine la nature des maladies, on trouvera qu'elles tirent +leur origine des passions et des peines de l'esprit. L'âge d'or, +qui en était exempt, était exempt de maladies. L'âge d'argent, qui +le suivit, conserva encore sa pureté. L'âge d'airain donna la +naissance aux passions et aux peines de l'esprit; elles +commencèrent à se former, et elles avaient encore la faiblesse de +l'enfance et sa légèreté. Mais elles parurent avec toute leur +force et toute leur malignité dans l'âge de fer, et répandirent +dans le monde, par la suite de leur corruption, les diverses +maladies qui ont affligé les hommes depuis tant de siècles. +L'ambition a produit les fièvres aiguës et frénétiques: l'envie a +produit la jaunisse et l'insomnie; c'est de la paresse que +viennent les léthargies, les paralysies et les langueurs: la +colère a fait les étouffements, les ébullitions de sang, et les +inflammations de poitrine: la peur a fait les battements de coeur +et les syncopes; la vanité a fait les folies; l'avarice, la teigne +et la gale; la tristesse a fait le scorbut; la cruauté, la pierre; +la calomnie et les faux rapports ont répandu la rougeole, la +petite vérole, et le pourpre, et on doit à la jalousie la +gangrène, la peste et la rage. Les disgrâces imprévues ont fait +l'apoplexie; les procès ont fait la migraine et le transport au +cerveau; les dettes ont fait les fièvres étiques; l'ennui du +mariage a produit la fièvre quarte, et la lassitude des amants qui +n'osent se quitter a causé les vapeurs. L'amour, lui seul, a fait +plus de maux que tout le reste ensemble, et personne ne doit +entreprendre de les exprimer; mais comme il fait aussi les plus +grands biens de la vie, au lieu de médire de lui, on doit se +taire; on doit le craindre et le respecter toujours. + + +XIII. Du faux + +On est faux en différentes manières. Il y a des hommes faux qui +veulent toujours paraître ce qu'ils ne sont pas. Il y en a +d'autres, de meilleure foi, qui sont nés faux, qui se trompent +eux-mêmes, et qui ne voient jamais les choses comme elles sont. Il +y en a dont l'esprit est droit, et le goût faux. D'autres ont +l'esprit faux, et ont quelque droiture dans le goût. Et il y en a +qui n'ont rien de faux dans le goût, ni dans l'esprit. Ceux-ci +sont très rares, puisque, à parler généralement, il n'y a presque +personne qui n'ait de la fausseté dans quelque endroit de l'esprit +ou du goût. + +Ce qui fait cette fausseté si universelle, c'est que nos qualités +sont incertaines et confuses, et que nos vues le sont aussi; on ne +voit point les choses précisément comme elles sont, on les estime +plus ou moins qu'elles ne valent, et on ne les fait point +rapporter à nous en la manière qui leur convient, et qui convient +à notre état et à nos qualités. Ce mécompte met un nombre infini +de faussetés dans le goût et dans l'esprit: notre amour-propre est +flatté de tout ce qui se présente à nous sous les apparences du +bien; mais comme il y a plusieurs sortes de biens qui touchent +notre vanité ou notre tempérament, on les suit souvent par +coutume, ou par commodité; on les suit parce que les autres les +suivent, sans considérer qu'un même sentiment ne doit pas être +également embrassé par toute sorte de personnes, et qu'on s'y doit +attacher plus ou moins fortement selon qu'il convient plus ou +moins à ceux qui le suivent. + +On craint encore plus de se montrer faux par le goût que par +l'esprit. Les honnêtes gens doivent approuver sans prévention ce +qui mérite d'être approuvé, suivre ce qui mérite d'être suivi, et +ne se piquer de rien. Mais il y faut une grande proportion et une +grande justesse; il faut savoir discerner ce qui est bon en +général, et ce qui nous est propre, et suivre alors avec raison la +pente naturelle qui nous porte vers les choses qui nous plaisent. +Si les hommes ne voulaient exceller que par leurs propres talents +et en suivant leurs devoirs, il n'y aurait rien de faux dans leur +goût et dans leur conduite; ils se montreraient tels qu'ils sont; +ils jugeraient des choses par leurs lumières, et s'y attacheraient +par raison; il y aurait de la proportion dans leurs vues et dans +leurs sentiments; leur goût serait vrai, il viendrait d'eux et non +pas des autres, et ils le suivraient par choix, et non pas par +coutume ou par hasard. + +Si on est faux en approuvant ce qui ne doit pas être approuvé, on +ne l'est pas moins, le plus souvent, par l'envie de se faire +valoir par des qualités qui sont bonnes de soi, mais qui ne nous +conviennent pas: un magistrat est faux quand il se pique d'être +brave, bien qu'il puisse être hardi dans de certaines rencontres; +il doit paraître ferme et assuré dans une sédition qu'il a droit +d'apaiser, sans craindre d'être faux, et il serait faux et +ridicule de se battre en duel. Une femme peut aimer les sciences, +mais toutes les sciences ne lui conviennent pas toujours, et +l'entêtement de certaines sciences ne lui convient jamais, et est +toujours faux. + +Il faut que la raison et le bon sens mettent le prix aux choses, +et qu'elles déterminent notre goût à leur donner le rang qu'elles +méritent et qu'il nous convient de leur donner; mais presque tous +les hommes se trompent dans ce prix et dans ce rang, et il y a +toujours de la fausseté dans ce mécompte. + +Les plus grands rois sont ceux qui s'y méprennent le plus souvent: +ils veulent surpasser les autres hommes en valeur, en savoir, en +galanterie, et dans mille autres qualités où tout le monde a droit +de prétendre; mais ce goût d'y surpasser les autres peut être faux +en eux, quand il va trop loin. Leur émulation doit avoir un autre +objet: ils doivent imiter Alexandre, qui ne voulut disputer du +prix de la course que contre des rois, et se souvenir que ce n'est +que des qualités particulières à la royauté qu'ils doivent +disputer. Quelque vaillant que puisse être un roi, quelque savant +et agréable qu'il puisse être, il trouvera un nombre infini de +gens qui auront ces mêmes qualités aussi avantageusement que lui, +et le désir de les surpasser paraîtra toujours faux, et souvent +même il lui sera impossible d'y réussir; mais s'il s'attache à ses +devoirs véritables, s'il est magnanime, s'il est grand capitaine +et grand politique, s'il est juste, clément et libéral, s'il +soulage ses sujets, s'il aime la gloire et le repos de son État, +il ne trouvera que des rois à vaincre dans une si noble carrière; +il n'y aura rien que de vrai et de grand dans un si juste dessein, +le désir d'y surpasser les autres n'aura rien de faux. Cette +émulation est digne d'un roi, et c'est la véritable gloire où il +doit prétendre. + + +XIV. Des modèles de la nature et de la fortune + +Il semble que la fortune, toute changeante et capricieuse qu'elle +est, renonce à ses changements et à ses caprices pour agir de +concert avec la nature, et que l'une et l'autre concourent de +temps en temps à faire des hommes extraordinaires et singuliers, +pour servir de modèles à la postérité. Le soin de la nature est de +fournir les qualités; celui de la fortune est de les mettre en +oeuvre, et de les faire voir dans le jour et avec les proportions +qui conviennent à leur dessein; on dirait alors qu'elles imitent +les règles des grands peintres, pour nous donner des tableaux +parfaits de ce qu'elles veulent représenter. Elles choisissent un +sujet, et s'attachent au plan qu'elles se sont proposé; elles +disposent de la naissance, de l'éducation, des qualités naturelles +et acquises, des temps, des conjonctures, des amis, des ennemis; +elles font remarquer des vertus et des vices, des actions +heureuses et malheureuses; elles joignent même de petites +circonstances aux plus grandes, et les savent placer avec tant +d'art que les actions des hommes et leurs motifs nous paraissent +toujours sous la figure et avec les couleurs qu'il plaît à la +nature et à la fortune d'y donner. + +Quel concours de qualités éclatantes n'ont-elles pas assemblé dans +la personne d'Alexandre, pour le montrer au monde comme un modèle +d'élévation d'âme et de grandeur de courage! Si on examine sa +naissance illustre, son éducation, sa jeunesse, sa beauté, sa +complexion heureuse, l'étendue et la capacité de son esprit pour +la guerre et pour les sciences, ses vertus, ses défauts même, le +petit nombre de ses troupes, la puissance formidable de ses +ennemis, la courte durée d'une si belle vie, sa mort et ses +successeurs, ne verra-t-on pas l'industrie et l'application de la +fortune et de la nature à renfermer dans un même sujet ce nombre +infini de diverses circonstances? Ne verra-t-on pas le soin +particulier qu'elles ont pris d'arranger tant d'événements +extraordinaires, et de les mettre chacun dans son jour, pour +composer un modèle d'un jeune conquérant, plus grand encore par +ses qualités personnelles que par l'étendue de ses conquêtes? + +Si on considère de quelle sorte la nature et la fortune nous +montrent César, ne verra-t-on pas qu'elles ont suivi un autre +plan, qu'elles n'ont renfermé dans sa personne tant de valeur, de +clémence, de libéralité, tant de qualités militaires, tant de +pénétration, tant de facilité d'esprit et de moeurs, tant +d'éloquence, tant de grâces du corps, tant de supériorité de génie +pour la paix et pour la guerre, ne verra-t-on pas, dis-je, +qu'elles ne se sont assujetties si longtemps à arranger et à +mettre en oeuvre tant de talents extraordinaires, et qu'elles +n'ont contraint César de s'en servir contre sa patrie, que pour +nous laisser un modèle du plus grand homme du monde, et du plus +célèbre usurpateur? Elle le fait naître particulier dans une +république maîtresse de l'univers, affermie et soutenue par les +plus grands hommes qu'elle eût jamais produits; la fortune choisit +parmi eux ce qu'il y avait de plus illustre, de plus puissant et +de plus redoutable pour les rendre ses ennemis; elle le réconcilie +pour un temps avec les plus considérables pour les faire servir à +son élévation; elle les éblouit et les aveugle ensuite, pour lui +faire une guerre qui le conduit à la souveraine puissance. Combien +d'obstacles ne lui a-t-elle pas fait surmonter! De combien de +périls sur terre et sur mer ne l'a-t-elle pas garanti, sans jamais +avoir été blessé! Avec quelle persévérance la fortune n'a-t-elle +pas soutenu les desseins de César et détruit ceux de Pompée! Par +quelle industrie n'a-t-elle pas disposé ce peuple romain, si +puissant, si fier et si jaloux de sa liberté à la soumettre à la +puissance d'un seul homme! Ne s'est-elle pas même servie des +circonstances de la mort de César pour la rendre convenable à sa +vie? Tant d'avertissements des devins, tant de prodiges, tant +d'avis de sa femme et de ses amis ne peuvent le garantir, et la +fortune choisit le propre jour qu'il doit être couronné dans le +Sénat pour le faire assassiner par ceux mêmes qu'il a sauvés, et +par un homme qui lui doit la naissance. + +Cet accord de la nature et de la fortune n'a jamais été plus +marqué que dans la personne de Caton, et il semble qu'elles se +soient efforcées l'une et l'autre de renfermer dans un seul homme +non seulement les vertus de l'ancienne Rome, mais encore de +l'opposer directement aux vertus de César, pour montrer qu'avec +une pareille étendue d'esprit et de courage, le désir de gloire +conduit l'un à être usurpateur et l'autre à servir de modèle d'un +parfait citoyen? Mon dessein n'est pas de faire ici le parallèle +de ces deux grands hommes, après tout ce qui en est écrit; je +dirai seulement que, quelque grands et illustres qu'ils nous +paraissent, la nature et la fortune n'auraient pu mettre toutes +leurs qualités dans le jour qui convenait pour les faire éclater, +si elles n'eussent opposé Caton à César. Il fallait les faire +naître en même temps dans une même république, différents par +leurs moeurs et par leurs talents, ennemis par les intérêts de la +patrie et par des intérêts domestiques, l'un vaste dans ses +desseins et sans bornes dans son ambition, l'autre austère, +renfermé dans les lois de Rome et idolâtre de la liberté, tous +deux célèbres par des vertus qui les montraient par de si +différents côtés, et plus célèbres encore, si on l'ose dire, par +l'opposition que la fortune et la nature ont pris soin de mettre +entre eux. Quel arrangement, quelle suite, quelle économie de +circonstances dans la vie de Caton, et dans sa mort! La destinée +même de la république a servi au tableau que la fortune nous a +voulu donner de ce grand homme, et elle finit sa vie avec la +liberté de son pays. + +Si nous laissons les exemples des siècles passés pour venir aux +exemples du siècle présent, on trouvera que la nature et la +fortune ont conservé cette même union dont j'ai parlé, pour nous +montrer de différents modèles en deux hommes consommés en l'art de +commander. Nous verrons Monsieur le Prince et M. de Turenne +disputer de la gloire des armes, et mériter par un nombre infini +d'actions éclatantes la réputation qu'ils ont acquise. Ils +paraîtront avec une valeur et une expérience égales; infatigables +de corps et d'esprit, on les verra agir ensemble, agir séparément, +et quelquefois opposés l'un à l'autre; nous les verrons, heureux +et malheureux dans diverses occasions de la guerre, devoir les +bons succès à leur conduite et à leur courage, et se montrer même +toujours plus grands par leurs disgrâces; tous deux sauver l'État; +tous deux contribuer à le détruire, et se servir des mêmes talents +par des voies différentes, M. de Turenne suivant ses desseins avec +plus de règle et moins de vivacité, d'une valeur plus retenue et +toujours proportionnée au besoin de la faire paraître, Monsieur le +Prince inimitable en la manière de voir et d'exécuter les plus +grandes choses, entraîné par la supériorité de son génie qui +semble lui soumettre les événements et les faire servir à sa +gloire. La faiblesse des armées qu'ils ont commandées dans les +dernières campagnes, et la puissance des ennemis qui leur étaient +opposés, ont donné de nouveaux sujets à l'un et à l'autre de +montrer toute leur vertu et de réparer par leur mérite tout ce qui +leur manquait pour soutenir la guerre. La mort même de +M. de Turenne, si convenable à une si belle vie, accompagnée de +tant de circonstances singulières et arrivée dans un moment si +important, ne nous paraît-elle pas comme un effet de la crainte et +de l'incertitude de la fortune, qui n'a osé décider de la destinée +de la France et de l'Empire? Cette même fortune, qui retire +Monsieur le Prince du commandement des armées sous le prétexte de +sa santé et dans un temps où il devait achever de si grandes +choses, ne se joint-elle pas à la nature pour nous montrer +présentement ce grand homme dans une vie privée, exerçant des +vertus paisibles soutenu de sa propre gloire? Et brille-t-il moins +dans sa retraite qu'au milieu de ses victoires? + + +XV. Des coquettes et des vieillards + +S'il est malaisé de rendre raison des goûts en général, il le doit +être encore davantage de rendre raison du goût des femmes +coquettes. On peut dire néanmoins que l'envie de plaire se répand +généralement sur tout ce qui peut flatter leur vanité, et qu'elles +ne trouvent rien d'indigne de leurs conquêtes. Mais le plus +incompréhensible de tous leurs goûts est, à mon sens, celui +qu'elles ont pour les vieillards qui ont été galants. Ce goût +paraît trop bizarre, et il y en a trop d'exemples, pour ne +chercher pas la cause d'un sentiment tout à la fois si commun et +si contraire à l'opinion que l'on a des femmes. Je laisse aux +philosophes à décider si c'est un soin charitable de la nature, +qui veut consoler les vieillards dans leur misère, et qui leur +fournit le secours des coquettes par la même prévoyance qui lui +fait donner des ailes aux chenilles, dans le déclin de leur vie, +pour les rendre papillons; mais, sans pénétrer dans les secrets de +la physique, on peut, ce me semble, chercher des causes plus +sensibles de ce goût dépravé des coquettes pour les vieilles gens. +Ce qui est plus apparent, c'est qu'elles aiment les prodiges, et +qu'il n'y en a point qui doive plus toucher leur vanité que de +ressusciter un mort. Elles ont le plaisir de l'attacher à leur +char, et d'en parer leur triomphe, sans que leur réputation en +soit blessée; au contraire, un vieillard est un ornement à la +suite d'une coquette, et il est aussi nécessaire dans son train +que les nains l'étaient autrefois dans Amadis. Elles n'ont point +d'esclaves si commodes et si utiles. Elles paraissent bonnes et +solides en conservant un ami sans conséquence. Il publie leurs +louanges, il gagne croyance vers les maris et leur répond de la +conduite de leurs femmes. S'il a du crédit, elles en retirent +mille secours; il entre dans tous les intérêts et dans tous les +besoins de la maison. S'il sait les bruits qui courent des +véritables galanteries, il n'a garde de les croire; il les +étouffe, et assure que le monde est médisant; il juge par sa +propre expérience des difficultés qu'il y a de toucher le coeur +d'une si bonne femme; plus on lui fait acheter des grâces et des +faveurs et plus il est discret et fidèle; son propre intérêt +l'engage assez au silence; il craint toujours d'être quitté, et il +se trouve trop heureux d'être souffert. Il se persuade aisément +qu'il est aimé, puisqu'on le choisit contre tant d'apparences; il +croit que c'est un privilège de son vieux mérite, et remercie +l'amour de se souvenir de lui dans tous les temps. + +Elle, de son côté, ne voudrait pas manquer à ce qu'elle lui a +promis; elle lui fait remarquer qu'il a toujours touché son +inclination, et qu'elle n'aurait jamais aimé si elle ne l'avait +jamais connu; elle le prie surtout de n'être pas jaloux et de se +fier en elle; elle lui avoue qu'elle aime un peu le monde et le +commerce des honnêtes gens, qu'elle a même intérêt d'en ménager +plusieurs à la fois, pour ne laisser pas voir qu'elle le traite +différemment des autres; que si elle fait quelques railleries de +lui avec ceux dont on s'est avisé de parler, c'est seulement pour +avoir le plaisir de le nommer souvent, ou pour mieux cacher ses +sentiments; qu'après tout il est le maître de sa conduite, et que, +pourvu qu'il en soit content et qu'il l'aime toujours, elle se met +aisément en repos du reste. Quel vieillard ne se rassure pas par +des raisons si convaincantes, qui l'ont souvent trompé quand il +était jeune et aimable? Mais, pour son malheur, il oublie trop +aisément qu'il n'est plus ni l'un ni l'autre, et cette faiblesse +est, de toutes, la plus ordinaire aux vieilles gens qui ont été +aimés. Je ne sais même si cette tromperie ne leur vaut pas mieux +encore que de connaître la vérité: on les souffre du moins, on les +amuse, ils sont détournés de la vue de leurs propres misères, et +le ridicule où ils tombent est souvent un moindre mal pour eux que +les ennuis et l'anéantissement d'une vie pénible et languissante. + + +XVI. De la différence des esprits + +Bien que toutes les qualités de l'esprit se puissent rencontrer +dans un grand esprit, il y en a néanmoins qui lui sont propres et +particulières: ses lumières n'ont point de bornes, il agit +toujours également et avec la même activité, il discerne les +objets éloignés comme s'ils étaient présents, il comprend, il +imagine les plus grandes choses, il voit et connaît les plus +petites; ses pensées sont relevées, étendues, justes et +intelligibles; rien n'échappe à sa pénétration, et elle lui fait +toujours découvrir la vérité au travers des obscurités qui la +cachent aux autres. Mais toutes ces grandes qualités ne peuvent +souvent empêcher que l'esprit ne paraisse petit et faible, quand +l'humeur s'en est rendue la maîtresse. + +Un bel esprit pense toujours noblement; il produit avec facilité +des choses claires, agréables et naturelles; il les fait voir dans +leur plus beau jour, et il les pare de tous les ornements qui leur +conviennent; il entre dans le goût des autres, et retranche de ses +pensées ce qui est inutile ou ce qui peut déplaire. Un esprit +adroit, facile, insinuant, sait éviter et surmonter les +difficultés; il se plie aisément à ce qu'il veut; il sait +connaître et suivre l'esprit et l'humeur de ceux avec qui il +traite; et en ménageant leurs intérêts il avance et établit les +siens. Un bon esprit voit toutes choses comme elles doivent être +vues; il leur donne le prix qu'elles méritent, il les sait tourner +du côté qui lui est le plus avantageux, et il s'attache avec +fermeté à ses pensées parce qu'il en connaît toute la force et +toute la raison. + +Il y a de la différence entre un esprit utile et un esprit +d'affaires: on peut entendre les affaires sans s'appliquer à son +intérêt particulier; il y a des gens habiles dans tout ce qui ne +les regarde pas et très malhabiles dans ce qui les regarde, et il +y en a d'autres, au contraire, qui ont une habileté bornée à ce +qui les touche et qui savent trouver leur avantage en toutes +choses. + +On peut avoir tout ensemble un air sérieux dans l'esprit et dire +souvent des choses agréables et enjouées; cette sorte d'esprit +convient à toutes personnes, et à tous les âges de la vie. Les +jeunes gens ont d'ordinaire l'esprit enjoué et moqueur, sans +l'avoir sérieux, et c'est ce qui les rend souvent incommodes. Rien +n'est plus malaisé à soutenir que le dessein d'être toujours +plaisant, et les applaudissements qu'on reçoit quelquefois en +divertissant les autres ne valent pas que l'on s'expose à la honte +de les ennuyer souvent, quand ils sont de méchante humeur. La +moquerie est une des plus agréables et des plus dangereuses +qualités de l'esprit: elle plaît toujours, quand elle est +délicate; mais on craint toujours aussi ceux qui s'en servent trop +souvent. La moquerie peut néanmoins être permise, quand elle n'est +mêlée d'aucune malignité et quand on y fait entrer les personnes +mêmes dont on parle. + +Il est malaisé d'avoir un esprit de raillerie sans affecter d'être +plaisant, ou sans aimer à se moquer; il faut une grande justesse +pour railler longtemps sans tomber dans l'une ou l'autre de ces +extrémités. La raillerie est un air de gaieté qui remplit +l'imagination, et qui lui fait voir en ridicule les objets qui se +présentent; l'humeur y mêle plus ou moins de douceur ou d'âpreté; +il y a une manière de railler délicate et flatteuse qui touche +seulement les défauts que les personnes dont on parle veulent bien +avouer, qui sait déguiser les louanges qu'on leur donne sous des +apparences de blâme, et qui découvre ce qu'elles ont d'aimable en +feignant de le vouloir cacher. + +Un esprit fin et un esprit de finesse sont très différents. Le +premier plaît toujours; il est délié, il pense des choses +délicates et voit les plus imperceptibles. Un esprit de finesse ne +va jamais droit, il cherche des biais et des détours pour faire +réussir ses desseins; cette conduite est bientôt découverte, elle +se fait toujours craindre et ne mène presque jamais aux grandes +choses. + +Il y a quelque différence entre un esprit de feu et un esprit +brillant. Un esprit de feu va plus loin et avec plus de rapidité; +un esprit brillant a de la vivacité, de l'agrément et de la +justesse. + +La douceur de l'esprit, c'est un air facile et accommodant, qui +plaît toujours quand il n'est point fade. + +Un esprit de détail s'applique avec de l'ordre et de la règle à +toutes les particularités des sujets qu'on lui présente. Cette +application le renferme d'ordinaire à de petites choses; elle +n'est pas néanmoins toujours incompatible avec de grandes vues, et +quand ces deux qualités se trouvent ensemble dans un même esprit, +elles l'élèvent infiniment au-dessus des autres. + +On a abusé du terme de bel esprit, et bien que tout ce qu'on vient +de dire des différentes qualités de l'esprit puisse convenir à un +bel esprit, néanmoins, comme ce titre a été donné à un nombre +infini de mauvais poètes et d'auteurs ennuyeux, on s'en sert plus +souvent pour tourner les gens en ridicule que pour les louer. + +Bien qu'il y ait plusieurs épithètes pour l'esprit qui paraissent +une même chose, le ton et la manière de les prononcer y mettent de +la différence; mais comme les tons et les manières ne se peuvent +écrire, je n'entrerai point dans un détail qu'il serait impossible +de bien expliquer. L'usage ordinaire le fait assez entendre, et en +disant qu'un homme a de l'esprit, qu'il a bien de l'esprit, qu'il +a beaucoup d'esprit, et qu'il a bon esprit, il n'y a que les tons +et les manières qui puissent mettre de la différence entre ces +expressions qui paraissent semblables sur le papier, et qui +expriment néanmoins de très différentes sortes d'esprit. + +On dit encore qu'un homme n'a que d'une sorte d'esprit, qu'il a de +plusieurs sortes d'esprit, et qu'il a de toutes sortes d'esprit. +On peut être sot avec beaucoup d'esprit, et on peut n'être pas sot +avec peu d'esprit. + +Avoir beaucoup d'esprit et un terme équivoque: il peut comprendre +toutes les sortes d'esprit dont on vient de parler, mais il peut +aussi n'en marquer aucune distinctement. On peut quelquefois faire +paraître de l'esprit dans ce qu'on dit sans en avoir dans sa +conduite, on peut avoir de l'esprit et l'avoir borné; un esprit +peut être propre à de certaines choses et ne l'être pas à +d'autres; on peut avoir beaucoup d'esprit et n'être propre à rien, +et avec beaucoup d'esprit on est souvent fort incommode. Il semble +néanmoins que le plus grand mérite de cette sorte d'esprit est de +plaire quelquefois dans la conversation. + +Bien que les productions d'esprit soient infinies, on peut, ce me +semble, les distinguer de cette sorte: il y a des choses si belles +que tout le monde est capable d'en voir et d'en sentir la beauté, +il y en a qui ont de la beauté et qui ennuient, il y en a qui sont +belles, que tout le monde sent et admire bien que tous n'en +sachent pas la raison, il y en a qui sont si fines et si délicates +que peu de gens sont capables d'en remarquer toutes les beautés, +il y en a d'autres qui ne sont pas parfaites, mais qui sont dites +avec tant d'art et qui sont soutenues et conduites avec tant de +raison et tant de grâce qu'elles méritent d'être admirées. + + +XVII. De l'inconstance + +Je ne prétends pas justifier ici l'inconstance en général, et +moins encore celle qui vient de la seule légèreté; mais il n'est +pas juste aussi de lui imputer tous les autres changements de +l'amour. Il y a une première fleur d'agrément et de vivacité dans +l'amour qui passe insensiblement, comme celle des fruits; ce n'est +la faute de personne, c'est seulement la faute du temps. Dans les +commencements, la figure est aimable, les sentiments ont du +rapport, on cherche de la douceur et du plaisir, on veut plaire +parce qu'on nous plaît, et on cherche à faire voir qu'on sait +donner un prix infini à ce qu'on aime; mais dans la suite on ne +sent plus ce qu'on croyait sentir toujours, le feu n'y est plus, +le mérite de la nouveauté s'efface, la beauté, qui a tant de part +à l'amour, ou diminue ou ne fait plus la même impression; le nom +d'amour se conserve, mais on ne se retrouve plus les mêmes +personnes, ni les mêmes sentiments; on suit encore ses engagements +par honneur, par accoutumance et pour n'être pas assez assuré de +son propre changement. + +Quelles personnes auraient commencé de s'aimer, si elles s'étaient +vues d'abord comme on se voit dans la suite des années? Mais +quelles personnes aussi se pourraient séparer, si elles se +revoyaient comme on s'est vu la première fois? L'orgueil, qui est +presque toujours le maître de nos goûts, et qui ne se rassasie +jamais, serait flatté sans cesse par quelque nouveau plaisir; la +constance perdrait son mérite: elle n'aurait plus de part à une si +agréable liaison, les faveurs présentes auraient la même grâce que +les premières faveurs et le souvenir n'y mettrait point de +différence; l'inconstance serait même inconnue, et on s'aimerait +toujours avec le même plaisir parce qu'on aurait toujours les +mêmes sujets de s'aimer. Les changements qui arrivent dans +l'amitié ont à peu près des causes pareilles à ceux qui arrivent +dans l'amour: leurs règles ont beaucoup de rapport. Si l'un a plus +d'enjouement et de plaisir, l'autre doit être plus égale et plus +sévère, elle ne pardonne rien; mais le temps, qui change l'humeur +et les intérêts, les détruit presque également tous deux. Les +hommes sont trop faibles et trop changeants pour soutenir +longtemps le poids de l'amitié. L'antiquité en a fourni des +exemples; mais dans le temps où nous vivons, on peut dire qu'il +est encore moins impossible de trouver un véritable amour qu'une +véritable amitié. + + +XVIII. De la retraite + +Je m'engagerais à un trop long discours si je rapportais ici en +particulier toutes les raisons naturelles qui portent les vieilles +gens à se retirer du commerce du monde: le changement de leur +humeur, de leur figure et l'affaiblissement des organes les +conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux, à +s'éloigner de la fréquentation de leurs semblables. L'orgueil, qui +est inséparable de l'amour-propre, leur tient alors lieu de +raison: il ne peut plus être flatté de plusieurs choses qui +flattent les autres, l'expérience leur a fait connaître le prix de +ce que tous les hommes désirent dans la jeunesse et +l'impossibilité d'en jouir plus longtemps; les diverses voies qui +paraissent ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux grandeurs, +aux plaisirs, à la réputation et à tout ce qui élève les hommes +leur sont fermées, ou par la fortune, ou par leur conduite, ou par +l'envie et l'injustice des autres; le chemin pour y rentrer est +trop long et trop pénible quand on s'est une fois égaré; les +difficultés leur en paraissent insurmontables, et l'âge ne leur +permet plus d'y prétendre. Ils deviennent insensibles à l'amitié, +non seulement parce qu'ils n'en ont peut-être jamais trouvé de +véritable, mais parce qu'ils ont vu mourir un grand nombre de +leurs amis qui n'avaient pas encore eu le temps ni les occasions +de manquer à l'amitié et ils se persuadent aisément qu'ils +auraient été plus fidèles que ceux qui leur restent. Ils n'ont +plus de part aux premiers biens qui ont d'abord rempli leur +imagination; ils n'ont même presque plus de part à la gloire: +celle qu'ils ont acquise est déjà flétrie par le temps, et souvent +les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils n'en acquièrent. +Chaque jour leur ôte une portion d'eux-mêmes; ils n'ont plus assez +de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour +arriver à ce qu'ils désirent; il ne voient plus devant eux que des +chagrins, des maladies et de l'abaissement; tous est vu, et rien +ne peut avoir pour eux la grâce de la nouveauté; le temps les +éloigne imperceptiblement du point de vue d'où il leur convient de +voir les objets, et d'où ils doivent être vus. Les plus heureux +sont encore soufferts, les autres sont méprisés; le seul bon parti +qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne lui ont +peut-être que trop montré. Leur goût, détrompé des désirs +inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insensibles; +les bâtiments, l'agriculture, l'économie, l'étude, toutes ces +choses sont soumises à leurs volontés; ils s'en approchent ou s'en +éloignent comme il leur plaît; ils sont maîtres de leurs desseins +et de leurs occupations; tout ce qu'ils désirent est en leur +pouvoir, et, s'étant affranchis de la dépendance du monde, ils +font tout dépendre d'eux. Les plus sages savent employer à leur +salut le temps qu'il leur reste et, n'ayant qu'une si petite part +à cette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres +n'ont au moins qu'eux-mêmes pour témoins de leur misère; leurs +propres infirmités les amusent; le moindre relâche leur tient lieu +de bonheur; la nature, défaillante et plus sage qu'eux, leur ôte +souvent la peine de désirer; enfin ils oublient le monde, qui est +si disposé à les oublier; leur vanité même est consolée par leur +retraite, et avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de +faiblesses, tantôt par piété, tantôt par raison, et le plus +souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie +insipide et languissante. + + +XIX. Des événements de ce siècle + +L'histoire, qui nous apprend ce qui arrive dans le monde, nous +montre également les grands événements et les médiocres; cette +confusion d'objets nous empêche souvent de discerner avec assez +d'attention les choses extraordinaires qui sont renfermées dans +les cours de chaque siècle. Celui où nous vivons en a produit, à +mon sens, de plus singuliers que les précédents. J'ai voulu en +écrire quelques-uns, pour les rendre plus remarquables aux +personnes qui voudront y faire réflexion. + +Marie de Médicis, reine de France, femme de Henri le Grand, fut +mère du roi Louis XIII, de Gaston, fils de France, de la reine +d'Espagne, de la duchesse de Savoie, et de la reine d'Angleterre; +elle fut régente en France, et gouverna le roi son fils, et son +royaume, plusieurs années. Elle éleva Armand de Richelieu à la +dignité de cardinal; elle le fit premier ministre, maître de +l'État et de l'esprit du Roi. Elle avait peu de vertus et peu de +défauts qui la dussent faire craindre, et néanmoins, après tant +d'éclat et de grandeurs, cette princesse, veuve de Henri IVe et +mère de tant de rois, a été arrêtée prisonnière par le Roi son +fils, et par la haine du cardinal de Richelieu qui lui devait sa +fortune. Elle a été délaissée des autres rois ses enfants, qui +n'ont osé même la recevoir dans leurs États, et elle est morte de +misère, et presque de faim, à Cologne, après une persécution de +dix années. + +Ange de Joyeuse, duc et pair, maréchal de France et amiral, jeune, +riche, galant et heureux, abandonna tant d'avantages pour se faire +capucin. Après quelques années les besoins de l'État le +rappelèrent au monde; le Pape le dispensa de ses voeux, et lui +ordonna d'accepter le commandement des armées du Roi contre les +huguenots; il demeura quatre ans dans cet emploi, et se laissa +entraîner pendant ce temps aux mêmes passions qui l'avaient agité +pendant sa jeunesse. La guerre étant finie, il renonça une seconde +fois au monde, et reprit l'habit de capucin. Il vécut longtemps +dans une vie sainte et religieuse; mais la vanité, dont il avait +triomphé dans le milieu des grandeurs, triompha de lui dans le +cloître; il fut élu gardien du couvent de Paris, et son élection +étant contestée par quelques religieux, il s'exposa non seulement +à aller à Rome dans un âge avancé, à pied et malgré les autres +incommodités d'un si pénible voyage, mais la même opposition des +religieux s'étant renouvelée à son retour, il partit une seconde +fois pour retourner à Rome soutenir un intérêt si peu digne de +lui, et il mourut en chemin de fatigue, de chagrin, et de +vieillesse. + +Trois hommes de qualité, Portugais, suivis de dix-sept de leurs +amis, entreprirent la révolte de Portugal et des Indes qui en +dépendent, sans concert avec les peuples ni avec les étrangers, et +sans intelligence dans les places. Ce petit nombre de conjurés se +rendit maître du palais de Lisbonne, en chassa la douairière de +Mantoue, régente pour le roi d'Espagne, et fit soulever tout le +royaume; il ne périt dans ce désordre que Vasconcellos, ministre +d'Espagne, et deux de ses domestiques. Un si grand changement se +fit en faveur du duc de Bragance, et sans participation: il fut +déclaré roi contre sa propre volonté, et se trouva le seul homme +de Portugal qui résistât à son élection; il a possédé ensuite +cette couronne pendant quatorze années, n'ayant ni élévation, ni +mérite; il est mort dans son lit, et a laissé son royaume paisible +à ses enfants. + +Le cardinal de Richelieu a été maître absolu du royaume de France +pendant le règne d'un roi qui lui laissait le gouvernement de son +État, lorsqu'il n'osait lui confier sa propre personne; le +Cardinal avait aussi les mêmes défiances du Roi, et il évitait +d'aller chez lui, craignant d'exposer sa vie ou sa liberté; le Roi +néanmoins sacrifie Cinq-Mars, son favori, à la vengeance du +Cardinal, et consent qu'il périsse sur un échafaud. Ensuite le +Cardinal meurt dans son lit; il dispose par son testament des +charges et des dignités de l'État, et oblige le Roi, dans le plus +fort de ses soupçons et de sa haine, à suivre aussi aveuglement +ses volontés après sa mort qu'il avait fait pendant sa vie. + +On doit sans doute trouver extraordinaire que Anne-Marie-Louise +d'Orléans, petite-fille de France, la plus riche sujette de +l'Europe, destinée pour les plus grands rois, avare, rude et +orgueilleuse, ait pu former le dessein, à quarante-cinq ans, +d'épouser Puyguilhem, cadet de la maison de Lauzun, assez mal fait +de sa personne, d'un esprit médiocre, et qui n'a, pour toute bonne +qualité, que d'être hardi et insinuant. Mais on doit être encore +plus surpris que Mademoiselle ait pris cette chimérique résolution +par un esprit de servitude et parce que Puyguilhem était bien +auprès du Roi; l'envie d'être femme d'un favori lui tint lieu de +passion, elle oublia son âge et sa naissance, et, sans avoir +d'amour, elle fit des avances à Puyguilhem qu'un amour véritable +ferait à peine excuser dans une jeune personne et d'une moindre +condition. Elle lui dit un jour qu'il n'y avait qu'un seul homme +qu'elle pût choisir pour épouser. Il la pressa de lui apprendre +son choix; mais n'ayant pas la force de prononcer son nom, elle +voulut l'écrire avec un diamant sur les vitres d'une fenêtre. +Puyguilhem jugea sans doute ce qu'elle allait faire, et espérant +peut-être qu'elle lui donnerait cette déclaration par écrit, dont +il pourrait faire quelque usage, il feignit une délicatesse de +passion qui pût plaire à Mademoiselle, et il lui fit un scrupule +d'écrire sur du verre un sentiment qui devait durer éternellement. +Son dessein réussit comme il désirait, et Mademoiselle écrivit le +soir dans du papier: + +«C'est vous.» Elle le cachera elle-même; mais, comme cette +aventure se passait un jeudi et que minuit sonna avant que +Mademoiselle pût donner son billet à Puyguilhem, elle ne voulut +pas paraître moins scrupuleuse que lui, et craignant que le +vendredi ne fût un jour malheureux, elle lui fit promettre +d'attendre au samedi à ouvrir le billet qui lui devait apprendre +cette _grande nouvelle. L'excessive fortune que cette déclaration +faisait envisager à Puyguilhem ne lui parut point au-dessus de son +ambition. Il songea à profiter du caprice de Mademoiselle, et il +eut la hardiesse d'en rendre compte au Roi. Personne n'ignore +qu'avec si grandes et éclatantes qualités nul prince au monde n'a +jamais eu plus de hauteur, ni plus de fierté. Cependant, au lieu +de perdre Puyguilhem d'avoir osé lui découvrir ses espérances, il +lui permit non seulement de les conserver, mais il consentit que +quatre officiers de la couronne lui vinssent demander son +approbation pour un mariage si surprenant, et sans que Monsieur ni +Monsieur le Prince en eussent entendu parler. Cette nouvelle se +répandit dans le monde, et le remplit d'étonnement et +d'indignation. Le Roi ne sentit pas alors ce qu'il venait de faire +contre sa gloire et contre sa dignité. Il trouva seulement qu'il +était de sa grandeur d'élever en un jour Puyguilhem au-dessus des +plus grands du royaume et, malgré tant de disproportion, il le +jugea digne d'être son cousin germain, le premier pair de France +et maître de cinq cent mille livres de rente; mais ce qui le +flatta le plus encore, dans un si extraordinaire dessein, ce fut +le plaisir secret de surprendre le monde, et de faire pour un +homme qu'il aimait ce que personne n'avait encore imaginé. Il fut +au pouvoir de Puyguilhem de profiter durant trois jours de tant de +prodiges que la fortune avait faits en sa faveur, et d'épouser +Mademoiselle; mais, par un prodige plus grand encore, sa vanité ne +put être satisfaite s'il ne l'épousait avec les mêmes cérémonies +que s'il eût été de sa qualité: il voulut que le Roi et la Reine +fussent témoins de ses noces, et qu'elles eussent tout l'éclat que +leur présence y pouvait donner. Cette présomption sans exemple lui +fit employer à de vains préparatifs, et à passer son contrat, tout +le temps qui pouvait assurer son bonheur. Mme de Montespan, qui le +haïssait, avait suivi néanmoins le penchant du Roi et ne s'était +point opposée à ce mariage. Mais le bruit du monde la réveilla; +elle fit voir au Roi ce que lui seul ne voyait pas encore; elle +lui fit écouter la voix publique; il connut l'étonnement des +ambassadeurs, il reçut les plaintes et les remontrances +respectueuses de Madame douairière et de toute la maison royale. +Tant de raisons firent longtemps balancer le Roi, et ce fut avec +un[e] extrême peine qu'il déclara à Puyguilhem qu'il ne pouvait +consentir ouvertement à son mariage. Il l'assura néanmoins que ce +changement en apparence ne changerait rien en effet; qu'il était +forcé, malgré lui, de céder à l'opinion générale, et de lui +défendre d'épouser Mademoiselle, mais qu'il ne prétendait pas que +cette défense empêchât son bonheur. Il le pressa de se marier en +secret, et il lui promit que la disgrâce qui devait suivre une +telle faute ne durerait que huit jours. Quelque sentiment que ce +discours pût donner à Puyguilhem, il dit au Roi qu'il renonçait +avec joie à tout ce qui lui avait permis d'espérer, puisque sa +gloire en pouvait être blessée, et qu'il n'y avait point de +fortune qui le pût consoler d'être huit jours séparé de lui. Le +Roi fut véritablement touché de cette soumission; il n'oublia rien +pour obliger Puyguilhem à profiter de la faiblesse de +Mademoiselle, et Puyguilhem n'oublia rien aussi, de son côté, pour +faire voir au Roi qu'il lui sacrifiait toutes choses. Le +désintéressement seul ne fit pas prendre néanmoins cette conduite +à Puyguilhem: il crut qu'elle l'assurait pour toujours de l'esprit +du Roi, et que rien ne pourrait à l'avenir diminuer sa faveur. Son +caprice et sa vanité le portèrent même si loin que ce mariage si +grand et si disproportionné lui parut insupportable parce qu'il ne +lui était plus permis de le faire avec tout le faste et tout +l'éclat qu'il s'était proposé. Mais ce qui le détermina le plus +puissamment à le rompre, ce fut l'aversion insurmontable qu'il +avait pour la personne de Mademoiselle, et le dégoût d'être son +mari. Il espéra même de tirer des avantages solides de +l'emportement de Mademoiselle, et que, sans l'épouser, elle lui +donnerait la souveraineté de Dombes et le duché de Montpensier. Ce +fut dans cette vue qu'il refusa d'abord toutes les grâces dont le +Roi voulut le combler; mais l'humeur avare et inégale de +Mademoiselle, et les difficultés qui se rencontrèrent à assurer de +si grands biens à Puyguilhem, rendirent ce dessein inutile, et +l'obligèrent à recevoir les bienfaits du Roi. Il lui donna le +gouvernement de Berry et cinq cent mille livres. Des avantages si +considérables ne répondirent pas toutefois aux espérances que +Puyguilhem avait formées. Son chagrin fournit bientôt à ses +ennemis, et particulièrement à Mme de Montespan, tous les +prétextes qu'ils souhaitaient pour le ruiner. Il connut son état +et sa décadence et, au lieu de se ménager auprès du Roi avec de la +douceur, de la patience et de l'habileté, rien ne fut plus capable +de retenir son esprit âpre et fier. Il fit enfin des reproches au +Roi; il lui dit même des choses rudes et piquantes, jusqu'à casser +son épée en sa présence en disant qu'il ne la tirerait plus pour +son service; il lui parla avec mépris de Mme de Montespan, et +s'emporta contre elle avec tant de violence qu'elle douta de sa +sûreté et n'en trouva plus qu'à le perdre. Il fut arrêté bientôt +après, et on le mena à Pignerol, où il éprouva par une longue et +dure prison la douleur d'avoir perdu les bonnes grâces du Roi, et +d'avoir laissé échapper par une fausse vanité tant de grandeurs et +tant d'avantages que la condescendance de son maître et la +bassesse de Mademoiselle lui avaient présentés. + +Alphonse, roi de Portugal, fils du duc de Bragance dont je viens +de parler, s'est marié en France à la fille du duc de Nemours, +jeune, sans biens et sans protection. Peu de temps après, cette +princesse a formé le dessein de quitter le Roi son mari; elle l'a +fait arrêter dans Lisbonne, et les mêmes troupes, qui un jour +auparavant le gardaient comme leur roi, l'ont gardé le lendemain +comme prisonnier; il a été confiné dans une île de ses propres +États, et on lui a laissé la vie et le titre de roi. Le prince de +Portugal, son frère, a épousé la Reine; elle conserve sa dignité, +et elle a revêtu le prince son mari de toute l'autorité du +gouvernement, sans lui donner le nom de roi; elle jouit +tranquillement du succès d'une entreprise si extraordinaire, en +paix avec les Espagnols, et sans guerre civile dans le royaume. + +Un vendeur d'herbes, nommé Masaniel, fit soulever le menu peuple +de Naples, et malgré la puissance des Espagnols il usurpa +l'autorité royale; il disposa souverainement de la vie, de la +liberté et des biens de tout ce qui lui fut suspect; il se rendit +maître des douanes; il dépouilla les partisans de tout leur argent +et de leurs meubles, et fit brûler publiquement toutes ces +richesses immenses dans le milieu de la ville, sans qu'un seul de +cette foule confuse de révoltés voulût profiter d'un bien qu'on +croyait mal acquis. Ce prodige ne dura que quinze jours, et finit +par un autre prodige: ce même Masaniel, qui achevait de si grandes +choses avec tant de bonheur, de gloire, et de conduite, perdit +subitement l'esprit, et mourut frénétique en vingt-quatre heures. + +La reine de Suède, en paix dans ses États et avec ses voisins, +aimée de ses sujets, respectée des étrangers, jeune et sans +dévotion, a quitté volontairement son royaume, et s'est réduite à +une vie privée. Le roi de Pologne, de la même maison que la reine +de Suède, s'est démis aussi de la royauté, par la seule lassitude +d'être roi. + +Un lieutenant d'infanterie sans nom et sans crédit, a commencé, à +l'âge de quarante-cinq ans, de se faire connaître dans les +désordres d'Angleterre. Il a dépossédé son roi légitime, bon, +juste, doux, vaillant et libéral; il lui a fait trancher la tête, +par un arrêt de son parlement; il a changé la royauté en +république; il a été dix ans maître de l'Angleterre, plus craint +de ses voisins et plus absolu dans son pays que tous les rois qui +y ont régné. Il est mort paisible, et en pleine possession de +toute la puissance du royaume. + +Les Hollandais ont secoué le joug de la domination d'Espagne; ils +ont formé une puissante république, et ils ont soutenu cent ans la +guerre contre leurs rois légitimes pour conserver leur liberté. +Ils doivent tant de grandes choses à la conduite et à la valeur +des princes d'Orange, dont ils ont néanmoins toujours redouté +l'ambition et limité le pouvoir. Présentement cette république, si +jalouse de sa puissance, accorde au prince d'Orange d'aujourd'hui, +malgré son peu d'expérience et ses malheureux succès dans la +guerre, ce qu'elle a refusé à ses pères: elle ne se contente pas +de relever sa fortune abattue, elle le met en état de se faire +souverain de Hollande, et elle a souffert qu'il ait fait déchirer +par le peuple un homme qui maintenait seul la liberté publique. + +Cette puissance d'Espagne, si étendue et si formidable à tous les +rois du monde, trouve aujourd'hui son principal appui dans ses +sujets rebelles, et se soutient par la protection des Hollandais. + +Un empereur, jeune, faible, simple, gouverné par des ministres +incapables, et pendant le plus grand abaissement de la maison +d'Autriche, se trouve en un moment chef de tous les princes +d'Allemagne, qui craignent son autorité et méprisent sa personne, +et il est plus absolu que n'a jamais été Charles-Quint. + +Le roi d'Angleterre, faible, paresseux, et plongé dans les +plaisirs, oubliant les intérêts de son royaume et ses exemples +domestiques, s'est exposé avec fermeté depuis six ans à la fureur +de ses peuples et à la haine de son parlement pour conserver une +liaison étroite avec le roi de France; au lieu d'arrêter les +conquêtes de ce prince dans les Pays-Bas, il y a même contribué en +lui fournissant des troupes. Cet attachement l'a empêché d'être +maître absolu d'Angleterre et d'en étendre les frontières en +Flandre et en Hollande par des places et par des ports, qu'il a +toujours refusés; mais dans le temps qu'il reçoit des sommes +considérables du Roi, et qu'il a le plus de besoin d'en être +soutenu contre ses propres sujets il renonce, sans prétexte, à +tant d'engagements, et il se déclare contre la France, précisément +quand il lui est utile et honnête d'y être attaché; par une +mauvaise politique précipitée, il perd, en un moment, le seul +avantage qu'il pouvait retirer d'une mauvaise politique de six +années, et ayant pu donner la paix comme médiateur, il est réduit +à la demander comme suppliant, quand le Roi l'accorde à l'Espagne, +à l'Allemagne et à la Hollande. + +Les propositions qui avaient été faites au roi d'Angleterre de +marier sa nièce, la princesse d'York, au prince d'Orange, ne lui +étaient pas agréables; le duc d'York en paraissait aussi éloigné +que le Roi son frère, et le prince d'Orange même, rebuté par les +difficultés de ce dessein, ne pensait plus à le faire réussir. Le +roi d'Angleterre, étroitement lié au roi de France, consentait à +ses conquêtes, lorsque les intérêts du grand trésorier +d'Angleterre et la crainte d'être attaqué par le Parlement lui ont +fait chercher sa sûreté particulière, en disposant le Roi son +maître à s'unir avec le prince d'Orange par le mariage de la +princesse d'York, et à faire déclarer l'Angleterre contre la +France pour la protection des Pays-Bas. Ce changement du roi +d'Angleterre a été si prompt et si secret que le duc d'York +l'ignorait encore deux jours devant le mariage de sa fille, et +personne ne se pouvait persuader que le roi d'Angleterre, qui +avait hasardé dix ans sa vie et sa couronne pour demeurer attaché +à la France, pût renoncer en un moment à tout ce qu'il en espérait +pour suivre le sentiment de son ministre. Le prince d'Orange, de +son côté, qui avait tant d'intérêt de se faire un chemin pour être +un jour roi d'Angleterre, négligeait ce mariage qui le rendait +héritier présomptif du royaume; il bornait ses desseins à affermir +son autorité en Hollande, malgré les mauvais succès de ses +dernières campagnes, et il s'appliquait à se rendre aussi absolu +dans les autres provinces de cet État qu'il le croyait être dans +la Zélande; mais il s'aperçut bientôt qu'il devait prendre +d'autres mesures, et une aventure ridicule lui fit mieux connaître +l'état où il était dans son pays qu'il ne le voyait par ses +propres lumières. Un crieur public vendait des meubles à un encan +où beaucoup de monde s'assembla; il mit en vente un atlas, et +voyant que personne ne l'enchérissait, il dit au peuple que ce +livre était néanmoins plus rare qu'on ne pensait, et que les +cartes en étaient si exactes que la rivière dont M. le prince +d'Orange n'avait eu aucune connaissance lorsqu'il perdit la +bataille de Cassel y était fidèlement marquée. Cette raillerie, +qui fut reçue avec un applaudissement universel, a été un des plus +puissants motifs qui ont obligé le prince d'Orange à rechercher de +nouveau l'alliance d'Angleterre, pour contenir la Hollande, et +pour joindre tant de puissances contre nous. Il semble néanmoins +que ceux qui ont désiré ce mariage, et ceux qui y ont été +contraires, n'ont pas connu leurs intérêts: le grand trésorier +d'Angleterre a voulu adoucir le Parlement et se garantir d'en être +attaqué, en portant le Roi son maître à donner sa nièce au prince +d'Orange, et à se déclarer contre la France; le roi d'Angleterre a +cru affermir son autorité dans son royaume par l'appui du prince +d'Orange, et il a prétendu engager ses peuples à lui fournir de +l'argent pour ses plaisirs, sous prétexte de faire la guerre au +roi de France et de le contraindre à recevoir la paix; le prince +d'Orange a eu dessein de soumettre la Hollande par la protection +d'Angleterre; à la France a appréhendé qu'un mariage si opposé à +ses intérêts n'emportât la balance en joignant l'Angleterre à tous +nos ennemis. L'événement a fait voir, en six semaines, la fausseté +de tant de raisonnements: ce mariage met une défiance éternelle +entre l'Angleterre et la Hollande, et toutes deux le regardent +comme un dessein d'opprimer leur liberté; le parlement +d'Angleterre attaque les ministres du Roi, pour attaquer ensuite +sa propre personne; les États de Hollande, lassés de la guerre et +jaloux de leur liberté, se repentent d'avoir mis leur autorité +entre les mains d'un jeune homme ambitieux, et héritier présomptif +de la couronne d'Angleterre; le roi de France, qui a d'abord +regardé ce mariage comme une nouvelle ligue qui se formait contre +lui, a su s'en servir pour diviser ses ennemis, et pour se mettre +en état de prendre la Flandre, s'il n'avait préféré la gloire de +faire la paix à la gloire de faire de nouvelles conquêtes. + +Si le siècle présent n'a pas moins produit d'événements +extraordinaires que les siècles passés, on conviendra sans doute +qu'il a le malheureux avantage de les surpasser dans l'excès des +crimes. La France même, qui les a toujours détestés, qui y est +opposée par l'humeur de la nation, par la religion, et qui est +soutenue par les exemples du prince qui règne, se trouve néanmoins +aujourd'hui le théâtre où l'on voit paraître tout ce que +l'histoire et la fable nous ont dit des crimes de l'antiquité Les +vices sont de tous les temps, les hommes sont nés avec de +l'intérêt, de la cruauté et de la débauche; mais si des personnes +que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles, +parlerait-on présentement des prostitutions d'Héliogabale, de la +foi des Grecs et des poisons et des parricides de Médée? + + +Appendice aux événements de ce siècle + + +1. Portrait de Mme de Montespan + + +Diane de Rochechouart est fille du duc de Mortemart et femme du +marquis de Montespan. Sa beauté est surprenante; son esprit et sa +conversation ont encore plus de charme que sa beauté. Elle fit +dessein de plaire au Roi et de l'ôter à La Vallière dont il était +amoureux. Il négligea longtemps cette conquête, et il en fit même +des railleries. Deux ou trois années se passèrent sans qu'elle fît +d'autres progrès que d'être dame du palais attachée +particulièrement à la Reine, et dans une étroite familiarité avec +le Roi et La Vallière. Elle ne se rebuta pas néanmoins, et se +confiant à sa beauté, à son esprit, et aux offices de +Mme de Montausier, dame d'honneur de la Reine, elle suivit son +projet sans douter de l'événement. Elle ne s'y est pas trompée: +ses charmes et le temps détachèrent le Roi de La Vallière, et elle +se vit maîtresse déclarée. Le marquis de Montespan sentit son +malheur avec toute la violence d'un homme jaloux. Il s'emporta +contre sa femme; il reprocha publiquement à Mme de Montausier +qu'elle l'avait entraînée dans la honte où elle était plongée. Sa +douleur et son désespoir firent tant d'éclat qu'il fut contraint +de sortir du royaume pour conserver sa liberté. Mme de Montespan +eut alors toute la facilité qu'elle désirait, et son crédit n'eut +plus de bornes. Elle eut un logement particulier dans toutes les +maisons du Roi; les conseils secrets se tenaient chez elle. La +Reine céda à sa faveur comme tout le reste de la cour, et non +seulement il ne lui fut plus permis d'ignorer un amour si public, +mais elle fut obligée d'en voir toutes les suites sans oser se +plaindre, et elle dut à Mme de Montespan les marques d'amitié et +de douceur qu'elle recevait du Roi. Mme de Montespan voulut encore +que La Vallière fût témoin de son triomphe, qu'elle fût présente +et auprès d'elle à tous les divertissements publics et +particuliers; elle la fit entrer dans le secret de la naissance de +ses enfants dans les temps où elle cachait son état à ses propres +domestiques. Elle se lassa enfin de la présence de La Vallière +malgré ses soumissions et ses souffrances, et cette fille simple +et crédule fut réduite à prendre l'habit de carmélite, moins par +dévotion que par faiblesse, et on peut dire qu'elle ne quitta le +monde que pour faire sa cour. + + +2. Portrait du cardinal de Retz + + +Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue +d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage. +Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse +dans ses paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la +faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, +peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux +sans l'être; la vanité, et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait +entreprendre de grandes choses presque toutes opposées à sa +profession; il a suscité les plus grands désordres de l'État sans +avoir un dessein formé de s'en prévaloir, et bien loin de se +déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a +pensé qu'à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse +vanité de lui être opposé. Il a su profiter néanmoins avec +habileté des malheurs publics pour se faire cardinal; il a +souffert la prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa +hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire, durant plusieurs +années, dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a +conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal +Mazarin; mais après la mort de ce ministre il s'en est démis sans +connaître ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour +ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est +entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa +réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille +néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il +se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une +présence d'esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les +occasions que la fortune lui offre qu'il semble qu'il les ait +prévues et désirées. Il aime à raconter; il veut éblouir +indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures +extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que +sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui +a le plus contribué à sa réputation c'est de savoir donner un beau +jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, +quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de +l'autre; il est incapable d'envie ni d'avarice, soit par vertu ou +par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu'un +particulier ne devait espérer de leur pouvoir rendre; il a senti +de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de +s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse; il s'amuse à +tout et ne se plaît à rien; il évite avec adresse de laisser +pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses. La +retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus +fausse action de sa vie; c'est un sacrifice qu'il fait à son +orgueil, sous prétexte de dévotion: il quitte la cour, où il ne +peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui. + + +3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de +Richelieu + + +Monsieur de Luçon, qui depuis a été cardinal de Richelieu, s'étant +attaché entièrement aux intérêts du maréchal d'Ancre, lui +conseilla de faire la guerre; mais après lui avoir donné cette +pensée et que la proposition en fut faite au Conseil, Monsieur de +Luçon témoigna de la désapprouver et s'y opposa pour ce que +M. de Nevers, qui croyait que la paix fût avantageuse pour ses +desseins, lui avait fait offrir le prieuré de La Charité par le P. +Joseph, pourvu qu'il la fît résoudre au Conseil. Ce changement +d'opinion de Monsieur de Luçon surprit le maréchal d'Ancre, et +l'obligea de lui dire avec quelque aigreur qu'il s'étonnait de le +voir passer si promptement d'un sentiment à un autre tout +contraire; à quoi Monsieur de Luçon répondit ces propres paroles, +que les nouvelles rencontres demandent de nouveaux conseils. Mais +jugeant bien par là qu'il avait déplu au maréchal, il résolut de +chercher les moyens de le perdre; et un jour que Déageant l'était +allé trouver pour lui faire signer quelques expéditions, il lui +dit qu'il avait une affaire importante à communiquer à +M. de Luynes, et qu'il souhaitait de l'entretenir. Le lendemain, +M. de Luynes et lui se virent, où Monsieur de Luçon lui dit que le +maréchal d'Ancre était résolu de le perdre, et que le seul moyen +de se garantir d'être opprimé par un si puissant ennemi était de +le prévenir. Ce discours surprit beaucoup M. de Luynes, qui avait +déjà pris cette résolution, ne sachant si ce conseil, qui lui +était donné par une créature du maréchal, n'était point un piège +pour le surprendre et pour lui faire découvrir ses sentiments. +Néanmoins Monsieur de Luçon lui fit paraître tant de zèle pour le +service du Roi et un si grand attachement à la ruine du maréchal, +qu'il disait être le plus grand ennemi de l'État, que +M. de Luynes, persuadé de sa sincérité, fut sur le point de lui +découvrir son dessein, et de lui communiquer le projet qu'il avait +fait de tuer le maréchal; mais s'étant retenu alors de lui en +parler, il dit à Déageant la conversation qu'ils avaient eue +ensemble et l'envie qu'il avait de lui faire part de son secret; +ce que Déageant désapprouva entièrement, et lui fit voir que ce +serait donner un moyen infaillible à Monsieur de Luçon de se +réconcilier à ses dépens avec le maréchal, et de se joindre plus +étroitement que jamais avec lui, en lui découvrant une affaire de +cette conséquence: de sorte que la chose s'exécuta, et le maréchal +d'Ancre fut tué sans que Monsieur de Luçon en eût connaissance. +Mais les conseils qu'il avait donnés à M. de Luynes, et +l'animosité qu'il lui avait témoigné d'avoir contre le maréchal le +conservèrent, et firent que le Roi lui commanda de continuer +d'assister au Conseil, et d'exercer sa charge de secrétaire d'État +comme il avait accoutumé: si bien qu'il demeura encore quelque +temps à la cour, sans que la chute du maréchal qui l'avait avancé +nuisît à sa fortune. Mais, comme il n'avait pas pris les mêmes +précautions envers les vieux ministres qu'il avait fait auprès de +M. de Luynes, M. de Villeroy et M. le président Jeannin, qui +virent par quel biais il entrait dans les affaires, firent +connaître à M. de Luynes qu'il ne devait pas attendre plus de +fidélité de lui qu'il en avait témoigné pour le maréchal d'Ancre, +et qu'il était nécessaire de l'éloigner comme une personne +dangereuse et qui voulait s'établir par quelques voies que ce pût +être: ce qui fit résoudre M. de Luynes à lui commander de se +retirer à Avignon. + +Cependant la Reine mère du Roi alla à Blois, et Monsieur de Luçon, +qui ne pouvait souffrir de se voir privé de toutes ses espérances, +essaya de renouer avec M. de Luynes et lui fit offrir que, s'il +lui permettait de retourner auprès de la Reine, qu'il se servirait +du pouvoir qu'il avait sur son esprit pour lui faire chasser tous +ceux qui lui étaient désagréables et pour lui faire faire toutes +les choses que M. de Luynes lui prescrirait. Cette proposition fut +reçue, et Monsieur de Luçon, retournant, produisit l'affaire du +Pont-de-Cé, en suite de quoi il fut fait cardinal, et commença +d'établir les fondements de la grandeur où il est parvenu. + + +4. Le comte d'Harcourt + + +Le soin que la fortune a pris d'élever et d'abattre le mérite des +hommes est connu dans tous les temps, et il y a mille exemples du +droit qu'elle s'est donné de mettre le prix à leurs qualités, +comme les souverains mettent le prix à la monnaie, pour faire voir +que sa marque leur donne le cours qu'il lui plaît. Si elle s'est +servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de +M. de Turenne pour les faire admirer, il paraît qu'elle a respecté +leur vertu et que, tout injuste qu'elle est, elle n'a pu se +dispenser de leur faire justice. Mais on peut dire qu'elle veut +montrer toute l'étendue de son pouvoir lorsqu'elle choisit des +sujets médiocres pour les égaler aux plus grands hommes. Ceux qui +ont connu le comte d'Harcourt conviendront de ce que je dis, et +ils le regarderont comme un chef-d'oeuvre de la fortune, qui a +voulu que la postérité le jugeât digne d'être comparé dans la +gloire des armes aux plus célèbres capitaines. Ils lui verront +exécuter heureusement les plus difficiles et les plus glorieuses +entreprises. Les succès des îles Sainte-Marguerite, de Casal, le +combat de la Route, le siège de Turin, les batailles gagnées en +Catalogne, une si longue suite de victoires étonneront les siècles +à venir. La gloire du comte d'Harcourt sera en balance avec celle +de Monsieur le Prince et de M. de Turenne, malgré les distances +que la nature a mises entre eux; elle aura un même rang dans +l'histoire, et on n'osera refuser à son mérite ce que l'on sait +présentement qui n'est dû qu'à sa seule fortune. + + +Portrait de La Rochefoucauld par lui-même + +Portrait de M.R.D. fait par lui-même + +Je suis d'une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J'ai +le teint brun mais assez uni, le front élevé et d'une raisonnable +grandeur, les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils +noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché à dire +de quelle sorte j'ai le nez fait, car il n'est ni camus ni +aquilin, ni gros ni pointu, au moins à ce que je crois. Tout ce +que je sais, c'est qu'il est plutôt grand que petit, et qu'il +descend un peu trop en bas. J'ai la bouche grande, et les lèvres +assez rouges d'ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J'ai les +dents blanches, et passablement bien rangées. On m'a dit autrefois +que j'avais un peu trop de menton: je viens de me tâter et de me +regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais +pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai ou +carré ou en ovale; lequel des deux, il me serait fort difficile de +le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec +cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle +tête. J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine; cela +fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique +je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, et même un +peu trop, et jusques à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà +naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l'on +trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n'est pas +fort éloigné de ce qui en est. J'en userai avec la même fidélité +dans ce qui me reste à faire de mon portrait; car je me suis assez +étudié pour me bien connaître, et je ne manque ni d'assurance pour +dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de +sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts. +Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et +je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine +m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me +semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je +n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon +tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en +vient me remplir de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort +l'esprit, que la plupart du temps ou je rêve sans dire mot ou je +n'ai presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort +resserré avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même +extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est +un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m'en +corriger; mais comme un certain air sombre que j'ai dans le visage +contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le +suis, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire d'un +méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, +je pense qu'après m'être corrigé au dedans, il ne laissera pas de +me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J'ai de +l'esprit et je ne fais point difficulté de le dire; car à quoi bon +façonner là-dessus? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissement +pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un +peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d'une +manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de +bien que l'on n'en dit. Pour moi, je suis content qu'on ne me +croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je +me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que +je le suis. J'ai donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit +que la mélancolie gâte; car, encore que je possède assez bien ma +langue, que j'aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les +choses fort confusément, j'ai pourtant une si forte application à +mon chagrin que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire. +La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me +touchent le plus. J'aime qu'elle soit sérieuse et que la morale en +fasse la plus grande partie; cependant je sais la goûter aussi +quand elle est enjouée, et si je n'y dis pas beaucoup de petites +choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connaisse bien +ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort +divertissante cette manière de badiner où il y a certains esprits +prompts et aisés qui réussissent si bien. J'écris bien en prose, +je fais bien en vers, et si j'étais sensible à la gloire qui vient +de ce côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais +m'acquérir assez de réputation. J'aime la lecture en général; +celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l'esprit et +fortifier l'âme est celle que j'aime le plus. Surtout, j'ai une +extrême satisfaction à lire avec une personne d'esprit; car de +cette sorte on réfléchit à tous moments sur ce qu'on lit, et des +réflexions que l'on fait il se forme une conversation la plus +agréable du monde, et la plus utile. Je juge assez bien des +ouvrages de vers et de prose que l'on me montre; mais j'en dis +peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu'il y a +encore de mal en moi, c'est que j'ai quelquefois une délicatesse +trop scrupuleuse, et une critique trop sévère. Je ne hais pas à +entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers +dans la dispute: mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec +trop de chaleur et lorsqu'on défend un parti injuste contre moi, +quelquefois, à force de me passionner pour celui de la raison, je +deviens moi-même fort peu raisonnable. J'ai les sentiments +vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'être +tout à fait honnête homme que mes amis ne me sauraient faire un +plus grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes défauts. +Ceux qui me connaissent un peu particulièrement et qui ont eu la +bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus savent que je +les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la +soumission d'esprit que l'on saurait désirer. J'ai toutes les +passions assez douces et assez réglées: on ne m'a presque jamais +vu en colère et je n'ai jamais eu de haine pour personne. Je ne +suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on m'avait offensé, +et qu'il y allât de mon honneur à me ressentir de l'injure qu'on +m'aurait faite. Au contraire je suis assuré que le devoir ferait +si bien en moi l'office de la haine que je poursuivrais ma +vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre. L'ambition ne +me travaille point. Je ne crains guère de choses, et ne crains +aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je +voudrais ne l'y être point du tout. Cependant il n'est rien que je +ne fisse pour le soulagement d'une personne affligée, et je crois +effectivement que l'on doit tout faire, jusques à lui témoigner +même beaucoup de compassion de son mal, car les misérables sont si +sots que cela leur fait le plus grand bien du monde; mais je tiens +aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner, et se garder +soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien +au-dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le +coeur et qu'on doit laisser au peuple qui, n'exécutant jamais rien +par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les +choses. J'aime mes amis, et je les aime d'une façon que je ne +balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs; j'ai +de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs +mauvaises humeurs et j'en excuse facilement toutes choses; +seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas +non plus de grandes inquiétudes en leur absence. J'ai +naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de +tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai +moins de difficulté que personne à taire ce qu'on m'a dit en +confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole; je n'y +manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai +promis et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable. +J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas +avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la +peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur +conversation que celle des hommes: on y trouve une certaine +douceur qui ne se rencontre point parmi nous, et il me semble +outre cela qu'elles s'expliquent avec plus de netteté et qu'elles +donnent un tour plus agréable aux choses qu'elles disent. Pour +galant, je l'ai été un peu autrefois; présentement je ne le suis +plus, quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes et je +m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui +s'occupent à en débiter. J'approuve extrêmement les belles +passions: elles marquent la grandeur de l'âme, et quoique dans les +inquiétudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire à +la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la +plus austère vertu que je crois qu'on ne les saurait condamner +avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de +fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à +aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais, de la façon dont +je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe +jamais de l'esprit au coeur. + +Documents relatifs à la genèse des maximes + + +Avis au lecteur + +Voici un portrait du coeur de l'homme que je donne au public, sous +le nom de Réflexions ou Maximes morales. Il court fortune de ne +plaire pas à tout le monde, parce qu'on trouvera peut-être qu'il +ressemble trop, et qu'il ne flatte pas assez. Il y a apparence que +l'intention du peintre n'a jamais été de faire paraître cet +ouvrage, et qu'il serait encore renfermé dans son cabinet si une +méchante copie qui en a couru, et qui a passé même depuis quelque +temps en Hollande, n'avait obligé un de ses amis de m'en donner +une autre, qu'il dit être tout à fait conforme à l'original; mais +toute correcte qu'elle est, possible n'évitera-t-elle pas la +censure de certaines personnes qui ne peuvent souffrir que l'on se +mêle de pénétrer dans le fond de leur coeur, et qui croient être +en droit d'empêcher que les autres les connaissent, parce qu'elles +ne veulent pas se connaître elles-mêmes. Il est vrai que, comme +ces Maximes sont remplies de ces sortes de vérités dont l'orgueil +humain ne se peut accommoder, il est presque impossible qu'il ne +se soulève contre elles, et qu'elles ne s'attirent des censeurs. +Aussi est-ce pour eux que je mets ici une Lettre que l'on m'a +donné, qui a été faite depuis que le manuscrit a paru, et dans le +temps que chacun se mêlait d'en dire son avis. Elle m'a semblé +assez propre pour répondre aux principales difficultés que l'on +peut opposer aux Réflexions, et pour expliquer les sentiments de +leur auteur. Elle suffit pour faire voir que ce qu'elles +contiennent n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme +aux pensées de plusieurs Pères de l'Église, et que celui qui les a +écrites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait +s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis +de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé. Mais si le +respect qui leur est dû n'est pas capable de retenir le chagrin +des critiques, s'ils ne font point de scrupule de condamner +l'opinion de ces grands hommes en condamnant ce livre, je prie le +lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point entraîner son +esprit au premier mouvement de son coeur, et de donner ordre, s'il +est possible, que l'amour-propre ne se mêle point dans le jugement +qu'il en fera; car il le consulte, il ne faut pas s'attendre qu'il +puisse être favorable à ces Maximes: comme elles traitent +l'amour-propre de corrupteur de la raison, il ne manquera pas de +prévenir l'esprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette +prévention ne les justifie, et se persuader qu'il n'y a rien de +plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la chaleur +et la subtilité que l'on témoignera pour les combattre. En effet +il sera difficile de faire croire à tout homme de bon sens que +l'on les condamne par d'autre motif que par celui de l'intérêt +caché, de l'orgueil et de l'amour-propre. En un mot, le meilleur +parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d'abord dans +l'esprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en +particulier, et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles +paraissent générales; après cela, je lui réponds qu'il sera le +premier à y souscrire, et qu'il croira qu'elles font encore grâce +au coeur humain. Voilà ce que j'avais à dire sur cet écrit en +général. Pour ce qui est de la méthode que l'on y eût pu observer, +je crois qu'il eût été à désirer que chaque maxime eût eu un titre +du sujet qu'elle traite, et qu'elles eussent été mises dans un +plus grand ordre; mais je ne l'ai pu faire sans renverser +entièrement celui de la copie qu'on m'a donnée; et comme il y a +plusieurs maximes sur une même matière, ceux à qui j'en ai demandé +avis ont jugé qu'il était plus expédient de faire une table à +laquelle on aura recours pour trouver celles qui traitent d'une +même chose. + + +Discours sur les réflexions ou sentences et maximes morales + +Monsieur, + +Je ne saurais vous dire au vrai si les Réflexions morales sont de +M.***, quoiqu'elles soient écrites d'une manière qui semble +approcher de la sienne; mais en ces occasions-là je me défie +presque toujours de l'opinion publique, et c'est assez qu'elle lui +en ait fait un présent pour me donner une juste raison de n'en +rien croire. Voilà de bonne foi tout ce que je vous puis répondre +sur la première chose que vous me demandez. Et pour l'autre, si +vous n'aviez bien du pouvoir sur moi, vous n'en auriez guère plus +de contentement; car un homme prévenu, au point que je le suis, +d'estime pour cet ouvrage n'a pas toute la liberté qu'il faut pour +en bien juger. Néanmoins, puisque vous me l'ordonnez, je vous en +dirai mon avis, sans vouloir m'ériger autrement en faiseur de +dissertations, et sans y mêler en aucune façon l'intérêt de celui +que l'on croit avoir fait cet écrit. Il est aisé de voir d'abord +qu'il n'était pas destiné pour paraître au jour, mais seulement +pour la satisfaction d'une personne qui, à mon avis, n'aspire pas +à la gloire d'être auteur; et si par hasard c'était M.***, je puis +vous dire que sa réputation est établie dans le monde par tant de +meilleurs titres qu'il n'aurait pas moins de chagrin de savoir que +ces Réflexions sont devenues publiques qu'il en eut lorsque les +Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés. Mais vous savez, +Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le siècle pour publier +toutes les nouveautés, et s'il y a moyen de l'empêcher quand on le +voudrait, surtout celles qui courent sous des noms qui les rendent +recommandables. Il n'y a rien de plus vrai, Monsieur: les noms +font valoir les choses auprès de ceux qui n'en sauraient connaître +le véritable prix; celui des Réflexions est connu de peu de gens, +quoique plusieurs se soient mêlés d'en dire leur avis. Pour moi, +je ne me pique pas d'être assez délicat et assez habile pour en +bien juger; je dis habile et délicat, parce que je tiens qu'il +faut être pour cela l'un et l'autre; et quand je me pourrais +flatter de l'être, je m'imagine que j'y trouverais peu de choses à +changer. J'y rencontre partout de la force et de la pénétration, +des pensées élevées et hardies, le tour de l'expression noble, et +accompagné d'un certain air de qualité qui n'appartient pas à tous +ceux qui se mêlent d'écrire. Je demeure d'accord qu'on n'y +trouvera pas tout l'ordre ni tout l'art que l'on y pourrait +souhaiter, et qu'un savant qui aurait un plus grand loisir y +aurait pu mettre plus d'arrangement; mais un homme qui n'écrit que +pour soi, et pour délasser son esprit, qui écrit les choses à +mesure qu'elles lui viennent dans la pensée, n'affecte pas tant de +suivre les règles que celui qui écrit de profession, qui s'en fait +une affaire, et qui songe à s'en faire honneur. Ce désordre +néanmoins a ses grâces, et des grâces que l'art ne peut imiter. Je +ne sais pas si vous êtes de mon goût, mais quand les savants m'en +devraient vouloir du mal, je ne puis m'empêcher de dire que je +préférerai toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un +courtisan qui a de l'esprit à la régularité gênée d'un docteur qui +n'a jamais rien vu que ses livres. Plus ce qu'il dit et ce qu'il +écrit paraît aisé, et dans un certain air d'un homme qui se +néglige, plus cette négligence, qui cache l'art sous une +expression simple et naturelle, lui donne d'agrément. C'est de +Tacite que je tiens ceci, je vous mets à la marge le passage +latin, que vous lirez si vous en avez envie; et j'en userai de +même de tous ceux dont je me souviendrai, n'étant pas assuré si +vous aimez cette langue qui n'entre guère dans le commerce du +grand monde, quoique je sache que vous l'entendez parfaitement. +N'est-il pas vrai, Monsieur, que cette justesse recherchée avec +trop d'étude a toujours un je ne sais quoi de contraint qui donne +du dégoût, et qu'on ne trouve jamais dans les ouvrages de ces gens +esclaves des règles ces beautés où l'art se déguise sous les +apparences du naturel, ce don d'écrire facilement et noblement, +enfin ce que le Tasse a dit du palais d'Armide: + +_Stimi (si misto il culto è col negletto),_ +_Sol naturali gli ornamenti e i siti._ +_Di natura arte par, che per diletto_ +_L'imitatrice sua scherzando imiti._ + +Voilà comme un poète français l'a pensé après lui. +L'artifice n'a point de part +Dans cette admirable structure; +La nature, en formant tous les traits au hasard, +Sait si bien imiter la justesse de l'art +Que l'oeil, trompé d'une douce imposture, +Croit que c'est l'art qui suit l'ordre de la nature. + +Voilà ce que je pense de l'ouvrage en général; mais je vois bien +que ce n'est pas assez pour vous satisfaire, et que vous voulez +que je réponde plus précisément aux difficultés que vous me dites +que l'on vous a faites. Il me semble que la première est celle-ci: +que les Réflexions détruisent toutes les vertus. On peut dire à +cela que l'intention de celui qui les a écrites paraît fort +éloignée de les vouloir détruire; il prétend seulement faire voir +qu'il n'y en a presque point de pures dans le monde, et que dans +la plupart de nos actions il y a un mélange d'erreur et de vérité, +de perfection et d'imperfection, de vice et de vertu; il regarde +le coeur de l'homme corrompu, attaqué de l'orgueil et de l'amour-propre, +et environné de mauvais exemples comme le commandant d'une ville +assiégée à qui l'argent a manqué: il fait de la monnaie de +cuir, et de carton; cette monnaie a la figure de la bonne, on la +débite pour le même prix, mais ce n'est que la misère et le besoin +qui lui donnent cours parmi les assiégés. De même la plupart des +actions des hommes que le monde prend pour des vertus n'en ont +bien souvent que l'image et la ressemblance. Elles ne laissent pas +néanmoins d'avoir leur mérite et d'être dignes en quelque sorte de +notre estime, étant très difficile d'en avoir humainement de +meilleures. Mais quand il serait vrai qu'il croirait qu'il n'y en +aurait aucune de véritable dans l'homme, en le considérant dans un +état purement naturel, il ne serait pas le premier qui aurait eu +cette opinion. Si je ne craignais pas de m'ériger trop en docteur, +je vous citerais bien des auteurs, et même des Pères de l'Église, +et de grands saints, qui ont pensé que l'amour-propre et l'orgueil +étaient l'âme des plus belles actions des païens. Je vous ferais +voir que quelques-uns d'entre eux n'ont pas même pardonné à la +chasteté de Lucrèce, que tout le monde avait crue vertueuse +jusqu'à ce qu'ils eussent découvert la fausseté de cette vertu, +qui avait produit la liberté de Rome, et qui s'était attiré +l'admiration de tant de siècles. Pensez-vous, Monsieur, que +Sénèque, qui faisait aller son sage de pair avec les dieux, fût +véritablement sage lui-même, et qu'il fût bien persuadé de ce +qu'il voulait persuader aux autres? Son orgueil n'a pu l'empêcher +de dire quelquefois qu'on n'avait point vu dans le monde d'exemple +de l'idée qu'il proposait, qu'il était impossible de trouver une +vertu si achevée parmi les hommes, et que le plus parfait d'entre +eux était celui qui avait le moins de défauts. Il demeure d'accord +que l'on peut reprocher à Socrate d'avoir eu quelques amitiés +suspectes; à Platon et Aristote, d'avoir été avares; à Épicure, +prodigue et voluptueux; mais il s'écrie en même temps que nous +serions trop heureux d'être parvenus à savoir imiter leurs vices. +Ce philosophe aurait eu raison d'en dire autant des siens, car on +ne serait pas trop malheureux de pouvoir jouir comme il a fait de +toute sorte de biens, d'honneurs et de plaisirs, en affectant de +les mépriser; de se voir le maître de l'empire, et de l'empereur, +et l'amant de l'impératrice en même temps; d'avoir de superbes +palais, des jardins délicieux, et de prêcher, aussi à son aise +qu'il faisait, la modération, et la pauvreté, au milieu de +l'abondance, et des richesses. Pensez-vous, Monsieur, que ce +stoïcien qui contrefaisait si bien le maître de ses passions eut +d'autres vertus que celle de bien cacher ses vices, et qu'en se +faisant couper les veines il ne se repentit pas plus d'une fois +d'avoir laissé à son disciple le pouvoir de le faire mourir? +Regardez un peu de près ce faux brave: vous verrez qu'en faisant +de beaux raisonnements sur l'immortalité de l'âme, il cherche à +s'étourdir sur la crainte de la mort; il ramasse toutes ses forces +pour faire bonne mine; il se mord la langue de peur de dire que la +douleur est un mal; il prétend que la raison peut rendre l'homme +impassible, et au lieu d'abaisser son orgueil il le relève +au-dessus de la divinité. Il nous aurait bien plus obligés de nous +avouer franchement les faiblesses et la corruption du coeur +humain, que de prendre tant de peine à nous tromper. L'auteur des +Réflexions n'en fait pas de même: il expose au jour toutes les +misères de l'homme. Mais c'est de l'homme abandonné à sa conduite +qu'il parle, et non pas du chrétien. Il fait voir que, malgré tous +les efforts de sa raison, l'orgueil et l'amour-propre ne laissent +pas de se cacher dans les replis de son coeur, d'y vivre et d'y +conserver assez de forces pour répandre leur venin sans qu'il s'en +aperçoive dans la plupart de ses mouvements. + +La seconde difficulté que l'on vous a faite, et qui a beaucoup de +rapport à la première, est que les Réflexions passent dans le +monde pour des subtilités d'un censeur qui prend en mauvaise part +les actions les plus indifférentes, plutôt que pour des vérités +solides. Vous me dites que quelques-uns de vos amis vont ont +assuré de bonne foi qu'ils savaient, par leur propre expérience, +que l'on fait quelquefois le bien sans avoir d'autre vue que celle +du bien, et souvent même sans en avoir aucune, ni pour le bien, ni +pour le mal, mais par une droiture naturelle du coeur, qui le +porte sans y penser vers ce qui est bon. Je voudrais qu'il me fût +permis de croire ces gens-là sur leur parole, et qu'il fût vrai +que la nature humaine n'eût que des mouvements raisonnables, et +que toutes nos actions fussent naturellement vertueuses; mais, +Monsieur, comment accorderons-nous le témoignage de vos amis avec +les sentiments des mêmes Pères de l'Église, qui ont assuré que +toutes nos vertus, sans le secours de la foi, n'étaient que des +imperfections; que notre volonté était née aveugle; que ses désirs +étaient aveugles, sa conduite encore plus aveugle, et qu'il ne +fallait pas s'étonner si, parmi tant d'aveuglement, l'homme était +dans un égarement continuel? Il en ont parlé encore plus +fortement, car ils ont dit qu'en cet état la prudence de l'homme +ne pénétrait dans l'avenir et n'ordonnait rien que par rapport à +l'orgueil; que sa tempérance ne modérait aucun excès que celui que +l'orgueil avait condamné; que sa constance ne se soutenait dans +les malheurs qu'autant qu'elle était soutenue par l'orgueil; et +enfin que toutes ses vertus, avec cet éclat extérieur de mérite +qui les faisait admirer, n'avaient pour but que cette admiration, +l'amour d'une vaine gloire, et l'intérêt de l'orgueil. On +trouverait un nombre presque infini d'autorités sur cette opinion; +mais si je m'engageais à vous les citer régulièrement, j'en aurais +un peu plus de peine, et vous n'en auriez pas plus de plaisir. Je +pense donc que le meilleur, pour vous et pour moi, sera de vous en +faire voir l'abrégé dans six vers d'un excellent poète de notre +temps: + +Si le jour de la foi n'éclaire la raison, +Notre goût dépravé tourne tout en poison; +Toujours de notre orgueil la subtile imposture +Au bien qu'il semble aimer fait changer de nature; +Et dans le propre amour dont l'homme est revêtu, +Il se rend criminel même par sa vertu. + +S'il faut néanmoins demeurer d'accord que vos amis ont le don de +cette foi vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de +l'amour-propre, si Dieu leur fait des grâces extraordinaires, s'il +les sanctifie dès ce monde, je souscris de bon coeur à leur +canonisation, et je leur déclare que les Réflexions morales ne les +regardent point. Il n'y a pas d'apparence que celui qui les a +écrites en veuille à la vertu des saints; il ne s'adresse, comme +je vous ai dit, qu'à l'homme corrompu, il soutient qu'il fait +presque toujours du mal quand son amour-propre le flatte qu'il +fait le bien, et qu'il se trompe souvent lorsqu'il veut juger de +lui-même, parce que la nature ne se déclare pas en lui sincèrement +des motifs qui le font agir. Dans cet état malheureux où l'orgueil +est l'âme de tous ses mouvements, les saints mêmes sont les +premiers à lui déclarer la guerre, et le traitent plus mal sans +comparaison que ne fait l'auteur des Réflexions. S'il vous prend +quelque jour envie de voir les passages que j'ai trouvés dans +leurs écrits sur ce sujet, vous serez aussi persuadé que je le +suis de cette vérité; mais je vous supplie de vous contenter à +présent de ces vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils +ont pensé: + +Le désir des honneurs, des biens, et des délices, +Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices, +Et l'aveugle intérêt qui règne dans son coeur, +Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur; + +Le nombre de ses maux s'accroît par leur remède; +Au mal qui se guérit un autre mal succède; +Au gré de ce tyran dont l'empire est caché, +Un péché se détruit par un autre péché. + +Montaigne, que j'ai quelque scrupule de vous citer après des Pères +de l'Église, dit assez heureusement sur ce même sujet que son âme +a deux visages différents, qu'elle a beau se replier sur elle-même, +elle n'aperçoit jamais que celui que l'amour-propre a déguisé, +pendant que l'autre se découvre par ceux qui n'ont point +de part à ce déguisement. Si j'osais enchérir sur une métaphore si +hardie, je dirais que l'homme corrompu est fait comme ces +médailles qui représentent la figure d'un saint et celle d'un +démon dans une seule face et par les mêmes traits. Il n'y a que la +diverse situation de ceux qui la regardent qui change l'objet; +l'un voit le saint, et l'autre voit le démon. Ces comparaisons +nous font assez comprendre que, quand l'amour-propre a séduit le +coeur, l'orgueil aveugle tellement la raison, et répand tant +d'obscurité dans toutes ses connaissances, qu'elle ne peut juger +du moindre de nos mouvements, ni former d'elle-même aucun discours +assuré pour notre conduite. Les hommes, dit Horace, sont sur la +terre comme une troupe de voyageurs, que la nuit a surpris en +passant dans une forêt: ils marchent sur la foi d'un guide qui les +égare aussitôt, ou par malice, ou par ignorance, chacun d'eux se +met en peine de retrouver le chemin; ils prennent tous diverses +routes, et chacun croit suivre la bonne; plus il le croit, et plus +il s'en écarte. Mais quoique leurs égarements soient différents, +ils n'ont pourtant qu'une même cause: c'est le guide qui les a +trompés, et l'obscurité de la nuit qui les empêche de se +redresser. Peut-on mieux dépeindre l'aveuglement et les +inquiétudes de l'homme abandonné à sa propre conduite, qui +n'écoute que les conseils de son orgueil, qui croit aller +naturellement droit au bien, et qui s'imagine toujours que le +dernier qu'il recherche est le meilleur? N'est-il pas vrai que, +dans le temps qu'il se flatte de faire des actions vertueuses, +c'est alors que l'égarement de son coeur est plus dangereux? Il y +a un si grand nombre de roues qui composent le mouvement de cette +horloge, et le principe en est si caché, qu'encore que nous +voyions ce que marque la montre, nous ne savons pas quel est le +ressort qui conduit l'aiguille sur toutes les heures du cadran. + +La troisième difficulté que j'ai à résoudre est que beaucoup de +personnes trouvent de l'obscurité dans le sens et dans +l'expression de ces réflexions. L'obscurité, comme vous savez, +Monsieur, ne vient pas toujours de la faute de celui qui écrit. +Les Réflexions, ou si vous voulez les Maximes et les Sentences, +comme le monde a nommé celles-ci, doivent être écrites dans un +style serré, qui ne permet pas de donner aux choses toute la +clarté qui serait à désirer. Ce sont les premiers traits du +tableau: les yeux habiles y remarquent bien toute la finesse de +l'art et la beauté de la pensée du peintre; mais cette beauté +n'est pas faite pour tout le monde, et quoique ces traits ne +soient point remplis de couleurs, ils n'en sont pas moins des +coups de maître. Il faut donc se donner le loisir de pénétrer le +sens et la force des paroles, il faut que l'esprit parcoure toute +l'étendue de leur signification avant que de se reposer pour en +former le jugement. + +La quatrième difficulté est, ce me semble, que les Maximes sont +presque partout trop générales. On vous a dit qu'il est injuste +d'étendre sur tout le genre humain des défauts qui ne se trouvent +qu'en quelques hommes. Je sais, outre ce que vous me mandez des +différents sentiments que vous en avez entendus, ce que l'on +oppose d'ordinaire à ceux qui découvrent et qui condamnent les +vices: on appelle leur censure le portrait du peintre; on dit +qu'ils sont comme les malades de la jaunisse, qu'ils voient tout +jaune parce qu'ils le sont eux-mêmes. Mais s'il était vrai que, +pour censurer la corruption du coeur en général, il fallût la +ressentir en particulier plus qu'un autre, il faudrait aussi +demeurer d'accord que ces philosophes, dont Diogène de Laërce nous +rapporte les sentences, étaient les hommes les plus corrompus de +leur siècle, il faudrait faire le procès à la mémoire de Caton, et +croire que c'était le plus méchant homme de la république, parce +qu'il censurait les vices de Rome. Si cela est, Monsieur, je ne +pense pas que l'auteur des Réflexions, quel qu'il puisse être, +trouve rien à redire au chagrin de ceux qui le condamneront, +quand, à la religion près, on ne le croira pas plus homme de bien, +ni plus sage que Caton. Je dirai encore, pour ce qui regarde les +termes que l'on trouve trop généraux, qu'il est difficile de les +restreindre dans les sentences sans leur ôter tout le sel et toute +la force; il me semble, outre cela, que l'usage nous fait voir que +sous des expressions générales l'esprit ne laisse pas de +sous-entendre de lui-même des restrictions. Par exemple, quand on +dit: Tout Paris fut au-devant du Roi, toute la cour est dans la joie, +ces façons de parler ne signifient néanmoins que la plus grande +partie. Si vous croyez que ces raisons ne suffisent pas pour +fermer la bouche aux critiques, ajoutons-y que quand on se +scandalise si aisément des termes d'une censure générale, c'est à +cause qu'elle nous pique trop vivement dans l'endroit le plus +sensible du coeur. + +Néanmoins il est certain que nous connaissons, vous et moi, bien +des gens qui ne se scandalisent pas de celle des Réflexions, +j'entends de ceux qui ont l'hypocrisie en aversion, et qui avouent +de bonne foi ce qu'ils sentent en eux-mêmes et ce qu'ils +remarquent dans les autres. Mais peu de gens sont capables d'y +penser, ou s'en veulent donner la peine, et si par hasard ils y +pensent, ce n'est jamais sans se flatter. Souvenez-vous, s'il vous +plaît, de la manière dont notre ami Guarini traite ces gens-là: + +_Huomo sono, e mi preggio d'esser humano:_ + +_E teco, che sei huomo._ +_E ch'altro esser non puoi,_ +_Come huomo parlo di cosa humana._ +_E se di cotal nome forse ti sdegni,_ +_Guarda, garzon superbo,_ +_Che, nel dishumanarti,_ +_Non divenghi una fiera, anzi ch'un dio._ + +Voilà, Monsieur, comme il faut parler de l'orgueil de la nature +humaine; et au lieu de se fâcher contre le miroir qui nous fait +voir nos défauts, au lieu de savoir mauvais gré à ceux qui nous +les découvrent, ne vaudrait-il pas mieux nous servir des lumières +qu'ils nous donnent pour connaître l'amour-propre et l'orgueil, et +pour nous garantir des surprises continuelles qu'ils font à notre +raison? Peut-on jamais donner assez d'aversion pour ces deux +vices, qui furent les causes funestes de la révolte de notre +premier père, ni trop décrier ces sources malheureuses de toutes +nos misères? + +Que les autres prennent donc comme ils voudront les Réflexions +morales. Pour moi je les considère comme peinture ingénieuse de +toutes les singeries du faux sage; il me semble que, dans chaque +trait, l'amour de la vérité lui ôte le masque, et le montre tel +qu'il est. Je les regarde comme des leçons d'un maître qui entend +parfaitement l'art de connaître les hommes, qui démêle +admirablement bien tous les rôles qu'ils jouent dans le monde, et +qui non seulement nous fait prendre garde aux différents +caractères des personnages du théâtre, mais encore qui nous fait +voir, en levant un coin du rideau, que cet amant et ce roi de la +comédie sont les mêmes acteurs qui font le docteur et le bouffon +dans la farce. Je vous avoue que je n'ai rien lu de notre temps +qui m'ait donné plus de mépris pour l'homme, et plus de honte à ma +propre vanité. Je pense toujours trouver à l'ouverture du livre +quelque ressemblance aux mouvements secrets de mon coeur; je me +tâte moi-même pour examiner s'il dit vrai, et je trouve qu'il le +dit presque toujours, et de moi et des autres, plus qu'on ne +voudrait. D'abord j'en ai quelque dépit, je rougis quelquefois de +voir qu'il ait deviné, mais je sens bien, à force de le lire, que +si je n'apprends à devenir plus sage, j'apprends au moins à +connaître que je ne le suis pas; j'apprends enfin, par l'opinion +qu'il me donne de moi-même, à ne me répandre pas sottement dans +l'admiration de toutes ces vertus dont l'éclat nous saute aux +yeux. Les hypocrites passent mal leur temps à la lecture d'un +livre comme celui-là. Défiez-vous donc, Monsieur, de ceux qui vous +en diront du mal, et soyez assuré qu'ils n'en disent que parce +qu'ils sont au désespoir de voir révéler des mystères qu'ils +voudraient pouvoir cacher toute leur vie aux autres et à eux-mêmes. + +En ne voulant vous faire qu'une lettre, je me suis engagé +insensiblement à vous écrire un grand discours; appelez-le comme +vous voudrez, ou discours ou lettre, il ne m'importe, pourvu que +vous en soyez content, et que vous me fassiez l'honneur de me +croire, + +MONSIEUR, + +Votre, etc. + +Réflexions morales + +I + +L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour +soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les +tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne +se repose jamais hors de soi et ne s'arrête dans les sujets +étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce +qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien +de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites; +ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations +passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la +chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de +ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il y +fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent +invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, +sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en +forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il +les méconnaît ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette +nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de +lui-même, de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses +grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il +croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont +qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès +qu'il se repose et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a +rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, +n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, +en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont +aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands +intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de +ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il +entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de +sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une +espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si +fort que ses attachements, qu'il essaye de rompe inutilement à la +vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait +quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu +faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de +plusieurs années; d'où l'on pourrait conclure assez +vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont +allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets; +que son goût est le prix qui les relève et le fard qui les +embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son +gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les +contraires, il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, +miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes +inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent +et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt +aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos +fortunes et de nos expériences; mais il lui est indifférent d'en +avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en +plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui +plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent +des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui +et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de +légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est +capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier +empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des +choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont +nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est +bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les +plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et +conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans +tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit +partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des +choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens +qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui +est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, +il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et +pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc +pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, +et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, +parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se +rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il +ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est +vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe +dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont +toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en +est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et +le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la +succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels +mouvements. + +II + +L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs. + +III + +Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre, +il reste bien encore des terres inconnues. + +IV + +L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde. + +V + +La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée +de notre vie. + +VI + +La passion fait souvent du plus habile homme un fol, et rend quasi +toujours les plus sots habiles. + +VII + +Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont +représentées par les politiques comme les effets des grands +intérêts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur +et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on +rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du +monde, était un effet de jalousie. + +VIII + +Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. +Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont +infaillibles; et l'homme le plus simple que la passion fait parler +persuade mieux que celui qui n'a que la seule éloquence. + +IX + +Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait qu'il +est dangereux de les suivre, lors même qu'elles paraissent les +plus raisonnables. + +X + +Il y a dans le coeur humain une génération perpétuelle de +passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours +l'établissement d'une autre. + +XI + +Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires. +L'avarice produit quelquefois la libéralité, et la libéralité +l'avarice; on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de +la timidité. + +XII + +Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le voile +de la piété, et de l'honneur, il y en a toujours quelque endroit +qui se montre. + +XIII + +Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de +la chaleur, et de la froideur, du sang. + +XIV + +Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre également le +souvenir des bienfaits, et des injures, mais ils haïssent ceux qui +les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des +outrages. L'application à récompenser le bien, et à se venger du +mal, leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine à se +soumettre. + +XV + +La clémence des princes est souvent une politique dont ils se +servent pour gagner l'affection des peuples. + +XVI + +La clémence, dont nous faisons une vertu, se pratique tantôt pour +la gloire, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et +presque toujours par tous les trois ensemble. + +XVII + +La modération, dans la plupart des hommes, n'a garde de combattre +et de soumettre l'ambition, puisqu'elles ne se peuvent trouver +ensemble, la modération n'étant d'ordinaire qu'une paresse, une +langueur, et un manque de courage: de manière qu'on peut justement +dire à leur égard que la modération est une bassesse de l'âme, +comme l'ambition en est l'élévation. + +XVIII + +La modération dans la bonne fortune n'est que l'appréhension de la +honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a. + +XIX + +La modération des personnes heureuses est le calme de leur humeur, +adoucie par la possession du bien. + +XX + +La modération est une crainte de l'envie, et du mépris, qui +suivent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine +ostentation de la force de notre esprit; et enfin, pour la bien +définir, la modération des hommes dans leurs plus hautes +élévations est une ambition de paraître plus grands que les choses +qui les élèvent. + +XXI + +La modération est comme la sobriété, on voudrait bien manger +davantage, mais on craint de se faire mal. + +XXII + +Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui. + +XXIII + +La constance des sages n'est qu'un art, avec lequel ils savent +enfermer leur agitation dans leur coeur. + +XXIV + +Ceux qu'on fait mourir affectent quelquefois des constances, de +froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle, de +sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces mépris font à leur +esprit ce que le bandeau fait à leurs yeux. + +XXV + +La philosophie triomphe aisément de maux passés, et de ceux qui ne +sont pas prêts d'arriver. Mais les maux présents triomphent +d'elle. + +XXVI + +Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas +ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume, +et la plupart des hommes meurent parce qu'on meurt. + +XXVII + +Les grands hommes s'abattent et se démontent à la fin par la +longueur de leurs infortunes; cela fait bien voir qu'ils n'étaient +pas forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se +donnaient la gêne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs +malheurs par la force de leur ambition, et non pas par celle de +leur âme, enfin, à une grande vanité près, les héros sont faits +comme les autres hommes. + +XXVIII + +Il faut de plus grandes vertus, et en plus grand nombre, pour +soutenir la bonne fortune que la mauvaise. + +XXIX + +Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. + +XXX + +Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne craignent +pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion timide et +honteuse d'elle-même, qui n'ose se laisser voir. + +XXXI + +La jalousie est raisonnable, et juste en quelque manière, +puisqu'elle ne cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient, +ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une +fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des +autres. + +XXXII + +Le mal que nous faisons ne nous attire point tant de persécution +et de haine que les bonnes qualités que nous avons. + +XXXIII + +Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire +en lui. + +XXXIV + +Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si aises +d'en remarquer aux autres. + +XXXV + +La jalousie ne subsiste que dans les doutes, l'incertitude est sa +matière; c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux +sujets d'inquiétude, et de nouveaux tourments; on cesse d'être +jaloux dès qu'on est éclairci de ce qui causait la jalousie. + +XXXVI + +L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors même +qu'il renonce à la vanité. + +XXXVII + +L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes +métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de +la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se +découvre par la fierté; de sorte qu'à proprement parler la fierté +est l'éclat et la déclaration de l'orgueil. + +XXXVIII + +Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de +celui des autres. + +XXXIX + +L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence +qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour. + +XL + +La nature, qui a si sagement pourvu à la vie de l'homme par la +disposition admirable des organes du corps, lui a sans doute donné +l'orgueil pour lui épargner la douleur de connaître ses +imperfections et ses misères. + +XLI + +L'orgueil a bien plus de part que la bonté aux remontrances que +nous faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous les +reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader +que nous en sommes exempts. + +XLII + +Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos +craintes. + +XLIII + +L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de +personnages, et même celui de désintéressé. + +XLIV + +L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce qui +fait la lumière des autres. + +XLV + +Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent +ordinairement incapables des grandes. + +XLVI + +Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison. + +XLVII + +L'homme est conduit, lorsqu'il croit se conduire, et pendant que +par son esprit il vise à un endroit, son coeur l'achemine +insensiblement à un autre. + +XLVIII + +Nous ne nous apercevons que des emportements, et des mouvements +extraordinaires de nos humeurs, et de notre tempérament, comme de +la violence de la colère, mais personne quasi ne s'aperçoit que +ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne +imperceptiblement notre volonté à des actions différentes, elles +roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et exercent successivement +un empire secret en nous-mêmes; de sorte qu'elles ont une part +considérable en toutes nos actions, sans que nous le puissions +reconnaître. + +XLIX + +La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées: elles ne +sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes +du corps. + +L + +Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la +fortune. + +LI + +La complexion qui fait le talent pour les petites choses est +contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes. + +LII + +L'attachement ou l'indifférence pour la vie sont des goûts de +l'amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que de ceux de +la langue ou du choix des couleurs. + +LIII + +C'est une espèce de bonheur de connaître jusques à quel point on +doit être malheureux. + +LIV + +La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est +par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par avoir ce +que les autres trouvent aimable. + +LV + +Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le +chercher ailleurs. + +LVI + +On n'est jamais si heureux ni si malheureux que l'on pense. + +LVII + +Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être +malheureux, pour persuader aux autres, et à eux-mêmes, qu'ils sont +au-dessus de leurs malheurs, et qu'ils sont dignes d'être en butte +à la fortune. + +LVIII + +Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de +nous-mêmes, que de voir que nous avons été contents dans l'état, et +dans les sentiments, que nous désapprouvons à cette heure. + +LIX + +On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on +avait espéré. + +LX + +On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir +qu'on trouve à le paraître. + +LXI + +Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant +une certaine proportion de biens et de maux qui les rend égales. + +LXII + +Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle, +mais la fortune qui fait les héros. + +LXIII + +Le mépris des richesses dans les philosophes était un désir caché +de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le mépris +des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret qu'ils +avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement de la +pauvreté; c'était enfin un chemin détourné pour aller à la +considération qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses. + +LXIV + +La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que l'amour de +la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit +un peu par le mépris de ceux qui la possèdent; c'est enfin une +secrète envie de la détruire, qui fait que nous leur ôtons nos +propres hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux +de tout le monde. + +LXV + +Pour s'établir dans le monde on fait tout ce que l'on peut pour y +paraître établi. + +LXVI + +Quoique la grandeur des ministres se flatte de celle de leurs +actions, elles sont bien plus souvent les effets du hasard ou de +quelque petit dessein. + +LXVII + +Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou +malheureuses, aussi bien que nous, d'où dépend une grande partie +de la louange et du blâme qu'on leur donne. + +LXVIII + +Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne +tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne +puissent tourner à leur préjudice. + +LXIX + +La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux. + +LXX + +Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre +de ce que l'on fera. + +LXXI + +La sincérité est une naturelle ouverture de coeur. On la trouve en +fort peu de gens; et celle qui se pratique d'ordinaire n'est +qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des autres. + +LXXII + +L'aversion du mensonge est une imperceptible ambition de rendre +nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles un +respect de religion. + +LXXIII + +La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que les +apparences de la vérité font de mal. + +LXXIV + +Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque +l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps +présent? + +LXXV + +On élève la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'éloge +qu'on ne lui donne elle est la règle de nos actions et de notre +conduite, elle est la maîtresse de la fortune, elle fait le destin +des empires, sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les +biens, et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la +prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous +trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux +dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous +assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur +une matière aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme, +elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets: d'où il faut +conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence +ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en +toutes choses, et en toutes rencontres. + +LXXVI + +Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts et les +conduire chacun dans son ordre. Notre avidité le trouble souvent +en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour +désirer trop les moins importantes, nous ne les faisons pas assez +servir à obtenir les plus considérables. + +LXXVII + +L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps +qu'elle anime. + +LXXVIII + +Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire est que +dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une +sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée et +délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de mystères. + +LXXIX + +Il n'y a point d'amour pur et exempt de mélange de nos autres +passions que celui qui est caché au fond du coeur, et que nous +ignorons nous-mêmes. + +LXXX + +Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour +où il est, ni le feindre où il n'est pas. + +LXXXI + +Comme on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer, +l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa +maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant. + +LXXXII + +Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble +plus à la haine qu'à l'amitié. + +LXXXIII + +On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de galanterie; +mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais fait qu'une. + +LXXXIV + +Il n'y a que d'une sorte d'amour; mais il y en a mille différentes +copies. + +LXXXV + +L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement +continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de +craindre. + +LXXXVI + +Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le monde +en parle, mais peu de gens en ont vu. + +LXXXVII + +L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui +attribue, où il n'a non plus de part que le Doge en a à ce qui se +fait à Venise. + +LXXXVIII + +La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui +nous appartient; de là vient cette considération et ce respect +pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse +application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient +l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune, +lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses +continuelles sur les autres. + +LXXXIX + +La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de +leur élévation. + +XC + +On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle, +mais pour le préjudice que l'on en reçoit. + +XCI + +L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir +l'injustice. + +XCII + +Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même. + +XCIII + +Ce qui rend nos inclinations si légères, et si changeantes, c'est +qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile +de connaître celles de l'âme. + +XCIV + +L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un trafic où notre +amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. + +XCV + +La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la +sincérité, de la douceur et de la tendresse, n'est qu'un désir de +rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une +crainte de quelque mauvais événement. + +XCVI + +Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises que l'on +devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité. + +XCVII + +Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis +ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous +avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte +de l'espérance d'être heureux à notre tour ou de retirer quelque +utilité de leur bonne fortune. + +XCVIII + +Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens plus +puissants que nous; l'intérêt seul produit notre amitié, et nous +ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons +faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir. + +XCIX + +Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours +quelque chose qui ne nous déplaît pas. + +C + +Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous +n'avons pas pu le garder nous-mêmes? + +CI + +Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la vertu de +se transformer lui-même, il a encore celle de transformer les +objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante; car non +seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même trompé, mais +il change aussi l'état et la nature des choses. En effet, +lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine +et sa persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la +justice que l'amour-propre juge de ses actions; il donne à ses +défauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes +qualités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus +dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même +personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intérêts +la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt à +son mérite le lustre que notre aversion venait de lui ôter; les +mauvaises qualités s'effacent et les bonnes parassent avec plus +d'avantage qu'auparavant; nous rappelons même toute notre +indulgence pour la forcer à justifier la guerre qu'elle nous a +faite. Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour +la fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un +amoureux, agité de la rage où l'a mis l'oubli ou l'infidélité de +ce qu'il aime, méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion +inspire de plus violent; néanmoins, aussitôt que sa vue a calmé la +fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté +innocente, il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses +condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il +ôte la noirceur aux mauvaises actions de sa maîtresse et en sépare +le crime pour s'en charger lui-même. + +CII + +L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur +orgueil: il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la +connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et +nous guérir de nos défauts. + +CIII + +On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux +autres. + +CIV + +On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous apprennent à +nous connaître nous-mêmes, qu'en eut ce fou d'Athènes de se +plaindre du médecin qui l'avait guéri de l'opinion d'être riche. + +CV + +Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes +par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bâtiment +de l'orgueil. + +CVI + +Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler +de n'être plus en état de donner de mauvais exemples. + +CVII + +Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de +l'esprit; son étendue est la mesure de sa lumière; sa profondeur +est celle qui pénètre le fond des choses; son discernement les +compare et les distingue; sa justesse ne voit que ce qu'il faut +voir; sa droiture les prend toujours par le bon biais; sa +délicatesse aperçoit celles qui paraissent imperceptibles, et le +jugement décide ce que les choses sont. Si on l'examine bien, on +trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la +grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la +plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de +parler. + +CVIII + +Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son +esprit. + +CIX + +La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours +des choses honnêtes et délicates. + +CX + +La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel il +entre dans les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui +sont le plus capables de plaire aux autres. + +CXI + +Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il +trouve toutes achevées en lui-même; il semble qu'elles y soient +cachés, comme l'or et les diamants dans le sein de la terre. + +CXII + +L'esprit est toujours la dupe du coeur. + +CXIII + +Bien des gens connaissent leur esprit, qui ne connaissent pas leur +coeur. + +CXIV + +Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, comme les +statues; il y en a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et +il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en +est éloigné. + +CXV + +Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la +raison, mais celui qui la connaît, qui la discerne, et qui la +goûte. + +CXVI + +Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme +il est presque infini, nos connaissances sont toujours +superficielles et imparfaites. + +CXVII + +Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un ami que +celui de lui donner conseil. + +CXVIII + +Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés, +l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner: l'un paraît +avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des +instructions pour sa conduite; et son dessein, le plus souvent, +est de faire approuver ses sentiments, et de rendre celui qu'il +vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui +conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un +zèle ardent et désintéressé, et il cherche en même temps, dans ses +propres intérêts, des règles de conseiller; de sorte que son +conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit. + +CXIX + +On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi par +ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même. + +CXX + +Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir +qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en +aperçoivent. + +CXXI + +La plus déliée de toutes les finesses est de savoir bien faire +semblant de tomber dans les pièges que l'on nous tend; on n'est +jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres. + +CXXII + +L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent +trompés. + +CXXIII + +La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres, pour +acquérir leur estime, fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes. + +CXXIV + +L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un +dessein formé de trahir. + +CXXV + +On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément. + +CXXVI + +Les plus habiles affectent toute leur vie d'éviter les finesses +pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand +intérêt. + +CXXVII + +L'usage ordinaire de la finesse est l'effet d'un petit esprit, et +il arrive quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir +en un endroit se découvre en un autre. + +CXXVIII + +Si on était toujours assez habile, on ne ferait jamais de finesses +ni de trahisons. + +CXXIX + +On est fort sujet à être trompé quand on croit être plus fin que +les autres. + +CXXX + +La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse est une +solide subtilité. + +CXXXI + +C'est quelquefois assez d'être grossier pour n'être pas trompé par +un habile homme. + +CXXXII + +Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne +le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires. + +CXXXIII + +Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être assez +pour soi-même. + +CXXXIV + +La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse. + +CXXXV + +La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger +beaucoup. + +CXXXVI + +On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par +celles que l'on affecte d'avoir. + +CXXXVII + +Chaque homme se trouve quelquefois aussi différent de lui-même +qu'il l'est des autres. + +CXXXVIII + +Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses +propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers. + +CXXXIX + +Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de dire +grand'chose. + +CXL + +On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler. + +CXLI + +Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui +paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est +qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut +dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les plus +habiles et les plus complaisants se contentent de montrer +seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans +leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur +dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire; +au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux +autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à +soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus +grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation. + +CXLII + +Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie +des sots. + +CXLIII + +On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et +l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise +compagnie. + +CXLIV + +On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en +parler. + +CXLV + +Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre avec +peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits en revanche +ont le don de beaucoup parler, et de ne dire rien. + +CXLVI + +C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous +exagérons les bonnes qualités des autres, que par leur mérite; et +nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons +des louanges. + +CXLVII + +La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un +désir d'en avoir de plus délicates. + +CXLVIII + +On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans +intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée, et délicate, +qui satisfait différemment celui qui la donne, et celui qui la +reçoit. L'un la prend comme une récompense de son mérite; l'autre +la donne pour faire remarquer son équité et son discernement. + +CXLIX + +Ier état--Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui +font voir par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que +nous n'osons découvrir autrement. + +2e état--Même texte, augmenté de la phrase suivante: Nous +élevons la gloire des uns pour abaisser par là celle des autres, +et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de Turenne si +on ne les voulait point blâmer tous deux. + +CL + +On ne loue que pour être loué. + +CLI + +On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt. + +CLII + +Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui leur +sert que la louange qui les trahit. + +CLIII + +Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent. + +CLIV + +Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois. + +CLV + +La louange qu'on nous donne sert au moins à nous fixer dans la +pratique des vertus. + +CLVI + +L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté et à la +valeur, les augmente, les perfectionne, et leur fait faire de plus +grands effets qu'ils n'auraient été capables de faire d'eux-mêmes. + +CLVII + +L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit +jamais celui qui nous flatte le plus. + +CLVIII + +Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des +autres ne nous ferait jamais de mal. + +CLIX + +On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien +qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de +l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à +proprement parler la fureur de l'orgueil. + +CLX + +La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre. + +CLXI + +Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et +plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont +de plus grands desseins. + +CLXII + +Ier état--Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le +coeur, il y a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec +des qualités bonnes et inestimables. + +2e état--Idem, sauf le dernier mot: estimables. + +CLXIII + +Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des +sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de +conduite. + +CLXIV + +L'art de savoir bien mettre en oeuvre de médiocres qualités donne +souvent plus de réputation que le véritable mérite. + +CLXV + +Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ils les font +valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon +leur cours, et non pas selon leur véritable prix. + +CLXVI + +Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir +l'économie. + +CLXVII + +On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos +actions, quand elles sont plus grandes que nos desseins. + +CLXVIII + +Il faut une certaine proportion entre les actions et les desseins +si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire. + +CLXIX + +La gloire des grands hommes se doit mesurer aux moyens qu'ils ont +eus pour l'acquérir. + +CLXX + +Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule apparent, et +qui sont, dans leurs raisons cachées, très sages et très solides. + +CLXXI + +Il est plus aisé de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que +de ceux qu'on exerce. + +CLXXII + +Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre +étoile celle du public. + +CLXXIII + +Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le +mérite même. + +CLXXIV + +La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre. + +CLXXV + +L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous +mener à la fin de la vie par un chemin agréable. + +CLXXVI + +On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de +l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art +de paraître honnête. + +CLXXVII + +Pendant que la paresse et la timidité ont seules le mérite de nous +tenir dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur. + +CLXXVIII + +Il n'y a personne qui sache si un procédé net, sincère et honnête, +est plutôt un effet de probité que d'habileté. + +CLXXIX + +Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé +par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire +impunément ce qu'on veut. + +CLXXX + +Toutes les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se +perdent dans la mer. + +CLXXXI + +Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce que +nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre +de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre +nous ont déguisés. + +CLXXXII + +La curiosité n'est pas comme l'on croit un simple amour de la +nouveauté; il y en a une d'intérêt, qui fait que nous voulons +savoir les choses pour nous en prévaloir; il y en a une autre +d'orgueil, qui nous donne envie d'être au-dessus de ceux qui +ignorent les choses, et de n'être pas au-dessous de ceux qui les +savent. + +CLXXXIII + +Il vaut mieux employer son esprit à supporter les infortunes qui +arrivent qu'à pénétrer celles qui peuvent arriver. + +CLXXXIV + +La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait +que notre coeur s'attache successivement à toutes les qualités de +la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une, +tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une +inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet. + +CLXXXV + +Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que +l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime (comme dans +une source inépuisable) de nouveaux sujets d'aimer, et l'autre +vient de ce qu'on se fait un honneur de tenir sa parole. + +CLXXXVI + +La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce +qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments qu'on ne +s'ôte et qu'on ne se donne point. + +CLXXXVII + +Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas tant +la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer, +que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés de ceux +qui nous connaissent trop, et l'espérance que nous avons de l'être +davantage de ceux qui ne nous connaissent guère. + +CLXXXVIII + +Nous nous plaignons quelquefois légèrement de nos amis pour +justifier par avance notre légèreté. + +CLXXXIX + +Notre repentir n'est pas une douleur du mal que nous avons fait; +c'est une crainte de celui qui nous en peut arriver. + +CXC + +Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l'esprit, qui +change à tout moment d'opinion, ou de sa faiblesse, qui lui fait +recevoir toutes les opinions d'autrui; il y en a une autre qui est +plus excusable, qui vient de la fin du goût des choses. + +CXCI + +Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons +entrent dans la composition des remèdes de la médecine. La +prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement +contre les maux de la vie. + +CXCII + +Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par +leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les +voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des +provinces injustement s'appelle faire des conquêtes. + +CXCIII + +Nous avouons nos défauts, afin qu'en donnant bonne opinion de la +justice de notre esprit, nous réparions le tort qu'ils nous ont +fait dans l'esprit des autres. + +CXCIV + +Il y a des héros en mal comme en bien. + +CXCV + +On peut haïr et mépriser les vices, sans haïr ni mépriser les +vicieux; mais on a toujours du mépris pour ceux qui manquent de +vertu. + +CXCVI + +Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices. + +CXCVII + +La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et +quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'y est pas moins +exposé qu'à tomber malade quand on se porte bien. + +CXCVIII + +Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts. + +CXCIX + +La nature a prescrit à chaque homme dès sa naissance des bornes +pour les vertus et pour les vices. + +CC + +Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité. + +CCI + +On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès. + +CCII + +On pourrait dire que les vices nous attendent dans le cours de la +vie comme des hôtes chez lesquels il faut successivement loger; et +je doute que l'expérience nous les fît éviter s'il nous était +permis de faire deux fois le même chemin. + +CCIII + +Quand les vices nous quittent, nous voulons nous flatter que c'est +nous qui les quittons. + +CCIV + +Il y a des rechutes dans les maladies de l'âme comme dans celles +du corps. Ce que nous prenons pour notre guérison n'est le plus +souvent qu'un relâche ou un changement de mal. + +CCV + +Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps: quelque +soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et +elles sont à tout moment en danger de se rouvrir. + +CCVI + +Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est +que nous en avons plusieurs. + +CCVII + +Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont bientôt +oubliés. + +CCVIII + +Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en +soupçonnent pas facilement les autres. + +CCIX + +Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire de mal sans +l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre +en le voyant. + +CCX + +Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir. + +CCXI + +La vertu n'irait pas loin si la vanité ne lui tenait pas +compagnie. + +CCXII + +Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de +tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut +se passer de lui se trompe encore davantage. + +CCXIII + +La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que +l'honneur des morts. + +CCXIV + +Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption de +leur coeur aux autres et à eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont +ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux autres. + +CCXV + +Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien. + +CCXVI + +La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles +ajoutent à leur beauté. C'est un attrait fin et délicat, et une +douceur déguisée. + +CCXVII + +L'honnêteté des femmes est l'amour de leur réputation et de leur +repos. + +CCXVIII + +C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être +toujours exposé à la vue des honnêtes gens. + +CCXIX + +La folie nous suit dans tous les temps de la vie Si quelqu'un +paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont +proportionnées à son âge et à sa fortune. + +CCXX + +Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient +habilement leur niaiserie. + +CCXXI + +Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. + +CCXXII + +En vieillissant on devient plus fou, et plus sage. + +CCXXIII + +Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le monde +chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'ils +soient. + +CCXXIV + +La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue qu'ils +ont, ou bien le mérite de leur fortune. + +CCXXV + +Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde, +on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un +ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque +chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée. + +CCXXVI + +L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte, le +dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et +agréable, et l'envie d'abaisser les autres, font naître cette +valeur qui est si célèbre parmi les hommes. + +CCXXVII + +La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux qu'ils +ont pris pour gagner leur vie. + +CCXXVIII + +Ier état (et le deuxième, pour chaque variante, entre +parenthèses). La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont +des (deux) extrémités où on en arrive rarement. L'espace qui est +entre le deux (entre-deux) est vaste, et contient toutes les +autres espèces de courage: il n'y a pas moins de différence entre +eux (elles) qu'il y en a entre les visages et les humeurs; +cependant ils (elles) conviennent en beaucoup de choses. Il y a +des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action, +et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en +a qui sont assez contents quand ils ont satisfait à l'honneur du +monde, et qui font fort peu de choses au-delà. On en voit qui ne +sont pas (pas toujours) également maîtres de leur peur. D'autres +se laissent quelquefois entraîner à des épouvantes générales. +D'autres vont à la charge pour n'oser demeurer dans leurs postes; +enfin il s'en trouve à qui l'habitude des moindres périls affermit +le courage et les prépare à s'exposer à de plus grands. (Ici, une +phrase ajoutée dans le 2e état: Il y en a encore qui sont braves à +coups d'épée, qui ne peuvent souffrir les coups de mousquets; et +d'autres y sont assurés, qui craignent de se battre à coups +d'épée.) Outre cela il y a un rapport général que l'on remarque +entre tous les courages de différentes espèces dont nous venons de +parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant les +bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté de se +ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général qui, à +parler absolument, s'étend sur toutes sortes d'hommes: c'est qu'il +n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de +faire dans une occasion (action) s'ils avaient une certitude d'en +revenir. De sorte (De sorte qu'il est visible) que la crainte de +la mort ôte quelque chose à leur valeur et diminue son effet. + +CCXXIX + +La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans témoins ce +qu'on est capable de faire devant le monde. + +CCXXX + +L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par laquelle +elle empêche les troubles, les désordres et les émotions que la +vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle; par cette +force les héros se maintiennent en un état paisible, et conservent +l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les accidents les +plus terribles et les plus surprenants. + +CCXXXI + +L'intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au +lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est +nécessaire dans les périls de la guerre. + +CCXXXII + +Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient +tentés comme les poètes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on +ne trouve point son origine sur la terre. En effet, elle est +produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir pour +but, regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les +font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur +propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et +si général. + +CCXXXIII + +La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver +leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il +est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils +s'exposent. + +CCXXXIV + +La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font la valeur des +hommes. + +CCXXXV + +On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire; +de là vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour +éviter la mort que les gens de chicane pour conserver leur bien. + +CCXXXVI + +On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le +péril. + +CCXXXVII + +Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi de marchands: +elle soutient le commerce; et nous ne payons pas pour la justice +qu'il y a de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des +gens qui nous prêtent. + +CCXXXVIII + +Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne +peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants. + +CCXXXIX + +Ce qui fait tout le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend +des grâces qu'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne, +et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du +bienfait. + +CCXL + +Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation +est une espèce d'ingratitude. + +CCXLI + +On donne plus souvent des bornes à sa reconnaissance qu'à ses +désirs et à ses espérances. + +CCXLII + +L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer. + +CCXLIII + +Le bien qu'on nous a fait veut que nous respections le mal que +l'on nous a fait après. + +CCXLIV + +Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais +de grands biens ni de grands maux qui ne produisent +infailliblement leurs pareils. Nous imitons les bonnes actions par +l'émulation, et les mauvaises par la malignité de notre nature qui +étant retenue en prison par la honte est mise en liberté par +l'exemple. + +CCXLV + +L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est +contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles +sont naturelles. + +CCXLVI + +Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est que +l'intérêt et la vanité qui les causent. + +CCXLVII + +Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car sous +prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère +nous nous pleurons nous-mêmes; nous pleurons la diminution de +notre bien, de notre plaisir, de notre considération, en la +personne que nous pleurons. De cette manière les morts ont +l'honneur des larmes qui ne coulent que pour ceux qui les versent. +J'ai dit que c'était une espèce d'hypocrisie, parce que, par elle, +l'homme se trompe seulement soi-même. Il y en a une autre qui +n'est pas si innocente, et qui impose à tout le monde: c'est +l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une +belle et immortelle douleur, car le temps, qui consume tout, +l'ayant consumée, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, +leurs plaintes, et leurs soupirs; elles prennent un personnage +lugubre, et travaillent à persuader par toutes leurs actions +qu'elles égaleront la durée de tous leurs déplaisirs à leur propre +vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans +les femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les +chemins qui mènent à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et +s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable +douleur. Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de +petites sources, qui coulent facilement et qui s'écoulent +aussitôt: on pleure pour avoir la réputation d'être tendre, on +pleure pour être plaint, ou pour être pleuré, et on pleure +quelquefois de honte de ne pleurer pas. + +CCXLVIII + +Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur mérite, +mais selon nos besoins et selon l'opinion que nous croyons leur +avoir donnée de ce que nous valons. + +CCXLIX + +Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces de nos amis +lorsqu'elles servent à signaler la tendresse que nous avons pour +eux. + +CCL + +Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui +nous fait sortir hors de nous-mêmes, et qui nous immole +continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de +croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et +s'abandonne lui-même, ou se laisse dépouiller et appauvrir sans +s'en apercevoir, de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la +dupe de la bonté. Cependant c'est le plus utile de tous les moyens +dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins; c'est un +chemin dérobé, par où il revient à lui-même, plus riche et plus +abondant; c'est un désintéressement qu'il met à un furieuse usure; +c'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose +et tourne tous les hommes en sa faveur. + +CCLI + +Nul ne mérite d'être loué de bonté s'il n'a la force, et la +hardiesse, d'être méchant toute autre bonté n'est le plus souvent +qu'une paresse ou une impuissance de la mauvaise volonté. + +CCLII + +Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue +sur tout le monde, de la grande habileté. + +CCLIII + +Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes +que de leur faire trop de bien. + +CCLIV + +Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient +qu'ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants. + +CCLV + +Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands, et des +personnes considérables par leurs emplois, par leurs esprits, ou +par leur mérite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève +merveilleusement notre orgueil parce que nous le regardons comme +un effet de notre fidélité; cependant, nous serions remplis de +confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa +naissance, car elle vient de la vanité, de l'envie de parler, et +de l'impuissance de retenir le secret: de sorte qu'on peut dire +que la confiance est comme un relâchement de l'âme causé par le +nombre et par le poids des choses dont elle est pleine. + +CCLVI + +La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire +infailliblement. + +CCLVII + +Nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous +voyons. + +CCLVIII + +La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie +de celle que l'on a aux autres. + +CCLIX + +Ier état--La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance +de manger beaucoup. + +2e état--Il y a une révolution générale qui change le goût des +esprits, aussi bien que les fortunes du monde. + +CCLX + +La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la +beauté; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait être +belle, et parfaite, si elle n'est véritablement tout ce qu'elle +doit être, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir. + +CCLXI + +On peut dire de l'agrément séparé de la beauté que c'est une +symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret +des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air +de la personne. + +CCLXII + +Il y a de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles demeurent +imparfaites que quand elles sont trop achevées. + +CCLXIII + +Ier état--La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les +femmes; mais toutes ne coquettent pas, parce que la coquetterie de +quelques-unes est retenue par leur tempérament et par leur raison. + +2e état--La coquetterie est le fonds et l'humeur de toutes les +femmes; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la +coquetterie de quelques-unes est retenue par leur tempérament et +par leur raison. + +CCLXIV + +On incommode toujours les autres quand on croit ne les pouvoir +jamais incommoder. + +CCLXV + +Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes; et l'application +pour les faire réussir nous manque bien plus que les moyens. + +CCLXVI + +La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de chaque +chose. + +CCLXVII + +Le plus grand art d'un habile homme est celui de savoir cacher son +habileté. + +CCLXVIII + +La générosité est un industrieux emploi du désintéressement pour +aller plus tôt à un plus grand intérêt. + +CCLXIX + +La fidélité est une invention rare de l'amour-propre, par laquelle +l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses, se rend +lui-même infiniment précieux; de tous les trafics de l'amour-propre, +c'est celui où il fait le moins d'avances et de plus grands +profits; c'est un raffinement de sa politique, avec lequel +il engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur +liberté, et par leur vie, qu'ils sont forcés de confier en +quelques occasions, à élever l'homme fidèle au-dessus de tout le +monde. + +CCLXX + +La magnanimité méprise tout pour avoir tout. + +CCLXXI + +La magnanimité est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend +l'homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses. + +CCLXXII + +Ier état--Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes, et +l'on trouve plus de voies que l'on ne pense pour y arriver. Et si +nous avions assez d'application et de volonté, nous aurions +toujours assez de moyens. + +2e état--Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix +que dans le choix des paroles. + +CCLXXIII + +La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et à ne +dire que ce qu'il faut. + +CCLXXIV + +Il y a une éloquence dans les yeux et dans l'air de la personne +qui ne persuade pas moins que celle de la parole. + +CCLXXV + +Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est rare de +voir changer les inclinations. + +CCLXXVI + +L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices. + +CCLXXVII + +L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que nous +employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un +mouvement de l'orgueil, par lequel il s'abaisse devant les hommes +pour s'élever sur eux; c'est un déguisement, et son premier +stratagème; mais quoique ces changements soient presque infinis, +et qu'il soit admirable sous toutes sortes de figures, il faut +avouer néanmoins qu'il n'est jamais si rare ni si extraordinaire +que lorsqu'il se cache sous la forme et sous l'habit de +l'humilité; car alors on le voir les yeux baissés, dans une +contenance modeste et reposée; toutes ses paroles sont douces et +respectueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour +lui-même; si on l'en veut croire, il est indigne de tous les +honneurs, il n'est capable d'aucun emploi, il ne reçoit les +charges où on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes, +et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil qui joue +tous ces personnages que l'on prend pour l'humilité. + +CCLXXVIII + +Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, un geste et des +mines qui leur sont propres; ce rapport bon, ou mauvais, fait les +bons, ou les mauvais, comédiens, et c'est ce qui fait aussi que +les personnes plaisent ou déplaisent. + +CCLXXIX + +Dans toutes les professions, et dans tous les arts, chacun se fait +une mine et un extérieur qu'il met en la place de la chose dont il +veut avoir le mérite, de sorte que tout le monde n'est composé que +de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à y trouver +rien de réel. + +CCLXXX + +La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts +de l'esprit. + +CCLXXXI + +Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres +qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités. + +CCLXXXII + +Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage +assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers +s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien +public. + +CCLXXXIII + +La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un désir +d'être estimé poli. + +CCLXXXIV + +Ier état--L'éducation que l'on donne aux princes est un second +amour-propre qu'on leur inspire. + +2e état--L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens +est un second orgueil qu'on leur inspire. + +CCLXXXV + +Ier état--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si +persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le +tourment qu'ils se donnent pour établir l'immortalité de leur nom +par la perte de la vie. + +2e état--Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne +si puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus disposé +de sacrifier tout le repos de ce qu'on aime que de perdre la +moindre partie du sien. + +CCLXXXVI + +Il n'y a point de libéralité; ce n'est que la vanité de donner, +que nous aimons mieux que ce que nous donnons. + +CCLXXXVII + +La pitié est un sentiment de nos propres maux dans un sujet +étranger, c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons +tomber, qui nous fait donner du secours aux autres pour les +engager à nous le rendre dans de semblables occasions, de sorte +que les services que nous rendons à ceux qui en ont besoin sont à +proprement parler des biens anticipés que nous nous faisons à +nous-mêmes. + +CCLXXXVIII + +La petitesse de l'esprit fait souvent l'opiniâtreté; et nous ne +croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons. + +CCLXXXIX + +On s'est trompé quand on a cru qu'il n'y avait que les violentes +passions, comme l'ambition et l'amour, qui pussent triompher des +autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas +d'en être souvent la maîtresse; elle usurpe sur tous les desseins +et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consomme +insensiblement toutes les passions et toutes les vertus. + +CCXC + +De toutes les passions celle qui est la plus inconnue à +nous-mêmes, c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus +maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les +dommages qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons +attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes +rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos +plaisirs; c'est la rémore qui a la force d'arrêter les plus grands +vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes +affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes, le +repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend +soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres +résolutions; pour donner enfin la véritable idée de cette passion, +il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'âme, qui +la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les +biens. + +CCXCI + +La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir +assez examiné est un effet de la paresse et de l'orgueil. On veut +trouver des coupables, et on ne veut pas se donner la peine +d'examiner les crimes. + +CCXCII + +Nous récusons tous les jours des juges pour les plus petits +intérêts; et nous faisons dépendre notre gloire et notre +réputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement +des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, +ou par leur malignité, ou par leur préoccupation, ou par leur +sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur que +nous exposons notre repos et notre vie en cent manières, et que +nous la condamnons à une infinité de soucis, de peines et de +travaux. + +CCXCIII + +De plusieurs actions différentes que la Fortune arrange comme il +lui plaît, il s'en fait plusieurs vertus. + +CCXIV + +L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir. + +CCXCV + +La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de la +santé, c'est la folie de la raison. + +CCXCVI + +On aime bien à deviner les autres; mais l'on n'aime pas être +deviné. + +CCXCVII + +Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout +mérite que les vices qui servent au commerce de la vie. + +CCXCVIII + +C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop +grand régime. + +CCXCIX + +Le bon naturel, qui se vante d'être toujours sensible, est dans la +moindre occasion étouffé par l'intérêt. + +CCC + +Ier état--Il est moins impossible de prendre de l'amour quand on +n'en a pas, que de s'en défaire quand on en a. + +2e état--Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en +a pas, que de s'en défaire quand on en a. + +CCCI + +Ier état--La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse +que par passion; de là vient que pour l'ordinaire les femmes +entreprenantes réussissent mieux que les autres, quoiqu'elles ne +soient pas plus aimables. + +2e état--La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse +que par passion; de là vient que pour l'ordinaire les hommes +entreprenants réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne +soient pas plus aimables. + +CCCII + +N'aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé. + +CCCII [bis] + +L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, +comme le vent éteint les bougies et allume le feu. + +CCCIII + +La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour +savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est biens +moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus que +pour être mieux assurés qu'on les aime, lorsqu'on ne dit point le +contraire. + +CCCIV + +Les femmes croient souvent aimer quoiqu'elles n'aiment pas. +L'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la +galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la +peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion +lorsqu'elles n'ont tout au plus que de la coquetterie. + +CCCV + +La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est +celle de la fièvre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que +sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa durée. + +CCCVI + +Ce qui fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui négocient, +est qu'ils abandonnent quasi toujours l'intérêt de leurs amis pour +l'intérêt du fond de la négociation, qui devient le leur par la +gloire d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris. + +CCCVII + +Le plus souvent, quand nous exagérons la tendresse que nos amis +ont pour nous, c'est moins par reconnaissance que par un désir +habile de faire juger de notre mérite. + +CCCVIII + +L'approbation que l'on donne à ceux qui entrent dans le monde est +bien souvent une envie secrète que l'on a contre ceux qui y sont +établis. + +CCCIX + +La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir +soumettre à la bonne conduite d'autrui. + +CCCX + +Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité +que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper. + +CCCXI + +Il n'y a quelquefois pas moins d'habileté à savoir profiter d'un +bon conseil qu'on nous donne, qu'à se bien conseiller soi-même. + +CCCXII + +Il y a de méchants hommes qui seraient moins dangereux s'ils +n'avaient aucune bonté. + +CCCXIII + +La magnanimité est assez définie par son nom; on pourrait dire +toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la plus +noble pour recevoir des louanges. + +CCCXIV + +Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a +véritablement cessé d'aimer. + +CCCXV + +Ce n'est pas la fertilité de l'esprit qui fait trouver plusieurs +expédients sur une même affaire; c'est plutôt le défaut de lumière +qui nous fait arrêter à tout ce qui se présente à l'imagination, +et qui nous empêche de discerner d'abord ce qui nous est propre. + +CCCXVI + +Il est des affaires et des maladies que les remèdes aigrissent, et +on peut dire que la grande habileté consiste à savoir connaître +les temps où il est dangereux d'en faire. + +Après avoir parlé de la fausseté des vertus, il est raisonnable de +dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J'entends +parler de ce mépris de la mort que les païens se vantent de tirer +de leurs propres forces, sans l'espérance d'une meilleure vie. Il +y a différence entre souffrir la mort constamment, et la mépriser. +Le premier sentiment est assez ordinaire; mais je crois que +l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui +peut le plus persuader que la mort n'est point un mal; et les plus +faibles hommes aussi bien que les héros ont donné mille célèbres +exemples pour établir cette opinion. Cependant je doute que +personne de bon sens en ait jamais été véritablement persuadé, et +toute la peine qu'on se donne pour en venir à bout fait assez +paraître que cette entreprise n'est pas aisée. On a mille sujets +de mépriser la vie, mais on n'en peut avoir de mépriser la mort; +ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne la comptent pas +pour si peu de chose, et ils la rejettent et s'en étonnent comme +les autres, lorsqu'elle vient à eux par une autre voie que celle +qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque dans le courage +d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se +découvre à leur imagination et y paraît plus présente en un temps +qu'en un autre. Et ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce +qu'ils ne connaissaient pas, ils craignent enfin ce qu'ils +connaissent. Il faut éviter de la voir avec toutes ses +circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand +de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux +qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher de la +considérer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est, +trouve que la cessation d'être comprend tout ce qu'il y a +d'épouvantable. La nécessité inévitable de mourir fait toute la +constance des philosophes: ils croient qu'il faut aller de bonne +grâce où l'on ne se peut empêcher d'aller; et, ne pouvant +éterniser leur vie, il n'y a rien qu'ils ne fassent pour éterniser +leur gloire, et pour sauver ainsi du naufrage ce qui en peut être +garanti. Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas dire +à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de +notre tempérament que des faibles raisonnements à l'abri desquels +nous croyons pouvoir approcher de la mort avec indifférence. La +gloire de mourir avec fermeté, la satisfaction d'être regretté de +ses amis et de laisser une belle réputation, l'espérance de ne +plus souffrir de douleurs, et d'être à couvert des autres misères +de la vie et des caprices de la fortune, sont des remèdes qu'on ne +doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient +infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple haie +fait souvent à la guerre, pour couvrir ceux qui doivent approcher +d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on croit +qu'elle peut être d'un grand secours; mais quand on en est proche, +on voit que tout la peut percer. Nous nous flattons de croire que +la mort nous paraisse de près ce que nous en avons jugé de loin, +et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse, que variété et +que confusion, soient d'une trempe assez forte pour ne point +souffrir d'altération par la plus rude de toutes les épreuves. +C'est mal connaître les effets de l'amour-propre, que de croire +qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit +nécessairement détruire, et la raison, dans laquelle on croit +trouver tant de ressources, n'est que trop faible en cette +rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C'est elle qui +nous trahit le plus souvent et, au lieu de nous inspirer le mépris +de la mort, elle sert à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et +de terrible. Tout ce qu'elle peut faire pour nous est de nous +conseiller d'en détourner les yeux de les arrêter sur d'autres +objets. Caton et Brutus en choisissent d'illustres et d'éclatants; +un laquais se contenta dernièrement de danser les tricotets sur +l'échafaud où il devait être roué. Ainsi, bien que les motifs +soient différents, ils produisent souvent les mêmes effets. De +sorte qu'il est vrai de dire que, quelque disproportion qu'il y +ait entre les grands hommes et les gens du commun, les uns et les +autres ont mille fois reçu la mort d'un même visage; mais ç'a +toujours été avec cette différence que c'est l'amour de la gloire +qui ôte aux grands hommes la vue de la mort dans le mépris qu'ils +font paraître quelquefois pour elle, et dans les gens du commun ce +n'est qu'un effet de leur peu de lumière qui, les empêchant de +connaître toute la grandeur de leur mal, leur laisse la liberté de +songer à autre chose. + +Manuscrit de Liancourt + +[1] L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie; si +quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont +proportionnées à son âge et à sa fortune (max. 207, I 219). + +[2] L'orgueil a bien plus de part que la charité aux remontrances +que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et nous les en +reprenons bien moins pour les en corriger que pour persuader que +nous en sommes exempts (max. 37, I 41). + +[3] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce +que nous prenons le plus souvent pour des vertus ne sont en effet +que des vices qui leur ressemblent et que l'orgueil et l'amour-propre +nous ont déguisés (épigraphe de 1678, I 181). + +[4] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos +craintes (max. 38. I 42). + +[5] Nous avons tous assez de force pour supporter les maux +d'autrui (max. 19, I 22). + +[6] Ce qui rend nos amitiés si légères et si changeantes, c'est +qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile +de connaître celles de l'âme (max. 80, I 93). + +[7] Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants +que nous; l'intérêt seul produit notre amitié, et nous ne leur +promettons pas selon ce que nous leur voulons donner, mais selon +ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max 85, I 98). + +[8] Les Français ne sont pas seulement sujets, comme la plupart +des hommes, à perdre également le souvenir des bienfaits et des +injures, mais ils haïssent ceux qui les ont obligés; l'orgueil et +l'intérêt produit partout l'ingratitude; l'application à +récompenser le bien et à se venger du mal leur paraît une +servitude à laquelle ils ont peine de s'assujettir (max. 14, I +14). + +[9] Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption +de leur coeur aux autres et à eux-mêmes; les vrais honnêtes gens +sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux +autres (max. 202, I 214). + +[10] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis et trahi +par ses amis, et on est toujours satisfait de l'être par soi-même +(max. 114, I 119). + +[11] Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais +ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires +(MS 22, I 132). + +[12] L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du +monde (max. 4, I 4). + +[13] Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir +qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en +aperçoivent (max. 115, I 120). + +[14] Rien n'est impossible de soi; il y a des voies qui conduisent +à toutes choses, et si nous avions assez de volonté, nous aurions +toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272 1er état). + +[15] L'intérêt fait jouer toute sorte de personnages, et même +celui de désintéressé (max. 39, I 43). + +[16] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent +enfermer dans leur coeur leur agitation (max. 20, I 23). + +[17] Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce +n'est que l'intérêt et la vanité qui les causent (max. 232, I +246). + +[18] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments que nous +exagérons les bonnes qualités des autres que par leur mérite, et +nous nous louons en effet lorsqu'il semble que nous leur donnons +des louanges (max. 143, I 146). + +[19] L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant +que par son esprit il vise à un endroit, son coeur l'achemine +insensiblement à un autre (max. 43, I 47). + +[20] La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet +qu'un désir d'en avoir de plus délicates (MS 27, I 147). + +[21] L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors même +qu'il renonce à la vanité (max. 33, I 36). + +[22] L'amitié la plus sainte et la plus sacrée n'est qu'un trafic +où nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94). + +[23] La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses, et +c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par +avoir ce que les autres trouvent aimable (max. 48, I 54). + +[24] Quand on ne trouve point son repos en soi-même, il est +inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55). + +[25] On ne fait point de distinction dans la colère, bien qu'il y +en ait une légère et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la +complexion, et une autre très criminelle, qui est à proprement +parler la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS 30, I 159). + +[26] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne +craignent pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion +timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30). + +[27] La jalousie est raisonnable en quelque manière puisqu'elle ne +cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient, ou que nous +croyons nous devoir appartenir, au lieu que l'envie est une fureur +qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des autres (max. +28, I 31). + +[28] Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a +pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend +égales (max. 52, I 61). + +[29] On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans +intérêt; la louange est une flatterie habile, cachée et délicate +qui satisfait différemment celui qui la donne et celui qui la +reçoit. L'un la prend comme la récompense de son mérite, l'autre +la donne pour faire remarquer son équité et son discernement Nous +choisissons souvent des louanges empoisonnées qui découvrent par +contre-coup des défauts en nos amis, que nous n'osons divulguer. +Nous élevons même la gloire des uns pour abaisser par là celle des +autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de +Turenne si on ne voulait pas les blâmer tous les deux (max. 144, +145 et 198, I 148 et 149, 2e état). + +[30] Il est malaisé de définir l'amour, et tout ce qu'on en peut +dire c'est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les +esprits c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une +envie cachée et délicate de jouir de ce que l'on aime après +beaucoup de mystères (max. 68, I 78). + +[31] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas +elle, mais la fortune, qui fait les héros (max. 53, I 62). + +[32] Il n'y a point de libéralité et ce n'est que la vanité de +donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I +286). + +[33] L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte, +le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode +et agréable et l'envie d'abaisser les autres font cette valeur qui +est si célèbre parmi les hommes (max. 213. I 226). + +[34] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de malheureux +accidents parce que les habiles gens savent profiter des mauvais, +et que les imprudents tournent bien souvent les plus avantageux à +leur préjudice (max. 59. I 68). + +[35] On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la +gloire; de là vient que, quelque chicane qu'on remarque dans la +justice, elle n'est point égale à la chicane des braves (max. 221, +I 235). + +[36] La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux +qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227). + +[37] Les crimes deviennent innocents et même glorieux par leur +nombre et par leur excès; de là vient que les voleries publiques +sont des habiletés, et que les massacres des provinces entières +sont des conquêtes (MS 68, I 192). + +[38] Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu +de choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les +plus misérables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinité de +biens pour les rendre heureux (MP I). + +[39] Le vrai honnête homme c'est celui qui ne se pique de rien +(max. 203, I 215). + +[40] La générosité c'est un désir de briller par des actions +extraordinaires, c'est un habile et industrieux emploi du +désintéressement, de la fermeté en amitié, et de la magnanimité, +pour aller promptement à une grande réputation (max. 246, I 268). + +[41] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière +de l'esprit, on peut dire la même chose de son étendue, de sa +profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture, +et de sa délicatesse. + +L'étendue de l'esprit est la mesure de sa lumière. + +La profondeur est celle qui découvre le fond des choses + +Le discernement les compare et les distingue. + +La justesse ne voit que ce qu'il faut voir. + +La droiture prend toujours le bon biais des choses. + +La délicatesse aperçoit les imperceptibles. + +Et le jugement prononce ce qu'elles sont. + +Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont +autres chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, +rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages +dont nous venons de parler (max. 97, I 107). + +[42] Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de +dire grand'chose (max. 137, I 139). + +[43] La sincérité c'est une naturelle ouverture de coeur; on la +trouve en fort peu de gens et celle qui se pratique d'ordinaire +n'est qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des +autres (max. 62, I 71). + +[44] La finesse n'est qu'une pauvre habileté (MP 2). + +[45] Dieu seul fait les gens de bien et on peut dire de toutes nos +vertus ce qu'un poète a dit de l'honnêteté des femmes. _L'essere +honesta non é se non un arte de parer honesta_ (MS 33, I 176). + +[46] Nous récusons tous les jours des juges pour les plus petits +intérêts, et nous commettons notre gloire et notre réputation, qui +est la plus importante affaire de notre vie, aux hommes qui nous +sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur malignité, +ou par leur préoccupation, ou par leur sottise, ou par leur +injustice, et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur +que nous exposons notre vie et que nous la condamnons à une +infinité de soucis, de peines et de travaux (max. 268, I 292). + +[47] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de +gens d'esprit emploient communément; les plus habiles affectent de +les éviter toute leur vie pour s'en servir en quelque grande +occasion et pour quelque grand intérêt (max. 124, I 126). + +[48] Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit, il arrive +quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un +endroit se découvre en un autre (max. 125, I 127). + +[49] Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands et des +personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par +leur mérite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève +merveilleusement notre orgueil parce que nous la regardons comme +un effet de notre fidélité; cependant nous serons remplis de +confusion si nous considérons l'imperfection et la bassesse de sa +naissance, car elle vient de la vanité, de l'envie de parler et de +l'impuissance de retenir les secrets, de sorte qu'on peut dire que +la confiance est comme un relâchement de l'âme causé par le nombre +et par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239, I 255). + +[50] Nous ne nous apercevons que des emportements et des +mouvements extraordinaires de nos humeurs, comme de la violence, +de la colère, etc., mais personne quasi ne s'aperçoit que ces +humeurs ont un cours ordinaire et réglé qui meut et tourne +doucement et imperceptiblement notre volonté à des actions +différentes; elles roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et +exercent successivement leur empire, de sorte qu'elles ont une +part considérable à toutes nos actions, dont nous croyons être les +seuls auteurs (max. 297, I 48). + +[51] La pitié est un sentiment de nos propre maux dans un sujet +étranger; c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons +tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les +engager à nous les rendre dans de semblables occasions, de sorte +que les services que nous rendons à ceux qui sont accueillis de +quelque infortune sont à proprement parler des biens anticipés que +nous nous faisons (max. 264, I 287). + +[52] Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté +qui nous fait sortir de nous-mêmes, et qui nous immole +continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de +croire que, lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et +s'abandonne lui-même, et même qu'il se laisse dépouiller et +appauvrir sans s'en apercevoir, en sorte qu'il semble que la bonté +soit la niaiserie et l'innocence de l'amour-propre. Cependant la +bonté est en effet le plus prompt de tous les moyens don't +l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins; c'est un chemin +dérobé par où il revient à lui-même plus riche et plus abondant; +c'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure, c'est +enfin un ressort délicat avec lequel il remue, il dispose et tourne +tous les hommes en sa faveur (max. 236, I 250). + +[53] L'humilité est une feinte soumission que nous employons pour +soumettre effectivement tout le monde; c'est un mouvement de +l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever +sur eux; c'est son plus grand déguisement, et son premier +stratagème; certes, comme il est sans doute que le Protée des +fables n'a jamais été, il est un véritable dans la nature, car il +prend toutes les formes comme il lui plaît; mais, quoiqu'il soit +merveilleux et agréable à voir sur toutes ses figures et dans +toutes ses industries, il faut pourtant avouer qu'il n'est jamais +si rare ni si plaisant que lorsqu'on le voit sous la forme et sous +l'habit de l'humilité; car alors on le voit les yeux baissés, sa +contenance est modeste et reposée, ses paroles douces et +respectueuses, pleines de l'estime des autres et de dédain pour +lui-même; il est indigne de tous les honneurs, il est incapable +d'aucun emploi, et ne reçoit les charges où on l'élève que comme +un effet de la bonté des hommes et de la faveur aveugle de la +fortune (max. 254, I 277). + +[54] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des +extrémités où on arrive rarement; l'espace qui est entre deux est +vaste, et contient toutes les autres espèces de courages, il n'y a +pas moins de différence entre eux qu'il y en a entre les visages +et les humeurs; cependant ils conviennent en beaucoup de choses. +Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une +action, et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée; +il y en a qui sont assez contents quand ils ont satisfait à +l'honneur du monde et qui font fort peu de choses au delà. On en +voit qui ne sont pas toujours également maîtres d'eux-mêmes. +D'autres se laissent quelquefois entraîner à des épouvantes +générales. D'autres vont à la charge pour n'oser demeurer dans +leurs postes Enfin il s'en trouve à qui l'habitude des moindres +périls affermit le courage, et les prépare à s'exposer à de plus +grands. Outre cela, il y a un rapport général que l'on remarque +entre tous les courages des différentes espèces dont nous venons +de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant +les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté de se +ménager. Il y a encore un autre ménage plus général qui, à parler +absolument, s'étend sur toute sorte d'hommes: c'est qu'il n'y en a +point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de faire dans +une occasion s'ils avaient une certitude d'en revenir; de sorte +qu'il est visible que la crainte de la mort ôte quelque chose à +leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228). + +[55] On élève la prudence jusqu'au ciel et il n'est sorte d'éloge +qu'on ne lui donne; elle est la règle de nos actions et de nos +conduites, elle est la maîtresse de la fortune, elle fait le +destin des empires; sans elle on a tous les maux, avec elle on a +tous les biens; et, comme disait autrefois un poète, quand nous +avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire +que nous trouvons dans la prudence tous les secours que nous +demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne +saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que, +travaillant sur une matière aussi changeante et inconnue qu'est +l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets; Dieu +seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et +qui, quand il lui plaît, en accorde les mouvement, fait aussi +réussir les choses qui en dépendent; d'où il faut conclure que +toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanité flatte +notre prudence sont autant d'injures que nous faisons à sa +providence (max. 65, I 75). + +[56] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes +assemblés, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner; +l'un paraît avec une déférence respectueuse et dit qu'il vient +recevoir les conduites et soumettre ses sentiments, et son dessein +le plus souvent est de faire passer les siens et de rendre celui +qu'il fait maître de son avis garant de l'affaire qu'il lui +propose. Quant à celui qui conseille, il paye d'abord la sincérité +de son ami d'un zèle ardent et désintéressé qu'il lui montre, et +cherche en même temps dans ses propres intérêts des règles de +conseiller, de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à +celui qui le reçoit (max. 116, I 118). + +[57] Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car, +sous prétexte de pleurer une personne qui nous est chère, nous +pleurons les nôtres, c'est-à-dire la diminution de notre bien, de +notre plaisir ou de notre considération. De cette manière les +morts ont l'honneur des larmes qui coulent pour les vivants. J'ai +dit que c'est une espèce d'hypocrisie parce que par elle l'homme +se trompe seulement lui-même. Il y en a une autre qui n'est pas si +innocente et qui impose à tout le monde: c'est l'affliction de +certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et +immortelle douleur; car le temps, qui consomme tout, l'ayant +consommée, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs +plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre et +travaillent à persuader par toutes leurs actions qu'elles +égaleront la durée de leur déplaisir à leur propre vie. Cette +triste et fatigante vanité se trouve pour l'ordinaire dans les +femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les +chemins à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et +s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable +douleur (cf. la maxime suivante). + +[58] Outre ce que nous avons dit, il y encore quelques autres +espèces de larmes qui coulent de certaines petites sources et qui +par conséquent s'écoulent incontinent; on pleure pour avoir la +réputation d'être tendre, on pleure pour être pleuré, et on pleure +enfin de honte de ne pas pleurer (pour cette maxime et la +précédente. max. 233, I 247). + +[59] Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les +crimes par leurs préceptes, ils n'ont fait que les employer au +bâtiment de l'orgueil (MS 21, I 105). + +[60] Les affaires et les actions des grands hommes ont comme les +statues leur point de perspective il y en a qu'il faut voir de +près pour en discerner toutes les circonstances, et il y en a +d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est +éloigné (max 104, I 114) + +[61] Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si +nous n'avons pu le garder nous-même? (MS 64, I 100.) + +[62] Les philosophes ne condamnent les richesse que par le mauvais +usage que nous en faisons; il dépend de nous de les acquérir et de +nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et +accroissent les vices comme le bois entretient et augmente le feu, +nous pouvons les consacrer à toutes les vertus, et les rendre même +par là plus agréables et plus éclatantes (MP 3) + +[63] Celui-là n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais +celui qui la connaît, qui la goûte et qui la discerne (max. 105, I +115). + +[64] La plus déliée de toutes les finesses est de savoir bien +faire semblant de tomber dans les pièges que l'on nous tend; on +n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les +autres (max. 117, I 121). + +[65] La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans témoins +ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I 229). + +[66] L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par +laquelle elle empêche les troubles, les désordres et les émotions +que la vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle, par +cette force les héros se maintiennent dans un état paisible et +conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les +accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette +intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu +que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est +nécessaire dans les périls de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230 +et 231). + +[67] Enfin l'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses +métamorphoses, après avoir joué tout seul les personnages de la +comédie humaine, se montre avec son visage naturel et se découvre +par la fierté, de sorte qu'à proprement parler la fierté est +l'éclat et la déclaration de l'orgueil (MS 6, I 37). + +[68] La politesse de l'esprit est un tout de l'esprit par lequel +il pense toujours des choses agréables, honnêtes et délicates (max +99. I 109). + +[69] La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel +il pénètre et conçoit les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire +celles qui sont le plus capables de plaire aux autres (max 100. I +110). + +[70] Qui ne rirait de la modération, et de l'opinion qu'on a +conçue d'elle? Elle n'a garde (ainsi qu'on croit) de combattre et +de soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent +trouver ensemble, la modération n'étant véritablement qu'une +paresse, une langueur et un manque de courage, de manière qu'on +peut justement dire que la modération est la bassesse de l'âme +comme l'ambition en est l'élévation (max. 293. I 17) + +[71] La modération dans la bonne fortune n'est que la crainte de +la honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on +a (MS 3. I 18). + +[72] La politesse des États est le commencement de leur décadence, +parce qu'elle applique tous les particuliers à leurs intérêts +propres et les détourne du bien public (MS 52. I 282). + +[73] La faiblesse de l'esprit est mal nommée; c'est en effet la +faiblesse du coeur, qui n'est autre chose qu'une impuissance +d'agir et un manque de principe de vie (max. 44. I 49). + +[74] La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les +défauts de l'esprit (max. 257. I 280). + +[75] La sévérité des femmes c'est un ajustement et un fard +qu'elles ajoutent à leur beauté, c'est comme un prix dont elles +augmentent le leur, c'est enfin un attrait fin et délicat et une +douceur déguisée (max. 204, I 216). + +[76] Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance +seraient tentés, comme les poètes, de l'appeler la fille du Ciel +puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre; en effet elle +est produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir +pour but, regardent seulement les intérêts particuliers de ceux +qui les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à +leur propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand +et si général (MS. 41. I 232). + +[77] La modération dans la bonne fortune est le calme de notre +humeur adoucie par la satisfaction de l'esprit; c'est aussi la +crainte du blâme et du mépris qui suivent ceux qui s'enivrent de +leur bonheur, c'est une vaine ostentation de la force de notre +esprit, et enfin, pour la définir intimement, la modération des +hommes dans leurs plus hautes élévations est une ambition de +paraître plus grands que les choses qui les élèvent (max. 17 et +18, I 19 et 20). + +[78] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange parce +qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments qu'on ne +s'ôte ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186) + +[79] La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre +(max. 153, I 160). + +[80] La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un désir +d'être estimé poli (max. 260, I 283). + +[81] La vérité qui fait les gens véritables est une imperceptible +ambition qu'ils ont de rendre leur témoignage considérable et +d'attirer à leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72). + +[82] Nous avouons nos défauts pour réparer le préjudice qu'ils +nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur +donnons de la justice du nôtre (max. 184, I 193). + +[83] La clémence des princes est une politique dont ils se servent +pour gagner l'affection des peuples (max. 15, I 15). + +[84] On s'est trompé quand on a cru, après tant de grands +exemples, que l'ambition et l'amour triomphaient toujours des +autres passions; c'est la paresse, toute languissante qu'elle est, +qui en est le plus souvent la maîtresse: elle usurpe +insensiblement sur tous les desseins et sur toutes les actions de +la vie, et enfin elle émousse et éteint toutes les passions et +toutes les vertus (max. 266, I 289). + +[85] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses peuvent +difficilement s'appliquer assez aux grandes, parce qu'ils +consomment toute leur application pour les petites, et même, en la +plupart des hommes, c'est une marque qu'ils n'ont aucun talent +pour les grandes (max. 41 et MS 7, I 45 et 51). + +[86] Il y a deux sortes d'inconstances: l'une qui vient de la +légèreté de l'esprit qui à tout moment change d'opinion, ou plutôt +de la pauvreté de l'esprit qui reçoit toutes les opinions des +autres; l'autre qui est plus excusable, vient de la [fin] du goût +des choses que l'on aimait (max. 181, I 190). + +[87] La sobriété est l'amour de la santé ou l'impuissance de +manger beaucoup (MS 24, I 135). + +[88] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de +leur repos (max. 205, I 217). + +[89] Le mépris des richesses, dans les philosophes, était un désir +caché de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le +mépris des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret +qu'ils avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement de la +pauvreté; c'était enfin un chemin détourné pour aller à la +considération que les richesses donnent (max. 54, I 63). + +[90] La fidélité est une invention rare de l'amour-propre par +laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses, +se rend à lui-même infiniment précieux; de tous les trafics de +l'amour-propre c'est celui où il fait moins d'avances et de plus +grands profits; c'est un raffinement de sa politique, car il +engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur +liberté et par leur vie qu'ils sont forcés de confier en quelques +occasions, à élever l'homme fidèle au-dessus de tout le monde +(max. 247, I 269). + +[91] L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre +qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier état). + +[92] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage +qu'elles nous causent (max. 180, I 189). + +[93] Il y a des héros en mal comme en bien (max. 185, I 194). + +[94] L'amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses +pour soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les +rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en ouvrait les +moyens; il ne repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les +sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs pour en +tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses +désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que +ses conduites; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses +transformations passent celles de la métamorphose, et ses +raffinements ceux de la chimie. + +On ne peut sonder la profondeur ni percer les ténèbres de ses +abîmes; là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il y +fait mille insensibles tours et retours; là il est souvent +invisible à lui-même, et il y conçoit, il y nourrit, et il y +élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; +il en forme même quelquefois de si monstrueuses que, lorsqu'il les +a mises au jour, il les méconnaît ou il ne peut se résoudre à les +avouer. + +De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions +qu'il a de lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, +ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient +qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont +qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus d'envie de courir quand +il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a +rassasiés. + +Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas +qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est +semblable à nos yeux qui découvrent tout et sont aveugles +seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts +et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses +souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, +il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de sorte +qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une magie +qui lui est propre. + +Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaie +de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le +menacent; cependant il fait quelquefois en peu de temps et sans +aucun effort ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est +capable dans le cours de plusieurs années: d'où l'on pourrait +conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-même que ses +désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de +ses objets, que son goût est le prix qui les relève et le fard qui +les embellit, que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit +son gré lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. + +Il est tous les contraires; il est impérieux et obéissant, sincère +et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux, etc. + +Il a de différentes inclinations selon la diversité des +tempéraments, qui les tournent et le dévouent pour l'ordinaire à +la gloire ou aux richesses ou aux plaisirs; il en change selon le +changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences; +mais il lui est indifférent d'en avoir plusieurs ou de n'en avoir +qu'une, parce qu'il se partage en plusieurs et se ramasse en une +quand il le faut et comme il lui plaît. Il est inconstant et, +outre les changements qui lui viennent des causes étrangères, il +en a une infinité qui naissent de lui et de son propre fonds, car +il est naturellement inconstant de toutes manières; il est +inconstant d'inconstance, de légèreté, d'amour, de nouveauté, de +lassitude et de dégoût. + +Il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la +dernière application, et avec des travaux incroyables, à obtenir +des choses qui ne lui sont point avantageuses et qui même lui sont +nuisibles, et qu'il poursuit seulement parce qu'il les veut. + +Il est bizarre et met souvent toute son application dans les +emplois les plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les +plus fades et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. + +Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les +conditions; il vit partout, il vit de tout, et il vit de rien; il +s'accommode des choses et de leur privation; il passe même dans le +parti des gens de piété qui lui font la guerre; il entre dans +leurs desseins et, ce qui est admirable il se hait lui-même, avec +eux il conjure sa perte, il travaille même à sa ruine; enfin il ne +se soucie que d'être, et, pourvu qu'il soit, il veut bien être son +ennemi. + +Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint à la plus sévère +piété, et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se +détruire, parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un +endroit, il se rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte +son plaisir, il le change seulement en satisfaction; et lors même +qu'il est vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve +dans le triomphe de sa défaite. + +Voilà la peinture de l'amour-propre, dont toute la vie n'est +qu'une grande et longue agitation; la mer en est une image +sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence de ses vagues +continuelles une fidèle expression de la succession turbulente de +ses pensées et de ses éternels mouvements (MS I, I I). + +[95] L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent +trompés. (max. 118, I 122) + +[96] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler +(max. 138, I 140). + +[97] La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis (MP 4). + +[98] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que +l'amour de la faveur; c'est aussi la rage de n'avoir point la +faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le mépris des +favoris; c'est enfin une secrète envie de les détruire qui fait +que nous leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas leur ôter +[ce] qui leur attire ceux de tout le monde (max. 55, I 64). + +[99] Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il +l'est souvent de lui-même (max. 135, I 137). + +[100] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des +marchands: elle soutient le commerce, et nous ne payons pas pour +la justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens +qui nous prêtent (max. 223, I 237). + +[101] La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres pour +acquérir leur estime fait qu'enfin nous nous déguisons à +nous-mêmes (max. 119, I 123). + +[102] Les biens et les maux sont plus grands dans notre +imagination qu'ils ne le sont en effet, et on n'est jamais si +heureux ni si malheureux que l'on pense (max. 49, I 56). + +[103] Il y a des personnes à qui leurs défauts siéent bien et +d'autres qui sont disgraciées de leurs bonnes qualités (max. 251, +I 281). + +[104] La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la +sincérité, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un désir de +rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre et une +crainte de quelque mauvais événement (max. 82. I 95). + +[105] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant +la persécution et leur haine que les bonnes qualités que nous +avons (max. 29, I 32). + +[106] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui +paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est +qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut +dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les plus +habiles et les plus complaisants se contentent de montrer +seulement une mine attentive au même temps que l'on voit, dans +leurs yeux et dans leur esprit, un égarement et une précipitation +de retourner à ce qu'ils veulent dire, au lieu de considérer que +c'est un mauvais moyen de plaire ou de persuader les autres de +chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et +bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse +avoir (max. 139, I 141). + +[107] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la +vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer +ses objets; ce qu'il fait d'une manière fort étonnante, car non +seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même abusé, mais +aussi, comme si ses actions étaient des miracles, il change l'état +et la nature des choses soudainement. En effet, lorsqu'une +personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa +persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la +justice que notre amour-propre juge ses actions, il donne même une +étendue à ses défauts qui les rend énormes, et met ses bonnes +qualités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus +dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même +personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intérêts +l'a réconciliée avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt +à son mérite le lustre que notre aversion venait d'effacer. Tous +ses avantages en reçoivent un fort grand des biais dont nous les +regardons; toutes ses mauvaises qualités disparaissent, et nous +appelons même toute notre indulgence pour la forcer à justifier la +guerre qu'elles nous ont faite (cf. la maxime suivante). + +[108] Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour +la fait voir plus clairement que les autres, car nous voyons un +amoureux, agité de la rage où l'a mis un visible oubli ou +infidélité découverte, conjure[r] le ciel et les enfers contre sa +maîtresse et néanmoins, aussitôt qu'elle s'est présentée et que sa +vue a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend +cette beauté innocente, il n'accuse plus que lui-même, il condamne +ses condamnations et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre +il ôte la noirceur aux actions mauvaises de sa maîtresse et en +sépare le crime pour en charger ses soupçons (pour cette maxime et +la précédente: max. 88, I 101). + +[109] La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on nous ôte ce +qui nous appartient; de là vient cette considération et ce respect +pour tous les intérêts du prochain et cette scrupuleuse +application à ne lui faire aucun préjudice. Sans cette crainte qui +retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la +fortune lui a donnés, pressé par la violente passion de se +conserver, comme par une faim enragée, il ferait des courses +continuellement sur les autres (MS 14, I. 88). + +[110] La justice, dans les bons juges qui sont modérés n'est que +l'amour de l'approbation; dans les ambitieux c'est l'amour de leur +élévation (MS 15, I 89). + +[111] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons +jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent +infailliblement leurs pareils. L'imitation des biens vient de +l'émulation et celle des maux de l'excès de la malignité naturelle +qui, étant comme tenue en prison par la honte, est mise en liberté +par l'exemple (max. 230, I 244). + +[112] Nul ne mérite d'être loué de bonté s'il n'a la force et la +hardiesse de pouvoir être méchant: toute autre bonté n'est en +effet qu'une privation de vice ou plutôt la timidité des vices et +leur endormissement (max. 237, I 251). + +[113] Chacun pense être plus fin que les autres (MP 5). + +[114] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur +orgueil; il sert encore à le nourrir et à l'augmenter, et c'est +pour manquer de lumières que nous ignorons toutes nos misères et +tous nos défauts (MS 19, I 102). + +[115] La constance en amour est une inconstance perpétuelle qui +fait que notre coeur s'attache successivement à toutes les +qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la +préférence à l'une, tantôt à l'autre, de sorte que cette constance +n'est que notre inconstance arrêtée et renfermée dans un sujet +(max. 175. I 184). + +[116] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur +mérite, mais selon nos besoins et l'opinion que nous croyons leur +avoir donnée de ce que nous valons (MS 70, I 248). + +[117] Il n'y a point d'amour pure et exempte du mélange de nos +autres passions, que celle qui est cachée au fond du coeur et que +nous ignorons nous-mêmes (max. 69, I 79). + +[118] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le +manque de vertu (max. 186, I 195). + +[119] La passion fait souvent du plus habile homme un sot et rend +quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6). + +[120] Il y a des gens niais qui se connaissent niais et qui +emploient habilement leur niaiserie (max. 208, I 220). + +[121] Tout le monde est plein de pelles qui se moquent des +fourgons (MS 5. I 33). + +[122] On ne saurait compter toutes les espèces de vanité (MP 6). + +[123] Pour savoir, il faut savoir le détail des choses, et comme +il est presque infini, de là vient que si peu de gens sont savants +et que nos connaissances sont superficielles et imparfaites, et +qu'on décrit les choses au lieu de les définir. En effet on ne les +connaît et on ne les fait connaître qu'en gros et par des marques +communes, de même que si quelqu'un disait que le corps humain est +droit et composé de différentes parties, sans dire le nombre, la +situation, les fonctions, les rapports et les différences de ces +parties (max. 106, I 116). + +[124] Il est bien malaisé de distinguer la bonté répandue et +générale pour tout le monde de la grande habileté (MS 44, I 252). + +[125] On incommode toujours les autres quand on est persuadé de ne +les pouvoir jamais incommoder (max. 242, I 264). + +[126] Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux +des hommes sont représentées par les politiques comme les effets +des grands intérêts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de +l'humeur et des passions; ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, +qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du +monde, était un effet de la jalousie (max. 7, I 7). + +[127] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent +toujours; elles sont comme un art de la nature dont les règles +sont infaillibles et l'homme le plus simple, qui sent, persuade +mieux que celui qui n'a que la seule éloquence (max. 8, I 8). + +[128] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et à +ne dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273). + +[129] Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être +malheureux pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont de +véritables héros, puisque la mauvaise fortune ne s'opiniâtre +jamais à persécuter que les personnes qui ont des qualités +extraordinaires (max. 50, I 57). + +[130] La coquetterie est le fond de l'humeur de toutes les femmes, +mais toutes n'en ont pas l'exercice parce que la coquetterie de +quelques-unes est arrêtée et enfermée par leur tempérament et par +leur raison (max. 241, I 263). + +[131] Un homme d'esprit serait souvent embarrassé sans la +compagnie des sots (max. 140, I 142). + +[132] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix, une +action et un air de visage qui leur sont propres; c'est ce qui +fait les bons et les mauvais comédiens, et c'est ce qui fait aussi +que les personnes plaisent ou déplaisent (max. 255, I 278). + +[133] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point et +qu'il trouve toutes achevées en lui-même, de sorte qu'il semble +qu'elles y soient cachées comme l'or et les diamants dans le sein +de la terre (max. 101, I 111). + +[134] La confiance de plaire est souvent le moyen de plaire +infailliblement (MS 46, I 256). + +[135] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le +véritable dessein de trahir (max. 120, I 124). + +[136] L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté et à la +valeur les augmente et les perfectionne et leur fait faire de plus +grands effets qu'ils n'auraient été capables de faire d'eux-mêmes +(max. 150, I 156). + +[137] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de +nous-mêmes, que de voir que nous avons été dans des états et dans +des sentiments que nous désapprouvons à cette heure (max. 51, I +58). + +[138] Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre +raison (max. 42, I 46). + +[139] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas +tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de +changer, que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés +de ceux qui nous connaissent trop et l'espérance de l'être +davantage de ceux qui ne nous connaissent guère (max. 178, I 187). + +[140] Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de +passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles qui +ont seulement de plus grandes vues (MS 31, I 161). + +[141] On n'est jamais si malheureux qu'on craint ni si heureux +qu'on espère (MS 9, I 59). + +[142] On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer et +l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise +compagnie (max. 141, I 143). + +[143] Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui +prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop +aisément qu'elles sont véritables en nous (MP 7). + +[144] La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps, +et quelque éloignés que nous paraissions être des passions que +nous n'avons point encore ressenties, il faut croire toutefois que +l'on n'y est pas moins exposé qu'on l'est à tomber malade quand on +se porte bien (max. 188, I 197). + +[145] On blâme l'injustice, non pas par la haine qu'on a pour +elle, mais par le préjudice qu'on en reçoit (MS 16, I 90). + +[146] Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts +et les conduire chacun dans son ordre; notre avidité le trouble +souvent en nous faisant courir à tant de choses à la fois; de là +vient que pour désirer trop les moins importantes, nous ne les +faisons pas assez servir à obtenir les plus considérables (max. +66, I 76). + +[147] Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de +la fortune (max. 45, I 50). + +[148] La honte, la paresse, la timidité ont souvent toutes seules +le mérite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre +vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177). + +[149] On n'a plus de raison quand on n'espère plus d'en trouver +aux autres (MS 20, I 103). + +[150] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois des constances, des +froideurs, et des mépris de la mort pour ne pas penser à elle et +pour s'étourdir, de sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces +mépris font à leur esprit ce que le mouchoir fait à leurs yeux +(max. 21, I 24). + +[151] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir +l'injustice (max. 78, I 91). + +[152] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que +dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e état). + +[153] La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour +sauver leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant +qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils +s'exposent (max. 219, I 233). + +[154] On ne loue que pour être loué (max. 146, I 150). + +[155] Il n'y a que Dieu qui sache si un procédé net, sincère et +honnête est plutôt un effet de probité que d'habileté (max. 170, I +178). + +[156] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de +chaque chose (max. 244, I 266). + +[157] On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt +(MS 28, I 151). + +[158] La vérité est le fondement et la justification de la beauté +(MS 49, I 260). + +[159] Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions +pas de celui des autres (max. 34, I 38). + +[160] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons +toutes choses comme si nous étions immortels (MP 8). + +[161] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui +leur sert que la louange qui les trahit (max. 147, I 152). + +[162] La subtilité est une fausse délicatesse et la délicatesse +une solide subtilité (max. 128, I 130). + +[163] La vérité est le fondement et la raison de la perfection et +de la beauté, car il est certain qu'une chose, de quelque nature +qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est tout ce qu'elle +doit être et si elle a tout ce qu'elle doit avoir. (MS 49, I 260). + +[164] Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait +qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles parlent +raisonnablement et équitablement; la charité a seule le privilège +de dire quasi tout ce qui lui plaît et de ne blesser jamais +personne (max. 9, I 9). + +[165] Le monde, ne connaissant point le véritable mérite, n'a +garde de pouvoir le récompenser; aussi n'élève-t-il à ses +grandeurs et à ses dignités que des personnes qui ont de belles +qualités apparentes et il couronne généralement tout ce qui luit +quoique tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173). + +[166] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il +y a un mérite fade et des personnes qui dégoûtent avec des +qualités bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e état). + +[167] Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces de +nos amis lorsqu'elles servent à nous faire faire quelque belle +action (max. 235, I 249). + +[168] Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont +bientôt oubliés (max. 196, I 207). + +[169] L'intérêt donne toute sorte de vertus et de vices (max. 253, +I 276). + +[170] Plusieurs personnes s'acquittent des devoirs de la +reconnaissance, quoiqu'il soit vrai de dire que personne n'en a +effectivement (max. 224, I 238). + +[171] Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut +pour y paraître établi (max. 56, I 65). + +[172] Dans toutes les professions et dans tous les arts, chacun se +fait une mine et un extérieur qu'il met en la place de la chose +dont il veut avoir le mérite, de sorte que tout le monde n'est +composé que de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à +y trouver les choses (max. 256, I 279). + +[173] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le +monde chante un certain temps quelque fades et dégoûtants qu'ils +soient (max. 211, I 223). + +[174] Comme dans la nature il y a une éternelle génération et que +la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de +même il y a dans le coeur humain une génération perpétuelle de +passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours +l'établissement d'une autre (max. 10, I 10). + +[175] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son +semblable, est véritable dans la physique, mais je sais bien +qu'elle est fausse dans la morale et que les passions en +engendrent souvent qui leur sont contraires; ainsi l'avarice +produit quelquefois la libéralité, et la libéralité l'avarice, on +est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de la timidité +(max. 11, I 11). + +[176] Peu de gens sont cruels de cruauté, mais tous les hommes +sont cruels et inhumains d'amour-propre (MS 32, I 174). + +[177] L'intérêt parle toute sorte de langues et joue toute sorte +de personnages, même celui de désintéressé (max. 39, I 43). + +[178] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112). + +[179] Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le +voile de la piété et de l'honneur, il y en a toujours quelque coin +qui se montre (max. 12, I 12). + +[180] La philosophie triomphe aisément des maux passés et de ceux +qui ne sont pas prêts d'arriver, mais les maux présents triomphent +d'elle (max. 22, I 25). + +[181] Ce qui fait tout le mécompte que nous voyons dans la +reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne, +et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du +bienfait (max. 225, I 239). + +[182] La vanité et la honte, et surtout le tempérament, fait la +valeur des hommes, et la chasteté des femmes, dont chacun mène +tant de bruit (max. 220, I 234). + +[183] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire +des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient +de conduite (max. 156, I 163). + +[184] On se console souvent d'être malheureux en effet par un +certain plaisir qu'on trouve à le paraître (MS 10, I 60). + +[185] On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien +mettre en oeuvre de médiocres qualités dérobe l'estime et donne +souvent plus de réputation que le véritable mérite (max. 162, I +164). + +[186] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie, ils +les font valoir ce qu'ils veulent et on est forcé de les recevoir +selon leur cours et non pas selon leur véritable prix (MS 67, I +165). + +[187] La vertu est un fantôme formé par nos passions à qui on +donne un nom honnête pour faire impunément ce qu'on veut (MS 34, I +179). + +[188] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre, non par la +résolution, mais par la stupidité et par la coutume, et la plupart +des hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26). + +[189] L'imitation est toujours malheureuse et tout ce qui est +contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles +sont naturelles (MS 43, I 245). + +[190] Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a +planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque +talent de même que chaque arbre a ses propriétés et ses effets qui +lui sont tous particuliers; de là vient que le poirier le meilleur +du monde ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le +talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des +talents les plus communs; de là vient encore qu'il est aussi +ridicule de vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en +soi que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on +n'y ait point semé les oignons (MP 9). + +[191] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir +(max. 270, I 294). + +[192] L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui +fait toute la lumière des autres (max. 40, I 44). + +[193] Il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent +(max. 148, I 153). + +[194] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut +avoir l'économie (max. 159, I 166). + +[195] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme +il est, c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en +soi-même de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de +ses sentiments et de ses inclinations (MP 10). + +[196] On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de +nos actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max. +160, I 167). + +[197] Il faut une certaine proportion entre les actions et les +desseins qui les produisent, sans laquelle les actions ne font +jamais tous les effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168). + +[198] Quoique la vanité des ministres se flatte de la grandeur de +leurs actions, elles sont bien souvent les effets du hasard ou de +quelque petit dessein (max. 57, I 66). + +[199] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans +la moindre occasion étouffée par l'intérêt (max. 275, I 299). + +[200] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (max. 209, +I 221). + +[201] Les grands hommes s'abattent et se démontent à la fin par la +longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent +forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se +donnaient la gêne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs +malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de +leur âme; cela fait voir manifestement qu'à une grande vanité près +les héros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27). + +[202] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue +qu'ils ont et le mérite de leur fortune (max. 212, I 224). + +[203] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands +défauts (max. 190, I 198). + +[204] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt, +comme les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180). + +[205] Il y a des hommes que l'on estime, qui n'ont pour toutes +vertus que des vices qui sont propres à la société et au commerce +de la vie (max. 273, I 297). + +[206] Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la +vérité puisque nous nous la cachons si souvent nous-mêmes (MP II). + +[207] Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que +la peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la +doit mépriser (MP 12). + +[208] Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si bien +persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal que le +tourment qu'ils se donnent pour éterniser leur réputation (MS 53, +I 285, Ier état). + +[209] Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la +paresse sur la frontière de plusieurs vertus (MP 13). + +[210] La fin du bien est un mal, la fin du mal est un bien (MP +14). + +[211] L'orgueil est égal dans tous les hommes et il n'y a de +différence qu'en la manière de le mettre au jour (max. 35, I 39). + +[212] On blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sert +rarement à corriger les siens (MP 15). + +[213] On n'oublie jamais si bien les choses que quand on s'est +lassé d'en parler (MS 26, I 144). + +[214] Comment peut-on se répondre si hardiment de soi-même +puisqu'il faut auparavant se pouvoir répondre de sa fortune? (MS +II, I 70.) + +[215] L'espérance, toute vaine et toute trompeuse qu'elle est +d'ordinaire, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un +beau chemin (max. 168, I 175). + +[216] La magnanimité est assez définie par son nom; on pourrait +dire toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil et la voie la +plus noble qu'elle ait pour recevoir des louanges (max. 285, I +313). + +[217] La clémence c'est un mélange de gloire, de paresse et de +crainte dont nous faisons une vertu (max. 16, I 16). + +[218] On n'est pas moins exposé aux rechutes des maladies de l'âme +que de celles du corps; nous croyons être guéris bien que le plus +souvent ce ne soit qu'un relâche ou un changement de mal; quand +les vices nous quittent, nous voulons croire que c'est nous qui +les quittons; on pourrait presque dire qu'ils nous attendent sur +le cours ordinaire de la vie comme des hôtelleries où il faut +successivement loger, et je doute que l'expérience même nous en +peut [sic] garantir s'il nous était permis de faire deux fois le +même chemin (max. 193, 192 et 191, I 204, 203 et 202). + +[219] Si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il +ressemble plus à la haine qu'à l'amitié (max. 72, I 82). + +[220] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que +par celles qu'on affecte d'avoir (max. 134, I 136). + +[221] La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la +durée de notre vie (max. 5, I 5). + +[222] Il y a beaucoup de femmes qui n'ont jamais eu de +galanteries, mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais eu +qu'une (max. 73, I 83). + +[223] L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au +corps qu'elle anime (MS 13, I 77). + +[224] Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher +l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas (max. 70, I 80). + +[225] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on +ne peut se plaindre avec justice de la cruauté de sa maîtresse, ni +elle de la légèreté de son amant (MS 62, I 81). + +[226] La durée de l'amour et ce qu'on appelle ordinairement +constance sont deux choses bien différentes: la première vient de +ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime, +comme dans une source inépuisable, de nouveaux sujets d'aimer, et +l'autre vient de qu'on se fait un honneur de tenir sa parole (max. +176, I 185). + +[227] Les vices entrent dans la composition des vertus comme les +poisons entrent dans la composition des plus grands remèdes de la +médecine, la prudence les assemble, elle les tempère et elle s'en +sert utilement contre les maux de la vie (max. 182, I 191). + +[228] Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas +selon leur grandeur, mais selon notre sensibilité (MP 16). + +[229] La curiosité n'est pas, comme l'on croit, un simple amour de +la nouveauté: il y en a d'intérêt, qui fait que nous voulons +savoir les choses pour nous en prévaloir; et il y en a une autre +d'orgueil, qui nous donne envie d'être au-dessus de tous ceux qui +ignorent les choses, et de n'être pas au-dessous de ceux qui les +savent (max. 173, I 182). + +[230] On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude +(max. 226, I 240). + +[231] On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément +(max. 121, I 125). + +[232] Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois +(max. 149, I 154). + +[233] On peut connaître son esprit, mais qui peut connaître son +coeur? (max. 103, I 113). + +[234] Le vrai ne fait pas tant de bien dans le monde que le +vraisemblable y fait de mal (max. 64, I 73). + +[235] La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté (cf. la maxime +suivante). + +[236] On ne croit pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous +voyons (pour cette maxime et la précédente: max. 265, I 288). + +[237] Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire +pas assez ce qui en est l'origine (MP 17). + +[238] Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir, +parce qu'on songe plus à paraître aux autres qu'à être +effectivement ce qu'il faut être (max. 199, I 210). + +[239] La jalousie ne subsiste que dans les doutes et ne vit que +dans de nouvelles inquiétudes; l'incertitude est sa matière (max. +32, I 35). + +[240] Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on +craint, parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour; +c'est un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les +soupçons (MP 18). + +[241] Il est difficile de comprendre combien est grande la +ressemblance et la différence qu'il y a entre tous les hommes (MP +19). + +[242] C'est être véritablement honnête homme que de vouloir bien +être examiné des honnêtes gens en tous temps et sur tous les +sujets qui se présentent (max. 206, I 218). + +[243] Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de l'amour-propre +dont il ne faut non plus disputer que des goûts de la langue ou du +choix des couleurs (max. 46, I 52). + +[244] Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des +hommes que de leur faire trop de bien (max. 238, I 253). + +[245] Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent +le coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert (MP +20). + +[246] De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme +il lui plaît il s'en fait plusieurs vertus (max. I, I 293). + +[247] On est sage pour les autres, personne ne l'est assez pour +soi-même (max. 132, I 133). + +[248] La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande +partie de celle que l'on a aux autres (MS 47, I 258). + +[249] On peut toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille bien +(max. 243, I 265 et 272, Ier état). + +[250] La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de +la santé, c'est la folie de la raison (max. 271, I 295). + +[251] Toutes les passions ne sont autre chose que les divers +degrés de la chaleur et de la froideur du sang (MS 2, I 13). + +[252] Comme c'est le caractère des grands esprits de faire +entendre avec peu de paroles beaucoup de choses, les petits +esprits en revanche ont l'art de parler beaucoup et de ne dire +rien (max. 142, I 145). + +[253] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est +la paresse, elle est la plus violente et la plus maligne de +toutes, quoique sa violence soit insensible et que les dommages +qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons +attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes +rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos +plaisirs; c'est le petit poisson qui a la force d'arrêter les plus +grands navires, c'est une bonace plus dangereuse aux plus +importantes affaires que les écueils et les plus grandes tempêtes; +le repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend +soudainement ses plus ardentes poursuites et ses plus opiniâtres +résolutions, et enfin, pour donner la véritable idée de cette +passion, il faut dire que la paresse est une béatitude de l'âme +qui la console de toutes ses pertes et la fait renoncer à toutes +ses prétentions (MS 54, I 290). + +[254] La magnanimité méprise tout pour avoir tout (max. 248, I +270). + +[255] L'homme est si misérable que, tournant toutes ses conduites +à satisfaire ses passions, il gémit incessamment sous leur +tyrannie; il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il +faut qu'il se fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du +dégoût non seulement dans ses vices, mais encore dans leurs +remèdes, et ne peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies +ni du travail de sa guérison (MP 21). + +[256] Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il +se fît un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans +toutes les actions de sa vie (MP 22). + +[257] Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si +aises d'en remarquer aux autres (max. 31, I 34). + +[258] Je ne sais si on peut dire de l'agrément séparé de la beauté +que c'est une symétrie dont on ne sait pas les règles et un +rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs +et l'air de la personne (max. 240, I 261). + +[259] Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule +apparent et qui sont dans leurs raisons cachées très sages et très +solides (max. 163, I 170). + +[260] En vieillissant on devient plus fou et plus sage (max. 210, +I 222). + +[261] L'espérance et la crainte sont inséparables et il n'y a +point de crainte sans espérance ni d'espérance sans crainte (MP +23). + +[262] Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles +heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'où dépend une +grande partie de la louange ou du blâme qu'on leur donne (max. 58, +I 67). + +[263] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille +différentes copies (max. 74, I 84). + +[264] L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un +mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse +d'espérer ou de craindre (max. 75, I 85). + +[265] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le +monde en parle, mais peu de gens en ont vu (max. 76, I 86). + +[266] L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on +lui attribue, où il n'a souvent guère plus de part que le doge en +a à ce qui se fait à Venise (max. 77, I 87). + +[267] Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous +est presque toujours plus grand que celui que nous y avons +nous-mêmes (MP 24). + +[268] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans +l'avoir assez examiné est aussi bien un effet de paresse que +d'orgueil: on veut trouver des coupables, mais on ne veut pas se +donner la peine d'examiner les crimes (max. 267, I 291). + +[269] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des +défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite +(MP 25). + +[270] L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que comme le +corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans +connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de même +l'amour-propre séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne +voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de là vient qu'un même +homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient +soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le +soudain assoupissement, et cette mort que nous causons à tous ceux +à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte +résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque +chose qui les regarde de sorte que nous voyons dans nos +conversations et dans nos traités que dans un même moment un homme +perd connaissance et revient à soi selon que son propre intérêt +s'approche de lui ou qu'il s'en retire (MP 26). + +[271] Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps; +quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît +toujours et elles se peuvent toujours rouvrir (max. 194, I 205). + +[272] Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est +rare de voir changer les inclinations (max. 252, I 275). + + +Sentences et maximes de morale +(Édition hollandaise de 1664) + +[1] Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les +poisons entrent dans la composition des remèdes de la médecine: la +prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement +contre les maux de la vie (max. 182, I 191). + +[2] La vertu des gens du monde est un fantôme formé par nos +passions, à qui on donne un nom honnête pour faire impunément ce +qu'on veut (MS 34, I 179). + +[3] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt, comme +les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180). + +[4] Les crimes deviennent innocents, même glorieux, par leur +nombre et par leurs qualités; de là vient que les voleries +publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces +injustement s'appelle faire des conquêtes. Le crime a ses héros, +ainsi que la vertu (MS 68, I 192, et max. 185, I 194). + +[5] La honte, la paresse, et la timidité ont souvent toutes seules +le mérite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre +vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177). + +[6] Si on avait ôté à ce qu'on appelle force le désir de +conserver, et la crainte de perdre, il ne lui resterait pas +grand'chose (MP 32). + +[7] La clémence est un mélange de gloire, de paresse et de +crainte, dont nous faisons une vertu; et chez les princes c'est +une politique dont ils se servent pour gagner l'affection des +peuples (max. 16 et 15, I 16 et 15). + +[8] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent +renfermer dans leur âme leur agitation (max. 20, I 23). + +[9] La gravité est un mystère du corps, inventé pour cacher les +défauts de l'esprit (max. 257. I 280). + +[10] La sévérité des femmes est un ajustement, et un fard qu'elles +ajoutent à leur beauté. C'est enfin un attrait fin et délicat, et +une douceur déguisée (max. 204, I 216). + +[11] La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la +sincérité, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un désir de +rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une +crainte de quelque mauvais événement (max. 82, I 95). + +[12] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des +marchands elle soutient le commerce, et nous ne payons pas par la +justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens qui +nous prêtent (max. 223, I 237). + +[13] Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre également le +souvenir des bienfaits et des injures, mais ils haïssent ceux qui +les ont obligés. L'orgueil et l'intérêt produit partout +l'ingratitude. L'application à récompenser le bien, et à se venger +du mal, leur paraît une servitude, à laquelle ils ont peine de +s'assujettir (max. 14, I 14). + +[14] On élève la prudence jusques au ciel, et il n'est sorte +d'éloges qu'on ne lui donne. Elle est la règle de nos actions, et +de nos conduites; elle est la maîtresse de la fortune; elle fait +le déclin des empires; sans elle on a tous les maux; avec elle on +a tous les biens; et comme disait autrefois un poète, quand nous +avons la prudence il ne nous manque aucune divinité, pour dire que +nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons +aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous +assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur +une matière aussi changeante, et aussi commune, qu'est l'homme, +elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets. Dieu seul, +qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et qui peut +quand il lui plaira en accorder les mouvements, fait aussi réussir +les choses qui en dépendent. D'où il faut conclure que toutes les +louanges dont notre ignorance, et notre vanité, flatte notre +prudence, sont autant d'injures que nous faisons à sa providence +(max. 65, I 75). + +[15] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que +par celles que l'on affecte d'avoir (max. 134, I 136). + +[16] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon +nos craintes (max. 38, I 42). + +[17] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi +par ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même +(max. 114, I 119). + +[18] Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir +qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en +aperçoivent (max. 115, I 120). + +[19] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes +s'assembler, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le +donner. L'un paraît avec une indifférence respectueuse, et dit +qu'il vient recevoir des conduites, et soumettre ses sentiments; +et son désir, le plus souvent, est de faire passer le siens, et de +rendre celui qu'il fait maître de son avis garant de l'affaire +qu'il lui propose. Quant à celui qui est conseiller, il paye +d'abord la sincérité de son ami d'un zèle ardent et désintéressé +qu'il lui montre, et cherche en même temps dans ses propres +intérêts des règles de conseiller: de sorte que son conseil lui +devient plus propre qu'à celui qui le reçoit (max. 116, I 118). + +[20] La faiblesse de l'esprit est mal nommée: c'est en effet la +faiblesse du tempérament, qui n'est autre chose qu'une impuissance +d'agir, et un manque de principe de vie (max. 44, I 49). + +[21] Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent à +toutes choses; et si nous avions assez de volonté, nous aurions +toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272, Ier état). + +[22] La pitié est un sentiment de nos propres maux dans un sujet +étranger; c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons +tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les +engager à nous les rendre dans de semblables occasions: de sorte +que les services que nous rendons à ceux qui sont accueillis de +quelque infortune, sont à proprement parler des biens anticipés +que nous nous faisons (max. 264, I 287). + +[23] Celui-là n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais +celui qui la connaît, qui la goûte, et qui la discerne (max. 105, +I 115). + +[24] Nous avouons nos défauts pour réparer le préjudice qu'ils +nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur +donnons de la justice du nôtre (max. 184, I 193). + +[25] L'humilité est une feinte soumission, que nous employons pour +soumettre effectivement tout le monde. C'est un mouvement de +l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever +sur eux. C'est son plus grand déguisement, et son premier +stratagème; et comme il est sans doute que le Protée des fables +n'a jamais été, il est certain aussi que l'orgueil en est un +véritable dans la nature, car il prend toutes les formes comme il +lui plaît. Mais quoiqu'il soit merveilleux et agréable à voir dans +toutes ses figures et dans toutes ses industries, il faut pourtant +avouer qu'il n'est jamais si rare, ni si extraordinaire, que +lorsqu'on le voit les yeux baissés, sa contenance modeste et +reposée, ses paroles douces et respectueuses, pleines de l'estime +des autres et de dédain pour lui-même: il est indigne de tous les +honneurs, il est incapable d'aucun emploi, et ne reçoit les +charges où l'on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes, +et de la faveur aveugle de la fortune (max. 254, I 277). + +[26] La modération dans la bonne fortune n'est que la crainte de +la honte qui suit l'emportement ou la peur de perdre ce que l'on +a. C'est le calme de notre humeur adoucie par la satisfaction de +l'esprit; c'est aussi la crainte du blâme et du mépris qui suivent +ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation +de la force de notre esprit; et enfin, pour la définir intimement, +la modération des hommes dans leurs plus hautes élévations, c'est +une ambition de paraître plus grands que les choses qui les +élèvent (MS 3 et max. 17-18, I 18-19-20). + +[27] Qui ne rirait de cette vertu et de l'opinion qu'on a conçue +d'elle? Elle n'a garde, ainsi qu'on le croit, de combattre et de +soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent trouver +ensemble, la modération n'étant véritablement qu'une paresse, une +langueur, et un manque de courage: de manière qu'on peut justement +dire que la modération est la bassesse de l'âme, comme l'ambition +en est l'élévation (max. 293, I 17). + +[28] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de +leur repos (max. 205, I 217). + +[29] Il n'y a point de libéralité, et ce n'est que la vanité de +donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I +286). + +[30] La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de +manger beaucoup (MS 24, I 135). + +[31] La fidélité est une invention rare de l'amour-propre par +laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses, +se rend lui-même infiniment précieux. De tous les trafics de +l'amour-propre, c'est celui où il fait moins d'avance et de plus +grands profits. C'est un raffinement de sa politique, car il +engage les hommes par leur liberté et par leur vie (qu'ils sont +forcés de confier en quelques occasions) à élever l'homme fidèle +au-dessus de tout le monde (max. 247, I 269). + +[32] L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre +qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier état). + +[33] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage +qu'elles nous causent (max. 180, I 189). + +[34] Il est bien malaisé de distinguer la bonté répandue et +générale pour tout le monde de la grande habileté (MS 44, I 252). + +[35] Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté +qui nous fait sortir de nous-mêmes, et qui nous immole +continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de +croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et +s'abandonne lui-même, et même qu'il se laisse dépouiller et +appauvrir sans s'en apercevoir: en sorte qu'il semble que l'amour-propre +soit la dupe de la bonté. Cependant la bonté est en effet le plus +propre de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour +arriver à ses fins. C'est un chemin dérobé par où il revient à +lui-même plus riche et plus abondant. C'est un désintéressement +qu'il met à une furieuse usure. C'est enfin un ressort délicat +avec lequel il réunit et dispose et tourne tous les hommes en sa +faveur (max. 236, I 250). + +[36] Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a la force et la +hardiesse de pouvoir être méchant; toute autre bonté n'est en +effet qu'une privation de vices, et leur endormissement (max. 237, +I 251). + +[37] L'amour de la justice dans les bons juges qui sont modérés +n'est que l'amour de leur élévation; dans la plupart des hommes ce +n'est que la crainte de souffrir l'injustice, et qu'une vive +appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient. De là vient +cette considération et ce respect pour tous les intérêts du +prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun +préjudice. Sans cette crainte qui retient l'homme dans les bornes +des biens que sa naissance ou la fortune lui a donnés, pressé par +la violente passion de se conserver, il ferait des courses +continuellement sur les autres (MS 15, I 89; max. 78, I 91; MS 14, +I 88). + +[38] La véritable justice ne voit que ce qu'il faut voir, la +droiture prend tout le bon droit des choses, la délicatesse +aperçoit les choses imperceptibles, et le jugement prononce ce que +les choses sont. Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ses +qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel +voit en toutes rencontres, dans la plénitude de ses lumières, tous +les avantages dont nous venons de parler (cf. la maxime suivante). + +[39] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière +de l'esprit. On peut dire la même chose de son étendue, et de sa +profondeur, de son discernement, de sa justice, de sa droiture et +de sa délicatesse: l'étendue de l'esprit est la mesure de la +lumière, la profondeur est celle qui découvre le fond des choses, +le discernement compare et distingue les choses (pour cette maxime +et la précédente: max. 97, I 107). + +[40] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange, parce +qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu'on ne +s'ôte ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186). + +[41] La vérité qui fait les gens véritables est une imperceptible +ambition qu'ils ont de rendre leur témoignage considérable et +d'attirer à leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72). + +[42] La vérité est le fondement et la justification de la raison, +de la perfection et de la beauté, car il est certain qu'une chose, +de quelque nature qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est +tout ce qu'elle doit être et si elle a tout ce qu'elle doit avoir +(MS 49, I 260). + +[43] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et ne +dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273). + +[44] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que +dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e état). + +[45] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours; +elles sont comme un art dans la nature, dont les règles sont +infaillibles. Par elles l'homme le plus simple persuade mieux que +ne fait le plus habile avec toutes les fleurs de l'éloquence (max. +8, I 8). + +[46] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons +jamais de grands biens, ni de grands maux, qui ne produisent +infailliblement leurs pareils. L'imitation d'agir honnêtement +vient de l'émulation, et l'imitation des maux vient de l'excès de +la malignité naturelle qui, étant comme tenue en prison par la +bonté, est mise en liberté par l'exemple (max. 230, I 244). + +[47] L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est +contrefait déplaît avec les même choses qui charment lorsqu'elles +sont naturelles (MS 43, I 245). + +[48] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois des constances, des +froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle et +pour s'étourdir: de sorte qu'on peut dire que ces froideurs, et +ces mépris, font à leur esprit ce que le mouchoir fait à leurs +yeux (max. 21, I 24). + +[49] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par +résolution, mais par stupidité et par coutume, et la plupart des +hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26). + +[50] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous les +désirons toutes comme si nous étions immortels (MP 8). + +[51] La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse +est une subtilité solide (max. 128, I 130). + +[52] Le monde, ne connaissant point le véritable mérite, n'a garde +de pouvoir le récompenser; aussi n'élève-t-il à ses grandeurs et à +ses dignités que des personnes qui ont de _belles qualités +apparentes, et il couronne généralement tout ce qui luit, quoique +tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173). + +[53] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il y +a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec des qualités +bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e état). + +[54] On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien mettre +en oeuvre de médiocres qualités dérobe l'estime, et donne souvent +plus de réputation que de [sic] véritable mérite (max. 162, I +164). + +[55] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie: ils les +font valoir ce qu'ils veulent, et on est forcé de les recevoir +selon leurs cours, et non pas selon leurs véritables prix (MS 67, +I 165). + +[56] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut +avoir l'économie (max. 159, I 166). + +[57] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des +sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de +conduite (max. 156, I 163). + +[58] Il y en a même à qui leurs défauts siéent bien, et d'autres +qui sont disgraciés de leurs bonnes qualités (max. 251, I 281). + +[59] Il y a des gens niais qui se connaissent fort sots, et qui +emploient habilement leurs sottises (max. 208, I 220). + +[60] Dieu a mis des talents différents dans l'homme, comme il a +planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque +talent, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets +qui lui sont tous particuliers. De là vient que le poirier le +meilleur du monde ne saurait porter des pommes les plus communes, +et que le talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes +effets des talents les plus communs. De là vient encore qu'il est +aussi ridicule de vouloir faire des semences sans avoir la graine +en soi, que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quand +on n'y a pas planté les oignons (MP 9). + +[61] Pour s'établir dans le monde on fait tout ce qu'on peut pour +y paraître établi; dans toutes les professions et dans tous les +arts chacun se fait une mine et un extérieur, qu'il met en la +place de la chose dont il veut avoir le mérite. De sorte que tout +le monde n'est composé que de mines, et c'est inutilement que nous +travaillons à y trouver les choses (max. 56 et 256, I 65 et 279). + +[62] Il y a des gens qui ressemblent à ces vaudevilles que tout le +monde chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'il +soient (max. 211, I 223). + +[63] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir +(max. 270, I 294). + +[64] Comme dans la nature il y a une éternelle génération, et que +la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de +même il y a toujours dans le coeur humain une génération +perpétuelle de passions: en sorte que la ruine de l'une est +toujours le rétablissement de l'autre (max. 10, I 10). + +[65] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son semblable, +est véritable dans la physique; mais je sais bien qu'elle est +fausse dans la morale, et que les passions en engendrent souvent +qui leur sont contraires. Ainsi l'avarice produit quelquefois la +libéralité, on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de +la timidité (max. II, I II). + +[66] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il +est, c'est que plus il devient raisonnable, plus il rougit en +soi-même de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses +sentiments et de ses inclinations (MP 10). + +[67] On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos +actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max. 160, +I 167). + +[68] Il faut une certaine proportion entre les actions et les +dessins qui les produisent; les actions ne font jamais tous les +effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168). + +[69] La passion fait souvent du plus habile homme un sot, et rend +quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6). + +[70] Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il +l'est souvent de lui-même (max. 135, I 137). + +[71] Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à +redire en lui (MS 5, I 33). + +[72] Un homme d'esprit serait bien souvent embarrassé sans la +compagnie des sots (max. 140, I 142). + +[73] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix, une +action et un air qui leur sont propres (cf. la maxime suivante). + +[74] C'est ce qui fait les bons et les mauvais comédiens, et c'est +ce qui fait aussi que les personnes plaisent ou déplaisent (pour +cette maxime et la précédente: max. 255, I 278). + +[75] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire +infailliblement (MS 46, I 256). + +[76] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de +nous-mêmes, que de voir que nous avons été dans les états et dans +les sentiments que nous désapprouvons à cette heure (max. 51, I +58). + +[77] Nous n'avons presque jamais assez de force pour suivre toute +notre raison (max. 42, I 46). + +[78] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas +tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de +changer, que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés +de ceux qui nous connaissent trop, et l'espérance que nous avons +de l'être davantage de ceux qui ne nous connaissent guère (max. +178, I 187). + +[79] Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions +et plus de vertus que les âmes communes, mais celles seulement qui +ont de plus grandes vues (MS 31, I 161). + +[80] On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et +l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise +compagnie (max. 141, I 143). + +[81] La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps, +quelque éloignés que nous paraissions être des passions que nous +n'avons pas encore ressenties. Il faut croire toutefois que l'on +n'y est pas moins exposé qu'on l'est à tomber malade quand on se +porte bien (max. 188, I 197). + +[82] Les passions ont une injustice, et un propre intérêt, qui +fait qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles +parlent raisonnablement et équitablement. La charité a seule le +privilège de dire quasi tout ce qu'il lui plaît et de ne blesser +jamais personne (max. 9, I 9). + +[83] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112). + +[84] Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le +voile de la piété et de l'honneur, il y a toujours quelque endroit +qui se montre (max. 12, I 12). + +[85] La philosophie triomphe aisément des maux passés et de ceux +qui ne sont pas prêts d'arriver, mais les maux présents triomphent +d'elle (max. 22, I 25). + +[86] La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la +durée de notre vie (max. 5, I 5). + +[87] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne +craignent pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion +timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30). + +[88] L'amitié la plus sainte et la plus sincère n'est qu'un trafic +où nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94). + +[89] Ce qui rend nos amitiés si légères et si changeantes, c'est +qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile +de connaître celles de l'âme (max. 80, I 93). + +[90] Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens +plus puissants que nous: l'intérêt seul produit notre amitié, et +nous ne leur promettons pas selon ce que nous voulons leur donner, +mais selon ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max. 85, I +98). + +[91] L'amour est en l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au +corps qui l'anime (MS 13, I 77). + +[92] Il n'y a point d'amour pur et exempt du mélange de nos autres +passions (max. 69, I 79). + +[93] Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire +est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits +c'est une sympathie, et dans les corps ce n'est qu'une envie +cachée et délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de +mystère (max. 68, I 78). + +[94] On s'est trompé quand on a cru que l'amour et l'ambition +triomphaient toujours des autres passions; c'est la paresse, toute +languissante qu'elle est, qui en est le plus souvent la maîtresse: +elle usurpe insensiblement l'empire sur tous les desseins, et sur +toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consomme toutes +les passions et toutes les vertus (max. 266, I 289). + +[95] Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher +l'amour où il est, ni le feindre où n'est pas (max. 70, I 80). + +[96] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de n'aimer pas, on ne +peut se plaindre avec justice de la cruauté d'une maîtresse, ni +elle de la légèreté de son amant (MS 62, I 81). + +[97] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il +ressemble plus à la haine qu'à l'amitié (max. 72, I 82). + +[98] On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de +galanteries, mais il est rare d'en trouver qui n'en ait jamais +fait qu'une (max. 73, I 83). + +[99] Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce +que l'on trouve sans cesse de nouveaux sujets d'aimer en la +personne que l'on aime, comme en une source inépuisable, et +l'autre vient de ce qu'on se fait honneur de tenir sa parole (max. +176, I 185). + +[100] Toute constance en amour est une inconstance perpétuelle qui +fait que notre coeur s'attache successivement à toutes les +qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la +préférence à l'une, tantôt à l'autre, de sorte que cette constance +n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un sujet (max. +175, I 184). + +[101] Il y a deux sortes d'inconstances, la première vient de la +légèreté de l'esprit, qui à tous moments change d'opinion, ou +plutôt de la pauvreté de l'esprit, qui reçoit toutes les opinions +des autres; la seconde, qui est plus excusable, vient de la fin du +goût des choses que l'on aimait (max. 181, I 190). + +[102] Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux +sont représentées par les politiques comme les effets des grands +intérêts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les effets de l'humeur +et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on +rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du +monde, était un effet de jalousie (max. 7, I 7). + +[103] Les affaires et les actions des grands hommes ont (comme les +statues) leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir de +près, pour en discerner toutes les circonstances; et il y en a +d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est +éloigné (max. 104, I 114). + +[104] La jalousie est raisonnable et juste en quelque manière, +puisqu'elle ne cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient, +ou que nous croyons nous devoir appartenir; au lieu que l'envie +est une fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien +des autres (max. 28, I 31). + +[105] L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses +pour soi; il est plus habile que le plus habile homme du monde; il +rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans +des autres si la fortune leur en donnait les moyens. Il ne repose +jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que +comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est +propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché +que ses desseins, rien de si habile que ses conduites: ses +souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent +celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. +On ne peut sonder la profondeur de ses projets, ni en percer les +ténèbres; là il est à couvert des yeux les plus pénétrants. Il y +fait mille insensibles tours et retours; là il est souvent +invisible à lui-même. Il y conçoit, il y nourrit, et il y élève +(sans le savoir) un grand nombre d'affections, et de haines. Il en +forme quelquefois de si monstrueuses que lorsqu'il les a mises au +jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De +cette nuit qui les couvre, naissent les ridicules persuasions +qu'il a de lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, +ses grossièretés, et ses niaiseries sur son sujet; de là vient +qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont +qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir quand il +se repose, et pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés. +Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas +qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est +raisonnable à nos yeux qui découvrent tout et sont aveugles +seulement pour eux-mêmes. En effet, dans ses plus grands intérêts +et ses plus importantes affaires où la violence de ses souhaits +appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il +imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout: de sorte qu'on +est tenté de croire que chacune de ses passions a une magie qui +lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses +attachements, qu'il essaie de rompre inutilement à la vue des +malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois +en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec +tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années. +D'où l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par +lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et +par le mérite de ses objets; que son goût est le prix qui les +relève et le fard qui les embellit; que c'est après lui-même qu'il +court, et qu'il suit son gré. Il est tous les contraires, il est +impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et +cruel, timide et audacieux, et il a de différentes inclinations +selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le +dévouent pour l'ordinaire à la gloire ou aux richesses ou aux +plaisirs. Il en change selon le changement de nos âges, de nos +fortunes, et de nos expériences; mais il lui est indifférent d'en +avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une parce qu'il se partage en +plusieurs et se ramasse en une quand il le faut et comme il lui +plaît; il est inconstant, et outre les changements qui lui +viennent des causes étrangères il y en a une infinité qui naissent +de lui et de son propre fonds. Il est inconstant d'inconstance, de +légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est +capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la dernière +application et avec des travaux incroyables à obtenir des choses +qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont +nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est +bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les +plus frivoles. Il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et +conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans +tous les états de la vie et dans toutes les conditions. Il vit +partout, il vit de tout et il vit de rien, et il s'accommode des +choses et de leur privation. Il passe même par pitié dans le parti +des gens qui lui font la guerre. Il entre dans leurs desseins et, +ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa +perte, il travaille même à sa ruine; enfin il ne se soucie que +d'être: pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne +faut pas s'étonner s'il se joint à la plus sévère pitié et s'il +entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce +que dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se +rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il +le change seulement en satisfaction, et lors même qu'il est +vaincu, et qu'on croit en être défait, on le retrouve dans les +triomphes de sa défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont +toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en +est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence +de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession +turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvements (MS I, I +I, et max. 4, I 4). + +[106] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la +vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer +les objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante. Car non +seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même abusé, mais +aussi, comme si ses actions étaient des miracles, il change l'état +et la nature des choses soudainement en effet. Lorsqu'une personne +nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa persécution +contre nous; c'est notre amour-propre qui juge ses actions. Il +donne même une étendue à ses défauts, qui les rend énormes, et met +ses bonnes qualités dans un jour si désavantageux qu'elles +deviennent plus dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que +cette même personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos +intérêts la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend +aussitôt à son mérite le lustre que notre aversion venait de lui +ôter. Tous ses avantages en reçoivent un fort grand du biais dont +nous les regardons; toutes ses mauvaises qualités disparaissent, +et nous appelons même toute notre intelligence pour la forcer de +justifier la guerre qu'elles nous ont fait (cf. la maxime +suivante). + +[107] Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour +le fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un +amoureux, agité de la rage où l'a mis un visible oubli, ou pour +une infidélité découverte, conjurer le ciel et les enfers, et +néanmoins, aussitôt que sa maîtresse s'est présentée et que sa vue +a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette +beauté innocente. Il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses +condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il +ôte la noirceur aux actions mauvaises de sa maîtresse, et en +sépare le crime pour en changer [sic] ses soupçons (pour cette +maxime et la précédente: max. 88, I 101). + +[108] La familiarité est un relâchement presque de toutes les +règles de la vie civile que le libertinage a introduit dans la +société pour nous faire parvenir à celle qu'on appelle commode +(début de MP 33). + +[109] C'est un effet de l'amour-propre qui, voulant tout +accommoder à notre faiblesse, nous soustrait à l'honnête sujétion +que nous imposent les bonnes moeurs et, pour chercher trop les +moyens de nous les rendre commodes, le fait dégénérer en vices +[sic] (MP 33, suite). + +[110] Les femmes, ayant naturellement plus de mollesse que les +hommes, tombent plutôt dans ce relâchement, et y perdent +davantage: l'autorité du sexe ne se maintient pas, le respect +qu'on lui doit diminue, et l'on peut dire que l'honnête y perd la +plus grande partie de ses droits. Peu de gens sont cruels de +cruauté, mais l'on peut dire que la plupart de hommes sont cruels +et inhumains d'amour-propre (MP 33, fin, et MS 32, I 174). + +[111] L'amour de la gloire, et plus encore la crainte de la honte, +le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode +et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, font naître cette +valeur qui est célèbre parmi les hommes (max. 213, I 226) + +[112] La vanité et la honte, et surtout le tempérament, fait la +valeur des hommes, et la chasteté des femmes, dont on fait tant de +bruit (max. 220, I 234). + +[113] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des +extrémités où l'on arrive rarement; l'espace qui est entre deux +est vaste, et contient toutes les autres espèces de courages: il +n'y a pas moins de différence entre eux qu'il y en a entre les +visages et les humeurs. Cependant ils conviennent en beaucoup de +choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au +commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent +aisément par sa durée. Il y en a qui sont assez constants quand +ils ont satisfait à l'honneur du monde et qui font fort peu de +chose au-delà. On en voit qui ne sont pas toujours également +maîtres de leur peur; d'autres se laissent quelquefois emporter à +des épouvantes générales; d'autres vont à la charge pour n'oser +demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve à qui l'habitude +des moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer +à de plus grands. Outre cela il y a un rapport général que l'on +remarque entre tous les courages des différentes espèces dont nous +venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et +cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté +de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général, qui +à parler absolument s'étend sur toutes sortes d'hommes c'est qu'il +n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de +faire dans une action s'ils avaient une certitude d'en revenir, de +sorte qu'il est véritable que la crainte de la mort ôte quelque +chose à leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228). + +[114] La pure valeur, s'il y en avait, serait de faire sans +témoins ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I +229). + +[115] L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par +laquelle elle empêche les troubles, les désordres et les émotions +que la vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle. Par +cette force les héros se maintiennent dans un état paisible et +conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les +accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette +intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu +que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est +nécessaire dans les périls de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230 +et 231). + +[116] On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la +gloire de là vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit +pour éviter la mort que les gens de chicane pour conserver leurs +biens (max. 221, I 235). + +[117] La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux +qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227) + +[118] La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour +sauver leur honneur; mais peu se veulent toujours exposer autant +qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils +s'exposent (max. 219, I 233). + +[119] Les grands et les ambitieux sont plus misérables que les +médiocres: il faut moins pour contenter ceux-ci que ceux-là (MP +I). + +[120] La générosité est un désir de briller par des actions +extraordinaires; c'est un habile et industrieux emploi du +désintéressement, de la fermeté, de l'amitié et de la magnanimité +pour aller promptement à une grande réputation (max. 246, I 268). + +[121] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas +elle, mais la fortune, qui fait les héros (max. 53, I 62). + +[122] La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses, et +c'est pour avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas pour +avoir ce que les autre trouvent aimable (max. 48, I 54). + +[123] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de +malheureux accidents, parce que les habiles gens savent profiter +des mauvais et que les imprudents tournent bien souvent les plus +avantageux à leur préjudice (max. 59, I 68). + +[124] La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre +(max. 153, I 160). + +[125] Les biens et les maux sont plus grands dans notre +imagination qu'ils ne le sont en effet; et on n'est jamais si +heureux, ni si malheureux, que l'on pense (max. 49, I 56). + +[126] Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a +pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend +égales (max. 52, I 61). + +[127] Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être +malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'il sont de +véritables héros, puisque la mauvaise fortune ne s'opiniâtre +jamais à persécuter que les personnes qui ont des qualités +extraordinaires: de là vient qu'on se console souvent d'être +malheureux par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître (MS +10, I 60). + +[128] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux +qu'on espère (MS 9, I 59). + +[129] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue +qu'ils ont, et le mérite de leur fortune (max. 212, I 224). + +[130] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands +défauts (max. 190, I 198). + +[131] Quoique la prudence des ministres se flatte de la grandeur +de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de +quelque petit dessein (max. 57, I 66). + +[132] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que +l'amour de la fortune et de la faveur; c'est aussi la rage de +n'avoir point de faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le +mépris des favoris. C'est enfin une secrète envie de les détruire, +qui fait que nous leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas +leur ôter les qualités qui leur attirent ceux de tout le monde +(max. 55, I 64). + +[133] Les grands hommes s'abattent et se démontent enfin par la +longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent +forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se +donnaient la géhenne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs +malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de +leur âme. Cela fait voir manifestement qu'à une grande vanité près +les héros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27). + +[134] Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance +seraient tentés, comme les poètes, de l'appeler la fille du ciel, +puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle +est produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir +pour but, regarde seulement les intérêts particuliers de ceux qui +les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur +propre gloire, et à leur élévation, procurent un bien si grand et +si général (MS 41, I 232). + +[135] On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, +bien qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de +l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est, +proprement parler, la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS +30, I 159). + +[136] Nous nous apercevons des emportements et des mouvements +extraordinaires de nos humeurs et de notre tempérament, comme de +la violence de la colère; mais personne quasi ne s'aperçoit que +ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne +doucement notre volonté à des actions différentes. Elles roulent +ensemble (s'il faut ainsi dire) et exercent successivement leur +empire, de sorte qu'elles ont une part considérable à toutes nos +actions, dont nous croyons être les seuls auteurs, et le caprice +de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune (max. +297 et 45, I 48 et 50). + +[137] L'orgueil a bien plus de part que la charité aux +remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et +nous les reprenons bien moins pour les en corriger que pour les +persuader que nous en sommes exempts; et si nous n'avions point +d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres (max. +37 et 34, I 41 et 38). + +[138] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce +que nous prisons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un +nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et +l'amour-propre nous ont déguisés (épigraphe de 1678. I 181). + +[139] L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors +même qu'il renonce à la vanité (max. 33. I 36). + +[140] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur +orgueil. Il sert à le nourrir et à l'augmenter, et c'est bien pour +manquer de lumière que nous ignorons toutes nos misères et tous +nos défauts (MS 19. I 102). + +[141] Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands et des +personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par +leur mérite. Elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève +merveilleusement notre orgueil, parce que nous la regardons comme +un effet de notre fidélité. Cependant nous serions remplis de +confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa +naissance; car elle vient de la vanité, de l'envie de parler et de +l'impuissance de retenir les secrets. De sorte qu'on peut dire que +la confiance est un relâchement de l'âme, causé par le nombre et +par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239. I 255). + +[142] Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les +crimes par leurs préceptes, ils n'ont fait que les employer aux +bâtiments de l'orgueil (MS 21, I 105). + +[143] L'orgueil, comme lassé des ses artifices et des différentes +métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de +la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se +découvre par la fierté, de sorte qu'à proprement parler la fierté +est l'éclat et la déclaration de l'orgueil (MS 6. I 37). + +[144] Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de +dire grand'chose (max. 137. I 139). + +[145] On ne saurait compter toutes les espèces de vanité. Pour +cela il faut savoir le détail des choses, et comme il est presque +infini. De là vient que si peu de gens sont savants, et que nos +connaissances sont superflues et imparfaites. On décrit les choses +au lieu de les définir. En effet on ne les connaît et on ne les +peut connaître qu'en gros, et par des marques communes. C'est +comme si quelqu'un disait que le corps humain est droit, et +composé de différentes parties, sans dire la matière, la +situation, les fonctions, les rapports et les différences de ses +parties (MP 6 et max. 106, I 116). + +[146] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments que nous +exagérons les bonnes qualités des autres, que par leur mérite; et +nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons +des louanges. La modestie, qui semble les refuser, n'est en effet +qu'un désir d'en avoir de plus délicates (max. 143 et MS 27, I 146 +et 147). + +[147] On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans +intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée et délicate, +qui satisfait différemment celui qui la donne et celui qui la +reçoit: l'un la prend comme une récompense de son mérite, l'autre +la donne pour faire remarquer son équité et son discernement (max. +144. I 148). + +[148] Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui +découvrent par contre-coup des défauts en nos amis, que nous +n'osons divulguer (max. 145, I 149). + +[149] Nous élevons la gloire des uns pour abaisser par là celle +des autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de +Turenne, si on ne voulait pas les blâmer tous deux (max. 198, I +149. 2e état). + +[150] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui +leur sert que la louange qui les trahit (max. 147. I 152). + +[151] Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui +médisent (max. 148, I 153). + +[152] La raillerie est une gaieté agréable de l'esprit, qui enjoue +la conversation, et qui lie la société si elle est obligeante, ou +qui la trouble si elle ne l'est pas (début de MP 34). + +[153] Elle est plus pour celui qui la fait que pour celui qui la +souffre (suite de MP 34). + +[154] C'est toujours un combat de bel esprit, que produit la +vanité; d'où vient que ceux qui en manquent pour la soutenir, et +ceux qu'un défaut reproché fait rougir, s'en offensent également, +comme d'une défaite injurieuse qu'ils ne sauraient pardonner +(suite de MP 34). + +[155] C'est un poison qui tout pur éteint l'amitié et excite la +haine, mais qui corrigé par l'agrément de l'esprit, et la +flatterie de la louange, l'acquiert ou la conserve; et il en faut +user sobrement avec ses amis et avec les faibles (fin de MP 34). + +[156] L'intérêt fait jouer toute sorte de personnages, et même +celui de désintéressé (max. 39, I 43). + +[157] Il n'y a que Dieu qui sache si un procédé est net, sincère, +et honnête (max. 170, I 178). + +[158] La sincérité est une naturelle ouverture du coeur; on la +trouve en fort peu de gens, et celle qui se pratique d'ordinaire +n'est qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des +autres (max. 62, I 71). + +[159] Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts, +et les conduire chacun dans son ordre. Notre avidité les trouble +souvent, en nous faisant courir à cent choses à la fois. De là +vient que pour désirer trop les moins importantes nous ne faisons +pas assez pour obtenir les plus considérables (max. 66, I 76). + +[160] L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce +qui fait la lumière des autres (max. 40, I 44). + +[161] On ne blâme le vice, et on ne loue la vertu, que par intérêt +(MS 28, I 151). + +[162] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans +la moindre occasion étouffée par l'intérêt (max. 275, I 299). + +[163] Les philosophes ne condamnent les richesses que par le +mauvais usage que nous en faisons: il dépend de nous de les +acquérir et de nous en servir sans crime, au lieu qu'elles +nourrissent et accroissent les vices comme le bois entretient et +augmente le feu. Nous pouvons les consacrer à toutes les vertus, +et les rendre même par là plus agréables et plus éclatantes (MP 3) + +[164] Le mépris des richesses, dans les philosophes, était un +désir caché de venger leur mérite de l'injustice de la fortune, +par le mépris des mêmes biens dont elle les privait... C'était un +secret qu'ils avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement +de la pauvreté. C'était enfin un chemin détourné pour aller à la +considération qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses (max. +54, I 63). + +[165] La finesse n'est qu'une pauvre habileté (MP 2). + +[166] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses, que tant +de gens d'esprit emploient communément. Les plus habiles affectent +de les éviter toute leur vie, pour s'en servir dans quelque grande +occasion et pour quelque grand intérêt (max. 124, I 126). + +[167] Comme elles sont l'effet d'un petit esprit, il arrive quasi +toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se +découvre en un autre (max. 125, I 127). + +[168] La plus déliée de toutes les finesses est de faire semblant +de tomber dans les pièges que l'on nous rend. On n'est jamais si +aisément trompé que quand on songe à tromper les autres (max. 117, +I 121). + +[169] Chacun pense être plus fin que les autres; et si l'on était +habile, on ne ferait jamais de finesse ni de trahison (MP 5 et +max. 126, I 128). + +[170] La folie nous suit dans tous les temps de la vie; et si +quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont +proportionnées à son âge et à sa fortune (max. 207, I 219). + +[171] Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais +ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires; +et qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (MS 22, I 132, +et max. 209, I 221). + +[172] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le +véritable dessein de trahir (max. 120, I 124). + +[173] Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce +n'est que l'intérêt et la vanité qui les causent (max. 232. I +246). + +[174] Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions; car, +sous prétexte de pleurer une personne qui nous est chère, nous +pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, ou de +notre considération, en la personne que nous avons perdue. De +cette manière les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent +que pour ceux qui les pleurent. J'ai dit que c'était une espèce +d'hypocrisie, parce que par elle l'homme se trompe seulement +lui-même. Il y en a une autre, qui n'est pas si innocente, et qui +impose à tout le monde. C'est l'affliction de certaines personnes +qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Car le +temps, qui consomme tout, ayant consommé ce qu'elles pleurent, +elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et +leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et +travaillent à persuader par toutes leurs actions qu'elles +égaleront la durée de leurs pleurs à leur propre vie. Cette triste +et fatigante vanité se trouve pour l'ordinaire dans les femmes +ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les chemins à +la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et s'efforcent à se +rendre célèbres par la montre d'une inconsolable douleur (cf. la +maxime suivante). + +[175] Outre ce que nous avons dit, il y a encore quelques autres +espèces de larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui +par conséquent s'écoulent incontinent. On pleure pour avoir la +réputation d'être tendre, on pleure pour être pleuré, et on pleure +enfin de honte de ne pas pleurer (pour cette maxime et la +précédente: max. 233, I 247). + +[176] Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption +de leur coeur aux autres et à eux-mêmes; les vrais honnêtes gens +sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux +autres (max. 202, I 214). + +[177] Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien +(max. 203, I 215). + +[178] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui +nous paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, +c'est qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il +veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les +plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer +seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans +leurs yeux et dans leurs esprits un égarement et une précipitation +de retourner à ce qu'ils veulent dire, au lieu de considérer que +c'est un mauvais moyen de plaire ou de persuader les autres, de +chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et +bien répondre c'est une des grandes perfections qu'on puisse avoir +(max. 139. I 141). + +[179] La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les +femmes, mais toutes n'en ont pas l'exercice, parce que la +coquetterie de quelques-unes est arrêtée et enfermée par leur +tempérament et par leur raison (max. 241. I 263). + +[180] La galanterie est un tour de l'esprit par lequel il pénètre +les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui sont les +plus capables de plaire (max. 100, I 110). + +[181] La politesse est un tour de l'esprit par lequel il pense +toujours des choses agréables, honnêtes et délicates (max. 99. I +109). + +[182] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et +qu'il trouve toutes achevées en lui-même de sorte qu'il semble +qu'elles y soient cachées, comme l'or et les diamants dans le sein +de la terre (max. 101. I III). + +[183] La politesse des États est le commencement de leur +décadence, parce qu'elle applique tous les particuliers à leurs +intérêts propres et les détourne du bien public (MS 52, I 282). + +[184] La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un +désir d'être estimé poli (max. 260. I 283). + +[185] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de +chaque chose (max. 244, I 266). + +[186] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le +manque de vertu (max. 186, I 195). + +[187] Quand on ne trouve point son repos en soi-même, il est +inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55). + +[188] Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui +prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop +aisément qu'elles sont véritables en nous (MP 7). + + +Sentences et maximes de morale par M. D. L. R. 1663 +(B.N., Collection Smith-Lesouef, ms. 90) + +[1] Les vices entrent dans la composition des vertus..., comme H +I. (Cf. L 227.) + +[2] Si on avait ôté de ce que l'on appelle force..., et la suite +comme H 6. + +[3] La clémence est un mélange de gloire..., et la suite comme L +217 et le début de H 7. + +[4] On n'est jamais si ridicule..., comme H 15. (Cf. L 220.) + +[5] La durée de nos passions..., comme H 86 et L 221. + +[6] L'amour est à l'âme..., comme L 223. (Cf. H 91.) + +[7] La folie suit..., et la suite comme L I. (Cf. H 170.) + +[8] L'orgueil a bien plus de part que la charité aux remontrances +que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et nous les +reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader +que nous en sommes exempts. (Cf. L 2 et début de H 137.) + +[9] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce +que nous prenons..., et la suite comme H 138. (Cf. L 3.) + +[10] Nous promettons..., comme L4 et H 16. suivie de L 5 + +[11] Ce qui rend nos amitiés..., comme L 6 et H 89. + +[12] Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer..., et la +suite comme L 7 (Cf. H 90.) + +[13] Les Français ne sont pas seulement sujets..., comme L 8. (Cf. +H 13.) + +[14] Les faux honnêtes gens..., comme L9 et H 176. + +[15] On est au désespoir d'être trompé..., comme H 17. (Cf. L 10.) + +[16] Les plus sages le sont..., comme L II et début de H 171. + +[17] L'amour-propre est plus habile..., comme L 12. (Cf. une +phrase au début de H 105.) + +[18] Il est aussi aisé de se tromper soi-même..., comme L 13 et H +18. + +[19] Rien n'est impossible de soi, il y a des voies qui conduisent +à toutes choses; si nous avions assez de volonté, nous aurions +toujours assez de moyens. (Cf. L 14 et H 21.) + +[20] L'intérêt fait jouer..., comme L 15 et H 156, suivi de L 16 +(cf. H 8) et de L 17 (H. 173). + +[21] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments..., comme L 18 et +le début de H 146. + +[22] L'homme est conduit..., comme L 19. + +[23] La modestie qui semble refuser..., comme L 20. (Cf. fin de H +146.) + +[24] L'orgueil se dédommage toujours..., comme L 21 et H 139. + +[25] L'amitié la plus sainte..., comme L 22. (Cf. H 88.) + +[26] La félicité est dans le goût..., comme L 23. (Cf. H 122.) + +[27] Quand on ne trouve point son repos..., comme L 24 et H 187. + +[28] On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, +bien qu'il y en ait..., et la suite comme L 25. (Cf. H 135.) + +[29] Quoique toutes les passions..., comme L 26 et H 87. + +[30] La jalousie est raisonnable et juste en quelque manière parce +qu'elle ne cherche..., et la suite comme L 27 et H 104. + +[31] Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a +pourtant une certaine proportion des biens et des maux qui les +rend égales (Cf. L 28 et H 126.) + +[32] On n'aime point à louer..., comme H 147 (cf. début de L 29), +sauf deux variantes: celui qui la reçoit et celui qui la donne (au +lieu de: celui qui la donne et celui qui la reçoit); un la prend +(au lieu de: l'un la prend.) + +[33] Nous choisissons toujours des louanges empoisonnées qui +découvrent par contre-coup des défauts en nos amis, que nous +n'osons divulguer. (Cf. suite de L 29 et début de H 148.) + +[34] Nous élevons la gloire des uns..., comme H 149. (Cf. fin de L +29.) + +[35] Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire +est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits +c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée +et délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de +misères. (Cf. L 30 et H 93.) + +[36] Quelques grands avantages que la nature donne..., comme L 31 +et H 121. + +[37] Il n'y a point de libéralité..., comme L 32 et H 29. + +[38] L'amour de la gloire..., comme H III (Cf. L 33.) + +[39] On pourrait dire qu'il n'est point..., et la suite comme L 34 +et H 123. + +[40] On ne veut point perdre la vie..., comme H 116. (Cf. L 35.) + +[41] La valeur, dans les simples soldats..., comme L 36 et H 117. + +[42] Les crimes deviennent innocents, et même glorieux, par leur +nombre et par leur excès; de là vient que les voleries publiques +sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement +s'appelle faire des conquêtes. Le crime a ses héros ainsi que la +vertu. (Cf. L 37 et H 4.) + +[43] Les grands et les ambitieux..., comme H 119. (Cf. L 38.) + +[44] Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien. +(Comme H 177, cf. L 39.) + +[45] La générosité c'est un désir de briller..., comme L 40. (Cf. +H 120.) + +[46] Le jugement n'est autre chose... de son étendue, de sa +profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture, +et de sa délicatesse. L'étendue de l'esprit est la mesure de sa +lumière; la profondeur est celle qui découvre le fond des choses; +le discernement compare et distingue les choses. La justesse ne +voit que ce qu'il faut voir; la droiture prend toujours le bon +droit des choses; la délicatesse aperçoit les choses +imperceptibles, et le jugement prononce ce que les choses sont. Si +on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont +autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel voyant tout +remontre dans la plénitude de ces lumières tous les avantages dont +nous venons de parler. (Cf. L 41 et H 38-39.) + +[47] Quand la vanité ne fait point parler..., comme L 42 et H 144. + +[48] La sincérité est une naturelle ouverture..., et la suite +comme L 43. (Cf. H 158.) + +[49] La finesse n'est qu'une pauvre habileté. (Comme L 44 et H +165.) + +[50] Dieu seul fait les gens de bien..., comme L 45, mais sans la +citation italienne. + +[51] Nous récusons tous les jours des juges pour le plus petit +intérêt, et nous commettons..., et la suite comme L 46. + +[52] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses, que tant de +gens d'esprit emploient communément, les plus habiles affectant de +les rejeter toute leur vie pour s'en servir en quelque grand +intérêt. (Cf. L 47 et H 166.) + +[53] Comme la finesse est l'effet..., comme L 48. (Cf. H 167.) + +[54] On s'est trompé quand on a cru, après tant de grands +exemples, que l'amour et l'ambition triomphent toujours des autres +passions; c'est la paresse, toute languissante qu'elle est, qui en +est le plus souvent la maîtresse; elle usurpe insensiblement sur +tous les desseins et sur toutes les actions de la vie; elle y +détruit et y consomme toutes les passions et toutes les vertus. +(Cf. L 84 et H 94.) + +[55] Rien ne nous plaît tant..., comme H 141, sauf une variante: +leur emploi au lieu de leurs emplois, et la fin: que la confiance +est comme un relâchement de l'âme, causé par le nombre et par le +poids des choses dont elle est pleine. (Cf. L 49.) + +[56] Nous ne nous apercevons que des emportements et des +mouvements extraordinaires de nos humeurs et de notre tempérament, +comme de la violence, de la colère, etc., mais personne quasi ne +s'aperçoit que ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé qui +meut et tourne doucement et imperceptiblement notre volonté à des +actions différentes; elles veulent ensemble..., et la suite comme +L 50. (Cf. H 136.) + +[57] La pitié est un sentiment..., comme L 51 et H 22, sauf un +mot: actions au lieu de occasions. + +[58] Qui considérera superficiellement tous les effets de la +bonté..., comme H 35, sauf la fin: il réunit, il dispose et tourne +tous les hommes en sa faveur. (Cf. L 52.) + +[59] L'humilité est une feinte soumission..., comme H 25, sauf +deux différences: I sous toutes ses figures au lieu de dans toutes +ses figures; 2 où on l'élève au lieu de où l'on l'élève. (Cf. L +53.) + +[60] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des +extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre les +deux est vaste, et contient toutes les autres espèces de courage: +il y a plus de différence entre elles qu'il y en a entre les +visages et les humeurs; cependant elles conviennent en beaucoup de +choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au +commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent +aisément par sa durée; il y en a qui sont assez contents quand ils +ont satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de choses +au delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de +leur peur. D'autres se laissent quelquefois emporter à des +épouvantes générales. D'autres vont à la charge pour n'oser +demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve à qui l'habitude +des moindres périls affermit le courage, et les prépare à +s'exposer à des plus grands. Outre cela, il y a un rapport général +que l'on remarque entre tous les courages des différentes espèces +dont nous venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la +crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne +la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus +général qui, à parler plus absolument, s'étend sur toutes sortes +d'hommes c'est qu'il n'y en a point qui fassent ce qu'ils seraient +capables de faire dans une occasion s'ils avaient une certitude +d'en revenir; de sorte qu'il est visible que la crainte de la mort +ôte quelque chose à leur valeur et diminue son effet. (Cf. L 54 et +H 113.) + +[61] On élève la prudence jusques au ciel., comme L 55. sauf une +différence aussi peu connue au lieu de inconnue. (Cf. H 14.) + +[62] Rien n'est plus divertissant que de voir..., comme L 56 sauf +deux différences: I recevoir des conseils au lieu de recevoir des +conduites; 2 il pare d'abord la sincérité de son avis au lieu de +il paie d'abord la sincérité de son ami. (Cf. H 19.) + +[63] Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car, +sous prétexte de pleurer une personne qui nous est chère, nous +pleurons les nôtres, c'est-à-dire la diminution de notre bien, de +notre plaisir ou de notre considération, en la personne que nous +pleurons. De cette manière les morts ont l'honneur des larmes qui +ne coulent que pour ceux qui les pleuraient. J'ai dit que c'était +une espèce d'hypocrisie parce que par elle l'homme se trompe +seulement lui-même. Il y en a une autre qui n'est pas si innocente +et qui impose à tout le monde, c'est l'affliction de certaines +personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle +douleur; car, le temps, qui consomme tout, l'ayant consommée, +elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs plaintes et leurs +soupirs; elles prennent un personnage lugubre et travaillent à +persuader par toutes leurs actions qu'elles égaleront la durée de +leurs pleurs à leur propre vie. Cette triste et fatigante vanité +se trouve pour l'ordinaire dans les femmes ambitieuses, parce que, +leur sexe leur fermant tous chemins à la gloire, elles se jettent +dans celui-ci, et s'efforcent à se rendre célèbres par la montre +d'une inconsolable douleur. (Cf. L 57 et H 174.) Suivi de Outre ce +que nous avons dit..., comme L 58 et H 175. + +[64] Les philosophes, et Sénèque surtout..., comme L 59. (Cf. H +142.) + +[65] Les affaires et les actions des grands hommes..., comme L 60 +et H 103, sauf les derniers mots: on est éloigné au lieu de on en +est éloigné. + +[66] Comment prétendons-nous qu'un autre..., comme L 61. + +[67] Les philosophes ne condamnent les richesses que par les +mauvais usages ..., et la suite comme L 62. (Cf. H 163.) + +[68] Celui-là n'est pas raisonnable..., comme L 63 et H 23. + +[69] La plus déliée de toutes les finesses..., comme H 168. (Cf. L +64.) + +[70] La pure valeur (s'il y en avait)..., comme L 65 et H 114. + +[71] L'intrépidité est une force extraordinaire..., comme L 66 et +H 115. + +[72] L'orgueil, comme lassé de ses artifices..., comme H 143. (Cf. +L 67.) + +[73] La politesse est un tour de l'esprit..., comme H 181. (Cf. L +68.) + +[74] La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel +il pénètre les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui +sont les plus capables de plaire aux autres. (Cf. L 69 et H 180.) + +[75] Qui ne rirait de la modération..., comme L 70. (Cf. H 27.) + +[76] La modération dans la bonne fortune..., comme L 71 et le +début de H 26. + +[77] La politesse des États..., comme L 72 et H 183. + +[78] La faiblesse de l'esprit..., comme H 20. (Cf. L 73.) + +[79] La gravité est un mystère du corps..., comme L 74 et H 9; +suivi de: La sévérité des femmes c'est un ajustement et un fard +qu'elles ajustent [sic] à leur beauté..., et la suite comme H. 10. +(Cf. L 75.) + +[80] Ceux qui voudraient définir la victoire..., comme L 76, mais +avec omission des mots comme les poètes (Cf. H 134) + +[81] La modération dans la bonne fortune..., comme L 77, (Cf. fin +de H 26.) + +[82] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange..., comme +L 78 et H 40. + +[83] La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre. La +civilité est une envie d'en recevoir, c'est aussi un désir d'être +estimé poli. (Comme L 79-80, et H 124 suivi de H 184.) + +[84] La vérité qui fait les gens véritables est une perceptible +ambition..., et la suite comme L 81 et H 41. + +[85] Nous avouons nos défauts..., comme L 82 et H 24. + +[86] La clémence des princes est une politique..., comme L 83. +(Cf. fin de H 7) + +[87] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses..., comme L 85. + +[88] Il y a deux sortes d'inconstance: l'une qui vient de la +légèreté de l'esprit qui à tous moments change d'opinion, ou +plutôt de la pauvreté de l'esprit qui reçoit toutes les opinions +des autres; l'autre, qui est plus excusable, vient de la fin du +goût des choses que l'on aimait. (Cf. L 86 et H 101.) + +[89] La sobriété est l'amour de la santé..., comme L 87 et H 30. + +[90] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de +leur repos. (Cf. L 88 et H 28.) + +[91] Le mépris des richesses, dans les philosophes..., comme H +164, sauf une variante: un chemin détourné de la pauvreté au lieu +de un chemin détourné. (Cf. L 89.) + +[92] La fidélité est une invention rare..., comme H 31, à une +légère différence près: quelque occasion au singulier. (Cf. L 90.) + +[93] L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre +qu'on leur inspire. (Comme L 91 et H 32.) + +[94] Notre repentir ne vient point de nos actions..., comme L 92 +et H 33. + +[95] Il y a des héros en mal comme en bien. (Comme L 93.) + +[96] L'amour-propre est l'amour de soi-même..., comme L 94, sauf +les variantes suivantes: + +Ier alinéa: leur en donnait les moyens (au lieu de leur en ouvrait +les moyens)--des métamorphoses (au lieu de de la métamorphose) + +2e alinéa: On ne peut en sonder la profondeur (au lieu de On ne +peut sonder la profondeur)--il y conçoit (sans et)--il en +forme quelquefois de si monstrueuses (sans même). + +3e alinéa: lorsqu'il les a rassasiés (au lieu de qu'il a +rassasiés). + +5e alinéa: plutôt que par les beautés (au lieu de plutôt que par +la beauté)--qu'il court lorsqu'il suit les choses (sans les mots +et qu'il suit son gré). + +6e alinéa: Il est tout le contraire (au lieu de II est tous les +contraires)--il est impérieux, il est obéissant (au lieu de il +est impérieux et obéissant). + +7e alinéa: qui le tournent (au lieu de qui les tournent)--à la +gloire et aux richesses (au lieu de à la gloire ou aux richesses) +--il y en a une infinité (au lieu de il en a une infinité)-- +omission des mots car il est naturellement inconstant de toutes +manières. + +8e alinéa: mais qu'il poursuit parce qu'il les veut (au lieu de et +qu'il poursuit seulement parce qu'il les veut). + +9e alinéa: conserve sa fierté (sans toute) + +10e alinéa: et il s'accommode (au lieu de il s'accommode). + +IIe alinéa: il ruine (au lieu de il se ruine)--il se change +seulement (au lieu de il le change seulement)--dans les +triomphes de sa défaite (au lieu de dans le triomphe de sa +défaite). (Cf. H 105) + +[97] L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent +trompés. (Comme L 95.) + +[98] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler. +(Comme L 96.) + +[99] La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis. (Comme L +97.) + +[100] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que +l'amour de la faveur; c'est aussi la rage de n'avoir point la +faveur, qui se console et s'adoucit par le mépris des favoris; +c'est enfin une secrète envie de la détruire qui fait que nous +leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas leur ôter ceux de +tout le monde. (Cf. L 98 et H 132.) + +[101] Chaque homme n'est pas plus différent..., comme L 99 et H +70. + +[102] Il est de la reconnaissance..., comme L 100, sauf une +variante: trouver facilement au lieu de trouver plus facilement. +(Cf. H 12) + +[103] La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres pour +acquérir leur estime fait qu'enfin nous nous déguisons nous-mêmes. +(Cf. L 101) + +[104] Les biens et les maux sont plus grands..., comme L 102 et H +125. + +[105] Il y a des personnes à qui leurs défauts siéent bien..., +comme L 103. (Cf. H 58.) + +[106] La réconciliation avec nos ennemis..., comme L 104 et H II + +[107] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant +leur persécution et leur haine que les bonnes qualités que nous +avons. (Cf. L 105.) + +[108] Une des choses qui fait que nous trouvons si peu de gens qui +paraissent raisonnables et aimables dans la conversation est qu'il +n'y a..., et la suite comme L 106. (Cf. H 178.) + +[109] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre..., comme L +107, sauf les différences suivantes: celle de transformer les +objets (au lieu de celle de transformer ses objets)--lorsque +personne ne nous est contraire (au lieu de lorsqu'une personne +nous est contraire)--notre amour-propre juge les actions (au +lieu de notre amour-propre juge ses actions)--du biais dont nous +le regardons (au lieu de des biais dont nous les regardons). (Cf. +H 106.) + +[110] Quoique toutes les passions montrent cette vérité..., comme +L 108, sauf trois variantes: ou l'infidélité au lieu de ou +infidélité--omission des mots contre sa maîtresse--que la vue +a calmé au lieu de que sa vue a calmé. (Cf. H 107.) + +[111] La justice n'est qu'une vive appréhension..., comme L 109, +sauf les différences suivantes: qu'on ne nous ôte au lieu de qu'on +nous ôte--cette considération et le respect au lieu de cette +considération et ce respect--que la naissance ou la fortune lui +ont donnés au lieu de que la naissance ou la fortune lui a donnés. +(Cf. fin de H 37.) + +[112] La justice, dans les bons juges qui sont modérés, n'est que +l'amour dans leur élévation [sic]. (Cf. L 110 et début de H 37.) + +[113] Rien n'est si contagieux que l'exemple..., comme L III, sauf +une variante: l'imitation d'agir honnêtement au lieu de +l'imitation des biens. (Cf. H 46.) + +[114] Nul ne mérite d'être loué..., et la suite comme H 36. (Cf. L +112.) + +[115] Chacun pense être plus sage que les autres. (Cf. L 113 et +début de H 169.) + +[116] L'aveuglement des hommes..., comme L 114 (Cf. H 140.) + +[117] La constance en amour..., comme L 115. (Cf. H 100.) + +[118] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis suivant leurs +mérites, mais selon nos besoins..., et la suite comme L 116. + +[119] Il n'y a point d'amour pur et exempt du mélange..., et la +suite comme L 117. (Cf. H 92.) + +[120] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le +manque de vertu. (Comme L 118 et H 186.) + +[121] La passion fait souvent du plus habile homme un sot et rend +quasi les plus sots habiles. (Cf. L 119 et H 69.) + +[122] Il y a des gens niais qui se connaissent sots et qui +emploient habilement leur sottise (Cf. L 120 et H 59.) + +[123] Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à +redire en lui (Comme H 71; cf. L 121.) + +[124] On ne saurait compter toutes les espèces de vanité. Pour les +savoir, il faut savoir le détail des choses, et comme il est +presque infini, de là vient que si peu de gens sont savants et que +nos connaissances sont superficielles et imparfaites; on décrit +les choses au lieu de les définir; en effet on ne les connaît et +on ne les fait connaître qu'en gros et par des marques communes. +C'est comme si quelqu'un disait que ce corps humain est droit et +composé de différentes parties, sans dire le nombre, la situation, +les fonctions, les rapports et les différences de ces parties (Cf. +L 122-123, et H 145.) + +[125] Il est bien malaisé de distinguer la bonté..., comme L 124 +et H 34. + +[126] On incommode toujours les gens quand on est persuadé de ne +les pouvoir jamais incommoder. (Cf. L 125.) + +[127] Les grandes et éclatantes actions..., comme H 102, sauf deux +différences comme des effets des grands intérêts, au lieu que ce +sont d'ordinaire des effets de l'humeur (au lieu de: comme les +effets des grands intérêts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les +effets de l'humeur)--l'ambition d'être maîtres du monde (au lieu +de: l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du monde). (Cf. +L 126.) + +[128] Les passions sont les seuls orateurs..., comme L 127, sauf +une différence: et l'homme le plus simple les persuade mieux, au +lieu de et l'homme le plus simple, qui sent, persuade mieux. (Cf. +H 45.) + +[129] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et ne +dire que ce qu'il faut. (Cf. L 128 et H 43.) + +[130] Ceux qui se sentent du mérite..., comme L 129 et début de H +127, sauf une variante des véritables héros au lieu de de +véritables héros. + +[131] La coquetterie est le fond de l'humeur..., comme L 130 et H +179. + +[132] Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la +compagnie des sots. (Cf. L 131 et H 72.) + +[133] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix..., +comme L 132. sauf les derniers mots: et déplaisent au lieu de ou +déplaisent. (Cf. H 73-74.) + +[134] Il y a des jolies choses que l'esprit..., et la suite comme +L 133 et H 182. + +[135] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire +infailliblement. (Comme H 75, cf. L 134.) + +[136] L'approbation qu'on donne à l'esprit et à la beauté et à la +valeur les augmente, les perfectionne et leur fait faire de plus +grands effets qu'ils n'avaient été capables de faire d'eux-mêmes +(Cf. L 136.) + +[137] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction..., comme H 76. +(Cf. L 137.) + +[138] La faiblesse fait connaître [sic] plus de trahisons que les +véritables desseins de trahir. (Cf. L 135 et H 172) + +[139] Nous n'avons pas assez de force pour suivre notre raison. +(Cf. L 138 et H 77.) + +[140] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles..., comme +H 78. (Cf. L 139.) + +[141] Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de +passions et plus de vertus que les âmes communes, mais seulement +celles qui ont de plus grandes vues. (Cf. L 140 et H 79.) + +[142] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux +qu'on espère. (Comme H 128; cf. L 141.) + +[143] On se vante souvent mal à propos..., comme L 142 et H 80, +sauf une omission: l'homme au lieu de et l'homme. + +[144] Ce qui nous empêche souvent de bien juger..., comme L 143 et +H 188, sauf une variante: est que au lieu de c'est que. + +[145] La santé de l'âme n'est pas plus assurée..., comme H 81, +sauf trois variantes: que nous puissions au lieu de que nous +paraissions--point encore au lieu de pas encore--que l'on est +au lieu de qu'on l'est. (Cf. L 144.) + +[146] On blâme l'injustice, non pas pour la haine qu'on a pour +elle, mais pour le préjudice qu'on en reçoit. (Cf. L 145.) + +[147] Un habile homme doit savoir régler le rang de ses +intérêts..., comme L 146. + +[148] Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de +la fortune. (Comme L 147 et fin de H 136.) + +[149] La honte, la paresse et la timidité..., et la suite comme L +148 et H 5. + +[150] On a plus de raison quand on espère plus d'en trouver aux +autres. (Cf. L 149.) + +[151] Ceux qu'on exécute affectent..., comme L 150 et H 48, sauf +une variante: ce qu'un mouchoir au lieu de ce que le mouchoir. + +[152] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir +l'injustice. (Comme L 151; cf. début de H 37.) + +[153] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que +dans le choix des paroles. (Comme L 152 et H 44.) + +[154] La plupart des hommes s'exposent assez..., comme L 153 et H +118. + +[155] On ne loue que pour être loué. (Comme L 154.) + +[156] Il n'y a que Dieu qui sache..., comme L 155. (Cf. H 157.) + +[157] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de +chaque chose. (Comme L 156 et H 185.) + +[158] Si on était assez habile, on ne ferait point de finesses ni +de trahisons (Cf. fin de H 169.) + +[159] On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par +l'intérêt. (Cf. L 157 et H 161.) + +[160] La vérité est le fondement et la justification de la beauté. +(Comme L 158 et début de H 42.) + +[161] Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions +pas de celui des autres. (Comme L 159 et fin de H 137.) + +[162] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons +toutes choses comme si nous étions immortels. (Comme L 160; cf. H +50.) + +[163] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui +leur sert que la louange qui les trahit. (Comme L 161 et H 150.) + +[164] La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse +est une subtilité solide. (Comme H 51; cf. L 162.) + +[165] La vérité est le fondement et la raison de la perfection et +de la beauté..., comme L 163 et H 42. + +[166] Les passions ont une injustice..., comme L 164, sauf une +variante; dire tout ce qui lui plaît au lieu de dire quasi tout ce +qui lui plaît. (Cf. H 82.) + +[167] Le monde, ne connaissant point le véritable motif, n'a garde +de le pouvoir récompenser..., et la suite comme L 165 et H 52, +sauf deux variantes des belles qualités au lieu de de belles +qualités--ne soit point de l'or au lieu de ne soit pas de l'or. + +[168] Comme il y a des bonnes viandes..., et la suite comme L 166 +et H 53. + +[169] Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces de +nos amis lorsqu'elles aident à nous faire faire quelques belles +actions. (Cf. L 167.) + +[170] Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont +bientôt oubliés. (Cf. L 168.) + +[171] L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices. (Cf. L +169.) + +[172] Plusieurs personnes s'acquittent du devoir de la +reconnaissance..., et la suite comme L 170. + +[173] Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut +pour y paraître établi. (Comme L 171 et début de H 61) + +[174] Dans toutes les professions et dans tous les arts..., comme +L 172 et la fin de H 61. + +[175] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le +monde chante un certain temps, quelque sots et dégoûtants qu'ils +soient. (Cf. L 173 et H 62.) + +[176] Comme dans la nature il y a une éternelle génération..., +comme L 174, sauf une variante: des passions au lieu de de +passions. (Cf. H 64.) + +[177] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son +semblable..., comme H 65. (Cf. L 175.) + +[178] Peu de gens sont cruels de cruauté, mais les hommes sont +cruels et inhumains d'amour-propre. (Cf. L 176 et fin de H 110.) + +[179] L'intérêt parle toute sorte de langues..., comme L 177. + +[180] L'intérêt est toujours la dupe du coeur. (Cf. L 178 et H +83.) + +[181] Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions..., +comme H 84. (Cf. L 179.) + +[182] La philosophie triomphe aisément des maux passés..., comme L +180 et H 85. + +[183] Ce qui fait tout le mécompte dans la reconnaissance qu'on +attend des grâces qu'on a fait, c'est que..., et la suite comme L +181. + +[184] La vanité, et la honte, et surtout le tempérament, fait la +valeur des hommes, dont on fait tant de bruit (Cf. L 182 et H +112.) + +[185] Il y a des gens dont le mérite..., comme L 183 et H 57. + +[186] On se console souvent d'être malheureux en effet pour +certain plaisir qu'on trouve à le paraître. (Cf. L 184 et fin de H +127.) + +[187] On admire tout ce qui éblouit..., comme L 185, sauf une +variante: qui donne souvent au lieu de et donne souvent. (Cf. H +54.) + +[188] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie..., +comme L 186. (Cf. H 55.) + +[189] La vertu est un fantôme..., comme L 187 (Cf. H 2.) + +[190] Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188, sauf +l'omission d'un et (par la coutume au lieu de et par la coutume). +(Cf. H 49) + +[191] L'imitation est toujours malheureuse et tout ce qui est +contrefait déplaît, et les seules choses charment qui sont +naturelles. (Cf. L 189 et H 47.) + +[192] Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a +planté des différents arbres dans la nature..., et la suite comme +H 60, sauf la fin: ne saurait produire les effets des talents les +plus communs; de là vient qu'il est aussi ridicule de vouloir +faire des semées sans en avoir la graine en soi que de vouloir +qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait pas semé de +ses oignons. (Cf. L 190.) + +[193] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir. +(Comme L 191 et H 63.) + +[194] L'intérêt, à qui on reproche..., comme H 160. (Cf. L 192.) + +[195] Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui +médisent. (Comme L 193 et H 151.) + +[196] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut +avoir l'économie. (Cf. L 194 et H 56.) + +[197] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme +il est, est que plus il devient raisonnable..., et la suite comme +L 195 et H 66. + +[198] On se mécompte toujours dans le jugement..., comme L 196 et +H 67: suivie de Il faut une certaine proportion entre les actions +et les desseins qui les produisent, ou les actions ne font tous +les effets qu'elles doivent faire (cf. L 197 et H 68.) + +[199] Quoique la grandeur des ministres se forme par la grandeur +de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de +quelque petit dessein. (Cf. L 198 et H 131.) + +[200] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans +la moindre occasion étouffée par un intérêt. (Cf. L 199 et H 162.) + +[201] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. (Comme L +200 et fin de H 171.) + +[202] Les grands hommes s'abattent et se démontent enfin..., et la +suite comme L 201 et H 133. + +[203] La plupart des gens ne voient dans les hommes..., comme L +202 et H 129. + +[204] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands +défauts. (Comme L 203 et H 130.) + +[205] Toutes les vertus des hommes se portent dans l'intérêt, +comme les fleuves se perdent dans la mer. (Cf. L 204 et H 3.) + +[206] Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher +l'amour où il est ou le feindre où il n'est pas. (Cf. L 224 et H +95.) + +[207] Comme on n'est jamais libre..., comme L 225, sauf les +derniers mots: de ses amants au lieu de son amant (Cf. H 96.) + +[208] Si on jugeait de l'amour..., et la suite comme L 219 et H +97. + +[209] On peut trouver des femmes qui n'ont point fait de +galanteries..., et la suite comme H 98. (Cf. L 222.) + +[210] Il y a deux sortes de constances en amour..., et la suite +comme H 99, sauf une variante: que l'on se fait un honneur au lieu +de qu'on se fait honneur. (Cf. L 226.) + + +Manuscrit édité par Édouard de Barthélemy + +[1] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur..., +comme L 3. + +[2] De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il +lui plaît, il se fait plusieurs vertus. (Cf. L 246.) + +[3] La modération dans la bonne fortune..., comme L 71. + +[4] L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du +monde. (Comme L 12.) + +[5] La durée de nos passions ne dépend pas de nous plus que la +durée de notre vie. (Cf. L 221.) + +[6] La passion fait souvent un sot du plus habile homme, et rend +souvent le plus sot habile. (Cf. L 119.) + +[7] Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a +planté des arbres différents dans la nature, en sorte que chaque +talent ainsi que chaque arbre a sa propriété et son effet qui leur +sont particuliers; de là vient que le poirier le meilleur du monde +ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent +le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets du talent +le plus commun. De là aussi vient qu'il est aussi ridicule de +vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi, que de +vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait +point semé d'oignons. (Cf. L 190.) + +[8] La vérité est le fondement et la justification de la beauté. +(Comme L 158.) + +[9] La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis. (Comme L +97.) + +[10] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de +gens d'esprit emploient si communément; les plus habiles affectent +de les éviter toute leur vie pour s'en servir à quelque grande +occasion et par quelque grand intérêt. (Cf. L 47.) + +[11] Il y a des hommes que l'on estime..., comme L 205, avec toute +vertu au singulier. + +[12] La vertu est un fantôme formé par nos passions à qui on donne +un nom honnête afin de faire impunément ce qu'on veut. (Cf. L +187.) + +[13] On ne saurait compter toues les espèces de vanités. (Cf. L +122.) + +[14] La vérité qui fait les hommes véritables..., et la suite +comme L 81. + +[15] Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il +l'est souvent de lui-même. (Comme L 99.) + +[16] L'amour-propre est l'amour de soi-même... Long développement +semblable à la maxime I de la première édition (MS I), à trois +petites variantes près: il travaille lui-même à sa ruine (au lieu +de il travaille même à sa ruine)--on le trouve qui triomphe (au +lieu de on le retrouve qui triomphe)--trouve dans la violence +continuelle de ses vagues (au lieu de trouve dans le flux et le +reflux de ses vagues continuelles). (Cf. L 94.) + +[17] Enfin l'orgueil, comme lassé de ses artifices..., comme L 67, +sauf une variante: un visage naturel (au lieu de son visage +naturel). + +[18] Ces grandes et éclatantes actions..., et la suite comme L +126, à l'exception des derniers mots: un effet de jalousie (au +lieu de un effet de la jalousie). + +[19] Les passions sont les seuls orateurs..., comme au début de L +127, jusqu'à infaillibles. + +[20] Les passions ont une injustice..., comme L 164 (à ceci près +que la fin comporte des lapsus qui la rendent inintelligible). + +[21] Tout le monde est plein de pelles qui se moquent du fourgon. +(Cf. L 121.) + +[22] Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent pas assez +d'ordinaire ce qui en est l'origine. (Cf. L 237.) + +[23] On blâme l'injustice, non par la haine qu'on en a, mais pour +le préjudice qu'on en reçoit. (Cf. L 145.) + +[24] On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt. +(Comme L 157.) + +[25] On ne fait point de distinction dans la colère..., comme L +25. + +[26] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie..., +comme L 186. + +[27] Peu de gens sont cruels de cruauté, mais tous les hommes sont +cruels d'amour-propre. (Cf. L 176.) + +[28] Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel..., comme +L 256. + +[29] Comme dans la nature il y a une éternelle génération...., +comme L 174. + +[30] Quelque industrie qu'on ait à cacher ses passions..., et la +suite comme L 179. + +[31] L'intérêt est l'ami de l'amour-propre, de sorte que comme le +corps privé de son âme est sans vie, sans ouïe, sans connaissance, +sans sentiment et sans mouvement, de même l'amour-propre séparé, +s'il faut dire ainsi, de son intérêt, ne vit, n'entend..., et la +suite comme L 270. + +[32] Les Français ne sont pas seulement sujets à perdre, comme la +plupart des hommes, le souvenir des bienfaits et des injures, mais +ils haïssent ceux qui les ont obligés; l'orgueil et l'intérêt +produisent partout l'ingratitude..., et la suite comme L 8. + +[33] La clémence des princes est une politique..., comme L 83 + +[34] La clémence est un mélange de gloire, de paresse et de +crainte dont nous faisons une vertu. (Cf. L 217.) + +[35] La modération des personnes heureuses est le calme de leur +humeur adoucie par la possession du bien. (Cf. début de L 77.) + +[36] Nous craignons toutes choses comme mortels..., comme L 160, +avec le deuxième toute chose au singulier. + +[37] Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la +paresse sur la frontière de plusieurs vertus. (Comme L 209.) + +[38] On n'a plus de raison quand on n'espère plus d'en trouver aux +autres. (Comme L 149.) + +[39] Les philosophes, et Sénèque surtout..., comme L 59. + +[40] Les plus sages le sont dans toutes les choses +indifférentes..., et la suite comme L II. + +[41] Toutes les passions ne sont que les divers degrés de la +chaleur et de la froideur du sang. (Cf. L 251.) + +[42] La sobriété est l'amour de la santé ou l'impuissance de +manger beaucoup. (Comme L 87.) + +[43] Les grandes âmes ne sont pas celles..., comme L 140, sauf la +fin: les plus grandes vues au lieu de de plus grandes vues. + +[44] La crainte du blâme et du mépris qui suivent ceux qui +s'enivrent de leur bonheur, c'est une vaine ostentation de la +force de notre esprit, enfin..., et la suite comme la fin L 77. + +[45] Nous avons tous assez de force pour supporter les maux +d'autrui. (Comme L 5.) + +[46] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent +renfermer leur agitation dans leur coeur. (Cf. L 16.) + +[47] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois..., comme L 150. + +[48] La philosophie triomphe aisément des maux passés..., comme L +180. + +[49] Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188. + +[50] On se console souvent d'être malheureux en effet..., comme L +184. + +[51] Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile +de le chercher ailleurs. (Cf. L 24.) + +[52] Comment peut-on répondre si hardiment de soi-même, puisqu'il +faut auparavant pouvoir répondre de sa fortune? (Cf. L 214.) + +[53] L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au +corps qu'elle anime. (Comme L 223.) + +[54] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on +ne peut se plaindre avec justice de la cruauté de ses maîtresses, +ni de la légèreté de son amant. (Cf. L 225.) + +[55] La justice dans les bons juges n'est que l'amour de +l'approbation; dans les ambitieux, c'est l'amour de leur +élévation. (Cf. L 110.) + +[56] Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si +nous n'avons pas pu le garder nous-mêmes? (Cf. L 61.) + +[57] Les grands hommes s'abattent et se démontent..., comme L 201, +sauf une variante: et non pas par celle de leur coeur au lieu de +et non pas par celle de leur âme. + +[58] On n'oublie jamais si bien la chose [sic] que quand on s'est +lassé d'en parler. (Cf. L 213.) + +[59] Quoique toutes les passions se dussent cacher..., comme L 26 + +[60] La jalousie est raisonnable en quelque manière..., comme L +27. + +[61] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant +les persécutions et leur haine que les bonnes qualités que nous +avons. (Cf. L 105.) + +[62] Rien n'est impossible de soi..., comme L 14. + +[63] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des +défauts, c'est la facilité que l'on a à croire ce qu'on désire. +(Cf. L 269.) + +[64] Si nous n'avions pas de défauts, nous ne serions pas si aises +d'en remarquer aux autres. (Cf. L 257.) + +[65] Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on a +craint..., et la suite comme L 240, sauf la fin: le doute et les +soupçons au lieu de les doutes et les soupçons. + +[66] L'orgueil se dédommage toujours..., comme L 21. + +[67] Si nous n'avions pas d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas +de celui des autres. (Cf. L 159.) + +[68] L'orgueil est égal dans tous les hommes..., comme L 211. + +[69] L'orgueil a bien plus de part que la bonté aux remontrances +que nous faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous ne les +reprenons pas tant pour les en corriger que pour leur persuader +que nous en sommes exempts. (Cf. L 2.) + +[70] Dieu seul fait les gens de bien..., comme L 45. + +[71] Les crimes deviennent innocents et même glorieux..., comme L +37, sauf une variante: s massacres de provinces au lieu de les +massacres des provinces. + +[72] Ceux qui voudraient définir la victoire..., comme L 76. + +[73] L'imitation est toujours malheureuse..., comme L 189. sauf +une variante: plaisent au lieu de charment. + +[74] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon +nos craintes. (Comme L 4.) + +[75] L'intérêt fait jouer toute sorte de personnages et même celui +de désintéressé. (Comme L 15.) + +[76] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que +par celles que l'on affecte d'avoir. (Cf. L 220.) + +[77] L'espérance et la crainte sont inséparables..., comme L 261. + +[78] Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la +vérité..., comme L 206. + +[79] L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns..., comme L +192. + +[80] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses peuvent +difficilement s'appliquer aux grandes..., et la suite comme L 85. + +[81] Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre +raison. (Comme L 138.) + +[82] L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant +que par son espoir [sic] il vise à un endroit, son coeur +s'achemine insensiblement à un autre. (Cf. L 19.) + +[83] Le caprice de l'homme est encore plus bizarre que celui de la +fortune. (Cf. L 147.) + +[84] Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de l'amour-propre +dont il ne faut pas plus disputer que des goûts de la langue ou +du choix des couleurs. (Cf. L 243.) + +[85] La félicité est dans le goût et non pas dans les choses, et +c'est pour avoir ce qu'on aime est heureux, et non pas pour avoir +ce que les autres trouvent amiable [sic]. (Cf. L 23.) + +[86] On n'est jamais si malheureux qu'on craint, ni si heureux +qu'on espère. (Comme L 141.) + +[87] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur +mérite, mais selon nos besoins, et selon l'opinion que nous +croyons leur avoir donnée de ce que nous valons. (Cf. L 116.) + +[88] Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale et +répandue pour tout le monde de la grande habileté. (Cf. L 124.) + +[89] La confiance de plaire est souvent le moyen de plaire +infailliblement. (Comme L 134.) + +[90] La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande +partie de celle que l'on a aux autres. (Comme L 248.) + +[91] Ce qui nous empêche souvent de bien juger..., comme L 143. + +[92] La dévotion qu'on donne aux princes est un second +amour-propre. (Cf. L 91.) + +[93] La fin du bien est un mal, et la fin du mal est un bien. (Cf. +L 210.) + +[94] Les biens et les maux sont plus grands dans notre +imagination..., comme L 102. + +[95] Ceux qui se sentent du mérite..., comme L 129, à un mot près: +poursuivre au lieu de persécuter. + +[96] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction..., comme L 137. + +[97] Quelque disproportion qu'il y ait entre les fortunes, il y a +pourtant toujours une certaine proportion de biens et de maux qui +les rend égales. (Cf. L 28.) + +[98] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas +elle, mais la fortune, qui fait les héros. (Comme L 31.) + +[99] Le mépris des richesses était dans les philosophes..., et la +suite comme L 89, à un mot près: garantir au lieu de dédommager. + +[99 bis] Les philosophes ne condamnent les richesses..., comme L +62, sauf une variante: elles nourrissent et accroissent les crimes +comme le bois entretient le feu, au lieu de: elles nourrissent et +accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le +feu. + +[100] Comme la plus heureuse personne du monde..., comme L 38, +sauf une variante: puisqu'il leur faut au lieu de qu'il leur faut. + +[101] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que +l'amour de ces faveurs [sic]. C'est aussi la rage de n'avoir pas +la faveur qui console et adoucit [sic] par le mépris des favoris; +c'est aussi une secrète envie de la détruire qui fait que nous +leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant que leur ôter ce qui +leur attire celles de tout le monde [sic]. (Cf. L 98.) + +[102] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé..., +comme L 195, sauf une variante: lui-même au lieu de soi-même. + +[103] Ce qui fait tant disputer contre les maximes..., comme L +245. + +[104] Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut +pour y paraître établi. (Comme L 171.) + +[105] Quoique la vanité des ministres..., comme L 198, sauf une +variante, elle suit au lieu de elles sont. + +[106] Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles +heureuses et malheureuses..., et la suite comme L 262. + +[107] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de +malheureux accidents..., comme L 34, sauf la fin: à leur préjudice +les plus avantageux, au lieu de les plus avantageux à leur +préjudice. + +[108] La sincérité c'est une naturelle ouverture du coeur..., et +la suite comme L 43. + +[109] Le vrai ne fait pas tant de mal dans le monde que le +vraisemblable y fait de mal (Cf. L 234). + +[110] On élève la prudence jusqu'au ciel..., comme L 55, sauf les +variantes suivantes: de nos actions et de notre conduite (au lieu +de de nos actions et de nos conduites)--tout le secours que nous +demandons (au lieu de tous les secours que nous demandons)-- +quand il veut (au lieu de quand il lui plaît)--à la Providence +(au lieu de à sa providence). + +[111] Un habile homme doit savoir régler..., comme L 146. sauf la +fin: nous ne la faisons pas servir pour obtenir les plus +considérables, au lieu de nous ne les faisons pas assez servir à +obtenir les plus considérables. + +[112] Il est malaisé de définir l'amour..., comme L 30, sauf une +variante: et dans le corps que ce n'est, au lieu de et dans le +corps ce n'est. + +[113] Il n'y a point d'amour pur et exempt de mélange des autres +passions..., et la suite comme L 117. + +[114] Il n'y a point de déguisement... comme L 224. + +[115] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il +ressemble plus à la haine qu'à l'amitié. (Cf. L 219.) + +[116] Il y a beaucoup de femmes qui ont jamais fait [sic] de +galanterie, mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais fait +qu'une. (Cf. L 222.) + +[117] Le pouvoir que les personnes que nous aimons..., comme L +267. + +[118] On blâme aisément les défauts des autres..., comme L 212. + +[119] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a de mille +différentes copies. (Cf. L 263.) + +[120] L'amour aussi bien que le feu..., comme L 264. + +[121] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le +monde en parle et peu de gens en ont vu. (Cf. L 265.) + +[122] L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces..., +comme L 266. + +[123] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir +l'injustice. (Comme L 151.) + +[124] La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte +ce qui nous appartient; de là vient cette considération et ce +respect pour tous les intérêts du prochain et cette scrupuleuse +application à ne lui faire aucun préjudice. Cette crainte retient +l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la fortune +lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses +continuelles sur les autres. (Cf. L 109.) + +[125] Ce qui rend nos amitiés si légères et si changeantes..., +comme L 6. + +[126] La réconciliation avec nos ennemis..., comme L 104. + +[127] Rien ne prouve tant que les philosophes..., comme L 208. + +[128] La jalousie ne subsiste que dans les doutes et ne vit que +dans les nouvelles inquiétudes. (Cf. L 239.) + +[129] Il y a des reproches qui louent et des louanges qui +médisent. (Comme L 193.) + +[130] L'amitié la plus sainte et la plus sacrée..., comme L 22. + +[131] Nous nous persuadons souvent d'aimer des gens plus +puissants..., et la suite comme L 7. + +[132] Le jugement n'est autre chose que la lumière de l'esprit..., +comme L 41, sauf ces différences, c'est la mesure de sa lumière +(au lieu de est la mesure de sa lumière)--La délicatesse +aperçoit l'imperceptible, et le jugement prononce ce qu'elle sent +(au lieu de. La délicatesse aperçoit les imperceptibles. Et le +jugement prononce ce qu'elles sont.)--Si on les examine bien (au +lieu de. Si on l'examine bien).--Suivie de L 44. La finesse +n'est qu'une pauvre habileté. + +[133] La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense +toujours des choses honnêtes et délicates. (Cf. L 68.) + +[134] La galanterie de l'esprit est un tout de l'esprit..., comme +L 69. + +[135] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point..., +comme L 133. sauf une variante: le diamant au lieu de les +diamants. + +[136] L'esprit est toujours la dupe du coeur. (Comme L 178.) + +[137] On peut connaître son esprit, mais qui peut connaître son +coeur? (Comme L 233.) + +[138] Les affaires et les actions des grands hommes, comme les +statues, ont leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir +de près pour en discerner toutes les circonstances; il y en a +d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on est éloigné. +(Cf. L 60.) + +[139] Pour savoir, il faut savoir le détail des choses, et comme +il est infini, de là vient qu'il y a si peu de gens qui sont +savants, et que nos connaissances sont superficielles et +imparfaites, et qu'on décrit des choses au lieu de les définir..., +et la suite comme L 123. + +[140] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis..., comme +L 10. + +[141] Il est aussi facile de se tromper soi-même..., et la suite +comme L 13. + +[142] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes +assemblés, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner; +l'un paraît avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient +recevoir des instructions pour sa conduite et soumettre ses +sentiments; et son dessein, le plus souvent, est de faire passer +les siens, et de rendre celui qu'il vient consulter garant de +l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille paie d'abord la +confiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé, +et il cherche..., et la suite comme L 56. + +[143] La plus déliée de toutes les finesses...; comme L 64, sauf +une variante: qu'on nous tend, au lieu de que l'on nous tend. + +[144] L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent +trompés: (Comme L 95.) + +[145] La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres..., +comme L 101. + +[146] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le +véritable dessein de trahir. (Comme L 135.) + +[147] On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal +impunément. (Comme L 231.) + +[148] Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit..., comme L +48. + +[149] La finesse n'est qu'une pauvre habileté. (Comme L 44.) + +[150] On est sage pour les autres personnes, personne ne l'est +assez pour soi-même. (Cf. L 247.) + +[151] Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de +dire grand'chose. (Comme L 42.) + +[152] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler. +(Comme L 96.) + +[153] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens..., +comme L 106, sauf deux variantes: ce qu'on lui dit. Les plus +habiles (au lieu de ce qu'on lui dit, et que les plus habiles)-- +une précipitation pour retourner (au lieu de une précipitation de +retourner). + +[154] Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la +compagnie des sots. (Cf. L 131.) + +[155] On se vante souvent de ne se point ennuyer..., et la suite +comme L 142. + +[156] On ne loue que pour être loué. (Comme L 154.) + +[157] Comme c'est le caractère des grands esprits de faire +entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits +en revanche ont l'air [sic] de parler beaucoup et de ne dire rien. +(Cf. L 252.) + +[158] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments..., comme L 18. + +[159] On n'aime point à louer, on ne loue personne jamais sans +intérêt..., et la suite comme L 29, sauf la fin: on louerait moins +le duc de Turenne et Monsieur le Prince si on ne voulait pas les +blâmer tous deux, au lieu de: on louerait moins Monsieur le Prince +et Monsieur de Turenne si on ne voulait pas les blâmer tous les +deux. + +[160] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui +leur est utile à la louange qui les trahit [sic]. (Cf. L 161.) + +[161] La modestie qui semble refuser les louanges n'est en effet +qu'un désir d'en avoir de plus délicates. (Comme L 20.) + +[162] La nature fait le mérite et la fortune le met en oeuvre. +(Comme L 79.) + +[163] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire..., comme L +183. + +[164] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut +avoir l'économie. (Comme L 194.) + +[165] On se mécompte toujours dans le jugement..., comme L 196. + +[166] Il faut une certaine proportion..., comme L 197, sauf une +variante: sans lesquels au lieu de sans laquelle. + +[167] On admire tout ce qui éblouit..., comme L 185, sauf une +variante: dérobe souvent l'estime, au lieu de dérobe l'estime. + +[168] Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule +apparent et qui dans leurs raisons cachées sont très sages et très +solides. (Cf. L 259.) + +[169] Le monde, ne connaissant pas le véritable mérite..., et la +suite comme L 165, à une variante près: de belles qualités (sans +le mot apparentes). + +[170] L'espérance, toute vaine et fourbe qu'elle est d'ordinaire, +sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un beau chemin +agréable. (Cf. L 215.) + +[171] La honte, la paresse et la timidité conservent toutes seules +le mérite..., et la suite comme L 148. + +[172] Il n'y a que Dieu qui sache..., comme L 155. + +[173] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur..., +comme L 166, sauf une variante: dégoûtent des qualités, au lieu de +dégoûtent avec des qualités. + +[174] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt comme +les fleuves se perdent dans la mer. (Comme L 204.) + +[175] La constance en amour est une inconstance perpétuelle..., +comme L 115. Suivie de: La durée de l'amour et ce qu'on appelle +ordinairement la constance sont deux sortes de choses bien +différentes la première vient de ce que l'on trouve sans cesse +dans la personne que l'on aime de nouveaux sujets d'amour, comme +dans une source inépuisable; la seconde vient de ce que l'on se +fait un honneur de tenir sa parole (cf. L 226). + +[176] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange..., comme +L 78, avec un mot de plus à la fin: qu'on ne se donne point (au +lieu de qu'on ne se donne). + +[177] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son +semblable..., comme L 175. + +[178] Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas +tant..., et la suite comme L 139. + +[179] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du +dommage qu'elles nous causent. (Comme L 92.) + +[180] Il y a deux sortes d'inconstances..., comme L 86, sauf la +fin: qui vient du dégoût des choses, au lieu de: vient de la [fin] +du goût des choses que l'on aimait. + +[181] Les vices entrent dans la composition des vertus..., comme L +227. + +[182] Nous avouons nos défauts pour réparer le préjudice qu'ils +nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous +donnons de la justice des nôtres [sic]. (Cf. L 82.) + +[183] Il y a des héros en mal comme en bien. (Comme L 93.) + +[184] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le +manque de vertu. (Comme L 118.) + +[185] La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps, +et quelque éloignés que nous paraissions des passions que nous +n'avons pas encore ressenties, il faut croire toutefois qu'on +n'est pas moins exposé que l'on est à tomber malade quand on se +porte bien. (Cf. L 144.) + +[186] On n'est pas moins exposé aux rechutes des maladies de +l'âme..., comme L 218, sauf les différences suivantes: une relâche +au lieu de un relâche--nécessairement au lieu de successivement +--s'il était permis au lieu de s'ils nous était permis. + +[187] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands +défauts. (Comme L 203) + +[188] Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont +bientôt oubliés. (Comme L 168.) + +[189] Le désir de paraître habile empêche souvent de le +devenir..., comme L 238, sauf une variante: plus à le paraître au +lieu de plus à paraître. + +[190] Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la +corruption..., comme L 9. + +[191] Le vrai honnête homme c'est celui qui ne se pique de rien. +(Comme L 39.) + +[192] La sévérité des femmes est un ajustement..., et la suite +comme L 75, sauf deux variantes: la leur au lieu de le leur-- +c'est un attrait au lieu de c'est enfin un attrait. + +[193] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de +leur repos. (Comme L 88.) + +[194] C'est être véritablement honnête homme que de bien vouloir +être examiné des honnêtes gens en tous temps et sur tous les +sujets qui se présentent (Cf. L 242.) + +[195] L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie..., comme +L I. + +[196] Il y a des gens niais qui se connaissent niais et qui +emploient habilement leur niaiserie. (Comme L 120.) + +[197] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre..., comme L +107-108, sauf les variantes suivantes: + +Dans la partie correspondant à L 107: transformer les objets (au +lieu de transformer ses objets)--mais soudainement il change +l'état et la nature des choses (au lieu de mais aussi, comme si +ses actions étaient des miracles, il change l'état et la nature +des choses soudainement)--juge de ses actions (au lieu de juge +ses actions)--il donne à ses défauts une étendue qui les rend +énormes, et il met (au lieu de il donne même une étendu à ses +défauts qui les rend énormes, et met)--la réconcilie (au lieu de +l'a réconciliée)--un fort grand du biais (au lieu de un fort +grand des biais) Dans la partie correspondant à L 108: l'oubli ou +l'infidélité de ce qu'il aime (au lieu de un visible oubli ou +infidélité découverte)--méditer pour sa vengeance tout ce que +cette passion inspire de plus violent (au lieu de conjure[r] le +ciel et les enfers contre sa maîtresse)--Néanmoins, aussitôt que +sa vue (au lieu de et néanmoins, aussitôt qu'elle s'est présentée +et que sa vue)--aux mauvaises actions (au lieu de aux actions +mauvaises). + +[198] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet..., +comme L 114, sauf la fin, et nos défauts au lieu de et tous nos +défauts + +[199] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. (Comme L +200.) + +[200] En vieillissant on devient plus fou et plus sage. (Comme L +260.) + +[201] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles..., comme L +173, à un mot près: raconte au lieu de chante. + +[202] La plupart des gens ne voient dans les hommes..., comme L +202. + +[203] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des +extrémités où l'on arrive rarement..., et la suite comme L 54, +sauf les variantes suivantes: qu'entre les visages (au lieu de +qu'il y en a entre les visages)--elle donne la liberté au lieu +de leur donne la liberté--un autre ménagement plus général (au +lieu de un autre ménage plus général)--une certitude de réussir +(au lieu de une certitude d'en revenir). + +[204] La pure valeur (s'il en avait)..., comme L 65, sauf la fin: +tout le monde au lieu de le monde. + +[205] L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme..., +comme L 66, sauf deux variantes, dans les accidents les plus +surprenants et les plus terribles (au lieu de dans les accidents +les plus terribles et les plus surprenants)--dans la conjuration +(au lieu de dans les conjurations)--qui leur est nécessaire (au +lieu de qui lui est nécessaire). + +[206] L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté, à la +valeur..., et la suite comme L 136. + +[207] La vérité est le fondement et la raison de la perfection..., +comme L 163, sauf l'omission des mots car il est certain qu'. + +[208] La politesse des États est le commencement de la +décadence..., et la suite comme L 72. + +[209] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est +la paresse..., comme L 253, sauf les variantes suivantes: les plus +grands vaisseaux (au lieu de les plus grands navires)--et que +les plus grandes tempêtes (au lieu de et les plus grandes +tempêtes)--et ses opiniâtres résolutions (au lieu de et ses plus +opiniâtres résolutions)--et pour donner enfin (au lieu de et +enfin, pour donner)--et qui la fait renoncer (au lieu de et la +fait renoncer). + +[210] L'amour de la gloire, plus encore la crainte de la honte..., +et la suite comme L 33, sauf une variante: font cette valeur au +lieu de fait cette valeur. + +[211] La valeur dans le simple soldat est un métier périlleux +qu'ils ont pris pour gagner leur vie [sic]. (Cf. L 36.) + +[212] La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre..., comme +L 153. + +[213] La vanité et la honte, et surtout le tempérament, font..., +et la suite comme L 182. + +[214] On ne veut point perdre la vie..., comme L 35, sauf une +variante: dans les parties, au lieu de dans la justice. + +[215] Plusieurs personnes s'inquiètent du devoir de la +reconnaissance..., et la suite comme L 170. + +[216] Ce qui fait tout le mécompte que nous voyons dans la +reconnaissance..., comme L 181. + +[217] On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude. +(Comme L 230.) + +[218] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons +jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent +infailliblement leur pareil: l'imitation du bien vient de +l'émulation, et des maux [sic] de l'excès de la malignité +naturelle, qui, étant comme retenue prisonnière par la honte, est +mise en liberté par l'exemple. (Cf. L III.) + +[219] Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions.., +comme L 17. + +[220] Il y a dans les afflictions une espèce d'hypocrisie, car +sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est +chère, nous pleurons la nôtre, c'est-à-dire la diminution de notre +bien, de notre plaisir, de notre considération..., et la suite +comme L 57-58, sauf les variantes suivantes: + +Dans la partie correspondant à L 57: parce qu'elle impose (au lieu +de et qui impose)--qu'elle égalerait la durée de leur déplaisir, +leur propre vie (texte manifestement fautif, au lieu de qu'elles +égaleront la durée de leur déplaisir à leur propre vie)-- +d'ordinaire (au lieu de pour l'ordinaire)--Comme leur sexe leur +ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent +de se rendre (au lieu de parce que, leur sexe leur fermant tous +les chemins à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et +s'efforcent à se rendre) + +Dans la partie correspondant à L 58: Il y a, outre ce que nous +avons dit, encore quelques espèces de larmes (au lieu de Outre ce +que nous avons dit, il y a encore quelques autres espèces de +larmes)--on pleure pour être plaint, on pleure pour être pleuré, +enfin on pleure de la honte de ne pleurer pas (au lieu de on +pleure pour être pleuré, et on pleure enfin de honte de ne pas +pleurer). + +[221] Nous ne sommes pas difficiles à consoler..., comme L 167. + +[222] Nul ne mérite d'être loué de bonté s'il n'a pas la force et +la hardiesse de pouvoir être méchant. Toute autre bonté n'est en +effet qu'une privation du vice, ou plutôt la timidité du vice et +son endormissement. (Cf. L 112.) + +[223] Qui considérera superficiellement tous les effets de la +bonté qui nous fait sortir hors de nous-mêmes..., et la suite +comme L 52, sauf une variante: la bonté est le plus prompt de tous +les moyens dont se sert l'amour-propre (au lieu de: la bonté est +en effet le plus prompt de tous les moyens dont l'amour-propre se +sert). En outre la maxime est incomplète: elle s'interrompt +brusquement après les mots plus riche et plus. + +[224] Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des +hommes que de leur faire trop de bien. (Comme L 244.) + +[225] Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands.., comme +L 49. + +[226] On ne sait si on peut dire de l'agrément..., et la suite +comme L 258, sauf une variante: de traits ensemble au lieu de des +traits ensemble. + +[227] La coquetterie est le fond de l'humeur de toutes les +femmes..., et la suite comme L 130, sauf une variante: renfermée +au lieu de enfermée. + +[228] On incommode toujours les autres quand on est persuadé de ne +les pouvoir jamais incommoder. (Comme L 125.) + +[229] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des +choses. (Cf. L 156.) + +[230] La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et +à ne dire que ce qu'il faut. (Cf. L 128) + +[231] Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et +d'autres qui sont disgraciées de leurs bonnes qualités. (Cf. L +103.) + +[232] Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est +extraordinaire de voir changer les inclinations (Cf. L 272.) + +[233] On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt. +(Comme L 157.) + +[234] La générosité est un désir de briller..., et la suite comme +L 40, sauf la fin: pour aller plus tôt à un plus grand intérêt (au +lieu de: pour aller promptement à une grande réputation). + +[235] La fidélité est une invention rare de la réputation par +laquelle un homme..., et la suite comme L 90. + +[236] La magnanimité méprise tout pour avoir tout. (Comme L 254.) + +[237] Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts que de voir +changer les inclinations. (Cf. L 272.) + +[238] L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices. (Cf. L +169.) + +[239] L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que nous +employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un +mouvement de l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes +pour s'élever sur eux. C'est ce qui fait les bons ou les mauvais +comédiens, et c'est ce qui fait aussi que les personnes plaisent +ou déplaisent. C'est son plus grand déguisement et son premier +stratagème. C'est comme il est sans doute que le Protée des fables +n'a jamais été; il en est un véritable dans la nature..., et la +suite comme L 53, sauf les variantes suivantes: sous toutes ses +figures (au lieu de sur toutes ses figures)--sa parole douce et +respectueuse, pleine de l'estime (au lieu de ses paroles douces et +respectueuses, pleines de l'estime)--Il ne reçoit les charges +auxquelles on l'élève (au lieu de et ne reçoit les charges où on +l'élève). + +[240] Les peines [sic] et les sentiments ont chacun un ton de +voix..., et la suite comme L 132, sauf une variante les bons ou +les mauvais comédiens, au lieu de les bons et les mauvais +comédiens. + +[241] Dans toutes les professions et dans tous les arts..., comme +L 172. + +[242] La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un +désir d'être estimé poli. (Comme L 80.) + +[243] La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans +les sujets étrangers. C'est une habile prévoyance..., et la suite +comme L 51, sauf les variantes suivantes: en de semblables +occasions (au lieu de dans de semblables occasions)--de quelques +infortunes (au lieu de de quelque infortune)--des biens que nous +nous faisons anticipés (au lieu de des biens anticipés que nous +nous faisons). + +[244] On ne croit pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous +voyons. (Comme L 236) + +[245] Il n'y a point de libéralité et ce n'est que la vanité de +donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons. (Comme L +32.) + +[246] La petitesse d'esprit fait l'opiniâtreté. (Cf. L 235.) + +[247] On s'est trompé quand on a cru..., comme L 84, sauf deux +variantes: triomphent (au lieu de triomphaient)--enfin elle +émousse (au lieu de et enfin elle émousse). + +[248] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal..., comme L +268. + +[249] Nous récusons tous les jours des juges pour les plus petits +intérêts, et nous faisons dépendre notre gloire et notre +réputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement +des hommes qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou +par leur malignité, ou par leur préoccupation, ou par leur +sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur que +nous exposons notre repos et notre vie en cent manières, et que +nous les condamnons à une infinité de soucis, de peines et de +travaux. (Cf. L 46) + +[250] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir. +(Comme L 191.) + +[251] La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de +la santé, c'est la folie de la raison. (Comme L 250.) + +[252] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans +la moindre occasion étouffée par l'intérêt (Comme L 199.) + +[253] La magnanimité est assez définie par son nom; néanmoins on +pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil et la voie la +plus noble pour recevoir des louanges. (Cf. L 216.) + +[254] On peut toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille +bien. (Comme L 249.) + +[255] Nous ne nous apercevons que des emportements.., comme L 50. + +[256] Chacun pense être plus fin que les autres. On peut être plus +fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous les autres. (Cf. L +113.) + +[257] L'homme est si misérable que, tournant toute sa conduite à +satisfaire ses passions, il gémit incessamment sur leur +tyrannie..., et la suite comme L 255, sauf une variante: du +chagrin de sa maladie, au lieu de des chagrins de ses maladies. + +[258] Les biens et les maux qui nous arrivent..., comme L 228. + +[259] Rien ne nous prouve davantage combien la mort est +redoutable..., et la suite comme L 207. + +Variantes tirées du manuscrit Gilbert attestées par l'édition des +grands écrivains. + + +1 Variantes se rapportant a des maximes de l'édition de 1678. +Épigraphe.--Nous sommes préoccupés de telle sorte..., comme L 3 +et B 1. + +Max. 1.--De plusieurs actions diverses..., comme B 2. + +Max. 6.--La passion fait souvent un sot du plus habile homme et +rend souvent les plus sots habiles. + +Max. 8.--Les passions sont les seuls orateurs..., comme B 19. + +Max. 9.--Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui +fait qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles +parlent raisonnablement et équitablement. La charité a seule le +privilège de dire tout ce qui lui plaît et de ne blesser jamais +personne. + +Max. 10.--Début plus développé: Comme dans la nature il y a une +éternelle génération, et que la mort d'une chose est toujours la +production d'une autre, de même il y a dans le coeur humain... + +Max. 11.--Début plus développé: Je ne sais si cette maxime, que +chacun produit son semblable, est véritable dans la physique; mais +je sais bien qu'elle est fausse dans la morale, et que les +passions... + +Max. 12.--Comme la Ire édition (Quelque industrie que l'on +ait..., I 12). + +Max. 14.--Les Français ne sont pas seulement sujets à perdre..., +comme B 32. + +Max. 15.--Manque le mot souvent. + +Max. 16.--La clémence est un mélange de gloire, de presse et de +crainte, dont nous faisons une vertu. (Comme B 34.) + +Max. 18.--Des mots ajoutés: pour la définir intimement (et +enfin, pour la définir intimement, la modération des hommes...). + +Max. 21.--Ceux qu'on fait mourir affectent..., et la suite comme +L 150 et B 47. + +Max. 22.--La philosophie ne fait des merveilles que contre les +maux passés ou contre ceux qui ne sont pas prêts d'arriver, mais +elle n'a pas grande vertu contre les maux présents. + +Max. 23.--Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188 et B +49. + +Max. 24.--Fin de la maxime, après leurs infortunes: cela fait +voir manifestement qu'à une grande vanité près les héros sont +faits comme les autres hommes. + +Max. 29.--Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire +point tant leur persécution et leur haine que les bonnes qualités +que nous avons. (Comme SL 107.) + +Max. 31.--Comme la Ire édition (Si nous n'avions point de +défauts..., I 34, et aussi L 257). + +Max. 32.--La jalousie ne subsiste que dans les doutes, et ne vit +que dans les nouvelles inquiétudes. (Comme B 128.) + +Max. 33.--Comme la Ire édition (L'orgueil se dédommage..., I 36, +et aussi L 21 et B 66). + +Max. 40.--L'intérêt, à qui on reproche..., comme L 192 et B 79. + +Max. 41.--Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses..., +comme B 80. + +Max. 45.--Le caprice de l'humeur..., comme L 147. + +Max. 46.--Le désir de vivre ou de mourir..., comme L 243. + +Max. 49.--Les biens et les maux sont plus grands..., comme L 102 +et B 94. + +Max. 50.--Fin de la maxime: et à eux-mêmes qu'ils sont de +véritables héros, puisque la mauvaise fortune ne s'opiniâtre +jamais à poursuivre que les personnes qui ont des qualités +extraordinaires. + +Max. 52.--Quelque disproportion qu'il y ait entre les +fortunes..., comme B 97. + +Max. 54.--Fin de la maxime: à la considération que les richesses +donnent. + +Max. 55.--Fin de la maxime, après les mots l'amour de la faveur: +c'est aussi la rage de n'avoir pas la faveur, qui se console et +s'adoucit par le mépris des favoris, c'est aussi une secrète envie +de la détruire, qui fait que nous leur ôtons nos propres hommages, +ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde. + +Max. 58.--Comme la Ire édition (Il semble que nos actions..., I +67). + +Max. 59.--On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de +malheureux accidents..., comme B 107. + +Max. 63.--La vérité, qui fait les hommes véritables, est souvent +une imperceptible ambition qu'ils ont de rendre leurs témoignages +considérables, et d'attirer à leurs paroles un respect de +religion. + +Max. 64.--Le vrai ne fait pas tant de bien..., comme L 234. + +Max. 65.--Comme la Ire édition (On élève la prudence..., I 75), +à l'exception de la fin, après les mots aucun de ses projets: + +Dieu seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, +et qui, quand il veut, en accorde tous les mouvements, fait aussi +réussir les choses qui en dépendent: d'où il faut conclure que +toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanité flattent +notre prudence sont autant d'injures que nous faisons à la +Providence. + +Max. 73.--Il y a beaucoup de femmes qui n'ont jamais fait de +galanterie; mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais fait +qu'une. + +Max. 74.--Début: Il n'y a d'amour que d'une sorte... + +Max. 76.--Comme la Ire édition (Il est de l'amour comme de +l'apparition..., I 86, et aussi L 265). + +Max. 77.--L'amour prête son nom..., comme L 266. + +Max. 83.--L'amitié la plus sainte et la plus sacrée..., comme L +22 et B 130. + +Max. 85.--Fin de la maxime, après les mots qui produit notre +amitié: et nous ne leur promettons pas selon ce que nous leur +voulons donner, mais selon ce que nous voulons qu'ils nous +donnent. + +Max. 88.--Comme la Ire édition (I 101), sauf trois variantes: I +si bien qu'il y est lui-même abusé, mais soudainement il change +l'état (au lieu de: si bien qu'il y est lui-même trompé, mais il +change aussi l'état)--2 que notre aversion venait d'effacer. +Tous ses avantages en reçoivent un fort grand du biais dont nous +les regardons; toutes ses mauvaises qualités disparaissent; nous +rappelons même (au lieu de: que notre aversion venait de lui ôter; +les mauvaises qualités s'effacent, et les bonnes paraissent avec +plus d'avantage qu'auparavant; nous rappelons même)--3 pour en +charger ses soupçons (derniers mots de la maxime, au lieu de: pour +s'en charger lui-même). + +Max. 89.--Mots ajoutés à la fin: parce que tout le monde croit +en avoir beaucoup. + +Max. 97.--Mots ajoutés après les mots la grandeur de la lumière +de l'esprit: On peut dire la même chose de son étendue, de sa +profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture, +de sa délicatesse. + +Max. 103.--On peut connaître son esprit; mais qui peut connaître +son coeur? (Comme L 233 et B 137.) + +Max. 104.--Les affaires et les actions des grands hommes, comme +les statues, ont leur point de perspective: il y en a qu'il faut +voir de près, pour en bien discerner toutes les circonstances; il +y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est +éloigné. + +Max. 106.--Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le +détail, et comme il est presque infini, de là vient qu'il y a si +peu de gens qui sont savants, que nos connaissances sont +superficielles..., et la suite comme L 123. + +Max. 109.--Fin de la maxime: par l'habitude, au lieu de par +l'accoutumance. + +Max. 120.--La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le +véritable dessein de trahir. (Comme L 135 et B 146.) + +Max. 124.--Début plus développé: Rien n'est si dangereux que +l'usage des finesses, que tant de gens emploient si communément; +les plus habiles. + +Max. 125.--Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit..., +comme L 48 et B 148. + +Max. 132.--On est sage pour les autres personnes..., comme B +150. + +Max. 135.--Chaque homme n'est pas plus différent des autres +qu'il l'est souvent de lui-même. + +Max. 150.--Comme la Ire édition (L'approbation que l'on donne à +l'esprit..., I 156), sauf l'omission des mots les perfectionne. + +Max. 154.--La fortune nous corrige plus souvent que la raison. + +Max. 160.--On se mécompte toujours quand les actions sont plus +grandes que les desseins. + +Max. 161.--Il faut une certaine proportion..., comme L 197. + +Max. 162.--On admire tout ce qui éblouit..., comme L 185. + +Max. 166.--Le monde, ne connaissant pas le véritable mérite, n'a +garde de le vouloir récompenser; aussi n'élève-t-il pas à ses +grandeurs et à ses dignités que des personnes qui ont de belles +qualités, et il couronne généralement tout ce qui luit quoique +tout ce qui luit ne soit pas de l'or. + +Max. 168.--Début de la maxime: L'espérance, toute vaine et +fourbe qu'elle est d'ordinaire... + +Max. 169.--La honte, la paresse et la timidité., comme B 171. + +Max. 170.--Début de la maxime: Il n'y a que Dieu qui sache si un +procédé... + +Max. 175.--Fin de la maxime: n'est que notre inconstance arrêtée +et renfermée dans un même sujet. + +Max. 176.--La durée de l'amour, et ce qu'on appelle +ordinairement la constance, sont deux sortes de choses bien +différentes..., et la suite comme L 226. + +Max. 179.--On se plaint de ses amis pour justifier sa légèreté. + +Max. 180.--Notre repentir ne vient point du regret de nos +actions, mais du dommage qu'elles nous causent. + +Max. 181.--Il y a deux sortes d'inconstance: l'une qui vient de +la légèreté de l'esprit, qui à tout moment change d'opinion, ou +plutôt de la pauvreté de l'esprit, qui reçoit toutes les opinions +des autres; l'autre, qui est plus excusable, qui vient de la fin +du goût des choses. + +Max. 183.--Il faut demeurer d'accord, pour l'honneur de la +vertu, que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils +tombent par leurs crimes. + +Max. 184.--Nous avouons nos défauts..., comme L 82, sauf +l'omission du mot leur. + +Max. 186.--On hait souvent les vices..., comme L 118 et B 184. + +Max. 188.--La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du +corps; et quelque éloignés que nous paraissions des passions que +nous n'avons pas encore ressenties, il faut croire toutefois qu'on +n'y est pas moins exposé que l'on est à tomber malade quand on se +porte bien. + +Max. 191.--On pourrait presque dire que les vices nous +attendent, dans le cours ordinaire de la vie, comme des +hôtelleries où il faut nécessairement loger; et je doute que +l'expérience même nous en pût garantir, s'il était permis de faire +deux fois le même chemin. + +Max. 192.--Comme la Ire édition (Quand les vices nous +quittent..., I 203). + +Max. 193.--On n'est pas moins exposé aux rechutes..., comme le +début de L 218 (jusqu'à changement de mal) sauf une variante: une +relâche au lieu de un relâche. + +Max. 194.--Les défauts de l'âme sont comme les blessures du +corps..., comme L 271. + +Max. 195.--Mots ajoutés à la fin: à la fois. + +Max. 196.--Comme la Ire édition (Quand il n'y a que nous qui +savons..., I 207). + +Max. 199.--Le désir de paraître habile..., comme B 189. + +Max. 201.--Début de la maxime: Celui qui croit pouvoir se passer +de tout le monde... + +Max. 202.--Comme la Ire édition (Les faux honnêtes gens sont +ceux..., I 214, et aussi L 9 et B 190). + +Max. 204.--Mots ajoutés à la fin: C'est comme un prix dont elles +l'augmentent. + +Max. 205.--La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation +et de leur repos. (Comme L 88 et B 193.) + +Max. 206.--C'est être véritablement honnête homme..., comme L +242. + +Max. 207.--Début de la maxime: L'enfance nous suit dans toute la +vie... + +Max. 208.--Il y a des gens niais..., comme L 120 et B 196. + +Max. 209.--Celui qui vit sans folie n'est pas si raisonnable +qu'il veut faire croire. + +Max. 211.--Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles..., +comme B 201. + +Max. 212.--Comme la Ire édition (La plupart de gens ne +voient..., I 224). + +Max. 214.--La valeur, dans les simples soldats, n'est qu'un +métier périlleux pour gagner leur vie. + +Max. 217.--Comme la Ire édition (L'intrépidité est une force +extraordinaire..., I 230). + +Max. 218.--L'hypocrisie est un hommage que le vice se croit +forcé de rendre à la vertu. + +Max. 219.--On est presque toujours assez brave pour sortir sans +honte des périls de la guerre; mais peu de gens le sont assez pour +s'exposer toujours autant qu'il est nécessaire pour faire réussir +le dessein pour lequel ils s'exposent. + +Max. 220.--La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font +la valeur des hommes et la chasteté des femmes, dont chacun mène +tant de bruit. + +Max. 221.--On ne veut point perdre la vie..., comme L 35, sauf +une variante: que l'on remarque dans les parties, au lieu de: +qu'on remarque dans la justice. + +Max. 222.--Début de la maxime: Il n'y a point de gens qui... + +Max. 224.--Plusieurs personnes s'acquittent du devoir de la +reconnaissance..., et la suite comme L 170. + +Max. 225.--Ce qui fait tout le mécompte..., comme L 181 et B +216. + +Max. 226.--On est souvent reconnaissant par principe +d'ingratitude. (Comme L 230 et B 217.) + +Max. 227.--Fin de la maxime: quand la fortune les soutient + +Max. 228.--Début plus développé: Ce qui fait encore le mécompte +dans les bienfaits, c'est que l'orgueil... + +Max. 230.--Rien n'est si contagieux que l'exemple..., comme B +218, sauf deux variantes: leurs pareils au pluriel--l'imitation +des biens au lieu de l'imitation du bien. + +Max. 231.--On est fou de vouloir être sage tout seul. + +Max. 233.--Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, +car sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est +chère, nous pleurons la nôtre, c'est-à-dire la diminution... Puis +un passage sans variantes indiquées. Les variantes reprennent +après les mots immortelle douleur: car le temps, qui consume tout, +l'ayant consumée, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, +leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage +lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, +qu'elles égaleront la durée de leur déplaisir à leur propre vie +Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les +femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les +chemins qui mènent à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et +s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable +douleur. Il y a, outre ce que nous avons dit, quelques espèces de +larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui, par +conséquent, s'écoulent incontinent: on pleure pour avoir la +réputation d'être tendre; on pleure pour être plaint, ou pour être +pleuré, et on pleure quelquefois de honte de ne pleurer pas. + +Max. 234.--Début de la maxime: C'est par orgueil qu'on s'oppose +avec tant d'opiniâtreté... + +Max. 235.--Nous ne sommes pas difficiles à consoler..., comme L +167 et B 221. + +Max. 236.--Comme la Ire édition (Qui considérera +superficiellement..., I 250), sauf une variante: en sorte qu'il +semble que la bonté soit la niaiserie et l'innocence de l'amour-propre; +cependant la bonté est plus prompt de tous les moyens (au lieu +de: de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de +la bonté; cependant c'est le plus utile de tous les moyens). + +Max. 237.--Fin de la maxime: toute autre bonté n'est en effet +qu'une privation du vice, ou plutôt la timidité du vice, et son +endormissement. + +Max. 238.--Il est plus dangereux de faire trop de bien aux +hommes que de leur faire du mal. + +Max. 239.--Comme la Ire édition (Rien ne flatte plus notre +orgueil..., I 255). + +Max. 240.--Début de la maxime: Je ne sais si on peut dire de +l'agrément, sans la beauté, que c'est une symétrie... + +Max. 241.--Début de la maxime: La coquetterie est le fond et +l'humeur de toutes les femmes... + +Max. 242.--On incommode d'ordinaire, quand on est persuadé de +n'incommoder jamais. + +Max. 243.--Début de la maxime: Il n'y a point de choses +impossibles, et...--Le manuscrit donne d'autre part: I Rien +n'est impossible de soi..., comme L 14 et B62.--2 On peut +toujours ce qu'on veut..., comme L 249 et B 254. + +Max. 244.--Mots ajoutés à la fin: et l'esprit de son temps. + +Max. 246.--La générosité est un désir de briller..., comme B +234. + +Max. 248.--La magnanimité méprise tout, pour qu'on lui donne +tout. + +Max. 250.--L'éloquence est de ne dire que ce qu'il faut. + +Max. 251.--Fin de la maxime: qui sont dégoûtantes, malgré toutes +les bonnes qualités. + +Max. 252.--Le goût change, mais l'inclination ne change point. + +Max. 253.--Comme la Ire édition (L'intérêt donne toutes sortes +de vertus et de vices. I 276, et aussi B 238). + +Max. 254.--Comme la Ire édition (L'humilité n'est souvent qu'une +feinte soumission..., I 277), sauf une variante: c'est son plus +grand déguisement et son premier stratagème; c'est comme il est +sans doute que le Protée des fables n'a jamais été; il en est un +véritable dans la nature, car il prend toutes les formes, comme il +lui plaît; mais quoiqu'il soit merveilleux et agréable à voir sous +toutes ses figures et dans toutes ses industries (au lieu de: +c'est un déguisement et son premier stratagème; mais quoique ses +changements soient presque infinis, et qu'il soit admirable sous +toutes sortes de figures). + +Max. 255.--Début de la maxime: Les peines et les sentiments ont +chacun un ton de voix, une action et un air de visage qui leur +sont propres; c'est ce qui fait les bons ou les mauvais comédiens. + +Max. 256.--Dans toutes les professions et dans tous les arts..., +comme L 172 et B 241. + +Max. 257.--La gravité est un mystère de corps qu'on a trouvé +pour cacher le défaut d'esprit. + +Max. 259.--Le plaisir de l'amour est l'amour même, et il y a +plus de félicité dans la passion que l'on a que dans celle que +l'on donne. + +Max. 261.--Deux versions distinctes: I Fin de la maxime: un +second orgueil qu'on leur inspire.--2 La dévotion qu'on donne +aux princes est un second amour-propre (comme B 92). + +Max. 264.--Comme la Ire édition (La pitié est un sentiment..., I +287), sauf deux variantes: sont accueillis de quelque infortune +(au lieu de en ont besoin)--des biens que nous nous faisons +anticipés (au lieu de des biens anticipés que nous nous faisons à +nous-mêmes). + +Max. 265.--«Les deux membres de phrase dont se compose cette +réflexion forment deux maximes séparées.» + +Max. 266.--On s'est trompé quand on a cru..., comme B 247. + +Max. 267.--Un variante indiquée: est souvent un effet de +paresse, qui se joint à l'orgueil, au lieu de: est un effet de +l'orgueil et de la paresse. + +Max. 269.--Il n'y a guère d'homme assez pénétrant pour +apercevoir tout le mal qu'il fait. + +Max. 270.--L'honneur que l'on acquiert est caution de celui que +l'on doit acquérir. + +Max. 272.--Une variante indiquée: quelque louange au lieu de de +grandes louanges. + +Max. 273.--Il y a des hommes que l'on estime..., comme B II. + +Max. 274.--Début de la maxime: La nouveauté est à l'amour ce que +la fleur est sur le fruit: elle lui donne... + +Max. 275.--La nature, qui se pique d'être si sensible, est +d'ordinaire arrêtée par le plus petit intérêt. + +Max. 276.--Début de la maxime: L'absence fait que les médiocres +passions diminuent, et que les grandes croissent, comme le vent... + +Max. 279.--Comme la Ire édition (Le plus souvent, quand nous +exagérons..., I 307), sauf la fin: juger avantageusement de notre +mérite, au lieu de: juger de notre mérite. + +Max. 280.--Comme la Ire édition (L'approbation que l'on +donne..., I 308), sauf la fin: bien établis, au lieu de: établis. + +Max. 281.--L'orgueil, qui inspire souvent de l'envie contre les +autres, sert parfois aussi à la calmer. + +Max. 282.--Il y a des tromperies déguisées qui imitent si bien +la vérité que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser +prendre. + +Max. 285.--Début de la maxime: La magnanimité s'entend assez +d'elle-même... + +Max. 286.--On n'aime pas une seconde fois, quand on a cessé +d'aimer. + +Max. 292.--L'humeur, comme la plupart des bâtiments, a des faces +qui ne sont pas les mêmes. + +Max. 294.--Fin de la maxime: mais nous n'aimons pas toujours de +même ceux que nous admirons. + +Max. 295.--Il s'en faut bien que nous ne sachions tout ce que +nous voulons. + +Max. 296.--Il est difficile d'aimer ce que nous n'estimons pas, +et il l'est aussi d'aimer ce que nous estimons plus que nous. + +Max. 297.--Comme la Ire édition (Nous ne nous apercevons que des +emportements..., I 48), sauf deux variantes: de la violence, de la +colère, etc. (au lieu de: de la violence de la colère)--dont +nous croyons être les seuls auteurs (à la fin, au lieu de: sans +que nous le puissions reconnaître). + +Max. 298.--Les hommes sont reconnaissants des bienfaits, pour en +recevoir de plus grands. + +Max. 299.--Presque tout le monde s'acquitte des petites +obligations, et aussi des médiocres; mais il n'y en a guère qui +aient de la reconnaissance pour les grandes. + +Max. 300.--Il y a des folies que l'on prend des autres, comme +les rhumes et les maladies contagieuses. + +Max. 301.--Il y a des gens qui méprisent le bien, mais peu +savent le bien donner. + +Max. 302.--Ce n'est que dans les petits intérêts où nous +consentons de ne pas croire aux apparences. + +Max. 306.--On ne fait point d'ingrats tout le temps qu'on peut +faire du bien. + +Max. 309.--Il y a des gens qui sont nés pour être fous, et qui +ne font pas seulement des folies par eux-mêmes, mais que la +fortune contraint d'en faire. + +Max. 311.--S'il y a des gens dont on ne trouve point le +ridicule, c'est qu'on ne cherche pas bien. + +Max. 312.--Début de la maxime: Ce qui fait que les amants ont du +plaisir d'être ensemble... + +Max. 313.--Pourquoi faut-il que nous ayons toujours assez de +mémoire pour retenir tout ce qui nous est arrivé, et que nous n'en +ayons jamais assez pour savoir combien de fois nous l'avons conté +à une même personne? + +Max. 315.--Ce qui fait que nous nous cachons à nos amis, n'est +pas la défiance que nous avons d'eux, mais celle que nous avons de +nous. + +Max. 316.--Les gens faibles ne sauraient avoir de sincérité. + +Max. 318.--On a des moyens pour guérir des fous de leur folie, +mais on n'en a point pour redresser des esprits de travers. + +Max. 320.--Louer les rois des qualités qu'ils n'ont pas n'est +que leur dire des injures. + +Max. 329.--On croit haïr les flatteurs, mais on ne hait que les +mauvais. + +Max. 331.--Il est difficile de demeurer fidèle à ce qu'on aime +quand on en est heureux. + +Max. 337.--Il est souvent des bonnes qualités comme des sens: +ceux qui ne les ont pas ne s'en peuvent douter. + +Max. 338.--La haine met au-dessous de ceux que l'on hait. + +Max. 341.--La jeunesse est souvent plus près de son salut que +les vieilles gens. + +Max. 347.--Nous ne sommes du même avis qu'avec les gens qui sont +du nôtre. + +Max. 351.--Un mot ajouté: quand on ne s'aime déjà plus, au lieu +de quand on ne s'aime plus. + +Max. 353.--Il n'y a pas de ridicule à être amoureux comme un +fou, mais il y en a toujours à l'être comme un sot. + +Max. 354.--Il y a de certains défauts qui, étant bien mis dans +un certain jour, plaisent plus que la perfection de la beauté. + +Max. 358.--L'humilité est la seule et véritable preuve des +vertus chrétiennes, et c'est elle qui manque le plus dans les +personnes qui se donnent à la dévotion; cependant, sans elle, nous +conservons tous nos défauts, malgré les plus belles apparences, et +ils sont seulement couverts par un orgueil qui demeure toujours, +et qui les cache aux autres, et souvent à nous-mêmes. + +Max. 359.--«Les deux propositions de la réflexion définitive +formaient deux maximes séparées.» + +Max. 363.--Une variante indiquée: nous sont quelquefois moins +pénibles, au lieu de: nous font souvent moins de peine. + +Max. 365.--On voit des qualités qui deviennent défauts +lorsqu'elles ne sont que naturelles, et d'autres qui demeurent +toujours imparfaites lorsqu'on les a acquises; il faut, par +exemple, que la raison nous fasse devenir ménagers de notre bien +et de notre confiance, et il faut, au contraire, que la nature +nous ait donné la bonté et la valeur. + +Max. 366.--Quoique nous ayons peu de créance dans la sincérité, +nous croyons toujours qu'on est plus sincère avec nous qu'avec les +autres. + +Max. 367.--Il y a bien d'honnêtes femmes qui sont lasses de leur +métier. (Comme le supplément de l'édition de 1693, n XXIII.) + +Max. 374.--Si l'on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, +l'on est bien souvent trompé. + +Max. 378.--On donne des conseils, mais on ne donne point la +sagesse d'en profiter. (Comme le supplément de l'édition de 1693, +n XLII.) + +Max. 382.--Nos actions sont comme des bouts-rimés, que chacun +tourne comme il lui plaît. (Comme le supplément de l'édition de +1693, n XLV.) + +Max. 386.--Il n'y a personne qui ait plus souvent tort que celui +qui ne veut jamais en avoir. + +Max. 387.--Un sot n'a pas assez de force, ni pour être méchant, +ni pour être bon. + +Max. 391.--La fortune ne nous paraît aveugle que lorsque nous en +sommes maltraités. + +Max. 392.--Début de la maxime: Il faut se conduire avec la +fortune comme avec la santé... + +Max. 394.--Maxime liée à la maxime posthume 5: Chacun pense être +plus fin que les autres; on peut l'être plus qu'un autre, mais non +pas que tous les autres. + +Max. 396.--Fin de la maxime: point un second, au lieu de point +de second. + +Max. 398.--Fin de la maxime (après de la paresse): nous nous +flattons qu'elle comprend toutes les vertus paisibles, et qu'elle +ne nuit point aux autres. + +Max. 402.--Ce qui se rencontre le moins dans les femmes qui ont +pris l'habitude de l'amour, c'est le goût de l'amour. + +Max. 406.--Les coquettes feignent d'être jalouses de leurs +amants, tandis qu'elles ne sont qu'envieuses des autres femmes +qu'elles craignent. + +Max. 412.--De quelque honte que l'on soit couvert, on peut +toujours rétablir sa réputation. + +Max. 414.--Le sot ne voit jamais que par l'humeur, parce qu'il +ne peut voir par l'esprit. + +Max. 419.--Nous pouvons quelquefois paraître grands dans des +emplois au-dessous de nous, mais nous sommes toujours petits dans +ceux qui sont plus grands que nous ne sommes. + +Max. 420.--Nous croyons quelquefois supporter les malheurs avec +constance, quand ce n'est que par abattement, et que nous les +souffrons sans oser nous retourner, comme les poltrons qui se +laissent tuer de peur de se défendre. + +Max. 422.--L'amour nous fait faire des fautes, comme les autres +passions, mais il nous en fait faire de plus ridicules. + +Max. 425.--Une variante indiquée: de prophétie au lieu de de +deviner. + +Max. 431.--Ce qui nous empêche d'être naturels, c'est l'envie de +le paraître. + +Max. 436.--Une variante indiquée: tous les hommes au lieu de +l'homme en général. + +Max. 444.--Il y a plus de vieux fous que de jeunes. + +Max. 446.--Ce qui fait que la honte et la jalousie sont les plus +grands de tous les maux, c'est que la vanité ne nous aide pas à +les supporter. + +Max. 447.--La bienséance est la moindre de toutes les lois, et +c'est elle que l'on suit le plus. + +Max. 454.--Début de la maxime: Il n'y a pas d'occasion... + +Max. 459.--S'il y a des remèdes pour guérir de l'amour, il n'y +en a point d'infaillibles. + +Max. 462.--L'orgueil, qui fait que nous blâmons les défauts que +nous croyons ne point avoir, fait aussi que nous méprisons les +bonnes qualités que nous n'avons pas. + +Max. 475.--Le désir qu'on nous plaigne ou qu'on nous admire fait +toute notre confiance. + +Max. 477.--Fin de la maxime: n'en ont jamais de longues, au lieu +de: n'en sont presque jamais véritablement remplies. + +Max. 485.--Quand on a eu de grandes passions, on se trouve +heureux et malheureux d'en être guéri. + +Max. 488.--Ce qui fait le calme ou l'agitation de notre humeur +n'est pas tant ce qui nous arrive de plus considérable dans notre +vie, que ce qui nous arrive de petites choses tous les jours. + +Max. 490.--On va de l'amour à l'ambition, mais on ne va pas de +l'ambition à l'amour. + +Max. 496.--Les querelles ne seraient pas longues si on n'avait +tort que d'un côté. + +Max. 497.--Il est presque également inutile d'avoir de la +jeunesse sans beauté, ou de la beauté sans jeunesse. + +Max. 498.--Il y a des personnes si légères qu'elles n'ont pas +plus des défauts que des qualités. + +Max. 499.--On ne compte la première galanterie des femmes qu'à +leur seconde. + +Max. 501.--L'amour ne nous plaît pas tant par lui-même que par +la manière dont il se montre à nous. + +Max. 503.--La jalousie, qui est peut-être le plus grand de tous +les maux, est aussi celui dont on a le moins de pitié, lorsqu'on +le cause. + + +2 Variantes se rapportant à des maximes supprimées +MS 1 (G.E.F. 563).--L'amour-propre est l'amour de soi-même..., +comme B. 16. + +MS 2 (G.E.F. 564).--Toutes les passions ne sont que les divers +degrés de la chaleur et de la froideur du sang. (Comme B 41.) + +MS 3 (G.E.F. 565).--La modération dans la bonne fortune..., +comme L 71 et B 3. + +MS 5 (G.E.F. 567).--Tout le monde est plein de pelles qui se +moquent du fourgon (Comme B 21.) + +MS 6 (G.E.F. 568).--Enfin l'orgueil, comme lassé de ses +artifices..., comme B 17. + +MS 7 (G.E.F. 569).--Cf. supra, variante de la maxime 41. + +MS 8 (G.E.F. 570).--Début de la maxime: On est heureux de +connaître... + +MS 9 (G.E.F. 572).--On n'est jamais si malheureux qu'on craint, +ni si heureux qu'on espère. (Comme L 141 et B 86.) + +MS 10 (G.E.F. 573).--On se console souvent d'être malheureux en +effet par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître. (Comme L +184 et B 50.) + +MS 11 (G.E.F. 574).--Comme peut-on répondre si hardiment..., +comme B 52. + +MS 15 (G.E.F. 579).--La justice dans les bons juges..., comme B +55. + +MS 16 (G.E.F. 580).--On blâme l'injustice..., comme B 23. + +MS 17 (G.E.F. 582).--Début de la maxime: La joie que nous avons +du bonheur... + +MS 19 (G.E.F. 585).--Fin de la maxime, après à l'augmenter: et +c'est pour manquer de lumières que nous ignorons toutes nos +misères et nos défauts. + +MS 22 (G.E.F. 591).--Les plus sages le sont dans toutes les +choses indifférentes..., comme B 40. + +MS 26 (G.E.F. 595).--On n'oublie jamais mieux les choses que +quand on s'est lassé de les conter. + +MS 30 (G.E.F. 601).--On ne fait point de distinction dans la +colère..., comme L 25 et B 25. + +MS 31 (G.E.F. 602).--Les grandes âmes ne sont pas celles..., +comme B 43. + +MS 32 (G.E.F. 604).--Peu de gens sont cruels de cruauté..., +comme B 27. + +MS 33 (G.E.F. 605).--Dieu seul fait les gens de bien..., comme L +45. + +MS 34 (G.E.F. 606).--La vertu est un fantôme produit par nos +passions, du nom duquel on se sert afin de faire impunément ce +qu'on veut. + +MS 37 (G.E.F. 611).--Ceux qui sont incapables de commettre des +crimes n'en soupçonnent pas aisément les autres. + +MS 40 (G.E.F. 614).--Cette maxime formait la fin de la maxime +217 (de même que dans tous les autres manuscrits et dans l'édition +de Hollande). + +MS 43 (G.E.F. 618).--L'imitation est toujours malheureuse..., +comme B 73. + +MS 46 (G.E.F. 622).--La confiance de plaire est souvent le moyen +de déplaire infailliblement. + +MS 49 (G.E.F. 626).--Deux versions différentes: I La vérité est +le fondement et la justification de la beauté (comme L 158 et B +8). 2 La vérité est le fondement et la raison..., comme B 207. + +MS 52 (G.E.F. 629).--La politesse des États est le commencement +de la décadence..., comme B 208. + +MS 53--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si +bien persuadés..., comme L 208 et B 127. + +MS 54 (G.E.F. 630).--De toutes les passions, celle qui est la +plus inconnue..., comme L 253, sauf les variantes suivantes: les +plus grands vaisseaux (au lieu de les plus grands navires)--et +que les plus grandes tempêtes (au lieu de et les plus grandes +tempêtes)--pour donner enfin (au lieu de et enfin, pour donner) +--et qui la fait renoncer (au lieu de et la fait renoncer). + +MS 56 (G.E.F. 635).--Début de la maxime: Les femmes se +rendent...--Manquent, à la fin, les mots quoiqu'ils ne soient +pas plus aimables. + +MS 58 (G.E.F. 637).--Une variante indiquée: qu'ils sont aimés au +lieu de qu'on les aime. + +MS 62 (G.E.F. 577).--Comme on n'est jamais libre d'aimer..., +comme B 54. + +MS 67 (G.E.F. 603).--Les rois font des hommes..., comme L 186 et +B 26. + +MS 68 (G.E.F. 608).--Les crimes deviennent innocents et même +glorieux..., comme B 71. + +3 Variantes se rapportant a des maximes posthumes + +MP I (G.E.F. 522).--Comme la plus heureuse personne du monde..., +comme B 100. + +MP 3 (G.E.F. 520).--Les philosophes ne condamnent les +richesses..., comme B 99 bis. + +MP 5--Cf. supra, variante de la maxime 394. + +MP 9 (G.E.F. 505).--Dieu a mis des talents différents..., comme +B 7, sauf une variante: qui lui sont particuliers au lieu de qui +leur sont particuliers. + +MP 10 (G.E.F. 523).--Une preuve convaincante que l'homme n'a pas +été créé..., comme B 102. + +MP 11 (G.E.F. 516).--Fin de la maxime: à nous-mêmes (au lieu de +nous-mêmes). + +MP 14 (G.E.F. 519).--La fin du bien est un mal, et la fin du mal +est un bien (Comme B 93.) + +MP 17 (G.E.F. 508).--Manque le mot d'ordinaire. + +MP 18 (G.E.F. 514).--Le remède de la jalousie est la +certitude..., comme B 65. + +MP 21 (G.E.F. 527).--L'homme est si misérable que, tournant +toute sa conduite..., comme B 257, sauf une variante: non +seulement en elles, mais dans leurs remèdes (au lieu du lapsus non +seulement dans leurs remèdes). + +MP 25 (G.E.F. 513).--Ce qui nous fait croire si aisément que les +autres ont des défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce +que l'on souhaite. + +MP 26 (G.E.F. 510).--Une variante: ce soudain assoupissement au +lieu de le soudain assoupissement. + +Lettres relatives aux maximes + + +I. Lettres concernant la rédaction des maximes +(1ère Édition) + + +1. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1659. + + +Je vous envoie vos sentences d'aujourd'hui, et j'ai écrit à +M. Esprit pour venir demain voir l'ouvrage tout entier. Je vous +supplie très humblement de ne rien dire à personne de l'espérance +que je vous ai dit que j'avais que Mlle de Liancourt vous ferait +gagner votre gageure, car on pourrait lui écrire des choses qui +fortifieraient les sentiments contraires à ceux que je lui +souhaite. + + +2. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 24 octobre 1659 +(?). + + +Je vous envoie l'opéra dont je vous ai parlé, je vous supplie que +Mme la marquise de Sablé le voie, car j'espère au moins qu'elle +approuvera mon sentiment, et qu'elle sera de mon côté. Vous m'avez +fait un très grand plaisir d'avoir rectifié les sentences. Je +prétends que vous en userez de même de l'opéra et de quelque autre +chose que vous verrez, que l'on pourrait ajouter, ce me semble, à +l'Éducation des Enfants que Mme la marquise de Sablé m'a envoyée. +Voilà écrire en vrai auteur, que de commencer par parler de ses +ouvrages. Je vous dirai pourtant, comme si je ne l'étais pas, que +je suis très véritablement fâché du retranchement de vos rentes, +et que si vous croyez que pour en écrire à Gourville comme pour +moi-même, cela vous fût bon à quelque chose, je le ferai +assurément comme il faut. Ma femme a toujours la fièvre double +quarte; il y a pourtant deux ou trois jours qu'elle n'en a point +eu. Je lui ai dit le soin que vous avez d'elle, dont elle vous +rend mille grâces. Je pourrai bien vous voir cet hiver à Paris. Je +vous donne le bonsoir. + +Le 24 octobre, à Verteuil. + +Au reste, je vous confesse à ma honte que je n'entends pas ce que +veut dire: «La vérité est le fondement et la raison de la beauté.» +Vous me ferez un extrême plaisir de me l'expliquer, quand vos +rentes vous le permettront; car enfin, quelque mérite qu'aient les +sentences, je crois qu'elles perdent bien de leur lustre dans un +retranchement de l'Hôtel de Ville, et il y a longtemps que j'ai +éprouvé que la philosophie ne fait des merveilles que contre les +maux passés ou contre ceux qui ne sont pas prêts d'arriver, mais +qu'elle n'a pas grande vertu contre les maux présents. Je vous +déclare donc que j'attendrai votre réponse tant que vous voudrez; +mais je vous la demande aussi sur l'état de vos affaires. La honte +me prend de vous envoyer des ouvrages. Tout de bon, si vous les +trouvez ridicules, renvoyez-les-moi sans les montrer à +Mme de Sablé. + + +3. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 5 décembre 1659 ou +1660. + + +Ce que vous me faites l'honneur de me mander me confirme dans +l'opinion que j'ai toujours eue, que l'on ne saurait jamais mieux +faire que de suivre vos sentiments, et que rien n'est si +avantageux que d'être de votre parti. Le Père Esprit me mande +néanmoins que M. son frère n'en est pas, et qu'il nous veut +détromper. Je souhaite bien plus qu'il en vienne à bout que je ne +crois qu'il le puisse faire. Je vous rends mille très humbles +grâces de ce que vous avez eu la bonté de dire à M. le commandeur +Souvré. J'espère suivre bientôt son conseil, et avoir l'honneur de +vous voir à Noël. J'avais toujours bien cru que madame la comtesse +de Maure condamnerait l'intention des sentences et qu'elle se +déclarerait pour la vérité des vertus. C'est à vous, Madame, à me +justifier, s'il vous plaît, puisque j'en crois tout ce que vous en +croyez. Je trouve la sentence de M. Esprit, la plus belle du +monde. Je ne l'aurais pas entendue sans secours, mais à cette +heure elle me paraît admirable. Je ne sais si vous avez remarqué +que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume: il y a +ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent, et qui ne +veulent plus faire autre chose. + +À Verteuil, le 5 de décembre. + + +4. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 1662. + + +La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le véritable +dessein de trahir. + +«Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts et les +conduire chacun dans son ordre; notre avidité le trouble souvent +en nous faisant courir à tant de choses à la fois. De là vient +que, pour désirer trop les moins importantes, nous ne les faisons +pas assez servir à obtenir les plus considérables;» + +«On est presque toujours assez brave pour sortir sans honte des +périls de la guerre, mais peu de gens le sont assez pour s'exposer +toujours autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein +pour lequel on s'expose.» + +«Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la +fortune.» + +Vous n'aurez que cela pour cette heure. Mandez ce qu'il en faut +changer. Je ne sais plus aucune de vos nouvelles, ni domestiques, +ni chrétiennes, ni politiques. Je crois que j'irai cet hiver à +Paris, et que nous recommencerons de belles moralités au coin du +feu. Cependant apprenez-moi l'état où vous êtes, et qui vous +fréquentez. J'ai tout de bon ici des occupations plus agréables +que vous n'aviez cru, et ma belle-fille est la plus aimable petite +créature qui se puisse voir. Je vous prie de montrer à +Mme de Sablé nos dernières sentences: cela lui redonnera peut-être +envie d'en faire, et songez-y aussi de votre côté, quand ce ne +serait que pour grossir notre volume. Il n'y a personne ici qui ne +se plaigne de vous, et qui ne s'attendît à quelque marque de votre +souvenir. Pour moi, qui connais son étendue, je n'ai pas cru qu'il +vous obligeât à de grands soins. Je vous conjure de m'envoyer la +condamnation de Brutus; je vous déclare que jusqu'ici je suis pour +lui contre vous. + + +5. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 17 août 1662. + + +Je suis bien fâché d'avoir appris par M. Esprit que vous continuez +de faire les choses du monde les plus obligeantes pour moi; car je +voulais être en colère contre vous de ne me faire jamais réponse, +et de dire tous les jours mille maux de moi à La Plante. J'ai +quelquefois envie de croire que c'est par malice que vous me +faites tant de bien, et pour m'ôter le plaisir d'avoir sujet de me +plaindre de vous. Au reste, M. Esprit me mande qu'il est ravi de +quelque chose que vous avez écrit; je vous demande en conscience +s'il est juste que vous écriviez de ces choses-là sans me les +montrer; vous savez avec combien de bonne foi j'en ai usé avec +vous, et que les sentences ne sont sentences qu'après que vous les +avez approuvées. Il me parle aussi d'un laquais qui a dansé les +tricotets sur l'échafaud où il allait être roué: il me semble que +voilà jusqu'où la philosophie d'un laquais méritait d'aller; je +crois que toute gaieté en cet état-là vous est bien suspecte. Je +pensais avoir bientôt l'honneur de vous voir; mais mon voyage est +un peu retardé. Je vous baise très humblement les mains. + +À Verneuil, le 17 d'août. + + +6. Lettre de La Rouchefoucauld à Jacques Esprit. 9 septembre 1662. + + +Vous allez voir que vous vous fussiez bien passé de me demander +des nouvelles de ma femme; car sans cela je manquais de prétextes +de vous accabler encore de sentences. Je vous dirai donc que ma +femme a toujours la fièvre, et que je crains qu'elle ne se tourne +en quarte. Le reste des malades se porte mieux; mais, pour +retourner à nos moutons, il ne serait pas juste que vous fussiez +paix et aise à Paris avec Platon, pendant que je suis à la merci +des sentences que vous avez suscitées pour troubler mon repos. +Voici ce que vous aurez par le courrier: + +«Il faut avouer que la vertu, par qui nous nous vantons de faire +tout ce que nous faisons de bien, n'aurait pas toujours la force +de nous retenir dans les règles de notre devoir, si la paresse, la +timidité ou la honte ne nous faisaient voir les inconvénients +qu'il y a d'en sortir.» + +«L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir +l'injustice.» + +«Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que dans le +choix des paroles.» + +«On ne donne des louanges que pour en profiter.» + +«La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de +chaque chose.» + +«Si on était assez habile, on ne ferait jamais de finesses ni de +trahisons.» + +«Il n'y a que Dieu qui sache si un procédé net, sincère et +honnête, est plutôt un effet de probité que d'habileté.» + +«La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour sauver +leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il +est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel on +s'expose.» Je ne sais si vous l'entendrez mieux ainsi; mais je +veux dire qu'il est assez ordinaire de hasarder sa vie pour +s'empêcher d'être déshonoré; mais, quand cela est fait, on en est +assez content pour ne se mettre pas d'ordinaire fort en peine du +succès de la chose que l'on veut faire réussir, et il est certain +que ceux qui s'exposent tout autant qu'il est nécessaire pour +prendre une place que l'on attaque, ou pour conquérir une +province, ont plus de mérite, sont meilleurs officiers, et ont de +plus grandes et de plus utiles vues que ceux qui s'exposent +seulement pour mettre leur honneur à couvert; et il est fort +commun de trouver des gens de la dernière espèce que je viens de +dire, et fort rare d'en trouver de l'autre. Mandez-moi si c'est +ici de la glose d'Orléans. Si vous avez encore la dernière lettre +que je vous ai écrite, je vous prie de mettre sur le ton de +sentences ce que vous ai mandé de ce mouchoir et des tricotets; +sinon, renvoyez-la-moi pour voir ce que j'en pourrai faire; mais +faites-le vous-même, je vous en conjure, si vous le pouvez. Je +vous prie de savoir de Mme de Sablé si c'est un des effets de +l'amitié tendre, de ne faire jamais réponse aux gens qu'elle aime, +et qui écrivent dix fois de suite. + +Je me dédis de tout ce que je vous mande contre Mme de Sablé; car +je viens de recevoir ce que je lui avais demandé, avec la lettre +la plus tendre et la meilleure du monde. Depuis vous avoir écrit +tantôt, la fièvre a pris à ma femme, et elle l'a double quarte. Je +souhaite que Madame votre femme et vous soyez en meilleure santé. + +Le 9 de septembre + + +7. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1662, ou 1663. + + +«CE qui fait tout le mécompte que nous voyons dans la +reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne +et l'orgueil de celui qui reçoit ne peuvent convenir du prix du +bienfait.» + +«La vanité et la honte et surtout le tempérament font la valeur +des hommes et la chasteté des femmes, dont on mène tant de bruit.» + +«Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire +des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient +de conduite.» + +«On se console souvent d'être malheureux en effet par un certain +plaisir qu'on trouve à le paraître.» + +«On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien mettre en +oeuvre de médiocres qualités dérobe l'estime, et donne souvent +plus de réputation que le véritable mérite.» + +«L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est +contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles +sont naturelles.» + +«Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par la +résolution, mais par la stupidité et par la coutume, et la plupart +des hommes meurent parce qu'on meurt.» + +«Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie: ils les +font valoir ce qu'ils veulent, et on est forcé de les recevoir +selon leur cours et non pas selon leur véritable prix.» + +Voilà tout ce que j'ai de maximes que vous n'ayez point. Mais +comme on ne fait rien pour rien, je vous demande un potage aux +carottes, un ragoût de mouton et un de boeuf, comme ceux que nous +eûmes lorsque M. le commandeur de Souvré dîna chez vous, de la +sauce verte, et un autre plat, soit un chapon aux pruneaux, ou +telle autre chose que vous jugerez digne de votre choix. Si je +pouvais espérer deux assiettes de ces confitures dont je ne +méritais pas de manger d'autrefois, je croirais vous être +redevable toute ma vie. J'envoie donc savoir ce que je puis +espérer pour lundi à midi; on apportera tout cela ici dans mon +carrosse, et je vous rendrai compte du succès de vos bienfaits. + +Je vous supplie très humblement de me renvoyer les quatre maximes +que nous fîmes dernièrement, et de vous souvenir que vous m'avez +promis le Traité de l'amitié et ce que vous avez ajouté à +l'Éducation des enfants. + +Ce vendredi au soir. + +«Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.» + + +8. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même époque. + + +C'est ce que vous m'avez envoyé qui me rend capable d'être +gouverneur de Monsieur le Dauphin depuis l'avoir lu, et non pas +ces sentences que j'ai faites. Je n'ai en ma vie rien vu de si +beau ni de si judicieusement écrit. Si cet ouvrage-là était +publié, je crois que chacun serait obligé en conscience de le +lire, car rien au monde ne serait si utile; il est vrai que ce +serait faire le procès à bien des gouverneurs que je connais. Tout +ce que j'apprends de cette morte dont vous me parlez me donne une +curiosité extrême de vous en entretenir: vous savez bien que je ne +crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les +replis du coeur. Ce n'est pas que je ne croie tout ce que l'on dit +là-dessus; mais enfin je croirai l'avoir vu quand vous me l'aurez +dit vous-même. J'ai envoyé des sentences à M. Esprit pour vous les +montrer, mais il ne m'a point encore fait réponse, et il me semble +que c'est mauvais signe pour les sentences. Je vous baise très +humblement les mains, et je vous assure, Madame, que personne du +monde n'a tant de respect pour vous que moi. + +La Rochefoucauld + + +9. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même +époque. + + +«L'honneur acquis est caution de celui que l'on doit acquérir.» + +«La vertu est un fantôme produit par nos passions, du nom duquel +on se sert pour faire impunément tout ce qu'on veut.» + +«On se mécompte toujours quand les actions sont plus grandes que +les desseins.» + +«L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui fait +toute la lumière des autres.» + + +10. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Avant avril 1663. + + +Je vous envoie un placet que je vous supplie très humblement de +vouloir recommander à M. de Marillac, si vous avez du crédit vers +lui, ou de faire que Mme la comtesse de Maure le donne avec une +recommandation digne d'elle. Je n'ai pu refuser cet office à une +personne à qui je dois bien plus que cela, et, afin que vous +n'ayez point de scrupule, cette personne est Mme de Linières. +J'aurai l'honneur de vous voir dès que je serai de retour d'un +voyage de cinq ou six jours que je vais faire en Normandie. Je +n'ai pas vu de maximes il y a longtemps: je crois pourtant qu'en +voici une. + +«Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts» + + +11. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 1663. + + +Je viens de lire les grandes maximes. Les miennes y sont si bien +déguisées par l'agencement des paroles que je les puis louer comme +si elles ne venaient pas de moi. Celle de la paresse est +représentée par votre esprit et par vos sentiments d'une sorte +qu'il semble qu'elle passe toutes les autres en pénétration. Je ne +sais pourtant si c'est parce qu'elle est la dernière, car à mesure +que je les ai lues, je les ai toujours trouvées plus belles. Il y +en a deux qui ne me semblent pas vraies, celle de l'orgueil, et la +fin du mal est un bien, je ne l'entends pas assez. En vérité vous +êtes le plus habile homme du monde et cela ne se comprend pas que +sans étude vous sachiez si parfaitement toutes choses. Tout de +bon, et de l'abondance de mon coeur, cette dernière passe tout ce +qu'on peut jamais penser. Il faut renoncer à toutes les morales et +ne voir plus que la vôtre. Je ne vous puis rien dire encore des +autres, car j'ai toujours été accablée d'affaires et de gens qui +m'ont empêchée de les lire, parce que je veux que ce soit avec +liberté, pour y avoir toute l'attention. Si j'ai l'honneur de vous +voir, je vous marquerai ce que je trouverai le plus à mon goût. + + +12. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé 1663. + + +«De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il lui +plaît, il s'en fait plusieurs vertus.» + +«Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de l'amour-propre, +dont il ne faut non plus disputer que des goûts de la langue ou du +choix des couleurs.» + +«Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes +que de leur faire trop de bien.» + +«Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le +coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert.» + +«Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît +un dieu de son amour-propre, pour en être tourmenté dans toutes +les actions de sa vie.» + + +13. Lettre de La Rochefoucauld à Mlle de Scudéry, 3 décembre 1663 +(?). + + +Je suis encore trop ébloui de tout ce que je viens de recevoir de +votre part pour entreprendre de vous en rendre les très humbles +remerciements que je vous dois. On n'a jamais fait un si beau +présent de si bonne grâce, et la lettre que vous m'avez fait +l'honneur de m'écrire passe encore tout ce que vous m'avez envoyé. +Je suis très affligé, par l'intérêt public et par le mien +particulier, de ne pouvoir plus espérer de voir la suite de ce qui +était si bien commencé, je ne sais néanmoins si on voudra soutenir +jusqu'au bout ce qu'on vient de faire là-dessus, si la liberté est +rétablie, j'oserai vous demander la continuation de vos bienfaits. +Je crois, Mademoiselle, que M. de Corbinelli vous a témoigné +combien j'ai pris de part à ceux que vous avez reçus du Roi; le +remerciement que vous lui avez fait est bien digne de lui et de +vous; il me semble qu'il sied toujours bien d'écrire ainsi quand +on le peut faire et qu'il ne sied pas toujours bien d'écrire de +belles lettres: c'est un grand art que de le savoir si bien +déguiser. Au reste, Mademoiselle, vous avez tellement embelli +quelques-unes de mes dernières maximes qu'elles vous appartiennent +bien plus qu'à moi. Je souhaiterais passionnément que vous +voulussiez faire la même grâce aux autres. Faites-moi, s'il vous +plaît, celle de croire, Mademoiselle, que rien ne me sera jamais +si cher que la part que vous m'aviez fait l'honneur de me +promettre dans votre amitié et que personne ne l'estime ni ne la +désire si véritablement que votre très humble et très obéissant +serviteur. + +La Rochefoucauld + +Le 3 de décembre. + + +14. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 10 décembre 1663. + + +Ce n'est pas assez pour moi d'apprendre de vos nouvelles par ce +qu'on a accoutumé de m'en mander; je vous supplie de me permettre +de vous en demander de temps en temps à vous-même, et de souffrir, +puisque je n'ai pu vous envoyer des truffes, que je vous présente +au moins des maximes qui ne les valent pas; mais, comme on ne fait +rien pour rien en ce siècle-ci, je vous supplie de me donner en +récompense le mémoire pour faire le potage de carottes, l'eau de +noix et celle de mille-fleurs; si vous avez quelque autre potage, +je vous le demande encore. + +«Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles +heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'où dépend une +grande partie de la louange ou du blâme qu'on leur donne.» + +«Il n'y a d'amour que d'une sorte, mais il y en a mille +différentes copies.» + +«L'espérance et la crainte sont inséparables.» + +«L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un +mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse +d'espérer ou de craindre.» + +«Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits tout le monde +en parle, mais peu de gens en ont vu.» + +«L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui +attribue, où il n'a souvent guère plus de part que le Doge en a à +ce qui se fait à Venise.» + +«Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si aises +d'en remarquer aux autres.» + +«Je ne sais si on peut dire de l'agrément, séparé de la beauté, +que c'est une symétrie dont on ne sait point les règles, et un +rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les +couleurs et l'air de la personne.» + +«La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir +assez examiné est souvent un effet de paresse qui se joint à +l'orgueil, on veut trouver des coupables, et on ne veut pas se +donner la peine d'examiner les crimes.» + +«Ce qui fait croire si aisément que les autres ont des défauts, +c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite.» + +«Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est +presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-même.» + +«Le goût change mais l'inclination ne change point.» + +«Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps; quelque +soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et +elles se peuvent toujours rouvrir.» + +Ne croyez pas que je prétende mériter par là le potage de carottes +je sais que toutes les maximes du monde ne peuvent pas entrer en +comparaison avec lui; mais je vous donne ce que j'ai, et j'attends +tout de votre générosité. Mandez-moi, s'il vous plaît, si on les +doit mettre au rang des autres, et ce qu'il y a à y changer. S'il +vous en est venu quelqu'une, je vous supplie de m'en faire part et +de me continuer l'honneur de vos bonnes grâces. + +Le 10 de décembre. + +En voici une qui est venue en fermant ma lettre, qui me déplaira +peut-être dès que le courrier sera parti: + +«La nature, qui a pourvu à la vie de l'homme par la disposition +des organes du corps, lui a sans doute encore donné l'orgueil pour +lui épargner la douleur de connaître ses imperfection et ses +misères.» + + +15. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1663, ou début +1664. + + +À Vincennes, ce mardi matin. + +«Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est +presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-même.» + +«L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que, comme le +corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans +connaissance, sans sentiment, sans mouvement, de même l'amour-propre, +séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne voit, +n'entend, ne sent et ne se remue plus. De là vient qu'un même +homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient +soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le +soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux +à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte +résurrection, lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque +chose qui les regarde, de sorte que nous voyons dans nos +conversations et dans nos traités que, dans un même moment, un +homme perd connaissance et revient à soi, selon que son propre +intérêt s'approche de lui ou qu'il s'en retire.» + +En voilà deux que je vous envoie pour vous reprocher votre +ingratitude de me laisser partir sans m'avoir donné les vôtres. Je +m'en vais [...] d'être [...] + +En voici encore une: + +«En vieillissant, on devient plus fou et plus sage» + + +16. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. + + +C'est à moi, à cette heure, à faire des façons pour mes maximes, +et après avoir vu les vôtres, n'en espérez plus de moi. Je vous +jure sur mon honneur que je ne les ai point fait copier, quoique +je fusse fort en droit de le faire, et je vous assure de plus que +je l'aurais fait si je n'espérais que vous consentirez à me les +donner. Je vous mènerai, quand il vous plaira, M. de Corbinelli, +qui meurt d'envie de vous montrer quelque chose. Vous nous avez +fait un cruel tour à M. l'abbé de la Victoire et à moi: vous le +réparerez quand il vous plaira. + +Je pensais vous rendre moi-même hier vos maximes. + + +17. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. + + +Je vous envoie un billet que Mme de Puisieux m'écrit, où vous +verrez que j'ai obéi à vos ordres, et qu'elle voudrait bien avoir +de la poudre de vipère Si vous avez la bonté de lui en envoyer, +vous l'obligerez extrêmement. Souvenez-vous, s'il vous plaît, de +faire copier vos maximes, et de me les donner à mon retour. Je +vous baise très humblement les mains, et je prends encore une fois +congé de vous. + + +18. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. + + +Je vous envoie ce que j'ai pris chez vous en partie. Je vous +supplie très humblement de me mander si je ne l'ai point gâté, et +si vous trouvez le reste à votre gré. Souvenez-vous, s'il vous +plaît, de la poudre de vipère et de la manière d'en user. + + +19. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. + + +Je sais qu'on dîne chez vous sans moi, et que vous faites voir des +sentences que je n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire; +tout cela est assez désobligeant pour vous demander permission de +vous en aller faire mes plaintes demain. Tout de bon, que la honte +de m'avoir tant offensé ne vous empêche pas de souffrir ma +présence, car ce serait encore augmenter mon juste ressentiment. +Prenez donc, s'il vous plaît, le parti de le faire finir, car je +vous assure que je suis fort disposé à oublier le passé, pour peu +que vous vouliez le réparer. + +Ce lundi au soir + + +20. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. + + +Je pensais avoir l'honneur de vous voir aujourd'hui, et vous +présenter moi-même mes ouvrages, comme tout auteur doit faire; +mais j'ai mille affaires qui m'en empêchent; je vous envoie donc +ce que vous m'avez ordonné de vous faire voir, et je vous supplie +très humblement que personne ne le voie que vous. Je n'ose vous +demander à dîner devant que d'aller à Liancourt, car je sais bien +qu'il ne vous faut pas engager de si loin; mais j'espère pourtant +que vous me manderez, vendredi au matin, que je puis aller dîner +chez vous; j'y mènerai M. Esprit, si vous voulez. Enfin +j'apporterai de mon côté toutes les facilités pour vous y faire +consentir. + + +21. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. + + +Voilà encore une maxime que je vous envoie pour joindre aux +autres. Je vous supplie de me mander votre sentiment des dernières +que je vous ai envoyées. Vous ne les pouvez pas désapprouver +toutes, car il y en a beaucoup de vous. Je ne partirai que lundi; +j'essaierai d'aller prendre congé de vous. + +Ce jeudi au soir. + + +22. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue. + + +Vous ne pouvez faire une plus belle charité que de permettre que +le porteur de ce billet puisse entrer dans les mystères de la +marmelade et de vos véritables confitures, et je vous supplie très +humblement de faire en sa faveur tout ce que vous pourrez. Je +passerai après dîner chez vous pour avoir l'honneur de vous voir, +si vous me le voulez permettre. Il me semble que nous avons bien +de choses à dire. Songez, s'il vous plaît, à me donner vos +maximes, car je m'en vais dans quatre jours. + +Ce mardi matin. + + +23. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue. + + +Je suis au désespoir de m'en retourner à Liancourt sans avoir +l'honneur de vous voir et de vous rendre compte de nos +prospérités; car enfin vous savez bien, Madame, que, quelque +agréables qu'elles me puissent être d'elles-mêmes, elles me le +sont encore davantage par le plaisir que j'ai de vous en +entretenir. Je ferai tout ce que je pourrai pour aller prendre +congé de vous, à Auteuil, avant que de commencer mon grand voyage. +Cependant, s'il y a quelque sentence nouvelle, je vous supplie +très humblement de me l'envoyer M. Esprit a admiré celle de la +jalousie. + +Ce mercredi au soir + + +24. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue. + + +J'envoie savoir de vos nouvelles, et si vous vous êtes souvenue de +ce que vous m'aviez promis. Je vous ai cherché un écrivain qui +fera mieux que l'autre. Je vous renvoie l'écrit de M Esprit que +j'emportai dernièrement avec ce que vous m'avez donné, et je vous +envoie aussi ce qui est ajouté aux sentences que vous n'avez point +vues. Comme c'est tout ce que j'ai, je vous supplie très +humblement qu'il ne se perde pas, et de mander quand je pourrai +avoir l'honneur de vous voir pour prendre congé de vous. + + +25. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue + + +Si vous eussiez demandé à venir ici une heure plus tôt, je vous +eusse dit non. Il y a quelques jours que j'avais tellement perdu +l'appétit que je croyais que c'en était fait de mon foie et de mon +estomac; mais, Dieu merci, j'ai mangé deux vives aujourd'hui; +c'est pourquoi, encore que j'aie renoncé à voir tous les gens +faits comme vous, je ne saurais résister à la tentation, et vous +serez le très bien venu. Pour les maximes, ne m'en parlez plus, +elles sont supprimées. M. de Sens a mis les vôtres au-dessus de +cent piques, et ainsi de me parler d'avoir les miennes, c'est me +parler de mon déshonneur. + + +26. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue. + + +Cette sentence n'est que pour faire une sentence, car je suis +assurée qu'elle n'a pas son effet en ce sujet ici; mais vous +jugerez aisément que la maladie que vous m'avez donnée des +sentences ne peut manquer de jouer son jeu en toute rencontre. +Encore que je comprenne fort bien que vous avez beaucoup +d'affaires, je ne laisse pas à être surprise que vous puissiez +aller à Liancourt sans me voir, et en quelque façon ce pourrait +être une marque de la vérité de la sentence, puisque vous n'avez +pas autant de plaisir de me parler de vos joies que vous en aviez +de me parler de vos désirs et de vos inquiétudes. Néanmoins je +vous pardonne sincèrement, jugeant bien les terribles embarras que +vous avez. Vous pouvez penser par beaucoup de raisons la part que +je prends à votre satisfaction, quand il n'y aurait que l'amour-propre +de voir que j'ai si bien deviné ce qui est si ponctuellement arrivé. + + +II. Jugements recueillis par Mme de Sablé + + +27. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. 3 mars 1661. + + +Il me semble, m'amour, que M. de La Rochefoucauld n'y est pas +assez loué pour le lui envoyer, et du moins il y faudrait remettre +quelque chose que j'ai oublié avant que de dire «Mais je trouve +qu'il fait à l'homme une âme trop laide». Renvoyez-le moi, s'il +vous plaît, m'amour, pour voir si je pourrai le rendre aussi +propre pour lui qu'il peut l'être pour M Esprit Depuis que ceci +fut écrit, M. le M[arquis] d'Antin étant ici avec M. le Comte de +Maure, je leur montrai ce que vous et M. Esprit avez écrit; et en +disant que j'avais bien de la peine à croire que vous vous fussiez +méprise, parce que cela ne vous arrivait jamais, ils furent tous +deux d'une même opinion, et je dis au philosophe d'écrire la +sienne: + +«Défense de Mme la M[arquise] de Sablé par M. le Marquis d'Antin, +jadis M. l'abbé d'Antin.--Il y a un plus grand mécompte dans le +mécompte prétendu parce qu'il est assuré que la possibilité suffit +pour le fondement de la beauté, et principalement Mme la +M[arquise] ayant restreint ce qui pouvait même convenir aux +beautés en général à la beauté des productions de l'esprit, +puisque les tragédies, et les romans, qui sont de ce nombre et +d'une manière assez illustre et assez à la mode en tous les temps, +n'ont pour l'ordinaire et peuvent même selon Aristote n'avoir que +la possibilité et la vraisemblance pour fondement de leur beauté.» + + +28. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. Même époque. + + +Votre sentence, m'amour, est admirable et de ce tour court que +j'aime aux sentences, et pour celle de M. Esprit, encore qu'il me +semble qu'il y a de la témérité de croire qu'il puisse faillir, je +ne saurais concevoir que, quand les passions font tant que de +parler équitablement et raisonnablement, elles puissent offenser, +si ce n'est Dieu qui voit les coeurs et qui voit par conséquent le +principe de toutes les actions. + +Je ne trouve pas non plus qu'il soit vrai que la charité ait le +privilège de dire tout ce qui lui plaît; et j'eus une grande joie +de ce que vous y ayez fait mettre le quasi que j'y ai trouvé; il +faudrait, ce me semble, pour rendre cela véritable, que l'on vît +le coeur aussi bien sur ce point-là que sur l'autre, car alors +sans doute, comme on verrait que c'est la charité toute seule qui +parle, toutes les personnes raisonnables recevraient bien les +choses mêmes qui seraient les plus contraires à leurs sentiments; +mais parce que le coeur ne se voit pas, nous voyons tous les jours +que quand la repréhension est rude, elle blesse, encore qu'elle +parte de la charité, et quand même elle est douce, elle ne laisse +pas quelquefois de blesser, parce qu'il faut être merveilleusement +raisonnable pour n'être pas blessée de tout ce qui donne de la +confusion. + +Je vous engage, ma chère m'amour, par la fidélité que nous avons +l'une pour l'autre, de ne faire voir ceci qu'à Mlle de Chalais, +car pour M. Esprit il n'y faut pas seulement songer. Je vous +demande cela, m'amour, au pied de la lettre, c'est-à-dire qu'il ne +sache jamais que je vous aie montré d'y trouver rien à redire. Je +lui dis seulement quelque chose qui signifiait qu'il y fallait le +quasi que vous y avez mis; mais vous, m'amour, vous m'apprendrez, +s'il vous plaît, si je ne me suis point trompée dans le reste[...] + + +29. Lettre de Mlle de Vertus à Mme de Sablé. Printemps 1663. + + +[...] Que me dites-vous de ces maximes qu'on a montrées à M. le +comte de Saint-Paul? Je ne sais ce que c'est, mais il me semble +qu'il ne faudrait point trop le laisser entretenir par ce +M. de Neuré; car c'est une personne qui apparemment n'est pas +contente de Mme de Longueville, et qui a bien envie, à ce qu'on +m'a dit, de rentrer dans cette maison. Si vous disiez à M. le +comte de Saint-Paul qu'il ne faut pas qu'il s'amuse à les lire? Il +a une grande déférence pour vous, et ainsi cela lui deviendrait +suspect [...] + + +30. Lettre de Mme de Schonberg à Mme de Sablé. 1663. + + +Je crus hier, tout le jour, vous pouvoir renvoyer vos maximes; +mais il me fut impossible d'en trouver le temps. Je voulais vous +écrire et m'étendre sur leur sujet. Je ne puis pas vous en dire +mon sentiment en détail, tout ce qu'il m'en paraît, en général, +c'est qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bonté, et +forces vérités que j'aurais ignorées toute ma vie si l'on ne m'en +avait fait apercevoir. Je ne suis pas encore parvenue à cette +habileté d'esprit où l'on ne connaît dans le monde ni honneur ni +bonté ni probité; je croyais qu'il y en pouvait avoir. Cependant, +après la lecture de cet écrit, l'on demeure persuadé qu'il n'y a +ni vice ni vertu à rien, et que l'on fait nécessairement toutes +les actions de la vie. S'il est ainsi que nous ne nous puissions +empêcher de faire tout ce que nous désirons, nous sommes +excusables, et vous jugez de là combien ces maximes sont +dangereuses. Je trouve encore que cela n'est pas bien écrit en +français, c'est-à-dire que ce sont des phrases et des manières de +parler qui sont plutôt d'un homme de la cour que d'un auteur. Cela +ne me déplaît pas, et ce que je vous en puis dire de plus vrai est +que je les entends toutes comme si je les avais faites, quoique +bien des gens y trouvent de l'obscurité en certains endroits. Il y +en a qui me charment, comme: «L'esprit est toujours la dupe du +coeur». Je ne sais si vous l'entendez comme moi; mais je +l'entends, ce me semble, bien joliment, et voici comment: c'est +que l'esprit croit toujours, par son habileté et par ses +raisonnements, faire faire au coeur ce qu'il veut, mais il se +trompe, il en est la dupe, c'est toujours le coeur qui fait agir +l'esprit; l'on suit tous ses mouvements, malgré que l'on en ait, +et l'on les suit même sans croire les suivre. Cela se connaît +mieux en galanterie qu'aux autres actions, et je me souviens de +certains vers sur ce sujet qui ne seront pas mal à propos: + +La raison sans cesse raisonne +Et jamais n'a guéri personne, +Et le dépit le plus souvent +Rend plus amoureux que devant. + +Il y en a encore une qui me paraît bien véritable, et à quoi le +monde ne pense pas, parce qu'on ne voit autre chose que des gens +qui blâment le goût des autres, c'est celle qui dit que «la +félicité est dans le goût, et non pas dans les choses; c'est pour +avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas ce que les +autres trouvent aimable». Mais ce qui m'a été tout nouveau et que +j'admire est que «la paresse, toute languissante qu'elle est, +détruit toutes les passions». Il est vrai--et l'on a bien +fouillé dans l'âme pour y trouver un sentiment si caché, mais si +véritable--que je crois que nulle de ces maximes ne l'est +davantage, et je suis ravie de savoir que c'est à la paresse à qui +l'on a l'obligation de la destruction de toutes les passions. Je +pense qu'à présent on doit l'estimer comme la seule vertu qu'il y +a dans le monde, puisque c'est elle qui déracine tous les vices; +comme j'ai toujours eu beaucoup de respect pour elle, je suis fort +aise qu'elle ait un si grand mérite. + +Que dites-vous aussi, Madame, de ce que «chacun se fait un +extérieur et une mine qu'il met en la place de ce qu'on veut +paraître, au lieu de ce que l'on est»? Il y a longtemps que je +l'ai pensé, et que j'ai dit que tout le monde était en mascarade +et mieux déguisé que l'on ne l'est à celle du Louvre, car l'on n'y +reconnaît personne. Enfin que tout soit à se disposer honnête, et +non pas l'être, cela est pourtant bien étrange. + +Je ne sais si cela réussira imprimé comme en manuscrit; mais si +j'étais du conseil de l'auteur, je ne mettrais point au jours ces +mystères qui ôteront à tout jamais la confiance qu'on pourrait +prendre en lui il en sait tant là-dessus, et il paraît si fin, +qu'il ne peut plus mettre en usage cette souveraine habileté qui +est de ne paraître point en avoir. Je vous dis à bâton rompu tout +ce qui me reste dans l'esprit de cette lecture; je ne pense qu'à +vous obéir ponctuellement, et en le faisant je crois ne pouvoir +faillir, quelque sottise que je puisse dire. Je n'ai point pris de +copie, je vous en donne ma parole, ni n'en ai parlé à personne. + + +31. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Schonberg, transmise par +elle à Mme de Sablé. 1663. + + +À considérer superficiellement l'écrit que vous m'avez envoyé, il +semble tout à fait malin, et il ressemble fort à la production +d'un esprit fier, orgueilleux, satirique, dédaigneux, ennemi +déclaré du bien, sous quelque visage qu'il paraisse, partisan très +passionné du mal, auquel il attribue tout, qui querelle et qui +choque toutes les vertus, et qui doit enfin passer pour le +destructeur de la morale et pour l'empoisonneur de toutes les +bonnes actions, qu'il veut absolument qui passent pour autant de +vices déguisés. Mais quand on le lit avec un peu de cet esprit +pénétrant qui va bientôt jusqu'au fond des choses pour y trouver +le fin, le délicat et le solide, on est contraint d'avouer ce que +je vous déclare, qu'il n'y a rien de plus fort, de plus véritable, +de plus philosophe, ni même de plus chrétien, parce que dans la +vérité c'est une morale très délicate qui exprime d'une manière +peu connue aux anciens philosophes et aux nouveaux pédants la +nature des passions qui se travestissent dans nous si souvent en +vertus. C'est la découverte du faible de la sagesse humaine et de +la raison, et de ce qu'on appelle force d'esprit; c'est une satire +très forte et très ingénieuse de la corruption de la nature par le +péché originel, de l'amour-propre et de l'orgueil, et de la +malignité de l'esprit humain qui corrompt tout quand il agit de +soi-même sans l'esprit de Dieu. C'est un agréable description de +ce qui se fait par les plus honnêtes gens quand ils n'ont point +d'autre conduite que celle de la lumière naturelle et de la raison +sans la grâce. C'est une école de l'humilité chrétienne, où nous +pouvons apprendre les défauts de ce que l'on appelle si mal à +propos nos vertus; c'est un parfaitement beau commentaire du texte +de saint Augustin qui dit que toutes les vertus des infidèles sont +des vices, c'est un anti-Sénèque, qui abat l'orgueil du faux sage +que ce superbe philosophe élève à l'égal de Jupiter; c'est un +soleil qui fait fondre la neige qui couvre la laideur de ces +rochers infructueux de la seule vertu morale; c'est un fonds très +fertile d'une infinité de belles vérités qu'on a le plaisir de +découvrir en fouissant un peu par la méditation. Enfin, pour dire +nettement mon sentiment, quoiqu'il y ait partout des paradoxes, +ces paradoxes sont pourtant très véritables, pourvu qu'on demeure +toujours dans les termes de la vertu morale et de la raison +naturelle, sans la grâce. Il n'y en a point que je ne soutienne, +et il en a même plusieurs qui s'accordent parfaitement avec les +sentences de l'Ecclésiastique, qui contient la morale du Saint-Esprit. +Enfin, je n'y trouve rien à reprendre que ce qu'il dit qu'on +ne loue jamais que pour être loué, car je vous jure que je +ne prétends nulles louanges de celles que je suis obligé de lui +donner, et dans l'humeur où je suis je lui en donnerais bien +d'autres Mais il y a là-bas un fort honnête homme qui m'attend +dans son carrosse pour me mener faire l'essai de notre chocolate. +Vous y avez quelque intérêt, et moi aussi, parce que vous êtes de +moitié avec Mme la princesse de Guymené pour m'en faire ma +provision. + + +32. Lettre de Mme de Guymené à Mme de Sablé. 1663. + + +Je vous allais écrire quand j'ai reçu votre lettre pour vous +supplier de m'envoyer votre carrosse aussitôt que vous aurez dîné. +Je n'ai encore vu que les premières maximes, à cause que j'avais +hier mal à la tête; mais ce que j'en ai vu me paraît plus fondé +sur l'humeur de l'auteur que sur la vérité, car il ne croit point +de libéralité sans intérêt, ni de pitié; c'est qu'il juge tout le +monde par lui-même. Pour le plus grand nombre, il a raison; mais +assurément il y a des gens qui ne désirent autre chose que de +faire du bien. + +Je crois vous avoir déjà mandé que je n'ai jamais souhaité +d'Altesse de vous. Je n'ai garde d'en vouloir en sérieux, et en +dérision elle me choquerait. J'aurai l'honneur de vous voir après +dîner si vous m'envoyez votre carrosse. + + +33. Lettre de Mme de Liancourt à Mme de Sablé. 1663. + + +Je n'avais qu'une partie d'un petit cahier des maximes que vous +savez, quand j'eus l'honneur de vous voir, et il débutait si +cruellement contre les vertus qu'il me scandalisa, aussi bien que +beaucoup d'autres; mais depuis j'ai tout lu, et je fais amende +honorable à votre jugement, car je vois bien qu'il y a dans cet +écrit de fort jolies choses, et même, je crois, de bonnes, pourvu +qu'on ôte l'équivoque qui fait confondre les vraies vertus avec +les fausses. Un de mes amis a changé quelques mots en plusieurs +articles, qui raccommodent, je crois, ce qu'il y avait de mal; je +vous les irai lire un de ces jours, si vous avez loisir de me +donner audience. + + +34. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663. + + +Je vous ai beaucoup d'obligation d'avoir fait un jugement de moi +si avantageux que de croire que j'étais capable de dire mon +sentiment de l'écrit que vous m'avez envoyé. Je vous proteste, +Madame, avec toute la sincérité de mon coeur, quoique l'auteur de +l'écrit n'en croie point de véritable que j'en suis incapable et +que je n'entends rien en ces choses si subtiles et si délicates; +mais puisque vous commandez, il faut obéir. Je vous dirai donc, +Madame, après avoir bien considéré cet écrit que ce n'est qu'une +collection de plusieurs livres d'où l'on a choisi les sentences, +les pointes et les choses qui avaient plus de rapport au dessein +de celui qui a prétendu en faire un ouvrage considérable. J'ai +l'esprit si rempli des idées de maçonneries que je m'imagine que +tout ce que je vois en a la ressemblance et que cet ouvrage s'y +peut comparer. Je sais bien que vous direz que je ne suis qu'un +maçon ou un charpentier en cette matière, mais vous m'avouerez +aussi qu'il est composé de différents matériaux, on y remarque de +belles pierres, j'en demeure d'accord; mais on ne saurait +disconvenir qu'il ne s'y trouve aussi du moellon et beaucoup de +plâtras, qui sont si mal joints ensemble qu'il est impossible +qu'ils puissent faire corps ni liaison, et par conséquent que +l'ouvrage puisse subsister. Après la raillerie il est bon d'entrer +un peu dans le sérieux, et de vous dire que les auteurs des livres +desquels on a colligé ces sentences, ces pointes et ces périodes +les avaient mieux placées; car si l'on voyait ce qui était devant +et après, assurément on en serait plus édifié ou moins scandalisé. +Il y a beaucoup de simples dont le suc est poison, qui ne sont +point dangereux lorsqu'on n'en a rien extrait et que la plante est +en son entier. Ce n'est pas que cet écrit ne soit bon en de bonnes +mains, comme les vôtres, qui savent tirer le bien du mal même; +mais aussi on peut dire qu'entre les mains de personnes libertines +ou qui auraient de la pente aux opinions nouvelles, que cet écrit +les pourrait confirmer dans leur erreur, et leur faire croire +qu'il n'y a point du tout de vertu, et que c'est folie de +prétendre de devenir vertueux, et jeter ainsi le monde dans +l'indifférence et dans l'oisiveté, qui est la mère de tous les +vices. J'en parlai hier à un homme de mes amis, qui me dit qu'il +avait vu cet écrit, et qu'à son avis il découvrait les parties +honteuses de la vie civile et de la société humaine, sur +lesquelles il fallait tirer le rideau; ce que je fais, de peur que +cela fasse mal aux yeux délicats, comme les vôtres, qui ne +sauraient rien souffrir d'impur et de déshonnête. + + +35. Lettre d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663. + + +Je vous suis infiniment obligé, Madame, de m'avoir donné la pièce +que je vous renvoie, et encore que je n'aie eu que le loisir de la +parcourir dans le peu de temps que vous m'avez prescrit pour la +lire, je n'ai pas laissé d'en retirer beaucoup de plaisir et de +profit, et une estime si particulière pour l'auteur et pour son +ouvrage qu'en vérité je ne suis pas capable de vous la bien +exprimer. + +L'on voit bien que ce faiseur de maximes n'est pas un homme nourri +dans la province, ni dans l'Université; c'est un homme de qualité +qui connaît parfaitement la cour et le monde, qui en a goûté +autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les +amertumes, et qui s'est donné le loisir d'en étudier et d'en +pénétrer tous les détours et toutes les finesses. Mais outre cela, +comme la nature lui a donné cette étendue d'esprit, cette +profondeur et ce discernement, joint à la droiture, à la +délicatesse et à ce beau tour dont il parle en quelques endroits +de cet écrit, il ne faut pas s'étonner s'il a prononcé si +judicieusement sur des matières qu'il avait si parfaitement +connues. + +Pour ce qui est de l'ouvrage, c'est à mon sens la plus belle et la +plus utile philosophie qui se fit jamais; c'est l'abrégé de tout +ce qu'il y a de sage et de bon dans toutes les anciennes et +nouvelles sectes des philosophes, et quiconque saura bien cet +écrit n'a plus besoin de lire Sénèque, ni Épictète, ni Montaigne, +ni Charron, ni tout ce qu'on a ramassé depuis peu de la morale des +sceptiques et des épicuriens. On apprend véritablement à se +connaître dans ces livres, mais c'est pour en devenir plus superbe +et plus amateur de soi-même; celui-ci nous fait connaître, mais +c'est pour nous mépriser et pour nous humilier; c'est pour nous +donner de la défiance et nous mettre sur nos gardes contre +nous-mêmes et contre toutes les choses qui nous touchent et nous +environnent; c'est pour nous donner du dégoût de toutes les choses +du monde et nous en détacher, nous tourner du côté de Dieu, qui +seul est bon, juste, immuable et digne d'être aimé, honoré, et +servi. On pourrait dire que le chrétien commence où votre +philosophe finit, et l'on ne pourrait faire une instruction plus +propre à un catéchumène, pour convertir à Dieu son esprit et sa +volonté; et cela me fait souvenir d'une excellente comparaison, +que j'ai autrefois lue dans une épître de Sénèque: C'est une chose +bien étrange, dit-il, de considérer un enfant, pendant les neuf +mois qu'il demeure dans le ventre de sa mère, avant que de venir +au monde; il a des yeux, et ne voit point; il a des oreilles, et +il n'entend point; il ne sait ce qu'il doit devenir; il n'a aucune +connaissance de la vie en laquelle il doit entrer. Que si cet +enfant pouvait raisonner, n'est-il pas vrai qu'il jugerait bien +que toutes ces facultés et tous ces organes ne lui sont pas donnés +en vain par la nature? que puisqu'il a une bouche il ne doit pas +prendre la nourriture comme une plante? que puisqu'il a des pieds, +des mains et des bras, il n'est pas dans l'existence des choses +pour être toujours en la forme d'une boule, parmi des ordures, +dans une prison étroite et ténébreuse? et, de ces réflexions, il +viendrait assurément à la connaissance de la vie qu'il doit mener +sur la terre. Il en est de même, dit Sénèque, de l'état des hommes +qui sont en cette vie présente, à l'égard de la future: ils +ressemblent, pour la plupart, à ces enfants faibles et impuissants +dont nous venons de parler; ils vivent sans réflexion; ils se +laissent conduire à la coutume; ils s'abandonnent à leurs +passions; mais s'ils prenaient garde qu'ils ont une âme vaste et +noble qui s'élève au-dessus de la matière, qu'ils ont des +puissance qui ne peuvent être remplies ni rassasiées par la +possession d'aucune créature, qu'ils ont des désirs qui ne peuvent +être limités ni par les lieux, ni par les temps, et qu'enfin ils +ne ressentent ici que des misères au lieu de la félicité à +laquelle ils aspirent naturellement, ils concluraient sans doute +qu'il y doit avoir un autre monde que celui-ci, et que Dieu ne les +a mis sur la terre que pour y mériter le ciel. + +Mais je n'ai jamais mieux vu la force de ces raisonnements +qu'après la lecture de l'écrit de votre ami, et il me semble que +j'étais non seulement changé, mais encore transfiguré, pour me +servir du terme de ce philosophe romain. Je n'aurais rien à +souhaiter en cet écrit sinon qu'après avoir si bien découvert +l'inutilité et la fausseté des vertus humaines et philosophiques, +i reconnût qu'il n'y en a point de véritables que les chrétiennes +et les surnaturelles. Non pas que je veuille dire qu'il n'y a +point de fausses vertus parmi les chrétiens, ou que ceux qui en +ont de véritables les aient parfaites et sans mélange de vanité ou +d'intérêt; je ne sais que trop par expérience la malignité et les +ruses de la nature corrompue; je sais que son venin se répand +partout, et qu'encore qu'elle ne règne et ne domine pas dans les +âmes solidement dévotes, elle ne laisse pas d'y vivre, d'y +demeurer, et se remuer et se débattre souvent, pour se remettre +au-dessus de la raison et de la grâce. Mais il faut demeurer +d'accord qu'un homme vivant selon les règles de l'Évangile peut +être dit véritablement vertueux, parce qu'il ne vit pas selon les +maximes de cette nature dépravée et qu'il n'est point esclave de +sa cupidité, mais qu'il vit selon les lois de l'esprit et de la +raison, et que s'il commet quelquefois des fautes, en faisant même +le bien, comme il ne se peut faire autrement, il en tire des +motifs et des occasions continuelles de mépris de soi-même, +d'humilité, et de soumission à la justice et à la providence de +Dieu; et c'est ce qui fait voir la nécessité de la pénitence +chrétienne, qui a été une vertu inconnue à la philosophie. + +Mais peut-être que votre ami, Madame, a des raisons de ne point +passer les bornes de la sagesse humaine, et comme il a l'esprit +fort délicat, il pourra même croire qu'il y a de l'orgueil ou de +l'intérêt secret en mon avis, et quelque protestation que je lui +puisse faire du contraire, il n'est pas obligé de me croire. Il +vaut donc mieux, Madame, que vous ne lui en parliez point du tout, +s'il vous plaît, et que vous lui disiez seulement que, quand il +n'y aurait que son écrit au monde avec Évangile, je voudrais être +chrétien. L'un m'apprendrait à connaître mes misères, et l'autre à +implorer mon libérateur; ce sont les deux premiers degrés de la +vie spirituelle et quand on les franchit comme il faut, on n'en +demeure pas là ordinairement; les bonnes oeuvres suivent et l'on +fait profit de tout, des péchés même et des fautes qu'on a +commises, qu'on commet, et des ignorances, erreurs et faiblesses +naturelles et involontaires, auxquelles sont sujet tous les hommes +de ce monde et même ceux qui sont les plus établis dans les vertus +essentielles. + +Que si cette pièce ne s'imprime pas, je vous prie très humblement, +Madame, de m'en faire avoir une copie. + + +36. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé, 1663. + + +J'appellerais volontiers l'auteur de ces maximes un orateur +éloquent et un philosophe plus critique que savant; aussi n'a-t-il +autre principe de ses sentiments que la fécondité de son +imagination. Il affecte dans ses divisions et dans ses +définitions, subtilement mais sans fondement inventées, de passer +pour un Sénèque, ne prenant pas garde néanmoins que celui-ci, dans +sa morale, tout païen qu'il était, ne s'est jamais jeté dans cette +extrémité que de confondre toutes les vertus des sages de son +temps, ni de les faire passer pour des vices; il a cru qu'il y en +avait de tempérants et de dissolus, de bons et de mauvais, +d'humbles et de superbes, et il n'a jamais dit qu'on pût, sous une +véritable humilité, cacher une superbe insolente: elles sont trop +antipathiques pour pouvoir habiter la même demeure. Je lui +donnerais néanmoins cette louange que de savoir puissamment +invectiver, et d'avoir parfaitement bien rencontré où il s'est agi +de mériter le titre de satirique. C'est à contrecoeur que je loue +de la sorte son ouvrage tout à fait spirituel, et peut-être +pourra-t-on dire que je tombe dans le même défaut dont je +l'accuse; mais certes, considérant que par ces maximes il n'y a +aucune vertu chrétienne, si solide qu'elle soit, qui ne puisse +être censurée, content du désavantage d'en être dépourvu, j'aime +mieux ne passer pas pour complaisant en approuvant sa doctrine, +que d'être dans un perpétuel danger de déclamer contre les belles +qualités, ni médire des plus vertueux. + + +37. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663. + + +Ce jeudi au soir. + +Voilà un billet que je vous supplie de vouloir lire, il vous +instruira de ce que l'on demande de vous. Je n'ai rien à y +ajouter, sinon que l'homme qu'il l'écrit [sic] est un des hommes +du monde que j'aime autant, et qu'ainsi c'est une des plus grandes +obligations que je vous puisse avoir, que de lui accorder ce qu'il +souhaite pour son ami. Je viens d'arriver de Fresnes, où j'ai été +deux jours en solitude avec Madame du Plessis; en ces deux +jours-là nous avons parlé de vous deux ou trois mille fois; il est +inutile de vous dire comment nous en avons parlé, vous le devinez +aisément. Nous y avons lu les maximes de M. de La Rochefoucauld. +Ha, Madame! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans +le coeur pour être capable d'imaginer tout cela! J'en suis si +épouvantée que je vous assure que, si les plaisanteries étaient +des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses +affaires que tous les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous. + + +38. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663. + + +Vous me donneriez le plus grand chagrin du monde, si vous ne me +montriez pas vos maximes. Mme du Plessis m'a donné une curiosité +étrange de les voir, et c'est justement parce qu'elles sont +honnêtes et raisonnables que j'en ai envie, et qu'elles me +persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si +persuadées de la corruption générale que l'est M. de La +Rochefoucauld. Je vous rends mille et mille grâces de ce que vous +avez fait pour ce gentilhomme. Je vous en irai encore remercier +moi-même, et je me servirai toujours avec plaisir des prétextes +que je trouverai pour avoir l'honneur de vous voir; et si vous +trouviez autant de plaisir avec moi que j'en trouve avec vous, je +troublerais souvent votre solitude. + + +III. Lettres concernant la publication de la Ière édition des +maximes. + + +39. Lettre de La Rochefoucauld au Père Thomas Esprit. 6 février +1664. + + +6 février. + +Vous me permettrez de vous dire que l'on fait un peu plus de bruit +de ces maximes qu'on ne devrait et qu'elles ne méritent. Je ne +sais si on y a ajouté ou changé quelque chose comme on a accoutumé +de faire. Mais si elles sont comme je les ai vues, je crois qu'on +les pourrait soutenir sans grand péril, au moins si on peut être +bien fondé à soutenir un ramas de diverses pensées à qui on n'a +point encore donné d'ordre, ni de commencement ni de fin. Il peut +y avoir même quelques expressions trop générales que l'on aurait +adoucies si on avait cru que ce qui devait demeurer secret entre +un de vos parents et un de vos amis eût été rendu public. Mais +comme le dessein de l'un et de l'autre a été de prouver que la +vertu des anciens philosophes païens, dont ils ont fait tant de +bruit, a été établie sur de faux fondements, et que l'homme, tout +persuadé qu'il est de son mérite, n'a en soi que des apparences +trompeuses de vertu dont il éblouit les autres et dont souvent il +se trompe lui-même lorsque la foi ne s'en mêle point, il me +semble, dis-je, que l'on n'a pu trop exagérer les misères et les +contrariétés du coeur humain pour humilier l'orgueil ridicule dont +il est rempli, et lui faire voir le besoin qu'il a en toutes +choses d'être soutenu et redressé par le christianisme. Il me +semble que les maximes dont est question tendent assez à cela et +qu'elles ne sont pas criminelles, puisque leur but est d'attaquer +l'orgueil, qui, à ce que j'ai oui dire, n'est pas nécessaire à +salut. Je demeure donc d'accord que c'est un malheur qu'elles +aient paru sans être achevées et sans l'ordre qu'elles devaient +avoir. Mais on aurait trop d'affaires sur les bras à la fois, de +se plaindre de ceux qui ont tort là-dessus. Nous discuterons à la +première vue s'il est vrai ou non que les vices entrent souvent +dans la composition de quelques vertus, comme les poisons entrent +dans la composition des plus grands remèdes de la médecine. Quand +je dis nous, j'entends parler de l'homme qui croit ne devoir qu'à +lui seul ce qu'il a de bon, comme faisaient les grands hommes de +l'antiquité, et comme cela je crois qu'il y avait de l'orgueil, de +l'injustice et mille autres ingrédients dans la magnanimité et la +libéralité d'Alexandre et de beaucoup d'autres; que dans la vertu +de Caton il y avait de la rudesse, et beaucoup d'envie et de haine +contre César; que dans la clémence d'Auguste pour Cinna il y eut +un désir d'éprouver un remède nouveau, une lassitude de répandre +inutilement tant de sang, et une crainte des événements à quoi on +a plutôt fait de donner le nom de vertu que de faire l'anatomie de +tous les replis du coeur. Je ne prétends pas de vous en dire +davantage, ni faire ici un manifeste. Vous en direz ce que vous +jugerez à propos à Mme de Liancourt et à Mme du Plessis. Si vous +voulez aussi que M Bernard fasse voir ce que je vous mande à +M. de la Chapelle, qui demeure chez M. le Premier Président, vous +m'épargnerez la peine de le récrire pour lui envoyer. Je vous +donne le bonsoir et suis entièrement à vous. Je n'écrirai pas +Mme de Liancourt pour ne la tourmenter pas de cette affaire. + + +40. Lettre de La Rochefoucauld au Père René Rapin. 12 juillet +1664. + + +Ce n'est pas assez pour moi de tout ce que nous dîmes hier, il me +vient à tous moments des scrupules et on ne saurait jamais avoir +trop de délicatesse pour un ami du prix de Mr. de la Chapelle. +C'est pourquoi, mon Très Révérend Père, je vous supplie très +humblement de vous mettre précisément en ma place et de vouloir +être mon directeur pour tout ce que je dois à notre ami avec +autant d'exactitude que vous en avez pour les consciences. N'ayez, +s'il vous plaît, aucun égard à l'intérêt des maximes et ne songez +qu'à ne me laisser manquer à rien vers l'homme du monde à qui je +veux le moins manquer. Je vous demande pardon de la liberté que je +prends, mais Mr. de la Chapelle en est cause en toutes manières et +il m'a tellement assuré que j'ai quelque part en l'honneur de vos +bonnes grâces que j'espère que vous m'accorderez celle que je +viens de vous demander et de me croire à vous avec toute l'estime +et le respect imaginables. + +La Rochefoucauld + +À Paris, le 12 de juillet. + +Je ne veux pas même écrire à M. de La Chapelle afin que ce soit +vous seul qui me répondiez de ses sentiments. + +Encore une fois, mon Très Révérend Père, comptez, s'il vous plaît, +les maximes pour rien, et croyez que j'aime mille fois mieux +qu'elles ne parussent jamais que de faire la moindre peine à ceux +qui en ont pris la protection. + + +41. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1664. + + +Je vous envoie cette manière de préface pour les maximes; mais +comme je la dois rendre dans deux heures, je vous supplie très +humblement, Madame, de me la renvoyer par le même laquais qui vous +porte ce billet. Je vous demande aussi de me dire ce que vous en +trouvez. + +Ce samedi. + + +42. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 18 février 1665. + + +Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour mettre dans le +Journal. J'y ai mis cet endroit qui vous est si sensible, afin que +cela vous fasse surmonter la mauvaise honte qui vous fit donner au +public la préface sans y rien retrancher, et je n'ai pas craint de +le mettre, parce que je suis assurée que vous ne le ferez pas +imprimer quand même le reste vous plairait. Je vous assure aussi +que je vous serai plus obligée si vous en usez comme d'une chose +qui serait à vous, en le corrigeant ou en le jetant au feu, que si +vous lui faisiez un honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres +grands auteurs sommes trop riches pour craindre de perdre de nos +productions. Mandez-moi ce qu'il vous semble de ce _dictum_. + +Le 18e février 1665. + +«C'est un traité des mouvements du coeur de l'homme, qu'on peut +dire lui avoir été comme inconnus jusques à cette heure. Un +seigneur, aussi grand en esprit qu'en naissance, en est l'auteur; +mais ni sa grandeur ni son esprit n'ont pu empêcher qu'on n'en ait +fait des jugements bien différents. + +Les uns croient que c'est outrager les hommes que d'en faire une +si terrible peinture, et que l'auteur n'en a pu prendre l'original +qu'en lui-même; ils disent qu'il est dangereux de mettre de telles +pensées au jour, et qu'ayant si bien montré qu'on ne fait jamais +de bonnes actions que par de mauvais principes, on ne se mettra +plus en peine de chercher la vertu, puisqu'il est impossible de +l'avoir, si ce n'est en idée. + +Les autres au contraire trouvent ce traité fort utile parce qu'il +découvre les fausses idées que les hommes ont d'eux-mêmes, et leur +fait voir que sans la religion ils sont incapables de faire aucun +bien; qu'il est bon de se connaître tel qu'on est, quand même il +n'y aurait que cet avantage de n'être point trompé dans la +connaissance qu'on peut avoir de soi-même. + +Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit dans cet ouvrage, et une +si grande pénétration pour connaître le véritable état de l'homme, +à ne regarder que sa nature, que toutes les personnes de bon sens +y trouveront une infinité de choses qu'ils auraient peut-être +ignorées toute leur vie si cet auteur ne les avait tirées du chaos +du coeur de l'homme pour les mettre dans un jour où quasi tout le +monde peut les voir et les comprendre sans peine.» + + +IV. Lettres concernant la rédaction des maximes (3e, 4e et 5e +éditions) + + +43. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé, 1667. + + +«Les passions ne sont que les divers goûts de l'amour-propre.» + +«La fortune nous corrige plus souvent que la raison.» + +«L'extrême ennui sert à nous désennuyer.» + +«On loue et on blâme la plupart des choses parce que c'est la mode +de les louer ou de les blâmer.» + +«Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intérêts où nous +consentons de ne point croire aux apparences.» + +«Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de +nouveau.» + + +44. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Rohan, abbesse +de Malnoue. Période 1671-1674. + + +19 L'accent du pays, où l'on est né demeure dans l'esprit et dans +le coeur, comme dans le langage. (Max. 342.) + +Pour être grand'homme, il faut savoir profiter de toute sa +fortune. (Max. 343, var.) + +20 La plupart des hommes ont, comme les plantes, des propriétés +cachées, que le hasard fait découvrir. (Max. 344.) + +30 Les occasions nous font connaître aux autres, et encore plus à +nous-mêmes. (Max. 345.) + +Il ne peut y avoir de règle dans l'esprit, ni dans le coeur, des +femmes, si le tempérament n'en est d'accord. (Max. 346.) + +31 Nous ne trouvons guère de gens de bon sens que ceux qui sont de +notre avis. (Max. 347.) + +Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus. (Max. +348.) + +Le plus grand miracle de l'amour, c'est de guérir de la +coquetterie. (Max. 349.) + +Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des +finesses, c'est qu'ils croient être plus habiles que nous. (Max. +350.) + +On a bien de la peine à rompre quand on ne s'aime plus. (Max. +351.) + +37 On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est +pas permis de s'ennuyer. (Max. 352.) + +Un honnête homme peut être amoureux comme un fou, mais non pas +comme un sot. (Max. 353.) + +35 Il y a de certains défauts qui, bien mis en oeuvre, brillent +plus que la vertu même. (Max. 354.) + +On perd quelquefois des personnes qu'on regrette plus qu'on n'en +est affligé, et d'autres dont on est affligé quelque temps et +qu'on ne regrette guère. (Max. 355, var.) + +32 On ne loue, d'ordinaire, de bon coeur que ceux qui nous +admirent. (Max. 356, var.) + +34 Les petits esprits sont trop blessés des petites choses; les +grands esprits les voient toutes, et n'en sont pas blessés. (Max. +357.) + +L'humilité est la véritable preuve des vertus chrétiennes; sans +elle nous conservons tous nos défauts, et ils sont généralement +couverts par l'orgueil, qui les cache aux autres, et souvent à +nous-mêmes. (Max. 358, var.) + +26 Les infidélités devraient éteindre l'amour, et il ne faudrait +point être jaloux de ce qui donne sujet de l'être. Il n'y a que +les personnes qui évitent de donner de la jalousie qui soient +dignes qu'on en ait pour elles. (Max. 359, var.) + +On se décrie beaucoup plus auprès de nous par les moindres +infidélités qu'on nous fait que par les plus grandes qu'on fait +aux autres. (Max. 360.) + +27 La jalousie naît toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas +toujours avec lui. (Max. 361.) + +22 La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs +amants pour les avoir aimés que pour paraître plus dignes d'être +aimées. (Max. 362.) + +38 Les violences qu'on nous fait nous font souvent moins de peine +que celles que nous nous faisons à nous-mêmes. (Max. 363.) + +29 On sait assez qu'il ne faut guère parler de sa femme; mais on +ne sait pas assez qu'on devrait encore moins parler de soi. (Max. +364.) + +Il y a de bonnes qualités qui dégénèrent en défauts quand elles +sont naturelles, et d'autres qui ne sont jamais parfaites quand +elles sont acquises. La raison doit nous rendre ménagers de notre +bien, et difficiles à tromper, et il faut que la nature nous fasse +naître vaillants, et sincères. (Max. 365, var.) + +Quelque défiance que nous ayons de la sincérité de ceux qui nous +parlent, nous croyons toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux +autres. (Max. 366.) + +39 Il n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne +parle que de peur de se taire. + +23 Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur +métier. (Max. 367.) + +21 La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne +sont en sûreté que parce qu'on ne les cherche pas. (Max. 368.) + +Les violences qu'on se fait pour s'empêcher d'aimer sont souvent +plus cruelles que les rigueurs de ce qu'on aime. (Max. 369.) + +Il n'y a guère de poltrons qui connaissent toujours toute leur +peur. (Max. 370.) + +28 C'est presque toujours la faute de celui qui aime, de ne pas +connaître quand on cesse de l'aimer. (Max. 371.) + +On craint toujours de voir ce qu'on aime quand on vient de faire +des coquetteries ailleurs. (MS 73, n 372 de la 4e éd.) + +Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-mêmes, +après avoir trompé les autres. (Max. 373.) + +24 Si on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, on est bien +trompé. (Max. 374.) + +40 On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les +avouer. (MS 74, n 375 de la 4e éd.) + +L'envie est détruite par la véritable amitié, et la coquetterie +par le véritable amour. (Max. 376.) + +41 Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller +point jusqu'au bout, c'est de le passer. (Max. 377.) + +42 On donne des conseils, mais on n'inspire point de conduite +(Max. 378.) + +43 Quand notre mérite baisse, notre goût baisse aussi. (Max. 379.) + +44 La fortune fait paraître nos vertus et nos vices comme la +lumière fait paraître les objets. (Max. 380.) + +25 La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce qu'on aime +ne vaut guère mieux qu'une infidélité. (Max. 381.) + +45 Nos actions sont comme les bouts-rimés, que chacun fait +rapporter à ce qu'il lui plaît. (Max. 382.) + +L'envie de parler de nous, et de faire voir nos défauts du côté +que nous les voulons bien montrer, fait une grande partie de notre +sincérité. (Max. 383, var.) + +On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner. (Max. +384.) + +On est presque également difficile à contenter quand on a beaucoup +d'amour, et quand on n'en a plus guère. (Max. 385.) + + +45. Réponse de Mme de Rohan à l'envoi précédent. + + +Je vous renvoie vos maximes, Monsieur, en vous rendant mille et +mille grâces très humbles. Je ne les louerai point comme elles +méritent d'être louées, parce que je les trouve trop au-dessus de +mes louanges. Elles ont un sens si juste et si délicat, quoiqu'il +soit quelquefois un peu détourné, qu'il ne faudrait pas moins de +délicatesse pour vous dire ce qu'on en pense qu'il vous en a fallu +pour les faire. Vous avez une lumière si vive pour pénétrer le +coeur de tous les hommes qu'il semble qu'il n'appartienne qu'à +vous de donner un jugement équitable sur le mérite ou le démérite +de tous ses mouvements, avec cette différence pourtant qu'il me +semble, Monsieur, que vous avez encore mieux pénétré celui des +hommes que celui des femmes; car je ne puis, malgré la déférence +que j'ai pour vos lumières, m'empêcher de m'opposer un peu à ce +que vous dites, que leur tempérament fait toute leur vertu, +puisqu'il faudrait conclure de là que leur raison leur serait +entièrement inutile. Et quand même il serait vrai qu'elles eussent +quelquefois les passions plus vives que les hommes, l'expérience +fait assez voir qu'elles savent les surmonter contre leur +tempérament, de sorte que, quand nous consentirons que vous +mettiez de l'égalité entre les deux sexes, nous ne vous ferons pas +d'injustice pour nous faire grâce. Il est même bien plus ordinaire +aux femmes de s'opposer à leur tempérament qu'aux hommes, +lorsqu'elles l'ont mauvais, parce que la bienséance et la honte +les y forceraient quand même leur vertu et leur raison ne les y +obligeraient pas. Voici les trois de vos maximes que j'aime le +mieux et qui m'ont le plus charmée: + +1. Il ne faudrait point être jaloux quand on nous donne sujet de +l'être il n'y a que les personnes qui évitent de donner de la +jalousie qui soient dignes qu'on en ait pour elles. + +2. La fortune fait paraître nos vertus et nos vices comme la +lumière fait paraître les objets. + +3. La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce qu'on aime +ne vaut guère mieux qu'une infidélité. + +Je vous avoue, Monsieur, que, quoique vos maximes soient très +belles, ces trois-là me paraissent incomparables et qu'on ne sait +à qui donner le prix, ou au sens ou à l'expression. Mais comme +vous m'avez engagée à vous parler franchement, trouvez bon que je +vous dise que je n'entends pas bien votre première maxime où vous +dites: «L'accent du pays où on est né demeure dans l'esprit, et +dans le coeur, comme dans le langage.» Je crois que cela est fort +bien et fort juste; mais je ne connais point ces accents qui +demeurent dans l'esprit et dans le coeur. Je crois que c'est ma +faute de ne les entendre ni de ne les pas sentir, et cette maxime +me fait connaître ce que vous dites dans la quatrième, que les +occasions nous font connaître aux autres et à nous-mêmes. + +Cette autre maxime où vous dites que l'on perd quelquefois des +personnes qu'on regrette plus qu'on n'en est affligé, et d'autres +dont on est affligé quelque temps et qu'on ne regrette guère, +n'est pas à mon usage; car la mesure de ma douleur serait toujours +la mesure de mon regret, et j'ai grand peine à comprendre que je +puisse séparer ces deux choses, parce que ce qui aurait mérité mon +attachement mériterait également et mon regret et mes larmes et ma +douleur. + +La maxime sur l'humilité me paraît encore parfaitement belle, mais +j'ai été bien surprise de trouver là l'humilité. Je vous avoue que +je l'y attendais si peu qu'encore qu'elle soit si fort de ma +connaissance depuis longtemps, j'ai eu toutes les peines du monde +à la reconnaître au milieu de tout ce qui la précède et qui la +suit. C'est assurément pour faire pratiquer cette vertu aux +personnes de notre sexe que vous faites des maximes où leur +amour-propre est si peu flatté. J'en serais bien humiliée en mon +particulier, si je ne me disais à moi-même ce que je vous ai déjà +dit dans ce billet, que vous jugez encore mieux du coeur des +hommes que de celui des dames, et que peut-être vous ne savez pas +vous-même le véritable motif qui vous les fait moins estimer. Si +vous en aviez toujours rencontré dont le tempérament eût été +soumis à la vertu, et les sens moins forts que la raison, vous +penseriez mieux que vous ne faites d'un certain nombre qui se +distingue toujours de la multitude, et il me semble que Mme de La +Fayette et moi méritons bien que vous ayez un peu meilleure +opinion du sexe en général. Vous ne ferez que nous rendre ce que +nous faisons en votre faveur, puisque malgré les défauts d'un +million d'hommes nous rendons justice à votre mérite particulier, +et que vous seul nous faites croire tout ce qu'on peut dire de +plus avantageux pour votre sexe. Etc. + + +46. Réponse de La Rochefoucauld à la lettre précédente + + +Quelque déférence que j'aie à tout ce qui vient de vous, je vous +assure, Madame, que je ne crois pas que les maximes méritent +l'honneur que vous leur faites. Je me défie beaucoup de celles que +vous n'entendez pas, et c'est signe que je ne les ai pas entendues +moi-même. J'aurai l'honneur de vous en dire ce que j'en ai pensé, +dans un jour ou deux, et de vous assurer que personne du monde, +sans exception, ne vous estime et ne vous respecte tant que moi. +Etc. + + +47. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé 2 août 1675. + + +Je vous envoie, Madame, les maximes que vous voulez avoir. Je n'en +ai pas assez bonne opinion pour croire que vous les demandiez par +une autre raison que par cette politesse qu'on ne trouve plus que +chez vous. Je sais bien que le bon sens et le bon esprit convient +à tous les âges, mais les goûts n'y conviennent pas toujours et ce +qui sied bien en un temps ne sied pas bien en un autre. C'est ce +qui me fait croire que peu de gens savent être vieux. Je vous +supplie très humblement de me mander ce qu'il faut changer à ce +que je vous envoie. Mme de Fontevrault m'a promis de m'avertir +quand elle irait chez vous. Je me suis tellement paré devant elle +de l'honneur que vous me faites de m'aimer qu'elle en a bonne +opinion de moi. Ne détruisez pas votre ouvrage, et laissez-lui +croire là-dessus tout ce qui flatte le plus ma vanité. + +Ce 2e d'août. + +1. La confiance fournit plus à la conversation que l'esprit. (Max. +421.) + +2. L'amour nous fait faire des fautes comme les autres passions, +mais il nous en fait faire de plus ridicules. (Max. 422. var.) + +3. Peu de gens savent être vieux. (Max. 423.) + +4. La pénétration a un air de prophétie qui flatte plus notre +vanité que toutes les autres qualités de l'esprit. (Max. 425, +var.) + +5. La plupart des amis dégoûtent de l'amitié, et la plupart des +dévots dégoûtent de la dévotion. (Max. 427.) + +6. Il y a plus de vieux fous que de jeunes. (Max. 444, var.) + +7. Il est plus aisé de connaître tous les hommes en général que de +connaître un homme en particulier. (Max. 436, var.) + +8. On ne doit pas juger du mérite d'un homme par ses grandes +qualités, mais par l'usage qu'il en sait faire. (Max. 437.) + +9. Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de +l'amitié, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour. +(Max. 440.) + +10. Les femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes +indiscrétions que les petites infidélités. (Max. 429.) + +11. Ce qui nous empêche d'être naturels, c'est l'envie de le +paraître. (Max. 431. var) + +12. C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions que +de les louer de bon coeur. (Max. 432.) + +13. La plus véritable marque d'être né avec de grandes qualités, +c'est d'être né sans envie. (Max. 433.) + +14. La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. (Max. +445.) + +15. Ce qui fait que la honte et la jalousie sont les plus grands +de tous les maux, c'est que la vanité ne nous aide pas à les +supporter. (Max. 446. var.) + + +48. Réponse de Mme de Sablé à la lettre précédente + + +C'est votre complaisance, plutôt que la mienne, qui vous oblige à +me faire part de vos maximes, parce que je n'en suis pas digne. Je +vous dirai pourtant, Monsieur, comme si je ne disais rien, qu'il +me semble que dans la Ière maxime, il faudrait expliquer quelle sorte +de confiance, parce que celle qui n'est fondée que sur la bonne opinion +que l'on a de soi-même est différente de la sûreté que l'on prend avec +les personnes à qui l'on parle; + +la 4e est merveilleuse, et il n'y a rien de mieux pénétré; + +sur la 8e, il n'y a point de vraies grandes qualités si on ne les +met en usage; + +sur la 10e, il n'y a rien de mieux trouvé; + +la IIe est bien vraie, car le naturel ne se trouve point où il y a +de l'affectation; + +la 12e, il n'y a rien de si beau ni de si vrai; + +la 13e est très belle; + +la 14e est bien vraie, car le vice se peut corriger par l'étude de +la vertu et la faiblesse est du tempérament, qui ne se peut quasi +jamais changer; + +sur la cinquième, quand les amitiés ne sont point fondées sur la +vertu, il y a tant de choses qui les détruisent que l'on a quasi +toujours des sujets de s'en lasser. + + +V. Lettre relatant un entretien de la Rochefoucauld avec le +chevalier de Méré. + + +49. Lettre du chevalier de Méré à Madame la duchesse de***. Date +inconnue. + + +Vous voulez que je vous écrive, Madame; et vous me l'avez commandé +de si bonne grâce et si galamment que je n'ai pu vous le refuser. +Mais ce qui m'a engagé à vous le promettre me devrait empêcher de +vous le tenir. Car je vois par là que vous êtes si délicate en +agrément qu'il faut qu'une chose, pour être à votre goût, soit +excellente et d'un prix bien rare. Aussi, Madame, je ne vous écris +pas tant par l'espérance de vous plaire que par la crainte de vous +désobéir. Et peut-être qu'il serait encore de plus mauvais air de +vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi +qu'il en soit, vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de +l'autre, en m'ordonnant de vous rapporter la conversation que +j'eus avant-hier avec M. de La Rochefoucauld; car il parla presque +toujours, et vous savez comme il s'en acquitte. Nous étions dans +un coin de chambre tête à tête à nous entretenir sincèrement de +tout ce qui nous venait dans l'esprit. Nous lisions de temps en +temps quelques rondeaux, où l'adresse et la délicatesse s'étaient +épuisées. «Mon Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces +sortes de beautés! Et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans +un temps où l'on ne se doit pas trop mêler d'écrire?» Je lui +répondis que j'en demeurais d'accord, et que je ne voyais point +d'autre raison de cette injustice, si ce n'est que la plupart de +ces juges n'ont ni goût ni esprit. «Ce n'est pas tant cela, ce me +semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui +fait mal prendre ce qu'on écrit de meilleur.--Ne vous l'imaginez +pas, je vous prie, lui répartis-je, et soyez assuré qu'il est +impossible de connaître le prix d'une chose excellente sans +l'aimer, ni sans être favorable à celui qui l'a faite. Et comment +peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et sans goût que d'être +insensible aux charmes de l'esprit?--J'ai remarqué, reprit-il, +les défauts de l'esprit et du coeur de la plupart du monde, et +ceux qui ne me connaissent que par là pensent que j'ai tous ces +défauts, comme si j'avais fait mon portrait. C'est une chose +étrange que mes actions et mon procédé ne les en désabusent pas. +--Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable génie qui +laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefs-d'oeuvre d'esprit et +d'invention, comme une vive lumière dont les uns furent éclairés +et la plupart éblouis. Mais parce qu'il était persuadé qu'on n'est +heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur, ce +qui me semble, à le bien examiner, plus clair que le jour, on l'a +regardé comme l'auteur de la plus infâme et de la plus honteuse +débauche, si bien que la pureté de ses moeurs ne le put exempter +de cette horrible calomnie.--Je serais assez de son avis, me +dit-il, et je crois qu'on pourrait faire une maxime que la vertu +mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé. +--Ha Monsieur! m'écriai-je, il s'en faut bien garder, ces termes +sont si scandaleux qu'ils feraient condamner la chose du monde la +plus honnête et la plus sainte.--Aussi n'usé-je de ces mots, me +dit-il, que pour m'accommoder au langage de certaines gens qui +donnent souvent le nom de vice à la vertu, et celui de vertu au +vice; et parce que tout le monde veut être heureux, et que c'est +le but où tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce +qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que +la vertu mal entendue soit âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que +ce grand homme ait eu tant d'ennemis; la véritable vertu se confie +en elle-même; elle se montre sans artifice et d'un air simple et +naturel, comme celle de Socrate. Mais les faux honnêtes gens aussi +bien que les faux dévots ne cherchent que l'apparence, et je crois +que dans la morale Sénèque était un hypocrite et qu'Épicure était +un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et +la hauteur de l'esprit; c'est de là que procède la parfaite +honnêteté, que je mets au-dessus de tout, et qui me semble à +préférer pour l'heur de la vie à la possession d'un royaume. Ainsi +j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice. Mais selon mon +sens, pour être effectivement vertueux, au moins pour l'être de +bonne grâce, il faut savoir pratiquer les bienséances, juger +sainement de tout et donner l'avantage aux excellentes choses +par-dessus celles qui ne sont que médiocres. La règle à mon gré la +plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection, +c'est d'observer si elle sied bien à toutes sortes d'égards; et +rien ne me paraît de si mauvaise grâce que d'être un sot ou une +sotte, et de se laisser empiéter aux préventions. Nous devons +quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons pour ne pas +choquer la révérence publique quoique ces coutumes soient +mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence il faut les +en payer, et se bien garder de les approuver dans son coeur de +peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Et puis, +comme une vérité ne va jamais seule, il arrive aussi qu'une erreur +en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe qu'on doit souhaiter +d'être heureux, les honneurs, la beauté, la valeur, l'esprit, les +richesses et la vertu même, tout cela n'est à désirer que pour se +rendre la vie agréable. Il est à remarquer qu'on ne voit rien de +pur ni de sincère, qu'il y a du bien et du mal en toutes les +choses de la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser à notre +usage, que le bonheur de l'un serait souvent le malheur de +l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut. Peut-être +qu'Aristide l'Athénien et Socrate n'étaient que trop vertueux, et +qu'Alcibiade et Phédon ne l'étaient pas assez; mais je ne sais si +pour vivre content, et comme un honnête homme du monde, il ne +vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide ou +Socrate. Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux, +mais une seule suffit pour être à plaindre; et ce sont les +plaisirs de l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et +plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font +trouver dure et fâcheuse. Le plus heureux homme du monde n'a +jamais tous ces plaisirs à souhait. Les plus grands de l'esprit, +autant que j'en puis juger, c'est la véritable gloire et les +belles connaissances; et je prends garde que ces gens-là ne les +ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps. +Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets +au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit +ne s'y mêlent. Le plus sensible est celui de l'amour, mais il +passe bien vite si l'esprit n'est de la partie. Et comme les +plaisirs de l'esprit surpassent de bien loin ceux du corps, il me +semble aussi que les extrêmes douleurs corporelles sont beaucoup +plus insupportables que celles de l'esprit. Je vois de plus que ce +qui sert d'un côté nuit d'un autre; que le plaisir fait souvent +naître la douleur comme la douleur cause le plaisir, et que notre +félicité dépend assez de la fortune et plus encore de notre +conduite.» Je l'écoutais doucement quand on vint nous interrompre, +et j'étais presque d'accord de tout ce qu'il disait. Si vous me +voulez croire, Madame, vous goûterez les raisons d'un si +parfaitement honnête homme, et vous ne serez pas dupe de la fausse +honnêteté. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Réflexions ou sentences et maximes +morales, by François de La Rochefoucauld + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉFLEXIONS *** + +***** This file should be named 14913-8.txt or 14913-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/9/1/14913/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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