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+The Project Gutenberg EBook of Réflexions ou sentences et maximes morales
+by François de La Rochefoucauld
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Réflexions ou sentences et maximes morales
+
+Author: François de La Rochefoucauld
+
+Release Date: February 5, 2005 [EBook #14913]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉFLEXIONS ***
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+
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+
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+François de La Rochefoucauld
+
+
+RÉFLEXIONS OU SENTENCES ET MAXIMES MORALES
+
+
+(1664)
+
+
+Table des matières
+
+Réflexions morales
+Maximes supprimées
+1 Maximes retranchées après la première édition
+2 Maxime retranchée après la deuxième édition
+3 Maximes retranchées après la quatrième édition
+Maximes posthumes
+1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt
+2 Maximes fournies par des lettres
+3 Maximes fournies par l'édition hollandaise de 1664
+4 Maximes fournies par le supplément de l'édition de 1693
+5 Maximes fournies par des témoignages de contemporains
+Réflexions diverses
+I. Du vrai
+II. De la société
+III. De l'air et des manières
+IV. De la conversation
+V. De la confiance
+VI. De l'amour et de la mer
+VII. Des exemples
+VIII. De l'incertitude de la jalousie
+IX. De l'amour et de la vie
+X. Des goûts
+XI. Du rapport des hommes avec les animaux
+XII. De l'origine des maladies
+XIII. Du faux
+XIV. Des modèles de la nature et de la fortune
+XV. Des coquettes et des vieillards
+XVI. De la différence des esprits
+XVII. De l'inconstance
+XVIII. De la retraite
+XIX. Des événements de ce siècle
+Appendice aux événements de ce siècle
+1. Portrait de Mme de Montespan
+2. Portrait du cardinal de Retz
+3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de Richelieu
+4. Le comte d'Harcourt
+Portrait de La Rochefoucauld par lui-même
+Documents relatifs à la genèse des maximes
+Avis au lecteur
+Discours sur les réflexions ou sentences et maximes morales
+Réflexions morales
+Manuscrit de Liancourt
+Sentences et maximes de morale (Édition hollandaise de 1664)
+Sentences et maximes de morale par M. D. L. R. 1663 (B.N., Collection
+Smith-Lesouef, ms. 90)
+Manuscrit édité par Édouard de Barthélemy
+Variantes tirées du manuscrit Gilbert attestées par l'édition des grands
+écrivains
+1 Variantes se rapportant a des maximes de l'édition de 1678.
+2 Variantes se rapportant à des maximes supprimées
+Lettres relatives aux maximes
+I. Lettres concernant la rédaction des maximes
+1. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1659.
+2. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 24 octobre 1659 (?).
+3. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 5 décembre 1659 ou 1660.
+4. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 1662.
+5. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 17 août 1662.
+6. Lettre de La Rouchefoucauld à Jacques Esprit. 9 septembre 1662.
+7. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1662, ou 1663.
+8. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même époque.
+9. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même époque.
+10. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Avant avril 1663.
+11. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 1663.
+12. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé 1663.
+13. Lettre de La Rochefoucauld à Mlle de Scudéry, 3 décembre 1663 (?).
+14. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 10 décembre 1663.
+15. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1663, ou début 1664.
+16. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+17. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+18. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+19. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+20. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+21. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+22. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue.
+23. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue.
+24. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+25. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue
+26. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue.
+II. Jugements recueillis par Mme de Sablé
+27. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. 3 mars 1661.
+28. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. Même époque.
+29. Lettre de Mlle de Vertus à Mme de Sablé. Printemps 1663.
+30. Lettre de Mme de Schonberg à Mme de Sablé. 1663.
+31. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Schonberg, transmise par elle à
+Mme de Sablé. 1663.
+32. Lettre de Mme de Guymené à Mme de Sablé. 1663.
+33. Lettre de Mme de Liancourt à Mme de Sablé. 1663.
+34. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663.
+35. Lettre d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663.
+36. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé, 1663.
+37. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663.
+38. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663.
+III. Lettres concernant la publication de la Ière édition des maximes
+39. Lettre de La Rochefoucauld au Père Thomas Esprit. 6 février 1664.
+40. Lettre de La Rochefoucauld au Père René Rapin. 12 juillet 1664.
+41. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1664.
+42. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 18 février 1665.
+IV. Lettres concernant la rédaction des maximes (3e, 4e et 5e éditions)
+43. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé, 1667.
+44. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Rohan, abbesse de
+Malnoue. Période 1671-1674.
+45. Réponse de Mme de Rohan à l'envoi précédent.
+46. Réponse de La Rochefoucauld à la lettre précédente
+47. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé 2 août 1675.
+48. Réponse de Mme de Sablé à la lettre précédente
+V. Lettre relatant un entretien de la Rochefoucauld avec le chevalier de
+Méré
+49. Lettre du chevalier de Méré à Madame la duchesse de***. Date inconnue.
+
+
+Réflexions morales
+
+Nos vertus ne sont, le plus souvent, que de vices déguisés.
+
+1
+
+Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage
+de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre
+industrie savent arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et
+par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont
+chastes.
+
+2
+
+L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.
+
+3
+
+Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre,
+il y reste encore bien des terres inconnues.
+
+4
+
+L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.
+
+5
+
+La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée
+de notre vie.
+
+6
+
+La passion fait souvent un fou du plus habile homme, et rend
+souvent les plus sots habiles.
+
+7
+
+Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont
+représentées par les politiques comme les effets des grands
+desseins, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur
+et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
+rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du
+monde, n'était peut-être qu'un effet de jalousie.
+
+8
+
+Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours.
+Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont
+infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion
+persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a point.
+
+9
+
+Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait qu'il
+est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit défier lors même
+qu'elles paraissent les plus raisonnables.
+
+10
+
+Il y a dans le coeur humain une génération perpétuelle de
+passions, en sorte que la ruine de l'une est presque toujours
+l'établissement d'une autre.
+
+11
+
+Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires.
+L'avarice produit quelquefois la prodigalité, et la prodigalité
+l'avarice; on est souvent ferme par faiblesse, et audacieux par
+timidité.
+
+12
+
+Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des
+apparences de piété et d'honneur, elles paraissent toujours au
+travers de ces voiles.
+
+13
+
+Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de
+nos goûts que de nos opinions.
+
+14
+
+Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des
+bienfaits et des injures; ils haïssent même ceux qui les ont
+obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages.
+L'application à récompenser le bien, et à se venger du mal, leur
+paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre.
+
+15
+
+La clémence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner
+l'affection des peuples.
+
+16
+
+Cette clémence dont on fait une vertu se pratique tantôt par
+vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque
+toujours par tous les trois ensemble.
+
+17
+
+La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne
+fortune donne à leur humeur.
+
+18
+
+La modération est une crainte de tomber dans l'envie et dans le
+mépris que méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une
+vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin la
+modération des hommes dans leur plus haute élévation est un désir
+de paraître plus grands que leur fortune.
+
+19
+
+Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.
+
+20
+
+La constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agitation
+dans le coeur.
+
+21
+
+Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une
+constance et un mépris de la mort qui n'est en effet que la
+crainte de l'envisager. De sorte qu'on peut dire que cette
+constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est à
+leurs yeux.
+
+22
+
+La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à
+venir. Mais les maux présents triomphent d'elle.
+
+23
+
+Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas
+ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume;
+et la plupart des hommes meurent parce qu'on ne peut s'empêcher de
+mourir.
+
+24
+
+Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de
+leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne les soutenaient que par
+la force de leur ambition, et non par celle de leur âme, et qu'à
+une grande vanité près les héros sont faits comme les autres
+hommes.
+
+25
+
+Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que
+la mauvaise.
+
+26
+
+Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
+
+27
+
+On fait souvent vanité des passions même les plus criminelles;
+mais l'envie est une passion timide et honteuse que l'on n'ose
+jamais avouer.
+
+28
+
+La jalousie est en quelque manière juste et raisonnable,
+puisqu'elle ne tend qu'à conserver un bien qui nous appartient, ou
+que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une
+fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.
+
+29
+
+Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et
+de haine que nos bonnes qualités.
+
+30
+
+Nous avons plus de force que de volonté; et c'est souvent pour
+nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses
+sont impossibles.
+
+31
+
+Si nous n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de
+plaisir à en remarquer dans les autres.
+
+32
+
+La jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient fureur, ou
+elle finit, sitôt qu'on passe du doute à la certitude.
+
+33
+
+L'orgueil se dédommage toujours et ne perd rien lors même qu'il
+renonce à la vanité.
+
+34
+
+Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de
+celui des autres.
+
+35
+
+L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence
+qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.
+
+36
+
+Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de
+notre corps pour nous rendre heureux; nous ait aussi donné
+l'orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos
+imperfections.
+
+37
+
+L'orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous
+faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous ne les reprenons
+pas tant pour les en corriger que pour leur persuader que nous en
+sommes exempts.
+
+38
+
+Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos
+craintes.
+
+39
+
+L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de
+personnages, même celui de désintéressé.
+
+40
+
+L'intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des autres.
+
+41
+
+Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent
+ordinairement incapables des grandes.
+
+42
+
+Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.
+
+43
+
+L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit; et
+pendant que par son esprit il tend à un but, son coeur l'entraîne
+insensiblement à un autre.
+
+44
+
+La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées; elles ne
+sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes
+du corps.
+
+45
+
+Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la
+fortune.
+
+46
+
+L'attachement ou l'indifférence que les philosophes avaient pour
+la vie n'était qu'un goût de leur amour-propre, dont on ne doit
+non plus disputer que du goût de la langue ou du choix des
+couleurs.
+
+47
+
+Notre humeur met le prix à tout ce qui nous vient de la fortune.
+
+48
+
+La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est
+par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non par avoir ce que
+les autres trouvent aimable.
+
+49
+
+On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine.
+
+50
+
+Ceux qui croient avoir du mérite se font un honneur d'être
+malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont
+dignes d'être en butte à la fortune.
+
+51
+
+Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
+nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que
+nous approuvions dans un autre.
+
+52
+
+Quelque différence qui paraisse entre les fortunes, il y a
+néanmoins une certaine compensation de biens et de maux qui les
+rend égales.
+
+53
+
+Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle
+seule, mais la fortune avec elle qui fait les héros.
+
+54
+
+Le mépris des richesses était dans les philosophes un désir caché
+de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le mépris
+des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret pour se
+garantir de l'avilissement de la pauvreté; c'était un chemin
+détourné pour aller à la considération qu'ils ne pouvaient avoir
+par les richesses.
+
+55
+
+La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la
+faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit par
+le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent; et nous leur
+refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire
+ceux de tout le monde.
+
+56
+
+Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y
+paraître établi.
+
+57
+
+Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne
+sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais des effets du
+hasard.
+
+58
+
+Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou
+malheureuses à qui elles doivent une grande partie de la louange
+et du blâme qu'on leur donne.
+
+59
+
+Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne
+tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne
+puissent tourner à leur préjudice.
+
+60
+
+La fortune tourne tout à l'avantage de ceux qu'elle favorise.
+
+61
+
+Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur
+humeur que de la fortune.
+
+62
+
+La sincérité est une ouverture de coeur. On la trouve en fort peu
+de gens; et celle que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine
+dissimulation pour attirer la confiance des autres.
+
+63
+
+L'aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de
+rendre nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles
+un respect de religion.
+
+64
+
+La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses
+apparences y font de mal.
+
+65
+
+Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence. Cependant
+elle ne saurait nous assurer du moindre événement.
+
+66
+
+Un habile homme doit régler le rang de ses intérêts et les
+conduire chacun dans son ordre. Notre avidité le trouble souvent
+en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour
+désirer trop les moins importantes, on manque les plus
+considérables.
+
+67
+
+La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit.
+
+68
+
+Il est difficile de définir l'amour. Ce qu'on en peut dire est que
+dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une
+sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée et
+délicate de posséder ce que l'on aime après beaucoup de mystères.
+
+69
+
+S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions,
+c'est celui qui est caché au fond du coeur, et que nous ignorons
+nous-mêmes.
+
+70
+
+Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour
+où il est, ni le feindre où il n'est pas.
+
+71
+
+Il n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'être aimés quand
+ils ne s'aiment plus.
+
+72
+
+Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble
+plus à la haine qu'à l'amitié.
+
+73
+
+On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais
+il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une.
+
+74
+
+Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes
+copies.
+
+75
+
+L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement
+continuel; et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de
+craindre.
+
+76
+
+Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits: tout
+le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.
+
+77
+
+L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui
+attribue, et où il n'a non plus de part que le Doge à ce qui se
+fait à Venise.
+
+78
+
+L'amour de la justice n'est en la plupart des hommes que la
+crainte de souffrir l'injustice.
+
+79
+
+Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.
+
+80
+
+Ce qui nous rend si changeants dans nos amitiés, c'est qu'il est
+difficile de connaître les qualités de l'âme, et facile de
+connaître celles de l'esprit.
+
+81
+
+Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, et nous ne
+faisons que suivre notre goût et notre plaisir quand nous
+préférons nos amis à nous-mêmes; c'est néanmoins par cette
+préférence seule que l'amitié peut être vraie et parfaite.
+
+82
+
+La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre
+notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
+crainte de quelque mauvais événement.
+
+83
+
+Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un
+ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons
+offices; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se
+propose toujours quelque chose à gagner.
+
+84
+
+Il est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé.
+
+85
+
+Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que
+nous; et néanmoins c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié.
+Nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons
+faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.
+
+86
+
+Notre défiance justifie la tromperie d'autrui.
+
+87
+
+Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient
+les dupes les uns des autres.
+
+88
+
+L'amour-propre nous augmente ou nous diminue les bonnes qualités
+de nos amis à proportion de la satisfaction que nous avons d'eux;
+et nous jugeons de leur mérite par la manière dont ils vivent avec
+nous.
+
+89
+
+Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de
+son jugement.
+
+90
+
+Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos
+défauts que par nos bonnes qualités.
+
+91
+
+La plus grande ambition n'en a pas la moindre apparence
+lorsqu'elle se rencontre dans une impossibilité absolue d'arriver
+où elle aspire.
+
+92
+
+Détromper un homme préoccupé de son mérite est lui rendre un aussi
+mauvais office que celui que l'on rendit à ce fou d'Athènes, qui
+croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient dans le port étaient
+à lui.
+
+93
+
+Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler
+de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.
+
+94
+
+Les grands noms abaissent, au lieu d'élever, ceux qui ne les
+savent pas soutenir.
+
+95
+
+La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui
+l'envient le plus sont contraints de le louer.
+
+96
+
+Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude
+que celui qui lui a fait du bien.
+
+97
+
+On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement
+étaient deux choses différentes. Le jugement n'est que la grandeur
+de la lumière de l'esprit; cette lumière pénètre le fond des
+choses; elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer et aperçoit
+celles qui semblent imperceptibles. Ainsi il faut demeurer
+d'accord que c'est l'étendue de la lumière de l'esprit qui produit
+tous les effets qu'on attribue au jugement.
+
+98
+
+Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son
+esprit.
+
+99
+
+La politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnêtes et
+délicates.
+
+100
+
+La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une
+manière agréable.
+
+101
+
+Il arrive souvent que des choses se présentent plus achevées à
+notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup d'art.
+
+102
+
+L'esprit est toujours la dupe du coeur.
+
+103
+
+Tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur
+coeur.
+
+104
+
+Les hommes et les affaires ont leur point de perspective. Il y en
+a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et d'autres dont on
+ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné.
+
+105
+
+Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la
+raison, mais celui qui la connaît, qui la discerne, et qui la
+goûte.
+
+106
+
+Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme
+il est presque infini, nos connaissances sont toujours
+superficielles et imparfaites.
+
+107
+
+C'est une espèce de coquetterie de faire remarquer qu'on n'en fait
+jamais.
+
+108
+
+L'esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du coeur.
+
+109
+
+La jeunesse change ses goûts par l'ardeur du sang, et la
+vieillesse conserve les siens par l'accoutumance.
+
+110
+
+On ne donne rien si libéralement que ses conseils.
+
+111
+
+Plus on aime une maîtresse, et plus on est près de la haïr.
+
+112
+
+Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant comme ceux du
+visage.
+
+113
+
+Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux.
+
+114
+
+On ne se peut consoler d'être trompé par ses ennemis, et trahi par
+ses amis; et l'on est souvent satisfait de l'être par soi-même.
+
+115
+
+Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s'en apercevoir
+qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
+aperçoivent.
+
+116
+
+Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner
+des conseils. Celui qui en demande paraît avoir une déférence
+respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense
+qu'à lui faire approuver les siens, et à le rendre garant de sa
+conduite. Et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui
+témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le
+plus souvent dans les conseils qu'il donne que son propre intérêt
+ou sa gloire.
+
+117
+
+La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre
+de tomber dans les pièges que l'on nous tend, et on n'est jamais
+si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.
+
+118
+
+L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent
+trompés.
+
+119
+
+Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin nous
+nous déguisons à nous-mêmes.
+
+120
+
+L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un
+dessein formé de trahir.
+
+121
+
+On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal.
+
+122
+
+Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse
+que par notre force.
+
+123
+
+On n'aurait guère de plaisir si on ne se flattait jamais.
+
+124
+
+Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses
+pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand
+intérêt.
+
+125
+
+L'usage ordinaire de la finesse est la marque d'un petit esprit,
+et il arrive presque toujours que celui qui s'en sert pour se
+couvrir en un endroit, se découvre en un autre.
+
+126
+
+Les finesses et les trahisons ne viennent que de manque
+d'habileté.
+
+127
+
+Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les
+autres.
+
+128
+
+La trop grande subtilité est une fausse délicatesse, et la
+véritable délicatesse est une solide subtilité.
+
+129
+
+Il suffit quelquefois d'être grossier pour n'être pas trompé par
+un habile homme.
+
+130
+
+La faiblesse est le seul défaut que l'on ne saurait corriger.
+
+131
+
+Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire
+l'amour, c'est de faire l'amour.
+
+132
+
+Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être pour
+soi-même.
+
+133
+
+Les seules bonnes copies sont celles qui nous font voir le
+ridicule des méchants originaux.
+
+134
+
+On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par
+celles que l'on affecte d'avoir.
+
+135
+
+On est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres.
+
+136
+
+Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient
+jamais entendu parler de l'amour.
+
+137
+
+On parle peu quand la vanité ne fait pas parler.
+
+138
+
+On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler.
+
+139
+
+Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
+paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est
+qu'il n'y a presque personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut
+dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus
+habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
+seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans
+leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur
+dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire;
+au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux
+autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à
+soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus
+grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.
+
+140
+
+Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie
+des sots.
+
+141
+
+Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer; et nous sommes
+si glorieux que nous ne voulons pas nous trouver de mauvaise
+compagnie.
+
+142
+
+Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre en
+peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits au contraire
+ont le don de beaucoup parler, et de ne rien dire.
+
+143
+
+C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous
+exagérons les bonnes qualités des autres, que par l'estime de leur
+mérite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il
+semble que nous leur en donnons.
+
+144
+
+On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans
+intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée, et délicate,
+qui satisfait différemment celui qui la donne, et celui qui la
+reçoit. L'un la prend comme une récompense de son mérite; l'autre
+la donne pour faire remarquer son équité et son discernement.
+
+145
+
+Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir
+par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que nous
+n'osons découvrir d'une autre sorte.
+
+146
+
+On ne loue d'ordinaire que pour être loué.
+
+147
+
+Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est
+utile à la louange qui les trahit.
+
+148
+
+Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent.
+
+149
+
+Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois.
+
+150
+
+Le désir de mériter les louanges qu'on nous donne fortifie notre
+vertu; et celles que l'on donne à l'esprit, à la valeur, et à la
+beauté contribuent à les augmenter.
+
+151
+
+Il est plus difficile de s'empêcher d'être gouverné que de
+gouverner les autres.
+
+152
+
+Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des
+autres ne nous pourrait nuire.
+
+153
+
+La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre.
+
+154
+
+La fortune nous corrige de plusieurs défauts que la raison ne
+saurait corriger.
+
+155
+
+Il y a des gens dégoûtants avec du mérite, et d'autres qui
+plaisent avec des défauts.
+
+156
+
+Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire des
+sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de
+conduite.
+
+157
+
+La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens
+dont ils se sont servis pour l'acquérir.
+
+158
+
+La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre
+vanité.
+
+159
+
+Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités; il en faut avoir
+l'économie.
+
+160
+
+Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer
+pour grande lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein.
+
+161
+
+Il doit y avoir une certaine proportion entre les actions et les
+desseins si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent
+produire.
+
+162
+
+L'art de savoir bien mettre en oeuvre de médiocres qualités dérobe
+l'estime et donne souvent plus de réputation que le véritable
+mérite.
+
+163
+
+Il y a une infinité de conduites qui paraissent ridicules, et dont
+les raisons cachées sont très sages et très solides.
+
+164
+
+Il est plus facile de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que
+de ceux que l'on exerce.
+
+165
+
+Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre
+étoile celle du public.
+
+166
+
+Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le
+mérite même.
+
+167
+
+L'avarice est plus opposée à l'économie que la libéralité.
+
+168
+
+L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous
+mener à la fin de la vie par un chemin agréable.
+
+169
+
+Pendant que la paresse et la timidité nous retiennent dans notre
+devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.
+
+170
+
+Il est difficile de juger si un procédé net, sincère et honnête
+est un effet de probité ou d'habileté.
+
+171
+
+Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent
+dans la mer.
+
+172
+
+Si on examine bien les divers effets de l'ennui, on trouvera qu'il
+fait manquer à plus de devoirs que l'intérêt.
+
+173
+
+Il y a diverses sortes de curiosité: l'une d'intérêt, qui nous
+porte à désirer d'apprendre ce qui nous peut être utile, et
+l'autre d'orgueil, qui vient du désir de savoir ce que les autres
+ignorent.
+
+174
+
+Il vaut mieux employer notre esprit à supporter les infortunes qui
+nous arrivent qu'à prévoir celles qui nous peuvent arriver.
+
+175
+
+La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait
+que notre coeur s'attache successivement à toutes les qualités de
+la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une,
+tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une
+inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet.
+
+176
+
+Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que
+l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime de nouveaux
+sujets d'aimer, et l'autre vient de ce que l'on se fait un honneur
+d'être constant.
+
+177
+
+La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce
+qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu'on ne
+s'ôte et qu'on ne se donne point.
+
+178
+
+Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas tant
+la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer,
+que le dégoût de n'être pas assez admirés de ceux qui nous
+connaissent trop, et l'espérance de l'être davantage de ceux qui
+ne nous connaissent pas tant.
+
+179
+
+Nous nous plaignons quelquefois légèrement de nos amis pour
+justifier par avance notre légèreté.
+
+180
+
+Notre repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons
+fait, qu'une crainte de celui qui nous en peut arriver.
+
+181
+
+Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l'esprit ou de
+sa faiblesse, qui lui fait recevoir toutes les opinions d'autrui,
+et il y en a une autre, qui est plus excusable, qui vient du
+dégoût des choses.
+
+182
+
+Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons
+entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble
+et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la
+vie.
+
+183
+
+Il faut demeurer d'accord à l'honneur de la vertu que les plus
+grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les
+crimes.
+
+184
+
+Nous avouons nos défauts pour réparer par notre sincérité le tort
+qu'ils nous font dans l'esprit des autres.
+
+185
+
+Il y a des héros en mal comme en bien.
+
+186
+
+On ne méprise pas tous ceux qui ont des vices; mais on méprise
+tous ceux qui n'ont aucune vertu.
+
+187
+
+Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices.
+
+188
+
+La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et
+quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'est pas moins en
+danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand on se
+porte bien.
+
+189
+
+Il semble que la nature ait prescrit à chaque homme dès sa
+naissance des bornes pour les vertus et pour les vices.
+
+190
+
+Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.
+
+191
+
+On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie
+comme des hôtes chez qui il faut successivement loger; et je doute
+que l'expérience nous les fît éviter s'il nous était permis de
+faire deux fois le même chemin.
+
+192
+
+Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance
+que c'est nous qui les quittons.
+
+193
+
+Il y a des rechutes dans les maladies de l'âme, comme dans celles
+du corps. Ce que nous prenons pour notre guérison n'est le plus
+souvent qu'un relâche ou un changement de mal.
+
+194
+
+Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps: quelque
+soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et
+elles sont à tout moment en danger de se rouvrir.
+
+195
+
+Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est
+que nous en avons plusieurs.
+
+196
+
+Nous oublions aisément nos fautes lorsqu'elles ne sont sues que de
+nous.
+
+197
+
+Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire du mal sans
+l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre
+en le voyant.
+
+198
+
+Nous élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres. Et
+quelquefois on louerait moins Monsieur le Prince et M. de Turenne
+si on ne les voulait point blâmer tous deux.
+
+199
+
+Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir.
+
+200
+
+La vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie.
+
+201
+
+Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de
+tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut
+se passer de lui se trompe encore davantage.
+
+202
+
+Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent leurs défauts aux
+autres et à eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont ceux qui les
+connaissent parfaitement et les confessent.
+
+203
+
+Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien.
+
+204
+
+La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles
+ajoutent à leur beauté.
+
+205
+
+L'honnêteté des femmes est souvent l'amour de leur réputation et
+de leur repos.
+
+206
+
+C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être
+toujours exposé à la vue des honnêtes gens.
+
+207
+
+La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un
+paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont
+proportionnées à son âge et à sa fortune.
+
+208
+
+Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient
+habilement leur niaiserie.
+
+209
+
+Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
+
+210
+
+En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.
+
+211
+
+Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante
+qu'un certain temps.
+
+212
+
+La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils
+ont, ou par leur fortune.
+
+213
+
+L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire
+fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et
+l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les causes de cette
+valeur si célèbre parmi les hommes.
+
+214
+
+La valeur est dans les simples soldats un métier périlleux qu'ils
+ont pris pour gagner leur vie.
+
+215
+
+La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont deux
+extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre-deux
+est vaste, et contient toutes les autres espèces de courage: il
+n'y a pas moins de différence entre elles qu'entre les visages et
+les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
+commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent
+aisément par sa durée. Il y en a qui sont contents quand ils ont
+satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose
+au-delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de
+leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des
+terreurs générales. D'autres vont à la charge parce qu'ils n'osent
+demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve à qui l'habitude des
+moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer à
+de plus grands. Il y en a qui sont braves à coups d'épée, et qui
+craignent les coups de mousquet; d'autres sont assurés aux coups
+de mousquet, et appréhendent de se battre à coups d'épée. Tous ces
+courages de différentes espèces conviennent en ce que la nuit
+augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises
+actions, elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un
+autre ménagement plus général; car on ne voit point d'homme qui
+fasse tout ce qu'il serait capable de faire dans une occasion s'il
+était assuré d'en revenir. De sorte qu'il est visible que la
+crainte de la mort ôte quelque chose de la valeur.
+
+216
+
+La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on serait
+capable de faire devant tout le monde.
+
+217
+
+L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme qui l'élève
+au-dessus des troubles, des désordres et des émotions que la vue
+des grands périls pourrait exciter en elle; et c'est par cette
+force que les héros se maintiennent en un état paisible, et
+conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les
+plus surprenants et les plus terribles.
+
+218
+
+L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.
+
+219
+
+La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver
+leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
+est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils
+s'exposent.
+
+220
+
+La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font souvent la
+valeur des hommes, et la vertu des femmes.
+
+221
+
+On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire;
+ce qui fait que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour
+éviter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver
+leur bien.
+
+222
+
+Il n'y a guère de personnes qui dans le premier penchant de l'âge
+ne fassent connaître par où leur corps et leur esprit doivent
+défaillir.
+
+223
+
+Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands:
+elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est
+juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des
+gens qui nous prêtent.
+
+224
+
+Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne
+peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants.
+
+225
+
+Ce qui fait le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend des
+grâces que l'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
+et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du
+bienfait.
+
+226
+
+Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation
+est une espèce d'ingratitude.
+
+227
+
+Les gens heureux ne se corrigent guère; ils croient toujours avoir
+raison quand la fortune soutient leur mauvaise conduite.
+
+228
+
+L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.
+
+229
+
+Le bien que nous avons reçu de quelqu'un veut que nous respections
+le mal qu'il nous fait.
+
+230
+
+Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais
+de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de
+semblables. Nous imitons les bonnes actions par émulation, et les
+mauvaises par la malignité de notre nature que la honte retenait
+prisonnière, et que l'exemple met en liberté.
+
+231
+
+C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.
+
+232
+
+Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est
+souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent.
+
+233
+
+Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans
+l'une, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous
+est chère, nous nous pleurons nous-mêmes; nous regrettons la bonne
+opinion qu'il avait de nous; nous pleurons la diminution de notre
+bien, de notre plaisir, de notre considération. Ainsi les morts
+ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je
+dis que c'est une espèce d'hypocrisie, à cause que dans ces sortes
+d'afflictions on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie
+qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose à tout le monde:
+c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire
+d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps qui consume
+tout a fait cesser celle qu'elles avaient en effet, elles ne
+laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes, et leurs
+soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à
+persuader par toutes leurs actions que leur déplaisir ne finira
+qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve
+d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur
+ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent
+de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction.
+Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites
+sources qui coulent et se tarissent facilement: on pleure pour
+avoir la réputation d'être tendre, on pleure pour être plaint, on
+pleure pour être pleuré; enfin on pleure pour éviter la honte de
+ne pleurer pas.
+
+234
+
+C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu'on
+s'oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies: on
+trouve les premières places prises dans le bon parti, et on ne
+veut point des dernières.
+
+235
+
+Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis
+lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux.
+
+236
+
+Il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il
+s'oublie lui-même lorsque nous travaillons pour l'avantage des
+autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour
+arriver à ses fins; c'est prêter à usure sous prétexte de donner;
+c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et
+délicat.
+
+237
+
+Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a pas la force d'être
+méchant: toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou
+une impuissance de la volonté.
+
+238
+
+Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes
+que de leur faire trop de bien.
+
+239
+
+Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands,
+parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite, sans
+considérer qu'elle ne vient le plus souvent que de vanité, ou
+d'impuissance de garder le secret.
+
+240
+
+On peut dire de l'agrément séparé de la beauté que c'est une
+symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret
+des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air
+de la personne.
+
+241
+
+La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes. Mais toutes ne
+la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes
+est retenue par la crainte ou par la raison.
+
+242
+
+On incommode souvent les autres quand on croit ne les pouvoir
+jamais incommoder.
+
+243
+
+Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes; et l'application
+pour les faire réussir nous manque plus que les moyens.
+
+244
+
+La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des
+choses.
+
+245
+
+C'est une grande habileté que de savoir cacher son habileté.
+
+246
+
+Ce qui paraît générosité n'est souvent qu'une ambition déguisée
+qui méprise de petits intérêts, pour aller à de plus grands.
+
+247
+
+La fidélité qui paraît en la plupart des hommes n'est qu'une
+invention de l'amour-propre pour attirer la confiance. C'est un
+moyen de nous élever au-dessus des autres, et de nous rendre
+dépositaires des choses les plus importantes.
+
+248
+
+La magnanimité méprise tout pour avoir tout.
+
+249
+
+Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix, dans les
+yeux et dans l'air de la personne, que dans le choix des paroles.
+
+250
+
+La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et à ne
+dire que ce qu'il faut.
+
+251
+
+Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres
+qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités.
+
+252
+
+Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est
+extraordinaire de voir changer les inclinations.
+
+253
+
+L'intérêt met en oeuvre toutes sortes de vertus et de vices.
+
+254
+
+L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission, dont on se sert
+pour soumettre les autres; c'est un artifice de l'orgueil qui
+s'abaisse pour s'élever; et bien qu'il se transforme en mille
+manières, il n'est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper
+que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité.
+
+255
+
+Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des
+mines qui leur sont propres. Et ce rapport bon ou mauvais,
+agréable ou désagréable, est ce qui fait que les personnes
+plaisent ou déplaisent.
+
+256
+
+Dans toutes les professions chacun affecte une mine et un
+extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le croie. Ainsi on
+peut dire que le monde n'est composé que de mines.
+
+257
+
+La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts
+de l'esprit.
+
+258
+
+Le bon goût vient plus du jugement que de l'esprit.
+
+259
+
+Le plaisir de l'amour est d'aimer; et l'on est plus heureux par la
+passion que l'on a que par celle que l'on donne.
+
+260
+
+La civilité est un désir d'en recevoir, et d'être estimé poli.
+
+261
+
+L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un
+second amour-propre qu'on leur inspire.
+
+262
+
+Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si
+puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus disposé à
+sacrifier le repos de ce qu'on aime qu'à perdre le sien.
+
+263
+
+Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de
+donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons.
+
+264
+
+La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les
+maux d'autrui. C'est une habile prévoyance des malheurs où nous
+pouvons tomber; nous donnons du secours aux autres pour les
+engager à nous en donner en de semblables occasions; et ces
+services que nous leur rendons sont à proprement parler des biens
+que nous nous faisons à nous-mêmes par avance.
+
+265
+
+La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté; et nous ne croyons
+pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons.
+
+266
+
+C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes
+passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des
+autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas
+d'en être souvent la maîtresse; elle usurpe sur tous les desseins
+et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consume
+insensiblement les passions et les vertus.
+
+267
+
+La promptitude à croire le mal sans l'avoir assez examiné est un
+effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des
+coupables; et on ne veut pas se donner la peine d'examiner les
+crimes.
+
+268
+
+Nous récusons des juges pour les plus petits intérêts et nous
+voulons bien que notre réputation et notre gloire dépendent du
+jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur
+jalousie, ou par leur préoccupation, ou par leur peu de lumière;
+et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur que nous
+exposons en tant de manières notre repos et notre vie.
+
+269
+
+Il n'y a guère d'homme assez habile pour connaître tout le mal
+qu'il fait.
+
+270
+
+L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.
+
+271
+
+La jeunesse est une ivresse continuelle: c'est la fièvre de la
+raison.
+
+272
+
+Rien ne devrait plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes
+louanges, que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir
+par de petites choses.
+
+273
+
+Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout
+mérite que les vices qui servent au commerce de la vie.
+
+274
+
+La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les
+fruits; elle y donne un lustre qui s'efface aisément, et qui ne
+revient jamais.
+
+275
+
+Le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est souvent
+étouffé par le moindre intérêt.
+
+276
+
+L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes,
+comme le vent éteint les bougies et allume le feu.
+
+277
+
+Les femmes croient souvent aimer encore qu'elles n'aiment pas.
+L'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la
+galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la
+peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion
+lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie.
+
+278
+
+Ce qui fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui négocient,
+est qu'ils abandonnent presque toujours l'intérêt de leurs amis
+pour l'intérêt du succès de la négociation, qui devient le leur
+par l'honneur d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris.
+
+279
+
+Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous,
+c'est souvent moins par reconnaissance que par le désir de faire
+juger de notre mérite.
+
+280
+
+L'approbation que l'on donne à ceux qui entrent dans le monde
+vient souvent de l'envie secrète que l'on porte à ceux qui y sont
+établis.
+
+281
+
+L'orgueil qui nous inspire tant d'envie nous sert souvent aussi à
+la modérer.
+
+282
+
+Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité
+que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.
+
+283
+
+Il n'y a pas quelquefois moins d'habileté à savoir profiter d'un
+bon conseil qu'à se bien conseiller soi-même.
+
+284
+
+Il y a des méchants qui seraient moins dangereux s'ils n'avaient
+aucune bonté.
+
+285
+
+La magnanimité est assez définie par son nom; néanmoins on
+pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la
+plus noble pour recevoir des louanges.
+
+286
+
+Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a
+véritablement cessé d'aimer.
+
+287
+
+Ce n'est pas tant la fertilité de l'esprit qui nous fait trouver
+plusieurs expédients sur une même affaire, que c'est le défaut de
+lumière qui nous fait arrêter à tout ce qui se présente à notre
+imagination, et qui nous empêche de discerner d'abord ce qui est
+le meilleur.
+
+288
+
+Il y a des affaires et des maladies que les remèdes aigrissent en
+certains temps; et la grande habileté consiste à connaître quand
+_il est dangereux d'en user.
+
+289
+
+La simplicité affectée est une imposture délicate.
+
+290
+
+Il y a plus de défauts dans l'humeur que dans l'esprit.
+
+291
+
+Le mérite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits.
+
+292
+
+On peut dire de l'humeur des hommes, comme de la plupart des
+bâtiments, qu'elle a diverses faces, les unes agréables, et les
+autres désagréables.
+
+293
+
+La modération ne peut avoir le mérite de combattre l'ambition et
+de la soumettre: elles ne se trouvent jamais ensemble. La
+modération est la langueur et la paresse de l'âme, comme
+l'ambition en est l'activité et l'ardeur.
+
+294
+
+Nous aimons toujours ceux qui nous admirent; et nous n'aimons pas
+toujours ceux que nous admirons.
+
+295
+
+Il s'en faut bien que nous ne connaissions toutes nos volontés.
+
+296
+
+Il est difficile d'aimer ceux que nous n'estimons point; mais il
+ne l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus
+que nous.
+
+297
+
+Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et
+qui tourne imperceptiblement notre volonté; elles roulent ensemble
+et exercent successivement un empire secret en nous: de sorte
+qu'elles ont une part considérable à toutes nos actions, sans que
+nous le puissions connaître.
+
+298
+
+La reconnaissance de la plupart des hommes n'est qu'une secrète
+envie de recevoir de plus grands bienfaits.
+
+299
+
+Presque tout le monde prend plaisir à s'acquitter des petites
+obligations; beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les
+médiocres; mais il n'y a quasi personne qui n'ait de l'ingratitude
+pour les grandes.
+
+300
+
+Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses.
+
+301
+
+Assez de gens méprisent le bien, mais peu savent le donner.
+
+302
+
+Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intérêts où nous prenons
+le hasard de ne pas croire aux apparences.
+
+303
+
+Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de
+nouveau.
+
+304
+
+Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient, mais nous ne
+pouvons pardonner à ceux que nous ennuyons.
+
+305
+
+L'intérêt que l'on accuse de tous nos crimes mérite souvent d'être
+loué de nos bonnes actions.
+
+306
+
+On ne trouve guère d'ingrats tant qu'on est en état de faire du
+bien.
+
+307
+
+Il est aussi honnête d'être glorieux avec soi-même qu'il est
+ridicule de l'être avec les autres.
+
+308
+
+On a fait une vertu de la modération pour borner l'ambition des
+grands hommes, et pour consoler les gens médiocres de leur peu de
+fortune, et de leur peu de mérite.
+
+309
+
+Il y a des gens destinés à être sots, qui ne font pas seulement
+des sottises par leur choix, mais que la fortune même contraint
+d'en faire.
+
+310
+
+Il arrive quelquefois des accidents dans la vie, d'où il faut être
+un peu fou pour se bien tirer.
+
+311
+
+S'il y a des hommes dont le ridicule n'ait jamais paru, c'est
+qu'on ne l'a pas bien cherché.
+
+312
+
+Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s'ennuient point
+d'être ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mêmes.
+
+313
+
+Pourquoi faut-il que nous ayons assez de mémoire pour retenir
+jusqu'aux moindres particularités de ce qui nous est arrivé, et
+que nous n'en ayons pas assez pour nous souvenir combien de fois
+nous les avons contées à une même personne?
+
+314
+
+L'extrême plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes nous
+doit faire craindre de n'en donner guère à ceux qui nous écoutent.
+
+315
+
+Ce qui nous empêche d'ordinaire de faire voir le fond de notre
+coeur à nos amis, n'est pas tant la défiance que nous avons d'eux,
+que celle que nous avons de nous-mêmes.
+
+316
+
+Les personnes faibles ne peuvent être sincères.
+
+317
+
+Ce n'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats, mais c'en est
+un insupportable d'être obligé à un malhonnête homme.
+
+318
+
+On trouve des moyens pour guérir de la folie, mais on n'en trouve
+point pour redresser un esprit de travers.
+
+319
+
+On ne saurait conserver longtemps les sentiments qu'on doit avoir
+pour ses amis et pour ses bienfaiteurs, si on se laisse la liberté
+de parler souvent de leurs défauts.
+
+320
+
+Louer les princes des vertus qu'ils n'ont pas, c'est leur dire
+impunément des injures.
+
+321
+
+Nous sommes plus près d'aimer ceux qui nous haïssent que ceux qui
+nous aiment plus que nous ne voulons.
+
+322
+
+Il n'y a que ceux qui sont méprisables qui craignent d'être
+méprisés.
+
+323
+
+Notre sagesse n'est pas moins à la merci de la fortune que nos
+biens.
+
+324
+
+Il y a dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour.
+
+325
+
+Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison
+n'a pas la force de nous consoler.
+
+326
+
+Le ridicule déshonore plus que le déshonneur.
+
+327
+
+Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en
+avons pas de grands.
+
+328
+
+L'envie est plus irréconciliable que la haine.
+
+329
+
+On croit quelquefois haïr la flatterie, mais on ne hait que la
+manière de flatter.
+
+330
+
+On pardonne tant que l'on aime.
+
+331
+
+Il est plus difficile d'être fidèle à sa maîtresse quand on est
+heureux que quand on en est maltraité.
+
+332
+
+Les femmes ne connaissent pas toute leur coquetterie.
+
+333
+
+Les femmes n'ont point de sévérité complète sans aversion.
+
+334
+
+Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur
+passion.
+
+335
+
+Dans l'amour la tromperie va presque toujours plus loin que la
+méfiance.
+
+336
+
+Il y a une certaine sorte d'amour dont l'excès empêche la
+jalousie.
+
+337
+
+Il est de certaines bonnes qualités comme des sens: ceux qui en
+sont entièrement privés ne les peuvent apercevoir ni les
+comprendre.
+
+338
+
+Lorsque notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de
+ceux que nous haïssons.
+
+339
+
+Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu'à proportion de notre
+amour-propre.
+
+340
+
+L'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie
+que leur raison.
+
+341
+
+Les passions de la jeunesse ne sont guère plus opposées au salut
+que la tiédeur des vieilles gens.
+
+342
+
+L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le
+coeur, comme dans le langage.
+
+343
+
+Pour être un grand homme, il faut savoir profiter de toute sa
+fortune.
+
+344
+
+La plupart des hommes ont comme les plantes des propriétés
+cachées, que le hasard fait découvrir.
+
+345
+
+Les occasions nous font connaître aux autres, et encore plus à
+nous-mêmes.
+
+346
+
+Il ne peut y avoir de règle dans l'esprit ni dans le coeur des
+femmes, si le tempérament n'en est d'accord.
+
+347
+
+Nous ne trouvons guère de gens de bon sens, que ceux qui sont de
+notre avis.
+
+348
+
+Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus.
+
+349
+
+Le plus grand miracle de l'amour, c'est de guérir de la
+coquetterie.
+
+350
+
+Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des
+finesses, c'est qu'ils croient être plus habiles que nous.
+
+351
+
+On a bien de la peine à rompre, quand on ne s'aime plus.
+
+352
+
+On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est pas
+permis de s'ennuyer.
+
+353
+
+Un honnête homme peut être amoureux comme un fou, mais non pas
+comme un sot.
+
+354
+
+Il y a de certains défauts qui, bien mis en oeuvre, brillent plus
+que la vertu même.
+
+355
+
+On perd quelquefois des personnes qu'on regrette plus qu'on n'en
+est affligé; et d'autres dont on est affligé, et qu'on ne regrette
+guère.
+
+356
+
+Nous ne louons d'ordinaire de bon coeur que ceux qui nous
+admirent.
+
+357
+
+Les petits esprits sont trop blessés des petites choses; les
+grands esprits les voient toutes, et n'en sont point blessés.
+
+358
+
+L'humilité est la véritable preuve des vertus chrétiennes: sans
+elle nous conservons tous nos défauts, et ils sont seulement
+couverts par l'orgueil qui les cache aux autres, et souvent à
+nous-mêmes.
+
+359
+
+Les infidélités devraient éteindre l'amour, et il ne faudrait
+point être jaloux quand on a sujet de l'être. Il n'y a que les
+personnes qui évitent de donner de la jalousie qui soient dignes
+qu'on en ait pour elles.
+
+360
+
+On se décrie beaucoup plus auprès de nous par les moindres
+infidélités qu'on nous fait, que par les plus grandes qu'on fait
+aux autres.
+
+361
+
+La jalousie naît toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas
+toujours avec lui.
+
+362
+
+La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs amants
+pour les avoir aimés, que pour paraître plus dignes d'être aimées.
+
+363
+
+Les violences qu'on nous fait nous font souvent moins de peine que
+celles que nous nous faisons à nous-mêmes.
+
+364
+
+On sait assez qu'il ne faut guère parler de sa femme; mais on ne
+sait pas assez qu'on devrait encore moins parler de soi.
+
+365
+
+Il y a de bonnes qualités qui dégénèrent en défauts quand elles
+sont naturelles, et d'autres qui ne sont jamais parfaites quand
+elles sont acquises. Il faut, par exemple, que la raison nous
+fasse ménagers de notre bien et de notre confiance; et il faut, au
+contraire, que la nature nous donne la bonté et la valeur.
+
+366
+
+Quelque défiance que nous ayons de la sincérité de ceux qui nous
+parlent, nous croyons toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux
+autres.
+
+367
+
+Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier.
+
+368
+
+La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne
+sont en sûreté que parce qu'on ne les cherche pas.
+
+369
+
+Les violences qu'on se fait pour s'empêcher d'aimer sont souvent
+plus cruelles que les rigueurs de ce qu'on aime.
+
+370
+
+Il n'y a guère de poltrons qui connaissent toujours toute leur
+peur.
+
+371
+
+C'est presque toujours la faute de celui qui aime de ne pas
+connaître quand on cesse de l'aimer.
+
+372
+
+La plupart des jeunes gens croient être naturels, lorsqu'ils ne
+sont que mal polis et grossiers.
+
+373
+
+Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-mêmes
+après avoir trompé les autres.
+
+374
+
+Si on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, on est bien
+trompé.
+
+375
+
+Les esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe
+leur portée.
+
+376
+
+L'envie est détruite par la véritable amitié, et la coquetterie
+par le véritable amour.
+
+377
+
+Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller point
+jusqu'au but, c'est de le passer.
+
+378
+
+On donne des conseils mais on n'inspire point de conduite.
+
+379
+
+Quand notre mérite baisse, notre goût baisse aussi.
+
+380
+
+La fortune fait paraître nos vertus et nos vices, comme la lumière
+fait paraître les objets.
+
+381
+
+La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce qu'on aime ne
+vaut guère mieux qu'une infidélité.
+
+382
+
+Nos actions sont comme les bouts-rimés, que chacun fait rapporter
+à ce qu'il lui plaît.
+
+383
+
+L'envie de parler de nous, et de faire voir nos défauts du côté
+que nous voulons bien les montrer, fait une grande partie de notre
+sincérité.
+
+384
+
+On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner.
+
+385
+
+On est presque également difficile à contenter quand on a beaucoup
+d'amour et quand on n'en a plus guère.
+
+386
+
+Il n'y a point de gens qui aient plus souvent tort que ceux qui ne
+peuvent souffrir d'en avoir.
+
+387
+
+Un sot n'a pas assez d'étoffe pour être bon.
+
+388
+
+Si la vanité ne renverse pas entièrement les vertus, du moins elle
+les ébranle toutes.
+
+389
+
+Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, c'est qu'elle
+blesse la nôtre.
+
+390
+
+On renonce plus aisément à son intérêt qu'à son goût.
+
+391
+
+La fortune ne paraît jamais si aveugle qu'à ceux à qui elle ne
+fait pas de bien.
+
+392
+
+Il faut gouverner la fortune comme la santé: en jouir quand elle
+est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire
+jamais de grands remèdes sans un extrême besoin.
+
+393
+
+L'air bourgeois se perd quelquefois à l'armée; mais il ne se perd
+jamais à la cour.
+
+394
+
+On peut être plus fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous
+les autres.
+
+395
+
+On est quelquefois moins malheureux d'être trompé de ce qu'on
+aime, que d'en être détrompé.
+
+396
+
+On garde longtemps son premier amant, quand on n'en prend point de
+second.
+
+397
+
+Nous n'avons pas le courage de dire en général que nous n'avons
+point de défauts, et que nos ennemis n'ont point de bonnes
+qualités; mais en détail nous ne sommes pas trop éloignés de le
+croire.
+
+398
+
+De tous nos défauts, celui dont nous demeurons le plus aisément
+d'accord, c'est de la paresse; nous nous persuadons qu'elle tient
+à toutes les vertus paisibles et que, sans détruire entièrement
+les autres, elle en suspend seulement les fonctions.
+
+399
+
+Il y a une élévation qui ne dépend point de la fortune: c'est un
+certain air qui nous distingue et qui semble nous destiner aux
+grandes choses; c'est un prix que nous nous donnons
+imperceptiblement à nous-mêmes; c'est par cette qualité que nous
+usurpons les déférences des autres hommes, et c'est elle
+d'ordinaire qui nous met plus au-dessus d'eux que la naissance,
+les dignités, et le mérite même.
+
+400
+
+Il y a du mérite sans élévation, mais il n'y a point d'élévation
+sans quelque mérite.
+
+401
+
+L'élévation est au mérite ce que la parure est aux belles
+personnes.
+
+402
+
+Ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c'est de l'amour.
+
+403
+
+La fortune se sert quelquefois de nos défauts pour nous élever, et
+il y a des gens incommodes dont le mérite serait mal récompensé si
+on ne voulait acheter leur absence.
+
+404
+
+Il semble que la nature ait caché dans le fond de notre esprit des
+talents et une habileté que nous ne connaissons pas; les passions
+seules ont le droit de les mettre au jour, et de nous donner
+quelquefois des vues plus certaines et plus achevées que l'art ne
+saurait faire.
+
+405
+
+Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de la vie, et nous y
+manquons souvent d'expérience malgré le nombre des années.
+
+406
+
+Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amants,
+pour cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.
+
+407
+
+Il s'en faut bien que ceux qui s'attrapent à nos finesses ne nous
+paraissent aussi ridicules que nous nous le paraissons à nous-mêmes
+quand les finesses des autres nous ont attrapés.
+
+408
+
+Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont été
+aimables, c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus.
+
+409
+
+Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde
+voyait tous les motifs qui les produisent.
+
+410
+
+Le plus grand effort de l'amitié n'est pas de montrer nos défauts
+à un ami; c'est de lui faire voir les siens.
+
+411
+
+On n'a guère de défauts qui ne soient plus pardonnables que les
+moyens dont on se sert pour les cacher.
+
+412
+
+Quelque honte que nous ayons méritée, il est presque toujours en
+notre pouvoir de rétablir notre réputation.
+
+413
+
+On ne plaît pas longtemps quand on n'a que d'une sorte d'esprit.
+
+414
+
+Les fous et les sottes gens ne voient que par leur humeur.
+
+415
+
+L'esprit nous sert quelquefois à faire hardiment des sottises.
+
+416
+
+La vivacité qui augmente en vieillissant ne va pas loin de la
+folie.
+
+417
+
+En amour celui qui est guéri le premier est toujours le mieux
+guéri.
+
+418
+
+Les jeunes femmes qui ne veulent point paraître coquettes, et les
+hommes d'un âge avancé qui ne veulent pas être ridicules, ne
+doivent jamais parler de l'amour comme d'une chose où ils puissent
+avoir part.
+
+419
+
+Nous pouvons paraître grands dans un emploi au-dessous de notre
+mérite, mais nous paraissons souvent petits dans un emploi plus
+grand que nous.
+
+420
+
+Nous croyons souvent avoir de la constance dans les malheurs,
+lorsque nous n'avons que de l'abattement, et nous les souffrons
+sans oser les regarder comme les poltrons se laissent tuer de peur
+de se défendre.
+
+421
+
+La confiance fournit plus à la conversation que l'esprit.
+
+422
+
+Toutes les passions nous font faire des fautes, mais l'amour nous
+en fait faire de plus ridicules.
+
+423
+
+Peu de gens savent être vieux.
+
+424
+
+Nous nous faisons honneur des défauts opposés à ceux que nous
+avons: quand nous sommes faibles, nous nous vantons d'être
+opiniâtres.
+
+425
+
+La pénétration a un air de deviner qui flatte plus notre vanité
+que toutes les autres qualités de l'esprit.
+
+426
+
+La grâce de la nouveauté et la longue habitude, quelque opposées
+qu'elles soient, nous empêchent également de sentir les défauts de
+nos amis.
+
+427
+
+La plupart des amis dégoûtent de l'amitié, et la plupart des
+dévots dégoûtent de la dévotion.
+
+428
+
+Nous pardonnons aisément à nos amis les défauts qui ne nous
+regardent pas.
+
+429
+
+Les femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes
+indiscrétions que les petites infidélités.
+
+430
+
+Dans la vieillesse de l'amour comme dans celle de l'âge on vit
+encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.
+
+431
+
+Rien n'empêche tant d'être naturel que l'envie de le paraître.
+
+432
+
+C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions, que de
+les louer de bon coeur.
+
+433
+
+La plus véritable marque d'être né avec de grandes qualités, c'est
+d'être né sans envie.
+
+434
+
+Quand nos amis nous ont trompés, on ne doit que de l'indifférence
+aux marques de leur amitié, mais on doit toujours de la
+sensibilité à leurs malheurs.
+
+435
+
+La fortune et l'humeur gouvernent le monde.
+
+436
+
+Il est plus aisé de connaître l'homme en général que de connaître
+un homme en particulier.
+
+437
+
+On ne doit pas juger du mérite d'un homme par ses grandes
+qualités, mais par l'usage qu'il en sait faire.
+
+438
+
+Il y a une certaine reconnaissance vive qui ne nous acquitte pas
+seulement des bienfaits que nous avons reçus, mais qui fait même
+que nos amis nous doivent en leur payant ce que nous leur devons.
+
+439
+
+Nous ne désirerions guère de choses avec ardeur, si nous
+connaissions parfaitement ce que nous désirons.
+
+440
+
+Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de
+l'amitié, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour.
+
+441
+
+Dans l'amitié comme dans l'amour on est souvent plus heureux par
+les choses qu'on ignore que par celles que l'on sait.
+
+442
+
+Nous essayons de nous faire honneur des défauts que nous ne
+voulons pas corriger.
+
+443
+
+Les passions les plus violentes nous laissent quelquefois du
+relâche, mais la vanité nous agite toujours.
+
+444
+
+Les vieux fous sont plus fous que les jeunes.
+
+445
+
+La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice.
+
+446
+
+Ce qui rend les douleurs de la honte et de la jalousie si aiguës,
+c'est que la vanité ne peut servir à les supporter.
+
+447
+
+La bienséance est la moindre de toutes les lois, et la plus
+suivie.
+
+448
+
+Un esprit droit a moins de peine de se soumettre aux esprits de
+travers que de les conduire.
+
+449
+
+Lorsque la fortune nous surprend en nous donnant une grande place
+sans nous y avoir conduits par degrés, ou sans que nous nous y
+soyons élevés par nos espérances, il est presque impossible de s'y
+bien soutenir, et de paraître digne de l'occuper.
+
+450
+
+Notre orgueil s'augmente souvent de ce que nous retranchons de nos
+autres défauts.
+
+451
+
+Il n'y a point de sots si incommodes que ceux qui ont de l'esprit.
+
+452
+
+Il n'y a point d'homme qui se croie en chacune de ses qualités
+au-dessous de l'homme du monde qu'il estime le plus.
+
+453
+
+Dans les grandes affaires on doit moins s'appliquer à faire naître
+des occasions qu'à profiter de celles qui se présentent.
+
+454
+
+Il n'y a guère d'occasion où l'on fît un méchant marché de
+renoncer au bien qu'on dit de nous, à condition de n'en dire point
+de mal.
+
+455
+
+Quelque disposition qu'ait le monde à mal juger, il fait encore
+plus souvent grâce au faux mérite qu'il ne fait injustice au
+véritable.
+
+456
+
+On est quelquefois un sot avec de l'esprit, mais on ne l'est
+jamais avec du jugement.
+
+457
+
+Nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes,
+que d'essayer de paraître ce que nous ne sommes pas.
+
+458
+
+Nos ennemis approchent plus de la vérité dans les jugements qu'ils
+font de nous que nous n'en approchons nous-mêmes.
+
+459
+
+Il y a plusieurs remèdes qui guérissent de l'amour, mais il n'y en
+a point d'infaillibles.
+
+460
+
+Il s'en faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions
+nous font faire.
+
+461
+
+La vieillesse est un tyran qui défend sur peine de la vie tous les
+plaisirs de la jeunesse.
+
+462
+
+Le même orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont nous nous
+croyons exempts, nous porte à mépriser les bonnes qualités que
+nous n'avons pas.
+
+463
+
+Il y a souvent plus d'orgueil que de bonté à plaindre les malheurs
+de nos ennemis; c'est pour leur faire sentir que nous sommes
+au-dessus d'eux que nous leur donnons des marques de compassion.
+
+464
+
+Il y a un excès de biens et de maux qui passe notre sensibilité.
+
+465
+
+Il s'en faut bien que l'innocence ne trouve autant de protection
+que le crime.
+
+466
+
+De toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux
+femmes, c'est l'amour.
+
+467
+
+La vanité nous fait faire plus de choses contre notre goût que la
+raison.
+
+468
+
+Il y a de méchantes qualités qui font de grands talents.
+
+469
+
+On ne souhaite jamais ardemment ce qu'on ne souhaite que par
+raison.
+
+470
+
+Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses en bien comme en
+mal, et elles sont presque toutes à la merci des occasions.
+
+471
+
+Dans les premières passions les femmes aiment l'amant, et dans les
+autres elles aiment l'amour.
+
+472
+
+L'orgueil a ses bizarreries, comme les autres passions; on a honte
+d'avouer que l'on ait de la jalousie, et on se fait honneur d'en
+avoir eu, et d'être capable d'en avoir.
+
+473
+
+Quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins
+que la véritable amitié.
+
+474
+
+Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté.
+
+475
+
+L'envie d'être plaint, ou d'être admiré, fait souvent la plus
+grande partie de notre confiance.
+
+476
+
+Notre envie dure toujours plus longtemps que le bonheur de ceux
+que nous envions.
+
+477
+
+La même fermeté qui sert à résister à l'amour sert aussi à le
+rendre violent et durable, et les personnes faibles qui sont
+toujours agitées des passions n'en sont presque jamais
+véritablement remplies.
+
+478
+
+L'imagination ne saurait inventer tant de diverses contrariétés
+qu'il y en a naturellement dans le coeur de chaque personne.
+
+479
+
+Il n'y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent
+avoir une véritable douceur; celles qui paraissent douces n'ont
+d'ordinaire que de la faiblesse, qui se convertit aisément en
+aigreur.
+
+480
+
+La timidité est un défaut dont il est dangereux de reprendre les
+personnes qu'on en veut corriger.
+
+481
+
+Rien n'est plus rare que la véritable bonté; ceux mêmes qui
+croient en avoir n'ont d'ordinaire que de la complaisance ou de la
+faiblesse.
+
+482
+
+L'esprit s'attache par paresse et par constance à ce qui lui est
+facile ou agréable; cette habitude met toujours des bornes à nos
+connaissances, et jamais personne ne s'est donné la peine
+d'étendre et de conduire son esprit aussi loin qu'il pourrait
+aller.
+
+483
+
+On est d'ordinaire plus médisant par vanité que par malice.
+
+484
+
+Quand on a le coeur encore agité par les restes d'une passion, on
+est plus près d'en prendre une nouvelle que quand on est
+entièrement guéri.
+
+485
+
+Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie
+heureux, et malheureux, d'en être guéris.
+
+486
+
+Il y a encore plus de gens sans intérêt que sans envie.
+
+487
+
+Nous avons plus de paresse dans l'esprit que dans le corps.
+
+488
+
+Le calme ou l'agitation de notre humeur ne dépend pas tant de ce
+qui nous arrive de plus considérable dans la vie, que d'un
+arrangement commode ou désagréable de petites choses qui arrivent
+tous les jours.
+
+489
+
+Quelque méchants que soient les hommes, ils n'oseraient paraître
+ennemis de la vertu, et lorsqu'ils la veulent persécuter, ils
+feignent de croire qu'elle est fausse ou ils lui supposent des
+crimes.
+
+490
+
+On passe souvent de l'amour à l'ambition, mais on ne revient guère
+de l'ambition à l'amour.
+
+491
+
+L'extrême avarice se méprend presque toujours; il n'y a point de
+passion qui s'éloigne plus souvent de son but, ni sur qui le
+présent ait tant de pouvoir au préjudice de l'avenir.
+
+492
+
+L'avarice produit souvent des effets contraires; il y a un nombre
+infini de gens qui sacrifient tout leur bien à des espérances
+douteuses et éloignées, d'autres méprisent de grands avantages à
+venir pour de petits intérêts présents.
+
+493
+
+Il semble que les hommes ne se trouvent pas assez de défauts; ils
+en augmentent encore le nombre par de certaines qualités
+singulières dont ils affectent de se parer, et ils les cultivent
+avec tant de soin qu'elles deviennent à la fin des défauts
+naturels, qu'il ne dépend plus d'eux de corriger.
+
+494
+
+Ce qui fait voir que les hommes connaissent mieux leurs fautes
+qu'on ne pense, c'est qu'ils n'ont jamais tort quand on les entend
+parler de leur conduite: le même amour-propre qui les aveugle
+d'ordinaire les éclaire alors, et leur donne des vues si justes
+qu'il leur fait supprimer ou déguiser les moindres choses qui
+peuvent être condamnées.
+
+495
+
+Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient
+honteux ou étourdis: un air capable et composé se tourne
+d'ordinaire en impertinence.
+
+496
+
+Les querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n'était que
+d'un côté.
+
+497
+
+Il ne sert de rien d'être jeune sans être belle, ni d'être belle
+sans être jeune.
+
+498
+
+Il y a des personnes si légères et si frivoles qu'elles sont aussi
+éloignées d'avoir de véritables défauts que des qualités solides.
+
+499
+
+On ne compte d'ordinaire la première galanterie des femmes que
+lorsqu'elles en ont une seconde.
+
+500
+
+Il y a des gens si remplis d'eux-mêmes que, lorsqu'ils sont
+amoureux, ils trouvent moyen d'être occupés de leur passion sans
+l'être de la personne qu'ils aiment.
+
+501
+
+L'amour, tout agréable qu'il est, plaît encore plus par les
+manières dont il se montre que par lui-même.
+
+502
+
+Peu d'esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que
+beaucoup d'esprit avec du travers.
+
+503
+
+La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait
+le moins de pitié aux personnes qui le causent.
+
+504
+
+Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il
+est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de
+la mort. J'entends parler de ce mépris de la mort que les païens
+se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l'espérance
+d'une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort
+constamment, et la mépriser. Le premier est assez ordinaire; mais
+je crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins
+tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal;
+et les hommes les plus faibles aussi bien que les héros ont donné
+mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je
+doute que personne de bon sens l'ait jamais cru; et la peine que
+l'on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez
+voir que cette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir divers
+sujets de dégoûts dans la vie, mais on n'a jamais raison de
+mépriser la mort; ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne
+la comptent pas pour si peu de chose, et ils s'en étonnent et la
+rejettent comme les autres, lorsqu'elle vient à eux par une autre
+voie que celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque
+dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce
+que la mort se découvre différemment à leur imagination, et y
+paraît plus présente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive
+qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connaissent pas, ils craignent
+enfin ce qu'ils connaissent. Il faut éviter de l'envisager avec
+toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le
+plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves
+sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher
+de la considérer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle
+est, trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de
+mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient
+qu'il fallait aller de bonne grâce où l'on ne saurait s'empêcher
+d'aller; et, ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avait rien
+qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du
+naufrage ce qui n'en peut être garanti. Contentons-nous pour faire
+bonne mine de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en
+pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles
+raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de
+la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté,
+l'espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle
+réputation, l'assurance d'être affranchi des misères de la vie, et
+de ne dépendre plus des caprices de la fortune, sont des remèdes
+qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils
+soient infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple
+haie fait souvent à la guerre pour assurer ceux qui doivent
+approcher d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on
+s'imagine qu'elle peut mettre à couvert; mais quand on en est
+proche, on trouve que c'est un faible secours. C'est nous flatter,
+de croire que la mort nous paraisse de près ce que nous en avons
+jugé de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse,
+soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte
+par la plus rude de toutes les épreuves. C'est aussi mal connaître
+les effets de l'amour-propre, que de penser qu'il puisse nous
+aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire,
+et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources,
+est trop faible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous
+voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent,
+et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous
+découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle
+peut faire pour nous est de nous conseiller d'en détourner les
+yeux pour les arrêter sur d'autres objets. Caton et Brutus en
+choisirent d'illustres. Un laquais se contenta il y a quelque
+temps de danser sur l'échafaud où il allait être roué. Ainsi, bien
+que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets.
+De sorte qu'il est vrai que, quelque disproportion qu'il y ait
+entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois
+les uns et les autres recevoir la mort d'un même visage; mais ç'a
+toujours été avec cette différence que, dans le mépris que les
+grands hommes font paraître pour la mort, c'est l'amour de la
+gloire qui leur en ôte la vue, et dans les gens du commun ce n'est
+qu'un effet de leur peu de lumière qui les empêche de connaître la
+grandeur de leur mal et leur laisse la liberté de penser à autre
+chose.
+
+Maximes supprimées
+
+
+1 Maximes retranchées après la première édition
+
+1
+
+L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour
+soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les
+tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne
+se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets
+étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce
+qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien
+de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;
+ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations
+passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la
+chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de
+ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants; il y
+fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent
+invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève,
+sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en
+forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il
+les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette
+nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de
+lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses
+grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il
+croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
+qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès
+qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a
+rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même,
+n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,
+en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont
+aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands
+intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de
+ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il
+entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de
+sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une
+espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si
+fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la
+vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait
+quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu
+faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de
+plusieurs année; d'où l'on pourrait conclure assez
+vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont
+allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets;
+que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les
+embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son
+gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les
+contraires: il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé,
+miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes
+inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent,
+et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt
+aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos
+fortunes et de nos expériences, mais il lui est indifférent d'en
+avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en
+plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui
+plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent
+des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui,
+et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de
+légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est
+capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier
+empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des
+choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont
+nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
+bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
+plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
+conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans
+tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit
+partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des
+choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens
+qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui
+est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte,
+il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et
+pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc
+pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité,
+et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire,
+parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se
+rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
+ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est
+vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe
+dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont
+toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
+est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et
+le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la
+succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels
+mouvements.
+
+2
+
+Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de
+la chaleur, et de la froideur, du sang.
+
+3
+
+La modération dans la bonne fortune n'est que l'appréhension de la
+honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.
+
+4
+
+La modération est comme la sobriété: on voudrait bien manger
+davantage, mais on craint de se faire mal.
+
+5
+
+Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire
+en lui.
+
+6
+
+L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes
+métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de
+la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se
+découvre par la fierté; de sorte qu'à proprement parler la fierté
+est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.
+
+7
+
+La complexion qui fait le talent pour les petites choses est
+contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes.
+
+8
+
+C'est une espèce de bonheur, de connaître jusques à quel point on
+doit être malheureux.
+
+9
+
+On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on
+avait espéré.
+
+10
+
+On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir
+qu'on trouve à le paraître.
+
+11
+
+Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre
+de ce que l'on fera.
+
+12
+
+Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque
+l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps
+présent?
+
+13
+
+L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps
+qu'elle anime.
+
+14
+
+La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui
+nous appartient; de là vient cette considération et ce respect
+pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse
+application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient
+l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune,
+lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses
+continuelles sur les autres.
+
+15
+
+La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de
+leur élévation.
+
+16
+
+On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle,
+mais pour le préjudice que l'on en reçoit.
+
+17
+
+Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis
+ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous
+avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte
+de l'espérance d'être heureux à notre tour, ou de retirer quelque
+utilité de leur bonne fortune.
+
+18
+
+Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours
+quelque chose qui ne nous déplaît pas.
+
+19
+
+L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
+orgueil: il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la
+connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et
+nous guérir de nos défauts.
+
+20
+
+On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux
+autres.
+
+21
+
+Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes
+par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bâtiment
+de l'orgueil.
+
+22
+
+Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne
+le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires.
+
+23
+
+La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.
+
+24
+
+La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger
+beaucoup.
+
+25
+
+Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses
+propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers.
+
+26
+
+On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en
+parler.
+
+27
+
+La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un
+désir d'en avoir de plus délicates.
+
+28
+
+On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.
+
+29
+
+L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit
+jamais celui qui nous flatte le plus.
+
+30
+
+On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien
+qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de
+l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à
+proprement parler la fureur de l'orgueil.
+
+31
+
+Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et
+plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont
+de plus grands desseins.
+
+32
+
+La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.
+
+33
+
+On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de
+l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art
+de paraître honnête.
+
+34
+
+Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé
+par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire
+impunément ce qu'on veut.
+
+35
+
+Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité.
+
+36
+
+On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès.
+
+37
+
+Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en
+soupçonnent pas facilement les autres.
+
+38
+
+La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que
+l'honneur des morts.
+
+39
+
+Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde,
+on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un
+ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque
+chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée.
+
+40
+
+L'intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au
+lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est
+nécessaire dans les périls de la guerre.
+
+41
+
+Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient
+tentés comme les poètes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on
+ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle est
+produite par infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir pour but,
+regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les
+font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur
+propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et
+si général.
+
+42
+
+On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le
+péril.
+
+43
+
+L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
+contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles
+sont naturelles.
+
+44
+
+Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue
+sur tout le monde, de la grande habileté.
+
+45
+
+Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient
+qu'ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants.
+
+46
+
+La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire
+infailliblement.
+
+47
+
+La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie
+de celle que l'on a aux autres.
+
+48
+
+Il y a une révolution générale qui change le goût des esprits,
+aussi bien que les fortunes du monde.
+
+49
+
+La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la
+beauté; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait être
+belle, et parfaite, si elle n'est véritablement tout ce qu'elle
+doit être, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.
+
+50
+
+Il y a de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles demeurent
+imparfaites que quand elles sont trop achevées.
+
+51
+
+La magnanimité est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend
+l'homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses.
+
+52
+
+Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage
+assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers
+s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien
+public.
+
+53
+
+Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés
+qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils
+se donnent pour établir l'immortalité de leur nom par la perte de
+la vie.
+
+54
+
+De toutes les passions celle qui est plus inconnue à nous-mêmes,
+c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus maligne de
+toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages
+qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons
+attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
+rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos
+plaisirs; c'est la rémore qui a la force d'arrêter les plus grands
+vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes
+affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes; le
+repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend
+soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres
+résolutions; pour donner enfin la véritable idée de cette passion,
+il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'âme, qui
+la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les
+biens.
+
+55
+
+Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en a pas, que
+de s'en défaire quand on en a.
+
+56
+
+La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse que par
+passion; de là vient que pour l'ordinaire les hommes entreprenants
+réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus
+aimables.
+
+57
+
+N'aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé.
+
+58
+
+La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour
+savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est bien
+moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus que
+pour être mieux assurés qu'on les aime lorsque l'on ne dit point
+le contraire.
+
+59
+
+La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est
+celle de la fièvre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que
+sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa durée.
+
+60
+
+La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir
+soumettre à la bonne conduite d'autrui.
+
+
+2 Maxime retranchée après la deuxième édition
+
+61
+
+Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le
+chercher ailleurs.
+
+
+3 Maximes retranchées après la quatrième édition
+
+62
+
+Comme on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer,
+l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa
+maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant.
+
+63
+
+Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises qu'on nous
+devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité.
+
+64
+
+Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous ne
+pouvons le garder nous-mêmes?
+
+65
+
+Il n'y en a point qui pressent tant les autres que les paresseux
+lorsqu'ils ont satisfait à leur paresse, afin de paraître
+diligents.
+
+66
+
+C'est une preuve de peu d'amitié de ne s'apercevoir pas du
+refroidissement de celle de nos amis.
+
+67
+
+Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ils les font
+valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon
+leur cours, et non pas selon leur véritable prix.
+
+68
+
+Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par
+leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les
+voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des
+provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.
+
+69
+
+On donne plus aisément des bornes à sa reconnaissance qu'à ses
+espérances et qu'à ses désirs.
+
+70
+
+Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la
+considération de leur mérite, mais par celle de nos besoins et de
+la bonne opinion qu'ils avaient de nous.
+
+71
+
+On aime à deviner les autres; mais l'on n'aime pas à être deviné.
+
+72
+
+C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop
+grand régime.
+
+73
+
+On craint toujours de voir ce qu'on aime, quand on vient de faire
+des coquetteries ailleurs.
+
+74
+
+On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les
+avouer.
+
+Maximes posthumes
+
+
+1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt
+
+1
+
+Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu de
+choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les
+plus misérables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinité de
+biens pour les rendre heureux.
+
+2
+
+La finesse n'est qu'une pauvre habileté.
+
+3
+
+Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais
+usage que nous en faisons; il dépend de nous de les acquérir et de
+nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et
+accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le
+feu, nous pouvons les consacrer à toutes les vertus et les rendre
+même par là plus agréables et plus éclatantes.
+
+4
+
+La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis.
+
+5
+
+Chacun pense être plus fin que les autres.
+
+6
+
+On ne saurait compter toutes les espèces de vanité.
+
+7
+
+Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui
+prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop
+aisément qu'elles sont véritables en nous.
+
+8
+
+Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons
+toutes choses comme si nous étions immortels.
+
+9
+
+Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a planté
+de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent de
+même que chaque arbre a ses propriétés et ses effets qui lui sont
+tous particuliers; de là vient que le poirier le meilleur du monde
+ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent
+le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des talents
+les plus communs; de là vient encore qu'il est aussi ridicule de
+vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi que de
+vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait
+point semé les oignons.
+
+10
+
+Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il est,
+c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en soi-même
+de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses
+sentiments et de ses inclinations.
+
+11
+
+Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la vérité
+puisque nous nous la cachons si souvent nous-mêmes.
+
+12
+
+Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la
+peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la doit
+mépriser.
+
+13
+
+Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la paresse
+sur la frontière de plusieurs vertus.
+
+14
+
+La fin du bien est un mal; la fin du mal est un bien.
+
+15
+
+On blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sert
+rarement à corriger les siens.
+
+16
+
+Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon
+leur grandeur, mais selon notre sensibilité.
+
+17
+
+Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire pas
+assez ce qui en est l'origine.
+
+18
+
+Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on craint,
+parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour; c'est
+un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les
+soupçons.
+
+19
+
+Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance
+et la différence qu'il y a entre tous les hommes.
+
+20
+
+Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le
+coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert.
+
+21
+
+L'homme est si misérable que, tournant toutes ses conduites à
+satisfaire ses passions, il gémit incessamment sous leur tyrannie;
+il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il faut qu'il se
+fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du dégoût non
+seulement dans ses vices, mais encore dans leurs remèdes, et ne
+peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies ni du travail de
+sa guérison.
+
+22
+
+Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît
+un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les
+actions de sa vie.
+
+23
+
+L'espérance et la crainte sont inséparables, et il n'y a point de
+crainte sans espérance ni d'espérance sans crainte.
+
+24
+
+Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
+presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes.
+
+25
+
+Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
+défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite.
+
+26
+
+L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que, comme le
+corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans
+connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de même
+l'amour-propre séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne
+voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de là vient qu'un même
+homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient
+soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le
+soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux
+à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte
+résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque
+chose qui les regarde; de sorte que nous voyons dans nos
+conversations et dans nos traités que dans un même moment un homme
+perd connaissance et revient à soi, selon que son propre intérêt
+s'approche de lui ou qu'il s'en retire.
+
+
+2 Maximes fournies par des lettres
+
+27
+
+On ne donne des louanges que pour en profiter.
+
+28
+
+Les passions ne sont que les divers goûts de l'amour propre.
+
+29
+
+L'extrême ennui sert à nous désennuyer.
+
+30
+
+On loue et on blâme la plupart des choses parce que c'est la mode
+de les louer ou de les blâmer.
+
+31
+
+Il n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne
+parle que de peur de se taire.
+
+
+3 Maximes fournies par l'édition hollandaise de 1664
+
+32
+
+Si on avait ôté à ce qu'on appelle force le désir de conserver, et
+la crainte de perdre, il ne lui resterait pas grand'chose.
+
+33
+
+La familiarité est un relâchement presque de toutes les règles de
+la vie civile, que le libertinage a introduit dans la société pour
+nous faire parvenir à celle qu'on appelle commode. C'est un effet
+de l'amour-propre qui, voulant tout accommoder à notre faiblesse,
+nous soustrait à l'honnête sujétion que nous imposent les bonnes
+moeurs et, pour chercher trop les moyens de nous les rendre
+commodes, le fait dégénérer en vices. Les femmes, ayant
+naturellement plus de mollesse que les hommes, tombent plutôt dans
+ce relâchement, et y perdent davantage: l'autorité du sexe ne se
+maintient pas, le respect qu'on lui doit diminue, et l'on peut
+dire que l'honnête y perd la plus grande partie de ses droits.
+
+34
+
+La raillerie est une gaieté agréable de l'esprit, qui enjoue la
+conversation, et qui lie la société si elle est obligeante, ou qui
+la trouble si elle ne l'est pas. Elle est plus pour celui qui la
+fait que pour celui qui la souffre. C'est toujours un combat de
+bel esprit, que produit la vanité; d'où vient que ceux qui en
+manquent pour la soutenir, et ceux qu'un défaut reproché fait
+rougir, s'en offensent également, comme d'une défaite injurieuse
+qu'ils ne sauraient pardonner. C'est un poison qui tout pur éteint
+l'amitié et excite la haine, mais qui corrigé par l'agrément de
+l'esprit, et la flatterie de la louange, l'acquiert ou la
+conserve; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec les
+faibles.
+
+
+4 Maximes fournies par le supplément de l'édition de 1693
+
+35
+
+Force gens veulent être dévots, mais personne ne veut être humble.
+
+36
+
+Le travail du corps délivre des peines de l'esprit, et c'est ce
+qui rend les pauvres heureux.
+
+37
+
+Les véritables mortifications sont celles qui ne sont point
+connues; la vanité rend les autres faciles.
+
+38
+
+L'humilité est l'autel sur lequel Dieu veut qu'on lui offre des
+sacrifices.
+
+39
+
+Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux; rien ne peut
+rendre un fol content; c'est pourquoi presque tous les hommes sont
+misérables.
+
+40
+
+Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire
+croire que nous le sommes.
+
+41
+
+Il est bien plus aisé d'éteindre un premier désir que de
+satisfaire tous ceux qui le suivent.
+
+42
+
+La sagesse est à l'âme ce que la santé est pour le corps.
+
+43
+
+Les grands de la terre ne pouvant donner la santé du corps ni le
+repos d'esprit, on achète toujours trop cher tous les biens qu'ils
+peuvent faire.
+
+44
+
+Avant que de désirer fortement une chose, il faut examiner quel
+est le bonheur de celui qui la possède.
+
+45
+
+Un véritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de
+tous qu'on songe le moins à acquérir.
+
+46
+
+Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque
+leur enchantement est fini.
+
+47
+
+La prudence et l'amour ne sont pas faits l'un pour l'autre: à
+mesure que l'amour croît, la prudence diminue.
+
+48
+
+Il est quelquefois agréable à un mari d'avoir une femme jalouse:
+il entend toujours parler de ce qu'il aime.
+
+49
+
+Qu'une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l'amour
+et de la vertu!
+
+50
+
+Le sage trouve mieux son compte à ne point s'engager qu'à vaincre.
+
+51
+
+Il est plus nécessaire d'étudier les hommes que les livres.
+
+52
+
+Le bonheur ou le malheur vont d'ordinaire à ceux qui ont le plus
+de l'un ou de l'autre.
+
+53
+
+On ne se blâme que pour être loué.
+
+54
+
+Il n'est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire
+qu'on est aimé.
+
+55
+
+Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux
+qui nous en font.
+
+56
+
+Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l'on a que
+de feindre ceux que l'on n'a pas.
+
+57
+
+Les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n'ont
+jamais été rompues.
+
+58
+
+Un homme à qui personne ne plaît est bien plus malheureux que
+celui qui ne plaît à personne.
+
+
+5 Maximes fournies par des témoignages de contemporains
+
+59
+
+L'enfer des femmes, c'est la vieillesse.
+
+60
+
+Les soumissions et les bassesses que les seigneurs de la Cour font
+auprès des ministres qui ne sont pas de leur rang sont des
+lâchetés de gens de coeur.
+
+61
+
+L'honnêteté [n'est] d'aucun état en particulier, mais de tous les
+états en général.
+
+Réflexions diverses
+
+
+I. Du vrai
+
+Le vrai, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut être effacé
+par aucune comparaison d'un autre vrai, et quelque différence qui
+puisse être entre deux sujets, ce qui est vrai dans l'un n'efface
+point ce qui est vrai dans l'autre: ils peuvent avoir plus ou
+moins d'étendue et être plus ou moins éclatants, mais ils sont
+toujours égaux par leur vérité, qui n'est pas plus vérité dans le
+plus grand que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus
+étendu, plus noble et plus brillant que celui de la poésie; mais
+le poète et le conquérant sont comparables l'un à l'autre; comme
+aussi, en tant qu'ils sont véritablement ce qu'ils sont, le
+législateur et le peintre, etc.
+
+Deux sujets de même nature peuvent être différents, et même
+opposés, comme le sont Scipion et Annibal, Fabius Maximus et
+Marcellus; cependant, parce que leurs qualités sont vraies, elles
+subsistent en présence l'une de l'autre, et ne s'effacent point
+par la comparaison. Alexandre et César donnent des royaumes; la
+veuve donne une pite: quelque différents que soient ces présents,
+la libéralité est vraie et égale en chacun d'eux, et chacun donne
+à proportion de ce qu'il est.
+
+Un sujet peut avoir plusieurs vérités, et un autre sujet peut n'en
+avoir qu'une: le sujet qui a plusieurs vérités est d'un plus grand
+prix, et peut briller par des endroits où l'autre ne brille pas;
+mais dans l'endroit où l'un et l'autre est vrai, ils brillent
+également. Épaminondas était grand capitaine, bon citoyen, grand
+philosophe; il était plus estimable que Virgile, parce qu'il avait
+plus de vérités que lui; mais comme grand capitaine, Épaminondas
+n'était pas plus excellent que Virgile comme grand poète, parce
+que, par cet endroit, il n'était pas plus vrai que lui. La cruauté
+de cet enfant qu'un consul fit mourir pour avoir crevé les yeux
+d'une corneille était moins importante que celle de Philippe
+second, qui fit mourir son fils, et elle était peut-être mêlée
+avec moins d'autres vices; mais le degré de cruauté exercée sur un
+simple animal ne laisse pas de tenir son rang avec la cruauté des
+princes les plus cruels, parce que leurs différents degrés de
+cruauté ont une vérité égale.
+
+Quelque disproportion qu'il y ait entre deux maisons qui ont les
+beautés qui leur conviennent, elles ne s'effacent point l'une
+l'autre: ce qui fait que Chantilly n'efface point Liancourt, bien
+qu'il ait infiniment plus de diverses beautés, et que Liancourt
+n'efface pas aussi Chantilly, c'est que Chantilly a les beautés
+qui conviennent à la grandeur de Monsieur le Prince, et que
+Liancourt a les beautés qui conviennent à un particulier, et
+qu'ils ont chacun de vraies beautés. On voit néanmoins des femmes
+d'une beauté éclatante, mais irrégulière, qui en effacent souvent
+de plus véritablement belles; mais comme le goût, qui se prévient
+aisément, est le juge de la beauté, et que la beauté des plus
+belles personnes n'est pas toujours égale, s'il arrive que les
+moins belles effacent les autres, ce sera seulement durant
+quelques moments; ce sera que la différence de la lumière et du
+jour fera plus ou moins discerner la vérité qui est dans les
+traits ou dans les couleurs, qu'elle fera paraître ce que la moins
+belle aura de beau, et empêchera de paraître ce qui est de vrai et
+de beau dans l'autre.
+
+
+II. De la société
+
+Mon dessein n'est pas de parler de l'amitié en parlant de la
+société; bien qu'elles aient quelque rapport, elles sont néanmoins
+très différentes: la première a plus d'élévation et de dignité, et
+le plus grand mérite de l'autre, c'est de lui ressembler. Je ne
+parlerai donc présentement que du commerce particulier que les
+honnêtes gens doivent avoir ensemble.
+
+Il serait inutile de dire combien la société est nécessaire aux
+hommes: tous la désirent et tous la cherchent, mais peu se servent
+des moyens de la rendre agréable et de la faire durer. Chacun veut
+trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres; on se
+préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre, et on
+leur fait presque toujours sentir cette préférence; c'est ce qui
+trouble et qui détruit la société. Il faudrait du moins savoir
+cacher ce désir de préférence, puisqu'il est trop naturel en nous
+pour nous en pouvoir défaire; il faudrait faire son plaisir et
+celui des autres, ménager leur amour-propre, et ne le blesser
+jamais.
+
+L'esprit a beaucoup de part à un si grand ouvrage, mais il ne
+suffit pas seul pour nous conduire dans les divers chemins qu'il
+faut tenir. Le rapport qui se rencontre entre les esprits ne
+maintiendrait pas longtemps la société, si elle n'était réglée et
+soutenue par le bon sens, par l'humeur, et par des égards qui
+doivent être entre les personnes qui veulent vivre ensemble. S'il
+arrive quelquefois que des gens opposés d'humeur et d'esprit
+paraissent unis, ils tiennent sans doute par des liaisons
+étrangères, qui ne durent pas longtemps. On peut être aussi en
+société avec des personnes sur qui nous avons de la supériorité
+par la naissance ou par des qualités personnelles; mais ceux qui
+ont cet avantage n'en doivent pas abuser; ils doivent rarement le
+faire sentir, et ne s'en servir que pour instruire les autres; ils
+doivent les faire apercevoir qu'ils ont besoin d'être conduits, et
+le mener par raison, en s'accommodant autant qu'il est possible à
+leurs sentiments et à leurs intérêts.
+
+Pour rendre la société commode, il faut que chacun conserve sa
+liberté: il faut se voir, ou ne se voir point, sans sujétion, se
+divertir ensemble, et même s'ennuyer ensemble; il faut se pouvoir
+séparer, sans que cette séparation apporte de changement; il faut
+se pouvoir passer les uns des autres, si on ne veut pas s'exposer
+à embarrasser quelquefois, et on doit se souvenir qu'on incommode
+souvent, quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut
+contribuer, autant qu'on le peut, au divertissement des personnes
+avec qui on veut vivre; mais il ne faut pas être toujours chargé
+du soin d'y contribuer. La complaisance est nécessaire dans la
+société, mais elle doit avoir des bornes: elle devient une
+servitude quand elle est excessive; il faut du moins qu'elle
+paraisse libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils
+soient persuadés que c'est le nôtre aussi que nous suivons.
+
+Il faut être facile à excuser nos amis, quand leurs défauts sont
+nés avec eux, et qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualités;
+il faut souvent éviter de leur faire voir qu'on les ait remarqués
+et qu'on en soit choqué, et on doit essayer de faire en sorte
+qu'ils puissent s'en apercevoir eux-mêmes, pour leur laisser le
+mérite de s'en corriger.
+
+Il y a une sorte de politesse qui est nécessaire dans le commerce
+des honnêtes gens; elle leur fait entendre raillerie, et elle les
+empêche d'être choqués et de choquer les autres par de certaines
+façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent
+sans y penser, quand on soutient son opinion avec chaleur.
+
+Le commerce des honnêtes gens ne peut subsister sans une certaine
+sorte de confiance; elle doit être commune entre eux; il faut que
+chacun ait un air de sûreté et de discrétion qui ne donne jamais
+lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence.
+
+Il faut de la variété dans l'esprit: ceux qui n'ont que d'une
+sorte d'esprit ne peuvent plaire longtemps. On peut prendre des
+routes diverses, n'avoir pas les mêmes vues ni les mêmes talents,
+pourvu qu'on aide au plaisir de la société, et qu'on y observe la
+même justesse que les différentes voix et les divers instruments
+doivent observer dans la musique.
+
+Comme il est malaisé que plusieurs personnes puissent avoir les
+mêmes intérêts, il est nécessaire au moins, pour la douceur de la
+société, qu'ils n'en aient pas de contraires.
+
+On doit aller au-devant de ce qui peut plaire à ses amis, chercher
+les moyens de leur être utile, leur épargner des chagrins, leur
+faire voir qu'on les partage avec eux quand on ne peut les
+détourner, les effacer insensiblement sans prétendre de les
+arracher tout d'un coup, et mettre en la place des objets
+agréables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler des
+choses qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le
+permettent, et on y doit garder beaucoup de mesure; il y a de la
+politesse, et quelquefois même de l'humanité, à ne pas entrer trop
+avant dans les replis de leur coeur; ils ont souvent de la peine à
+laisser voir tout ce qu'ils en connaissent, et ils en ont encore
+davantage quand on pénètre ce qu'ils ne connaissent pas. Bien que
+le commerce que les honnêtes gens ont ensemble leur donne de la
+familiarité, et leur fournisse un nombre infini de sujets de se
+parler sincèrement, personne presque n'a assez de docilité et de
+bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui sont nécessaires
+pour maintenir la société: on veut être averti jusqu'à un certain
+point, mais on ne veut pas l'être en toutes choses, et on craint
+de savoir toutes sortes de vérités.
+
+Comme on doit garder des distances pour voir les objets, il en
+faut garder aussi pour la société: chacun a son point de vue, d'où
+il veut être regardé; on a raison, le plus souvent, de ne vouloir
+pas être éclairé de trop près, et il n'y a presque point d'homme
+qui veuille, en toutes choses, se laisser voir tel qu'il est.
+
+
+III. De l'air et des manières
+
+Il y a un air qui convient à la figure et aux talents de chaque
+personne; on perd toujours quand on le quitte pour en prendre un
+autre. Il faut essayer de connaître celui qui nous est naturel,
+n'en point sortir, et le perfectionner autant qu'il nous est
+possible.
+
+Ce qui fait que la plupart des petits enfants plaisent, c'est
+qu'ils sont encore renfermés dans cet air et dans ces manières que
+la nature leur a donnés, et qu'ils n'en connaissent point
+d'autres. Ils les changent et les corrompent quand ils sortent de
+l'enfance: ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils voient faire
+aux autres, et ils ne le peuvent parfaitement imiter; il y a
+toujours quelque chose de faux et d'incertain dans cette
+imitation. Ils n'ont rien de fixe dans leurs manières ni dans
+leurs sentiments; au lieu d'être en effet ce qu'ils veulent
+paraître, ils cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas. Chacun
+veut être un autre, et n'être plus ce qu'il est: ils cherchent une
+contenance hors d'eux-mêmes, et un autre esprit que le leur; ils
+prennent des tons et des manières au hasard; ils en font
+l'expérience sur eux, sans considérer que ce qui convient à
+quelques-uns ne convient pas à tout le monde, qu'il n'y a point de
+règle générale pour les tons et pour les manières, et qu'il n'y a
+point de bonnes copies. Deux hommes néanmoins peuvent avoir du
+rapport en plusieurs choses sans être copie l'un de l'autre, si
+chacun suit son naturel; mais personne presque ne le suit
+entièrement. On aime à imiter; on imite souvent, même sans s'en
+apercevoir, et on néglige ses propres biens pour des biens
+étrangers, qui d'ordinaire ne nous conviennent pas.
+
+Je ne prétends pas, par ce que je dis, nous renfermer tellement en
+nous-mêmes que nous n'ayons pas la liberté de suivre des exemples,
+et de joindre à nous des qualités utiles ou nécessaires que la
+nature ne nous a pas données: les arts et les sciences conviennent
+à la plupart de ceux qui s'en rendent capables, la bonne grâce et
+la politesse conviennent à tout le monde; mais ces qualités
+acquises doivent avoir un certain rapport et une certaine union
+avec nos propres qualités, qui les étendent et les augmentent
+imperceptiblement.
+
+Nous sommes quelquefois élevés à un rang et à des dignités
+au-dessus de nous, nous sommes souvent engagés dans une profession
+nouvelle où la nature ne nous avait pas destinés; tous ces états
+ont chacun un air qui leur convient, mais qui ne convient pas
+toujours avec notre air naturel; ce changement de notre fortune
+change souvent notre air et nos manières, et y ajoute l'air de la
+dignité, qui est toujours faux quand il est trop marqué et qu'il
+n'est pas joint et confondu avec l'air que la nature nous a donné:
+il faut les unir et les mêler ensemble et qu'ils ne paraissent
+jamais séparés.
+
+On ne parle pas de toutes choses sur un même ton et avec les mêmes
+manières; on ne marche pas à la tête d'un régiment comme on marche
+en se promenant. Mais il faut qu'un même air nous fasse dire
+naturellement des choses différentes, et qu'il nous fasse marcher
+différemment, mais toujours naturellement, et comme il convient de
+marcher à la tête d'un régiment et à une promenade.
+
+Il y en a qui ne se contentent pas de renoncer à leur air propre
+et naturel, pour suivre celui du rang et des dignités où ils sont
+parvenus; il y en a même qui prennent par avance l'air des
+dignités et du rang où ils aspirent. Combien de lieutenants
+généraux apprennent à paraître maréchaux de France! Combien de
+gens de robe répètent inutilement l'air de chancelier, et combien
+de bourgeoises se donnent l'air de duchesses!
+
+Ce qui fait qu'on déplaît souvent, c'est que personne ne sait
+accorder son air et ses manières avec sa figure, ni ses tons et
+ses paroles avec ses pensées et ses sentiments; on trouble leur
+harmonie par quelque chose de faux et d'étranger; on s'oublie
+soi-même, et on s'en éloigne insensiblement. Tout le monde presque
+tombe, par quelque endroit, dans ce défaut; personne n'a l'oreille
+assez juste pour entendre parfaitement cette sorte de cadence.
+Mille gens déplaisent avec des qualités aimables, mille gens
+plaisent avec de moindres talents: c'est que les uns veulent
+paraître ce qu'ils ne sont pas, les autres sont ce qu'ils
+paraissent; et enfin, quelques avantages ou quelques désavantages
+que nous ayons reçus de la nature, on plaît à proportion de ce
+qu'on suit l'air, les tons, les manières et les sentiments qui
+conviennent à notre état et à notre figure, et on déplaît à
+proportion de ce qu'on s'en éloigne.
+
+
+IV. De la conversation
+
+Ce qui fait que si peu de personnes sont agréables dans la
+conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il veut dire
+qu'à ce que les autres disent. Il faut écouter ceux qui parlent,
+si on en veut être écouté; il faut leur laisser la liberté de se
+faire entendre, et même de dire des choses inutiles. Au lieu de
+les contredire ou de les interrompre, comme on fait souvent, on
+doit, au contraire, entrer dans leur esprit et dans leur goût,
+montrer qu'on les entend, leur parler de ce qui les touche, louer
+ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué, et faire voir
+que c'est plus par choix qu'on le loue que par complaisance. Il
+faut éviter de contester sur des choses indifférentes, faire
+rarement des questions inutiles, ne laisser jamais croire qu'on
+prétend avoir plus de raison que les autres, et céder aisément
+l'avantage de décider.
+
+On doit dire des choses naturelles, faciles et plus ou moins
+sérieuses, selon l'humeur et l'inclinaison des personnes que l'on
+entretient, ne les presser pas d'approuver ce qu'on dit, ni même
+d'y répondre. Quand on a satisfait de cette sorte aux devoirs de
+la politesse, on peut dire ses sentiments, sans prévention et sans
+opiniâtreté, en faisant paraître qu'on cherche à les appuyer de
+l'avis de ceux qui écoutent.
+
+Il faut éviter de parler longtemps de soi-même, et de se donner
+souvent pour exemple. On ne saurait avoir trop d'application à
+connaître la pente et la portée de ceux à qui on parle, pour se
+joindre à l'esprit de celui qui en a le plus, et pour ajouter ses
+pensées aux siennes, en lui faisant croire, autant qu'il est
+possible, que c'est de lui qu'on les prend. Il y a de l'habileté à
+n'épuiser pas les sujets qu'on traite, et à laisser toujours aux
+autres quelque chose à penser et à dire.
+
+On ne doit jamais parler avec des airs d'autorité, ni se servir de
+paroles et de termes plus grands que les choses. On peut conserver
+ses opinions, si elles sont raisonnables; mais en les conservant,
+il ne faut jamais blesser les sentiments des autres, ni paraître
+choqué de ce qu'ils ont dit. Il est dangereux de vouloir être
+toujours le maître de la conversation, et de parler trop souvent
+d'une même chose; on doit entrer indifféremment sur tous les
+sujets agréables qui se présentent, et ne faire jamais voir qu'on
+veut entraîner la conversation sur ce qu'on a envie de dire.
+
+Il est nécessaire d'observer que toute sorte de conversation,
+quelque honnête et quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas
+également propre à toute sorte d'honnêtes gens: il faut choisir ce
+qui convient à chacun, et choisir même le temps de le dire; mais
+s'il y a beaucoup d'art à parler, il n'y en a pas moins à se
+taire. Il y a un silence éloquent: il sert quelquefois à approuver
+et à condamner; il y a un silence moqueur; il y a un silence
+respectueux; il y a des airs, des tours et des manières qui font
+souvent ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou
+de choquant dans la conversation. Le secret de s'en bien servir
+est donné à peu de personnes; ceux mêmes qui en font des règles
+s'y méprennent quelquefois; la plus sûre, à mon avis, c'est de
+n'en point avoir qu'on ne puisse changer, de laisser plutôt voir
+des négligences dans ce qu'on dit que de l'affectation, d'écouter,
+de ne parler guère, et de ne se forcer jamais à parler.
+
+
+V. De la confiance
+
+Bien que la sincérité et la confiance aient du rapport, elles sont
+néanmoins différentes en plusieurs choses: la sincérité est une
+ouverture de coeur, qui nous montre tels que nous sommes; c'est un
+amour de la vérité, une répugnance à se déguiser, un désir de se
+dédommager de ses défauts, et de les diminuer même par le mérite
+de les avouer. La confiance ne nous laisse pas tant de liberté,
+ses règles sont plus étroites, elle demande plus de prudence et de
+retenue, et nous ne sommes pas toujours libres d'en disposer: il
+ne s'agit pas de nous uniquement, et nos intérêts sont mêlés
+d'ordinaire avec les intérêts des autres. Elle a besoin d'une
+grande justesse pour ne livrer pas nos amis en nous livrant
+nous-mêmes, et pour ne faire pas des présents de leur bien dans
+la vue d'augmenter le prix de ce que nous donnons.
+
+La confiance plaît toujours à celui qui la reçoit: c'est un tribut
+que nous payons à son mérite; c'est un dépôt que l'on commet à sa
+foi; ce sont des gages qui lui donnent un droit sur nous, et une
+sorte de dépendance où nous nous assujettissons volontairement. Je
+ne prétends pas détruire par ce que je dis la confiance, si
+nécessaire entre les hommes puisqu'elle est le lien de la société
+et de l'amitié; je prétends seulement y mettre des bornes, et la
+rendre honnête et fidèle. Je veux qu'elle soit toujours vraie et
+toujours prudente, et qu'elle n'ait ni faiblesse ni intérêt; je
+sais bien qu'il est malaisé de donner de justes limites à la
+manière de recevoir toute sorte de confiance de nos amis, et de
+leur faire part de la nôtre.
+
+On se confie le plus souvent par vanité, par envie de parler, par
+le désir de s'attirer la confiance des autres, et pour faire un
+échange de secrets. Il y a des personnes qui peuvent avoir raison
+de se fier en nous, vers qui nous n'aurions pas raison d'avoir la
+même conduite, et on s'acquitte envers ceux-ci en leur gardant le
+secret, et en les payant de légères confidences. Il y en a
+d'autres dont la fidélité nous est connue, qui ne ménagent rien
+avec nous, et à qui on peut se confier par choix et par estime. On
+doit ne leur rien cacher de ce qui ne regarde que nous, se montrer
+à eux toujours vrais dans nos bonnes qualités et dans nos défauts
+même, sans exagérer les unes et sans diminuer les autres, se faire
+une loi de ne leur faire jamais de demi-confidences; elles
+embarrassent toujours ceux qui les font, et ne contentent presque
+jamais ceux qui les reçoivent: on leur donne des lumières confuses
+de ce qu'on veut cacher, on augmente leur curiosité, on les met en
+droit d'en vouloir savoir davantage, et ils se croient en liberté
+de disposer de ce qu'ils ont pénétré. Il est plus sûr et plus
+honnête de ne leur rien dire que de se taire quand on a commencé
+de parler.
+
+Il y a d'autres règles à suivre pour les choses qui nous ont été
+confiées. Plus elles sont importantes, et plus la prudence et la
+fidélité y sont nécessaires. Tout le monde convient que le secret
+doit être inviolable, mais on ne convient pas toujours de la
+nature et de l'importance du secret; nous ne consultons le plus
+souvent que nous-mêmes sur ce que nous devons dire et sur ce que
+nous devons taire; il y a peu de secrets de tous les temps, et le
+scrupule de les révéler ne dure pas toujours.
+
+On a des liaisons étroites avec des amis dont on connaît la
+fidélité; ils nous ont toujours parlé sans réserve, et nous avons
+toujours gardé les mêmes mesures avec eux; ils savent nos
+habitudes et nos commerces, et il nous voient de trop près pour ne
+s'apercevoir pas du moindre changement; ils peuvent savoir par
+ailleurs ce que nous sommes engagés de ne dire jamais à personne;
+il n'a pas été en notre pouvoir de les faire entrer dans ce qu'on
+nous a confié; ils ont peut-être même quelque intérêt de le
+savoir; on est assuré d'eux comme de soi, et on se voit réduit à
+la cruelle nécessité de prendre leur amitié, qui nous est
+précieuse, ou de manquer à la foi du secret. Cet état est sans
+doute la plus rude épreuve de la fidélité; mais il ne doit pas
+ébranler un honnête homme: c'est alors qu'il lui est permis de se
+préférer aux autres; son premier devoir est de conserver
+indispensablement ce dépôt en son entier, sans en peser les
+suites; il doit non seulement ménager ses paroles et ses tons, il
+doit encore ménager ses conjectures, et ne laisser jamais rien
+voir, dans ses discours ni dans son air, qui puisse tourner
+l'esprit des autres vers ce qu'il ne veut pas dire.
+
+On a souvent besoin de force et de prudence pour opposer à la
+tyrannie de la plupart de nos amis, qui se font un droit sur notre
+confiance, et qui veulent tout savoir de nous. On ne doit jamais
+leur laisser établir ce droit sans exception: il y a des
+rencontres et des circonstances qui ne sont pas de leur
+juridiction; s'ils s'en plaignent, on doit souffrir leur plaintes,
+et s'en justifier avec douceur; mais s'ils demeurent injustes, on
+doit sacrifier leur amitié à son devoir, et choisir entre deux
+maux inévitables, dont l'un se peut réparer, et l'autre est sans
+remède.
+
+
+VI. De l'amour et de la mer
+
+Ceux qui ont voulu nous représenter l'amour et ses caprices l'ont
+comparé en tant de sortes à la mer qu'il est malaisé de rien
+ajouter à ce qu'ils en ont dit. Ils nous ont fait voir que l'un et
+l'autre ont une inconstance et une infidélité égales, que leurs
+biens et leurs maux sont sans nombre, que les navigations les plus
+heureuses sont exposées à mille dangers, que les tempêtes et les
+écueils sont toujours à craindre, et que souvent même on fait
+naufrage dans le port. Mais en nous exprimant tant d'espérances et
+tant de craintes, ils ne nous pas assez montré, ce me semble, le
+rapport qu'il y a d'un amour usé, languissant et sur sa fin, à ces
+longues bonaces, à ces calmes ennuyeux, que l'on rencontre sous la
+ligne: on est fatigué d'un grand voyage, on souhaite de l'achever;
+on voit la terre, mais on manque de vent pour y arriver; on se
+voit exposé aux injures des saisons; les maladies et les langueurs
+empêchent d'agir; l'eau et les vivres manquent ou changent de
+goût; on a recours inutilement aux secours étrangers; on essaye de
+pêcher, et on prend quelques poissons, sans en tirer de
+soulagement ni de nourriture; on est las de tout ce qu'on voit, on
+est toujours avec ses mêmes pensées, et on est toujours ennuyé; on
+vit encore, et on a regret à vivre; on attend des désirs pour
+sortir d'un état pénible et languissant, mais on n'en forme que de
+faibles et d'inutiles.
+
+
+VII. Des exemples
+
+Quelque différence qu'il y ait entre les bons et les mauvais
+exemples, on trouvera que les uns et les autres ont presque
+également produit de méchants effets. Je ne sais même si les
+crimes de Tibère et de Néron ne nous éloignent pas plus du vice
+que les exemples estimables des plus grands hommes ne nous
+approchent de la vertu. Combien la valeur d'Alexandre a-t-elle
+fait de fanfarons! Combien la gloire de César a-t-elle autorisé
+d'entreprises contre la patrie! Combien Rome et Sparte ont-elles
+loué de vertus farouches! Combien Diogène a-t-il fait de
+philosophes importuns, Cicéron de babillards, Pomponius Atticus de
+gens neutres et paresseux, Marius et Sylla de vindicatifs,
+Lucullus de voluptueux, Alcibiade et Antoine de débauchés, Capon
+d'opiniâtres! Tous ces grands originaux ont produit un nombre
+infini de mauvaises copies. Les vertus sont frontières des vices;
+les exemples sont des guides qui nous égarent souvent, et nous
+sommes si remplis de fausseté que nous ne nous en servons pas
+moins pour nous éloigner du chemin de la vertu que pour le suivre.
+
+
+VIII. De l'incertitude de la jalousie
+
+Plus on parle de sa jalousie, et plus les endroits qui ont déplu
+paraissent de différents côtés; les moindres circonstances les
+changent, et font toujours découvrir quelque chose de nouveau. Ces
+nouveautés font revoir sous d'autres apparences ce qu'on croyait
+avoir assez vu et assez pesé; on cherche à s'attacher à une
+opinion, et on ne s'attache à rien; tout ce qui est de plus opposé
+et de plus effacé se présente en même temps; on veut haïr et on
+veut aimer, mais on aime encore quand on hait, et on hait encore
+quand on aime; on croit tout, et on doute de tout; on a de la
+honte et du dépit d'avoir cru et d'avoir douté; on se travaille
+incessamment pour arrêter son opinion, et on ne la conduit jamais
+à un lieu fixe.
+
+Les poètes devraient comparer cette opinion à la peine de Sisyphe,
+puisqu'on roule aussi inutilement que lui un rocher, par un chemin
+pénible et périlleux: on voit le sommet de la montagne et on
+s'efforce d'y arriver, on l'espère quelquefois, mais on n'y arrive
+jamais. On n'est pas assez heureux pour oser croire ce qu'on
+souhaite, ni même assez heureux aussi pour être assuré de ce qu'on
+craint le plus. On est assujetti à une incertitude éternelle, qui
+nous présente successivement des biens et des maux qui nous
+échappent toujours.
+
+
+IX. De l'amour et de la vie
+
+L'amour est une image de notre vie: l'un et l'autre sont sujets
+aux mêmes révolutions et aux mêmes changements. Leur jeunesse est
+pleine de joie et d'espérance: on se trouve heureux d'être jeune,
+comme on se trouve heureux d'aimer. Cet état si agréable nous
+conduit à désirer d'autres biens, et on en veut de plus solides;
+on ne se contente pas de subsister, on veut faire des progrès, on
+est occupé des moyens de s'avancer et d'assurer sa fortune; on
+cherche la protection des ministres, on se rend utile à leurs
+intérêts; on ne peut souffrir que quelqu'un prétende ce que nous
+prétendons. Cette émulation est traversée de mille soins et de
+mille peines, qui s'effacent par le plaisir de se voir établi:
+toutes les passions sont alors satisfaites, et on ne prévoit pas
+qu'on puisse cesser d'être heureux.
+
+Cette félicité néanmoins est rarement de longue durée, et elle ne
+peut conserver longtemps la grâce de la nouveauté. Pour avoir ce
+que nous avons souhaité, nous ne laissons pas de souhaiter encore.
+Nous nous accoutumons à tout ce qui est à nous; les mêmes biens ne
+conservent pas leur même prix, et ils ne touchent pas toujours
+également notre goût; nous changeons imperceptiblement, sans
+remarquer notre changement; ce que nous avons obtenu devient une
+partie de nous-même: nous serions cruellement touchés de le
+perdre, mais nous ne sommes plus sensibles au plaisir de le
+conserver; la joie n'est plus vive, on en cherche ailleurs que
+dans ce qu'on a tant désiré. Cette inconstance involontaire est un
+effet du temps, qui prend malgré nous sur l'amour comme sur notre
+vie; il en efface insensiblement chaque jour un certain air de
+jeunesse et de gaieté, et en détruit les plus véritables charmes;
+on prend des manières plus sérieuses, on joint des affaires à la
+passion; l'amour ne subsiste plus par lui-même, et il emprunte des
+secours étrangers. Cet état de l'amour représente le penchant de
+l'âge, où on commence à voir par où on doit finir; mais on n'a pas
+la force de finir volontairement, et dans le déclin de l'amour
+comme dans le déclin de la vie personne ne se peut résoudre de
+prévenir les dégoûts qui restent à éprouver; on vit encore pour
+les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. La jalousie, la
+méfiance, la crainte de lasser, la crainte d'être quitté, sont des
+peines attachées à la vieillesse de l'amour, comme les maladies
+sont attachées à la trop longue durée de la vie: on ne sent plus
+qu'on est vivant que parce qu'on sent qu'on est malade, et on ne
+sent aussi qu'on est amoureux que par sentir toutes les peines de
+l'amour. On ne sort de l'assoupissement des trop longs
+attachements que par le dépit et le chagrin de se voir toujours
+attaché; enfin, de toutes les décrépitudes, celle de l'amour est
+la plus insupportable.
+
+
+X. Des goûts
+
+Il y a des personnes qui ont plus d'esprit que de goût, et
+d'autres qui ont plus de goût que d'esprit; il y a plus de variété
+et de caprice dans le goût que dans l'esprit.
+
+Ce terme de goût a diverses significations, et il est aisé de s'y
+méprendre. Il y a différence entre le goût qui nous porte vers les
+choses, et le goût qui nous en fait connaître et discerner les
+qualités, en s'attachant aux règles: on peut aimer la comédie sans
+avoir le goût assez fin et assez délicat pour en bien juger, et on
+peut avoir le goût assez bon pour bien juger de la comédie sans
+l'aimer. Il y a des goûts qui nous approchent imperceptiblement de
+ce qui se montre à nous; d'autres nous entraînent par leur force
+ou par leur durée.
+
+Il y a des gens qui ont le goût faux en tout; d'autres ne l'ont
+faux qu'en de certaines choses, et ils l'ont droit et juste dans
+ce qui est de leur portée. D'autres ont des goûts particuliers,
+qu'ils connaissent mauvais, et ne laissent pas de les suivre. Il y
+en a qui ont le goût incertain; le hasard en décide; ils changent
+par légèreté, et sont touchés de plaisir ou d'ennui sur la parole
+de leurs amis. D'autres sont toujours prévenus; ils sont esclaves
+de tous leurs goûts, et les respectent en toutes choses. Il y en a
+qui sont sensibles à ce qui est bon, et choqués de ce qui ne l'est
+pas; leurs vues sont nettes et justes, et il trouvent la raison de
+leur goût dans leur esprit et dans leur discernement.
+
+Il y en a qui, par une sorte d'instinct dont ils ignorent la
+cause, décident de ce qui se présente à eux, et prennent toujours
+le bon parti. Ceux-ci font paraître plus de goût que d'esprit,
+parce que leur amour-propre et leur humeur ne prévalent point sur
+leurs lumières naturelles; tout agit de concert en eux, tout y est
+sur un même ton. Cet accord les fait juger sainement des objets,
+et leur en forme une idée véritable; mais, à parler généralement,
+il y a peu de gens qui aient le goût fixe et indépendant de celui
+des autres; ils suivent l'exemple et la coutume, et ils en
+empruntent presque tout ce qu'ils ont de goût.
+
+Dans toutes ces différences de goûts que l'on vient de marquer, il
+est très rare, et presque impossible, de rencontrer cette sorte de
+bon goût qui sait donner le prix à chaque chose, qui en connaît
+toute la valeur, et qui se porte généralement sur tout: nos
+connaissances sont trop bornées, et cette juste disposition des
+qualités qui font bien juger ne se maintient d'ordinaire que sur
+ce qui ne nous regarde pas directement. Quand il s'agit de nous,
+notre goût n'a plus cette justesse si nécessaire, la préoccupation
+la trouble, tout ce qui a du rapport à nous nous paraît sous une
+autre figure. Personne ne voit des mêmes yeux ce qui le touche et
+ce qui ne le touche pas; notre goût est conduit alors par la pente
+de l'amour-propre et de l'humeur, qui nous fournissent des vues
+nouvelles, et nous assujettissent à un nombre infini de
+changements et d'incertitudes; notre goût n'est plus à nous, nous
+n'en disposons plus, il change sans notre consentement, et les
+mêmes objets nous paraissent par tant de côtés différents que nous
+méconnaissons enfin ce que nous avons vu et ce que nous avons
+senti.
+
+
+XI. Du rapport des hommes avec les animaux
+
+Il y a autant de diverses espèces d'hommes qu'il y a de diverses
+espèces d'animaux, et les hommes sont, à l'égard des autres
+hommes, ce que les différentes espèces d'animaux sont entre elles
+et à l'égard les unes des autres.
+
+Combien y a-t-il d'hommes qui vivent du sang et de la vie des
+innocents, les uns comme des tigres, toujours farouches et
+toujours cruels, d'autres comme des lions, en gardant quelque
+apparence de générosité, d'autres comme des ours, grossiers et
+avides, d'autres comme des loups, ravissants et impitoyables,
+d'autres comme des renards, qui vivent d'industrie, et dont le
+métier est de tromper!
+
+Combien y a-t-il d'hommes qui ont du rapport aux chiens! Ils
+détruisent leur espèce; ils chassent pour le plaisir de celui qui
+les nourrit; les uns suivent toujours leur maître, les autres
+gardent sa maison. Il y a des lévriers d'attache, qui vivent de
+leur valeur, qui se destinent à la guerre, et qui ont de la
+noblesse dans leur courage; il y a des dogues acharnés, qui n'ont
+de qualités que la fureur; il y a des chiens, plus ou moins
+inutiles, qui aboient souvent, et qui mordent quelquefois, et il y
+a même des chiens de jardinier. Il y a des singes et des guenons
+qui plaisent par leurs manières, qui ont de l'esprit, et qui font
+toujours du mal. Il y a des paons qui n'ont que de la beauté, qui
+déplaisent par leur chant, et qui détruisent les lieux qu'ils
+habitent.
+
+Il y a des oiseaux qui ne sont recommandables que par leur ramage
+ou par leurs couleurs. Combien de perroquets, qui parlent sans
+cesse, et qui n'entendent jamais ce qu'ils disent; combien de pies
+et de corneilles, qui ne s'apprivoisent que pour dérober; combien
+d'oiseaux de proie, qui ne vivent que de rapine; combien d'espèces
+d'animaux paisibles et tranquilles, qui ne servent qu'à nourrir
+d'autres animaux!
+
+Il y a des chats, toujours au guet, malicieux et infidèles, et qui
+font patte de velours; il y a des vipères dont la langue est
+venimeuse, et dont le reste est utile; il y a des araignées, des
+mouches, des punaises et des puces, qui sont toujours incommodes
+et insupportables; il y a des crapauds, qui font horreur, et qui
+n'ont que du venin; il y a des hiboux, qui craignent la lumière.
+Combien d'animaux qui vivent sous terre pour se conserver! Combien
+de chevaux, qu'on emploie à tant d'usages, et qu'on abandonne
+quand ils ne servent plus; combien de boeufs, qui travaillent
+toute leur vie pour enrichir celui qui leur impose le joug; de
+cigales, qui passent leur vie à chanter; de lièvres, qui ont peur
+de tout; de lapins, qui s'épouvantent et rassurent en un moment;
+de pourceaux, qui vivent dans la crapule et dans l'ordure; de
+canards privés, qui trahissent leurs semblables, et les attirent
+dans les filets, de corbeaux et de vautours, qui ne vivent que de
+pourriture et de corps morts! Combien d'oiseaux passagers, qui
+vont si souvent d'un bout du monde à l'autre, et qui s'exposent à
+tant de périls, pour chercher à vivre! Combien d'hirondelles, qui
+suivent toujours le beau temps; de hannetons, inconsidérés et sans
+dessein; de papillons, qui cherchent le feu qui les brûle! Combien
+d'abeilles, qui respectent leur chef, et qui se maintiennent avec
+tant de règle et d'industrie! Combien de frelons, vagabonds et
+fainéants, qui cherchent à s'établir aux dépens des abeilles!
+Combien de fourmis, dont la prévoyance et l'économie soulagent
+tous leurs besoins! Combien de crocodiles, qui feignent de se
+plaindre pour dévorer ceux qui sont touchés de leur plainte! Et
+combien d'animaux qui sont assujettis parce qu'ils ignorent leur
+force!
+
+Toutes ces qualités se trouvent dans l'homme, et il exerce, à
+l'égard des autres hommes, tout ce que les animaux dont on vient
+de parler exercent entre eux.
+
+
+XII. De l'origine des maladies
+
+Si on examine la nature des maladies, on trouvera qu'elles tirent
+leur origine des passions et des peines de l'esprit. L'âge d'or,
+qui en était exempt, était exempt de maladies. L'âge d'argent, qui
+le suivit, conserva encore sa pureté. L'âge d'airain donna la
+naissance aux passions et aux peines de l'esprit; elles
+commencèrent à se former, et elles avaient encore la faiblesse de
+l'enfance et sa légèreté. Mais elles parurent avec toute leur
+force et toute leur malignité dans l'âge de fer, et répandirent
+dans le monde, par la suite de leur corruption, les diverses
+maladies qui ont affligé les hommes depuis tant de siècles.
+L'ambition a produit les fièvres aiguës et frénétiques: l'envie a
+produit la jaunisse et l'insomnie; c'est de la paresse que
+viennent les léthargies, les paralysies et les langueurs: la
+colère a fait les étouffements, les ébullitions de sang, et les
+inflammations de poitrine: la peur a fait les battements de coeur
+et les syncopes; la vanité a fait les folies; l'avarice, la teigne
+et la gale; la tristesse a fait le scorbut; la cruauté, la pierre;
+la calomnie et les faux rapports ont répandu la rougeole, la
+petite vérole, et le pourpre, et on doit à la jalousie la
+gangrène, la peste et la rage. Les disgrâces imprévues ont fait
+l'apoplexie; les procès ont fait la migraine et le transport au
+cerveau; les dettes ont fait les fièvres étiques; l'ennui du
+mariage a produit la fièvre quarte, et la lassitude des amants qui
+n'osent se quitter a causé les vapeurs. L'amour, lui seul, a fait
+plus de maux que tout le reste ensemble, et personne ne doit
+entreprendre de les exprimer; mais comme il fait aussi les plus
+grands biens de la vie, au lieu de médire de lui, on doit se
+taire; on doit le craindre et le respecter toujours.
+
+
+XIII. Du faux
+
+On est faux en différentes manières. Il y a des hommes faux qui
+veulent toujours paraître ce qu'ils ne sont pas. Il y en a
+d'autres, de meilleure foi, qui sont nés faux, qui se trompent
+eux-mêmes, et qui ne voient jamais les choses comme elles sont. Il
+y en a dont l'esprit est droit, et le goût faux. D'autres ont
+l'esprit faux, et ont quelque droiture dans le goût. Et il y en a
+qui n'ont rien de faux dans le goût, ni dans l'esprit. Ceux-ci
+sont très rares, puisque, à parler généralement, il n'y a presque
+personne qui n'ait de la fausseté dans quelque endroit de l'esprit
+ou du goût.
+
+Ce qui fait cette fausseté si universelle, c'est que nos qualités
+sont incertaines et confuses, et que nos vues le sont aussi; on ne
+voit point les choses précisément comme elles sont, on les estime
+plus ou moins qu'elles ne valent, et on ne les fait point
+rapporter à nous en la manière qui leur convient, et qui convient
+à notre état et à nos qualités. Ce mécompte met un nombre infini
+de faussetés dans le goût et dans l'esprit: notre amour-propre est
+flatté de tout ce qui se présente à nous sous les apparences du
+bien; mais comme il y a plusieurs sortes de biens qui touchent
+notre vanité ou notre tempérament, on les suit souvent par
+coutume, ou par commodité; on les suit parce que les autres les
+suivent, sans considérer qu'un même sentiment ne doit pas être
+également embrassé par toute sorte de personnes, et qu'on s'y doit
+attacher plus ou moins fortement selon qu'il convient plus ou
+moins à ceux qui le suivent.
+
+On craint encore plus de se montrer faux par le goût que par
+l'esprit. Les honnêtes gens doivent approuver sans prévention ce
+qui mérite d'être approuvé, suivre ce qui mérite d'être suivi, et
+ne se piquer de rien. Mais il y faut une grande proportion et une
+grande justesse; il faut savoir discerner ce qui est bon en
+général, et ce qui nous est propre, et suivre alors avec raison la
+pente naturelle qui nous porte vers les choses qui nous plaisent.
+Si les hommes ne voulaient exceller que par leurs propres talents
+et en suivant leurs devoirs, il n'y aurait rien de faux dans leur
+goût et dans leur conduite; ils se montreraient tels qu'ils sont;
+ils jugeraient des choses par leurs lumières, et s'y attacheraient
+par raison; il y aurait de la proportion dans leurs vues et dans
+leurs sentiments; leur goût serait vrai, il viendrait d'eux et non
+pas des autres, et ils le suivraient par choix, et non pas par
+coutume ou par hasard.
+
+Si on est faux en approuvant ce qui ne doit pas être approuvé, on
+ne l'est pas moins, le plus souvent, par l'envie de se faire
+valoir par des qualités qui sont bonnes de soi, mais qui ne nous
+conviennent pas: un magistrat est faux quand il se pique d'être
+brave, bien qu'il puisse être hardi dans de certaines rencontres;
+il doit paraître ferme et assuré dans une sédition qu'il a droit
+d'apaiser, sans craindre d'être faux, et il serait faux et
+ridicule de se battre en duel. Une femme peut aimer les sciences,
+mais toutes les sciences ne lui conviennent pas toujours, et
+l'entêtement de certaines sciences ne lui convient jamais, et est
+toujours faux.
+
+Il faut que la raison et le bon sens mettent le prix aux choses,
+et qu'elles déterminent notre goût à leur donner le rang qu'elles
+méritent et qu'il nous convient de leur donner; mais presque tous
+les hommes se trompent dans ce prix et dans ce rang, et il y a
+toujours de la fausseté dans ce mécompte.
+
+Les plus grands rois sont ceux qui s'y méprennent le plus souvent:
+ils veulent surpasser les autres hommes en valeur, en savoir, en
+galanterie, et dans mille autres qualités où tout le monde a droit
+de prétendre; mais ce goût d'y surpasser les autres peut être faux
+en eux, quand il va trop loin. Leur émulation doit avoir un autre
+objet: ils doivent imiter Alexandre, qui ne voulut disputer du
+prix de la course que contre des rois, et se souvenir que ce n'est
+que des qualités particulières à la royauté qu'ils doivent
+disputer. Quelque vaillant que puisse être un roi, quelque savant
+et agréable qu'il puisse être, il trouvera un nombre infini de
+gens qui auront ces mêmes qualités aussi avantageusement que lui,
+et le désir de les surpasser paraîtra toujours faux, et souvent
+même il lui sera impossible d'y réussir; mais s'il s'attache à ses
+devoirs véritables, s'il est magnanime, s'il est grand capitaine
+et grand politique, s'il est juste, clément et libéral, s'il
+soulage ses sujets, s'il aime la gloire et le repos de son État,
+il ne trouvera que des rois à vaincre dans une si noble carrière;
+il n'y aura rien que de vrai et de grand dans un si juste dessein,
+le désir d'y surpasser les autres n'aura rien de faux. Cette
+émulation est digne d'un roi, et c'est la véritable gloire où il
+doit prétendre.
+
+
+XIV. Des modèles de la nature et de la fortune
+
+Il semble que la fortune, toute changeante et capricieuse qu'elle
+est, renonce à ses changements et à ses caprices pour agir de
+concert avec la nature, et que l'une et l'autre concourent de
+temps en temps à faire des hommes extraordinaires et singuliers,
+pour servir de modèles à la postérité. Le soin de la nature est de
+fournir les qualités; celui de la fortune est de les mettre en
+oeuvre, et de les faire voir dans le jour et avec les proportions
+qui conviennent à leur dessein; on dirait alors qu'elles imitent
+les règles des grands peintres, pour nous donner des tableaux
+parfaits de ce qu'elles veulent représenter. Elles choisissent un
+sujet, et s'attachent au plan qu'elles se sont proposé; elles
+disposent de la naissance, de l'éducation, des qualités naturelles
+et acquises, des temps, des conjonctures, des amis, des ennemis;
+elles font remarquer des vertus et des vices, des actions
+heureuses et malheureuses; elles joignent même de petites
+circonstances aux plus grandes, et les savent placer avec tant
+d'art que les actions des hommes et leurs motifs nous paraissent
+toujours sous la figure et avec les couleurs qu'il plaît à la
+nature et à la fortune d'y donner.
+
+Quel concours de qualités éclatantes n'ont-elles pas assemblé dans
+la personne d'Alexandre, pour le montrer au monde comme un modèle
+d'élévation d'âme et de grandeur de courage! Si on examine sa
+naissance illustre, son éducation, sa jeunesse, sa beauté, sa
+complexion heureuse, l'étendue et la capacité de son esprit pour
+la guerre et pour les sciences, ses vertus, ses défauts même, le
+petit nombre de ses troupes, la puissance formidable de ses
+ennemis, la courte durée d'une si belle vie, sa mort et ses
+successeurs, ne verra-t-on pas l'industrie et l'application de la
+fortune et de la nature à renfermer dans un même sujet ce nombre
+infini de diverses circonstances? Ne verra-t-on pas le soin
+particulier qu'elles ont pris d'arranger tant d'événements
+extraordinaires, et de les mettre chacun dans son jour, pour
+composer un modèle d'un jeune conquérant, plus grand encore par
+ses qualités personnelles que par l'étendue de ses conquêtes?
+
+Si on considère de quelle sorte la nature et la fortune nous
+montrent César, ne verra-t-on pas qu'elles ont suivi un autre
+plan, qu'elles n'ont renfermé dans sa personne tant de valeur, de
+clémence, de libéralité, tant de qualités militaires, tant de
+pénétration, tant de facilité d'esprit et de moeurs, tant
+d'éloquence, tant de grâces du corps, tant de supériorité de génie
+pour la paix et pour la guerre, ne verra-t-on pas, dis-je,
+qu'elles ne se sont assujetties si longtemps à arranger et à
+mettre en oeuvre tant de talents extraordinaires, et qu'elles
+n'ont contraint César de s'en servir contre sa patrie, que pour
+nous laisser un modèle du plus grand homme du monde, et du plus
+célèbre usurpateur? Elle le fait naître particulier dans une
+république maîtresse de l'univers, affermie et soutenue par les
+plus grands hommes qu'elle eût jamais produits; la fortune choisit
+parmi eux ce qu'il y avait de plus illustre, de plus puissant et
+de plus redoutable pour les rendre ses ennemis; elle le réconcilie
+pour un temps avec les plus considérables pour les faire servir à
+son élévation; elle les éblouit et les aveugle ensuite, pour lui
+faire une guerre qui le conduit à la souveraine puissance. Combien
+d'obstacles ne lui a-t-elle pas fait surmonter! De combien de
+périls sur terre et sur mer ne l'a-t-elle pas garanti, sans jamais
+avoir été blessé! Avec quelle persévérance la fortune n'a-t-elle
+pas soutenu les desseins de César et détruit ceux de Pompée! Par
+quelle industrie n'a-t-elle pas disposé ce peuple romain, si
+puissant, si fier et si jaloux de sa liberté à la soumettre à la
+puissance d'un seul homme! Ne s'est-elle pas même servie des
+circonstances de la mort de César pour la rendre convenable à sa
+vie? Tant d'avertissements des devins, tant de prodiges, tant
+d'avis de sa femme et de ses amis ne peuvent le garantir, et la
+fortune choisit le propre jour qu'il doit être couronné dans le
+Sénat pour le faire assassiner par ceux mêmes qu'il a sauvés, et
+par un homme qui lui doit la naissance.
+
+Cet accord de la nature et de la fortune n'a jamais été plus
+marqué que dans la personne de Caton, et il semble qu'elles se
+soient efforcées l'une et l'autre de renfermer dans un seul homme
+non seulement les vertus de l'ancienne Rome, mais encore de
+l'opposer directement aux vertus de César, pour montrer qu'avec
+une pareille étendue d'esprit et de courage, le désir de gloire
+conduit l'un à être usurpateur et l'autre à servir de modèle d'un
+parfait citoyen? Mon dessein n'est pas de faire ici le parallèle
+de ces deux grands hommes, après tout ce qui en est écrit; je
+dirai seulement que, quelque grands et illustres qu'ils nous
+paraissent, la nature et la fortune n'auraient pu mettre toutes
+leurs qualités dans le jour qui convenait pour les faire éclater,
+si elles n'eussent opposé Caton à César. Il fallait les faire
+naître en même temps dans une même république, différents par
+leurs moeurs et par leurs talents, ennemis par les intérêts de la
+patrie et par des intérêts domestiques, l'un vaste dans ses
+desseins et sans bornes dans son ambition, l'autre austère,
+renfermé dans les lois de Rome et idolâtre de la liberté, tous
+deux célèbres par des vertus qui les montraient par de si
+différents côtés, et plus célèbres encore, si on l'ose dire, par
+l'opposition que la fortune et la nature ont pris soin de mettre
+entre eux. Quel arrangement, quelle suite, quelle économie de
+circonstances dans la vie de Caton, et dans sa mort! La destinée
+même de la république a servi au tableau que la fortune nous a
+voulu donner de ce grand homme, et elle finit sa vie avec la
+liberté de son pays.
+
+Si nous laissons les exemples des siècles passés pour venir aux
+exemples du siècle présent, on trouvera que la nature et la
+fortune ont conservé cette même union dont j'ai parlé, pour nous
+montrer de différents modèles en deux hommes consommés en l'art de
+commander. Nous verrons Monsieur le Prince et M. de Turenne
+disputer de la gloire des armes, et mériter par un nombre infini
+d'actions éclatantes la réputation qu'ils ont acquise. Ils
+paraîtront avec une valeur et une expérience égales; infatigables
+de corps et d'esprit, on les verra agir ensemble, agir séparément,
+et quelquefois opposés l'un à l'autre; nous les verrons, heureux
+et malheureux dans diverses occasions de la guerre, devoir les
+bons succès à leur conduite et à leur courage, et se montrer même
+toujours plus grands par leurs disgrâces; tous deux sauver l'État;
+tous deux contribuer à le détruire, et se servir des mêmes talents
+par des voies différentes, M. de Turenne suivant ses desseins avec
+plus de règle et moins de vivacité, d'une valeur plus retenue et
+toujours proportionnée au besoin de la faire paraître, Monsieur le
+Prince inimitable en la manière de voir et d'exécuter les plus
+grandes choses, entraîné par la supériorité de son génie qui
+semble lui soumettre les événements et les faire servir à sa
+gloire. La faiblesse des armées qu'ils ont commandées dans les
+dernières campagnes, et la puissance des ennemis qui leur étaient
+opposés, ont donné de nouveaux sujets à l'un et à l'autre de
+montrer toute leur vertu et de réparer par leur mérite tout ce qui
+leur manquait pour soutenir la guerre. La mort même de
+M. de Turenne, si convenable à une si belle vie, accompagnée de
+tant de circonstances singulières et arrivée dans un moment si
+important, ne nous paraît-elle pas comme un effet de la crainte et
+de l'incertitude de la fortune, qui n'a osé décider de la destinée
+de la France et de l'Empire? Cette même fortune, qui retire
+Monsieur le Prince du commandement des armées sous le prétexte de
+sa santé et dans un temps où il devait achever de si grandes
+choses, ne se joint-elle pas à la nature pour nous montrer
+présentement ce grand homme dans une vie privée, exerçant des
+vertus paisibles soutenu de sa propre gloire? Et brille-t-il moins
+dans sa retraite qu'au milieu de ses victoires?
+
+
+XV. Des coquettes et des vieillards
+
+S'il est malaisé de rendre raison des goûts en général, il le doit
+être encore davantage de rendre raison du goût des femmes
+coquettes. On peut dire néanmoins que l'envie de plaire se répand
+généralement sur tout ce qui peut flatter leur vanité, et qu'elles
+ne trouvent rien d'indigne de leurs conquêtes. Mais le plus
+incompréhensible de tous leurs goûts est, à mon sens, celui
+qu'elles ont pour les vieillards qui ont été galants. Ce goût
+paraît trop bizarre, et il y en a trop d'exemples, pour ne
+chercher pas la cause d'un sentiment tout à la fois si commun et
+si contraire à l'opinion que l'on a des femmes. Je laisse aux
+philosophes à décider si c'est un soin charitable de la nature,
+qui veut consoler les vieillards dans leur misère, et qui leur
+fournit le secours des coquettes par la même prévoyance qui lui
+fait donner des ailes aux chenilles, dans le déclin de leur vie,
+pour les rendre papillons; mais, sans pénétrer dans les secrets de
+la physique, on peut, ce me semble, chercher des causes plus
+sensibles de ce goût dépravé des coquettes pour les vieilles gens.
+Ce qui est plus apparent, c'est qu'elles aiment les prodiges, et
+qu'il n'y en a point qui doive plus toucher leur vanité que de
+ressusciter un mort. Elles ont le plaisir de l'attacher à leur
+char, et d'en parer leur triomphe, sans que leur réputation en
+soit blessée; au contraire, un vieillard est un ornement à la
+suite d'une coquette, et il est aussi nécessaire dans son train
+que les nains l'étaient autrefois dans Amadis. Elles n'ont point
+d'esclaves si commodes et si utiles. Elles paraissent bonnes et
+solides en conservant un ami sans conséquence. Il publie leurs
+louanges, il gagne croyance vers les maris et leur répond de la
+conduite de leurs femmes. S'il a du crédit, elles en retirent
+mille secours; il entre dans tous les intérêts et dans tous les
+besoins de la maison. S'il sait les bruits qui courent des
+véritables galanteries, il n'a garde de les croire; il les
+étouffe, et assure que le monde est médisant; il juge par sa
+propre expérience des difficultés qu'il y a de toucher le coeur
+d'une si bonne femme; plus on lui fait acheter des grâces et des
+faveurs et plus il est discret et fidèle; son propre intérêt
+l'engage assez au silence; il craint toujours d'être quitté, et il
+se trouve trop heureux d'être souffert. Il se persuade aisément
+qu'il est aimé, puisqu'on le choisit contre tant d'apparences; il
+croit que c'est un privilège de son vieux mérite, et remercie
+l'amour de se souvenir de lui dans tous les temps.
+
+Elle, de son côté, ne voudrait pas manquer à ce qu'elle lui a
+promis; elle lui fait remarquer qu'il a toujours touché son
+inclination, et qu'elle n'aurait jamais aimé si elle ne l'avait
+jamais connu; elle le prie surtout de n'être pas jaloux et de se
+fier en elle; elle lui avoue qu'elle aime un peu le monde et le
+commerce des honnêtes gens, qu'elle a même intérêt d'en ménager
+plusieurs à la fois, pour ne laisser pas voir qu'elle le traite
+différemment des autres; que si elle fait quelques railleries de
+lui avec ceux dont on s'est avisé de parler, c'est seulement pour
+avoir le plaisir de le nommer souvent, ou pour mieux cacher ses
+sentiments; qu'après tout il est le maître de sa conduite, et que,
+pourvu qu'il en soit content et qu'il l'aime toujours, elle se met
+aisément en repos du reste. Quel vieillard ne se rassure pas par
+des raisons si convaincantes, qui l'ont souvent trompé quand il
+était jeune et aimable? Mais, pour son malheur, il oublie trop
+aisément qu'il n'est plus ni l'un ni l'autre, et cette faiblesse
+est, de toutes, la plus ordinaire aux vieilles gens qui ont été
+aimés. Je ne sais même si cette tromperie ne leur vaut pas mieux
+encore que de connaître la vérité: on les souffre du moins, on les
+amuse, ils sont détournés de la vue de leurs propres misères, et
+le ridicule où ils tombent est souvent un moindre mal pour eux que
+les ennuis et l'anéantissement d'une vie pénible et languissante.
+
+
+XVI. De la différence des esprits
+
+Bien que toutes les qualités de l'esprit se puissent rencontrer
+dans un grand esprit, il y en a néanmoins qui lui sont propres et
+particulières: ses lumières n'ont point de bornes, il agit
+toujours également et avec la même activité, il discerne les
+objets éloignés comme s'ils étaient présents, il comprend, il
+imagine les plus grandes choses, il voit et connaît les plus
+petites; ses pensées sont relevées, étendues, justes et
+intelligibles; rien n'échappe à sa pénétration, et elle lui fait
+toujours découvrir la vérité au travers des obscurités qui la
+cachent aux autres. Mais toutes ces grandes qualités ne peuvent
+souvent empêcher que l'esprit ne paraisse petit et faible, quand
+l'humeur s'en est rendue la maîtresse.
+
+Un bel esprit pense toujours noblement; il produit avec facilité
+des choses claires, agréables et naturelles; il les fait voir dans
+leur plus beau jour, et il les pare de tous les ornements qui leur
+conviennent; il entre dans le goût des autres, et retranche de ses
+pensées ce qui est inutile ou ce qui peut déplaire. Un esprit
+adroit, facile, insinuant, sait éviter et surmonter les
+difficultés; il se plie aisément à ce qu'il veut; il sait
+connaître et suivre l'esprit et l'humeur de ceux avec qui il
+traite; et en ménageant leurs intérêts il avance et établit les
+siens. Un bon esprit voit toutes choses comme elles doivent être
+vues; il leur donne le prix qu'elles méritent, il les sait tourner
+du côté qui lui est le plus avantageux, et il s'attache avec
+fermeté à ses pensées parce qu'il en connaît toute la force et
+toute la raison.
+
+Il y a de la différence entre un esprit utile et un esprit
+d'affaires: on peut entendre les affaires sans s'appliquer à son
+intérêt particulier; il y a des gens habiles dans tout ce qui ne
+les regarde pas et très malhabiles dans ce qui les regarde, et il
+y en a d'autres, au contraire, qui ont une habileté bornée à ce
+qui les touche et qui savent trouver leur avantage en toutes
+choses.
+
+On peut avoir tout ensemble un air sérieux dans l'esprit et dire
+souvent des choses agréables et enjouées; cette sorte d'esprit
+convient à toutes personnes, et à tous les âges de la vie. Les
+jeunes gens ont d'ordinaire l'esprit enjoué et moqueur, sans
+l'avoir sérieux, et c'est ce qui les rend souvent incommodes. Rien
+n'est plus malaisé à soutenir que le dessein d'être toujours
+plaisant, et les applaudissements qu'on reçoit quelquefois en
+divertissant les autres ne valent pas que l'on s'expose à la honte
+de les ennuyer souvent, quand ils sont de méchante humeur. La
+moquerie est une des plus agréables et des plus dangereuses
+qualités de l'esprit: elle plaît toujours, quand elle est
+délicate; mais on craint toujours aussi ceux qui s'en servent trop
+souvent. La moquerie peut néanmoins être permise, quand elle n'est
+mêlée d'aucune malignité et quand on y fait entrer les personnes
+mêmes dont on parle.
+
+Il est malaisé d'avoir un esprit de raillerie sans affecter d'être
+plaisant, ou sans aimer à se moquer; il faut une grande justesse
+pour railler longtemps sans tomber dans l'une ou l'autre de ces
+extrémités. La raillerie est un air de gaieté qui remplit
+l'imagination, et qui lui fait voir en ridicule les objets qui se
+présentent; l'humeur y mêle plus ou moins de douceur ou d'âpreté;
+il y a une manière de railler délicate et flatteuse qui touche
+seulement les défauts que les personnes dont on parle veulent bien
+avouer, qui sait déguiser les louanges qu'on leur donne sous des
+apparences de blâme, et qui découvre ce qu'elles ont d'aimable en
+feignant de le vouloir cacher.
+
+Un esprit fin et un esprit de finesse sont très différents. Le
+premier plaît toujours; il est délié, il pense des choses
+délicates et voit les plus imperceptibles. Un esprit de finesse ne
+va jamais droit, il cherche des biais et des détours pour faire
+réussir ses desseins; cette conduite est bientôt découverte, elle
+se fait toujours craindre et ne mène presque jamais aux grandes
+choses.
+
+Il y a quelque différence entre un esprit de feu et un esprit
+brillant. Un esprit de feu va plus loin et avec plus de rapidité;
+un esprit brillant a de la vivacité, de l'agrément et de la
+justesse.
+
+La douceur de l'esprit, c'est un air facile et accommodant, qui
+plaît toujours quand il n'est point fade.
+
+Un esprit de détail s'applique avec de l'ordre et de la règle à
+toutes les particularités des sujets qu'on lui présente. Cette
+application le renferme d'ordinaire à de petites choses; elle
+n'est pas néanmoins toujours incompatible avec de grandes vues, et
+quand ces deux qualités se trouvent ensemble dans un même esprit,
+elles l'élèvent infiniment au-dessus des autres.
+
+On a abusé du terme de bel esprit, et bien que tout ce qu'on vient
+de dire des différentes qualités de l'esprit puisse convenir à un
+bel esprit, néanmoins, comme ce titre a été donné à un nombre
+infini de mauvais poètes et d'auteurs ennuyeux, on s'en sert plus
+souvent pour tourner les gens en ridicule que pour les louer.
+
+Bien qu'il y ait plusieurs épithètes pour l'esprit qui paraissent
+une même chose, le ton et la manière de les prononcer y mettent de
+la différence; mais comme les tons et les manières ne se peuvent
+écrire, je n'entrerai point dans un détail qu'il serait impossible
+de bien expliquer. L'usage ordinaire le fait assez entendre, et en
+disant qu'un homme a de l'esprit, qu'il a bien de l'esprit, qu'il
+a beaucoup d'esprit, et qu'il a bon esprit, il n'y a que les tons
+et les manières qui puissent mettre de la différence entre ces
+expressions qui paraissent semblables sur le papier, et qui
+expriment néanmoins de très différentes sortes d'esprit.
+
+On dit encore qu'un homme n'a que d'une sorte d'esprit, qu'il a de
+plusieurs sortes d'esprit, et qu'il a de toutes sortes d'esprit.
+On peut être sot avec beaucoup d'esprit, et on peut n'être pas sot
+avec peu d'esprit.
+
+Avoir beaucoup d'esprit et un terme équivoque: il peut comprendre
+toutes les sortes d'esprit dont on vient de parler, mais il peut
+aussi n'en marquer aucune distinctement. On peut quelquefois faire
+paraître de l'esprit dans ce qu'on dit sans en avoir dans sa
+conduite, on peut avoir de l'esprit et l'avoir borné; un esprit
+peut être propre à de certaines choses et ne l'être pas à
+d'autres; on peut avoir beaucoup d'esprit et n'être propre à rien,
+et avec beaucoup d'esprit on est souvent fort incommode. Il semble
+néanmoins que le plus grand mérite de cette sorte d'esprit est de
+plaire quelquefois dans la conversation.
+
+Bien que les productions d'esprit soient infinies, on peut, ce me
+semble, les distinguer de cette sorte: il y a des choses si belles
+que tout le monde est capable d'en voir et d'en sentir la beauté,
+il y en a qui ont de la beauté et qui ennuient, il y en a qui sont
+belles, que tout le monde sent et admire bien que tous n'en
+sachent pas la raison, il y en a qui sont si fines et si délicates
+que peu de gens sont capables d'en remarquer toutes les beautés,
+il y en a d'autres qui ne sont pas parfaites, mais qui sont dites
+avec tant d'art et qui sont soutenues et conduites avec tant de
+raison et tant de grâce qu'elles méritent d'être admirées.
+
+
+XVII. De l'inconstance
+
+Je ne prétends pas justifier ici l'inconstance en général, et
+moins encore celle qui vient de la seule légèreté; mais il n'est
+pas juste aussi de lui imputer tous les autres changements de
+l'amour. Il y a une première fleur d'agrément et de vivacité dans
+l'amour qui passe insensiblement, comme celle des fruits; ce n'est
+la faute de personne, c'est seulement la faute du temps. Dans les
+commencements, la figure est aimable, les sentiments ont du
+rapport, on cherche de la douceur et du plaisir, on veut plaire
+parce qu'on nous plaît, et on cherche à faire voir qu'on sait
+donner un prix infini à ce qu'on aime; mais dans la suite on ne
+sent plus ce qu'on croyait sentir toujours, le feu n'y est plus,
+le mérite de la nouveauté s'efface, la beauté, qui a tant de part
+à l'amour, ou diminue ou ne fait plus la même impression; le nom
+d'amour se conserve, mais on ne se retrouve plus les mêmes
+personnes, ni les mêmes sentiments; on suit encore ses engagements
+par honneur, par accoutumance et pour n'être pas assez assuré de
+son propre changement.
+
+Quelles personnes auraient commencé de s'aimer, si elles s'étaient
+vues d'abord comme on se voit dans la suite des années? Mais
+quelles personnes aussi se pourraient séparer, si elles se
+revoyaient comme on s'est vu la première fois? L'orgueil, qui est
+presque toujours le maître de nos goûts, et qui ne se rassasie
+jamais, serait flatté sans cesse par quelque nouveau plaisir; la
+constance perdrait son mérite: elle n'aurait plus de part à une si
+agréable liaison, les faveurs présentes auraient la même grâce que
+les premières faveurs et le souvenir n'y mettrait point de
+différence; l'inconstance serait même inconnue, et on s'aimerait
+toujours avec le même plaisir parce qu'on aurait toujours les
+mêmes sujets de s'aimer. Les changements qui arrivent dans
+l'amitié ont à peu près des causes pareilles à ceux qui arrivent
+dans l'amour: leurs règles ont beaucoup de rapport. Si l'un a plus
+d'enjouement et de plaisir, l'autre doit être plus égale et plus
+sévère, elle ne pardonne rien; mais le temps, qui change l'humeur
+et les intérêts, les détruit presque également tous deux. Les
+hommes sont trop faibles et trop changeants pour soutenir
+longtemps le poids de l'amitié. L'antiquité en a fourni des
+exemples; mais dans le temps où nous vivons, on peut dire qu'il
+est encore moins impossible de trouver un véritable amour qu'une
+véritable amitié.
+
+
+XVIII. De la retraite
+
+Je m'engagerais à un trop long discours si je rapportais ici en
+particulier toutes les raisons naturelles qui portent les vieilles
+gens à se retirer du commerce du monde: le changement de leur
+humeur, de leur figure et l'affaiblissement des organes les
+conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux, à
+s'éloigner de la fréquentation de leurs semblables. L'orgueil, qui
+est inséparable de l'amour-propre, leur tient alors lieu de
+raison: il ne peut plus être flatté de plusieurs choses qui
+flattent les autres, l'expérience leur a fait connaître le prix de
+ce que tous les hommes désirent dans la jeunesse et
+l'impossibilité d'en jouir plus longtemps; les diverses voies qui
+paraissent ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux grandeurs,
+aux plaisirs, à la réputation et à tout ce qui élève les hommes
+leur sont fermées, ou par la fortune, ou par leur conduite, ou par
+l'envie et l'injustice des autres; le chemin pour y rentrer est
+trop long et trop pénible quand on s'est une fois égaré; les
+difficultés leur en paraissent insurmontables, et l'âge ne leur
+permet plus d'y prétendre. Ils deviennent insensibles à l'amitié,
+non seulement parce qu'ils n'en ont peut-être jamais trouvé de
+véritable, mais parce qu'ils ont vu mourir un grand nombre de
+leurs amis qui n'avaient pas encore eu le temps ni les occasions
+de manquer à l'amitié et ils se persuadent aisément qu'ils
+auraient été plus fidèles que ceux qui leur restent. Ils n'ont
+plus de part aux premiers biens qui ont d'abord rempli leur
+imagination; ils n'ont même presque plus de part à la gloire:
+celle qu'ils ont acquise est déjà flétrie par le temps, et souvent
+les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils n'en acquièrent.
+Chaque jour leur ôte une portion d'eux-mêmes; ils n'ont plus assez
+de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour
+arriver à ce qu'ils désirent; il ne voient plus devant eux que des
+chagrins, des maladies et de l'abaissement; tous est vu, et rien
+ne peut avoir pour eux la grâce de la nouveauté; le temps les
+éloigne imperceptiblement du point de vue d'où il leur convient de
+voir les objets, et d'où ils doivent être vus. Les plus heureux
+sont encore soufferts, les autres sont méprisés; le seul bon parti
+qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne lui ont
+peut-être que trop montré. Leur goût, détrompé des désirs
+inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insensibles;
+les bâtiments, l'agriculture, l'économie, l'étude, toutes ces
+choses sont soumises à leurs volontés; ils s'en approchent ou s'en
+éloignent comme il leur plaît; ils sont maîtres de leurs desseins
+et de leurs occupations; tout ce qu'ils désirent est en leur
+pouvoir, et, s'étant affranchis de la dépendance du monde, ils
+font tout dépendre d'eux. Les plus sages savent employer à leur
+salut le temps qu'il leur reste et, n'ayant qu'une si petite part
+à cette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres
+n'ont au moins qu'eux-mêmes pour témoins de leur misère; leurs
+propres infirmités les amusent; le moindre relâche leur tient lieu
+de bonheur; la nature, défaillante et plus sage qu'eux, leur ôte
+souvent la peine de désirer; enfin ils oublient le monde, qui est
+si disposé à les oublier; leur vanité même est consolée par leur
+retraite, et avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de
+faiblesses, tantôt par piété, tantôt par raison, et le plus
+souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie
+insipide et languissante.
+
+
+XIX. Des événements de ce siècle
+
+L'histoire, qui nous apprend ce qui arrive dans le monde, nous
+montre également les grands événements et les médiocres; cette
+confusion d'objets nous empêche souvent de discerner avec assez
+d'attention les choses extraordinaires qui sont renfermées dans
+les cours de chaque siècle. Celui où nous vivons en a produit, à
+mon sens, de plus singuliers que les précédents. J'ai voulu en
+écrire quelques-uns, pour les rendre plus remarquables aux
+personnes qui voudront y faire réflexion.
+
+Marie de Médicis, reine de France, femme de Henri le Grand, fut
+mère du roi Louis XIII, de Gaston, fils de France, de la reine
+d'Espagne, de la duchesse de Savoie, et de la reine d'Angleterre;
+elle fut régente en France, et gouverna le roi son fils, et son
+royaume, plusieurs années. Elle éleva Armand de Richelieu à la
+dignité de cardinal; elle le fit premier ministre, maître de
+l'État et de l'esprit du Roi. Elle avait peu de vertus et peu de
+défauts qui la dussent faire craindre, et néanmoins, après tant
+d'éclat et de grandeurs, cette princesse, veuve de Henri IVe et
+mère de tant de rois, a été arrêtée prisonnière par le Roi son
+fils, et par la haine du cardinal de Richelieu qui lui devait sa
+fortune. Elle a été délaissée des autres rois ses enfants, qui
+n'ont osé même la recevoir dans leurs États, et elle est morte de
+misère, et presque de faim, à Cologne, après une persécution de
+dix années.
+
+Ange de Joyeuse, duc et pair, maréchal de France et amiral, jeune,
+riche, galant et heureux, abandonna tant d'avantages pour se faire
+capucin. Après quelques années les besoins de l'État le
+rappelèrent au monde; le Pape le dispensa de ses voeux, et lui
+ordonna d'accepter le commandement des armées du Roi contre les
+huguenots; il demeura quatre ans dans cet emploi, et se laissa
+entraîner pendant ce temps aux mêmes passions qui l'avaient agité
+pendant sa jeunesse. La guerre étant finie, il renonça une seconde
+fois au monde, et reprit l'habit de capucin. Il vécut longtemps
+dans une vie sainte et religieuse; mais la vanité, dont il avait
+triomphé dans le milieu des grandeurs, triompha de lui dans le
+cloître; il fut élu gardien du couvent de Paris, et son élection
+étant contestée par quelques religieux, il s'exposa non seulement
+à aller à Rome dans un âge avancé, à pied et malgré les autres
+incommodités d'un si pénible voyage, mais la même opposition des
+religieux s'étant renouvelée à son retour, il partit une seconde
+fois pour retourner à Rome soutenir un intérêt si peu digne de
+lui, et il mourut en chemin de fatigue, de chagrin, et de
+vieillesse.
+
+Trois hommes de qualité, Portugais, suivis de dix-sept de leurs
+amis, entreprirent la révolte de Portugal et des Indes qui en
+dépendent, sans concert avec les peuples ni avec les étrangers, et
+sans intelligence dans les places. Ce petit nombre de conjurés se
+rendit maître du palais de Lisbonne, en chassa la douairière de
+Mantoue, régente pour le roi d'Espagne, et fit soulever tout le
+royaume; il ne périt dans ce désordre que Vasconcellos, ministre
+d'Espagne, et deux de ses domestiques. Un si grand changement se
+fit en faveur du duc de Bragance, et sans participation: il fut
+déclaré roi contre sa propre volonté, et se trouva le seul homme
+de Portugal qui résistât à son élection; il a possédé ensuite
+cette couronne pendant quatorze années, n'ayant ni élévation, ni
+mérite; il est mort dans son lit, et a laissé son royaume paisible
+à ses enfants.
+
+Le cardinal de Richelieu a été maître absolu du royaume de France
+pendant le règne d'un roi qui lui laissait le gouvernement de son
+État, lorsqu'il n'osait lui confier sa propre personne; le
+Cardinal avait aussi les mêmes défiances du Roi, et il évitait
+d'aller chez lui, craignant d'exposer sa vie ou sa liberté; le Roi
+néanmoins sacrifie Cinq-Mars, son favori, à la vengeance du
+Cardinal, et consent qu'il périsse sur un échafaud. Ensuite le
+Cardinal meurt dans son lit; il dispose par son testament des
+charges et des dignités de l'État, et oblige le Roi, dans le plus
+fort de ses soupçons et de sa haine, à suivre aussi aveuglement
+ses volontés après sa mort qu'il avait fait pendant sa vie.
+
+On doit sans doute trouver extraordinaire que Anne-Marie-Louise
+d'Orléans, petite-fille de France, la plus riche sujette de
+l'Europe, destinée pour les plus grands rois, avare, rude et
+orgueilleuse, ait pu former le dessein, à quarante-cinq ans,
+d'épouser Puyguilhem, cadet de la maison de Lauzun, assez mal fait
+de sa personne, d'un esprit médiocre, et qui n'a, pour toute bonne
+qualité, que d'être hardi et insinuant. Mais on doit être encore
+plus surpris que Mademoiselle ait pris cette chimérique résolution
+par un esprit de servitude et parce que Puyguilhem était bien
+auprès du Roi; l'envie d'être femme d'un favori lui tint lieu de
+passion, elle oublia son âge et sa naissance, et, sans avoir
+d'amour, elle fit des avances à Puyguilhem qu'un amour véritable
+ferait à peine excuser dans une jeune personne et d'une moindre
+condition. Elle lui dit un jour qu'il n'y avait qu'un seul homme
+qu'elle pût choisir pour épouser. Il la pressa de lui apprendre
+son choix; mais n'ayant pas la force de prononcer son nom, elle
+voulut l'écrire avec un diamant sur les vitres d'une fenêtre.
+Puyguilhem jugea sans doute ce qu'elle allait faire, et espérant
+peut-être qu'elle lui donnerait cette déclaration par écrit, dont
+il pourrait faire quelque usage, il feignit une délicatesse de
+passion qui pût plaire à Mademoiselle, et il lui fit un scrupule
+d'écrire sur du verre un sentiment qui devait durer éternellement.
+Son dessein réussit comme il désirait, et Mademoiselle écrivit le
+soir dans du papier:
+
+«C'est vous.» Elle le cachera elle-même; mais, comme cette
+aventure se passait un jeudi et que minuit sonna avant que
+Mademoiselle pût donner son billet à Puyguilhem, elle ne voulut
+pas paraître moins scrupuleuse que lui, et craignant que le
+vendredi ne fût un jour malheureux, elle lui fit promettre
+d'attendre au samedi à ouvrir le billet qui lui devait apprendre
+cette _grande nouvelle. L'excessive fortune que cette déclaration
+faisait envisager à Puyguilhem ne lui parut point au-dessus de son
+ambition. Il songea à profiter du caprice de Mademoiselle, et il
+eut la hardiesse d'en rendre compte au Roi. Personne n'ignore
+qu'avec si grandes et éclatantes qualités nul prince au monde n'a
+jamais eu plus de hauteur, ni plus de fierté. Cependant, au lieu
+de perdre Puyguilhem d'avoir osé lui découvrir ses espérances, il
+lui permit non seulement de les conserver, mais il consentit que
+quatre officiers de la couronne lui vinssent demander son
+approbation pour un mariage si surprenant, et sans que Monsieur ni
+Monsieur le Prince en eussent entendu parler. Cette nouvelle se
+répandit dans le monde, et le remplit d'étonnement et
+d'indignation. Le Roi ne sentit pas alors ce qu'il venait de faire
+contre sa gloire et contre sa dignité. Il trouva seulement qu'il
+était de sa grandeur d'élever en un jour Puyguilhem au-dessus des
+plus grands du royaume et, malgré tant de disproportion, il le
+jugea digne d'être son cousin germain, le premier pair de France
+et maître de cinq cent mille livres de rente; mais ce qui le
+flatta le plus encore, dans un si extraordinaire dessein, ce fut
+le plaisir secret de surprendre le monde, et de faire pour un
+homme qu'il aimait ce que personne n'avait encore imaginé. Il fut
+au pouvoir de Puyguilhem de profiter durant trois jours de tant de
+prodiges que la fortune avait faits en sa faveur, et d'épouser
+Mademoiselle; mais, par un prodige plus grand encore, sa vanité ne
+put être satisfaite s'il ne l'épousait avec les mêmes cérémonies
+que s'il eût été de sa qualité: il voulut que le Roi et la Reine
+fussent témoins de ses noces, et qu'elles eussent tout l'éclat que
+leur présence y pouvait donner. Cette présomption sans exemple lui
+fit employer à de vains préparatifs, et à passer son contrat, tout
+le temps qui pouvait assurer son bonheur. Mme de Montespan, qui le
+haïssait, avait suivi néanmoins le penchant du Roi et ne s'était
+point opposée à ce mariage. Mais le bruit du monde la réveilla;
+elle fit voir au Roi ce que lui seul ne voyait pas encore; elle
+lui fit écouter la voix publique; il connut l'étonnement des
+ambassadeurs, il reçut les plaintes et les remontrances
+respectueuses de Madame douairière et de toute la maison royale.
+Tant de raisons firent longtemps balancer le Roi, et ce fut avec
+un[e] extrême peine qu'il déclara à Puyguilhem qu'il ne pouvait
+consentir ouvertement à son mariage. Il l'assura néanmoins que ce
+changement en apparence ne changerait rien en effet; qu'il était
+forcé, malgré lui, de céder à l'opinion générale, et de lui
+défendre d'épouser Mademoiselle, mais qu'il ne prétendait pas que
+cette défense empêchât son bonheur. Il le pressa de se marier en
+secret, et il lui promit que la disgrâce qui devait suivre une
+telle faute ne durerait que huit jours. Quelque sentiment que ce
+discours pût donner à Puyguilhem, il dit au Roi qu'il renonçait
+avec joie à tout ce qui lui avait permis d'espérer, puisque sa
+gloire en pouvait être blessée, et qu'il n'y avait point de
+fortune qui le pût consoler d'être huit jours séparé de lui. Le
+Roi fut véritablement touché de cette soumission; il n'oublia rien
+pour obliger Puyguilhem à profiter de la faiblesse de
+Mademoiselle, et Puyguilhem n'oublia rien aussi, de son côté, pour
+faire voir au Roi qu'il lui sacrifiait toutes choses. Le
+désintéressement seul ne fit pas prendre néanmoins cette conduite
+à Puyguilhem: il crut qu'elle l'assurait pour toujours de l'esprit
+du Roi, et que rien ne pourrait à l'avenir diminuer sa faveur. Son
+caprice et sa vanité le portèrent même si loin que ce mariage si
+grand et si disproportionné lui parut insupportable parce qu'il ne
+lui était plus permis de le faire avec tout le faste et tout
+l'éclat qu'il s'était proposé. Mais ce qui le détermina le plus
+puissamment à le rompre, ce fut l'aversion insurmontable qu'il
+avait pour la personne de Mademoiselle, et le dégoût d'être son
+mari. Il espéra même de tirer des avantages solides de
+l'emportement de Mademoiselle, et que, sans l'épouser, elle lui
+donnerait la souveraineté de Dombes et le duché de Montpensier. Ce
+fut dans cette vue qu'il refusa d'abord toutes les grâces dont le
+Roi voulut le combler; mais l'humeur avare et inégale de
+Mademoiselle, et les difficultés qui se rencontrèrent à assurer de
+si grands biens à Puyguilhem, rendirent ce dessein inutile, et
+l'obligèrent à recevoir les bienfaits du Roi. Il lui donna le
+gouvernement de Berry et cinq cent mille livres. Des avantages si
+considérables ne répondirent pas toutefois aux espérances que
+Puyguilhem avait formées. Son chagrin fournit bientôt à ses
+ennemis, et particulièrement à Mme de Montespan, tous les
+prétextes qu'ils souhaitaient pour le ruiner. Il connut son état
+et sa décadence et, au lieu de se ménager auprès du Roi avec de la
+douceur, de la patience et de l'habileté, rien ne fut plus capable
+de retenir son esprit âpre et fier. Il fit enfin des reproches au
+Roi; il lui dit même des choses rudes et piquantes, jusqu'à casser
+son épée en sa présence en disant qu'il ne la tirerait plus pour
+son service; il lui parla avec mépris de Mme de Montespan, et
+s'emporta contre elle avec tant de violence qu'elle douta de sa
+sûreté et n'en trouva plus qu'à le perdre. Il fut arrêté bientôt
+après, et on le mena à Pignerol, où il éprouva par une longue et
+dure prison la douleur d'avoir perdu les bonnes grâces du Roi, et
+d'avoir laissé échapper par une fausse vanité tant de grandeurs et
+tant d'avantages que la condescendance de son maître et la
+bassesse de Mademoiselle lui avaient présentés.
+
+Alphonse, roi de Portugal, fils du duc de Bragance dont je viens
+de parler, s'est marié en France à la fille du duc de Nemours,
+jeune, sans biens et sans protection. Peu de temps après, cette
+princesse a formé le dessein de quitter le Roi son mari; elle l'a
+fait arrêter dans Lisbonne, et les mêmes troupes, qui un jour
+auparavant le gardaient comme leur roi, l'ont gardé le lendemain
+comme prisonnier; il a été confiné dans une île de ses propres
+États, et on lui a laissé la vie et le titre de roi. Le prince de
+Portugal, son frère, a épousé la Reine; elle conserve sa dignité,
+et elle a revêtu le prince son mari de toute l'autorité du
+gouvernement, sans lui donner le nom de roi; elle jouit
+tranquillement du succès d'une entreprise si extraordinaire, en
+paix avec les Espagnols, et sans guerre civile dans le royaume.
+
+Un vendeur d'herbes, nommé Masaniel, fit soulever le menu peuple
+de Naples, et malgré la puissance des Espagnols il usurpa
+l'autorité royale; il disposa souverainement de la vie, de la
+liberté et des biens de tout ce qui lui fut suspect; il se rendit
+maître des douanes; il dépouilla les partisans de tout leur argent
+et de leurs meubles, et fit brûler publiquement toutes ces
+richesses immenses dans le milieu de la ville, sans qu'un seul de
+cette foule confuse de révoltés voulût profiter d'un bien qu'on
+croyait mal acquis. Ce prodige ne dura que quinze jours, et finit
+par un autre prodige: ce même Masaniel, qui achevait de si grandes
+choses avec tant de bonheur, de gloire, et de conduite, perdit
+subitement l'esprit, et mourut frénétique en vingt-quatre heures.
+
+La reine de Suède, en paix dans ses États et avec ses voisins,
+aimée de ses sujets, respectée des étrangers, jeune et sans
+dévotion, a quitté volontairement son royaume, et s'est réduite à
+une vie privée. Le roi de Pologne, de la même maison que la reine
+de Suède, s'est démis aussi de la royauté, par la seule lassitude
+d'être roi.
+
+Un lieutenant d'infanterie sans nom et sans crédit, a commencé, à
+l'âge de quarante-cinq ans, de se faire connaître dans les
+désordres d'Angleterre. Il a dépossédé son roi légitime, bon,
+juste, doux, vaillant et libéral; il lui a fait trancher la tête,
+par un arrêt de son parlement; il a changé la royauté en
+république; il a été dix ans maître de l'Angleterre, plus craint
+de ses voisins et plus absolu dans son pays que tous les rois qui
+y ont régné. Il est mort paisible, et en pleine possession de
+toute la puissance du royaume.
+
+Les Hollandais ont secoué le joug de la domination d'Espagne; ils
+ont formé une puissante république, et ils ont soutenu cent ans la
+guerre contre leurs rois légitimes pour conserver leur liberté.
+Ils doivent tant de grandes choses à la conduite et à la valeur
+des princes d'Orange, dont ils ont néanmoins toujours redouté
+l'ambition et limité le pouvoir. Présentement cette république, si
+jalouse de sa puissance, accorde au prince d'Orange d'aujourd'hui,
+malgré son peu d'expérience et ses malheureux succès dans la
+guerre, ce qu'elle a refusé à ses pères: elle ne se contente pas
+de relever sa fortune abattue, elle le met en état de se faire
+souverain de Hollande, et elle a souffert qu'il ait fait déchirer
+par le peuple un homme qui maintenait seul la liberté publique.
+
+Cette puissance d'Espagne, si étendue et si formidable à tous les
+rois du monde, trouve aujourd'hui son principal appui dans ses
+sujets rebelles, et se soutient par la protection des Hollandais.
+
+Un empereur, jeune, faible, simple, gouverné par des ministres
+incapables, et pendant le plus grand abaissement de la maison
+d'Autriche, se trouve en un moment chef de tous les princes
+d'Allemagne, qui craignent son autorité et méprisent sa personne,
+et il est plus absolu que n'a jamais été Charles-Quint.
+
+Le roi d'Angleterre, faible, paresseux, et plongé dans les
+plaisirs, oubliant les intérêts de son royaume et ses exemples
+domestiques, s'est exposé avec fermeté depuis six ans à la fureur
+de ses peuples et à la haine de son parlement pour conserver une
+liaison étroite avec le roi de France; au lieu d'arrêter les
+conquêtes de ce prince dans les Pays-Bas, il y a même contribué en
+lui fournissant des troupes. Cet attachement l'a empêché d'être
+maître absolu d'Angleterre et d'en étendre les frontières en
+Flandre et en Hollande par des places et par des ports, qu'il a
+toujours refusés; mais dans le temps qu'il reçoit des sommes
+considérables du Roi, et qu'il a le plus de besoin d'en être
+soutenu contre ses propres sujets il renonce, sans prétexte, à
+tant d'engagements, et il se déclare contre la France, précisément
+quand il lui est utile et honnête d'y être attaché; par une
+mauvaise politique précipitée, il perd, en un moment, le seul
+avantage qu'il pouvait retirer d'une mauvaise politique de six
+années, et ayant pu donner la paix comme médiateur, il est réduit
+à la demander comme suppliant, quand le Roi l'accorde à l'Espagne,
+à l'Allemagne et à la Hollande.
+
+Les propositions qui avaient été faites au roi d'Angleterre de
+marier sa nièce, la princesse d'York, au prince d'Orange, ne lui
+étaient pas agréables; le duc d'York en paraissait aussi éloigné
+que le Roi son frère, et le prince d'Orange même, rebuté par les
+difficultés de ce dessein, ne pensait plus à le faire réussir. Le
+roi d'Angleterre, étroitement lié au roi de France, consentait à
+ses conquêtes, lorsque les intérêts du grand trésorier
+d'Angleterre et la crainte d'être attaqué par le Parlement lui ont
+fait chercher sa sûreté particulière, en disposant le Roi son
+maître à s'unir avec le prince d'Orange par le mariage de la
+princesse d'York, et à faire déclarer l'Angleterre contre la
+France pour la protection des Pays-Bas. Ce changement du roi
+d'Angleterre a été si prompt et si secret que le duc d'York
+l'ignorait encore deux jours devant le mariage de sa fille, et
+personne ne se pouvait persuader que le roi d'Angleterre, qui
+avait hasardé dix ans sa vie et sa couronne pour demeurer attaché
+à la France, pût renoncer en un moment à tout ce qu'il en espérait
+pour suivre le sentiment de son ministre. Le prince d'Orange, de
+son côté, qui avait tant d'intérêt de se faire un chemin pour être
+un jour roi d'Angleterre, négligeait ce mariage qui le rendait
+héritier présomptif du royaume; il bornait ses desseins à affermir
+son autorité en Hollande, malgré les mauvais succès de ses
+dernières campagnes, et il s'appliquait à se rendre aussi absolu
+dans les autres provinces de cet État qu'il le croyait être dans
+la Zélande; mais il s'aperçut bientôt qu'il devait prendre
+d'autres mesures, et une aventure ridicule lui fit mieux connaître
+l'état où il était dans son pays qu'il ne le voyait par ses
+propres lumières. Un crieur public vendait des meubles à un encan
+où beaucoup de monde s'assembla; il mit en vente un atlas, et
+voyant que personne ne l'enchérissait, il dit au peuple que ce
+livre était néanmoins plus rare qu'on ne pensait, et que les
+cartes en étaient si exactes que la rivière dont M. le prince
+d'Orange n'avait eu aucune connaissance lorsqu'il perdit la
+bataille de Cassel y était fidèlement marquée. Cette raillerie,
+qui fut reçue avec un applaudissement universel, a été un des plus
+puissants motifs qui ont obligé le prince d'Orange à rechercher de
+nouveau l'alliance d'Angleterre, pour contenir la Hollande, et
+pour joindre tant de puissances contre nous. Il semble néanmoins
+que ceux qui ont désiré ce mariage, et ceux qui y ont été
+contraires, n'ont pas connu leurs intérêts: le grand trésorier
+d'Angleterre a voulu adoucir le Parlement et se garantir d'en être
+attaqué, en portant le Roi son maître à donner sa nièce au prince
+d'Orange, et à se déclarer contre la France; le roi d'Angleterre a
+cru affermir son autorité dans son royaume par l'appui du prince
+d'Orange, et il a prétendu engager ses peuples à lui fournir de
+l'argent pour ses plaisirs, sous prétexte de faire la guerre au
+roi de France et de le contraindre à recevoir la paix; le prince
+d'Orange a eu dessein de soumettre la Hollande par la protection
+d'Angleterre; à la France a appréhendé qu'un mariage si opposé à
+ses intérêts n'emportât la balance en joignant l'Angleterre à tous
+nos ennemis. L'événement a fait voir, en six semaines, la fausseté
+de tant de raisonnements: ce mariage met une défiance éternelle
+entre l'Angleterre et la Hollande, et toutes deux le regardent
+comme un dessein d'opprimer leur liberté; le parlement
+d'Angleterre attaque les ministres du Roi, pour attaquer ensuite
+sa propre personne; les États de Hollande, lassés de la guerre et
+jaloux de leur liberté, se repentent d'avoir mis leur autorité
+entre les mains d'un jeune homme ambitieux, et héritier présomptif
+de la couronne d'Angleterre; le roi de France, qui a d'abord
+regardé ce mariage comme une nouvelle ligue qui se formait contre
+lui, a su s'en servir pour diviser ses ennemis, et pour se mettre
+en état de prendre la Flandre, s'il n'avait préféré la gloire de
+faire la paix à la gloire de faire de nouvelles conquêtes.
+
+Si le siècle présent n'a pas moins produit d'événements
+extraordinaires que les siècles passés, on conviendra sans doute
+qu'il a le malheureux avantage de les surpasser dans l'excès des
+crimes. La France même, qui les a toujours détestés, qui y est
+opposée par l'humeur de la nation, par la religion, et qui est
+soutenue par les exemples du prince qui règne, se trouve néanmoins
+aujourd'hui le théâtre où l'on voit paraître tout ce que
+l'histoire et la fable nous ont dit des crimes de l'antiquité Les
+vices sont de tous les temps, les hommes sont nés avec de
+l'intérêt, de la cruauté et de la débauche; mais si des personnes
+que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles,
+parlerait-on présentement des prostitutions d'Héliogabale, de la
+foi des Grecs et des poisons et des parricides de Médée?
+
+
+Appendice aux événements de ce siècle
+
+
+1. Portrait de Mme de Montespan
+
+
+Diane de Rochechouart est fille du duc de Mortemart et femme du
+marquis de Montespan. Sa beauté est surprenante; son esprit et sa
+conversation ont encore plus de charme que sa beauté. Elle fit
+dessein de plaire au Roi et de l'ôter à La Vallière dont il était
+amoureux. Il négligea longtemps cette conquête, et il en fit même
+des railleries. Deux ou trois années se passèrent sans qu'elle fît
+d'autres progrès que d'être dame du palais attachée
+particulièrement à la Reine, et dans une étroite familiarité avec
+le Roi et La Vallière. Elle ne se rebuta pas néanmoins, et se
+confiant à sa beauté, à son esprit, et aux offices de
+Mme de Montausier, dame d'honneur de la Reine, elle suivit son
+projet sans douter de l'événement. Elle ne s'y est pas trompée:
+ses charmes et le temps détachèrent le Roi de La Vallière, et elle
+se vit maîtresse déclarée. Le marquis de Montespan sentit son
+malheur avec toute la violence d'un homme jaloux. Il s'emporta
+contre sa femme; il reprocha publiquement à Mme de Montausier
+qu'elle l'avait entraînée dans la honte où elle était plongée. Sa
+douleur et son désespoir firent tant d'éclat qu'il fut contraint
+de sortir du royaume pour conserver sa liberté. Mme de Montespan
+eut alors toute la facilité qu'elle désirait, et son crédit n'eut
+plus de bornes. Elle eut un logement particulier dans toutes les
+maisons du Roi; les conseils secrets se tenaient chez elle. La
+Reine céda à sa faveur comme tout le reste de la cour, et non
+seulement il ne lui fut plus permis d'ignorer un amour si public,
+mais elle fut obligée d'en voir toutes les suites sans oser se
+plaindre, et elle dut à Mme de Montespan les marques d'amitié et
+de douceur qu'elle recevait du Roi. Mme de Montespan voulut encore
+que La Vallière fût témoin de son triomphe, qu'elle fût présente
+et auprès d'elle à tous les divertissements publics et
+particuliers; elle la fit entrer dans le secret de la naissance de
+ses enfants dans les temps où elle cachait son état à ses propres
+domestiques. Elle se lassa enfin de la présence de La Vallière
+malgré ses soumissions et ses souffrances, et cette fille simple
+et crédule fut réduite à prendre l'habit de carmélite, moins par
+dévotion que par faiblesse, et on peut dire qu'elle ne quitta le
+monde que pour faire sa cour.
+
+
+2. Portrait du cardinal de Retz
+
+
+Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue
+d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage.
+Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse
+dans ses paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la
+faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis,
+peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux
+sans l'être; la vanité, et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait
+entreprendre de grandes choses presque toutes opposées à sa
+profession; il a suscité les plus grands désordres de l'État sans
+avoir un dessein formé de s'en prévaloir, et bien loin de se
+déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a
+pensé qu'à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse
+vanité de lui être opposé. Il a su profiter néanmoins avec
+habileté des malheurs publics pour se faire cardinal; il a
+souffert la prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa
+hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire, durant plusieurs
+années, dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a
+conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal
+Mazarin; mais après la mort de ce ministre il s'en est démis sans
+connaître ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour
+ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est
+entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa
+réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille
+néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il
+se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une
+présence d'esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les
+occasions que la fortune lui offre qu'il semble qu'il les ait
+prévues et désirées. Il aime à raconter; il veut éblouir
+indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures
+extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que
+sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui
+a le plus contribué à sa réputation c'est de savoir donner un beau
+jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié,
+quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de
+l'autre; il est incapable d'envie ni d'avarice, soit par vertu ou
+par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu'un
+particulier ne devait espérer de leur pouvoir rendre; il a senti
+de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de
+s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse; il s'amuse à
+tout et ne se plaît à rien; il évite avec adresse de laisser
+pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses. La
+retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus
+fausse action de sa vie; c'est un sacrifice qu'il fait à son
+orgueil, sous prétexte de dévotion: il quitte la cour, où il ne
+peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui.
+
+
+3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de
+Richelieu
+
+
+Monsieur de Luçon, qui depuis a été cardinal de Richelieu, s'étant
+attaché entièrement aux intérêts du maréchal d'Ancre, lui
+conseilla de faire la guerre; mais après lui avoir donné cette
+pensée et que la proposition en fut faite au Conseil, Monsieur de
+Luçon témoigna de la désapprouver et s'y opposa pour ce que
+M. de Nevers, qui croyait que la paix fût avantageuse pour ses
+desseins, lui avait fait offrir le prieuré de La Charité par le P.
+Joseph, pourvu qu'il la fît résoudre au Conseil. Ce changement
+d'opinion de Monsieur de Luçon surprit le maréchal d'Ancre, et
+l'obligea de lui dire avec quelque aigreur qu'il s'étonnait de le
+voir passer si promptement d'un sentiment à un autre tout
+contraire; à quoi Monsieur de Luçon répondit ces propres paroles,
+que les nouvelles rencontres demandent de nouveaux conseils. Mais
+jugeant bien par là qu'il avait déplu au maréchal, il résolut de
+chercher les moyens de le perdre; et un jour que Déageant l'était
+allé trouver pour lui faire signer quelques expéditions, il lui
+dit qu'il avait une affaire importante à communiquer à
+M. de Luynes, et qu'il souhaitait de l'entretenir. Le lendemain,
+M. de Luynes et lui se virent, où Monsieur de Luçon lui dit que le
+maréchal d'Ancre était résolu de le perdre, et que le seul moyen
+de se garantir d'être opprimé par un si puissant ennemi était de
+le prévenir. Ce discours surprit beaucoup M. de Luynes, qui avait
+déjà pris cette résolution, ne sachant si ce conseil, qui lui
+était donné par une créature du maréchal, n'était point un piège
+pour le surprendre et pour lui faire découvrir ses sentiments.
+Néanmoins Monsieur de Luçon lui fit paraître tant de zèle pour le
+service du Roi et un si grand attachement à la ruine du maréchal,
+qu'il disait être le plus grand ennemi de l'État, que
+M. de Luynes, persuadé de sa sincérité, fut sur le point de lui
+découvrir son dessein, et de lui communiquer le projet qu'il avait
+fait de tuer le maréchal; mais s'étant retenu alors de lui en
+parler, il dit à Déageant la conversation qu'ils avaient eue
+ensemble et l'envie qu'il avait de lui faire part de son secret;
+ce que Déageant désapprouva entièrement, et lui fit voir que ce
+serait donner un moyen infaillible à Monsieur de Luçon de se
+réconcilier à ses dépens avec le maréchal, et de se joindre plus
+étroitement que jamais avec lui, en lui découvrant une affaire de
+cette conséquence: de sorte que la chose s'exécuta, et le maréchal
+d'Ancre fut tué sans que Monsieur de Luçon en eût connaissance.
+Mais les conseils qu'il avait donnés à M. de Luynes, et
+l'animosité qu'il lui avait témoigné d'avoir contre le maréchal le
+conservèrent, et firent que le Roi lui commanda de continuer
+d'assister au Conseil, et d'exercer sa charge de secrétaire d'État
+comme il avait accoutumé: si bien qu'il demeura encore quelque
+temps à la cour, sans que la chute du maréchal qui l'avait avancé
+nuisît à sa fortune. Mais, comme il n'avait pas pris les mêmes
+précautions envers les vieux ministres qu'il avait fait auprès de
+M. de Luynes, M. de Villeroy et M. le président Jeannin, qui
+virent par quel biais il entrait dans les affaires, firent
+connaître à M. de Luynes qu'il ne devait pas attendre plus de
+fidélité de lui qu'il en avait témoigné pour le maréchal d'Ancre,
+et qu'il était nécessaire de l'éloigner comme une personne
+dangereuse et qui voulait s'établir par quelques voies que ce pût
+être: ce qui fit résoudre M. de Luynes à lui commander de se
+retirer à Avignon.
+
+Cependant la Reine mère du Roi alla à Blois, et Monsieur de Luçon,
+qui ne pouvait souffrir de se voir privé de toutes ses espérances,
+essaya de renouer avec M. de Luynes et lui fit offrir que, s'il
+lui permettait de retourner auprès de la Reine, qu'il se servirait
+du pouvoir qu'il avait sur son esprit pour lui faire chasser tous
+ceux qui lui étaient désagréables et pour lui faire faire toutes
+les choses que M. de Luynes lui prescrirait. Cette proposition fut
+reçue, et Monsieur de Luçon, retournant, produisit l'affaire du
+Pont-de-Cé, en suite de quoi il fut fait cardinal, et commença
+d'établir les fondements de la grandeur où il est parvenu.
+
+
+4. Le comte d'Harcourt
+
+
+Le soin que la fortune a pris d'élever et d'abattre le mérite des
+hommes est connu dans tous les temps, et il y a mille exemples du
+droit qu'elle s'est donné de mettre le prix à leurs qualités,
+comme les souverains mettent le prix à la monnaie, pour faire voir
+que sa marque leur donne le cours qu'il lui plaît. Si elle s'est
+servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de
+M. de Turenne pour les faire admirer, il paraît qu'elle a respecté
+leur vertu et que, tout injuste qu'elle est, elle n'a pu se
+dispenser de leur faire justice. Mais on peut dire qu'elle veut
+montrer toute l'étendue de son pouvoir lorsqu'elle choisit des
+sujets médiocres pour les égaler aux plus grands hommes. Ceux qui
+ont connu le comte d'Harcourt conviendront de ce que je dis, et
+ils le regarderont comme un chef-d'oeuvre de la fortune, qui a
+voulu que la postérité le jugeât digne d'être comparé dans la
+gloire des armes aux plus célèbres capitaines. Ils lui verront
+exécuter heureusement les plus difficiles et les plus glorieuses
+entreprises. Les succès des îles Sainte-Marguerite, de Casal, le
+combat de la Route, le siège de Turin, les batailles gagnées en
+Catalogne, une si longue suite de victoires étonneront les siècles
+à venir. La gloire du comte d'Harcourt sera en balance avec celle
+de Monsieur le Prince et de M. de Turenne, malgré les distances
+que la nature a mises entre eux; elle aura un même rang dans
+l'histoire, et on n'osera refuser à son mérite ce que l'on sait
+présentement qui n'est dû qu'à sa seule fortune.
+
+
+Portrait de La Rochefoucauld par lui-même
+
+Portrait de M.R.D. fait par lui-même
+
+Je suis d'une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J'ai
+le teint brun mais assez uni, le front élevé et d'une raisonnable
+grandeur, les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils
+noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché à dire
+de quelle sorte j'ai le nez fait, car il n'est ni camus ni
+aquilin, ni gros ni pointu, au moins à ce que je crois. Tout ce
+que je sais, c'est qu'il est plutôt grand que petit, et qu'il
+descend un peu trop en bas. J'ai la bouche grande, et les lèvres
+assez rouges d'ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J'ai les
+dents blanches, et passablement bien rangées. On m'a dit autrefois
+que j'avais un peu trop de menton: je viens de me tâter et de me
+regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais
+pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai ou
+carré ou en ovale; lequel des deux, il me serait fort difficile de
+le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec
+cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle
+tête. J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine; cela
+fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique
+je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, et même un
+peu trop, et jusques à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà
+naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l'on
+trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n'est pas
+fort éloigné de ce qui en est. J'en userai avec la même fidélité
+dans ce qui me reste à faire de mon portrait; car je me suis assez
+étudié pour me bien connaître, et je ne manque ni d'assurance pour
+dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de
+sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts.
+Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et
+je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine
+m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me
+semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je
+n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon
+tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en
+vient me remplir de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort
+l'esprit, que la plupart du temps ou je rêve sans dire mot ou je
+n'ai presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort
+resserré avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même
+extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est
+un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m'en
+corriger; mais comme un certain air sombre que j'ai dans le visage
+contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le
+suis, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire d'un
+méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits,
+je pense qu'après m'être corrigé au dedans, il ne laissera pas de
+me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J'ai de
+l'esprit et je ne fais point difficulté de le dire; car à quoi bon
+façonner là-dessus? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissement
+pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un
+peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d'une
+manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de
+bien que l'on n'en dit. Pour moi, je suis content qu'on ne me
+croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je
+me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que
+je le suis. J'ai donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit
+que la mélancolie gâte; car, encore que je possède assez bien ma
+langue, que j'aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les
+choses fort confusément, j'ai pourtant une si forte application à
+mon chagrin que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire.
+La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me
+touchent le plus. J'aime qu'elle soit sérieuse et que la morale en
+fasse la plus grande partie; cependant je sais la goûter aussi
+quand elle est enjouée, et si je n'y dis pas beaucoup de petites
+choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connaisse bien
+ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort
+divertissante cette manière de badiner où il y a certains esprits
+prompts et aisés qui réussissent si bien. J'écris bien en prose,
+je fais bien en vers, et si j'étais sensible à la gloire qui vient
+de ce côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais
+m'acquérir assez de réputation. J'aime la lecture en général;
+celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l'esprit et
+fortifier l'âme est celle que j'aime le plus. Surtout, j'ai une
+extrême satisfaction à lire avec une personne d'esprit; car de
+cette sorte on réfléchit à tous moments sur ce qu'on lit, et des
+réflexions que l'on fait il se forme une conversation la plus
+agréable du monde, et la plus utile. Je juge assez bien des
+ouvrages de vers et de prose que l'on me montre; mais j'en dis
+peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu'il y a
+encore de mal en moi, c'est que j'ai quelquefois une délicatesse
+trop scrupuleuse, et une critique trop sévère. Je ne hais pas à
+entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers
+dans la dispute: mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec
+trop de chaleur et lorsqu'on défend un parti injuste contre moi,
+quelquefois, à force de me passionner pour celui de la raison, je
+deviens moi-même fort peu raisonnable. J'ai les sentiments
+vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'être
+tout à fait honnête homme que mes amis ne me sauraient faire un
+plus grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes défauts.
+Ceux qui me connaissent un peu particulièrement et qui ont eu la
+bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus savent que je
+les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la
+soumission d'esprit que l'on saurait désirer. J'ai toutes les
+passions assez douces et assez réglées: on ne m'a presque jamais
+vu en colère et je n'ai jamais eu de haine pour personne. Je ne
+suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on m'avait offensé,
+et qu'il y allât de mon honneur à me ressentir de l'injure qu'on
+m'aurait faite. Au contraire je suis assuré que le devoir ferait
+si bien en moi l'office de la haine que je poursuivrais ma
+vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre. L'ambition ne
+me travaille point. Je ne crains guère de choses, et ne crains
+aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je
+voudrais ne l'y être point du tout. Cependant il n'est rien que je
+ne fisse pour le soulagement d'une personne affligée, et je crois
+effectivement que l'on doit tout faire, jusques à lui témoigner
+même beaucoup de compassion de son mal, car les misérables sont si
+sots que cela leur fait le plus grand bien du monde; mais je tiens
+aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner, et se garder
+soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien
+au-dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le
+coeur et qu'on doit laisser au peuple qui, n'exécutant jamais rien
+par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les
+choses. J'aime mes amis, et je les aime d'une façon que je ne
+balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs; j'ai
+de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs
+mauvaises humeurs et j'en excuse facilement toutes choses;
+seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas
+non plus de grandes inquiétudes en leur absence. J'ai
+naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de
+tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai
+moins de difficulté que personne à taire ce qu'on m'a dit en
+confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole; je n'y
+manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai
+promis et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable.
+J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas
+avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la
+peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur
+conversation que celle des hommes: on y trouve une certaine
+douceur qui ne se rencontre point parmi nous, et il me semble
+outre cela qu'elles s'expliquent avec plus de netteté et qu'elles
+donnent un tour plus agréable aux choses qu'elles disent. Pour
+galant, je l'ai été un peu autrefois; présentement je ne le suis
+plus, quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes et je
+m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui
+s'occupent à en débiter. J'approuve extrêmement les belles
+passions: elles marquent la grandeur de l'âme, et quoique dans les
+inquiétudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire à
+la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la
+plus austère vertu que je crois qu'on ne les saurait condamner
+avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de
+fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à
+aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais, de la façon dont
+je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe
+jamais de l'esprit au coeur.
+
+Documents relatifs à la genèse des maximes
+
+
+Avis au lecteur
+
+Voici un portrait du coeur de l'homme que je donne au public, sous
+le nom de Réflexions ou Maximes morales. Il court fortune de ne
+plaire pas à tout le monde, parce qu'on trouvera peut-être qu'il
+ressemble trop, et qu'il ne flatte pas assez. Il y a apparence que
+l'intention du peintre n'a jamais été de faire paraître cet
+ouvrage, et qu'il serait encore renfermé dans son cabinet si une
+méchante copie qui en a couru, et qui a passé même depuis quelque
+temps en Hollande, n'avait obligé un de ses amis de m'en donner
+une autre, qu'il dit être tout à fait conforme à l'original; mais
+toute correcte qu'elle est, possible n'évitera-t-elle pas la
+censure de certaines personnes qui ne peuvent souffrir que l'on se
+mêle de pénétrer dans le fond de leur coeur, et qui croient être
+en droit d'empêcher que les autres les connaissent, parce qu'elles
+ne veulent pas se connaître elles-mêmes. Il est vrai que, comme
+ces Maximes sont remplies de ces sortes de vérités dont l'orgueil
+humain ne se peut accommoder, il est presque impossible qu'il ne
+se soulève contre elles, et qu'elles ne s'attirent des censeurs.
+Aussi est-ce pour eux que je mets ici une Lettre que l'on m'a
+donné, qui a été faite depuis que le manuscrit a paru, et dans le
+temps que chacun se mêlait d'en dire son avis. Elle m'a semblé
+assez propre pour répondre aux principales difficultés que l'on
+peut opposer aux Réflexions, et pour expliquer les sentiments de
+leur auteur. Elle suffit pour faire voir que ce qu'elles
+contiennent n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme
+aux pensées de plusieurs Pères de l'Église, et que celui qui les a
+écrites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait
+s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis
+de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé. Mais si le
+respect qui leur est dû n'est pas capable de retenir le chagrin
+des critiques, s'ils ne font point de scrupule de condamner
+l'opinion de ces grands hommes en condamnant ce livre, je prie le
+lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point entraîner son
+esprit au premier mouvement de son coeur, et de donner ordre, s'il
+est possible, que l'amour-propre ne se mêle point dans le jugement
+qu'il en fera; car il le consulte, il ne faut pas s'attendre qu'il
+puisse être favorable à ces Maximes: comme elles traitent
+l'amour-propre de corrupteur de la raison, il ne manquera pas de
+prévenir l'esprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette
+prévention ne les justifie, et se persuader qu'il n'y a rien de
+plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la chaleur
+et la subtilité que l'on témoignera pour les combattre. En effet
+il sera difficile de faire croire à tout homme de bon sens que
+l'on les condamne par d'autre motif que par celui de l'intérêt
+caché, de l'orgueil et de l'amour-propre. En un mot, le meilleur
+parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d'abord dans
+l'esprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en
+particulier, et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles
+paraissent générales; après cela, je lui réponds qu'il sera le
+premier à y souscrire, et qu'il croira qu'elles font encore grâce
+au coeur humain. Voilà ce que j'avais à dire sur cet écrit en
+général. Pour ce qui est de la méthode que l'on y eût pu observer,
+je crois qu'il eût été à désirer que chaque maxime eût eu un titre
+du sujet qu'elle traite, et qu'elles eussent été mises dans un
+plus grand ordre; mais je ne l'ai pu faire sans renverser
+entièrement celui de la copie qu'on m'a donnée; et comme il y a
+plusieurs maximes sur une même matière, ceux à qui j'en ai demandé
+avis ont jugé qu'il était plus expédient de faire une table à
+laquelle on aura recours pour trouver celles qui traitent d'une
+même chose.
+
+
+Discours sur les réflexions ou sentences et maximes morales
+
+Monsieur,
+
+Je ne saurais vous dire au vrai si les Réflexions morales sont de
+M.***, quoiqu'elles soient écrites d'une manière qui semble
+approcher de la sienne; mais en ces occasions-là je me défie
+presque toujours de l'opinion publique, et c'est assez qu'elle lui
+en ait fait un présent pour me donner une juste raison de n'en
+rien croire. Voilà de bonne foi tout ce que je vous puis répondre
+sur la première chose que vous me demandez. Et pour l'autre, si
+vous n'aviez bien du pouvoir sur moi, vous n'en auriez guère plus
+de contentement; car un homme prévenu, au point que je le suis,
+d'estime pour cet ouvrage n'a pas toute la liberté qu'il faut pour
+en bien juger. Néanmoins, puisque vous me l'ordonnez, je vous en
+dirai mon avis, sans vouloir m'ériger autrement en faiseur de
+dissertations, et sans y mêler en aucune façon l'intérêt de celui
+que l'on croit avoir fait cet écrit. Il est aisé de voir d'abord
+qu'il n'était pas destiné pour paraître au jour, mais seulement
+pour la satisfaction d'une personne qui, à mon avis, n'aspire pas
+à la gloire d'être auteur; et si par hasard c'était M.***, je puis
+vous dire que sa réputation est établie dans le monde par tant de
+meilleurs titres qu'il n'aurait pas moins de chagrin de savoir que
+ces Réflexions sont devenues publiques qu'il en eut lorsque les
+Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés. Mais vous savez,
+Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le siècle pour publier
+toutes les nouveautés, et s'il y a moyen de l'empêcher quand on le
+voudrait, surtout celles qui courent sous des noms qui les rendent
+recommandables. Il n'y a rien de plus vrai, Monsieur: les noms
+font valoir les choses auprès de ceux qui n'en sauraient connaître
+le véritable prix; celui des Réflexions est connu de peu de gens,
+quoique plusieurs se soient mêlés d'en dire leur avis. Pour moi,
+je ne me pique pas d'être assez délicat et assez habile pour en
+bien juger; je dis habile et délicat, parce que je tiens qu'il
+faut être pour cela l'un et l'autre; et quand je me pourrais
+flatter de l'être, je m'imagine que j'y trouverais peu de choses à
+changer. J'y rencontre partout de la force et de la pénétration,
+des pensées élevées et hardies, le tour de l'expression noble, et
+accompagné d'un certain air de qualité qui n'appartient pas à tous
+ceux qui se mêlent d'écrire. Je demeure d'accord qu'on n'y
+trouvera pas tout l'ordre ni tout l'art que l'on y pourrait
+souhaiter, et qu'un savant qui aurait un plus grand loisir y
+aurait pu mettre plus d'arrangement; mais un homme qui n'écrit que
+pour soi, et pour délasser son esprit, qui écrit les choses à
+mesure qu'elles lui viennent dans la pensée, n'affecte pas tant de
+suivre les règles que celui qui écrit de profession, qui s'en fait
+une affaire, et qui songe à s'en faire honneur. Ce désordre
+néanmoins a ses grâces, et des grâces que l'art ne peut imiter. Je
+ne sais pas si vous êtes de mon goût, mais quand les savants m'en
+devraient vouloir du mal, je ne puis m'empêcher de dire que je
+préférerai toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un
+courtisan qui a de l'esprit à la régularité gênée d'un docteur qui
+n'a jamais rien vu que ses livres. Plus ce qu'il dit et ce qu'il
+écrit paraît aisé, et dans un certain air d'un homme qui se
+néglige, plus cette négligence, qui cache l'art sous une
+expression simple et naturelle, lui donne d'agrément. C'est de
+Tacite que je tiens ceci, je vous mets à la marge le passage
+latin, que vous lirez si vous en avez envie; et j'en userai de
+même de tous ceux dont je me souviendrai, n'étant pas assuré si
+vous aimez cette langue qui n'entre guère dans le commerce du
+grand monde, quoique je sache que vous l'entendez parfaitement.
+N'est-il pas vrai, Monsieur, que cette justesse recherchée avec
+trop d'étude a toujours un je ne sais quoi de contraint qui donne
+du dégoût, et qu'on ne trouve jamais dans les ouvrages de ces gens
+esclaves des règles ces beautés où l'art se déguise sous les
+apparences du naturel, ce don d'écrire facilement et noblement,
+enfin ce que le Tasse a dit du palais d'Armide:
+
+_Stimi (si misto il culto è col negletto),_
+_Sol naturali gli ornamenti e i siti._
+_Di natura arte par, che per diletto_
+_L'imitatrice sua scherzando imiti._
+
+Voilà comme un poète français l'a pensé après lui.
+L'artifice n'a point de part
+Dans cette admirable structure;
+La nature, en formant tous les traits au hasard,
+Sait si bien imiter la justesse de l'art
+Que l'oeil, trompé d'une douce imposture,
+Croit que c'est l'art qui suit l'ordre de la nature.
+
+Voilà ce que je pense de l'ouvrage en général; mais je vois bien
+que ce n'est pas assez pour vous satisfaire, et que vous voulez
+que je réponde plus précisément aux difficultés que vous me dites
+que l'on vous a faites. Il me semble que la première est celle-ci:
+que les Réflexions détruisent toutes les vertus. On peut dire à
+cela que l'intention de celui qui les a écrites paraît fort
+éloignée de les vouloir détruire; il prétend seulement faire voir
+qu'il n'y en a presque point de pures dans le monde, et que dans
+la plupart de nos actions il y a un mélange d'erreur et de vérité,
+de perfection et d'imperfection, de vice et de vertu; il regarde
+le coeur de l'homme corrompu, attaqué de l'orgueil et de l'amour-propre,
+et environné de mauvais exemples comme le commandant d'une ville
+assiégée à qui l'argent a manqué: il fait de la monnaie de
+cuir, et de carton; cette monnaie a la figure de la bonne, on la
+débite pour le même prix, mais ce n'est que la misère et le besoin
+qui lui donnent cours parmi les assiégés. De même la plupart des
+actions des hommes que le monde prend pour des vertus n'en ont
+bien souvent que l'image et la ressemblance. Elles ne laissent pas
+néanmoins d'avoir leur mérite et d'être dignes en quelque sorte de
+notre estime, étant très difficile d'en avoir humainement de
+meilleures. Mais quand il serait vrai qu'il croirait qu'il n'y en
+aurait aucune de véritable dans l'homme, en le considérant dans un
+état purement naturel, il ne serait pas le premier qui aurait eu
+cette opinion. Si je ne craignais pas de m'ériger trop en docteur,
+je vous citerais bien des auteurs, et même des Pères de l'Église,
+et de grands saints, qui ont pensé que l'amour-propre et l'orgueil
+étaient l'âme des plus belles actions des païens. Je vous ferais
+voir que quelques-uns d'entre eux n'ont pas même pardonné à la
+chasteté de Lucrèce, que tout le monde avait crue vertueuse
+jusqu'à ce qu'ils eussent découvert la fausseté de cette vertu,
+qui avait produit la liberté de Rome, et qui s'était attiré
+l'admiration de tant de siècles. Pensez-vous, Monsieur, que
+Sénèque, qui faisait aller son sage de pair avec les dieux, fût
+véritablement sage lui-même, et qu'il fût bien persuadé de ce
+qu'il voulait persuader aux autres? Son orgueil n'a pu l'empêcher
+de dire quelquefois qu'on n'avait point vu dans le monde d'exemple
+de l'idée qu'il proposait, qu'il était impossible de trouver une
+vertu si achevée parmi les hommes, et que le plus parfait d'entre
+eux était celui qui avait le moins de défauts. Il demeure d'accord
+que l'on peut reprocher à Socrate d'avoir eu quelques amitiés
+suspectes; à Platon et Aristote, d'avoir été avares; à Épicure,
+prodigue et voluptueux; mais il s'écrie en même temps que nous
+serions trop heureux d'être parvenus à savoir imiter leurs vices.
+Ce philosophe aurait eu raison d'en dire autant des siens, car on
+ne serait pas trop malheureux de pouvoir jouir comme il a fait de
+toute sorte de biens, d'honneurs et de plaisirs, en affectant de
+les mépriser; de se voir le maître de l'empire, et de l'empereur,
+et l'amant de l'impératrice en même temps; d'avoir de superbes
+palais, des jardins délicieux, et de prêcher, aussi à son aise
+qu'il faisait, la modération, et la pauvreté, au milieu de
+l'abondance, et des richesses. Pensez-vous, Monsieur, que ce
+stoïcien qui contrefaisait si bien le maître de ses passions eut
+d'autres vertus que celle de bien cacher ses vices, et qu'en se
+faisant couper les veines il ne se repentit pas plus d'une fois
+d'avoir laissé à son disciple le pouvoir de le faire mourir?
+Regardez un peu de près ce faux brave: vous verrez qu'en faisant
+de beaux raisonnements sur l'immortalité de l'âme, il cherche à
+s'étourdir sur la crainte de la mort; il ramasse toutes ses forces
+pour faire bonne mine; il se mord la langue de peur de dire que la
+douleur est un mal; il prétend que la raison peut rendre l'homme
+impassible, et au lieu d'abaisser son orgueil il le relève
+au-dessus de la divinité. Il nous aurait bien plus obligés de nous
+avouer franchement les faiblesses et la corruption du coeur
+humain, que de prendre tant de peine à nous tromper. L'auteur des
+Réflexions n'en fait pas de même: il expose au jour toutes les
+misères de l'homme. Mais c'est de l'homme abandonné à sa conduite
+qu'il parle, et non pas du chrétien. Il fait voir que, malgré tous
+les efforts de sa raison, l'orgueil et l'amour-propre ne laissent
+pas de se cacher dans les replis de son coeur, d'y vivre et d'y
+conserver assez de forces pour répandre leur venin sans qu'il s'en
+aperçoive dans la plupart de ses mouvements.
+
+La seconde difficulté que l'on vous a faite, et qui a beaucoup de
+rapport à la première, est que les Réflexions passent dans le
+monde pour des subtilités d'un censeur qui prend en mauvaise part
+les actions les plus indifférentes, plutôt que pour des vérités
+solides. Vous me dites que quelques-uns de vos amis vont ont
+assuré de bonne foi qu'ils savaient, par leur propre expérience,
+que l'on fait quelquefois le bien sans avoir d'autre vue que celle
+du bien, et souvent même sans en avoir aucune, ni pour le bien, ni
+pour le mal, mais par une droiture naturelle du coeur, qui le
+porte sans y penser vers ce qui est bon. Je voudrais qu'il me fût
+permis de croire ces gens-là sur leur parole, et qu'il fût vrai
+que la nature humaine n'eût que des mouvements raisonnables, et
+que toutes nos actions fussent naturellement vertueuses; mais,
+Monsieur, comment accorderons-nous le témoignage de vos amis avec
+les sentiments des mêmes Pères de l'Église, qui ont assuré que
+toutes nos vertus, sans le secours de la foi, n'étaient que des
+imperfections; que notre volonté était née aveugle; que ses désirs
+étaient aveugles, sa conduite encore plus aveugle, et qu'il ne
+fallait pas s'étonner si, parmi tant d'aveuglement, l'homme était
+dans un égarement continuel? Il en ont parlé encore plus
+fortement, car ils ont dit qu'en cet état la prudence de l'homme
+ne pénétrait dans l'avenir et n'ordonnait rien que par rapport à
+l'orgueil; que sa tempérance ne modérait aucun excès que celui que
+l'orgueil avait condamné; que sa constance ne se soutenait dans
+les malheurs qu'autant qu'elle était soutenue par l'orgueil; et
+enfin que toutes ses vertus, avec cet éclat extérieur de mérite
+qui les faisait admirer, n'avaient pour but que cette admiration,
+l'amour d'une vaine gloire, et l'intérêt de l'orgueil. On
+trouverait un nombre presque infini d'autorités sur cette opinion;
+mais si je m'engageais à vous les citer régulièrement, j'en aurais
+un peu plus de peine, et vous n'en auriez pas plus de plaisir. Je
+pense donc que le meilleur, pour vous et pour moi, sera de vous en
+faire voir l'abrégé dans six vers d'un excellent poète de notre
+temps:
+
+Si le jour de la foi n'éclaire la raison,
+Notre goût dépravé tourne tout en poison;
+Toujours de notre orgueil la subtile imposture
+Au bien qu'il semble aimer fait changer de nature;
+Et dans le propre amour dont l'homme est revêtu,
+Il se rend criminel même par sa vertu.
+
+S'il faut néanmoins demeurer d'accord que vos amis ont le don de
+cette foi vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de
+l'amour-propre, si Dieu leur fait des grâces extraordinaires, s'il
+les sanctifie dès ce monde, je souscris de bon coeur à leur
+canonisation, et je leur déclare que les Réflexions morales ne les
+regardent point. Il n'y a pas d'apparence que celui qui les a
+écrites en veuille à la vertu des saints; il ne s'adresse, comme
+je vous ai dit, qu'à l'homme corrompu, il soutient qu'il fait
+presque toujours du mal quand son amour-propre le flatte qu'il
+fait le bien, et qu'il se trompe souvent lorsqu'il veut juger de
+lui-même, parce que la nature ne se déclare pas en lui sincèrement
+des motifs qui le font agir. Dans cet état malheureux où l'orgueil
+est l'âme de tous ses mouvements, les saints mêmes sont les
+premiers à lui déclarer la guerre, et le traitent plus mal sans
+comparaison que ne fait l'auteur des Réflexions. S'il vous prend
+quelque jour envie de voir les passages que j'ai trouvés dans
+leurs écrits sur ce sujet, vous serez aussi persuadé que je le
+suis de cette vérité; mais je vous supplie de vous contenter à
+présent de ces vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils
+ont pensé:
+
+Le désir des honneurs, des biens, et des délices,
+Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices,
+Et l'aveugle intérêt qui règne dans son coeur,
+Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur;
+
+Le nombre de ses maux s'accroît par leur remède;
+Au mal qui se guérit un autre mal succède;
+Au gré de ce tyran dont l'empire est caché,
+Un péché se détruit par un autre péché.
+
+Montaigne, que j'ai quelque scrupule de vous citer après des Pères
+de l'Église, dit assez heureusement sur ce même sujet que son âme
+a deux visages différents, qu'elle a beau se replier sur elle-même,
+elle n'aperçoit jamais que celui que l'amour-propre a déguisé,
+pendant que l'autre se découvre par ceux qui n'ont point
+de part à ce déguisement. Si j'osais enchérir sur une métaphore si
+hardie, je dirais que l'homme corrompu est fait comme ces
+médailles qui représentent la figure d'un saint et celle d'un
+démon dans une seule face et par les mêmes traits. Il n'y a que la
+diverse situation de ceux qui la regardent qui change l'objet;
+l'un voit le saint, et l'autre voit le démon. Ces comparaisons
+nous font assez comprendre que, quand l'amour-propre a séduit le
+coeur, l'orgueil aveugle tellement la raison, et répand tant
+d'obscurité dans toutes ses connaissances, qu'elle ne peut juger
+du moindre de nos mouvements, ni former d'elle-même aucun discours
+assuré pour notre conduite. Les hommes, dit Horace, sont sur la
+terre comme une troupe de voyageurs, que la nuit a surpris en
+passant dans une forêt: ils marchent sur la foi d'un guide qui les
+égare aussitôt, ou par malice, ou par ignorance, chacun d'eux se
+met en peine de retrouver le chemin; ils prennent tous diverses
+routes, et chacun croit suivre la bonne; plus il le croit, et plus
+il s'en écarte. Mais quoique leurs égarements soient différents,
+ils n'ont pourtant qu'une même cause: c'est le guide qui les a
+trompés, et l'obscurité de la nuit qui les empêche de se
+redresser. Peut-on mieux dépeindre l'aveuglement et les
+inquiétudes de l'homme abandonné à sa propre conduite, qui
+n'écoute que les conseils de son orgueil, qui croit aller
+naturellement droit au bien, et qui s'imagine toujours que le
+dernier qu'il recherche est le meilleur? N'est-il pas vrai que,
+dans le temps qu'il se flatte de faire des actions vertueuses,
+c'est alors que l'égarement de son coeur est plus dangereux? Il y
+a un si grand nombre de roues qui composent le mouvement de cette
+horloge, et le principe en est si caché, qu'encore que nous
+voyions ce que marque la montre, nous ne savons pas quel est le
+ressort qui conduit l'aiguille sur toutes les heures du cadran.
+
+La troisième difficulté que j'ai à résoudre est que beaucoup de
+personnes trouvent de l'obscurité dans le sens et dans
+l'expression de ces réflexions. L'obscurité, comme vous savez,
+Monsieur, ne vient pas toujours de la faute de celui qui écrit.
+Les Réflexions, ou si vous voulez les Maximes et les Sentences,
+comme le monde a nommé celles-ci, doivent être écrites dans un
+style serré, qui ne permet pas de donner aux choses toute la
+clarté qui serait à désirer. Ce sont les premiers traits du
+tableau: les yeux habiles y remarquent bien toute la finesse de
+l'art et la beauté de la pensée du peintre; mais cette beauté
+n'est pas faite pour tout le monde, et quoique ces traits ne
+soient point remplis de couleurs, ils n'en sont pas moins des
+coups de maître. Il faut donc se donner le loisir de pénétrer le
+sens et la force des paroles, il faut que l'esprit parcoure toute
+l'étendue de leur signification avant que de se reposer pour en
+former le jugement.
+
+La quatrième difficulté est, ce me semble, que les Maximes sont
+presque partout trop générales. On vous a dit qu'il est injuste
+d'étendre sur tout le genre humain des défauts qui ne se trouvent
+qu'en quelques hommes. Je sais, outre ce que vous me mandez des
+différents sentiments que vous en avez entendus, ce que l'on
+oppose d'ordinaire à ceux qui découvrent et qui condamnent les
+vices: on appelle leur censure le portrait du peintre; on dit
+qu'ils sont comme les malades de la jaunisse, qu'ils voient tout
+jaune parce qu'ils le sont eux-mêmes. Mais s'il était vrai que,
+pour censurer la corruption du coeur en général, il fallût la
+ressentir en particulier plus qu'un autre, il faudrait aussi
+demeurer d'accord que ces philosophes, dont Diogène de Laërce nous
+rapporte les sentences, étaient les hommes les plus corrompus de
+leur siècle, il faudrait faire le procès à la mémoire de Caton, et
+croire que c'était le plus méchant homme de la république, parce
+qu'il censurait les vices de Rome. Si cela est, Monsieur, je ne
+pense pas que l'auteur des Réflexions, quel qu'il puisse être,
+trouve rien à redire au chagrin de ceux qui le condamneront,
+quand, à la religion près, on ne le croira pas plus homme de bien,
+ni plus sage que Caton. Je dirai encore, pour ce qui regarde les
+termes que l'on trouve trop généraux, qu'il est difficile de les
+restreindre dans les sentences sans leur ôter tout le sel et toute
+la force; il me semble, outre cela, que l'usage nous fait voir que
+sous des expressions générales l'esprit ne laisse pas de
+sous-entendre de lui-même des restrictions. Par exemple, quand on
+dit: Tout Paris fut au-devant du Roi, toute la cour est dans la joie,
+ces façons de parler ne signifient néanmoins que la plus grande
+partie. Si vous croyez que ces raisons ne suffisent pas pour
+fermer la bouche aux critiques, ajoutons-y que quand on se
+scandalise si aisément des termes d'une censure générale, c'est à
+cause qu'elle nous pique trop vivement dans l'endroit le plus
+sensible du coeur.
+
+Néanmoins il est certain que nous connaissons, vous et moi, bien
+des gens qui ne se scandalisent pas de celle des Réflexions,
+j'entends de ceux qui ont l'hypocrisie en aversion, et qui avouent
+de bonne foi ce qu'ils sentent en eux-mêmes et ce qu'ils
+remarquent dans les autres. Mais peu de gens sont capables d'y
+penser, ou s'en veulent donner la peine, et si par hasard ils y
+pensent, ce n'est jamais sans se flatter. Souvenez-vous, s'il vous
+plaît, de la manière dont notre ami Guarini traite ces gens-là:
+
+_Huomo sono, e mi preggio d'esser humano:_
+
+_E teco, che sei huomo._
+_E ch'altro esser non puoi,_
+_Come huomo parlo di cosa humana._
+_E se di cotal nome forse ti sdegni,_
+_Guarda, garzon superbo,_
+_Che, nel dishumanarti,_
+_Non divenghi una fiera, anzi ch'un dio._
+
+Voilà, Monsieur, comme il faut parler de l'orgueil de la nature
+humaine; et au lieu de se fâcher contre le miroir qui nous fait
+voir nos défauts, au lieu de savoir mauvais gré à ceux qui nous
+les découvrent, ne vaudrait-il pas mieux nous servir des lumières
+qu'ils nous donnent pour connaître l'amour-propre et l'orgueil, et
+pour nous garantir des surprises continuelles qu'ils font à notre
+raison? Peut-on jamais donner assez d'aversion pour ces deux
+vices, qui furent les causes funestes de la révolte de notre
+premier père, ni trop décrier ces sources malheureuses de toutes
+nos misères?
+
+Que les autres prennent donc comme ils voudront les Réflexions
+morales. Pour moi je les considère comme peinture ingénieuse de
+toutes les singeries du faux sage; il me semble que, dans chaque
+trait, l'amour de la vérité lui ôte le masque, et le montre tel
+qu'il est. Je les regarde comme des leçons d'un maître qui entend
+parfaitement l'art de connaître les hommes, qui démêle
+admirablement bien tous les rôles qu'ils jouent dans le monde, et
+qui non seulement nous fait prendre garde aux différents
+caractères des personnages du théâtre, mais encore qui nous fait
+voir, en levant un coin du rideau, que cet amant et ce roi de la
+comédie sont les mêmes acteurs qui font le docteur et le bouffon
+dans la farce. Je vous avoue que je n'ai rien lu de notre temps
+qui m'ait donné plus de mépris pour l'homme, et plus de honte à ma
+propre vanité. Je pense toujours trouver à l'ouverture du livre
+quelque ressemblance aux mouvements secrets de mon coeur; je me
+tâte moi-même pour examiner s'il dit vrai, et je trouve qu'il le
+dit presque toujours, et de moi et des autres, plus qu'on ne
+voudrait. D'abord j'en ai quelque dépit, je rougis quelquefois de
+voir qu'il ait deviné, mais je sens bien, à force de le lire, que
+si je n'apprends à devenir plus sage, j'apprends au moins à
+connaître que je ne le suis pas; j'apprends enfin, par l'opinion
+qu'il me donne de moi-même, à ne me répandre pas sottement dans
+l'admiration de toutes ces vertus dont l'éclat nous saute aux
+yeux. Les hypocrites passent mal leur temps à la lecture d'un
+livre comme celui-là. Défiez-vous donc, Monsieur, de ceux qui vous
+en diront du mal, et soyez assuré qu'ils n'en disent que parce
+qu'ils sont au désespoir de voir révéler des mystères qu'ils
+voudraient pouvoir cacher toute leur vie aux autres et à eux-mêmes.
+
+En ne voulant vous faire qu'une lettre, je me suis engagé
+insensiblement à vous écrire un grand discours; appelez-le comme
+vous voudrez, ou discours ou lettre, il ne m'importe, pourvu que
+vous en soyez content, et que vous me fassiez l'honneur de me
+croire,
+
+MONSIEUR,
+
+Votre, etc.
+
+Réflexions morales
+
+I
+
+L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour
+soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les
+tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne
+se repose jamais hors de soi et ne s'arrête dans les sujets
+étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce
+qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien
+de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;
+ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations
+passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la
+chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de
+ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il y
+fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent
+invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève,
+sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en
+forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il
+les méconnaît ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette
+nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de
+lui-même, de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses
+grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il
+croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
+qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès
+qu'il se repose et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a
+rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même,
+n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,
+en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont
+aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands
+intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de
+ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il
+entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de
+sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une
+espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si
+fort que ses attachements, qu'il essaye de rompe inutilement à la
+vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait
+quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu
+faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de
+plusieurs années; d'où l'on pourrait conclure assez
+vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont
+allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets;
+que son goût est le prix qui les relève et le fard qui les
+embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son
+gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les
+contraires, il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé,
+miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes
+inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent
+et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt
+aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos
+fortunes et de nos expériences; mais il lui est indifférent d'en
+avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en
+plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui
+plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent
+des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui
+et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de
+légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est
+capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier
+empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des
+choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont
+nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
+bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
+plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
+conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans
+tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit
+partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des
+choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens
+qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui
+est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte,
+il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et
+pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc
+pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité,
+et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire,
+parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se
+rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
+ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est
+vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe
+dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont
+toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
+est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et
+le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la
+succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels
+mouvements.
+
+II
+
+L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.
+
+III
+
+Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre,
+il reste bien encore des terres inconnues.
+
+IV
+
+L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.
+
+V
+
+La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée
+de notre vie.
+
+VI
+
+La passion fait souvent du plus habile homme un fol, et rend quasi
+toujours les plus sots habiles.
+
+VII
+
+Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont
+représentées par les politiques comme les effets des grands
+intérêts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur
+et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
+rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du
+monde, était un effet de jalousie.
+
+VIII
+
+Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours.
+Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont
+infaillibles; et l'homme le plus simple que la passion fait parler
+persuade mieux que celui qui n'a que la seule éloquence.
+
+IX
+
+Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait qu'il
+est dangereux de les suivre, lors même qu'elles paraissent les
+plus raisonnables.
+
+X
+
+Il y a dans le coeur humain une génération perpétuelle de
+passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours
+l'établissement d'une autre.
+
+XI
+
+Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires.
+L'avarice produit quelquefois la libéralité, et la libéralité
+l'avarice; on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de
+la timidité.
+
+XII
+
+Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le voile
+de la piété, et de l'honneur, il y en a toujours quelque endroit
+qui se montre.
+
+XIII
+
+Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de
+la chaleur, et de la froideur, du sang.
+
+XIV
+
+Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre également le
+souvenir des bienfaits, et des injures, mais ils haïssent ceux qui
+les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des
+outrages. L'application à récompenser le bien, et à se venger du
+mal, leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine à se
+soumettre.
+
+XV
+
+La clémence des princes est souvent une politique dont ils se
+servent pour gagner l'affection des peuples.
+
+XVI
+
+La clémence, dont nous faisons une vertu, se pratique tantôt pour
+la gloire, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et
+presque toujours par tous les trois ensemble.
+
+XVII
+
+La modération, dans la plupart des hommes, n'a garde de combattre
+et de soumettre l'ambition, puisqu'elles ne se peuvent trouver
+ensemble, la modération n'étant d'ordinaire qu'une paresse, une
+langueur, et un manque de courage: de manière qu'on peut justement
+dire à leur égard que la modération est une bassesse de l'âme,
+comme l'ambition en est l'élévation.
+
+XVIII
+
+La modération dans la bonne fortune n'est que l'appréhension de la
+honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.
+
+XIX
+
+La modération des personnes heureuses est le calme de leur humeur,
+adoucie par la possession du bien.
+
+XX
+
+La modération est une crainte de l'envie, et du mépris, qui
+suivent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine
+ostentation de la force de notre esprit; et enfin, pour la bien
+définir, la modération des hommes dans leurs plus hautes
+élévations est une ambition de paraître plus grands que les choses
+qui les élèvent.
+
+XXI
+
+La modération est comme la sobriété, on voudrait bien manger
+davantage, mais on craint de se faire mal.
+
+XXII
+
+Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.
+
+XXIII
+
+La constance des sages n'est qu'un art, avec lequel ils savent
+enfermer leur agitation dans leur coeur.
+
+XXIV
+
+Ceux qu'on fait mourir affectent quelquefois des constances, de
+froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle, de
+sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces mépris font à leur
+esprit ce que le bandeau fait à leurs yeux.
+
+XXV
+
+La philosophie triomphe aisément de maux passés, et de ceux qui ne
+sont pas prêts d'arriver. Mais les maux présents triomphent
+d'elle.
+
+XXVI
+
+Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas
+ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume,
+et la plupart des hommes meurent parce qu'on meurt.
+
+XXVII
+
+Les grands hommes s'abattent et se démontent à la fin par la
+longueur de leurs infortunes; cela fait bien voir qu'ils n'étaient
+pas forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
+donnaient la gêne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs
+malheurs par la force de leur ambition, et non pas par celle de
+leur âme, enfin, à une grande vanité près, les héros sont faits
+comme les autres hommes.
+
+XXVIII
+
+Il faut de plus grandes vertus, et en plus grand nombre, pour
+soutenir la bonne fortune que la mauvaise.
+
+XXIX
+
+Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
+
+XXX
+
+Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne craignent
+pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion timide et
+honteuse d'elle-même, qui n'ose se laisser voir.
+
+XXXI
+
+La jalousie est raisonnable, et juste en quelque manière,
+puisqu'elle ne cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient,
+ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une
+fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des
+autres.
+
+XXXII
+
+Le mal que nous faisons ne nous attire point tant de persécution
+et de haine que les bonnes qualités que nous avons.
+
+XXXIII
+
+Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire
+en lui.
+
+XXXIV
+
+Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si aises
+d'en remarquer aux autres.
+
+XXXV
+
+La jalousie ne subsiste que dans les doutes, l'incertitude est sa
+matière; c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux
+sujets d'inquiétude, et de nouveaux tourments; on cesse d'être
+jaloux dès qu'on est éclairci de ce qui causait la jalousie.
+
+XXXVI
+
+L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors même
+qu'il renonce à la vanité.
+
+XXXVII
+
+L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes
+métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de
+la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se
+découvre par la fierté; de sorte qu'à proprement parler la fierté
+est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.
+
+XXXVIII
+
+Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de
+celui des autres.
+
+XXXIX
+
+L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence
+qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.
+
+XL
+
+La nature, qui a si sagement pourvu à la vie de l'homme par la
+disposition admirable des organes du corps, lui a sans doute donné
+l'orgueil pour lui épargner la douleur de connaître ses
+imperfections et ses misères.
+
+XLI
+
+L'orgueil a bien plus de part que la bonté aux remontrances que
+nous faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous les
+reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader
+que nous en sommes exempts.
+
+XLII
+
+Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos
+craintes.
+
+XLIII
+
+L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de
+personnages, et même celui de désintéressé.
+
+XLIV
+
+L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce qui
+fait la lumière des autres.
+
+XLV
+
+Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent
+ordinairement incapables des grandes.
+
+XLVI
+
+Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.
+
+XLVII
+
+L'homme est conduit, lorsqu'il croit se conduire, et pendant que
+par son esprit il vise à un endroit, son coeur l'achemine
+insensiblement à un autre.
+
+XLVIII
+
+Nous ne nous apercevons que des emportements, et des mouvements
+extraordinaires de nos humeurs, et de notre tempérament, comme de
+la violence de la colère, mais personne quasi ne s'aperçoit que
+ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne
+imperceptiblement notre volonté à des actions différentes, elles
+roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et exercent successivement
+un empire secret en nous-mêmes; de sorte qu'elles ont une part
+considérable en toutes nos actions, sans que nous le puissions
+reconnaître.
+
+XLIX
+
+La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées: elles ne
+sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes
+du corps.
+
+L
+
+Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la
+fortune.
+
+LI
+
+La complexion qui fait le talent pour les petites choses est
+contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes.
+
+LII
+
+L'attachement ou l'indifférence pour la vie sont des goûts de
+l'amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que de ceux de
+la langue ou du choix des couleurs.
+
+LIII
+
+C'est une espèce de bonheur de connaître jusques à quel point on
+doit être malheureux.
+
+LIV
+
+La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est
+par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par avoir ce
+que les autres trouvent aimable.
+
+LV
+
+Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le
+chercher ailleurs.
+
+LVI
+
+On n'est jamais si heureux ni si malheureux que l'on pense.
+
+LVII
+
+Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être
+malheureux, pour persuader aux autres, et à eux-mêmes, qu'ils sont
+au-dessus de leurs malheurs, et qu'ils sont dignes d'être en butte
+à la fortune.
+
+LVIII
+
+Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
+nous-mêmes, que de voir que nous avons été contents dans l'état, et
+dans les sentiments, que nous désapprouvons à cette heure.
+
+LIX
+
+On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on
+avait espéré.
+
+LX
+
+On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir
+qu'on trouve à le paraître.
+
+LXI
+
+Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant
+une certaine proportion de biens et de maux qui les rend égales.
+
+LXII
+
+Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle,
+mais la fortune qui fait les héros.
+
+LXIII
+
+Le mépris des richesses dans les philosophes était un désir caché
+de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le mépris
+des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret qu'ils
+avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement de la
+pauvreté; c'était enfin un chemin détourné pour aller à la
+considération qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses.
+
+LXIV
+
+La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que l'amour de
+la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit
+un peu par le mépris de ceux qui la possèdent; c'est enfin une
+secrète envie de la détruire, qui fait que nous leur ôtons nos
+propres hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux
+de tout le monde.
+
+LXV
+
+Pour s'établir dans le monde on fait tout ce que l'on peut pour y
+paraître établi.
+
+LXVI
+
+Quoique la grandeur des ministres se flatte de celle de leurs
+actions, elles sont bien plus souvent les effets du hasard ou de
+quelque petit dessein.
+
+LXVII
+
+Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou
+malheureuses, aussi bien que nous, d'où dépend une grande partie
+de la louange et du blâme qu'on leur donne.
+
+LXVIII
+
+Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne
+tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne
+puissent tourner à leur préjudice.
+
+LXIX
+
+La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux.
+
+LXX
+
+Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre
+de ce que l'on fera.
+
+LXXI
+
+La sincérité est une naturelle ouverture de coeur. On la trouve en
+fort peu de gens; et celle qui se pratique d'ordinaire n'est
+qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des autres.
+
+LXXII
+
+L'aversion du mensonge est une imperceptible ambition de rendre
+nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles un
+respect de religion.
+
+LXXIII
+
+La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que les
+apparences de la vérité font de mal.
+
+LXXIV
+
+Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque
+l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps
+présent?
+
+LXXV
+
+On élève la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'éloge
+qu'on ne lui donne elle est la règle de nos actions et de notre
+conduite, elle est la maîtresse de la fortune, elle fait le destin
+des empires, sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les
+biens, et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la
+prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous
+trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux
+dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous
+assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur
+une matière aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme,
+elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets: d'où il faut
+conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence
+ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en
+toutes choses, et en toutes rencontres.
+
+LXXVI
+
+Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts et les
+conduire chacun dans son ordre. Notre avidité le trouble souvent
+en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour
+désirer trop les moins importantes, nous ne les faisons pas assez
+servir à obtenir les plus considérables.
+
+LXXVII
+
+L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps
+qu'elle anime.
+
+LXXVIII
+
+Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire est que
+dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une
+sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée et
+délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de mystères.
+
+LXXIX
+
+Il n'y a point d'amour pur et exempt de mélange de nos autres
+passions que celui qui est caché au fond du coeur, et que nous
+ignorons nous-mêmes.
+
+LXXX
+
+Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour
+où il est, ni le feindre où il n'est pas.
+
+LXXXI
+
+Comme on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer,
+l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa
+maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant.
+
+LXXXII
+
+Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble
+plus à la haine qu'à l'amitié.
+
+LXXXIII
+
+On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de galanterie;
+mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais fait qu'une.
+
+LXXXIV
+
+Il n'y a que d'une sorte d'amour; mais il y en a mille différentes
+copies.
+
+LXXXV
+
+L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement
+continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de
+craindre.
+
+LXXXVI
+
+Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le monde
+en parle, mais peu de gens en ont vu.
+
+LXXXVII
+
+L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui
+attribue, où il n'a non plus de part que le Doge en a à ce qui se
+fait à Venise.
+
+LXXXVIII
+
+La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui
+nous appartient; de là vient cette considération et ce respect
+pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse
+application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient
+l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune,
+lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses
+continuelles sur les autres.
+
+LXXXIX
+
+La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de
+leur élévation.
+
+XC
+
+On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle,
+mais pour le préjudice que l'on en reçoit.
+
+XCI
+
+L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
+l'injustice.
+
+XCII
+
+Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.
+
+XCIII
+
+Ce qui rend nos inclinations si légères, et si changeantes, c'est
+qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile
+de connaître celles de l'âme.
+
+XCIV
+
+L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un trafic où notre
+amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.
+
+XCV
+
+La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
+sincérité, de la douceur et de la tendresse, n'est qu'un désir de
+rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
+crainte de quelque mauvais événement.
+
+XCVI
+
+Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises que l'on
+devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité.
+
+XCVII
+
+Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis
+ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous
+avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte
+de l'espérance d'être heureux à notre tour ou de retirer quelque
+utilité de leur bonne fortune.
+
+XCVIII
+
+Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens plus
+puissants que nous; l'intérêt seul produit notre amitié, et nous
+ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons
+faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.
+
+XCIX
+
+Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours
+quelque chose qui ne nous déplaît pas.
+
+C
+
+Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous
+n'avons pas pu le garder nous-mêmes?
+
+CI
+
+Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la vertu de
+se transformer lui-même, il a encore celle de transformer les
+objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante; car non
+seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même trompé, mais
+il change aussi l'état et la nature des choses. En effet,
+lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine
+et sa persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la
+justice que l'amour-propre juge de ses actions; il donne à ses
+défauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes
+qualités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus
+dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même
+personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intérêts
+la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt à
+son mérite le lustre que notre aversion venait de lui ôter; les
+mauvaises qualités s'effacent et les bonnes parassent avec plus
+d'avantage qu'auparavant; nous rappelons même toute notre
+indulgence pour la forcer à justifier la guerre qu'elle nous a
+faite. Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour
+la fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un
+amoureux, agité de la rage où l'a mis l'oubli ou l'infidélité de
+ce qu'il aime, méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion
+inspire de plus violent; néanmoins, aussitôt que sa vue a calmé la
+fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté
+innocente, il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses
+condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il
+ôte la noirceur aux mauvaises actions de sa maîtresse et en sépare
+le crime pour s'en charger lui-même.
+
+CII
+
+L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
+orgueil: il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la
+connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et
+nous guérir de nos défauts.
+
+CIII
+
+On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux
+autres.
+
+CIV
+
+On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous apprennent à
+nous connaître nous-mêmes, qu'en eut ce fou d'Athènes de se
+plaindre du médecin qui l'avait guéri de l'opinion d'être riche.
+
+CV
+
+Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes
+par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bâtiment
+de l'orgueil.
+
+CVI
+
+Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler
+de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.
+
+CVII
+
+Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de
+l'esprit; son étendue est la mesure de sa lumière; sa profondeur
+est celle qui pénètre le fond des choses; son discernement les
+compare et les distingue; sa justesse ne voit que ce qu'il faut
+voir; sa droiture les prend toujours par le bon biais; sa
+délicatesse aperçoit celles qui paraissent imperceptibles, et le
+jugement décide ce que les choses sont. Si on l'examine bien, on
+trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la
+grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la
+plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de
+parler.
+
+CVIII
+
+Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son
+esprit.
+
+CIX
+
+La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours
+des choses honnêtes et délicates.
+
+CX
+
+La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel il
+entre dans les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui
+sont le plus capables de plaire aux autres.
+
+CXI
+
+Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il
+trouve toutes achevées en lui-même; il semble qu'elles y soient
+cachés, comme l'or et les diamants dans le sein de la terre.
+
+CXII
+
+L'esprit est toujours la dupe du coeur.
+
+CXIII
+
+Bien des gens connaissent leur esprit, qui ne connaissent pas leur
+coeur.
+
+CXIV
+
+Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, comme les
+statues; il y en a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et
+il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en
+est éloigné.
+
+CXV
+
+Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la
+raison, mais celui qui la connaît, qui la discerne, et qui la
+goûte.
+
+CXVI
+
+Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme
+il est presque infini, nos connaissances sont toujours
+superficielles et imparfaites.
+
+CXVII
+
+Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un ami que
+celui de lui donner conseil.
+
+CXVIII
+
+Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés,
+l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner: l'un paraît
+avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des
+instructions pour sa conduite; et son dessein, le plus souvent,
+est de faire approuver ses sentiments, et de rendre celui qu'il
+vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui
+conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un
+zèle ardent et désintéressé, et il cherche en même temps, dans ses
+propres intérêts, des règles de conseiller; de sorte que son
+conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit.
+
+CXIX
+
+On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi par
+ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même.
+
+CXX
+
+Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir
+qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
+aperçoivent.
+
+CXXI
+
+La plus déliée de toutes les finesses est de savoir bien faire
+semblant de tomber dans les pièges que l'on nous tend; on n'est
+jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.
+
+CXXII
+
+L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent
+trompés.
+
+CXXIII
+
+La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres, pour
+acquérir leur estime, fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes.
+
+CXXIV
+
+L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un
+dessein formé de trahir.
+
+CXXV
+
+On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément.
+
+CXXVI
+
+Les plus habiles affectent toute leur vie d'éviter les finesses
+pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand
+intérêt.
+
+CXXVII
+
+L'usage ordinaire de la finesse est l'effet d'un petit esprit, et
+il arrive quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir
+en un endroit se découvre en un autre.
+
+CXXVIII
+
+Si on était toujours assez habile, on ne ferait jamais de finesses
+ni de trahisons.
+
+CXXIX
+
+On est fort sujet à être trompé quand on croit être plus fin que
+les autres.
+
+CXXX
+
+La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse est une
+solide subtilité.
+
+CXXXI
+
+C'est quelquefois assez d'être grossier pour n'être pas trompé par
+un habile homme.
+
+CXXXII
+
+Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne
+le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires.
+
+CXXXIII
+
+Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être assez
+pour soi-même.
+
+CXXXIV
+
+La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.
+
+CXXXV
+
+La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger
+beaucoup.
+
+CXXXVI
+
+On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par
+celles que l'on affecte d'avoir.
+
+CXXXVII
+
+Chaque homme se trouve quelquefois aussi différent de lui-même
+qu'il l'est des autres.
+
+CXXXVIII
+
+Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses
+propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers.
+
+CXXXIX
+
+Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de dire
+grand'chose.
+
+CXL
+
+On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
+
+CXLI
+
+Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
+paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est
+qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut
+dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les plus
+habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
+seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans
+leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur
+dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire;
+au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux
+autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à
+soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus
+grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.
+
+CXLII
+
+Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie
+des sots.
+
+CXLIII
+
+On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et
+l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
+compagnie.
+
+CXLIV
+
+On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en
+parler.
+
+CXLV
+
+Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre avec
+peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits en revanche
+ont le don de beaucoup parler, et de ne dire rien.
+
+CXLVI
+
+C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous
+exagérons les bonnes qualités des autres, que par leur mérite; et
+nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons
+des louanges.
+
+CXLVII
+
+La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un
+désir d'en avoir de plus délicates.
+
+CXLVIII
+
+On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans
+intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée, et délicate,
+qui satisfait différemment celui qui la donne, et celui qui la
+reçoit. L'un la prend comme une récompense de son mérite; l'autre
+la donne pour faire remarquer son équité et son discernement.
+
+CXLIX
+
+Ier état--Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui
+font voir par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que
+nous n'osons découvrir autrement.
+
+2e état--Même texte, augmenté de la phrase suivante: Nous
+élevons la gloire des uns pour abaisser par là celle des autres,
+et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de Turenne si
+on ne les voulait point blâmer tous deux.
+
+CL
+
+On ne loue que pour être loué.
+
+CLI
+
+On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.
+
+CLII
+
+Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui leur
+sert que la louange qui les trahit.
+
+CLIII
+
+Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent.
+
+CLIV
+
+Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois.
+
+CLV
+
+La louange qu'on nous donne sert au moins à nous fixer dans la
+pratique des vertus.
+
+CLVI
+
+L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté et à la
+valeur, les augmente, les perfectionne, et leur fait faire de plus
+grands effets qu'ils n'auraient été capables de faire d'eux-mêmes.
+
+CLVII
+
+L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit
+jamais celui qui nous flatte le plus.
+
+CLVIII
+
+Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des
+autres ne nous ferait jamais de mal.
+
+CLIX
+
+On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien
+qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de
+l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à
+proprement parler la fureur de l'orgueil.
+
+CLX
+
+La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre.
+
+CLXI
+
+Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et
+plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont
+de plus grands desseins.
+
+CLXII
+
+Ier état--Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le
+coeur, il y a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec
+des qualités bonnes et inestimables.
+
+2e état--Idem, sauf le dernier mot: estimables.
+
+CLXIII
+
+Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des
+sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de
+conduite.
+
+CLXIV
+
+L'art de savoir bien mettre en oeuvre de médiocres qualités donne
+souvent plus de réputation que le véritable mérite.
+
+CLXV
+
+Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ils les font
+valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon
+leur cours, et non pas selon leur véritable prix.
+
+CLXVI
+
+Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir
+l'économie.
+
+CLXVII
+
+On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos
+actions, quand elles sont plus grandes que nos desseins.
+
+CLXVIII
+
+Il faut une certaine proportion entre les actions et les desseins
+si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire.
+
+CLXIX
+
+La gloire des grands hommes se doit mesurer aux moyens qu'ils ont
+eus pour l'acquérir.
+
+CLXX
+
+Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule apparent, et
+qui sont, dans leurs raisons cachées, très sages et très solides.
+
+CLXXI
+
+Il est plus aisé de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que
+de ceux qu'on exerce.
+
+CLXXII
+
+Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre
+étoile celle du public.
+
+CLXXIII
+
+Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le
+mérite même.
+
+CLXXIV
+
+La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.
+
+CLXXV
+
+L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous
+mener à la fin de la vie par un chemin agréable.
+
+CLXXVI
+
+On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de
+l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art
+de paraître honnête.
+
+CLXXVII
+
+Pendant que la paresse et la timidité ont seules le mérite de nous
+tenir dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.
+
+CLXXVIII
+
+Il n'y a personne qui sache si un procédé net, sincère et honnête,
+est plutôt un effet de probité que d'habileté.
+
+CLXXIX
+
+Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé
+par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire
+impunément ce qu'on veut.
+
+CLXXX
+
+Toutes les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se
+perdent dans la mer.
+
+CLXXXI
+
+Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce que
+nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre
+de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre
+nous ont déguisés.
+
+CLXXXII
+
+La curiosité n'est pas comme l'on croit un simple amour de la
+nouveauté; il y en a une d'intérêt, qui fait que nous voulons
+savoir les choses pour nous en prévaloir; il y en a une autre
+d'orgueil, qui nous donne envie d'être au-dessus de ceux qui
+ignorent les choses, et de n'être pas au-dessous de ceux qui les
+savent.
+
+CLXXXIII
+
+Il vaut mieux employer son esprit à supporter les infortunes qui
+arrivent qu'à pénétrer celles qui peuvent arriver.
+
+CLXXXIV
+
+La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait
+que notre coeur s'attache successivement à toutes les qualités de
+la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une,
+tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une
+inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet.
+
+CLXXXV
+
+Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que
+l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime (comme dans
+une source inépuisable) de nouveaux sujets d'aimer, et l'autre
+vient de ce qu'on se fait un honneur de tenir sa parole.
+
+CLXXXVI
+
+La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce
+qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments qu'on ne
+s'ôte et qu'on ne se donne point.
+
+CLXXXVII
+
+Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas tant
+la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer,
+que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés de ceux
+qui nous connaissent trop, et l'espérance que nous avons de l'être
+davantage de ceux qui ne nous connaissent guère.
+
+CLXXXVIII
+
+Nous nous plaignons quelquefois légèrement de nos amis pour
+justifier par avance notre légèreté.
+
+CLXXXIX
+
+Notre repentir n'est pas une douleur du mal que nous avons fait;
+c'est une crainte de celui qui nous en peut arriver.
+
+CXC
+
+Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l'esprit, qui
+change à tout moment d'opinion, ou de sa faiblesse, qui lui fait
+recevoir toutes les opinions d'autrui; il y en a une autre qui est
+plus excusable, qui vient de la fin du goût des choses.
+
+CXCI
+
+Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons
+entrent dans la composition des remèdes de la médecine. La
+prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement
+contre les maux de la vie.
+
+CXCII
+
+Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par
+leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les
+voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des
+provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.
+
+CXCIII
+
+Nous avouons nos défauts, afin qu'en donnant bonne opinion de la
+justice de notre esprit, nous réparions le tort qu'ils nous ont
+fait dans l'esprit des autres.
+
+CXCIV
+
+Il y a des héros en mal comme en bien.
+
+CXCV
+
+On peut haïr et mépriser les vices, sans haïr ni mépriser les
+vicieux; mais on a toujours du mépris pour ceux qui manquent de
+vertu.
+
+CXCVI
+
+Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices.
+
+CXCVII
+
+La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et
+quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'y est pas moins
+exposé qu'à tomber malade quand on se porte bien.
+
+CXCVIII
+
+Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.
+
+CXCIX
+
+La nature a prescrit à chaque homme dès sa naissance des bornes
+pour les vertus et pour les vices.
+
+CC
+
+Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité.
+
+CCI
+
+On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès.
+
+CCII
+
+On pourrait dire que les vices nous attendent dans le cours de la
+vie comme des hôtes chez lesquels il faut successivement loger; et
+je doute que l'expérience nous les fît éviter s'il nous était
+permis de faire deux fois le même chemin.
+
+CCIII
+
+Quand les vices nous quittent, nous voulons nous flatter que c'est
+nous qui les quittons.
+
+CCIV
+
+Il y a des rechutes dans les maladies de l'âme comme dans celles
+du corps. Ce que nous prenons pour notre guérison n'est le plus
+souvent qu'un relâche ou un changement de mal.
+
+CCV
+
+Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps: quelque
+soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et
+elles sont à tout moment en danger de se rouvrir.
+
+CCVI
+
+Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est
+que nous en avons plusieurs.
+
+CCVII
+
+Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont bientôt
+oubliés.
+
+CCVIII
+
+Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en
+soupçonnent pas facilement les autres.
+
+CCIX
+
+Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire de mal sans
+l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre
+en le voyant.
+
+CCX
+
+Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir.
+
+CCXI
+
+La vertu n'irait pas loin si la vanité ne lui tenait pas
+compagnie.
+
+CCXII
+
+Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de
+tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut
+se passer de lui se trompe encore davantage.
+
+CCXIII
+
+La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que
+l'honneur des morts.
+
+CCXIV
+
+Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption de
+leur coeur aux autres et à eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont
+ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux autres.
+
+CCXV
+
+Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien.
+
+CCXVI
+
+La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles
+ajoutent à leur beauté. C'est un attrait fin et délicat, et une
+douceur déguisée.
+
+CCXVII
+
+L'honnêteté des femmes est l'amour de leur réputation et de leur
+repos.
+
+CCXVIII
+
+C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être
+toujours exposé à la vue des honnêtes gens.
+
+CCXIX
+
+La folie nous suit dans tous les temps de la vie Si quelqu'un
+paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont
+proportionnées à son âge et à sa fortune.
+
+CCXX
+
+Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient
+habilement leur niaiserie.
+
+CCXXI
+
+Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
+
+CCXXII
+
+En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.
+
+CCXXIII
+
+Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le monde
+chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'ils
+soient.
+
+CCXXIV
+
+La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue qu'ils
+ont, ou bien le mérite de leur fortune.
+
+CCXXV
+
+Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde,
+on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un
+ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque
+chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée.
+
+CCXXVI
+
+L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte, le
+dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et
+agréable, et l'envie d'abaisser les autres, font naître cette
+valeur qui est si célèbre parmi les hommes.
+
+CCXXVII
+
+La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux qu'ils
+ont pris pour gagner leur vie.
+
+CCXXVIII
+
+Ier état (et le deuxième, pour chaque variante, entre
+parenthèses). La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont
+des (deux) extrémités où on en arrive rarement. L'espace qui est
+entre le deux (entre-deux) est vaste, et contient toutes les
+autres espèces de courage: il n'y a pas moins de différence entre
+eux (elles) qu'il y en a entre les visages et les humeurs;
+cependant ils (elles) conviennent en beaucoup de choses. Il y a
+des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action,
+et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en
+a qui sont assez contents quand ils ont satisfait à l'honneur du
+monde, et qui font fort peu de choses au-delà. On en voit qui ne
+sont pas (pas toujours) également maîtres de leur peur. D'autres
+se laissent quelquefois entraîner à des épouvantes générales.
+D'autres vont à la charge pour n'oser demeurer dans leurs postes;
+enfin il s'en trouve à qui l'habitude des moindres périls affermit
+le courage et les prépare à s'exposer à de plus grands. (Ici, une
+phrase ajoutée dans le 2e état: Il y en a encore qui sont braves à
+coups d'épée, qui ne peuvent souffrir les coups de mousquets; et
+d'autres y sont assurés, qui craignent de se battre à coups
+d'épée.) Outre cela il y a un rapport général que l'on remarque
+entre tous les courages de différentes espèces dont nous venons de
+parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant les
+bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté de se
+ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général qui, à
+parler absolument, s'étend sur toutes sortes d'hommes: c'est qu'il
+n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de
+faire dans une occasion (action) s'ils avaient une certitude d'en
+revenir. De sorte (De sorte qu'il est visible) que la crainte de
+la mort ôte quelque chose à leur valeur et diminue son effet.
+
+CCXXIX
+
+La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans témoins ce
+qu'on est capable de faire devant le monde.
+
+CCXXX
+
+L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par laquelle
+elle empêche les troubles, les désordres et les émotions que la
+vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle; par cette
+force les héros se maintiennent en un état paisible, et conservent
+l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les accidents les
+plus terribles et les plus surprenants.
+
+CCXXXI
+
+L'intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au
+lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est
+nécessaire dans les périls de la guerre.
+
+CCXXXII
+
+Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient
+tentés comme les poètes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on
+ne trouve point son origine sur la terre. En effet, elle est
+produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir pour
+but, regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les
+font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur
+propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et
+si général.
+
+CCXXXIII
+
+La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver
+leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
+est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils
+s'exposent.
+
+CCXXXIV
+
+La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font la valeur des
+hommes.
+
+CCXXXV
+
+On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire;
+de là vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour
+éviter la mort que les gens de chicane pour conserver leur bien.
+
+CCXXXVI
+
+On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le
+péril.
+
+CCXXXVII
+
+Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi de marchands:
+elle soutient le commerce; et nous ne payons pas pour la justice
+qu'il y a de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des
+gens qui nous prêtent.
+
+CCXXXVIII
+
+Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne
+peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants.
+
+CCXXXIX
+
+Ce qui fait tout le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend
+des grâces qu'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
+et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du
+bienfait.
+
+CCXL
+
+Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation
+est une espèce d'ingratitude.
+
+CCXLI
+
+On donne plus souvent des bornes à sa reconnaissance qu'à ses
+désirs et à ses espérances.
+
+CCXLII
+
+L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.
+
+CCXLIII
+
+Le bien qu'on nous a fait veut que nous respections le mal que
+l'on nous a fait après.
+
+CCXLIV
+
+Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais
+de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
+infailliblement leurs pareils. Nous imitons les bonnes actions par
+l'émulation, et les mauvaises par la malignité de notre nature qui
+étant retenue en prison par la honte est mise en liberté par
+l'exemple.
+
+CCXLV
+
+L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
+contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles
+sont naturelles.
+
+CCXLVI
+
+Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est que
+l'intérêt et la vanité qui les causent.
+
+CCXLVII
+
+Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car sous
+prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère
+nous nous pleurons nous-mêmes; nous pleurons la diminution de
+notre bien, de notre plaisir, de notre considération, en la
+personne que nous pleurons. De cette manière les morts ont
+l'honneur des larmes qui ne coulent que pour ceux qui les versent.
+J'ai dit que c'était une espèce d'hypocrisie, parce que, par elle,
+l'homme se trompe seulement soi-même. Il y en a une autre qui
+n'est pas si innocente, et qui impose à tout le monde: c'est
+l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une
+belle et immortelle douleur, car le temps, qui consume tout,
+l'ayant consumée, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs,
+leurs plaintes, et leurs soupirs; elles prennent un personnage
+lugubre, et travaillent à persuader par toutes leurs actions
+qu'elles égaleront la durée de tous leurs déplaisirs à leur propre
+vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans
+les femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
+chemins qui mènent à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
+s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable
+douleur. Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de
+petites sources, qui coulent facilement et qui s'écoulent
+aussitôt: on pleure pour avoir la réputation d'être tendre, on
+pleure pour être plaint, ou pour être pleuré, et on pleure
+quelquefois de honte de ne pleurer pas.
+
+CCXLVIII
+
+Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur mérite,
+mais selon nos besoins et selon l'opinion que nous croyons leur
+avoir donnée de ce que nous valons.
+
+CCXLIX
+
+Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces de nos amis
+lorsqu'elles servent à signaler la tendresse que nous avons pour
+eux.
+
+CCL
+
+Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui
+nous fait sortir hors de nous-mêmes, et qui nous immole
+continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de
+croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
+s'abandonne lui-même, ou se laisse dépouiller et appauvrir sans
+s'en apercevoir, de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la
+dupe de la bonté. Cependant c'est le plus utile de tous les moyens
+dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins; c'est un
+chemin dérobé, par où il revient à lui-même, plus riche et plus
+abondant; c'est un désintéressement qu'il met à un furieuse usure;
+c'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose
+et tourne tous les hommes en sa faveur.
+
+CCLI
+
+Nul ne mérite d'être loué de bonté s'il n'a la force, et la
+hardiesse, d'être méchant toute autre bonté n'est le plus souvent
+qu'une paresse ou une impuissance de la mauvaise volonté.
+
+CCLII
+
+Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue
+sur tout le monde, de la grande habileté.
+
+CCLIII
+
+Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes
+que de leur faire trop de bien.
+
+CCLIV
+
+Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient
+qu'ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants.
+
+CCLV
+
+Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands, et des
+personnes considérables par leurs emplois, par leurs esprits, ou
+par leur mérite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève
+merveilleusement notre orgueil parce que nous le regardons comme
+un effet de notre fidélité; cependant, nous serions remplis de
+confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa
+naissance, car elle vient de la vanité, de l'envie de parler, et
+de l'impuissance de retenir le secret: de sorte qu'on peut dire
+que la confiance est comme un relâchement de l'âme causé par le
+nombre et par le poids des choses dont elle est pleine.
+
+CCLVI
+
+La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire
+infailliblement.
+
+CCLVII
+
+Nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous
+voyons.
+
+CCLVIII
+
+La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie
+de celle que l'on a aux autres.
+
+CCLIX
+
+Ier état--La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance
+de manger beaucoup.
+
+2e état--Il y a une révolution générale qui change le goût des
+esprits, aussi bien que les fortunes du monde.
+
+CCLX
+
+La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la
+beauté; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait être
+belle, et parfaite, si elle n'est véritablement tout ce qu'elle
+doit être, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.
+
+CCLXI
+
+On peut dire de l'agrément séparé de la beauté que c'est une
+symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret
+des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air
+de la personne.
+
+CCLXII
+
+Il y a de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles demeurent
+imparfaites que quand elles sont trop achevées.
+
+CCLXIII
+
+Ier état--La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les
+femmes; mais toutes ne coquettent pas, parce que la coquetterie de
+quelques-unes est retenue par leur tempérament et par leur raison.
+
+2e état--La coquetterie est le fonds et l'humeur de toutes les
+femmes; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la
+coquetterie de quelques-unes est retenue par leur tempérament et
+par leur raison.
+
+CCLXIV
+
+On incommode toujours les autres quand on croit ne les pouvoir
+jamais incommoder.
+
+CCLXV
+
+Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes; et l'application
+pour les faire réussir nous manque bien plus que les moyens.
+
+CCLXVI
+
+La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de chaque
+chose.
+
+CCLXVII
+
+Le plus grand art d'un habile homme est celui de savoir cacher son
+habileté.
+
+CCLXVIII
+
+La générosité est un industrieux emploi du désintéressement pour
+aller plus tôt à un plus grand intérêt.
+
+CCLXIX
+
+La fidélité est une invention rare de l'amour-propre, par laquelle
+l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses, se rend
+lui-même infiniment précieux; de tous les trafics de l'amour-propre,
+c'est celui où il fait le moins d'avances et de plus grands
+profits; c'est un raffinement de sa politique, avec lequel
+il engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur
+liberté, et par leur vie, qu'ils sont forcés de confier en
+quelques occasions, à élever l'homme fidèle au-dessus de tout le
+monde.
+
+CCLXX
+
+La magnanimité méprise tout pour avoir tout.
+
+CCLXXI
+
+La magnanimité est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend
+l'homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses.
+
+CCLXXII
+
+Ier état--Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes, et
+l'on trouve plus de voies que l'on ne pense pour y arriver. Et si
+nous avions assez d'application et de volonté, nous aurions
+toujours assez de moyens.
+
+2e état--Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix
+que dans le choix des paroles.
+
+CCLXXIII
+
+La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et à ne
+dire que ce qu'il faut.
+
+CCLXXIV
+
+Il y a une éloquence dans les yeux et dans l'air de la personne
+qui ne persuade pas moins que celle de la parole.
+
+CCLXXV
+
+Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est rare de
+voir changer les inclinations.
+
+CCLXXVI
+
+L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices.
+
+CCLXXVII
+
+L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que nous
+employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un
+mouvement de l'orgueil, par lequel il s'abaisse devant les hommes
+pour s'élever sur eux; c'est un déguisement, et son premier
+stratagème; mais quoique ces changements soient presque infinis,
+et qu'il soit admirable sous toutes sortes de figures, il faut
+avouer néanmoins qu'il n'est jamais si rare ni si extraordinaire
+que lorsqu'il se cache sous la forme et sous l'habit de
+l'humilité; car alors on le voir les yeux baissés, dans une
+contenance modeste et reposée; toutes ses paroles sont douces et
+respectueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour
+lui-même; si on l'en veut croire, il est indigne de tous les
+honneurs, il n'est capable d'aucun emploi, il ne reçoit les
+charges où on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes,
+et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil qui joue
+tous ces personnages que l'on prend pour l'humilité.
+
+CCLXXVIII
+
+Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, un geste et des
+mines qui leur sont propres; ce rapport bon, ou mauvais, fait les
+bons, ou les mauvais, comédiens, et c'est ce qui fait aussi que
+les personnes plaisent ou déplaisent.
+
+CCLXXIX
+
+Dans toutes les professions, et dans tous les arts, chacun se fait
+une mine et un extérieur qu'il met en la place de la chose dont il
+veut avoir le mérite, de sorte que tout le monde n'est composé que
+de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à y trouver
+rien de réel.
+
+CCLXXX
+
+La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts
+de l'esprit.
+
+CCLXXXI
+
+Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres
+qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités.
+
+CCLXXXII
+
+Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage
+assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers
+s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien
+public.
+
+CCLXXXIII
+
+La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un désir
+d'être estimé poli.
+
+CCLXXXIV
+
+Ier état--L'éducation que l'on donne aux princes est un second
+amour-propre qu'on leur inspire.
+
+2e état--L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens
+est un second orgueil qu'on leur inspire.
+
+CCLXXXV
+
+Ier état--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si
+persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le
+tourment qu'ils se donnent pour établir l'immortalité de leur nom
+par la perte de la vie.
+
+2e état--Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne
+si puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus disposé
+de sacrifier tout le repos de ce qu'on aime que de perdre la
+moindre partie du sien.
+
+CCLXXXVI
+
+Il n'y a point de libéralité; ce n'est que la vanité de donner,
+que nous aimons mieux que ce que nous donnons.
+
+CCLXXXVII
+
+La pitié est un sentiment de nos propres maux dans un sujet
+étranger, c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons
+tomber, qui nous fait donner du secours aux autres pour les
+engager à nous le rendre dans de semblables occasions, de sorte
+que les services que nous rendons à ceux qui en ont besoin sont à
+proprement parler des biens anticipés que nous nous faisons à
+nous-mêmes.
+
+CCLXXXVIII
+
+La petitesse de l'esprit fait souvent l'opiniâtreté; et nous ne
+croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons.
+
+CCLXXXIX
+
+On s'est trompé quand on a cru qu'il n'y avait que les violentes
+passions, comme l'ambition et l'amour, qui pussent triompher des
+autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas
+d'en être souvent la maîtresse; elle usurpe sur tous les desseins
+et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consomme
+insensiblement toutes les passions et toutes les vertus.
+
+CCXC
+
+De toutes les passions celle qui est la plus inconnue à
+nous-mêmes, c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus
+maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les
+dommages qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons
+attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
+rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos
+plaisirs; c'est la rémore qui a la force d'arrêter les plus grands
+vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes
+affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes, le
+repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend
+soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres
+résolutions; pour donner enfin la véritable idée de cette passion,
+il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'âme, qui
+la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les
+biens.
+
+CCXCI
+
+La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir
+assez examiné est un effet de la paresse et de l'orgueil. On veut
+trouver des coupables, et on ne veut pas se donner la peine
+d'examiner les crimes.
+
+CCXCII
+
+Nous récusons tous les jours des juges pour les plus petits
+intérêts; et nous faisons dépendre notre gloire et notre
+réputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement
+des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie,
+ou par leur malignité, ou par leur préoccupation, ou par leur
+sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur que
+nous exposons notre repos et notre vie en cent manières, et que
+nous la condamnons à une infinité de soucis, de peines et de
+travaux.
+
+CCXCIII
+
+De plusieurs actions différentes que la Fortune arrange comme il
+lui plaît, il s'en fait plusieurs vertus.
+
+CCXIV
+
+L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.
+
+CCXCV
+
+La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de la
+santé, c'est la folie de la raison.
+
+CCXCVI
+
+On aime bien à deviner les autres; mais l'on n'aime pas être
+deviné.
+
+CCXCVII
+
+Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout
+mérite que les vices qui servent au commerce de la vie.
+
+CCXCVIII
+
+C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop
+grand régime.
+
+CCXCIX
+
+Le bon naturel, qui se vante d'être toujours sensible, est dans la
+moindre occasion étouffé par l'intérêt.
+
+CCC
+
+Ier état--Il est moins impossible de prendre de l'amour quand on
+n'en a pas, que de s'en défaire quand on en a.
+
+2e état--Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en
+a pas, que de s'en défaire quand on en a.
+
+CCCI
+
+Ier état--La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse
+que par passion; de là vient que pour l'ordinaire les femmes
+entreprenantes réussissent mieux que les autres, quoiqu'elles ne
+soient pas plus aimables.
+
+2e état--La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse
+que par passion; de là vient que pour l'ordinaire les hommes
+entreprenants réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne
+soient pas plus aimables.
+
+CCCII
+
+N'aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé.
+
+CCCII [bis]
+
+L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes,
+comme le vent éteint les bougies et allume le feu.
+
+CCCIII
+
+La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour
+savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est biens
+moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus que
+pour être mieux assurés qu'on les aime, lorsqu'on ne dit point le
+contraire.
+
+CCCIV
+
+Les femmes croient souvent aimer quoiqu'elles n'aiment pas.
+L'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la
+galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la
+peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion
+lorsqu'elles n'ont tout au plus que de la coquetterie.
+
+CCCV
+
+La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est
+celle de la fièvre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que
+sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa durée.
+
+CCCVI
+
+Ce qui fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui négocient,
+est qu'ils abandonnent quasi toujours l'intérêt de leurs amis pour
+l'intérêt du fond de la négociation, qui devient le leur par la
+gloire d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris.
+
+CCCVII
+
+Le plus souvent, quand nous exagérons la tendresse que nos amis
+ont pour nous, c'est moins par reconnaissance que par un désir
+habile de faire juger de notre mérite.
+
+CCCVIII
+
+L'approbation que l'on donne à ceux qui entrent dans le monde est
+bien souvent une envie secrète que l'on a contre ceux qui y sont
+établis.
+
+CCCIX
+
+La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir
+soumettre à la bonne conduite d'autrui.
+
+CCCX
+
+Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité
+que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.
+
+CCCXI
+
+Il n'y a quelquefois pas moins d'habileté à savoir profiter d'un
+bon conseil qu'on nous donne, qu'à se bien conseiller soi-même.
+
+CCCXII
+
+Il y a de méchants hommes qui seraient moins dangereux s'ils
+n'avaient aucune bonté.
+
+CCCXIII
+
+La magnanimité est assez définie par son nom; on pourrait dire
+toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la plus
+noble pour recevoir des louanges.
+
+CCCXIV
+
+Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a
+véritablement cessé d'aimer.
+
+CCCXV
+
+Ce n'est pas la fertilité de l'esprit qui fait trouver plusieurs
+expédients sur une même affaire; c'est plutôt le défaut de lumière
+qui nous fait arrêter à tout ce qui se présente à l'imagination,
+et qui nous empêche de discerner d'abord ce qui nous est propre.
+
+CCCXVI
+
+Il est des affaires et des maladies que les remèdes aigrissent, et
+on peut dire que la grande habileté consiste à savoir connaître
+les temps où il est dangereux d'en faire.
+
+Après avoir parlé de la fausseté des vertus, il est raisonnable de
+dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J'entends
+parler de ce mépris de la mort que les païens se vantent de tirer
+de leurs propres forces, sans l'espérance d'une meilleure vie. Il
+y a différence entre souffrir la mort constamment, et la mépriser.
+Le premier sentiment est assez ordinaire; mais je crois que
+l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui
+peut le plus persuader que la mort n'est point un mal; et les plus
+faibles hommes aussi bien que les héros ont donné mille célèbres
+exemples pour établir cette opinion. Cependant je doute que
+personne de bon sens en ait jamais été véritablement persuadé, et
+toute la peine qu'on se donne pour en venir à bout fait assez
+paraître que cette entreprise n'est pas aisée. On a mille sujets
+de mépriser la vie, mais on n'en peut avoir de mépriser la mort;
+ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne la comptent pas
+pour si peu de chose, et ils la rejettent et s'en étonnent comme
+les autres, lorsqu'elle vient à eux par une autre voie que celle
+qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque dans le courage
+d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se
+découvre à leur imagination et y paraît plus présente en un temps
+qu'en un autre. Et ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce
+qu'ils ne connaissaient pas, ils craignent enfin ce qu'ils
+connaissent. Il faut éviter de la voir avec toutes ses
+circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand
+de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux
+qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher de la
+considérer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est,
+trouve que la cessation d'être comprend tout ce qu'il y a
+d'épouvantable. La nécessité inévitable de mourir fait toute la
+constance des philosophes: ils croient qu'il faut aller de bonne
+grâce où l'on ne se peut empêcher d'aller; et, ne pouvant
+éterniser leur vie, il n'y a rien qu'ils ne fassent pour éterniser
+leur gloire, et pour sauver ainsi du naufrage ce qui en peut être
+garanti. Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas dire
+à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de
+notre tempérament que des faibles raisonnements à l'abri desquels
+nous croyons pouvoir approcher de la mort avec indifférence. La
+gloire de mourir avec fermeté, la satisfaction d'être regretté de
+ses amis et de laisser une belle réputation, l'espérance de ne
+plus souffrir de douleurs, et d'être à couvert des autres misères
+de la vie et des caprices de la fortune, sont des remèdes qu'on ne
+doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient
+infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple haie
+fait souvent à la guerre, pour couvrir ceux qui doivent approcher
+d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on croit
+qu'elle peut être d'un grand secours; mais quand on en est proche,
+on voit que tout la peut percer. Nous nous flattons de croire que
+la mort nous paraisse de près ce que nous en avons jugé de loin,
+et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse, que variété et
+que confusion, soient d'une trempe assez forte pour ne point
+souffrir d'altération par la plus rude de toutes les épreuves.
+C'est mal connaître les effets de l'amour-propre, que de croire
+qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit
+nécessairement détruire, et la raison, dans laquelle on croit
+trouver tant de ressources, n'est que trop faible en cette
+rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C'est elle qui
+nous trahit le plus souvent et, au lieu de nous inspirer le mépris
+de la mort, elle sert à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et
+de terrible. Tout ce qu'elle peut faire pour nous est de nous
+conseiller d'en détourner les yeux de les arrêter sur d'autres
+objets. Caton et Brutus en choisissent d'illustres et d'éclatants;
+un laquais se contenta dernièrement de danser les tricotets sur
+l'échafaud où il devait être roué. Ainsi, bien que les motifs
+soient différents, ils produisent souvent les mêmes effets. De
+sorte qu'il est vrai de dire que, quelque disproportion qu'il y
+ait entre les grands hommes et les gens du commun, les uns et les
+autres ont mille fois reçu la mort d'un même visage; mais ç'a
+toujours été avec cette différence que c'est l'amour de la gloire
+qui ôte aux grands hommes la vue de la mort dans le mépris qu'ils
+font paraître quelquefois pour elle, et dans les gens du commun ce
+n'est qu'un effet de leur peu de lumière qui, les empêchant de
+connaître toute la grandeur de leur mal, leur laisse la liberté de
+songer à autre chose.
+
+Manuscrit de Liancourt
+
+[1] L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie; si
+quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont
+proportionnées à son âge et à sa fortune (max. 207, I 219).
+
+[2] L'orgueil a bien plus de part que la charité aux remontrances
+que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et nous les en
+reprenons bien moins pour les en corriger que pour persuader que
+nous en sommes exempts (max. 37, I 41).
+
+[3] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce
+que nous prenons le plus souvent pour des vertus ne sont en effet
+que des vices qui leur ressemblent et que l'orgueil et l'amour-propre
+nous ont déguisés (épigraphe de 1678, I 181).
+
+[4] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos
+craintes (max. 38. I 42).
+
+[5] Nous avons tous assez de force pour supporter les maux
+d'autrui (max. 19, I 22).
+
+[6] Ce qui rend nos amitiés si légères et si changeantes, c'est
+qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile
+de connaître celles de l'âme (max. 80, I 93).
+
+[7] Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants
+que nous; l'intérêt seul produit notre amitié, et nous ne leur
+promettons pas selon ce que nous leur voulons donner, mais selon
+ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max 85, I 98).
+
+[8] Les Français ne sont pas seulement sujets, comme la plupart
+des hommes, à perdre également le souvenir des bienfaits et des
+injures, mais ils haïssent ceux qui les ont obligés; l'orgueil et
+l'intérêt produit partout l'ingratitude; l'application à
+récompenser le bien et à se venger du mal leur paraît une
+servitude à laquelle ils ont peine de s'assujettir (max. 14, I
+14).
+
+[9] Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption
+de leur coeur aux autres et à eux-mêmes; les vrais honnêtes gens
+sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux
+autres (max. 202, I 214).
+
+[10] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis et trahi
+par ses amis, et on est toujours satisfait de l'être par soi-même
+(max. 114, I 119).
+
+[11] Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais
+ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires
+(MS 22, I 132).
+
+[12] L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du
+monde (max. 4, I 4).
+
+[13] Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir
+qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
+aperçoivent (max. 115, I 120).
+
+[14] Rien n'est impossible de soi; il y a des voies qui conduisent
+à toutes choses, et si nous avions assez de volonté, nous aurions
+toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272 1er état).
+
+[15] L'intérêt fait jouer toute sorte de personnages, et même
+celui de désintéressé (max. 39, I 43).
+
+[16] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
+enfermer dans leur coeur leur agitation (max. 20, I 23).
+
+[17] Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce
+n'est que l'intérêt et la vanité qui les causent (max. 232, I
+246).
+
+[18] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments que nous
+exagérons les bonnes qualités des autres que par leur mérite, et
+nous nous louons en effet lorsqu'il semble que nous leur donnons
+des louanges (max. 143, I 146).
+
+[19] L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant
+que par son esprit il vise à un endroit, son coeur l'achemine
+insensiblement à un autre (max. 43, I 47).
+
+[20] La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet
+qu'un désir d'en avoir de plus délicates (MS 27, I 147).
+
+[21] L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors même
+qu'il renonce à la vanité (max. 33, I 36).
+
+[22] L'amitié la plus sainte et la plus sacrée n'est qu'un trafic
+où nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94).
+
+[23] La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses, et
+c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par
+avoir ce que les autres trouvent aimable (max. 48, I 54).
+
+[24] Quand on ne trouve point son repos en soi-même, il est
+inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55).
+
+[25] On ne fait point de distinction dans la colère, bien qu'il y
+en ait une légère et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la
+complexion, et une autre très criminelle, qui est à proprement
+parler la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS 30, I 159).
+
+[26] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne
+craignent pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion
+timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30).
+
+[27] La jalousie est raisonnable en quelque manière puisqu'elle ne
+cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient, ou que nous
+croyons nous devoir appartenir, au lieu que l'envie est une fureur
+qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des autres (max.
+28, I 31).
+
+[28] Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
+pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend
+égales (max. 52, I 61).
+
+[29] On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans
+intérêt; la louange est une flatterie habile, cachée et délicate
+qui satisfait différemment celui qui la donne et celui qui la
+reçoit. L'un la prend comme la récompense de son mérite, l'autre
+la donne pour faire remarquer son équité et son discernement Nous
+choisissons souvent des louanges empoisonnées qui découvrent par
+contre-coup des défauts en nos amis, que nous n'osons divulguer.
+Nous élevons même la gloire des uns pour abaisser par là celle des
+autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de
+Turenne si on ne voulait pas les blâmer tous les deux (max. 144,
+145 et 198, I 148 et 149, 2e état).
+
+[30] Il est malaisé de définir l'amour, et tout ce qu'on en peut
+dire c'est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les
+esprits c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une
+envie cachée et délicate de jouir de ce que l'on aime après
+beaucoup de mystères (max. 68, I 78).
+
+[31] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
+elle, mais la fortune, qui fait les héros (max. 53, I 62).
+
+[32] Il n'y a point de libéralité et ce n'est que la vanité de
+donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I
+286).
+
+[33] L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte,
+le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode
+et agréable et l'envie d'abaisser les autres font cette valeur qui
+est si célèbre parmi les hommes (max. 213. I 226).
+
+[34] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de malheureux
+accidents parce que les habiles gens savent profiter des mauvais,
+et que les imprudents tournent bien souvent les plus avantageux à
+leur préjudice (max. 59. I 68).
+
+[35] On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la
+gloire; de là vient que, quelque chicane qu'on remarque dans la
+justice, elle n'est point égale à la chicane des braves (max. 221,
+I 235).
+
+[36] La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux
+qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227).
+
+[37] Les crimes deviennent innocents et même glorieux par leur
+nombre et par leur excès; de là vient que les voleries publiques
+sont des habiletés, et que les massacres des provinces entières
+sont des conquêtes (MS 68, I 192).
+
+[38] Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu
+de choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les
+plus misérables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinité de
+biens pour les rendre heureux (MP I).
+
+[39] Le vrai honnête homme c'est celui qui ne se pique de rien
+(max. 203, I 215).
+
+[40] La générosité c'est un désir de briller par des actions
+extraordinaires, c'est un habile et industrieux emploi du
+désintéressement, de la fermeté en amitié, et de la magnanimité,
+pour aller promptement à une grande réputation (max. 246, I 268).
+
+[41] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière
+de l'esprit, on peut dire la même chose de son étendue, de sa
+profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,
+et de sa délicatesse.
+
+L'étendue de l'esprit est la mesure de sa lumière.
+
+La profondeur est celle qui découvre le fond des choses
+
+Le discernement les compare et les distingue.
+
+La justesse ne voit que ce qu'il faut voir.
+
+La droiture prend toujours le bon biais des choses.
+
+La délicatesse aperçoit les imperceptibles.
+
+Et le jugement prononce ce qu'elles sont.
+
+Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont
+autres chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout,
+rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages
+dont nous venons de parler (max. 97, I 107).
+
+[42] Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de
+dire grand'chose (max. 137, I 139).
+
+[43] La sincérité c'est une naturelle ouverture de coeur; on la
+trouve en fort peu de gens et celle qui se pratique d'ordinaire
+n'est qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des
+autres (max. 62, I 71).
+
+[44] La finesse n'est qu'une pauvre habileté (MP 2).
+
+[45] Dieu seul fait les gens de bien et on peut dire de toutes nos
+vertus ce qu'un poète a dit de l'honnêteté des femmes. _L'essere
+honesta non é se non un arte de parer honesta_ (MS 33, I 176).
+
+[46] Nous récusons tous les jours des juges pour les plus petits
+intérêts, et nous commettons notre gloire et notre réputation, qui
+est la plus importante affaire de notre vie, aux hommes qui nous
+sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur malignité,
+ou par leur préoccupation, ou par leur sottise, ou par leur
+injustice, et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur
+que nous exposons notre vie et que nous la condamnons à une
+infinité de soucis, de peines et de travaux (max. 268, I 292).
+
+[47] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de
+gens d'esprit emploient communément; les plus habiles affectent de
+les éviter toute leur vie pour s'en servir en quelque grande
+occasion et pour quelque grand intérêt (max. 124, I 126).
+
+[48] Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit, il arrive
+quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un
+endroit se découvre en un autre (max. 125, I 127).
+
+[49] Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands et des
+personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par
+leur mérite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève
+merveilleusement notre orgueil parce que nous la regardons comme
+un effet de notre fidélité; cependant nous serons remplis de
+confusion si nous considérons l'imperfection et la bassesse de sa
+naissance, car elle vient de la vanité, de l'envie de parler et de
+l'impuissance de retenir les secrets, de sorte qu'on peut dire que
+la confiance est comme un relâchement de l'âme causé par le nombre
+et par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239, I 255).
+
+[50] Nous ne nous apercevons que des emportements et des
+mouvements extraordinaires de nos humeurs, comme de la violence,
+de la colère, etc., mais personne quasi ne s'aperçoit que ces
+humeurs ont un cours ordinaire et réglé qui meut et tourne
+doucement et imperceptiblement notre volonté à des actions
+différentes; elles roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et
+exercent successivement leur empire, de sorte qu'elles ont une
+part considérable à toutes nos actions, dont nous croyons être les
+seuls auteurs (max. 297, I 48).
+
+[51] La pitié est un sentiment de nos propre maux dans un sujet
+étranger; c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons
+tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les
+engager à nous les rendre dans de semblables occasions, de sorte
+que les services que nous rendons à ceux qui sont accueillis de
+quelque infortune sont à proprement parler des biens anticipés que
+nous nous faisons (max. 264, I 287).
+
+[52] Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté
+qui nous fait sortir de nous-mêmes, et qui nous immole
+continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de
+croire que, lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
+s'abandonne lui-même, et même qu'il se laisse dépouiller et
+appauvrir sans s'en apercevoir, en sorte qu'il semble que la bonté
+soit la niaiserie et l'innocence de l'amour-propre. Cependant la
+bonté est en effet le plus prompt de tous les moyens don't
+l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins; c'est un chemin
+dérobé par où il revient à lui-même plus riche et plus abondant;
+c'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure, c'est
+enfin un ressort délicat avec lequel il remue, il dispose et tourne
+tous les hommes en sa faveur (max. 236, I 250).
+
+[53] L'humilité est une feinte soumission que nous employons pour
+soumettre effectivement tout le monde; c'est un mouvement de
+l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever
+sur eux; c'est son plus grand déguisement, et son premier
+stratagème; certes, comme il est sans doute que le Protée des
+fables n'a jamais été, il est un véritable dans la nature, car il
+prend toutes les formes comme il lui plaît; mais, quoiqu'il soit
+merveilleux et agréable à voir sur toutes ses figures et dans
+toutes ses industries, il faut pourtant avouer qu'il n'est jamais
+si rare ni si plaisant que lorsqu'on le voit sous la forme et sous
+l'habit de l'humilité; car alors on le voit les yeux baissés, sa
+contenance est modeste et reposée, ses paroles douces et
+respectueuses, pleines de l'estime des autres et de dédain pour
+lui-même; il est indigne de tous les honneurs, il est incapable
+d'aucun emploi, et ne reçoit les charges où on l'élève que comme
+un effet de la bonté des hommes et de la faveur aveugle de la
+fortune (max. 254, I 277).
+
+[54] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des
+extrémités où on arrive rarement; l'espace qui est entre deux est
+vaste, et contient toutes les autres espèces de courages, il n'y a
+pas moins de différence entre eux qu'il y en a entre les visages
+et les humeurs; cependant ils conviennent en beaucoup de choses.
+Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une
+action, et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée;
+il y en a qui sont assez contents quand ils ont satisfait à
+l'honneur du monde et qui font fort peu de choses au delà. On en
+voit qui ne sont pas toujours également maîtres d'eux-mêmes.
+D'autres se laissent quelquefois entraîner à des épouvantes
+générales. D'autres vont à la charge pour n'oser demeurer dans
+leurs postes Enfin il s'en trouve à qui l'habitude des moindres
+périls affermit le courage, et les prépare à s'exposer à de plus
+grands. Outre cela, il y a un rapport général que l'on remarque
+entre tous les courages des différentes espèces dont nous venons
+de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant
+les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté de se
+ménager. Il y a encore un autre ménage plus général qui, à parler
+absolument, s'étend sur toute sorte d'hommes: c'est qu'il n'y en a
+point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de faire dans
+une occasion s'ils avaient une certitude d'en revenir; de sorte
+qu'il est visible que la crainte de la mort ôte quelque chose à
+leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228).
+
+[55] On élève la prudence jusqu'au ciel et il n'est sorte d'éloge
+qu'on ne lui donne; elle est la règle de nos actions et de nos
+conduites, elle est la maîtresse de la fortune, elle fait le
+destin des empires; sans elle on a tous les maux, avec elle on a
+tous les biens; et, comme disait autrefois un poète, quand nous
+avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire
+que nous trouvons dans la prudence tous les secours que nous
+demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne
+saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que,
+travaillant sur une matière aussi changeante et inconnue qu'est
+l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets; Dieu
+seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et
+qui, quand il lui plaît, en accorde les mouvement, fait aussi
+réussir les choses qui en dépendent; d'où il faut conclure que
+toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanité flatte
+notre prudence sont autant d'injures que nous faisons à sa
+providence (max. 65, I 75).
+
+[56] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
+assemblés, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner;
+l'un paraît avec une déférence respectueuse et dit qu'il vient
+recevoir les conduites et soumettre ses sentiments, et son dessein
+le plus souvent est de faire passer les siens et de rendre celui
+qu'il fait maître de son avis garant de l'affaire qu'il lui
+propose. Quant à celui qui conseille, il paye d'abord la sincérité
+de son ami d'un zèle ardent et désintéressé qu'il lui montre, et
+cherche en même temps dans ses propres intérêts des règles de
+conseiller, de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à
+celui qui le reçoit (max. 116, I 118).
+
+[57] Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car,
+sous prétexte de pleurer une personne qui nous est chère, nous
+pleurons les nôtres, c'est-à-dire la diminution de notre bien, de
+notre plaisir ou de notre considération. De cette manière les
+morts ont l'honneur des larmes qui coulent pour les vivants. J'ai
+dit que c'est une espèce d'hypocrisie parce que par elle l'homme
+se trompe seulement lui-même. Il y en a une autre qui n'est pas si
+innocente et qui impose à tout le monde: c'est l'affliction de
+certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et
+immortelle douleur; car le temps, qui consomme tout, l'ayant
+consommée, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs
+plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre et
+travaillent à persuader par toutes leurs actions qu'elles
+égaleront la durée de leur déplaisir à leur propre vie. Cette
+triste et fatigante vanité se trouve pour l'ordinaire dans les
+femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
+chemins à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
+s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable
+douleur (cf. la maxime suivante).
+
+[58] Outre ce que nous avons dit, il y encore quelques autres
+espèces de larmes qui coulent de certaines petites sources et qui
+par conséquent s'écoulent incontinent; on pleure pour avoir la
+réputation d'être tendre, on pleure pour être pleuré, et on pleure
+enfin de honte de ne pas pleurer (pour cette maxime et la
+précédente. max. 233, I 247).
+
+[59] Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les
+crimes par leurs préceptes, ils n'ont fait que les employer au
+bâtiment de l'orgueil (MS 21, I 105).
+
+[60] Les affaires et les actions des grands hommes ont comme les
+statues leur point de perspective il y en a qu'il faut voir de
+près pour en discerner toutes les circonstances, et il y en a
+d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
+éloigné (max 104, I 114)
+
+[61] Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si
+nous n'avons pu le garder nous-même? (MS 64, I 100.)
+
+[62] Les philosophes ne condamnent les richesse que par le mauvais
+usage que nous en faisons; il dépend de nous de les acquérir et de
+nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et
+accroissent les vices comme le bois entretient et augmente le feu,
+nous pouvons les consacrer à toutes les vertus, et les rendre même
+par là plus agréables et plus éclatantes (MP 3)
+
+[63] Celui-là n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais
+celui qui la connaît, qui la goûte et qui la discerne (max. 105, I
+115).
+
+[64] La plus déliée de toutes les finesses est de savoir bien
+faire semblant de tomber dans les pièges que l'on nous tend; on
+n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les
+autres (max. 117, I 121).
+
+[65] La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans témoins
+ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I 229).
+
+[66] L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par
+laquelle elle empêche les troubles, les désordres et les émotions
+que la vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle, par
+cette force les héros se maintiennent dans un état paisible et
+conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les
+accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette
+intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu
+que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est
+nécessaire dans les périls de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230
+et 231).
+
+[67] Enfin l'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses
+métamorphoses, après avoir joué tout seul les personnages de la
+comédie humaine, se montre avec son visage naturel et se découvre
+par la fierté, de sorte qu'à proprement parler la fierté est
+l'éclat et la déclaration de l'orgueil (MS 6, I 37).
+
+[68] La politesse de l'esprit est un tout de l'esprit par lequel
+il pense toujours des choses agréables, honnêtes et délicates (max
+99. I 109).
+
+[69] La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel
+il pénètre et conçoit les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire
+celles qui sont le plus capables de plaire aux autres (max 100. I
+110).
+
+[70] Qui ne rirait de la modération, et de l'opinion qu'on a
+conçue d'elle? Elle n'a garde (ainsi qu'on croit) de combattre et
+de soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent
+trouver ensemble, la modération n'étant véritablement qu'une
+paresse, une langueur et un manque de courage, de manière qu'on
+peut justement dire que la modération est la bassesse de l'âme
+comme l'ambition en est l'élévation (max. 293. I 17)
+
+[71] La modération dans la bonne fortune n'est que la crainte de
+la honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on
+a (MS 3. I 18).
+
+[72] La politesse des États est le commencement de leur décadence,
+parce qu'elle applique tous les particuliers à leurs intérêts
+propres et les détourne du bien public (MS 52. I 282).
+
+[73] La faiblesse de l'esprit est mal nommée; c'est en effet la
+faiblesse du coeur, qui n'est autre chose qu'une impuissance
+d'agir et un manque de principe de vie (max. 44. I 49).
+
+[74] La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les
+défauts de l'esprit (max. 257. I 280).
+
+[75] La sévérité des femmes c'est un ajustement et un fard
+qu'elles ajoutent à leur beauté, c'est comme un prix dont elles
+augmentent le leur, c'est enfin un attrait fin et délicat et une
+douceur déguisée (max. 204, I 216).
+
+[76] Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance
+seraient tentés, comme les poètes, de l'appeler la fille du Ciel
+puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre; en effet elle
+est produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir
+pour but, regardent seulement les intérêts particuliers de ceux
+qui les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à
+leur propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand
+et si général (MS. 41. I 232).
+
+[77] La modération dans la bonne fortune est le calme de notre
+humeur adoucie par la satisfaction de l'esprit; c'est aussi la
+crainte du blâme et du mépris qui suivent ceux qui s'enivrent de
+leur bonheur, c'est une vaine ostentation de la force de notre
+esprit, et enfin, pour la définir intimement, la modération des
+hommes dans leurs plus hautes élévations est une ambition de
+paraître plus grands que les choses qui les élèvent (max. 17 et
+18, I 19 et 20).
+
+[78] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange parce
+qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments qu'on ne
+s'ôte ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186)
+
+[79] La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre
+(max. 153, I 160).
+
+[80] La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un désir
+d'être estimé poli (max. 260, I 283).
+
+[81] La vérité qui fait les gens véritables est une imperceptible
+ambition qu'ils ont de rendre leur témoignage considérable et
+d'attirer à leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72).
+
+[82] Nous avouons nos défauts pour réparer le préjudice qu'ils
+nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur
+donnons de la justice du nôtre (max. 184, I 193).
+
+[83] La clémence des princes est une politique dont ils se servent
+pour gagner l'affection des peuples (max. 15, I 15).
+
+[84] On s'est trompé quand on a cru, après tant de grands
+exemples, que l'ambition et l'amour triomphaient toujours des
+autres passions; c'est la paresse, toute languissante qu'elle est,
+qui en est le plus souvent la maîtresse: elle usurpe
+insensiblement sur tous les desseins et sur toutes les actions de
+la vie, et enfin elle émousse et éteint toutes les passions et
+toutes les vertus (max. 266, I 289).
+
+[85] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses peuvent
+difficilement s'appliquer assez aux grandes, parce qu'ils
+consomment toute leur application pour les petites, et même, en la
+plupart des hommes, c'est une marque qu'ils n'ont aucun talent
+pour les grandes (max. 41 et MS 7, I 45 et 51).
+
+[86] Il y a deux sortes d'inconstances: l'une qui vient de la
+légèreté de l'esprit qui à tout moment change d'opinion, ou plutôt
+de la pauvreté de l'esprit qui reçoit toutes les opinions des
+autres; l'autre qui est plus excusable, vient de la [fin] du goût
+des choses que l'on aimait (max. 181, I 190).
+
+[87] La sobriété est l'amour de la santé ou l'impuissance de
+manger beaucoup (MS 24, I 135).
+
+[88] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de
+leur repos (max. 205, I 217).
+
+[89] Le mépris des richesses, dans les philosophes, était un désir
+caché de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le
+mépris des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret
+qu'ils avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement de la
+pauvreté; c'était enfin un chemin détourné pour aller à la
+considération que les richesses donnent (max. 54, I 63).
+
+[90] La fidélité est une invention rare de l'amour-propre par
+laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses,
+se rend à lui-même infiniment précieux; de tous les trafics de
+l'amour-propre c'est celui où il fait moins d'avances et de plus
+grands profits; c'est un raffinement de sa politique, car il
+engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur
+liberté et par leur vie qu'ils sont forcés de confier en quelques
+occasions, à élever l'homme fidèle au-dessus de tout le monde
+(max. 247, I 269).
+
+[91] L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
+qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier état).
+
+[92] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage
+qu'elles nous causent (max. 180, I 189).
+
+[93] Il y a des héros en mal comme en bien (max. 185, I 194).
+
+[94] L'amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses
+pour soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les
+rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en ouvrait les
+moyens; il ne repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les
+sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs pour en
+tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses
+désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que
+ses conduites; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses
+transformations passent celles de la métamorphose, et ses
+raffinements ceux de la chimie.
+
+On ne peut sonder la profondeur ni percer les ténèbres de ses
+abîmes; là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il y
+fait mille insensibles tours et retours; là il est souvent
+invisible à lui-même, et il y conçoit, il y nourrit, et il y
+élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines;
+il en forme même quelquefois de si monstrueuses que, lorsqu'il les
+a mises au jour, il les méconnaît ou il ne peut se résoudre à les
+avouer.
+
+De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions
+qu'il a de lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances,
+ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient
+qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
+qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus d'envie de courir quand
+il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a
+rassasiés.
+
+Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas
+qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est
+semblable à nos yeux qui découvrent tout et sont aveugles
+seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts
+et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses
+souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend,
+il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de sorte
+qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une magie
+qui lui est propre.
+
+Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaie
+de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le
+menacent; cependant il fait quelquefois en peu de temps et sans
+aucun effort ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est
+capable dans le cours de plusieurs années: d'où l'on pourrait
+conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-même que ses
+désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de
+ses objets, que son goût est le prix qui les relève et le fard qui
+les embellit, que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit
+son gré lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré.
+
+Il est tous les contraires; il est impérieux et obéissant, sincère
+et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux, etc.
+
+Il a de différentes inclinations selon la diversité des
+tempéraments, qui les tournent et le dévouent pour l'ordinaire à
+la gloire ou aux richesses ou aux plaisirs; il en change selon le
+changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences;
+mais il lui est indifférent d'en avoir plusieurs ou de n'en avoir
+qu'une, parce qu'il se partage en plusieurs et se ramasse en une
+quand il le faut et comme il lui plaît. Il est inconstant et,
+outre les changements qui lui viennent des causes étrangères, il
+en a une infinité qui naissent de lui et de son propre fonds, car
+il est naturellement inconstant de toutes manières; il est
+inconstant d'inconstance, de légèreté, d'amour, de nouveauté, de
+lassitude et de dégoût.
+
+Il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la
+dernière application, et avec des travaux incroyables, à obtenir
+des choses qui ne lui sont point avantageuses et qui même lui sont
+nuisibles, et qu'il poursuit seulement parce qu'il les veut.
+
+Il est bizarre et met souvent toute son application dans les
+emplois les plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les
+plus fades et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables.
+
+Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les
+conditions; il vit partout, il vit de tout, et il vit de rien; il
+s'accommode des choses et de leur privation; il passe même dans le
+parti des gens de piété qui lui font la guerre; il entre dans
+leurs desseins et, ce qui est admirable il se hait lui-même, avec
+eux il conjure sa perte, il travaille même à sa ruine; enfin il ne
+se soucie que d'être, et, pourvu qu'il soit, il veut bien être son
+ennemi.
+
+Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint à la plus sévère
+piété, et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se
+détruire, parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un
+endroit, il se rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte
+son plaisir, il le change seulement en satisfaction; et lors même
+qu'il est vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve
+dans le triomphe de sa défaite.
+
+Voilà la peinture de l'amour-propre, dont toute la vie n'est
+qu'une grande et longue agitation; la mer en est une image
+sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence de ses vagues
+continuelles une fidèle expression de la succession turbulente de
+ses pensées et de ses éternels mouvements (MS I, I I).
+
+[95] L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent
+trompés. (max. 118, I 122)
+
+[96] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler
+(max. 138, I 140).
+
+[97] La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis (MP 4).
+
+[98] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
+l'amour de la faveur; c'est aussi la rage de n'avoir point la
+faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le mépris des
+favoris; c'est enfin une secrète envie de les détruire qui fait
+que nous leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas leur ôter
+[ce] qui leur attire ceux de tout le monde (max. 55, I 64).
+
+[99] Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il
+l'est souvent de lui-même (max. 135, I 137).
+
+[100] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des
+marchands: elle soutient le commerce, et nous ne payons pas pour
+la justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens
+qui nous prêtent (max. 223, I 237).
+
+[101] La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres pour
+acquérir leur estime fait qu'enfin nous nous déguisons à
+nous-mêmes (max. 119, I 123).
+
+[102] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
+imagination qu'ils ne le sont en effet, et on n'est jamais si
+heureux ni si malheureux que l'on pense (max. 49, I 56).
+
+[103] Il y a des personnes à qui leurs défauts siéent bien et
+d'autres qui sont disgraciées de leurs bonnes qualités (max. 251,
+I 281).
+
+[104] La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
+sincérité, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un désir de
+rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre et une
+crainte de quelque mauvais événement (max. 82. I 95).
+
+[105] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant
+la persécution et leur haine que les bonnes qualités que nous
+avons (max. 29, I 32).
+
+[106] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
+paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est
+qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut
+dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les plus
+habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
+seulement une mine attentive au même temps que l'on voit, dans
+leurs yeux et dans leur esprit, un égarement et une précipitation
+de retourner à ce qu'ils veulent dire, au lieu de considérer que
+c'est un mauvais moyen de plaire ou de persuader les autres de
+chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et
+bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse
+avoir (max. 139, I 141).
+
+[107] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la
+vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer
+ses objets; ce qu'il fait d'une manière fort étonnante, car non
+seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même abusé, mais
+aussi, comme si ses actions étaient des miracles, il change l'état
+et la nature des choses soudainement. En effet, lorsqu'une
+personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa
+persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la
+justice que notre amour-propre juge ses actions, il donne même une
+étendue à ses défauts qui les rend énormes, et met ses bonnes
+qualités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus
+dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même
+personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intérêts
+l'a réconciliée avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt
+à son mérite le lustre que notre aversion venait d'effacer. Tous
+ses avantages en reçoivent un fort grand des biais dont nous les
+regardons; toutes ses mauvaises qualités disparaissent, et nous
+appelons même toute notre indulgence pour la forcer à justifier la
+guerre qu'elles nous ont faite (cf. la maxime suivante).
+
+[108] Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour
+la fait voir plus clairement que les autres, car nous voyons un
+amoureux, agité de la rage où l'a mis un visible oubli ou
+infidélité découverte, conjure[r] le ciel et les enfers contre sa
+maîtresse et néanmoins, aussitôt qu'elle s'est présentée et que sa
+vue a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend
+cette beauté innocente, il n'accuse plus que lui-même, il condamne
+ses condamnations et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre
+il ôte la noirceur aux actions mauvaises de sa maîtresse et en
+sépare le crime pour en charger ses soupçons (pour cette maxime et
+la précédente: max. 88, I 101).
+
+[109] La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on nous ôte ce
+qui nous appartient; de là vient cette considération et ce respect
+pour tous les intérêts du prochain et cette scrupuleuse
+application à ne lui faire aucun préjudice. Sans cette crainte qui
+retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la
+fortune lui a donnés, pressé par la violente passion de se
+conserver, comme par une faim enragée, il ferait des courses
+continuellement sur les autres (MS 14, I. 88).
+
+[110] La justice, dans les bons juges qui sont modérés n'est que
+l'amour de l'approbation; dans les ambitieux c'est l'amour de leur
+élévation (MS 15, I 89).
+
+[111] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
+jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
+infailliblement leurs pareils. L'imitation des biens vient de
+l'émulation et celle des maux de l'excès de la malignité naturelle
+qui, étant comme tenue en prison par la honte, est mise en liberté
+par l'exemple (max. 230, I 244).
+
+[112] Nul ne mérite d'être loué de bonté s'il n'a la force et la
+hardiesse de pouvoir être méchant: toute autre bonté n'est en
+effet qu'une privation de vice ou plutôt la timidité des vices et
+leur endormissement (max. 237, I 251).
+
+[113] Chacun pense être plus fin que les autres (MP 5).
+
+[114] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
+orgueil; il sert encore à le nourrir et à l'augmenter, et c'est
+pour manquer de lumières que nous ignorons toutes nos misères et
+tous nos défauts (MS 19, I 102).
+
+[115] La constance en amour est une inconstance perpétuelle qui
+fait que notre coeur s'attache successivement à toutes les
+qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la
+préférence à l'une, tantôt à l'autre, de sorte que cette constance
+n'est que notre inconstance arrêtée et renfermée dans un sujet
+(max. 175. I 184).
+
+[116] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur
+mérite, mais selon nos besoins et l'opinion que nous croyons leur
+avoir donnée de ce que nous valons (MS 70, I 248).
+
+[117] Il n'y a point d'amour pure et exempte du mélange de nos
+autres passions, que celle qui est cachée au fond du coeur et que
+nous ignorons nous-mêmes (max. 69, I 79).
+
+[118] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le
+manque de vertu (max. 186, I 195).
+
+[119] La passion fait souvent du plus habile homme un sot et rend
+quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).
+
+[120] Il y a des gens niais qui se connaissent niais et qui
+emploient habilement leur niaiserie (max. 208, I 220).
+
+[121] Tout le monde est plein de pelles qui se moquent des
+fourgons (MS 5. I 33).
+
+[122] On ne saurait compter toutes les espèces de vanité (MP 6).
+
+[123] Pour savoir, il faut savoir le détail des choses, et comme
+il est presque infini, de là vient que si peu de gens sont savants
+et que nos connaissances sont superficielles et imparfaites, et
+qu'on décrit les choses au lieu de les définir. En effet on ne les
+connaît et on ne les fait connaître qu'en gros et par des marques
+communes, de même que si quelqu'un disait que le corps humain est
+droit et composé de différentes parties, sans dire le nombre, la
+situation, les fonctions, les rapports et les différences de ces
+parties (max. 106, I 116).
+
+[124] Il est bien malaisé de distinguer la bonté répandue et
+générale pour tout le monde de la grande habileté (MS 44, I 252).
+
+[125] On incommode toujours les autres quand on est persuadé de ne
+les pouvoir jamais incommoder (max. 242, I 264).
+
+[126] Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux
+des hommes sont représentées par les politiques comme les effets
+des grands intérêts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de
+l'humeur et des passions; ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine,
+qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du
+monde, était un effet de la jalousie (max. 7, I 7).
+
+[127] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent
+toujours; elles sont comme un art de la nature dont les règles
+sont infaillibles et l'homme le plus simple, qui sent, persuade
+mieux que celui qui n'a que la seule éloquence (max. 8, I 8).
+
+[128] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et à
+ne dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).
+
+[129] Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être
+malheureux pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont de
+véritables héros, puisque la mauvaise fortune ne s'opiniâtre
+jamais à persécuter que les personnes qui ont des qualités
+extraordinaires (max. 50, I 57).
+
+[130] La coquetterie est le fond de l'humeur de toutes les femmes,
+mais toutes n'en ont pas l'exercice parce que la coquetterie de
+quelques-unes est arrêtée et enfermée par leur tempérament et par
+leur raison (max. 241, I 263).
+
+[131] Un homme d'esprit serait souvent embarrassé sans la
+compagnie des sots (max. 140, I 142).
+
+[132] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix, une
+action et un air de visage qui leur sont propres; c'est ce qui
+fait les bons et les mauvais comédiens, et c'est ce qui fait aussi
+que les personnes plaisent ou déplaisent (max. 255, I 278).
+
+[133] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point et
+qu'il trouve toutes achevées en lui-même, de sorte qu'il semble
+qu'elles y soient cachées comme l'or et les diamants dans le sein
+de la terre (max. 101, I 111).
+
+[134] La confiance de plaire est souvent le moyen de plaire
+infailliblement (MS 46, I 256).
+
+[135] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
+véritable dessein de trahir (max. 120, I 124).
+
+[136] L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté et à la
+valeur les augmente et les perfectionne et leur fait faire de plus
+grands effets qu'ils n'auraient été capables de faire d'eux-mêmes
+(max. 150, I 156).
+
+[137] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
+nous-mêmes, que de voir que nous avons été dans des états et dans
+des sentiments que nous désapprouvons à cette heure (max. 51, I
+58).
+
+[138] Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre
+raison (max. 42, I 46).
+
+[139] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas
+tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de
+changer, que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés
+de ceux qui nous connaissent trop et l'espérance de l'être
+davantage de ceux qui ne nous connaissent guère (max. 178, I 187).
+
+[140] Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de
+passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles qui
+ont seulement de plus grandes vues (MS 31, I 161).
+
+[141] On n'est jamais si malheureux qu'on craint ni si heureux
+qu'on espère (MS 9, I 59).
+
+[142] On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer et
+l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
+compagnie (max. 141, I 143).
+
+[143] Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui
+prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop
+aisément qu'elles sont véritables en nous (MP 7).
+
+[144] La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps,
+et quelque éloignés que nous paraissions être des passions que
+nous n'avons point encore ressenties, il faut croire toutefois que
+l'on n'y est pas moins exposé qu'on l'est à tomber malade quand on
+se porte bien (max. 188, I 197).
+
+[145] On blâme l'injustice, non pas par la haine qu'on a pour
+elle, mais par le préjudice qu'on en reçoit (MS 16, I 90).
+
+[146] Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts
+et les conduire chacun dans son ordre; notre avidité le trouble
+souvent en nous faisant courir à tant de choses à la fois; de là
+vient que pour désirer trop les moins importantes, nous ne les
+faisons pas assez servir à obtenir les plus considérables (max.
+66, I 76).
+
+[147] Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de
+la fortune (max. 45, I 50).
+
+[148] La honte, la paresse, la timidité ont souvent toutes seules
+le mérite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre
+vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).
+
+[149] On n'a plus de raison quand on n'espère plus d'en trouver
+aux autres (MS 20, I 103).
+
+[150] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois des constances, des
+froideurs, et des mépris de la mort pour ne pas penser à elle et
+pour s'étourdir, de sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces
+mépris font à leur esprit ce que le mouchoir fait à leurs yeux
+(max. 21, I 24).
+
+[151] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
+l'injustice (max. 78, I 91).
+
+[152] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que
+dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e état).
+
+[153] La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour
+sauver leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant
+qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils
+s'exposent (max. 219, I 233).
+
+[154] On ne loue que pour être loué (max. 146, I 150).
+
+[155] Il n'y a que Dieu qui sache si un procédé net, sincère et
+honnête est plutôt un effet de probité que d'habileté (max. 170, I
+178).
+
+[156] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de
+chaque chose (max. 244, I 266).
+
+[157] On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt
+(MS 28, I 151).
+
+[158] La vérité est le fondement et la justification de la beauté
+(MS 49, I 260).
+
+[159] Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions
+pas de celui des autres (max. 34, I 38).
+
+[160] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons
+toutes choses comme si nous étions immortels (MP 8).
+
+[161] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui
+leur sert que la louange qui les trahit (max. 147, I 152).
+
+[162] La subtilité est une fausse délicatesse et la délicatesse
+une solide subtilité (max. 128, I 130).
+
+[163] La vérité est le fondement et la raison de la perfection et
+de la beauté, car il est certain qu'une chose, de quelque nature
+qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est tout ce qu'elle
+doit être et si elle a tout ce qu'elle doit avoir. (MS 49, I 260).
+
+[164] Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait
+qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles parlent
+raisonnablement et équitablement; la charité a seule le privilège
+de dire quasi tout ce qui lui plaît et de ne blesser jamais
+personne (max. 9, I 9).
+
+[165] Le monde, ne connaissant point le véritable mérite, n'a
+garde de pouvoir le récompenser; aussi n'élève-t-il à ses
+grandeurs et à ses dignités que des personnes qui ont de belles
+qualités apparentes et il couronne généralement tout ce qui luit
+quoique tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).
+
+[166] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il
+y a un mérite fade et des personnes qui dégoûtent avec des
+qualités bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e état).
+
+[167] Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces de
+nos amis lorsqu'elles servent à nous faire faire quelque belle
+action (max. 235, I 249).
+
+[168] Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont
+bientôt oubliés (max. 196, I 207).
+
+[169] L'intérêt donne toute sorte de vertus et de vices (max. 253,
+I 276).
+
+[170] Plusieurs personnes s'acquittent des devoirs de la
+reconnaissance, quoiqu'il soit vrai de dire que personne n'en a
+effectivement (max. 224, I 238).
+
+[171] Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
+pour y paraître établi (max. 56, I 65).
+
+[172] Dans toutes les professions et dans tous les arts, chacun se
+fait une mine et un extérieur qu'il met en la place de la chose
+dont il veut avoir le mérite, de sorte que tout le monde n'est
+composé que de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à
+y trouver les choses (max. 256, I 279).
+
+[173] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le
+monde chante un certain temps quelque fades et dégoûtants qu'ils
+soient (max. 211, I 223).
+
+[174] Comme dans la nature il y a une éternelle génération et que
+la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de
+même il y a dans le coeur humain une génération perpétuelle de
+passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours
+l'établissement d'une autre (max. 10, I 10).
+
+[175] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
+semblable, est véritable dans la physique, mais je sais bien
+qu'elle est fausse dans la morale et que les passions en
+engendrent souvent qui leur sont contraires; ainsi l'avarice
+produit quelquefois la libéralité, et la libéralité l'avarice, on
+est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de la timidité
+(max. 11, I 11).
+
+[176] Peu de gens sont cruels de cruauté, mais tous les hommes
+sont cruels et inhumains d'amour-propre (MS 32, I 174).
+
+[177] L'intérêt parle toute sorte de langues et joue toute sorte
+de personnages, même celui de désintéressé (max. 39, I 43).
+
+[178] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112).
+
+[179] Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le
+voile de la piété et de l'honneur, il y en a toujours quelque coin
+qui se montre (max. 12, I 12).
+
+[180] La philosophie triomphe aisément des maux passés et de ceux
+qui ne sont pas prêts d'arriver, mais les maux présents triomphent
+d'elle (max. 22, I 25).
+
+[181] Ce qui fait tout le mécompte que nous voyons dans la
+reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
+et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du
+bienfait (max. 225, I 239).
+
+[182] La vanité et la honte, et surtout le tempérament, fait la
+valeur des hommes, et la chasteté des femmes, dont chacun mène
+tant de bruit (max. 220, I 234).
+
+[183] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire
+des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient
+de conduite (max. 156, I 163).
+
+[184] On se console souvent d'être malheureux en effet par un
+certain plaisir qu'on trouve à le paraître (MS 10, I 60).
+
+[185] On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien
+mettre en oeuvre de médiocres qualités dérobe l'estime et donne
+souvent plus de réputation que le véritable mérite (max. 162, I
+164).
+
+[186] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie, ils
+les font valoir ce qu'ils veulent et on est forcé de les recevoir
+selon leur cours et non pas selon leur véritable prix (MS 67, I
+165).
+
+[187] La vertu est un fantôme formé par nos passions à qui on
+donne un nom honnête pour faire impunément ce qu'on veut (MS 34, I
+179).
+
+[188] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre, non par la
+résolution, mais par la stupidité et par la coutume, et la plupart
+des hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).
+
+[189] L'imitation est toujours malheureuse et tout ce qui est
+contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles
+sont naturelles (MS 43, I 245).
+
+[190] Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a
+planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque
+talent de même que chaque arbre a ses propriétés et ses effets qui
+lui sont tous particuliers; de là vient que le poirier le meilleur
+du monde ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le
+talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des
+talents les plus communs; de là vient encore qu'il est aussi
+ridicule de vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en
+soi que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on
+n'y ait point semé les oignons (MP 9).
+
+[191] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir
+(max. 270, I 294).
+
+[192] L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui
+fait toute la lumière des autres (max. 40, I 44).
+
+[193] Il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent
+(max. 148, I 153).
+
+[194] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut
+avoir l'économie (max. 159, I 166).
+
+[195] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme
+il est, c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en
+soi-même de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de
+ses sentiments et de ses inclinations (MP 10).
+
+[196] On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de
+nos actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max.
+160, I 167).
+
+[197] Il faut une certaine proportion entre les actions et les
+desseins qui les produisent, sans laquelle les actions ne font
+jamais tous les effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).
+
+[198] Quoique la vanité des ministres se flatte de la grandeur de
+leurs actions, elles sont bien souvent les effets du hasard ou de
+quelque petit dessein (max. 57, I 66).
+
+[199] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans
+la moindre occasion étouffée par l'intérêt (max. 275, I 299).
+
+[200] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (max. 209,
+I 221).
+
+[201] Les grands hommes s'abattent et se démontent à la fin par la
+longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent
+forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
+donnaient la gêne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs
+malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de
+leur âme; cela fait voir manifestement qu'à une grande vanité près
+les héros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27).
+
+[202] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue
+qu'ils ont et le mérite de leur fortune (max. 212, I 224).
+
+[203] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
+défauts (max. 190, I 198).
+
+[204] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt,
+comme les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).
+
+[205] Il y a des hommes que l'on estime, qui n'ont pour toutes
+vertus que des vices qui sont propres à la société et au commerce
+de la vie (max. 273, I 297).
+
+[206] Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la
+vérité puisque nous nous la cachons si souvent nous-mêmes (MP II).
+
+[207] Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que
+la peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la
+doit mépriser (MP 12).
+
+[208] Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si bien
+persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal que le
+tourment qu'ils se donnent pour éterniser leur réputation (MS 53,
+I 285, Ier état).
+
+[209] Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la
+paresse sur la frontière de plusieurs vertus (MP 13).
+
+[210] La fin du bien est un mal, la fin du mal est un bien (MP
+14).
+
+[211] L'orgueil est égal dans tous les hommes et il n'y a de
+différence qu'en la manière de le mettre au jour (max. 35, I 39).
+
+[212] On blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sert
+rarement à corriger les siens (MP 15).
+
+[213] On n'oublie jamais si bien les choses que quand on s'est
+lassé d'en parler (MS 26, I 144).
+
+[214] Comment peut-on se répondre si hardiment de soi-même
+puisqu'il faut auparavant se pouvoir répondre de sa fortune? (MS
+II, I 70.)
+
+[215] L'espérance, toute vaine et toute trompeuse qu'elle est
+d'ordinaire, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un
+beau chemin (max. 168, I 175).
+
+[216] La magnanimité est assez définie par son nom; on pourrait
+dire toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil et la voie la
+plus noble qu'elle ait pour recevoir des louanges (max. 285, I
+313).
+
+[217] La clémence c'est un mélange de gloire, de paresse et de
+crainte dont nous faisons une vertu (max. 16, I 16).
+
+[218] On n'est pas moins exposé aux rechutes des maladies de l'âme
+que de celles du corps; nous croyons être guéris bien que le plus
+souvent ce ne soit qu'un relâche ou un changement de mal; quand
+les vices nous quittent, nous voulons croire que c'est nous qui
+les quittons; on pourrait presque dire qu'ils nous attendent sur
+le cours ordinaire de la vie comme des hôtelleries où il faut
+successivement loger, et je doute que l'expérience même nous en
+peut [sic] garantir s'il nous était permis de faire deux fois le
+même chemin (max. 193, 192 et 191, I 204, 203 et 202).
+
+[219] Si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
+ressemble plus à la haine qu'à l'amitié (max. 72, I 82).
+
+[220] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que
+par celles qu'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).
+
+[221] La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la
+durée de notre vie (max. 5, I 5).
+
+[222] Il y a beaucoup de femmes qui n'ont jamais eu de
+galanteries, mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais eu
+qu'une (max. 73, I 83).
+
+[223] L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au
+corps qu'elle anime (MS 13, I 77).
+
+[224] Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher
+l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas (max. 70, I 80).
+
+[225] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on
+ne peut se plaindre avec justice de la cruauté de sa maîtresse, ni
+elle de la légèreté de son amant (MS 62, I 81).
+
+[226] La durée de l'amour et ce qu'on appelle ordinairement
+constance sont deux choses bien différentes: la première vient de
+ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime,
+comme dans une source inépuisable, de nouveaux sujets d'aimer, et
+l'autre vient de qu'on se fait un honneur de tenir sa parole (max.
+176, I 185).
+
+[227] Les vices entrent dans la composition des vertus comme les
+poisons entrent dans la composition des plus grands remèdes de la
+médecine, la prudence les assemble, elle les tempère et elle s'en
+sert utilement contre les maux de la vie (max. 182, I 191).
+
+[228] Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas
+selon leur grandeur, mais selon notre sensibilité (MP 16).
+
+[229] La curiosité n'est pas, comme l'on croit, un simple amour de
+la nouveauté: il y en a d'intérêt, qui fait que nous voulons
+savoir les choses pour nous en prévaloir; et il y en a une autre
+d'orgueil, qui nous donne envie d'être au-dessus de tous ceux qui
+ignorent les choses, et de n'être pas au-dessous de ceux qui les
+savent (max. 173, I 182).
+
+[230] On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude
+(max. 226, I 240).
+
+[231] On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément
+(max. 121, I 125).
+
+[232] Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois
+(max. 149, I 154).
+
+[233] On peut connaître son esprit, mais qui peut connaître son
+coeur? (max. 103, I 113).
+
+[234] Le vrai ne fait pas tant de bien dans le monde que le
+vraisemblable y fait de mal (max. 64, I 73).
+
+[235] La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté (cf. la maxime
+suivante).
+
+[236] On ne croit pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous
+voyons (pour cette maxime et la précédente: max. 265, I 288).
+
+[237] Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire
+pas assez ce qui en est l'origine (MP 17).
+
+[238] Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir,
+parce qu'on songe plus à paraître aux autres qu'à être
+effectivement ce qu'il faut être (max. 199, I 210).
+
+[239] La jalousie ne subsiste que dans les doutes et ne vit que
+dans de nouvelles inquiétudes; l'incertitude est sa matière (max.
+32, I 35).
+
+[240] Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on
+craint, parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour;
+c'est un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les
+soupçons (MP 18).
+
+[241] Il est difficile de comprendre combien est grande la
+ressemblance et la différence qu'il y a entre tous les hommes (MP
+19).
+
+[242] C'est être véritablement honnête homme que de vouloir bien
+être examiné des honnêtes gens en tous temps et sur tous les
+sujets qui se présentent (max. 206, I 218).
+
+[243] Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de l'amour-propre
+dont il ne faut non plus disputer que des goûts de la langue ou du
+choix des couleurs (max. 46, I 52).
+
+[244] Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des
+hommes que de leur faire trop de bien (max. 238, I 253).
+
+[245] Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent
+le coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert (MP
+20).
+
+[246] De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme
+il lui plaît il s'en fait plusieurs vertus (max. I, I 293).
+
+[247] On est sage pour les autres, personne ne l'est assez pour
+soi-même (max. 132, I 133).
+
+[248] La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande
+partie de celle que l'on a aux autres (MS 47, I 258).
+
+[249] On peut toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille bien
+(max. 243, I 265 et 272, Ier état).
+
+[250] La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de
+la santé, c'est la folie de la raison (max. 271, I 295).
+
+[251] Toutes les passions ne sont autre chose que les divers
+degrés de la chaleur et de la froideur du sang (MS 2, I 13).
+
+[252] Comme c'est le caractère des grands esprits de faire
+entendre avec peu de paroles beaucoup de choses, les petits
+esprits en revanche ont l'art de parler beaucoup et de ne dire
+rien (max. 142, I 145).
+
+[253] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est
+la paresse, elle est la plus violente et la plus maligne de
+toutes, quoique sa violence soit insensible et que les dommages
+qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons
+attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
+rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos
+plaisirs; c'est le petit poisson qui a la force d'arrêter les plus
+grands navires, c'est une bonace plus dangereuse aux plus
+importantes affaires que les écueils et les plus grandes tempêtes;
+le repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend
+soudainement ses plus ardentes poursuites et ses plus opiniâtres
+résolutions, et enfin, pour donner la véritable idée de cette
+passion, il faut dire que la paresse est une béatitude de l'âme
+qui la console de toutes ses pertes et la fait renoncer à toutes
+ses prétentions (MS 54, I 290).
+
+[254] La magnanimité méprise tout pour avoir tout (max. 248, I
+270).
+
+[255] L'homme est si misérable que, tournant toutes ses conduites
+à satisfaire ses passions, il gémit incessamment sous leur
+tyrannie; il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il
+faut qu'il se fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du
+dégoût non seulement dans ses vices, mais encore dans leurs
+remèdes, et ne peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies
+ni du travail de sa guérison (MP 21).
+
+[256] Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il
+se fît un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans
+toutes les actions de sa vie (MP 22).
+
+[257] Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si
+aises d'en remarquer aux autres (max. 31, I 34).
+
+[258] Je ne sais si on peut dire de l'agrément séparé de la beauté
+que c'est une symétrie dont on ne sait pas les règles et un
+rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs
+et l'air de la personne (max. 240, I 261).
+
+[259] Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule
+apparent et qui sont dans leurs raisons cachées très sages et très
+solides (max. 163, I 170).
+
+[260] En vieillissant on devient plus fou et plus sage (max. 210,
+I 222).
+
+[261] L'espérance et la crainte sont inséparables et il n'y a
+point de crainte sans espérance ni d'espérance sans crainte (MP
+23).
+
+[262] Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles
+heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'où dépend une
+grande partie de la louange ou du blâme qu'on leur donne (max. 58,
+I 67).
+
+[263] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille
+différentes copies (max. 74, I 84).
+
+[264] L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un
+mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse
+d'espérer ou de craindre (max. 75, I 85).
+
+[265] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le
+monde en parle, mais peu de gens en ont vu (max. 76, I 86).
+
+[266] L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on
+lui attribue, où il n'a souvent guère plus de part que le doge en
+a à ce qui se fait à Venise (max. 77, I 87).
+
+[267] Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous
+est presque toujours plus grand que celui que nous y avons
+nous-mêmes (MP 24).
+
+[268] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans
+l'avoir assez examiné est aussi bien un effet de paresse que
+d'orgueil: on veut trouver des coupables, mais on ne veut pas se
+donner la peine d'examiner les crimes (max. 267, I 291).
+
+[269] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
+défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite
+(MP 25).
+
+[270] L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que comme le
+corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans
+connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de même
+l'amour-propre séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne
+voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de là vient qu'un même
+homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient
+soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le
+soudain assoupissement, et cette mort que nous causons à tous ceux
+à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte
+résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque
+chose qui les regarde de sorte que nous voyons dans nos
+conversations et dans nos traités que dans un même moment un homme
+perd connaissance et revient à soi selon que son propre intérêt
+s'approche de lui ou qu'il s'en retire (MP 26).
+
+[271] Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps;
+quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît
+toujours et elles se peuvent toujours rouvrir (max. 194, I 205).
+
+[272] Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est
+rare de voir changer les inclinations (max. 252, I 275).
+
+
+Sentences et maximes de morale
+(Édition hollandaise de 1664)
+
+[1] Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les
+poisons entrent dans la composition des remèdes de la médecine: la
+prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement
+contre les maux de la vie (max. 182, I 191).
+
+[2] La vertu des gens du monde est un fantôme formé par nos
+passions, à qui on donne un nom honnête pour faire impunément ce
+qu'on veut (MS 34, I 179).
+
+[3] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt, comme
+les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).
+
+[4] Les crimes deviennent innocents, même glorieux, par leur
+nombre et par leurs qualités; de là vient que les voleries
+publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces
+injustement s'appelle faire des conquêtes. Le crime a ses héros,
+ainsi que la vertu (MS 68, I 192, et max. 185, I 194).
+
+[5] La honte, la paresse, et la timidité ont souvent toutes seules
+le mérite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre
+vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).
+
+[6] Si on avait ôté à ce qu'on appelle force le désir de
+conserver, et la crainte de perdre, il ne lui resterait pas
+grand'chose (MP 32).
+
+[7] La clémence est un mélange de gloire, de paresse et de
+crainte, dont nous faisons une vertu; et chez les princes c'est
+une politique dont ils se servent pour gagner l'affection des
+peuples (max. 16 et 15, I 16 et 15).
+
+[8] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
+renfermer dans leur âme leur agitation (max. 20, I 23).
+
+[9] La gravité est un mystère du corps, inventé pour cacher les
+défauts de l'esprit (max. 257. I 280).
+
+[10] La sévérité des femmes est un ajustement, et un fard qu'elles
+ajoutent à leur beauté. C'est enfin un attrait fin et délicat, et
+une douceur déguisée (max. 204, I 216).
+
+[11] La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
+sincérité, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un désir de
+rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
+crainte de quelque mauvais événement (max. 82, I 95).
+
+[12] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des
+marchands elle soutient le commerce, et nous ne payons pas par la
+justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens qui
+nous prêtent (max. 223, I 237).
+
+[13] Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre également le
+souvenir des bienfaits et des injures, mais ils haïssent ceux qui
+les ont obligés. L'orgueil et l'intérêt produit partout
+l'ingratitude. L'application à récompenser le bien, et à se venger
+du mal, leur paraît une servitude, à laquelle ils ont peine de
+s'assujettir (max. 14, I 14).
+
+[14] On élève la prudence jusques au ciel, et il n'est sorte
+d'éloges qu'on ne lui donne. Elle est la règle de nos actions, et
+de nos conduites; elle est la maîtresse de la fortune; elle fait
+le déclin des empires; sans elle on a tous les maux; avec elle on
+a tous les biens; et comme disait autrefois un poète, quand nous
+avons la prudence il ne nous manque aucune divinité, pour dire que
+nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons
+aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous
+assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur
+une matière aussi changeante, et aussi commune, qu'est l'homme,
+elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets. Dieu seul,
+qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et qui peut
+quand il lui plaira en accorder les mouvements, fait aussi réussir
+les choses qui en dépendent. D'où il faut conclure que toutes les
+louanges dont notre ignorance, et notre vanité, flatte notre
+prudence, sont autant d'injures que nous faisons à sa providence
+(max. 65, I 75).
+
+[15] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que
+par celles que l'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).
+
+[16] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon
+nos craintes (max. 38, I 42).
+
+[17] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi
+par ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même
+(max. 114, I 119).
+
+[18] Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir
+qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
+aperçoivent (max. 115, I 120).
+
+[19] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
+s'assembler, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le
+donner. L'un paraît avec une indifférence respectueuse, et dit
+qu'il vient recevoir des conduites, et soumettre ses sentiments;
+et son désir, le plus souvent, est de faire passer le siens, et de
+rendre celui qu'il fait maître de son avis garant de l'affaire
+qu'il lui propose. Quant à celui qui est conseiller, il paye
+d'abord la sincérité de son ami d'un zèle ardent et désintéressé
+qu'il lui montre, et cherche en même temps dans ses propres
+intérêts des règles de conseiller: de sorte que son conseil lui
+devient plus propre qu'à celui qui le reçoit (max. 116, I 118).
+
+[20] La faiblesse de l'esprit est mal nommée: c'est en effet la
+faiblesse du tempérament, qui n'est autre chose qu'une impuissance
+d'agir, et un manque de principe de vie (max. 44, I 49).
+
+[21] Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent à
+toutes choses; et si nous avions assez de volonté, nous aurions
+toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272, Ier état).
+
+[22] La pitié est un sentiment de nos propres maux dans un sujet
+étranger; c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons
+tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les
+engager à nous les rendre dans de semblables occasions: de sorte
+que les services que nous rendons à ceux qui sont accueillis de
+quelque infortune, sont à proprement parler des biens anticipés
+que nous nous faisons (max. 264, I 287).
+
+[23] Celui-là n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais
+celui qui la connaît, qui la goûte, et qui la discerne (max. 105,
+I 115).
+
+[24] Nous avouons nos défauts pour réparer le préjudice qu'ils
+nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur
+donnons de la justice du nôtre (max. 184, I 193).
+
+[25] L'humilité est une feinte soumission, que nous employons pour
+soumettre effectivement tout le monde. C'est un mouvement de
+l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever
+sur eux. C'est son plus grand déguisement, et son premier
+stratagème; et comme il est sans doute que le Protée des fables
+n'a jamais été, il est certain aussi que l'orgueil en est un
+véritable dans la nature, car il prend toutes les formes comme il
+lui plaît. Mais quoiqu'il soit merveilleux et agréable à voir dans
+toutes ses figures et dans toutes ses industries, il faut pourtant
+avouer qu'il n'est jamais si rare, ni si extraordinaire, que
+lorsqu'on le voit les yeux baissés, sa contenance modeste et
+reposée, ses paroles douces et respectueuses, pleines de l'estime
+des autres et de dédain pour lui-même: il est indigne de tous les
+honneurs, il est incapable d'aucun emploi, et ne reçoit les
+charges où l'on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes,
+et de la faveur aveugle de la fortune (max. 254, I 277).
+
+[26] La modération dans la bonne fortune n'est que la crainte de
+la honte qui suit l'emportement ou la peur de perdre ce que l'on
+a. C'est le calme de notre humeur adoucie par la satisfaction de
+l'esprit; c'est aussi la crainte du blâme et du mépris qui suivent
+ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation
+de la force de notre esprit; et enfin, pour la définir intimement,
+la modération des hommes dans leurs plus hautes élévations, c'est
+une ambition de paraître plus grands que les choses qui les
+élèvent (MS 3 et max. 17-18, I 18-19-20).
+
+[27] Qui ne rirait de cette vertu et de l'opinion qu'on a conçue
+d'elle? Elle n'a garde, ainsi qu'on le croit, de combattre et de
+soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent trouver
+ensemble, la modération n'étant véritablement qu'une paresse, une
+langueur, et un manque de courage: de manière qu'on peut justement
+dire que la modération est la bassesse de l'âme, comme l'ambition
+en est l'élévation (max. 293, I 17).
+
+[28] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de
+leur repos (max. 205, I 217).
+
+[29] Il n'y a point de libéralité, et ce n'est que la vanité de
+donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I
+286).
+
+[30] La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de
+manger beaucoup (MS 24, I 135).
+
+[31] La fidélité est une invention rare de l'amour-propre par
+laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses,
+se rend lui-même infiniment précieux. De tous les trafics de
+l'amour-propre, c'est celui où il fait moins d'avance et de plus
+grands profits. C'est un raffinement de sa politique, car il
+engage les hommes par leur liberté et par leur vie (qu'ils sont
+forcés de confier en quelques occasions) à élever l'homme fidèle
+au-dessus de tout le monde (max. 247, I 269).
+
+[32] L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
+qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier état).
+
+[33] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage
+qu'elles nous causent (max. 180, I 189).
+
+[34] Il est bien malaisé de distinguer la bonté répandue et
+générale pour tout le monde de la grande habileté (MS 44, I 252).
+
+[35] Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté
+qui nous fait sortir de nous-mêmes, et qui nous immole
+continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de
+croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
+s'abandonne lui-même, et même qu'il se laisse dépouiller et
+appauvrir sans s'en apercevoir: en sorte qu'il semble que l'amour-propre
+soit la dupe de la bonté. Cependant la bonté est en effet le plus
+propre de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour
+arriver à ses fins. C'est un chemin dérobé par où il revient à
+lui-même plus riche et plus abondant. C'est un désintéressement
+qu'il met à une furieuse usure. C'est enfin un ressort délicat
+avec lequel il réunit et dispose et tourne tous les hommes en sa
+faveur (max. 236, I 250).
+
+[36] Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a la force et la
+hardiesse de pouvoir être méchant; toute autre bonté n'est en
+effet qu'une privation de vices, et leur endormissement (max. 237,
+I 251).
+
+[37] L'amour de la justice dans les bons juges qui sont modérés
+n'est que l'amour de leur élévation; dans la plupart des hommes ce
+n'est que la crainte de souffrir l'injustice, et qu'une vive
+appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient. De là vient
+cette considération et ce respect pour tous les intérêts du
+prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun
+préjudice. Sans cette crainte qui retient l'homme dans les bornes
+des biens que sa naissance ou la fortune lui a donnés, pressé par
+la violente passion de se conserver, il ferait des courses
+continuellement sur les autres (MS 15, I 89; max. 78, I 91; MS 14,
+I 88).
+
+[38] La véritable justice ne voit que ce qu'il faut voir, la
+droiture prend tout le bon droit des choses, la délicatesse
+aperçoit les choses imperceptibles, et le jugement prononce ce que
+les choses sont. Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ses
+qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel
+voit en toutes rencontres, dans la plénitude de ses lumières, tous
+les avantages dont nous venons de parler (cf. la maxime suivante).
+
+[39] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière
+de l'esprit. On peut dire la même chose de son étendue, et de sa
+profondeur, de son discernement, de sa justice, de sa droiture et
+de sa délicatesse: l'étendue de l'esprit est la mesure de la
+lumière, la profondeur est celle qui découvre le fond des choses,
+le discernement compare et distingue les choses (pour cette maxime
+et la précédente: max. 97, I 107).
+
+[40] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange, parce
+qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu'on ne
+s'ôte ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186).
+
+[41] La vérité qui fait les gens véritables est une imperceptible
+ambition qu'ils ont de rendre leur témoignage considérable et
+d'attirer à leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72).
+
+[42] La vérité est le fondement et la justification de la raison,
+de la perfection et de la beauté, car il est certain qu'une chose,
+de quelque nature qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est
+tout ce qu'elle doit être et si elle a tout ce qu'elle doit avoir
+(MS 49, I 260).
+
+[43] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et ne
+dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).
+
+[44] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que
+dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e état).
+
+[45] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours;
+elles sont comme un art dans la nature, dont les règles sont
+infaillibles. Par elles l'homme le plus simple persuade mieux que
+ne fait le plus habile avec toutes les fleurs de l'éloquence (max.
+8, I 8).
+
+[46] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
+jamais de grands biens, ni de grands maux, qui ne produisent
+infailliblement leurs pareils. L'imitation d'agir honnêtement
+vient de l'émulation, et l'imitation des maux vient de l'excès de
+la malignité naturelle qui, étant comme tenue en prison par la
+bonté, est mise en liberté par l'exemple (max. 230, I 244).
+
+[47] L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
+contrefait déplaît avec les même choses qui charment lorsqu'elles
+sont naturelles (MS 43, I 245).
+
+[48] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois des constances, des
+froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle et
+pour s'étourdir: de sorte qu'on peut dire que ces froideurs, et
+ces mépris, font à leur esprit ce que le mouchoir fait à leurs
+yeux (max. 21, I 24).
+
+[49] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par
+résolution, mais par stupidité et par coutume, et la plupart des
+hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).
+
+[50] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous les
+désirons toutes comme si nous étions immortels (MP 8).
+
+[51] La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse
+est une subtilité solide (max. 128, I 130).
+
+[52] Le monde, ne connaissant point le véritable mérite, n'a garde
+de pouvoir le récompenser; aussi n'élève-t-il à ses grandeurs et à
+ses dignités que des personnes qui ont de _belles qualités
+apparentes, et il couronne généralement tout ce qui luit, quoique
+tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).
+
+[53] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il y
+a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec des qualités
+bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e état).
+
+[54] On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien mettre
+en oeuvre de médiocres qualités dérobe l'estime, et donne souvent
+plus de réputation que de [sic] véritable mérite (max. 162, I
+164).
+
+[55] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie: ils les
+font valoir ce qu'ils veulent, et on est forcé de les recevoir
+selon leurs cours, et non pas selon leurs véritables prix (MS 67,
+I 165).
+
+[56] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut
+avoir l'économie (max. 159, I 166).
+
+[57] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des
+sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de
+conduite (max. 156, I 163).
+
+[58] Il y en a même à qui leurs défauts siéent bien, et d'autres
+qui sont disgraciés de leurs bonnes qualités (max. 251, I 281).
+
+[59] Il y a des gens niais qui se connaissent fort sots, et qui
+emploient habilement leurs sottises (max. 208, I 220).
+
+[60] Dieu a mis des talents différents dans l'homme, comme il a
+planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque
+talent, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets
+qui lui sont tous particuliers. De là vient que le poirier le
+meilleur du monde ne saurait porter des pommes les plus communes,
+et que le talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes
+effets des talents les plus communs. De là vient encore qu'il est
+aussi ridicule de vouloir faire des semences sans avoir la graine
+en soi, que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quand
+on n'y a pas planté les oignons (MP 9).
+
+[61] Pour s'établir dans le monde on fait tout ce qu'on peut pour
+y paraître établi; dans toutes les professions et dans tous les
+arts chacun se fait une mine et un extérieur, qu'il met en la
+place de la chose dont il veut avoir le mérite. De sorte que tout
+le monde n'est composé que de mines, et c'est inutilement que nous
+travaillons à y trouver les choses (max. 56 et 256, I 65 et 279).
+
+[62] Il y a des gens qui ressemblent à ces vaudevilles que tout le
+monde chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'il
+soient (max. 211, I 223).
+
+[63] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir
+(max. 270, I 294).
+
+[64] Comme dans la nature il y a une éternelle génération, et que
+la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de
+même il y a toujours dans le coeur humain une génération
+perpétuelle de passions: en sorte que la ruine de l'une est
+toujours le rétablissement de l'autre (max. 10, I 10).
+
+[65] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son semblable,
+est véritable dans la physique; mais je sais bien qu'elle est
+fausse dans la morale, et que les passions en engendrent souvent
+qui leur sont contraires. Ainsi l'avarice produit quelquefois la
+libéralité, on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de
+la timidité (max. II, I II).
+
+[66] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il
+est, c'est que plus il devient raisonnable, plus il rougit en
+soi-même de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses
+sentiments et de ses inclinations (MP 10).
+
+[67] On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos
+actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max. 160,
+I 167).
+
+[68] Il faut une certaine proportion entre les actions et les
+dessins qui les produisent; les actions ne font jamais tous les
+effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).
+
+[69] La passion fait souvent du plus habile homme un sot, et rend
+quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).
+
+[70] Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il
+l'est souvent de lui-même (max. 135, I 137).
+
+[71] Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à
+redire en lui (MS 5, I 33).
+
+[72] Un homme d'esprit serait bien souvent embarrassé sans la
+compagnie des sots (max. 140, I 142).
+
+[73] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix, une
+action et un air qui leur sont propres (cf. la maxime suivante).
+
+[74] C'est ce qui fait les bons et les mauvais comédiens, et c'est
+ce qui fait aussi que les personnes plaisent ou déplaisent (pour
+cette maxime et la précédente: max. 255, I 278).
+
+[75] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire
+infailliblement (MS 46, I 256).
+
+[76] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
+nous-mêmes, que de voir que nous avons été dans les états et dans
+les sentiments que nous désapprouvons à cette heure (max. 51, I
+58).
+
+[77] Nous n'avons presque jamais assez de force pour suivre toute
+notre raison (max. 42, I 46).
+
+[78] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas
+tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de
+changer, que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés
+de ceux qui nous connaissent trop, et l'espérance que nous avons
+de l'être davantage de ceux qui ne nous connaissent guère (max.
+178, I 187).
+
+[79] Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions
+et plus de vertus que les âmes communes, mais celles seulement qui
+ont de plus grandes vues (MS 31, I 161).
+
+[80] On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et
+l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
+compagnie (max. 141, I 143).
+
+[81] La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps,
+quelque éloignés que nous paraissions être des passions que nous
+n'avons pas encore ressenties. Il faut croire toutefois que l'on
+n'y est pas moins exposé qu'on l'est à tomber malade quand on se
+porte bien (max. 188, I 197).
+
+[82] Les passions ont une injustice, et un propre intérêt, qui
+fait qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles
+parlent raisonnablement et équitablement. La charité a seule le
+privilège de dire quasi tout ce qu'il lui plaît et de ne blesser
+jamais personne (max. 9, I 9).
+
+[83] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112).
+
+[84] Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le
+voile de la piété et de l'honneur, il y a toujours quelque endroit
+qui se montre (max. 12, I 12).
+
+[85] La philosophie triomphe aisément des maux passés et de ceux
+qui ne sont pas prêts d'arriver, mais les maux présents triomphent
+d'elle (max. 22, I 25).
+
+[86] La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la
+durée de notre vie (max. 5, I 5).
+
+[87] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne
+craignent pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion
+timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30).
+
+[88] L'amitié la plus sainte et la plus sincère n'est qu'un trafic
+où nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94).
+
+[89] Ce qui rend nos amitiés si légères et si changeantes, c'est
+qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile
+de connaître celles de l'âme (max. 80, I 93).
+
+[90] Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens
+plus puissants que nous: l'intérêt seul produit notre amitié, et
+nous ne leur promettons pas selon ce que nous voulons leur donner,
+mais selon ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max. 85, I
+98).
+
+[91] L'amour est en l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au
+corps qui l'anime (MS 13, I 77).
+
+[92] Il n'y a point d'amour pur et exempt du mélange de nos autres
+passions (max. 69, I 79).
+
+[93] Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire
+est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits
+c'est une sympathie, et dans les corps ce n'est qu'une envie
+cachée et délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de
+mystère (max. 68, I 78).
+
+[94] On s'est trompé quand on a cru que l'amour et l'ambition
+triomphaient toujours des autres passions; c'est la paresse, toute
+languissante qu'elle est, qui en est le plus souvent la maîtresse:
+elle usurpe insensiblement l'empire sur tous les desseins, et sur
+toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consomme toutes
+les passions et toutes les vertus (max. 266, I 289).
+
+[95] Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher
+l'amour où il est, ni le feindre où n'est pas (max. 70, I 80).
+
+[96] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de n'aimer pas, on ne
+peut se plaindre avec justice de la cruauté d'une maîtresse, ni
+elle de la légèreté de son amant (MS 62, I 81).
+
+[97] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
+ressemble plus à la haine qu'à l'amitié (max. 72, I 82).
+
+[98] On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de
+galanteries, mais il est rare d'en trouver qui n'en ait jamais
+fait qu'une (max. 73, I 83).
+
+[99] Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce
+que l'on trouve sans cesse de nouveaux sujets d'aimer en la
+personne que l'on aime, comme en une source inépuisable, et
+l'autre vient de ce qu'on se fait honneur de tenir sa parole (max.
+176, I 185).
+
+[100] Toute constance en amour est une inconstance perpétuelle qui
+fait que notre coeur s'attache successivement à toutes les
+qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la
+préférence à l'une, tantôt à l'autre, de sorte que cette constance
+n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un sujet (max.
+175, I 184).
+
+[101] Il y a deux sortes d'inconstances, la première vient de la
+légèreté de l'esprit, qui à tous moments change d'opinion, ou
+plutôt de la pauvreté de l'esprit, qui reçoit toutes les opinions
+des autres; la seconde, qui est plus excusable, vient de la fin du
+goût des choses que l'on aimait (max. 181, I 190).
+
+[102] Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux
+sont représentées par les politiques comme les effets des grands
+intérêts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les effets de l'humeur
+et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
+rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du
+monde, était un effet de jalousie (max. 7, I 7).
+
+[103] Les affaires et les actions des grands hommes ont (comme les
+statues) leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir de
+près, pour en discerner toutes les circonstances; et il y en a
+d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
+éloigné (max. 104, I 114).
+
+[104] La jalousie est raisonnable et juste en quelque manière,
+puisqu'elle ne cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient,
+ou que nous croyons nous devoir appartenir; au lieu que l'envie
+est une fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien
+des autres (max. 28, I 31).
+
+[105] L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses
+pour soi; il est plus habile que le plus habile homme du monde; il
+rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans
+des autres si la fortune leur en donnait les moyens. Il ne repose
+jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que
+comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est
+propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché
+que ses desseins, rien de si habile que ses conduites: ses
+souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent
+celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie.
+On ne peut sonder la profondeur de ses projets, ni en percer les
+ténèbres; là il est à couvert des yeux les plus pénétrants. Il y
+fait mille insensibles tours et retours; là il est souvent
+invisible à lui-même. Il y conçoit, il y nourrit, et il y élève
+(sans le savoir) un grand nombre d'affections, et de haines. Il en
+forme quelquefois de si monstrueuses que lorsqu'il les a mises au
+jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De
+cette nuit qui les couvre, naissent les ridicules persuasions
+qu'il a de lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances,
+ses grossièretés, et ses niaiseries sur son sujet; de là vient
+qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
+qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir quand il
+se repose, et pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés.
+Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas
+qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est
+raisonnable à nos yeux qui découvrent tout et sont aveugles
+seulement pour eux-mêmes. En effet, dans ses plus grands intérêts
+et ses plus importantes affaires où la violence de ses souhaits
+appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il
+imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout: de sorte qu'on
+est tenté de croire que chacune de ses passions a une magie qui
+lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses
+attachements, qu'il essaie de rompre inutilement à la vue des
+malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois
+en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec
+tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années.
+D'où l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par
+lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et
+par le mérite de ses objets; que son goût est le prix qui les
+relève et le fard qui les embellit; que c'est après lui-même qu'il
+court, et qu'il suit son gré. Il est tous les contraires, il est
+impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et
+cruel, timide et audacieux, et il a de différentes inclinations
+selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le
+dévouent pour l'ordinaire à la gloire ou aux richesses ou aux
+plaisirs. Il en change selon le changement de nos âges, de nos
+fortunes, et de nos expériences; mais il lui est indifférent d'en
+avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une parce qu'il se partage en
+plusieurs et se ramasse en une quand il le faut et comme il lui
+plaît; il est inconstant, et outre les changements qui lui
+viennent des causes étrangères il y en a une infinité qui naissent
+de lui et de son propre fonds. Il est inconstant d'inconstance, de
+légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est
+capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la dernière
+application et avec des travaux incroyables à obtenir des choses
+qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont
+nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
+bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
+plus frivoles. Il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
+conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans
+tous les états de la vie et dans toutes les conditions. Il vit
+partout, il vit de tout et il vit de rien, et il s'accommode des
+choses et de leur privation. Il passe même par pitié dans le parti
+des gens qui lui font la guerre. Il entre dans leurs desseins et,
+ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa
+perte, il travaille même à sa ruine; enfin il ne se soucie que
+d'être: pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne
+faut pas s'étonner s'il se joint à la plus sévère pitié et s'il
+entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce
+que dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se
+rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
+le change seulement en satisfaction, et lors même qu'il est
+vaincu, et qu'on croit en être défait, on le retrouve dans les
+triomphes de sa défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont
+toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
+est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence
+de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession
+turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvements (MS I, I
+I, et max. 4, I 4).
+
+[106] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la
+vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer
+les objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante. Car non
+seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même abusé, mais
+aussi, comme si ses actions étaient des miracles, il change l'état
+et la nature des choses soudainement en effet. Lorsqu'une personne
+nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa persécution
+contre nous; c'est notre amour-propre qui juge ses actions. Il
+donne même une étendue à ses défauts, qui les rend énormes, et met
+ses bonnes qualités dans un jour si désavantageux qu'elles
+deviennent plus dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que
+cette même personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos
+intérêts la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend
+aussitôt à son mérite le lustre que notre aversion venait de lui
+ôter. Tous ses avantages en reçoivent un fort grand du biais dont
+nous les regardons; toutes ses mauvaises qualités disparaissent,
+et nous appelons même toute notre intelligence pour la forcer de
+justifier la guerre qu'elles nous ont fait (cf. la maxime
+suivante).
+
+[107] Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour
+le fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un
+amoureux, agité de la rage où l'a mis un visible oubli, ou pour
+une infidélité découverte, conjurer le ciel et les enfers, et
+néanmoins, aussitôt que sa maîtresse s'est présentée et que sa vue
+a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette
+beauté innocente. Il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses
+condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il
+ôte la noirceur aux actions mauvaises de sa maîtresse, et en
+sépare le crime pour en changer [sic] ses soupçons (pour cette
+maxime et la précédente: max. 88, I 101).
+
+[108] La familiarité est un relâchement presque de toutes les
+règles de la vie civile que le libertinage a introduit dans la
+société pour nous faire parvenir à celle qu'on appelle commode
+(début de MP 33).
+
+[109] C'est un effet de l'amour-propre qui, voulant tout
+accommoder à notre faiblesse, nous soustrait à l'honnête sujétion
+que nous imposent les bonnes moeurs et, pour chercher trop les
+moyens de nous les rendre commodes, le fait dégénérer en vices
+[sic] (MP 33, suite).
+
+[110] Les femmes, ayant naturellement plus de mollesse que les
+hommes, tombent plutôt dans ce relâchement, et y perdent
+davantage: l'autorité du sexe ne se maintient pas, le respect
+qu'on lui doit diminue, et l'on peut dire que l'honnête y perd la
+plus grande partie de ses droits. Peu de gens sont cruels de
+cruauté, mais l'on peut dire que la plupart de hommes sont cruels
+et inhumains d'amour-propre (MP 33, fin, et MS 32, I 174).
+
+[111] L'amour de la gloire, et plus encore la crainte de la honte,
+le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode
+et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, font naître cette
+valeur qui est célèbre parmi les hommes (max. 213, I 226)
+
+[112] La vanité et la honte, et surtout le tempérament, fait la
+valeur des hommes, et la chasteté des femmes, dont on fait tant de
+bruit (max. 220, I 234).
+
+[113] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des
+extrémités où l'on arrive rarement; l'espace qui est entre deux
+est vaste, et contient toutes les autres espèces de courages: il
+n'y a pas moins de différence entre eux qu'il y en a entre les
+visages et les humeurs. Cependant ils conviennent en beaucoup de
+choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
+commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent
+aisément par sa durée. Il y en a qui sont assez constants quand
+ils ont satisfait à l'honneur du monde et qui font fort peu de
+chose au-delà. On en voit qui ne sont pas toujours également
+maîtres de leur peur; d'autres se laissent quelquefois emporter à
+des épouvantes générales; d'autres vont à la charge pour n'oser
+demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve à qui l'habitude
+des moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer
+à de plus grands. Outre cela il y a un rapport général que l'on
+remarque entre tous les courages des différentes espèces dont nous
+venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et
+cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté
+de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général, qui
+à parler absolument s'étend sur toutes sortes d'hommes c'est qu'il
+n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de
+faire dans une action s'ils avaient une certitude d'en revenir, de
+sorte qu'il est véritable que la crainte de la mort ôte quelque
+chose à leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228).
+
+[114] La pure valeur, s'il y en avait, serait de faire sans
+témoins ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I
+229).
+
+[115] L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par
+laquelle elle empêche les troubles, les désordres et les émotions
+que la vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle. Par
+cette force les héros se maintiennent dans un état paisible et
+conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les
+accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette
+intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu
+que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est
+nécessaire dans les périls de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230
+et 231).
+
+[116] On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la
+gloire de là vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit
+pour éviter la mort que les gens de chicane pour conserver leurs
+biens (max. 221, I 235).
+
+[117] La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux
+qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227)
+
+[118] La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour
+sauver leur honneur; mais peu se veulent toujours exposer autant
+qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils
+s'exposent (max. 219, I 233).
+
+[119] Les grands et les ambitieux sont plus misérables que les
+médiocres: il faut moins pour contenter ceux-ci que ceux-là (MP
+I).
+
+[120] La générosité est un désir de briller par des actions
+extraordinaires; c'est un habile et industrieux emploi du
+désintéressement, de la fermeté, de l'amitié et de la magnanimité
+pour aller promptement à une grande réputation (max. 246, I 268).
+
+[121] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
+elle, mais la fortune, qui fait les héros (max. 53, I 62).
+
+[122] La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses, et
+c'est pour avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas pour
+avoir ce que les autre trouvent aimable (max. 48, I 54).
+
+[123] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
+malheureux accidents, parce que les habiles gens savent profiter
+des mauvais et que les imprudents tournent bien souvent les plus
+avantageux à leur préjudice (max. 59, I 68).
+
+[124] La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre
+(max. 153, I 160).
+
+[125] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
+imagination qu'ils ne le sont en effet; et on n'est jamais si
+heureux, ni si malheureux, que l'on pense (max. 49, I 56).
+
+[126] Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
+pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend
+égales (max. 52, I 61).
+
+[127] Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être
+malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'il sont de
+véritables héros, puisque la mauvaise fortune ne s'opiniâtre
+jamais à persécuter que les personnes qui ont des qualités
+extraordinaires: de là vient qu'on se console souvent d'être
+malheureux par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître (MS
+10, I 60).
+
+[128] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux
+qu'on espère (MS 9, I 59).
+
+[129] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue
+qu'ils ont, et le mérite de leur fortune (max. 212, I 224).
+
+[130] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
+défauts (max. 190, I 198).
+
+[131] Quoique la prudence des ministres se flatte de la grandeur
+de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de
+quelque petit dessein (max. 57, I 66).
+
+[132] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
+l'amour de la fortune et de la faveur; c'est aussi la rage de
+n'avoir point de faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le
+mépris des favoris. C'est enfin une secrète envie de les détruire,
+qui fait que nous leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas
+leur ôter les qualités qui leur attirent ceux de tout le monde
+(max. 55, I 64).
+
+[133] Les grands hommes s'abattent et se démontent enfin par la
+longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent
+forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
+donnaient la géhenne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs
+malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de
+leur âme. Cela fait voir manifestement qu'à une grande vanité près
+les héros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27).
+
+[134] Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance
+seraient tentés, comme les poètes, de l'appeler la fille du ciel,
+puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle
+est produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir
+pour but, regarde seulement les intérêts particuliers de ceux qui
+les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur
+propre gloire, et à leur élévation, procurent un bien si grand et
+si général (MS 41, I 232).
+
+[135] On ne fait point de distinction dans les espèces de colères,
+bien qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de
+l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est,
+proprement parler, la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS
+30, I 159).
+
+[136] Nous nous apercevons des emportements et des mouvements
+extraordinaires de nos humeurs et de notre tempérament, comme de
+la violence de la colère; mais personne quasi ne s'aperçoit que
+ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne
+doucement notre volonté à des actions différentes. Elles roulent
+ensemble (s'il faut ainsi dire) et exercent successivement leur
+empire, de sorte qu'elles ont une part considérable à toutes nos
+actions, dont nous croyons être les seuls auteurs, et le caprice
+de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune (max.
+297 et 45, I 48 et 50).
+
+[137] L'orgueil a bien plus de part que la charité aux
+remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et
+nous les reprenons bien moins pour les en corriger que pour les
+persuader que nous en sommes exempts; et si nous n'avions point
+d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres (max.
+37 et 34, I 41 et 38).
+
+[138] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce
+que nous prisons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un
+nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et
+l'amour-propre nous ont déguisés (épigraphe de 1678. I 181).
+
+[139] L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors
+même qu'il renonce à la vanité (max. 33. I 36).
+
+[140] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
+orgueil. Il sert à le nourrir et à l'augmenter, et c'est bien pour
+manquer de lumière que nous ignorons toutes nos misères et tous
+nos défauts (MS 19. I 102).
+
+[141] Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands et des
+personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par
+leur mérite. Elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève
+merveilleusement notre orgueil, parce que nous la regardons comme
+un effet de notre fidélité. Cependant nous serions remplis de
+confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa
+naissance; car elle vient de la vanité, de l'envie de parler et de
+l'impuissance de retenir les secrets. De sorte qu'on peut dire que
+la confiance est un relâchement de l'âme, causé par le nombre et
+par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239. I 255).
+
+[142] Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les
+crimes par leurs préceptes, ils n'ont fait que les employer aux
+bâtiments de l'orgueil (MS 21, I 105).
+
+[143] L'orgueil, comme lassé des ses artifices et des différentes
+métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de
+la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se
+découvre par la fierté, de sorte qu'à proprement parler la fierté
+est l'éclat et la déclaration de l'orgueil (MS 6. I 37).
+
+[144] Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de
+dire grand'chose (max. 137. I 139).
+
+[145] On ne saurait compter toutes les espèces de vanité. Pour
+cela il faut savoir le détail des choses, et comme il est presque
+infini. De là vient que si peu de gens sont savants, et que nos
+connaissances sont superflues et imparfaites. On décrit les choses
+au lieu de les définir. En effet on ne les connaît et on ne les
+peut connaître qu'en gros, et par des marques communes. C'est
+comme si quelqu'un disait que le corps humain est droit, et
+composé de différentes parties, sans dire la matière, la
+situation, les fonctions, les rapports et les différences de ses
+parties (MP 6 et max. 106, I 116).
+
+[146] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments que nous
+exagérons les bonnes qualités des autres, que par leur mérite; et
+nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons
+des louanges. La modestie, qui semble les refuser, n'est en effet
+qu'un désir d'en avoir de plus délicates (max. 143 et MS 27, I 146
+et 147).
+
+[147] On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans
+intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée et délicate,
+qui satisfait différemment celui qui la donne et celui qui la
+reçoit: l'un la prend comme une récompense de son mérite, l'autre
+la donne pour faire remarquer son équité et son discernement (max.
+144. I 148).
+
+[148] Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui
+découvrent par contre-coup des défauts en nos amis, que nous
+n'osons divulguer (max. 145, I 149).
+
+[149] Nous élevons la gloire des uns pour abaisser par là celle
+des autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de
+Turenne, si on ne voulait pas les blâmer tous deux (max. 198, I
+149. 2e état).
+
+[150] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui
+leur sert que la louange qui les trahit (max. 147. I 152).
+
+[151] Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui
+médisent (max. 148, I 153).
+
+[152] La raillerie est une gaieté agréable de l'esprit, qui enjoue
+la conversation, et qui lie la société si elle est obligeante, ou
+qui la trouble si elle ne l'est pas (début de MP 34).
+
+[153] Elle est plus pour celui qui la fait que pour celui qui la
+souffre (suite de MP 34).
+
+[154] C'est toujours un combat de bel esprit, que produit la
+vanité; d'où vient que ceux qui en manquent pour la soutenir, et
+ceux qu'un défaut reproché fait rougir, s'en offensent également,
+comme d'une défaite injurieuse qu'ils ne sauraient pardonner
+(suite de MP 34).
+
+[155] C'est un poison qui tout pur éteint l'amitié et excite la
+haine, mais qui corrigé par l'agrément de l'esprit, et la
+flatterie de la louange, l'acquiert ou la conserve; et il en faut
+user sobrement avec ses amis et avec les faibles (fin de MP 34).
+
+[156] L'intérêt fait jouer toute sorte de personnages, et même
+celui de désintéressé (max. 39, I 43).
+
+[157] Il n'y a que Dieu qui sache si un procédé est net, sincère,
+et honnête (max. 170, I 178).
+
+[158] La sincérité est une naturelle ouverture du coeur; on la
+trouve en fort peu de gens, et celle qui se pratique d'ordinaire
+n'est qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des
+autres (max. 62, I 71).
+
+[159] Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts,
+et les conduire chacun dans son ordre. Notre avidité les trouble
+souvent, en nous faisant courir à cent choses à la fois. De là
+vient que pour désirer trop les moins importantes nous ne faisons
+pas assez pour obtenir les plus considérables (max. 66, I 76).
+
+[160] L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce
+qui fait la lumière des autres (max. 40, I 44).
+
+[161] On ne blâme le vice, et on ne loue la vertu, que par intérêt
+(MS 28, I 151).
+
+[162] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans
+la moindre occasion étouffée par l'intérêt (max. 275, I 299).
+
+[163] Les philosophes ne condamnent les richesses que par le
+mauvais usage que nous en faisons: il dépend de nous de les
+acquérir et de nous en servir sans crime, au lieu qu'elles
+nourrissent et accroissent les vices comme le bois entretient et
+augmente le feu. Nous pouvons les consacrer à toutes les vertus,
+et les rendre même par là plus agréables et plus éclatantes (MP 3)
+
+[164] Le mépris des richesses, dans les philosophes, était un
+désir caché de venger leur mérite de l'injustice de la fortune,
+par le mépris des mêmes biens dont elle les privait... C'était un
+secret qu'ils avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement
+de la pauvreté. C'était enfin un chemin détourné pour aller à la
+considération qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses (max.
+54, I 63).
+
+[165] La finesse n'est qu'une pauvre habileté (MP 2).
+
+[166] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses, que tant
+de gens d'esprit emploient communément. Les plus habiles affectent
+de les éviter toute leur vie, pour s'en servir dans quelque grande
+occasion et pour quelque grand intérêt (max. 124, I 126).
+
+[167] Comme elles sont l'effet d'un petit esprit, il arrive quasi
+toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se
+découvre en un autre (max. 125, I 127).
+
+[168] La plus déliée de toutes les finesses est de faire semblant
+de tomber dans les pièges que l'on nous rend. On n'est jamais si
+aisément trompé que quand on songe à tromper les autres (max. 117,
+I 121).
+
+[169] Chacun pense être plus fin que les autres; et si l'on était
+habile, on ne ferait jamais de finesse ni de trahison (MP 5 et
+max. 126, I 128).
+
+[170] La folie nous suit dans tous les temps de la vie; et si
+quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont
+proportionnées à son âge et à sa fortune (max. 207, I 219).
+
+[171] Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais
+ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires;
+et qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (MS 22, I 132,
+et max. 209, I 221).
+
+[172] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
+véritable dessein de trahir (max. 120, I 124).
+
+[173] Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce
+n'est que l'intérêt et la vanité qui les causent (max. 232. I
+246).
+
+[174] Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions; car,
+sous prétexte de pleurer une personne qui nous est chère, nous
+pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, ou de
+notre considération, en la personne que nous avons perdue. De
+cette manière les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent
+que pour ceux qui les pleurent. J'ai dit que c'était une espèce
+d'hypocrisie, parce que par elle l'homme se trompe seulement
+lui-même. Il y en a une autre, qui n'est pas si innocente, et qui
+impose à tout le monde. C'est l'affliction de certaines personnes
+qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Car le
+temps, qui consomme tout, ayant consommé ce qu'elles pleurent,
+elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et
+leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et
+travaillent à persuader par toutes leurs actions qu'elles
+égaleront la durée de leurs pleurs à leur propre vie. Cette triste
+et fatigante vanité se trouve pour l'ordinaire dans les femmes
+ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les chemins à
+la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et s'efforcent à se
+rendre célèbres par la montre d'une inconsolable douleur (cf. la
+maxime suivante).
+
+[175] Outre ce que nous avons dit, il y a encore quelques autres
+espèces de larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui
+par conséquent s'écoulent incontinent. On pleure pour avoir la
+réputation d'être tendre, on pleure pour être pleuré, et on pleure
+enfin de honte de ne pas pleurer (pour cette maxime et la
+précédente: max. 233, I 247).
+
+[176] Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption
+de leur coeur aux autres et à eux-mêmes; les vrais honnêtes gens
+sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux
+autres (max. 202, I 214).
+
+[177] Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien
+(max. 203, I 215).
+
+[178] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
+nous paraissent raisonnables et agréables dans la conversation,
+c'est qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il
+veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les
+plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
+seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans
+leurs yeux et dans leurs esprits un égarement et une précipitation
+de retourner à ce qu'ils veulent dire, au lieu de considérer que
+c'est un mauvais moyen de plaire ou de persuader les autres, de
+chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et
+bien répondre c'est une des grandes perfections qu'on puisse avoir
+(max. 139. I 141).
+
+[179] La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les
+femmes, mais toutes n'en ont pas l'exercice, parce que la
+coquetterie de quelques-unes est arrêtée et enfermée par leur
+tempérament et par leur raison (max. 241. I 263).
+
+[180] La galanterie est un tour de l'esprit par lequel il pénètre
+les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui sont les
+plus capables de plaire (max. 100, I 110).
+
+[181] La politesse est un tour de l'esprit par lequel il pense
+toujours des choses agréables, honnêtes et délicates (max. 99. I
+109).
+
+[182] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et
+qu'il trouve toutes achevées en lui-même de sorte qu'il semble
+qu'elles y soient cachées, comme l'or et les diamants dans le sein
+de la terre (max. 101. I III).
+
+[183] La politesse des États est le commencement de leur
+décadence, parce qu'elle applique tous les particuliers à leurs
+intérêts propres et les détourne du bien public (MS 52, I 282).
+
+[184] La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un
+désir d'être estimé poli (max. 260. I 283).
+
+[185] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de
+chaque chose (max. 244, I 266).
+
+[186] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le
+manque de vertu (max. 186, I 195).
+
+[187] Quand on ne trouve point son repos en soi-même, il est
+inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55).
+
+[188] Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui
+prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop
+aisément qu'elles sont véritables en nous (MP 7).
+
+
+Sentences et maximes de morale par M. D. L. R. 1663
+(B.N., Collection Smith-Lesouef, ms. 90)
+
+[1] Les vices entrent dans la composition des vertus..., comme H
+I. (Cf. L 227.)
+
+[2] Si on avait ôté de ce que l'on appelle force..., et la suite
+comme H 6.
+
+[3] La clémence est un mélange de gloire..., et la suite comme L
+217 et le début de H 7.
+
+[4] On n'est jamais si ridicule..., comme H 15. (Cf. L 220.)
+
+[5] La durée de nos passions..., comme H 86 et L 221.
+
+[6] L'amour est à l'âme..., comme L 223. (Cf. H 91.)
+
+[7] La folie suit..., et la suite comme L I. (Cf. H 170.)
+
+[8] L'orgueil a bien plus de part que la charité aux remontrances
+que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et nous les
+reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader
+que nous en sommes exempts. (Cf. L 2 et début de H 137.)
+
+[9] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce
+que nous prenons..., et la suite comme H 138. (Cf. L 3.)
+
+[10] Nous promettons..., comme L4 et H 16. suivie de L 5
+
+[11] Ce qui rend nos amitiés..., comme L 6 et H 89.
+
+[12] Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer..., et la
+suite comme L 7 (Cf. H 90.)
+
+[13] Les Français ne sont pas seulement sujets..., comme L 8. (Cf.
+H 13.)
+
+[14] Les faux honnêtes gens..., comme L9 et H 176.
+
+[15] On est au désespoir d'être trompé..., comme H 17. (Cf. L 10.)
+
+[16] Les plus sages le sont..., comme L II et début de H 171.
+
+[17] L'amour-propre est plus habile..., comme L 12. (Cf. une
+phrase au début de H 105.)
+
+[18] Il est aussi aisé de se tromper soi-même..., comme L 13 et H
+18.
+
+[19] Rien n'est impossible de soi, il y a des voies qui conduisent
+à toutes choses; si nous avions assez de volonté, nous aurions
+toujours assez de moyens. (Cf. L 14 et H 21.)
+
+[20] L'intérêt fait jouer..., comme L 15 et H 156, suivi de L 16
+(cf. H 8) et de L 17 (H. 173).
+
+[21] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments..., comme L 18 et
+le début de H 146.
+
+[22] L'homme est conduit..., comme L 19.
+
+[23] La modestie qui semble refuser..., comme L 20. (Cf. fin de H
+146.)
+
+[24] L'orgueil se dédommage toujours..., comme L 21 et H 139.
+
+[25] L'amitié la plus sainte..., comme L 22. (Cf. H 88.)
+
+[26] La félicité est dans le goût..., comme L 23. (Cf. H 122.)
+
+[27] Quand on ne trouve point son repos..., comme L 24 et H 187.
+
+[28] On ne fait point de distinction dans les espèces de colères,
+bien qu'il y en ait..., et la suite comme L 25. (Cf. H 135.)
+
+[29] Quoique toutes les passions..., comme L 26 et H 87.
+
+[30] La jalousie est raisonnable et juste en quelque manière parce
+qu'elle ne cherche..., et la suite comme L 27 et H 104.
+
+[31] Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
+pourtant une certaine proportion des biens et des maux qui les
+rend égales (Cf. L 28 et H 126.)
+
+[32] On n'aime point à louer..., comme H 147 (cf. début de L 29),
+sauf deux variantes: celui qui la reçoit et celui qui la donne (au
+lieu de: celui qui la donne et celui qui la reçoit); un la prend
+(au lieu de: l'un la prend.)
+
+[33] Nous choisissons toujours des louanges empoisonnées qui
+découvrent par contre-coup des défauts en nos amis, que nous
+n'osons divulguer. (Cf. suite de L 29 et début de H 148.)
+
+[34] Nous élevons la gloire des uns..., comme H 149. (Cf. fin de L
+29.)
+
+[35] Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire
+est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits
+c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée
+et délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de
+misères. (Cf. L 30 et H 93.)
+
+[36] Quelques grands avantages que la nature donne..., comme L 31
+et H 121.
+
+[37] Il n'y a point de libéralité..., comme L 32 et H 29.
+
+[38] L'amour de la gloire..., comme H III (Cf. L 33.)
+
+[39] On pourrait dire qu'il n'est point..., et la suite comme L 34
+et H 123.
+
+[40] On ne veut point perdre la vie..., comme H 116. (Cf. L 35.)
+
+[41] La valeur, dans les simples soldats..., comme L 36 et H 117.
+
+[42] Les crimes deviennent innocents, et même glorieux, par leur
+nombre et par leur excès; de là vient que les voleries publiques
+sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement
+s'appelle faire des conquêtes. Le crime a ses héros ainsi que la
+vertu. (Cf. L 37 et H 4.)
+
+[43] Les grands et les ambitieux..., comme H 119. (Cf. L 38.)
+
+[44] Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien.
+(Comme H 177, cf. L 39.)
+
+[45] La générosité c'est un désir de briller..., comme L 40. (Cf.
+H 120.)
+
+[46] Le jugement n'est autre chose... de son étendue, de sa
+profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,
+et de sa délicatesse. L'étendue de l'esprit est la mesure de sa
+lumière; la profondeur est celle qui découvre le fond des choses;
+le discernement compare et distingue les choses. La justesse ne
+voit que ce qu'il faut voir; la droiture prend toujours le bon
+droit des choses; la délicatesse aperçoit les choses
+imperceptibles, et le jugement prononce ce que les choses sont. Si
+on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont
+autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel voyant tout
+remontre dans la plénitude de ces lumières tous les avantages dont
+nous venons de parler. (Cf. L 41 et H 38-39.)
+
+[47] Quand la vanité ne fait point parler..., comme L 42 et H 144.
+
+[48] La sincérité est une naturelle ouverture..., et la suite
+comme L 43. (Cf. H 158.)
+
+[49] La finesse n'est qu'une pauvre habileté. (Comme L 44 et H
+165.)
+
+[50] Dieu seul fait les gens de bien..., comme L 45, mais sans la
+citation italienne.
+
+[51] Nous récusons tous les jours des juges pour le plus petit
+intérêt, et nous commettons..., et la suite comme L 46.
+
+[52] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses, que tant de
+gens d'esprit emploient communément, les plus habiles affectant de
+les rejeter toute leur vie pour s'en servir en quelque grand
+intérêt. (Cf. L 47 et H 166.)
+
+[53] Comme la finesse est l'effet..., comme L 48. (Cf. H 167.)
+
+[54] On s'est trompé quand on a cru, après tant de grands
+exemples, que l'amour et l'ambition triomphent toujours des autres
+passions; c'est la paresse, toute languissante qu'elle est, qui en
+est le plus souvent la maîtresse; elle usurpe insensiblement sur
+tous les desseins et sur toutes les actions de la vie; elle y
+détruit et y consomme toutes les passions et toutes les vertus.
+(Cf. L 84 et H 94.)
+
+[55] Rien ne nous plaît tant..., comme H 141, sauf une variante:
+leur emploi au lieu de leurs emplois, et la fin: que la confiance
+est comme un relâchement de l'âme, causé par le nombre et par le
+poids des choses dont elle est pleine. (Cf. L 49.)
+
+[56] Nous ne nous apercevons que des emportements et des
+mouvements extraordinaires de nos humeurs et de notre tempérament,
+comme de la violence, de la colère, etc., mais personne quasi ne
+s'aperçoit que ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé qui
+meut et tourne doucement et imperceptiblement notre volonté à des
+actions différentes; elles veulent ensemble..., et la suite comme
+L 50. (Cf. H 136.)
+
+[57] La pitié est un sentiment..., comme L 51 et H 22, sauf un
+mot: actions au lieu de occasions.
+
+[58] Qui considérera superficiellement tous les effets de la
+bonté..., comme H 35, sauf la fin: il réunit, il dispose et tourne
+tous les hommes en sa faveur. (Cf. L 52.)
+
+[59] L'humilité est une feinte soumission..., comme H 25, sauf
+deux différences: I sous toutes ses figures au lieu de dans toutes
+ses figures; 2 où on l'élève au lieu de où l'on l'élève. (Cf. L
+53.)
+
+[60] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des
+extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre les
+deux est vaste, et contient toutes les autres espèces de courage:
+il y a plus de différence entre elles qu'il y en a entre les
+visages et les humeurs; cependant elles conviennent en beaucoup de
+choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
+commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent
+aisément par sa durée; il y en a qui sont assez contents quand ils
+ont satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de choses
+au delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de
+leur peur. D'autres se laissent quelquefois emporter à des
+épouvantes générales. D'autres vont à la charge pour n'oser
+demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve à qui l'habitude
+des moindres périls affermit le courage, et les prépare à
+s'exposer à des plus grands. Outre cela, il y a un rapport général
+que l'on remarque entre tous les courages des différentes espèces
+dont nous venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la
+crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne
+la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus
+général qui, à parler plus absolument, s'étend sur toutes sortes
+d'hommes c'est qu'il n'y en a point qui fassent ce qu'ils seraient
+capables de faire dans une occasion s'ils avaient une certitude
+d'en revenir; de sorte qu'il est visible que la crainte de la mort
+ôte quelque chose à leur valeur et diminue son effet. (Cf. L 54 et
+H 113.)
+
+[61] On élève la prudence jusques au ciel., comme L 55. sauf une
+différence aussi peu connue au lieu de inconnue. (Cf. H 14.)
+
+[62] Rien n'est plus divertissant que de voir..., comme L 56 sauf
+deux différences: I recevoir des conseils au lieu de recevoir des
+conduites; 2 il pare d'abord la sincérité de son avis au lieu de
+il paie d'abord la sincérité de son ami. (Cf. H 19.)
+
+[63] Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car,
+sous prétexte de pleurer une personne qui nous est chère, nous
+pleurons les nôtres, c'est-à-dire la diminution de notre bien, de
+notre plaisir ou de notre considération, en la personne que nous
+pleurons. De cette manière les morts ont l'honneur des larmes qui
+ne coulent que pour ceux qui les pleuraient. J'ai dit que c'était
+une espèce d'hypocrisie parce que par elle l'homme se trompe
+seulement lui-même. Il y en a une autre qui n'est pas si innocente
+et qui impose à tout le monde, c'est l'affliction de certaines
+personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle
+douleur; car, le temps, qui consomme tout, l'ayant consommée,
+elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs plaintes et leurs
+soupirs; elles prennent un personnage lugubre et travaillent à
+persuader par toutes leurs actions qu'elles égaleront la durée de
+leurs pleurs à leur propre vie. Cette triste et fatigante vanité
+se trouve pour l'ordinaire dans les femmes ambitieuses, parce que,
+leur sexe leur fermant tous chemins à la gloire, elles se jettent
+dans celui-ci, et s'efforcent à se rendre célèbres par la montre
+d'une inconsolable douleur. (Cf. L 57 et H 174.) Suivi de Outre ce
+que nous avons dit..., comme L 58 et H 175.
+
+[64] Les philosophes, et Sénèque surtout..., comme L 59. (Cf. H
+142.)
+
+[65] Les affaires et les actions des grands hommes..., comme L 60
+et H 103, sauf les derniers mots: on est éloigné au lieu de on en
+est éloigné.
+
+[66] Comment prétendons-nous qu'un autre..., comme L 61.
+
+[67] Les philosophes ne condamnent les richesses que par les
+mauvais usages ..., et la suite comme L 62. (Cf. H 163.)
+
+[68] Celui-là n'est pas raisonnable..., comme L 63 et H 23.
+
+[69] La plus déliée de toutes les finesses..., comme H 168. (Cf. L
+64.)
+
+[70] La pure valeur (s'il y en avait)..., comme L 65 et H 114.
+
+[71] L'intrépidité est une force extraordinaire..., comme L 66 et
+H 115.
+
+[72] L'orgueil, comme lassé de ses artifices..., comme H 143. (Cf.
+L 67.)
+
+[73] La politesse est un tour de l'esprit..., comme H 181. (Cf. L
+68.)
+
+[74] La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel
+il pénètre les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui
+sont les plus capables de plaire aux autres. (Cf. L 69 et H 180.)
+
+[75] Qui ne rirait de la modération..., comme L 70. (Cf. H 27.)
+
+[76] La modération dans la bonne fortune..., comme L 71 et le
+début de H 26.
+
+[77] La politesse des États..., comme L 72 et H 183.
+
+[78] La faiblesse de l'esprit..., comme H 20. (Cf. L 73.)
+
+[79] La gravité est un mystère du corps..., comme L 74 et H 9;
+suivi de: La sévérité des femmes c'est un ajustement et un fard
+qu'elles ajustent [sic] à leur beauté..., et la suite comme H. 10.
+(Cf. L 75.)
+
+[80] Ceux qui voudraient définir la victoire..., comme L 76, mais
+avec omission des mots comme les poètes (Cf. H 134)
+
+[81] La modération dans la bonne fortune..., comme L 77, (Cf. fin
+de H 26.)
+
+[82] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange..., comme
+L 78 et H 40.
+
+[83] La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre. La
+civilité est une envie d'en recevoir, c'est aussi un désir d'être
+estimé poli. (Comme L 79-80, et H 124 suivi de H 184.)
+
+[84] La vérité qui fait les gens véritables est une perceptible
+ambition..., et la suite comme L 81 et H 41.
+
+[85] Nous avouons nos défauts..., comme L 82 et H 24.
+
+[86] La clémence des princes est une politique..., comme L 83.
+(Cf. fin de H 7)
+
+[87] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses..., comme L 85.
+
+[88] Il y a deux sortes d'inconstance: l'une qui vient de la
+légèreté de l'esprit qui à tous moments change d'opinion, ou
+plutôt de la pauvreté de l'esprit qui reçoit toutes les opinions
+des autres; l'autre, qui est plus excusable, vient de la fin du
+goût des choses que l'on aimait. (Cf. L 86 et H 101.)
+
+[89] La sobriété est l'amour de la santé..., comme L 87 et H 30.
+
+[90] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de
+leur repos. (Cf. L 88 et H 28.)
+
+[91] Le mépris des richesses, dans les philosophes..., comme H
+164, sauf une variante: un chemin détourné de la pauvreté au lieu
+de un chemin détourné. (Cf. L 89.)
+
+[92] La fidélité est une invention rare..., comme H 31, à une
+légère différence près: quelque occasion au singulier. (Cf. L 90.)
+
+[93] L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
+qu'on leur inspire. (Comme L 91 et H 32.)
+
+[94] Notre repentir ne vient point de nos actions..., comme L 92
+et H 33.
+
+[95] Il y a des héros en mal comme en bien. (Comme L 93.)
+
+[96] L'amour-propre est l'amour de soi-même..., comme L 94, sauf
+les variantes suivantes:
+
+Ier alinéa: leur en donnait les moyens (au lieu de leur en ouvrait
+les moyens)--des métamorphoses (au lieu de de la métamorphose)
+
+2e alinéa: On ne peut en sonder la profondeur (au lieu de On ne
+peut sonder la profondeur)--il y conçoit (sans et)--il en
+forme quelquefois de si monstrueuses (sans même).
+
+3e alinéa: lorsqu'il les a rassasiés (au lieu de qu'il a
+rassasiés).
+
+5e alinéa: plutôt que par les beautés (au lieu de plutôt que par
+la beauté)--qu'il court lorsqu'il suit les choses (sans les mots
+et qu'il suit son gré).
+
+6e alinéa: Il est tout le contraire (au lieu de II est tous les
+contraires)--il est impérieux, il est obéissant (au lieu de il
+est impérieux et obéissant).
+
+7e alinéa: qui le tournent (au lieu de qui les tournent)--à la
+gloire et aux richesses (au lieu de à la gloire ou aux richesses)
+--il y en a une infinité (au lieu de il en a une infinité)--
+omission des mots car il est naturellement inconstant de toutes
+manières.
+
+8e alinéa: mais qu'il poursuit parce qu'il les veut (au lieu de et
+qu'il poursuit seulement parce qu'il les veut).
+
+9e alinéa: conserve sa fierté (sans toute)
+
+10e alinéa: et il s'accommode (au lieu de il s'accommode).
+
+IIe alinéa: il ruine (au lieu de il se ruine)--il se change
+seulement (au lieu de il le change seulement)--dans les
+triomphes de sa défaite (au lieu de dans le triomphe de sa
+défaite). (Cf. H 105)
+
+[97] L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent
+trompés. (Comme L 95.)
+
+[98] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
+(Comme L 96.)
+
+[99] La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis. (Comme L
+97.)
+
+[100] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
+l'amour de la faveur; c'est aussi la rage de n'avoir point la
+faveur, qui se console et s'adoucit par le mépris des favoris;
+c'est enfin une secrète envie de la détruire qui fait que nous
+leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas leur ôter ceux de
+tout le monde. (Cf. L 98 et H 132.)
+
+[101] Chaque homme n'est pas plus différent..., comme L 99 et H
+70.
+
+[102] Il est de la reconnaissance..., comme L 100, sauf une
+variante: trouver facilement au lieu de trouver plus facilement.
+(Cf. H 12)
+
+[103] La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres pour
+acquérir leur estime fait qu'enfin nous nous déguisons nous-mêmes.
+(Cf. L 101)
+
+[104] Les biens et les maux sont plus grands..., comme L 102 et H
+125.
+
+[105] Il y a des personnes à qui leurs défauts siéent bien...,
+comme L 103. (Cf. H 58.)
+
+[106] La réconciliation avec nos ennemis..., comme L 104 et H II
+
+[107] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant
+leur persécution et leur haine que les bonnes qualités que nous
+avons. (Cf. L 105.)
+
+[108] Une des choses qui fait que nous trouvons si peu de gens qui
+paraissent raisonnables et aimables dans la conversation est qu'il
+n'y a..., et la suite comme L 106. (Cf. H 178.)
+
+[109] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre..., comme L
+107, sauf les différences suivantes: celle de transformer les
+objets (au lieu de celle de transformer ses objets)--lorsque
+personne ne nous est contraire (au lieu de lorsqu'une personne
+nous est contraire)--notre amour-propre juge les actions (au
+lieu de notre amour-propre juge ses actions)--du biais dont nous
+le regardons (au lieu de des biais dont nous les regardons). (Cf.
+H 106.)
+
+[110] Quoique toutes les passions montrent cette vérité..., comme
+L 108, sauf trois variantes: ou l'infidélité au lieu de ou
+infidélité--omission des mots contre sa maîtresse--que la vue
+a calmé au lieu de que sa vue a calmé. (Cf. H 107.)
+
+[111] La justice n'est qu'une vive appréhension..., comme L 109,
+sauf les différences suivantes: qu'on ne nous ôte au lieu de qu'on
+nous ôte--cette considération et le respect au lieu de cette
+considération et ce respect--que la naissance ou la fortune lui
+ont donnés au lieu de que la naissance ou la fortune lui a donnés.
+(Cf. fin de H 37.)
+
+[112] La justice, dans les bons juges qui sont modérés, n'est que
+l'amour dans leur élévation [sic]. (Cf. L 110 et début de H 37.)
+
+[113] Rien n'est si contagieux que l'exemple..., comme L III, sauf
+une variante: l'imitation d'agir honnêtement au lieu de
+l'imitation des biens. (Cf. H 46.)
+
+[114] Nul ne mérite d'être loué..., et la suite comme H 36. (Cf. L
+112.)
+
+[115] Chacun pense être plus sage que les autres. (Cf. L 113 et
+début de H 169.)
+
+[116] L'aveuglement des hommes..., comme L 114 (Cf. H 140.)
+
+[117] La constance en amour..., comme L 115. (Cf. H 100.)
+
+[118] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis suivant leurs
+mérites, mais selon nos besoins..., et la suite comme L 116.
+
+[119] Il n'y a point d'amour pur et exempt du mélange..., et la
+suite comme L 117. (Cf. H 92.)
+
+[120] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le
+manque de vertu. (Comme L 118 et H 186.)
+
+[121] La passion fait souvent du plus habile homme un sot et rend
+quasi les plus sots habiles. (Cf. L 119 et H 69.)
+
+[122] Il y a des gens niais qui se connaissent sots et qui
+emploient habilement leur sottise (Cf. L 120 et H 59.)
+
+[123] Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à
+redire en lui (Comme H 71; cf. L 121.)
+
+[124] On ne saurait compter toutes les espèces de vanité. Pour les
+savoir, il faut savoir le détail des choses, et comme il est
+presque infini, de là vient que si peu de gens sont savants et que
+nos connaissances sont superficielles et imparfaites; on décrit
+les choses au lieu de les définir; en effet on ne les connaît et
+on ne les fait connaître qu'en gros et par des marques communes.
+C'est comme si quelqu'un disait que ce corps humain est droit et
+composé de différentes parties, sans dire le nombre, la situation,
+les fonctions, les rapports et les différences de ces parties (Cf.
+L 122-123, et H 145.)
+
+[125] Il est bien malaisé de distinguer la bonté..., comme L 124
+et H 34.
+
+[126] On incommode toujours les gens quand on est persuadé de ne
+les pouvoir jamais incommoder. (Cf. L 125.)
+
+[127] Les grandes et éclatantes actions..., comme H 102, sauf deux
+différences comme des effets des grands intérêts, au lieu que ce
+sont d'ordinaire des effets de l'humeur (au lieu de: comme les
+effets des grands intérêts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les
+effets de l'humeur)--l'ambition d'être maîtres du monde (au lieu
+de: l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du monde). (Cf.
+L 126.)
+
+[128] Les passions sont les seuls orateurs..., comme L 127, sauf
+une différence: et l'homme le plus simple les persuade mieux, au
+lieu de et l'homme le plus simple, qui sent, persuade mieux. (Cf.
+H 45.)
+
+[129] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et ne
+dire que ce qu'il faut. (Cf. L 128 et H 43.)
+
+[130] Ceux qui se sentent du mérite..., comme L 129 et début de H
+127, sauf une variante des véritables héros au lieu de de
+véritables héros.
+
+[131] La coquetterie est le fond de l'humeur..., comme L 130 et H
+179.
+
+[132] Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la
+compagnie des sots. (Cf. L 131 et H 72.)
+
+[133] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix...,
+comme L 132. sauf les derniers mots: et déplaisent au lieu de ou
+déplaisent. (Cf. H 73-74.)
+
+[134] Il y a des jolies choses que l'esprit..., et la suite comme
+L 133 et H 182.
+
+[135] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire
+infailliblement. (Comme H 75, cf. L 134.)
+
+[136] L'approbation qu'on donne à l'esprit et à la beauté et à la
+valeur les augmente, les perfectionne et leur fait faire de plus
+grands effets qu'ils n'avaient été capables de faire d'eux-mêmes
+(Cf. L 136.)
+
+[137] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction..., comme H 76.
+(Cf. L 137.)
+
+[138] La faiblesse fait connaître [sic] plus de trahisons que les
+véritables desseins de trahir. (Cf. L 135 et H 172)
+
+[139] Nous n'avons pas assez de force pour suivre notre raison.
+(Cf. L 138 et H 77.)
+
+[140] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles..., comme
+H 78. (Cf. L 139.)
+
+[141] Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de
+passions et plus de vertus que les âmes communes, mais seulement
+celles qui ont de plus grandes vues. (Cf. L 140 et H 79.)
+
+[142] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux
+qu'on espère. (Comme H 128; cf. L 141.)
+
+[143] On se vante souvent mal à propos..., comme L 142 et H 80,
+sauf une omission: l'homme au lieu de et l'homme.
+
+[144] Ce qui nous empêche souvent de bien juger..., comme L 143 et
+H 188, sauf une variante: est que au lieu de c'est que.
+
+[145] La santé de l'âme n'est pas plus assurée..., comme H 81,
+sauf trois variantes: que nous puissions au lieu de que nous
+paraissions--point encore au lieu de pas encore--que l'on est
+au lieu de qu'on l'est. (Cf. L 144.)
+
+[146] On blâme l'injustice, non pas pour la haine qu'on a pour
+elle, mais pour le préjudice qu'on en reçoit. (Cf. L 145.)
+
+[147] Un habile homme doit savoir régler le rang de ses
+intérêts..., comme L 146.
+
+[148] Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de
+la fortune. (Comme L 147 et fin de H 136.)
+
+[149] La honte, la paresse et la timidité..., et la suite comme L
+148 et H 5.
+
+[150] On a plus de raison quand on espère plus d'en trouver aux
+autres. (Cf. L 149.)
+
+[151] Ceux qu'on exécute affectent..., comme L 150 et H 48, sauf
+une variante: ce qu'un mouchoir au lieu de ce que le mouchoir.
+
+[152] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
+l'injustice. (Comme L 151; cf. début de H 37.)
+
+[153] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que
+dans le choix des paroles. (Comme L 152 et H 44.)
+
+[154] La plupart des hommes s'exposent assez..., comme L 153 et H
+118.
+
+[155] On ne loue que pour être loué. (Comme L 154.)
+
+[156] Il n'y a que Dieu qui sache..., comme L 155. (Cf. H 157.)
+
+[157] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de
+chaque chose. (Comme L 156 et H 185.)
+
+[158] Si on était assez habile, on ne ferait point de finesses ni
+de trahisons (Cf. fin de H 169.)
+
+[159] On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par
+l'intérêt. (Cf. L 157 et H 161.)
+
+[160] La vérité est le fondement et la justification de la beauté.
+(Comme L 158 et début de H 42.)
+
+[161] Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions
+pas de celui des autres. (Comme L 159 et fin de H 137.)
+
+[162] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons
+toutes choses comme si nous étions immortels. (Comme L 160; cf. H
+50.)
+
+[163] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui
+leur sert que la louange qui les trahit. (Comme L 161 et H 150.)
+
+[164] La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse
+est une subtilité solide. (Comme H 51; cf. L 162.)
+
+[165] La vérité est le fondement et la raison de la perfection et
+de la beauté..., comme L 163 et H 42.
+
+[166] Les passions ont une injustice..., comme L 164, sauf une
+variante; dire tout ce qui lui plaît au lieu de dire quasi tout ce
+qui lui plaît. (Cf. H 82.)
+
+[167] Le monde, ne connaissant point le véritable motif, n'a garde
+de le pouvoir récompenser..., et la suite comme L 165 et H 52,
+sauf deux variantes des belles qualités au lieu de de belles
+qualités--ne soit point de l'or au lieu de ne soit pas de l'or.
+
+[168] Comme il y a des bonnes viandes..., et la suite comme L 166
+et H 53.
+
+[169] Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces de
+nos amis lorsqu'elles aident à nous faire faire quelques belles
+actions. (Cf. L 167.)
+
+[170] Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont
+bientôt oubliés. (Cf. L 168.)
+
+[171] L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices. (Cf. L
+169.)
+
+[172] Plusieurs personnes s'acquittent du devoir de la
+reconnaissance..., et la suite comme L 170.
+
+[173] Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
+pour y paraître établi. (Comme L 171 et début de H 61)
+
+[174] Dans toutes les professions et dans tous les arts..., comme
+L 172 et la fin de H 61.
+
+[175] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le
+monde chante un certain temps, quelque sots et dégoûtants qu'ils
+soient. (Cf. L 173 et H 62.)
+
+[176] Comme dans la nature il y a une éternelle génération...,
+comme L 174, sauf une variante: des passions au lieu de de
+passions. (Cf. H 64.)
+
+[177] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
+semblable..., comme H 65. (Cf. L 175.)
+
+[178] Peu de gens sont cruels de cruauté, mais les hommes sont
+cruels et inhumains d'amour-propre. (Cf. L 176 et fin de H 110.)
+
+[179] L'intérêt parle toute sorte de langues..., comme L 177.
+
+[180] L'intérêt est toujours la dupe du coeur. (Cf. L 178 et H
+83.)
+
+[181] Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions...,
+comme H 84. (Cf. L 179.)
+
+[182] La philosophie triomphe aisément des maux passés..., comme L
+180 et H 85.
+
+[183] Ce qui fait tout le mécompte dans la reconnaissance qu'on
+attend des grâces qu'on a fait, c'est que..., et la suite comme L
+181.
+
+[184] La vanité, et la honte, et surtout le tempérament, fait la
+valeur des hommes, dont on fait tant de bruit (Cf. L 182 et H
+112.)
+
+[185] Il y a des gens dont le mérite..., comme L 183 et H 57.
+
+[186] On se console souvent d'être malheureux en effet pour
+certain plaisir qu'on trouve à le paraître. (Cf. L 184 et fin de H
+127.)
+
+[187] On admire tout ce qui éblouit..., comme L 185, sauf une
+variante: qui donne souvent au lieu de et donne souvent. (Cf. H
+54.)
+
+[188] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie...,
+comme L 186. (Cf. H 55.)
+
+[189] La vertu est un fantôme..., comme L 187 (Cf. H 2.)
+
+[190] Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188, sauf
+l'omission d'un et (par la coutume au lieu de et par la coutume).
+(Cf. H 49)
+
+[191] L'imitation est toujours malheureuse et tout ce qui est
+contrefait déplaît, et les seules choses charment qui sont
+naturelles. (Cf. L 189 et H 47.)
+
+[192] Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a
+planté des différents arbres dans la nature..., et la suite comme
+H 60, sauf la fin: ne saurait produire les effets des talents les
+plus communs; de là vient qu'il est aussi ridicule de vouloir
+faire des semées sans en avoir la graine en soi que de vouloir
+qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait pas semé de
+ses oignons. (Cf. L 190.)
+
+[193] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.
+(Comme L 191 et H 63.)
+
+[194] L'intérêt, à qui on reproche..., comme H 160. (Cf. L 192.)
+
+[195] Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui
+médisent. (Comme L 193 et H 151.)
+
+[196] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut
+avoir l'économie. (Cf. L 194 et H 56.)
+
+[197] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme
+il est, est que plus il devient raisonnable..., et la suite comme
+L 195 et H 66.
+
+[198] On se mécompte toujours dans le jugement..., comme L 196 et
+H 67: suivie de Il faut une certaine proportion entre les actions
+et les desseins qui les produisent, ou les actions ne font tous
+les effets qu'elles doivent faire (cf. L 197 et H 68.)
+
+[199] Quoique la grandeur des ministres se forme par la grandeur
+de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de
+quelque petit dessein. (Cf. L 198 et H 131.)
+
+[200] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans
+la moindre occasion étouffée par un intérêt. (Cf. L 199 et H 162.)
+
+[201] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. (Comme L
+200 et fin de H 171.)
+
+[202] Les grands hommes s'abattent et se démontent enfin..., et la
+suite comme L 201 et H 133.
+
+[203] La plupart des gens ne voient dans les hommes..., comme L
+202 et H 129.
+
+[204] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
+défauts. (Comme L 203 et H 130.)
+
+[205] Toutes les vertus des hommes se portent dans l'intérêt,
+comme les fleuves se perdent dans la mer. (Cf. L 204 et H 3.)
+
+[206] Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher
+l'amour où il est ou le feindre où il n'est pas. (Cf. L 224 et H
+95.)
+
+[207] Comme on n'est jamais libre..., comme L 225, sauf les
+derniers mots: de ses amants au lieu de son amant (Cf. H 96.)
+
+[208] Si on jugeait de l'amour..., et la suite comme L 219 et H
+97.
+
+[209] On peut trouver des femmes qui n'ont point fait de
+galanteries..., et la suite comme H 98. (Cf. L 222.)
+
+[210] Il y a deux sortes de constances en amour..., et la suite
+comme H 99, sauf une variante: que l'on se fait un honneur au lieu
+de qu'on se fait honneur. (Cf. L 226.)
+
+
+Manuscrit édité par Édouard de Barthélemy
+
+[1] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur...,
+comme L 3.
+
+[2] De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il
+lui plaît, il se fait plusieurs vertus. (Cf. L 246.)
+
+[3] La modération dans la bonne fortune..., comme L 71.
+
+[4] L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du
+monde. (Comme L 12.)
+
+[5] La durée de nos passions ne dépend pas de nous plus que la
+durée de notre vie. (Cf. L 221.)
+
+[6] La passion fait souvent un sot du plus habile homme, et rend
+souvent le plus sot habile. (Cf. L 119.)
+
+[7] Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a
+planté des arbres différents dans la nature, en sorte que chaque
+talent ainsi que chaque arbre a sa propriété et son effet qui leur
+sont particuliers; de là vient que le poirier le meilleur du monde
+ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent
+le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets du talent
+le plus commun. De là aussi vient qu'il est aussi ridicule de
+vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi, que de
+vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait
+point semé d'oignons. (Cf. L 190.)
+
+[8] La vérité est le fondement et la justification de la beauté.
+(Comme L 158.)
+
+[9] La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis. (Comme L
+97.)
+
+[10] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de
+gens d'esprit emploient si communément; les plus habiles affectent
+de les éviter toute leur vie pour s'en servir à quelque grande
+occasion et par quelque grand intérêt. (Cf. L 47.)
+
+[11] Il y a des hommes que l'on estime..., comme L 205, avec toute
+vertu au singulier.
+
+[12] La vertu est un fantôme formé par nos passions à qui on donne
+un nom honnête afin de faire impunément ce qu'on veut. (Cf. L
+187.)
+
+[13] On ne saurait compter toues les espèces de vanités. (Cf. L
+122.)
+
+[14] La vérité qui fait les hommes véritables..., et la suite
+comme L 81.
+
+[15] Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il
+l'est souvent de lui-même. (Comme L 99.)
+
+[16] L'amour-propre est l'amour de soi-même... Long développement
+semblable à la maxime I de la première édition (MS I), à trois
+petites variantes près: il travaille lui-même à sa ruine (au lieu
+de il travaille même à sa ruine)--on le trouve qui triomphe (au
+lieu de on le retrouve qui triomphe)--trouve dans la violence
+continuelle de ses vagues (au lieu de trouve dans le flux et le
+reflux de ses vagues continuelles). (Cf. L 94.)
+
+[17] Enfin l'orgueil, comme lassé de ses artifices..., comme L 67,
+sauf une variante: un visage naturel (au lieu de son visage
+naturel).
+
+[18] Ces grandes et éclatantes actions..., et la suite comme L
+126, à l'exception des derniers mots: un effet de jalousie (au
+lieu de un effet de la jalousie).
+
+[19] Les passions sont les seuls orateurs..., comme au début de L
+127, jusqu'à infaillibles.
+
+[20] Les passions ont une injustice..., comme L 164 (à ceci près
+que la fin comporte des lapsus qui la rendent inintelligible).
+
+[21] Tout le monde est plein de pelles qui se moquent du fourgon.
+(Cf. L 121.)
+
+[22] Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent pas assez
+d'ordinaire ce qui en est l'origine. (Cf. L 237.)
+
+[23] On blâme l'injustice, non par la haine qu'on en a, mais pour
+le préjudice qu'on en reçoit. (Cf. L 145.)
+
+[24] On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.
+(Comme L 157.)
+
+[25] On ne fait point de distinction dans la colère..., comme L
+25.
+
+[26] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie...,
+comme L 186.
+
+[27] Peu de gens sont cruels de cruauté, mais tous les hommes sont
+cruels d'amour-propre. (Cf. L 176.)
+
+[28] Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel..., comme
+L 256.
+
+[29] Comme dans la nature il y a une éternelle génération....,
+comme L 174.
+
+[30] Quelque industrie qu'on ait à cacher ses passions..., et la
+suite comme L 179.
+
+[31] L'intérêt est l'ami de l'amour-propre, de sorte que comme le
+corps privé de son âme est sans vie, sans ouïe, sans connaissance,
+sans sentiment et sans mouvement, de même l'amour-propre séparé,
+s'il faut dire ainsi, de son intérêt, ne vit, n'entend..., et la
+suite comme L 270.
+
+[32] Les Français ne sont pas seulement sujets à perdre, comme la
+plupart des hommes, le souvenir des bienfaits et des injures, mais
+ils haïssent ceux qui les ont obligés; l'orgueil et l'intérêt
+produisent partout l'ingratitude..., et la suite comme L 8.
+
+[33] La clémence des princes est une politique..., comme L 83
+
+[34] La clémence est un mélange de gloire, de paresse et de
+crainte dont nous faisons une vertu. (Cf. L 217.)
+
+[35] La modération des personnes heureuses est le calme de leur
+humeur adoucie par la possession du bien. (Cf. début de L 77.)
+
+[36] Nous craignons toutes choses comme mortels..., comme L 160,
+avec le deuxième toute chose au singulier.
+
+[37] Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la
+paresse sur la frontière de plusieurs vertus. (Comme L 209.)
+
+[38] On n'a plus de raison quand on n'espère plus d'en trouver aux
+autres. (Comme L 149.)
+
+[39] Les philosophes, et Sénèque surtout..., comme L 59.
+
+[40] Les plus sages le sont dans toutes les choses
+indifférentes..., et la suite comme L II.
+
+[41] Toutes les passions ne sont que les divers degrés de la
+chaleur et de la froideur du sang. (Cf. L 251.)
+
+[42] La sobriété est l'amour de la santé ou l'impuissance de
+manger beaucoup. (Comme L 87.)
+
+[43] Les grandes âmes ne sont pas celles..., comme L 140, sauf la
+fin: les plus grandes vues au lieu de de plus grandes vues.
+
+[44] La crainte du blâme et du mépris qui suivent ceux qui
+s'enivrent de leur bonheur, c'est une vaine ostentation de la
+force de notre esprit, enfin..., et la suite comme la fin L 77.
+
+[45] Nous avons tous assez de force pour supporter les maux
+d'autrui. (Comme L 5.)
+
+[46] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
+renfermer leur agitation dans leur coeur. (Cf. L 16.)
+
+[47] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois..., comme L 150.
+
+[48] La philosophie triomphe aisément des maux passés..., comme L
+180.
+
+[49] Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188.
+
+[50] On se console souvent d'être malheureux en effet..., comme L
+184.
+
+[51] Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile
+de le chercher ailleurs. (Cf. L 24.)
+
+[52] Comment peut-on répondre si hardiment de soi-même, puisqu'il
+faut auparavant pouvoir répondre de sa fortune? (Cf. L 214.)
+
+[53] L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au
+corps qu'elle anime. (Comme L 223.)
+
+[54] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on
+ne peut se plaindre avec justice de la cruauté de ses maîtresses,
+ni de la légèreté de son amant. (Cf. L 225.)
+
+[55] La justice dans les bons juges n'est que l'amour de
+l'approbation; dans les ambitieux, c'est l'amour de leur
+élévation. (Cf. L 110.)
+
+[56] Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si
+nous n'avons pas pu le garder nous-mêmes? (Cf. L 61.)
+
+[57] Les grands hommes s'abattent et se démontent..., comme L 201,
+sauf une variante: et non pas par celle de leur coeur au lieu de
+et non pas par celle de leur âme.
+
+[58] On n'oublie jamais si bien la chose [sic] que quand on s'est
+lassé d'en parler. (Cf. L 213.)
+
+[59] Quoique toutes les passions se dussent cacher..., comme L 26
+
+[60] La jalousie est raisonnable en quelque manière..., comme L
+27.
+
+[61] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant
+les persécutions et leur haine que les bonnes qualités que nous
+avons. (Cf. L 105.)
+
+[62] Rien n'est impossible de soi..., comme L 14.
+
+[63] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
+défauts, c'est la facilité que l'on a à croire ce qu'on désire.
+(Cf. L 269.)
+
+[64] Si nous n'avions pas de défauts, nous ne serions pas si aises
+d'en remarquer aux autres. (Cf. L 257.)
+
+[65] Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on a
+craint..., et la suite comme L 240, sauf la fin: le doute et les
+soupçons au lieu de les doutes et les soupçons.
+
+[66] L'orgueil se dédommage toujours..., comme L 21.
+
+[67] Si nous n'avions pas d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas
+de celui des autres. (Cf. L 159.)
+
+[68] L'orgueil est égal dans tous les hommes..., comme L 211.
+
+[69] L'orgueil a bien plus de part que la bonté aux remontrances
+que nous faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous ne les
+reprenons pas tant pour les en corriger que pour leur persuader
+que nous en sommes exempts. (Cf. L 2.)
+
+[70] Dieu seul fait les gens de bien..., comme L 45.
+
+[71] Les crimes deviennent innocents et même glorieux..., comme L
+37, sauf une variante: s massacres de provinces au lieu de les
+massacres des provinces.
+
+[72] Ceux qui voudraient définir la victoire..., comme L 76.
+
+[73] L'imitation est toujours malheureuse..., comme L 189. sauf
+une variante: plaisent au lieu de charment.
+
+[74] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon
+nos craintes. (Comme L 4.)
+
+[75] L'intérêt fait jouer toute sorte de personnages et même celui
+de désintéressé. (Comme L 15.)
+
+[76] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que
+par celles que l'on affecte d'avoir. (Cf. L 220.)
+
+[77] L'espérance et la crainte sont inséparables..., comme L 261.
+
+[78] Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la
+vérité..., comme L 206.
+
+[79] L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns..., comme L
+192.
+
+[80] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses peuvent
+difficilement s'appliquer aux grandes..., et la suite comme L 85.
+
+[81] Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre
+raison. (Comme L 138.)
+
+[82] L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant
+que par son espoir [sic] il vise à un endroit, son coeur
+s'achemine insensiblement à un autre. (Cf. L 19.)
+
+[83] Le caprice de l'homme est encore plus bizarre que celui de la
+fortune. (Cf. L 147.)
+
+[84] Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de l'amour-propre
+dont il ne faut pas plus disputer que des goûts de la langue ou
+du choix des couleurs. (Cf. L 243.)
+
+[85] La félicité est dans le goût et non pas dans les choses, et
+c'est pour avoir ce qu'on aime est heureux, et non pas pour avoir
+ce que les autres trouvent amiable [sic]. (Cf. L 23.)
+
+[86] On n'est jamais si malheureux qu'on craint, ni si heureux
+qu'on espère. (Comme L 141.)
+
+[87] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur
+mérite, mais selon nos besoins, et selon l'opinion que nous
+croyons leur avoir donnée de ce que nous valons. (Cf. L 116.)
+
+[88] Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale et
+répandue pour tout le monde de la grande habileté. (Cf. L 124.)
+
+[89] La confiance de plaire est souvent le moyen de plaire
+infailliblement. (Comme L 134.)
+
+[90] La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande
+partie de celle que l'on a aux autres. (Comme L 248.)
+
+[91] Ce qui nous empêche souvent de bien juger..., comme L 143.
+
+[92] La dévotion qu'on donne aux princes est un second
+amour-propre. (Cf. L 91.)
+
+[93] La fin du bien est un mal, et la fin du mal est un bien. (Cf.
+L 210.)
+
+[94] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
+imagination..., comme L 102.
+
+[95] Ceux qui se sentent du mérite..., comme L 129, à un mot près:
+poursuivre au lieu de persécuter.
+
+[96] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction..., comme L 137.
+
+[97] Quelque disproportion qu'il y ait entre les fortunes, il y a
+pourtant toujours une certaine proportion de biens et de maux qui
+les rend égales. (Cf. L 28.)
+
+[98] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
+elle, mais la fortune, qui fait les héros. (Comme L 31.)
+
+[99] Le mépris des richesses était dans les philosophes..., et la
+suite comme L 89, à un mot près: garantir au lieu de dédommager.
+
+[99 bis] Les philosophes ne condamnent les richesses..., comme L
+62, sauf une variante: elles nourrissent et accroissent les crimes
+comme le bois entretient le feu, au lieu de: elles nourrissent et
+accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le
+feu.
+
+[100] Comme la plus heureuse personne du monde..., comme L 38,
+sauf une variante: puisqu'il leur faut au lieu de qu'il leur faut.
+
+[101] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
+l'amour de ces faveurs [sic]. C'est aussi la rage de n'avoir pas
+la faveur qui console et adoucit [sic] par le mépris des favoris;
+c'est aussi une secrète envie de la détruire qui fait que nous
+leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant que leur ôter ce qui
+leur attire celles de tout le monde [sic]. (Cf. L 98.)
+
+[102] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé...,
+comme L 195, sauf une variante: lui-même au lieu de soi-même.
+
+[103] Ce qui fait tant disputer contre les maximes..., comme L
+245.
+
+[104] Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
+pour y paraître établi. (Comme L 171.)
+
+[105] Quoique la vanité des ministres..., comme L 198, sauf une
+variante, elle suit au lieu de elles sont.
+
+[106] Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles
+heureuses et malheureuses..., et la suite comme L 262.
+
+[107] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
+malheureux accidents..., comme L 34, sauf la fin: à leur préjudice
+les plus avantageux, au lieu de les plus avantageux à leur
+préjudice.
+
+[108] La sincérité c'est une naturelle ouverture du coeur..., et
+la suite comme L 43.
+
+[109] Le vrai ne fait pas tant de mal dans le monde que le
+vraisemblable y fait de mal (Cf. L 234).
+
+[110] On élève la prudence jusqu'au ciel..., comme L 55, sauf les
+variantes suivantes: de nos actions et de notre conduite (au lieu
+de de nos actions et de nos conduites)--tout le secours que nous
+demandons (au lieu de tous les secours que nous demandons)--
+quand il veut (au lieu de quand il lui plaît)--à la Providence
+(au lieu de à sa providence).
+
+[111] Un habile homme doit savoir régler..., comme L 146. sauf la
+fin: nous ne la faisons pas servir pour obtenir les plus
+considérables, au lieu de nous ne les faisons pas assez servir à
+obtenir les plus considérables.
+
+[112] Il est malaisé de définir l'amour..., comme L 30, sauf une
+variante: et dans le corps que ce n'est, au lieu de et dans le
+corps ce n'est.
+
+[113] Il n'y a point d'amour pur et exempt de mélange des autres
+passions..., et la suite comme L 117.
+
+[114] Il n'y a point de déguisement... comme L 224.
+
+[115] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
+ressemble plus à la haine qu'à l'amitié. (Cf. L 219.)
+
+[116] Il y a beaucoup de femmes qui ont jamais fait [sic] de
+galanterie, mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais fait
+qu'une. (Cf. L 222.)
+
+[117] Le pouvoir que les personnes que nous aimons..., comme L
+267.
+
+[118] On blâme aisément les défauts des autres..., comme L 212.
+
+[119] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a de mille
+différentes copies. (Cf. L 263.)
+
+[120] L'amour aussi bien que le feu..., comme L 264.
+
+[121] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le
+monde en parle et peu de gens en ont vu. (Cf. L 265.)
+
+[122] L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces...,
+comme L 266.
+
+[123] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
+l'injustice. (Comme L 151.)
+
+[124] La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte
+ce qui nous appartient; de là vient cette considération et ce
+respect pour tous les intérêts du prochain et cette scrupuleuse
+application à ne lui faire aucun préjudice. Cette crainte retient
+l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la fortune
+lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses
+continuelles sur les autres. (Cf. L 109.)
+
+[125] Ce qui rend nos amitiés si légères et si changeantes...,
+comme L 6.
+
+[126] La réconciliation avec nos ennemis..., comme L 104.
+
+[127] Rien ne prouve tant que les philosophes..., comme L 208.
+
+[128] La jalousie ne subsiste que dans les doutes et ne vit que
+dans les nouvelles inquiétudes. (Cf. L 239.)
+
+[129] Il y a des reproches qui louent et des louanges qui
+médisent. (Comme L 193.)
+
+[130] L'amitié la plus sainte et la plus sacrée..., comme L 22.
+
+[131] Nous nous persuadons souvent d'aimer des gens plus
+puissants..., et la suite comme L 7.
+
+[132] Le jugement n'est autre chose que la lumière de l'esprit...,
+comme L 41, sauf ces différences, c'est la mesure de sa lumière
+(au lieu de est la mesure de sa lumière)--La délicatesse
+aperçoit l'imperceptible, et le jugement prononce ce qu'elle sent
+(au lieu de. La délicatesse aperçoit les imperceptibles. Et le
+jugement prononce ce qu'elles sont.)--Si on les examine bien (au
+lieu de. Si on l'examine bien).--Suivie de L 44. La finesse
+n'est qu'une pauvre habileté.
+
+[133] La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense
+toujours des choses honnêtes et délicates. (Cf. L 68.)
+
+[134] La galanterie de l'esprit est un tout de l'esprit..., comme
+L 69.
+
+[135] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point...,
+comme L 133. sauf une variante: le diamant au lieu de les
+diamants.
+
+[136] L'esprit est toujours la dupe du coeur. (Comme L 178.)
+
+[137] On peut connaître son esprit, mais qui peut connaître son
+coeur? (Comme L 233.)
+
+[138] Les affaires et les actions des grands hommes, comme les
+statues, ont leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir
+de près pour en discerner toutes les circonstances; il y en a
+d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on est éloigné.
+(Cf. L 60.)
+
+[139] Pour savoir, il faut savoir le détail des choses, et comme
+il est infini, de là vient qu'il y a si peu de gens qui sont
+savants, et que nos connaissances sont superficielles et
+imparfaites, et qu'on décrit des choses au lieu de les définir...,
+et la suite comme L 123.
+
+[140] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis..., comme
+L 10.
+
+[141] Il est aussi facile de se tromper soi-même..., et la suite
+comme L 13.
+
+[142] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
+assemblés, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner;
+l'un paraît avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient
+recevoir des instructions pour sa conduite et soumettre ses
+sentiments; et son dessein, le plus souvent, est de faire passer
+les siens, et de rendre celui qu'il vient consulter garant de
+l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille paie d'abord la
+confiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé,
+et il cherche..., et la suite comme L 56.
+
+[143] La plus déliée de toutes les finesses...; comme L 64, sauf
+une variante: qu'on nous tend, au lieu de que l'on nous tend.
+
+[144] L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent
+trompés: (Comme L 95.)
+
+[145] La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres...,
+comme L 101.
+
+[146] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
+véritable dessein de trahir. (Comme L 135.)
+
+[147] On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal
+impunément. (Comme L 231.)
+
+[148] Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit..., comme L
+48.
+
+[149] La finesse n'est qu'une pauvre habileté. (Comme L 44.)
+
+[150] On est sage pour les autres personnes, personne ne l'est
+assez pour soi-même. (Cf. L 247.)
+
+[151] Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de
+dire grand'chose. (Comme L 42.)
+
+[152] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
+(Comme L 96.)
+
+[153] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens...,
+comme L 106, sauf deux variantes: ce qu'on lui dit. Les plus
+habiles (au lieu de ce qu'on lui dit, et que les plus habiles)--
+une précipitation pour retourner (au lieu de une précipitation de
+retourner).
+
+[154] Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la
+compagnie des sots. (Cf. L 131.)
+
+[155] On se vante souvent de ne se point ennuyer..., et la suite
+comme L 142.
+
+[156] On ne loue que pour être loué. (Comme L 154.)
+
+[157] Comme c'est le caractère des grands esprits de faire
+entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits
+en revanche ont l'air [sic] de parler beaucoup et de ne dire rien.
+(Cf. L 252.)
+
+[158] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments..., comme L 18.
+
+[159] On n'aime point à louer, on ne loue personne jamais sans
+intérêt..., et la suite comme L 29, sauf la fin: on louerait moins
+le duc de Turenne et Monsieur le Prince si on ne voulait pas les
+blâmer tous deux, au lieu de: on louerait moins Monsieur le Prince
+et Monsieur de Turenne si on ne voulait pas les blâmer tous les
+deux.
+
+[160] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui
+leur est utile à la louange qui les trahit [sic]. (Cf. L 161.)
+
+[161] La modestie qui semble refuser les louanges n'est en effet
+qu'un désir d'en avoir de plus délicates. (Comme L 20.)
+
+[162] La nature fait le mérite et la fortune le met en oeuvre.
+(Comme L 79.)
+
+[163] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire..., comme L
+183.
+
+[164] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut
+avoir l'économie. (Comme L 194.)
+
+[165] On se mécompte toujours dans le jugement..., comme L 196.
+
+[166] Il faut une certaine proportion..., comme L 197, sauf une
+variante: sans lesquels au lieu de sans laquelle.
+
+[167] On admire tout ce qui éblouit..., comme L 185, sauf une
+variante: dérobe souvent l'estime, au lieu de dérobe l'estime.
+
+[168] Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule
+apparent et qui dans leurs raisons cachées sont très sages et très
+solides. (Cf. L 259.)
+
+[169] Le monde, ne connaissant pas le véritable mérite..., et la
+suite comme L 165, à une variante près: de belles qualités (sans
+le mot apparentes).
+
+[170] L'espérance, toute vaine et fourbe qu'elle est d'ordinaire,
+sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un beau chemin
+agréable. (Cf. L 215.)
+
+[171] La honte, la paresse et la timidité conservent toutes seules
+le mérite..., et la suite comme L 148.
+
+[172] Il n'y a que Dieu qui sache..., comme L 155.
+
+[173] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur...,
+comme L 166, sauf une variante: dégoûtent des qualités, au lieu de
+dégoûtent avec des qualités.
+
+[174] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt comme
+les fleuves se perdent dans la mer. (Comme L 204.)
+
+[175] La constance en amour est une inconstance perpétuelle...,
+comme L 115. Suivie de: La durée de l'amour et ce qu'on appelle
+ordinairement la constance sont deux sortes de choses bien
+différentes la première vient de ce que l'on trouve sans cesse
+dans la personne que l'on aime de nouveaux sujets d'amour, comme
+dans une source inépuisable; la seconde vient de ce que l'on se
+fait un honneur de tenir sa parole (cf. L 226).
+
+[176] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange..., comme
+L 78, avec un mot de plus à la fin: qu'on ne se donne point (au
+lieu de qu'on ne se donne).
+
+[177] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
+semblable..., comme L 175.
+
+[178] Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas
+tant..., et la suite comme L 139.
+
+[179] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du
+dommage qu'elles nous causent. (Comme L 92.)
+
+[180] Il y a deux sortes d'inconstances..., comme L 86, sauf la
+fin: qui vient du dégoût des choses, au lieu de: vient de la [fin]
+du goût des choses que l'on aimait.
+
+[181] Les vices entrent dans la composition des vertus..., comme L
+227.
+
+[182] Nous avouons nos défauts pour réparer le préjudice qu'ils
+nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous
+donnons de la justice des nôtres [sic]. (Cf. L 82.)
+
+[183] Il y a des héros en mal comme en bien. (Comme L 93.)
+
+[184] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le
+manque de vertu. (Comme L 118.)
+
+[185] La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps,
+et quelque éloignés que nous paraissions des passions que nous
+n'avons pas encore ressenties, il faut croire toutefois qu'on
+n'est pas moins exposé que l'on est à tomber malade quand on se
+porte bien. (Cf. L 144.)
+
+[186] On n'est pas moins exposé aux rechutes des maladies de
+l'âme..., comme L 218, sauf les différences suivantes: une relâche
+au lieu de un relâche--nécessairement au lieu de successivement
+--s'il était permis au lieu de s'ils nous était permis.
+
+[187] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
+défauts. (Comme L 203)
+
+[188] Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont
+bientôt oubliés. (Comme L 168.)
+
+[189] Le désir de paraître habile empêche souvent de le
+devenir..., comme L 238, sauf une variante: plus à le paraître au
+lieu de plus à paraître.
+
+[190] Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la
+corruption..., comme L 9.
+
+[191] Le vrai honnête homme c'est celui qui ne se pique de rien.
+(Comme L 39.)
+
+[192] La sévérité des femmes est un ajustement..., et la suite
+comme L 75, sauf deux variantes: la leur au lieu de le leur--
+c'est un attrait au lieu de c'est enfin un attrait.
+
+[193] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de
+leur repos. (Comme L 88.)
+
+[194] C'est être véritablement honnête homme que de bien vouloir
+être examiné des honnêtes gens en tous temps et sur tous les
+sujets qui se présentent (Cf. L 242.)
+
+[195] L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie..., comme
+L I.
+
+[196] Il y a des gens niais qui se connaissent niais et qui
+emploient habilement leur niaiserie. (Comme L 120.)
+
+[197] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre..., comme L
+107-108, sauf les variantes suivantes:
+
+Dans la partie correspondant à L 107: transformer les objets (au
+lieu de transformer ses objets)--mais soudainement il change
+l'état et la nature des choses (au lieu de mais aussi, comme si
+ses actions étaient des miracles, il change l'état et la nature
+des choses soudainement)--juge de ses actions (au lieu de juge
+ses actions)--il donne à ses défauts une étendue qui les rend
+énormes, et il met (au lieu de il donne même une étendu à ses
+défauts qui les rend énormes, et met)--la réconcilie (au lieu de
+l'a réconciliée)--un fort grand du biais (au lieu de un fort
+grand des biais) Dans la partie correspondant à L 108: l'oubli ou
+l'infidélité de ce qu'il aime (au lieu de un visible oubli ou
+infidélité découverte)--méditer pour sa vengeance tout ce que
+cette passion inspire de plus violent (au lieu de conjure[r] le
+ciel et les enfers contre sa maîtresse)--Néanmoins, aussitôt que
+sa vue (au lieu de et néanmoins, aussitôt qu'elle s'est présentée
+et que sa vue)--aux mauvaises actions (au lieu de aux actions
+mauvaises).
+
+[198] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet...,
+comme L 114, sauf la fin, et nos défauts au lieu de et tous nos
+défauts
+
+[199] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. (Comme L
+200.)
+
+[200] En vieillissant on devient plus fou et plus sage. (Comme L
+260.)
+
+[201] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles..., comme L
+173, à un mot près: raconte au lieu de chante.
+
+[202] La plupart des gens ne voient dans les hommes..., comme L
+202.
+
+[203] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des
+extrémités où l'on arrive rarement..., et la suite comme L 54,
+sauf les variantes suivantes: qu'entre les visages (au lieu de
+qu'il y en a entre les visages)--elle donne la liberté au lieu
+de leur donne la liberté--un autre ménagement plus général (au
+lieu de un autre ménage plus général)--une certitude de réussir
+(au lieu de une certitude d'en revenir).
+
+[204] La pure valeur (s'il en avait)..., comme L 65, sauf la fin:
+tout le monde au lieu de le monde.
+
+[205] L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme...,
+comme L 66, sauf deux variantes, dans les accidents les plus
+surprenants et les plus terribles (au lieu de dans les accidents
+les plus terribles et les plus surprenants)--dans la conjuration
+(au lieu de dans les conjurations)--qui leur est nécessaire (au
+lieu de qui lui est nécessaire).
+
+[206] L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté, à la
+valeur..., et la suite comme L 136.
+
+[207] La vérité est le fondement et la raison de la perfection...,
+comme L 163, sauf l'omission des mots car il est certain qu'.
+
+[208] La politesse des États est le commencement de la
+décadence..., et la suite comme L 72.
+
+[209] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est
+la paresse..., comme L 253, sauf les variantes suivantes: les plus
+grands vaisseaux (au lieu de les plus grands navires)--et que
+les plus grandes tempêtes (au lieu de et les plus grandes
+tempêtes)--et ses opiniâtres résolutions (au lieu de et ses plus
+opiniâtres résolutions)--et pour donner enfin (au lieu de et
+enfin, pour donner)--et qui la fait renoncer (au lieu de et la
+fait renoncer).
+
+[210] L'amour de la gloire, plus encore la crainte de la honte...,
+et la suite comme L 33, sauf une variante: font cette valeur au
+lieu de fait cette valeur.
+
+[211] La valeur dans le simple soldat est un métier périlleux
+qu'ils ont pris pour gagner leur vie [sic]. (Cf. L 36.)
+
+[212] La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre..., comme
+L 153.
+
+[213] La vanité et la honte, et surtout le tempérament, font...,
+et la suite comme L 182.
+
+[214] On ne veut point perdre la vie..., comme L 35, sauf une
+variante: dans les parties, au lieu de dans la justice.
+
+[215] Plusieurs personnes s'inquiètent du devoir de la
+reconnaissance..., et la suite comme L 170.
+
+[216] Ce qui fait tout le mécompte que nous voyons dans la
+reconnaissance..., comme L 181.
+
+[217] On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude.
+(Comme L 230.)
+
+[218] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
+jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
+infailliblement leur pareil: l'imitation du bien vient de
+l'émulation, et des maux [sic] de l'excès de la malignité
+naturelle, qui, étant comme retenue prisonnière par la honte, est
+mise en liberté par l'exemple. (Cf. L III.)
+
+[219] Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions..,
+comme L 17.
+
+[220] Il y a dans les afflictions une espèce d'hypocrisie, car
+sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est
+chère, nous pleurons la nôtre, c'est-à-dire la diminution de notre
+bien, de notre plaisir, de notre considération..., et la suite
+comme L 57-58, sauf les variantes suivantes:
+
+Dans la partie correspondant à L 57: parce qu'elle impose (au lieu
+de et qui impose)--qu'elle égalerait la durée de leur déplaisir,
+leur propre vie (texte manifestement fautif, au lieu de qu'elles
+égaleront la durée de leur déplaisir à leur propre vie)--
+d'ordinaire (au lieu de pour l'ordinaire)--Comme leur sexe leur
+ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent
+de se rendre (au lieu de parce que, leur sexe leur fermant tous
+les chemins à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
+s'efforcent à se rendre)
+
+Dans la partie correspondant à L 58: Il y a, outre ce que nous
+avons dit, encore quelques espèces de larmes (au lieu de Outre ce
+que nous avons dit, il y a encore quelques autres espèces de
+larmes)--on pleure pour être plaint, on pleure pour être pleuré,
+enfin on pleure de la honte de ne pleurer pas (au lieu de on
+pleure pour être pleuré, et on pleure enfin de honte de ne pas
+pleurer).
+
+[221] Nous ne sommes pas difficiles à consoler..., comme L 167.
+
+[222] Nul ne mérite d'être loué de bonté s'il n'a pas la force et
+la hardiesse de pouvoir être méchant. Toute autre bonté n'est en
+effet qu'une privation du vice, ou plutôt la timidité du vice et
+son endormissement. (Cf. L 112.)
+
+[223] Qui considérera superficiellement tous les effets de la
+bonté qui nous fait sortir hors de nous-mêmes..., et la suite
+comme L 52, sauf une variante: la bonté est le plus prompt de tous
+les moyens dont se sert l'amour-propre (au lieu de: la bonté est
+en effet le plus prompt de tous les moyens dont l'amour-propre se
+sert). En outre la maxime est incomplète: elle s'interrompt
+brusquement après les mots plus riche et plus.
+
+[224] Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des
+hommes que de leur faire trop de bien. (Comme L 244.)
+
+[225] Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands.., comme
+L 49.
+
+[226] On ne sait si on peut dire de l'agrément..., et la suite
+comme L 258, sauf une variante: de traits ensemble au lieu de des
+traits ensemble.
+
+[227] La coquetterie est le fond de l'humeur de toutes les
+femmes..., et la suite comme L 130, sauf une variante: renfermée
+au lieu de enfermée.
+
+[228] On incommode toujours les autres quand on est persuadé de ne
+les pouvoir jamais incommoder. (Comme L 125.)
+
+[229] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des
+choses. (Cf. L 156.)
+
+[230] La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et
+à ne dire que ce qu'il faut. (Cf. L 128)
+
+[231] Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et
+d'autres qui sont disgraciées de leurs bonnes qualités. (Cf. L
+103.)
+
+[232] Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est
+extraordinaire de voir changer les inclinations (Cf. L 272.)
+
+[233] On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.
+(Comme L 157.)
+
+[234] La générosité est un désir de briller..., et la suite comme
+L 40, sauf la fin: pour aller plus tôt à un plus grand intérêt (au
+lieu de: pour aller promptement à une grande réputation).
+
+[235] La fidélité est une invention rare de la réputation par
+laquelle un homme..., et la suite comme L 90.
+
+[236] La magnanimité méprise tout pour avoir tout. (Comme L 254.)
+
+[237] Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts que de voir
+changer les inclinations. (Cf. L 272.)
+
+[238] L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices. (Cf. L
+169.)
+
+[239] L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que nous
+employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un
+mouvement de l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes
+pour s'élever sur eux. C'est ce qui fait les bons ou les mauvais
+comédiens, et c'est ce qui fait aussi que les personnes plaisent
+ou déplaisent. C'est son plus grand déguisement et son premier
+stratagème. C'est comme il est sans doute que le Protée des fables
+n'a jamais été; il en est un véritable dans la nature..., et la
+suite comme L 53, sauf les variantes suivantes: sous toutes ses
+figures (au lieu de sur toutes ses figures)--sa parole douce et
+respectueuse, pleine de l'estime (au lieu de ses paroles douces et
+respectueuses, pleines de l'estime)--Il ne reçoit les charges
+auxquelles on l'élève (au lieu de et ne reçoit les charges où on
+l'élève).
+
+[240] Les peines [sic] et les sentiments ont chacun un ton de
+voix..., et la suite comme L 132, sauf une variante les bons ou
+les mauvais comédiens, au lieu de les bons et les mauvais
+comédiens.
+
+[241] Dans toutes les professions et dans tous les arts..., comme
+L 172.
+
+[242] La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un
+désir d'être estimé poli. (Comme L 80.)
+
+[243] La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans
+les sujets étrangers. C'est une habile prévoyance..., et la suite
+comme L 51, sauf les variantes suivantes: en de semblables
+occasions (au lieu de dans de semblables occasions)--de quelques
+infortunes (au lieu de de quelque infortune)--des biens que nous
+nous faisons anticipés (au lieu de des biens anticipés que nous
+nous faisons).
+
+[244] On ne croit pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous
+voyons. (Comme L 236)
+
+[245] Il n'y a point de libéralité et ce n'est que la vanité de
+donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons. (Comme L
+32.)
+
+[246] La petitesse d'esprit fait l'opiniâtreté. (Cf. L 235.)
+
+[247] On s'est trompé quand on a cru..., comme L 84, sauf deux
+variantes: triomphent (au lieu de triomphaient)--enfin elle
+émousse (au lieu de et enfin elle émousse).
+
+[248] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal..., comme L
+268.
+
+[249] Nous récusons tous les jours des juges pour les plus petits
+intérêts, et nous faisons dépendre notre gloire et notre
+réputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement
+des hommes qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou
+par leur malignité, ou par leur préoccupation, ou par leur
+sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur que
+nous exposons notre repos et notre vie en cent manières, et que
+nous les condamnons à une infinité de soucis, de peines et de
+travaux. (Cf. L 46)
+
+[250] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.
+(Comme L 191.)
+
+[251] La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de
+la santé, c'est la folie de la raison. (Comme L 250.)
+
+[252] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans
+la moindre occasion étouffée par l'intérêt (Comme L 199.)
+
+[253] La magnanimité est assez définie par son nom; néanmoins on
+pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil et la voie la
+plus noble pour recevoir des louanges. (Cf. L 216.)
+
+[254] On peut toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille
+bien. (Comme L 249.)
+
+[255] Nous ne nous apercevons que des emportements.., comme L 50.
+
+[256] Chacun pense être plus fin que les autres. On peut être plus
+fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous les autres. (Cf. L
+113.)
+
+[257] L'homme est si misérable que, tournant toute sa conduite à
+satisfaire ses passions, il gémit incessamment sur leur
+tyrannie..., et la suite comme L 255, sauf une variante: du
+chagrin de sa maladie, au lieu de des chagrins de ses maladies.
+
+[258] Les biens et les maux qui nous arrivent..., comme L 228.
+
+[259] Rien ne nous prouve davantage combien la mort est
+redoutable..., et la suite comme L 207.
+
+Variantes tirées du manuscrit Gilbert attestées par l'édition des
+grands écrivains.
+
+
+1 Variantes se rapportant a des maximes de l'édition de 1678.
+Épigraphe.--Nous sommes préoccupés de telle sorte..., comme L 3
+et B 1.
+
+Max. 1.--De plusieurs actions diverses..., comme B 2.
+
+Max. 6.--La passion fait souvent un sot du plus habile homme et
+rend souvent les plus sots habiles.
+
+Max. 8.--Les passions sont les seuls orateurs..., comme B 19.
+
+Max. 9.--Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui
+fait qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles
+parlent raisonnablement et équitablement. La charité a seule le
+privilège de dire tout ce qui lui plaît et de ne blesser jamais
+personne.
+
+Max. 10.--Début plus développé: Comme dans la nature il y a une
+éternelle génération, et que la mort d'une chose est toujours la
+production d'une autre, de même il y a dans le coeur humain...
+
+Max. 11.--Début plus développé: Je ne sais si cette maxime, que
+chacun produit son semblable, est véritable dans la physique; mais
+je sais bien qu'elle est fausse dans la morale, et que les
+passions...
+
+Max. 12.--Comme la Ire édition (Quelque industrie que l'on
+ait..., I 12).
+
+Max. 14.--Les Français ne sont pas seulement sujets à perdre...,
+comme B 32.
+
+Max. 15.--Manque le mot souvent.
+
+Max. 16.--La clémence est un mélange de gloire, de presse et de
+crainte, dont nous faisons une vertu. (Comme B 34.)
+
+Max. 18.--Des mots ajoutés: pour la définir intimement (et
+enfin, pour la définir intimement, la modération des hommes...).
+
+Max. 21.--Ceux qu'on fait mourir affectent..., et la suite comme
+L 150 et B 47.
+
+Max. 22.--La philosophie ne fait des merveilles que contre les
+maux passés ou contre ceux qui ne sont pas prêts d'arriver, mais
+elle n'a pas grande vertu contre les maux présents.
+
+Max. 23.--Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188 et B
+49.
+
+Max. 24.--Fin de la maxime, après leurs infortunes: cela fait
+voir manifestement qu'à une grande vanité près les héros sont
+faits comme les autres hommes.
+
+Max. 29.--Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire
+point tant leur persécution et leur haine que les bonnes qualités
+que nous avons. (Comme SL 107.)
+
+Max. 31.--Comme la Ire édition (Si nous n'avions point de
+défauts..., I 34, et aussi L 257).
+
+Max. 32.--La jalousie ne subsiste que dans les doutes, et ne vit
+que dans les nouvelles inquiétudes. (Comme B 128.)
+
+Max. 33.--Comme la Ire édition (L'orgueil se dédommage..., I 36,
+et aussi L 21 et B 66).
+
+Max. 40.--L'intérêt, à qui on reproche..., comme L 192 et B 79.
+
+Max. 41.--Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses...,
+comme B 80.
+
+Max. 45.--Le caprice de l'humeur..., comme L 147.
+
+Max. 46.--Le désir de vivre ou de mourir..., comme L 243.
+
+Max. 49.--Les biens et les maux sont plus grands..., comme L 102
+et B 94.
+
+Max. 50.--Fin de la maxime: et à eux-mêmes qu'ils sont de
+véritables héros, puisque la mauvaise fortune ne s'opiniâtre
+jamais à poursuivre que les personnes qui ont des qualités
+extraordinaires.
+
+Max. 52.--Quelque disproportion qu'il y ait entre les
+fortunes..., comme B 97.
+
+Max. 54.--Fin de la maxime: à la considération que les richesses
+donnent.
+
+Max. 55.--Fin de la maxime, après les mots l'amour de la faveur:
+c'est aussi la rage de n'avoir pas la faveur, qui se console et
+s'adoucit par le mépris des favoris, c'est aussi une secrète envie
+de la détruire, qui fait que nous leur ôtons nos propres hommages,
+ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.
+
+Max. 58.--Comme la Ire édition (Il semble que nos actions..., I
+67).
+
+Max. 59.--On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
+malheureux accidents..., comme B 107.
+
+Max. 63.--La vérité, qui fait les hommes véritables, est souvent
+une imperceptible ambition qu'ils ont de rendre leurs témoignages
+considérables, et d'attirer à leurs paroles un respect de
+religion.
+
+Max. 64.--Le vrai ne fait pas tant de bien..., comme L 234.
+
+Max. 65.--Comme la Ire édition (On élève la prudence..., I 75),
+à l'exception de la fin, après les mots aucun de ses projets:
+
+Dieu seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains,
+et qui, quand il veut, en accorde tous les mouvements, fait aussi
+réussir les choses qui en dépendent: d'où il faut conclure que
+toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanité flattent
+notre prudence sont autant d'injures que nous faisons à la
+Providence.
+
+Max. 73.--Il y a beaucoup de femmes qui n'ont jamais fait de
+galanterie; mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais fait
+qu'une.
+
+Max. 74.--Début: Il n'y a d'amour que d'une sorte...
+
+Max. 76.--Comme la Ire édition (Il est de l'amour comme de
+l'apparition..., I 86, et aussi L 265).
+
+Max. 77.--L'amour prête son nom..., comme L 266.
+
+Max. 83.--L'amitié la plus sainte et la plus sacrée..., comme L
+22 et B 130.
+
+Max. 85.--Fin de la maxime, après les mots qui produit notre
+amitié: et nous ne leur promettons pas selon ce que nous leur
+voulons donner, mais selon ce que nous voulons qu'ils nous
+donnent.
+
+Max. 88.--Comme la Ire édition (I 101), sauf trois variantes: I
+si bien qu'il y est lui-même abusé, mais soudainement il change
+l'état (au lieu de: si bien qu'il y est lui-même trompé, mais il
+change aussi l'état)--2 que notre aversion venait d'effacer.
+Tous ses avantages en reçoivent un fort grand du biais dont nous
+les regardons; toutes ses mauvaises qualités disparaissent; nous
+rappelons même (au lieu de: que notre aversion venait de lui ôter;
+les mauvaises qualités s'effacent, et les bonnes paraissent avec
+plus d'avantage qu'auparavant; nous rappelons même)--3 pour en
+charger ses soupçons (derniers mots de la maxime, au lieu de: pour
+s'en charger lui-même).
+
+Max. 89.--Mots ajoutés à la fin: parce que tout le monde croit
+en avoir beaucoup.
+
+Max. 97.--Mots ajoutés après les mots la grandeur de la lumière
+de l'esprit: On peut dire la même chose de son étendue, de sa
+profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,
+de sa délicatesse.
+
+Max. 103.--On peut connaître son esprit; mais qui peut connaître
+son coeur? (Comme L 233 et B 137.)
+
+Max. 104.--Les affaires et les actions des grands hommes, comme
+les statues, ont leur point de perspective: il y en a qu'il faut
+voir de près, pour en bien discerner toutes les circonstances; il
+y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
+éloigné.
+
+Max. 106.--Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le
+détail, et comme il est presque infini, de là vient qu'il y a si
+peu de gens qui sont savants, que nos connaissances sont
+superficielles..., et la suite comme L 123.
+
+Max. 109.--Fin de la maxime: par l'habitude, au lieu de par
+l'accoutumance.
+
+Max. 120.--La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
+véritable dessein de trahir. (Comme L 135 et B 146.)
+
+Max. 124.--Début plus développé: Rien n'est si dangereux que
+l'usage des finesses, que tant de gens emploient si communément;
+les plus habiles.
+
+Max. 125.--Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit...,
+comme L 48 et B 148.
+
+Max. 132.--On est sage pour les autres personnes..., comme B
+150.
+
+Max. 135.--Chaque homme n'est pas plus différent des autres
+qu'il l'est souvent de lui-même.
+
+Max. 150.--Comme la Ire édition (L'approbation que l'on donne à
+l'esprit..., I 156), sauf l'omission des mots les perfectionne.
+
+Max. 154.--La fortune nous corrige plus souvent que la raison.
+
+Max. 160.--On se mécompte toujours quand les actions sont plus
+grandes que les desseins.
+
+Max. 161.--Il faut une certaine proportion..., comme L 197.
+
+Max. 162.--On admire tout ce qui éblouit..., comme L 185.
+
+Max. 166.--Le monde, ne connaissant pas le véritable mérite, n'a
+garde de le vouloir récompenser; aussi n'élève-t-il pas à ses
+grandeurs et à ses dignités que des personnes qui ont de belles
+qualités, et il couronne généralement tout ce qui luit quoique
+tout ce qui luit ne soit pas de l'or.
+
+Max. 168.--Début de la maxime: L'espérance, toute vaine et
+fourbe qu'elle est d'ordinaire...
+
+Max. 169.--La honte, la paresse et la timidité., comme B 171.
+
+Max. 170.--Début de la maxime: Il n'y a que Dieu qui sache si un
+procédé...
+
+Max. 175.--Fin de la maxime: n'est que notre inconstance arrêtée
+et renfermée dans un même sujet.
+
+Max. 176.--La durée de l'amour, et ce qu'on appelle
+ordinairement la constance, sont deux sortes de choses bien
+différentes..., et la suite comme L 226.
+
+Max. 179.--On se plaint de ses amis pour justifier sa légèreté.
+
+Max. 180.--Notre repentir ne vient point du regret de nos
+actions, mais du dommage qu'elles nous causent.
+
+Max. 181.--Il y a deux sortes d'inconstance: l'une qui vient de
+la légèreté de l'esprit, qui à tout moment change d'opinion, ou
+plutôt de la pauvreté de l'esprit, qui reçoit toutes les opinions
+des autres; l'autre, qui est plus excusable, qui vient de la fin
+du goût des choses.
+
+Max. 183.--Il faut demeurer d'accord, pour l'honneur de la
+vertu, que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils
+tombent par leurs crimes.
+
+Max. 184.--Nous avouons nos défauts..., comme L 82, sauf
+l'omission du mot leur.
+
+Max. 186.--On hait souvent les vices..., comme L 118 et B 184.
+
+Max. 188.--La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du
+corps; et quelque éloignés que nous paraissions des passions que
+nous n'avons pas encore ressenties, il faut croire toutefois qu'on
+n'y est pas moins exposé que l'on est à tomber malade quand on se
+porte bien.
+
+Max. 191.--On pourrait presque dire que les vices nous
+attendent, dans le cours ordinaire de la vie, comme des
+hôtelleries où il faut nécessairement loger; et je doute que
+l'expérience même nous en pût garantir, s'il était permis de faire
+deux fois le même chemin.
+
+Max. 192.--Comme la Ire édition (Quand les vices nous
+quittent..., I 203).
+
+Max. 193.--On n'est pas moins exposé aux rechutes..., comme le
+début de L 218 (jusqu'à changement de mal) sauf une variante: une
+relâche au lieu de un relâche.
+
+Max. 194.--Les défauts de l'âme sont comme les blessures du
+corps..., comme L 271.
+
+Max. 195.--Mots ajoutés à la fin: à la fois.
+
+Max. 196.--Comme la Ire édition (Quand il n'y a que nous qui
+savons..., I 207).
+
+Max. 199.--Le désir de paraître habile..., comme B 189.
+
+Max. 201.--Début de la maxime: Celui qui croit pouvoir se passer
+de tout le monde...
+
+Max. 202.--Comme la Ire édition (Les faux honnêtes gens sont
+ceux..., I 214, et aussi L 9 et B 190).
+
+Max. 204.--Mots ajoutés à la fin: C'est comme un prix dont elles
+l'augmentent.
+
+Max. 205.--La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation
+et de leur repos. (Comme L 88 et B 193.)
+
+Max. 206.--C'est être véritablement honnête homme..., comme L
+242.
+
+Max. 207.--Début de la maxime: L'enfance nous suit dans toute la
+vie...
+
+Max. 208.--Il y a des gens niais..., comme L 120 et B 196.
+
+Max. 209.--Celui qui vit sans folie n'est pas si raisonnable
+qu'il veut faire croire.
+
+Max. 211.--Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles...,
+comme B 201.
+
+Max. 212.--Comme la Ire édition (La plupart de gens ne
+voient..., I 224).
+
+Max. 214.--La valeur, dans les simples soldats, n'est qu'un
+métier périlleux pour gagner leur vie.
+
+Max. 217.--Comme la Ire édition (L'intrépidité est une force
+extraordinaire..., I 230).
+
+Max. 218.--L'hypocrisie est un hommage que le vice se croit
+forcé de rendre à la vertu.
+
+Max. 219.--On est presque toujours assez brave pour sortir sans
+honte des périls de la guerre; mais peu de gens le sont assez pour
+s'exposer toujours autant qu'il est nécessaire pour faire réussir
+le dessein pour lequel ils s'exposent.
+
+Max. 220.--La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font
+la valeur des hommes et la chasteté des femmes, dont chacun mène
+tant de bruit.
+
+Max. 221.--On ne veut point perdre la vie..., comme L 35, sauf
+une variante: que l'on remarque dans les parties, au lieu de:
+qu'on remarque dans la justice.
+
+Max. 222.--Début de la maxime: Il n'y a point de gens qui...
+
+Max. 224.--Plusieurs personnes s'acquittent du devoir de la
+reconnaissance..., et la suite comme L 170.
+
+Max. 225.--Ce qui fait tout le mécompte..., comme L 181 et B
+216.
+
+Max. 226.--On est souvent reconnaissant par principe
+d'ingratitude. (Comme L 230 et B 217.)
+
+Max. 227.--Fin de la maxime: quand la fortune les soutient
+
+Max. 228.--Début plus développé: Ce qui fait encore le mécompte
+dans les bienfaits, c'est que l'orgueil...
+
+Max. 230.--Rien n'est si contagieux que l'exemple..., comme B
+218, sauf deux variantes: leurs pareils au pluriel--l'imitation
+des biens au lieu de l'imitation du bien.
+
+Max. 231.--On est fou de vouloir être sage tout seul.
+
+Max. 233.--Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions,
+car sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est
+chère, nous pleurons la nôtre, c'est-à-dire la diminution... Puis
+un passage sans variantes indiquées. Les variantes reprennent
+après les mots immortelle douleur: car le temps, qui consume tout,
+l'ayant consumée, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs,
+leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage
+lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions,
+qu'elles égaleront la durée de leur déplaisir à leur propre vie
+Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les
+femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
+chemins qui mènent à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
+s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable
+douleur. Il y a, outre ce que nous avons dit, quelques espèces de
+larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui, par
+conséquent, s'écoulent incontinent: on pleure pour avoir la
+réputation d'être tendre; on pleure pour être plaint, ou pour être
+pleuré, et on pleure quelquefois de honte de ne pleurer pas.
+
+Max. 234.--Début de la maxime: C'est par orgueil qu'on s'oppose
+avec tant d'opiniâtreté...
+
+Max. 235.--Nous ne sommes pas difficiles à consoler..., comme L
+167 et B 221.
+
+Max. 236.--Comme la Ire édition (Qui considérera
+superficiellement..., I 250), sauf une variante: en sorte qu'il
+semble que la bonté soit la niaiserie et l'innocence de l'amour-propre;
+cependant la bonté est plus prompt de tous les moyens (au lieu
+de: de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de
+la bonté; cependant c'est le plus utile de tous les moyens).
+
+Max. 237.--Fin de la maxime: toute autre bonté n'est en effet
+qu'une privation du vice, ou plutôt la timidité du vice, et son
+endormissement.
+
+Max. 238.--Il est plus dangereux de faire trop de bien aux
+hommes que de leur faire du mal.
+
+Max. 239.--Comme la Ire édition (Rien ne flatte plus notre
+orgueil..., I 255).
+
+Max. 240.--Début de la maxime: Je ne sais si on peut dire de
+l'agrément, sans la beauté, que c'est une symétrie...
+
+Max. 241.--Début de la maxime: La coquetterie est le fond et
+l'humeur de toutes les femmes...
+
+Max. 242.--On incommode d'ordinaire, quand on est persuadé de
+n'incommoder jamais.
+
+Max. 243.--Début de la maxime: Il n'y a point de choses
+impossibles, et...--Le manuscrit donne d'autre part: I Rien
+n'est impossible de soi..., comme L 14 et B62.--2 On peut
+toujours ce qu'on veut..., comme L 249 et B 254.
+
+Max. 244.--Mots ajoutés à la fin: et l'esprit de son temps.
+
+Max. 246.--La générosité est un désir de briller..., comme B
+234.
+
+Max. 248.--La magnanimité méprise tout, pour qu'on lui donne
+tout.
+
+Max. 250.--L'éloquence est de ne dire que ce qu'il faut.
+
+Max. 251.--Fin de la maxime: qui sont dégoûtantes, malgré toutes
+les bonnes qualités.
+
+Max. 252.--Le goût change, mais l'inclination ne change point.
+
+Max. 253.--Comme la Ire édition (L'intérêt donne toutes sortes
+de vertus et de vices. I 276, et aussi B 238).
+
+Max. 254.--Comme la Ire édition (L'humilité n'est souvent qu'une
+feinte soumission..., I 277), sauf une variante: c'est son plus
+grand déguisement et son premier stratagème; c'est comme il est
+sans doute que le Protée des fables n'a jamais été; il en est un
+véritable dans la nature, car il prend toutes les formes, comme il
+lui plaît; mais quoiqu'il soit merveilleux et agréable à voir sous
+toutes ses figures et dans toutes ses industries (au lieu de:
+c'est un déguisement et son premier stratagème; mais quoique ses
+changements soient presque infinis, et qu'il soit admirable sous
+toutes sortes de figures).
+
+Max. 255.--Début de la maxime: Les peines et les sentiments ont
+chacun un ton de voix, une action et un air de visage qui leur
+sont propres; c'est ce qui fait les bons ou les mauvais comédiens.
+
+Max. 256.--Dans toutes les professions et dans tous les arts...,
+comme L 172 et B 241.
+
+Max. 257.--La gravité est un mystère de corps qu'on a trouvé
+pour cacher le défaut d'esprit.
+
+Max. 259.--Le plaisir de l'amour est l'amour même, et il y a
+plus de félicité dans la passion que l'on a que dans celle que
+l'on donne.
+
+Max. 261.--Deux versions distinctes: I Fin de la maxime: un
+second orgueil qu'on leur inspire.--2 La dévotion qu'on donne
+aux princes est un second amour-propre (comme B 92).
+
+Max. 264.--Comme la Ire édition (La pitié est un sentiment..., I
+287), sauf deux variantes: sont accueillis de quelque infortune
+(au lieu de en ont besoin)--des biens que nous nous faisons
+anticipés (au lieu de des biens anticipés que nous nous faisons à
+nous-mêmes).
+
+Max. 265.--«Les deux membres de phrase dont se compose cette
+réflexion forment deux maximes séparées.»
+
+Max. 266.--On s'est trompé quand on a cru..., comme B 247.
+
+Max. 267.--Un variante indiquée: est souvent un effet de
+paresse, qui se joint à l'orgueil, au lieu de: est un effet de
+l'orgueil et de la paresse.
+
+Max. 269.--Il n'y a guère d'homme assez pénétrant pour
+apercevoir tout le mal qu'il fait.
+
+Max. 270.--L'honneur que l'on acquiert est caution de celui que
+l'on doit acquérir.
+
+Max. 272.--Une variante indiquée: quelque louange au lieu de de
+grandes louanges.
+
+Max. 273.--Il y a des hommes que l'on estime..., comme B II.
+
+Max. 274.--Début de la maxime: La nouveauté est à l'amour ce que
+la fleur est sur le fruit: elle lui donne...
+
+Max. 275.--La nature, qui se pique d'être si sensible, est
+d'ordinaire arrêtée par le plus petit intérêt.
+
+Max. 276.--Début de la maxime: L'absence fait que les médiocres
+passions diminuent, et que les grandes croissent, comme le vent...
+
+Max. 279.--Comme la Ire édition (Le plus souvent, quand nous
+exagérons..., I 307), sauf la fin: juger avantageusement de notre
+mérite, au lieu de: juger de notre mérite.
+
+Max. 280.--Comme la Ire édition (L'approbation que l'on
+donne..., I 308), sauf la fin: bien établis, au lieu de: établis.
+
+Max. 281.--L'orgueil, qui inspire souvent de l'envie contre les
+autres, sert parfois aussi à la calmer.
+
+Max. 282.--Il y a des tromperies déguisées qui imitent si bien
+la vérité que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser
+prendre.
+
+Max. 285.--Début de la maxime: La magnanimité s'entend assez
+d'elle-même...
+
+Max. 286.--On n'aime pas une seconde fois, quand on a cessé
+d'aimer.
+
+Max. 292.--L'humeur, comme la plupart des bâtiments, a des faces
+qui ne sont pas les mêmes.
+
+Max. 294.--Fin de la maxime: mais nous n'aimons pas toujours de
+même ceux que nous admirons.
+
+Max. 295.--Il s'en faut bien que nous ne sachions tout ce que
+nous voulons.
+
+Max. 296.--Il est difficile d'aimer ce que nous n'estimons pas,
+et il l'est aussi d'aimer ce que nous estimons plus que nous.
+
+Max. 297.--Comme la Ire édition (Nous ne nous apercevons que des
+emportements..., I 48), sauf deux variantes: de la violence, de la
+colère, etc. (au lieu de: de la violence de la colère)--dont
+nous croyons être les seuls auteurs (à la fin, au lieu de: sans
+que nous le puissions reconnaître).
+
+Max. 298.--Les hommes sont reconnaissants des bienfaits, pour en
+recevoir de plus grands.
+
+Max. 299.--Presque tout le monde s'acquitte des petites
+obligations, et aussi des médiocres; mais il n'y en a guère qui
+aient de la reconnaissance pour les grandes.
+
+Max. 300.--Il y a des folies que l'on prend des autres, comme
+les rhumes et les maladies contagieuses.
+
+Max. 301.--Il y a des gens qui méprisent le bien, mais peu
+savent le bien donner.
+
+Max. 302.--Ce n'est que dans les petits intérêts où nous
+consentons de ne pas croire aux apparences.
+
+Max. 306.--On ne fait point d'ingrats tout le temps qu'on peut
+faire du bien.
+
+Max. 309.--Il y a des gens qui sont nés pour être fous, et qui
+ne font pas seulement des folies par eux-mêmes, mais que la
+fortune contraint d'en faire.
+
+Max. 311.--S'il y a des gens dont on ne trouve point le
+ridicule, c'est qu'on ne cherche pas bien.
+
+Max. 312.--Début de la maxime: Ce qui fait que les amants ont du
+plaisir d'être ensemble...
+
+Max. 313.--Pourquoi faut-il que nous ayons toujours assez de
+mémoire pour retenir tout ce qui nous est arrivé, et que nous n'en
+ayons jamais assez pour savoir combien de fois nous l'avons conté
+à une même personne?
+
+Max. 315.--Ce qui fait que nous nous cachons à nos amis, n'est
+pas la défiance que nous avons d'eux, mais celle que nous avons de
+nous.
+
+Max. 316.--Les gens faibles ne sauraient avoir de sincérité.
+
+Max. 318.--On a des moyens pour guérir des fous de leur folie,
+mais on n'en a point pour redresser des esprits de travers.
+
+Max. 320.--Louer les rois des qualités qu'ils n'ont pas n'est
+que leur dire des injures.
+
+Max. 329.--On croit haïr les flatteurs, mais on ne hait que les
+mauvais.
+
+Max. 331.--Il est difficile de demeurer fidèle à ce qu'on aime
+quand on en est heureux.
+
+Max. 337.--Il est souvent des bonnes qualités comme des sens:
+ceux qui ne les ont pas ne s'en peuvent douter.
+
+Max. 338.--La haine met au-dessous de ceux que l'on hait.
+
+Max. 341.--La jeunesse est souvent plus près de son salut que
+les vieilles gens.
+
+Max. 347.--Nous ne sommes du même avis qu'avec les gens qui sont
+du nôtre.
+
+Max. 351.--Un mot ajouté: quand on ne s'aime déjà plus, au lieu
+de quand on ne s'aime plus.
+
+Max. 353.--Il n'y a pas de ridicule à être amoureux comme un
+fou, mais il y en a toujours à l'être comme un sot.
+
+Max. 354.--Il y a de certains défauts qui, étant bien mis dans
+un certain jour, plaisent plus que la perfection de la beauté.
+
+Max. 358.--L'humilité est la seule et véritable preuve des
+vertus chrétiennes, et c'est elle qui manque le plus dans les
+personnes qui se donnent à la dévotion; cependant, sans elle, nous
+conservons tous nos défauts, malgré les plus belles apparences, et
+ils sont seulement couverts par un orgueil qui demeure toujours,
+et qui les cache aux autres, et souvent à nous-mêmes.
+
+Max. 359.--«Les deux propositions de la réflexion définitive
+formaient deux maximes séparées.»
+
+Max. 363.--Une variante indiquée: nous sont quelquefois moins
+pénibles, au lieu de: nous font souvent moins de peine.
+
+Max. 365.--On voit des qualités qui deviennent défauts
+lorsqu'elles ne sont que naturelles, et d'autres qui demeurent
+toujours imparfaites lorsqu'on les a acquises; il faut, par
+exemple, que la raison nous fasse devenir ménagers de notre bien
+et de notre confiance, et il faut, au contraire, que la nature
+nous ait donné la bonté et la valeur.
+
+Max. 366.--Quoique nous ayons peu de créance dans la sincérité,
+nous croyons toujours qu'on est plus sincère avec nous qu'avec les
+autres.
+
+Max. 367.--Il y a bien d'honnêtes femmes qui sont lasses de leur
+métier. (Comme le supplément de l'édition de 1693, n XXIII.)
+
+Max. 374.--Si l'on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle,
+l'on est bien souvent trompé.
+
+Max. 378.--On donne des conseils, mais on ne donne point la
+sagesse d'en profiter. (Comme le supplément de l'édition de 1693,
+n XLII.)
+
+Max. 382.--Nos actions sont comme des bouts-rimés, que chacun
+tourne comme il lui plaît. (Comme le supplément de l'édition de
+1693, n XLV.)
+
+Max. 386.--Il n'y a personne qui ait plus souvent tort que celui
+qui ne veut jamais en avoir.
+
+Max. 387.--Un sot n'a pas assez de force, ni pour être méchant,
+ni pour être bon.
+
+Max. 391.--La fortune ne nous paraît aveugle que lorsque nous en
+sommes maltraités.
+
+Max. 392.--Début de la maxime: Il faut se conduire avec la
+fortune comme avec la santé...
+
+Max. 394.--Maxime liée à la maxime posthume 5: Chacun pense être
+plus fin que les autres; on peut l'être plus qu'un autre, mais non
+pas que tous les autres.
+
+Max. 396.--Fin de la maxime: point un second, au lieu de point
+de second.
+
+Max. 398.--Fin de la maxime (après de la paresse): nous nous
+flattons qu'elle comprend toutes les vertus paisibles, et qu'elle
+ne nuit point aux autres.
+
+Max. 402.--Ce qui se rencontre le moins dans les femmes qui ont
+pris l'habitude de l'amour, c'est le goût de l'amour.
+
+Max. 406.--Les coquettes feignent d'être jalouses de leurs
+amants, tandis qu'elles ne sont qu'envieuses des autres femmes
+qu'elles craignent.
+
+Max. 412.--De quelque honte que l'on soit couvert, on peut
+toujours rétablir sa réputation.
+
+Max. 414.--Le sot ne voit jamais que par l'humeur, parce qu'il
+ne peut voir par l'esprit.
+
+Max. 419.--Nous pouvons quelquefois paraître grands dans des
+emplois au-dessous de nous, mais nous sommes toujours petits dans
+ceux qui sont plus grands que nous ne sommes.
+
+Max. 420.--Nous croyons quelquefois supporter les malheurs avec
+constance, quand ce n'est que par abattement, et que nous les
+souffrons sans oser nous retourner, comme les poltrons qui se
+laissent tuer de peur de se défendre.
+
+Max. 422.--L'amour nous fait faire des fautes, comme les autres
+passions, mais il nous en fait faire de plus ridicules.
+
+Max. 425.--Une variante indiquée: de prophétie au lieu de de
+deviner.
+
+Max. 431.--Ce qui nous empêche d'être naturels, c'est l'envie de
+le paraître.
+
+Max. 436.--Une variante indiquée: tous les hommes au lieu de
+l'homme en général.
+
+Max. 444.--Il y a plus de vieux fous que de jeunes.
+
+Max. 446.--Ce qui fait que la honte et la jalousie sont les plus
+grands de tous les maux, c'est que la vanité ne nous aide pas à
+les supporter.
+
+Max. 447.--La bienséance est la moindre de toutes les lois, et
+c'est elle que l'on suit le plus.
+
+Max. 454.--Début de la maxime: Il n'y a pas d'occasion...
+
+Max. 459.--S'il y a des remèdes pour guérir de l'amour, il n'y
+en a point d'infaillibles.
+
+Max. 462.--L'orgueil, qui fait que nous blâmons les défauts que
+nous croyons ne point avoir, fait aussi que nous méprisons les
+bonnes qualités que nous n'avons pas.
+
+Max. 475.--Le désir qu'on nous plaigne ou qu'on nous admire fait
+toute notre confiance.
+
+Max. 477.--Fin de la maxime: n'en ont jamais de longues, au lieu
+de: n'en sont presque jamais véritablement remplies.
+
+Max. 485.--Quand on a eu de grandes passions, on se trouve
+heureux et malheureux d'en être guéri.
+
+Max. 488.--Ce qui fait le calme ou l'agitation de notre humeur
+n'est pas tant ce qui nous arrive de plus considérable dans notre
+vie, que ce qui nous arrive de petites choses tous les jours.
+
+Max. 490.--On va de l'amour à l'ambition, mais on ne va pas de
+l'ambition à l'amour.
+
+Max. 496.--Les querelles ne seraient pas longues si on n'avait
+tort que d'un côté.
+
+Max. 497.--Il est presque également inutile d'avoir de la
+jeunesse sans beauté, ou de la beauté sans jeunesse.
+
+Max. 498.--Il y a des personnes si légères qu'elles n'ont pas
+plus des défauts que des qualités.
+
+Max. 499.--On ne compte la première galanterie des femmes qu'à
+leur seconde.
+
+Max. 501.--L'amour ne nous plaît pas tant par lui-même que par
+la manière dont il se montre à nous.
+
+Max. 503.--La jalousie, qui est peut-être le plus grand de tous
+les maux, est aussi celui dont on a le moins de pitié, lorsqu'on
+le cause.
+
+
+2 Variantes se rapportant à des maximes supprimées
+MS 1 (G.E.F. 563).--L'amour-propre est l'amour de soi-même...,
+comme B. 16.
+
+MS 2 (G.E.F. 564).--Toutes les passions ne sont que les divers
+degrés de la chaleur et de la froideur du sang. (Comme B 41.)
+
+MS 3 (G.E.F. 565).--La modération dans la bonne fortune...,
+comme L 71 et B 3.
+
+MS 5 (G.E.F. 567).--Tout le monde est plein de pelles qui se
+moquent du fourgon (Comme B 21.)
+
+MS 6 (G.E.F. 568).--Enfin l'orgueil, comme lassé de ses
+artifices..., comme B 17.
+
+MS 7 (G.E.F. 569).--Cf. supra, variante de la maxime 41.
+
+MS 8 (G.E.F. 570).--Début de la maxime: On est heureux de
+connaître...
+
+MS 9 (G.E.F. 572).--On n'est jamais si malheureux qu'on craint,
+ni si heureux qu'on espère. (Comme L 141 et B 86.)
+
+MS 10 (G.E.F. 573).--On se console souvent d'être malheureux en
+effet par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître. (Comme L
+184 et B 50.)
+
+MS 11 (G.E.F. 574).--Comme peut-on répondre si hardiment...,
+comme B 52.
+
+MS 15 (G.E.F. 579).--La justice dans les bons juges..., comme B
+55.
+
+MS 16 (G.E.F. 580).--On blâme l'injustice..., comme B 23.
+
+MS 17 (G.E.F. 582).--Début de la maxime: La joie que nous avons
+du bonheur...
+
+MS 19 (G.E.F. 585).--Fin de la maxime, après à l'augmenter: et
+c'est pour manquer de lumières que nous ignorons toutes nos
+misères et nos défauts.
+
+MS 22 (G.E.F. 591).--Les plus sages le sont dans toutes les
+choses indifférentes..., comme B 40.
+
+MS 26 (G.E.F. 595).--On n'oublie jamais mieux les choses que
+quand on s'est lassé de les conter.
+
+MS 30 (G.E.F. 601).--On ne fait point de distinction dans la
+colère..., comme L 25 et B 25.
+
+MS 31 (G.E.F. 602).--Les grandes âmes ne sont pas celles...,
+comme B 43.
+
+MS 32 (G.E.F. 604).--Peu de gens sont cruels de cruauté...,
+comme B 27.
+
+MS 33 (G.E.F. 605).--Dieu seul fait les gens de bien..., comme L
+45.
+
+MS 34 (G.E.F. 606).--La vertu est un fantôme produit par nos
+passions, du nom duquel on se sert afin de faire impunément ce
+qu'on veut.
+
+MS 37 (G.E.F. 611).--Ceux qui sont incapables de commettre des
+crimes n'en soupçonnent pas aisément les autres.
+
+MS 40 (G.E.F. 614).--Cette maxime formait la fin de la maxime
+217 (de même que dans tous les autres manuscrits et dans l'édition
+de Hollande).
+
+MS 43 (G.E.F. 618).--L'imitation est toujours malheureuse...,
+comme B 73.
+
+MS 46 (G.E.F. 622).--La confiance de plaire est souvent le moyen
+de déplaire infailliblement.
+
+MS 49 (G.E.F. 626).--Deux versions différentes: I La vérité est
+le fondement et la justification de la beauté (comme L 158 et B
+8). 2 La vérité est le fondement et la raison..., comme B 207.
+
+MS 52 (G.E.F. 629).--La politesse des États est le commencement
+de la décadence..., comme B 208.
+
+MS 53--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si
+bien persuadés..., comme L 208 et B 127.
+
+MS 54 (G.E.F. 630).--De toutes les passions, celle qui est la
+plus inconnue..., comme L 253, sauf les variantes suivantes: les
+plus grands vaisseaux (au lieu de les plus grands navires)--et
+que les plus grandes tempêtes (au lieu de et les plus grandes
+tempêtes)--pour donner enfin (au lieu de et enfin, pour donner)
+--et qui la fait renoncer (au lieu de et la fait renoncer).
+
+MS 56 (G.E.F. 635).--Début de la maxime: Les femmes se
+rendent...--Manquent, à la fin, les mots quoiqu'ils ne soient
+pas plus aimables.
+
+MS 58 (G.E.F. 637).--Une variante indiquée: qu'ils sont aimés au
+lieu de qu'on les aime.
+
+MS 62 (G.E.F. 577).--Comme on n'est jamais libre d'aimer...,
+comme B 54.
+
+MS 67 (G.E.F. 603).--Les rois font des hommes..., comme L 186 et
+B 26.
+
+MS 68 (G.E.F. 608).--Les crimes deviennent innocents et même
+glorieux..., comme B 71.
+
+3 Variantes se rapportant a des maximes posthumes
+
+MP I (G.E.F. 522).--Comme la plus heureuse personne du monde...,
+comme B 100.
+
+MP 3 (G.E.F. 520).--Les philosophes ne condamnent les
+richesses..., comme B 99 bis.
+
+MP 5--Cf. supra, variante de la maxime 394.
+
+MP 9 (G.E.F. 505).--Dieu a mis des talents différents..., comme
+B 7, sauf une variante: qui lui sont particuliers au lieu de qui
+leur sont particuliers.
+
+MP 10 (G.E.F. 523).--Une preuve convaincante que l'homme n'a pas
+été créé..., comme B 102.
+
+MP 11 (G.E.F. 516).--Fin de la maxime: à nous-mêmes (au lieu de
+nous-mêmes).
+
+MP 14 (G.E.F. 519).--La fin du bien est un mal, et la fin du mal
+est un bien (Comme B 93.)
+
+MP 17 (G.E.F. 508).--Manque le mot d'ordinaire.
+
+MP 18 (G.E.F. 514).--Le remède de la jalousie est la
+certitude..., comme B 65.
+
+MP 21 (G.E.F. 527).--L'homme est si misérable que, tournant
+toute sa conduite..., comme B 257, sauf une variante: non
+seulement en elles, mais dans leurs remèdes (au lieu du lapsus non
+seulement dans leurs remèdes).
+
+MP 25 (G.E.F. 513).--Ce qui nous fait croire si aisément que les
+autres ont des défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce
+que l'on souhaite.
+
+MP 26 (G.E.F. 510).--Une variante: ce soudain assoupissement au
+lieu de le soudain assoupissement.
+
+Lettres relatives aux maximes
+
+
+I. Lettres concernant la rédaction des maximes
+(1ère Édition)
+
+
+1. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1659.
+
+
+Je vous envoie vos sentences d'aujourd'hui, et j'ai écrit à
+M. Esprit pour venir demain voir l'ouvrage tout entier. Je vous
+supplie très humblement de ne rien dire à personne de l'espérance
+que je vous ai dit que j'avais que Mlle de Liancourt vous ferait
+gagner votre gageure, car on pourrait lui écrire des choses qui
+fortifieraient les sentiments contraires à ceux que je lui
+souhaite.
+
+
+2. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 24 octobre 1659
+(?).
+
+
+Je vous envoie l'opéra dont je vous ai parlé, je vous supplie que
+Mme la marquise de Sablé le voie, car j'espère au moins qu'elle
+approuvera mon sentiment, et qu'elle sera de mon côté. Vous m'avez
+fait un très grand plaisir d'avoir rectifié les sentences. Je
+prétends que vous en userez de même de l'opéra et de quelque autre
+chose que vous verrez, que l'on pourrait ajouter, ce me semble, à
+l'Éducation des Enfants que Mme la marquise de Sablé m'a envoyée.
+Voilà écrire en vrai auteur, que de commencer par parler de ses
+ouvrages. Je vous dirai pourtant, comme si je ne l'étais pas, que
+je suis très véritablement fâché du retranchement de vos rentes,
+et que si vous croyez que pour en écrire à Gourville comme pour
+moi-même, cela vous fût bon à quelque chose, je le ferai
+assurément comme il faut. Ma femme a toujours la fièvre double
+quarte; il y a pourtant deux ou trois jours qu'elle n'en a point
+eu. Je lui ai dit le soin que vous avez d'elle, dont elle vous
+rend mille grâces. Je pourrai bien vous voir cet hiver à Paris. Je
+vous donne le bonsoir.
+
+Le 24 octobre, à Verteuil.
+
+Au reste, je vous confesse à ma honte que je n'entends pas ce que
+veut dire: «La vérité est le fondement et la raison de la beauté.»
+Vous me ferez un extrême plaisir de me l'expliquer, quand vos
+rentes vous le permettront; car enfin, quelque mérite qu'aient les
+sentences, je crois qu'elles perdent bien de leur lustre dans un
+retranchement de l'Hôtel de Ville, et il y a longtemps que j'ai
+éprouvé que la philosophie ne fait des merveilles que contre les
+maux passés ou contre ceux qui ne sont pas prêts d'arriver, mais
+qu'elle n'a pas grande vertu contre les maux présents. Je vous
+déclare donc que j'attendrai votre réponse tant que vous voudrez;
+mais je vous la demande aussi sur l'état de vos affaires. La honte
+me prend de vous envoyer des ouvrages. Tout de bon, si vous les
+trouvez ridicules, renvoyez-les-moi sans les montrer à
+Mme de Sablé.
+
+
+3. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 5 décembre 1659 ou
+1660.
+
+
+Ce que vous me faites l'honneur de me mander me confirme dans
+l'opinion que j'ai toujours eue, que l'on ne saurait jamais mieux
+faire que de suivre vos sentiments, et que rien n'est si
+avantageux que d'être de votre parti. Le Père Esprit me mande
+néanmoins que M. son frère n'en est pas, et qu'il nous veut
+détromper. Je souhaite bien plus qu'il en vienne à bout que je ne
+crois qu'il le puisse faire. Je vous rends mille très humbles
+grâces de ce que vous avez eu la bonté de dire à M. le commandeur
+Souvré. J'espère suivre bientôt son conseil, et avoir l'honneur de
+vous voir à Noël. J'avais toujours bien cru que madame la comtesse
+de Maure condamnerait l'intention des sentences et qu'elle se
+déclarerait pour la vérité des vertus. C'est à vous, Madame, à me
+justifier, s'il vous plaît, puisque j'en crois tout ce que vous en
+croyez. Je trouve la sentence de M. Esprit, la plus belle du
+monde. Je ne l'aurais pas entendue sans secours, mais à cette
+heure elle me paraît admirable. Je ne sais si vous avez remarqué
+que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume: il y a
+ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent, et qui ne
+veulent plus faire autre chose.
+
+À Verteuil, le 5 de décembre.
+
+
+4. Lettre de La Rochefoucauld à Jacques Esprit. 1662.
+
+
+La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le véritable
+dessein de trahir.
+
+«Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts et les
+conduire chacun dans son ordre; notre avidité le trouble souvent
+en nous faisant courir à tant de choses à la fois. De là vient
+que, pour désirer trop les moins importantes, nous ne les faisons
+pas assez servir à obtenir les plus considérables;»
+
+«On est presque toujours assez brave pour sortir sans honte des
+périls de la guerre, mais peu de gens le sont assez pour s'exposer
+toujours autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein
+pour lequel on s'expose.»
+
+«Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la
+fortune.»
+
+Vous n'aurez que cela pour cette heure. Mandez ce qu'il en faut
+changer. Je ne sais plus aucune de vos nouvelles, ni domestiques,
+ni chrétiennes, ni politiques. Je crois que j'irai cet hiver à
+Paris, et que nous recommencerons de belles moralités au coin du
+feu. Cependant apprenez-moi l'état où vous êtes, et qui vous
+fréquentez. J'ai tout de bon ici des occupations plus agréables
+que vous n'aviez cru, et ma belle-fille est la plus aimable petite
+créature qui se puisse voir. Je vous prie de montrer à
+Mme de Sablé nos dernières sentences: cela lui redonnera peut-être
+envie d'en faire, et songez-y aussi de votre côté, quand ce ne
+serait que pour grossir notre volume. Il n'y a personne ici qui ne
+se plaigne de vous, et qui ne s'attendît à quelque marque de votre
+souvenir. Pour moi, qui connais son étendue, je n'ai pas cru qu'il
+vous obligeât à de grands soins. Je vous conjure de m'envoyer la
+condamnation de Brutus; je vous déclare que jusqu'ici je suis pour
+lui contre vous.
+
+
+5. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 17 août 1662.
+
+
+Je suis bien fâché d'avoir appris par M. Esprit que vous continuez
+de faire les choses du monde les plus obligeantes pour moi; car je
+voulais être en colère contre vous de ne me faire jamais réponse,
+et de dire tous les jours mille maux de moi à La Plante. J'ai
+quelquefois envie de croire que c'est par malice que vous me
+faites tant de bien, et pour m'ôter le plaisir d'avoir sujet de me
+plaindre de vous. Au reste, M. Esprit me mande qu'il est ravi de
+quelque chose que vous avez écrit; je vous demande en conscience
+s'il est juste que vous écriviez de ces choses-là sans me les
+montrer; vous savez avec combien de bonne foi j'en ai usé avec
+vous, et que les sentences ne sont sentences qu'après que vous les
+avez approuvées. Il me parle aussi d'un laquais qui a dansé les
+tricotets sur l'échafaud où il allait être roué: il me semble que
+voilà jusqu'où la philosophie d'un laquais méritait d'aller; je
+crois que toute gaieté en cet état-là vous est bien suspecte. Je
+pensais avoir bientôt l'honneur de vous voir; mais mon voyage est
+un peu retardé. Je vous baise très humblement les mains.
+
+À Verneuil, le 17 d'août.
+
+
+6. Lettre de La Rouchefoucauld à Jacques Esprit. 9 septembre 1662.
+
+
+Vous allez voir que vous vous fussiez bien passé de me demander
+des nouvelles de ma femme; car sans cela je manquais de prétextes
+de vous accabler encore de sentences. Je vous dirai donc que ma
+femme a toujours la fièvre, et que je crains qu'elle ne se tourne
+en quarte. Le reste des malades se porte mieux; mais, pour
+retourner à nos moutons, il ne serait pas juste que vous fussiez
+paix et aise à Paris avec Platon, pendant que je suis à la merci
+des sentences que vous avez suscitées pour troubler mon repos.
+Voici ce que vous aurez par le courrier:
+
+«Il faut avouer que la vertu, par qui nous nous vantons de faire
+tout ce que nous faisons de bien, n'aurait pas toujours la force
+de nous retenir dans les règles de notre devoir, si la paresse, la
+timidité ou la honte ne nous faisaient voir les inconvénients
+qu'il y a d'en sortir.»
+
+«L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
+l'injustice.»
+
+«Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que dans le
+choix des paroles.»
+
+«On ne donne des louanges que pour en profiter.»
+
+«La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de
+chaque chose.»
+
+«Si on était assez habile, on ne ferait jamais de finesses ni de
+trahisons.»
+
+«Il n'y a que Dieu qui sache si un procédé net, sincère et
+honnête, est plutôt un effet de probité que d'habileté.»
+
+«La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour sauver
+leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
+est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel on
+s'expose.» Je ne sais si vous l'entendrez mieux ainsi; mais je
+veux dire qu'il est assez ordinaire de hasarder sa vie pour
+s'empêcher d'être déshonoré; mais, quand cela est fait, on en est
+assez content pour ne se mettre pas d'ordinaire fort en peine du
+succès de la chose que l'on veut faire réussir, et il est certain
+que ceux qui s'exposent tout autant qu'il est nécessaire pour
+prendre une place que l'on attaque, ou pour conquérir une
+province, ont plus de mérite, sont meilleurs officiers, et ont de
+plus grandes et de plus utiles vues que ceux qui s'exposent
+seulement pour mettre leur honneur à couvert; et il est fort
+commun de trouver des gens de la dernière espèce que je viens de
+dire, et fort rare d'en trouver de l'autre. Mandez-moi si c'est
+ici de la glose d'Orléans. Si vous avez encore la dernière lettre
+que je vous ai écrite, je vous prie de mettre sur le ton de
+sentences ce que vous ai mandé de ce mouchoir et des tricotets;
+sinon, renvoyez-la-moi pour voir ce que j'en pourrai faire; mais
+faites-le vous-même, je vous en conjure, si vous le pouvez. Je
+vous prie de savoir de Mme de Sablé si c'est un des effets de
+l'amitié tendre, de ne faire jamais réponse aux gens qu'elle aime,
+et qui écrivent dix fois de suite.
+
+Je me dédis de tout ce que je vous mande contre Mme de Sablé; car
+je viens de recevoir ce que je lui avais demandé, avec la lettre
+la plus tendre et la meilleure du monde. Depuis vous avoir écrit
+tantôt, la fièvre a pris à ma femme, et elle l'a double quarte. Je
+souhaite que Madame votre femme et vous soyez en meilleure santé.
+
+Le 9 de septembre
+
+
+7. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1662, ou 1663.
+
+
+«CE qui fait tout le mécompte que nous voyons dans la
+reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne
+et l'orgueil de celui qui reçoit ne peuvent convenir du prix du
+bienfait.»
+
+«La vanité et la honte et surtout le tempérament font la valeur
+des hommes et la chasteté des femmes, dont on mène tant de bruit.»
+
+«Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire
+des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient
+de conduite.»
+
+«On se console souvent d'être malheureux en effet par un certain
+plaisir qu'on trouve à le paraître.»
+
+«On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien mettre en
+oeuvre de médiocres qualités dérobe l'estime, et donne souvent
+plus de réputation que le véritable mérite.»
+
+«L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
+contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles
+sont naturelles.»
+
+«Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par la
+résolution, mais par la stupidité et par la coutume, et la plupart
+des hommes meurent parce qu'on meurt.»
+
+«Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie: ils les
+font valoir ce qu'ils veulent, et on est forcé de les recevoir
+selon leur cours et non pas selon leur véritable prix.»
+
+Voilà tout ce que j'ai de maximes que vous n'ayez point. Mais
+comme on ne fait rien pour rien, je vous demande un potage aux
+carottes, un ragoût de mouton et un de boeuf, comme ceux que nous
+eûmes lorsque M. le commandeur de Souvré dîna chez vous, de la
+sauce verte, et un autre plat, soit un chapon aux pruneaux, ou
+telle autre chose que vous jugerez digne de votre choix. Si je
+pouvais espérer deux assiettes de ces confitures dont je ne
+méritais pas de manger d'autrefois, je croirais vous être
+redevable toute ma vie. J'envoie donc savoir ce que je puis
+espérer pour lundi à midi; on apportera tout cela ici dans mon
+carrosse, et je vous rendrai compte du succès de vos bienfaits.
+
+Je vous supplie très humblement de me renvoyer les quatre maximes
+que nous fîmes dernièrement, et de vous souvenir que vous m'avez
+promis le Traité de l'amitié et ce que vous avez ajouté à
+l'Éducation des enfants.
+
+Ce vendredi au soir.
+
+«Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.»
+
+
+8. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même époque.
+
+
+C'est ce que vous m'avez envoyé qui me rend capable d'être
+gouverneur de Monsieur le Dauphin depuis l'avoir lu, et non pas
+ces sentences que j'ai faites. Je n'ai en ma vie rien vu de si
+beau ni de si judicieusement écrit. Si cet ouvrage-là était
+publié, je crois que chacun serait obligé en conscience de le
+lire, car rien au monde ne serait si utile; il est vrai que ce
+serait faire le procès à bien des gouverneurs que je connais. Tout
+ce que j'apprends de cette morte dont vous me parlez me donne une
+curiosité extrême de vous en entretenir: vous savez bien que je ne
+crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les
+replis du coeur. Ce n'est pas que je ne croie tout ce que l'on dit
+là-dessus; mais enfin je croirai l'avoir vu quand vous me l'aurez
+dit vous-même. J'ai envoyé des sentences à M. Esprit pour vous les
+montrer, mais il ne m'a point encore fait réponse, et il me semble
+que c'est mauvais signe pour les sentences. Je vous baise très
+humblement les mains, et je vous assure, Madame, que personne du
+monde n'a tant de respect pour vous que moi.
+
+La Rochefoucauld
+
+
+9. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même
+époque.
+
+
+«L'honneur acquis est caution de celui que l'on doit acquérir.»
+
+«La vertu est un fantôme produit par nos passions, du nom duquel
+on se sert pour faire impunément tout ce qu'on veut.»
+
+«On se mécompte toujours quand les actions sont plus grandes que
+les desseins.»
+
+«L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui fait
+toute la lumière des autres.»
+
+
+10. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Avant avril 1663.
+
+
+Je vous envoie un placet que je vous supplie très humblement de
+vouloir recommander à M. de Marillac, si vous avez du crédit vers
+lui, ou de faire que Mme la comtesse de Maure le donne avec une
+recommandation digne d'elle. Je n'ai pu refuser cet office à une
+personne à qui je dois bien plus que cela, et, afin que vous
+n'ayez point de scrupule, cette personne est Mme de Linières.
+J'aurai l'honneur de vous voir dès que je serai de retour d'un
+voyage de cinq ou six jours que je vais faire en Normandie. Je
+n'ai pas vu de maximes il y a longtemps: je crois pourtant qu'en
+voici une.
+
+«Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts»
+
+
+11. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 1663.
+
+
+Je viens de lire les grandes maximes. Les miennes y sont si bien
+déguisées par l'agencement des paroles que je les puis louer comme
+si elles ne venaient pas de moi. Celle de la paresse est
+représentée par votre esprit et par vos sentiments d'une sorte
+qu'il semble qu'elle passe toutes les autres en pénétration. Je ne
+sais pourtant si c'est parce qu'elle est la dernière, car à mesure
+que je les ai lues, je les ai toujours trouvées plus belles. Il y
+en a deux qui ne me semblent pas vraies, celle de l'orgueil, et la
+fin du mal est un bien, je ne l'entends pas assez. En vérité vous
+êtes le plus habile homme du monde et cela ne se comprend pas que
+sans étude vous sachiez si parfaitement toutes choses. Tout de
+bon, et de l'abondance de mon coeur, cette dernière passe tout ce
+qu'on peut jamais penser. Il faut renoncer à toutes les morales et
+ne voir plus que la vôtre. Je ne vous puis rien dire encore des
+autres, car j'ai toujours été accablée d'affaires et de gens qui
+m'ont empêchée de les lire, parce que je veux que ce soit avec
+liberté, pour y avoir toute l'attention. Si j'ai l'honneur de vous
+voir, je vous marquerai ce que je trouverai le plus à mon goût.
+
+
+12. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé 1663.
+
+
+«De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il lui
+plaît, il s'en fait plusieurs vertus.»
+
+«Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de l'amour-propre,
+dont il ne faut non plus disputer que des goûts de la langue ou du
+choix des couleurs.»
+
+«Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes
+que de leur faire trop de bien.»
+
+«Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le
+coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert.»
+
+«Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît
+un dieu de son amour-propre, pour en être tourmenté dans toutes
+les actions de sa vie.»
+
+
+13. Lettre de La Rochefoucauld à Mlle de Scudéry, 3 décembre 1663
+(?).
+
+
+Je suis encore trop ébloui de tout ce que je viens de recevoir de
+votre part pour entreprendre de vous en rendre les très humbles
+remerciements que je vous dois. On n'a jamais fait un si beau
+présent de si bonne grâce, et la lettre que vous m'avez fait
+l'honneur de m'écrire passe encore tout ce que vous m'avez envoyé.
+Je suis très affligé, par l'intérêt public et par le mien
+particulier, de ne pouvoir plus espérer de voir la suite de ce qui
+était si bien commencé, je ne sais néanmoins si on voudra soutenir
+jusqu'au bout ce qu'on vient de faire là-dessus, si la liberté est
+rétablie, j'oserai vous demander la continuation de vos bienfaits.
+Je crois, Mademoiselle, que M. de Corbinelli vous a témoigné
+combien j'ai pris de part à ceux que vous avez reçus du Roi; le
+remerciement que vous lui avez fait est bien digne de lui et de
+vous; il me semble qu'il sied toujours bien d'écrire ainsi quand
+on le peut faire et qu'il ne sied pas toujours bien d'écrire de
+belles lettres: c'est un grand art que de le savoir si bien
+déguiser. Au reste, Mademoiselle, vous avez tellement embelli
+quelques-unes de mes dernières maximes qu'elles vous appartiennent
+bien plus qu'à moi. Je souhaiterais passionnément que vous
+voulussiez faire la même grâce aux autres. Faites-moi, s'il vous
+plaît, celle de croire, Mademoiselle, que rien ne me sera jamais
+si cher que la part que vous m'aviez fait l'honneur de me
+promettre dans votre amitié et que personne ne l'estime ni ne la
+désire si véritablement que votre très humble et très obéissant
+serviteur.
+
+La Rochefoucauld
+
+Le 3 de décembre.
+
+
+14. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 10 décembre 1663.
+
+
+Ce n'est pas assez pour moi d'apprendre de vos nouvelles par ce
+qu'on a accoutumé de m'en mander; je vous supplie de me permettre
+de vous en demander de temps en temps à vous-même, et de souffrir,
+puisque je n'ai pu vous envoyer des truffes, que je vous présente
+au moins des maximes qui ne les valent pas; mais, comme on ne fait
+rien pour rien en ce siècle-ci, je vous supplie de me donner en
+récompense le mémoire pour faire le potage de carottes, l'eau de
+noix et celle de mille-fleurs; si vous avez quelque autre potage,
+je vous le demande encore.
+
+«Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles
+heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'où dépend une
+grande partie de la louange ou du blâme qu'on leur donne.»
+
+«Il n'y a d'amour que d'une sorte, mais il y en a mille
+différentes copies.»
+
+«L'espérance et la crainte sont inséparables.»
+
+«L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un
+mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse
+d'espérer ou de craindre.»
+
+«Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits tout le monde
+en parle, mais peu de gens en ont vu.»
+
+«L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui
+attribue, où il n'a souvent guère plus de part que le Doge en a à
+ce qui se fait à Venise.»
+
+«Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si aises
+d'en remarquer aux autres.»
+
+«Je ne sais si on peut dire de l'agrément, séparé de la beauté,
+que c'est une symétrie dont on ne sait point les règles, et un
+rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les
+couleurs et l'air de la personne.»
+
+«La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir
+assez examiné est souvent un effet de paresse qui se joint à
+l'orgueil, on veut trouver des coupables, et on ne veut pas se
+donner la peine d'examiner les crimes.»
+
+«Ce qui fait croire si aisément que les autres ont des défauts,
+c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite.»
+
+«Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
+presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-même.»
+
+«Le goût change mais l'inclination ne change point.»
+
+«Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps; quelque
+soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et
+elles se peuvent toujours rouvrir.»
+
+Ne croyez pas que je prétende mériter par là le potage de carottes
+je sais que toutes les maximes du monde ne peuvent pas entrer en
+comparaison avec lui; mais je vous donne ce que j'ai, et j'attends
+tout de votre générosité. Mandez-moi, s'il vous plaît, si on les
+doit mettre au rang des autres, et ce qu'il y a à y changer. S'il
+vous en est venu quelqu'une, je vous supplie de m'en faire part et
+de me continuer l'honneur de vos bonnes grâces.
+
+Le 10 de décembre.
+
+En voici une qui est venue en fermant ma lettre, qui me déplaira
+peut-être dès que le courrier sera parti:
+
+«La nature, qui a pourvu à la vie de l'homme par la disposition
+des organes du corps, lui a sans doute encore donné l'orgueil pour
+lui épargner la douleur de connaître ses imperfection et ses
+misères.»
+
+
+15. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1663, ou début
+1664.
+
+
+À Vincennes, ce mardi matin.
+
+«Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
+presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-même.»
+
+«L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que, comme le
+corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans
+connaissance, sans sentiment, sans mouvement, de même l'amour-propre,
+séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne voit,
+n'entend, ne sent et ne se remue plus. De là vient qu'un même
+homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient
+soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le
+soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux
+à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte
+résurrection, lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque
+chose qui les regarde, de sorte que nous voyons dans nos
+conversations et dans nos traités que, dans un même moment, un
+homme perd connaissance et revient à soi, selon que son propre
+intérêt s'approche de lui ou qu'il s'en retire.»
+
+En voilà deux que je vous envoie pour vous reprocher votre
+ingratitude de me laisser partir sans m'avoir donné les vôtres. Je
+m'en vais [...] d'être [...]
+
+En voici encore une:
+
+«En vieillissant, on devient plus fou et plus sage»
+
+
+16. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+
+
+C'est à moi, à cette heure, à faire des façons pour mes maximes,
+et après avoir vu les vôtres, n'en espérez plus de moi. Je vous
+jure sur mon honneur que je ne les ai point fait copier, quoique
+je fusse fort en droit de le faire, et je vous assure de plus que
+je l'aurais fait si je n'espérais que vous consentirez à me les
+donner. Je vous mènerai, quand il vous plaira, M. de Corbinelli,
+qui meurt d'envie de vous montrer quelque chose. Vous nous avez
+fait un cruel tour à M. l'abbé de la Victoire et à moi: vous le
+réparerez quand il vous plaira.
+
+Je pensais vous rendre moi-même hier vos maximes.
+
+
+17. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+
+
+Je vous envoie un billet que Mme de Puisieux m'écrit, où vous
+verrez que j'ai obéi à vos ordres, et qu'elle voudrait bien avoir
+de la poudre de vipère Si vous avez la bonté de lui en envoyer,
+vous l'obligerez extrêmement. Souvenez-vous, s'il vous plaît, de
+faire copier vos maximes, et de me les donner à mon retour. Je
+vous baise très humblement les mains, et je prends encore une fois
+congé de vous.
+
+
+18. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+
+
+Je vous envoie ce que j'ai pris chez vous en partie. Je vous
+supplie très humblement de me mander si je ne l'ai point gâté, et
+si vous trouvez le reste à votre gré. Souvenez-vous, s'il vous
+plaît, de la poudre de vipère et de la manière d'en user.
+
+
+19. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+
+
+Je sais qu'on dîne chez vous sans moi, et que vous faites voir des
+sentences que je n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire;
+tout cela est assez désobligeant pour vous demander permission de
+vous en aller faire mes plaintes demain. Tout de bon, que la honte
+de m'avoir tant offensé ne vous empêche pas de souffrir ma
+présence, car ce serait encore augmenter mon juste ressentiment.
+Prenez donc, s'il vous plaît, le parti de le faire finir, car je
+vous assure que je suis fort disposé à oublier le passé, pour peu
+que vous vouliez le réparer.
+
+Ce lundi au soir
+
+
+20. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+
+
+Je pensais avoir l'honneur de vous voir aujourd'hui, et vous
+présenter moi-même mes ouvrages, comme tout auteur doit faire;
+mais j'ai mille affaires qui m'en empêchent; je vous envoie donc
+ce que vous m'avez ordonné de vous faire voir, et je vous supplie
+très humblement que personne ne le voie que vous. Je n'ose vous
+demander à dîner devant que d'aller à Liancourt, car je sais bien
+qu'il ne vous faut pas engager de si loin; mais j'espère pourtant
+que vous me manderez, vendredi au matin, que je puis aller dîner
+chez vous; j'y mènerai M. Esprit, si vous voulez. Enfin
+j'apporterai de mon côté toutes les facilités pour vous y faire
+consentir.
+
+
+21. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+
+
+Voilà encore une maxime que je vous envoie pour joindre aux
+autres. Je vous supplie de me mander votre sentiment des dernières
+que je vous ai envoyées. Vous ne les pouvez pas désapprouver
+toutes, car il y en a beaucoup de vous. Je ne partirai que lundi;
+j'essaierai d'aller prendre congé de vous.
+
+Ce jeudi au soir.
+
+
+22. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue.
+
+
+Vous ne pouvez faire une plus belle charité que de permettre que
+le porteur de ce billet puisse entrer dans les mystères de la
+marmelade et de vos véritables confitures, et je vous supplie très
+humblement de faire en sa faveur tout ce que vous pourrez. Je
+passerai après dîner chez vous pour avoir l'honneur de vous voir,
+si vous me le voulez permettre. Il me semble que nous avons bien
+de choses à dire. Songez, s'il vous plaît, à me donner vos
+maximes, car je m'en vais dans quatre jours.
+
+Ce mardi matin.
+
+
+23. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue.
+
+
+Je suis au désespoir de m'en retourner à Liancourt sans avoir
+l'honneur de vous voir et de vous rendre compte de nos
+prospérités; car enfin vous savez bien, Madame, que, quelque
+agréables qu'elles me puissent être d'elles-mêmes, elles me le
+sont encore davantage par le plaisir que j'ai de vous en
+entretenir. Je ferai tout ce que je pourrai pour aller prendre
+congé de vous, à Auteuil, avant que de commencer mon grand voyage.
+Cependant, s'il y a quelque sentence nouvelle, je vous supplie
+très humblement de me l'envoyer M. Esprit a admiré celle de la
+jalousie.
+
+Ce mercredi au soir
+
+
+24. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
+
+
+J'envoie savoir de vos nouvelles, et si vous vous êtes souvenue de
+ce que vous m'aviez promis. Je vous ai cherché un écrivain qui
+fera mieux que l'autre. Je vous renvoie l'écrit de M Esprit que
+j'emportai dernièrement avec ce que vous m'avez donné, et je vous
+envoie aussi ce qui est ajouté aux sentences que vous n'avez point
+vues. Comme c'est tout ce que j'ai, je vous supplie très
+humblement qu'il ne se perde pas, et de mander quand je pourrai
+avoir l'honneur de vous voir pour prendre congé de vous.
+
+
+25. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue
+
+
+Si vous eussiez demandé à venir ici une heure plus tôt, je vous
+eusse dit non. Il y a quelques jours que j'avais tellement perdu
+l'appétit que je croyais que c'en était fait de mon foie et de mon
+estomac; mais, Dieu merci, j'ai mangé deux vives aujourd'hui;
+c'est pourquoi, encore que j'aie renoncé à voir tous les gens
+faits comme vous, je ne saurais résister à la tentation, et vous
+serez le très bien venu. Pour les maximes, ne m'en parlez plus,
+elles sont supprimées. M. de Sens a mis les vôtres au-dessus de
+cent piques, et ainsi de me parler d'avoir les miennes, c'est me
+parler de mon déshonneur.
+
+
+26. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue.
+
+
+Cette sentence n'est que pour faire une sentence, car je suis
+assurée qu'elle n'a pas son effet en ce sujet ici; mais vous
+jugerez aisément que la maladie que vous m'avez donnée des
+sentences ne peut manquer de jouer son jeu en toute rencontre.
+Encore que je comprenne fort bien que vous avez beaucoup
+d'affaires, je ne laisse pas à être surprise que vous puissiez
+aller à Liancourt sans me voir, et en quelque façon ce pourrait
+être une marque de la vérité de la sentence, puisque vous n'avez
+pas autant de plaisir de me parler de vos joies que vous en aviez
+de me parler de vos désirs et de vos inquiétudes. Néanmoins je
+vous pardonne sincèrement, jugeant bien les terribles embarras que
+vous avez. Vous pouvez penser par beaucoup de raisons la part que
+je prends à votre satisfaction, quand il n'y aurait que l'amour-propre
+de voir que j'ai si bien deviné ce qui est si ponctuellement arrivé.
+
+
+II. Jugements recueillis par Mme de Sablé
+
+
+27. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. 3 mars 1661.
+
+
+Il me semble, m'amour, que M. de La Rochefoucauld n'y est pas
+assez loué pour le lui envoyer, et du moins il y faudrait remettre
+quelque chose que j'ai oublié avant que de dire «Mais je trouve
+qu'il fait à l'homme une âme trop laide». Renvoyez-le moi, s'il
+vous plaît, m'amour, pour voir si je pourrai le rendre aussi
+propre pour lui qu'il peut l'être pour M Esprit Depuis que ceci
+fut écrit, M. le M[arquis] d'Antin étant ici avec M. le Comte de
+Maure, je leur montrai ce que vous et M. Esprit avez écrit; et en
+disant que j'avais bien de la peine à croire que vous vous fussiez
+méprise, parce que cela ne vous arrivait jamais, ils furent tous
+deux d'une même opinion, et je dis au philosophe d'écrire la
+sienne:
+
+«Défense de Mme la M[arquise] de Sablé par M. le Marquis d'Antin,
+jadis M. l'abbé d'Antin.--Il y a un plus grand mécompte dans le
+mécompte prétendu parce qu'il est assuré que la possibilité suffit
+pour le fondement de la beauté, et principalement Mme la
+M[arquise] ayant restreint ce qui pouvait même convenir aux
+beautés en général à la beauté des productions de l'esprit,
+puisque les tragédies, et les romans, qui sont de ce nombre et
+d'une manière assez illustre et assez à la mode en tous les temps,
+n'ont pour l'ordinaire et peuvent même selon Aristote n'avoir que
+la possibilité et la vraisemblance pour fondement de leur beauté.»
+
+
+28. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. Même époque.
+
+
+Votre sentence, m'amour, est admirable et de ce tour court que
+j'aime aux sentences, et pour celle de M. Esprit, encore qu'il me
+semble qu'il y a de la témérité de croire qu'il puisse faillir, je
+ne saurais concevoir que, quand les passions font tant que de
+parler équitablement et raisonnablement, elles puissent offenser,
+si ce n'est Dieu qui voit les coeurs et qui voit par conséquent le
+principe de toutes les actions.
+
+Je ne trouve pas non plus qu'il soit vrai que la charité ait le
+privilège de dire tout ce qui lui plaît; et j'eus une grande joie
+de ce que vous y ayez fait mettre le quasi que j'y ai trouvé; il
+faudrait, ce me semble, pour rendre cela véritable, que l'on vît
+le coeur aussi bien sur ce point-là que sur l'autre, car alors
+sans doute, comme on verrait que c'est la charité toute seule qui
+parle, toutes les personnes raisonnables recevraient bien les
+choses mêmes qui seraient les plus contraires à leurs sentiments;
+mais parce que le coeur ne se voit pas, nous voyons tous les jours
+que quand la repréhension est rude, elle blesse, encore qu'elle
+parte de la charité, et quand même elle est douce, elle ne laisse
+pas quelquefois de blesser, parce qu'il faut être merveilleusement
+raisonnable pour n'être pas blessée de tout ce qui donne de la
+confusion.
+
+Je vous engage, ma chère m'amour, par la fidélité que nous avons
+l'une pour l'autre, de ne faire voir ceci qu'à Mlle de Chalais,
+car pour M. Esprit il n'y faut pas seulement songer. Je vous
+demande cela, m'amour, au pied de la lettre, c'est-à-dire qu'il ne
+sache jamais que je vous aie montré d'y trouver rien à redire. Je
+lui dis seulement quelque chose qui signifiait qu'il y fallait le
+quasi que vous y avez mis; mais vous, m'amour, vous m'apprendrez,
+s'il vous plaît, si je ne me suis point trompée dans le reste[...]
+
+
+29. Lettre de Mlle de Vertus à Mme de Sablé. Printemps 1663.
+
+
+[...] Que me dites-vous de ces maximes qu'on a montrées à M. le
+comte de Saint-Paul? Je ne sais ce que c'est, mais il me semble
+qu'il ne faudrait point trop le laisser entretenir par ce
+M. de Neuré; car c'est une personne qui apparemment n'est pas
+contente de Mme de Longueville, et qui a bien envie, à ce qu'on
+m'a dit, de rentrer dans cette maison. Si vous disiez à M. le
+comte de Saint-Paul qu'il ne faut pas qu'il s'amuse à les lire? Il
+a une grande déférence pour vous, et ainsi cela lui deviendrait
+suspect [...]
+
+
+30. Lettre de Mme de Schonberg à Mme de Sablé. 1663.
+
+
+Je crus hier, tout le jour, vous pouvoir renvoyer vos maximes;
+mais il me fut impossible d'en trouver le temps. Je voulais vous
+écrire et m'étendre sur leur sujet. Je ne puis pas vous en dire
+mon sentiment en détail, tout ce qu'il m'en paraît, en général,
+c'est qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bonté, et
+forces vérités que j'aurais ignorées toute ma vie si l'on ne m'en
+avait fait apercevoir. Je ne suis pas encore parvenue à cette
+habileté d'esprit où l'on ne connaît dans le monde ni honneur ni
+bonté ni probité; je croyais qu'il y en pouvait avoir. Cependant,
+après la lecture de cet écrit, l'on demeure persuadé qu'il n'y a
+ni vice ni vertu à rien, et que l'on fait nécessairement toutes
+les actions de la vie. S'il est ainsi que nous ne nous puissions
+empêcher de faire tout ce que nous désirons, nous sommes
+excusables, et vous jugez de là combien ces maximes sont
+dangereuses. Je trouve encore que cela n'est pas bien écrit en
+français, c'est-à-dire que ce sont des phrases et des manières de
+parler qui sont plutôt d'un homme de la cour que d'un auteur. Cela
+ne me déplaît pas, et ce que je vous en puis dire de plus vrai est
+que je les entends toutes comme si je les avais faites, quoique
+bien des gens y trouvent de l'obscurité en certains endroits. Il y
+en a qui me charment, comme: «L'esprit est toujours la dupe du
+coeur». Je ne sais si vous l'entendez comme moi; mais je
+l'entends, ce me semble, bien joliment, et voici comment: c'est
+que l'esprit croit toujours, par son habileté et par ses
+raisonnements, faire faire au coeur ce qu'il veut, mais il se
+trompe, il en est la dupe, c'est toujours le coeur qui fait agir
+l'esprit; l'on suit tous ses mouvements, malgré que l'on en ait,
+et l'on les suit même sans croire les suivre. Cela se connaît
+mieux en galanterie qu'aux autres actions, et je me souviens de
+certains vers sur ce sujet qui ne seront pas mal à propos:
+
+La raison sans cesse raisonne
+Et jamais n'a guéri personne,
+Et le dépit le plus souvent
+Rend plus amoureux que devant.
+
+Il y en a encore une qui me paraît bien véritable, et à quoi le
+monde ne pense pas, parce qu'on ne voit autre chose que des gens
+qui blâment le goût des autres, c'est celle qui dit que «la
+félicité est dans le goût, et non pas dans les choses; c'est pour
+avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas ce que les
+autres trouvent aimable». Mais ce qui m'a été tout nouveau et que
+j'admire est que «la paresse, toute languissante qu'elle est,
+détruit toutes les passions». Il est vrai--et l'on a bien
+fouillé dans l'âme pour y trouver un sentiment si caché, mais si
+véritable--que je crois que nulle de ces maximes ne l'est
+davantage, et je suis ravie de savoir que c'est à la paresse à qui
+l'on a l'obligation de la destruction de toutes les passions. Je
+pense qu'à présent on doit l'estimer comme la seule vertu qu'il y
+a dans le monde, puisque c'est elle qui déracine tous les vices;
+comme j'ai toujours eu beaucoup de respect pour elle, je suis fort
+aise qu'elle ait un si grand mérite.
+
+Que dites-vous aussi, Madame, de ce que «chacun se fait un
+extérieur et une mine qu'il met en la place de ce qu'on veut
+paraître, au lieu de ce que l'on est»? Il y a longtemps que je
+l'ai pensé, et que j'ai dit que tout le monde était en mascarade
+et mieux déguisé que l'on ne l'est à celle du Louvre, car l'on n'y
+reconnaît personne. Enfin que tout soit à se disposer honnête, et
+non pas l'être, cela est pourtant bien étrange.
+
+Je ne sais si cela réussira imprimé comme en manuscrit; mais si
+j'étais du conseil de l'auteur, je ne mettrais point au jours ces
+mystères qui ôteront à tout jamais la confiance qu'on pourrait
+prendre en lui il en sait tant là-dessus, et il paraît si fin,
+qu'il ne peut plus mettre en usage cette souveraine habileté qui
+est de ne paraître point en avoir. Je vous dis à bâton rompu tout
+ce qui me reste dans l'esprit de cette lecture; je ne pense qu'à
+vous obéir ponctuellement, et en le faisant je crois ne pouvoir
+faillir, quelque sottise que je puisse dire. Je n'ai point pris de
+copie, je vous en donne ma parole, ni n'en ai parlé à personne.
+
+
+31. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Schonberg, transmise par
+elle à Mme de Sablé. 1663.
+
+
+À considérer superficiellement l'écrit que vous m'avez envoyé, il
+semble tout à fait malin, et il ressemble fort à la production
+d'un esprit fier, orgueilleux, satirique, dédaigneux, ennemi
+déclaré du bien, sous quelque visage qu'il paraisse, partisan très
+passionné du mal, auquel il attribue tout, qui querelle et qui
+choque toutes les vertus, et qui doit enfin passer pour le
+destructeur de la morale et pour l'empoisonneur de toutes les
+bonnes actions, qu'il veut absolument qui passent pour autant de
+vices déguisés. Mais quand on le lit avec un peu de cet esprit
+pénétrant qui va bientôt jusqu'au fond des choses pour y trouver
+le fin, le délicat et le solide, on est contraint d'avouer ce que
+je vous déclare, qu'il n'y a rien de plus fort, de plus véritable,
+de plus philosophe, ni même de plus chrétien, parce que dans la
+vérité c'est une morale très délicate qui exprime d'une manière
+peu connue aux anciens philosophes et aux nouveaux pédants la
+nature des passions qui se travestissent dans nous si souvent en
+vertus. C'est la découverte du faible de la sagesse humaine et de
+la raison, et de ce qu'on appelle force d'esprit; c'est une satire
+très forte et très ingénieuse de la corruption de la nature par le
+péché originel, de l'amour-propre et de l'orgueil, et de la
+malignité de l'esprit humain qui corrompt tout quand il agit de
+soi-même sans l'esprit de Dieu. C'est un agréable description de
+ce qui se fait par les plus honnêtes gens quand ils n'ont point
+d'autre conduite que celle de la lumière naturelle et de la raison
+sans la grâce. C'est une école de l'humilité chrétienne, où nous
+pouvons apprendre les défauts de ce que l'on appelle si mal à
+propos nos vertus; c'est un parfaitement beau commentaire du texte
+de saint Augustin qui dit que toutes les vertus des infidèles sont
+des vices, c'est un anti-Sénèque, qui abat l'orgueil du faux sage
+que ce superbe philosophe élève à l'égal de Jupiter; c'est un
+soleil qui fait fondre la neige qui couvre la laideur de ces
+rochers infructueux de la seule vertu morale; c'est un fonds très
+fertile d'une infinité de belles vérités qu'on a le plaisir de
+découvrir en fouissant un peu par la méditation. Enfin, pour dire
+nettement mon sentiment, quoiqu'il y ait partout des paradoxes,
+ces paradoxes sont pourtant très véritables, pourvu qu'on demeure
+toujours dans les termes de la vertu morale et de la raison
+naturelle, sans la grâce. Il n'y en a point que je ne soutienne,
+et il en a même plusieurs qui s'accordent parfaitement avec les
+sentences de l'Ecclésiastique, qui contient la morale du Saint-Esprit.
+Enfin, je n'y trouve rien à reprendre que ce qu'il dit qu'on
+ne loue jamais que pour être loué, car je vous jure que je
+ne prétends nulles louanges de celles que je suis obligé de lui
+donner, et dans l'humeur où je suis je lui en donnerais bien
+d'autres Mais il y a là-bas un fort honnête homme qui m'attend
+dans son carrosse pour me mener faire l'essai de notre chocolate.
+Vous y avez quelque intérêt, et moi aussi, parce que vous êtes de
+moitié avec Mme la princesse de Guymené pour m'en faire ma
+provision.
+
+
+32. Lettre de Mme de Guymené à Mme de Sablé. 1663.
+
+
+Je vous allais écrire quand j'ai reçu votre lettre pour vous
+supplier de m'envoyer votre carrosse aussitôt que vous aurez dîné.
+Je n'ai encore vu que les premières maximes, à cause que j'avais
+hier mal à la tête; mais ce que j'en ai vu me paraît plus fondé
+sur l'humeur de l'auteur que sur la vérité, car il ne croit point
+de libéralité sans intérêt, ni de pitié; c'est qu'il juge tout le
+monde par lui-même. Pour le plus grand nombre, il a raison; mais
+assurément il y a des gens qui ne désirent autre chose que de
+faire du bien.
+
+Je crois vous avoir déjà mandé que je n'ai jamais souhaité
+d'Altesse de vous. Je n'ai garde d'en vouloir en sérieux, et en
+dérision elle me choquerait. J'aurai l'honneur de vous voir après
+dîner si vous m'envoyez votre carrosse.
+
+
+33. Lettre de Mme de Liancourt à Mme de Sablé. 1663.
+
+
+Je n'avais qu'une partie d'un petit cahier des maximes que vous
+savez, quand j'eus l'honneur de vous voir, et il débutait si
+cruellement contre les vertus qu'il me scandalisa, aussi bien que
+beaucoup d'autres; mais depuis j'ai tout lu, et je fais amende
+honorable à votre jugement, car je vois bien qu'il y a dans cet
+écrit de fort jolies choses, et même, je crois, de bonnes, pourvu
+qu'on ôte l'équivoque qui fait confondre les vraies vertus avec
+les fausses. Un de mes amis a changé quelques mots en plusieurs
+articles, qui raccommodent, je crois, ce qu'il y avait de mal; je
+vous les irai lire un de ces jours, si vous avez loisir de me
+donner audience.
+
+
+34. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663.
+
+
+Je vous ai beaucoup d'obligation d'avoir fait un jugement de moi
+si avantageux que de croire que j'étais capable de dire mon
+sentiment de l'écrit que vous m'avez envoyé. Je vous proteste,
+Madame, avec toute la sincérité de mon coeur, quoique l'auteur de
+l'écrit n'en croie point de véritable que j'en suis incapable et
+que je n'entends rien en ces choses si subtiles et si délicates;
+mais puisque vous commandez, il faut obéir. Je vous dirai donc,
+Madame, après avoir bien considéré cet écrit que ce n'est qu'une
+collection de plusieurs livres d'où l'on a choisi les sentences,
+les pointes et les choses qui avaient plus de rapport au dessein
+de celui qui a prétendu en faire un ouvrage considérable. J'ai
+l'esprit si rempli des idées de maçonneries que je m'imagine que
+tout ce que je vois en a la ressemblance et que cet ouvrage s'y
+peut comparer. Je sais bien que vous direz que je ne suis qu'un
+maçon ou un charpentier en cette matière, mais vous m'avouerez
+aussi qu'il est composé de différents matériaux, on y remarque de
+belles pierres, j'en demeure d'accord; mais on ne saurait
+disconvenir qu'il ne s'y trouve aussi du moellon et beaucoup de
+plâtras, qui sont si mal joints ensemble qu'il est impossible
+qu'ils puissent faire corps ni liaison, et par conséquent que
+l'ouvrage puisse subsister. Après la raillerie il est bon d'entrer
+un peu dans le sérieux, et de vous dire que les auteurs des livres
+desquels on a colligé ces sentences, ces pointes et ces périodes
+les avaient mieux placées; car si l'on voyait ce qui était devant
+et après, assurément on en serait plus édifié ou moins scandalisé.
+Il y a beaucoup de simples dont le suc est poison, qui ne sont
+point dangereux lorsqu'on n'en a rien extrait et que la plante est
+en son entier. Ce n'est pas que cet écrit ne soit bon en de bonnes
+mains, comme les vôtres, qui savent tirer le bien du mal même;
+mais aussi on peut dire qu'entre les mains de personnes libertines
+ou qui auraient de la pente aux opinions nouvelles, que cet écrit
+les pourrait confirmer dans leur erreur, et leur faire croire
+qu'il n'y a point du tout de vertu, et que c'est folie de
+prétendre de devenir vertueux, et jeter ainsi le monde dans
+l'indifférence et dans l'oisiveté, qui est la mère de tous les
+vices. J'en parlai hier à un homme de mes amis, qui me dit qu'il
+avait vu cet écrit, et qu'à son avis il découvrait les parties
+honteuses de la vie civile et de la société humaine, sur
+lesquelles il fallait tirer le rideau; ce que je fais, de peur que
+cela fasse mal aux yeux délicats, comme les vôtres, qui ne
+sauraient rien souffrir d'impur et de déshonnête.
+
+
+35. Lettre d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663.
+
+
+Je vous suis infiniment obligé, Madame, de m'avoir donné la pièce
+que je vous renvoie, et encore que je n'aie eu que le loisir de la
+parcourir dans le peu de temps que vous m'avez prescrit pour la
+lire, je n'ai pas laissé d'en retirer beaucoup de plaisir et de
+profit, et une estime si particulière pour l'auteur et pour son
+ouvrage qu'en vérité je ne suis pas capable de vous la bien
+exprimer.
+
+L'on voit bien que ce faiseur de maximes n'est pas un homme nourri
+dans la province, ni dans l'Université; c'est un homme de qualité
+qui connaît parfaitement la cour et le monde, qui en a goûté
+autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les
+amertumes, et qui s'est donné le loisir d'en étudier et d'en
+pénétrer tous les détours et toutes les finesses. Mais outre cela,
+comme la nature lui a donné cette étendue d'esprit, cette
+profondeur et ce discernement, joint à la droiture, à la
+délicatesse et à ce beau tour dont il parle en quelques endroits
+de cet écrit, il ne faut pas s'étonner s'il a prononcé si
+judicieusement sur des matières qu'il avait si parfaitement
+connues.
+
+Pour ce qui est de l'ouvrage, c'est à mon sens la plus belle et la
+plus utile philosophie qui se fit jamais; c'est l'abrégé de tout
+ce qu'il y a de sage et de bon dans toutes les anciennes et
+nouvelles sectes des philosophes, et quiconque saura bien cet
+écrit n'a plus besoin de lire Sénèque, ni Épictète, ni Montaigne,
+ni Charron, ni tout ce qu'on a ramassé depuis peu de la morale des
+sceptiques et des épicuriens. On apprend véritablement à se
+connaître dans ces livres, mais c'est pour en devenir plus superbe
+et plus amateur de soi-même; celui-ci nous fait connaître, mais
+c'est pour nous mépriser et pour nous humilier; c'est pour nous
+donner de la défiance et nous mettre sur nos gardes contre
+nous-mêmes et contre toutes les choses qui nous touchent et nous
+environnent; c'est pour nous donner du dégoût de toutes les choses
+du monde et nous en détacher, nous tourner du côté de Dieu, qui
+seul est bon, juste, immuable et digne d'être aimé, honoré, et
+servi. On pourrait dire que le chrétien commence où votre
+philosophe finit, et l'on ne pourrait faire une instruction plus
+propre à un catéchumène, pour convertir à Dieu son esprit et sa
+volonté; et cela me fait souvenir d'une excellente comparaison,
+que j'ai autrefois lue dans une épître de Sénèque: C'est une chose
+bien étrange, dit-il, de considérer un enfant, pendant les neuf
+mois qu'il demeure dans le ventre de sa mère, avant que de venir
+au monde; il a des yeux, et ne voit point; il a des oreilles, et
+il n'entend point; il ne sait ce qu'il doit devenir; il n'a aucune
+connaissance de la vie en laquelle il doit entrer. Que si cet
+enfant pouvait raisonner, n'est-il pas vrai qu'il jugerait bien
+que toutes ces facultés et tous ces organes ne lui sont pas donnés
+en vain par la nature? que puisqu'il a une bouche il ne doit pas
+prendre la nourriture comme une plante? que puisqu'il a des pieds,
+des mains et des bras, il n'est pas dans l'existence des choses
+pour être toujours en la forme d'une boule, parmi des ordures,
+dans une prison étroite et ténébreuse? et, de ces réflexions, il
+viendrait assurément à la connaissance de la vie qu'il doit mener
+sur la terre. Il en est de même, dit Sénèque, de l'état des hommes
+qui sont en cette vie présente, à l'égard de la future: ils
+ressemblent, pour la plupart, à ces enfants faibles et impuissants
+dont nous venons de parler; ils vivent sans réflexion; ils se
+laissent conduire à la coutume; ils s'abandonnent à leurs
+passions; mais s'ils prenaient garde qu'ils ont une âme vaste et
+noble qui s'élève au-dessus de la matière, qu'ils ont des
+puissance qui ne peuvent être remplies ni rassasiées par la
+possession d'aucune créature, qu'ils ont des désirs qui ne peuvent
+être limités ni par les lieux, ni par les temps, et qu'enfin ils
+ne ressentent ici que des misères au lieu de la félicité à
+laquelle ils aspirent naturellement, ils concluraient sans doute
+qu'il y doit avoir un autre monde que celui-ci, et que Dieu ne les
+a mis sur la terre que pour y mériter le ciel.
+
+Mais je n'ai jamais mieux vu la force de ces raisonnements
+qu'après la lecture de l'écrit de votre ami, et il me semble que
+j'étais non seulement changé, mais encore transfiguré, pour me
+servir du terme de ce philosophe romain. Je n'aurais rien à
+souhaiter en cet écrit sinon qu'après avoir si bien découvert
+l'inutilité et la fausseté des vertus humaines et philosophiques,
+i reconnût qu'il n'y en a point de véritables que les chrétiennes
+et les surnaturelles. Non pas que je veuille dire qu'il n'y a
+point de fausses vertus parmi les chrétiens, ou que ceux qui en
+ont de véritables les aient parfaites et sans mélange de vanité ou
+d'intérêt; je ne sais que trop par expérience la malignité et les
+ruses de la nature corrompue; je sais que son venin se répand
+partout, et qu'encore qu'elle ne règne et ne domine pas dans les
+âmes solidement dévotes, elle ne laisse pas d'y vivre, d'y
+demeurer, et se remuer et se débattre souvent, pour se remettre
+au-dessus de la raison et de la grâce. Mais il faut demeurer
+d'accord qu'un homme vivant selon les règles de l'Évangile peut
+être dit véritablement vertueux, parce qu'il ne vit pas selon les
+maximes de cette nature dépravée et qu'il n'est point esclave de
+sa cupidité, mais qu'il vit selon les lois de l'esprit et de la
+raison, et que s'il commet quelquefois des fautes, en faisant même
+le bien, comme il ne se peut faire autrement, il en tire des
+motifs et des occasions continuelles de mépris de soi-même,
+d'humilité, et de soumission à la justice et à la providence de
+Dieu; et c'est ce qui fait voir la nécessité de la pénitence
+chrétienne, qui a été une vertu inconnue à la philosophie.
+
+Mais peut-être que votre ami, Madame, a des raisons de ne point
+passer les bornes de la sagesse humaine, et comme il a l'esprit
+fort délicat, il pourra même croire qu'il y a de l'orgueil ou de
+l'intérêt secret en mon avis, et quelque protestation que je lui
+puisse faire du contraire, il n'est pas obligé de me croire. Il
+vaut donc mieux, Madame, que vous ne lui en parliez point du tout,
+s'il vous plaît, et que vous lui disiez seulement que, quand il
+n'y aurait que son écrit au monde avec Évangile, je voudrais être
+chrétien. L'un m'apprendrait à connaître mes misères, et l'autre à
+implorer mon libérateur; ce sont les deux premiers degrés de la
+vie spirituelle et quand on les franchit comme il faut, on n'en
+demeure pas là ordinairement; les bonnes oeuvres suivent et l'on
+fait profit de tout, des péchés même et des fautes qu'on a
+commises, qu'on commet, et des ignorances, erreurs et faiblesses
+naturelles et involontaires, auxquelles sont sujet tous les hommes
+de ce monde et même ceux qui sont les plus établis dans les vertus
+essentielles.
+
+Que si cette pièce ne s'imprime pas, je vous prie très humblement,
+Madame, de m'en faire avoir une copie.
+
+
+36. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé, 1663.
+
+
+J'appellerais volontiers l'auteur de ces maximes un orateur
+éloquent et un philosophe plus critique que savant; aussi n'a-t-il
+autre principe de ses sentiments que la fécondité de son
+imagination. Il affecte dans ses divisions et dans ses
+définitions, subtilement mais sans fondement inventées, de passer
+pour un Sénèque, ne prenant pas garde néanmoins que celui-ci, dans
+sa morale, tout païen qu'il était, ne s'est jamais jeté dans cette
+extrémité que de confondre toutes les vertus des sages de son
+temps, ni de les faire passer pour des vices; il a cru qu'il y en
+avait de tempérants et de dissolus, de bons et de mauvais,
+d'humbles et de superbes, et il n'a jamais dit qu'on pût, sous une
+véritable humilité, cacher une superbe insolente: elles sont trop
+antipathiques pour pouvoir habiter la même demeure. Je lui
+donnerais néanmoins cette louange que de savoir puissamment
+invectiver, et d'avoir parfaitement bien rencontré où il s'est agi
+de mériter le titre de satirique. C'est à contrecoeur que je loue
+de la sorte son ouvrage tout à fait spirituel, et peut-être
+pourra-t-on dire que je tombe dans le même défaut dont je
+l'accuse; mais certes, considérant que par ces maximes il n'y a
+aucune vertu chrétienne, si solide qu'elle soit, qui ne puisse
+être censurée, content du désavantage d'en être dépourvu, j'aime
+mieux ne passer pas pour complaisant en approuvant sa doctrine,
+que d'être dans un perpétuel danger de déclamer contre les belles
+qualités, ni médire des plus vertueux.
+
+
+37. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663.
+
+
+Ce jeudi au soir.
+
+Voilà un billet que je vous supplie de vouloir lire, il vous
+instruira de ce que l'on demande de vous. Je n'ai rien à y
+ajouter, sinon que l'homme qu'il l'écrit [sic] est un des hommes
+du monde que j'aime autant, et qu'ainsi c'est une des plus grandes
+obligations que je vous puisse avoir, que de lui accorder ce qu'il
+souhaite pour son ami. Je viens d'arriver de Fresnes, où j'ai été
+deux jours en solitude avec Madame du Plessis; en ces deux
+jours-là nous avons parlé de vous deux ou trois mille fois; il est
+inutile de vous dire comment nous en avons parlé, vous le devinez
+aisément. Nous y avons lu les maximes de M. de La Rochefoucauld.
+Ha, Madame! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans
+le coeur pour être capable d'imaginer tout cela! J'en suis si
+épouvantée que je vous assure que, si les plaisanteries étaient
+des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses
+affaires que tous les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous.
+
+
+38. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663.
+
+
+Vous me donneriez le plus grand chagrin du monde, si vous ne me
+montriez pas vos maximes. Mme du Plessis m'a donné une curiosité
+étrange de les voir, et c'est justement parce qu'elles sont
+honnêtes et raisonnables que j'en ai envie, et qu'elles me
+persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si
+persuadées de la corruption générale que l'est M. de La
+Rochefoucauld. Je vous rends mille et mille grâces de ce que vous
+avez fait pour ce gentilhomme. Je vous en irai encore remercier
+moi-même, et je me servirai toujours avec plaisir des prétextes
+que je trouverai pour avoir l'honneur de vous voir; et si vous
+trouviez autant de plaisir avec moi que j'en trouve avec vous, je
+troublerais souvent votre solitude.
+
+
+III. Lettres concernant la publication de la Ière édition des
+maximes.
+
+
+39. Lettre de La Rochefoucauld au Père Thomas Esprit. 6 février
+1664.
+
+
+6 février.
+
+Vous me permettrez de vous dire que l'on fait un peu plus de bruit
+de ces maximes qu'on ne devrait et qu'elles ne méritent. Je ne
+sais si on y a ajouté ou changé quelque chose comme on a accoutumé
+de faire. Mais si elles sont comme je les ai vues, je crois qu'on
+les pourrait soutenir sans grand péril, au moins si on peut être
+bien fondé à soutenir un ramas de diverses pensées à qui on n'a
+point encore donné d'ordre, ni de commencement ni de fin. Il peut
+y avoir même quelques expressions trop générales que l'on aurait
+adoucies si on avait cru que ce qui devait demeurer secret entre
+un de vos parents et un de vos amis eût été rendu public. Mais
+comme le dessein de l'un et de l'autre a été de prouver que la
+vertu des anciens philosophes païens, dont ils ont fait tant de
+bruit, a été établie sur de faux fondements, et que l'homme, tout
+persuadé qu'il est de son mérite, n'a en soi que des apparences
+trompeuses de vertu dont il éblouit les autres et dont souvent il
+se trompe lui-même lorsque la foi ne s'en mêle point, il me
+semble, dis-je, que l'on n'a pu trop exagérer les misères et les
+contrariétés du coeur humain pour humilier l'orgueil ridicule dont
+il est rempli, et lui faire voir le besoin qu'il a en toutes
+choses d'être soutenu et redressé par le christianisme. Il me
+semble que les maximes dont est question tendent assez à cela et
+qu'elles ne sont pas criminelles, puisque leur but est d'attaquer
+l'orgueil, qui, à ce que j'ai oui dire, n'est pas nécessaire à
+salut. Je demeure donc d'accord que c'est un malheur qu'elles
+aient paru sans être achevées et sans l'ordre qu'elles devaient
+avoir. Mais on aurait trop d'affaires sur les bras à la fois, de
+se plaindre de ceux qui ont tort là-dessus. Nous discuterons à la
+première vue s'il est vrai ou non que les vices entrent souvent
+dans la composition de quelques vertus, comme les poisons entrent
+dans la composition des plus grands remèdes de la médecine. Quand
+je dis nous, j'entends parler de l'homme qui croit ne devoir qu'à
+lui seul ce qu'il a de bon, comme faisaient les grands hommes de
+l'antiquité, et comme cela je crois qu'il y avait de l'orgueil, de
+l'injustice et mille autres ingrédients dans la magnanimité et la
+libéralité d'Alexandre et de beaucoup d'autres; que dans la vertu
+de Caton il y avait de la rudesse, et beaucoup d'envie et de haine
+contre César; que dans la clémence d'Auguste pour Cinna il y eut
+un désir d'éprouver un remède nouveau, une lassitude de répandre
+inutilement tant de sang, et une crainte des événements à quoi on
+a plutôt fait de donner le nom de vertu que de faire l'anatomie de
+tous les replis du coeur. Je ne prétends pas de vous en dire
+davantage, ni faire ici un manifeste. Vous en direz ce que vous
+jugerez à propos à Mme de Liancourt et à Mme du Plessis. Si vous
+voulez aussi que M Bernard fasse voir ce que je vous mande à
+M. de la Chapelle, qui demeure chez M. le Premier Président, vous
+m'épargnerez la peine de le récrire pour lui envoyer. Je vous
+donne le bonsoir et suis entièrement à vous. Je n'écrirai pas
+Mme de Liancourt pour ne la tourmenter pas de cette affaire.
+
+
+40. Lettre de La Rochefoucauld au Père René Rapin. 12 juillet
+1664.
+
+
+Ce n'est pas assez pour moi de tout ce que nous dîmes hier, il me
+vient à tous moments des scrupules et on ne saurait jamais avoir
+trop de délicatesse pour un ami du prix de Mr. de la Chapelle.
+C'est pourquoi, mon Très Révérend Père, je vous supplie très
+humblement de vous mettre précisément en ma place et de vouloir
+être mon directeur pour tout ce que je dois à notre ami avec
+autant d'exactitude que vous en avez pour les consciences. N'ayez,
+s'il vous plaît, aucun égard à l'intérêt des maximes et ne songez
+qu'à ne me laisser manquer à rien vers l'homme du monde à qui je
+veux le moins manquer. Je vous demande pardon de la liberté que je
+prends, mais Mr. de la Chapelle en est cause en toutes manières et
+il m'a tellement assuré que j'ai quelque part en l'honneur de vos
+bonnes grâces que j'espère que vous m'accorderez celle que je
+viens de vous demander et de me croire à vous avec toute l'estime
+et le respect imaginables.
+
+La Rochefoucauld
+
+À Paris, le 12 de juillet.
+
+Je ne veux pas même écrire à M. de La Chapelle afin que ce soit
+vous seul qui me répondiez de ses sentiments.
+
+Encore une fois, mon Très Révérend Père, comptez, s'il vous plaît,
+les maximes pour rien, et croyez que j'aime mille fois mieux
+qu'elles ne parussent jamais que de faire la moindre peine à ceux
+qui en ont pris la protection.
+
+
+41. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1664.
+
+
+Je vous envoie cette manière de préface pour les maximes; mais
+comme je la dois rendre dans deux heures, je vous supplie très
+humblement, Madame, de me la renvoyer par le même laquais qui vous
+porte ce billet. Je vous demande aussi de me dire ce que vous en
+trouvez.
+
+Ce samedi.
+
+
+42. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 18 février 1665.
+
+
+Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour mettre dans le
+Journal. J'y ai mis cet endroit qui vous est si sensible, afin que
+cela vous fasse surmonter la mauvaise honte qui vous fit donner au
+public la préface sans y rien retrancher, et je n'ai pas craint de
+le mettre, parce que je suis assurée que vous ne le ferez pas
+imprimer quand même le reste vous plairait. Je vous assure aussi
+que je vous serai plus obligée si vous en usez comme d'une chose
+qui serait à vous, en le corrigeant ou en le jetant au feu, que si
+vous lui faisiez un honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres
+grands auteurs sommes trop riches pour craindre de perdre de nos
+productions. Mandez-moi ce qu'il vous semble de ce _dictum_.
+
+Le 18e février 1665.
+
+«C'est un traité des mouvements du coeur de l'homme, qu'on peut
+dire lui avoir été comme inconnus jusques à cette heure. Un
+seigneur, aussi grand en esprit qu'en naissance, en est l'auteur;
+mais ni sa grandeur ni son esprit n'ont pu empêcher qu'on n'en ait
+fait des jugements bien différents.
+
+Les uns croient que c'est outrager les hommes que d'en faire une
+si terrible peinture, et que l'auteur n'en a pu prendre l'original
+qu'en lui-même; ils disent qu'il est dangereux de mettre de telles
+pensées au jour, et qu'ayant si bien montré qu'on ne fait jamais
+de bonnes actions que par de mauvais principes, on ne se mettra
+plus en peine de chercher la vertu, puisqu'il est impossible de
+l'avoir, si ce n'est en idée.
+
+Les autres au contraire trouvent ce traité fort utile parce qu'il
+découvre les fausses idées que les hommes ont d'eux-mêmes, et leur
+fait voir que sans la religion ils sont incapables de faire aucun
+bien; qu'il est bon de se connaître tel qu'on est, quand même il
+n'y aurait que cet avantage de n'être point trompé dans la
+connaissance qu'on peut avoir de soi-même.
+
+Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit dans cet ouvrage, et une
+si grande pénétration pour connaître le véritable état de l'homme,
+à ne regarder que sa nature, que toutes les personnes de bon sens
+y trouveront une infinité de choses qu'ils auraient peut-être
+ignorées toute leur vie si cet auteur ne les avait tirées du chaos
+du coeur de l'homme pour les mettre dans un jour où quasi tout le
+monde peut les voir et les comprendre sans peine.»
+
+
+IV. Lettres concernant la rédaction des maximes (3e, 4e et 5e
+éditions)
+
+
+43. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé, 1667.
+
+
+«Les passions ne sont que les divers goûts de l'amour-propre.»
+
+«La fortune nous corrige plus souvent que la raison.»
+
+«L'extrême ennui sert à nous désennuyer.»
+
+«On loue et on blâme la plupart des choses parce que c'est la mode
+de les louer ou de les blâmer.»
+
+«Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intérêts où nous
+consentons de ne point croire aux apparences.»
+
+«Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de
+nouveau.»
+
+
+44. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Rohan, abbesse
+de Malnoue. Période 1671-1674.
+
+
+19 L'accent du pays, où l'on est né demeure dans l'esprit et dans
+le coeur, comme dans le langage. (Max. 342.)
+
+Pour être grand'homme, il faut savoir profiter de toute sa
+fortune. (Max. 343, var.)
+
+20 La plupart des hommes ont, comme les plantes, des propriétés
+cachées, que le hasard fait découvrir. (Max. 344.)
+
+30 Les occasions nous font connaître aux autres, et encore plus à
+nous-mêmes. (Max. 345.)
+
+Il ne peut y avoir de règle dans l'esprit, ni dans le coeur, des
+femmes, si le tempérament n'en est d'accord. (Max. 346.)
+
+31 Nous ne trouvons guère de gens de bon sens que ceux qui sont de
+notre avis. (Max. 347.)
+
+Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus. (Max.
+348.)
+
+Le plus grand miracle de l'amour, c'est de guérir de la
+coquetterie. (Max. 349.)
+
+Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des
+finesses, c'est qu'ils croient être plus habiles que nous. (Max.
+350.)
+
+On a bien de la peine à rompre quand on ne s'aime plus. (Max.
+351.)
+
+37 On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est
+pas permis de s'ennuyer. (Max. 352.)
+
+Un honnête homme peut être amoureux comme un fou, mais non pas
+comme un sot. (Max. 353.)
+
+35 Il y a de certains défauts qui, bien mis en oeuvre, brillent
+plus que la vertu même. (Max. 354.)
+
+On perd quelquefois des personnes qu'on regrette plus qu'on n'en
+est affligé, et d'autres dont on est affligé quelque temps et
+qu'on ne regrette guère. (Max. 355, var.)
+
+32 On ne loue, d'ordinaire, de bon coeur que ceux qui nous
+admirent. (Max. 356, var.)
+
+34 Les petits esprits sont trop blessés des petites choses; les
+grands esprits les voient toutes, et n'en sont pas blessés. (Max.
+357.)
+
+L'humilité est la véritable preuve des vertus chrétiennes; sans
+elle nous conservons tous nos défauts, et ils sont généralement
+couverts par l'orgueil, qui les cache aux autres, et souvent à
+nous-mêmes. (Max. 358, var.)
+
+26 Les infidélités devraient éteindre l'amour, et il ne faudrait
+point être jaloux de ce qui donne sujet de l'être. Il n'y a que
+les personnes qui évitent de donner de la jalousie qui soient
+dignes qu'on en ait pour elles. (Max. 359, var.)
+
+On se décrie beaucoup plus auprès de nous par les moindres
+infidélités qu'on nous fait que par les plus grandes qu'on fait
+aux autres. (Max. 360.)
+
+27 La jalousie naît toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas
+toujours avec lui. (Max. 361.)
+
+22 La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs
+amants pour les avoir aimés que pour paraître plus dignes d'être
+aimées. (Max. 362.)
+
+38 Les violences qu'on nous fait nous font souvent moins de peine
+que celles que nous nous faisons à nous-mêmes. (Max. 363.)
+
+29 On sait assez qu'il ne faut guère parler de sa femme; mais on
+ne sait pas assez qu'on devrait encore moins parler de soi. (Max.
+364.)
+
+Il y a de bonnes qualités qui dégénèrent en défauts quand elles
+sont naturelles, et d'autres qui ne sont jamais parfaites quand
+elles sont acquises. La raison doit nous rendre ménagers de notre
+bien, et difficiles à tromper, et il faut que la nature nous fasse
+naître vaillants, et sincères. (Max. 365, var.)
+
+Quelque défiance que nous ayons de la sincérité de ceux qui nous
+parlent, nous croyons toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux
+autres. (Max. 366.)
+
+39 Il n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne
+parle que de peur de se taire.
+
+23 Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur
+métier. (Max. 367.)
+
+21 La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne
+sont en sûreté que parce qu'on ne les cherche pas. (Max. 368.)
+
+Les violences qu'on se fait pour s'empêcher d'aimer sont souvent
+plus cruelles que les rigueurs de ce qu'on aime. (Max. 369.)
+
+Il n'y a guère de poltrons qui connaissent toujours toute leur
+peur. (Max. 370.)
+
+28 C'est presque toujours la faute de celui qui aime, de ne pas
+connaître quand on cesse de l'aimer. (Max. 371.)
+
+On craint toujours de voir ce qu'on aime quand on vient de faire
+des coquetteries ailleurs. (MS 73, n 372 de la 4e éd.)
+
+Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-mêmes,
+après avoir trompé les autres. (Max. 373.)
+
+24 Si on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, on est bien
+trompé. (Max. 374.)
+
+40 On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les
+avouer. (MS 74, n 375 de la 4e éd.)
+
+L'envie est détruite par la véritable amitié, et la coquetterie
+par le véritable amour. (Max. 376.)
+
+41 Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller
+point jusqu'au bout, c'est de le passer. (Max. 377.)
+
+42 On donne des conseils, mais on n'inspire point de conduite
+(Max. 378.)
+
+43 Quand notre mérite baisse, notre goût baisse aussi. (Max. 379.)
+
+44 La fortune fait paraître nos vertus et nos vices comme la
+lumière fait paraître les objets. (Max. 380.)
+
+25 La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce qu'on aime
+ne vaut guère mieux qu'une infidélité. (Max. 381.)
+
+45 Nos actions sont comme les bouts-rimés, que chacun fait
+rapporter à ce qu'il lui plaît. (Max. 382.)
+
+L'envie de parler de nous, et de faire voir nos défauts du côté
+que nous les voulons bien montrer, fait une grande partie de notre
+sincérité. (Max. 383, var.)
+
+On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner. (Max.
+384.)
+
+On est presque également difficile à contenter quand on a beaucoup
+d'amour, et quand on n'en a plus guère. (Max. 385.)
+
+
+45. Réponse de Mme de Rohan à l'envoi précédent.
+
+
+Je vous renvoie vos maximes, Monsieur, en vous rendant mille et
+mille grâces très humbles. Je ne les louerai point comme elles
+méritent d'être louées, parce que je les trouve trop au-dessus de
+mes louanges. Elles ont un sens si juste et si délicat, quoiqu'il
+soit quelquefois un peu détourné, qu'il ne faudrait pas moins de
+délicatesse pour vous dire ce qu'on en pense qu'il vous en a fallu
+pour les faire. Vous avez une lumière si vive pour pénétrer le
+coeur de tous les hommes qu'il semble qu'il n'appartienne qu'à
+vous de donner un jugement équitable sur le mérite ou le démérite
+de tous ses mouvements, avec cette différence pourtant qu'il me
+semble, Monsieur, que vous avez encore mieux pénétré celui des
+hommes que celui des femmes; car je ne puis, malgré la déférence
+que j'ai pour vos lumières, m'empêcher de m'opposer un peu à ce
+que vous dites, que leur tempérament fait toute leur vertu,
+puisqu'il faudrait conclure de là que leur raison leur serait
+entièrement inutile. Et quand même il serait vrai qu'elles eussent
+quelquefois les passions plus vives que les hommes, l'expérience
+fait assez voir qu'elles savent les surmonter contre leur
+tempérament, de sorte que, quand nous consentirons que vous
+mettiez de l'égalité entre les deux sexes, nous ne vous ferons pas
+d'injustice pour nous faire grâce. Il est même bien plus ordinaire
+aux femmes de s'opposer à leur tempérament qu'aux hommes,
+lorsqu'elles l'ont mauvais, parce que la bienséance et la honte
+les y forceraient quand même leur vertu et leur raison ne les y
+obligeraient pas. Voici les trois de vos maximes que j'aime le
+mieux et qui m'ont le plus charmée:
+
+1. Il ne faudrait point être jaloux quand on nous donne sujet de
+l'être il n'y a que les personnes qui évitent de donner de la
+jalousie qui soient dignes qu'on en ait pour elles.
+
+2. La fortune fait paraître nos vertus et nos vices comme la
+lumière fait paraître les objets.
+
+3. La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce qu'on aime
+ne vaut guère mieux qu'une infidélité.
+
+Je vous avoue, Monsieur, que, quoique vos maximes soient très
+belles, ces trois-là me paraissent incomparables et qu'on ne sait
+à qui donner le prix, ou au sens ou à l'expression. Mais comme
+vous m'avez engagée à vous parler franchement, trouvez bon que je
+vous dise que je n'entends pas bien votre première maxime où vous
+dites: «L'accent du pays où on est né demeure dans l'esprit, et
+dans le coeur, comme dans le langage.» Je crois que cela est fort
+bien et fort juste; mais je ne connais point ces accents qui
+demeurent dans l'esprit et dans le coeur. Je crois que c'est ma
+faute de ne les entendre ni de ne les pas sentir, et cette maxime
+me fait connaître ce que vous dites dans la quatrième, que les
+occasions nous font connaître aux autres et à nous-mêmes.
+
+Cette autre maxime où vous dites que l'on perd quelquefois des
+personnes qu'on regrette plus qu'on n'en est affligé, et d'autres
+dont on est affligé quelque temps et qu'on ne regrette guère,
+n'est pas à mon usage; car la mesure de ma douleur serait toujours
+la mesure de mon regret, et j'ai grand peine à comprendre que je
+puisse séparer ces deux choses, parce que ce qui aurait mérité mon
+attachement mériterait également et mon regret et mes larmes et ma
+douleur.
+
+La maxime sur l'humilité me paraît encore parfaitement belle, mais
+j'ai été bien surprise de trouver là l'humilité. Je vous avoue que
+je l'y attendais si peu qu'encore qu'elle soit si fort de ma
+connaissance depuis longtemps, j'ai eu toutes les peines du monde
+à la reconnaître au milieu de tout ce qui la précède et qui la
+suit. C'est assurément pour faire pratiquer cette vertu aux
+personnes de notre sexe que vous faites des maximes où leur
+amour-propre est si peu flatté. J'en serais bien humiliée en mon
+particulier, si je ne me disais à moi-même ce que je vous ai déjà
+dit dans ce billet, que vous jugez encore mieux du coeur des
+hommes que de celui des dames, et que peut-être vous ne savez pas
+vous-même le véritable motif qui vous les fait moins estimer. Si
+vous en aviez toujours rencontré dont le tempérament eût été
+soumis à la vertu, et les sens moins forts que la raison, vous
+penseriez mieux que vous ne faites d'un certain nombre qui se
+distingue toujours de la multitude, et il me semble que Mme de La
+Fayette et moi méritons bien que vous ayez un peu meilleure
+opinion du sexe en général. Vous ne ferez que nous rendre ce que
+nous faisons en votre faveur, puisque malgré les défauts d'un
+million d'hommes nous rendons justice à votre mérite particulier,
+et que vous seul nous faites croire tout ce qu'on peut dire de
+plus avantageux pour votre sexe. Etc.
+
+
+46. Réponse de La Rochefoucauld à la lettre précédente
+
+
+Quelque déférence que j'aie à tout ce qui vient de vous, je vous
+assure, Madame, que je ne crois pas que les maximes méritent
+l'honneur que vous leur faites. Je me défie beaucoup de celles que
+vous n'entendez pas, et c'est signe que je ne les ai pas entendues
+moi-même. J'aurai l'honneur de vous en dire ce que j'en ai pensé,
+dans un jour ou deux, et de vous assurer que personne du monde,
+sans exception, ne vous estime et ne vous respecte tant que moi.
+Etc.
+
+
+47. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé 2 août 1675.
+
+
+Je vous envoie, Madame, les maximes que vous voulez avoir. Je n'en
+ai pas assez bonne opinion pour croire que vous les demandiez par
+une autre raison que par cette politesse qu'on ne trouve plus que
+chez vous. Je sais bien que le bon sens et le bon esprit convient
+à tous les âges, mais les goûts n'y conviennent pas toujours et ce
+qui sied bien en un temps ne sied pas bien en un autre. C'est ce
+qui me fait croire que peu de gens savent être vieux. Je vous
+supplie très humblement de me mander ce qu'il faut changer à ce
+que je vous envoie. Mme de Fontevrault m'a promis de m'avertir
+quand elle irait chez vous. Je me suis tellement paré devant elle
+de l'honneur que vous me faites de m'aimer qu'elle en a bonne
+opinion de moi. Ne détruisez pas votre ouvrage, et laissez-lui
+croire là-dessus tout ce qui flatte le plus ma vanité.
+
+Ce 2e d'août.
+
+1. La confiance fournit plus à la conversation que l'esprit. (Max.
+421.)
+
+2. L'amour nous fait faire des fautes comme les autres passions,
+mais il nous en fait faire de plus ridicules. (Max. 422. var.)
+
+3. Peu de gens savent être vieux. (Max. 423.)
+
+4. La pénétration a un air de prophétie qui flatte plus notre
+vanité que toutes les autres qualités de l'esprit. (Max. 425,
+var.)
+
+5. La plupart des amis dégoûtent de l'amitié, et la plupart des
+dévots dégoûtent de la dévotion. (Max. 427.)
+
+6. Il y a plus de vieux fous que de jeunes. (Max. 444, var.)
+
+7. Il est plus aisé de connaître tous les hommes en général que de
+connaître un homme en particulier. (Max. 436, var.)
+
+8. On ne doit pas juger du mérite d'un homme par ses grandes
+qualités, mais par l'usage qu'il en sait faire. (Max. 437.)
+
+9. Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de
+l'amitié, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour.
+(Max. 440.)
+
+10. Les femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes
+indiscrétions que les petites infidélités. (Max. 429.)
+
+11. Ce qui nous empêche d'être naturels, c'est l'envie de le
+paraître. (Max. 431. var)
+
+12. C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions que
+de les louer de bon coeur. (Max. 432.)
+
+13. La plus véritable marque d'être né avec de grandes qualités,
+c'est d'être né sans envie. (Max. 433.)
+
+14. La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. (Max.
+445.)
+
+15. Ce qui fait que la honte et la jalousie sont les plus grands
+de tous les maux, c'est que la vanité ne nous aide pas à les
+supporter. (Max. 446. var.)
+
+
+48. Réponse de Mme de Sablé à la lettre précédente
+
+
+C'est votre complaisance, plutôt que la mienne, qui vous oblige à
+me faire part de vos maximes, parce que je n'en suis pas digne. Je
+vous dirai pourtant, Monsieur, comme si je ne disais rien, qu'il
+me semble que dans la Ière maxime, il faudrait expliquer quelle sorte
+de confiance, parce que celle qui n'est fondée que sur la bonne opinion
+que l'on a de soi-même est différente de la sûreté que l'on prend avec
+les personnes à qui l'on parle;
+
+la 4e est merveilleuse, et il n'y a rien de mieux pénétré;
+
+sur la 8e, il n'y a point de vraies grandes qualités si on ne les
+met en usage;
+
+sur la 10e, il n'y a rien de mieux trouvé;
+
+la IIe est bien vraie, car le naturel ne se trouve point où il y a
+de l'affectation;
+
+la 12e, il n'y a rien de si beau ni de si vrai;
+
+la 13e est très belle;
+
+la 14e est bien vraie, car le vice se peut corriger par l'étude de
+la vertu et la faiblesse est du tempérament, qui ne se peut quasi
+jamais changer;
+
+sur la cinquième, quand les amitiés ne sont point fondées sur la
+vertu, il y a tant de choses qui les détruisent que l'on a quasi
+toujours des sujets de s'en lasser.
+
+
+V. Lettre relatant un entretien de la Rochefoucauld avec le
+chevalier de Méré.
+
+
+49. Lettre du chevalier de Méré à Madame la duchesse de***. Date
+inconnue.
+
+
+Vous voulez que je vous écrive, Madame; et vous me l'avez commandé
+de si bonne grâce et si galamment que je n'ai pu vous le refuser.
+Mais ce qui m'a engagé à vous le promettre me devrait empêcher de
+vous le tenir. Car je vois par là que vous êtes si délicate en
+agrément qu'il faut qu'une chose, pour être à votre goût, soit
+excellente et d'un prix bien rare. Aussi, Madame, je ne vous écris
+pas tant par l'espérance de vous plaire que par la crainte de vous
+désobéir. Et peut-être qu'il serait encore de plus mauvais air de
+vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi
+qu'il en soit, vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de
+l'autre, en m'ordonnant de vous rapporter la conversation que
+j'eus avant-hier avec M. de La Rochefoucauld; car il parla presque
+toujours, et vous savez comme il s'en acquitte. Nous étions dans
+un coin de chambre tête à tête à nous entretenir sincèrement de
+tout ce qui nous venait dans l'esprit. Nous lisions de temps en
+temps quelques rondeaux, où l'adresse et la délicatesse s'étaient
+épuisées. «Mon Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces
+sortes de beautés! Et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans
+un temps où l'on ne se doit pas trop mêler d'écrire?» Je lui
+répondis que j'en demeurais d'accord, et que je ne voyais point
+d'autre raison de cette injustice, si ce n'est que la plupart de
+ces juges n'ont ni goût ni esprit. «Ce n'est pas tant cela, ce me
+semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui
+fait mal prendre ce qu'on écrit de meilleur.--Ne vous l'imaginez
+pas, je vous prie, lui répartis-je, et soyez assuré qu'il est
+impossible de connaître le prix d'une chose excellente sans
+l'aimer, ni sans être favorable à celui qui l'a faite. Et comment
+peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et sans goût que d'être
+insensible aux charmes de l'esprit?--J'ai remarqué, reprit-il,
+les défauts de l'esprit et du coeur de la plupart du monde, et
+ceux qui ne me connaissent que par là pensent que j'ai tous ces
+défauts, comme si j'avais fait mon portrait. C'est une chose
+étrange que mes actions et mon procédé ne les en désabusent pas.
+--Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable génie qui
+laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefs-d'oeuvre d'esprit et
+d'invention, comme une vive lumière dont les uns furent éclairés
+et la plupart éblouis. Mais parce qu'il était persuadé qu'on n'est
+heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur, ce
+qui me semble, à le bien examiner, plus clair que le jour, on l'a
+regardé comme l'auteur de la plus infâme et de la plus honteuse
+débauche, si bien que la pureté de ses moeurs ne le put exempter
+de cette horrible calomnie.--Je serais assez de son avis, me
+dit-il, et je crois qu'on pourrait faire une maxime que la vertu
+mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé.
+--Ha Monsieur! m'écriai-je, il s'en faut bien garder, ces termes
+sont si scandaleux qu'ils feraient condamner la chose du monde la
+plus honnête et la plus sainte.--Aussi n'usé-je de ces mots, me
+dit-il, que pour m'accommoder au langage de certaines gens qui
+donnent souvent le nom de vice à la vertu, et celui de vertu au
+vice; et parce que tout le monde veut être heureux, et que c'est
+le but où tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce
+qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que
+la vertu mal entendue soit âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que
+ce grand homme ait eu tant d'ennemis; la véritable vertu se confie
+en elle-même; elle se montre sans artifice et d'un air simple et
+naturel, comme celle de Socrate. Mais les faux honnêtes gens aussi
+bien que les faux dévots ne cherchent que l'apparence, et je crois
+que dans la morale Sénèque était un hypocrite et qu'Épicure était
+un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et
+la hauteur de l'esprit; c'est de là que procède la parfaite
+honnêteté, que je mets au-dessus de tout, et qui me semble à
+préférer pour l'heur de la vie à la possession d'un royaume. Ainsi
+j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice. Mais selon mon
+sens, pour être effectivement vertueux, au moins pour l'être de
+bonne grâce, il faut savoir pratiquer les bienséances, juger
+sainement de tout et donner l'avantage aux excellentes choses
+par-dessus celles qui ne sont que médiocres. La règle à mon gré la
+plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection,
+c'est d'observer si elle sied bien à toutes sortes d'égards; et
+rien ne me paraît de si mauvaise grâce que d'être un sot ou une
+sotte, et de se laisser empiéter aux préventions. Nous devons
+quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons pour ne pas
+choquer la révérence publique quoique ces coutumes soient
+mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence il faut les
+en payer, et se bien garder de les approuver dans son coeur de
+peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Et puis,
+comme une vérité ne va jamais seule, il arrive aussi qu'une erreur
+en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe qu'on doit souhaiter
+d'être heureux, les honneurs, la beauté, la valeur, l'esprit, les
+richesses et la vertu même, tout cela n'est à désirer que pour se
+rendre la vie agréable. Il est à remarquer qu'on ne voit rien de
+pur ni de sincère, qu'il y a du bien et du mal en toutes les
+choses de la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser à notre
+usage, que le bonheur de l'un serait souvent le malheur de
+l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut. Peut-être
+qu'Aristide l'Athénien et Socrate n'étaient que trop vertueux, et
+qu'Alcibiade et Phédon ne l'étaient pas assez; mais je ne sais si
+pour vivre content, et comme un honnête homme du monde, il ne
+vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide ou
+Socrate. Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux,
+mais une seule suffit pour être à plaindre; et ce sont les
+plaisirs de l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et
+plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font
+trouver dure et fâcheuse. Le plus heureux homme du monde n'a
+jamais tous ces plaisirs à souhait. Les plus grands de l'esprit,
+autant que j'en puis juger, c'est la véritable gloire et les
+belles connaissances; et je prends garde que ces gens-là ne les
+ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps.
+Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets
+au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit
+ne s'y mêlent. Le plus sensible est celui de l'amour, mais il
+passe bien vite si l'esprit n'est de la partie. Et comme les
+plaisirs de l'esprit surpassent de bien loin ceux du corps, il me
+semble aussi que les extrêmes douleurs corporelles sont beaucoup
+plus insupportables que celles de l'esprit. Je vois de plus que ce
+qui sert d'un côté nuit d'un autre; que le plaisir fait souvent
+naître la douleur comme la douleur cause le plaisir, et que notre
+félicité dépend assez de la fortune et plus encore de notre
+conduite.» Je l'écoutais doucement quand on vint nous interrompre,
+et j'étais presque d'accord de tout ce qu'il disait. Si vous me
+voulez croire, Madame, vous goûterez les raisons d'un si
+parfaitement honnête homme, et vous ne serez pas dupe de la fausse
+honnêteté.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Réflexions ou sentences et maximes
+morales, by François de La Rochefoucauld
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉFLEXIONS ***
+
+***** This file should be named 14913-8.txt or 14913-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+electronic works
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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